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Un mariage au royaume

Raye Morgan

Tome 7

COLLECTION AZUR - éditions Harlequin

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RESUME :
Fils illégitime d’un prince de Niroli, Adam vient d’arriver des Etats-

Unis pour être présenté aux dirigeants du royaume, qui envisagent son

accession au trône, quand il rencontre une jeune pianiste, Elena. Belle,

intelligente, celle-ci conquiert immédiatement son cœur, et parvient

même à tisser une relation de confiance avec Jeremy, le fils d’Adam, un

enfant délaissé par sa propre mère et en rupture avec son père…

Follement amoureux, Adam ne songe qu’à faire d’Elena sa femme mais

celle-ci, farouchement attachée à son indépendance, n’a pas l’intention

de jouer le rôle de première dame de Niroli. Et, alors même qu’il vient
de retrouver l’équilibre qui lui faisait défaut depuis si longtemps, Adam

se voit contraint de choisir entre son devoir et celle qu’il aime

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REGLEMENT OFFICIEL DE LA MAISON ROYALE DE NIROLI

Règle 1 : Le souverain est garant de l'ordre moral. Tout

prétendant au trône qui jetterait le discrédit sur la maison

royale perdrait de facto ses droits à la succession.

Règle 2 : Aucun membre de la maison royale ne peut

contracter mariage sans le consentement du souverain. En

cas de violation de la règle, le fautif serait immédiatement

déchu des honneurs et privilèges dus à son rang.

Règle 3 : Aucun mariage mettant en jeu les intérêts de

Niroli ne peut être célébré.

Règle 4 : Le souverain de Niroli ne peut contracter mariage

avec une personne divorcée.

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Règle 5 : Aucun mariage n'est autorisé entre les membres de

la maison royale issus du même sang.

Règle 6 : Bien que la santé et les intérêts des enfants de la

maison royale soient confiés aux soins de leurs parents, le

souverain préside à leur éducation.

Règle 7 : Sans le consentement ou l'approbation du souverain,

aucun membre de la maison royale n'est autorisé à

contracter des dettes s'il n'est en mesure de les honorer.

Règle 8 : Aucun membre de la maison royale n’est autorisé à

accepter un héritage ou une quelconque donation sans le

consentement du souverain.

Règle 9 : Le souverain de Niroli doit se consacrer

entièrement au royaume. Il ne lui est donc pas permis

d'exercer une activité professionnelle.

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Règle 10 : Les membres de la maison royale résident à

Niroli ou dans un pays autorisé par le souverain. En

revanche, le souverain ne peut résider qu'à Niroli.

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1.

L'enfant allait tomber du rocher.

Adam Ryder s'efforça de réfréner sa colère. Ils étaient

venus sur ce site touristique pour admirer le

paysage, comme tous les badauds qui déambulaient

autour d'eux. La vue sur la baie était grandiose,

dominant le vieux port de pêche et une Méditerranée

transparente. Mais tandis qu'il se frayait un chemin

parmi les ruines de cette villa romaine, Adam avait bien

autre chose en tête que l'histoire antique.

Apparemment, l'île de Niroli regorgeait de châteaux,

de vieilles pierres et de toutes sortes de reliques. Ce

n'était certes pas la raison de sa présence ici.

En fait, il avait choisi ce site parce qu'il n'était pas trop

loin de l'hôtel. Et puis, cela avait semblé le lieu idéal


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pour que son fils de six ans, Jeremy, y déploie son

inépuisable énergie...

Quant à sa décision de venir à Niroli, une destination

qu'il avait évitée toute sa vie, c'était plus difficile à

expliquer.

Il devait cependant admettre que l'île ne manquait pas

d'attraits. Il y passait un courant magique. Adam

l'avait ressenti à l'instant où ils avaient atterri, après ce

long vol depuis Los Angeles. L'air semblait plus doux,

ici. C'était comme si la lumière faisait scintiller

l'horizon de mille possibles. Mais il n'allait tout de

même pas se laisser distraire par si peu. Car il avait

un projet. Un projet précis. Après tout, pour aller droit

au but, il n'était venu à Niroli que pour collecter des

fonds. Il avait besoin d'argent pour sauver sa société.

De beaucoup d'argent. Et il était prêt à tout pour

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l'obtenir, y compris à accepter l'offre tout à fait

extraordinaire qui lui était faite : porter la couronne

de ce petit royaume. Il n'y avait rien de magique là-

dedans. En attendant, il devait s'occuper de Jeremy. En

emmenant l'enfant avec lui, il avait cru pouvoir tisser

un nouveau lien entre eux. Mais cet espoir le quittait

peu à peu. Le voyage s'était très mal présenté dès le

début : la nurse qu'il avait recrutée pour prendre soin

de son fils durant ce séjour avait donné sa démission

au beau milieu de l'aéroport de Los Angeles, déclarant

qu'elle ne pourrait pas supporter l'enfant une seconde

de plus.

Adam se souvenait très bien du petit sourire de

triomphe qu'avait affiché Jeremy au moment où elle

avait tourné les talons. Bon sang. A l'adolescence, dans

des bars, il avait eu l'occasion de toiser de véritables

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armoires à glace et de s'y mesurer. Les petits yeux

sombres et menaçants de ses adversaires ne l'avaient

jamais impressionné. Mais le regard de son fils à cet

instant précis, alors qu'ils s'apprêtaient à quitter toute

civilisation pour se retrouver face à face sur une terre

inconnue — ce regard le faisait encore frissonner. Il

savait comment se comporter avec n'importe quel

adulte, homme ou femme. Mais comment s'y prendre

avec cet enfant ?

« Offrez-lui un bon bol d'air et laissez-le courir », avait

suggéré la concierge de l'hôtel.

Eh bien, c'était ce qu'il faisait : il laissait Jeremy courir en

tous sens sur ce belvédère. Et l'enfant n'avait pas eu

besoin de se le faire dire deux fois. Bondissant d'un

rocher à l'autre, ses cheveux blonds soulevés par la brise

marine, il était aussi à l'aise qu'un jeune cabri. Au

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moins, les ruines l'intéressaient. C'était déjà quelque

chose. Durant le vol, il n'avait cessé de demander toutes

les dix secondes : « On arrive bientôt ? » Adam avait

dû dissimuler son exaspération.

En ce moment, Jeremy se balançait sur le viaduc qui avait

autrefois acheminé l'eau à la villa. Une portion de

l'édifice rejoignait la limite du belvédère et la falaise.

Adam fronça les sourcils. En tant que parent, n'était-il

pas de son devoir d'avertir son fils du risque de chute

—Jeremy, ne t'approche pas si près du bord, lança-t-il,

les mains en porte-voix. C'est dangereux !

L'enfant se retourna vers lui et se mit à rire. Adam

secoua la tête. Quel genre d'enfant de six ans riait

ainsi, avec ce petit ton moqueur, comme si son plus

grand plaisir était de torturer les adultes ? Il fallait

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qu'il recrute une nouvelle nurse, plus résistante et

expérimentée. Vite.

—Ne t'approche pas du bord ! répéta-t-il plus fort.

Jeremy descendit du viaduc. Mais il courut aussitôt

vers le mur d'enceinte de la villa, pour escalader les

pierres chancelantes formant rempart sur la falaise.

Adam se précipita dans sa direction. Cet enfant allait

se tuer.

—Jeremy ! Bon sang, descends immédiatement de ce

mur !

Jeremy leva le pied droit, parvint au sommet... et

disparut de l'autre côté. Adam poussa un cri qui lui

déchira les entrailles. La terreur et le choc faisaient

courir un poison glacial dans ses veines, tandis qu'il

courait à perdre haleine vers le mur, priant et retenant

son souffle tout à la fois.

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Les cailloux craquaient sous ses pieds et son cœur

martelait lourdement à ses tempes quand il atteignit

le viaduc, et qu'il enjamba une barrière de sécurité

pour découvrir le flanc de la falaise et, forcément,

quelque part en contrebas, le corps de son fils. Au lieu

de quoi, il s'arrêta net et vit Jeremy agenouillé devant

un gros labrador retriever au pied d'une jeune femme

elle-même installée sur un banc, à l'ombre d'une

terrasse plantée. La promenade se poursuivait sur le

pourtour de la falaise et rejoignait progressivement la

plage. Savourant le soulagement qui gagnait tous ses

membres, il attendit que son rythme cardiaque s'apaise

en repoussant l'insupportable image qui s'était formée

dans son esprit. Puis, après avoir pris une longue

inspiration, il descendit le petit escalier que son fils

venait d'emprunter et sentît la rage succéder à la

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panique. Ainsi, Jeremy n'était pas tombé. Il avait

délibérément sauté pour aller voir le chien !

Tandis que la jeune femme restait sur le banc, l'enfant

jouait maintenant avec le labrador à quelques mètres

de distance.

Son sentiment d'impuissance accrut sa colère à l'égard

de son fils, et il jura entre ses dents en approchant de

la jeune femme.

— Désolé, lâcha-t-il, en réalisant qu'il avait l'air bien

grossier.

Mais comme elle ne répondait pas, il s'immobilisa et la

contempla plus attentivement.

Il y avait de quoi. Elle était tout simplement fascinante.

Son corps était élancé et gracieux, et ses longs

cheveux auburn scintillaient sous le soleil, gonflés par

la brise, de même que son écharpe de soie aux

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couleurs d'automne. C'était peut-être à cause de ce

foulard que son cou apparaissait long et gracile,

comme celui d'une danseuse. Adam ne pouvait voir

ses yeux, cachés derrière une superbe paire de

lunettes Gucci aux verres sombres. Néanmoins, il

discernait parfaitement les contours de ce visage au

teint de porcelaine et aux traits d'une remarquable

finesse. Par contraste, ses lèvres étaient pulpeuses et

sensuelles, et son menton pointait avec volonté.

—J'espère que mon fils ne vous a pas importunée, reprit-il

en baissant les yeux sur la peau hâlée de ses bras nus.

Elle portait un chemisier en dentelle et une jupe bordée

d'un galon émeraude. Ses sandales de cuir

découvraient délicatement ses pieds, révélant un

bronzage semblable à celui de ses bras et des ongles

peints en rosé. Le parfum de la forêt environnante

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semblait émaner d'elle. Certes, elle était trop grande

pour être une fée, mais elle avait tout d'une créature

enchanteresse. En tout cas, il y avait longtemps qu'il

n'avait pas croisé un spécimen féminin tel que celui-ci.

—Oh non, répondit-elle en souriant. Je suis heureuse

d'avoir fait sa connaissance. Il a l'air d'être un petit

garçon

merveilleux.

—Merveilleux ? railla-t-il. Il manqua s'esclaffer, mais

reprit sèchement :

—On voit que vous n'avez pas eu le temps de faire

vraiment sa connaissance. Il aperçut son froncement

de sourcils, derrière ses lunettes.

—C'est censé être drôle ? s'enquit-elle d'un ton direct.

Pourquoi diriez-vous une chose pareille de votre

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propre

fils?

Il hésita. Naturellement, sa réflexion devait résonner

étrangement aux oreilles de quelqu'un qui n'avait pas

encore été victime des pitreries de Jeremy. Un remords

soudain le saisit. Elle avait peut-être raison, et il

devenait trop cynique en parlant de son fils.

—C'est la frustration, je suppose, dit-il en passant une

main dans ses cheveux couleur sable et en lui

décochant l'un de ces regards qui pouvait

transformer n'importe quelle femme en collégienne

amoureuse. La journée a été épuisante.

Elle ne sembla nullement impressionnée. Au contraire,

sa bouche marqua un petit pli sévère.

— Ah ? fit-elle d'un ton qui n'exprimait rien d'autre

que l'ennui. Le charme n'avait pas opéré.

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—Nous arrivons tout juste de Los Angeles, expliqua-

t-il.

—Je vois.

Elle détourna le visage et sembla fixer la mer. Il se sentit

alors démuni. Et il en fut surpris. A Hollywood, tout

le monde le considérait comme un homme très

séduisant. Et très puissant. La compagnie de

production qu'il avait fondée demeurait, jusqu'à ce

jour et malgré la crise qu'elle traversait, l'une des plus

importantes du marché.

De plus, il n'avait pas l'habitude d'être traité à la légère

ou ignoré. C'était lui, qui optait pour le dédain, le cas

échéant. Une sorte de défi s'esquissa dans un coin de son

esprit, mais il le repoussa très vite. Pour une fois, il

n'obtenait pas le fameux sourire enthousiaste dont

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presque toutes les femmes le gratifiaient. Et alors ? Il

avait plus important à faire.

Jetant un coup d'œil vers l'autre bout du sentier, il

vérifia que Jeremy ne s'était pas éloigné.

L'enfant jouait toujours avec le chien qui venait de

prendre un bain de mer et s'ébrouait sur lui, projetant

de l'eau et du sable sur ses vêtements. Adam aurait

certainement dû les rejoindre, mais entre un chien et

un enfant humides et sales et une ravissante jeune

femme dont il ne demandait qu'à faire la

connaissance, son choix était fait.

Désignant du menton le banc sur lequel elle était

installée, il s'enquit :

—Je peux m'asseoir près de vous ?

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Elle hésita assez longtemps pour lui faire comprendre

qu'elle n'y tenait guère, mais répondit toutefois

poliment :

—Je vous en prie.

Quoique froide, sa voix était mélodieuse, et elle serra son

grand sac de toile contre elle pour lui faire de la place.

Il s'installa assez près d'elle pour sentir son parfum.

La fragrance fraîche et épicée fit naître un frisson sur

sa nuque et lui donna aussitôt l'inexplicable envie de

presser ses lèvres contre cette bouche pulpeuse.

Bridant ce désir, il se raidit : il y avait longtemps qu'une

femme n'avait pas éveillé quelque chose de si fort en

lui. Pourtant, à Hollywood, il était sans cesse entouré de

superbes créatures. C'était peut-être la magie de ce

lieu, de ce vent tiède et des reflets du soleil sur la mer

limpide...

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Détournant le regard, il se concentra sur les bateaux

voguant au large. Mieux valait qu'elle ne découvre

pas l'effet qu'elle produisait sur lui. Il détestait la

vulnérabilité en général et la sienne en particulier,

surtout lorsqu'elle se manifestait à son corps

défendant. Or, ces derniers temps, cela arrivait un peu

trop souvent. Et s'il accordait rarement sa confiance, il

était d'autant moins disposé à le faire avec une

inconnue.

Quelle était l'expression, déjà ? Chat échaudé craint l'eau

froide ? Eh bien, il y avait eu droit, au bain bouillant !

Il avait même vu sa peau rougir, peler, partir en

lambeaux. Alors les douches glacées, non merci ! Il lui

faudrait bien des preuves et des témoignages de bonne

volonté pour se convaincre que le jeu de l'amour

pouvait encore en valoir la chandelle.

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Ce qui ne devait pas l'empêcher de profiter de cette

rencontre...

—Jolie vue, observa-t-il en jetant un coup d'œil vers

les ondes étincelantes de la Méditerranée. Vous

venez

souvent ici ?

—Oui. C'est ma promenade favorite, quand j'ai de

grandes décisions à prendre, répondit-elle avec une

candeur touchante. Ou quand j'ai besoin de prendre un

peu le large.

Se retournant vers lui, elle sourit, et il vit ses jolies dents

scintiller sous le soleil.

—Ou encore quand je veux sentir la présence de mes

ancêtres, ajouta-t-elle.

—Des ancêtres, vraiment ? répondit-il en lui décochant

un sourire entendu.

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Un petit flirt sans conséquence ne lui coûterait rien,

songea-t-il. Cela ne l'empêcherait pas de se concentrer

sur ses affaires. Et cela pouvait lui permettre de passer

quelques nuits très agréables. Qui sait ? Elle était la

femme la plus séduisante qu'il ait croisée depuis

longtemps. Très longtemps. .. Une bonne surprise

pouvait l'attendre, s'il forçait un peu ses défenses.

—Ce lieu est habité par mes ancêtres, admit-elle en

désignant la promenade d'un ample geste de la main,

comme

si des groupes d'hommes et de femmes en costumes

étaient

massés devant eux.

— C'est vrai ? reprit-il, amusé. Vous voulez bien

me

les présenter ? Elle partit d'un petit rire.

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—Pourquoi mes ancêtres niroliens vous

intéresseraient-ils ?

—Vous seriez étonnée. J'en ai quelques-uns moi-

même. Elle haussa les sourcils.

—Vraiment ?

—A ce qu'il paraît, répondit-il évasivement.

Au moins, il venait d'éveiller son intérêt. Il

l'intéresserait davantage encore s'il lui révélait qu'il

était le petit-fils illégitime du roi Giorgio de Niroli.

Mais, pour lui, ce n'était guère un titre de fierté. En fait,

il avait plutôt grandi avec le vague soupçon qu'il devait

en avoir honte. En tout cas, ses grands-parents maternels

étaient convaincus que sa mère n'avait aucune gloire à

en tirer, et avaient tendance à penser que le moindre

geste de sa mère méritait réprimande. Elevé par ce

vieux couple dans leur ferme du Kansas, il avait été

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très tôt imprégné par cette façon de penser, bien qu'il

ait lutté contre.

—Mais je croyais que vous arriviez tout juste de Los

Angeles ?

—C'est exact, approuva-t-il en hochant la tête. Je ne suis

jamais venu à Niroli auparavant. Mais mon père

était... un Nirolien.

—Ah... Elle n'ajouta rien, comme si ce « ah »

expliquait tout, pour elle.

Adam fronça les sourcils. Ses manières presque hostiles

commençaient à l'agacer. Mais avant qu'il n'ait eu le

temps de répliquer, Jeremy poussa un cri perçant et

le chien se mit à aboyer.

—Jeremy ! Laisse ce chien tranquille, lança-t-il en se

levant et en se tournant vers son fils. Il n'aurait pas su

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dire si l'enfant venait de faire quoi que ce soit, mais il

préférait prendre les devants.

—Il s'appelle Fabio, intervint la jeune femme.

—Le chien ?

—Oui.

—Très bien, dit-il en se tournant encore vers l'enfant :

Jeremy, laisse Fabio tranquille !

—Vous n'êtes pas très doué pour ça, n'est-ce pas ?

s'enquit-elle d'un ton sec, tandis qu'il se rasseyait.

—Pour quoi ? répliqua-t-il, perplexe.

—Pour tenir votre rôle de père. On dirait que vous

n'avez

pas vraiment le tour de main.

Il la fixa longuement. Maintenant, il en était sûr : elle le

détestait. De quel droit se permettait-elle de le détester

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au premier coup d'œil ? Il était un type bien. Et elle

devenait très impertinente !

—Qu'est-ce que vous savez de mes talents d'éducateur ?

s'enquit-il froidement.

—J'entends la manière dont vous vous adressez à votre

fils, rétorqua-t-elle. Vous ne devriez pas parler ainsi à

un

enfant de cet âge. Vous ne pouvez pas lui donner des

ordres

comme à un soldat.

Il en croyait à peine ses oreilles. Elle avait le culot de

lui dire comment il devait éduquer son fils...

—Il a besoin de discipline, répondit-il en désignant

l'enfant et ce qui devait paraître l'évidence même aux

yeux

du monde entier.

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—Alors pourquoi ne parvenez-vous pas à la lui

inculquer ? répliqua-t-elle.

Il la dévisagea avec stupeur. Cherchait-elle

délibérément à le provoquer ?

—C'est ce que j'essaie de faire, figurez-vous ! plaida-

t-il avec force. Elle secoua tristement la tête.

—Vous voyez : vous haussez encore le ton.

—Mais vous voudriez quoi, au juste ? répliqua-t-il en

s'efforçant de ne pas laisser filtrer la hargne dans sa

voix.

Que je lève la main sur lui ?

—Bien sûr que non. Je crois que vous devriez lui donner

des limites et le recadrer.

Elle soupira.

—Je parie que vous ne le connaissez pas très bien, même

s'il est souvent avec vous, ajouta-t-elle. Elle leva la tête

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vers lui, de cette manière étrange dont elle le faisait

chaque fois. Il aurait voulu qu'elle retire ses lunettes

noires afin de décrypter ce regard.

—Mais ce n'est pas le cas. Je me trompe ? reprit-elle.

Vous êtes venu à Niroli dans l'espoir de vous

rapprocher

de votre fils simplement en étant près de lui.

Il ne put s'empêcher d'admettre en lui-même qu'elle

avait vu juste. Et même, elle était clairvoyante !

Cependant, il détestait l'idée qu'elle ait raison sur

quelque sujet que ce soit.

—Et alors ?

Elle haussa les épaules.

—Je pense que ça ne marche pas. Et si vous ne faites pas

un effort pour améliorer votre technique, vous

n'arriverez

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à rien, même avec la meilleure volonté du monde.

Après avoir observé un court silence, elle ajouta :

—Vous avez besoin d'aide.

Il retint la réponse hargneuse qui le démangeait. Elle

avait tort sur toute la ligne, mais il n'avait pas

l'intention d'en discuter avec elle. Cela ne servirait à

rien.

—Très bien, souffla-t-il en s'accrochant une dernière

fois à l'espoir de la faire changer d'avis à son sujet.

Dans

ce cas, aidez-moi. Elle sourit. Hélas, ce sourire n'avait

rien d'amical. Au contraire, elle venait de refermer

une porte. Encore une.

—Non, je ne crois pas que ce soit une bonne idée,

conclut-elle.

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Ce petit ton supérieur allait le rendre fou. Nom de

nom, puisqu'elle était une experte en la matière...

—Et combien d'enfants avez-vous vous-même ? persifla-

t-il.

Elle releva la tête, visiblement amusée par sa colère ou

par ses efforts pour la cacher.

—Je n'en ai pas, admit-elle tranquillement. Je n'ai même

pas de mari, d'ailleurs.

—Pourquoi devrais-je vous écouter, alors ?

Elle s'adossa plus confortablement au banc.

—Vous devriez prendre conseil, observa-t-elle. A

l'évidence, votre intuition parentale n'a pas porté ses

fruits.

Elena Valerio retint son souffle. Voilà, pensa-t-elle. Ça

devait suffire ! Maintenant, il allait enfin se lever, et

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elle serait débarrassée de lui. Et c'était ce qu'elle

voulait... n'est-ce pas ?

De toute son âme, elle aurait voulu le voir. Or, ce genre

de désir était devenu assez rare, chez elle, ces

dernières années. Il y avait longtemps qu'elle avait

accepté sa cécité et qu'elle travaillait durement pour la

compenser. Parfois, elle avait même l'impression que

c'était un avantage. Mais dès qu'elle avait entendu cette

voix brusque et s'était trouvée en présence de cet

homme, elle avait souhaité associer un visage aux

sensations qui se formaient en elle.

Son impatience et son cynisme lui avaient déplu. C'était

un conquérant : elle l'avait deviné tout de suite. Son

arrogance n'avait d'égale que son besoin de tout

contrôler autour de lui. Tandis qu'il essayait de lui

faire du charme, elle avait senti une froideur, au fond

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de lui. Une froideur qui lui avait donné des frissons. Il

incarnait tout ce qu'elle détestait chez un homme. Mais

il était toujours là. Qu'est-ce qu'il attendait ?

Elle soupira.

—Bon, très bien, détendez-vous. Voilà un conseil

gratuit...

—Que je me détende ? répéta-t-il. Qu'est-ce qui vous

fait croire que j'ai besoin de me détendre ?

—Vous n'êtes pas venu à Niroli pour vous détendre

un peu ?

—Non. Je suis ici pour affaires.

—Ah, cela explique beaucoup de choses. Vous devriez

relâcher toute cette tension. Votre fils la ressent, et c'est

la

raison pour laquelle il est sur la défensive. Pas

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étonnant

qu'il vous défie en permanence.

Adam se mordit la langue pour ne pas la gratifier

d'une réplique définitive. Non seulement cela ne les

aurait menés nulle part, mais il ne parvenait pas à en

avoir vraiment envie. Elle était prodigieusement

agaçante, mais elle l'intriguait. Et elle était si belle... Il

sourit en se rappelant qu'il était capable de se montrer

irrésistible. Oui, il avait toujours eu un certain talent

pour apprivoiser les jolies femmes...

—Vous avez des cheveux superbes, dit-il en admirant

les reflets dorés qui jouaient dans les mèches auburn

de sa

compagne.

—Ah oui ? répondit-elle, visiblement étonnée. Je dois

dire que j'aime les sentir sur mon dos.

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—Vous avez également un dos superbe, reprit-il en

admirant la chute de ses épaules.

—Vous ne croyez pas que vous devenez un peu trop...

familier ?

Je suis navré, lança-t-il d'un ton peu convaincant.

—Non, vous ne l'êtes pas. Cette petite scène

commençait à lui mettre les nerfs à vif. Pourquoi se

montrait-elle aussi désagréable ?

—Puis-je savoir ce qui vous a instantanément déplu,

chez moi ? demanda-t-il.

—Cela se voit tant que ça ? répliqua-t-elle avant

d'esquisser un sourire. Parfait !

Une nouvelle fois, il la dévisagea avec insistance. Il aurait

dû se lever et la planter là. Il le savait. Mais quelque

chose l'en empêchait. Il voulait qu'elle l'apprécie. Ou

peut-être espérait-il la voir enfin admettre qu'elle n'avait

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aucune raison valable de le traiter avec autant de

mépris ? En tout cas, il était incapable de quitter ce

banc maintenant.

Elle poussa un petit soupir.

—Je peux peut-être vous expliquer cet accueil peu

amical, souffla-t-elle. Vous pensez que toutes les

femmes

doivent vous tomber dans les bras, comme des

pommes

bien mûres... C'est ça ?

Il haussa les sourcils et esquissa un sourire amusé. —-

Que voulez-vous dire, exactement ? Que vous n'êtes

pas parvenue à maturité ?

Comme elle lui décochait un regard noir derrière ses

lunettes, il enchaîna:

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—Ou alors, vous êtes un fruit interdit ? A ces mots,

elle ne put s'empêcher de rire.

—C'est ça ! lâcha-t-elle. Maintenant, si ça ne vous

dérange pas...

—Mais si, ça me dérangerait, coupa-t-il avant de fermer

les yeux et de respirer encore son parfum entêtant.

Peut-être était-ce uniquement à cause de ce parfum

qu'il ne parvenait pas à se lever et à la laisser. Elle exhalait

l'arôme sucré d'un fruit exotique — interdit ou non. Et

il était en train d'en devenir dangereusement

dépendant...

Comme deux joggers passaient devant eux, il saisit cette

opportunité pour évoquer le sport et les jardins

publics, passant ainsi d'un sujet anodin à l'autre,

dans l'espoir d'apaiser la tension qui régnait entre

eux.

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Tout en l'écoutant, Elena tapait nerveusement le sol du

bout des pieds. Il l'avait coincée, et elle n'aimait pas ça.

Elle était venue ici pour trouver la sérénité, pas pour se

lancer dans des joutes verbales.

Durant une fraction de seconde, elle hésita à rappeler

Fabio. Quand il avait commencé à travailler pour elle,

les éleveurs lui avaient dit qu'elle ne devait pas le

laisser jouer avec les enfants. Le labrador avait été dressé

pour accomplir une mission bien précise, et il serait en

proie à la confusion s'il était traité en animal de

compagnie. Au début, elle avait opté pour une attitude

très stricte à cet égard. Mais au fil du temps, en

apprenant à se reposer sur lui, elle s'était détendue.

Visiblement, il appréciait le petit garçon. Elle pouvait

l'entendre à son pas joyeux. Et puisqu'il ne s'était pas

trop éloigné, elle n'avait aucune raison de s'inquiéter ;

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rien ne s'opposait à ce qu'ils s'amusent ensemble

encore un moment.

Soudain, le bras de l'homme frôla le sien et elle en

sursauta presque. Heureusement, elle contrôlait

parfaitement ses réactions mais elle dut se mordre la

lèvre. Il ne parut pas le remarquer. Il parlait

maintenant de la qualité de l'air et de la température

de la mer dans la région. Des sujets ordinaires. Et bien

qu'il fût toujours là, à côté d'elle, il lui semblait moins

odieux. Sans doute l'avait-elle jugé trop vite. Il avait

l'air d'un homme charmant...

Et pourtant...

Quelque chose la gênait ; quelque chose qu'elle

discernait dans sa voix. Une tristesse profonde, ou un

traumatisme. Quelque chose qui le rongeait de

l'intérieur.

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Néanmoins, elle n'avait nulle intention de venir en

aide à cet inconnu. Il n'était pas son ami et ne le serait

jamais. D'un mouvement impatient, elle se redressa

pour rappeler Fabio, mais son pied se prit dans la

lanière du grand sac dont le contenu tomba sur le sol.

—Oh, zut, dit-elle en se penchant pour le ramasser.

Mais il la prit de vitesse.

—Tenez, dit-il avant d'hésiter.

Comme il demeurait silencieux et qu'il ne lui rendait

pas son sac, elle se demanda ce qui avait pu retenir

ainsi son attention.

—Ainsi, vous êtes une artiste, murmura-t-il enfin.

Etonnée, elle fronça les sourcils.

—En quelque sorte, répondit-elle.

Qu'est-ce qui avait pu le mettre sur la voie ? Très tôt, elle

avait été attirée par la musique. Quand elle avait

41
perdu la vue, à l'âge de quatre ans, elle s'était

entièrement immergée dans cet univers désormais

seul capable de lui permettre de communiquer avec

un monde qui ne savait que faire des gens comme elle.

—Comment le savez-vous ? reprit-elle.

—Eh bie n, impossible de s'y tromper, à ces

esquisses...

Elle demeura interdite. De quoi parlait-il ?

— Euh... Ah oui ? demanda-t-elle avec prudence.

— Oui. C'est un impressionnant carnet de

dessins.

Aussitôt, elle comprit. Gino. Ah, Gino ! Son meilleur ami

venait souvent la rejoindre, quand elle faisait une

balade dans les ruines. Il était passé un peu plus tôt,

mais était rentré chez lui pour téléphoner à son petit

42
ami du moment. Il avait dû glisser son carnet à

croquis dans son sac...

—Vous permettez que je jette un coup d'œil ? s'enquit

l'homme.

—Je vous en prie, répondit-elle en se retenant de ne pas

éclater de rire à la pensée de ce qu'il allait trouver.

Car Gino était un homosexuel assumé, qui aimait

représenter les hommes dans la splendeur de leur

nudité...

Elle entendit les pages tourner les unes après les autres,

mais son compagnon demeura silencieux.

—Hum. Eh bien ! lança-t-il enfin. Vous n'avez rien à

envier à Michel-Ange. Et vous avez, euh... Il s'éclaircit

la voix avant d'enchaîner :

43
— Vous avez un fameux coup de crayon pour

représenter

le corps masculin...

Elena se mordit la lèvre. La situation était du plus haut

comique. Comment pouvait-il s'imaginer qu'une

aveugle crayonnait des pages et des pages de nus ?

En fait, il n'avait toujours pas réalisé qu'elle ne voyait

pas ! Au fond, c'était flatteur : il lui avait fallu des

années d'entraînement pour se mouvoir et s'exprimer

comme n'importe quel voyant. Le destin lui avait joué

un drôle de tour en la privant de l'usage de ses yeux,

et elle aimait assez l'idée de lui retourner la facétie.

Néanmoins, la plupart des gens s'apercevaient assez

vite de son état. En la croisant avec Fabio et ses lunettes

noires, il était facile d'additionner deux et deux. Mais

44
cet homme ne l'avait pas vraiment vue avec le chien.

Fabio jouait plus loin, sans son harnais ; il n'avait pas

fait le lien. Intéressant...

—Alors, mon style vous plaît ? reprit-elle, ravie par le

quiproquo. Dites-moi, quel croquis est votre favori ?

Adam se tut un instant et finit par lui demander d'un

ton un peu brusque :

—Pourquoi ne me dites-vous pas quel est le vôtre ?

—Hum, fit-elle en dodelinant de la tête. Je crois que je

les aime tous.

—Bien sûr.

Il prit une longue inspiration et referma le carnet.

Elena sourit. Il était clair qu'il ne savait comment réagir.

Cette suite de dessins d'hommes nus révélait une

dimension insoupçonnée de sa personnalité. Il était

certainement en train d'hésiter entre une rapide

45
invitation à partager son intimité et la fuite pure et

simple.

Elle ne savait comment retenir plus longtemps le rire

qui l'étranglait et se mordit encore les lèvres.

—Bien... Vous recrutez des modèles professionnels, pour

faire ce genre de choses ? demanda-t-il avec prudence.

Elle secoua la tête. Elle savait qu'il était plus que temps

de mettre fin à ce petit jeu. La voix de l'homme

augmentait régulièrement d'intensité. L'idée qu'elle

représente tous ces hommes nus l'avait excité. Et elle

n'avait certainement pas besoin de se trouver en

présence d'un homme dans cet état. Mais elle ne put

résister à une dernière provocation :

—Pourquoi ? Vous m'offrez vos services ? s'enquit-elle

en haussant le sourcil.

46
—Tout dépend de la compensation, répondit-il d'une

voix délibérément sensuelle, en se rapprochant d'elle.

Elle se recula, mais demanda sans se démonter :

—Qu'est-ce qu'une bonne compensation, selon vous ?

Comme il hésitait, elle sentit son pouls s'accélérer.

—J'ai toujours dit que les faveurs d'une jolie femme

valaient tout l'or du monde.

Sa voix était enjôleuse et chaude, et il tentait encore

de se rapprocher. Si son fils ne s'était pas trouvé si

près d'eux, elle était certaine qu'il aurait tenté un

tout autre mouvement. De manière inattendue, elle

ressentit un léger frisson d'appréhension.

La plaisanterie était terminée. Elle n'avait que trop duré.

Une nouvelle fois, malgré les avertissements de ses

amis, elle jouait avec le feu et risquait fort de se brûler.

47
48
2.

—Je n'ai jamais beaucoup cru aux faveurs des étran-

gers, répondit très vite Elena, en s'assurant qu'aucun

accent malicieux ne trahissait plus sa voix. Puis, se

redressant et optant pour la fermeté, elle ajouta :

—Et je ne recrute personne ces temps-ci. Maintenant,

si vous n'y voyez pas d'inconvénient...

Ses mots moururent sur ses lèvres. Il venait de glisser

plus près d'elle encore. Si près qu'elle sentait la

chaleur de son souffle sur sa joue.

49
—Oh que si, j'y vois un inconvénient, charmante

demoiselle, répondit-il d'une voix aussi douce que

déterminée. Et je n'aime pas qu'on joue avec moi...

Elle était certaine qu'il allait la toucher, mais il n'en fit

rien. Le souffle court, elle écouta les battements

frénétiques de son cœur dans sa poitrine. Sa gorge

était sèche et un courant d'air glacial la parcourait,

tandis que ses joues la brûlaient. D'où venait ce

malaise ? Elle n'aurait su dire si c'était la peur ou

l'excitation. Aucune importance. La sensation était

aussi violente qu'inhabituelle. Et elle voulait que ça

cesse. Tout de suite. Etait-elle allée trop loin ?

Alors qu'elle craignait de ne plus se dominer, une

providentielle foule de touristes envahit la

promenade et, un instant plus tard, Fabio était de

50
retour, frottant joyeusement son museau sur ses

genoux.

Enfin, elle sentit l'homme s'éloigner. Puis, elle l'entendit

appeler son fils au loin, avant que des bruits de course

sur les cailloux ne s'estompent peu à peu, du côté des

ruines.

D'un geste machinal, elle caressa doucement sa joue

encore chaude du souffle de l'inconnu. Sa présence

l'avait perturbée d'une manière inédite. Non, jamais

elle n'avait ressenti cela... Elle trembla et espéra ne

plus croiser le chemin de cet homme.

—Hé, tu vas bien ? Tu fais une drôle de tête... Elle

sursauta et sourit. Gino était de retour.

—Ça va, mentit-elle. J'ai seulement l'impression que l'un

de mes ancêtres vient de se retourner dans sa tombe.

51
Elena Valerio, tu t'es mise dans une sale situation,

murmura-t-elle, une moue dubitative aux lèvres.

Prenant un siège, elle s'installa à la terrasse du café

qu'elle fréquentait chaque matin. Zut. Elle venait

encore de parler toute seule en public. Il fallait qu'elle

se débarrasse de ce réflexe idiot. Les gens allaient la

prendre pour une folle. Même Fabio avait levé le

museau vers elle avec étonnement. Elle le sentait.

—Et on sait qu'on est dans le pétrin quand son propre

chien vous jette des regards de biais, reprit-elle en

caressant

le labrador derrière les oreilles.

Car elle ne se trompait pas. Depuis qu'elle avait

rencontré le petit Jeremy et son père, la veille, elle

n'avait pas eu un moment de repos. C'était comme si

toute sa vie s'était jusqu'alors déroulée dans le

52
brouillard — comme si elle l'avait traversée en

somnambule jusqu'à ce que cet homme ne la réveille

en sursaut. Or, le réveil était difficile. Elle devait bien

admettre qu'elle s'était laissée dériver. Si elle ne se

reprenait pas très vite, elle allait foncer droit dans le

mur.

Elena avait toujours vécu à Niroli ; et malgré son

handicap, cette vie avait été plutôt agréable. Sa grand-

mère l'avait élevée dans une petite maison, au cœur du

tranquille village de Monte Speziare où les traditions

étaient choyées comme un trésor et où l'on

considérait d'un œil horrifié le nouveau

développement urbain destiné aux touristes. Sa

grand-mère était morte récemment, ne lui laissant que

cette maison. Elena gagnait sa vie en donnant des leçons

de piano et espérait économiser assez d'argent pour

53
s'offrir le voyage jusqu'à New York et suivre une

formation spéciale à la thérapie musicale pour enfants.

