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Psychologie clinique et projective

La perte d'amour
Jacques André

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André Jacques. La perte d'amour. In: Psychologie clinique et projective, vol. 1 n°2, 1995. Problématiques du féminin. pp. 161-
168;

https://www.persee.fr/doc/clini_1265-5449_1995_num_1_2_1027

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Résumé
L'angoisse de perte d'amour de la part de l'objet est-elle à la femme ce que l'angoisse de castration est
à l'homme ? Un tel parallèle a ses limites, celles de l'a-symétrie des psychosexualités masculine et
féminine. L'angoisse féminine ne se laisse pas aisément circonscrire autour d'un pôle unique. Qu'est-
ce qui permet de soutenir la féminité d'une angoisse (celle de perte d'amour) qui est d'abord celle du
nourrisson, quel que soit son sexe ?

Mots-clés : Angoisse de perte d'amour de l'objet, Angoisse de castration, Etat de détresse, Passivité,
Fiasco.

Resumen
Jacques André, La pérdida de amor.
La angustia de pérdida de amor de parte del objeto es a la mujer aquéllo que la angustia de castración
es al hombre ? Un tal paralelo tiene sus límites, los de la a-simetría de las psicosexualidades
masculina y femenina. La angustia femenina no se deja circunscribir fácilmente alrededor de un polo
único. Que es lo que permite sostener la feminidad de una angustia (la de la pérdida de amor), que es
en principio la del niño de pecho, cualquiera sea su sexo ?

Palabras-clave : Angustia de pérdida de amor del objeto, Angustia de castración, Estado de


desamparo, Pasividad, Fiasco.

Abstract
Jacques André, The loss of love.
Is the object's anxiety of losing love to women what castration anxiety is to men ? Such a parallel has
its limits in the asymmetry of masculine and feminine psychosexualities. Feminine anxiety is not easily
reduced to one aspect only. What enables us to consider anxiety as feminine (loss of love), when
anxiety is first and foremost the new-born's, whatever its gender ?

Key- words : The object's anxiety of losing love, Castration anxiety, Helplessness, Passivity, Fiasco.
Dossier

La perte d'amour

Jacques André *

Résumé. - L'angoisse de perte d'amour de la part de l'objet est-elle à la femme


ce que l'angoisse de castration est à l'homme? Un tel parallèle a ses limites, celles de
l' a-symétrie des psychosexualités masculine et féminine. L'angoisse féminine ne se laisse
pas aisément circonscrire autour d'un pôle unique. Qu'est-ce qui permet de soutenir la
féminité d'une angoisse (celle de perte d'amour) qui est d'abord celle du nourrisson,
quel que soit son sexe?
Mots-clés : Angoisse de perte d'amour de l'objet, Angoisse de castration, Etat de
détresse, Passivité, Fiasco.

Abstract in english at the end of the text


Resumen en espanol al final del texto

Far fiasco..* au pays de la commedia dell' arte, cette expression d'argot


toscan désignait un effet aussi théâtral que raté. Sur la scène sexuelle,
comme chacun sait, le mot signe une arlequinade qui n'est du goût de
personne. Faute de mieux, la seule chose qui pour l'homme et la femme
reste alors partageable a les accents de l'angoisse. Partager? Le mot ne
convient guère, non seulement parce que l'angoisse isole plutôt qu'elle ne
rassemble, mais encore parce que de l'un à l'autre des partenaires, chacun
s'angoisse à sa manière. Côté homme, les choses ne sont que trop claires :

1. Professeur de psychologie clinique, Université Paris 7.


Psychologie clinique et projective, n°2-1995, pp. 161-168. - 1265-5449/95/02/ $ 4.00 © Dunod
J. André

véritable auto-castration, le fiasco draine une angoisse du même nom.


