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travaille quelque temps puis tente la traversée de la


Méditerranée. Mais lui et les autres candidats au départ
Kidnappings, torture et esclavage:
sont interceptés par les garde-côtes libyens.
pourquoi les migrants font tout pour fuir
«l’enfer libyen»
PAR NEJMA BRAHIM
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 12 FÉVRIER 2021

Des migrants secourus par l'«Ocean Viking» et


soulagés d'avoir quitté la Libye pour l'Europe. © NB

« On m’a mis en prison durant un mois et demi.


C’était très difficile, susurre-t-il. Chaque matin, ils
Des migrants secourus par l'«Ocean Viking» et
soulagés d'avoir quitté la Libye pour l'Europe. © NB nous frappaient. Ils m’ont torturé en me tapant sous
À bord de l’Ocean Viking, femmes et hommes les pieds avec un tuyau. On ne mangeait qu’une fois
migrants ont fait état des nombreux abus et sévices par jour, un morceau de pain et de l’eau salée. » Un
qui leur sont infligés en Libye, entre maltraitance, jour, les gardiens le surprennent alors qu’il tente de
torture et travail non rémunéré. Beaucoup ont décidé forcer la serrure pour s’échapper. Ils ouvrent le feu et
de traverser la Méditerranée pour tenter d’y échapper. lui tirent dans le dos.
Augusta (Italie).– À bord de l’Ocean Viking, femmes « Ils ont tiré sur beaucoup d’autres. Quatre personnes
et hommes migrants ont fait état des nombreux sont mortes. Moi, ils m’ont laissé comme ça. J’ai
abus et sévices que leur ont infligés les Libyens, toujours la balle dans mon corps », dit-il en se
entre maltraitance, torture et esclavagisme moderne. retournant pour montrer du doigt son omoplate.
Certains assurent avoir eu l’idée de traverser la Seydou finit par réussir à s’enfuir et prend la mer avec
Méditerranée uniquement pour y échapper. sa compagne, Lisa, quatre mois plus tard.
« En Libye, c’était terrible », lâche Seydou. À 29 Pour Mohamed et Abdallah, tous deux 17 ans, la Libye
ans, ce Malien fait partie des 374 migrants secourus est gangrénée par un profond sentiment de racisme à
par le navire humanitaire de l’association citoyenne l’égard des Noirs. L’un vient de Guinée, l’autre de
européenne SOS Méditerranée, lors de sa première Sierra Leone. « Le simple fait de marcher dans la rue
rotation en Méditerranée centrale du 11 au 25 janvier. en Libye peut te conduire en prison. On t’arrête, on
Il est aussi le mari de Lisa, qui se confiait à Mediapart t’emprisonne puis on demande une rançon à ta famille
à propos des violences sexuelles subies en Libye. au pays… », détaille le premier.
« J’ai fui la guerre au Mali. J’ai reçu une balle dans Emprisonné à Zaouïa puis Zouara, deux villes côtières
la cuisse et j’ai été opéré à deux reprises », confie- à l’ouest de Tripoli, Mohamed évoque des conditions
t-il un soir dans la nuit noire, sur le pont de l’Ocean de détention « dangereuses ». « On nous donnait un
Viking. Arrivé en Libye début 2020, le jeune homme peu à manger toutes les 24 heures. On m’a demandé de
l’argent pour sortir mais je n’en avais pas. J’ai réussi
à m’échapper en cassant la porte. »

