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DfN1

— \! L.) -

Alain Rabatel
Listes et effets-listes

Caria Cariboni Kiliander


Effets d’un intertexte
Yû Maeyama
La « mise en abyme » chez Georges Perec

Arnaud Buchs
Critique et subjectivité

Christophe Bertiau
Poème hybride, lecture instable
David Eider
Le cas Mallarmé: son offrande à Debussy

Michei Charles
De la cohérence chez Baizac

SEPTEMBRE 201 1/SEUIL 1 6/


Alain Rabatel
Listes et effets-listes
Enumération, répétition, accumulation

Je voudrais commencer cette réflexion sur la liste en paraphrasant saint Augustin:


une liste, on sait tous intuitivement ce que c’est, mais, doit-on répondre à l’injonction
de la définir, on est à la peine... Malgré la difficulté, je me propose de revisiter un
certain nombre de critères allégués pour définir la liste et tenterai de montrer que
ces critères, ayant une portée limitée, ne peuvent prétendre au titre de critère défini
toire face à la diversité, voire à l’hétérogénéité des listes. Plus profondément, la dif
ficulté tient à ce que le problème est mal posé: on confond une opération générale
de listage et son principe, celui d’énumération, avec les résultats, qui relèvent de
genres de listes et donc de principes formels différents, lesquels n’ont de pertinence
que pour tel ou tel genre.
Je tenterai aussi de réfléchir sur un critère souvent sous-estimé dont la sous-

estimation est de surcroît revendiquée comme une conséquence de la définition de


la liste à savoir l’absence d’énonciateur, comme si la centration des listes sur les
—,

objets listés pouvait se faire indépendamment de l’énonciateur à l’origine du listage


et de son intention. Une telle absence n’a guère de sens, sauf à réduire l’énonciateur
à unje explicite. Mais même en son absence, l’énonciateur est malgré tout présent
à travers la sélection des items, voire à travers la mise en discours, si les éléments
listés ne se limitent pas à des noms ou à des énoncés averbaux. Les listes le plus
souvent citées dans la littérature académique, qui sont loin d’être représentatives de
l’ensemble du champ, sont des listes d’items portant sur des objets: listes de noms
(répertoire, annuaire), de biens (inventaire), d’objets à acheter (liste de courses), de
tâches à accomplir (check-list), liste de biens ou services proposés à l’achat (catalogue).
Ces nomenclatures adoptent un principe d’énumération qu’elles rendent visible par
une typographie en colonne. L’opération de listage, préalable aux genres de listes
précédents, se centre sur des objets du discours, indépendamment des probléma
tiques énonciatives, qui paraissent secondaires, par rapport à leur dimension prag
matique de listes-pour-faire. Pourtant, la dimension énonciative et argumentative
n’est jamais très loin des intentions pragmatiques, comme le montrent avec finesse
les intentions sous-jacentes à la façon d’envisager une même réalité sous diverses
dénominations « listales» ou sérielles:

Si je dresse, de façon purement factuelle, historique et neutre, la liste des épouses


d’Henri VIII (d’Angleterre) ou celle des maîtresses d’Henri IV (de France), ce n’est
280 Alain Rabatel
ni une énumération (sauf au sens rhétorique du terme), ni un catalogue (sauf inten
tion ironique, comme si le roi avait fait collection d’épouses ou de maîtresses), ni
un inventaire (sauf intention plus ironique encore, comme si ces femmes avaient été
de simples choses possédées). C’est une liste, une simple liste. Inventaire, catalogue
et énumération présupposent un geste antérieur, qui consiste à fabriquer une liste 1

La tension liée à la présence/absence des énonciateurs se pose avec acuité lorsque


les listes comprennent des discours représentés en colonne, comme en (1) et (2):

(1) Cet homme [Cagliostro] était arrivé de Versailles il y avait une heure à peu près
et savait parfaitement ce qui s’était passé; car, aux questions que lui avait faites
l’aubergiste, en lui servant une bouteille de vin qu’il n’avait même pas entamée, il
avait répondu:
Que la reine venait avec le roi et le dauphin;
Qu’ils étaient partis vers midi, à peu près;
Qu’ils s’étaient enfin décidés à habiter le palais des Tuileries, ce qui faisait qu’à l’avenir
Paris ne manquerait probablement plus de pain, puisqu’il allait posséder le Boulan
ger, la Boulangère et le Petit Mitron.
Et que lui attendait pour voir passer le cortège 2

(2) Le duc [Buckingham] reçut son adversaire [de Wardes] comme il eût fait de la
plus aimable connaissance, se rangea pour le faire asseoir, lui offrit des sucreries, éten
dit sur lui le manteau de martre zibeline jeté sur le siège de devant. Puis on causa:
De la cour, sans parler de Madame;
Du roi, sans parler de sa belle-soeur;
De la reine mère, sans parler de sa bru;
Du roi d’Angleterre, sans parler de sa soeur;
De l’état de coeur de chacun des voyageurs, sans prononcer aucun nom dangereux.
3

A la différence des exemples antérieurs, ces listes sont non autonomes, reposant
sur la présence manifeste, massive de locuteurs (citant et cités) qui composent les
figures du listeur et des listés
. De pius, elles se caractérisent par la conjonction
4
d’une présence effective des dires et par un relatif effacement du (ou des) locuteur(s)
cité(s) devant des contenus rapportés opaques, tandis que le sens profond de la liste
est mis au compte du listeur/sur-énonciateur, qui se définit par son point de vue sur
plombant. Si l’on distingue le locuteur (source de la voix) de l’énonciateur (source
du point de vue) ces listes possèdent à la fois des locuteurs/énonciateurs sources
,

des énoncés et un énonciateur surplombant, le listeur, qui est à l’origine de la liste,


lui conférant un sens qui déborde la signification de la somme des propos listés. Ce
sont ces mécanismes que je voudrais mettre en relief, dans des listes rétrospectives de
type inventaire
, annoncées par un verbe du discours attributif, dans des romans,
6
d’abord pour tenter de mettre de l’ordre dans les principes de listage et dans les
éléments qui structurent les listes, dont la (co)présence favorise plus ou moins
l’effet-liste, ensuite pour apprécier le fonctionnement énonciatif de ces listes,
notamment le rôle de sur-énonciateur.
Listes et effets-listes 261

Caractéristiques formelles des listes de discours représentés

La réflexion suivante confronte les critères traditionnels des listes aux singula
rités du corpus.

