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I

Lors de sa mort prématurée, en juin 1984,


Michel Foucault se trouvait à la tête de la phi-
losophie française contemporaine et au maxi-
mum de son rayonnement à l'étranger. Cherchant
à établir, avec une remarquable originalité, une Foucault
fusion entre discours philosophique et analyse ou le nihilisme de Ia chaire
historiographique. il a présenté un faisceau de
thèses fort suggestives sur l'histoire de nos
attitudes envers la folie, sur celle des présup-
posés des sciences humaines, de nos systèmes
de punition et de discipline et de nos idées sur
la sexualité.
José-Guilherme Merquior nous offre ici une
sévère évaluation critique de l'æuvre foucal-
dienne en tant qu'< histoire du présent > vouée
à l'archéo-généalogie de certains discours et
pratiques des temps modernes. ll décrit et
examine tous les livres de Foucault depuis
Histoire de la folie à l'âge classigue. De plus,
il dresse l'inventaire des critiques adressées à
Foucault, critiques restées jusqu'alors enseve-
lies dans des publications trop spécialisées et
dont les nombreux ouvrages sur son æuvre
ne rendent presque jamais compte. Merquior
s'interroge aussi sur les rapports complexes
entre Foucault et, d'une part, le structuralisme
et, de l'autre, Nietzsche. ll clôt son étude par
un essai de prof il intellectuel où Foucault émerge
comme le maître d'un néo-anarchisme à fond
nihiliste, tout en soulevant quelques questions
décisives sur la nature rhétorique de la pensée
poststructuraliste et le type d'intellectuel qu'elle
implique.

José-Guilherme Merquior" né en 1941 à Rio de Janeiro,


est l'auteur de plusieurs ouvrages d'histoire des idées
dont los plus récents sont i Westem Marxism (Londres,
1986) €t From Prague to Paris : structuralist and post-
structuralist itineniles (Londres. 1986).

Collection SOCIOLOGIES
FSSAIS
Françols BOURRICAUD, Le bricolage idéologique. Essai
sur les lntellectuels ef /es passlons démocratiaues
Maurlce CUSSON, Le contrùle social du crime
Hervé DUMEZ, L'économiste, Ia Science et Ie pouvoir :
le cas Walras
Roqer Gf ROD, Politiques de l'éducation, L,illusoire et Ie
possible
José-Guilherme MERQUIOR, Foucault ou le nihilisme
de la chaire
Maurfce de MONTMOLLIN, Le taylorisme à visage
h u ntaln
Joan-G. PADIOLEAU, Quand la France s'enferre. La
politique sldérurgigue de Ia France depuis 1945
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SOCIOL OGIES
Collection dirigée par Raymond Boudon |osé-Guilherme Merquior
et Françor's Bourricaud
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OU LE NIHILISME \k-Fr_
DE LA CHAIRE

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Traduit de I'anglais par


Martine Azuelos

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Presses Universitaires de France
Le présent ouwage est la traduction française de :
Ce liure est dédié à I'Atalante.
l.-G. MERQUIOR
Foucauh

@ Fontana Paperbacks, Londres, 1985

< La marque d'un haut degré de


civilisation est d'estimer les oetites
vérités discrètes, découvertês par
une méthode rigoureuse, plus hàut
que les erreurs éblouissantes, dis-
pensatrices de bonheur, qui nous
viennent des siècles et des hommes
d'esprit métaphysiques et
ârtlstes. )
Nietzsche

IJI{IVERSITËS DE PARIS
BIBLIoTHËOUE DE LA SORBONNE
ffi rEL:01{6 30I7 ' Fd 01&aG s 4a

Inv. :

SIGB bibl.

SIGB ex. :

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Cote : z 8" 3a'sQ'32,

rsBN 2 13 039659 3

Dépôt légal - I'c édition : 1986, septembre


@ Presses Universitaires de France, 1986
108, boulevard Saint-Germain, 750O6 Paris
Sommdire

I I L'historim du prlst:nt 9
2 I Lc .qrand renfernlemcnt, ou t du côt(t d(' lû ,i)lie , 21

3 / Uuc archéolopie rie-i 5613r1,',,-t humaines


4 / De Id prose tlu mrtndt à Ia nort dt l'Lrttmrne À-
a/

5 I l/ers une appr(darion de l' < archéolo,gie ,t 62


6 I I.'arthiue iron.iqut 88
7 I T'abluu dt la soriét( rartérale 100
8 t La < crrttolopic r dt, f:oucault : sa théttric tlu pouuoir 127
9 I Politiques dtt cLtrps, tt'chniques de l'âtte : I'histoire dt, la
-çcxrralit( sel on I:out'dult 141
7{) I Poytrait d'urt néo,an,trrhistt 766

Bibliotraphie 189
Indtx 199
Chapitre 1

L'HISTORItr,N D U PRÉSËNT

",,,',1;i,:' Jlrfi :,*,i:'"ii:";,,.:


jamais été structuraliste. r
Michel Foucault.

Lorsquc, en juin 1984, Michcl Foucault mourut à Paris d'une


tunreur ce<rébrale, Le Monde publia une nécrologie de Paul Veyne,
historien distingué du monde ancicn et collègue de Foucault au
Collège de France. Celui-ci y déclarait que l'æuvrc de Foucault
constituait u l'événement de pensée le plus important de notre
sie\clc >. Rares sont ceux qui souscriraient à ccttc affinnation
grandiloquente, mais le héros de Paul Veyne était néanmoins, à
sa rnort, I'un dcs penseurs les plus influents de notre époque.
Foucault nc fut peut-être pas le plus grand penseur de notre
tcmps, mais il fut à coup sûr la figurc centrale dc la philosophic
française depuis Sartre. Or en matière de philosophie moderne la
pratique française a été, du moins jusqu'à une période très récente,
très différente de ce qui est normalement considéré comne la
pratique courante dans le monde anglo-saxon. La philosophie de
languc anglaise se caractérise < normalement )) par un style
universitaire et une méthode analytique. Cc point mérite d'être
souligné pârce que la pensée philosophique rnoderne est, dans
certaines de ses formes continentales et notanlment en pays de
Iangue allcmande, tout aussi universitaire (et souvent pleine de
lourdeur) que dans les formes qu'elle prend en Angleterre, sans
pour autant avoir la rigucur analytique qui caractérisait hier
Russell et V/ittgenstein ou encore Ryle et Austin, et qui continue
FOUCAULT OU LE NIHILISME DE I,A CHAIRE t'HISToRIËtt ou pRÉsENt

dc caractériscr la plupart dcs penseurs anglo-saxons d'aujourd'hui syndrornc de l'angoissc et de I'engagcment dans le clirnrt
commc Quine par cxenlple. Mais toute différcnre est la voic intcllectucl plus détaché qui prévalait sous la V' République
empruntéc par les philosophcs français lcs plus presrigicux. gaullicnnc plongea cc genre thc<orique dans un désarroi considéra-
On pourrait dire que torrt comnlença avec Hcnri Bergson. Né ble. Lc résultat fut que la phiiosophie française sc rrouva en
en 1859, Bcrgson était cxactcment conternporain d'Edrnund quelquc sortc confrontée à une alternative : soit clle se convcrtis-
Husscrl, lc père de la philosophie allcmande modernc. Commc sait à la méthocle analytiquc (puisque I'appropriation des thèmcs
Hursscrl il cnscigna pcndant longtemps, nrais contrairement à lui allemands, essentiellemcnt empruntés à Husserl et à Hcidegger,
sorl (ruvrc prit de plus cn plus la formc d'cssais alors quc scs cours avait dijà été effectuée par I'existcntialisme), soit elle irnaginait
lttiraicnt dcs foulcs et que- lui-rnônrc dever-rait I'objct d'un une autre stratégic lui permettant dt: survivre. Dans ces circons-
vc<ritable ctrltc. A pcine était-il morr (cn 1941) que I'on vir tances les plus brillants des jeunes philosophes de cettc époque
apparaîtrc, cr.r la personne cle Jean-Paul Sarrre (19()5-198()), un optèrent pour le second choix. Au lieu de rendre ia philosophie
nouvcau guru philosophique maniant un style d'une hautc tenuc plus rigoureuse ils décidèrcnt de I'alimenter par le prestigc
littéraire et qui dcvait demeurcr la supcrstar indétrône<e (sinon grandissant des < sciences humaines > (linguistique, anthropolo-
incontestc<c) de la pcnsée françaisc jusqu'aux années soixantc. gie strncturalc, études des historiens de I'Ecole des Annalcs,
Commc Bcrgson il alliait à dc brillanrs dons lirtéraircs une psychologie freudiennc), et de celui de I'arr er de la littératurc
thelorisation totalemcnt libéréc dc la cliscipline analytiquc. C'cst d'avant-gardc. Ainsi donc la littéro-philosophie réussit à retrou-
bien à cette tradition cultivant lc brio plutôt que la rigueur ver dc la vitalité en ûnnexant de nouyeaux contenus emDrllntés à
qu'appartcnait Foucault. d'autrcs provinces dc I'esprit.
Il serait cxtrêmcment injustc de laisser sLlpposer quc I'ensem- Parn'ri ces nouvcaux pensc-urs, cleux figures se détachent, cclles
blc- dc la philosophie françaisc du xx' sic\cle procède dc cettcr de Michel Foucault et dc Jacques Derrida. La < grammatologie o
sécluisante libcrté que conGre une pratique que I'on cst tenté de Derrida (qu'il devait rcbaptiser plus tard < déconstrucrion >) sc
cl'appclcr la u littc<ro-philosophic ,r. Néanmoins il iatrt convenir détnit comme unc reprise radicalc de la théorie saussuriennc de
qu'atrcunc autrc culture philosophique modernc ne donnc à cc la linguistiq,.'" tt.uct.ri"lc. Foucault. lui, sc tournc vers I'histoirc.
typc dc penseur une tellc importancc et qu'cn outrc on troLlve un rnais en fixant son regard sur ccrtains territoires irrcxplorés et
pcu dc tout dans la littéro-philosophic françaisc. Elle prend en fascinants du passé occidental, qu'il s'agisse c1e l'évolution des
cffct rarement une formc ouvertcment littéraire, comme cclle quc comportements sociaux par rapport à la folie, de I'histoire de la
Nietzsche avait osé lui donncr, mais sc préscnte plutôt sous rnédecine protomoderne, ou encore du soubassement conceptuel
I'aspcct d'invcstigations plus circonspectcs, conlme dins L' Eucrlu- dc la biologie, de la linguistique ct de l'économie. Ce faisant Fou-
tittn créatrice dc l3ergson (1907), ou nême dc traités, comntc l-'Etre cault acquiert bientôt la réputation d'ôtrc, avec I'anthropologue
et le Néant de Sartre (1943) ou La Phénoménologie de Ia pcrception de Claude Lévi-Strauss, le critique littéraire Roland Barthes et le
Merleau-Ponty. Cepcndant, aux yeux d'un public philosôphiquc psychanalyste Jacques Lacan, I'un dcs tétrarques du structura-
élevé dans dcs cadrcs analytiques ou cncore daris les jargons lismc, cette mode intellectuelle qui surgit des ruines de la
solennels dc la the<orie allemande, le résultat final n'est suè.e philosophie existentialiste. I1 prend ensuire, avec Derrida, la rêre
différcnt. clu < post-structuralismc ), cette relation d'amour-haine avec la
Le point dc départ de I'auvre de Foucault scmble lié à urr pensc<t: structuraliste qui en vint à dominer la culture parisienne à
changcment subtil dans les fortunes dc la littéro-philosophie. partir de la fin des années soixante.
Cornme si, après l'épuisement de l'existcntialisme (et la tentative Foucault était une personnalité intellectuelle complexc, pres-
rnalcncontrcuse quc fit par la suite Sartre pour opércr sa fusion que liryante. Son texte le plus célèbre reste peut-être I'inquiétante
avec lc marxisme), la littéro-philosophic avait traversé une proclamation de la ( mort de I'hornme u sur laquelle s'achève Les
période de doute intérieur. Apparcmmenr le reflux que connut le mots et les choses, audacieuse u archéologie o des structures