Du moins tentait-elle de s'en convaincre. Bien qu'elle

ait appris le matin même que l'un de ses meilleurs

élèves partait pour l'Italie... Désormais, elle aurait

tout juste de quoi subsister, et elle pouvait faire une

croix sur son projet initial. Décidément, il était temps

qu'elle trouve rapidement une nouvelle source de

revenus.

Elle devait aussi cesser de penser aux hommes. Enfin,

non, pas « aux hommes » ; à un homme. Un homme en

particulier, qui avait fait trembler le socle de son

existence et mis ses émotions sens dessus dessous.

Etrange, qu'il continue à hanter ainsi ses pensées... Elle

ne le supportait pas, mais ne pouvait s'empêcher de

songer à lui continuellement.

54
Soudain, elle sentit un picotement curieux sur ses

avant-bras. Des étincelles. Un courant électrique

reconnaissable entre mille.

— Oh non, murmura-t-elle, la gorge sèche. Pas lui !

Car c'était lui. Elle le sentait. Il venait vers elle, et il n'y

avait aucune échappatoire.

Eh bien, tant pis. Au moins, ils se trouvaient dans un

lieu public, entourés de monde. Il ne pourrait pas

tenter de l'intimider.

Et avec un peu de chance, il passerait peut-être sans la

voir ? Saisissant cet espoir au vol, elle se recroquevilla

dans son fauteuil et baissa la tête en retenant son

souffle. De l'autre côté de la rue, une voix familière

vrilla bientôt l'air :

— Eh ! Regarde ! C'est Fabio ! Viens !

— Jeremy !

55
Vaincue, elle se redressa lentement et afficha un pâle

sourire. A l'évidence, ce n'était pas son jour. Tout

devenait très compliqué. Et elle ne pouvait que s'y

résigner.

***

Adam la repéra en même temps que Jeremy et tenta

vainement d'empêcher son fils de bondir sur le trottoir

d'en face. Indomptable, l'enfant se rua sur la terrasse

du petit café où elle sirotait un jus de fruits, et Adam

ne put que le suivre à contrecœur. Une nouvelle

rencontre avec l'hostile demoiselle aux lunettes Gucci

était la dernière chose dont il avait besoin.

La matinée avait été bien assez pénible. A vrai dire, il

n'était à Niroli que depuis vingt-quatre heures et ne

56
songeait déjà plus qu'à s'enfuir. Non seulement Jeremy

lui en faisait voir de toutes les couleurs, mais la veille,

son premier entretien avec les conseillers du palais

s'était révélé désastreux. Il avait simplement espéré

faire son entrée, rencontrer son grand-père, le roi

Giorgio, écouter quelques exclamations de bienvenue,

sourire à tous ceux qui se réjouissaient de faire sa

connaissance et repartir avec un contrat sous le bras

— contrat dont il examinerait les clauses afin de les

discuter dès le lendemain. Dans le monde réel, ça se

passait ainsi ! Mais il en avait été pour ses frais.

Au lieu de cela, il avait été reçu avec méfiance par des

gens qui semblaient encore s'interroger sur son statut

d'héritier du royaume. Puis, il avait été ballotté de

pièces en antichambres et de salles d'attente en

couloirs avant de se trouver face à un homme austère

57
dénommé Tours qui lui avait déclaré qu'il n'était pas «

attendu » avant la semaine suivante. Le fin mot de

l'histoire lui avait alors été révélé : tous les conseillers

en charge de ce dossier étaient en vacances, et Adam

était prié de se montrer patient durant les huit jours à

venir.

Comme s'il en avait le temps ! En Californie, sa société

luttait sans relâche contre une menace de rachat. Il

avait besoin d'engagements concrets et de fonds. C'était

urgent. Une âpre discussion avait suivi cet échange. En

y repensant, Adam songea que cela n'avait rien

arrangé. Il devait contrôler son tempérament.

Visiblement, les gens du palais étaient démunis face à

son impatience.

Tous avaient insisté pour qu'il quitte l'hôtel et

s'installe dans un appartement du palais royal, mais

58
Adam avait refusé. S'il devait encore patienter durant

toute une semaine, il le ferait en toute liberté.

Et lorsqu'il avait demandé à voir son grand-père,

Tours avait sous-entendu qu'il devrait auparavant

s'en montrer digne. Finalement, pourquoi aurait-il

dû s'en étonner ? S'était-il réellement imaginé qu'ils

allaient dérouler le tapis rouge et embrasser avec

effusion l'héritier illégitime ? Quel idiot ! Il était clair

que les circonstances de sa naissance posaient un

grave problème, et que certaines factions du pouvoir

en place entendaient faire jouer leur priorité sur la

couronne. Cette affaire se révélait beaucoup plus

complexe qu'il n'avait voulu le croire.

Bon sang, pourquoi tant de salamalecs ? Ils ne

cherchaient jamais qu'un nouveau roi pour leur petit

royaume ! Lui-même était parvenu à bâtir des projets

59
internationaux de dizaines de millions de dollars sans

s'offrir le luxe de tels atermoiements.

Durant ce temps mort, il ne pourrait pas retenir en

personne les vautours d'Hollywood, et il devait

s'assurer qu'à Ryder Productions, chacun tenait son

rôle en demeurant sur le qui-vive. Il fallait aussi qu'il

prévienne son bras droit, Zeb Vargas, que cette affaire

allait durer plus longtemps que prévu. Des contrats

attendaient. Les banques étaient aux abois. Les

scénaristes et les acteurs qu'il convoitait allaient signer

avec d'autres producteurs aux poches pleines. Les

profits fondraient comme neige au soleil. Il devait

régler cette histoire.

Aussi avança-t-il vers la charmante femme aux lunettes

sans un sourire, se contentant d'un hochement de tête

et d'un salut à peine audible tandis que son fils

60
s'agenouillait devant le chien et lui murmurait des

paroles affectueuses.

—Bonjour, dit-elle en levant rapidement la tête vers lui

avant de la baisser. Quelle surprise ! Je ne pensais pas

que

nos chemins se croiseraient encore.

Elle fronça les sourcils et ajouta :

—Ce n'est pas vraiment un quartier touristique... Vous

logez près d'ici ?

C'était un autre problème, pensa Adam avec

lassitude. Il fallait qu'il quitte l'hôtel pour s'installer

ailleurs. Dieu sait comment, la presse avait appris où

il était descendu. Et de toute façon, la dernière

prouesse de Jeremy ne leur laissait plus le choix...

Décidément, dans ce petit pays, rien n'était simple.

61
—Oui, admit-il, agacé de ce qu'elle regarde obstinément

ailleurs. Mais pas pour longtemps.

Une vague d'irritation monta en lui. Elle le snobait,

sans doute ? Elle aurait pu au moins faire semblant de

ne pas le haïr.

—Je peux emmener Fabio faire une promenade ?

demanda

soudain Jeremy d'une voix vibrante d'excitation.

Peu désireuse de voir durer cette entrevue, Elena hésita.

Adam saisit l'occasion et se retourna vers son fils :

—Euh, je crois que nous devrions y aller...

Mais la voix suppliante de Jeremy l'empêcha de

poursuivre :

—Oh, s'il te plaît ! S'il te plaît ! C'est mon meilleur

ami, maintenant !

62
Adam contempla l'enfant avec étonnement. Il ne

l'avait jamais entendu employer ce ton, jusqu'alors.

D'ordinaire, il exprimait ses demandes en hurlant ou

en pleurnichant.

Le chien lui léchait le visage, et Adam jugea qu'un lien

s'était réellement tissé entre ces deux-là. Si vite ?

Curieux.

—Bon, pour un petit moment, alors, répondit Elena

d'une manière qui ne laissait aucun doute sur sa

déception.

Je vais te dire ce que tu peux faire. Tu as vu l'enseigne

du

boucher, en bas de la rue ?

—Oui, répondit Jeremy en souriant. Celle avec le

panneau en fer ?

63
—Exactement. Si tu conduis Fabio jusqu'à la porte de

derrière, le boucher lui donnera un os. Il le fait souvent.

Tu

n'as qu'à frapper à la porte.

—Super ! s'exclama l'enfant en sautant de joie.

—Une minute, reprit Elena. Il a son harnais,

aujourd'hui,

lu dois le tenir vers le haut, comme ceci.

Dès qu'elle lui eut indiqué comment procéder,

Jeremy partit joyeusement en compagnie de son

nouvel ami.

Adam les suivit du regard, tandis qu'ils passaient

devant les promeneurs et longeaient les petites

boutiques sur le trottoir. Il s'étonnait de constater à

quel point son fils pouvait se comporter

correctement, quand il le voulait.

64
—Eh bien ! lança-t-il. Vous avez équipé votre chien

d'un

harnachement impressionnant. Ça ressemble

presque à...

Il s'interrompit aussitôt et la fixa avec attention. «

Ça ressemble presque à l'équipement des chiens

d'aveugles » : c'était cette phrase, qui avait failli lui

échapper. Et soudain, l'évidence le frappa. Avec la

violence d'un ballon de football s'écrasant sur ses

poumons.

—Oui, c'est un chien guide, répondit-elle avec

calme.

Et, oui, je le suis. Aveugle.

Le choc était encore trop fort pour qu'il puisse

articuler un mot. Sans parler de l'humiliation, pour

ne pas avoir compris plus tôt...

65
—Vous devriez ramasser la partie de votre

mâchoire

qui se trouve à terre, reprit-elle d'un ton railleur.

—Je... Je suis désolé, je...

—Vous n'avez pas à l'être. C'est plutôt amusant.

Je vous ai donné bon nombre d'indices, mais vous

n'en avez saisi aucun.

Un sourire satisfait s'étira sur ses lèvres pulpeuses.

—Je crois que vous battez tous les records. Vous

êtes

l'homme le moins intuitif que j'aie jamais rencontré.

—Euh, je... Ecoutez, c'est seulement que je...

—Cela fait bien vingt-quatre heures, non ? coupa-t-elle.

Il m'est arrivé de tenir trois jours avec un très vieux

monsieur presque sourd, qui s'est époumoné durant

tout ce temps sans réaliser que j'étais aveugle. De la

66
part d'un homme de quatre-vingt-quatorze ans,

c'était un peu normal... Mais vous !

Elle sourit encore, ravie d'avoir mis sa vulnérabilité

à jour.

—Vous, vous gagnez le premier prix !

Elle enfonçait le clou. Adam sentit la sueur lui perler

au front. Il savait qu'il rougissait. Heureusement, elle

ne pouvait pas s'en rendre compte... N'est-ce pas ?

S'il retrouvait une voix posée, il reprendrait le

contrôle de la situation. D'un geste lent, il s'assit

face à elle et la contempla avec insistance.

Elle était aveugle... Pour une raison qui lui

échappait, cette révélation le bouleversait. Quelle

tragédie. Elle était si belle ! La compassion qui venait

de le saisir balaya soudain son amertume.

67
Un garçon apparut, déposant des cafés sur les tables

alentour. Il prit sa commande avant de disparaître à

l'intérieur, mais Adam était exclusivement concentré

sur la situation de cette femme sublime.

—Mon fils m'a appris que vous vous appelez

Elena,

parvint-il enfin à articuler lentement.

—Oui. Elena Valerio.

—Je suis Adam Ryder, répondit-il avec

application. Et je suppose que vous avez deviné que

mon fils s'appelle Jeremy.

Elle poussa un long soupir et s'appuya sur le dossier

de sa chaise.

—Monsieur Ryder, je suis aveugle : pas sourde, ni

dure

d'oreille, ni même simple d'esprit. Vous n'avez pas

68
à me parler avec tant de précautions. S'il vous plaît,

exprimez-vous normalement.

Il rougit encore, ennuyé de ce que... Quoi ? De ce qu'il

venait d'être surpris à agir avec compassion ? C'était

bien le problème. Il n'en avait pas l'habitude. Rien

d'étonnant à ce qu'elle l'ait remarqué.

—D'accord, Elena Valerio, répondit-il d'un ton

précipité. Je suis Adam. Et si vous m'épargnez les

blagues sur le jardin d'Eden, je cesserai de faire

comme si vous aviez besoin d'un garde-malade.

Elle sourit et lui tendit la main par-dessus la table.

—Affaire conclue. Ravie de vous rencontrer, Adam

Ryder.

Il prit sa main mais la garda un peu trop longtemps

dans la sienne, admirant la finesse de ses longs doigts,

ses jolis ongles et savourant la douceur de sa peau.

69
—C'est très aimable, à vous, Elena Valerio, répondit-il

tandis qu'elle lui reprenait sa main. J'espère que rien

ne

vous fera plus changer d'avis.

Elle parut étonnée.

—Que pourrait-il arriver ? Pourquoi cette défiance ? Il

sourit, soulagé d'avoir repris le dessus.

—Lasse du petit jeu ? s’enquit-il, taquin. En matière de

défiance, vous vous êtes surpassée, hier.

A son tour, elle rougit.

—Je regrette, murmura-t-elle. Mais vous devez admettre

que vous l'avez cherché...

Il n'était nullement prêt à admettre quoi que ce soit de

ce genre, mais il se tut. Il tentait encore de se

familiariser avec la nouvelle information : la cécité de la

jeune femme. Les conséquences en étaient multiples,

70
ouvrant pour lui un horizon neuf et inconnu. Il n'avait

jamais vraiment pensé à ce que cela pouvait impliquer.

Très vite, il avait repoussé un premier instinct de pitié.

Son intuition lui soufflait qu'elle fuyait toute forme de

sympathie liée à son état. Ce qui l'amenait à

envisager avec un étonnement croissant son élégance

et la grâce naturelle avec laquelle elle assumait cette

situation. Lui-même n'osait imaginer affronter un

problème pareil. La rage et l'amertume auraient

probablement gâché sa vie.

Comme si ce n'était pas déjà le cas, ne put-il s'empêcher

de songer, tout en sachant qu'il exagérait un peu.

Néanmoins, il était tout sauf un homme heureux, ces

temps-ci. Un homme cynique, oui. Un homme dur.

Voilà ce que la vie avait fait de lui.

71
D'ailleurs, quinze jours plus tôt, il avait surpris avec

consternation le commentaire de l'une de ses

employées : « M. Ryder est si séduisant ! Comment se

fait-il qu'il ne sourie jamais ? »

Sourire, avait-il pensé. Et à quoi aurait-il dû sourire,

de toute façon ? Qui en avait le temps ? Sourire était

bon pour les faibles !

Pourtant, il avait jugé nécessaire de passer par les

toilettes pour se planter devant le miroir. Elle avait

raison. Sourire avait cessé de lui venir naturellement. Il

avait forcé sur ses zygomatiques, mais ses yeux d'un

bleu métallique n'avaient pas suivi. Ils étaient

demeurés aussi froids que l'hiver.

Il n'était certes pas né en colère. A vrai dire, sauf

l'absence d'une mère courant aux quatre coins du

monde et fréquentant la jet-set, son enfance avait été

72
relativement calme. Alors pourquoi semblait-il

perpétuellement en proie à une colère noire, ces

derniers temps ? Peut-être parce que Jeremy était

intenable...

Il releva les yeux vers Elena et se demanda si elle avait

un homme, dans sa vie.

—Je suppose que vous n'êtes pas l'auteur de ces croquis,

n'est-ce pas ?

Son rire cristallin le réchauffa étrangement.

—Non, en effet.

—Je suis très déçu.

—Vous m'en voyez navrée, répliqua-t-elle du même

ton taquin. Vous pensiez être tombé sur une femme

passionnée par l'anatomie masculine...

Belle repartie ! songea-t-il. L'idée lui avait traversé l'es-

prit, il ne pouvait le nier.

73
—Ce qui est sûr, c'est que je croyais être tombé sur une

femme très intéressante.

—Ah. Donc, les femmes ne sont pas intéressantes sans

la dimension sexuelle ?

Il marqua une courte pause. Incapable de résister, il

répliqua :

—Qui a dit que la dimension sexuelle était exclue

ici?

—J e . . .

Elle s'interrompit, les joues rosies. Il sourit. Le garçon

déposa devant lui le grand café couvert d'une crème

bizarre qu'il ne se rappelait pas avoir commandé, et il

attendit un court instant avant de se pencher et

d'enchaîner :

—Si vous ne les avez pas dessinés, qui l'a fait ?

74
—Mon ami Gino. Il était venu sur les ruines avec moi,

mais il est parti téléphoner avant votre arrivée. Il avait

glissé

son carnet dans mon sac.

Adam haussa les sourcils.

—Alors c'est lui, qui s'intéresse tant aux hommes

nus?

Elle acquiesça et sourit, amusée.

—On peut dire ça comme ça, oui. C'est un excellent

artiste, vous ne trouvez pas ?

—Je suppose. Je suis meilleur juge sur des nus

féminins.

A ces mots, le sourire d'Elena s'évanouit. Elle n'avait pas

besoin qu'il lui rappelle ce qu'elle n'avait pu manquer

de constater : qu'il était un authentique prédateur. Les

ondes qu'il envoyait lui parvenaient sans équivoque et

75
la rendaient nerveuse. Or, elle n'avait pas l'intention de

se montrer plus amicale que nécessaire. Dès que Fabio

et l'enfant seraient de retour, elle trouverait une

excuse pour s'éclipser. En attendant, elle voulait bien

perdre un peu son temps en sa compagnie, à condition

qu'il ne l'interprète pas comme une invitation à se

montrer plus familier.

Comme elle le sentait esquisser un mouvement, elle se

raidit, déjà prête à le repousser. Mais dès qu'elle

comprit qu'il avait seulement sorti son portable de sa

poche, elle se sentit un peu sotte.

—Zut, lâcha-t-il au bout d'un moment. Pourquoi ces

téléphones refusent-ils de fonctionner, par ici ? Je ne

peux

plus joindre personne avec cet appareil.

76
—Est-il programmé pour les appels internationaux ?

s'enquit-elle.

—Oui, je l'ai acheté précisément dans ce but. Je commence

à me demander s'il n'y aurait pas un bouton magique

caché

quelque part...

Elle fut sur le point de lui proposer d'utiliser sa ligne

fixe. La maison était au coin de la rue. Mais elle se

retint juste à temps. Elle ne voulait pas que cet homme

franchisse le seuil de chez elle. Mieux valait ne rien dire.

Il trouverait bien un téléphone à l'hôtel...

—Dans quel établissement êtes-vous descendu ?

demanda-t-elle.

—Pourquoi voulez-vous le savoir ? répliqua-t-il, sur la

défensive.

77
Seigneur, elle n'avait jamais rencontré un homme

plus méfiant et désagréable ! Elle laissa échapper

un soupir exaspéré.

—Comment cela, « pourquoi je veux le savoir » ?

Quelle grossièreté !

—Excusez-moi, opposa-t-il d'un ton bourru. Mais il se

trouve que j'ai de bonnes raisons de ne pas vouloir que

les

gens sachent où je loge, croyez-moi...

Il sembla hésiter un instant avant d'enchaîner :

—Nous nous sommes installés au Ritz, mais je crains

que nous ne devions déménager au plus vite. Ils ont

certainement déjà déposé nos bagages sur le trottoir,

à l'heure qu'il est.

Elle secoua la tête, sans comprendre.

—De quoi parlez-vous ? Que s'est-il passé ?

78
Il s'enfonça dans son siège et poussa un profond

soupir.

—Ce qui s'est passé ? Mon adorable fils Jeremy est

passé, voilà tout. Comme d'habitude.

Elena fronça les sourcils. Cet homme était impossible.

—J'aimerais ne pas vous entendre parler de lui de cette

manière.

—J'aimerais être en mesure de faire autrement ! rétorqua-

t-il, tandis qu'elle croisait les bras sur sa poitrine et

affichait

une expression désapprobatrice. Bon, d'accord... Je

vais

éviter les sarcasmes. Mais vous diriez la même chose

si

vous saviez ce qu'il a fait.

Elle lui décocha une moue sceptique.

79
—Eh bien, dites.

Adam avala une gorgée de l'étrange café et dut

constater qu'il était délicieux.

—Voilà. J'ai passé une bonne partie de la nuit à tenter de

passer quelques coups de fil aux Etats-Unis pour mes

affaires,

et Jeremy s'est donc réveillé bien avant moi, pour

trouver la

personne à qui il allait empoisonner l'existence...

—Adam !

Il sourit, mais réalisa qu'elle ne pouvait voir son sourire

et haussa les épaules avant de continuer :

—Quand je me suis réveillé et que j'ai réalisé qu'il avait

disparu, j'ai su immédiatement que nous allions avoir

des

ennuis. Je l'ai cherché partout, traquant les indices

80
d'un

désastre ici ou là, dans l'hôtel. Il m'a fallu du temps,

mais

je l'ai finalement trouvé. Dans les cuisines.

—Et alors ? Quel crime avait-il commis ? Il avait

chapardé un cookie ?

—Oh non ! répondit Adam d'un ton faussement

détaché. Jeremy n'a aucun goût pour les petites bêtises

de ce genre. Je vais vous dire, ce qu'il avait fait !

Au souvenir de cette scène, il ne put réprimer une

grimace.

—Voyez-vous, en cuisine, le personnel préparait un

banquet de mariage. Et ils avaient placé un

magnifique

gâteau sur un portique très sophistiqué, prêt à être

emporté.

81
Cinq étages de hauteur. Une véritable œuvre d'art...

Jusqu'à

ce que Jeremy ne lèche tout le glaçage.

—Oh, non ! s'exclama-t-elle en portant une main à ses

lèvres.

—Oh si, gronda-t-il en secouant la tête et en se

remémorant l'instant de la découverte. Le plus drôle,

voyez-vous, c'est qu'il a tout particulièrement aimé les

rosés jaunes en pâte d'amande et qu'il les a avalées

jusqu'à la dernière. En revanche, il a aimablement

épargné les rosés rouges, qu'il a disposées en rang sur

la table à côté de lui... On aurait dit un défilé de

pauvres petits soldats écrasés. Un spectacle à vous

briser le cœur. Vraiment...

Elena s'efforçait de ne pas rire, mais il lui était difficile

de se contenir.

82
—Naturellement, poursuivit Adam, tout en retirant les

garnitures, Jeremy avait trempé les doigts dans le

glaçage

et tracé toutes sortes de ravissants dessins avant d'en

avaler

la moitié. D'ailleurs, au moment où je suis arrivé, je lui

ai

trouvé le teint un peu vert...

Elle soupira et secoua lentement la tête.

—Pauvre Jeremy...

—Quoi ? éructa-t-il. Pauvre Jeremy ? Et que pensez-vous

du pauvre père de Jeremy ? Ou du pauvre pâtissier ?

Ou de

la pauvre mariée, nom de nom ? Vous auriez dû

entendre

les cris, en cuisine, quand ils se sont rendu compte de

83
la

catastrophe !

Elle se mordit la lèvre pour ne pas rire.

—Qu'avez-vous fait ? Il haussa les épaules.

—Je leur ai jeté plusieurs billets, j'ai pris mon fils sous

le bras et vidé les lieux. Croyez-moi, je ne pense pas

que nous puissions remettre les pieds là-bas. Nous

errons dans les rues, depuis...

Il soupira.

—Nous n'avons plus qu'à trouver un autre endroit où

loger.

Dès que ce sera fait, j'enverrai chercher nos affaires.

Il leur avait « jeté quelques billets ». Elle acquiesça en

silence, songeant que c'était certainement ainsi qu'il

fuyait tout obstacle se présentant sur son chemin. « Un

problème ? Voyons, qu'à cela ne tienne ! Voilà de

84
l'argent pour que je n'aie plus à y penser. » Elle plaignait

les femmes engagées dans une relation avec un

homme de son espèce !

Non qu'elle risque quoi que ce soit, de son côté. N'avait-

elle pas clairement montré qu'il ne lui faisait aucun

effet ? Il avait forcément tenu compte de ce qu'elle lui

avait dit et de la manière dont elle s'était comportée.

Malgré son égocentrisme monstrueux, il devait savoir

qu'il ne l'intéressait pas du tout.

Une nouvelle fois, il tentait de passer un appel. Elle

l'entendit ranger l'appareil dans sa poche et soupirer

avant de maugréer :

—Mais, bon sang, où ont-ils disparu ?

Durant une fraction de seconde, elle se demanda de

qui il parlait. Puis, elle réalisa qu'il s'agissait de son fils

et de Fabio. Il y avait un bon moment qu'elle n'avait

85
plus pensé à eux. Seigneur... Elle était précisément en

train de se dire qu'il serait extrêmement dangereux de

penser à un homme tel qu'Adam, et elle se surprenait

à n'être concentrée que sur lui ! Sa présence la

perturbait.

—Je devrais peut-être aller jeter un coup d'œil et les

chercher, lança-t-il en se levant. Je reviens tout de

suite.

Elle approuva d'un hochement de tête et ne bougea

pas, trop heureuse de se retrouver seule, ne fût-ce que

pour une minute. Mais son répit fut encore de plus

courte durée, car son ami Gino franchit la terrasse dès

que les pas d'Adam résonnèrent sur le trottoir.

—Bonjour, Elena ! lança-t-il en s'asseyant près d'elle.

Ce n'est pas Adam Ryder, qui vient de sortir ?

Elle leva la tête vers lui avec étonnement.

86
—Si... Tu le connais ?

3.

—Non, mais on dirait que toi, tu le connais, répondit

Gino d'un ton contrarié. C'est un de tes amis ?

—Je l'ai rencontré hier sur les ruines.

—Vraiment ? reprit-il, étonné. Pourtant, on dirait que

tu ne sais pas qui il est.

Elena se redressa et demeura silencieuse un instant.


87
—Non, admit-elle enfin. Dis-le-moi.

Il prit vivement sa main dans la sienne, comme si elle

allait avoir besoin d'être consolée.

—Tu ne te tiens pas tellement au courant des dernières

nouvelles, ma belle. C'est l'ultime candidat en date à

passer

l'audition pour devenir roi de Niroli. Adam Ryder est le

fils

illégitime de feu le prince Antonio.

Elena étouffa une exclamation.

Adam était le fils du prince Antonio ? Une telle

éventualité ne lui avait certes pas traversé l'esprit ! Et il

avait l'air de... de quoi ? D'un homme ordinaire ? Non,

pas vraiment. Elle avait senti quelque chose de

dangereux, de dur chez lui. Mais rien de royal.

88
Et pourtant, pourquoi pas ? Il avait assez de suffisance

pour appartenir à la royauté. Il n'y avait rien

d'étonnant à ce qu'elle se soit instinctivement méfiée,

et dès le départ ! Le fils illégitime d'Antonio... C'était à

peine croyable.

—Donc, il ne te l'a pas dit, observa Gino.

—Il n'a laissé filtrer aucun indice dont je me souvienne,

admit-elle

—Hum. Il croit peut-être pouvoir conserver encore

l'anonymat, conclut-il. Eh bien, sois prudente, ma

belle. Les membres de la famille royale, même

illégitimes, ne sont pas comme toi et moi.

Il se releva.

—Il faut que je te laisse, j'ai rendez-vous avec un

galeriste, pour mes peintures. On se voit plus tard...

Elle acquiesça.

89
—N'oublie pas pour ce soir ! s'exclama-t-elle, se rappelant

la petite soirée à laquelle elle conviait ses amis. Il se

pencha pour l'embrasser sur la joue.

—Oh non, je n'oublie pas, souffla-t-il affectueusement

avant de partir.

Elle frissonna. Ses paroles résonnaient encore en elle, et

elle secoua la tête comme pour s'en débarrasser.

Pourquoi ressentait-elle soudain le besoin de se

protéger, comme si elle devait être victime d'un assaut

d'une seconde à l'autre ? Elle n'avait pas besoin d'aide.

Cette réaction n'annonçait rien de bon. Depuis son

plus jeune âge, elle s'était battue pour se suffire à elle-

même, ignorant la tentation naturelle, voire légitime, de

se reposer sur les autres. C'était seulement à cette

condition qu'elle gagnait l'estime d'elle-même.

90
Peut-être était-elle bouleversée par cette étrange

coïncidence…..Parmi tous les touristes qui arpentaient

quotidiennement ces ruines, il avait fallu qu'elle tombe

sur le nouvel héritier de la couronne ! Contre toute

attente, cette visite à ses ancêtres l'avait renvoyée au

temps présent et au plus récent fragment de l'histoire

Nirolienne.

Il y avait maintenant deux ans que l'île était en

ébullition, depuis que les deux fils du roi Giorgio, ses

seuls héritiers directs, avaient trouvé la mort lors d'un

terrible accident de yacht. Les représentants des plus

importantes branches aristocratiques appréciaient tout

particulièrement le prince Antonio qui, en toute

logique, aurait dû porter la couronne... L'onde de choc

avait été terrible.

91
Quant au roi, il s'était réfugié dans le chagrin,

perdant le goût du pouvoir. Il s'était tourné vers ses

petits-enfants pour choisir son successeur ; mais les

uns après les autres, ceux-ci s'étaient désistés ou

révélés inaptes à assumer la fonction suprême. Aussi

la rumeur selon laquelle Giorgio songeait maintenant

à sa descendance illégitime avait-elle enflé à Niroli, ces

derniers temps. Le fils d'Antonio semblait un candidat

solide.

—Mais je ne veux rien avoir à faire dans tout ça,

murmura Elena, juste avant de reconnaître le pas

d'Adam

sur le trottoir.

Un instant plus tard, Fabio lui léchait la main gauche

et, consternée, elle entendait Jeremy renifler entre

ses hoquets.

92
—Que lui avez-vous fait, cette fois ?s'insurgea-t-elle en

bondissant de son siège et en oubliant tout des liens

d'Adam avec la famille royale.

—Absolument rien, répliqua-t-il d'une voix anxieuse.

Il semblait peu atteint par son attaque et préoccupé

par autre chose.

—Il est tombé et s'est écorché le genou avant même que

je ne le retrouve, expliqua-t-il. Il saigne. La plaie est

superficielle, mais il faut que je me rende tout de suite

dans une pharmacie... Vous pouvez m'indiquer la

plus proche ?

Elle hésita. L'unique officine de la ville se trouvait à

plusieurs kilomètres. Il fallait agir vite. L'enfant avait

mal, et malgré le peu de sympathie qu'elle éprouvait

pour le père, elle savait où était sa priorité. Non, elle

ne pouvait pas laisser Jeremy dans cet état...

93
—Bon, soupira-t-elle en renonçant à tenir Adam éloigné

de sa maison. Suivez-moi.

Saisissant la laisse de Fabio, elle quitta la terrasse et

commença à remonter la rue, Jeremy et Adam sur les

talons. La démarche de ce dernier lui indiqua bientôt

qu'il portait le petit dans ses bras. Cette idée lui

réchauffa le cœur tout en faisant naître en elle un

soupçon de culpabilité.

Elle regrettait un peu de lui avoir tant reproché de ne

pas savoir éduquer son fils. A l'avenir, mieux vaudrait

qu'elle soit plus prudente et qu'elle réserve ses

jugements.

« A l'avenir »... Quel avenir ? Préférant repousser cette

question, elle pressa le pas.

—Elle est loin, cette pharmacie ? demanda Adam.

94
—Oui, beaucoup trop loin. Je vous emmène chez moi.

J'ai une trousse de secours, expliqua-t-elle en s'armant

de courage.

—Ah ? Vous habitez près d'ici ?

—Juste à l'angle, en fait, précisa-t-elle.

—Ah ! C'est pratique !

Adam sourit. Il l'imaginait parfaitement vivre dans ce

genre de quartier. Une rue paisible, colorée, typique

de la région et très bien entretenue.

En revanche, il était encore stupéfait par son aisance.

Quelle démarche fluide ! Ses mouvements gracieux et

précis étaient ceux d'une danseuse étoile n'hésitant

jamais sur le prochain pas. Allons... S'il ne se

contrôlait pas, il allait finir par admirer Elena Valerio

pour d'autres raisons que sa provocante féminité.

95
Lorsqu'elle s'arrêta devant un cottage aux murs

blancs couverts de glycines, il crut voir la maison de

Blanche-Neige et s'attendit presque à ce que sept

nains surgissent du jardin. La porte d'entrée était

peinte en rouge, de même que les volets des fenêtres.

Le porche était orné de pots de fleurs en céramique et

un petit puits complétait cette image d'album pour

enfants.

A tout moment, quelqu'un pouvait passer et

entonner « Un jour, mon prince viendra », pensa-t-il,

amusé, avant de se raidir. Et lui, n'allait-il pas devenir

prince ? Etait-il vraiment prêt à troquer sa liberté

pour une couronne ? Il fallait qu'il se décide vite.

Bientôt, on ne lui laisserait plus le choix.

L'intérieur de la maison se révéla aussi charmant et

bien tenu que l'extérieur. Chaque meuble, ciré avec

96
soin et exhalant un doux parfum d'antan, semblait

avoir trouvé sa place au cœur d'un salon chaleureux,

aux murs ornés de lithographies. Un magnifique

piano trônait au centre de la pièce, scintillant sous les

rayons du soleil.

Adam déposa délicatement Jeremy sur un canapé.

L'enfant reniflait toujours, mais Elena disparut pour

revenir un instant plus tard avec une grande boîte à

pharmacie. Tandis qu'Adam désinfectait la plaie avec

précaution, elle se mit au piano et entonna un petit air

joyeux. L'effet fut immédiat : oubliant de frémir

d'appréhension, Jeremy se concentra sur la musique

et parut enchanté.

Bien qu'il ne fût pas musicien, Adam reconnut tout de

suite le talent de la jeune femme. Il en fut même

frappé.

97
Son doigté subtil et l'émotion qu'elle distillait dans

cette petite valse lui faisaient battre le cœur.

Une fois le pansement posé sur son genou, Jeremy se

leva et, intrigué, alla vers le piano. Elena l'aida à se

hisser près d'elle, sur le large tabouret, et lui indiqua

comment frapper quelques notes. Visiblement, cette

nouveauté le réjouissait.

Impressionné par le don naturel qu'elle semblait avoir

avec les enfants, en tout cas avec le sien, Adam la

contempla longuement. Sous ses yeux, un nombre

incalculable de nurses et de baby-sitters avaient tenté

d'apprivoiser Jeremy. En vain. Chaque fois, il avait dû

se résoudre à les renvoyer. Aussi était-il parvenu à la

conclusion que son fils était intenable. Mais en

s'adressant à lui normalement, Elena obtenait des

résultats surprenants. D'ailleurs, Jeremy semblait

98
l'apprécier pour cette raison. Peut-être n'y avait-il pas

de raison de désespérer, finalement...

Il les regarda encore. En y réfléchissant bien, ce n'était

pas tant la manière dont elle lui parlait que le contact

qu'elle établissait avec lui qui portait ses fruits. Leur

connexion avait été spontanée. Facile. Evidente. Une

douleur ancienne se ranima en lui. Pourquoi ne

parvenait-il pas à établir ce lien avec son fils ? Et

pourquoi Melissa, la mère de Jeremy, avait-elle jugé

impossible de rester auprès d'eux pour fonder une

famille ? Pourquoi sa propre mère avait-elle préféré

courir le vaste monde plutôt que de l'élever et de

prendre soin de lui ? Qu'est-ce qui repoussait ainsi les

autres, chez lui?

Il serra les poings et prit une longue inspiration pour

se ressaisir. C'était la vie. Et c'était un tout, à prendre

99
ou à laisser. Mais il ne servait à rien de s'apitoyer sur

son sort

Laissant Elena et son fils pianoter, il quitta lentement la

pièce et sortit dans la cour, côté rue, espérant

parvenir à passer son coup de téléphone.

Il avait au moins un succès à son actif, dans l'existence :

sa compagnie. Il fallait qu'il la sauve. Après des années

de prospérité inouïe, il traversait une période de crise.

Soudain, plus personne ne le rappelait. Si les fonds

nécessaires n'étaient pas débloqués très vite, tout

serait fini. Ce délai pour régler cette affaire de

succession au trône le rendait fou. Perdre sa société,

ce serait perdre son identité. Le patron de Ryder

Productions était la meilleure part de lui-même.

C'était ce qui le définissait. S'il perdait ça... Non, il ne

voulait même pas y penser.

100
Néanmoins, le téléphone refusait toujours de

fonctionner, et il fit nerveusement les cent pas dans la

petite cour avant de ressentir une certaine curiosité à

l'égard de la propriété d'Elena : contournant la

maison, il pénétra dans le jardin arboré sur lequel

donnait le salon.

Il y régnait une atmosphère paisible qui parvint aussitôt

à lui rendre son calme. Une table en fer forgé et deux

chaises assorties étaient disposées sur une terrasse

dallée, entourée de pots de fleurs. Plus loin dans le

jardin, un bâtiment qui avait pu être une grange

semblait avoir été récemment rénové. Ce n'était pas un

garage ; plutôt un lieu d'habitation ou un atelier. Il

fronça les sourcils en le fixant, sans comprendre de

quoi il pouvait s'agir.

101
Puis, haussant les épaules, il retourna vers la maison,

comme lui parvenaient des bribes d'une mélodie de

Pierre et le loup.

Elena leva la tête dès qu'elle l'entendit entrer, et

Adam demeura interdit un court instant. Sur le sofa,

Jeremy dormait. La musique l'avait bercé. La

ravissante jeune femme qui veillait sur son fils dans

cette maison méditerranéenne où flottait un air de

dolce vita était parvenue à le transformer en petit ange,

en lui interprétant de la musique russe...