Des prédications régies incomplètes et sous surveillance

La littérature sur les listes indique le plus souvent que celles-ci se composent plutôt
de mots ou de groupes de mots dont la longueur dépasse rarement le groupe nominal
(Sève 2010: p. 18-20). Sève affirme péremptoirement qu’» une liste n’est pas une
phrase, une phrase n’est pas une liste » (ibid.: p. 25), que « la liste est donc agramma
ticale» (ibid.: p. 26), qu’elle repose sur la «langue à l’état de nomenclature» (ibid.:
p. 28)7. Ces caractéristiques d’items asyntaxiques, fréquemment alléguées (Goody
19798, Borzeix et Fraenkel 2001), ne sont pas indispensables pour définir une liste,
puisqu’il se trouve des listes d’expressions représentées
, à l’instar des exemples (1)
9
et (2). De plus, les énoncés qui composent la liste, dans les mêmes exemples, entre
tiennent des relations syntaxiques complexes avec le co-texte amont. Les énoncés
listés ne sont pas des phrases autonomes. Les exemples (1) et (2) consistent en des
rapports indirects de paroles, dépendants du verbe principal; dans le même temps,
la conjonction (en [1], et, infra, en [3]) ou la préposition (en [2]) sont séparées du
verbe, dans des propositions ou groupes nominaux prépositionnels étonnamment
autonomisés, d’un point de vue typographique, tout en étant subordonnés à la
phrase antérieure. Ces marquages contradictoires témoignent de la complexité syn
taxique et énonciative de ces listes. Car si elles expriment bien le point de vue d’un
énonciateur cité, le mode de bornage et les principes d’organisation syntaxique,
leur récurrence et leur parallélisme sont portés au compte du locuteur/énonciateur
citant, ou de l’auteur qui s’érige(nt) en sur-énonciateur (Rabatel 2004, 2008) d’un
dire recontextualisé pour les besoins de sa cause. Cette dimension existe aussi en
(4), quoique l’exemple ne repose pas sur le même rapport des dires.

Mise en colonne, mise en relief et mise en ordre

Un deuxième critère dont il faut relativiser la portée est celui de la mise en colonne.
Certes, elle crée un véritable effet-liste, mais ce dernier ne disparaît pas si on sup
prime les colonnes des originaux. La mise en colonne, associée avec les majuscules
à l’initiale, met en relief la liste et facilite son repérage, mais elle ne la crée pas,
comme le montre (la):

(la) Cet homme était arrivé de Versailles il y avait une heure à peu près et savait
parfaitement ce qui s’était passé; car, aux questions que lui avait faites l’aubergiste,
262 Alain Rabatel
en lui servant une bouteille de vin qu’il n’avait même pas entamée, il avait répondu:
que la reine venait avec le roi et le dauphin; qu’ils étaient partis vers midi, à peu
près; qu’ils s’étaient enfin décidés à habiter le palais des Tuileries, ce qui faisait qu’à
l’avenir Paris ne manquerait probablement plus de pain, puisqu’il allait posséder le
Boulanger, la Boulangère et le Petit Mitron.
Et que lui attendait pour voir passer le cortège.

L’opération inverse peut être effectuée, en (3a), en rendant plus saillante la liste par
la mise en colonne de ce qui était aligné. Ces manipulations croisées confirment que
la liste existe indépendamment de la mise en colonne, si les éléments ne relèvent pas
que d’une simple accumulation et obéissent à un principe de classement significatif°:

(3) En entendant ces tristes paroles, Berthe fond en larmes visqueuses. Elle hoquette:
que c’est horrible, que c’est terrible, que c’est pas permis, que la vie est triste, que la vie
est bête, que la vie est ignoble, que Béru a été un bon compagnon, que lorsqu’on perd
sa compagnie on a tout perdu (comme disait un capitaine), que ce sont les meilleurs
qui s’en vont, que: est-ce qu’elle aura droit à une pension? Que si oui, de combien 11?

(3a) En entendant ces tristes paroles, Berthe fond en larmes visqueuses. Elle hoquette:
que c’est horrible,
que c’est terrible,
que c’est pas permis,
que la vie est triste,
que la vie est bête,
que la vie est ignoble,
que Bém a été un bon compagnon,
que lorsqu’on perd sa compagnie on a tout perdu (comme disait un capitaine),
que ce sont les meilleurs qui s’en vont,
que: est-ce qu’elle aura droit à une pension?
Que si oui, de combien?

