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LE « MAROC INUTILE » REDÉCOUVERT PAR L'ACTION

PUBLIQUE : LES CAS DE SIDI IFNI ET BOUARFA


Karine Bennafla, Montserrat Emperador

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Editions Karthala | « Politique africaine »

2010/4 N° 120 | pages 67 à 86


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ISSN 0244-7827
ISBN 9782811104689
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2010-4-page-67.htm
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!Pour citer cet article :


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Karine Bennafla, Montserrat Emperador, « Le « Maroc inutile » redécouvert par l'action
publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa », Politique africaine 2010/4 (N° 120), p. 67-86.
DOI 10.3917/polaf.120.0067
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Politique africaine n° 120 - décembre 2010
67

Karine Bennafla et Montserrat Emperador

Le « Maroc inutile » redécouvert


par l’action publique :
les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

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Depuis dix ans, le Maroc connaît une multiplication des mouvements de protestation
sociale dans les bourgs et les villes moyennes. En étudiant les cas des mobilisations
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à Sidi Ifni (à l’orée du « Sahara occidental ») et à Bouarfa (près de la frontière


algérienne), cet article se propose d’éclairer les relations entre l’État marocain et ses
périphéries. L’article analyse ainsi la variété des interactions entre mobilisations,
appartenances nationales et politiques d’aménagement. Il montre que le pouvoir
central, confronté depuis des siècles à des épisodes de dissidence tribale, perpétue
des pratiques anciennes pour gérer ces mobilisations des périphéries en alternant
mesures de répression et octroi de concessions.

Durant la décennie 2000, les mouvements de protestation populaire se


sont multipliés dans les petites et moyennes villes du Maroc 1. Ces mobilisations
à caractère socio-économique et politique suggèrent une évolution de la
géographie de la protestation sociale car, après les émeutes urbaines des
années 1980 2 et les attentats de Casablanca de 2003, les grandes agglomérations
et leurs bidonvilles ont été désignés comme les principaux lieux de la contes-
tation de l’état et de l’ordre public. Ces mobilisations exposent le sentiment
d’abandon d’habitants vivant dans des espaces-marges, zones montagnardes
enclavées ou bourgs des confins, qui dessinent un Maroc qualifié d’« inutile »
lors du Protectorat 3. Ces « débordements du social4 » mettent en avant des
revendications pragmatiques : meilleur accès aux services publics, création
d’emplois, subventions pour les produits de première nécessité, amélioration
des infrastructures. Selon les lieux, les mouvements prennent la forme

1. Par exemple à Beni Tadjit, Tamassint, Al Hoceima, Khenifra, Sefrou, Boumalne Dadès, zagora,
Khenichet, Beni Mellal. Sources : Le Soir, Al Jarida Al Oula, Le Matin, Al Massae. L’inventaire de ces
actions collectives est difficile, les médias ou les sites associatifs n’en faisant pas toujours écho.
2. A. Rachik, Casablanca : l’urbanisme de l’urgence, Casablanca, Najah el Jadida, 2002 ; M. Naciri,
« Territoire : contrôler ou développer, le dilemme du pouvoir depuis un siècle », Monde arabe Maghreb
Machrek, n° 164, 1999, p. 9-35.
3. L’expression des géographes français (Jean Célerier, georges Hardy) fut reprise par le général
Lyautey, premier résident général de France au Maroc.
4. M. Catusse, B. Destremau et é. Verdier (dir.), L’État face aux débordements du social au Maghreb.
Formation, travail et protection sociale, Paris/Aix-en Provence, Karthala/Iremam, 2010.
le Dossier
68 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

Fig. 1- Carte de situation

ESPAGNE

Ceuta

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mer Méditerranée
Al Hoceima Melilla
RIF
Océan Atlantique
Tamassint Oujda
Rabat
Meknès Fès 2
Casablanca 1
Ben Smim plateau
Sefrou
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Khenifra du
Khourigba Rekkam
N
YE Bouarfa
Beni Mellal MO
Beni Tadjit Figuig
S
Essaouira
Marrakech
ATLA Errachidia
HAUT Boumalne Béchar
L AS Dadès
AT
Agadir
TI 4 Zagora

Tiznit AN
Iles Canaries Lanzarote
Sidi Ifni
(Esp.)
Fuerteventura
Guelmim ALGERIE
Tan Tan
Tarfaya

3
Laayoune
Smara frontière internationale actuelle
Boujdour frontière non fixée
frontière controversée du “Sahara Occidental”
limite de région, 4 : Souss Massa Drâa
Aire de compétence des Agences
de développement :
1 Agence du Nord
2 Agence de l’Oriental
Dakhla 3 Agence des Provinces du Sud

Tropique du Cancer ex-enclave de Sidi Ifni


altitude > 1000 m
capitale
MAURITANIE
ville
enclave espagnole
Lagouira 0 200 km manifestations indépendantistes
Nouadhibou protestations sociales (exemples)

conception et réalisation Karine Bennafla, d’après l’Atlas de l’Afrique, éd. du Jaguar, 2000

d’explosions de colère éphémères ou créent une dynamique protestataire sur


plusieurs années. Telle est la situation à Sidi Ifni (région Souss-Massa-Drâa)
et Bouarfa (région de l’Oriental), deux terrains sur lesquels nous avons réalisé
des enquêtes en 2007, 2008 et 2009, individuellement ou en binôme 5 (fig. 1).
Sidi Ifni et Bouarfa abritent respectivement 20 000 et 26 000 habitants
selon le recensement général de la population et de l’habitat de 2004. Ces
localités ont été le siège de mouvements populaires entre 2005 et 2009.

5. Des observations in situ et des entretiens semi-directifs ont été conduits à Rabat, Agadir, Sidi Ifni
et Bouarfa, surtout auprès de responsables ou de militants associatifs, de syndicalistes et de
diplômés chômeurs.
Politique africaine
69 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

Des collectifs divers y ont relayé des revendications en recourant à des modes
d’action plus ou moins classiques : marches, sit-in, communiqués, lettres
aux médias, mais aussi blocus portuaire et mobilisation des communautés
d’immigrés à l’étranger (Sidi Ifni), boycott du paiement des factures d’eau et

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simulacres d’émigration collective vers l’Algérie (Bouarfa). Les lieux étudiés
présentent deux particularités. La première tient au fait que ce n’est pas la
libéralisation économique qui détermine leur déclassement ni la perception
populaire d’être à l’écart des politiques publiques de développement : ces
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zones étant faiblement investies par le secteur public, elles sont peu affectées
par les réformes libérales. Leur second trait commun, l’inscription dans des
espaces excentrés du territoire marocain, invite à étudier les rapports entre
l’état central et ses périphéries politiques et économiques. Sidi Ifni est à l’orée
de la région des « Provinces du Sud » (ou « Sahara occidental » selon l’ONu 6)
et Bouarfa se situe près de la frontière algérienne. Les actuelles « mobilisations
de périphéries » ne sont pas nouvelles : les séditions du bled­es­siba 7, épisodes
de dissidence tribale, ont jalonné l’histoire du royaume.
L’observation croisée des sites permet d’examiner l’interaction entre
mobilisations et politique territoriale, celle-ci pouvant être vue comme une
cause (du mécontentement), un enjeu politique et un outil de gestion du conflit.
Quels sont les modes de gestion publique de l’effervescence sociale en péri-
phérie ? Les types de réponse du pouvoir central marocain actuel prolongent-
ils des pratiques de gestion anciennes ou témoignent-ils d’une transformation
des modalités de discipline et de contrôle territorial avec la politique de
libéralisation autoritaire 8 ? L’horizon d’attente des acteurs qui s’affrontent sur
la scène publique dépend de l’expérience accumulée et des trajectoires des
lieux où ils sont ancrés. Aussi l’étude des « terroirs historiques » et une
approche anthropologique ont-elle été privilégiées pour saisir les formes