10 11
IJOLI(JAT,JLT OL] LË NIHILISME I)E LA CJI{AIRE L,FIISTORIEN DU PRÉSENT

cognitivcs qui projcta srlr son auteur les ferux de la rarnpe à partir gic, sc tourne vers la psychopathologic, domainc d'étudc auqr"rcl
du nrilicu des anné'es soixantc. L'élégance plcinc de sang-froid de sc rattachc son prcmier livre (1954). Il cnscignc crrsttitc pcrrdant
cc clétachemcnt anti-humanistc, quc Foucault n'abjura jamais, ne quatrc ans à I'Univcrsité d'Uppsala avant d'êtrc nonrmé dircctcr.rr
I'errrpêchait ccpendant pas d'êtrc passionné par cc paraclis de la dcs Instituts fiançais dc Varsovie et de Hambourg. Cl'cst cn
contrc-culturc qu'était pour lui la Californic, noll plus que de se Allernagnc qu'il ternrine sa longue éttrdc sur l'histoirc de la folic
livrcr à un dénigrement ronantiqr-rc dc la raison occidcntale, ct ce qui lui vaut sorl doctorat d'Etat.
avcc autant dc passion c1u'Hcrbcrt Marcnsc. Seul dans tout le En 19fi) il dcvient chef du f)c<partcment dc l)hilosophic dc
panthc<on strllcturaliste à avoir pleincnrcnt partage< l'csprit dc I'Univcrsité dc Clcrmont-Ferrand, poste qu'il occupe jusqu'a cc
rnai 1961J, Foncault était un universitairc poli qui adorait scandali- quc la gloire ne le conduisc à Paris, cettc gloire que lui attire la
scr I'cstaûlishment parisicn qui I'adulait en déclarant solenncllcment pubhcation, cn 1966, sous le sceau prcstigicux dc Gallinrard, dc
quc le prcmicr devoir des prisonniers étart d'essaycr dc s'évader, Lcs mots et les choscs, cc parfait classiquc cie structuralisme à son
ou encorc en accordant un soutien cnthousiastc à la révolution apogée. A la frn dcs annc<cs soixantc il cnscigne la philosophie à
inauguréc par I'ayatollah Khorneini, ct cc mépris dc toures lt:s I'Université de Vinccnncs ct en 1970 r\ reçoit la chaire d'histoirc
valeurs sacro-saintes dc la qaucirc. Son action fut cclle d'urr clcs systèmes de penséc au Clollège de Francc, chaire occupée
homme dc gauchc non confon-rristc, son s--uvre cciler c1'r,rn JVant lui par H1'ppolitt'. En dclrors dc sorr cnscigncrncrrt rrrrivcrsi-
structuralistc dissidcnt, si dissidenr n1ôme que, coûunc l'indiqrlc tairc Foucault est un confërcncicr très actif et nrilite pour la cause
notre cxerguc, il refusait tout ner l'étiquettc dc strr,rcturalisrc. tle gauchiste : il anime l'hebdornadairc gauchistc Libératiott, luttc
livrc cst un essai critiquc sur son G'uvre. Jc m'appliquerai non pour la réforme clu systèmc pénal par I'intermédiaire dc son
sc-ulernent à passer en rcvue sans parti pris I'ensenrble dc ses Groupe cl'lnfornration sur les Prisons ct prcr-rd position en favcur
pnnclpaux textcs, mais aussi à examiner une grandc partie de du mouvement homosexucl. I)ans d'innonrbrables interviews il
la littérature critique qlle son ceuvrc a suscitéc. Je tenteiai égale- sc révèle aussi le plus franc polémistc dc tous les maîtrcs du
mcnt d'expliquer les évolutions ct les changetnernts qu'a subis sa structuralismc. contrc-attaquant vigourcuscnlcnt aux critiqucs tlc
pcnsée jr.rsqu'à ses toutcs dernièrcs (æuvres lcs denriers volumes maîtrcs-à-pcnser comme Sartre ou aux défis lancés par dcs autcurs
der son Histoire de la sexualité (.1976-1984).- Enfin, en conclusion, plus jcuncs quc lui, tcl l)errida.
-j'cssaicrai d'élucidcr lc sells profond dc la position dc cet Commcnt Foucault décrivait-il sa proprc philosophic ? Un
Iromrrrc qui s'eftbrqr.le placc:r lc pt-rst-structùralisrnc sur un jour, cn réponsc aux critiques de Sartre, il alla lusqu'à irrdiqucr
plan c<thico-politiquc, bien loin c1u nonrbrilisnc rextucl de la que le structuralisme cn tant que catégorie n'existait qllc pour
< déconstructioll D. ceux qui n'en faisaicnt pas partic'. Il voulait dire, bien entcndu,
Foucault naît en 1926 à Poiticrs, dans une famillc bourseoise. quc la < tétrarchic )) gouvernant la pensée française dans les années
Son père, qui est médecin, l'inscrit dans unc écolc catholique. A soixarrte (et qui était unc pentarchie si I'on y inclut Louis
la fin dc la guerre le jcune Michel est envoyé à Paris ; pensionnairc Althusser, le rnaîtrc du structuralisme in partibus fideliuru c'cst-à-
au lycéc Henri-IV, il prépare le concours d'cntrée à I'Ecole dire au pays de Marx) nc formait pas un groupe cohérent. Dans
nornalc supérieurc. A la ruc d'Ulm comme à la Sorbonne il suir I'avant-propos à l'édition anglaise 0970) de ce qui passc pour ôtrc
l'cnseignement de Jean Hyppolite , traductcur et interprètc de La la plus typiquemcnt structuraliste de ses ccuvres , Les mots et les
phénoménolo,qie de I'esprit de Hcgel, ainsi que celui de I'historien des choscs, il s'insurge contrc u lcs conrnrcntateurs stupides u qui, err
scicnces Georgcs Canguilhcm et du futur fondateur du marxisme France, h.ri ont accolc< l'étiquettc de structllraliste, et affirme qu'il
structuraliste, Louis Althusscr. A vingt-trois ans, il sort de I'Ecole n'utilise ( aucuTre dcs rnéthodcs, aucun des concepts ni des ternles
ct est rcçu à I'agrégation rlc lrhilosophie. Puis il adhère au Parri cié qui caractérisent I'analysc structuralc rr.
commr"rniste, qu'il quitter cn 1951. En un an Foucault, quc la
philosophie laissc insatisfait ct qui a également étudié la psycholo- l. Voir son intcrvicw dans l-a Quinzahu'littérairc,.16 (1" nrars 196t1).

12 l-)
FOUCAUI,T'OU LE NIHILISME DE LA CHAIRE I-'HISTORIEN DU PRÉSËNT

Foucault donne cepcndant au moins une définition positive du Foucault trollve son orisinc dans la montéc du schisnre intellec-
structuralisme. En plein rnilieu de Les mlts et les choses il qualifie
lc structuralisme dc < consciencc éveillée et inquiète du savoir
tuel et universitaire qui i largernent survécu au rcflux de la révolte
étudiantc auquel on a assisté au cours dc la dernière déccnnic.
nroderne D et par la suite il devait souvent afïirmer quc son but Michel Foncault était un philosophe qui mettait un rypc inhabi-
était d'écrirc < I'histoire du présent ,2. I)écouvrir lês concepts tuel de connaissances (qucl humaniste pelrt cn effêt aujourd'hui
s<rus-lacents à certaincs pratiqucs essentielles de la culture aborder I'examen de la grammaire de Port-Royal, des naturalistcs
nroderne, les replacer dans unc perspective historique, voilà quel antérieurs à l)arwin ou dc la préhistoire du systc\me carcéral?),
cst le bllt clc tous lcs principaux ouvrages de Foucault parus au ainsi cluc dc rares talents d'écrivain et une rc:marquable rhétorique
cours des qucique vingt années qui séparent la publication de Folie au servicc d'idées et d'hvpothèses tout à fait au goût dc larges
ù dfuaisott : Histoire de la -folie à l'â.ge classique (1961) de celle, en sections de I'intclligentsia occidentale, apportallt par là même un
partic posthumc, del'Histoire de la sexualité. concours décisif à la forrnation dc ccs concepts. C'cst I'enjeu fon-
Lcur auteur était un pensr-rlr qui nrourut en pleine force de damcntal de son intérêt pour une < histoire du présent ,r critiquc.
l'âgc. Né en 1.926, Foucault appartienr à la génération de Noam Ebauchons à pre<sernt, comnre hypothèsc de travail nor.rs
Chomsky (né en 1928), de Leszck Kolakowski (né en 1927), de pcrrnlcttant de cornmcnccr une analyse critique de sa penséc, lcs
Hilary Putnam (né en 1926) er d'Ernest Gellrrcr (né cn 1925). Il grandes ligncs dc son programmc philosophique. Nous avons vù
était légèrement plus jeune que John Rawls (né err 1921) ou quc Foucault sc décrivait lui-môme comm<: un historien du
Thomas Kuhn (né cn 1922), un peu plus âgé que Jùrgen présent. Por.rr dc rrombreur étudiants de la philosophie continen-
Habcrmas (né en 1929), Jacques L)errida ou I)onald Davidson tale il est môme le penseur qui a opéré la.fusion de la philosophie et de
(nés cn 1930), mais beaucoup plus que Saul Kripke (né en 1940).
I'histoire et qui, ce faisant, s'est livré à unc critique éblouissante dc
Ccs noms suggèrent, il est vrai, un ensemble bien disparate, mais la civilisation moderne.
ce sont eux qui, depuis le milieu des années soixantc et le début
A la fin dc sa vie Foucault expliqua à plusicurs reprises son
clcs années soixantc-dix, ont, par des voies très diverses, à tel
projet de critique historico-philosophique dc la modernité en
point changé le paysage philosophique qu'ils rivalisent les uns indiquant qu'il avait deux buts distincts : I'un érair d'identifier les
avcc les autres pour prendre la relève du cru 1900-1910, dc cette < conditions historiques > dc I'apparition dc la raison en
génération de Popper, de Gadamer et de Quine, et devenir les Occident; I'autre de procédcr à ( une analyse du moment
principatrx artisans dc notre univers conceptuel (tout du moins en présent )) en cssayant de situer où nous nous trouvorrs maintenant,
dehors du domaine scientifiquc). La moitié au moins de ces jeuncs par rapport aux fondernents historiques de la rationalité comnte
pcnscLlrs sont bien connlts clu grand public, et Foucault semble
esprit de la culture moderne.
arrivcr juste après Chomsky (dont la formation n'est pas La philosophic moderne, explique Foucault, résulte largemcnr
philosophiquc) au palmarès de la célébrité. Pourquoi ? de la volonté dc s'interroger sur I'apparition historique de la
La raison principale de I'irnpact de Foucault semble résider raison autonome, < adulte >. Son thème est donc l'histoire de la
dans le contcnu même de son (ruvre. lJn discours sur le pouvoir raison, de la rationalité, sous ses grandes formes que sont les
et sur le pouvoir du discours, que pouvait-il y avoir de plus sciences, la tcchnologie ct I'organisation politique. Dans cctte
attirant pour des intcllectuels et des facultés des lettres vivant de mesure elle s'articule sur la célèbre question de Kant sur les
plus en plus repliés sur des idées de gauche rout en étant las du Lumières Q7B4), question à laquellc Foucault se réfère dans un
catéchisme révolutionnaire traditionnel ? La large audience de ccrtain nombrc de textes. Avcc bcaucoup de perspicacité Foucault
rcrxarque que dcpuis Auguste Comte I'interrogation kanticnne
2. Cll.Foucault,1966, chap. VI,7, p.221, erFoucault. 1975. p.27. Ilutrlisel'e'xpressron avait été traduite en Francc par < Qu'est-ce que I'histoire des
( historien du présent r dans un entreticn avec B.-H. Lctvy (Lr Nouuel Obseruatiur,64l. sciences ? u, alors qu'cn Allenlagne elle avait pris une autre forme :
rnars 1977).
clepuis Max Weber jusqu'à la < théorie critique , de Habermas,

l4 l5
FOUCAULT OU LE NIHILISME DË LA CHAIRE L'HISTORIEN NU PNÉSNNr

clle avait soulevé le problème de la rationalité sociale. Foucauh, c-hanger le discours > (< discours > étant le mot qu'il utilise pour
lui, cstine que son apport esr d'avoir modifié I'intérêt traditionnel dcsigner la pe's('e comnlc pratiquc socialc) ct qu'il s'est conienté
des Français pour la raison comme connaissance. < Alors qu'en de rctirer à la < souveraineté du sujet lc -droit exclusif et
Francc les historiens des scicnces s'intéressaient esscntiellemcnt au instantané > dc provoquer le changement, c'est-à-dire d'être à
problèrne dc savoir comrncnt un objet scientifique sc constitue, la I'origine dc l'histoire.
question quc je mc suis posée était cellc-ci : comment se fait-il que
Que veut dirc exactcment Foucault ? Clertains colnnlentareurs
lc sujet humain se soit pris comnre objet dc connaissance cstimcnt tout sirnplemcnt qLler cc désir dc libérer I'histoirc de la
possible ? A travcrs
quelles formes de rationalité et dans quelles transcendance est tout à la fois extravagant et obscur5. L'usage
corrditiorrs historiques ? Et crrfirr à qucl prix ? Voici ma qucition : quc fait Foucault dcs mors est absolunrenr à I'opposé de ia
à quel prix dcs sujets peuvent-ils dire la vérité sur eu*-mémes ? ,r3. prudence dc la philosophie analytique. Nous pénétroni semble-t-
Pour l)escartes, on s'en souvient peut-êtrc, le iàit quc le sujct il sur un terrain plus ferme lorsque, dans la ruite du passage cité
humain puissc sc prendrc comme son propre objei constiiue ci-dessus, on passe à un exorcisme de la r< téléologie r-de la
précisirment le début de la connaissancc assuréc. Mais pour connaissancc historique. Le < narcissismc t.rr-rr..nd-rntal ,r du
Foucault, comme aussi pour lcs structuralistes, cela ne feraif que s.uJet c-ontemplant lui-même apparaît alors désigner ce qui a
supposer la question résolue. Car s'il y a une chose sur laquelle ils -c.
dorrné à l'hisroricislnc une si matrvaise riputation. à savoir sa
s'accordent_c'est que I'on doit abandonner I'rdec d'un su;et tendance à défcndre une logiqr-rc des faits injïstifiée, imposéc aux
fondatcur. Celle-ci implique en cffet (pour eux) la primauté d'ùre événemcnts plutôt que déduite d'eux. Est-ce là cc que veut
consc-lcnce transparente ct une négligcnce fatale envers ce que montrer Foucault, en tentant de saisir la (pré-)histoire du présent
cherche précisément à découvrir le structuralismc, à savoir cc qui, à travers plusieurs pratiques sociales, depuis les sciences iociales
inconsciemment, de façon cachée, détermine la pcnsée. Ainsi et la psychiatrie jusqu'à notre traitement des criminels er notre
clonc lc sujet lbndatcur, ce thème royal dc l'idéalisme de Descartes idée de la sexualité ? Est-ce 1à le point de départ de son histoire
-jusqu'à Hegcl, devient la bête noire du structuralisme. Dans ce philosophiquc ?
rraité u mcithodologiquc )) un peu cnnuyeux quc constitue Foucault fait allusion à la commodité qu'il y a à faire dc son
L-'archéologit du sduoir (1969) Foucauk nry va pâs par quatre projet d'une histoire du présent une sorte dc syiithèse entre deux
chcmins : son propos est d' < affranchir I'histoire de li pensée de iignes de recherche, l'une française et I'autre allemandc, découlant
sa sqétion transcendantale ,r. toutes deux de la question kanticnne sur les Lumières, c'est-à-dirc
< Il s'agissait d'analyser cette histoire, dans une discontinuité sur la nature de la raison moderne. De la perspective française
cpr'aucune téléologie ne réduirait par avance; (...) de la laisser sc la théorie comtienne de la raison comnre hirtôite des sciences -
déployer dans un anonymat auqueJ constitution transccndantale
-
Foucault fait un Llsage sélectif ; il garde l'accent mis sur la raison
'ulle à une temporalité qui nc
n'irnposerait la forme du sujet; de l'ouvrir comme connaissance tout en abandonnant la vision positiviste de la
promettait lc retour d'aucune aurore. Il s'agissait de la dépouiller de tout science comme incarnation d'unc raison objectivê et universelle.
narcissisme transcendantal >4. Mais Foucault fait aussi l'éloge de la perspecrive allemande la
théorie (webcrienne) de la raison comme rationalité sociale -
Quelques pages plus loin, Face à l'accusation selon laqarelle le pour sa sensibilité envers les différenres formes sociales de -la
structuralisme ne [ait aucun cas dc l'histoirc. iJ plaiàe non raison. Il fait l'éloge de son concept en quelque sorte pluraliste de
coupable ct afErme qu'il n'a r< lamais nié (...) la possibilité de la rationalité de la culture modeine ct-a même tenâance à mal
interpréter I'accent mis par 'weber sur les incarnations sociales de
3. Ci- sorr avant-propos à la tracluction lnglaise du livrc de C)anguilhem Le normal et le
patholo,qiqtte (19f11), I'excrgue de colin Gordon dans Power/Knowled?e et l'interview de
Foucault à Telos,55 (printcrnps 1983). 5. Llayden white cians Sturrock, 1979, p 83. (lonrme on le
4. Foucault, whitc éprouvait
1969, p.264-265. 'erra
nettement plus de synrpathic pour lcs idées dc Foucault avânr cc livre de Stuirock.