En (3a), l’effet-liste perdure en raison de la reprise de la conjonction et du type de


phrase déclaratif dans la plupart des propositions. L’effet-liste est également présent
en (4) et en (4a), pour d’autres raisons, qui tiennent moins à la régularité formelle
morpho-syntaxique des composants de la liste qu’à leur unité sémantique explicite,
grâce aux commentaires ouvrants et fermants et à la facilité avec laquelle on peut
dégager des sous-ensembles sémantiques assez nettement circonscrits:

(4) Pour nous autres, un soldat français, cela devait combattre, vaincre ou périr. Sans
autre choix. On nous l’avait enseigné à l’école primaire. Nous avons tous été gavés au
clairon. D’avoir trop soufflé dedans, il nous est resté un goût de cuivre aux lèvres...
Vercingétorix... Debout les morts!... Le petit Bara... Marchons, marchons!... Les
marins du Vengeur... On les aura! Turenne... J’y suis j’y reste!... Qu’un sanguim
pur... Le petit Tondu... Austerlitz, Marengo, Wagram, léna... A moi Auvergne!...
Du haut de ces pyramides... Duguesclin, Bayard, Saint Louis, Jeanne d’Arc...
Listes et effets-listes 263
Couper cabêche... Tirez les premiers!... Abreuve nos sillons, tas d’cochons!... La
charge de Reichshoffen... Y’a bon!... Madelon! Madelon! Madelon!... Le zouave
du pont de l’Aima... Plutôt mourir que de se rendre’ La monteras-tu la côte... Le
dernier carré... Les dernières cartouches... L’as-m vu, la casquette, la casquette?...
La tranchée des baïonnettes... Pan! Pan! Iarbi... « Merde! » répondit Cambronne...
On possédait son histoire de France.
Nous savions ce qu’il nous fallait faire. Pas difficile. Je ne veux pas dire qu’on avait
exagérément envie de se battre, non. Je veux dire simplement qu’on n’a pas envi
sagé une seule fois de se rendre. Pourtant, on s’est rendus, et sans y mettre trop de
façons; il faut le reconnaître 12

De fait, il y a en (4) plusieurs sous-ensembles entrelacés selon le principe du beau


désordre: d’abord la sous-liste des héros célèbres et personnages mythiques (gras),
ensuite celle des événements héroïques (italiques), enfin celle des paroles bravaches
fameuses et des chants de guerre (romains non gras) 13:

(4a) Vercingétorix.
Debout les mores!...
Le petit Bara...
Marchons, marchons!...
Les marins du Vengeur...
On les aura!
Turenne...
J’y suis j’y reste!...
Qu’un sanguimpur...
Le petit Tondu...
Austerlitz,
Marengo,
Wagram,
léna...
A moi Auvergne!...
Du haut de ces pyramides...
Duguesclin,
Bayard,
Saint Louis,
Jeanne d’Arc...
Couper cabêche...
Tirez les premiers!...
Abreuve nos sillons,
tas d’cochons!...
La charge de Reichshoffen...
Y’a bon!...
Madelon! Madelon! Madelon!...
Le zouave du pont de l’Alma...
Plutôt mourir que de se rendre!...
264 Alain Rabatel
La monteras-tu la côte...
Le dernier carré...
Les dernières cartouches...
Las-m vu, la casquette, la casquette?...
La tranchée des bannettes...
Pan! Pan! Larbi...
« Merde!» répondit Cambronne...

Malgré sa diversité morpho-syntaxique (à la différence des exemples précédents),


(4) produit un effet-liste indéniable, d’abord parce que la répétition repose mas
sivement sur un ensemble de noms propres; quant aux éléments qui échappent à
ce paradigme, ils se laissent ranger sous cet autre paradigme des citations célèbres.
Par-delà les sous-listes disposées de façon aléatoire, il y a une méta-liste, consacrée
à l’éducation à la bravoure militaire annoncée par un énoncé cadre ( Nous avons
tous été gavés au clairon»), reformulée par le commentaire final (< on possédait son
histoire de France»). Il s’ensuit que si les listes sont pius aisément objectivables avec
la typographie en colonne, elles ne cessent pas d’être des listes, lorsque la liste est
linéarisée: dès qu’on est en capacité de dégager des principes d’organisation (de
listage), on est dans une énumération ordonnée, et donc dans une liste. Participe
de l’expression et/ou de l’impression d’ordre la présence de répétitions paradigma
tiques, d’une unité sémantique et d’une intention pragmatique.
Le jeu sur la délinéarisation par mise en colonne (ou inversement) n’est pas d’un
grand intérêt théorique, mais il est intéressant dans la perspective de la didactisation
des listes et dans celle d’une réflexion sur l’effet-liste. Par exemple, il est sans doute
utile de réfléchir sur la pertinence de la disposition adoptée par l’auteur de (4) par
rapport à celle qui regrouperait les items en des sous-ensembles homogènes: la liste
y gagnerait en lisibilité immédiate, mais elle perdrait de sa pertinence, s’il s’agit de
rendre sensibles les caractéristiques de l’idéologie nationaliste, répétitive, multiforme,
en apparence informelle, et cependant cohérente et convergente...

Liste, énumération, accumulation, répétition, patterns

Effet-liste et lisibilité

La lisibilité des marques structurantes de la liste est donc capitale pour la production
d’un effet-liste. L’exemple (5) ci-dessous, entrelardé de références à l’interdiscours,
ne produit pas le même effet de liste que (4), parce que les éléments potentiels d’une
liste sont comme dissous dans un entrelacement de citations, de choses lues, vues,
entendues, qui créent certes une atmosphère, mais qui ne se laissent pas réduire à
un principe organisateur suffisamment net. On pourrait dire les choses autrement:
il n’y a pas vraiment de liste, ici, parce qu’il y a beaucoup d’intrus...
Listes et effets-listes 265