6. Les termes « Sahara occidental », qui désignent la partie saharienne revendiquée par le Front
Polisario (créé en 1973), ne sont jamais employés au Maroc. Le pouvoir marocain ne reconnaît pas
l’existence du peuple sahraoui et occupe de fait l’ancien Sahara espagnol depuis l’épisode de la
Marche verte en 1975. La République arabe sahraouie démocratique, proclamée en 1976, administre
les camps de réfugiés de Tindouf, en Algérie. Les « Provinces du Sud » sont une région admi-
nistrative marocaine incorporant le territoire disputé, sans coïncider avec lui.
7. En arabe dialectal, « pays insoumis ». L’histoire coloniale a abusivement réduit la siba à une zone
de dissidence et de sécession, par opposition à un second espace contrôlé et tenu par le makhzen.
La réalité est plus complexe et labile : les troubles ne signifiaient pas rupture définitive avec le
souverain mais exprimaient une révolte ponctuelle contre un impôt excessif ou les abus d’un
représentant local du souverain. Voir D. Rivet, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Paris,
Hachette, 2002 ; M. Ennaji et P. Pascon, Le Makhzen et le sous al­Aqsa. La correspondance politique de
la maison d’Illigh (1821­1894), Paris/Casablanca, éditions du CNRS/Toubkal, 1998.
8. Voir M. Camau, « La transitologie à l’épreuve du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord », Annuaire
de l’Afrique du Nord, vol. 38, 1999, p. 3-9.
le Dossier
70 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

de production de l’action publique dans les deux villes. La combinaison de


disciplines différentes (géographie et sociologie politique) écarte l’adoption
d’un positionnement théorique ferme, mais s’enrichit de questionnements
pluriels.

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Décrire la « périphérie » : le déploiement problématique
des politiques d’aménagement territorial
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Postées chacune à l’extrême sud d’une région administrative, Sidi Ifni et


Bouarfa sont éloignées de leur capitale régionale, respectivement Agadir et
Oujda. une moyenne montagne pierreuse constitue l’arrière-pays de Sidi Ifni,
petit port de pêche logé sur une côte inhospitalière. Le plateau sec du Rekkam
au pied duquel s’étend Bouarfa est une terre de steppe à alfa, dévolue au
nomadisme pastoral 9. Si la fixation des frontières d’État a transformé les deux
villes en angles morts du territoire national, excentrées par rapport aux pôles
politiques et économiques de la conurbation littorale, leur marginalisation
progressive depuis quarante ans dépend aussi de paramètres géopolitiques
internes et externes.
La proximité d’une ou de frontière(s) leur confère une situation stratégique.
Localisée entre Oujda (à 260 km au nord) et l’oasis de Figuig (à 70 km au
sud), Bouarfa n’est qu’à 50 km de la frontière algérienne, litigieuse et fermée
depuis 1994 10. Sidi Ifni jouxte également une frontière problématique, celle
du Sahara occidental, dont la limite administrative passe à quelques dizaines
de kilomètres au sud. Ce voisinage avec une frontière conflictuelle n’échappe
pas aux protestataires et éclaire la volonté de l’état central de mettre un terme
aux mouvements locaux. Notons que les Ifnaouis jouxtent en outre une fron-
tière maritime avec l’union européenne, le port étant à quelques encablures
des îles Canaries.

9. Le ramassage et la vente de truffes sauvages (exportées vers le Japon et l’Europe) fournissent un


complément de revenus à ses habitants, aux côtés de l’emploi dans la fonction publique et de
l’élevage. Voir J.-F. Troin, Maroc. Régions, pays, territoires, Paris/Casablanca, Maisonneuve et Larose/
Tarik éditions, 2002 ; g. Lazarev, « L’élevage pastoral dans les hauts plateaux de l’Oriental du
Maroc », Les notes d’analyse du CIHEAM, n° 37, 2008, p. 1-31.
10. Ce contentieux est nourri par le tracé des frontières coloniales, qui incorpore à l’Algérie des
oasis ayant reconnu l’autorité du sultan du Maroc. La spoliation des biens des citoyens algériens
au Maroc (1963 et 1973), des querelles de leadership et le conflit du Sahara creusent le fossé entre
dirigeants politiques, le gouvernement algérien soutenant le Front Polisario. L’implication de
Franco-algériens dans l’attentat d’un hôtel à Marrakech en 1994 a abouti à la fermeture de la fron-
tière terrestre. Voir K. Mohsen Finan, Sahara Occidental. Les enjeux d’un conflit régional, Paris, éditions
du CNRS, 1997.
Politique africaine
71 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

Sidi Ifni et Bouarfa sont à l’écart des grands axes structurant le territoire
marocain. Cette situation tranche avec la période coloniale, où les deux villes
étaient mieux desservies. Aménagée pour consolider l’unité nationale, la route
littorale Essaouira­Agadir­Laâyoune contourne Sidi Ifni, qui ne bénéficie

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même pas d’une bretelle goudronnée jusqu’à Tan-Tan. Bouarfa est devenue
un carrefour routier au trafic modeste, à la jonction de l’axe Oujda­Errachidia
et de l’axe Oujda-Figuig, jadis économiquement actif mais désormais réduit
à une simple voie de liaison intra-régionale. Construite en 1931 puis prolongée
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jusqu’à Béchar (en territoire algérien), la ligne ferroviaire à vocation minière


Oujda-Bouarfa ne fonctionne plus depuis des décennies 11. C’est là un autre
point commun aux deux villes, celui d’avoir bénéficié à l’époque du Protectorat
d’infrastructures de communication modernes aujourd’hui hors d’usage :
rail construit par les Français à Bouarfa ; aérodrome international et port
doté d’un accès par téléphérique, aménagés par les Espagnols à Sidi Ifni.
L’histoire politico-administrative met au jour deux trajectoires urbaines
inverses, mais toutes deux productrices d’attentes de développement. Bouarfa
naît à l’époque coloniale comme poste administratif et centre minier
(manganèse) dans une région sous-peuplée. La fermeture de la mine en 1967
lui vaudra un « plan de sauvetage par la promotion administrative 12 » lors de
la création de la province de Figuig en 1974. Bouarfa en devient la capitale,
captant institutions, services et emplois publics. Si cette promotion est mue
par un souci de rationalité ethno-géographique (Bouarfa est au centre du
pays Beni guil), le choix est aussi motivé par une volonté de punir Figuig, où
des armes introduites par des cellules d’extrême gauche et destinées
au renversement du régime ont été interceptées au début des années 1970 13.
La promotion administrative ne fait cependant pas de Bouarfa un pôle régional
dynamique.
Contrairement à celle de Bouarfa, l’histoire de Sidi Ifni est celle d’une
régression administrative et d’une paupérisation entamées en 1969, avec la
réintégration au territoire marocain. Cédé en 1860 à l’Espagne par le sultan
du Maroc, le « territoire de Santa Cruz de Mar Pequeña » (nom espagnol de
Sidi Ifni) est réellement investi par les Espagnols en 1934. L’élévation de la
ville au rang de capitale de l’Afrique occidentale espagnole en 1946 lui assure
l’attention particulière des autorités, qui entendent l’ériger en vitrine du déve-
loppement et de la modernité. Siège de la résidence du gouverneur général