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Son voisin, assis sur l’un des bancs qui longent le la famille », explique-t-il dans un anglais chantant.
pont de l’Ocean Viking, cesse tout à coup d’observer En Libye, il vit à Murzuq, dans un « ghetto » plein
la carte du monde qui décore le mur face à lui et de Nigérians. « Je payais un loyer de 10 dinars par
intervient : « Ils nous ont vendus !, s’exclame-t-il. Si semaine. »
tu n’as pas parlé de ça, tu n’as rien dit sur la Libye ! » Très vite, un Tunisien lui propose de travailler avec
Alors qu’ils se rendent à un point de rendez-vous pour lui dans l’électricité. « Un jour, quand j’ai fini
obtenir un emploi non déclaré, 25 migrants originaires ma journée, un Libyen est venu me réclamer de
d’Afrique subsaharienne, dont il fait partie, sont l’argent. J’ai répondu que je n’en avais pas et il
kidnappés. « Des hommes armés nous ont embarqués m’a tiré dessus à la cheville. La balle est toujours
dans un pick-up et nous ont laissés à d’autres hommes. à l’intérieur. » Lorsqu’il se rend à l’hôpital, les
On nous a enfermés dans une petite pièce sans médecins lui proposent de l’amputer ou de retourner
fenêtres, on n’arrivaitpas à respirer. Ils ont réclamé au Nigeria se faire soigner.
une rançon à nos parents. » Il doit marcher de nouveau, un mois plus tard et
Là aussi, une petite quantité de nourriture et de l’eau malgré la douleur, pour travailler et « gagner sa
salée leur sont distribués, « juste de quoi ne pas vie ». Il déménage à Qatrun, au sud-ouest de la
mourir ». Les migrants cognent aux murs dans l’espoir Libye, et retrouve un emploi dans une entreprise
d’être libérés, en vain. Ils finissent par réussir à forcer différente.« Ils me payaient 150 dinars par jour [soit
la porte pour s’enfuir au petit matin. 27 euros – ndlr] mais les conditions de travail étaient
Sur les chantiers de construction, où ils occupent très mauvaises : ils nous frappaient si on faisait la
le plus souvent des postes manuels et difficiles, les moindre erreur. Une fois, ils m’ont blessé à l’œil avec
migrants sont également confrontés à des violences une planche en bois. »
physiques et verbales. « Tu travailles de 8 à 19 heures,
sans repos, jusqu’à être épuisé. Tu ne peux même pas
uriner. Et à la fin, on ne te paie pas. Tu ne peux rien
faire car si tu te plains on te frappe et on te menace
avec une arme », raconte Mohamed.
Amadou, un Sénégalais âgé de 16 ans, témoigne des
mêmes abus. « Tu vas à un point de rendez-vous et
Sylla et ses sept fils, dans l'abri pour femmes de l'«Ocean Viking». © NB
tu attends de voir si l’employeur te choisit. Plus tu es
jeune et mince et moins tu as de chances. Quand tu Dans l’abri des femmes un matin, Sylla est assise par
arrives à travailler, des fois ils te payent et des fois terre aux côtés d’Ali, Ibrahim et Drissa quidessinent
non. On n’a rien à manger de la journée. » pour s’occuper. La mère de famille a fait la traversée
avec ses sept fils, âgés de 4 à 15 ans. « Notre père
Durant la seconde rotation en mer de l’Ocean est décédé et on vivait chez nos grands-parents. On a
Viking du 2 au 7 février, qui permet de porter été chassés de la maison après sa mort », relate Fodé,
secours à 424 migrants en détresse à bord de canots l’aîné de la fratrie. Sylla et ses enfants quittent la Côte
pneumatiques (ici notre récit), Genesis est installé d’Ivoire alors qu’elle est enceinte du plus jeune de ses
sur le pont du navire humanitaire, où il passe la plupart fils.
de son temps, jour et nuit. Originaire du Nigeria, le
jeune homme aux yeux ronds quitte son pays après En Libye, Fodé et son frère Bangali, 12 ans
avoir perdu sa mère. aujourd’hui, doivent alors travailler pour subvenir aux
besoins de la famille. « On était assistants maçons sur
« Mon père faisait des petits boulots mais c’était très les chantiers. Souvent, on travaillait sans être payés
difficile sur le plan financier. J’ai six frères et sœurs et
il a été décidé que je devais travailler pour faire vivre