À l'origine de la défaillance, l'expérience varie. Ce peut être un indice
perceptif mobilisant dans l'instant la vision d'antan, soit en lieu et place
du sexe le dessin du scalpel. Mais le plus souvent, c'est d'être confronté
à la manifestation trop explicite du désir de sa compagne que l'homme
ne se remet pas. Toute autre attitude que l'attente, il la reçoit comme
une exigence. Et toute exigence, comme au-dessus de ses moyens. La
représentation d'une lubricité féminine excédant tout apaisement possible
traverse les âges et les cultures. Rabelais écrivait : « Ne vous ébahissez
pas si nous sommes en danger perpétuel d'être cocus, nous qui n'avons pas
toujours bien de quoi payer et satisfaire au contentement ». L'homme est
un enfant, toujours trop petit pour prétendre apporter au désir de Jocaste
une réponse appropriée.
Côté femme, les premiers mots au-delà du silence de l'angoisse ouvrent
sur un tout autre abîme : il n'a plus envie de moi, il ne me désire plus,
il ne m'aime plus. "Plus", et non : "pas". Tant qu'à perdre, que ce soit
pour toujours. L'angoisse se fait angoisse de perte d'amour de la part
de l'objet. Elle non plus ne donne pas dans la demi-mesure, témoignant
par cet excès même que quelque chose de l'inconscient a saisi l'occasion
pour franchir la digue.
Freud tenait l'angoisse de castration pour masculine, rien que masculine.
Cette restriction est inséparable de la représentation qu'il se fait de l'objet
visé par la castration : le pénis, et rien d'autre. Ce n'est pas sous sa
plume que l'on risque de trouver les expressions : castration orale ou
anale. Celles-ci portent la marque d'une ontologie du manque - et de la
métapsychologie lacanienne. Si l'angoisse de castration est peur de perdre
le pénis, celle (toutes celles) qu'une telle perte ne menace pas ne saurait
ressentir l'angoisse en question. Ce point de vue freudien bien trempé, si
l'on ose dire, est-il lui-même autre chose qu'une figure du phallicisme ? Au
nom de quoi, après tout, refuserait-on aux angoisses féminines d'atteinte
ou de destruction de l'appareil génital le label "angoisse de castration"?
À fleur de conscience, la crainte d'un cancer de l'utérus - qui vaut aux
gynécologues un pourcentage non négligeable de leur clientèle - est là
pour signifier le caractère générique d'une telle appréhension. On suivra
pourtant le parti-pris freudien, au-delà de ce que Freud lui-même écrit. À
confondre sous un même vocable, "angoisse de castration", ce qui chez
l'homme et la femme se nourrit de la peur d'une destruction génitale,
on manque l'originalité des expériences respectives. "Partie détachable"
entre toutes, le pénis est le chiffre d'une série aux possibilités substitutives
quasi infinies. Non seulement il invite au symbole, mais il est à l'opération
même de symbolisation ce que la clef de sol est à la portée. L'angoisse

