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EMILE BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale.

De la subjectivité dans le langage

Le texte faisant l’objet de cette analyse est tiré de Problèmes de linguistique


générale, l’ouvrage le plus célèbre d’Emile Benveniste, dans lequel l’auteur expose une
série de réflexions sur les diverses problématiques linguistiques.
La fonction communicative primaire est la fonction référentielle, centrée sur le
contenu cognitif que l’auteur vise à transmettre ; il s’agit donc d’un texte explicatif avec des
passages argumentatifs. Comme c’est un texte écrit, la communication est différée, le
scripteur n’étant pas en présence du lecteur ; dès le début, pourtant, l’auteur montre bien son
intention d’impliquer activement le destinataire dans le débat. Le texte s’ouvre, en effet, par
une phrase interrogative : « Si le langage est…, à quoi doit-il cette propriété ? » [ligne 1],
suivie, peu après, de deux autres questions consécutives : « Mais est-ce bien du langage que
l’on parle ici ? » [L. 11-12] et « Ne le confond-on pas avec le discours ? » [L. 12], trois
questions qui déclenchent et stimulent la réflexion, habilement menée par le locuteur en
constante interaction avec son interlocuteur (ou co-énonciateur).
Le morceau qu’on va examiner peut être découpé, grosso modo, en trois parties dans
lesquelles Benveniste présente et illustre une série de concepts. Dans la première section (de
« Si le langage est… » [L. 1] jusqu’à « se trouvent dans ce cas » [L. 20]), l’auteur part de la
prise en compte de ce que l’on considère comme la propriété fondamentale du langage en
tant que vecteur privilégié de la communication entre parlants : « il se prête à transmettre ce
que je lui confie… » [L. 7 sqq.], un vecteur, toutefois, non exclusif, puisque « ce rôle peut
être dévolu à des moyens non linguistiques, gestes, mimique,… » [L. 16 sqq.].
Dans la deuxième partie (de « Parler d’instrument » [L. 21] jusqu’à « caractériser que
sommairement » [L. 38]), le linguiste met en garde contre toute assimilation trop simpliste
du langage à un instrument : « Parler d’instrument, c’est mettre en opposition l’homme à la
nature » [L. 21] ; le langage est une faculté naturelle spécifique à l’être humain : « Le
langage est dans la nature de l’homme, qui ne l’a pas fabriqué » [L. 22-23].
Dans la partie finale (de « C’est dans et par le langage » [L. 39] jusqu’à « statut
linguistique de la “personne” » [L. 47-48]), l’auteur introduit une notion profondément
innovatrice, jusque-là négligée par les enquêtes linguistiques : la notion de « subjectivité »,
qui va devenir le pivot de la linguistique énonciative inaugurée par Benveniste. C’est là, à
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côté de « communication », le mot-clé sur lequel l’auteur focalise son attention, comme le
démontre la fréquence de termes relevant du champ sémantique envisagé : « sujet » (2
occurrences, L. 39, 41), « ego » (3 occurrences, L. 40, 46, 47), « subjectivité » (3
occurrences, L. 41, 45, 47).
L’agencement des phrases, toujours enchaînées entre elles tant du point de vue
sémantique que syntaxique, sans brusques coupures, assure le déroulement du discours
selon une démarche dialectique et efficace. Les énoncés sont plutôt longs et bien construits,
conformément à un niveau soutenu : « Développant cette idée sous un aspect plus
technique, on ajouterait que le comportement du langage admet une description
behavioriste, en termes de stimulus et de réponse,… » [L. 9 sqq.]. Quant à la structure
informative, l’ordre prépondérant est celui “non marqué” ou by default, où le thème précède
le rhème, en symétrie avec l’ordre “ancien/nouveau” : « Nous n’atteignons jamais l’homme
séparé du langage… » [L. 25 sqq.], etc. Néanmoins, on peut repérer des exemples de
phrases clivées par lesquelles l’auteur donne une plus grande emphase à l’objet de son
discours : « C’est un homme parlant que nous trouvons dans le monde… » [L. 27 sqq.].
La présence fréquente de virgules et de points, aptes à faciliter le découpage en
groupes rythmiques, ainsi que l’introduction, de temps en temps, d’incises – « comme tout
ce qui a l’air de mettre en question l’évidence » [L. 2], « nous semble-t-il » [L. 37]–
concourent à rendre le discours plus incisif, rythmé et motivant.
Sur le plan strictement nominal et verbal, on peut enregistrer un équilibre entre les
substantifs et les verbes. En effet, la langue française tend à privilégier les noms et les
nominalisations pour des raisons d’emphase et d’économie linguistique, la construction
nominale étant susceptible d’exprimer un concept de façon plus directe et synthétique, avec
une plus forte focalisation. Mais dans le texte en question, la phrase étendue est également
assez fréquente, ce qui permet de donner plus de mouvement à l’exposition du discours qui
se déploie, de façon dynamique, sous le regard du lecteur : « Nous n’atteignons jamais
l’homme réduit à lui-même et s’ingéniant à concevoir l’existence de l’autre » [L. 26-27]. La
parataxe (juxtaposition ou coordination par des connecteurs, tels que « et », « donc »,
« mais ») s’entrelace avec l’hypotaxe (« Une fois remise à la parole cette fonction, on peut
se demander ce qui la prédisposait à l’assurer » [L. 34] ; « Or nous tenons que cette
“subjectivité”, qu’on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra,
n’est que l’émergence… » [L. 44 sqq.]).
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Au niveau de cohésion textuelle, nombreuses sont les expressions référentielles –
formes pronominales, groupes nominaux complets, etc. – qui jalonnent le texte : des
références endophoriques qui portent sur des concepts à repérer dans le contexte textuel
(alors que la référence exophorique – ou deixis – porte sur quelque chose en dehors du
texte). On trouve donc des références anaphoriques, quand on reprend des éléments déjà
cités (« …le langage présente telles dispositions qui le rendent… » [L. 7], « la pioche, la
flèche, … Ce sont des fabrications » [L. 21-22], « … certains procès de transmission qui
…sont…postérieurs au langage et qui en imitent le fonctionnement » [L. 18-19]) ou des
références cataphoriques, lorsqu’on se tourne vers le contexte qui suit, en annonçant
quelque chose qui n’a pas encore été mentionné (« …il se prête à transmettre ce que je lui
confie, un ordre, une question, une annonce,… » [L. 7-8]). Et encore des adverbes ou
déictiques situationnels comme : « jamais », « successivement », « toujours », « encore »,
« là », « ici », etc. Par ce riche appareil de liens cohésifs se construit le réseau de relations
sémantiques assurant la cohérence textuelle.
À remarquer l’emploi du pronom personnel « nous » : un “je dilaté” comme le définit
Benveniste, le “nous” d’auteur – un “nous” inclusif (je + tu/vous) – qui permet d’atténuer
l’affirmation trop nette et tranchée de la première personne dans une expression plus large.
On a là, encore une fois, une manifestation de la volonté de l’auteur d’inclure le lecteur dans
ses argumentations qui touchent des aspects communs à tous les êtres humains : « Nous
sommes toujours enclins à cette imagination naïve… » [L. 23].
Pour ce qui est du plan verbal, le présent indicatif, temps de la réalité et de la
certitude, l’emporte nettement sur tout autre mode verbal (« il…provoque » [L. 7-8],
« …nous posons que… » [L. 12]). Quant à la valeur temporelle, le présent exprime une
identification entre le moment du procès désigné par le verbe et le moment de l’énonciation
(« le va-et-vient de la parole suggère un échange » [L. 30], « “la subjectivité” dont nous
traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme “sujet” » [L. 41]).
On peut repérer également quelques exemples de conditionnel, avec valeur de
possibilité, d’éventualité d’un fait réalisable dans le futur (« On pourrait aussi penser à
répondre… » [L. 6]) et d’atténuation de certaines affirmations (« …ce qu’on voudrait
comprendre » [L. 6]), de même que des cas de subjonctif, dépendant de verbes de nécessité
(« il faut qu’elle y soit habilitée par le langage » [L. 35]).