(5) Le Petit Parisien écrit: « C’est une chose touchante, à ces heures matinales, de
voir passer ces ouvrières, ces petites-bourgeoises, ces femmes élégantes appuyées au
bras des hommes qui partent. » C’était bien beau, gare de l’Est, les autos pavoisées,
les clameurs de la foule: Vive la Croix-Rouge! Vive la France! Oh! ça ne ressemble
guère à ce qu’on voyait en 1870! Cent mille Allemands traversent le Luxembourg
et se massent le long de la frontière. Entendez-vous, dans nos campagnes, mugir
ces féroces soldats? Un homme, au bord du trottoir, arrête les passants: mon fils et
mon gendre sont partis; ils laissent huit enfants. Nombre de magasins sont fermés,
le personnel est sous les drapeaux. En chantant, ers pleurant, en riant, ils partent,
Enfants de la Patrie, leur jour de gloire est arrivé... Au revoir!A bientôt! Aux gares
d’Orsay, de Montparnasse, des camions réquisitionnés déversent bidons, sacs, équi
pements. [...] il éclate enfin, ce jour tant espéré pendant quarante-quatre années.
Les pantalons rouges sont apparus sur la crête des Vosges!... Avant même qu’elle
ait jeté sur notre nation sa pluie de sang, la guerre, rien que par ses approches, nous
fait sentir ses forces régénératrices. C’est une résurrection
!
14

L’effet-liste est plus net en (6) qu’en (5), parce que la répétition des paroles rap
portées structure (6) de façon plus homogène que (5) où elles sont disséminées dans
des énoncés descriptifs:

(6)11 y aura les bombardements civils, l’aviation c’est elle la patronne, n’empêche qu’il
faudra compter avec l’infanterie, comme toujours, la guerre, c’est d’abord l’homme,
celui qui a des troupes bien entraînées, il est sûr de remporter le cocotier, la troupe
c’est là-dessus qu’il faut miser, même perfectionnées les machines ne font pas tout,
et pour faire marcher les machines il faut des hommes, en premier c’est l’homme,
ce sera toujours comme ça dans n’importe quelle guerre, une troupe disciplinée et
des bons chefs, du côté des chefs on a ce qu’il faut, pas sûr, personne n’a encore fait
ses preuves, comme avec les grands de 14, si on les avait encore, ceux-là, il n’y aurait
pas de souci à se faire, mais le plus dangereux c’est les bombardements des villes,
Hitler a dit qu’il raserait tout, c’est un bandit il en est capable, il y aura les gaz, les
gaz on les a déjà eus à la fin de l’autre, s’ils lâchent ça sur les villes avec les femmes
et les gosses, c’est des vrais dégueulasses, on leur fera payer, il y a une justice nom de
Dieu, la S.D.N. c’est pas pour rien, tout Hitler qu’il est il faudra bien qu’il finisse par
obéir aussi, jamais de la vie, la S.D.N. Hitler il s’en fout, c’est un caïd, il a son armée
et il ira jusqu’au bout, avec lui c’est discipline discipline, c’est pour ça que chez les
Boches ça marche, c’est pas comme chez nous o c’est la merde partout, avec nos
salauds de youpins qui sont dans tous les coups fourrés, ça il y aura du nettoyage à
faire, ça il y aura du nettoyage à faire, naturellement on n’est pas pour les Boches
mais s’ils peuvent aider à balayer l’écurie, ça fera pas de mal, il y en a trop qui en
ont profité, qui s’en sont mis plein les poches et qui continuent à tirer les ficelles, à
force de tirer ça casse, il y aura le revers de la médaille, un pays propre ce serait pas
plus mal, vous avez vu les noms qu’ils ont, rien que des noms étrangers qu’on n’ar
rive même pas à prononcer.
Ils boivent du vin
.
15
266 Alain Rabatel

La répétition des présentatifs et des énoncés stéréotypés accroît, aux plans mor
phologique et syntaxique, la structuration de la liste, même si la structure est moins
immédiatement objectivable qu’en (1), (2) et (3): cela tient au fait que la répétition
(phonétique, morphologique, syntaxique) est certes un critère important, mais qui
doit être pondéré par celui de la place. Ce qui est capital, c’est la repétition à la même
place des mêmes sons, mots, structures syntaxiques ou structures rythmiques dans
la liste d’items ou dans la liste des propositions ou des phrases. Il n’est pas étonnant
qu’on retrouve ces deux critères dans les listes poétiques, où la prégnance des vers
réguliers met particulièrement bien en relief le critère de l’emplacement.
En l’absence de mise en colonne, le rôle structurant des répétitions suffit pour
donner aux énumérations un air de liste: ainsi de (7), où l’énumération des verbes
d’action, encadrés par deux paroles représentées, montre un général enclin à en
découdre, en actions comme en paroles:

(7) Comme s’il n’y avait pas assez de Crèvecul le surnom était né chez les fantas

sins et de la générale! Fallait-il aussi endurer que ce petit moricaud vînt vous tirer

par les jambes à trois heures du matin? Ah vivement qu’on entre en campagne,
ouvrit les yeux, se frotta le nez, lança un coup de pied comme pour chasser un chien
rôdeur, se déséquilibra, tomba, jura, Jacques Desrosières 6•

Méta-activité d’énumération (de listage), listes ordonnées (patterns),


listes désordonnées (accumulation)

En conclusion, peut-on, à partir des exemples précédents, dégager des principes


formels clairs, pour dire ce qu’est la liste? En vérité, il semble que non. En ces matières
comme en tant d’autres, qui trop embrasse mal étreint. La réponse est inaccessible
parce que la question Qu’est-ce qu’une liste? est beaucoup trop générale et fait abs
traction de la diversité des marques des genres de listes. Il faut abandonner l’idée
que toute liste impliquerait des mots séparés, décontextualisés. Les manipulations
précédentes relativisent aussi la portée des critères de la mise en colonne, des majus
cules et de l’absence de ponctuation. Ces derniers critères sont certes importants
du point de vue de la décontextualisation, qu’il vaudrait mieux nommer désyntag
mation, pour manifester l’autosuffisance de chaque item. Certes, on peut objecter
qu’il existe, dans tous les exemples précédents comme dans ceux qui sont cou
ramment cités (la liste d’items en colonne), une activité constante, celle d’énumé
ration. Mais ce concept d’énumération est vague. Comme le rappelle Goody 1979,
il y a bien des manières d’énumérer, selon des principes d’ordre ou non. Lorsque le
principe d’ordre est saillant, on est dans ce qu’on reconnaît immédiatement dans
une liste: c’est-à-dire une liste d’items ou une liste de syntagmes propositionnels
ou de phrases ordonnés. Si l’énumération ne laisse pas voir les traits qui aident à
sa structuration (indiqués par les italiques dans le schéma ci-dessous), on est dans
une autre sorte de liste, qui relève de l’accumulation (ou énumération désordonnée),
avec, dans chaque cas, des sous-genres de listes:
Listes et effets-listes 287