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La perte d'amour

de castration, masculine donc, pour angoissante qu'elle soit contient en


puissance les modalités de sa résolution. Sur une face, elle invalide ; sur
l'autre, elle porte à l'échange, ce que le dicton, sur un mode plaisant qui
masque le prix payé à la défaite et au refoulement, formule ainsi : « une
de perdue, dix de retrouvées >►. Parole dont les femmes goûtent rarement
l'humour quand bien même Une est la première d'entre elles, tout à la fois
Madone et Putain (l'inconscient ne fait pas dans le détail), inaccessible et
castratrice... Retour au fiasco, ou au "dix" (de retrouvées), qui n'en est
guère que l'antithèse fanfaronne.
L'angoisse des femmes, quand elle se précise en peur des dommages
causés à leur appareil génital, ne présente pas du tout les mêmes
potentialités symbolisatrices que l'angoisse (masculine) de castration.
L'intérieur féminin, invisible, à la géographie incertaine, aux atteintes
invérifiables, d'une complexité d'organes si différente de la simplicité
phallique, se prête peu à l'échange symbolique. La conversion hystérique
n'est guère que la face éclairée de somatisations généralement plus
obscures, rebelles à la traduction interprétative. La propension de
l'angoisse, chez la femme, à emprunter la voie du corps mériterait que
soit réfléchie l'articulation entre féminité et névrose d'angoisse, cette
catégorie nosographique quelque peu vieillie que caractérise une défaite de
l'élaboration fantasmatique au profit d'une inscription somatique directe
de l'excès pulsionnel.
L'affirmation d'une assymétrie des psychosexualités masculine et
féminine fait partie des conquêtes que l'on peut croire solides de l'approche
psychanalytique ; et ce, malgré les tentatives réconciliatrices, dans la théorie
comme dans le fantasme, de la bisexualité. L'empire et le monopole
que l'angoisse de castration exerce sur la psyché de l'homme (normal,
névrotique) n'a pas d'équivalent féminin. Reste à savoir s'il est cependant
possible de circonscrire la question de l'angoisse féminine autour d'un
pôle dont la valeur de généralité puisse être reconnue. Les vécus respectifs
du fiasco invitent à poursuivre l'investigation en ce sens.
Soutenir que l'angoisse de perte d'amour est l'angoisse féminine
par excellence a d'abord une valeur évocatrice, et pas seulement pour
l'analyste. Les femmes ont pour les départs et les séparations une sensibilité
que les hommes n'ont pas. Plus que les hommes, les femmes en analyse
sont tentées d'éviter les séances de juillet, celles-là même qui précèdent
la longue absence des vacances. La perte d'amour de la part de l'objet
(objets premiers de l'enfance, objets actuels des relations amoureuses)
nourrit la plainte lancinante de bien des cures de femmes. Les choses ainsi
formulées demeurent néanmoins descriptives. Les allures sentimentales
de l'expression "perte d'amour" participent déjà du refoulement de

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ce dont il est question : soit la libido et ses déliaisons. Tout une


tradition psychanalytique, qui n'est pas qu'anglo-saxonne, a accompagné
la dérive de ladite angoisse vers des représentations plus acceptables
par la conscience : angoisse de séparation, d'abandon. Sous ces diverses
appellations, l'angoisse en question n'est pas loin d'être devenue le cheval
de Troie de la psychothérapie au sein de la psychanalyse, transformant
l'exercice en réparation d'un maternage raté.
Le modèle métapsychologique auquel on se référera ici est bien éloigné
de cette version désexualisée, il emprunte à la première théorie freudienne
de l'angoisse. D'où surgit l'angoisse du petit enfant en l'absence de sa
mère ou en présence d'un visage étranger qui souligne la disparition
du visage souhaité? Non de l'absence elle-même, ou de la séparation,
mais de l'attaque interne par la pulsion, privée en la circonstance de sa
voie d'épanchement coutumière. L'angoisse signe un débordement, une
effraction libidinale traumatique, et non la réalité d'une perte.
Le petit enfant... Sur la piste de l'angoisse féminine surgit ici une
difficulté de taille. L'angoisse de perte d'amour de l'objet est une
variante primitive de l'angoisse; il n'est de nourrisson qu'elle épargne,
quel que soit son sexe. Une telle angoisse est si peu accidentelle ou
circonstancielle qu'elle doit beaucoup moins aux particularités de l'objet
(plus abandonnique qu'un autre) qu'à la généralité constitutive de celui-
ci : il n'est d'objet que perdu, trouver l'objet est toujours affaire de
retrouvailles - selon la formule freudienne célèbre. Les mots de la théorie
sont pris dans un mouvement circulaire qui rend le raisonnement difficile :
il faut concevoir dans le registre de l'originaire, celui de la constitution du
sujet psychique, l'angoisse de perte d'amour de l'objet et la constitution de
l'objet en tant que tel comme des processus en parfait décalque. Au regard
de la psychosexualité, il n'y a d'objet-sein que dans le retrait de celui-ci.
La question alors s'impose : qu'est-ce qui autorise à qualifier de féminine
cette forme archaïque de l'angoisse, qu'est-ce qui de la féminité justifierait
un rapprochement avec une expérience aussi traumatique, primaire, que
générique ?
La théorie psychanalytique de la sexualité féminine semble offrir à
cette question une réponse toute trouvée dans le changement-perte d'objet
supplémentaire auquel la fillette est contrainte par rapport au garçon,
obligée qu'elle est d'échanger l'objet premier commun (la mère) contre
l'objet odipien (le père). Il est intéressant de noter que cette piste, que
pourtant il ouvre lui-même, Freud la néglige complètement. Et pour une
raison bien simple ; loin d'être source d'angoisse, la rupture précoce
entre fille et mère lui paraît correspondre à Y apaisement de celle-ci, une
façon d'échapper à des fantasmes dominés par la destructivité. Il faudrait