16 17
FOUCAULl'OU LE t, ISME DE LA CHAIRF L,I{ISTORIEN DU PRÉSEN'T

la rrison, y voyarlt la portc ollverte à une vision franchemcnt modernc, cette position anthropocerrtrique s'cst révélée d'une
relativiste dc I'histoirc, ce qui constitue de toute évidence une influence bien plus forte que ce qui cst assez évidemment I'autre
simplification cxagérée de la position conrplexc de Wcber. Quoi corxposante de toutc définition minimalc de I'idéalisme classiquc,
qu'il en soit Foucault avc'luc partagcr avec Weber ct I'Ecole de à savoir la croyance selon laquclle I'homme. clé de notre sâisié de
Francfort rrnc curiositc< pour n lcs diflérentes formes (sociales) > la réalité, est un êtrc spiritucl. En effet si, peu de tcmps après la
priscs par < I'ascendant de la raison > en Occident. Se rappelant mort dc Hegcl (1831), l'élément spiritucl de I'idéalismè succom-
ses années d'r,rniversité, il regrette quc la France connaisse si peu bait sous les coups de boutoir dc la laicisation e'vahissante de la
ll purs.ic dc Wcber'' (cc qrri consriruc unc liqèrc cxagération pensée' du xrx' siècle, le point de vr-rc anthropoccntrique de la
p-rLrisquc à ccttc époque dcs sociolosucs comme Raymond Aron métaphysique idéalistc survécut avec force dc Schopcnhauer ct de
ou dc's philosophes comme Mcrleau-Ponty connaissaient déjà très Nietzsche à_l3ergson, Ilcidegger cr même. plus tarâ, à Wittgens-
bicn lerur Wcber, mais passons). tein. Tous furent en eifet des philosophes de I'cxpéricncc hnnrai'c
En clair, Foucarrlt nous cr)gagc à r'oir sa proprc entrcprise ct dcs intcrprètcs dc l'ôtre dans dcs terrûrcs on ne pcut plus
comûlc une tentative dc rechcrche sur la rationalité rnodernc humains (que I'on songc à la < volonté o cle Schope,rh".re, o.r,
cilnduisant à sonder les fondcments dcs scicnccs sociales lronlquement, au < jcu ,r dc Nietzsche). Ce quc Erncst Gcllner
(,, conrrnent sc fait-il que lc sujet humain se soir pris comme objet dc<clarait à propos de Flcgel, à savoir que sâ nrétaphysique était
dc connaissance possible? >). Cette investigation doit elle-même d<>uillette. t'onfurtablc. ( un Ahsolu,.'n brctcllci,''', botrrrait
ôtre rnenée sans pcrdre dc vue tout un n cnsemble d'éléments bic'n êtrc appliqué par c-rtcnsion à rour rrrr climat philosophiqrrc
complcxes, espacés ,r inrpliquant ( un -jcu institutionncl, dcs qui a constitué le principal lcgs dc f idéalisme allc.mand j norrc
rclations dc classc, des conflits profcssionnels, des modalités de culture"
connaissance et (...) torrtc uu.- hiitorrc du sujct de la raison ); car Or, à la veille de I'apparition du srrucruralisnre, la philosophie
ce sont là, nous dit Foucault, les phénornènes hétérogènes qu'il a continentale était encorc tout imprégnée dc cette vision douillerre,
<r cSSâyc< de rasseml-rler o7 en coirstruisanr sa cartc conceptuelle humanisée, dc la réalité. Ainsi le sujet transcendantal menait-il oar
cl'une histoirc cn profondeur de notre difficile situation culturelle .
cxemple ulc vie dc coq-cn-pârc, choyi qu'il i'rait par I'histori-
Foucault est le prernier à reconnaître qu'un tel prograrnmc est cisme modcrne, c'cst-à-dire par lc marxisrne, rendu par Lukâcs à
bior vaste, ct pcut-être inrpossible à accomplir. Il rne semble sa source hegelienne premièrc, avec la praxis. ivre de totalité,
ccpcrrdant que, du moins en principe,le prograrnme foucaldien tenant licu d'Esprit; il florissait égalemcnr dans le thc\me phéno-
possèdc un mérite : il essaie ouvertcment d'en finir avec la notion ménologique de la raison ( vivante ,r, fondement auquel la
brtrmcuse d'une raison unitairc faisant écho au sujct transcendan- philosophic' moderne était incite<c à retourner après avoir dépassé
tal de la métaphysique de I'idéalisme classique. Mais pourquoi < la crise des sciences,européennes ,i (dans lè titrc du pioprc
est-ii si important de récuser unc telle métaphysique ? Parce tcstanrcnt de F{usscrl) de façon à régénérer l'esprit occidental. Il
qu'elle rcpréscnte une vision trop anthropomorphique du monde. En vâ sans dire que, pour les raisons que nous venons dc mentionncr,
effet le premicr principe de la métaphysique idéaliste esr, pour cc suJet transcendantal n'était pirs du tout ( transcendant ) au scns
citer les termcs pertincnts de Maurice Mandelbaum, la crovàncc dc surnaturel, mais simplement au sens où il était la clé
que < dans I'expérience humaine naturelle on peut trouver la clé lbrrdamcntale de I'intcrprd:tatio' de' ia réalit é. A Telos Foucault
pcrmettant de comprendre la nature ultime de la réalité 18. avorle que dès 1960 il jouait avec les dcux écoles de penséc,
Notons qu'à long tcrnre, dans I'histoire de la philosophie nrarxisme lnckacsicn. et phénoménologie. avant dc t'"-b"r,1r.,..
clans scs propres étuclc's historico-philosophiques. Mais il ch.rrsit

6 7-cio-ç, 55 (printernps 19113), p. 2iX)


7 Ibid.. p.202
ô Mandelbaurn, 1971, l. (). 9. (lcllner, 1979, cirap. 1.

1u 19
FOUCAULT OU LE NIHILISME I)E LA CHAIRE

flnalemcnr d'élaborcr une position à partir de laquclle il pourrait Chapitre 2


sc lancer dans une enquêtc sur I'histoirc de la rationalité tnoderne
ronrDant clairement avec I'idéalisme. Son (ruvre a-t-elle tenu cettc
p.otr-,cssc ou a-t-e lle au cotrtraire at'orté, cédant par là à de
nouvelles fornrcs de crypto-idéalisme ? Avar-rt dc suggérer unc
réponsc à cette questioll nous dcvons examitrer chacune de ses LE CRAÀJD RtrÀJ]Ttr RIVTEM,EAJT,
principalcs étudcs philosophico-historiqucs.
OU ( DLI CÔTÉ DE, LA Ï:OLIË, ,,

Le prcnricr livre de Foucault qui ait eu unc intluence cst un


énormc volume publié en 1961 et intitulc< Folie et déraison : Histoire
de laJitlie à l'âge classique. Une édition abrégée, parue cn 1964, fut
rapidemcnt traduite cn anglais. Foucault _v nlorrtre que le
< tliscours sur la folie r de I'Occident a connu quatre phases
distinctes depuis le Moycn Age.
Alors qu'à l'époque médiévale la folic était considérée commc
s:rintc, à la Renaissance ellc fut iclentific<e à unc formc spécifiquc
dc raison supérieure ironiquc : que I'on songe par exemple à la
sagesse dc la fblie dans le fameux éloge d'Eraslnc, sâgesse que I'on
rctrouve dans la folic qui s'cnpare des personnages dc Shakcs-
peare et dans celle, souvcnt sublime, du chevalier dc Cervante\s.
L'arnbivalence prémoderne à l'égard de la démence troLlvc sa
rncilleure expression dans le thème de la Nef des Fous qui hante
I'irnaginatior-r populaire à la l{enaissance. D'une part, grâce au
syrnbolismc de la Nef des Fous, I'Occiclent prémoderne exorcisc
Ia folie en chassant ses fous. l)'autre part il semble que ces
vaisscaux soient vaguement perçLls comrne des <, navires dc
pe\lcrinage. des navires hautement symboliques d'insensés en
rltrôte dc lcur raison >. La iblie, qui n'est pas alors l'objet d'urrc
1'rcur sociale et rlui nlt:t souvent à nrr I'absurdité clu monde
(c'ommc dans la satire humaniste ou dans la pcinturc dc Bruc-

20 ll
FOUCAUI-T OU LE NIIIILlSME I)F, I,A (]HAIRE LE GRAND RENFERMEMENT OU ( T)U CÔTÉ DE LA FOI-IE )

ghel), désigne un royaumc dc scns au-dclà cle la raison, et dc ce socialc. En effet à <r l'âge classiquc u (xvrr' .:t xvrrrc siècles) la folic
fait la dérnencc cst cxpulséc mûis notr cxcis(e de la société : cn cst nctternent isolée de la santc< rnentale. Lcs fbus nc sont Dlus
attribuant à la folie un rôle fonctionnel la pensée de la Ilcnaissance expulsés de la sociéte( parce qu'ils so't < diflércrrts o. Ils iont
garclc avec elle un lien de fàrniliarité. Il existc clc nonrbrcux ponts,
cnfèrmés dans des lieux réscrvcls et traités comrnc on traite les
tant sociaux qu'intelle ctuels, entre raison et déraison. Pour autres types dc déviants, qu'il s'agisse des pauvres, des criminels
1'honrnc dc la Ruraissance la folie déricnt urle part de la vérité. ou môrnc des oisifs. Pour Foucauit l'éthiquc puritaine du travail
Mais soudain, r'ers lc rniiicu du xvlt' sic\clc, u la folie a cess(r n'est pas loi. d'ôtrc.unc fbrmc spécifiquc du
cl'ôtrc, aux confins clu mondc, de I'homme r:t de la nrort, une esprit de
sciricux caractérisant la bourgcoisic classr,qr,re. A 'ouver
la Renaissance la
figurc d'eschatologic o. La ncf imaginairc sc transforme erl folie n'était pas erlcorc une nialadie. A l'âge classiquc elle devicnt
lugtrbrc hôpital. L'Europc transformc ses léproserics dcpuis u. dérèglcmenr dc I'esprit" La raison ratiànalistc jirge la dc<raison
longtcmps désertécs en asiles dc fous. Dcpuis la fin des croisades, ( pathologique )) ct fàit peser sur clle r-rne malédiction lourde de
lc recul de la lèpre a vide< lcs léproscrics, mais ellcs scront à présent connotations éthioucs.
habite<cs par des léprcux tn()rdux : A l'âge classiquc la maison d'interncrncnt n'a aucun but
u A la trn dtr Movcn Age, la lèpre disparaît du monde occiderrtal. thérapeutique. son otrjct principal, nons dit Foucaurt, .st clc
[)ans les lnarges de la communauté, aux portcs dcs villes, s'ouvrent séparer ct de corriger. Mais hors des murs de l'hôpital on voit sc
commc dc grantlcs plagcs que le mal a cessé dc hantcr, rnais qu'il a rnultiplicr des traitements physiqucs de la folie rcmarquablcs tanr
laissécs stérilcs t:t pc)rrr longtenrps inhabrtables. Des siècles durant, ccs par leur brutalité q^ue par lc scientifiquc que celre-ci
(<tendues appartiendront à I'inhunrain. [)u xIv" au xvu" siècle, elles vont cnrprunte. Leurs effets lcs plus'rasqucrréfàstes résultent del tentativcs
attendre et sollicitcr oar d'étransc-s incantations une nouvelle incarnation :russi abominables qu'ingénieuses visant à arrêter ou à dertruire la
du nral, unc autre grimace de la pcur, dcs rnagics renouvelées de <r corruption des humeurs >. La fblie est en
effet envisasée coûrme
purification ct d'exclusion. (...) La lt\pre se retire, abandonnant sans unc, fonnc. de. dégradation du corps ct cornbattrie par des
e rnploi ces bas lieux ct ces rite s qui n'étaient point destinés à la
n-réthodes cherchant < soit à dévicr lci matièrcs .orro-o.r"s. soit
supprirner, mais à la nraintenir dans une distance sacréc, à la fixer dans
à dissoudre les substa'<rcs cor^lptriccs ,. parmi les premières cle
tunc cxaltation inversc. Ce clui vâ restcr sans dclute plus longtentps que
l.r lc\prc, et se n.raintiendra encore à une époquc où, depuis des annécs
('cs lncithodes on pctrt citcr I'utilisarion fritc pai un ccrtain
di1à, les léproseries seront vides, ce sont les valenrs et les images qui Falfowcs dc l'oleum celthalicum. ce doctcur p.'rrsait cn efrêt
s'e<taient attachécs au personnagc du léprcux; c'est le sens de cette (luc
cxclusion, I'importance dans lc groupe social de cette figure insistantc et
rcdoutable qu'on n'écartc Dâs srns avoir tracc< autour d'elle un cercle u dars la lblic "des vapcurs bo*chenr les vaisscaux très fi's oar
Sacrc< )
1-
'oircs passer" le
l.squc'ls les..esprits animaux devraient ; sang est alors privé de
tlircctio'; il e'cornbre lcs veines ,lu cérrreau où il stig'e, à rnoins qu'il
Oes phrascs sont toutcs cxtraitcs du premicr chapitre de r)c solt agité d'un mouvemcnr co'fus "qui brouille lei idées". L'olium
I'Histoire de la,fôlie à l'â.qe classique . Elles donnent une bonne idée ( )tphnlitun a I'av.antage.dc provoq'er "àe
petites pustules sur la tête";
du style de Foucault, qui allie avec originalité le pathos à .rr lcs olnt avec dc l'huile pour les enrpêcher de se clessécher et de façon
I'érudition. L'éclat littéraire de ccttc pro;c slrggère bien ce dont tluc dcrrreure ouverte I'issuc "pour lcs vapeurs noires txées dans Ie
Foucault vcut faire à la fois lc récit ct le procès, à savoir ce < grand t crvcau". Mais les brûlures, rnais les c'autèrcs sur tout le corps
rcnfcrmemcnt > (l'expressiolr est ernpruntée à la langue baroque produisent le même effct. ()n s.upposc mênre que des maladies cle la peau
de cette époque) dont le but était de maîtriser la démence en ('()l)llnc la gale, I'eczérna, ou la petite i'érolc, pcuvent mettre fin à un
nrcttant les fous à part parce qu'ils constituaient une catégorie a- .i.r't\s de folie;la corruptio'quitte alors les visèèrcs et lc cerveau. Dour
r,' répa'dre à la superficic du c.rps ct sc libércr à 1'cxtérieur. A la fin du
s.ri'clc on prendra I'habitude d'inocr.rler la gale dans lcs cas lcs plus rétifs
1. Foucault. 1961. reéd. 1972. r:. L3-1,6.
rl. nranie. l)oublet dans son Instructittn ac tzgs, à I'adrcsse cles àirectcurs