11. Voir A. André, J. Bouquerel et F. Joly, « Chemins de fer. Notices explicatives. Planche 44A »,
in Comité de géographie du Maroc, Atlas du Maroc, Rabat, Institut scientifique chérifien, 1955.
12. J.-F. Troin, Maroc. Régions, pays…, op. cit., p. 401.
13. M. Bennouna, Héros sans gloire. Échec d’une révolution, 1963­1973, Paris, Paris-Méditerranée,
2002.
le Dossier
72 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

d’Espagne jusqu’en 1958, Sidi Ifni est pourvue d’équipements phares pour
l’époque (hôpital, imprimerie, théâtre, cinémas…). En 1969, le rattachement
au Maroc amorce la décadence : Sidi Ifni, la « perle », devient un simple chef-
lieu de cercle 14, rattaché à la province d’Agadir et dépendant de la préfecture

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de Tiznit (à 60 km), laquelle récupère équipements et emplois administratifs.
L’abandon d’une fonction de garnison, la suppression de la franchise douanière
et la décision d’un « embargo » sur le développement planifié par Hassan ii
en 1972 au lendemain d’une tentative d’attentat contre lui en ville, constituent
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le terreau du déclin.
Depuis les années 1980, Sidi Ifni et Bouarfa ont été marginalisées ou
négligées par les politiques d’aménagement, comme l’espace rural à leurs
alentours. Que l’agitation sociale s’enracine durablement dans les bourgs et
villes moyennes est révélateur de la lenteur à réduire le fossé socio-économique
entre villes et campagnes, nonobstant la politique de développement rural
déployée par Mohammed vi. Dès 1999, le monarque place le développement
humain et la question sociale au cœur du discours officiel, rompant avec la
négligence qu’ont connue les campagnes depuis l’époque coloniale 15. Lors de
la décennie 2000, de lourds investissements sont opérés pour l’électrification,
le désenclavement routier, l’équipement sanitaire et médical du monde rural.
Les initiatives pour lutter contre la pauvreté foisonnent et de nouveaux dis-
positifs institutionnels sont censés permettre une décentralisation admi-
nistrative et une gestion déconcentrée des investissements. Citons l’Agence
de développement social, créée en 2001 avec 16 coordinations régionales,
les Centres régionaux d’investissement, en place depuis 2002 et, surtout,
l’Initiative nationale pour le développement humain, lancée en 2005. Présentée
dans le discours royal du 18 mai 2005 comme le « chantier du règne », celle-ci
est menée aux échelons régional et provincial par les walis et gouverneurs 16,
chargés d’en superviser les actions grâce à la mise sur pied d’un comité
technique provincial. Cette priorité accordée au social a valu au monarque le
qualificatif de « roi des pauvres », une formule moins employée au fil des ans.
La plupart des foyers de protestation sociale ne sont pas concernés par les
politiques de développement territorial et sont situés hors du périmètre
d’intervention des trois Agences publiques de développement régional : celles
du Sud, du Nord et de l’Oriental, respectivement nées en 2002, 2006 et 1996.
L’aire de compétence des agences couvre 75 % du territoire marocain, mais

14. unité administrative intermédiaire entre la commune et la province ou préfecture. Le cercle


regroupe plusieurs communes.
15. M. Naciri, « Territoire : contrôler ou développer… », art. cit.
16. Walis (préfets) et gouverneurs sont nommés par décret royal et représentent le roi, respectivement
au niveau de la région et de la province.
Politique africaine
73 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

laisse à l’écart tout le centre montagneux du pays. Sidi Ifni est à l’extérieur du
territoire de l’Agence du Sud – qui correspond aux Provinces du Sud – et ne
peut donc pas bénéficier du dispositif d’aide au développement. Quand elles
sont insérées dans les mailles du filet territorial de ces agences publiques,

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maintes bourgades, comme Bouarfa, ne reçoivent que les reliquats des projets
et des enveloppes financières, soit qu’elles ne disposent pas d’une élite locale
dotée de l’entregent politique nécessaire pour capter les aides, soit qu’elles
constituent des « bouts du monde » au sein de ces espaces privilégiés par les
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pouvoirs publics.
La médiatisation à outrance des discours et des actions de développement
(inaugurations, lancement de programmes, signatures de conventions ou de
partenariats doté(e)s de budgets pluriannuels au montant faramineux) fait
partie de la politique de communication du monarque. Nimbée de dévelop-
pementalisme, cette stratégie alimente la représentation populaire d’une
profusion de dépenses et de projets, tout en suscitant des interrogations
critiques sur la part de fiction et les modalités d’application desdites actions.
À cet égard, la turbulence des petites et moyennes villes questionne les
modalités de ciblage des politiques d’aménagement du territoire et l’efficacité,
voire le dysfonctionnement au niveau de la maîtrise d’ouvrage, des initiatives
de développement appuyées sur le triptyque élus locaux/état/associations.
Le passage à l’action protestataire à Sidi Ifni et Bouarfa s’inscrit dans un
contexte de décompression autoritaire, qui réduit le coût associé à l’action
collective 17, et en arrière-plan d’une politique de développement national
inégale dans sa mise en œuvre spatiale. L’irruption et la durée exceptionnelle
des mobilisations en ces lieux ne s’expliquent pas qu’en termes de frustration
relative. D’autres paramètres interfèrent, tels que la perte d’audience des partis
et syndicats, l’institution de nouveaux relais politiques locaux (associations),
l’effet boule de neige des premières actions protestataires et les déceptions
qui ont suivi l’annonce de changement.

Les mouvements revendicatifs de Sidi Ifni et Bouarfa

À Bouarfa, le 12 mai 2007, la Coordination locale contre la hausse des prix


et la dégradation des services publics 18 organise une manifestation à l’occasion
de la visite de dizaines d’employés de l’Office national de l’eau potable (Onep).

17. T. Belghazi, M. Madani, L’Action collective au Maroc, de la mobilisation des ressources à la prise de
parole, Rabat, Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, 2001.
18. La Coordination émane de l’initiative nationale lancée par le bureau de l’Association marocaine
des droits humains en octobre 2006.
le Dossier
74 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

Ceux-ci viennent exiger le paiement des arriérés des factures d’eau et arracher
les compteurs des abonnés retardataires car, depuis septembre 2006, les
citadins boycottent le règlement d’eau. Le nombre élevé de participants (10 000
selon les organisateurs), qui vaut à la manifestation le qualificatif d’«historique»,

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est motivé par la peur de se voir retirer l’accès à l’eau potable et par la tolérance
accordée, depuis le début de la décennie, à divers mouvements protestataires,
tels ceux des diplômés chômeurs 19. Après la démonstration populaire, des
négociations se déroulent entre représentants de la Coordination et de l’Onep
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qui débouchent sur l’octroi aux Bouarfis de la gratuité de l’eau.