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La perte d'amour

certainement moduler un tel point de vue : la déception est au cœur des


relations mère-fille, sa contribution à l'angoisse se vérifie dans les accents
fréquemment maternels que prend le transfert lors des séparations avec
l'analyste. Il reste qu'il s'agit ici d'une perte psychique déjà très élaborée,
concernant les objets totaux, et que l'articulation entre angoisse de perte
d'amour de l'objet et féminité ne peut se soutenir qu'à invoquer des
ingrédients inconscients plus primaires, plus déliés, proches de la pulsion
elle-même.
Il y a chez Freud un vieil empiriste qui ne renoncera jamais à fonder
en réalité l'expérience d'angoisse, qu'elle soit de castration ou de perte
d'amour. La castration n'est pas une pratique effective mais la menace de
l'adulte, qu'elle soit claire ou voilée, acquiert force de réalité du seul fait
que le garçon y croit. Que les menaces de l'entourage fassent elles-mêmes
défaut, et c'est un autre ordre de réalité (par phylogenèse ou transmission
culturelle) qui fera l'affaire : celui d'un temps préhistorique où le père (le
mâle dominant) châtrait volontiers les jeunes concurrents.
Côté perte, les faits ne manquent pas, depuis le renoncement aux fèces, le
retrait du sein, jusqu'au prototype de toutes les séparations : la naissance.
Chez le garçon, la peur de la castration, intriquée à la perte de l'objet
incestueux, réécrit à son profit l'histoire des séparations précédentes. Rien
de tel chez la fille. On sait que Freud expliquera par cette différence
la soi-disant faiblesse du surmoi chez les femmes. À celles-ci ferait
défaut l'intériorisation d'un interdit équivalent à celui qui clôt la tragédie
odipienne chez le garçon : « Ne touche pas à ta mère ou je te la coupe ! »
Ces pertes successives alimentent l'angoisse, elles ne la fondent pas.
L'angoisse de perte d'amour de l'objet n'est guère évoquée par Freud sans
que lui soit associée Y Hilflosigkeit, l'état de détresse du tout jeune enfant,
incapable de par sa prématuration à se venir en aide. Un pareil état est
une donnée aussi universelle que biologique et il ne saurait être dit, en
tant que tel, angoissant. Plus précisément donc, l'hypothèse que l'on peut
formuler à la suite de Freud et au-delà de ce que lui-même soutient, est
que l'angoisse naît d'un hiatus, d'un décalage source de trauma entre ce
qu'il est donné à l'enfant de vivre, d'éprouver et sa capacité somatique,
psychique, à métaboUser ce qui lui arrive. Ce qui lui arrive est l'objet
du besoin (lait, chaleur...), mais pas seulement. Dans un paragraphe des
Trois essais qui introduit justement à la question de l'angoisse infantile,
Freud souligne que « le commerce de l'enfant avec la personne qui le
soigne est pour lui une source continuelle d'excitation sexuelle ». L'adulte
(la mère, mais pas exclusivement) « fait don à l'enfant de sentiments
issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l'embrasse et le berce, et
le prend tout à fait clairement comme substitut d'un objet sexuel à part