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à la fin de la journée. »À plusieurs reprises, les deux Jamila, une Ivoirienne, réagit à son histoire. « C’est la
frères sont également enfermés dans un hangar en raison pour laquelle on fuit. En prenant la mer, on a
périphérie de la ville. une chance sur deux de mourir. Mais en Europe, on
« Ça pouvait durer quelques semaines ou des mois. sait qu’il y a les droits de l’homme. »En Libye, elle
Ils nous maltraitaient et nous violentaient. Un jour, aussi est employée par un particulier.
ils m’ont frappé jusqu’à me casser le bras au niveau « On travaille sans avoir de pauses. On n’a pas le
du coude », dit Bangali en essayant de bouger droit de manger. Pendant que tu cuisines, il te crache
l’articulation, non sans peine. dessus ou te jette de la nourriture sur la tête. Quand
Pendant ce temps, Sylla, leur mère, ignore où ils sont. tu le salues, il remonte son pull jusqu’au nez et te dit
De son côté, elle travaille en tantque « servante » chez “Barra !” (“Dehors !”) pour te faire comprendre que
une famille de Libyens. « La Libye, c’est vraiment… », tu sens mauvais. »
souffle Fodé, qui laisse sa phrase en suspens. Plus tard,
il veut être écrivain pour « raconter la migration » de
l’intérieur. « Pour qu’il n’arrive pas la même chose à
mes frères restés au pays. »
Dimanche 7 février au soir, à la veille du
débarquement des migrants secourus par l’Ocean
Viking au port d’Augusta en Sicile, Nana, Jamila,
Aïcha, sa fille Hadjara et son bébé Mohamed, à bord de l'«Ocean Viking». © NB
Maïmouna et Aïcha se retrouvent sur le pas de la
porte de l’abri des femmes et évoquent la Libye. Son employeur la menace régulièrement de l’enfermer
« J’ai vécu à Tripoli pendant un an, chuchote la dans un sac et de la jeter à l’eau. « Tu es leur
première, originaire du Mali. Je faisais l’entretien chez esclave, ils te disent eux-mêmes qu’ils peuvent faire ce
un Libyen. » qu’ils veulent de toi. En étant sans-papiers, à qui tu
peux te plaindre ? »Jamila affirme que de nombreux
« La Libye, ce n’est pas un pays. Tu n’as pas « frères » africains disparaissent du jour au lendemain
de droits, pas de liberté, pas de dignité » sans laisser de traces.
Censé la rémunérer 300 dinars par mois, il ne lui paie Elle a perdu de vue son propre fils, âgé de 16 ans, il y a
que trois mois sur l’année entière. « Quand je lui ai quelques mois. « Quand tu travailles chez les gens, tu
demandé pourquoi, il m’a insultée. Lui m’a frappée y restes un mois puis tu rentres chez toi deux journées.
avec une ceinture, ses enfants m’ont donné des coups Quand je suis rentrée, je ne l’ai pas trouvé. »
de pied dans le ventre. Ils m’ont ensuite emmenée dans
un autre quartier à Zouara, de nuit, et m’ont enfermée Au milieu de leurs récits, Maïmouna, assise sur le pas
dans une chambre pendant un mois. » de la porte, s’effondre. « Ne pleure pas Maïmouna,
c’est terminé ! », lui lance Jamila. Mais elle est
Là, Nana n’a à manger qu’une fois par semaine et doit inconsolable. Elle essuie d’un revers de la main les
boire de l’eau salée. C’est un proche de son employeur larmes qui coulent sur ses joues et humidifient son
qui la découvre et lui offre son aide. « Il m’a libérée masque chirurgical. Elle chuchote quelque chose à ses
mais m’a demandé de ne rien dire à personne. Un amies, qui traduisent.
policier m’a trouvée dans la rue et m’a aidée. J’étais
presque nue alors il m’a acheté des habits et des « Ils l’ont violée ! Elle dit qu’elle était en prison durant
chaussures. La Libye, ce n’est pas un pays. Tu n’as trois mois. Elle est découragée. » À seulement 23 ans,
pas de droits, pas de liberté, pas de dignité. On nous la jeune femme semble ne plus être de ce monde. Son
traite comme des esclaves. » regard vide laisse entrevoir un profond désespoir. Elle
ajoute, avant de soulever le revers de son pantalon pour
dévoiler sa cheville gauche : « J’ai tenté de m’enfuir.