Pour la Coordination, cette concession des autorités est interprétée comme
une victoire qui couronne les actions revendicatives menées depuis 2005,
dans un contexte de difficultés socio­économiques aiguisées par des années
de sécheresse. Cette année-là, une première tentative de départ collectif vers
l’Algérie a lieu après un désaccord entre des habitants d’un quartier populaire
et le gouverneur sur les critères de distribution de la farine donnée par des
touristes du golfe. Des tentatives d’exil ultérieures sont mues par d’autres
revendications, telles que celle de l’accès à l’emploi ou aux services de base.
Dans un cas d’émigration collective en avril 2005, les militants traversent la
frontière, mais sont refoulés par la police algérienne. Ces actes sont symbo-
liquement forts au vu de la lourdeur du contentieux maroco-algérien. À la
même période (2005-2007), différents groupes de chômeurs, diplômés ou non,
s’activent, telle la section de l’Association nationale des diplômés chômeurs
(ANDCM). En 2009, la Coordination organise deux à quatre actions par mois,
pour conserver l’acquis de la gratuité de l’eau et entretenir la disponibilité
revendicative des habitants.
À Sidi Ifni, la première mobilisation massive a lieu le 22 mai 2005 : environ
7 000 personnes marchent devant la pachawiyya 20, la municipalité et l’hôpital
pour déplorer l’état de la situation socio-économique et demander une enquête
sur la gestion des affaires municipales. L’appel a été lancé par le Secrétariat
local Sidi Ifni-Aït Baamrane, une coalition hétéroclite née un mois plus tôt et
regroupant des associations locales, des partis politiques et des syndicats.
L’utilisation d’un référent ethnico-tribal, les Aït Baamrane (une confédération
de sept tribus berbères 21), distingue la mobilisation de Sidi Ifni de celle de
Bouarfa. La marche « brise le mur du silence » et « libère de la peur » selon les

19. En 1990, la création de l’Association nationale des diplômés chômeurs à Casablanca inaugure
un mouvement national de protestation contre le chômage.
20. La pachawiyya est le siège du pacha, représentant local du ministère de l’Intérieur.
21. Voir M. Naïmi, La Dynamique des alliances ouest­sahariennes. De l’espace géographique à l’espace
social, Paris, éditions de la MSH, 2004 ; R. Simenel, L’Origine est aux frontières. Espace, histoire et société
dans une terre d’exil du Sud marocain, Paris, éditions du CNRS, 2010.
Politique africaine
75 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

organisateurs qui, surpris par le succès, appellent à une seconde manifestation


le 7 août 2005. Les deux tiers de la population (14 000 personnes) défilent avec
des drapeaux marocains pour protester contre la marginalisation de la ville,
non sans affrontements avec les forces de l’ordre. une vingtaine de personnes

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sont arrêtées puis relâchées. La délégation reçue par le gouverneur de Tiznit
expose les cinq revendications principales: promotion de l’emploi; amélioration
des infrastructures de base (santé, éducation) ; achèvement des travaux du
port ; désenclavement routier avec le bitumage de la route jusqu’à Tan-Tan ;
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création d’une province Sidi Ifni-Aït Baamrane, éventuellement rattachée à


la région de guelmim-Smara.
La protestation se poursuit en 2006 (la voiture du gouverneur essuie des
jets de pierres lors de la cérémonie commémorative de rétrocession) et en 2007
(sit-in organisés par des collectifs contre le chômage et pour le droit à la
citoyenneté espagnole 22). Le 30 mai 2008, cette dynamique franchit un cap
avec le blocus du port décidé par de jeunes chômeurs, encadrés ou non, exas-
pérés par les promesses non tenues. L’action, qui porte atteinte aux intérêts
économiques de hauts responsables du secteur de la pêche, provoque une
répression d’une disproportion telle qu’elle propulse Sidi Ifni sur la scène
médiatique nationale et internationale. Les atteintes aux droits de l’homme
commises par les forces de l’ordre le 7 juin 2008 créent un tollé et une guerre
de l’information, dont la chaîne qatarie Al Jazeera est victime 23. Des caravanes
de solidarité organisées depuis Rabat (15 et 22 juin) par des associations (Attac,
Association marocaine des droits humains – AMDH) et des manifestations
de soutien à l’étranger attestent du retentissement de l’affaire, tandis que trois
commissions d’enquête (parlementaire et associatives) livrent des rapports
divergents et controversés sur les abus de violence 24. Malgré la poursuite des
arrestations pendant l’été 2008, le mouvement protestataire maintient des
sit-in et des grèves pour exiger le jugement des responsables des exactions
du « samedi noir » et la libération des prisonniers. L’annonce par le Premier
ministre marocain, en décembre 2008, d’un plan de développement d’urgence
pour la ville, puis sa promotion au rang de préfecture en janvier 2009 et, enfin,

22. Le statut de Sidi Ifni ayant été celui de territoire et non de colonie, des pièces d’identité espa-
gnoles furent délivrées aux habitants de l’enclave, considérés comme « sujets espagnols musul-
mans » jusqu’en 1969. En mai 2008, des responsables de la section Attac ont été reçus par le consul
d’Agadir pour évoquer ce dossier (modalités des versements de pension aux veuves et orphelins
de l’armée, accès aux registres d’état-civil espagnol, etc.).
23. L’accréditation du directeur de la chaîne, qui avait annoncé entre six et huit morts à Sidi Ifni
au lendemain de l’intervention du 7 juin, a été supprimée et une amende de 50 000 dirhams (environ
5 000 euros) lui a été infligée.
24. N. Kadiri, « À l’orée du Sahara, les turbulences géopolitiques de l’ancienne enclave espagnole
de Sidi Ifni », Outre­Terre, n° 23, 2009, p. 101-116.
le Dossier
76 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

la libération, en avril, des principaux leaders ont abouti à une phase de relative
accalmie, surtout après l’élection au conseil municipal de prisonniers libérés
(juin 2009), leaders ou simples militants.

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Expériences collectives partagées, réseaux militants clivés

Alimentées par des attentes déçues, les mobilisations collectives expriment


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des revendications dont la nature et l’expression sont commandées par la


trajectoire de développement local et la représentation (plus ou moins héroïsée)
du passé régional portée par les militants. Cet imaginaire militant n’est pas
le même pour tous ; sa fabrication dépend d’éléments sociologiques et des
parcours individuels et collectifs.

Des collectifs composites en proie à des divisions

Initié au milieu des années 1990, le processus de décompression autoritaire 25


stimule l’éclosion d’associations et de manifestations sans crainte de repré-
sailles aussi lourdes qu’au temps des « années de plomb ». L’essor du mili-
tantisme des droits de l’homme et d’autres formes de mobilisation dans les
grandes villes (diplômés chômeurs), au long des années 1990 et 2000, banalise
le risque associé à la protestation publique et a un effet désinhibant.
Malgré les limites du processus d’ouverture politique, celui-ci altère le
regard porté par la base sur les partis et syndicats. En 1998, l’entrée dans le
gouvernement de l’union socialiste des forces populaires (uSFP), qui avait
été pendant des décennies le chef de file des revendications socio­économiques
et politiques, érode la crédibilité des partis historiques « de gauche », usés par
leur participation aux affaires. Ce phénomène se répercute sur les syndicats.
Aux scissions partisanes font écho des divisions syndicales qui fragmentent
le mouvement ouvrier 26. Désormais focalisés sur le dialogue social, les
syndicats désertent le terrain des revendications populaires, laissé aux acteurs
associatifs 27. De fait, la déconsidération des syndicats et partis signale moins