22
z-)
I.OUCAUL'T OU LE NIHILISMË DE LA CHAIRE I,F, ( RAND RENFERMEMENT OU ( DU CÔ'IE DE I,A FOLIF: ))

d'hôpitaux, recomrnande, si les saignécs, les purgations, les bains ct lcs leurs esprits avaient des ailes, des ailcs qui furent ensuite coupées
ciouches ne sont pas venus à bout d'une manic, d'avoir recours aux par le despotisme de la raison
cautèrcs, aux sétons, aux abcès superflciels, à I'inoculation de la galc Dr.
Ainsi Ia pensée occidentale en vient-elle à séparcr nettement la
Tous lcs traitements utilisés à l'âge classique ne sont pas aussi raison de la déraison. < La constitution clc la f-olic commc rnaladier
durs et aussi stupides. Outre les < thérapics > physiques il existe mentale, à la fin du xvur' siècle, dresse le constat d'un dialogue
dc nombreuscs rcccttes morales dont le chapitre intitulé < Médc- rornpu )) entre raison et déraison. < Le langage dc la psychiarrie,
cins et malades >, véritable tour de force d'érudition descriptive, qui cst monologuc de la raison sur la folie, n'a pu s'établir que sur
trous donnc unc très riche illustration. Mais il c-st clair comine de r-ur tel silence. u < La vic dc la raison D ne sc rnanifeste plus ônsuitc
I'eau dc rochc, et c'est là le point csscntiel, qu'à l'âge classiquc, que < dans la fulguration d'<ruvrcs comnrc ccllcs dc Hôldcrhn, dc
au clébut des ternps nodernes, la folie devient en Occident Ncrval, dc Nietzsche ou d'Artaud r. Quant à la psychiatric
unc maladie, pcrdant par là nlême la dignité dont clle jouis- humanitaire héritière de Pinel et dc "l'uke. clle se réduir à trn
sait lorsqu'elle était considérée comnle une déraison lourde dc ( gtgantesque emprisonnemcnt moral ,r. Qui plus cst I'asile est le
SCNS. rniroir de toutc une strLlcture autoritairc. cerllc de la société
Puis, à la fin du xvrlr' et pendant presquc tout lc xrx' sièclc-, bourgeoise. Cette structure < {brmc un microcosme où sont
dcs rc<formes psychiatriques impulsées par I'ccuvrc pionnic\rc syn-rbolisécs les grandes structlrres rnassives de la société bour-
accomplie par le Quakcr V/illiam Tuke dans sa Rctraite de York gcoise et de ses valeurs : rapports Farnillc-Enfants, autour du
et par Philippc Pincl à Paris séparent les aliénés de la compagnic thème de l'autorité paternellc; rapports Faute-Clhâtirnenr, alltorlr
des criminels et dcs pauvres. Pour Foucault, qui adopte sur cc du thèrnc de la justice immédiare, rapporrs Folic-I)ésordrc,
point I'optique marxistc, si lcs pauvres ne sont plus enfèrmés c'est autour du thème dc I'ordre social et moral. C'est de Ià que le
parce que I'essor industriel requiert des bras et une armée de nrédecin détient son pouvoir de guérison ,a.
réscrve de main-d'cruvrc. Quant aux aliénés, définis comme des Enfin, à notrc époquc, apparaît une quatrième façon de
malades, des ôtrcs humains dont le dé.reloppcment psychique est conceptualiser la relation raison-déraison. Freud atténue en effet
bloqué, ils sont libérés physiquement (cf. le geste emblématiquc la différence entre santc< mentale et folic cn jetant entrc leur:
cle Pinel brisant leurs chaîncs à l'asile de Bicêtre en pleine Terreur) polarité son concept de névrose. Cependrnt s'il àccomplir rrn pas
ct sc voient appliquer un régime éducatif bienveillant. Foucault clécisiien rcndant caduque la mentalité de l'asile ii rcsrè attaché à
cst néanmoins persuadé que ceci n'est fait quc pour mieux I'autoritarislne cn livrjnt les personncs atteinte s de troubles
crrrprisonner leurs esprits tâche confiée à f institution de I'asile. nlclltaux aux charmes dc chamancs.
Unc fois entrci à I'asile, -l'alierré. qui est nraintcnarrr un paticnt Il rrc fait oas de doute que I'Histoire de la Jôlie à l'âge classiquc
placé sous I'autorité du discours psychiatrique, subit un < procès > ()uvre un champ de rechcrches auquel il était légitime der
profondément psychologique < dont on ne se libère que par (...) s'intéresser puisqu'il porte sur les présupposés culturels sous-
lc repentir >''. La torture morale dcvient ainsi la loi de la tyranie .jaccnts aux différentes attitudes historiqucs par rapport à une
cxcrcée par la raison sur la folie. spl-rère tout à fait troublantc du colnportement hurniin. Dans un
Avant les réformcs psychiatriques introduites dans l'asile par ('onlpte rendu chaleure ux Michcl Serres qr"ralifrc ce livre
Pinel ct scs collègues les fous jouissaient. atÏirme Foucault, d'une rl' n archéologie de la psychiatrie )) et c'cst probablement là
liberté plus grande que celle quc leur accordent les thérapir.s I'unc des premières fois que le rerrne -est apprliqué à Foucault (qui
modernes parce que l' < intcrnenrent classiquc )) ne viseit pas à tlcvait lui-même I'utiliser dans les titres ou sous-titrcs de ses trôis
transformer leur conscicnce. Leurs corps étaient enchaînés mais livres suivants). Pour Scrres 1'Histoirc de la -folie à l'âge classique est
( cn tollte précision > (sic) à la culture dc l'âge classiquc ce que La
2. Ibtd., p. 330-331
3. Ibid., p. 523. + Ihid., Préfacc à la premrèrc éditron p. n ct p. 525-53().

24 25
FOUCAUL ()U LË NIITILISMË DE LA T.]FIAIRIJ I-I] (IRAND RËNFËRMEI\I ENT()U ( DU CôT'É TIN LA IiOI,IE ))

Nais-çarrcc dc Ia tra.qédic clc Nictzsche esr à la culfurc- dc la (iri'cc c1lcs, idéologiqucs et institutionnellcs cn fbncrion dcsqr.rcllcs
ar-rtir.1ue : cllc < mct cn crvicicncc les dionysismcs latents sous l:r s'cffecttra la ségrégation cics aliérrés au cours de la période
lurnir\re appoliniernnc )) : ( on sait enfin de quclles nuits lcs classiquc ,'. I)ans la préfacc à la prcrnière édition dc son livre,
-jours
sont t:ntourés u, conclut-il sur un ton d'enthousiasnrc lvricruc5. Foucault indique qu'il s'est proposc: d'écrirc une histoirc <, de la
L'accueil c:haleurcux quc reçLrt Foucault dc la part drr rnouvcincntt folie elle-mêmc, dans s.r vivacité, avant toute capturc par le
dc I'arrtipsychiatric (Laing ct al.) énit unc réacion directc à ce ttc savoir r> (psychiatrique) -- tâchc qui, comme lc remarqlle avcc
vcrr.rc orgiaquc. Aux Etats-Urris lcs critiqucs furent cn clïèt raison Allan Megill, ne diflèrc lauc\rc dc celle de I'historiographie
pr()nrpts à rcmarquer la parenté cl'csprit, sinon dc ton oir clc orthodoxerro. Il est vrai quc plus tard Foucault en vint à nier que
rndthocic, crrtrc Foucault ct le péan stridcnr au ça prirn.rl auqtrcl sc son bnt ait été la reconstitution de la folic cornme rc<férent
livrc Norrnan llrown (dont Lili, ,A.qainst Dt'atlr ('pamr cn {,.59)t. historiqtre autonome rr lneis il cst indriniablc qrre, à l'époquc- où
L'Ilistoira dc lo .folie à l'âpr classiclttt engurdra ésale:ment routc unc tirt rédigé I'Histtoire fu- la.fôlie, son but était celui que se fixc
Iignéc cl'o'uvres c<lulécs clans trn motrlc fortcnrent ( c()ntrc- n normalcmcnt > I'historiographic. Il voulait relnettrc cn question
culturcl u ct visanr ) clc<fcndrc la psvcliose, (ruvrcs dont lrr plus les cxplications historiqucs antérieurcs, non mettre cn doute la
céle\brc rcstc J-',4nti-Gl'lipc : Capitalisme ù Schizophrtnic dc (lillcs léqitrnrité, et cncort: nroins la possibilité, dc la recircrcl-rc histori-
I)cletrzc ct Fe<lix Gurttari (1972\. <1uc. Nor;s por.lvolls donc corrc:lurc salls risquc que chez le jeunc
L'cx.rrrrcrr clc cctrc prcrrrii'rc cituclc historico-plriloso1.111.,,,,.' Foucault l' < antihistorien u n'cxistait pas cllcore plcinement. A sa
nous obligc à nous dcrnandcr si Foucault r-rc fait pas d'cntrrrsc à placc il n'y avait cncorc qll'un u corrtrc-htstorielt ,, c'est-à-dirc un
l'histoirc. t)n sugpc\rc parfbis qLlc c'est unt: crreLlr dc poscr (ctrc ltistr,ricrr contcstant lcs irrterltr.itrtions clolninnrrtcs srlr un certail
question puisquc Fouc.rult err vint à partager plcinerrrcnt le poirrt .ispcct clc notrc passé:la fblic. Nous avons c-lonc cnfin le droit dc
tlc vuc clc Nictzschc cllri ré,':us:rit la prétention des historic'ns à rlonncr unc réponse à lr qucstion : l'histoire dc Foucault cst-cllc:
I'objcctivitc ncutrc. l)ans r< Nietzschc, la généalogic, l'iristoirc > confirrrne aux iaits ?
(1971)" il traitc avec un nrépris nicrzscirc<en < l'histoirc cics I)ans unc large mcsure, clle l'est. Mêmc Lawrcnce Stonc, qui
historicns r qui, s'efibrçant d'ôtrc ncutrc, irn.rqine ur) polllt cst pourtant I'un dc scs principaux détractcurs, convicnt du fait
d'eppur en clchors tltr ternps clrri n'cst pas plausitrlc. Conrbicn plus quc Foucault est très largcnent dans le vrai lorsqu'il pensc quc la
s.ri.lc. l}(}us dit Foucarrlt, cst lr . gtinellogic,,dc Nictzst-hc qtii rrc \ra!îue d'internenrent à laquellc on assista à la fin du xvrr' et
cnrirrt pas d'itrc urrc corrrlri\sarcc crr pcrspcctivc ct supp()s(' pcnclant tout le xvlttc sièclc constitua ulr pas clr arrièrc dans la
c()LlrelJcuscnrcllt ( le systènre clc sa proprc injusticc n. nlcsure où elle soumettait sans discrimination toutes les pcrsonnes
Mais affirmer lc clroit dc faire une histoire < du préscnt r. er victinres de troublcs mentaux atr traitcnicnt séve\re réservé iusque-
rrrônre de pratiqLrer unc histoirc engagéc, ric ditp"nt. pas lri aux dangercux psychotiquesl2. Mais lcs problèm", ..rir.rrri"n-
l'historien dc scs dcvoirs empiriclucs à l'égarJ des données. pour ('clrt quand Foucault a) rnct I'accent sur lc u dialogue )) avec la folie
prouvcr lcur pcrtinencc les histoircs à thc\sc centrées sur le préscnt r;tri aurait existé au collrs du Moycn Age et de la Renaissallce, cn
doivcnt au contraire tcnter de nous convaincre dc I'exactitude dc I'opposant à ia ségrégation dont cclle-ci aurair fàit I'objet à
leur lecturc du passé. Après tour Foucarilt lui-nrême décrit son l'ripoque modcrnc, c'est-à-dire rationalistc; à) insiste pour voir
livre cc>n.tntt: ( unc histoire des conditions écorrnrniques, politi- tlrns l'< âge classiquc'u (l'époclue du grand renfermemcnt) une

5. Scrres. l1)6i1. p. 1711.


'). Voir s:r dcuxième réporrse à Gcorgc Steincr (auteur du comptc rendu sur l'Histrtht de
(r. N. du -1-.
:
Irachlit en françris soris lc titre Ilros tt 7'hantttos, Paris, Julli;lrd, 1960. /,r làlre clens la Ncrr l'orfrpap1.,11, (.rl'Boo&s) dans l)l,riritir.r, vol. I, n" I (autonrnc 1971),
7. (lf-. le comtc rerrrlu d'Etierr Fricderrtrcrg dans L Ncl, Ytrk T-tni's RooA Rrlic.r du p.60.
22 août l9('5.
ttt. Mcgill, 1979, p. 4713.
lJ. Nietzschc. ia gt<nr<rlogie , I'histoire, rl Siuronc Ilachclerd tt a[., IIomma.qe ù Jtan I l. [:ouc"ult, 1969, p. 6.1-6!,.
Flyppolitc, l)aris, I)rcsscs Llniversitairt.s ric Frlncc, 1971. l.l. Stonc. Madness, Nerr t'orË llgyipw ol Bortks, 16 (décctnbrc i982). p. 36.