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J. André

entière ». On n'entend pas véritablement ces quelques mots si l'on n'est pas
sensible à leur violence "sacrilège", celle qui restitue à l'amour (normal)
des parents pour l'enfant son fond de sexualité aussi inconsciente que
pénétrante. Il revient à Jean Laplanche, sous le registre de la "théorie de la
séduction généralisée", d'avoir pris la mesure du caractère fondateur d'une
telle expérience pour la constitution du sujet psychosexuel. L'irruption du
sexuel ne peut être que traumatique, et par là angoissante, pour un enfant
par principe impuissant à canaliser tant psychiquement que somatiquement
un toujours-trop de libido. Cette défaillance à lier l'excès pulsionnel - et
le refoulement qu'elle entraîne - nous semble constituer le noyau de ce
qu'avec douceur on nomme "perte d'amour".
A prendre d'un côté l'angoisse de castration et de l'autre l'angoisse de
perte d'amour de l'objet, on construit deux modèles métapsychologiques
bien distincts. L'un place le manque en son centre et fait résonner sexuel
avec sexion. L'autre, au contraire, joue de l'anagramme entre sexe et excès
et fait au registre économique, celui de la pulsion et de ses déliaisons,
une place dominante. Faut-il se décider pour l'un contre l'autre de ces
ensembles théoriques ? Le dogmatisme en psychanalyse est une aberration,
oublieux de ce qui fonde paradoxalement la théorie : un "on-ne-sait-pas-
de-quoi-on-parle" qui tient à la nature inaccessible de l'objet que pourtant
elle découvre : l'inconscient. Le manque et l'excès sont au principe de
l'expérience humaine, de l'expérience psychosexuelle. La distinction entre
la marque masculine de l'un et féminine de l'autre - mais cela il nous
reste à le montrer - a surtout valeur indicative : la plasticité identificatoire
brouille un partage trop simple entre les sexes. Est-il nécessaire de préciser
que la problématique de la castration concerne la fille, la femme, quand bien
même l'angoisse chez elle ne se laisse pas circonscrire par le complexe en
question ? Tenir ensemble les métapsychologies du manque et de l'excès,
n'est-ce pas défier la logique? À cela on peut d'abord répondre que
l'inconscient n'en a cure avant d'ajouter que les logiques scientifiques
modernes prennent volontiers quelque liberté avec le principe de non-
contradiction, sans doute parce qu'elles ont renoncé à s'emparer de la chose
même. Les théories logiquement incompatibles de la nature ondulatoire et
corpusculaire de la lumière n'ont jamais empêché le soleil de briller.
Revenons à l'enfant assailli par l'attaque pulsionnelle. L'un des indices
chez lui d'un début de maîtrise de l'afflux d'excitation sexuelle est la
position active qu'il adopte, grâce à l'identification à l'agir parental. De ce
processus, la célèbre description freudienne du jeu à la bobine constitue
l'observation princeps. En effet, la nature traumatique des premières
expériences sexuelles est inséparable de la position "naturellement" passive
du tout petit enfant vis-à-vis de l'adulte soignant/aimant. Se rendre