MÉTA-ACTIVITÉ D’ÉNUMÉRATION
ACTIVITÉ D’ACCUMULATION ACTIVITÉ D’ÉNUMÉRATION
(= ÉNUMÉRATION DÉSORDONNÉE) (=
ÉNUMÉRATION ORDONNÉE)
RÉSULTAT: PATTERNS — RÉSULTAT: PATTERNS +
LISTE DÉSORDONNÉE LISTE ORDONNÉE
répétition +

homologie des places +

cohérence +

visée
co-orientation argumentative +

.(
Sous-genres sous-genres
fatrasie inventaire
adynaton index
« listes chaotiques » check-list
etc. etc.
Au niveau profond, l’ordre est indiqué par un certain nombre de traits struc
turants, notamment, au plan formel, la répétition et l’homologie des places ce —

dernier critère étant pius précis que celui d’» accumulation récurrente » (Eco 2009:
p. 133): plus les formes phoniques, lexicales, les structures prosodiques, rythmiques
ou syntaxiques se répètent etsontà la même place, plus l’énumération est ordonnée.
Au plan sémantique, il faut la présence d’un air de famille, d’une visée pragma
tique ou argumentative repérable: ainsi, les listes qui relèvent d’une même isotopie,
d’une même sous-classe (événements, paroles, actions, qualificatifs), d’une même
fonction relèvent des listes ordonnées. L’ensemble de ces traits crée un pattern, un
schème organisateur de la liste, perceptible à l’oeil, à l’oreille et à l’esprit. Mais les
choses restent malgré tout complexes, car il n’y a pas de lien automatique entre un
ordre formel et un ordre sémantique...
Il existe certes d’autres critères que celui de l’ordre, par exemple la dichotomie
des listes pratiques (purement référentielles, finies, fiables) vs poétiques (artistiques),
selon la terminologie d’Eco (2009: p. 113), qui distingue des sous-genres. L’oppo
sition listesfinies vs infinies ne redouble pas celle entre liste ordonnée et désordonnée,
car ces dernières peuvent être finies ou non: si, par définition, un inventaire, un
index ou une check-list doivent être finis, en revanche les listes analysées ici sont
plutôt non finies: on sent que, même sans points de suspension comme en (4), les
listes ont certes une fin, sans pour autant être toujours complètes... Ce dernier rai
sonnement vaut aussi pour les listes par accumulation: même si l’absence d’ordre
fait que les listes par accumulation tendent vers l’incomplétude, au sens idéel, elles
peuvent néanmoins être complètes, au sens matériel du terme, à l’instar des « inven
taires à la Prévert ». Ces critères relèvent davantage du niveau de la manifestation
que des structures profondes.
Les critères répertoriés dans l’encadré ont une prétention typologique modeste,
ce sont plutôt des outils pour analyser des mécanismes d’effets-listes et leurs fonc
tions. Or, cette dimension fonctionnelle touche à la question énonciative, qu’il est
temps d’aborder.
288 Alain Rabatel

La mise en liste des dires d’autrui


à travers la posture énonciative de sur-énonciation

Locuteurs, énonciateurs premier (sur-énonciateur) et seconds

Une idée fréquente est que bien des listes n’ont pas d’auteur: « Résumons tout cela
d’un mot: dans la liste, personne ne parle» (Sève 2010: p. 89). C’est là une erreur
manifeste, car même dans une liste d’items, il y a toujours une source, le locuteur
ou le scripteur à l’origine de la profération ou de l’écriture. Il y en a même plusieurs
dans les exemples allégués, qui reposent sur des paroles représentées. Mais il faut
dépasser la question du locuteur, et réfléchir en terme d’énonciateur, d’instance à
la source d’un point de vue (PDV): que la liste soit collective, anonyme, automa
tique (avec les nouveaux logiciels de traitement de texte [Sève 2010: p. 93]) n’exclut
ni la métasignification ni l’intentionnalité, qu’il est possible de reconstruire à partir
des items sélectionnés. Bref, outre qu’il y a parfois des locuteurs dans les listes, il y a
toujours un énonciateur que i’on peut reconstruire sur la base du mode de donation
des référents y compris dans les listes d’objets, dans la mesure où les choix de déno
mination et d’agencement sont référables à une intention, ou, sinon à une intention,
du moins à une signification que le lecteur attribue à l’auteur de la liste.
En fait, il faut distinguer plusieurs niveaux: il y a toujours un locuteur/scripteur;
ce locuteur est bien évidemment réduit à très peu de chose, et son PDV, en tant
qu’énonciateur, l’est encore davantage dans la mesure où, en l’absence de prédi
cation, il est bien difficile de dire ce que pense le locuteur/énonciateur premier
d’une suite d’items réduits à un mot. Cependant, l’accumulation, et plus encore la
réitération ordonnée de ces items peut faire sens et renvoyer à un PDV. En ce cas, le
PDV émane de l’ensemble des items et déborde la signification de chacun des items
comme de leur somme. C’est pourquoi ce PDV de l’énonciateur peut être caractérisé
comme surplombant’
. Si ce raisonnement est acceptable pour des listes d’items en
7
deçà de la prédication, il est encore plus pertinent pour des listes de phrases consti
tuées d’énoncés représentés. Là, il y a bien des locuteurs/énonciateurs cités et un
locuteur/énonciateur citant. Or, comme je l’ai dit, ce dernier joue un rôle de sur
énonciateur, dans la mesure où c’est lui qui donne la signification des énoncés listés,
laquelle déborde ce que chaque source énonciative des énoncés dit... ou ne dit pas.