Cette scène semblait échappée d'un autre âge. Adam

avait l'impression d'avoir ouvert la porte sur un

autre univers...

Très vite, pourtant, il repoussa l'émotion qui venait de

l'étreindre. Il se trouvait peut-être sur une île pleine

de charme, apte à griser la tête des touristes, mais en ce

102
qui le concernait, les nuages menaçants ne s'étaient pas

dissipés. Il devait affronter la réalité, et non se laisser

séduire par cette image fugitive — aussi saisissante

fût-elle.

Dès qu'elle eut achevé le morceau, il déclara :

—Vous avez un don très spécial, avec Jeremy.

Elle se tourna vers lui.

—Il dort, maintenant, n'est-ce pas ?

—Oui, confirma-t-il. Qui aurait pensé qu'il réagirait

ainsi à Prokofiev ?

—Vous connaissez la musique classique, à ce que je

vois, observa-t-elle d'un ton enlevé, comme si cela

lui

faisait plaisir.

Il regrettait de la décevoir, mais il n'allait pas

prétendre être quelqu'un qu'il n'était pas.

103
—Pas vraiment, répondit-il. J'ai reconnu Pierre et le

loup parce que j'ai produit une série pour une chaîne

documentaire. Une version avec des marionnettes.

—O h. . .

Déçue, apparemment, elle l'était. Adam fronça les

sourcils. Qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, qu'il

apprécie ou non la musique classique ? Sa réaction était

touchante, mais également un peu gênante. Aurait-elle

voulu établir un lien entre eux ? Et lui, voulait-il

qu'elle en ait envie ?

Cette femme le déroutait, avec ses contradictions. Il

avait l'habitude de fréquenter des femmes plus

directes, allant droit au but. Soit elles l'attiraient, soit

ce n'était pas le cas. Soit il en prenait une, soit il y

renonçait. Elena Valerio se situait complètement en

dehors de ce jeu.

104
—Vous produisez donc des films pour la télévision ?

demanda-t-elle en se levant et en fermant le couvercle

du

clavier.

—Oui. Et des spectacles pour la scène, aussi. Je possède

une société à Los Angeles.

—Elle hocha la tête et s'approcha du canapé pour

effleurer délicatement le front de Jeremy du revers de

la main. En la regardant faire, Adam se sentit encore

assailli par une émotion indéfinissable.

—Vous jouez admirablement bien, observa-t-il pour

masquer sa gêne.

—Merci.

Elle ne se retranchait pas derrière une fausse modestie,

nota-t-il. Comme tous les vrais artistes, trop rigoureux

pour sombrer dans le caprice et l'hypocrisie. Le fait

105
de savoir qu'elle pouvait se reposer sur son art le

rendait étrangement heureux. Revenant vers le piano,

il en caressa le coffre et se retourna vers elle :

—C'est votre principal talent ?

Elle sourit.

—Oui. Certains diraient même que c'est mon seul

talent.

—Je n'en crois pas un mot, rétorqua-t-il.

Il parlait en toute sincérité. Car elle devait être douée

pour bien d'autres choses.

—Vous donnez des récitals ? reprit-il.

A la fois surprise et flattée par la question, elle sourit

encore. La plupart des gens partaient du principe

qu'étant aveugle, elle ne pouvait exercer en tant que

professionnelle dans aucun domaine. Elle hésita à lui

avouer qu'elle avait été acceptée par la New York

106
School of Music pour un programme de six mois dont

elle espérait tirer le plus grand parti. Mais il n'y avait

pas vraiment de raison d'aborder le sujet. De toute

façon, maintenant, les cours débuteraient dans

quelques jours ; elle n'avait aucun moyen de se rendre

là-bas, et encore moins de gagner sa vie une fois sur

place. C'était un joli rêve, mais cela en resterait là.

— J'enseigne la musique, répondit-elle sobrement.

C'est mon métier.

Il hocha la tête. En se promenant dans la pièce, il était

parvenu à la conclusion qu'elle vivait de peu. Tout était

net et propre, mais la patine de certains meubles, mûrs

pour un repos éternel, indiquait les limites du confort

qu'elle était en mesure de s'offrir.

107
En se retournant vers elle, il s'aperçut qu'il pouvait la

regarder sans avoir besoin de faire semblant de ne

pas s'intéresser à elle.

Or, la regarder était un pur plaisir. Aujourd'hui, elle

portait une robe couleur pêche, et l'étole qu'elle avait

nouée dans ses cheveux était d'un rouge grenade. Il se

demanda comment elle pouvait choisir les couleurs de

ses vêtements. C'était si important, pour les femmes

; il espérait que quelqu'un l'aidait.

Cette robe ample et courte révélait la naissance de sa

poitrine d'une manière qui lui aiguisait les sens. Il

admira encore la courbe gracile de son long cou. Dans

la lumière, sa peau hâlée semblait plus douce que

jamais, et il eut soudain envie de la toucher. Et il savait

qu'elle le tuerait s'il faisait seulement semblant

d'essayer. Pas au sens propre, bien sûr, mais...

108
Cette idée l'amena une nouvelle fois à s'interroger sur

sa vie sentimentale.

—Vous vivez seule, ici ? s'enquit-il en balayant la pièce

du regard, sans parvenir à y déceler un indice de

présence masculine.

Elle acquiesça.

—Pas d'amoureux ? De compagnon ?

Visiblement amusée, elle sourit.

—Pourquoi cette question ?

—Simple curiosité. Cette île a une réputation très

romantique. .. J'espère que vous ne passez pas à côté

de cela.

Elle renversa la tête en arrière et se mit à rire.

—Oh, vous savez, j'ai passé toute ma vie ici. Je suis

assez immunisée contre le romantisme local.

109
—C'est ce que vous dites. Mais votre amant, qu'en

pense-t-il ?

—Mon amant ? Aaah...

Elle poussa un profond soupir et se cambra

sensiblement, comme pour savourer l'image qui se

formait en elle. Adam sentit son sang bouillir dans ses

veines. Il n'avait pas besoin de détails. Et à la vérité, il

espérait qu'elle était entre deux aventures, en ce

moment... Au point mort.

—Mon amant a des bras puissants, souffla-t-elle d'une

voix sirupeuse. Le corps d'un dieu grec et une bouche

irrésistible. Il sait chanter comme un ange, mais pour

personne d'autre que moi.

Soudain, elle trembla, comme si elle s'extirpait d'un

rêve.

110
—Enfin, c'est à cela qu'il ressemblait la dernière fois que

je l'ai imaginé, vers l'âge de quatorze ans, conclut-elle.

Le soulagement qui l'envahit alors lui parut

particulièrement ridicule

—Ah... Alors cet homme n'est pas réel ?

—Oh, si ! Je suis certaine qu'il existe, quelque part.

Il secoua la tête, sans savoir si son humour lui

plaisait davantage qu'il ne l'inquiétait.

—Vous êtes une femme étrange, lâcha-t-il.

Elle pencha la tête de côté.

—Différente de celles auxquelles vous êtes

accoutumé ?

—Infiniment.

—Parfait. Cela vous fera le plus grand bien, de

vous priver un peu de ce que vous considérez

111
comme acquis. Vous parviendrez peut-être à vous

former une image plus juste des femmes en général.

—Jouez-moi quelque chose, demanda-t-il très

doucement,

fasciné par chacun de ses gestes.

Sans répondre, elle se glissa vers le piano et

effleura la surface du clavier de ses doigts fins

avant de s'immobiliser.

—Que voudriez-vous entendre ? demanda-t-elle.

—N'importe quel morceau que vous aimez jouer.

Elle sourit. Une seconde plus tard, la musique

envahissait la pièce, tourbillonnante. Il n'avait

aucune idée de ce que c'était, mais le morceau était

passionné, plein de feu, et faisait naître en lui une foule

d'émotions qui le chaviraient au plus profond de son

âme. Tout son corps répondait, en écho, la musique

112
qui montait crescendo. C'était là un phénomène qu'il

n'avait pas prévu : être transporté de désir, rien qu'i

la vue de cette jeune femme au piano. Car il n'y

avait pas que la musique, qui produisait cet effet ;

l'interprète en était la principale cause.

Il contempla ses épaules qui vibraient au rythme

des mesures, avant que la passion ne cède à la

sérénité et que la mélodie ne se fonde peu à peu au

silence.

Stupéfait, il attendit un instant avant d'émettre un

long sifflement admiratif.

—Eh bien... Qu'est-ce que c'était ? Son cœur battait

encore assez fort.

Elle sourit, haussa les épaules et sembla retrouver

peu à peu ses forces.

113
—Le mouvement d'un concerto de Rachmaninov,

répondit-elle.

—Ah ! Vous avez un faible pour les Russes, non ?

Son rire cristallin anima tout son corps. Fasciné, il

la contempla encore. L'urgent besoin de la prendre

dans ses bras et de la sentir contre lui le saisissait

avec force. C'était plus que du désir, plus qu'une

attirance sexuelle violente... Quoi ? Un instinct

protecteur de mâle ? Il prit une longue inspiration.

D'où lui venaient ces étranges sensations ?

Il avait pourtant l'habitude de côtoyer des femmes.

Et il savait exactement comment analyser ses

réactions. Mais cette fois-ci, c'était différent. La

situation faisait intervenir un ingrédient nouveau, et

il n'était pas certain d'avoir envie de l'examiner de

trop près.

114
—Oui, dit-elle en se relevant. Quand il s'agit de

musique,

j'ai toutes les faiblesses. Puis-je vous servir un verre

Il la suivit dans la cuisine et s'étonna encore de la

précision de ses gestes, quand elle ouvrit un placard

pour en sortir deux verres et qu'elle leur versa une

rasade de citronnade fraîche. La pièce n'était pas très

vaste, mais elle semblait connaître l'emplacement de

chaque objet sur le bout des doigts.

—Vous mémorisez tout ? s'enquit-il avec curiosité.

Mais il avait à peine prononcé ces paroles qu'il

regretta d'avoir ramené la conversation sur sa cécité.

—Je suis désolé, commença-t-il maladroitement, tout

en réalisant qu'il ne faisait qu'empirer les choses.

115
Elle soupira, fit quelques pas vers lui et afficha un

sourire moqueur.

—Clarifions le sujet tout de suite, annonça-t-elle

fermement. Je suis aveugle, Adam. A-V-E-U-G-L-E.

Aveugle ! Allez, dites-le avec moi. Je n'en ai pas honte.

Je ne le nie pas. Tout le monde le sait. Vous pouvez en

parler librement. Cela se voit comme le nez au milieu

de la figure et il serait stupide de faire comme si ce

n'était pas le cas ; les gens qui agissent dans ce sens

compliquent inutilement une situation plutôt simple.

—Vous avez raison, bien sûr, répondit-il en s'amusant

de la manière dont elle remettait à sa place. Il avait

une telle envie de l'embrasser qu'il parvenait

difficilement à rester immobile.

—Savez-vous à quel point vous êtes belle ? demanda-

t-il en toute candeur. Je veux dire... Avez-vous

116
conscience

d'être une femme extrêmement attirante pour... «

Pour les hommes », aurait-il dû dire. Mais il pensait : «

pour moi ». Le silence qu'elle lui opposa ne fit

qu'accroître sa gêne.

— Où est la mère de Jeremy ? demanda-t-elle

enfin.

La question avait le mérite d'être directe, et de lui

rappeler qu'Elena Valerio n'était pas du genre à se

laisser tourner la tête par quelques compliments de la

part d'un homme dont elle ignorait presque tout.

C'était une douche froide, mais il se sentait tenu d'y

répondre par la franchise.

— En ce moment, la femme qui a donné

naissance à mon fils hante tous les castings

d'Hollywood, affirma-t-il non sans amertume. Je ne la

117
considère pas comme la mère de Jeremy, car elle ne

s'est jamais comportée comme telle. Mon fils n'a pas de

mère...

Malgré lui, il sentit sa voix trahir cette blessure profonde

— la culpabilité de n'avoir pas su offrir à l'être le plus

cher à son cœur ce qui lui avait si cruellement manqué

dans sa jeunesse. Une mère, une famille, la chaleur

d'un véritable foyer. Une protection contre l'abandon. Il

en payait très cher les conséquences, puisque le

comportement de Jeremy lui rappelait à chaque

seconde qu'il avait échoué là où il n'en avait pas le

droit.

—En ce moment, poursuivit-il, Melissa est sans doute

très près de voir son nom devenir célèbre dans le

secteur du ménage à domicile. Ou de la presse à

118
scandale... Tout dépend de ce qui se présentera en

premier. Nous ne la voyons jamais.

Stupéfaite, Elena songea qu'elle devait reconsidérer

son jugement sur cet homme à la lumière de cette

information. Si la mère avait abandonné l'enfant et

que le père avait assumé seul son rôle d'éducateur,

elle comprenait mieux la difficulté à laquelle il se

heurtait. Bien des hommes auraient baissé les bras et

considéré que ce n'était pas leur problème en confiant

leur progéniture à une sœur, une mère ou une voisine.

Cependant, mieux valait qu'elle ne lui dévoile rien du

crédit qu'elle reportait à son actif. Il était du genre à

prendre tout le bras quand on lui donnait un doigt, et

elle ne voulait ne pas courir le moindre risque.

—En d'autres termes, vous avez commis une erreur

précisément au

119
moment de bâtir une relation importante, observa-t-

elle, se faisant l'avocat du diable pour lui dissimuler

ses sentiments.

Il sembla hésiter et avala une gorgée de citronnade

avant de répondre :

—Oui, je suppose qu'on peut me le reprocher. Mais

autour de moi, je ne vois pas beaucoup de femmes à

qui faire confiance. Les femmes de ma vie ont toujours

fini par me quitter, d'une manière ou d'une autre.

En tant que femme, Elena pouvait difficilement ne pas

se sentir visée.

—Vous y allez fort, opposa-t-elle. Etes-vous en train

de me dire que vous ne connaissez aucune femme

dotée de sens moral ?

Son cynisme était à la fois cru et naïf.

120
—On peut dire les choses comme ça. C'est humain.

Nous sommes tous animés d'intentions très égoïstes.

J'ai seulement l'impression que les femmes l'admettent

moins facilement. Elles prétendent viser un idéal,

avoir le sens des responsabilités et respecter leurs

engagements, mais

elles n'hésitent pas à tout trahir du jour au lendemain.

On ne peut pas compter sur elles.

Elena soupira.

—Vous avez été blessé, et vous ne ferez plus jamais

confiance à qui que ce soit... J'ai déjà entendu cela.

—Et vous l'entendrez encore, car cela est une réalité,

affirma-t-il en fronçant les sourcils.

Car il était las de parler de lui.

—Et vous ? demanda-t-il en croisant les bras.

—M o i ?

121
—Oui, vous. Vous êtes peut-être une aveugle qui

s'assume,

mais vous avez aussi une vie amoureuse, je suppose.

—Une vie amoureuse...

Elle s'esclaffa.

—Désolée de vous décevoir, reprit-elle. J'évite à l'avance

tout risque de m'y casser les dents. Je ne tombe pas

amoureuse. Ce n'est jamais arrivé, et ça n'arrivera

jamais. Dans ce domaine, je suis immunisée contre

n'importe quelle attaque.

Sur cette tirade, elle prit les verres vides et alla les

déposer dans l'évier.

Adam la contempla silencieusement. Il ne croyait pas

un mot de ce joli discours. Elle devait avoir environ

vingt-cinq ans, et aucune femme — surtout pas une

122
femme d'une telle beauté — ne pouvait éviter d'attirer

les hommes aussi longtemps.

Devait-il en conclure qu'elle était comme les autres et

qu'elle n'hésitait pas à mentir ? A son propre

étonnement, il comprit que quelque chose en lui se

révoltait contre cette idée. Non, il ne voulait pas croire

qu'elle était ainsi. Au contraire, il avait besoin de se

convaincre qu'elle valait beaucoup mieux que cela. Eh

bien ! Il devenait complètement stupide.

Comme elle retournait dans le salon, il la suivit et prit

un tabouret pour s'asseoir près d'elle tandis qu'elle

reprenait sa place devant le piano.

—J'ai jeté un coup d'œil à votre cour et au jardin,

déclara-t-il. C'est très joli.

Elle acquiesça en souriant.

123
—J'aime beaucoup le jardinage, mais vous pouvez

deviner que cela me pose quelques problèmes

pratiques.

J'ai un ami jardinier, qui vient s'occuper des fleurs et de

la

pelouse régulièrement.

Adam fronça les sourcils. Encore un ami ? Celui-ci n'était

certainement pas homosexuel, comme l'auteur des

croquis du carnet... Bon sang, mais qu'est-ce que ça

pouvait lui faire, après tout ?

—Et j'ai remarqué la maison, au fond du jardin, enchaîna-

t-il. A quoi sert-elle?

—Oh, c'est une maison d'amis, expliqua-t-elle. Je

devrais dire une chambre : il n'y a ni salle de bains, ni

cuisine. Ma grand-mère s'était décidée à la faire

rénover il y a trois ans, pour les amis qui passent

124
durant l'été. Quand on vit à Niroli, on a beaucoup de

visiteurs...

—Mais alors, elle est prête ? insista-t-il.

—Prête ? Prête à quoi ?

—A être habitée. J'aimerais m'y installer.

—Quoi ?

Le choc de la surprise la laissa sans voix. Elle se

demandait même si elle avait bien compris.

—Jeremy et moi avons besoin de trouver un

logement,

reprit-il. Votre petite maison d'amis nous

conviendrait

parfaitement !

Elle secoua la tête avec véhémence.

—Non. Oh non, c'est impossible...

125
Tout son être tremblait à cette idée. Son cœur battait à

se rompre, et elle sentait l'adrénaline fuser dans ses

veines. Non, elle ne pourrait pas tolérer la présence

d'Adam Ryder durant son séjour sur l'île. C'était tout

simplement impensable.

—Mais si, c'est possible, intervint-il.

Elle se leva brusquement et alla s'asseoir loin de lui,

dans un fauteuil. Non. Elle ne le supporterait pas.

D'un geste impulsif, elle posa ses deux mains à plat

sur ses genoux, comme pour se protéger.

—Non ! s'exclama-t-elle avec vigueur. Enfin, vous

ne comprenez pas ? C'est impossible.

126
4.

127
Sans quitter son tabouret, Adam la contempla

attentivement. Chaque fois qu'une émotion la gagnait,

elle vibrait de la tête aux pieds. C'était tout son corps

qui réagissait. Comme si ce qu'elle ne pouvait

exprimer par le regard animait chaque parcelle de sa

chair. Cette sensibilité extrême le fascinait ; Elena

était une symphonie pour le cœur, un ballet pour

l'âme. Il aurait pu rester à la regarder durant des

heures. Ou du moins, jusqu'à ce que leur tête-à-tête

devienne plus intense... Car le langage passionné de

ce corps aux formes irrésistibles allait le consumer.

Il ne s'était jamais senti aussi prêt à explorer les

mystères de la communication charnelle. Mais il

savait que cela n'arriverait pas. Derrière sa

forteresse, elle était intouchable.Ces subtilités, dans

les relations humaines, l'intéressaient d'ordinaire fort

128
peu, surtout en ce qui concernait les femmes. Dans

son univers professionnel, non seulement les jolies

femmes étaient légion, mais elles se montraient

rarement farouches avec un homme dans sa

position. Lui-même s'était laissé une ou deux fois

entraîner dans ce jeu et n'en retirait aucune fierté —

bien au contraire.

Mais au premier coup d'œil, il avait su qu'Elena

Valérie n'appartiendrait jamais à un monde si trivial.

Ce n'était pas uniquement parce qu'elle était aveugle ;

elle possédait une pureté, une innocence qu'il n'avait

pas le droit de salir. Elle était taboue. Hors de portée.

Sacrée.

Et pour une fois dans sa vie, il respecterait cela. Il

regrettait seulement de ne pas pouvoir le lui faire

comprendre. Oui, il aurait même voulu qu'elle sache

129
que, dans ce domaine, elle n'avait rien à redouter de

sa part.

—Vous n'accordez pas une seule chance à mon idée,

protesta-t-il en haussant les épaules. Pourtant, ça

pourrait

fonctionner. Pensez-y un instant. Ne laissez pas votre

premier

mouvement vous influencer, et...

—Je n'ai pas besoin de réfléchir pour être certaine que

ça ne marchera pas, coupa-t-elle. Vous... Vous...

Constatant qu'elle ne trouvait pas ses mots, il essaya

de l'aider :

—Je quoi ? Je vous ennuie, d'une manière ou d'une

autre ?

Elle rougit si vite qu'Adam comprit qu'il avait visé

juste.

130
—Bon, très bien, reprit-il. Je promets de faire tous les

efforts nécessaires pour ne plus vous importuner.

Nous

resterons tapis dans la petite maison, aussi discrets

que

des souris. Vous ne vous apercevrez même pas de

notre

présence.

Il savait pourtant que c'était le plus absurde des

arguments, et elle aussi. Elle n'allait même pas se

donner la peine de discuter. Se retournant vers lui,

elle reprit avec plus de tact :

—Faites-vous tout cela uniquement parce que vous

pensez

que l'hôtel va vous expulser après l'affaire du gâteau ?

Je suis sûre que le dédommagement que vous avez

131
offert les a incités à classer le dossier sur-le-champ. Si

vous y retournez et que vous...

—Ce n'est pas ça, intervint-il, soucieux de se montrer

honnête. Enfin, il y a autre chose.

Il hésita. Mais sans doute était-il temps de tout lui

dire. S'il n'était pas trop tard, d'ailleurs...

—Voyez-vous, continua-t-il, je ne vous ai pas tout

raconté...

—Au sujet de votre entretien préalable avec le roi ?

coupa-t-elle, espérant ainsi lui faire comprendre qu'il

ne

pouvait pas loger chez elle. Et alors ? Si vous n'aimez

pas

l'hôtel, pourquoi ne pas vous installer au palais ? Ça

paraîtrait plus logique, pour le futur roi de Niroli !

132
—Comment l'avez-vous appris ? interrogea-t-il avec

curiosité.

—Par Gino.

—Ah, l'homme qui se trouve toujours en deux endroits

en même temps... Quel don d'ubiquité, chez ce Gino !

—Gino est mon meilleur ami, opposa-t-elle d'un ton

farouche. En effet, il en sait davantage sur ce qui se

passe

en ville que la plupart des gens.

—Tant mieux pour lui, répondit froidement Adam. Et

dans ce cas, j'apprécierais que vous ne lui donniez pas

ce

scoop : je suis encore en négociations avec le palais.

Nous

n'en sommes qu'à l'étape des enchères. Je ne veux pas

m'installer là-bas, parce que j'ai besoin de garder mes

133
distances

et de les laisser dans le flou. Il faut qu'ils se demandent

si

je suis réellement intéressé. Vous connaissez le principe

de

la négociation, n'est-ce pas ?

—Vous voulez dire : de la manipulation, n'est-ce pas ?

rétorqua-t-elle en faisant les cent pas sur le tapis

persan.

Il sourit.

D'accord. J'accepte le terme. Mais vous comprendrez

que je ne tienne pas à séjourner là-bas, sous la

surveillance

de bureaucrates qui ne me quitteraient jamais

d'une

semelle !

134
—Alors trouvez un autre hôtel.

—Je ne veux pas d'un hôtel. La presse fourre son nez

partout. Je n'ai vraiment pas besoin de trouver des

paparazzi

sous mes fenêtres à toute heure du jour ou de la nuit. Je

veux

m'installer quelque part où j'aurai la paix et où

personne

ne connaîtra mon nom.

—Adam, c'est une petite île, plaida-t-elle. Vous ne

pouvez pas vous y cacher comme vous le feriez dans

une

métropole.

—Je peux au moins repousser l'inévitable de quelques

jours. Je vous paierai, pour loger ici.

—O h !

135
Les nerfs à vif, elle se remit à faire les cent pas. Elle ne

voulait pas de lui ici. Non, non, et non ! Elle avait

même tout fait pour l'empêcher de venir chez elle. Et

voilà qu'il cherchait à s'installer !

Non, c'était impossible. Il était trop grand, trop

encombrant. Trop envahissant... Jamais elle ne trouverait

le repos, si elle le sentait occuper son espace privé

durant des jours !

Adam sursauta. La porte d'entrée s'était ouverte à

toute volée, et il dévisagea avec étonnement l'homme

à carrure d'athlète qui pénétrait dans le salon. Plutôt

séduisant, il semblait à la fois dur et plein d'énergie.

— Salut ! lança-t-il à Elena. Je passe seulement pour te

faire savoir que Devon et Martha se sont finalement

libérés : ils viendront ce soir.

136
—Ah ! Parfait, répondit-elle distraitement en levant une

main dans la direction d'Adam. Gino, voici Adam

Ryder.

Adam se leva du tabouret, prêt à serrer la main de

l'ami d'Elena, mais l'homme ne semblait guère dans

les mêmes dispositions.

—Oh ! fit-il en toisant Adam d'un regard direct. Que

fait-il ici ?

Elena croisa les mains.

—Je n'en sais rien. Pourquoi ne le lui demandes-tu

pas ?

Adam se fit un plaisir d'apporter la réponse :

—En ce moment, je suis en train d'essayer de convaincre

Elena de me louer sa maison d'amis. Gino réagit par

un froncement de sourcils menaçant.

—Il n'en est pas question ! déclara-t-il.

137
Adam répondit par une expression étonnée.

—Ah non ? s'enquit-il tranquillement.

—Bien sûr que non. Elle ne peut pas vous laisser habiter

chez elle.

Elena écoutait attentivement leur échange et se

mordit la lèvre.

—Non, reprit Gino d'un ton sûr de lui. Elle n'a pas besoin

de vous. Ecoutez, nous savons qui vous êtes.

—Vraiment ?

—Oui. Vous avez des liens avec la famille royale.

—Je ne peux pas le nier, admit Adam. Bien qu'il n'y ait

pas de quoi en tirer une fierté particulière.

—Quoi ? rugit Gino. Notre famille royale n'est pas assez

bien pour vous ?

138
Adam soupira. Cet homme était prêt à saisir

n'importe quel prétexte pour aller à l'affrontement. Il

sourit.

—La situation est compliquée.

—Eh bien, Elena n'a pas besoin de complications dans

sa vie, rétorqua Gino.

—Je n'ai nullement l'intention de compliquer la vie

d'Elena, opposa calmement Adam.

—Vous vous êtes pourtant gardé de lui avouer tout de

suite qui vous étiez, n'est-ce pas ? Vous vouliez

garder le

secret. Cela n'est pas très franc

Elena s'avança au centre de la pièce et s'interposa

entre les deux hommes, avant de se tourner vers Gino

139
—Gino, ça suffit. C'est à moi qu'il revient de prendre

cette décision, pas à toi.

—Elena, tu pourrais admettre de temps en temps que

tu peux avoir besoin d'aide ! répliqua son ami.

A ces mots, elle sentit la colère la gagner.

—Gino !

Il prit ses mains dans les siennes et se rapprocha

doucement.

—Ecoute, je sais que tu viens de perdre une substantielle

partie de tes revenus et que tu cherches

désespérément un

moyen d'en trouver de nouveaux. Surtout que tu dois

réunir

la somme nécessaire à ton séjour à New York.

—En effet, reprit-elle. Alors tu pourrais essayer de

comprendre.

140
—Mais, ma belle, ce n'est pas la solution, plaida-t-il.

J'ai trouvé un meilleur moyen. Je vais vendre une de

mes

toiles. Laisse-moi seulement un peu de temps.

Les bras croisés, Adam s'était rassis sur son tabouret et

attendait que cet échange prenne fin. Les efforts de

Gino pour amener la jeune femme à adopter son plan

le faisaient sourire. Il avait pu constater par lui-même

qu'Elena Valerio appréciait peu qu'on se mêle de ses

affaires. Tout cela était très bon pour lui. Mieux valait

qu'il se taise et qu'il laisse ce Gino se desservir en

abattant toutes ses cartes. En tant que professionnel de

la négociation, il savait que la situation tournerait ainsi

en sa faveur.

141
—Ecoute-moi, Elena, insista Gino. Il faut que tu sois

raisonnable. Ce n'est pas possible : tu ne peux pas

faire ça !

Elena demeurait très droite et affichait une

expression rebelle.

—C'est à moi que revient cette décision, répéta-t-elle.

Gino laissa échapper un soupir d'exaspération et

retourna vers la porte.

—Je n'ai pas le temps de discuter, déclara-t-il, visiblement

très contrarié. Je dois aller au spa. J'ai promis à

Natalia de l'aider à redécorer certaines salles

d'exercice qu'elle a entièrement réaménagées.

Lançant un regard noir à Adam, il conclut d'un

ton menaçant :

—Je reviendrai régler tout ça plus tard. Avec vous,

aussi, monsieur !

142
Un instant plus tard, la porte claquait derrière lui.

Adam se retourna vers Elena pour lui sourire. Elle ne

le voyait pas, mais elle pouvait certainement le déceler

au son de sa voix.

—Quand il parle de régler tout ça avec moi plus tard,

que veut-il dire, exactement ? Elle haussa vivement les

épaules.

—Oh, ne faites pas attention. Gino a un goût immodéré

pour le drame. Mais la plupart du temps, ce ne sont

que des paroles en l'air.

Satisfait, Adam réfléchit. Il n'avait pas peur de Gino

et avait battu des hommes plus impressionnants que

lui, autrefois. Mais ce détail devait accroître le

ressentiment d'Elena à l'égard de son ami — et, par

voie de conséquence, ses chances à lui de parvenir à

ses fins.

143
Or, les informations capitales qui venaient d'être mises à

jour ne lui avaient pas échappé. Elena avait besoin

d'argent. Vite. Il connaissait cette situation, bien que la

sienne ne soit pas vraiment comparable. Car, à cette

échelle, il était encore en mesure de lui offrir ce

qu'elle espérait.

Il dut se retenir de lui promettre tout ce qu'elle

voudrait dès qu'il serait roi. Non, il fallait jouer plus

fin. Et s'il se débrouillait bien, il parviendrait à la faire

céder.

—Combien ?

Elle cessa d'arpenter le centre du salon et inclina la

tête.

—Combien quoi ?

—Combien souhaitez-vous obtenir pour la location de

la maison d'amis ? C'est ce que j'essayais d'évaluer...

144
Il lança un chiffre qui la fit sursauter.

—C'est deux fois ce que je paye au Ritz, précisa-t-il.

—Pour ce studio ridicule ? s'écria-t-elle.

Il haussa les épaules.

—Eh bien, il faudrait aussi que j'aie accès à la maison

principale, s'il n'y a pas de salle de bains là-bas. Et

surtout...

Il prit un ton tragique.

—Surtout s'il n'y a pas de cuisine.

Elle secoua la tête et croisa les mains. Puis, un sourire

se dessina au coin de ses lèvres.

—Vous rêvez d'une cuisine ?

—C'est pratique, pour les petites faims de minuit,

acquiesça-t-il.

Elle songea encore au chiffre qu'il avait avancé. S'il restait

assez longtemps, elle aurait de quoi payer son billet

145
d'avion. Ses épaules se détendirent un peu. Seigneur...

Récemment encore, elle s'était convaincue d'être une

personne rationnelle s'appuyant sur ses principes.

Une incorruptible. Et maintenant, elle était en train de

se transformer en rêveuse avide et écervelée. Serait-elle

folle de rage contre elle-même, demain matin ?

—Vous êtes vraiment le serpent dans le jardin, n'est-ce

pas ? lâcha-t-elle.

—De quoi parlez-vous ?

—De la tentation. Vous me tendez une belle pomme

rouge et juteuse à souhait.

La comparaison n'était guère flatteuse, mais il devait

reconnaître qu'elle avait raison.

—Mais euh... En quoi la couleur de la pomme aurait-elle

la moindre importance pour vous ?

146
—Oh, il y a une différence, croyez-moi. Je peux très bien

la sentir. Un fruit mûr et gorgé de sucre. Vais-je baisser

les

armes pour y croquer ?

Il se tortilla sur son siège, mal à l'aise. La manière dont

elle prononçait ces mots était si... si sexy.

—Naturellement, cette somme est tentante, ajouta-

t-elle.

Il haussa les épaules.

—Oui. C'est l'argent qui fait tourner le monde.

Il n'en fallut pas davantage pour qu'elle se redresse :

—Peut-être. Mais l'argent ne me fait pas tourner la tête !

Du moins, pas si facilement.

—Les motivations sont différentes pour chacun,

observa-t-il. Vous pourriez le faire par compassion ?

Ou par amitié ?

147
—Vous n'êtes pas mon ami, répondit-elle plus bas. Je

vous connais à peine.

Il sourit, amusé.

—Oh, ne vous inquiétez pas : je gagne à être

connu.

M'essayer, c'est m'adopter.

Elle poussa un profond soupir, et il se reprocha de

se comporter avec tant de légèreté. Elle méritait

mieux.

—Ecoutez, Elena, reprit-il d'une voix plus grave.

C'est

vous qui dicterez les règles et je vous promets de m'y

plier.

C'est un engagement clair.

Elle hocha doucement la tête.

148
J'y réfléchis, admit-elle. Mais je dois poser une

condition.

—Je vous écoute.

Elle prit une longue inspiration et sembla encore

hésiter avant de souffler —Avant, il faut que je vous

voie.

Il resta comme pétrifié. Une sorte de courant d'air

lui chatouillait la nuque.

—Je ne comprends pas.

—Avant tout, il faut que je vous voie, répéta-t-elle.

Tant que ce ne sera pas fait, je ne vous connaîtrai pas

suffisamment pour savoir si oui ou non, je peux

vous laisser vous installer ici.

Elle fit quelques pas dans sa direction et lui désigna

son tabouret de piano.

—Asseyez-vous ici, ordonna-t-elle.

149
—Pour quoi faire ? demanda-t-il avec appréhension.

—Asseyez-vous et je vais vous montrer.

Il n'en avait pas du tout envie.

—Vous allez me toucher le visage ? s'inquiéta-t-il.

Parce que je ne pense pas que ça vous aide. Je veux

dire...

—Asseyez-vous.

Il baissa les yeux sur sa montre avant de lancer un

regard vers son fils allongé sur le canapé, à l'autre

bout de la pièce. Jeremy dormait profondément.

—Ecoutez, il faut que je sois au palais dans un peu

plus

d'une heure, et...

—Cela ne prendra qu'un instant. Asseyez-vous.

150
Il la dévisagea longuement et hésita encore. Mais

elle n'avait pas l'intention de renoncer. Elle était

sérieuse. Il ne pourrait pas se dérober.

Vaincu, il s'assit. Quand elle s'approcha de lui, il sentit

sa gorge devenir très sèche. Il ne s'était pas senti aussi

nerveux depuis... Depuis la nuit où Melissa avait

accouché du bébé. Mais il ne voulait pas y penser,

Raide comme un piquet, il regarda droit devant lui

tandis qu'elle restait immobile. Il avait la nette

impression qu'elle cherchait à capter quelque

chose... Son odeur, son champ magnétique ou Dieu

sait quelle aura. Difficile à dire. Mais il se sentait de

plus en plus idiot, à mesure que les secondes

s'égrenaient comme des siècles et que son cœur

tambourinait lourdement. Si ce petit jeu s'éternisait,

151
il serait trempé de sueur et elle poserait les mains

sur un front dégoulinant.

Charmant.

Car elle allait le toucher. Il en aurait mis sa main au

feu. L'attente devenait intolérable, mais elle ne

bougeait pas...

Quand ses doigts se posèrent sur ses cheveux,

dessinant à peine le contour de son crâne, il crut

qu'un papillon venait de s'y poser. Elle semblait

encore chercher à deviner quelque chose, plutôt que

de se lancer dans une véritable exploration tactile. Il

ferma les yeux et écouta les pulsations de son cœur.

Ce n'était pas si pénible. Il pouvait s'y faire.

Finalement, cela devenait agréable. Même si ses

doigts glissaient plus profondément au creux de sa

chevelure.

152
Certains massages du cuir chevelu lui avaient procuré

ces sensations. Jusqu'ici, ça allait.

Lorsqu'elle s'agenouilla devant lui pour s'approcher

plus près, il rouvrit les yeux et la découvrit entre ses

cuisses, levant les mains vers son visage.

Et soudain, un flux de sensations le fit vibrer de tout

son être. Ses mains graciles passèrent sur son front,

effleurant ensuite la ligne de ses sourcils, révélant ses

petites rides au coin des yeux, s'attardant sur le plat

des pommettes, puis sur le creux des joues. La

délicatesse de cette caresse était à devenir fou. Une

chaleur insupportable et très localisée le torturait... Il

savait ce que c'était : la poitrine d'Elena. D'un

imperceptible battement de paupières, sans bouger, il

savoura la vue plongeante sur son décolleté tandis

qu'elle effleurait involontairement ses cuisses et restait

153
calée très près de la zone la plus sensible de son

intimité. Une onde de désir brûlant le traversait, et

l'idée qu'elle s'en aperçoive le terrifiait.

Ses propres muscles devenaient incontrôlables. Il se

sentait gauche, comme autrefois, et il aurait payé très

cher pour qu'elle n'en sache rien. Retenant son souffle, il

se récita mentalement la liste des présidents américains

— quelque chose de neutre, n'importe quoi ! — avant

de se concentrer sur les techniques de montage de ses

films pour enfants. Mais rien ne marchait. Elle allait

découvrir son émotion et en être dégoûtée. Or, il ne

voulait surtout pas qu'elle s'imagine qu'il nourrissait

des intentions irrespectueuses à son égard. Elle était

si innocente, si pure...

— J'ai presque terminé, murmura-t-elle. Encore un

instant...