25. B. Hibou, « Maroc, d’un conservatisme à l’autre » in J.-F. Bayart, R. Banégas, R. Bertrand, B. Hibou
et F. Mengin, Legs colonial et gouvernance contemporaine. Vol. 2, Paris, Fasopo, 2006, p. 123-186,
disponible sur <fasopo.org>.
26. La Confédération démocratique du travail (CDT) connaît un éclatement après l’accès de l’uSFP
au gouvernement : la CDT suit en effet le Congrès national Ittihadi, dissident de l’uSFP. La Fédération
démocratique du travail (FDT) est le syndicat lié à l’uSFP.
27. M. Madani, Le Paysage politique marocain, Rabat, Dar El Qalam, 2006.
Politique africaine
77 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

une crise de la participation politique, corroborée par le faible taux de par-


ticipation électorale, qu’un renouvellement des modes d’action politique. Le
rôle clé des acteurs associatifs se voit à Bouarfa, où la Coordination s’appuie
sur cinq groupes présents en ville : la Confédération démocratique du travail

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(CDT), l’AMDH et trois groupes de chômeurs. À Sidi Ifni, la configuration
d’acteurs est plus complexe en raison du foisonnement d’associations locales.
Issu d’un Forum social associatif tenu en 2004 avec une cinquantaine de
membres, le Secrétariat local Sidi Ifni-Aït Baamrane a vu s’agréger lors de sa
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formation des partis politiques, des syndicats et des associations (Maison des
Jeunes, Association Mar Pequeña pour le tourisme culturel).
Le poids des composantes de chaque collectif local est inégal ; leur mode
de fonctionnement interne et leur culture politique diffèrent. La préférence
pour des styles protestataires différents et la défense d’intérêts collectifs
divergents contribuent à la fragmentation des mouvements. L’absence de statut
écrit et de chef désigné est symptomatique des dissensions innervant le
Secrétariat local à Sidi Ifni. Dès 2005, ce dernier voit son aile gauche lui réfuter
le statut de porte-parole représentatif du collectif protestataire ; parallèlement,
le mouvement des chômeurs, représenté par la section locale ANDCM, se scinde
en trois associations (licenciés ; techniciens ; Aït Baamrane). L’éparpillement
du mouvement des chômeurs est identique à Bouarfa après l’obtention d’une
embauche collective, en 1998, par l’ANDCM. Ce succès aboutit à un boom des
adhésions ; or certains militants jugent cette hausse des effectifs handicapante
pour l’objectif de recrutement : un groupe indépendant de licenciés se détache
alors de l’ANDCM, puis un groupe de chômeurs non-diplômés.
En outre, dans les deux mouvements protestataires étudiés, la participation
des partis politiques pose problème : à Bouarfa, les partis, dépourvus de bases
militantes significatives, sont écartés de la dynamique protestataire. À Sidi
Ifni, les représentants de partis impliqués dans la création du Secrétariat local
les quittent à l’issue des manifestations de 2005 (parti Istiqlal) ou de 2006, après
que des représentants nationaux du Parti de la justice et du développement
ont émis une interprétation discutable de la vague protestataire, assimilée à
une agitation séparatiste. Ce décalage avec le siège central rabati conduisit
des militants ifnaouis à démissionner de leur parti.
L’observation des parcours des groupes qui intègrent le noyau de la Coor-
dination à Bouarfa révèle le partage de modes d’action et de références idéo-
logiques généralement issus de la gauche et du syndicalisme universitaire.
Ceux qui participent à la Coordination en tant que syndicalistes ou membres
de l’AMDH affichent souvent un engagement dans des partis de gauche. Les
membres de l’AMDH réinvestissent un savoir-faire militant acquis au sein de
l’union nationale des étudiants du Maroc (unem), ce qui enracine l’espace
le Dossier
78 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

protestataire de Bouarfa dans le militantisme universitaire 28. À Sidi Ifni, les


mêmes référents idéologiques lient les membres qui forment l’aile gauche ou
dissidente du Secrétariat local (ANDCM, Attac) : beaucoup, passés par les
universités de Marrakech ou d’Agadir, ont acquis un savoir-faire militant à

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la faculté. Mais ils en ont aussi ramené de vieilles rivalités. Le principal clivage
entre militants ifnaouis aurait ainsi, dès le début, opposé, d’un côté, ceux qui
« travaillent avec le makhzen » (les notabilités politiques et économiques sans
base populaire), jugés trop modérés ou enclins aux négociations et, de l’autre,
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ceux qui affirment être l’écho d’une vox populi et prônent des manifestations
massives. Ce clivage renvoie à une logique de qualification de l’Autre qui sert
des objectifs de légitimation et a des implications tactiques. La première caté-
gorie de militants est surtout préoccupée par le rattachement administratif de
la région de Sidi Ifni aux Provinces du Sud afin de bénéficier des aides étatiques.
usant d’un discours tribaliste, ces militants tentent de contenir ou de dissuader
les mouvements de rue, et privilégient une négociation plus feutrée et opaque,
fondée sur leurs relations personnelles avec le gouvernement et le Palais.
Quelles qu’elles soient, les pratiques revendicatives doivent néanmoins être
contenues dans des limites signalées par les autorités publiques – limites
progressivement éprouvées et élargies sur le terrain, non sans risques 29. Sidi
Ifni témoigne d’une situation où l’équilibre instable entre pratiques mani-
festantes et sécuritaires se brise. Les raisons de cette rupture tiennent aux
clivages internes au Secrétariat local (entre les deux groupes évoqués ci-dessus)
et à une action protestataire audacieuse décidée « par le bas », spontanément
et sans concertation avec les leaders 30. Même après l’intervention du « samedi
noir », les sit-in continuent à Sidi Ifni, avec des slogans comme « as siyâssa
bi zerouata ila imta ? » (« la politique de la matraque jusqu’à quand ? 31 »). Actions
protestataires et action publique se remodèlent dans l’interaction. Du côté de
l’appareil d’état, la permissivité à l’égard des expressions de mécontentement
sert de paravent à un redéploiement des pratiques autoritaires ; pour les
militants, le verrouillage complet de la rue apparaît impensable à cause du
démenti qu’il infligerait à la rhétorique officielle de la « démocratisation » mais
le risque d’un tel verrouillage les condamne à la contention 32.