Un faisceau de marques de sur-énonciation

Quelles sont les marques de cette sur-énonciation? Avant de les... lister, il convient
de souligner le fait qu’elles fonctionnent en faisceau, les unes au niveau des énoncés,
les autres au niveau du texte que forment la liste et son co-texte:
— les dires rapportés sont sous la rection du dire citant, avec le que ([1], [3]) ou le
dc ([2]); même en (4), les énoncés paratactiques se comprennent de la sorte: « on
nous avait enseigné à l’école primaire que (Vercingétorix...);
• Listes et effets-listes 269
— mais surtout, ils sont reformulés, à l’instar du discours narrativisé de (2), avec
des négations qui mettent en relief ce qui n’est pas dit;
— les dires sont parfois interrompus par des points de suspension, des etc. par
L1/E1 ([41);
— s’ils ne le sont pas, ils produisent un flot verbal avec un effet paradoxal d’abon
dance pauvre: comme si toutes les paroles, en une sorte de logorrhée, étaient inaptes
à dégager chacune le sens profond de l’événement et se bornaient à en donner des
facettes (4), (5), (6);
— d’où la nécessité d’une intervention en amont et/ou en aval de la liste par laquelle
le listeur donne le sens des choses ou le laisse inférer de ses agencements;
— les paroles ne sont plus adressées, mais valent comme signe/indice de; cela se
combine avec le fait que les paroles peuvent se voir privées de leur valeur singulative,
dans le contexte de l’adresse, pour devenir le signe itératif d’une certaine forme de
pensée, de comportement: le général va-t-en-guerre en (7), la veuve inconsolable en
(3), l’idéologie nationaliste en (4) et en (5), l’esprit courtisan en (2), etc.;
—le listeur ne se prive pas de commentaires distanciés à l’instar de (3), notamment
en réduisant les dires à des paroles stéréotypées;
— bref, il y a sur-énonciation moins en raison du mécanisme général de hiérar
chisation propre au discours citant qu’en vertu du fait que le discours citant, dans
le discours qui entoure le verbe du discours attributif, donne le sens des énoncés
cités et surtout représente leurs points de vue de façon à faire entendre leur incom
plétude, leur limite, et donc leur défaut de signiflance pour penser les événements.

Ce sur-énonciateur peut bien évidemment être le truchement par lequel s’exprime


la voix de la communauté, mais il a ici une existence intertextuelle. Il peut aussi
prendre la forme d’un énonciateur collectif surplombant extratextuel, ayant une
fonction rituelle, comme pour les listes des noms sur les monuments aux morts,
qui sont parfois déclamés en public:

Dans toute profération publique d’une liste, le vrai sujet de l’énonciation n’est pas
celui qui déclame; le vrai sujet est pour ainsi dire tapi derrière l’orateur, qui ne fait
que lui prêter sa voix. Ce vrai sujet n’est pas une personne physique, situable et
mortelle; c’est une personne métaphysique, la communauté (Sève 2010: p. 97-98).
Dans ces cas-là, la dimension rituelle est si prégnante que l’énonciateur surplombant
n’a pas besoin d’être incarné dans un texte enchâssant. Tel n’est pas le cas dans les
exemples précédents, qui renvoient pour la plupart à des événements historiques
dramatiques. Dans ce genre de listes enchâssées dans un roman historique par le
listeur/narrateur, ce dernier s’affiche en sur-énonciateur exprimant la voix de la com
munauté ou celle de la conscience qui éclaire l’événement et la communauté, sans
compter un éventuel positionnement esthétique dans le champ, mettant de l’ordre à
partir de l’informe, faisant de l’art à partir d’expressions prosaïques stéréotypées 18•
Si une énumération peut paraître incomplète du point de vue des énonciateurs
cités, l’incomplétude peut prendre un autre sens pour l’énonciateur citant dès qu’il
juge que son échantillon et sa mise en forme sont suffisamment représentatifs de
270 Alain Rabatel

ce qu’il veut faire entendre non pas en extension, mais en intension. Les listes en
intension/extension correspondent à l’opposition liste par essence vs liste depropriétés
(Eco 2009: p. 217): cette opposition est claire dans un cadre scientifique. Mais en
contexte artistique, on ne peut exclure que, par métonymie de la partie pour le tout,
l’extension ne soit un moyen de faire entendre le tout ou l’essence. Ce raisonnement
ne vaut que dans le cadre de ce qu’Eco nomme des énumérations conjonctives qui
envisagent le disparate d’un point de vue centripète, comme une sorte d’échantillon
représentatif d’une essence et qui ne visent pas à la dissoudre ou à la questionner
comme dans les énumérations disjonctives (ibid.: p. 321). C’est pourquoi, si, dans
mon corpus, chaque parole initiale était autosuffisante au moment de sa profération
adressée, son inclusion dans une liste ajoute, du point de vue du listeur, une autre
intention, qui n’avait rien à voir avec les intentions du listé. C’est ce qui explique
qu’une liste enchâssée soit et finie en intension et non finie dans son extension, parce
que l’intension est du côté du listeur tandis que l’extension est du côté des listés 19

Moins la liste exhibe ses principes d’organisation et sa signification, plus il revient


au lecteur de fournir un important travail interprétatif. Comme la liste est sous-
déterminée, il revient au lecteur de dégager les significations multiples de la liste
en fonction des parcours qu’il opérera. Cela souligne que la liste requiert l’active
participation du destinataire ou du lecteur surdestinataire (Rabatel 2010b). Cette
dimension interprétative est en effet capitale:

Les listes choisissent leurs lecteurs, et c’est sur le pôle de la lecture, plus que sur
celui de l’écriture, que la dimension d’énonciation va se construire. Tout se passe
paradoxalement comme si le lecteur de la liste était responsable de l’effet
.
20
d’énonciation

Je résume quelques points essentiels.