154
Ses mains fines s'agitèrent autour de ses oreilles et

glissèrent sous sa mâchoire. Il émit un son étranglé,

mais elle n'y accorda pas d'attention. Se redressant

doucement, elle s'approcha encore pour passer une

main derrière sa nuque. Bon sang, sa poitrine était si

près... S'il bougeait d'un millimètre, son téton droit

allait s'écraser sur ses lèvres ! Le coton léger de sa robe

semblait invisible, maintenant. Il distinguait

parfaitement ce téton. Rosé. Ravissant. Invitant. Il lui

suffisait d'entrouvrir la bouche pour...

Oh, il allait exploser ! La tension de son corps au niveau

de son entrejambe se faisait douloureuse. A l'instant où

elle traça le contour de ses lèvres du bout des doigts, il

pria pour que la terre s'ouvre sous lui.

C'était fini.

155
—Voilà, lança-t-elle d'un ton presque détaché. Alors,

c'était si atroce ?

Il se racla la gorge.

—Hum, euh, non... Non, pas du tout, parvint-il à

articuler en relevant les yeux vers elle.

Comment une jeune femme aveugle pouvait-elle

accomplir cette révolution à elle toute seule ? Il ne

serait plus jamais le même, désormais.

Elle s'assit sur le tabouret près de lui tandis qu'il

portait discrètement une main à son cœur, espérant

retrouver un jour un rythme cardiaque normal.

—Vous êtes un homme très séduisant, n'est-ce pas ?

s'enquit-elle ingénument.

Il déglutit avec peine et tâcha de rassembler ses

esprits.

—Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

156
—La régularité de vos traits, répondit-elle en souriant.

Et votre attitude provocante. Mais cela n'a pas

vraiment d'importance, car je ne peux pas vous voir

comme les autres le font. Ce qui m'importe, c'est la

beauté de votre caractère. Dites-m'en quelques mots,

Adam. Qu'est-ce qui spécifie votre caractère ? Quel

genre de personne êtes-vous ?

Cette question était exactement la douche écossaise

dont il avait besoin. L'introspection ne figurait pas

parmi ses activités favorites. Il avait plutôt tendance à

l'éviter ; peut-être parce qu'il redoutait de faire de

désagréables découvertes.

— Mon caractère est un peu complexe, lâcha-t-il

évasivement. Mais je peux vous promettre ceci : je ne

ferai rien qui puisse vous heurter durant mon séjour

ici. Je le jure.

157
Elena demeura silencieuse, pesant le pour et le contre.

Elle savait de quel côté elle penchait, mais voulait

prendre son temps. Cet homme entendait devenir le roi

de Niroli. Il se plaçait ainsi en dehors de son cercle. Il

était aussi l'un des individus les plus cyniques qu'elle

eût jamais rencontré. Ce qui l'éloignait d'elle davantage

encore. Toutefois, il l'attirait dangereusement. Et, bien

sûr, cette attirance n'avait pas lieu d'être. Tous les

ingrédients du désastre étaient donc réunis. Ce qui

signifiait qu'elle devait rejeter son offre, le renvoyer à

ses affaires et ne plus jamais le voir. Protéger sa

fameuse « immunité » à l'amour. C'était évident.

Sauf que... C'était la nouvelle Elena, qui se trouvait

face à cette situation. Une femme qui venait de

s'éveiller d'un long sommeil et s'apprêtait à se jeter

dans le monde à corps perdu, à renoncer à sa petite vie

158
douillette mais sans surprise dans un village de Niroli

pour s'aventurer dans l'une des plus grandes

métropoles du monde...

La formation musicale durait, en principe, six mois. Le

diplôme final ouvrait de nombreuses portes. Tout

pouvait arriver. Si elle trouvait un travail là-bas, si elle

aimait la fièvre de cette grande ville, si elle parvenait à

réaliser ses ambitions... Malgré tous ces « si », elle

avait conscience de se trouver face à une opportunité

unique, qu'elle voulait saisir à tout prix.

Adam Ryder avait besoin d'un lieu où séjourner, et

elle avait besoin d'argent. Cela aussi, c'était évident.

Il intervint, la mettant au pied du mur :

—Alors ? Ai-je réussi le test ? Allez-vous me louer

cette chambre ?

Elle hocha positivement la tête.

159
—Oui, Adam. Je vais vous la louer.

***

L'installation ne prit pas beaucoup de temps. Une

fois le marché conclu, Adam utilisa le téléphone

d'Elena pour appeler l'hôtel, et ses affaires lui furent

rapidement apportées. Il transféra Jeremy du canapé

au second lit jumeau de la maison d'amis et partit très

vite pour le palais.

Dès qu'elle fut seule, la jeune femme s'installa dans un

fauteuil et réfléchit à ce qu'elle avait fait, et à la

manière dont elle allait se sortir de cette expérience.

Elle aurait eu d'innombrables raisons de ne pas

finaliser la transaction. Mais au moment de réaliser les

possibles conséquences de son geste, il était trop tard.

Son cœur se remit à battre sur un rythme affolé. Voilà,

160
elle recommençait à jouer avec le feu. Avait-elle perdu

la tête ? Ce matin, elle avait tout fait pour ne pas entrer

en contact avec un homme avec lequel elle allait

maintenant partager son quotidien, ou presque.

Gino serait fou de rage. « Tu n'es pas comme les autres,

s'époumonerait-il. Tu ne peux pas prendre de tels

risques avec un parfait inconnu ! »

II y avait des années que Gino était son meilleur ami.

Mais ces derniers temps, elle prenait conscience que la

protection qu'il lui offrait était pesante. Il se montrait

parfois un peu trop paternaliste. Tel qu'elle le

connaissait, il proposerait de venir dormir dans le salon

durant le séjour d'Adam. Mieux valait qu'elle prépare

tout de suite la parade. Elle ne voulait pas qu'il

s'installe ici et ne voulait même pas essayer de

comprendre pourquoi.

161
Néanmoins, il avait raison. Elle avait besoin d'être

protégée... contre elle-même.

Cette pensée l'amusa : elle n'était tout de même pas

folle à lier. Seulement très intriguée par cet Adam

Ryder. En lui déclarant qu'elle n'avait jamais été

amoureuse, elle ne lui avait dit que la stricte vérité.

Petite fille, elle avait conçu les mêmes rêves que toutes

les enfants de son âge, tout en conservant dans un

coin de sa tête la conscience de sa différence.

Sa mère et sa grand-mère lui avaient d'ailleurs

toujours inculqué l'idée qu'elle était, en effet,

différente, mais pas dans un sens négatif : elles lui

répétaient qu'elle était spéciale, et non bizarre ou

inférieure. Et elle avait découvert très tôt son talent

musical. Un atavisme familial. Sa grand-mère avait

été soliste pour le Chœur National de Niroli, et sa

162
mère avait exercé en tant que documentaliste à la

Société de Musique Nationale jusqu'à sa mort. Elena

avait toujours soupçonné que la musique serait un

jour toute sa vie.

C'était dans cette passion qu'elle avait puisé la force

de fuir les relations amoureuses durant toutes ces

années. Quand sa grand-mère insistait pour qu'elle

sorte avec l'un des nombreux jeunes garçons du

village, elle riait toujours en secouant la tête pour

affirmer : « L'homme qui m'est destiné est et restera

unique. Je le reconnaîtrai au son de sa voix. »

Etait-ce un fantasme d'une naïveté pathétique, ou bien

un prétexte pour ne pas affronter ce qui l'effrayait ? En

se retournant sur son passé, elle avait l'impression

d'avoir été une jeune fille bien candide.

163
En tout cas, elle avait détesté la voix d'Adam à la

seconde où elle l'avait entendue. Une voix

condescendante, arrogante... Elle n'avait pas aimé non

plus la manière dont il parlait de son fils. Maintenant

qu'elle le connaissait un peu mieux, elle avait révisé son

jugement. Néanmoins, il n'avait rien de l'homme dont

elle rêvait.

Il parvenait tout de même à faire naître en elle des

émotions insoupçonnées. Et violentes. Quand elle

avait « regardé » son visage, elle avait ressenti

quelque chose d'étrange, d'indéfinissable. Elle avait eu

envie de continuer à le caresser !

Elle désirait aussi sentir ses mains sur elle. C'était là que

résidait le plus grand danger, à éviter à tout prix. Il

faudrait qu'elle demeure extrêmement vigilante sur ce

point.

164
Sans compter qu'elle avait de sérieux doutes quant au

projet qui l'amenait à Niroli. Elle adorait l'île qui lui

avait donné naissance, et l'île méritait un bon roi. De

préférence, un roi qui l'aime aussi. Or, Adam ne

semblait guère correspondre au profil.

Son attitude était pour le moins inquiétante. Lors de

leur première rencontre, quand elle l'avait entendu

lancer quelques commentaires railleurs sur l'île, elle

avait attribué ses remarques à son cynisme.

Mais ce qu'il avait dit juste avant de partir pour le

palais lui avait fait une impression étrange.

En fait, sur l'instant, ce discours l'avait tout

simplement laissée sans voix. Pensait-il vraiment ce

qu'il avait dit ?

Et si c'était le cas, comment pouvait-elle passer outre

son attitude ?

165
Décidément, cet Adam Ryder la précipitait dans

l'inconnu bien plus vite qu'elle n'avait pensé le faire

elle-même en partant pour New York...

5.

Elena et Adam se trouvaient alors dans la maison

d'amis. Il cherchait une cravate dans sa valise.

—C'est un accessoire assez inhabituel, à Niroli, s'était

amusée Elena.

—Je sais, avait-il admis en riant avec elle, avant d'aller se

poster devant le miroir pour la nouer. Mais on m'a


166
demandé

d'en porter une, et jusqu'à ce que je tienne la couronne

entre

mes mains, je préfère obéir comme un bon petit

soldat.

—Oui, cela paraît en effet plus sage, avait -elle

murmuré.

—Surtout que j'espère rencontrer le vieux demain,

avait-il ajouté.

—Le vieux ? avait-elle répété, horrifiée. Etes-vous en

train de parler du roi ? Votre grand-père ?

—Exactement.

Troublée par cette manière grossière de faire

référence au souverain, elle avait froncé les sourcils.

167
—Vous ne pensez pas devoir manifester un peu

plus

de respect ?

—A qui ? avait-il rétorqué d'un ton amer. A

l'homme qui a banni ma mère de son royaume pour

être certain de ne jamais devoir me reconnaître ? A

celui qui vient de réaliser qu'il a peut-être besoin de

moi, finalement, et qui me convoque comme si j'étais

un sportif à entraîner ? C'est à cet homme-là, que je

dois du respect ?

—Oui. Si vous ne pouvez pas respecter l'homme, il

faut au moins respecter sa position. Il s'agit de notre

roi, tout de même !

—Plus pour très longtemps, avait-il maugréé. Si je

vous

suis, vous demanderez ensuite aux gens de me

168
respecter,

moi ?

—Bien sûr.

Il s'était mis à rire.

—Vous êtes charmante, Elena... Mais vous avez tort.

C'était sur ces mots qu'il avait pris congé pour se

rendre au palais royal.

Déstabilisée par cette conversation dont il ressortait

tout de même que la mère d'Adam avait été bien mal

traitée par Giorgio, Elena avait décidé d'appeler

Susan Nablus, une vieille amie de sa mère enseignant

à l'université et experte de l'histoire Nirolienne. Si

quelqu'un pouvait éclairer sur les circonstances de la

conception d'Adam, c'était bien elle.

169
Ravie d'avoir de ses nouvelles, Susan s'était prêtée au

jeu avec bonne humeur et avait répondu à toutes les

questions d'Elena.

—Adam Ryder, dis-tu. Oui, j'ai entendu dire que le

palais envisageait de se tourner vers lui, après avoir

échoué

auprès de tous les descendants directs...

—C'est le fils d'Antonio, avait observé Elena. Il me

semble difficile de faire plus direct.

—C'est vrai, ma chérie, mais il n'en demeure pas

moins

un membre illégitime de la famille royale, ne l'oublie

pas.

Et sa mère n'a aucun titre.

170
—Oui, je suppose que c'est un point solide, avait

concédé

Elena.

—Je ne connais pas Adam, mais j'ai rencontré sa mère,

à l'époque où elle était ici, avait poursuivi Susan. Mon

Dieu,

c'était il y a déjà plus de trente ans, tu te rends

compte ?

Elle s'appelait Stéphanie. C'était une vraie beauté.

Une de

ces jeunes femmes au profil racé qui deviennent

facilement

top models durant quelques années, font la

couverture de

tous les magazines et disparaissent aussi vite. Il m'a

semblé

171
qu'elle était du genre à passer d'un homme à un

autre, en

toute insouciance. Elle était venue à Niroli pour une

session

de photos. C'était deux ans après l'affreux

kidnapping de

l'un des princes jumeaux. Avant ce drame, Antonio

était

réputé incarner le mari exemplaire. Mais je suppose

que

perdre l'un de ses enfants peut vous changer du

tout au

tout. En tout cas, le prince Antonio a eu le coup de

foudre

pour Stéphanie et a rapidement oublié ses

obligations.

172
Après qu'on lui eut arraché un bébé, la pauvre

princesse

Francesca a dû supporter l'infidélité de son époux. Je

crois

que cette liaison a été terrible, pour elle. L'affaire a

été

très médiatisée. Heureusement, ça n'a pas duré. Du

jour

au lendemain, Stéphanie a disparu et le prince a

repris ses

responsabilités pour de bon, comme si rien n'était

arrivé.

Francesca et lui ont conçu deux autres enfants, et ont

paru

très heureux durant les années qui suivirent. C'est

seule

173
ment plus tard que nous avons appris la vérité :

Stéphanie

avait été bannie de l'île par le roi, lorsqu'il avait su

qu'elle

était enceinte.

—Ah ! Elle a donc bien été chassé e par le roi

Giorgio...

—Oh, oui. Avec interdiction de revenir sur l'île. Je

suppose qu'ils lui ont offert une belle somme d'argent

pour la tenir tranquille.

—De l'argent..., avait murmuré Elena.

Un thème récurrent, dans la famille Ryder. Cette

pensée lui avait désagréablement noué l'estomac.

Et le malaise ne l'avait pas quittée, songea-t-elle

tandis qu'elle préparait la réception du soir.

174
Jeremy s'était réveillé. Après avoir joué avec Fabio

dans le jardin, il était venu l'aider à composer les

canapés dans la cuisine, tout en cherchant habilement

à la convaincre de lui donner d'autres leçons de piano.

Elena souriait. Il tenait davantage de son père que ce

dernier ne le croyait.

Adam serait certainement retenu au palais jusque

tard dans la soirée. De toute façon, il n'avait guère

manifesté d'enthousiasme lorsqu'elle avait évoqué ce

dîner :

—J'ai invité des amis, ce soir, avait-elle annoncé. Alors

quand vous reviendrez...

—Ne vous inquiétez pas, je ne viendrai pas vous

importuner, avait-il coupé.

Au contraire, elle avait souhaité le convier à sa soirée.

Elle s'était tue.

175
—Si vous voulez bien éviter de révéler ma présence à

vos convives, je vous en serai reconnaissant, avait-il

ajouté. Gino sera là ?

—Bien sûr.

Il avait souri.

—Dans ce cas, je suis cuit. Tant pis. J'avais espéré tenir

les hyènes au loin quelques jours, mais il n'y a

certainement pas moyen de ligoter Gino et de

l'enfermer dans votre cave...

Elena avait secoué la tête :

— Non, en effet. Et je n'ai jamais vu un homme aussi

sûr d'occuper le centre de l'univers...

Elle devait cependant reconnaître qu'à Niroli, il était

l'homme du moment. Et il était chez elle. En un

sens, c'était excitant.

176
***

Il était tard quand Adam revint du palais. Il avait

pris un taxi et s'était arrêté au centre-ville de Monte

Speziare, pour marcher jusqu'au domicile d'Elena.

Des bribes de conversations et les rires des convives

résonnaient jusque sous le porche, et il se rendit

directement à la maison d'amis pour embrasser

Jeremy, le mettre au lit et lui raconter une histoire

avant qu'il ne s'endorme. Il semblait exténué, malgré

sa longue sieste de l'après-midi. Le décalage horaire

n'était pas seul en cause. Rencontrer les amis d'Elena

et jouer avec le chien avaient épuisé son énergie.

Adam contempla longuement le visage serein de son

fils endormi. Il avait l'air d'un ange. Son cœur débordait

d'amour paternel. Si seulement il parvenait à faire la

paix avec cet enfant ! Elena était plus douée que lui.

177
Pas seulement dans ce domaine, d'ailleurs. Elle l'avait

convaincu de relire attentivement la notice de son

téléphone, et il avait enfin trouvé le moyen

de passer des coups de fil aux Etats-Unis.

Retournant dans la cour, il appela son partenaire.

Malheureusement, Zeb n'avait que de mauvaises

nouvelles à lui transmettre. Images Celluloïd, la firme

qui tentait de racheter Ryder Productions, avait

encore progressé dans l'opération. S'il ne trouvait

pas des fonds en urgence, il perdrait sa société. Il

fallait absolument qu'il signe avec le palais.

En rangeant l'appareil dans sa poche, il tenta

d'ignorer le grand vide qui s'était creusé en lui. Un

sentiment d'échec et de vacuité. Ce rendez-vous au

palais n'avait pas tenu ses promesses. Plus Adam

fréquentait ces gens, et plus il se demandait s'il

178
pourrait conclure les négociations en temps voulu.

Les obstacles se levaient peu à peu. Les conseillers lui

avaient dressé un tableau idyllique de la vie de

monarque, mais il voyait clair dans leur jeu, et ne se

fiait pas à ces images d'Epinal. Comment allait-il

faire pour diriger sa compagnie depuis Niroli ? Bah, il

envisagerait cette question plus tard. Pour le moment,

il lui fallait l'argent.

Les rires des convives lui parvinrent plus

distinctement, mais il alla s'enfoncer dans le jardin,

peu désireux d'avoir à expliquer aux amis d'Elena

qui il était et pourquoi il était installé dans la maison

d'amis. Il fallait pourtant bien qu'elle ait justifié la

présence de Jeremy. Mais il ne voulait pas compliquer

la situation.

179
Pourtant, il avait envie de la voir. Et soudain, elle

apparut derrière la baie vitrée, dans le salon. Elle

avait tout d'un ange. Son cœur se mit à battre à

coups redoublés, et il s'approcha. Elle avait fini par

ôter ses lunettes noires. Ses grands yeux noisette

brillaient d'éclats dorés. Ses cheveux détachés

dansaient sur ses épaules nues. Elle portait une

spectaculaire robe d'été à bustier, sans bretelles, qui

soulignait sa taille fine tout en révélant la rondeur de sa

poitrine. Le désir qui étreignit Adam fut si puissant

qu'il en sentit la douleur, comme un peu plus tôt dans

l'après-midi. C'était ridicule ! Il fallait arrêter ça tout

de suite !

Mais il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Elle

déambulait dans le salon avec une grâce insensée, et

sa beauté semblait décuplée.

180
Et puis, elle était si courageuse... Son extrême

sensibilité n'en était que plus touchante, au regard des

épreuves qu'elle avait traversées. Tous les matins, elle

se levait pour affronter une nouvelle bataille. Sans se

laisser abattre. Et en conservant cette aisance, cette

douceur... Pourquoi n'y parvenait-il pas, lui ? En

prenant exemple sur elle, il pouvait devenir un homme

meilleur. C'était aussi quelque chose qui le troublait,

quand il la regardait. Et il ne pouvait détacher son

regard de la sublime Elena Valerio.

Natalia Carini, l'une des amies d'Elena, l'aidait à

ranger après la réception. La plupart des invités avaient

pris congé, mais les plus proches amis de la jeune

femme étaient encore ici, à discuter un verre à la

main.

181
Ils venaient de rire à une plaisanterie de Natalia,

mais le sourire de celle-ci s'évanouit soudain, alors

qu'elle se trouvait devant la baie vitrée.

—Elena... Je vois un homme se promener dans ton

jardin, dit-elle.

Elena fronça les sourcils.

—Non ! A quoi ressemble-t-il ? demanda-t-elle en

s'efforçant de ne pas trahir son amusement.

—Eh bien... Il est grand. Séduisant.

Elle se mit à pouffer.

—Et il vient de me faire un signe, ajouta-t-elle.

—Ah, répondit Elena en souriant, comme un

frisson d'excitation la parcourait.

Jugeant inutile de faire durer plus longtemps le

suspense, elle enchaîna

—C'est certainement le père de Jeremy.

182
—Je vois, souffla Natalia en s'approchant de la

fenêtre pour mieux le discerner. Il semble bien seul,

dehors, tu ne trouves pas ?

Elena approuva d'un hochement de tête.

—Je vais voir s'il a besoin de quelque chose.

Natalia afficha une mine faussement choquée.

—Je ne suis pas sûre d'approuver tes rencontres

nocturnes

avec cet homme étrange errant dans le jardin.

—Il est étrange, admit Elena en riant. Mais je sais

comment le prendre, ne t'inquiète pas.

Lisa et Ted Barone habitaient ce quartier de Monte

Speziare depuis des années, et connaissaient donc

Elena depuis fort longtemps. Aussi Lisa se tourna-t-

elle vers son mari pour demander d'un ton malicieux

183
—Serait-ce la fin du mystère ? On dirait qu'il y a un

homme dans la vie d'Elena.

Sur le point de sortir, Fabio auprès d'elle, Elena se

retourna pour protester :

—Non, non ! Il n'y a pas d'homme dans ma vie.

—Ah bon ? Et qu'est-ce que c'est, alors ? Une girafe ?

Un léopard ? railla Lisa.

Toujours postée devant la baie vitrée, Natalia secoua

la tête et lança d'un petit air triste :

—A mon avis, c'est bien un homme.

Elena ne put se retenir de rire avec eux. Ses amis la

taquinaient, mais n'en

aurait-elle pas fait autant, à leur place ?

—Oui, c'est un homme, c'est indéniable, admit-elle

enfin.

Mais il n'est pas dans ma vie. Pas dans le cadre intime

184
que

vous suggérez, en tout cas.

—Allez, fais-le entrer, plaida Natalia. Laisse-nous en

juger par nous-mêmes.

Elena s'exécuta et traversa le jardin. La nuit était

tiède.

—Adam ? appela-t-elle.

—Je suis là, répondit-il en venant vers elle.

Il s'agenouilla pour caresser la tête de Fabio, et

accepta volontiers sa proposition de rencontrer ses

amis. Avant de rentrer, ils convinrent d'un plan

pour protéger son identité :

—Il vaut mieux ne pas utiliser votre vrai nom, qui a

déjà été imprimé dans tous les journaux, fit-elle

observer.

Alors, voyons... Vous allez vous appeler Rex.

185
—Rex ? protesta-t-il en grimaçant. Mais c'est un nom

de chien !

—Et de roi, lui rappela-t-elle en souriant. Mais il vous

faut aussi un patronyme qui sonne juste, au cas où on

vous

interroge. Hollywood ?

—Rex Hollywood ? C'est le nom le plus stupide que

j'aie entendu, Elena, et vos amis ne marcheront pas. Si

vous

vouliez me remettre à ma place, c'est réussi. Mais pour

être

précis, ma société est basée à Burbank.

—Très bien, alors vous serez Rex Burbank, répliqua-

t-elle, satisfaite de l'avoir agacé.

186
Ainsi présenta-t-elle Rex Burbank à ses amis. Il

bavarda aimablement avec chacun d'eux, à

l'exception de Gino.

Celui-ci lui serra pourtant la main, mais s'éloigna

sur-le-champ, malgré le coup de coude qu'Elena lui

décocha discrètement. Visiblement gagné par la

culpabilité, il revint vers Adam et lança devant le

groupe :

—Eh bien, Rex, comment trouvez-vous notre petite

île?

Ses efforts pour adopter un ton aimable étaient si

excessifs qu'Elena manqua éclater de rire.

Adam prit le verre que lui tendait Natalia et la

remercia avant de hausser les épaulés.

—Ma foi, une île est une île. J'en avais visité quelques-

unes avant celle-ci.

187
Un murmure outragé parcourut l'ensemble des

convives, et Gino poursuivit avec flegme :

—Vraiment ? Vous ne trouvez rien d'unique à Niroli

Adam balaya du regard cette suite de visages fermés

et songea qu'il devait apprendre à tempérer son

cynisme, au moins en public.

—Vous savez, je n'ai pas encore vraiment eu le temps

de me promener, répondit-il prudemment. Mais dès

que

je le pourrai, je suis certain d'apprécier les qualités

bien

particulières de Niroli.

—Ah ! fit Gino. Vous devriez peut-être faire un peu

plus

de tourisme au lieu d'importuner les gens chez eux.

188
L'affrontement aurait pu dégénérer, mais Natalia prit

le bras d'Adam et l'entraîna vers une grande vitrine

pour lui montrer la collection d'instruments de

musique niroliens de la mère d'Elena. Il s'agissait

principalement de pièces ressemblant à des violons,

d'instruments à vent et d'un étrange ensemble de

percussions. La forme de chacun d'eux était classique,

mais ils présentaient tous un détail sortant de

l'ordinaire, témoignant de l'inventivité des Niroliens

au cours des derniers siècles.

—La mère d'Elena était archiviste musicale, précisa

Natalia. Elle a beaucoup œuvré pour la Société de

Musique

Nationale du Palais Royal, il y a une vingtaine

d'années.

189
Adam hocha la tête, impressionné par ce magnifique

ensemble.

—D'après ce que vous dites, j'en conclus qu'elle est

morte, murmura-t-il.

—Oui. D'une crise cardiaque, il y a environ dix ans.

Heureusement, la grand-mère d'Elena était encore

très vigoureuse, à l'époque. Elle a pu prendre soin de

sa petite-fille.

—Mais elle est également décédée, maintenant.

—Oui, très récemment. Mais Elena est forte. Vous

l'avez

déjà remarqué, je suppose...

Adam sourit.

—Oui. Je sais aussi qu'elle tient à son indépendance.

—Oh oui ! renchérit Natalia. Ce qu'elle souhaite le

plus au monde, c'est trouver un moyen de participer à

190
cette formation professionnelle pour laquelle sa

candidature a été retenue, à New York.

—Ah ? Vous voulez dire que la sélection était sévère et

qu'elle a remporté le concours ?

—Oui, c'est un programme prestigieux, destiné à

former

des enseignants spécialisés dans la thérapie musicale

pour

les enfants atteints de divers troubles. Elle a reçu une

bourse

lui offrant les frais de scolarité... Malheureusement, il

faut

encore qu'elle trouve l'argent pour le voyage et qu'elle

gagne

sa vie sur place. C'est très difficile, pour une femme

qui a

191
toujours vécu dans cet environnement protégé. Et ça

l'est

davantage encore pour une aveugle.

—Elle peut réussir.

Les mots étaient sortis tous seuls, spontanément. En

très peu de temps, il avait acquis la conviction qu'elle

était capable de réaliser tout ce qu'elle

entreprendrait. Elle lui avait donné un aperçu de sa

force de volonté. Et il savait reconnaître les battants.

—Oui, nous le savons tous, acquiesça Natalia. Cela

n'en reste pas moins très difficile. Le parcours est

semé

d'embûches et potentiellement douloureux.

Les autres invités s'approchèrent, et la conversation

se porta sur des sujets divers. Adam ne parvenait

pourtant pas à chasser de son esprit les dernières

192
paroles de Natalia et fixait Elena en se les répétant : «

Difficile... douloureux. »

II avait envie de la protéger de tous les dangers

possibles, même s'il savait qu'elle ne le lui permettrait

jamais. Et de toute façon... il devait la laisser

tranquille.

Comment pouvait-il en être autrement ? A quoi pensait-

il ? Même s'il devenait roi, Elena ne serait pas plus

proche de lui. Car malgré les lois que les conseillers

lui lançaient au visage par livres entiers, il n'avait pas

l'intention de faire de Niroli sa résidence principale.

Restait à voir si ce plan pouvait être exécuté.

Tout de même, il avait le plus grand mal à ignorer

l'extraordinaire pouvoir de séduction d'Elena, ce

soir. Son corps resplendissait, dans cette robe, et elle

avait le plus beau visage qu'il ait jamais rencontré

193
chez une femme. Depuis qu'il pouvait contempler ses

yeux à loisir, il ne s'en privait pas non plus. Ils étaient

très particuliers. Hors du commun. Bien sûr, leur

fixité révélait qu'elle ne voyait pas. Mais ils brillaient

d'une sorte de chaleur et exprimaient une perception

immédiate qui transcendait la vision.

« Elle ne voit pas mon visage, mais elle lit dans mon

âme », songea-t-il soudain, avant de s'agacer du tour

que prenaient ses pensées. Car c'était une réflexion un

peu trop fantasque, pour un homme de son espèce.

Mais l'idée s'était gravée en lui, et il ne pouvait s'en

débarrasser. Cette femme qu'il ne connaissait que

depuis quelques heures avait déjà élargi son horizon,

comme par magie.

Oui, en lui jetant un sort.

194
Les derniers convives semblaient maintenant sur le

départ. Adam attendait avec impatience le moment

où il serait seul avec Elena — et espérait tout

particulièrement voir Gino disparaître.

Au cours de la soirée, ce pénible personnage n'avait

pas cessé de le provoquer. Ici ou là, Adam avait

délibérément lancé quelques commentaires hautains

sur Niroli, dans l'unique but d'assister à ses contre-

attaques. Elena avait dû s'interposer entre eux à deux

reprises, et Gino bouillait de rage. A l'évidence, elle

avait aussi refusé plusieurs fois de répondre

favorablement à l'une de ses demandes.

—Je reviendrai demain matin à la première heure,

promit-il sur le seuil de la porte. Et j'espère avoir un

rapport

complet !

195
—Un rapport sur quoi ? s'enquit Natalia, perplexe.

—Peu importe, murmura Elena en l'embrassant et en

la

remerciant d'être venue.

Un instant plus tard, elle refermait la porte et s'y

adossait, épuisée.

Adam la dévisagea en souriant. Ils étaient enfin

seuls. Elle était un peu décoiffée, ses joues étaient

rosés et ses lèvres plus pulpeuses encore. Il avait

envie de l'embrasser. Là, tout de suite. Même si ses

amis pouvaient encore les voir par la fenêtre.

Mais il n'en fit rien. Au lieu de quoi, il lança :

—J'ai beaucoup apprécié votre soirée. C'était très

sophistiqué, très... européen.

Elle sourit, parfaitement consciente qu'il la taquinait.

196
—Pour des gens vivant dans un si petit village, vous

avez l'air d'un groupe d'intellectuels du vieux

continent,

poursuivit-il sur le même ton.

—Vraiment ? Mais que connaissez-vous de l'Europe,

au juste ? rétorqua-t-elle en riant.

—J'ai beaucoup voyagé en Europe. Plusieurs fois.

—Vraiment ? reprit-elle en riant toujours.

Tout ce qu'il disait l'amusait, visiblement.

—Alors dites-moi, de quoi mon petit dîner avait-il

l'air,

à côté des fêtes hollywoodiennes ?

Il esquissa un geste de dégoût.

—Oh, allons ! Hollywood est un repaire de fous. Je

déteste les soirées d'Hollywood.

197
Sur ces mots, il attrapa une pile d'assiettes et les

rapporta dans la cuisine.

Elle le suivit sans mot dire, apparemment songeuse.

—Vous savez, il y a aussi des soirées normales, chez les

gens, à Hollywood, enchaîna-t-il en rangeant le tout

dans

le lave-vaisselle. Comme ici, ce soir. Ce sont les seules

qui

méritent qu'on s'y attarde.

—Je m'en souviendrai, répondit-elle en déposant à

son

tour des verres dans la machine.

Il contempla ses gestes précis, le déplacement rapide

de ses doigts sur le plan de travail.

—Votre ami Gino était prêt à croiser le fer avec moi,

ce soir. Je croyais qu'il était gay.

198
—Oui, il l'est, confirma-t-elle.

—Mais, alors, pourquoi se montre -t-il aussi...

jaloux ?

Elle haussa les sourcils.

—Je crois que vous vous faites des idées. Tout cela n'est

que l'expression de vos fantasmes. A l'avenir, rappelez-

moi

de garder mes distances...

Trop tard, souffla-t-il en s'approchant d'elle et en

enroulant délicatement son doigt dans l'une de ses

boucles.

Elle s'immobilisa. Tandis qu'il continuait à effleurer

ses cheveux, sa voix se fit plus grave :

—Vous hantez mes rêves, vous savez ?

Elle sentit sa respiration se couper et se dégagea

avant de lâcher :

199
—Pour en revenir à Gino, sachez que nous sommes

très proches depuis des années. S'il vous plaît, soyez

gentil avec lui.

Elle plia soigneusement les torchons pour se donner

une contenance avant de se diriger vers la porte.

—Etre gentil avec Gino ? répéta-t-il très bas en la suivant

dans le salon.

La gentillesse lui était totalement étrangère. Jusqu'à

ce qu'il ne la rencontre...

—Merci encore d'avoir veillé sur Jeremy en mon

absence, reprit-il. Comment s'est passée la soirée,

avec lui ? A-t-il été correct ?

—Correct ? demanda-t-elle en se tournant vers lui. Il a

été adorable. Il m'a aidée à tout préparer, et m'a

convaincue

de lui donner des leçons de piano.

200
Au souvenir de cet épisode, elle sourit.

—Vraiment ? Il est prêt à en accepter la discipline ? Ça

me surprend, répondit Adam.

—C'est pourtant le cas, affirma-t-elle. Je lui ai donné

un cours, cet après-midi. Il apprend très vite. Cela lui

vient

naturellement. Et rappelez-moi demain qu'il a quelque

chose

à vous montrer...

Adam fronça les sourcils.

—A me montrer ? A moi ? Dites plutôt que c'est votre

idée.

—Mais non. Pourquoi dites-vous cela ?

—Parce que ça ne ressemble pas beaucoup à mon fils,

qui

201
se soucie de moi comme d'une guigne. Voilà,

pourquoi.

Il serra les poings. Il était trop tard pour rattraper ces

paroles. Le besoin de se défendre lui avait fait perdre

tout bon sens, et il venait d'exprimer un sentiment

qu'il enfouissait au plus profond de lui-même depuis

des années. Son chagrin et sa rancœur semblaient

avoir empli la pièce, et il regretta sa réaction en

découvrant l'expression choquée d'Elena.

—Vous êtes son père, dit-elle enfin. Il vous aime.

Il se mordit la lèvre et balaya le comptoir des yeux, à

la recherche d'un alcool fort.

—Je connais cet enfant depuis longtemps, Elena,

répondit-il en se versant un petit verre de cognac.

Ce n'était pas exactement ce qu'il aurait voulu, mais

tant pis.

202
—Je crois que vous ne savez pas regarder dans la

bonne direction, souffla-t-elle.

—Et moi, je crois que vous rêvez, répliqua-t-il. Passons.

Mon rendez-vous au palais s'est révélé une perte de

temps. Ils voulaient que je reste dîner pour

rencontrer des gens, mais j'avais l'intuition que ça

n'en valait pas la peine. Les gens vraiment influents

ne sont toujours pas rentrés. Ils voulaient seulement

me jauger davantage.

Elena étouffa un soupir. Elle aurait voulu percevoir

une once d'intérêt pour l'île et son histoire, dans la

voix d'Adam. Mais elle n'entendait qu'un besoin

d'argent et une impatience exacerbée.

—Dommage, concéda-t-elle. Avez-vous pu

rencontrer

votre grand-père ?

203
—Non. Il a un rhume, m'a-t-on dit. Je mettrais ma

main au feu qu'il s'agit d'un prétexte pour

m'empêcher de le voir, mais ça n'a pas d'importance.

Le nerf de la guerre, c'est le contrat.

Malheureusement, ils ne m'ont toujours pas laissé le

voir.

—Ah...

La seule chose qui l'intéressait. Le contrat. L'argent.

—Oui, ils se défilent. Demain, je retournerai y faire

un tour avec Jeremy et je leur demanderai

d'accélérer le processus. Ils ne savent pas grand-

chose de mon fils, jusqu'ici. Pour eux, il n'existe que

sur le papier, observa-t-il avant de conclure d'un ton

machiavélique : demain, ils seront face à la réalité.

Elle secoua tristement la tête. Son attitude la

consternait.

204
—Que croyez-vous donc qu'il fera ? opposa-t-elle.

—Oh, je ne sais pas... Faire sortir tous les étalons des

écuries. Jeter des piranhas dans les douves. Ou

simplement

dévorer des gâteaux en cuisine...

—Avez-vous seulement pensé que s'il agit de cette

manière, c'est précisément parce que c'est ce que

vous

attendez de lui ? répliqua-t-elle en posant ses deux

mains

sur ses hanches.

Il soupira.

—C'est une longue histoire, Elena. Basée sur des faits.

Si je m'attends à ce comportement, c'est qu'il s'y

livre

constamment.

205
Elle s'éclaircit discrètement la gorge. Sa bouche était

sèche. Elle était en train de développer un intérêt

incontrôlable envers cet homme qui ne cessait de lui

donner les meilleures raisons du monde de le détester.

En principe, elle aurait dû lui tourner le dos, mais ses

émotions lui dictaient une tout autre attitude, et elle

avait envie de rester près de lui pour essayer de le

comprendre. Ou pour l'aider à changer. Seigneur,

avait-elle perdu la tête ? Devenait-elle elle-même bien

présomptueuse ? Poursuivait-elle une chimère ?

Probablement. Mais il était trop tard pour reculer.