26 27
T]OUCAL]L]'OU I-E NI}IILISME DF LA (]}IAIRI: LI] GRAND RENFËRMEMENl'OU ( DU CôTÉ OE LA FOI'IE I

période sans pr(cédenl en raison de la naturc, ct lron prts st'ttlctttt'ttt lcsqtrclles repose l'Histoire de la -fitliet3 .Il n'élève auclrnc- oppositiorr
de l'étcndue, de son traitcnrcnt de la folie, ct tlit qrrrrtl rus tlc l:r de principe à la façon cJont Fouceult dérnasque lcs Lurnières et est
trarrsfbrmation des léoroseries en maisons d'intcrrrcnrt'nt ct tlt' clonc loin de se poser cn défenscltr otltragi: d'ttne chronique
I'apparition d'rtrre conir-ption u physiologiquc r clc la firlic c()nur)c dépcignant tout t:n rosc lcs progrès héroïqucs accotnplis par la
rnaladic, ct c) considère les thérapies uttilisécs par -l'ukc ct l)incl rnêdccinc. Mais il iait égalcrnent preuvc d'ttne rnaîtrise redoutablc
corrrmc des méthodes radicalement nouvcllcs Dour vcnir à botrt rlc cl'r:ne imoressionnante littérature sur l'histoire de la folie et de la
le rnaladic mcntalc, totrt en détronçant colnnlc protirrrtlt:rncrrt 1.'sychiatrie .

répressifs les processus noraux qu'clles mettort cn uuvrc. Je ne puis qu'inviter le lcctcur intéressé à se rerporter à la
[)ans lc cinquie\nre chapitrc d'un livrc supcrbe (l)s1,111u I)rr/iri,s, brilante synthèse réalisée par Midclf<rrt et à tircr parti de son richc
19t32) lc regretté Peter Sedgwick sapc les bascs dc plusictrrs ,lcs support bibliographique. Mais un ccrtain llombrc de points
présuppose<s tondarnentaux srlr lcsqttcls rcp()sc lc tablclrr lristrrli- cloivent être soulignés irnmédiatcmcllt : 1) il existe de nombreu-
quc clrcssé par Foucault. Il nrontre par cxcmple qu'err lJlrropc l-rit'rr scs preuves dc la cruauté rnédiévalc à I'cncontre ders alietnés : 2) à
avant lc qrand rcnfermcment beaucoup d'alic<rrés ['t.ricrrt tlt'j) la fin du Moyen Agc et à la l{enaissatrce lcs fous étaient dé1à
incarcc<re<s et qu'ils subissaient des traitcnrents (rrrônrc si t'r'rrx-r'r solrverlt enfermés dans des cellules, des prisons ou môrne des
é'taierrt prinritifs). Ilien avant l'âgc classiquc il cxist;rit tl:rrrs calacs; 3) qr,r'il y ait cu n clialoguc )) ou tlorl la folie était à cettc
plusicurs villes de la vallée du llhin des hôpitaux conlprcnant ur)(' époque souvent nlisc cn relatiotr avec le péché, et ce Inôme dans
partic réscrvéc à l'accucil dcs personnes souffiant clc troublcs li rnythologie de la Nef dcs Fous; dans cctte nresurc elle était
nrelrtaux. Même cn Espagne, et pourtant la société csp:rgrrolc considéréer avec bc,aucoup moins de bienvcillance que ne lc
d'alors ne se consacrait pas précisérnent à emlrrasscr lc nrtiotr:r- suugère Foucault (les esprits pré-modcntcs acccptaient la réalité
lisme moclernc, il existait dès lc xv' sièclc unc chaînc nrttiorr;rlc cle la folic de la folic comme ( part de vérité D -- totlt colnlnc
cl'asilcs charitables réservés en particulier aux alie<nés. l)ivcrscs
- la réalité clu péché ; ntais cclâ nc signific pas qu'ils
ils acceptaicr-rt
tcchniqucs témoignant d'une vision grossièrencnt physiologrtytrc r:stinaient la folie, pas plr"rs qu'ils n'estimaient le péché); 4) cornmc
dc la maladie mentale, ct dont le rnodèle de Foucar"rlt iait clcs l'a montré Martin Schrenk (qri est lui-nrême sévère avec
lttributs dc l'âge clc la llaison, étaicnt en fait déjà tre\s largcrncr.rt Foucault) lcs maisons de fbus ouvertes au début des temps
divcloppées dans I'Europc pré-rationaliste, bcaucoup d'entrc cllcs rnodernes ont pour origitre dcs hôpitaux ct des monastères
e'tant originaircs clcs sociétés mtrsulnranes. nrédiévaux plutôt que des léproscries ; 5) lc srand renfcrme nrent
Parmi ces tcchniques o11 pclrt citer la diètc, lejcûne, la saignéc avait pour première cible non la déviancc mais la pauureté, qv'il
ct la rotation clouce (qui consistait à provoquer chez lc for.r I'oubli s'agissc de la pauvrcté des crinrincls, de ceile des fbus olr tout
au moycn d'une ccntrifugatiorr mécanique). Pour la plupart leur simplement cle la pauvreté des pauvres ; I'idée qu'il annonce (au
urilisatiorr remontait à la rnédecine cle I'Arrliquité (époque qui, de r.ronr de I'ascension dc la bourgcoisie) une ségrégation rnorale ne
toutcs façons, sort des limitcs de l'étudc de Foucault). Sedgw'ick résiste pas à un examen sériettx ; 6) en tout état de cause il n'y a
insiste à fort justc titrc sur la continuité de I'art médical à travcrs pas eu, conrme I'a souligné Klar:s Doerlrcr, cet autre criticluc cle
les âges. Il ne nie pas lc développcment de ( I'attitudc médicale > Fioucault. d'internement uniforlne et contrôlc< plr I'Etat : les
qui a acconpagnc< les débuts du rationalismc moderne, ntais rnodèles anglais et allcrnand s'écartetlt par cxc'mplc trùs sensible-
souligne quc la vision nrédicale de la folie nc peut <:n auclln cas rrrcnt du grand renfcrmement opéré sous Lottis XIV; 7) I'ordre
résultcr uniquement d'un << rationalisme bureaucratique D envâ- rlans lequel Foucault décrit lc's choses rne semble erronc< : en effet
hissant rornparlt brutalcment avec une prétendue lonsue tradition clès la fin <lu xvIIt' siècle I'intcrnelnent des pauvres était générale-
cle tolérance à l'égard dc la fôlie. rrrcnt considéré comme un échec; or c'cst précisénrent à ce
Il. C. Erik Midclfort a rassemblé un certain nombre d'argu-
rnents historiques qui sapent ellcorr- davantage les bases sur l.l. Midelti>rt. in Malan-rent, 1980.

28 29
FOUCAULT ()U LFI NIHILISME I)11 LA (ill^llll LE {;RAND RENFERMEMEN T T]{-J ( I)i-J C] OTE DT I-A FOTIE ))

ilromt:nt-là que I'intcrnemcnt cles fous prit dc I':rrrrplt'rrr', ( ()llun(' Le livre de Foucault s'err prcnd evant tout à I'ooinion recuc srlr
I'ont si irréfutabicmcnt montré les stltistitlrrcs ( ()ilr ( ilr,rnl I'lrr.imanitarisme des Lurnières. Il constituc .lonc un cléfi aux vues
l'Angleterre, la France et 1cs Etats-Unis;t3) 'l'trkc t't l)nrt'l rr'ortt plus r-ir.rancées dc<fcnducs par clcs cxperts de cette période aussi
pas < inventé rr la maladie mctltalc , ils cftrivcr)t iru ( ()nt r.ln'(' r((onnrrs qtrc Lau'rcrrr'c Storrc, clcfi qrrc tt'ux-ci rrc pouvaicnt
bcaucoup aux thérapies utilisées avant clrx, srtr lt's; tttt:tlt.rtlt's nranqlrcr cie rclevcr'". Quer pcnser par aiileurs dc i'idéc selon
dcsquclles ils se sont aussi sotlvcnt apptlya's ; ()) crr ttttt t t' lc laclueitrc I'institution dc la psychiatric constituc Lrn u qiqantcsquc
traitcment moral rr'était pas à cc point csscl)ticl rl:rrrs l:t rrrt:tlit:rlis:r- ctttprisonncltlent ntoral ,r ? La vérité cst qlte les nraisons dc fous
tion de la folic opérée dans l'Anglctcrrc du xtx' sii'r'lc, lorrr tlt'l:r : ;riivécs ct lcs ancicrrs asilcs publics étaicnt scandalcuscnrcnt mal
con-rmc I'a montré Andrer.l' Scull lcs médccirrs voy:tit'trt tl,tns l;t tcnus ct quc si ies réiormcs rrriscs cn place par dcs piortrrir-rs
thérapie morale développée par Tukc unc nlenacc cluc f :us,rit l)cscr ('()lrlnle fukc ct Pinel, qtri aboutircnt à la création clcs prcrnrcrs
le profane sur leur art et ils s'ef1orçaicnt cl'c<vitcr rl'y rrvoir r'('(()ul's ht)pitaux psychiatriqucs modernesl r)c furent pes aussi parl'aitc-
ou dc I'adapter à lcur pratique. Unc fois dc plus lcs rrrorrolitlrt's tlc rrrcnt angéliqucs qu'on lc croyait autreiois, ellcs constituèrent
Foucauit qui ont tant marqué lcur époqtrc s'écrottlcnt sorts lcs néaumoins clc véritablcs actcs de philantlrrorric éclairée. L'accusa-
coups quc lcur porte I'accurnuletion dc prcuvcs lristorirlucs rion dc u sadisrne rnoralisatcur u iancée Dar Foucault à I'cnconrre
contraclictoircs. .lc l'r'lrfirrcc cle ll psychiatric rcli'vc dt,rrr.j.'lr.r rrrÉlodrarrre idcrologi-
En cffet lc sombrc récit dc la tvrannic erxcrcéc 1.rlr dc tro[.lcs c1trc. Se rangcr ciu côtc< dc le folic, i'oilà qui est trL\s bien, mais le
esprits médicaur r.r'cst nttllernent corroboré par lcs clocrtntcrrts désir cic faire des aliénés les victirncs dc ia société ne dcvrait pas
illustrant lcs thérapics rniscs cn t.-.uvre perrclatrt l'âgc dt' l';rsilc. fàirc oublicr que lcurs soutrance:s appelaicnt urrc thérapic. L'iùctc
Ainsi lcs rechcrches originalcs menées par I'historicrr I ).r vitl cltrc préfercr l'éducatiorl aux f-ers c'était opter (môme inconsciern-
ll.othnran (TlLc Discouery o.l the Asylum, 1971) strr lc rleivcloppc- nrcnt) porlr un proccidé carcéral réprcssif nc résiste pas à I'cxamen
mcnt dcs établisscrncnts psychiatriques dans I'Anréricltrc -i:rckso- critique. La phobie anti-bourgeoise de Foucault a tendance à lui
rricnne I'ont conduit à mcttrc en évidence un abandwr,:rtr ruilicrr fairc conclarnller un pcu vitc la philanthropic victoricnnc, alors
clu xIx'sic\cle , des méthodes psychiatriques au profit cl'trn sir.nple (11 un bourgeois moins partial du norn de Charles l)ickcns, dont
interncrnent. Or ce que dit Ilothman est en parfiitc hartttotrtc I'lrunranitarisme se scandalisait des u,Ltrkhou-ce-ç londoniens, sc
ave:c lc r< nihilisme thdrapeutique > de cctte époquc, ccttc rnontrait au contrairc très imprcssionnd', renrarquc J. K. Wing
répuenancc qu'avaient alors lcs médecins à passcr du cliagrrostic rlens Rsa-çoning About iVladness"'', par I'humanitc< du climat qur
au traiternernt, répugnance cllc-même fondée sur une visiort régnait dans lcs pctits hôpitaux psychiatriques an-léricains, où
pessimiste des pouvoirs dc la médccine (un demi-siècle pius tard rrréclccins et personTlcl adntinistratif allaicnt jusqu'à partager lcs
lc jer-rnc Frer.rd dut encore cornbattrc cette idéologic médicalc, rcpas des nraladcs. Il serait inrprudent d'cxtrapoler à partir de cet
c'nracincle depuis longtcmps à Vienneia) . Rothman ne suegèrc cn excnrplc ct de bien d'autres témoignages positifs dc contenrpo-
aLlcun cas qut: I'asile d'interncment (par opposition à I'asile mirrs pour drcsser un tableau iclvilique de I'humanité psychiatri-
psychiatrique) était une bonnc chosc. Au contraire il voit un lien tltrc : nrais rien dans les faits nc dicte la conclusion contraire, à
cntrc ccttc ment:rlité d'internemcnt et lc contrôle que la bourgcoi- s:ivoir cluc la médicalisation dc la fblie à laquelle on assisra dans
sic naissarrrc souhaitait cxcrcer sur ies catégories sociales < dange- Ics prernic:rs tcmps dc la psychiatrie r, bourgeoise > était partie
reuses >. Mais s'il clit vrai le phénomène de répression de la folie rrrtcigrantc d'uner société rt carcéralc ,r épotrvantablc (pour utiliscr
fut le résultat de la passiuité des médccins et non d'un acharnement rrn adjcctif dont Foucault fit par la suitc un slogan).
psychiatriquc que Foucault veut préscntcr comme I'instrument de
disciplinc d'unc raison despotique ct intcrvcntionniste. Ir l)our unc critiquc d'un autre spécirlistt- voir le corrrptc renclu cle Ptter (iay dans
( :omnetûdry t ;10 (octobrc 1965).
14. Sur cc point voir lohnston. 1\)72. p.223-229. Wurg, 197ti, p. 196.