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La modalité la plus utilisé dans ce texte est la modalité assertive qui présente le
contenu propositionnel comme vrai pour l’énonciateur. Il y a aussi trois exemples de
modalité interrogative – les trois questions de la première partie – avec une ‘mise en débat’
du contenu ; cela relève, comme on l’a déjà vu, de l’attitude du locuteur qui tend à se
rapprocher de ses interlocuteurs. Quant aux modalités d’énoncé proprement dites, plusieurs
exemples renvoient à la possibilité, grâce notamment à l’auxiliaire modal “pouvoir” : « la
question peut surprendre » [L. 1-2], « on pourrait aussi penser » [L. 6] (où la modalité de
possibilité est renforcée par la valeur de potentiel intrinsèque du conditionnel), « …ce rôle
peut être dévolu… » [L. 16], et encore « sans doute parce que les hommes… » [L. 4-5].
D’autres cas indiquent des degrés de nécessité : « nécessairement » [L. 13], « il ne faut pas
manquer d’observer » [L. 15-16], ou de certitude : « Assurément » [L. 30].
Pour conclure, il faut reconnaître à Benveniste le mérite d’avoir illustré, de façon
claire et efficace, l’importance de l’élément subjectif, en démontrant que la langue, du fait
même d’être un système de communication, permet au locuteur de se définir comme sujet
actif et d’orienter la communication avec son interlocuteur/co-énonciateur. La subjectivité
trouve son fondement, son principe justement dans le langage : « Nous trouvons là le
fondement de la “subjectivité”… » [L. 47] ; ce sont les formes linguistiques de la
subjectivité qui déterminent la possibilité de se reconnaître comme sujet, et non la
subjectivité qui précède la possibilité de son expression.