Elle s'était engagée dans cette situation et voulait en

connaître l'issue.

—S'il est aussi épouvantable que vous le dites,

pourquoi l'emmener au palais et risquer de tout

compromettre alors que les conseillers examinent

206
encore votre candidature ? Après tout, Jeremy fait

partie du contrat, de leur point de vue.

Adam hocha la tête.

—Oui, c'est juste. Je devrais peut-être attendre que

l'encre soit sèche sur tous les documents avant de

leur

présenter mon fils.

Elle prit une longue inspiration et ferma les yeux

avant de déclarer :

—Adam, vous ne croyez pas que vous devriez

réfléchir

à ce qu'implique le rôle de roi ? Vous n'êtes peut-être

pas

fait pour ça.

—Comment ?

Il doutait d'avoir bien entendu.

207
—Qu'essayez-vous de me dire, exactement ? reprit-il.

Elle pressa si fort ses doigts sur le comptoir que ses

phalanges devinrent blanches.

—Rien d'autre que ceci, Adam : qu'est-ce qui vous fait

croire que vous feriez un bon roi ?

—Un bon roi ? répéta-t-il en s'esclaffant. Mais qu'est-ce

que ça vient faire dans cette histoire ?

—Il me semble que c'est précisément le point de

départ de toute cette histoire, comme vous dites. Si

vous n'êtes pas capable d'être un bon roi, pourquoi

accepteriez-vous ce rôle ?

— Ce rôle ?

Il observa une courte pause avant d'enchaîner :

—Ce n'est pas le rôle qui m'intéresse, Elena, mais

seulement la rétribution qui l'accompagne. J'ai déjà un

rôle. Un travail. Je dirige une compagnie de

208
production et, dans ce domaine, je fais partie des

meilleurs.

Il soupira, passa une main dans ses cheveux et

continua :

—Ma société est tout pour moi. Elle s'est révélée

extrêmement rentable depuis sa création, mais elle

traverse une crise, et je risque de la perdre si je ne

trouve pas l'argent nécessaire très vite. Je ferais

n'importe quoi, pour la sauver. Même jouer au roi, si

c'est le prix à payer...

Elle frissonna. C'était exactement ce qu'elle

redoutait. Lentement, elle s'éloigna de lui. N'était-ce

pas ce qu'elle devait faire ? Pourquoi s'entêterait-elle à

vouloir le changer ? Inutile de se mentir. Il s'était déjà

infiltré dans sa vie, et elle ne voulait pas qu'il en sorte.

209
Pas maintenant. Mais elle se devait également de lui

dire le fond de sa pensée.

Aussi se retourna-t-elle vers lui.

—Adam, j'y ai réfléchi tout l'après-midi. Je dois vous

dire ceci. Vous devriez laisser tomber cette

candidature.

—Comment ?

—C'est la seule solution. Vous ne pouvez pas

devenir roi de Niroli.

210
211
6.

—Ce ne serait pas juste, enchaîna Elena. Vous feriez

un très mauvais roi.

Le souffle coupé, Adam la dévisagea avec insistance.

Pourquoi toutes les femmes qui croisaient son chemin

se dressaient-elles contre lui ?

—Pourquoi dites-vous cela ? Je croyais que vous étiez

de mon côté...

L'accent de douleur qu'elle discerna dans sa voix lui

fendit l'âme, mais elle devait se montrer sincère.

—Je suis de votre côté. Aussi longtemps que vous ferez

ce qui est juste et que vous ne chercherez pas à

212
tromper

les gens.

Il pouvait difficilement croire qu'elle était bien en train

de lui tenir ce discours. La gifle était brutale. Il

voulut s'approcher d'elle et prendre doucement sa

main dans la sienne, mais il s'arrêta à temps et se

laissa tomber dans un fauteuil avant d'abattre son

poing sur un coussin.

—Elena, je ne veux tromper personne ! Ils sont aux

abois et cherchent un roi ! Je peux être roi. C'est dans

mon

sang. Et je n'ai rien initié : c'est eux qui m'ont demandé

de

venir, ne l'oubliez pas !

Couché sur le tapis, Fabio venait de lever le museau

vers lui. Ses grands yeux exprimèrent quelque chose

213
d'indéfinissable, et il alla se lover aux pieds de sa

maîtresse. Adam étouffa un rire amer. Même le chien

se détournait de lui !

—Laissez-les choisir quelqu'un d'autre, insista Elena.

S'il vous plaît, Adam. Dans votre propre intérêt.

—Il se trouve qu'il n'y a personne d'autre en lice, Elena,

opposa-t-il. Je suis leur dernière chance. C'est

pourquoi j'espère obtenir le meilleur de ce marché.

Encore l'argent, toujours l'argent ! Elle soupira, songeant

qu'elle se trouvait dans la même situation. Elle n'aurait

pas l'hypocrisie de l'accabler de reproches. C'était

bien pour de l'argent qu'elle avait consenti à le laisser

s'installer ici. Elle se devait pourtant de lui dire qu'il

se fourvoyait, en s'entêtant à tenir cette ligne.

—Si vous êtes le dernier héritier possible de la couronne,

il faut tout simplement commencer une nouvelle lignée.

214
Niroli

ne manque pas de familles aristocratiques pour fonder

une

nouvelle dynastie. On peut aussi s'allier à une famille

royale

étrangère. D'autres royaumes l'ont fait, par le passé.

Elle s'interrompit pour prendre le temps de trouver

les mots justes.

—Mais le souverain doit être quelqu'un qui aime Niroli

et son peuple. Une personne animée par l'esprit de

Niroli.

—L'esprit de Niroli ? interrogea-t-il d'un ton sarcastique.

Peut-on savoir ce que c'est, au juste ?

—C'est précisément parce que vous ne le savez pas que

vous ne pouvez pas devenir roi, expliqua-t-elle. Il suffit

de vivre ici pour le respirer. Ce n'est pas quelque

215
chose que l'on ressent en passant un coup de fil

depuis Hollywood.

Une nouvelle fois, il eut l'impression qu'elle venait de

le gifler. Mais il percevait dans ses arguments une

justesse imparable. Non, il était inutile d'essayer de réfuter

ce discours.

Le fait était qu'il se moquait de ce qui paraissait si

important à ses yeux. Il n'avait aucune envie de s'y

intéresser.

Mais il n'appréciait pas pour autant d'être considéré

comme un arriviste. Surtout par cette femme qu'il

admirait. Et puisqu'il n'avait aucune réponse à fournir,

il se leva et quitta la pièce.

***

—Adam ?

216
Il s'étira et sourit.

—Adam ?

Sa main s'était posée sur son épaule et il se retourna

pour la saisir. Elle était douce, délicate, et en attirant

son corps contre le sien, il eut la sensation exquise de

toucher le paradis et de...

—Adam ! Réveillez-vous !

—Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il en clignant des

yeux, encore tout engourdi de sommeil.

Elle était penchée au-dessus du lit, dans le noir, et il se

demanda pourquoi elle n'était pas à sa place : près de

lui.

—Je n'arrivais pas à dormir, expliqua-t-elle très bas.

S'il vous plaît, suivez-moi dehors. Je ne veux pas

réveiller Jeremy.

—Ah !... Oui, euh, bien sûr. Donnez-moi une minute.

217
Il secoua la tête en murmurant :

—Ce n'était qu'un rêve...

—Je vous attends à l'extérieur, conclut-elle en tournant

les talons et en fermant doucement la porte derrière

elle.

Il prit une longue inspiration et se leva. Bon sang, ce

rêve avait paru si réel !

Il vérifia que son fils dormait toujours et rejoignit la jeune

femme sous un saule pleureur.

La petite fontaine du fond de la cour faisait entendre

son murmure musical et les étoiles brillaient dans le

ciel clair de l'été Nirolien.

—Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il, soudain

inquiet de ce qu'elle pouvait avoir à lui dire au beau

milieu de la nuit.

—Moi, répondit-elle. J'ai eu tort.

218
—Pardon ?

Il glissa une main dans ses cheveux et s'étira en bâillant,

II ne portait que son bas de pyjama, mais cela n'avait

guère d'importance puisqu'elle ne pouvait pas le voir.

Du moins tentait-il de s'en convaincre. En réalité, il

savait très bien que le fait de se trouver à demi nu face

à elle ajoutait à la dimension sensuelle de ce tête-à-tête

au clair de lune.

Son corps réagissait déjà à la présence d'Elena. Les cheveux

de la jeune femme flottaient autour de son visage, et

elle portait une chose en dentelle blanche sur une

autre chose en dentelle blanche qui lui donnait envie

de tout arracher pour savourer ce cadeau de minuit

trop bien emballé.

Ce fantasme le rendait nerveux. Il fallait qu'il se

ressaisisse.

219
—Pourquoi auriez-vous tort ? demanda-t-il, revenant

péniblement à la réalité.

—Je n'aurais pas dû vous dire tout ce que je vous ai dit

ce soir, reprit-elle. Je n'avais pas à me mêler de vos

affaires.

Et je voulais que vous sachiez que je suis désolée.

Il soupira.

—Vous êtes désolée...

Rassemblant ses esprits, il se rappela qu'elle lui avait

en effet conseillé de renoncer à un trône dont il n'était

pas digne. Mais elle n'avait pas eu tort ; bien au

contraire. Ses arguments sonnaient juste. Ce qui ne

changeait rien à la situation. S'il avait pu trouver cet

argent ailleurs, il n'aurait pas hésité à le faire. Mais le

besoin urgent de ces fonds pour sauver sa société était

bien réel. Et il devait sauver Ryder Productions.

220
—J'ai eu tort, répéta-t-elle. Je vous ai dit que vous ne

pouviez pas devenir roi parce que vous n'aimez pas

assez Niroli. C'était une erreur de perspective.

Son visage exprimait une telle sincérité qu'il avait envie

de la prendre dans ses bras et de la serrer doucement

contre lui.

—Mais j'ai une idée, enchaîna-t-elle. Un plan...

Le sourire qu'elle lui décocha le foudroya. Elle était si

belle... Magnétisé par cette bouche irrésistible, il fit

quelques pas vers elle. Le peignoir de soie révélait ses

épaules nues, et il devinait sa poitrine sous sa nuisette.

Sa gorge se serra, mais il articula d'un ton rauque :

—Vous m'inquiétez...

—Non, répondit-elle avec ce petit rire cristallin qui le

chavirait.

221
Ses yeux pétillaient de malice. Son excitation semblait

l'électriser.

—C'est un plan excellent ! renchérit-elle. Dès demain, je

vous emmène visiter Niroli. Gino avait raison : vous

devez faire du tourisme.

La simple mention de Gino eut l'effet d'un seau d'eau

glacée sur sa libido. Poussant un profond soupir, il

répliqua :

—Si je comprends bien, vous voulez me montrer vous-

même les splendeurs de votre île ?

—Pourquoi pas ?

Bon sang, elle était là, à quelques centimètres, nue sous

la soie... Et il n'avait pas le droit de la toucher.

—Alors, qu'en dites-vous ? insista-t-elle.

222
Il s'était encore rapproché. Il savait qu'elle le sentait.

Elle ne bougeait plus. Il retenait son souffle, incapable

de lever la main, de la tendre vers elle.

—Je, euh... Oui, je suis partant, murmura-t-il.

Il pouvait à peine parler. Son corps le tyrannisait, en

exprimant un désir d'une telle force.

—Parfait. A demain, alors, souffla-t-elle.

—Oui. Bonne nuit.

—Bonne nuit.

Elle allait retourner vers la maison, mais elle hésita. Et

soudain, stupéfait, il la vit tendre la main dans sa

direction. Une main qui ne tremblait pas. Une main

sachant où elle voulait se poser. Ses doigts effleurèrent

alors son torse nu. Ils étaient brûlants sur sa peau

fraîche. En même temps que lui, Elena laissa échapper

une exclamation étouffée. Elle promenait maintenant

223
sa paume tendue sur ses pectoraux, et descendit

doucement le long de son abdomen. Cette exploration

semblait lui procurer des sensations aussi intenses que

celles qui l'assaillaient. Le souffle court, elle caressa

encore sa peau et atteignit le nombril.

—Oh ! fit-elle avant de disparaître dans la nuit, ses pieds

nus bruissant dans l'herbe fraîche.

Il demeura pétrifié dans le silence qui suivit. Incapable

de bouger. Encore sous le choc, il resta au milieu du

jardin, immobile. Très longtemps.

Dès son réveil, Adam était parti courir sur la côte. A

son retour, il entra dans la cuisine, où Elena avait

préparé une frittata et des roulés à la cannelle. Tout ce

qui serait nécessaire au petit déjeuner était disposé sur

un plateau, et Jeremy était installé devant le piano.

L'enfant s'interrompit dès que son père apparut.

224
Naturellement, songea Adam, non sans amertume.

Son fils ne tenait guère à se trouver en sa compagnie.

—Vous avez manqué Gino ! s'exclama Elena. Il vous

transmet ses amitiés.

—Vraiment ? répondit Adam en humant la bonne

odeur qui s'échappait du four. Je préférerais qu'il m'invite

à manger. Je meurs de faim !

Elena se mit à rire. Il était plutôt agréable de savoir que

deux hommes très séduisants se battaient pour elle,

même si la bataille en question n'avait pas lieu d'être.

—La formule est étrange, je vous l'accorde, reprit-elle.

Mais Gino souhaite ce qu'il y a de meilleur pour moi.

—C'est certain, répliqua Adam. Le seul problème,

c'est qu'il pense que le meilleur pour vous, c'est lui. Et

il se trompe.

225
« Vraiment ? Et qu'en savez-vous, cher monsieur ? »

eut-elle envie de rétorquer. Secouant sa longue

chevelure, elle annonça :

—je sers le petit déjeuner sur la terrasse dans un quart

d'heure. Que tous ceux qui ont faim m'y rejoignent.

—Parfait, répondit-il. Puis-je prendre une douche,

avant ?

—Bien sûr. Vous trouverez des serviettes dans le placard,

à l'entrée de la salle de bains.

—Merci.

Elle l'écouta monter l'escalier et sourit. Encore. Pourquoi

se surprenait-elle à sourire à tout bout de champ ? La

question était inutile. Elle connaissait déjà la réponse.

Bon, il lui plaisait, c'était certain, mais il n'y avait pas

de quoi en faire une histoire.

226
Elle savourerait ce plaisir en temps voulu, et puis elle

l'oublierait. Parce que si elle ne se contrôlait pas

davantage, elle allait devoir conclure qu'elle souffrait

de graves troubles mentaux. Seigneur, chaque fois

qu'elle se rappelait l'instant où elle avait caressé son

torse dans le jardin, en pleine nuit, son corps

fourmillait de frissons délicieux. Une myriade de

sensations l'envahissait, et elle en avait encore le souffle

court. Jamais elle n'avait fait ça auparavant. Et c'était

diablement bon...

C'était un peu comme une romance... L'expérience en

était nouvelle, et elle comprenait pourquoi elle s'en

était tenue éloignée jusqu'alors. Par conséquent, elle

allait profiter de ce flirt innocent, qui pourrait s'avérer

profitable : elle apprenait, somme toute...

227
Car elle se savait en position de faiblesse sur ce terrain, à

cause de sa cécité. Elle devait d'ailleurs demeurer

vigilante, car elle ne pouvait lire les réactions d'Adam

dans son regard. Impossible de savoir s'il avait aimé

qu'elle le touche... Elle en avait l'impression ; rien de

plus. Mais parfois, il fallait se fier à son seul instinct.

Elle pouvait au moins affirmer qu'il n'avait pas détesté

ce contact. Il ne s'était pas enfui en courant, et elle

avait cru percevoir les battements de son cœur. En la

circonstance, elle avait donc eu raison d'écouter son

instinct.

Malheureusement, son esprit lui renvoyait désormais

une question obsédante : quand pourrait-elle

recommencer ?

Elle reporta son attention sur le petit déjeuner et

invita Jeremy à avaler son bol de céréales. Puis,

228
l'enfant alla jouer avec Fabio tandis qu'elle dressait le

couvert sur la terrasse.

Enfin, Adam apparut, exhalant un mélange de savon,

de shampoing et de parfum masculin.

—Eh bien ! C'est superbe ! s'exclama-t-il en découvrant

la table. Et je meurs de faim.

Elle s'installa face à lui et lui servit du café et du jus

d'orange. Il se mit à dévorer la frittata de bel appétit,

mais sembla avoir un faible pour les roulés à la

cannelle.

—Ils sont succulents, insista-t-il. Quand je pense que

vous les avez faits vous-même ! Y a-t-il une seule

chose

que vous ne sachiez pas faire ?

Elle ne répondit pas. Elle détestait les compliments, qui

étaient toujours empreints d'une touche de

229
condescendance : « Pour une aveugle... » Mais autre

chose la tourmentait, et elle décida d'aller droit au but

—Adam, quelque chose m'ennuie.

—De quoi s'agit-il ?

Elle dressa l'oreille, mais fut bientôt certaine que Jeremy

les avait laissés seuls dans le jardin pour retourner

dans le salon.

—La nuit dernière, j'étais tellement préoccupée par cette

histoire d'accession au trône que j'ai oublié de revenir

sur quelque chose que vous avez dit, et qui me

perturbe.

—Mais de quoi parlez-vous ?

Elle se pencha au-dessus de la table.

—De ce que vous m'avez confié au sujet de Jeremy. Qu'il

se soucierait de vous comme d'une guigne.

230
Il soupira.

—Ah oui ! Mon moment de lucidité...

Son amertume lui confirmait la justesse de sa théorie,

songea-t-elle.

—Non. Pas de « lucidité », opposa-t-elle. De ressentiment,

peut-être. Ou de chagrin, probablement. Mais

d'entêtement, c'est certain !

Adam fronça les sourcils. L'attaque l'incitait à se

positionner sur la défensive. Il se raidit et répliqua

sèchement :

—Je connais mon fils mieux que vous, me semble-t-il.

Et c'est au terme d'une analyse attentive que je suis

parvenu

à la conclusion qu'il ne m'apprécie que modérément.

Sur ces mots, il reprit une gorgée de café.

231
—Adam, c'est absurde ! s'insurgea-t-elle avec ardeur.

Il vous adore !

Il secoua la tête et esquissa un geste agacé de la main.

Il aurait aimé s'en convaincre, mais il était fatigué de

se bercer d'illusions et de se répéter que Jeremy

traversait seulement une phase critique mettant à mal

leur relation. Il n'avait pas envie de faire semblant —

encore moins avec Elena. Elle était devenue la seule

personne au monde qu'il savait ne pas pouvoir

tromper.

—S'il vous plaît, Elena, persévéra-t-il. Ça ne prend pas.

Je sais ce que vous essayez de faire, mais le simple fait

que

vous vous sentiez tenue d'amorcer cette mascarade

rend la

situation plus pénible encore.

232
De toute son âme, Elena aurait voulu trouver les mots

justes et le convaincre qu'il faisait fausse route.

Mais comment faire ? Elle n'en avait aucune idée.

—Adam, votre fils vous aime. Ce que vous pensez de

lui lui tient tant à cœur ! C'est seulement qu'il ne sait

pas vous le montrer.

Il prit sa serviette, s'essuya le coin des lèvres et la

reposa.

—Vous êtes en train de rêver, répliqua-t-il. Peut-être

parce que vous ne pouvez pas voir la manière dont il

me regarde.

A peine eut-il prononcé ces paroles qu'elle recula sur sa

chaise. Alors, il comprit ce qu'il venait de faire : il

s'était saisi de sa cécité comme d'un argument contre

elle. C'était indigne et il aurait tout donné pour

ravaler cette phrase, mais c'était trop tard.

233
—Non, en effet, je ne peux pas le voir, répondit-elle très

vite. Mais j'entends. J'entends la manière dont il parle

de vous quand vous n'êtes pas là. Adam, vous avez

tort et je trouverai un moyen de vous le prouver.

Il soupira, renonçant à poursuivre cette discussion. Il

connaissait Jeremy depuis sa naissance, et elle le

fréquentait depuis deux jours. En sa présence, son fils se

comportait le mieux du monde. Elle n'avait aucune

idée de ce dont elle parlait. Pour sa part, il n'avait que

trop conscience de sa responsabilité. Jeremy en était

arrivé là par sa faute. Parce qu'il n'était pas un bon

père, ne sachant pas ce qu'était un père tout court.

Parce que son fils n'avait pas de mère, pas de grand-

mère, aucune présence féminine autour de lui. Hélas,

Adam pouvait en témoigner, les femmes dignes de

234
confiance étaient aussi chimériques que les mères

aimantes, présentes et attentionnées.

—Je ne crois pas, Elena, reprit-il. Voyez-vous, je n'ai pas

eu de père moi-même. Je ne sais sans doute pas

endosser ce rôle. C'est la faille originelle. Personne n'y

peut rien.

—Votre mère ne s'est jamais remariée ? demanda-

t-elle.

—Ma mère n'est pas vraiment du genre à se marier,

répondit-il d'un ton las. Elle a connu une longue

carrière d'animatrice de soirées mondaines. J'ai été

élevé par mes grands-parents. Et mon grand-père était

un homme bougon, qui ne s'est adressé à moi que par

monosyllabes jusqu'à ce

que j'aie huit ans et qu'il meure d'une crise cardiaque.

Elena secoua tristement la tête.

235
—Et où se trouvait votre mère, à ce moment-là ?

Il haussa les épaules.

—Occupée à faire la fête. C'est devenu son métier, après

qu'elle eut renoncé à son travail de mannequin.

—Son métier ? s'étonna Elena. Comment vit-on en

faisant la fête ?

Il s'éclaircit la gorge avant de répondre :

—Si vous avez besoin de poser la question, vous

préférerez ne pas entendre la réponse.

—O h. . .

Elle parut réfléchir un moment et reprit :

—Et aujourd'hui ? Vit-elle encore de cette manière ?

—Plus ou moins, révéla-t-il. C'est encore une très belle

femme. Une pâle imitation d'elle-même et de sa

splendeur

passée, mais elle en a pris son parti.

236
Elena ne fut guère surprise de ne pas reconnaître un

accent de tristesse dans sa voix. Cette femme l'avait

abandonné alors qu'il était très jeune, le confiant à des

grands-parents qui auraient probablement préféré

vivre leur retraite en paix et qui n'avaient pas su

pallier la double absence d'un père et d'une mère.

—Vous lui en voulez ? s'enquit-elle doucement.

Il resta longtemps silencieux. Si longtemps qu'elle en

vint à se demander si elle ne l'avait pas offensé.

—Oui. Je lui en ai voulu, autrefois. Mais aujourd'hui,

je suis un peu trop vieux pour rendre ma mère

responsable de mes malheurs.

Il parut hésiter avant d'enchaîner :

—Ce que je regrette, c'est que l'histoire se répète de

manière aussi caricaturale. Car la mère de Jeremy

possède les mêmes travers que ma propre mère. Elle

237
est persuadée qu'une carrière dans le cinéma saura la

combler. Elle a renoncé à tout, pour ça. Mais je crains

qu'elle ne se retrouve qu'avec un arrière-goût amer dans

la bouche, le jour où elle comprendra ce qu'elle a

abandonné.

Elena hocha imperceptiblement la tête. D'où Adam tirait-

il cette clairvoyance ?

—Comment le savez-vous ?

—Je travaille dans ce business depuis très longtemps,

soupira-t-il. La plupart des jeunes femmes comme

Melissa

vendent tout simplement leur âme au diable. Et le jour

où le

diable réclame son dû finit toujours par arriver. C'est

peut-

être un lieu commun, mais je ne vois rien d'autre depuis

238
mon

entrée dans le métier. J'aurais voulu que Melissa

change

d'avis, mais son obsession était plus forte que tout...

Cette fois, elle percevait clairement le chagrin et

l'amertume dans sa voix. Il ne pardonnerait jamais à

Melissa de ne pas avoir été une mère pour leur fils.

Elle avait la nette impression que son manque

d'assurance avec Jeremy provenait de là. De ce mélange

inextricable de ressentiment et de culpabilité.

Il débarrassa la table, prit le plateau et alla le déposer

dans la cuisine avant de passer quelques coups de

téléphone en Californie. Elena, quant à elle, demeura

songeuse. Elle aurait voulu rendre tout le monde

heureux d'un coup de baguette magique. Sinon tout le

monde, du moins Adam et Jeremy. Mais elle se sentait

239
impuissante. Soudain, le désir de voir Adam la

submergea. Si seulement elle pouvait le voir, peut-être

trouverait-elle un moyen de l'aider. Un sens

supplémentaire l'aurait rendue plus intelligente.

Et puis, elle voulait tout simplement voir le visage

d'Adam. Le besoin de graver ses traits dans son esprit

se faisait pressant. Mais la réalité était là, plus

incapable que jamais : c'était impossible. En un

instant, ses yeux s'emplirent de larmes.

Elle les essuya rapidement et reprit lentement sa

respiration pour retrouver son calme. Quand Adam

revint près d'elle, elle sentit que son humeur avait

changé. Ou ses appels téléphoniques avaient porté

leurs fruits, ou il avait décidé de balayer ses sombres

pensées pour quelques heures.

240
—Il fait un temps superbe, lança-t-il en reprenant son

siège. Vous êtes toujours partante pour une balade

sur l'île ?

—Oui, répondit-elle en cachant sa serviette humide dans

sa poche. A quelle heure devez-vous être au palais ?

Il s'étira longuement et la dévisagea avec attention.

Comment cette femme s'y était-elle prise pour le

captiver ainsi ? Le souvenir de ce qui était arrivé la nuit

précédente refit surface. Même un long jogging dès

l'aube n'avait pu apaiser les battements de son cœur,

chaque fois qu'il se rappelait sa main glissant sur son

torse. Aucune femme ne pouvait rivaliser avec la

sensualité qu'elle lui avait dévoilée en cet instant

magique.

Parce qu'en osant accomplir ce geste, elle avait conservé

son innocence. Or, il était incapable de lui en offrir

241
autant. Elle était une femme de jamais et de toujours,

et lui était appelé à devenir roi. C'était inconciliable ; et

pour une fois dans sa vie, il ferait ce qui était bien, et

non ce qui était agréable. Il ne poserait pas un doigt

sur elle.

Dans la lumière du matin, elle était pourtant plus

ravissante que jamais. Et il la désirait infiniment plus

qu'il n'avait désiré aucune femme avant elle. Il se

contenterait donc de rester auprès d'elle le plus

longtemps possible.

—Ils veulent me voir à midi, déclara-t-il enfin. Mais

vous savez quoi ? Je crois que je vais oublier le

palais, aujourd'hui. Je préfère aller visiter l'île avec

vous. Et le fait que je leur fasse faux bond les incitera

peut-être à accélérer la cadence, qui sait ?

Elle afficha un sourire radieux.

242
—Parfait.

—Alors, quel est votre plan ?

—Eh bien, à moins que vous n'y voyiez un inconvénient,

je me suis arrangée pour que Jeremy passe la journée

avec un petit garçon de son âge, Tommy. C'est le fils

de mes amis Ted et Lisa, que vous avez rencontrés hier

soir. Vous vous rappelez ?

—Oui. C'est une excellente idée. Du moment qu'ils

s'attendent à voir éclater une émeute chez eux...

Elle sursauta. C'était plus fort qu'elle. Chaque fois

qu'il parlait ainsi de son fils, elle en était

profondément choquée.

—Adam ! gronda-t-elle. Il est sage comme une image

depuis qu'il est ici !

—Attendez un peu.

243
Elle allait protester, mais préféra s'en abstenir. Une

autre discussion sur ce sujet ne les mènerait nulle part.

—Et comment allons-nous faire ? reprit-il. Vous n'avez

pas de voiture... n'est-ce pas ?

Car, finalement, plus rien ne pouvait l'étonner de la

part de sa compagne. Peut-être conduisait-elle ? Elle

s'esclaffa.

—Non, je n'ai pas de voiture et je ne sais pas conduire !

En général, quand j'ai besoin de me rendre quelque

part, Gino passe me prendre. Il est occupé,

aujourd'hui, mais il a un cousin nommé Louie qui a

une voiture et m'a dit qu'il me l'enverrait pour...

—Ah ! s'écria Adam, un espion !

—Quoi ? De quoi parlez-vous ?

Il sourit, voyant clair dans la manœuvre :

—Gino s'est débrouillé pour garder un œil sur nous.

244
Elle pencha la tête de côté et soupira :

—Oh, Adam...

—Mais j'ai une meilleure idée, reprit-il. En courant ce

matin, j'ai repéré un garage qui loue des Vespa.

Elle en resta bouche bée.

—Des... Des Vespa ?

—Oui ! Je suis sûr que ce serait amusant. Nous pourrions

en trouver une assez grande pour deux !

—Euh, mais... Et Fabio ?

Adam sourit.

—Vous ne l'imaginez pas accroché au guidon, ses oreilles

battant au gré du vent ?

—Non, pas vraiment ! s'esclaffa-t-elle.

—Alors pourquoi ne pas le laisser pour la journée avec

Jeremy ?

—Mais...

245
Elle sentit tout son courage l'abandonner d'un coup.

Fabio était le garant de son indépendance et de sa

dignité. Elle se sentirait toute nue, sans lui, dans un

environnement peu familier.

—J'ai besoin de Fabio, plaida-t-elle. J'ai besoin de me

reposer sur lui.

—Non, pas aujourd'hui. Je serai là, répondit-il avec

douceur.

Vous ne croyez pas que je saurai veiller sur vous ?

—Si, admit-elle timidement, avant de reprendre avec

plus de conviction : Si, je vous fais confiance.

Alors c'est réglé. Ce sera une aventure pour vous comme

pour moi. Je n'ai jamais conduit une Vespa de ma vie !

246
247
7.

Conduire une Vespa se révéla un jeu d'enfant. Adam

avait appris à manœuvrer l'engin avec souplesse en un

rien de temps, ce qui n'empêchait pas Elena de

s'accrocher à lui avec force.

Exquise sensation... Oh, elle pouvait rester soudée à

lui toute la journée, si elle le voulait ! Il ne demandait


248
pas mieux. Et en ce moment, il pouvait se considérer

comme le plus heureux des hommes, tandis qu'ils

faisaient le tour de la côte de Monte Speziare en guise

d'entraînement. En jetant un coup d'œil vers les

badauds et les vendeurs dans les magasins, il

découvrit ce qu'Elena ne pouvait voir : toute la ville

massée sur le bord de la route pour assister à une

scène hors du commun — Elena à l'arrière d'une Vespa

conduite par un étranger ! A l'évidence, par ici, chacun

la connaissait. De nombreuses personnes la

désignaient du doigt et riaient en lui souhaitant bonne

chance, comme s'ils espéraient tous que la jeune femme

passe un bon moment et croque la vie à belles dents.

Mais Elena s'efforçait surtout de ne pas mourir de peur

et manquait la moitié de ces encouragements

enthousiastes.

249
—C'est parti ! lui lança-t-il en empruntant la route

principale qui menait aux ruines de la villa romaine

avant de longer la baie.

Ils avaient rangé leurs maillots de bain, des serviettes

de plage et des provisions dans leurs sacs à dos, prêts

à l'aventure. Le temps était au beau fixe.

Il fallut plusieurs minutes à Elena pour trouver une

position confortable. Au début, elle parvenait à peine

à respirer, avec le vent lui fouettant le visage. Elle

avait l'impression de traverser l'espace à grande

vitesse. C'était plutôt effrayant. Heureusement, elle

avait un homme solide auquel se raccrocher.

Le meilleur était là. Dès qu'elle comprit qu'elle ne

risquait rien et qu'elle se détendit, elle se mit à

savourer le contact de ce corps musclé contre lequel

elle se reposerait durant toute la journée. Aucun

250
fantasme ne pouvait rivaliser avec cette sensation

grisante !

—Où sommes-nous ? cria-t-elle.

—D'après les panneaux, nous allons passer devant

l'amphithéâtre romain !

—Oh ! Alors, ralentissez ! Il faut que vous le visitiez Ils

s'arrêtèrent sur le parking et pénétrèrent dans

l'immense amphithéâtre bâti des siècles plus tôt.

—De nombreux spectacles y sont encore donnés de nos

jours, expliqua Elena, tandis qu'ils parvenaient sur la

scène.

J'ai assisté à une représentation à'Aïda, l'été dernier.

—C'est incroyable de s'imaginer cet espace rempli de

foules romaines, murmura-t-il, visiblement fasciné.

Vous

pensez à tous les fantômes qui hantent ces lieux ?

251
—Ça représente une population massive ! répondit-elle

en riant. Nous sommes cernés.

Ils prirent le même plaisir à visiter un château, un peu

plus loin, et entamèrent ensuite une promenade sur un

vieux port. Elena avait glissé son bras sous celui

d'Adam, qui la conduisit lentement jusqu'au belvédère,

s'émerveillant encore de la grâce de sa démarche. Les

limites du ponton offraient un panorama complet des

bateaux de plaisance gagnant le large d'une mer

majestueuse. Adam devait admettre que l'île se

distinguait par ses incroyables richesses, et qu'elle

exhalait un parfum bien particulier. Jamais il n'avait

contemplé ailleurs ce genre de beautés.

—Racontez-moi ce que vous voyez, demanda soudain

Elena. J'ai besoin d'indices. Transmettez-moi votre

vision.

252
Dans un premier temps, il lui fut difficile de s'exécuter.

Il craignait de faire un bien piètre guide, et redoutait

que ses commentaires ne se révèlent très plats, sans

intérêt.

Mais, peu à peu, il se familiarisa avec l'exercice et décrivit

spontanément le paysage, sans qu'elle ait besoin de le

lui demander. Gagnant en confiance, il se mit non

seulement à dépeindre les couleurs et les reliefs, mais

aussi à décrire les émotions qu'ils lui inspiraient. Son

récit n'en prenait que plus de force, et Elena écoutait,

fascinée. Jamais elle n'avait tant désiré se sentir habitée

du regard de quelqu'un. Voir par ses yeux. C'était une

expérience délicieuse... Et Adam lui offrait là le plus

précieux des cadeaux.

—Vous êtes un trésor, murmura-t-elle.

—Quoi ? demanda-t-il en se retournant.

253
—Rien, dit-elle en souriant. En avant, chauffeur !

—Bien, madame.

Ils poursuivirent leur voyage sur la côte et traversèrent

la charmante cité de Porto di Castellante, nichée au

creux des collines, avant de s'aventurer à l'intérieur

des terres et de voir défiler les vignobles durant des

heures. Il y avait aussi des champs d'oliviers et

d'orangers dont Elena respira le parfum à pleins

poumons.

Au sud, la chaîne de montagnes formait un arrière-

plan spectaculaire.

—Je vous emmènerais bien gravir les sommets, affirma-t-il

d'un ton faussement sérieux. Mais ils grouillent de

bandits et j'ai oublié d'emporter ma carabine...

Ils contournèrent les massifs par les volcans avant de

parvenir sur la côte sud, récemment aménagée pour

254
les touristes et bénéficiant des équipements les plus

luxueux. Les longues plages de sable fin, bordées de

palaces et de casinos, s'étendaient maintenant devant

eux à perte de vue. Tout semblait organisé pour le

loisir, et ils s'arrêtèrent dans une charmante brasserie

donnant directement sur la promenade, et préservée

de la foule.

—Vous avez gagné, lâcha Adam, comme ils célébraient

leur sortie en trinquant avec un vin local. Cette île est

l'un

des lieux les plus fabuleux que j'aie jamais vus !

—Bien sûr, répondit Elena en se penchant au-dessus de

la table. Mais commencez-vous à tisser un lien avec elle

Eveille-t-elle en vous des souvenirs quelconques ?

255
Vous

percevez l'esprit de Niroli ?

Il y réfléchit un instant.

—Je crois, oui, confia-t-il. Mais je vous le confirmerai

en fin de journée. Quand je serai empli de ces

paysages et

de leurs parfums.

—Oui, vous allez le sentir, affirma-t-elle. Niroli coule

dans vos veines. Vous pouvez remercier votre père,

pour

ça.

Elle hésita un instant à poser la question qui lui brûlait

les lèvres. Mais rassemblant son courage, elle se lança

— Adam... Avez-vous déjà rencontré votre père ?

256
Il laissa échapper un son étouffé, comme si la question

le surprenait. Mais

il répondit aussitôt :

—Non. Mais je l'ai vu, une fois.

—Vraiment ?

—Oui. J'avais seize ans. Ma mère avait trouvé charmante

l'idée d'emmener son fils à Rome pour la saison des

fêtes,

au printemps. Elle n'a pas tardé à me remettre dans

un

avion, mais l'expérience, même courte, a été agréable.

Un

jour, je me trouvais avec elle et l'un de ses amis dans

une

rue marchande. Une limousine noire est passée, flanquée

de

257
deux policiers à moto. L'ami de ma mère a désigné

l'homme

qui descendait de voiture et m'a dit : « Voilà ton père.

Le

prince héritier de la couronne de Niroli. »

—Aviez-vous déjà vu des photos de lui, auparavant ?

—Bien sûr. Ma mère en avait conservé un album. Mais

sur les clichés, il ressemblait plutôt à une star de

cinéma.

Alors, le voir en personne...

Il s'interrompit pour s'éclaircir la voix.

—Je l'ai suivi. Soudain, j'étais comme possédé. Il fallait

que je me tienne tout près de lui, et je suis entré à sa

suite

dans un grand magasin, empruntant tous les

escalators

258
derrière lui. Les hommes assurant sa sécurité se sont

vite

aperçus de mon manège. Ils ont voulu me barrer la

route,

mais avant qu'ils n'en aient eu le temps, il s'est

retourné et

nous nous sommes trouvés face à face.