3t) -)l
FOUCAULT OU LE NIHII,ISME I)E LA (]HAIRTl I,E GRAND ITENIJERMEA{I.NT OU ( I)rr CôrÉ I)E I-A IIOT, IË )

En clfet nous Dossédons depuis 1969 lc corrcctif naturel au l'irrdiqtre lc titre môme de so' Traité médico-philosophiqut: sur
tableau manichéen dépcint par Fbucault. Il s'agit du solide travail l'aliénation menrale ou Id manie (18()l), pi'el replacc
-la
folie à
dc recherche sur ( I'histoire sociale de la folie et la psychiatric n l'ilrtc(rictrr tlc I'h.mmc. quc cc stlit dlrrs sorr.oipr.r,, ,lrns s.n
auqucl s'cst livré Klaus l)oerrnelJans Madtnen and the Bourgeoisie. csprit. Mais cc faisant il donnc la place d'hcl'rreur ron pas tant à
Dans ccttc c(tude cornparée des expériences britannique, française Ia fblic corn'e maledie (la bêtc noirc de Foucault) ,,,rià l. f.,li"
et allemande I)oerncr est loin d'être en clésaccord avcc la ('or.lrrnc cas individucl. ()r ct:t acccnt rnis sur l'iudividLr (qLri
dcscription que fait Foucault de I'aube de la psychothérapic, :u)noncc Freud) constitue de totrtc éviclcncc un pas c-'n avant
môme s'il indique quc cclui-ci a trop tendance à généraliser à parallèle en fàit à unc évolrrtion scrnblal'lc dc la
pàrtir dc I'exemple français. Là orh il s'écartc de l'Histoire de Ia t:-olie 'cmarquabJc,
rrréclccir.rc physique contemporaine dont Foucault clcvait, conlnlc
c'cst dans le jugcment qu'il porte sur ce phénonrène . rr.us allons le voir nraintenant, faire unc brillarrtc chroniouc dans
Prenons par exemple son chapitre laconique sur Pincl (II, 2), sr' livrc suivant- . l)ocmer ne peut donc quc conclirrc que
ou encore celui (I, 2) qu'il consacrc à William Battie, ce médccin Ir.ucanlt, rnôme s'il fut I'auteur de < la prcmiôre c.Llvrc irnoor-
londonien qu'il sauvc à -juste titre des ténèbres de I'oubli cn t;urtc D sur Ia sociologic dc la psychiatrie, en donne n.,annroins'unc
rappclant qu'il fut le prcrnier à adoptcr une approche globale dc crplication trop partialc, dans laquellc 1a dialectiquc- des Lumières
la psychiatrie qui prenne en compte la théorie, la thérapie et , st ,, réclrritc i son scrrl lspcct dcitrtrctcrrr ,.
I'asile. f )ans rvai-çsance tle la iinique , urrt' archéolo,gie tlu re.qard médicar
Les méthodes utilisécs par des aliénistes éclairés tels que Pinel (1963), Fotrcault cramine rnin'ricusement l'hist.ire àe la me<de*
condrrisirent à une évolution décisive : 1a séquestration des aliénés ( lr)c au cours d'unc pérrode beancoup plus courtc
mais néannroins
cessâ ct on cll rcvint à une visibiliti sociale de la Folic darrs des trù's richc, qui va du clcrnier tiers du xvrrr'siècle à la Ilestauration
asiles ouverts au regard de la famille, tout commc à cclui des (1815-1830). clentré sur 1'étude dc vieux traités médica'x, cronr
psychiatres ct dcs étudiants en rnédecine. Mais alors quc Foucault lrtlricault nous donne unc intcrprétation fascinantc, ce livre oui fut
cst pronpt à condamner la perspcctive < objectifiante n du rcgard rtitliqé à l'irritiativc dc ( )anguilhcn) nlcr à j.ur différcrrtcs
médical à I'ceuvrc dans le régime d'observation dans lcqucl étaient (( strllctllres pcrceptives >r qui sous-tendcnt trr)is
typcs succcssifs
placés les malades, l)ocrner soulienc par la prinrauté donnéc aux tlt' thciories ct de pratiqucs médicales.
< traitcments moraux u aboutit dans une très grande mesure à l)eux évolutions principales sc cléuagcnt. Au cours de la
I'abandon des méthodes médicales traditionnellcs, ct impliqtrait Prcnrie\rc unc < n-rédecine dcs espèces >, qui régnait cncore vcrs
donc un très largc rcjet de < I'attitude de distance , (qu'on scr 1770, ce\cle la placc à la premic\re nrédccine cliniqne. La nrédeci'e
souvienne simplement de I'hôpital américain décrit par Dickcns). ..lt's c'spèccs faisait da's le domainc de la nosologie cc quc Li'né
De rnôme Doerner, clui pcrçoit bicrr I'influence des idées l.risait da's cclui dc la botanique: e-lie classifiaii lcs miladics c'
rousscauistcs srlr l'éducation rnorale anti-autoritairc (Pinel était un ('spe\ces- on supposait que lcs rrraladics étaient des entitc<s sans
disciple dc Jcan-Jacqtres) et qui ne néglige pas l'importance du ,rucrln lien nécessairc avcc lc corps. La transmission des mal.rdics
développement de la sensibilité pré-romantique à la vcille des produisait quand, par r, sympathic)), ccrtaincs cle ler,rrs
réfornres psychiatriques, jug_e profondément humanitaire 1e pro-
'c
,, qualités r> sc rnélangeaient avcc le type de tcmpéramcnt du
grammc mis cn G-'uvre par l3attie dans lc Londres du milieu du l):rticnt (on était encore rout près dc Galicn ct de si théoric dcs
xvrtt' s.ièclc, progranrme qui consistait à soigner et non à lrrrrrrcurs). on pensait qu.- lei crrviror'cnlents ( no' >
surveillcr. Ce n'est pas pour ricn que le Treatise on Madness de lrrvorisaicnt lc développement de la maladie, et clonc 'aturels
que lcs
Battie (l75tJ) t'onstitue unc attaquc en règle (qtri scra vite l),r)'slns sclrrffraicnt de moins de nrarrx quc lcs clesscs,'ibri,-,.,
repoussée) contre lc nihrlisme thérapeutique de la famille Monro, (t'ontrarrcment aux maladies, les eipidérlics n'étaicnt pas considé-
qui possc<dait ct dirigeait i'asilc dc Bedlam depuis deux siècles. De r'Écs conrme dcs e'tités déterminécs mais commc le produit clu
plus, en insistant sr.rr le fait que la folie est unc aliénation, colnme ,'lirnat, dc 1a farnilc et d'autres facteurs extciricurs). l)arrs sa

32 33
FOUCAULT OU LE NIHII.ISMIT DE LA (JHÀiRT: t-I1 (;RAND ITENFERMEMENT oU ( DU T;ôT'É DE LA FOI.IE ))

prenrière phase la médecine cliniquc cst :tl cor)trairc trnc u ntédc- voyant trn soutien apporté à la réprcssion, réapparaît à nouvcau
cine dcs svnrDtômcs )). qui considc\rc les rnaladics conrlric cles sous le rcgard hostile dc Foucault à la fi' dc ion histoirc clc la
phérrornènr's àyrrarniqucs. Au licrr d'['tre dcs crrtités Jtitcnrrirreics naissancc dc la médccinc moclernc.
les nraladies sont conques colnmc dcs rnélanges dc svrnptômcs, ct cettc lbis*ci lc tablcau cst ccpendant bcauco.rp rnoins alourcli
les symptôlnes con-rr-rc lcs signes d'évolutions patholt,.giqr-rcs. irar ics prijugés a'ti-nrode r'es ct anti-bourqclois. l)a's so'
I)ans la théoric n-rédicalc lcs tableaux taxonorniqLre s dc la prenicr livrc, 'un petit ouvrage i'tituk( Miladie murtale (t
rnédecinc classiquc sont rcn.rplacés par dcs contintta tcntpclrcls qrti psycholoqi(: (1954), I-oucault avait souvcnt raison'é comnre un
tiennent en particulier cle plus cn plus cornptc des études dc r:rr,s. psychanalystc dt: l' <, écolc culturellc >, attribuant lcs troubles
Enûn, au seuil clu xtx' sièclc, apparaît un autrc paraciiunrc nlcntaux aux conflits inhérents à la sociétei carritalistc. Dans
niédical : I'csprit cliniquc rcnrplace la nréclccine dcs syrnptômes l'LIisto,ire-dc^la.fôlie il c<tait allc< plus loin, s'avcrrturaït à prc'dre lc
par Lrrlc < rn(decinc rics rissas )), c'est-à-dirc par la théoric- anatonlo- parti de.ia.folic (mythiq'c) co'rre la raiso' bourgcoisc. ilie' qu'il
clinique. Les rnaladics nc rcnvoient plus à dcs cspc\ccs or.r à clcs cût probablc'rnent rér:trsé chacun des deux rapprochemcrts on
cnsemblcs de symptôrnes, cllcs sont nlaintcnant ler signc .lc lésions pc.t dire qr-r'il était alors passe< dc la position dttin Erich Frornnr
dc tissus spc<cifiqucs. Pour augrncntcr leurs connrissanccs elrrns lc à cclle cl'u' N.rma' Ilrow', d'une insista,ce sur les obstacles
domainc dc la pathologic lcs merdccins s'irrtércssent bcatrcoup plus sociaux au bo.hcur hur'airr à u' appel à la libération du ça
au paticnt cn tant qr"r'inclividu. Le rcgarc{ nrédical sc fait clorrc pltrs tlionysiaque. l)ans N'ai-çso,rc de la cliniquc o' rc percoit aucunc
fiuillé, devient unc sortc d'équivalent visucl dv routltt'r,lc méclccirr cxplosion dc ce typc. Lc livrc cst très bicn écril et mêrnc
étar-rt à la rccherche dcs causcs cachécs t:t non olus scttlctnerrt,-les i:clnrpos.c: avcc ul1 grand talcnt littérairc mais son -ton n'est pas
symptômes superfrcicls- La mort, cnvisagée ctrnurlt-' un lrr()ccssus très r<loignc< de la sobrc éléga'ce cles essais - dc carrguilhcm [ui-
dc vic, dcvicnt lc grancl nraîtrc de I'anatomic clinicluc, révélant par rrrôurc sur I'histoirc des idécs scicntifiqucs.
la décomposition dcs corps des vérités invisibles tlue chcrchc à Mais avcc À,Iai-csancr de la clinique Foucault sc' rapprochc du
découvrir 1a science nréclicalc. st.rcturalisrnc. LJn cssai qui parlc dc: structur", .it^dc codes
(lornme lc montrc Foucault lcs thènrcs de la urort ct clc Pcrccptifi, qui décrit les < spatialisariors du pathologique > er
I'inclividtr, qui sont les the\rncs rnômc du grand :rrt ct cle la grarrcle I'accent sLlr une interprétation non linéaire dc I'histoirc intcllec- 'cr
littératurc ronrantioucs. sous-tendent e<galernerrt lc nouvceu ttrcllc, sur l' < arcJréologre D colnrne cxplicatio' cc<suralc, à la
,, code pcrccptif d.'la me(dccirrc. codc qui trouvc s.r lliblc d;rrrs
" ,nnièrc dc Kuhn, des é'volutions dcs paradiumcs dc la pe:nsée
I'Andtotnie .générale (1u01) dc Xavicr llichat (17 r-l-1ll()2). Avcc rrr*iicalc, ur tcl cssai ne pouvait maiqucr d'ôtre comparé à
Frarrçois Ilroussais (1772-18381' Exanren des doctrines mûlicales, I'itli.'c thc<oriquc qui régnait alors en miît.e cn France. iliamcla
it316) qui ajoutc dcs élénrcnts nouveaux à l'histologic cle []ichat, Ma.i.r-P<rctzl à justc ritre qtre si I'Histoirc de la
'otcrnode habitucl -folic stëtlorcc
fondc lc savoir me<dical sur ia physiologie ct non plrrs tlt' changcr notre dc perccption dc la iblic rnais pas
simplcmcnt sur l'anatonrie -
et explique ies fic\vrcs comnrc des rr.trc fiçon conventionnelle d'envisager l'histoire, c'cst préci;é-
réacticlr-rs pathologiqLics dues - à r-rne lésiotr des tissus, le ccrclc cst lncrrt.ce sccr>nd objcctif quc se fixe Naissance dt' la rliriqtre , en
bouclé : la ntédecinc classiquc nlcurt dcs cottps que lui asse\nc la rrrtroduisant,plusicurs conccpts spatiaux chers à la pensée
scicncc rrrédicalc. La rnédccinc classique avait un objct, la n-raladic, rt l tlctllrAllstc''. ;

ct un but, ia santé. Parvenuc à l'âge adultc la méclecine cliniquc Il 1àut cufirî- ir.tcr qlrc ce livre i'augurc la problénratique cru
fait du corps rnaladc (et norr plus de la n-raladic) l'objct de la rrrr;ilc d'rru-çuiion sttciale des discours dans 1'tr,r.ivrc de Foucault.
pcrception rnédicalc, ct dc la normalité (ct non pius de la santé) (.cltri-ci ;rc:corde une asscz large aut.nomic à la for'-ration cles
I'objectif dc I'art du guérisscur. Ainsi I'idéal de nornralitcl (ct rron 'lisc'ours. nrais cc n'cst pas tout. Il Vcut aussi s'interroqcr sur la
plus dc la santc<) I'objectif de l'art dr-r guérisseur. Ainsi I'idéal dc
nornralité. quc I'Hisroirc tle ld -folie à l'â.qc cldssique discréditc en y Mrlor-l)octzl. 19U3. n. 1"liJ.