28. K. Karam, V. geisser et F. Vairel, « Espaces du politique. Mobilisation et protestations »,


in é. Picard (dir.). La Politique dans le monde arabe, Paris, Armand Colin, 2006, p. 193-213.
29. M. Emperador, « Les manifestations de diplômés chômeurs au Maroc : la rue comme espace de
négociation du tolérable », Genèses, n° 77, 2009, p. 30-50.
30. Le bouclage du port diffère des marches pacifiques de 2005-2006 qui rassemblaient des milliers
de personnes suivant un itinéraire respecté. Le blocus rompt un accord tacite sur les modalités de
protestation.
31. Sit-in du 20 juillet 2008.
32. F. Vairel, « La transitologie, langage du pouvoir au Maroc », Politix, n° 80, 2007, p. 109-128.
Politique africaine
79 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

Répertoires d’action et rapports à la « nation »

Les formes concrètes de protestation révèlent un répertoire d’action local,


historiquement constitué 33. La mise en scène des protestations à Sidi Ifni et

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Bouarfa diffère dans la formulation des slogans, l’utilisation des symboles
nationaux ou le rapport au territoire étranger. Les références tribalistes à Sidi
Ifni et la proximité avec l’Algérie à Bouarfa sont des variables autour desquelles
s’articulent les formes d’action qui s’y déploient.
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À Sidi Ifni, toutes les manifestations depuis 2005 sont filmées par les mili­
tants et donnent lieu à des montages vidéo. Marches, sit-in, discours, répression
policière et fêtes de retour des prisonniers sont archivés comme des événements
historiques et consignés dans des films documentaires amateurs dont les cédé­
roms sont prêtés, vendus ou diffusés sur le site internet YouTube. Complétés
par des surtitrages, du texte, des caricatures et parfois mis en musique avec
des chansons empruntées au répertoire classique de l’opposition politique
des années 1970, les épisodes protestataires sont vus dans les foyers. Cette
diffusion a une valeur pédagogique et sert à transmettre la flamme militante
ou à entretenir la mobilisation. Ces technologies de communication constituent
des « dispositifs de sensibilisation » au sens où l’entend Christophe Traïni 34.
Elles sont aussi un ressort pour contourner les velléités étatiques de filtrage
de l’information et pour faire connaître hors de la région la contestation et la
réponse violente des autorités (en juin 2008, les exactions des forces de l’ordre
ont été filmées en caméra cachée depuis les terrasses ou maisons). Les pouvoirs
publics ont bien saisi en quoi la diffusion de tels documents amateurs pouvait
écorner l’image de libéralisme politique du pays et mobiliser des soutiens en
faveur des protestataires. En témoignent les arrestations de photographes ou
de propriétaires de cybercafés auxquelles ils ont procédé.
L’archivage vidéo des épisodes de protestation à Sidi Ifni participe à la
réélaboration d’une histoire locale narrée dans le registre de la résistance.
La rhétorique militante ifnaouie dénonce l’oubli dont les habitants sont l’objet
de la part de l’état en le mettant en regard de leur contribution au combat
pour l’indépendance. L’histoire locale, reconstruite et colportée par les leaders,
est en effet focalisée sur la lutte anticoloniale et la participation baamranie à
l’armée de libération nationale 35. Le discours sur la rébellion et la bravoure
au combat, qui forge le mythe identitaire des Aït Baamrane depuis l’époque

33. C. Tilly, From Mobilization to Revolution, Reading, Addison-Wesley, 1978.


34. C. Traïni (dir.), Émotions… Mobilisation !, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 13.
35. Le siège d’Ifni en 1957 est l’épisode fort de cette résistance nationaliste. Il entraîna en rétorsion
des bombardements aériens avec des lâchers de napalm lors de l’opération franco-espagnole
écouvillon (1958).
le Dossier
80 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

coloniale 36, est fabriqué de l’intérieur mais aussi entretenu à l’extérieur par
les autorités et des médias marocains qui usent du stéréotype d’un « peuple
réfractaire au pouvoir central » pour réduire le mouvement ifnaoui à un avatar
de révolte tribale et justifier la répression.

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À Bouarfa, la rhétorique de la protestation évite les accusations directes et
opte pour une responsabilité diffuse. Les slogans sont choisis par une
commission spéciale. L’une des phrases les plus entendues dans une marche
en mars 2008 était : « Hukumat Ali Baba, Ali Baba wal ‘arbayn, kullum shifarine ! »
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(« gouvernement d’Ali Baba, Ali Baba et les quarante, tous sont des voleurs ! »).
une critique de la corruption était également proférée en 2008 à Sidi Ifni
avec la formule : « Bnaou villa, zadou ‘imâra, rekbou siyyara bi flouss el fouqara’ »
(« Ils ont construit une villa, ajouté un immeuble, pris la voiture avec l’argent
du pauvre »). À Bouarfa, d’autres slogans usent de métaphores pour décrire
la hausse des prix. Cette dernière est ainsi qualifiée de mounkar, un concept
religieux qui désigne l’inconnu, l’indicible, le mal qu’on ne peut pas nommer.
Alors que les slogans de Bouarfa sont dénués de référence à la tribu ou au
territoire local, à Sidi Ifni, l’énonciation des revendications en termes ethno-
régionalistes est mal perçue par plusieurs militants 37, qui y décèlent une
manœuvre de notables pour (ré)investir la scène politique locale en évacuant
tout positionnement idéologique. En « baamranisant » le discours revendicatif,
certains leaders ifnaouis entérinent une conception du royaume comme
assemblage de tribus, qui permet de donner au pouvoir central l’assurance
de négociations avec les chefs tribaux selon un mode ancien de gestion ter-
ritoriale par délégation. Ils rappellent aussi, par cette pirouette discursive,
la fidélité du groupe tribal envers le souverain et son attachement au terri­
toire marocain.
Le caractère équivoque du rapport au territoire national est caractéristique
des mouvements de Bouarfa et Sidi Ifni, lesquels ne portent pas de velléité
séparatiste mais instrumentalisent le thème de l’affiliation nationale dans
leur argumentaire et la mise en scène de leurs actions. À Sidi Ifni, l’exaltation
d’une communauté identitaire locale n’est pas incompatible avec l’exhibition
de drapeaux marocains et de photos du roi – une démonstration de natio-
nalisme absente à Bouarfa. Dans l’ancienne enclave espagnole, la marocanité
des habitants est affichée pour brocarder les lacunes de la politique d’amé­
nagement et l’ingratitude des autorités marocaines vis-à-vis d’une population
ayant combattu pour l’indépendance. Les images du roi et les drapeaux visent

36. Ce fut l’un des arguments du général Franco pour mobiliser les habitants de l’enclave lors de
la guerre civile espagnole.
37. De nombreux Ifnaouis sont d’origine rifaine ou sahraouie, leurs (grands-)parents étant venus
intégrer l’armée espagnole de l’enclave.
Politique africaine
81 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

aussi à éviter l’amalgame entre les revendications socio-économiques locales


et les mobilisations au Sahara occidental – un raccourci emprunté par certains
journalistes et hommes politiques pour dénoncer les manifestations de
Sidi Ifni comme une manœuvre du Front Polisario.

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De prime abord, les expressions de protestation sociale à Bouarfa paraissent
plus provocantes quant aux questions d’allégeance nationale et d’intégrité
territoriale. Les opérations d’« émigration collective » vers l’Algérie mettent
en scène un exil forcé vers le territoire voisin, niant de la sorte une marocanité
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ou agitant la perspective de s’en dépouiller. Le conflit maroco­algérien permet


aux militants d’attribuer à leur acte une valeur de « motivation négative 38 »,
susceptible de provoquer une réaction chez les élites décisionnelles. Néan-
moins, la valeur transgressive des marches vers l’Algérie est à relativiser à
l’aune des pratiques transfrontalières intenses et routinières favorisées par
les liens familiaux et la faible démarcation territoriale 39. La dimension sub-
versive est aussi atténuée par la mise en récit du départ, qui plaint « ceux qui
sont obligés à partir ». Lié à un enjeu de survie matérielle, l’exil est présenté
comme la seule alternative possible pour les habitants mais n’est accompagné
d’aucune revendication d’ordre culturel ou territorial.
Pour les autorités marocaines, Sidi Ifni possède une position et une identité
liminaires assurément plus problématiques que celles de Bouarfa, ce qui
justifie à leurs yeux des politiques publiques différenciées. En sus de leur
proximité avec le Sahara occidental, les habitants de Sidi Ifni peuvent
réellement fuir à l’étranger, soit en s’embarquant clandestinement vers les
Canaries, soit en jouant d’une double nationalité européenne ou des cartes
de résident espagnol dont beaucoup disposent.
Quelle que soit leur interprétation, les actions locales qui rassemblent les
foules ou qui obtiennent des acquis ont valeur d’« événements transforma-
teurs 40 » et contribuent à redéfinir les représentations de l’engagement dans
une action protestataire. À Bouarfa, la valse des gouverneurs entre 2004
et 2005 (quatre sont remplacés) est pour les militants la preuve que leur action
gêne et qu’elle influence le cours des institutions et les prises de décision
publique. La même conviction pénètre les leaders du mouvement protestataire