—Avez-vous dit quelque chose ?

—Non. Pourtant, bizarrement, j'ai eu l'impression qu'il

savait qui j'étais. J'ai senti une sorte de... connexion. Il

m'a

longuement fixé, droit dans les yeux, et quelque chose

s'est

animé dans son regard.

Ignorant la gêne qui lui étreignait la gorge, il

enchaîna :

259
—Plus tard, à l'âge de dix-huit ans, je lui ai écrit une

longue lettre. J'ai reçu en retour un courrier

préformaté :

« Merci de votre correspondance, mais le prince ne

répond pas aux missives personnelles. » Tant d'efforts

pour ça... Elena étendit la main, chercha la sienne et

l'en couvrit, regrettant de ne pas trouver les mots

justes.

—C'est sans doute pourquoi j'ai tant voulu prendre soin

de Jeremy, reprit-il. Quand Melissa m'a annoncé son

départ,

elle a suggéré de le faire adopter.

Il s'étrangla d'un rire amer.

—Comme s'il s'agissait d'une peluche ou d'un animal

domestique ! Mon fils était si petit, si démuni. Il

avait

260
besoin d'amour et d'attention. J'ai cru pouvoir

compenser

à moi seul l'absence de sa mère. Mais aujourd'hui, je

sais

que je me suis trompé. Et je me demande même si je

n'ai

pas été très égoïste. Peut-être aurait-il été plus heureux,

s'il

avait été adopté par un couple soudé et désireux

d'offrir le

meilleur à un enfant.

Elena sentit son cœur saigner. Il pensait ce qu'il disait et

avait fini par se convaincre qu'il n'était pas un bon

père.

—La plupart des parents qui veulent bien faire sont

bourrelés de doutes et craignent à chaque seconde

261
de

commettre un faux pas ou de ne pas donner la

meilleure

des éducations à leur enfant, observa-t-elle. Mais il

n'existe

pas plus de père parfait que de mère parfaite. Et ce

qui

importe à un enfant, c'est de sentir que ceux qui

l'aiment

font de leur mieux.

Il fronça les sourcils, réalisant soudain qu'il ne parlait

que de lui depuis un long moment.

—Et vous, Elena ? Je ne vous ai jamais entendue dire

un mot au sujet de votre père.

Sa question sembla l'étonner, mais elle y répondit

facilement :

262
—Mon père a quitté la maison quand j'étais très

jeune, confia-t-elle d'un ton détaché. Exactement au

moment où j'ai perdu la vue. J'avais quatre ans. Ma

mère a longtemps voulu me faire croire que les deux

événements n'étaient pas liés, mais je connaissais la

vérité.

—Et depuis ? Vo us n'avez jamais eu de ses

nouvelles ?

Elle secoua la tête.

—Non, jamais. Et très sincèrement, aujourd'hui, ça

m'est égal.

Il écarquilla les yeux et s'exclama :

—Vous voyez ! C'est incroyable... Votre jeunesse a été

tout aussi difficile que la mienne, mais nous n'en

parlons jamais ! Il ne s'agit que de moi !

Elle s'esclaffa :

263
—Eh oui, mais vous... Vous allez devenir roi de Niroli !

Moi, je ne compte pas. Il serra violemment sa main

dans la sienne et s'approcha d'elle.

—Oh non, vous vous trompez. Vous êtes l'une des

personnes qui comptent le plus dans ma vie,

désormais.

Pétrifiée, elle écouta les battements redoublés de son

cœur. Son émotion menaçait de la submerger. Et la

voix de la raison lui criait de ne pas s'emballer. Le petit

faible qu'elle admettait ressentir pour lui était une

chose ; mais elle ne devait pas l'encourager à les

conduire tous deux à la catastrophe. Il allait régner sur

Niroli, et elle allait partir pour New York. Il était

appelé à un destin hors normes, et elle n'était qu'une

musicienne aveugle...

264
Elle fut interrompue dans le cours de ses réflexions par

l'arrivée du garçon qui portait leurs plats.

Et le déjeuner lui fournit l'alibi idéal pour fuir des ques-

tions fort embarrassantes.

Une heure plus tard, ils avaient repris la route en

direction du spa que Natalia, l'amie d'Elena, dirigeait

sur la côte.

—Elle utilise la boue volcanique locale, précisa Elena.

Les enveloppements sont merveilleux. Vous devriez

essayer,

un de ces jours.

Laissant la Vespa sur le parking, ils pénétrèrent dans

l'établissement. Mais à l'accueil, l'hôtesse leur apprit

que Natalia était absente.

—Elena ! s'exclama une voix féminine.

265
La jeune femme se retourna et sourit : elle avait reconnu

l'accent joyeux de Susan Nablus, la vieille amie de sa

mère. Tout en l'embrassant, elle se demanda soudain

comment diable présenter Adam. Avec son flair

légendaire, Susan risquait de ne pas être dupe de la

supercherie...

—Vous, vous êtes Adam Ryder, déclara-t-elle d'un ton

sans réplique, lui coupant l'herbe sous le pied.

Elena soupira.

Adam haussa les sourcils devant la révérence

qu'esquissait la vieille dame, qui poursuivit :

—C'est un honneur de vous rencontrer, monsieur.

Mortifié, il la pria aussitôt de se relever et lui serra

chaleureusement la main.

—Non, non, rien de tout ça, répliqua-t-il en riant. Pour

le moment, je ne suis que Rex Fairbank.

266
Susan demeura perplexe jusqu'à ce qu'Elena ne lui

explique pourquoi Adam avait opté pour une fausse

identité.

—Je comprends, dit-elle. Mais vous devriez vous faire

à l'idée que, bientôt, ce sera « Votre Majesté ».

—Il y a pire..., ironisa-t-il.

—Susan est historienne, reprit Elena. Elle s'est spécialisée

dans l'histoire de notre île et de la famille royale. Si

vous voulez connaître les moindres détails sur ce sujet,

vous ne trouverez pas de meilleure interlocutrice.

—Ah ! C'est bon à savoir, en effet.

—Je donne un séminaire sur l'histoire de Niroli, acquiesça

Susan. Après votre couronnement, je me ferai un

plaisir

de venir au palais pour vous présenter mes

267
hommages, à

vous et à votre escorte.

—Mon escorte ? répéta-t-il, sidéré. Euh, merci, mais je

crois que je ne tiens pas à me déplacer avec une

escorte.

—Quelle chance d'être tombée sur vous ici, reprit Susan

en riant et en les suivant à l'extérieur, comme ils

retournaient vers la Vespa. Voyez-vous, je viens juste

de me voir

chargée d'écrire la biographie officielle de votre père,

le

prince Antonio.

Elena laissa échapper une exclamation de surprise.

—Vraiment ?

268
—Oui ! C'est un projet très excitant. Et je me demandais

si... Enfin, si vous accepteriez de répondre à une

interview, ajouta-t-elle à l'intention d'Adam.

—Moi ? s'étonna-t-il. Qu'est-ce que j'ai à voir avec

lui?

—Mais, euh... Vous êtes son fils. Et, bientôt, vous

prendrez la place qui aurait été la sienne, eût-il vécu.

Visiblement troublé, Adam secoua la tête.

—Je ne vois vraiment pas comment je pourrais prendre

la moindre part à tout ceci.

—Je ne partage pas votre avis, opposa Susan. Vous

disposez, au contraire, d'une perspective unique sur

son

histoire.

—Permettez-moi d'en douter, intervint-il. Mon père et

moi ne sommes jamais entrés en contact.

269
Il secoua la tête et releva vers elle un regard

déterminé :

—Je regrette, mais je préfère ne pas être impliqué

dans

ce projet. Ça me mettrait très mal à l'aise.

Susan se tut, mais lui décocha un regard signifiant

qu'elle n'avait pas encore joué toutes ses cartes.

Néanmoins, elle était assez fine pour comprendre

que ces deux-là avaient envie d'être seuls, et prit

congé en souriant :

—Eh bien, si vous changez d'avis, n'hésitez pas à

me

le faire savoir, conclut-elle en les regardant

s'installer sur

la Vespa. De toute façon, je risque de consacrer

270
plusieurs

années à ce livre.

Elle agita la main pour leur dire adieu et fit demi-

tour en direction du spa, tandis que la Vespa

s'engageait sur la route.

Entourant Adam de ses deux bras, Elena ferma les

yeux et savoura leur tête-à-tête retrouvé.

Alors qu'ils revenaient sur la côte, Adam aperçut

l'un des dômes du palais, au loin. Il frissonna. C'était

un signe. Un signe lui rappelant que cette journée

idyllique prenait fin et qu'il serait bientôt le

souverain de cette île. Mais en ce moment, rien ne

l'intéressait, sinon de sentir le corps d'Elena blotti

contre le sien.

En croisant un panneau annonçant une attraction

aquatique, il songea que c'était sa dernière chance de

271
rendre cette journée inoubliable. Sans hésiter, il

emprunta la bretelle de sortie et se dirigea vers l'«

Aqualand ».

—Quoi ? Vous voulez faire quoi ? cria Elena lorsqu'il

lui expliqua où ils venaient de s'arrêter.

—Une glissade aquatique, répéta-t-il. C'est comme

un toboggan géant ! Vous glissez sur un tapis, dans

l'eau, comme sur des rapides. Vous ne l'avez jamais

fait ?

—Bien sûr que non ! Je ne peux pas faire une chose

pareille !

Il parut surpris.

—Elena, je croyais que vous pouviez absolument

tout

faire !

272
—C'est vrai, admit-elle en retrouvant son amour-

propre

et en croisant les bras. Sauf ça.

—C'est pourtant infiniment moins dangereux que

de

traverser la route tous les jours, affirma-t-il.

Elle sembla hésiter. Au-dessus de sa tête, les cris

des touristes l'attiraient, mais la rumeur des eaux

giclant de toutes parts la terrifiait.

—Je ne sais pas, murmura-t-elle, décontenancée.

Il prit sa main et la serra.

—Venez. Nous avons emporté nos maillots et des

serviettes ! Nous avons tout le nécessaire.

—Mais c'était pour la plage !

273
—La plage est plus effrayante que cet endroit. Il n'y

pas de requins, sur un toboggan...

Tendue, elle ne bougeait pas. Tous ces cris joyeux

n'en demeuraient pas moins des cris. Si les voyants

avaient peur, qu'allait-elle ressentir ?

—Adam, je... Je ne suis pas sûre, bredouilla-t-elle.

C'est

à quelle hauteur ? Je n'ai jamais fait ce genre de

chose, et

je crains que...

—Je serai là. Avec vous, coupa-t-il.

Elle fronça les sourcils et se retourna vers lui.

—Comment cela ? Vous m'avez dit que les gens

descendent les uns après les autres, installés sur un

274
tapis,

et qu'ils tombent ensuite dans une piscine...

Oui, exactement. Mais je serai avec vous tout le long

de la descente et je ne vous lâcherai pas au

moment du plongeon. Le tapis ne coulera pas et je

vous tiendrai dans mes bras.

Elle sentit le sang refluer de son visage.

—D... Dans vos bras ?

—Oui.

Elle resserra sa main dans la sienne.

—Et vous ne me lâcherez pas ? insista-t-elle.

Il releva sa main et y déposa un baiser.

—Je vous le promets, Elena, affirma-t-il d'une voix

profonde et grave. Je ne vous lâcherai pas une fraction

de

seconde. Vous serez en sécurité.

275
Elle prit une longue inspiration.

—Bon... D'accord.

—Venez, répondit-il en souriant.

Ils prirent leurs entrées et passèrent dans les

vestiaires pour enfiler leurs maillots de bain. Puis, ils

gravirent le long escalier qui menait au sommet de la

haute montagne russe aquatique. Adam avait

entrelacé ses doigts à ceux d'Elena, qui le suivait

sans mot dire, visiblement peu rassurée.

Elle sentait son cœur battre tel un glas. Les visiteurs

poussaient des cris aussi enthousiastes que stridents,

et elle tentait vainement de se convaincre qu'elle les

imiterait bientôt. Facile à dire. Ils voyaient où ils

allaient, eux ! Elle était courageuse et avait déjà

accompli bien des folies, grimpant aux arbres quand

elle était petite fille et battant toutes ses camarades à

276
cache-cache dans la cour de récréation... Mais ça !

Non seulement elle redoutait un peu de se blesser,

mais elle craignait surtout de se ridiculiser aux yeux

d'Adam. Or rien ne pouvait l'effrayer davantage.

Adam souriait en serrant sa main. Elle était plus

attirante que jamais, dans ce maillot de bain noir qui

révélait ses jambes interminables et son haie

harmonieux. Sa silhouette élancée et sa poitrine

ronde étaient à devenir fou. Mais plus que tout, il

sentait son cœur battre en admirant ce visage

déterminé. Il savait qu'elle avait peur, mais elle le

suivait...

Enfin, ce fut leur tour. Adam prit un matelas de

plastique et invita la jeune femme à s'y asseoir avant

de s'installer derrière elle. Il l'entoura de ses deux

bras, et elle s'étendit sur lui avant que l'eau ne se

277
mette à gicler sur eux et qu'ils n'entament leur

descente.

Tout alla très vite. Trop vite.

Elena fut assaillie de sensations fulgurantes. La

chute était spectaculaire. Projetés vers l'avant avec

une puissance inouïe, ils glissaient sur l'eau,

redoublant de vitesse à chaque nouveau virage. Les

bras d'Adam la retenaient solidement, et elle sentait

ses deux jambes enserrer les siennes. Entre toutes,

c'était la sensation la plus excitante. D'ailleurs, elle

n'était pas la seule à ressentir vivement la dimension

sensuelle de ce petit jeu... Lorsque le matelas

s'envola du toboggan pour retomber à la surface de

la piscine dans un grand splash, elle poussa un

hurlement. Ils éclatèrent de rire en roulant dans l'eau

tiède, enlacés, avant de refaire surface. Le cœur

278
d'Elena était près d'exploser. Elle n'aurait pas su

dire si elle tirait davantage de fierté de sa hardiesse

ou de la réaction qu'elle avait provoquée chez lui...

—Alors ? Ça vous a plu ? demanda-t-il en la

guidant

vers le bord de la piscine pour en sortir.

—J'ai adoré ça ! s'exclama-t-elle. On recommence ?

—C'est vrai, vous voulez ?

—Oh, oui !

—Et si vous essayiez toute seule, cette fois ?

suggéra-t-il, mi-sérieux, mi-taquin.

—Pas question ! repartit-elle avec un rire espiègle. Etre

dans vos bras, c'est ce que je préfère !

Il sourit. Plus que tout, il aimait sa sincérité unique en

son genre.

—D'accord, dit-il en prenant sa main. Allons-y !

279
***

A leur retour à la maison, ils étaient épuisés. Epuisés

et heureux ! Gino les attendait dans le salon,

visiblement très fatigué, lui aussi. Mais il n'affichait pas

la même mine réjouie.

—Si ça continue, je vais t'acheter un téléphone portable,

maugréa-t-il. Tu étais injoignable toute la journée !

—Je n'ai pas besoin d'un portable, opposa Elena.

—C'est vrai, vous n'avez pas de portable ? s'étonna

Adam. Comment faites-vous ?

—Je n'en ai pas besoin, répéta-t-elle. Si je veux vraiment

appeler quelqu'un, je peux le faire chez moi.

—Mais vous pourriez m'appeler, moi, objecta-t-il. Mon

propre portable me servirait ainsi à quelque chose...

Gino fronça les sourcils et lui décocha un regard noir.

280
—C'est moi, qu'elle aurait besoin de joindre, intervint-il.

Et peut-être que Rex pourrait transmettre son

numéro à

quelqu'un quand il t'emmène toute la journée dehors !

—Oh, Gino, nous n'étions pas perdus, répondit-elle

d'un ton joyeux. Nous n'avons quitté Monte Speziare

que

quelques heures.

—Oui. Et pendant ce temps, tu as reçu une lettre de

l'école de New York, lui apprit-il en sortant une

enveloppe

de sa poche. Elle est arrivée au courrier d'aujourd'hui,

et

il faut que tu donnes une réponse d'urgence.

—Oh, lis-la-moi, s'il te plaît ! Qu'est-ce qu'ils disent ?

281
Gino sourit, amusé, et ouvrit l'enveloppe d'un geste

mélodramatique tout en adressant un coup d'œil

assassin à Adam.

—« Chère mademoiselle Valerio », commença-t-il avant

de sourire à Elena et d'ajouter : Tu vois, c'est un

courrier nominatif. Pas une lettre type !

— Oui, bon... Lis, s'il te plaît !

Il acquiesça et reprit :

—«Nous sommes heureux de vous informer qu'à la

lumière des éléments portés à notre connaissance par M.

Gino

Scallerri, notre comité se propose de vous soumettre

l'offre

suivante... »

Tandis que Gino lisait la suite, Adam suivait les

transformations du visage d'Elena, passant de la

282
stupéfaction à une joie radieuse. De toute évidence, Gino

avait écrit à la direction de l'école pour exposer la

situation particulière de la jeune femme. Il avait décrit

la manière hors du commun dont elle assumait sa

cécité. Puis, il avait insisté sur les difficultés financières

liées à son activité professionnelle — difficultés qui ne

lui permettaient pas d'envisager le voyage, malgré son

désir de suivre ce programme. Le comité avait alors

voté le déblocage d'un fond spécial permettant à Elena

de bénéficier d'une petite rente mensuelle et d'obtenir

un logement sur le campus de l'université, dans l'un

des quartiers les plus agréables de Manhattan.

—C'est tout ce dont tu avais besoin pour te lancer dans

l'aventure ! reprit joyeusement Gino. Alors ? J'ai bien

fait ?

Je t'avais bien dit qu'il suffisait d'être un peu patiente !

283
—Oh, Gino ! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras.

Ils se mirent à sautiller de joie dans le salon, riant et se

réjouissant encore de cette bonne nouvelle.

Adam les observait en silence. Le bonheur d'Elena le

touchait profondément. D'après ce qu'il savait, c'était

en effet son rêve le plus cher qui se réalisait. Mais il ne

pouvait faire fuir le pénible sentiment qui le gagnait à

la pensée que, bientôt, il la perdrait.

Très bientôt, même...

Juste au moment où il découvrait quelle femme

merveilleuse elle était...

Mais Elena était folle de joie. C'était le plus important.

Il s'éclipsa pour aller chercher son fils et Fabio chez les

voisins. En chemin, il consulta ses messages et

découvrit que le palais royal avait cherché à le contacter.

284
Visiblement, les conseillers dont dépendait la décision

finale étaient enfin rentrés de vacances.

Une appréhension inconnue lui noua l'estomac, et il

s'arrêta un instant devant la maison de Ted et Lisa.

Voilà, c'était fini.

Il avait passé une journée merveilleuse, sans se douter

qu'elle sonnait la fin d'une époque... Pour lui,

comme pour Elena.

Quoique... Cela semblait évident dans le cas de la jeune

femme, mais il n'avait pour sa part aucune garantie de

résoudre sous peu ses problèmes avec les gens du

palais. Attendre et attendre encore, c'était leur tactique.

Oh, certes on lui avait fourni des livres de protocoles

pour qu'il se familiarise à son prochain rôle. Des

centaines et des centaines de règles lui interdisant de

faire ceci ou cela...

285
Il soupira. Ses ennuis n'étaient pas terminés. Au ton de

l'homme qui le priait de se rendre au palais, il devinait

qu'il devait se préparer à de nouvelles déceptions.

8.

II y avait une semaine qu'Adam séjournait à Niroli, et

les contrats n'étaient toujours pas signés. Les rendez-

vous quotidiens au palais le retenaient de plus en plus

longtemps, sans aboutir à quoi que ce soit. Durant des


286
heures, il entendait une longue litanie de règles

absurdes interdisant au souverain les gestes les plus

simples. Et le plaçant virtuellement dans une situation

inextricable : «Le souverain de Niroli doit se consacrer

entièrement au royaume. Il ne lui est donc pas permis

d'exercer une activité professionnelle » ; « Les membres

de la maison royale résident à Niroli ou dans un pays

autorisé par le souverain. En revanche, le souverain ne

peut résider qu'à Niroli. »

Comment pourrait-il s'y soumettre ? Il faudrait

pourtant bien qu'il trouve une solution. Chaque jour, il

parlait à son partenaire et, chaque jour, Ryder

Productions semblait se rapprocher de sa fin. Il ne lui

restait que très peu de temps pour sauver la société. Si

le contrat n'était pas signé dans les tout prochains

287
jours, la seule entreprise qu'il ait réussie dans sa vie

allait lui échapper.

Son anxiété était telle qu'il n'en fermait plus l'œil de la

nuit. Heureusement, Elena était le rayon de soleil de

son existence. Elle accomplissait des miracles avec

Jeremy et, sous son influence, l'enfant retrouvait une

humeur gaie et paisible. Quelle ironie du sort ! Car

les conseillers le poussaient à s'installer au palais au

plus vite et à rompre tout contact avec elle. Les

médias étaient finalement parvenus à le localiser, et

les journaux circulaient aussi au palais...

Ces messieurs n'appréciaient pas ce qu'ils y lisaient.

« II est de notre devoir d'insister pour que vous

commenciez à fréquenter des femmes appartenant à

l'aristocratie Nirolienne, afin de choisir une reine. Et

les professeurs de piano aveugles ne sauraient

288
figurer parmi les candidates », avait déclaré Tours

d'un ton hautain.

Adam avait serré les poings et tourné sept fois sa

langue dans sa bouche, pour se retenir de cracher au

visage de cet homme ce qu'il pouvait faire de ses

candidates ! Toutefois, il faudrait bien qu'il

emménage au palais dès la semaine suivante. Elena

serait partie, de toute façon.

Elle allait à New York. C'était décidé. Tous les détails

du voyage étaient désormais réglés, et elle avait

même obtenu l'autorisation de garder Fabio avec elle

dans l'avion, dans un compartiment réservé au

personnel de bord. Tout en remplissant des

montagnes de formulaires pour l'école et le

logement, elle trouvait le temps de donner des leçons

289
de piano à Jeremy, qu'elle avait littéralement

transformé.

Dans le petit salon où il attendait d'être reçu, Adam

sentit son cœur se serrer au souvenir de ce qui était

arrivé deux jours plus tôt. L'un des plus beaux

moments de sa vie. Un moment qu'il n'oublierait

jamais...

Elena et lui avaient décidé d'organiser une petite

fête pour son septième anniversaire. En vérité,

c'était plutôt l'idée d'Elena :

—Non, il n'a pas besoin d'une fête, avait affirmé

Adam.

Offrez-lui un nouveau jeu électronique et commandez

une

pizza : c'est tout ce qu'il veut.

Elle avait secoué la tête, sûre d'elle.

290
—Vraiment ? En réalité, vous croyez savoir ce qu'il

veut. Parce qu'il cherche sans doute à vous le faire

croire

aussi. Peut-être même n'est-il pas conscient de le

vouloir

lui-même...

—Ah oui ? Mais puisque vous semblez en savoir très

long, dites-moi donc ce qu'il veut vraiment,

consciemment ou non !

—Des signes d'amour et de respect. Et c'est pourquoi

nous organiserons une fête d'anniversaire ! Il faut lui

montrer que nous tenons assez à lui pour faire cet

effort et

sortir de la routine.

Sur le moment, il avait levé les yeux au ciel. Mais plus

tard, il avait dû admettre qu'elle avait eu raison.

291
Jeremy parut très agréablement surpris par cette fête.

L'excitation se lisait dans ses yeux, au moment où il

ouvrit la porte pour laisser entrer les invités.

Elena avait décoré la maison en accrochant des

ballons et des guirlandes un peu partout. Elle avait

également acheté un énorme gâteau recouvert de son

glaçage favori, et invité les enfants de tous ses amis,

qui ne connaissaient certes pas Jeremy mais se

réjouissaient d'assister à une fête et de le rencontrer.

Certains d'entre eux avaient le même âge que lui, et

des cris de joie emplirent le jardin durant tout l'après-

midi. Jeremy se vit couvrir de cadeaux ; de toutes

petites choses, qui semblaient pourtant lui procurer le

plus grand plaisir, comme une reproduction

miniature de l'île ou un jeu de sept familles aux armes

Nirolienne.

292
Lorsque vint le moment d'apporter le gâteau et de

souffler les bougies, les enfants se massèrent devant

le piano et chantèrent des chansons folkloriques,

accompagnés par Elena.

C'est alors que la jeune femme réussit à secouer

les plus profondes convictions d'Adam et à

l'émouvoir d'une manière très inattendue.

Elle exigea soudain le silence et annonça que

Jeremy avait préparé une surprise... tout

spécialement pour son père. Un morceau, qu'il avait

répété toute la semaine dans le but de le lui jouer le

jour de son anniversaire.

Adam n'en revenait pas.

—Jeremy ? Tu es prêt à nous interpréter Musical Waves

murmura-t-elle en lui cédant la place.

293
A cet instant, le regard d'Adam croisa brièvement

celui de son fils. Le visage de Jeremy se vida aussitôt

de toute couleur. Il balaya la foule d'un œil nerveux

avant de s'enfuir, pris de panique.

Adam se contenta de fermer les yeux et de soupirer

en silence. A quoi d'autre aurait-il dû s'attendre ?

—Désolée, tout le monde, s'excusa Elena. Ce sera

pour

une prochaine fois...

Mais elle revint vers Adam et se pencha à son oreille

—Ou peut-être pour aujourd'hui tout de même ?

Adam,

je vous en prie, allez lui parler. Faites-lui

comprendre que

vous croyez en lui...

294
Adam n'en avait aucune envie. Il était fatigué de

parler à son fils et de tout tenter pour ne rien

obtenir. Mais la détermination qu'Elena exprimait

dans sa manière bien particulière de pencher la

tête de côté eut raison de sa réticence.

Après quelques recherches infructueuses, il

trouva Jeremy recroquevillé dans la petite maison,

sur son lit, le visage enfoui dans son oreiller. En

s'asseyant près de lui, il hésita et chercha des paroles

consolatrices. Lesquelles ? Mais en caressant

doucement les cheveux de son fils et en

contemplant son petit corps secoué de

tremblements, il sentit son cœur se déchirer et revit

en un éclair l'enfant désespéré qu'il avait lui-même

été le jour de ses sept ans. Ses grands-parents

avaient oublié son anniversaire ; sa mère n'était pas

295
là ; et il n'avait aucune idée de ce que le mot « père »

pouvait bien signifier...

—Jeremy, murmura-t-il, je sais ce que tu ressens.

Certaines choses sont très difficiles à faire, dans la

vie.

Surtout en public. Tu ne dois pas perdre courage. Je

sais

que tu y arriveras. Tu as tout ton temps...

Son fils enfonça plus profondément son visage

dans l'oreiller. Une fois encore, il ne parvenait pas à

le toucher. Il réfléchit encore, et le visage d'Elena

s'imposa à lui.

—Ecoute, reprit-il avec douceur. Tu aimes bien

Elena,

n'est-ce pas ?

Lentement, Jeremy releva la tête et renifla.

296
—Et tu veux lui faire plaisir, n'est-ce pas ?

Il acquiesça.

—Bien. Elle est très fière de toi. En quelques jours, tu

as fait énormément de progrès au piano. Tu ne lui

diras pas

que je te l'ai répété, d'accord ?

Jeremy approuva encore d'un hochement de tête.

—Je crois que ce serait bien, de lui faire plaisir aussi.

Alors j'ai une idée...

Quelques minutes plus tard, Adam exposa son plan

aux invités. Lisa conduisit chacun dehors et, tandis

qu'Adam se tenait également à l'écart, Jeremy

rentra dans le salon et s'assit au piano, à côté

d'Elena.

—Je veux bien jouer le morceau pour toi, chuchota-t-il.

Papa pense que ça te ferait plaisir et j'aime bien te

297
faire

plaisir ! Tu veux ?

—Oh oui, j'en ai très envie, répondit Elena en lui

souriant.

Ils jouèrent seuls, tous les deux, dans le salon vide.

La jeune femme encourageait Jeremy à interpréter

son morceau, encore et encore, sans s'arrêter, très

doucement. Et peu à peu, les invités revinrent dans le

salon. Un par un, les enfants se faufilèrent dans la

pièce, formant un demi-cercle sur le tapis. Jeremy

jouait toujours. Puis, les adultes rirent à leur tour leur

entrée, le plus discrètement du monde. Enfin, Adam se

tapit dans un coin dans la pièce, retenant son souffle et

écoutant son fils jouer ce morceau appris tout

spécialement à son intention.

298
Profondément ému, il contempla le petit visage

concentré de Jeremy, qui avait suffisamment retrouvé

confiance en lui pour continuer jusqu'au bout.

Elena se glissa hors du siège discrètement, le laissant

seul au piano devant son auditoire.

Adam retenait son souffle. Jamais il n'aurait pensé voir

son fils se lancer de lui-même dans une discipline

aussi exigeante que la musique. Elena avait raison : il

avait une facilité naturelle, avec le piano. Bien sûr, le

morceau était très simple ; mais Jeremy fronçait les

sourcils en suivant ses doigts sur le clavier et

s'appliquait de tout son cœur. Malgré quelques

hésitations, pas une seule fausse note ne troubla son

adorable rondo.

A la fin du morceau, en relevant les yeux, il parut s'étonner

lui-même d'avoir franchi cette épreuve. Toute

299
l'assistance l'applaudit chaleureusement en le

félicitant de son talent.

Elena le serra dans ses bras et Jeremy leva enfin les

yeux vers son père.

Adam lui sourit, et l'enfant lui rendit ce sourire avant

d'être emporté par une ribambelle de bambins qui

l'entraînèrent dans le jardin.

Le cœur d'Adam débordait de fierté et d'émotion.

Ainsi que d'un nouvel élan d'amour paternel.

A l'heure du coucher, Jeremy était épuisé. Et plus

heureux qu'il ne l'avait été depuis des années, songea

Adam en le bordant.

—C'est le plus chouette anniversaire que j'aie eu,

murmura-t-il.

—Je sais, répondit Adam en souriant. Moi aussi.

—Mais, papa, ce n'était pas ton anniversaire !

300
—Non, mais c'était la plus belle fête d'anniversaire à

laquelle j'aie été invité.

En attendant que son fils glisse dans le sommeil, il resta

près de lui. Puis, il écouta sa respiration légère et

régulière. Enfin. Enfin une réconciliation semblait

possible, entre eux.

—Eh bien ? s'enquit Elena lorsqu'il la rejoignit dans le

salon un moment après. Qu'en pensez-vous ?

Debout au centre de la pièce, elle souriait.

Elle avait de quoi. C'était son miracle.

Incapable de résister plus longtemps, il courut vers

elle, la saisit par la taille et la souleva pour la faire

tournoyer en riant.

—Il m'a souri, Elena ! Mon fils m'a souri !

—Tout ça pour un sourire ? répliqua-t-elle en rougissant

de plaisir.

301
—Vous plaisantez ? La dernière fois qu'il m'a souri de

cette manière, il avait quatre ans ! C'était avant de

réaliser que je ne savais pas lui donner ce dont il a

besoin...

—Aujourd'hui, c'était une simple fête d'anniversaire !

répondit-elle.

—Oui. Mais quelle merveilleuse journée ! s'exclama-t-il

encore en l'attirant doucement vers lui.

Et, sans réfléchir, cédant seulement à une impulsion

trop longtemps contenue, à une évidence, il se pencha

sur ses lèvres et l'embrassa.

Un baiser bref, presque furtif.

A peine un effleurement des lèvres.

Mais elle sentit un vertige la gagner et tout son corps se

mit à fourmiller de frissons délicieux. Elle allait se

serrer plus étroitement contre lui et savourer l'infinie

302
douceur de sa bouche pressée sur la sienne quand il se

recula, la laissant le souffle court. Et seule. Seule dans

l'obscurité. Car elle savait que la réponse à la question

qui lui déchirait le cœur ne se trouvait, en cet instant,

que dans le regard d'Adam.

Tenaillé par la culpabilité, il fit encore un pas en arrière

et se maudit d'avoir franchi le seuil de l'interdit. Il

s'était pourtant juré de ne pas la toucher ! Et il avait

conscience de l'avoir blessée. Elle était bouleversée. A

cause de lui.

—Elena...

Il chercha à prendre sa main, mais elle le perçut et

recula à son tour. Des larmes embuaient ses grands

yeux si lumineux.

—Elena, qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il, affolé. Est-ce

que j'ai fait quelque chose de... ?

303
—Non, coupa-t-elle en retenant un sanglot, avant de

laisser échapper un faible rire.

Elle avança une main et la posa sur son torse,

timidement.

—Non, Adam, ce n'est pas vous. C'est moi. Il y a des

moments, où il est particulièrement difficile de...

Sa voix s'étrangla, et elle se retourna pour cacher ses

larmes.

Mais il avait compris.

—Particulièrement difficile de ne pas voir, c'est ça ?

demanda-t-il doucement.

Elle acquiesça en serrant les lèvres. Il l'attira vers lui et

la tint au creux de son épaule un moment. Il n'osait

plus respirer. Ses cheveux soyeux caressaient son

menton et sentaient le paradis. Il lui fut infiniment

304
pénible de défaire cette étreinte, mais il n'avait pas le

choix. Il fallait qu'il la libère.

—Vous assumez cette situation avec un courage extra

ordinaire, reprit-il en s'éloignant, mais en tenant sa

main

dans la sienne. Il me paraît bien normal que vous

traversiez

des moments terribles. C'est si injuste...

Elle hocha la tête et inspira une longue goulée d'air,

reprenant rapidement le contrôle d'elle-même.

—Et je fais partie des plus chanceux, observa-t-elle.

Car j'ai encore à la mémoire quelques images du

monde

visible. Ceci dit, il est fort probable que mon

imagination

ait un peu perverti mes souvenirs. Le monde que je vois

305
est

sans doute plus coloré et attirant que le vôtre.

Cette idée la fit sourire, et elle essuya la dernière larme

qui perlait au coin de ses yeux. Il avait mal pour elle.

—Je ne comprendrai jamais comment vous pouvez

prendre tout cela avec cette sérénité, lâcha-t-il. Si

c'était

moi, je passerais mes journées à maudire le ciel et à

enrager

seul dans ma chambre.

—Oh, j'ai consacré six mois à cette activité, vers l'âge de

treize ans, admit-elle. Je ne faisais que pleurer et

donner des coups de pieds dans les meubles. Ma

pauvre maman... Elle hocha tristement la tête avant

de poursuivre :

306
—J'ai fini par réaliser qu'il n'en sortirait rien. Ce

qui

m'aide, c'est de mener une vie normale. Je me

concentre

là-dessus.

Adam la dévisagea.

—Vous devez lutter constamment, murmura-t-il,

pétrifié d'admiration. Et la vie est dure. La vôtre

tout particulièrement. Pourtant, tout ce qui semble

vous intéresser, c'est d'aider les autres.

Il s'approcha lentement et enroula un doigt autour

de l'une de ses boucles si soyeuses.

—Etes-vous bien réelle, mademoiselle ? souffla-t-il.

Elle rit, repoussa doucement sa main et s'éloigna.

—Au fond, je suis très égoïste, répliqua-t-elle.

Savoir

307
les autres heureux me rend moi-même heureuse. Mais

avec

vous, Adam...

Elle soupira.

—Vous avez une importante décision à prendre,

et

j'aimerais vous aider.

Il secoua la tête en la regardant encore. Elle ne

changerait jamais. Quelle femme incomparable... Le

désir de l'attirer à lui le tenaillait douloureusement,

mais il serra les poings et se tint à distance.

Adam baissa les yeux sur sa montre. Combien de

temps allait-on encore le faire attendre ici ? Il

soupira.

308
Cet épisode lui avait montré à quel point il tenait à

Elena. Il se demandait même comment il supporterait

son départ.

En peu de temps, elle avait pris dans sa vie une

importance considérable.

Désormais, elle ne songeait plus qu'à New York. Il

l'aidait à se préparer à ce choc, de même que Gino. Si

l'ami de la jeune femme et lui se livraient toujours

une guerre sans merci, Adam devait reconnaître que

Gino avait accompli un geste sans précédent en

prenant contact avec l'école et en parvenant à

décrocher cette bourse pour Elena. Sans lui, elle

n'aurait pas pu réaliser son rêve.

La veille, tout en pliant ses affaires, Elena l'avait

bombarde de questions sur la Grosse Pomme. C'était

ce qui les avait conduits à un moment bien

309
particulier. Un moment qui lui faisait encore courir

des frissons dans la nuque.

—A quoi ressemble vraiment la ville ? Les

buildings

sont-ils tellement plus hauts qu'ailleurs ? Les gens

marchent-ils

aussi vite qu'on le dit, dans les rues ?

Dès qu'il répondait, elle lui soumettait de nouvelles

questions :

—Vous pensez que je vais réussir à circuler comme

tout le monde ? Tout ira si vite, tout sera si confus...

Et si

je rate tout ?

Il réagit vivement :

—Non, vous n'échouerez pas, Elena ! A vrai dire,

je

310
pense plutôt que ce sera vous, la tornade de New

York. Je

vous garantis que tous les étudiants de l'école

sauront très

bien qui vous êtes avant la fin de la première

semaine.

Elle sourit. Mais son inquiétude semblait ne pas la

quitter.

—Fabio sera là. Dieu merci.

—Oui. Et tout se passera très bien, affirma-t-il.

Bien qu'il fût lui-même assez anxieux, à la vérité. Une

ville de cette envergure représentait l'exact opposé de

son univers familier. Elle devrait réévaluer tous ses

repères. Tout reconstruire. Bon sang, où trouvait-elle

ce courage ?