34 .t5
T]oUCAULT'()U LE NII{ILISME DE I,A (]HAIRE

flrçon concrè'tc dont un discottrs donné (par excmple la, penséc Chapirre 3
nrédicalc) s'artiuilt' âvec lcs autrcs pratiques sociales qui lui sorlt
cxtéricures. En nrême temps il s'effbrce d'éviter à tout prix lcs
ciichés grossièrcnrcnt de<tcrtninistes du stylc des (( cxplications ))
cll tcrt;es de superstructure/inirastructure du t-narxisme (vul-
ulirc) . et cssaie d'ettvisager dcs.tnoclèles d'explication plus UAJË ARCUÉO LOGITI
ilcxiblcs sars tombt-r da's les abstractions brumeuses dans
lcsqr.rcllcs s'égare souvcnt le rnarxist-ne structttral d'Althusser et dc
DES SC/ÈA/CËS HUM AIA/ES
scs drsciplc's, qui parlcnt bcaucoup cle u surdétcrmination r>, dc:
,, crrrsaliiti stntctrlrcll(' ,, ct (l' " ctii't dc strtrctrrrc D sans jantais sc
cr>nfronter àLlx rr<alités empiriques (ils n'aimcrlt pas se salir lcs
nrains avcc I'analyse de I'histoire réellc).
Nrri-ç-ccncc de la cliniqtc cclttticnt des chapitres c<lusacri's au
colltexre social da's lcqucl se produiscnt les grallds changcnlcllts
aflcctaltt la théoric ct la pratiqr.rc médicaie. Par exenrple on notls
nrontrc colrlntt:nr, pendant toute 1a révolutiotl irarrçaise, l'Etat fut
contraint ct fbrcé cl'ouvrir des clir:iqucs potlr competrser lc
nlanqlrc d'hôpitaux et de mc<dccins compétents provoqué par
I'ausi'cntatioi d' n.mbre des ltralades ert raison cics gucrrcs. Lc titre dc ce chapitre est, à la iettre, le sous-titre du chcÊ
Mai.s la clinrqtrc pcrrnit à scln tour de contourtrer ies corporations cl'rr-uvrc cic Foucault, l-es m()ts et les thoses. Il est ccpendant
nri'dic:iles ct clc leurs ttsagcs traclitionnels, ce qui contribua à surprcnant quc ce livrc ne reprcnne pas lc problè.nre de I'irticula-
I'apparition cle nor-rveiles ( structurcs perceptives n. clans lc tion dcs pratiques socialcs ct intellcctuclles, et se complaise au
,i,ri',,r,,tc cic la nrédecine. Il apparaît ainsi quc la rclation clc i:ontraire dans trne description e xubérante e t pénétrante des
clusalitcl cr)rc contexte social et évolution dtl paradigmt: est dc scconclcs dc ces pratiques. Foucault ne se réfère au discours
l)ttLirc indirccte, voire oblique. Il s'aeit dc tlrorrtrer ( comnlcllt lc occitiental sur la vie, la richcsse ct le langage qllc pour ccrner
discours rnédical comntt: pratique s'adrcssant à ttn certain charnp I'arrièrc-plan conceptuel sous-jaccnt à la naissance, âu xrx!: sic\clc,
cl'ob-jcts, sc trouvaltt entre le s mains d'un certain tr6nrbrc tlcs scicltccs dc I'homme. La période couvcrte ici cst cn gros la
d'rnciividus statutairement désignés, ayant entin a c\erccr ccrtai* rrrêrne qtrc celle que couvrarr l'-FIi-ctoirc de ta _fôtie; clle vi de la
ncs fonctions rlans la sociétci, s'articulc sur des pratiques qui h.ri llerraissancc à nir préscnt e<tiré jusqu'au conternporain, de sorte
sont c-xtéricttrcs ct qLli nc sont prs elle s-môtnes de natttrc (lu Lur mot puisse ôtrc dit dc Frcud, mais aussi de la phénoménolo-
discrtrsivc ,18. < S'articltle t, voil:i lc terrne stratéeique. Comntc Llie ct dc l'anthropologic structurale.
llolancl Ilartbes se plaisait à le dire ie structtlralismc arnlc Fou<-ault indique dans sa préfacc que I'inspiration qui le poussa
bcaucoup les n arthrglor-{ics ,r. c'est-à-dirc les études raisotrnécs .r ecrire Les rnots et les choses ttri vint à la lccture d'une nonvellc dc
srrr lcs licns ct lcs rciaticlns. I'Argcntin Ilorgcs dans laquclle celui-ci citc avec ironie ( Lrne
('r'rtainc cncyclopédie chinoise ,r dans laqr,rellc < lcs anintarlx se
,liviscnt cn : a) appartenant à I'Empereur, b) ernbaurnés, c) appri-
vois('s. d) cochons de lait, e) sirènes../) tàbulcr-rx,.g) chicns cn libcrte,
/i; inclus cJans la preisentc classiflcation, i) qui s'agitent cornme des
Iotrs. i) ir-rnornbrablcs, Ë) dcssinés avcc un pinccau trc\s fin en poils
lll. []oLrr:ltlt. l')(r9, p. 2l']-215 ,lc clramcau, /) ct caetera, m) qui vienncnt de casscr la cruchc,

.1O .)/
l()U( At.Jl I ()U l-ti NllIll'lSNlF l)I1 | A {'}lÂlRIi t-r Ntr AII(-It[()l ()(;lE t)I]S S(ili1 N(-IiS IIU!1 AIN]iS

n) qui cic lprn s(ltll)lcltt.lcs nrotrthcs ). L.a (()c;tsscrie ti'rrrrc tcllc (l11c l'orr pulssc sulrp()scr ,,luc lcur histoirc puissc ôtrc arrtrcrrcnt
ciassiflcttiorr silqgù'rc à []oucattlt, à trrrvcrs u lc chlrntc cxotlqllc iltr'irrc{guhi'rc u. Fottcuult sc pro}rrisr: ,-lc r;'ç1[lir l'équtliirrc.
r-f itrrc aufrc p.trii:c ,), u la linritc ric la nôtrc
,>. f:n tJ'arttr(is tcrnrcs Sorr itrrrlc scr:t centrtic .crlr trois ( crilpincitis r : l.r vic, lc
l'ctrcycl.p-,r-l,iic irrt.gir,.ire t1c [],rqcs pcttt ôrrc pristl c'tllrrtttc lc trlr,'ril ct lc lengeqc. riir pltrs ùx,lctcllrc!rt srlr l'lr()irlnc L'n tal)t
sr,,nt1-rctlc ics nro.lù'lcs cic r-"atégorislttiott qtti llotls sollt étral)q{)rs I rlr"l'ilnilrial vivririt. prririrris.rnt ct p-rrl:ll)t. ou L'lrcorc sur I'i.rorrrnrc
la falrl,: irrtliqtrc qu'il c'ristc iit.l tltlnrbrc illc()lllnlcrlstlrxblc tlc .lalrs sa clinrcrrsiclrr l.'rologrclrc, s()cio-éc{)nonriqr-lc ct cultrrrcllc.
,cvstùr)lcs.l'" irrsirurâti()r) tl'utl orcirc;l'lrnri' 1gq thosL'5 " Lil [);rns J,r',ç,1()I.ç fl it's,/r,,-,t'-r llr rcchcriùc tlc Forrcarrlt sc pl.tcc dor)c
qlesti9ll tlrii ic p()sc elors llllturcli(--lllcttt ùst le sttivlntc:qttcllcs riur lc tcrraiir dc j'htstoirc u:rtul-cll<.. clc ia trioiogic. rlc l'licononti,:.
sl.,nt ltr tr<rritii'rcs ric tlotre llroprc rritlde 11c pcltst-rc-?
(-t;ttr.tttt.'tit dc ];r qr.rnrrnilirc cï dc l.r philoior;ic. (]rrr l'rlus cst, ct c'cst l.l nn
i)()rls, oi ciclclttiitl\ nlrtr.lcrrrcs' tlr.lr.trtlttlri'-lloLls i('s pllctttit'tti'trcs ? poiut c.rpritrrl. Firucrrrilt cst convlillcu qut.. ( r.'lr proiùlrJcrrr r,, toLrs
(l"cst à cr{,.ttc qil(jsl iot1 Lluc l'.rrcli(.olrlgie .le's scii tices iltittltitlc' .t .e s ch;ulrps cln srr,'oir sont trùs larqcrrrcnt isorrrorphcs ) i'intinctrr
i.rrirrcllr' sr. iilrlc f:(ru('.tttil lt'tttc tit' tlrrl)llt t ttl)c ltl)()l)\r.. lrrt:st'llli;i' rit r'll,ttlttt i.ltJst' r:l.lrl,ititltlttc'.
.i'r'rrr p,.ririt c.l(. \.ur. iristoritFrc l.c suict ,lc solt livrc ct s<-rltt lcc
()rr poirrrlit cJirc, crr profrt:irrtr.ju rcrioin t-lrr crrrrccpt kulrrrrcn,
u c,r.{eS tittrclltttcttt:trtr cl'rrirc r:ttltltri' ri qtti itrtrucltrisctlt tttr ordrc .ti.tc frouc,rult chcrcirc à iclc;rtiticr rrrr r:crtair.r rronrbrc dc parodigmt's
clans I'crpérjcttcc. scicrrtitiqrrcs. iVLlis scs p;rr.rdrgmcs tjit-iirrcrrt dr ct:rrr clc Kuhn sur
Fotrcarrlt clrttisrt lc tcrntc cl' u rtt-clteloloqte " l:rlrrt tlésiqttt'r trors poirrts inlp()rt.rtts. F.r pr,-'rnicr hcri ils rrc sc réfèrcnt pas ) la
u I'histOirc rlc cc clui rt'nd ttéccssatrc lllio ( crtlillc tirrrlle dc plrl'riclur rrr.ris cnglolrt'rrt. conrnle ll()us vel]()lrs clc lc voir, unc
pcltSL<c ,. L' u lrchrrtliogrc- r, Srlitj.lc ft..rtltt,'s
(l('pCI1séc tri'ccss:ttrct, tcicrrcc naturcllc (la bioloqic) ct dcur scienccs soci;rlcs (l'écononrre
irrc,rnscii:'rcs ct ..'lol)\,i1". q,," Foucrrttlt appcllc lc-'; u fpistÉrllès n. et l.r linqLristiquc) . l)cririùrncr.ncr)t ils lrr r.r)rrcsp(-.rrclurt pas llor-
ur-rc épistc\rtrè c'cst 1" u a piiori hist,riqtic |) citll à urlc piri.clc
( niale rncr.rt ) clcs prirrr'rpcs conscit'nts. ('('nlri)c ccu\ qil'exposc par
.l<,pné.', <J['lipritc dals 1a totalitc cic i'cxpi'ricrlce tlll c]tattrp r'1e ('\t: rriplc Ncrvtoll. à cles principcs 11r.ti fbtrnrisscrri ull ntodL\lc t\ I'ac-
t:onnaiss'lrrccs, c-tctinit le ntoclc c'l'ôtrc c'lcs oblcts qtli ;tpfilr:ilcscllt iivrtti scicrrtiiiquc crr déliuriterrt r.Jcs problù'nrcs ct cn illboralrt dùs
(..1r,.,, .. chantp. clotc l:r pcrccpti()lt. orrlin,rirc clc l'hortltttc dc rrrr-ithcrclcs pouvant pernicttrc dc ics résoudrc; rls sc situcnt atr
lcs coriclitirrtts clans lcstluelle s rl pe trt , ontrairc crr clessotrs du lril'e;ru dc la consciclrcc talrt cll metiL\re clc
;rorr,"roirs théoriqucs cr da'fl;it
icrrir rrrr cliscours sttr lcs choscs cltti est rcCollIltl clol'lllllC vr(ll ii'' t héoris:rtiotr .lrtc clc rttétltoriokrr4ic. [-cs prrrtlirlnrcs rler Kuhn sorrt