1. Il y a des genres de liste et il est difficile d’ériger un agencement (la liste d’items
d’un mot en colonne) en un protogenre ou en un prototype. L’idée de protogenre,
pour autant que je puisse en juger, ne résiste pas à l’analyse historique et la proto
typie explose devant la diversité des formes.
2. Les mécanismes énumératifs, accumulatifs, les marques internes (nature et
place des éléments répétés, typographie, regroupements sémantiques) ne spécifient
que des genres de liste particuliers.
3. L’opposition liste écrite/liste orale n’a guère de pertinence, si l’on pense que les
listes écrites portent la trace d’une oralité adaptée aux divers genres d’écrits et que
les phénomènes de voix se retrouvent partout, selon des modalités particulières:
car une voix, c’est non seulement un timbre, un débit, un rythme, c’est aussi un
ton, un corps, une façon d’occuper l’espace (à travers les gestes comme les silences),
toutes choses qui sont fondamentales en poésie, mais qu’on retrouve ici à travers
cette représentation en colonne si peu... prosaïque.
4. La complexité des listes croît lorsque celles-ci sont représentées, non autonomes,
intégrées dans un ensemble plus vaste qui leur donne sens, mais qu’elles peuvent
aussi inviter à parcourir selon des indications fournies par les listes mêmes. C’est
Listes et effets-listes 271

pourquoi, si la liste est sous la domination du listeur sur-énonciateur, qui indique


un sens, ce n’est jamais qu’un sens (certes autorisé) parmi d’autres.
5. Les listes requièrent leur lecteur/coénonciateur, témoignant de leur fonction
générative: on n’en a jamais fini avec elles, tant elles se prêtent à des parcours mul
tiples des éléments listés comme de l’ensemble qui les enchâsse. Si certaines listes
sont hypoénonciatives, hyposyntaxiques, voire hyporéférentielles, ce n’est pas le
cas de toutes. Mais dans cette dialectique « hypo-hyper », il est une donnée fonda
mentale: c’est que même si les listes ne relèvent d’aucune des caractéristiques « hypo »
ci-dessus, elles sont malgré tout toujours en situation d’abondance pauvre, appelant
des commentaires, des inférences interprétatives de toutes sortes. Certes, les listes
ne sont pas les seuls objets textuels à appeler cette démarche interprétative, mais
elles la requièrent avec beaucoup d’instance, voire elles la mettent en scène. Là est
la véritable dimension «hypo » de la liste, avec l’inscription intratextuelle d’un sur
énonciateur; avec la mise en scène des blancs, lorsqu’il y a liste en colonne, qui
appelle le travail interprétatif, activant (voire affolant) la machine inférentielle.
6. Il existe des listes ailleurs que dans l’ordre de la langue. La discussion sur le
statut transsémiotique de la liste serait à mener, Eco considérant comme des parasy
nonymes les termes de liste, énumération, catalogue (Eco 2009: p. 17). Or ce ne sont
pas des parasynonymes, mais des concepts distincts: comme on l’a vu, la liste est un
métaterme qui ne doit pas être réduit aux seules listes ordonnées. L’énumération est
une opération (et aussi, comme rien n’est simple en ce bas monde, le résultat de cette
opération); en tant qu’opération, l’énumération correspond à l’activité de listage; en
tant que résultat, l’énumération se spécifie selon la présence ou l’absence de prin
cipes structurants qui forment des patterns. Enfin, le catalogue n’est qu’un genre de
liste parmi d’autres... Dans les autres sémiotiques, il semble que des concepts inté
ressants soient ceux de collection proche de la liste par accumulation, à l’instar des

collections de silhouettes de Michal Rovner, si estompées qu’elles ressemblent tantôt


à des matricules, des barbelés, des lettres hébraïques effacées... et de série, avec les

concepts affines de répétition et variation sur un thème (voir les séries de la cathé
drale de Rouen ou des Nymphéas de Monet), qui renvoient aux patterns structurants
les listes ordonnées. Mais ces remarques visent plus à ouvrir le débat qu’à le clore...

Université Lyon 1—IUFM

RÉFÉRENCES

Borzeix Anni et Fraenckel Béatrice (2001), Langage et travail. Communication, cognition, action, Paris,
CNRS Editions.
Chisogne Sophie (1998), «Poétique de l’accumulation,>, Poétique, n° 115, p. 287-303.
Eco Umberto (2009), Vertige de la liste, Paris, Flammarion.
GoodyJack (1979) [1977], La Raison graphique, Paris, éd. de Minuit.
Paveau Marie-Anne et Rosier Laurence (2009), ,‘Grammaire de la liste», in Le Sens en marge. Représen
Cations linguistiques et observables discursifi, Evrard I., Pierrard M., Rosier L. van Raemdonck D. (dir.),
Paris, L’Harmattan, p. 113-133.
272 Alain Rabatel