311
Le soir même, alors qu'ils prenaient tranquillement

le café, assis l'un près de l'autre dans la balancelle,

elle déclara, tout à trac :

—Je suppose que je vais sortir avec des hommes.

Il manqua s'étrangler et recracher son café.

—Comment ? s'écria-t-il en se penchant sur l'herbe

pour attraper sa serviette et s'essuyer. Qu'est-ce que

ça veut dire ?

—Je ne suis pas une petite statuette de plâtre fabriquée

à Lourdes, vous savez ! répliqua-t-elle d'un ton

faussement

outré. Et je ne pars pas pour le couvent.

Elle était lasse de la manière dont Adam la traitait. Elle

avait réfléchi. Si leurs derniers jours ressemblaient à

ceux qu'ils venaient de passer ensemble durant une

semaine entière, elle allait lui serrer la main au

312
moment de lui dire au revoir. Et dans l'état

d'ébullition qui était le sien en ce moment, ce n'était

pas du tout ce qu'elle espérait !

Car elle avait l'impression de n'avoir plus touché le sol

depuis des siècles. Le cocktail d'excitation, d'angoisse

et de fébrilité faisait jaillir un flux d'adrénaline constant

dans ses veines.

Tout changeait si vite. Elle était impatiente de partir,

tout en redoutant de quitter cette île si chère à son

cœur, ses amis et sa maison.

« Tout oisillon doit un jour quitter le nid », lui répétait

Gino du matin en soir, jusqu'à ce qu'elle en ait envie

de hurler. Oui, il avait raison ! La belle affaire !

Comment pourrait-elle laisser derrière elle l'homme

qu'elle venait de rencontrer et qui habitait chacune de

ses pensées ? Des pensées chaque jour plus inavouables,

313
plus déraisonnables ? Il était... Oh, Adam était

merveilleux. Malgré ses défauts ; mais qui n'en avait

pas ?

Ah, quelle importance... Il était l'homme qu'elle

n'aurait jamais. Et la part la plus rationnelle d'elle-même

lui rappelait qu'elle partait au bon moment. Avant que

son petit faible ne devienne très dangereux. Bien sûr,

elle verserait des larmes, en le quittant. Mais plus tôt

elle renoncerait à lui, et moins elle souffrirait.

Elle soupira. Comment pourrait-elle ne pas fondre en

larmes ? En une toute petite semaine, elle avait pris

l'habitude d'entendre sa voix dès le matin. Elle y

reconnaissait désormais, dans la plus imperceptible

inflexion, la nature précise de ses humeurs. Un rien lui

disait qu'il était heureux, contrarié, ou prêt à la taquiner.

Il avait un accent chaleureux qu'elle aimait par-dessus

314
tout et qu'il réservait à leurs tête-à-tête. Quand elle

entendait sa voix, elle sentait son cœur battre la

chamade. Un peu comme lors des longues heures

qu'ils passaient dans le jardin, le soir ; désormais,

quand elle ne s'asseyait pas au piano, il lui faisait la

lecture. Elle n'avait jamais entendu un homme lire

aussi bien.

Mais il y avait en lui un mystère qu'elle ne parvenait

pas à percer, malgré ses efforts. Une zone

impénétrable lui cachant ses sentiments profonds. Que

ressentait-il pour elle ? Parfois, il lui fournissait de

sérieux indices l'invitant à croire qu'elle lui plaisait.

Qu'elle l'attirait physiquement, de manière tangible.

Sans parler de cette fameuse douceur, dans sa voix...

Mais si c'était vrai, pourquoi se retranchait-il derrière ses

315
manières civiles et distantes ? Pourquoi avait-il

interrompu cette amorce de baiser, la veille ?

Elle haussa les épaules.

—Je vais à New York : j'ai l'intention de rencontrer

des

gens et de sortir. Et par voie de conséquence, de

fréquenter

des hommes, reprit-elle avec fermeté.

Adam tressaillit. Il y avait à peine deux heures que

Tours lui avait fait comprendre en termes sans

équivoque qu'il devait s'éloigner d'Elena et

s'intéresser à un autre genre de femmes. Un discours

intolérable. Et maintenant, il devait entendre... ça !

—Mais d'où vous vient ce subit intérêt pour les

hommes ?

demanda-t-il en croisant les bras.

316
—Pourquoi ? Vous ne croyez pas qu'il est temps

que

je m'y mette ?

Il grommela quelque chose d'inintelligible

pendant qu'elle enchaînait :

—Puisque la vie new-yorkaise est si différente de

celle

que je mène ici, je dois m'adapter, non ? J'ai encore

beau

coup de choses à découvrir, y compris...

Elle s'interrompit, ménageant un effet de suspense

avant de lâcher :

—Y compris dans le domaine sexuel.

—Quoi ? Vous voulez me rendre fou, c'est ça ?

explosa-

t-il.

317
Sa voix s'était étranglée.

—Je ne comprends pas. Que voulez-vous dire ?

s'enquit-elle d'un ton innocent.

Il respira lentement avant de reprendre :

—Je... Je n'aime pas vous imaginer sortant avec des

hommes.

Elle fronça les sourcils.

—C'est parce que vous ne me croyez pas capable de

me

débarrasser des coureurs de jupons professionnels.

—Non, pas du tout. Vous vous êtes

admirablement débrouillée le jour

où nous nous sommes rencontrés, vous vous

rappelez ?

318
— Qu'avez-vous pensé de moi ? demanda-t-elle, un

brin de coquetterie dans la voix. Comment ai-je

réussi à vous décourager ?

Il la considéra avec attention et sentit son cœur

fondre de désir et de tendresse. Il aurait tant voulu

la serrer dans ses bras et l'embrasser qu'il en avait

mal.

—Vous m'avez fait comprendre que vous me

considériez comme un insecte répugnant que vous

alliez chasser, répondit-il.

—On peut rêver meilleur accueil, admit-elle en

souriant.

Je devrais sans doute revoir mes techniques

d'approche de

la gent masculine, vous ne croyez pas ?

319
—Non, rétorqua-t-il avec véhémence. Vous faites

exactement ce qui convient. Traitez toujours les

hommes en ennemis et vous ne risquerez rien.

—Je ne risquerai rien, certes... Mais je n'aurai pas

d'amants !

—Elena !

Les images qu'elle faisait surgir dans son

imagination étaient intolérables. De toutes ses

forces, il aurait voulu la voir autrement, ne plus

penser à elle de cette manière, mais la torture était

bien réelle.

—Vous n'avez pas besoin d'amants, décréta-t-il.

Vous

devez étudier. Etudier sagement, et revenir très vite

pour

que...

320
Sa voix se perdit dans les limbes de sa confusion :

que pouvait-il lui promettre ? Absolument rien.

—Oui, c'est une excellente idée, monsieur le futur

roi,

répliqua-t-elle. J'étudie sagement, je reviens vite, et je

vous fais des signes de la main le jour des cérémonies

officielles en regardant passer votre limousine !

Il la dévisagea. Il n'aurait jamais pensé qu'elle avait

envisagé le futur jusque-là. Et que diable pouvait-il

répondre ? Qu'il allait l'inviter à dîner au palais de

temps à autre ? Qu'ils plaisanteraient devant une

tasse de café, comme maintenant ? Alors

qu'aujourd'hui même, il lui avait été expressément

signifié qu'il n'en était pas question ?

C'était interdit. Contraire au règlement. Aux usages.

A l'étiquette. Tout était interdit. Le concept était tout

321
nouveau, pour lui. Il avait cru qu'en devenant roi, il

pourrait au contraire agir selon son bon plaisir. Mais ce

n'était visiblement pas le cas. Du moins, à Niroli. Car

il ne conserverait sa couronne qu'à la condition

qu'un groupe de vieillards en lavallière et chemise à

jabot l'y autorise. Chacun de ses gestes serait soumis

à un sévère examen. Toute cette parade prenait un

tour inquiétant...

Mais il avait besoin de cet argent.

—Je veux seulement que vous ne vous mettiez pas

en

danger, opposa-t-il enfin.

—Vous devriez peut-être m'accompagner à New York

et

veiller sur moi, dans ce cas, répondit-elle très

doucement.

322
Il contempla ses longs cheveux sombres, sa peau

claire et crémeuse, les petites taches de rousseur sur

son nez et baissa la tête.

—J'aimerais que ce soit possible, murmura-t-il.

Ils gardèrent le silence. Le courant électrique qui

passait entre eux devenait palpable. C'était comme si

quelque chose devait se produire maintenant...

Quelque chose que rien ni personne ne pourrait

empêcher. Adam eut envie de se lever et de quitter

la balancelle, tant qu'il en était temps.

A aucun prix il ne voulait la blesser, mais un

puissant magnétisme le retenait.

—Quoi que vous en disiez, il faut que je me prépare à

de

nouvelles expériences, lança-t-elle de manière

inattendue,

323
en se tournant face à lui. Et si vous me proposiez des

cours,

je ne dirais pas non...

Il fronça les sourcils, soupçonneux.

—Des cours ? Des cours de quoi ?

—Oh, je ne sais pas, souffla-t-elle en levant une

main

évasive. Comment sortir avec des hommes

dangereux, par

exemple.

Il soupira.

—Je n'en ai aucune idée, répliqua-t-il, une pointe

d'ironie dans la voix. Figurez-vous que jusqu'ici, je

me suis plutôt consacré aux femmes.

—Je crois que vous pourriez beaucoup

m'apprendre,

324
rétorqua-t-elle en ignorant sa plaisanterie. Après tout,

c'est

vous qui m'avez mis ces idées en tête.

Il prit un air outragé.

—Moi ? Vous allez me rendre responsable de votre

nouvelle lubie ?

—Bien sûr, affirma-t-elle en souriant. Vous m'avez

ouvert les yeux, si j'ose dire. Et sur bien des

horizons... Vous m'avez transmis des pensées et des

sensations dont j'ignorais tout, avant vous.

Suspendu à ses paroles, il attendait la suite en

retenant son souffle.

—Et maintenant, conclut-elle gaiement, je veux

rencontrer

des hommes

—Oh non, mon Dieu... Mea culpa. Mea maxima culpa !

325
—Qu'est-ce que ça veut dire ? interrogea-t-elle.

Les mots lui étaient inconnus, mais elle en devinait le

sens par son intonation. Une intonation révélant un

sentiment dont elle avait bien l'intention de tirer

avantage.

—Rien, soupira-t-il en se balançant plus fort. Il m'est

assez pénible de penser que je suis l'auteur d'un

nouveau désastre. Quand je vous ai rencontrée, vous

étiez un modèle d'innocence ; et regardez où vous en

êtes ! Je suppose que vous allez ajouter que je vous ai

gâché l'existence.

Elle rit.

—Ne soyez pas ridicule ! Vous avez seulement éveillé

en moi des élans qui dormaient depuis longtemps.

Alors

dites-moi : quand j'aurai mon premier rendez-vous et

326
qu'il

voudra m'embrasser, est-ce que...

—Et voilà, vous recommencez ! coupa-t-il.

Il se leva de la balancelle et donna un violent coup de

pied dans une motte de terre.

—Ça suffit ! Je ne veux plus entendre parler de rendez-

vous, d'amants ou de baisers ! Et puisque vous voulez

un

cours, je vais plutôt vous montrer comment on

débarrasse

la table.

Sur ces mots, il prit le plateau et fonça dans la cuisine.

Elle le suivit.

Elle n'avait nullement l'intention de renoncer.

—Pour quoi faire ? demanda-t-elle en l'écoutant ranger

la vaisselle dans la machine.

327
—Pour que vous appreniez à vous protéger des

coureurs

de jupons, répliqua-t-il furieusement.

—Je n'ai pas besoin d'apprendre à me protéger ! explosa-

t-elle. J'ai besoin qu'on m'embrasse !

Adam posa sur le comptoir la pile d'assiettes qu'il

avait dans les mains et fit brusquement demi-tour

vers elle.

—Elena...

Il avait pensé la trouver à quelques mètres de lui, mais

elle se tenait si près qu'il en eut le souffle coupé. Elle

s'agrippa au revers de sa chemise et leva le menton

vers lui, comme pour le défier :

—Vous allez me montrer comment on fait, ou faut-il

que je me précipite dans la rue pour supplier le

328
premier

qui passe de m'embrasser ?

Il déglutit péniblement. Elle était si belle, si adorable...

Et il était tellement facile de la prendre au mot. Mais il

n'en avait pas le droit, non, non...

—Dernière chance, souffla-t-elle. A prendre ou à

laisser.

—Bon, d'accord, articula-t-il d'une voix à peine audible

tandis que son corps se tendait de désir. Juste un

petit,

alors. Juste...

Elle l'attira brutalement, et sentit enfin ses lèvres se

presser sur les siennes.

Enfin.

Etrangement, elle avait toujours su qu'un baiser de lui

ferait cet effet. C'était extraordinaire, mais elle ne

329
ressentait pas de surprise. Oui, elle avait toujours su

qu'elle s'abîmerait dans cet instant. Qu'un vertige

l'envahirait peu à peu, et que la douceur de ses lèvres

se ferait plus pressante. Qu'il l'attirerait tout contre lui,

au point qu'elle en aurait le souffle coupé et sentirait ses

jambes chanceler. Elle avait acquis la certitude qu'elle

ne voudrait pas qu'il s'arrête...

Mais elle comprit bientôt qu'elle se laissait entraîner

dans un univers totalement inconnu. Car elle n'avait pas

imaginé qu'elle aimerait à ce point sentir ses mains

courir dans son dos, dans ses cheveux, sur sa taille. Elle

n'avait pas mesuré l'ardeur de ce désir qui les

submergeait l'un et l'autre, alors qu'elle entendait son

sang bouillir dans ses veines.

Et elle n'avait pas pensé qu'il caresserait

fébrilement ses bras nus avant de pousser un soupir

330
rauque et de poser une main sur ses seins, faisant

ainsi jaillir en elle une onde d'une exquise violence...

—Oh ! s'exclama-t-elle en le repoussant vivement.

—Elena, je suis désolé, je...

—Désolé ? cria-t-elle. Savez-vous depuis combien de

temps j'attends que vous m'embrassiez ?

Il quitta la pièce.

Ce n'était certainement pas la réaction qu'elle

avait escomptée, et la déception lui noua

douloureusement l'estomac. L'embarras la gagnait. Il

devait déjà regretter. Elle l'avait contraint à

abandonner l'attitude de contrôle constant à laquelle

il semblait tant tenir, et il ne pouvait lui en être

reconnaissant.

Pourquoi diable se comportait-il ainsi ? Parce

qu'elle était aveugle ? Ne voyait-il en elle qu'une

331
fragile poupée de porcelaine à cause de sa cécité ? Ou

faisait-elle complètement fausse route ? Car il existait

peut-être aussi une réponse très simple : elle n'était

pas son genre.

Mais non, c'était impossible. Elle avait senti son

corps réagir... Et rien ne lui avait paru aussi

excitant. Alors pourquoi s'enfonçait-il dans ce déni

Quelle qu'en fût la raison, elle avait dû commettre

un faux pas et en était consternée. Mais elle ne

regrettait pas ce baiser. Oh non... Au contraire, elle

chérirait ce souvenir jusqu'à sa mort.

Elle entendit la porte de la maison d'amis claquer, et

elle se laissa tomber sur une chaise en soupirant.

Bientôt, elle serait partie. Mais combien de temps

332
lui faudrait-il pour chasser Adam Ryder de ses

pensées ?

***

C'était au lendemain de cet épisode qu'Adam se

rendit au palais. Il se trouvait maintenant face à trois

conseillers, dont Tours, et parvenait difficilement à

conserver un visage aimable. Il venait tout juste

d'achever la lecture du règlement officiel de la

maison royale de Niroli et n'aurait su dire quelle

règle lui paraissait la plus problématique. Or, ce

n'était pas fini.

Les conseillers avaient concocté un autre arsenal de

lois, tout spécialement à son intention. Il devait

renoncer à voir Elena. Et Jeremy serait envoyé dans

une prestigieuse école privée, en Suisse. Avant son

333
couronnement, il était également prié de s'assurer

que sa mère ne mettrait pas un pied sur l'île.

Le destin lui jouait des tours ; car, huit jours plus tôt,

il aurait peut-être accepté que son fils parte en

Suisse, pour vivre dans un environnement sain et

discipliné. Mais il venait de se rendre compte qu'il

était capable d'élever son fils, et de renouer une

relation de confiance et de respect avec lui. L'idée de

le voir disparaître de son quotidien était

insupportable. Non, ça n'arriverait pas.

—J'ai la nette impression que le souverain ne

dispose

pas de la même liberté que ses sujets, observa-t-il.

—Non, bien sûr que non. Il en a toujours été ainsi.

Vous

l'ignoriez ?

334
Oui, il l'ignorait. Et cela ne lui plaisait pas du tout.

Mais il n'arrivait pas à se concentrer sur ces règles, en

ce moment, tant il pensait à Elena, et au baiser qu'ils

avaient échangé...

Il n'aurait jamais dû se laisser convaincre de

l'embrasser. Il le savait depuis le début : maintenant

qu'il l'avait tenue dans ses bras et qu'il avait senti le

goût de ses lèvres sur les siennes, il lui serait plus

difficile encore de la voir partir à la fin de la semaine.

Reprendre sa vie là où il l'avait laissée après avoir

regardé l'avion s'envoler pour New York lui

paraissait impossible. Un enfer l'attendait.

Il aurait souffert de son départ même sans ce baiser,

mais maintenant... Tenaillé par les regrets et le désir,

incapable de chasser la tension qui l'habitait à toute

heure du jour et de la nuit, il était à deux doigts de

335
commettre une vraie bêtise. Une erreur qui ruinerait

toutes ses chances de récupérer l'argent. Cet argent

dont il avait désespérément besoin...

Il planta son regard dans celui de Tours et alla droit

au but:

—Qu'en est-il de l'argent ? Quand pourrai-je

toucher

une part de ce qui me revient ?

Tours évoqua un chiffre qui lui donna le tournis.

—Mais il m'est impossible de vous transmettre cette

somme si le contrat n'est pas signé, précisa-t-il.

Le contrat... Il pouvait le signer sur-le-champ et

adresser un virement à Zeb dès le lendemain. La société

serait sauvée, l'épée de Damoclès levée, et les oiseaux

se remettraient à chanter.

336
Mais Jeremy devrait partir pour la Suisse, sa mère ne

serait même pas autorisée à assister à son

couronnement, et Elena sortirait définitivement de sa

vie.

Tours posa le contrat sur le bureau et lui tendit un

stylo. Les deux autres conseillers le fixaient en silence.

C'était le point de non-retour. L'heure de vérité.

Mais son téléphone sonna dans sa poche à cet instant

précis. Baissant les yeux sur l'écran, il reconnut le

numéro d'Elena.

Esquissant un geste d'excuse, il décrocha :

—Bonjour... Qu'est-ce qui se passe ?

—Oh, Adam ! C'est Jeremy, lança-t-elle d'une voix

alarmée.

Il sentit sa gorge s'assécher.

—Eh bien ? Qu'a-t-il encore fait ?

337
—Il a disparu !

—Quoi ? Comment cela ?

—Ça fait des heures, maintenant, reprit-elle avec

angoisse.

Je ne voulais pas vous déranger pendant votre rendez-

vous

au palais, mais...

—Vous êtes certaine qu'il ne vous fait pas une

plaisanterie ? Il est peut-être caché sous son lit, ou...

—Non, Adam ! coupa-t-elle, désespérée. Je l'ai cherché

partout, et je ne le trouve pas ! Je crois qu'il s'est

enfui. Il

a emmené Fabio.

Son cœur se mit à battre à coups redoublés, et il

s'efforça de conserver l'esprit clair.

338
—Elena, commencez depuis le début. Que s'est -il

passé ?

Elle prit une longue inspiration.

—Oh, Adam ! Il a entendu certaines choses... Gino

me disait que la rumeur prétend que vous devez

envoyer

Jeremy en Suisse pour toute sa scolarité. En surprenant

cette

conversation, il s'est montré très inquiet. Je me suis

assise

près de lui et j'ai décidé de tout lui expliquer.

Visiblement,

il ne se doutait pas de ce qui se passait : il ne

comprenait

pas que vous alliez devenir roi et que je partais pour

New

339
York avec Fabio. Et je crois que je n'ai fait qu'aggraver

les

choses, en essayant de lui exposer la situation. Il était

dans

tous ses états.

Adam ferma les yeux un court instant et soupira. Elena

n'y était pour rien. C'était sa faute. Il avait repoussé le

moment de tout expliquer à son fils. Or, il aurait dû se

montrer franc depuis le début. Car son fils s'était

forcément méfié de ce voyage subit dans une île à

l'autre bout du monde. Il avait lui-même une

certaine expérience de la méfiance ! Ce petit garçon

avait déjà été trahi et abandonné. Il traquait tout

indice de cette nature dans le comportement des

adultes, et surtout dans celui de son père. Adam ne

connaissait que trop bien ce sentiment. Cette peur et ce

340
mal-être permanents. Il n'en était jamais vraiment

sorti.

—Je l'ai laissé sortir jouer avec Fabio pendant un

moment, poursuivit Elena. J'ai pensé que ça le

calmerait.

Mais il a disparu.

—J'arrive, répondit-il en refermant le téléphone et

en

se levant.

—Monsieur, vous...

—Je dois y aller, déclara-t-il à Tours.

—Je crains que ce ne soit impossible, objecta le

conseiller.

Le contrat doit être signé maintenant et vous

rencontrerez Sa

Majesté le roi Giorgio dans deux heures. Cette

341
entrevue est

obligatoire. Il ne saurait être question de vous y

dérober.

Adam ferma les yeux un court instant. Il attendait

cette rencontre avec son grand-père depuis qu'il avait

posé le pied sur l'île. Tout son avenir en dépendait.

Le destin se jouait maintenant. L'hésitation le fit

vibrer durant une seconde, et il se retourna vers

Tours :

—Je reviens dès que possible, lança-t-il. Et je vais

signer ce contrat. Mais en ce moment, mon fils a

besoin

de moi...

Tournant les talons, il quitta la pièce sans prêter

attention aux cris des conseillers. Le roi Giorgio

attendrait. Son fils passait avant tout le reste.

342
9.

Tout en arpentant le salon en long et en large,

Adam se répétait qu'aucune situation ne pouvait

générer plus de panique que la disparition de son

enfant. Il fallait qu'il parvienne à garder les idées

claires. Qu'il ignore les images terrifiantes qui lui

traversaient la tête, comme autant de lames acérées.

Tout avait pu arriver. Jeremy savait qu'il ne devait


343
sous aucun prétexte adresser la parole à des inconnus,

et encore moins les suivre. Mais il ignorait qu'à

Niroli, il occupait une situation bien particulière et

qu'il pouvait faire l'enjeu d'un complot politique.

Voyons, il ne fallait pas s'affoler... Il devait se mettre

à la place d'un petit garçon terrifié par les nouvelles

qu'il venait d'apprendre. S'il était Jeremy, où irait-il

Pas très loin, forcément. Dans un lieu accessible

aux chiens...

L'évidence le frappa avec la fulgurance de l'éclair. Les

ruines de la villa romaine, où ils avaient rencontré

Elena !

Laissant la jeune femme et Gino attendre à la

maison et guetter l'éventuel retour du petit, il

344
courut sur le site, dévalant les rues à perdre

haleine.

C'était une journée pluvieuse, maussade, et le vent

soufflait par rafales : les touristes étaient peu

nombreux à arpenter le belvédère. Il se rua sur la

promenade où Jeremy avait trouvé Fabio, mais n'y

aperçut nulle âme qui vive.

—Jeremy ! cria-t-il.

Il hurla son nom en revenant sur le champ de ruines

et descendit encore sur les rochers, en contrebas.

Toute en anfractuosités, la falaise s'inclinait pour

descendre en pente douce jusqu'à la plage.

A l'horizon, il ne voyait rien. Rien que les vagues, des

rochers et, plus loin, la longue étendue de sable.

Il était prêt à faire demi-tour quand il entendit un

aboiement. Un espoir ! Frissonnant, il s'immobilisa et

345
fouilla le panorama du regard. Après avoir crié cent

fois le nom de son fils, il appela le chien.

Il s'était blessé en se précipitant sur les pierres

saillantes, mais il n'en avait même pas conscience, tant

la peur tendait sa chair.

—Fabio !

Le chien se remit à aboyer. Sans réfléchir, il courut

dans sa direction, glissant sur les rochers humides et

saillants, ne songeant qu'à percevoir quelque chose

dans le lointain. Enfin, sur les rochers proches de la

plage, là où la baie prenait naissance, il distingua une

tache rouge. Le T-shirt de Jeremy !

Durant une fraction de seconde, tout en escaladant

la petite chaîne escarpée, il crut que son fils était

sagement assis près du chien, qui aboyait sans bouger.

Puis, il comprit. Le chien veillait sur Jeremy. Il appelait

346
à l'aide. Car l'enfant était allongé sur une bande de

sable, entre les rochers.

Tremblant de tous ses membres, Adam redoubla de

vitesse et se précipita sur son fils.

—Jeremy !

Il saignait. Oh, Seigneur, il saignait ! Il avait du

sang dans les cheveux, et il s'était visiblement cassé

la jambe ou la cheville. Il avait fait une chute. Une

chute peut-être fatale...

Essuyant ses propres mains ensanglantées sur son

pantalon, il souleva délicatement la tête de l'enfant.

—Ouvre les yeux, Jeremy, je t'en prie... Regarde -

moi !

Jeremy trembla et cligna lentement des paupières,

tandis que Fabio lui léchait doucement le front.

—Papa ?

347
—Oh, Dieu merci ! cria Adam en laissant les larmes

rouler sur ses joues et en se penchant sur le visage de

son fils pour le couvrir de baisers.

Puis, il sortit en tremblant son téléphone de sa poche

et appela les secours, avant d'aider l'enfant à se

redresser un peu en le soutenant par la nuque.

—Papa... J'ai eu peur que tu m'envoies vivre très

loin,

sans toi...

Adam reprit sa respiration et sourit en fixant les

grands yeux bleus de Jeremy.

—Tu ne sais donc pas que je ne ferais jamais une chose

pareille ? murmura-t-il en caressant ses cheveux.

Jamais.

Je resterai toujours avec toi. Tu me promets de ne

348
pas

l'oublier ?

Jeremy acquiesça faiblement avant de refermer les

yeux. Tandis que l'ambulance de la sirène clignotait

au sommet de la falaise, Adam sentit un immense

soulagement gagner tout son corps. C'était une

sensation inconnue... Comme s'il venait de se libérer

d'un poids terrible, pesant sur lui depuis l'origine

des temps.

Tout irait bien, maintenant. Son petit garçon allait se

rétablir. Il le savait. Son cœur de père le lui affirmait.

***

Le pas d'Elena et le trottinement de Fabio résonnaient

dans le couloir de l'hôpital. La jeune femme prit une

longue inspiration. L'infirmière venait de lui indiquer

349
la direction de la chambre de Jeremy, et elle sentit

soudain la main d'Adam se poser sur son épaule.

—Il va bien, assura-t-il. Venez-vous asseoir près de lui.

Il dort.

Soulagée, Elena poussa un profond soupir et s'avança

vers le lit.

—Comment se sent-il ?

—Bien, je crois. Sa cheville est foulée, et le médecin a dû

poser quelques points de suture sur son arcade

sourcilière.

Il aura une petite cicatrice. Peu visible, m'a-t-on

assuré.

Elle sourit.

—C'est tout de même un lourd bilan, pour un aussi

petit garçon.

350
—Oui, admit-il. Mais le pire est passé. D'après le

médecin, sa cheville se remettra vite.

—Savez-vous ce qui s'est passé ?

—Non, pas encore. Il nous le racontera à son réveil.

Elena approuva d'un hochement de tête. Adam

paraissait

épuisé. Il y avait aussi autre chose dans sa voix.

L'expression d'une fatigue plus profonde.

—Vous devriez prendre un peu de repos vous-même,

suggéra-t-elle.

—Non, pas maintenant. Je veux être là quand il se

réveillera.

—Moi aussi, murmura-t-elle.

—Vous n'avez pas à rester ici, protesta-t-il. Vous pouvez

très bien rentrer, et je...

351
—J'aime aussi Jeremy, Adam, opposa-t-elle avec douceur.

Il nous a offert spontanément son affection, à Fabio

et à

moi. Alors laissez ceux qui l'aiment en retour veiller

un

peu sur lui.

—D'accord, répondit-il en souriant. Vous avez gagné.

Comme toujours.

—Oui, comme toujours, répéta-t-elle sur le même ton

taquin.

Mais une sourde mélancolie s'était infiltrée dans son

âme. Et elle savait que c'était faux : clic n'avait rien

gagné du tout. Le bateau prenait le large, et il n'y

avait rien à faire...

Soudain, elle sentit les doigts d'Adam chercher les siens.

Il lui prit la main et la serra si fort qu'elle en eut le

352
souffle coupé. Elle aurait voulu ne jamais devoir la

lâcher.

—J'étais sur le point de signer le contrat, quand vous

avez

appelé, annonça-t-il. Je tenais le stylo entre mes

doigts.

—Ah ? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait

immédiatement ?

Il secoua la tête.

—Je suppose que j'aurais pu. Mais quand j'ai appris que

Jeremy avait disparu, je n'ai plus pensé à rien d'autre.

Elle acquiesça, et ils demeurèrent silencieux un long

moment, assis face au lit.

—Ne signez pas, murmura-t-elle soudain. Ne devenez

pas roi. Oh, Adam...

Il lâcha sa main.

353
—Dois-je comprendre que je ne suis toujours pas digne

de porter cette couronne, à vos yeux ?

—Pas du tout, répondit-elle en cherchant à lui fournir

l'explication la plus plausible. Je pense que c'est vous,

qui

méritez mieux. Il existe forcément un autre moyen

de

trouver cet argent !

—Croyez-moi, j'ai tout envisagé, je dis bien tout, avant

de me tourner vers Niroli. Malheureusement, c'est

ma

dernière chance.

Elle observa une courte pause avant de chuchoter :

—Alors laissez tomber.

—Quoi ? Ryder Productions ?

Elle approuva.

354
—C'est de la folie. Ryder Productions est toute ma

vie.

—Non, Adam. Vous pouvez tout recommencer. Repartir

de zéro. Fonder une nouvelle société.

Il laissa échapper un rire amer.

—J'ai dû oublier de vous parler des quinze mois que j'ai

passés à me nourrir de raviolis en boîte, à l'époque où

je

mettais la société sur pied ! J'ai même passé dix

semaines

dans ma voiture. Tous mes crédits, le moindre

centime

amassé était englouti par la banque. Chaque matin, je

me

levais pour me battre et convaincre les investisseurs,

et

355
chaque soir, je rentrais bredouille. Il fallait que je

rassemble

les fonds tout seul. La bataille a été rude. Je ne saurais

plus

la mener, parce que je ne suis plus un jeune homme de

vingt

ans étourdi de rêves et d'espoirs. Et j'ai un fils à élever :

je

dois songer à son confort. En renonçant à la

couronne, à

l'argent et à ma société, je perdrais aussi la maison de

Los

Angeles et devrais emmener Jeremy dans un

appartement

triste, sans jardin ni piscine.

356
—Mais vous ne seriez pas sans ressources. La vente de

la société vous permettrait de prendre un nouveau

départ,

même modeste. Adam, pensez-y encore, insista-t-elle

d'une

voix suppliante. Et si vous vous accrochiez à cette

histoire

pour de mauvaises raisons ?

Il reprit sa main dans la sienne.

—Lesquelles ?

—Je ne sais pas. Vous voulez peut-être porter la couronne

pour prendre une revanche sur votre grand-père et la

famille

royale en général. Peut-être pas consciemment,

mais...

Prenez le temps d'y réfléchir.

357
—Ma revanche ? s'étonna-t-il. Je ne vois pas quel

bénéfice j'en tirerais.

—C'est exactement ce que je veux vous montrer. Il

est évident que l'exercice du pouvoir ne vous attire

pas.

Vous détestez que l'on vous contraigne à faire ce que

vous

n'aimez pas, et vous tenez plus que tout à vivre selon

votre

bon plaisir...

« Et à aimer qui vous voulez », était-elle sur le point de

conclure.

—Et contrairement à ce que vous affirmez, enchaîna-

t-elle, vous ne vous résumez pas à la compagnie que

vous

avez créée. Vous êtes aussi un père, un ami, un homme

358
qui

sait ce qu'il veut et qui manifeste des goûts précis.

Vous

valez infiniment plus que la somme d'argent

nécessaire à

sauver Ryder Productions.

Il allait répliquer, quand Jeremy se retourna

lentement et ouvrit un œil.

—Il se réveille ! s'écria Elena en se levant pour

s'approcher de lui, Fabio sur les talons.

—Papa !

C'était sa première parole, et Adam sentit son cœur

se serrer. Il s'assit sur le rebord du lit et passa

délicatement une main dans ses cheveux.

—Coucou, chéri. Comment tu te sens ?

359
—Ça va, répondit-il en affichant un sourire radieux,

comme il découvrait la présence d'Elena et de

Fabio. Elena ! Fabio !

—Bonjour, fripon, lança Elena en lui caressant la joue.

Je suis bien contente de te voir.

Il soupira et lui sourit.

—Moi aussi. J'avais peur que tu sois déjà partie.

—Je ne l'aurais jamais fait sans te dire au revoir,

répondit-elle. Et je ne pars que lundi.

Il approuva tristement.

—J'aimerais mieux que tu ne partes jamais.

—Mais j'en ai envie, tu sais. C'est important pour

moi.

Il lui adressa un dernier sourire avant de refermer les

yeux et de s'endormir.

360
Adam resta longtemps debout à le regarder, avant de

contourner le lit et de prendre la main d'Elena.

—Merci d'être là, murmura-t-il. Je ne sais pas ce que

je deviendrais sans vous.

Elle ignora le frisson qui la parcourait de la tête aux

pieds. L'émotion lui serrait la gorge, et elle contint

aussi les larmes qui lui montaient aux yeux. Tout était

si confus. Elle non plus, ne savait pas ce qu'elle ferait

sans lui. Une seule chose lui paraissait évidente.

Limpide. Elle aimait Adam Ryder, le futur roi de

Niroli.

***

Une bonne nuit de sommeil avait reposé Adam, sans

parvenir à apaiser ses angoisses. Sa vie lui

paraissait désormais suspendue à une foule de

361
questions sans réponse. Au moins, Jeremy allait

beaucoup mieux. Confortablement installé dans le lit

de la maison d'amis, il feuilletait des bandes dessinées

et se réjouissait d'arborer une cicatrice qui lui vaudrait

l'admiration de tous ses camarades, à l'école.

Il était près de 11 heures, et Adam passa dans la

cuisine pour préparer le déjeuner. Il devait se rendre

au palais dans l'après-midi, mais cela pouvait

attendre une heure ou deux.

Il sortait les œufs du réfrigérateur quand Elena entra

à son tour, les cheveux lâchés sur ses épaules.

—Vous avez fait la grasse matinée, observa-t-il en

souriant. Comment vous sentez-vous, aujourd'hui ?

Prête

pour le grand départ ?

—Presque, répondit-elle en s'étirant doucement.

362
Elle portait un kimono de satin blanc, et il admira

encore la grâce de sa silhouette.

—Toutes mes valises sont remplies à craquer. J'ai

transmis mon adresse à tous ceux qui en auront

besoin et

terminé toutes les formalités. Gino veillera sur la

maison

en mon absence, et les parents de mes élèves

trouveront

un autre professeur. Il reste cependant quelque chose

sur

ma liste... Une chose extrêmement importante que je

dois

faire avant de partir.

—Ah ? De quoi s'agit-il ?

Elle lui décocha un sourire irrésistible

363
—De vous séduire.

Elle posa ses deux mains à plat sur son torse et sentit

ses muscles se tendre sous l'étoffe du T-shirt.

—Oh ! souffla-t-elle.

—Qu'est-ce que vous racontez ? demanda-t-il d'une voix

rauque, en prenant ses mains pour l'empêcher de

poursuivre

son exploration.

—Voyez-vous, soupira-t-elle, j'aurais préféré que vous

essayiez de me séduire. Mais il y a plus d'une semaine

que

j'attends... Et rien ! Comme il ne reste plus beaucoup

de

temps, j'ai décidé de prendre la situation en main. Si

j'ose

dire...

364
Elle s'approcha plus près et leva une main lascive vers

son cou, pour l'attirer à elle.

—Elena, nous ne pouvons pas...

—Oh si, nous pouvons, murmura-t-elle en fermant

les yeux pour sentir le parfum masculin émanant de

son

corps si rassurant. Vous avez promis de ne pas me

lâcher,

quand nous étions sur le toboggan, vous vous

rappelez ?

Maintenant, c'est mon tour. Je ne vous lâche pas.

Elle aventurait maintenant sa main le long de ses

cuisses, et il parvenait à peine à croire ce qu'elle disait.

Sa détermination n'avait d'égale que la douceur de ses

gestes... Et son corps n'y résisterait pas longtemps. Il

sentait toutes ses défenses faiblir les unes après les

365
autres. Il avait voulu la protéger. Se montrer

raisonnable. Mais elle s'engageait dans la voie inverse.

Et il était fatigué de jouer les héros face à la seule

femme qu'il ait jamais désirée avec cette force. Cette

force qu'il ne contrôlait plus.

—Elena... Vous êtes sûre ?