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Ils ont voulu me couper le pied avec un couteau. » attendant qu’il soit testé pour le Covid-19. Il a 18 ans
Une cicatrice de quatre centimètres apparaît. Ses amies et peine pourtant à marcher. Ses deux jambes portent
semblent la découvrir pour la première fois. les séquelles des horreurs qu’il a subies en Libye, où
Maïmouna replonge dans un silence douloureux et des il a vécu trois ans.
pleurs incontrôlés. Nana, Jamila et Aïcha poursuivent
leur discussion tout en lui frottant le dos pour la
consoler. Jamila taquine aussi le bébé d’Aïcha, très
agité : « Il a vu beaucoup d’horreurs, ça l’a rendu
nerveux… L’enfant a voulu quitter la Libye, hein ! Il
va devenir italien ! », blague-t-elle.
Aïcha a du mal à sourire. Son regard fixe le sol sans
Mangana* a été torturé en Libye et doit être opéré d'une jambe. © NB
pouvoir s’en détacher. Elle, son mari et leur fillette
quittent la Côte d’Ivoire après que leur union a été « On a été piégés un jour où on cherchait du travail
refusée par leurs familles. Elle est enceinte d’un mois mon ami et moi. On nous a proposé de monter dans
à leur arrivée à Tripoli, où ils ne tardent pas à être une voiture et on nous a vendus », raconte-t-il, ajoutant
emprisonnés. Elle accouche à l’intérieur d’une cellule. s’être finalement retrouvés à la prison de Bani Walid,
« J’ai beaucoup souffert, on ne m’a pas soignée. »Ce tenue par des « mafieux », il y a un mois. Là encore,
sont les autres femmes, incarcérées avec elles, qui on ordonne au jeune migrant de demander de l’argent
l’aident pendant qu’elle met au monde son enfant. à ses parents.

« Les hommes étaient armés et nous maltraitaient. Ils « J’ai répondu qu’on n’avait pas les moyens. L'un
frappaient mon mari tous les jours. Une fois, ils ont des hommes m’a attaché les mains derrière le dos et
tiré à côté de moi avec leur arme, juste parce qu’on a m’a torturé. Il m’a frappé les deux jambes avec une
demandé à manger. » Aïcha soulève la manche de son barre de fer et maintenant, j’ai les os tordus. »C’est
pull. Son avant-bras est taché d’une grande cicatrice finalement un autre ami qui paie 500 dinars pour le
à la forme ovale. « Ça, c’est la fois où ils ont jeté de faire libérer. Depuis, Mangana souffre d’une fracture
l’essence brûlante sur moi. » à l’une des deux jambes et doit être opéré.

Aïcha tente de calmer son bébé, qui ne cesse de « Je suis resté à la maison, j’ai pris du Doliprane et je
gigoter. Après un silence, elle chuchote : « Nous les me suis fait des massages. Mais je ressens toujours de
femmes, ils nous forçaient à coucher avec eux. Ils fortes douleurs », regrette-t-il. Lorsqu’il soulève son
m’ont violée alors que j’avais accouché il y a peu. Ce jogging sous le regard intrépide d’un enfant près de lui,
sont des bêtes. »Elle réussit à fuir, avec trois autres sa jambe droite apparaît déformée. Sa seconde jambe
femmes et ses enfants, mais sans son mari. Elle se est criblée de cicatrices et un cratère laisse deviner la
réfugie chez son beau-frère qui vit lui aussi en Libye. violence des coups qu’il a reçus.

À 22 heures passées, le pont du navire est envahi Avant de débarquer, le Guinéen s’interroge quant
de sacs plastique orangés dans lesquels les migrants à l’avenir. « J’aimerais aller en Allemagne car
dorment. Le groupe d’amies va se coucher. Maïmouna j’ai une tante paternelle là-bas. J’aimerais étudier
reste prostrée une heure durant sur le pas de la porte de et travailler. Mais est-ce qu’on va me soigner en
l’abri, les yeux rivés sur l’horizon. Puis souffle, dans Italie ? », demande-t-il l’air inquiet.
un effort incommensurable : « I go to sleep » (« je vais Assis face à la passerelle qui mène au quai, là où
dormir »). un mini-bus attend les migrants pour les acheminer
Le lendemain dans la matinée, Mangana*, un jeune au ferry où ils doivent être placés en quarantaine
Guinéen, se prépare à débarquer. L’équipe médicale pour éviter la propagation du Covid-19, Mangana fond
l’installe sur le banc devant l’abri des femmes en

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subitement en larmes. Il s’essuie les yeux à l’aide de Boite noire


son sweat-shirt. Puis il se dirige, en silence et à petits * Le prénom a été modifié.
pas, vers cet avenir incertain que lui offre l’Europe.

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