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La perte d'amour

(relativement) maître de l'excès Ubidinal passe ainsi par une mise à distance
de la passivité première. La vie sexuelle adulte témoigne volontiers de la
façon dont les buts pulsionnels se retournent en leur contraire : d'actif
en passif, et vice versa. Cette mobilité crée l'illusion d'une équivalence
entre ces deux pôles. Elle masque le caractère primaire, au regard du
refoulé, de la position passive; elle dissimule le fait que l'activité - dont
ce n'est pas par hasard si elle est consciemment valorisée - épouse la
ligne du refoulement.
L'angoisse de perte d'amour porte la trace de ce lien entre la défaite
devant la pulsion et la passivité. Dans sa formulation la plus complète,
Freud parle fort justement d'une « angoisse de perte d'amour de la part
de l'objet ». La "perte" de l'objet est une façon mélancolique de dire
la soumission à celui-ci. On le voit, le masochisme, originaire lui aussi,
comme la passivité, n'est pas loin.
J'ai pour ma part formulé l'hypothèse 2 que la passivité ainsi entendue -
comme expérience pulsionnelle aussi première qu'excessive, et non comme
inertie - constitue le maillon nécessaire qui relie angoisse de perte d'amour
de l'objet et féminité. La passivité est au cour du fantasme organisateur
de la féminité : être coïtée par le pénis du père, fantasme vis-à-vis duquel
l'énoncé impersonnel "un enfant est battu" constitue une formation de
couverture. Si l'angoisse féminine est un prolongement de l'angoisse
de perte d'amour du nourrisson, c'est que l' être-pénétrée, qui qualifie
la position féminine, est avec l'être-effracté, qui caractérise l'ouverture
traumatique du tout petit enfant à la vie psychosexuelle, dans un rapport
de superposition. En d'autres termes, la parenté dans l'angoisse n'est
elle-même que l'écho d'une parenté dans les modalités de la satisfaction
pulsionnelle. Entre le nourrisson pris comme "substitut d'un objet sexuel
à part entière", jouissant passivement, et la satisfaction féminine ultérieure
(jouir de ce qui pénètre au-dedans), la superposition est à la fois structurale,
par la similitude de position, et empirique, dans l'enchaînement orificiel :
bouche, anus, vagin. Si l'angoisse de perte d'amour de la part de l'objet
peut être dite féminine, c'est donc de façon rétrospective, à travers la
réinterprétation de la position archaïque du jeune enfant que constitue la
position psychosexuelle féminine.
On aura compris que la psychogenèse de la féminité à laquelle il est
fait ici implicitement référence n'a que peu de rapport avec celle (tardive,
secondaire) que Freud conçoit à partir de l'envie du pénis. L'un des
points les plus contestables de la théorie de celui-ci est l'affirmation de

2. Aux origines féminines de la sexualité, Paris, P.U.F., 1995.


Cf. également : La sexualité féminine, Paris, P.U.F., Que sais-je? n° 2 876, 1994.

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J. André

la faiblesse du surmoi chez les femmes. La clinique convainc souvent


du contraire : une culpabilité plus exigeante chez les femmes que chez
les hommes - et dont le sentiment évoqué au début de ce texte : "il
ne m'aime plus", est comme le signe annonciateur. Le point de vue de
Freud ne se comprend qu'à partir d'un raisonnement retenant l'angoisse
de castration comme seule angoisse génératrice du surmoi. La prise en
compte de l'angoisse de perte d'amour, de son ancrage primitif, permet
d'envisager les choses autrement. La culpabilité de ne pas (ne plus) être
aimé vaut bien d'autres tortures.

Jacques André
Université Paris 7
Centre Censier
13, rue de Santeuil
75005 Paris

Abstract - The loss of love. Is the object's anxiety of losing love to women what
castration anxiety is to men? Such a parallel has its limits in the asymmetry of masculine
and feminine psychosexualities. Feminine anxiety is not easily reduced to one aspect
only. What enables us to consider anxiety as feminine (loss of love), when anxiety is
first and foremost the new-born' s, whatever its gender?
Key- words : The object's anxiety of losing love, Castration anxiety, Helplessness,
Passivity, Fiasco.

Resumen. - La pérdida de amor. La angustia de pérdida de amor de parte del objeto es


a la mujer aquéllo que la angustia de castraciôn es al hombre ? Un tal paralelo tiene sus
limites, los de la a-simetria de las psicosexualidades masculina y femenina. La angustia
femenina no se déjà circunscribir fâcilmente alrededor de un polo ûnico. Que es lo que
permite sostener la feminidad de una angustia (la de la pérdida de amor), que es en
principio la del nino de pecho, cualquiera sea su sexo ?
Palabras-clave : Angustia de pérdida de amor del objeto, Angustia de castraciôn, Estado
de desamparo, Pasividad, Fiasco.

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