—Oh oui, je suis sûre, souffla-t-elle en glissant ses doigts

dans ses cheveux, en une torture exquise. Je ne l'ai

jamais

fait, et je ne le ferai peut-être plus jamais. Mais je veux

que

ce soit avec vous, Adam. Maintenant...

Adam ferma les yeux. Elle avait eu raison de ses

dernières résistances, et il respira le parfum délicat de

cette chevelure qu'il avait envie de caresser durant des

366
heures... D'un geste d'une infinie douceur, il l'attira

contre lui et se pencha sur ses lèvres pour l'embrasser.

Voluptueusement.

Passionnément.

Il sentait son corps de liane se tendre pour s'offrir à

lui. Elle se cambrait, l'invitant à glisser ses mains sur

sa taille et à remonter lentement vers sa poitrine

durcie. Le désir brûlait en lui, et il sentait l'éruption

toute proche. Il y avait longtemps, qu'il avait envie

d'elle. Une éternité. Très tôt, il avait deviné sa nature

sensuelle. C'était naturel, chez elle. Et elle se lovait

maintenant contre lui telle une petite chatte savourant

davantage, à chaque seconde, le contact de leurs corps

incandescents.

—Viens, murmura-t-elle en lui prenant la main et en

l'entraînant à l'étage.

367
Quand elle ferma la porte de la chambre derrière elle

et qu'elle défit la ceinture de son kimono pour le

laisser délicatement glisser à ses pieds, il sentit sa

gorge devenir très sèche.

Elle se tenait devant lui, souriante, ne manifestant

aucune timidité...Nue.

Ses tétons étaient tendus, et il contempla avec émotion

son corps de déesse. Ce corps qu'elle lui offrait.

Bouleversé, il resta silencieux un long moment, à la

regarder, avant de murmurer :

—Oh, Elena...

Il se tenait devant elle, tout près, osant à peine la toucher.

Aussi avança-t-elle une main fiévreuse sur son T-shirt

pour le lui ôter, et il la laissa bientôt enfouir ses doigts

dans la fine toison recouvrant ses pectoraux.

368
Frissonnante, Elena voulut connaître le goût de sa

peau et posa ses lèvres brûlantes sur son torse, le

couvrant de baisers.

—Tu es si belle, reprit-il en s'éloignant pour la regarder

encore. Si seulement tu pouvais voir combien tu

es

belle...

Sans répondre, elle sourit et ferma les yeux, tandis qu'il

caressait la courbe de ses hanches du bout des doigts.

Elle se sentait belle ; c'était bien suffisant.

Il la pressa contre lui pour l'embrasser avec une

ferveur renouvelée. Elle sentait son corps s'embraser.

Sa fièvre semblait sans limite, et un vertige la gagna

alors qu'ils basculaient sur le lit, enlacés.

Avec une délicatesse telle qu'elle crut se transformer

en nuage pour se fondre à la torpeur de l'été, Adam

369
déposa alors les baisers les plus tendres sur ses

épaules et sur sa gorge, caressant en même temps du

bout des doigts ses longues jambes, l'intérieur de ses

cuisses, pour revenir sans cesse à ses lèvres qui,

insatiables, appelaient encore et encore ses baisers.

Tout était nouveau. Et merveilleux. Follement

excitant...

Au moment où elle gémissait de plaisir sous cette lente

et douce torture, il happa l'un de ses tétons dressés

entre ses lèvres humides, et elle laissa échapper un cri

de surprise, immédiatement suivi de plaintes

langoureuses.

—Elena... Je t'ai fait mal ?

—Oh non, haleta-t-elle. Encore...

Maintenant, elle voulait qu'il la prenne maintenant...

Elle attendait depuis si longtemps !

370
Mais il caressait ses seins l'un après l'autre avec langueur...

Elle se cambra, s'offrant encore, tout en écartant

instinctivement les cuisses.

Adam ne pouvait se lasser de la regarder, de

contempler son corps évoluant au rythme de ses

caresses, son visage épanoui...

Il ne lui laissa pas le temps de reprendre son souffle,

alors qu'elle sentait le plaisir monter par vagues

successives ; il l'embrassa sauvagement, et caressa la

peau fine de ses cuisses avant de découvrir le cœur de

son intimité...

S'abandonnant à l'onde de plaisir qui la traversait, elle

eut alors à peine le temps de songer que ces

sensations dépassaient tout ce qu'elle avait imaginé.

Pressée contre Adam, elle découvrait non seulement

la manière dont il réagissait à ses caresses, mais aussi

371
les mouvements de son propre corps. Des réflexes

inédits. Des impulsions aussi irrépressibles que

directes.

Jamais personne ne lui avait prodigué ce mélange

d'ardeur « de douceur. Et en cet instant, tandis qu'il

n'en finissait pas de faire monter le plaisir en elle, elle

avait l'impression de s'enfoncer avec lui dans des flots

bouillonnants.

Incapable de retenir plus longtemps la force de son

désir, Adam murmura

—Tu veux... ?

—Oh oui... Je t'en prie ! cria-t-elle. Maintenant !

Il la pénétra avec une douceur infinie, terrifié à l'idée

de la blesser. Mais ses scrupules ne semblaient guère

la toucher. Le désir et l'urgence qu'elle manifestait le

grisaient, et il ne put que céder à la passion qui les

372
emportait, d'un même élan. Leur corps à corps se fit

plus sauvage, et ils roulèrent sur le lit.

Elena gémissait, enveloppant ses hanches de ses

cuisses, les serrant violemment, tandis qu'il

s'enfonçait en elle.

Ils ondulèrent sur un rythme effréné, jusqu'à ce que le

tourbillon de la jouissance ne les prenne et qu'ils

franchissent ensemble le seuil d'un paradis qui

n'appartiendrait jamais qu'à eux.

Un moment plus tard, Elena écoutait sa respiration

retomber. Le sentiment de calme qui suivait leur étreinte

était également exceptionnel. Et neuf ; elle se sentait

heureuse, comblée. Comme si le monde était enfin à sa

place.

—Ecoute, murmura-t-elle en posant sa tête dans le creux

de son épaule. La musique...

373
—Quelle musique ? Je n'entends aucune musique,

répliqua-t-il, interloqué.

Elle ramena le drap sur eux et soupira.

Il ne l'entendait pas... Il n'était pas amoureux.

Mais elle, si. C'était donc tout ce qu'elle obtiendrait jamais

de l'homme qu'elle aimait de toute son âme, et qui

venait de lui faire découvrir une nouvelle dimension

d'elle-même. Elle passerait le reste de sa vie à regretter

de ne pas avoir su l'amener à l'aimer aussi.

Mais elle n'oublierait jamais ce moment. Cet instant

d'intimité parfaite. Et elle était heureuse d'avoir offert

sa virginité à l'homme qu'elle aimait.

—Adam ?

—O u i ?

Elle se retourna vers lui, traçant du bout des doigts les

contours de ses pectoraux.

374
Elle aimait le parfum de leurs corps mêlés. Elle voulait

le savourer le plus longtemps possible.

—Embrasse-moi, chuchota-t-elle.

—Toujours...

Ce n'était qu'une formule. Mais elle pria de toutes ses

forces pour qu'elle devienne réalité.

375
10.

376
Adam était en retard à son rendez-vous au palais, et

les visages qui lui faisaient face exprimaient la plus vive

désapprobation. Ils étaient même franchement hostiles.

Après un petit rappel à l'ordre sur la ponctualité

exemplaire attendue de la part du souverain de

Niroli, les conseillers lui en proposèrent un nouveau.

Ou plutôt, un cours complet.

—Il y a ici une dame qui aimerait s'entretenir avec vous.

Elle est l'une des plus éminentes historiennes

spécialistes

de Niroli, et nous avons pensé qu'elle saurait vous

éclairer

sur le rôle de la famille régnante.

—Très bien, répondit Adam.

De toute façon, rien ne pouvait être pire que ces

entretiens glacés.

377
—Quand voulez-vous que je la rencontre ?

—Maintenant, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Elle

vous attend dans la bibliothèque. Tours va vous

escorter.

Adam se leva et suivit le vieil homme dans un dédale

de couloirs aux sols de marbre, songeant alors que

l'historienne en question pouvait être l'amie d'Elena.

Et dès que Tours lui ouvrit la porte de la bibliothèque,

il reconnut Susan Nablus.

—Adam, lança-t-elle en souriant et en s'avançant vers

lui pour lui serrer la main. Quel plaisir de vous

revoir ! Venez-vous asseoir. Il paraît que vous avez

besoin de cours de rattrapage sur l'histoire

Nirolienne...

Adam était sur le point de répliquer qu'il n'avait

besoin de rien, Elena ayant déjà comblé ses lacunes en

378
la matière. Mais il perçut le regard insistant de Susan

et s'exécuta, à contrecœur. Dès que Tours se fut

éclipsé, elle lui adressa un clin d'œil complice.

—Oh, je sais, vous n'avez pas besoin de moi, soupira-t-

elle en secouant la tête, visiblement déjà convaincue

qu'il pouvait se passer de cette session. Mais quand

ils m'ont demandé de venir, il m'a semblé que c'était

l'opportunité rêvée pour vous montrer certains

papiers que j'ai trouvés

dans les archives. Je me suis plongée dans la

biographie de votre père, comme je vous l'annonçais

l'autre jour, et je suis tombée presque immédiatement

sur une lettre qui vous est destinée.

Adam demeura interdit. Incapable d'articuler un son,

il sentit ses oreilles bourdonner et songea que c'était ce

qui précédait souvent les malaises.

379
—Malheureusement, poursuivit-elle, je ne peux pas

vous la donner. Mais j'ai pensé que vous aimeriez la

lire.

La voici.

Elle sortit une lettre d'une enveloppe et la lui tendit.

Très lentement, il la déplia et se mit à lire.

« Cette lettre s'adresse au fils que je n'ai jamais connu. Mon

fils, je t'ai vu la semaine dernière à Rome. Nous nous sommes

trouvés face à face, et dès que j'ai aperçu ton regard, j'ai su qui

tu étais. Il m'était impossible de l'admettre sur le moment.

Et il m'est tout aussi impossible de le faire publiquement

aujourd'hui. Mais je tiens à retranscrire ici tout ce que

j'aurais voulu te dire dans ce grand magasin. Alors je vais

le faire, en espérant qu'un jour, tu liras ceci... »

Après avoir lu la lettre, Adam observa un long silence.

Puis il la relut, essayant de graver dans sa mémoire

380
certains passages. Et il la relut encore, une troisième

fois, puis une quatrième.

Enfin, il la rangea dans l'enveloppe qu'il remit à

Susan.

—Merci, dit-il simplement. Vous venez de me faire un

cadeau inestimable. Pour la première fois de ma vie,

je

viens d'avoir le sentiment que j'avais un père. Un père

qui

vivait ; un père de chair et de sang.

—J'en suis heureuse, répondit-elle doucement.

Il se demanda pourquoi elle avait les larmes aux yeux,

et réalisa soudain que c'était sa propre vue, qui se

brouillait. Une larme roulait sur sa joue.

Une vraie larme.

Un vrai père.

381
Dès qu'il revint chez Elena, le soir venu, il raconta sa

rencontre avec l'historienne.

—Eh bien ? Que disait Antonio, dans cette lettre ?

interrogea-t-elle, brûlant de curiosité.

—En réalité, bien peu de choses. Mais l'essentiel. Il

regrettait de ne pas avoir été là aux moments où un

petit

garçon a besoin de son père. Il aurait sincèrement

voulu

me connaître, et souhaitait que je rencontre mes frères

et

sœurs. Ce qui pourrait bien arriver, d'ailleurs ?

J'espère

que je vais les voir...

Elena se tenait immobile, bouche bée.

382
—Quoi ? C'est tout ? Et ça a suffi à te rendre léger

comme un pinson ?

Il sourit.

—Oh, ça oui ! C'est bien suffisant ! Mon père savait

que j'existais et ressentait quelque chose pour moi !

Jusqu'à

aujourd'hui, j'étais convaincu du contraire. C'est une

différence fondamentale. Je t'accorde que ça ne

change pas le

passé, mais c'est déjà quelque chose.

Elena hocha la tête en silence, pensive.

—Au fond, aujourd'hui, tu as appris que, pour ton

père,

l'un de ses fils était simplement loin de lui,

inaccessible.

—Exactement. C'est un gain inestimable.

383
—Et tu vois à quel point ton père est important, à

tes

yeux ? reprit-elle. Même sur le papier, représenté

par une

simple lettre ?

Il fronça les sourcils.

—Où veux-tu en venir ?

—Pense à tout ce que Jeremy attend de toi. Ne

laisse

pas une couronne te voler ta relation avec lui,

comme l'a

fait ton père.

Elle avait raison. Il en était conscient. De toute

façon, il avait décidé de garder Jeremy auprès de

lui quoi qu'il advienne. Rien ni personne ne

pourrait le lui enlever. S'il devait renoncer au trône

384
pour cette raison, c'était que le trône n'en valait pas

la peine. Dès le lendemain, il signerait le contrat ;

mais pas sans avoir rejeté cette règle concernant

l'éducation de son fils. Si cela devait soulever une

crise majeure... Aléa jacta est.

Elle s'approcha de lui et posa doucement sa tête sur

son épaule.

—Ces soirées vont me manquer, murmura-t-elle.

—A moi aussi, répondit-il, enfouissant son visage

dans

sa chevelure si soyeuse. Comment vais-je me

débrouiller, dans la vie, si tu n'es plus là le soir pour

me dire ce que je dois faire ?

Elle rit et leva la main vers lui, mimant une tape de

réprimande. Mais il saisit doucement son poignet au

385
vol, ouvrit sa main et déposa un baiser au creux de

sa paume. - Oh... C'est très... sexy, balbutia-t-elle.

—Parfait. Parce que toi aussi, tu es très sexy. Et je me

sens moi-même d'humeur sexy...

Elle ferma les yeux et savoura le contact de ses lèvres

sur les siennes. Son cœur battait fort. Leur première

étreinte avait été l'un des moments les plus

merveilleux de sa vie. Son corps frémissait de désir,

et elle voulait explorer de nouveau ces sensations si

fortes et si nouvelles. Le corps d'Adam était comme

un continent pour elle ; il lui aurait fallu des années,

pour apprendre à le connaître.

Et il ne lui restait qu'une nuit...

Elle était donc décidée à se montrer très

audacieuse. Lorsqu'il la souleva et qu'il monta

l'escalier en la portant, elle sentit son sang bouillir

386
dans ses veines ; une sensation à laquelle elle ne

demandait qu'à s'habituer...

Plus tard, cette nuit-là, Adam dormait tandis qu'Elena

sentait ses larmes ruisseler silencieusement sur son

visage.

La vie était d'une cruauté redoutable. Au moment

où elle avait trouvé la clé du paradis, elle devait la

rendre. La douleur la déchirait. Adam Ryder était

l'homme qu'elle aimait. Jamais elle ne pourrait

ressentir autant d'amour pour un autre.

Prenant une longue inspiration, elle s'enjoignit de

rester calme. C'était précisément pour cette raison

qu'elle devait remercier la providence de l'avoir

placé sur son chemin.

Bien sûr, elle songeait à annuler son vol. A rester ici.

Dans ses bras. Mais à quoi cela aurait-il servi ? A

387
prolonger le sursis ? Dans quelques jours, elle ne serait

plus rien, dans sa vie. Et elle n'aurait plus qu'à pleurer

toutes les larmes de son corps, seule dans cette

maison, sans carrière et sans projet.

Mieux valait qu'elle prenne cet avion et qu'un océan

les sépare...

—Et nous oublierons cette semaine, murmura-t-elle

pour elle-même.

Alors, ses sanglots redoublèrent.

L'heure du départ avait sonné. Elena n'avait pas voulu

d'un mélodrame en plein aéroport, aussi n'avait-elle

communiqué à personne l'horaire de son avion. Sauf à

Gino. Elle avait dit adieu à ses amis la veille, et restait

seule avec le plus cher d'entre eux pour cet ultime

moment.

388
Mais elle n'avait pas prévu cette boule qui lui nouait

l'estomac.

—Ne pleure pas, avertit Gino en levant les yeux sur son

visage défait. Je ne veux pas de larmes.

—Je ne pleurerai pas, se défendit-elle.

Si elle parvenait à chasser l'image d'Adam de son

esprit, elle tiendrait peut-être sa promesse...

—Je vais peut-être pleurnicher un peu, mais c'est

tout.

—J'espère que tu n'es pas fâchée contre moi ? demanda-

t-il.

Elle se tourna vers lui avec surprise.

—Pourquoi le serais-je ?

—Parce que j'ai contacté l'école. Parce que je te fais

partir à New York au moment précis où tu tombes

amoureuse d'Adam Ryder. Elle fronça les sourcils.

389
—Qui a dit que j'étais amoureuse d'Adam ?

Hélas, sa réplique n'avait rien de très convaincant.

—C'est l'évidence même. Mais de là à affirmer que ce

type le sait... Il a l'air aussi intuitif qu'une brique.

Elle s'esclaffa. C'était bien mal observé. Adam était, au

contraire, particulièrement...

Mais elle n'avait plus le temps.

L'hôtesse appelait les voyageurs à passer en salle

d'embarquement.

—Je dois y aller, dit-elle. Serre-moi fort. Et merci encore

d'être ma bonne fée...

—Je ne suis pas certain de beaucoup apprécier ce

titre, rétorqua-t-il en riant et en la serrant contre lui.

Au

revoir, ma chère. Croque la vie à belles dents. Tu

390
mérites

le meilleur.

Il s'agenouilla pour caresser une dernière fois Fabio

derrière les oreilles et regarda la jeune femme

s'éloigner avec lui vers la salle d'embarquement.

Elena sentait son cœur battre très fort. Voilà. Elle y était.

Elle coupait le cordon avec le passé pour se

construire une vie bien à elle. Allait-elle couler à pic,

ou nager avec l'aisance d'une anguille ? Seul le temps

le dirait.

Moins d'une heure plus tard, elle était installée dans

l'avion. Comme convenu, on lui avait réservé une

place à l'avant, sans autres voyageurs sur les sièges

attenants, et Fabio disposait de l'espace nécessaire

pour se coucher confortablement à ses pieds.

391
L'hôtesse repassa pour s'assurer qu'elle avait tout ce

dont elle avait besoin.

—N'hésitez pas, répéta-t-elle. Appelez-moi si vous

désirez quoi que ce soit : je suis là pour ça.

Son attitude amicale aidait Elena à se sentir plus à

l'aise. Bien sûr, elle avait déjà pris l'avion ; mais

c'était pour voyager en Europe quand elle était

adolescente, et elle était alors accompagnée de sa

grand-mère. Cette fois, elle était seule.

—Heureusement que tu es là, Fabio, dit-elle en caressant

la tête du chien.

Puisque personne n'allait venir sur sa rangée, elle

pouvait s'étendre et songer durant tout le vol à Adam et

à la manière dont il avait bouleversé sa vie. Elle espérait

être un jour en mesure de penser à lui sans que les

larmes ne lui montent aux yeux. Mais pour le moment,

392
c'était impossible, et malgré l'excitation que lui

procurait la perspective de se poser à New York dès

ce soir, elle sentit son cœur se briser.

Au moins, elle suivait sa bonne étoile. Au moins, elle

avait le courage d'aller de l'avant, et forçait sa chance

pour accomplir ce que le monde pensait impossible à une

aveugle, pour toucher du doigt ce qui lui avait paru le

plus important. A ceci près qu'elle avait changé d'avis à

ce sujet : l'amour et la présence de ceux qu'elle chérissait,

voilà ce qui importait le plus ! Et c'était ce qu'elle était

en train de perdre.

Apparemment, ils fermaient les portes et s'apprêtaient

au décollage. Elena se redressa, attacha sa ceinture et

s'efforça de se détendre. Il y avait du bruit et beaucoup de

mouvement, à quelques rangs derrière elle. Elle

dressa l'oreille pour comprendre de quoi il s'agissait,

393
mais le brouhaha était tel qu'elle y renonça bientôt. Le

silence se fit enfin.

Mais elle sentit quelque chose frotter sa cheville : Fabio

venait de s'asseoir et remuait la queue, la chatouillant

de ses longs poils.

—Fabio ? Qu'est-ce que tu as ? Tu...

—Il veut seulement dire bonjour, coupa une voix familière

derrière son siège. Puisque tu ne le fais pas toi-même !

—Adam ?!

Elle secoua la tête. Etait-elle en train de rêver ? Son

esprit devait lui jouer un sale tour, parce qu'elle avait

prié pour que l'impensable se réalise...

—Adam... Non, ce n'est pas toi ! reprit-elle.

—Mais si, Elena. C'est moi, dit-il en s'installant sur le

siège à côté d'elle.

—Mais... Comment... Pourquoi... ?

394
—Et je suis là aussi ! lança Jeremy en prenant place de

l’autre côté.

L'enfant lui prit la main pour la poser sur son petit

front.

—Tu sens ? C'est ma cicatrice ! On m'a enlevé les points

de suture, et j'ai même pas pleuré ! Et après, on m'a

donné

une glace ! Le docteur a dit que c'était bon pour moi,

pour

que je n'attrape pas la fièvre...

—Attends, Jeremy, intervint Adam en passant devant

eux pour attacher la ceinture de l'enfant. Tu vois, tu

peux

la régler comme ça. Mais ne la détache pas avant que

nous

ayons décollé, d'accord ?

395
Elena ne pouvait en croire ses oreilles. Une joie indicible

irradiait son cœur, mais... Comment était-ce possible

—Allez-vous me dire ce que vous faites là, tous les

deux ? s'enquit-elle d'un ton sidéré.

—Nous avons décidé d'aller à New York, répondit-il.

Tout le monde y va. C'est certainement le lieu où il faut

se trouver, en ce moment. Il se pourrait bien que je

démarre une nouvelle affaire, là-bas. J'ai toujours aimé

Broadway, et...

—Une nouvelle affaire ? coupa-t-elle. Qu'est-il arrivé à

l'ancienne ?

—Je l'ai vendue. Je n'avais pas tellement le choix. Et je

vais vendre aussi la maison de Los Angeles.

Finalement,

Jeremy n'a pas besoin d'une piscine...

396
—Non ! Je veux un piano ! renchérit l'intéressé. On peut

aller à la mer l'été, c'est mieux. Et papa m'a dit qu'on

ferait

de la plongée, pour voir les poissons...

—... J'ai pensé qu'il était inutile de faire traîner cette

histoire en longueur...

—On ira dans le plus grand building du monde, à

New

York ! C'est drôlement chouette, parce que...

—Stop ! intervint Elena. Je ne comprends rien, quand

vous parlez tous les deux en même temps !

Elle pointa un index vers Adam.

—Explique-moi, supplia-t-elle.

—C'est très simple, reprit-il en souriant. Je me suis

rendu au palais pour signer ce fichu contrat. Et j'ai

soudain

397
réalisé qu'on me demandait de renoncer aux deux êtres

qui

me sont les plus chers au monde. Alors j'ai reposé le

stylo

et je suis parti.

Les deux êtres qui lui étaient les plus chers, songea-t-elle

sans comprendre.

—Tu veux dire... Jeremy et ta mère ?

Il leva les yeux au ciel.

—Non. Jeremy et toi.

—Moi ? souffla-t-elle, comme son cœur venait de

s'arrêter.

C'était trop d'informations. Trop d'émotions... Mais il

fallait qu'elle s'extirpe de cette stupeur.

398
—Attendez que je réfléchisse, répliqua Adam en faisant

mine de considérer la question. Hum... Vous êtes bien

Elena Valerio, n'est-ce pas ?

—O u i !

—Alors c'est bien de vous qu'il s'agit.

Elle se retournait joyeusement vers lui quand elle le

sentit l'attirer et l'embrasser avec fougue. Oh, ces

baisers ! Elle était tiraillée entre l'envie de se lover

contre lui et celle d'en savoir davantage.

—Vois-tu, enchaîna Adam, toutes nos conversations me

hantaient. Ces derniers jours, j'ai eu l'occasion de

changer

de perspective. De reconsidérer la manière dont j'ai

mené

ma vie jusqu'à maintenant. Mes priorités ne sont plus

les

399
mêmes. Et depuis que j'ai tout remis en ordre, je me

sens

des ailes !

—Oh, Adam, j'en suis très heureuse pour toi !

—J'ai quitté le palais pour aller chercher Jeremy à

l'hôpital et foncer à l'aéroport, en espérant que nous

aurions le

temps de prendre cet avion avec toi. La course a été

rude,

mais nous avons réussi !

—On a vu Gino, intervint Jeremy. Il a crié quelque chose,

mais on n'a pas entendu parce qu'on courait trop vite.

Elle lui sourit et passa une main dans ses fins cheveux

blonds.

—Je suis contente que vous ayez couru, murmura-t-elle

avec tendresse. Vous rentrez en Californie directement,

400
ou

vous comptez passer quelque temps à New York ?

Adam soupira.

—Elena... Je crois que tu n'as pas compris. Nous venons

avec toi. Et nous vivrons avec toi. C'est une nouvelle

vie

pour nous tous !

Elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

—Tu ne rentres pas à Hollywood ?

Il secoua la tête.

—Non. Comme je te le disais tout à l'heure, maintenant

que la société est cédée à un grand groupe, je vais vendre

ma

maison. Et je compte bien explorer les possibilités que

New

York nous offre. Je verrai si je peux travailler avec

401
Broadway

pour fonder une nouvelle compagnie de production. Tu

n'as

rien contre les comédies musicales, j'espère ?

—Adam... C'est tellement... Tellement...

—« Merveilleux » pourrait être le mot que tu as en tête,

coupa-t-il. Comme dans « Merveilleux Adam Ryder ».

Les

gens m'appellent souvent comme ça.

—C'est vrai. J'avais oublié, rétorqua-t-elle en riant.

Une myriade de frissons lui chatouillait la nuque. Jamais

elle n'aurait osé rêver un tel revirement de situation !

—Je songe avant tout à me remettre à ce que je sais

faire, poursuivit-il. Les films. En fait, je songe à

produire

un documentaire sur la thérapie musicale et son effet

402
sur

les enfants. Le scénario pourrait se baser sur un

groupe

d'étudiants arrivant à New York en espérant de tout

leur

cœur transmettre leur passion pour la musique. Je vois

bien,

dans le rôle titre, une superbe jeune femme répondant

au

nom d'Elena Valerio.

—Ce serait pas Elena Ryder ? demanda Jeremy en

adressant un regard anxieux à son père.

—Quoi ? s'écria Elena.

—Euh... Ecoute, Jeremy, je ne le lui ai pas encore

demandé... Tu n'étais pas censé en parler avant moi.

403
—Oh ! Pardon, fit-il en cachant sa bouche d'une main

et en tirant sur le pull de la jeune femme. Mais tu vas

nous

épouser, hein ? Allez, Elena, tu vas dire oui ?

—Jeremy, laisse-moi prendre le relais, tu veux bien ?

Quoique tu aies déjà accompli un travail

remarquable...

Se penchant à l'oreille de sa compagne, il ajouta très

bas :

—Il a de qui tenir, non ?

—Ça ne fait aucun doute, répliqua-t-elle en riant.

—Alors voilà, Elena, reprit-il d'une voix plus grave, en

se serrant contre elle. Je t'aime. J'aurais dû te l'avouer

plus

tôt, mais... C'est ainsi. Je t'aime de toutes mes forces.

404
Et

je t'en prie... Epouse-moi !

—Oui, épouse-nous ! lança Jeremy d'un ton

déterminé.

Et Elena sut quelle serait sa réponse. A travers ses larmes,

elle se remit à rire.

—Je dis oui ! Sans hésitation.

Épilogue

—Papa ! Il neige !

Adam leva les yeux du miroir devant lequel il

tentait désespérément de nouer sa cravate.

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—Tu es censé t'habiller, Jeremy, rappela-t-il à son

fils.

Le mariage aura lieu dans moins d'une heure.

Jeremy lui retourna un visage ravi.

—Je sais... Mais il neige !

—Tu as déjà vu de la neige, soupira Adam. Nous

sommes

allés skier à Aspen l'hiver dernier, et...

—Papa, Elena n'a jamais été dans la neige avant !

Elle

me l'a dit.

Adam réfléchit.

—Vraiment ?

L'enfant acquiesça vivement.

406
—Elle va adorer ça ! Il faut qu'on l'emmène

marcher

dehors. Viens, on va la chercher !

Adam sourit, ravi par l'enthousiasme de son fils.

Durant les semaines qui avaient suivi leur départ de

Niroli, il était devenu un autre homme, plus ouvert et

savourant pleinement la vie. C'était grâce à Elena. Il

lui devait ses plus grands bonheurs. Et aujourd'hui,

il allait l'épouser.

Ils occupaient chacun une pièce de la chapelle Moss

Garden, se préparant l'un et l'autre à échanger leurs

vœux. Nombre d'amis avaient été conviés à la

cérémonie, parmi lesquels des Niroliens venus tout

spécialement pour l'occasion et des étudiants de

l'école de la jeune femme.

407
Ils étaient installés à New York depuis peu, mais

s'étaient déjà construit une nouvelle vie. Jeremy avait

fait sa rentrée dans une excellente école où il s'était

lié d'amitié avec une foule d'enfants. Plusieurs

investisseurs s'intéressaient au nouveau projet

d'Adam, et Elena était enchantée par son

programme d'enseignement. L'avenir se présentait

sous les meilleurs auspices.

—Viens ! insista Jeremy en lui prenant la main.

—C'est impossible, Jeremy, opposa-t-il. Je n'ai pas le

droit de voir la mariée avant le début de la

cérémonie.

Tant pis.

Jeremy fronça les sourcils.

—Tu m'as dit que quand une règle était stupide, on

ne

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devait pas l'accepter. Allez, papa, viens ! ajouta-t-

il en

retournant vers la fenêtre pour lui désigner le

spectacle.

Regarde comme les flocons sont gros !

Adam rejoignit l'enfant devant la fenêtre et dut

convenir, étonné, que la taille des flocons semblait

inhabituelle. Ils se balançaient dans la lumière de

cette fin d'après-midi, réfléchissant les rayons du

soleil en s'accrochant sur les arbres et soufflant un

petit air de magie sur Manhattan. C'était comme un

clin d'œil féerique à ce jour enchanté.

En observant la neige de plus près, Adam dut

convenir que Jeremy avait raison. Il fallait

qu'Elena fasse cette expérience. Car qui pouvait

dire combien de temps la magie durerait ?

409
—D'accord, lança-t-il en passant à l'action. Il faut

faire

très vite. Tu descends au rez-de-chaussée pendant

que je monte la voir à l'étage. Et si quelqu'un vient, tu

siffles entre tes doigts très forts, entendu ?

—Entendu, acquiesça Jeremy, les yeux brillant

d'excitation. C'est parti !

Adam se rua dans l'escalier et s'arrêta une seconde

devant la pièce réservée aux futures mariées avant

d'entrebâiller la porte. Glissant discrètement la tête à

l'intérieur, il s'aperçut que la pièce grouillait de

monde. Il aurait dû s'en douter. Gino, Natalia et deux

autres femmes semblaient se concentrer sur les

dentelles des robes des demoiselles d'honneur. Seul

Fabio l'aperçut, et se mit à agiter la queue. Bon

sang, il n'y avait pas moyen d'arriver jusqu'à elle !

410
Les autres le mettraient dehors en un rien de

temps...

Préférant éviter d'être repéré, il redescendit et

réfléchit à un moyen de l'avertir. Peut-être pouvait-il

créer une diversion en envoyant Jeremy là-haut ?

Comme des pas résonnaient derrière lui, il se

retourna et se trouva nez à nez avec Natalia.

—Je t'ai vu passer ton nez par la porte, tricheur !

lança-

t-elle gaiement. Tu sais que c'est contraire à la règle !

—Natalia, dit-il en prenant sa main dans la sienne,

il

faut que je montre la neige à Elena.

—Maintenant ?

—Oui, maintenant.

Elle fronça les sourcils.

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—Je suis désolée d'avoir à te le rappeler, mais...

Elle est aveugle.

Il lui adressa un sourire moqueur.

—Natalia, je serai ses yeux, à partir de maintenant.

S'il

te plaît, laisse-moi la voir !

Elle le dévisagea un court instant avant de hocher la

tête.

— Bon... Attends-moi ici, dit-elle en remontant.

Elena s'avançait dans un rêve. Elle allait épouser

Adam. C'était trop beau pour être vrai. Mais elle était

prête. Elle portait une robe de satin au corset brodé

de perles, et la tiare qui maintenait son voile sur ses

longs cheveux avait quelque chose de royal. De

ravissants escarpins assortis à la robe complétaient la

tenue, et elle serrait entre ses mains le bouquet qui

412
embaumait toute la pièce d'un parfum délicat. Oui,

elle se sentait dans la peau d'une princesse ou d'une

vraie reine...

—Ou d'une héroïne de conte de fées, murmura-t-elle

pour elle-même.

—Tu l'aimes vraiment, n'est-ce pas ? demanda Natalia

en s'arrêtant devant elle, émue.

—Je ne sais vraiment pas quels mots peuvent traduire

ce que je ressens. Adam est tout simplement

merveilleux.

Il est...

Natalia lui prit les mains.

—N'essaie pas de l'expliquer. L'expression de ton visage

le fait pour toi.

Puis, elle éleva la voix et lança aux autres :

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—Attention, tout le monde ! Voulez-vous me laisser

seule avec Elena un moment ? Descendez vous

préparer à son entrée. Je m'occupe du reste !

Malgré quelques murmures de protestations, la

petite foule s'esquiva, et la porte se referma sur elles.

—Qu'est-ce qui se passe ? demanda Elena avec

inquiétude. Quelque chose ne va pas ?

—Non, ma belle. Au contraire, tout se passe le mieux

du monde... Mais suis-moi. Ne pose pas de questions

et

fais-moi confiance.

Songeant que le monde ne comptait qu'une seule

personne à laquelle elle accordait davantage sa

confiance, Elena laissa Natalia la guider et souleva sa

robe avec précaution en descendant l'escalier. Et

soudain, elle se retrouva dans les bras d'Adam.

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Surprise, elle laissa échapper une exclamation.

—Ne t'inquiète pas, reprit Natalia avant que la jeune

femme n'ait eu le temps de protester. Tout va très bien

se

passer. Attends un peu.

Mais Elena n'était pas inquiète. Pourquoi l'aurait-elle

été ? Adam lui tenait la main, et c'était tout ce

qu'elle demandait.

—Où allons-nous ? demanda-t-elle, prête à tout.

—Dans un monde merveilleux créé tout spécialement

pour nous, en ce jour très spécial, répondit-il en

l'invitant

à sortir dans la cour.

Elle sentit l'air froid lui souffler au visage et l'écouta lui

décrire la cour enneigée, la finesse des flocons et la

poésie du voile blanc sur les pierres.

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Puis, il lui fit goûter un flocon tombant sur sa lèvre. Il

lui montra ensuite comment renverser la tête en arrière

pour savourer ces étranges petits baisers glacés. C'était

un monde de cristal, magique et silencieux. Elle rit,

enchantée, tandis que Jeremy et Fabio les rejoignaient.

—Je crois qu'il faut rentrer, souffla-t-elle à contrecœur,

en entendant l'orgue entonner les premières mesures.

—Non, nous pouvons rester ici, affirma Adam. Natalia

a tout arrangé. Elle nous apporte la cérémonie.

Stupéfaite, Elena se retourna vers la porte de la

chapelle qui s'ouvrait en grand pour céder le

passage à tous les invités.

Bientôt, la cour se remplit, formée de deux rangs

parfaitement symétriques.

A leur tour, les témoins et les demoiselles d'honneur

firent leur entrée en frissonnant, mais avec des

416
sourires ravis. Natalia déposa une étole de soie

blanche sur les épaules d'Elena et la conduisit au

centre de la cour, devant la traverse menant à une

fontaine ancestrale. Jeremy alla sagement prendre

son poste derrière son père, et Gino glissa son bras

sous celui de la mariée pour la conduire près

d'Adam, avant de reculer.

Elena sentait des larmes lui monter aux yeux. En

même temps, elle avait aussi envie d'éclater de rire.

Jamais elle n'avait été aussi heureuse. Son cœur

débordait d'espoir, de foi en l'avenir. Avec tous ses

amis autour d'elle, Fabio à ses pieds et une nouvelle

famille dans sa vie, elle rayonnait de joie. L'atmosphère

respirait l'amour, et de petits flocons s'accrochaient à

ses cheveux.

417
Et surtout, il y avait le plus merveilleux des hommes

dans son cœur. Ce qui faisait d'elle la femme la plus

chanceuse du monde.

—Oui, dit-elle avec ferveur, quand vint le moment tant

attendu.

—Oui, dit Adam d'un ton clair et confiant.

—Et maintenant, rentrons vite à l'intérieur ! s'exclama

Natalia. Ou nous allons tous geler !

L'assistance ne se fit pas prier et se hâta de rentrer dans

la chapelle, mais les jeunes mariés restèrent seuls un

moment dans la cour pour savourer un court moment

d'intimité avant que la fête ne commence.

Elena se lova au creux de l'épaule d'Adam et laissa

échapper un soupir quand il l'embrassa.

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—Et ils vécurent heureux jusqu'à la fin des temps,

murmura Adam en serrant sa main dans la sienne,

comme il s'agissait du plus précieux des cadeaux.

Elle rit.

—D'accord. C'est une promesse...

Et pourquoi pas ? Elle était déjà plus heureuse qu'elle

aurait jamais pu l'imaginer.

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