Perceau Sylvie (2002), La Parole vive. Communiquer en catalogue dans l’epopée homérique, Louvain, Paris,
Dudley, Peeters.
— (2008), Pour une réévaluation pragmatique du “catalogue homérique”: énonciation en catalogue et
performance poétique, Textuel, n° 56, p. 19-51.
Rabatel Alain (2004), Stratégies d’effacement énonciatif et surénonciation dans Le Dictionnaire philoso
phique de Comte-Sponville», Langages, n” 156, p. 18-33.
— (2007), Les enjeux des postures énonciatives et de leur utilisation en didactique », Educatian et didac
tique, 2, p. 87-114.
— (2008), Homo narrans. Pour une analyse énonciative et interaccionnelle du récit, t. 1: Les points de vue et
la logique de la narration, t. 2: Dialogisme et polyphonie dans le récit, Limoges, éditions Lambert-Lucas.
— (2010a), Retour sur les relations entre locuteur et énonciateut. Des voix et des points de vue ‘, in Colas-
Biaise M., Kara M., Perrin L., Petitjean A. (éd.), La Question polyphonique ou dialogique dans les sciences
du langage, Metz, CELTED, Université de Metz, p. 357-373.
— (201Db), La question du destinataire au théâtre’, in A quipa rie-r-on ?Le destinataire dans le théâtre vivant
français, Despierre C., Fix F. (éd.), Dijon, Editions universitaires de Dijon, p. 5-16.
Sève Bernard (2010), De haut en bas. Philosophie des listes. Paris, éd. du Seuil.

NOTES

1. Sève 2010, p. 15. Sève précise encore que cette liste, assortie de notices, deviendrait un fragment
d’encyclopédie (ibid., p. 20).
2. Dumas, La Comtesse de Charny, Paris, Laffont 1990, p. 13.
3. Id., Le Vicomte deBragelonne, t. 1, Paris, Laffont, 1991, p. 662.
4. Les listés correspondent ici à des locuteurs. Dans d’autres genres de listes, il peut s’agir d’objets.
5. Voir Rabatel 2008 et 2010a.
6. Qui présentent un des trois types de listes, avec la liste guide formulant un plan d’action et la liste
lexicale.
7. Sève cite lui-même des listes de Pascal qui sont des phrases complètes, des prédications (ibid., p. 32).
8. La référence à Goody 1979 se trouve dans tous les travaux sur la liste et réduit ce dernier à une position
sur laquelle il est revenu depuis. Au demeurant, La Raison graphique, qui réfléchit sur les listes, tableaux,
formules, est plus complexe que ce qui en a été dit. Mais mon objet n’est pas de revenir sur Goody, même
si je mesure bien la violence qu’il y a à ignorer (ou à ne pas mentionner, ce qui ne revient pas tout à fait au
même...) ce que l’auteur a écrit depuis...
9, Paveau et Rosier 2009, p. 115, rappellent que les empilements paradigmatiques, à l’aune de la macro-
syntaxe de l’oral, invalident le caractère asyntaxique de la liste.
10. Même si le critère ne saute pas aux yeux, à l’instar de cette liste: ‘Jésus, César, Cicéron, Louis IX,
Gilles de Rais, Hitler, Raymond Lulle, Mussolini, Lirscoln, Kennedy, Saddam Hussein, Pietro Micca,
Damiens constituent un ensemble homogène, si l’on prend en compte les personnes qui ne sont pas mortes
dans leur lit (Eco 2009, p. 131).
11. San-Antonio, Tango Chinetoque, [1966], 1974, p. 25.
12. Calet, Le Bouquet, Paris, Gallimard, [1947], 2000, p. 13-14.
13. La répartition de tel item dans telle sous-liste, parfois discutable, ne remet pas en cause la
démonstration.
14. Anne-Marie Garat, Dans la main du diable, Paris, Actes Sud, 2006, p. 904.
15. Calaferte, C’est la guerre, Paris, Folio, 1993, p. 36-37.
16. F. Salvaing, Pays conquis, Paris, Laffont, 1977, p. 98.
17. Voir Rabatel 2004 et 2007 pour la posture de sur-énonciation.
18. Voir Rabatel 2008b, t. 1, chap. 8 à 10, t. 2, chap. 8 à 12 et à paraître pour une analyse pragmatique
plus complète de ce genre d’exemples.
19. Cette remarque vaut pour les listes analysées ici et serait inappropriée pour une check-list, une liste
électorale ou un inventaire, c’est-à-dire pour des genres de listes techniques qui présupposent une exhaus
tivité sans faille.
20. Sève 2010, p. 97.
Richard Saint-Gelais
Fictions transfuges

Quelle sorte d’enfance Sherlock Holmes a-t-il eue? Que devient vraiment Blanche Neige après
son maricige avec le Prince Charmant? Que se seraient dit Charles Bovary et M. de Rênal si
leurs chemins s’étaient croisés? Ces questions, il arrive que des écrivains s’essaient à y répondre
dans des oeuvres qui donnent un supplément d’existence à des personnages les leurs ou ceux

des autres. C’est à cette pratique, qu’on propose d’appeler tronsfictionnalité, que cet ouvrage
est consacré. S’il s’interroge sur son étendue, s’il en répertorie les formes et les ramifications, c’est,
chaque fois, pour examïner les enieux d’un phénomène qui a quelque chose de proliférant.
Une fiction est-elle bornée par le récit qui l’instaure? Qu’advient-il de l’autorité d’un auteur sur
ses personnages lorsque des continuateurs s’aventurent dans les interstices de leurs histoires,
jettent sur eux un nouvel éclairage ou réinventent leurs destins? Les récits transfictionnels ne
répondent pas à ces questions mais, les faisant surgir, nous enjoignent de reconnaître à quel
point l’exercice de la fiction nous confronte à des contradictions inextricables et fertiles.

A paraître
Marc Cerkuelo
Fondus enchaînés

Collection Poétique

www.seuil.com
Publié avec le concours
du Centre Nationa/ du livre
9 782021 040265 ISBN 978.2.02.1 04026.5/ Imprimé en France 10.11 15€