38. D. McAdam, « Tactical Innovation and the Pace of Insurgency », American Sociological Review,
vol. 48, n° 6, 1983, p. 735.
39. M. Berriane et H. Hopfinger, « Nador (Maroc). Petite ville parmi les grandes », Villes du monde
arabe, vol. 4, 1999, p. 1-219.
40. D. McAdam, W. H. Sewell, « It’s About Time : Temporality in the Study of Social Movements
and Revolutions », in R. R. Aminzade, J. A. goldstone et al. (dir.), Silence and Voice in the Study of
Contentious Politics, Cambridge, Cambridge university Press, 2001, p. 100.
le Dossier
82 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

à Sidi Ifni, qui répètent à l’envi être les pionniers et les aiguillons d’un
processus de démocratisation 41.

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La gestion du « stress territorial » : entre répression
et octroi de ressources

Appréhender les mouvements revendicatifs des petites et moyennes villes


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en termes de mobilisations de périphéries permet d’aborder la politique


déployée en retour par l’état comme une gestion du « stress territorial ». For-
mulée par Mohammed Naciri 42, l’expression renvoie à l’instabilité multi-
séculaire des marges du royaume, où les rebellions tribales sont récurrentes
et l’allégeance au monarque fragile, que ce soit en montagne ou aux portes
des villes. Parce que l’histoire, l’organisation sociale, la situation géographique
et les enjeux politiques des deux sites sont spécifiques, le traitement des
mouvements revendicatifs par les autorités varie. Toutefois, des similitudes
existent.
un élément ressort des négociations de l’état avec les protestataires :
le contournement de l’équipe municipale. À Bouarfa, lors du sit-in devant le
siège provincial en mai 2007, les leaders de la Coordination exigent de discuter
directement avec les responsables du ministère de l’Intérieur et les cadres de
l’Onep venus de Rabat et Oujda. Ce souhait de la Coordination de présenter
directement les doléances des habitants est accepté et le conseil municipal est
tenu à l’écart des discussions. À Sidi Ifni, on constate le même court-circuitage
des élus, dont la plupart sont moralement discrédités ou considérés comme
impuissants (car sous tutelle du ministère de l’Intérieur) par les leaders de la
protestation. Qu’il s’agisse des campements de chômeurs ou des manifestations
de 2005-2006, à chaque fois les pourparlers s’effectuent entre représentants
d’associations ou du Secrétariat local d’une part, et le gouverneur ou le pacha
d’autre part. La sélection des interlocuteurs par les agents d’autorité alimente,
de façon calculée, les clivages entre meneurs. L’une des raisons de l’implosion
du Secrétariat local tient ainsi aux divergences de position quant à l’accep-
tation des négociations et à leurs modalités, certains militants en jugeant
d’autres trop proches du gouverneur. À Sidi Ifni, la victoire aux élections
municipales d’une liste dominée par des militants du mouvement protestataire,
en juin 2009, écarte les leaders de « la rue » et multiplie les fractures. Formée

41. Du fond de leur cellule à Inezgane, des membres fondateurs du Secrétariat local déclaraient
vivre leur incarcération comme le prix à payer de ceux qui « font l’Histoire » (entretiens téléphoniques,
juillet 2008)
42. M. Naciri, « Territoire : contrôler ou développer… », art. cit., p. 12.
Politique africaine
83 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

de militants fraîchement sortis de prison, de chômeurs jamais arrêtés et de


personnes sans passé militant, la nouvelle équipe municipale s’est vite
déchirée, principalement à cause du caractère controversé du maire élu 43.
La particularité de la gestion du mouvement local ifnaoui est aussi liée à

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l’utilisation d’une vieille pratique makhzénienne pour juguler le conflit : celle
des tournées royales (mehalla ou harka), destinées à s’assurer le contrôle du
territoire et l’allégeance des sujets. La mobilité régulière du sultan est l’une
des réponses anciennes au « stress territorial », le déplacement du roi ayant
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pour but d’empêcher désordre et anarchie dans le pays, comme ce fut le cas
de la visite effectuée par Mohammed vi le 1er décembre 2007 à Sidi Ifni. La
mehalla vise à renouveler le contrat entre le souverain et ses sujets, à manifester
la puissance monarchique et donc à raffermir la cohésion territoriale, notam-
ment en périphérie. Jocelyne Dakhlia souligne que « l’itinéraire de la mehalla
se dirige toujours vers les marges, celle des zones montagneuses, du désert
et des frontières », là où les populations sont « situées dans une mouvance
indécise et peuvent jouer sur deux allégeances 44 ». L’attraction de l’Espagne sur
les Ifnaouis, ainsi que leur hypothétique allégeance (redoutée par le pouvoir
central) envers les indépendantistes sahraouis ont sans doute influencé la
décision d’effectuer des tournées royales dans la ville, en 2000 puis 2007.
Sidi Ifni avait auparavant été tenue à l’écart des expéditions royales durant
vingt-huit ans, une éviction vécue comme un châtiment. La visite du roi en 2000
fut donc interprétée non comme une démonstration de force mais comme la
fin d’une période d’ostracisme, signifiant apport de baraka (bénédiction, signe
de l’élection) et perspectives d’aides publiques au développement. La seconde
visite royale, en 2007, a constitué un mode de réponse aux mouvements
protestataires de 2005-2006. Certes, le passage-éclair (vingt-quatre minutes)
et la programmation des haltes du monarque n’ont pas permis que les
doléances des habitants soient exposées, mais le séjour royal de quinze jours
à guelmim a été l’occasion, pour l’un des leaders du Secrétariat local, d’aller
plaider le dossier « Sidi Ifni-Aït Baamrane » devant le roi. Si l’entrevue a été
bénéfique, Mohammed vi étant ainsi averti directement des problèmes
locaux 45, la démarche a fourni le prétexte à de nouvelles querelles entre
militants, car elle consacrait le leadership du porte-parole et reproduisait une
relation état/groupe apparentée à une médiation tribale.

43. Il appartient à une famille de notables locaux et des membres de sa famille étaient élus au
conseil municipal.
44. J. Dakhlia, « Dans la mouvance du prince : la symbolique du pouvoir itinérant au Maghreb »,
Annales, vol. 43, n° 3, 1988, p. 749.
45. Les lettres de doléances et le dossier ifnaouis déposés en août 2007 par certains leaders de la
contestation ne sont jamais parvenus au roi car ils ont été bloqués par le chef du cabinet royal
(entretien avec le leader ayant rencontré le roi, Sidi Ifni, janvier 2008).
le Dossier
84 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

Sidi Ifni révèle que la pratique multiséculaire de la mehalla reste un recours


pour gérer les mobilisations de périphérie. Cette stratégie n’est cependant pas
systématique. Bouarfa n’a jamais été concernée par ce procédé, probablement
parce que les «débordements du social» y sont contenus et les enjeux politiques

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moins lourds. La bourgade ne figurait pas au nombre des étapes de la tournée
régionale du souverain en mars 2008, marquée par le coup d’envoi des travaux
de la centrale thermo-solaire d’Ain Beni Mathar, à 200 km au nord.
La combinaison entre répression et octroi de ressources ou privilèges
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demeure le moyen le plus sûr de discipliner les mouvements revendicatifs.


Les mesures d’embauche ou les avantages matériels dispensés lors des négo-
ciations entretiennent une dynamique de scissiparité entre militants et les
affaiblissent. Le traitement des revendications à Bouarfa est un cas d’école en
matière de prodigalité : gratuité de l’eau concédée aux habitants ; recrutement
exceptionnel de diplômés chômeurs en fonction des besoins et des ressources
provinciales 46. Mais le mouvement revendicatif local n’a pas modifié la
politique nationale d’allocation des ressources : Bouarfa ne figure dans aucun
des projets de développement de l’Agence de l’Oriental. Les habitants pour-
suivent donc les mobilisations, en limitant leurs formes d’action dans les
marges du faisable.
Le mouvement de balancier entre sanctions et concessions est flagrant à
Sidi Ifni, où les mobilisations de 2005 ont généré la création d’emplois muni-
cipaux, ainsi que l’attribution de terrains et de kiosques (à Agadir), et l’octroi
de licences de barques de pêche à des conditions avantageuses. Cependant,
l’assaut de la ville par les forces de l’ordre en juin 2008 et l’arrestation de
meneurs, emprisonnés sans procès pendant des mois, ont rappelé la puissance
et l’agressivité du pouvoir central, une fois les ressorts de la négociation
épuisés et les limites du tolérable jugées franchies par les autorités. Sept mois
après cette démonstration de force, la ville bénéficie d’un programme de
développement d’urgence (2009-2012) qui implique plusieurs ministères et
vise à la promotion du tourisme, de la pêche et de l’artisanat, ainsi qu’au
développement des infrastructures de transport et des équipements urbains.
Marquante et symbolique est l’élévation de la ville au rang de préfecture en
janvier 2009, une décision considérée par de nombreux militants comme
venant répondre à la plus centrale de leurs revendications. Cette promotion
administrative donne l’assurance de ressources financières, d’équipements
de base et d’emplois administratifs ; elle signifie la fin de la tutelle et des

46. M. Emperador, « Diplômés chômeurs en campagne. Formes d’investissement militant et de


gestion d’une cause revendicative en période électorale », in L. zaki (dir.), Terrains de campagne au
Maroc. Les élections législatives de 2007, Tunis/Paris, IRMC/Karthala, 2009, p. 193-216.
Politique africaine
85 Le « Maroc inutile » redécouvert par l’action publique : les cas de Sidi Ifni et Bouarfa

prélèvements de la préfecture de Tiznit. Mais le maillage territorial étant un


« mécanisme de production d’une élite administrative et politique 47 », le statut
de préfecture préfigure aussi une densification des allégeances et des alliances
et, ce faisant, une démultiplication des dysfonctionnements et des contrôles.

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Le nouveau dispositif institutionnel risque de rendre la conception et la
mise en œuvre des projets de développement local plus complexes, en raison
de la multiplication des acteurs impliqués et de cheminements politico-
administratifs rendus plus buissonnants.
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D ans les périphéries du territoire marocain, le passage à l’action de


citoyens parfois non­expérimentés résulte d’une reconfiguration du champ
politique, d’espoirs déçus après les promesses de développement et d’une
hausse des contraintes immédiates (retrait de ressources, perte de statut social,
etc.). La visibilité de ces mouvements locaux tient aux nouvelles marges de
manœuvre accordées par l’état, qui veille à traduire en actes sa rhétorique de
la démocratisation. Le discrédit et l’éclatement des partis, la réduction de la
capacité de mobilisation syndicale et l’essor associatif ont pour corollaire
l’affirmation des petites et moyennes villes, parallèlement au rôle protestataire
des grandes agglomérations, habituels lieux d’ancrage syndical et partisan.
Souvent délaissées par les leaders des syndicats et partis, qui les considèrent
comme de médiocres tremplins pour acquérir une position de pouvoir à
l’échelle nationale, les villes d’envergure modeste ont été investies par d’autres
acteurs et structures, venus soutenir les aspirations socio-économiques et
relayer le mécontentement rural. La réévaluation du pouvoir coercitif de l’état
favorise le passage au politique de collectifs à vocation sociale ou culturelle,
surtout quand les liens d’interconnaissance personnelle sont étroits 48.
L’implication, à Sidi Ifni, d’associations culturelles ou sportives dans la
fondation du Secrétariat local illustre ainsi la mobilisation politique de liens
a priori sans teneur politique. La politisation de l’engagement collectif devient
aussi effective quand les citadins se sentent directement agressés dans leur
bien-être collectif, comme à Bouarfa, ou quand les abus ou la concentration
excessive de pouvoir atteignent un seuil insupportable au regard de
l’application annoncée d’un « nouveau concept de l’autorité 49 ».

47. M. Naciri, « Territoire : contrôler ou développer… », art. cit., p. 27.


48. A. Bayat, « From “Dangerous Classes” to “Quiet Rebels”. Politics of the urban Subaltern in the
global South », International Sociology, vol. 15, n° 3, 2000, p. 533-557 ; M. Bennani-Chraïbi et O. Fillieule
(dir.), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003.
49. Discours royal devant « les responsables des régions, wilayas, préfectures et provinces du
Royaume, cadres de l’administration et représentants des citoyens », Casablanca, 12 octobre 1999.
le Dossier
86 Le Maroc de Mohammed VI : mobilisations et action publique

L’approche des arènes protestataires de Bouarfa et Sidi Ifni montre que


les modalités de l’action étatique à l’échelle régionale et les mobilisations
s’influencent réciproquement50. Si les expériences de Bouarfa et Sidi Ifni font
figure de modèles dans les rhétoriques militantes nationales, la mobilisation

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sociale y reste focalisée sur des revendications locales, matérielles et prag-
matiques. Ce choix limite leur portée politique et leur résonance avec d’autres
mobilisations au Maroc. Il relativise aussi le danger que représentent pour le
pouvoir central les turbulences issues du « Maroc inutile ».
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Karine Bennafla
Institut d’études politiques de Lyon

Montserrat Emperador
Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et Université Lyon ii

Abstract
« Useless Morocco » rediscovered by the state : the cases of Sidi Ifni and Bouarfa
Over the course of the last decade, social protests have been on the increase in
Morocco, especially in the small and medium-sized cities. The cases of protest
movements in Sidi Ifni (located on the border of the contested Western Sahara) and
Bouarfa (near the Algerian border) illustrate the tense relationship between the central
state and peripheral areas. From these cases, this article analyses the various
interactions between social mobilizations, national belonging, and development
policies. It shows that the central state, which has been confronted with tribal dissidence
over centuries, continues to manage social unrest by combining repression and the
granting of privileges.

50. C. Dupuy et C. Halpern, « Les politiques publiques face à leurs protestataires », Revue française
de science politique, vol. 59, n° 4, 2009, p. 701-722.