l)triscltrc lcs épistérne\s sont des stratcs conccPttielles sou^s-i-'lcclltue ,'\cniplrircs : ils lclnctiorurcllt c()nrnlc dcs rrrodèlcs concfcts partaqc<s
a .lir,'c'rs cl,artrp, tlc lli cottn:riss"r.tlclc ct corr('spoltillllt à cliffurt'utcs ,r.rr ics chcrcllctrrs cians letrr praticiLrr: scicntifiquc, prâtique qui visc
['prlqtrcs clc la pcrtscts o(.cidclltalc. l';rnllvsc hlstorirlttc t]oit lt's rrrt't'isérrrcnt à ,, ,rflincr lc parariigrnc )). ffu tant rluc tcls ct dltns ll
( rncttrc au -l()ur ,, r'l'oit le motle\lc archcr'lltl:Iitltrc' nr(:11rc clir ils sont <, pius qu u!1c thdoric rnais rnoins (lu'unc vision
l)ans la pri.fa.c à la tracluctiort ctl .itrgl.rrs .1e . J,-c, r,r(.rir' ir l(':; ,lrr liron,=1c ). scs parr{.lignrcs sor.lt ouvcrts, irnplicitcs ct même
cfrrr-çc,c F6trcairlt cl.tfirrit l'lrcirrlc'l9qic clc ll pci:siic
('()tlllric itric \()rr\'('llt à clcrrii corrscicrits, nrais p?.r définitron ils rrc scxrt pas
'r({)nllusdeiscict'rtifl(lLlcs,corilnrclcsonticsclpistc:rnù'sclcFoucault.
histoirc tlCs systùr1cs
'p.r,-r,
tle r< cc.rtltliliss:rllcc tlon-tiirttrclie ' uL'histttrrr'
clcs scrcncr:s, dit-il, t;rvr.rrisc clr,:pr.ris l<;pgtculps ics scictrr. cs l n ctli't les qrilics r()ncepturllc's clc Foucarrlt sont totrjor.rrs hors ilc-
nohlcs D. ccllcs dtr rréccssairc, c()lltnlc la rtratltém:lticlttc- orr la i.i i'ortéc cle ccrrr clrlrrt ll Pcr-rsc:e cst rciqic par lctrrs l<lis.
physicluc. Lcs discipiirtes Litlldialrt lcs ôtrcs vivatrts, le Ianq;rgc ou lrrrfilr, r.'t lr ratst;tr cll cst pricisfrni:rrt clir'iis rclèvort plus cic la
ics'làits ôcttrrt>trriclttcs rltaicttt ilti (:Ontrilirù ctlttstdér[:cs cOnlmc tr()f) i'itirluc quc d'un irrctrrrst:icrrI collectif'scrcrrtiticiuc. lcs par.rJiq-
{(
curpiriclucs ct trripr c.rpost-ies e11\ colttrf,ilttL: c\tLiricul'c\ pottr ii1 ) ric s()llt PJS. c()lnl)tc i(l s()uiillltc Krrhtr lui-rrtôrnc, rrigrs p:rr clcs
' 'rilr:s stt ir.tcs, (-{,r Llrir (lst lir.r contrail-c lc t:as dcs e<pistrinrJs.: . cclles-
1t.)($ l'in(\i'-v1.1 1'f i"rt'
' Ira.]uctionrrrql.risr'lprrAlarr\lrtritlrrr-snlrtll) r'lc[()ltci]ult. l{.tlsc,
1.
l()7(}. p. xxtl.
,r,, Àr,tru.uiu'y tl'tht"lI*tutti 5.ir',rr.J, N-c*'York. Rrn,l.ttt

-lu .l()
FOUCAUI,'I OU LE NIHILISME DE t.A CHAIRF, UNE ARCHÉtITOCIE DËS SCIENCES HTJMAINES

ci sont lcs u codes fondamentaux ,r, lcs grammaires générativcs du qllc, conlrne I'indique sa làmeuse postfacc à la deuxième édition
langage cognitif. Lcs dcur concepts désignent donc cn dcrnière de The Structure o.f Scientifc Reuolutions (1970).la pensée dc Kuhn
analysc deux niveaux radicalemcnt différcnts : les paradigmes a évolué dans le sens d'une reconnaissance d'un noyau d'obiecti-
sont peut-être n plus qr,rc des thé'ories u mais, comparés aux vité. Pour citcr David Papincau il cn esr en cfïcr veriu à admËttre,
épistémès, ils sc situent sans aucun doutc au nivcau dc la théoric, voire à so'liqncr, < la possibilité qu'il exisre après tout certaincs
alors qu'au contrairc lcs épistémc\s sont plus que des visions dr"r bases impartiales de conrparaison en fonction desquclles on peur
rnonclc et relèvent d'un niveau encore phrs profond dc la dérnontrer que certaincs théories sont objectivenient meilleures
r'ttnst'icnce orr dc I'inconscicrrt. que d'autrcs ,4. Foucault nc va, lui, iamaii aussi loin. Toute son
Lcs énisténrès dc Foucault sont ceocnd:rnt semblablcs aux (æuvrc clcpuis Les mots et le s thoses s'e-st àu contraire éloignée d'un
paracligmcs kuhnicns à cleux autres égarcls : a) elles sont (pour .rvcrr dc ce typc ct lc corrt'cpt dc < colrrrrissancc objcctivc, lui est
rcprcndrc le tcrme fameux utilisé par Kuhn) < incommcnsura- toujours rcsté étranger.
blcs u, c'cst-à-dirc qu'clles diflèrent radicalc-mcnt lcs uncs des On peut donc dirc quc l'épistérzè peut ôtre qualifiée dc
autres ; ct 6) ellcs mcurcrlt non pas parcc qu'un ensemblc dc paradigmc pourvu que I'on n'y voit pas un excrnple,-un modèlc
preuves et d'argumcnts contrairt:s s'imposent à elies de I'exténcur pour le travail cognitil-. Elle est un ( sous-sol , de la pensée, une
mais plutôt, comrnc dans les changements clc fbrmc qui, chcz infrastructure rnentalc qui sous-tend toutcs les formes du savoir
Kuhn, affectcnt la communauté scientifiquc ct qui sont (sur I'honrme) à une .,pbque donn.<c, une o grillc r conceptuellc
équivalcnts aux converrsions religieuses en masse-qui résultent de (Foucault emprunre le ternre à Lévi-Strauss) qui constitue u. o n
transformations rnystérieuses cle la psychologie socialc cn priorihistorique u, une iormc historisée dcs calégories kantiennes
raison, d'un changcment bnrtal du paysage culturcl. Dc -mêmc ou presque. C)r dc tels a priori historiques sont non seulcment
que, chcz Kuhn, les u révolutions scientifiqucs ) sont preicédées incornpatiblcs mais incommensurablcs : ainsi Buffon. en bon
par dcs périodes dc crise du paradigme, Foucault ûrontrc (rnômc spécinrcrr dc l'épistémè classique qui prévalair au xvrrr' siècle , était
s'il v insiste bcaucoup moins) lcs failles et l'épuisernent d'au moins tout simplement incapable de voir I'intérêt de I'histoire dcs
clcur épistérnc\s : l'épistérnè < classique u (xvtt'-xvltt' sic\cles) et scrpents et des dragons imaginée à la Renaissance par le naturaliste
l'épistémc\ o modcrnc > (correspondant pour I'essenticl au sir\clc Aldrovardi. La pcrplexité de Buffo', nous dit Foucault,
dcrnicr). pas duc au fait qu'il était lui-môme d'un csprit moins crédule ''était
et
Il existc cepcndant un dcrnier point important sur lequel les plus rationncl ; ellc résultait plutôt dc ce què ( son regard n'érait
clcux approches difJèrcnt : les criscs kuhniennes correspondent à pas lié aux choses par lc mêmc système, ni la mêmc âispositicln
des oc<riodes de concurrcncc acharuée entrc l'ancien et le nouvcilLl tlc l'épisténrà ,r (chap. II, 4).
paradigrne , chacun d'cux luttant vc<ritablemelrt pour survivrc ; ct L'histoirc des épistéme)-s, quc I'on ne dcit pas confondre, nous
bicn qr"re la victoirc finale de I'un d'entre eux soit due à des causes rlit Foucault, avec I'histoire des scienccs ni même avec une histoirc
cxtra-rationnelles il scmble qr-r'il reste dans ce tablcau darwiniclr plus gérrérale des idées, souligne constamrncntles discontinuités qui
de la lutte des paradigmes quelclue chose d'un hommage à la t'xistent entrc les blocs historiques qu'elle découpe. En aucun cas
logique objective et immanentc du raisonnenrent scientifique. lc livrc ne nolls présente des svstèmes de co'naisiatrcer alla't dans
Âprès tout Kuhn nc pre<tend jamais qur-- , unc iois que la solutirrtr lc' scns d'une interprétation plus fidèle ou d'une compréhensron
à unc énigrne particulière a été tronvée à I'inte<ricur cl'un ancicn plrrs réaliste d'un objct stable et constant. Il analyse au contrarre
paradigme, ellc est écartéc dans le cadre.lu nourrcaut. Ccci peut lcs < cliscontinuités énigmatiques u (chap. VII, 1) qui cxistent
scnrblcr crr contradictior'r rvcc sorr rcjet crtégorique d'rttte visi.ltt cntre.quatre épistémès : l'épistémè pré-classique, qui pré.vaut
cunrulativc dc I'histoirc des scicnces. Mais en tout cas il cst clair jtrsqu'au rnilicu du xvrr'siècle; l'épistémè classique, -qui'lui fait

3. (-'orlrrc le souliqne Stovc, 191J2, p. 6. I l)rprncau, 1979, p. 12.

40 41
FOLJ(,AIJI,T'OU I,t] NI}III,ISMF. I)Ë I-A (]HAIRT] UNE ARCIII]OI-()(;1I I)}JS S(,IT]N(]T]S FILJMAINI]S

sr-ritcjusclu'à la fin rlu xvrrr' sièclc-; l'épisti,nù rnoderne cr, , rt;strralt,r du dévcloppcrncnt scicrrtificluc. la notion rlc problérna-
Lrour
finir, r,rnc c<poquc vrairnr-'rrt c()ntcrnpor:rinc, qui n'l pris tirrrnc cluc tiquc c-onstitue i'css.rticl clc l'htiritagc lfgui'par llichclarcl à
dcpuis i95() c'rrviror. I-'étuclc clc la pre'riùrc ct clc la dcr'ièrc oarrgr-rilhc'r, Althusscr ct. à travcrs cux, à Foucar-rlt. u' troi-
prirttlrlc rr t'st qtr'trbltrt'ltc'r.' ,.l.rrrs /.r's ,ll()tj ( / 11,.. 1-/11r.i1,.t, tlrri nc siètnc clérngrt dc cct héritrsc, d'inrport:rncc lrorl rnoincjr:c. est la
\.lttrclrc vtiritrhlcrrrcnt qu':r l.r,.lcsr'r'iptiorr tlt.s cp()qucs t.l:rssiqtrr. rcnclancc lortcurr:nt anti-cmpiriste c1tri caractririsc l'r<pistérnoloEre
r-t nrodcrl)c. l)écrirc lcur succcssion et n()ll cn firrirnir rrrrc tlc Flachciard. cclLri-ci établit cn cilct u'c c'listinctiôr rre\s nerrc
cxplication c.rusalc, voilà la scuic cl'rosc qr-ri intc<rcssc Foucatrlt. cntrc raison scit'ntifrquc ct bon scns: u La scicncc rr'est pas lc
Clornrnc il l'inciiquc sans dcltorrr dans sa preifacc, ii :r cn cfflt pitiot1151111 tlr.. l'c.xpi'rient'c n cir'rrr-ili.
clélibérénrent eicarté lc problèurc dcs causcs clrr r:hrrngc'rcnr Cct lnti-crrrpirisnrc s'acconrpagrrc cl'unc st>lidc nréfiancc à
riprsti'rrrrtlrrc. l'égarcl clcs tl'rciorics plat,nicicrn.is dc la vérité. I)c Léon lJrunsc-
" lJicn quc, cornnrc trn vicnt clc lc rappclcr, 1'cntrcpnse cic hr'r'ics, lc qrancl épistt:rrrologue qr-ri profi:ssait à la Sorbonne à la
Foltcalrlt rtc soit ctr ricn r.tnc ]tistoire cics scicnccs, il fLrt néannroirrs llcllc Epoquc, lJlchclarcl avait appris :\ rc reconraîtrc i'cxisrcncc
contraint dc s':rppuvcr sur ccttc discrplinc potrr identificr ct ri':irrcurre vérité alrtéricrlrc: l:r scicrrcc n'cst cn auclln cas un rcilct
organlscr solt ntâtériel. Il sc rcifèrc err fait volor-rticrs:\ trnc ilc la vériré; ci. qtre lc travail .:st unc dntiphysis,lc rravail
tradition bien spécificpc dc I'histoirc (ct dc la philosophic) scicntifiquc cst ulrc 'ômc < antilogic u c'cst-à-clir..,,rn .eliti cles conceprs
rnodernc dcs scicnccs, ccllc dc I'c<colc de llachcllrd, dc Clavàillc\s lrabittrcls. Les scicntitlqucs sont u lcs ouvriers cle la prcuvc ), cc
c_t de Cangurihcrn, qui sc consacrc à I'iristoirc clcs rorucrpl-s. tltri signific qtr'ils travaillent avant tout -\ur l.r plrctrv.j. l-l scicncc
caneuilhcrn fr-rt lui-rrrôrne l'élùr'e .r ic succcsscr,rr (à la Sorbon'c) f rogfcssc airrsi grâce aLr co,qitdnut-ç d'une conrrnunautd scicntifiquc
de Clastc'r Iiacirclard (18f3;t-1962), quri dornira l'épistérlologrc l)()ur laqucllc la véritd' rc<siclc uor ilans lc clonné rr.rais darrs le
lrarrçaisc purclant lcs arrneics trcntc ct cluararrtc. I)ans urrc ccrtainc tortsrnrit. Lc ration:rlisn'rc scjcntificluc rcposc doni: sur un co-
lllcsure lJachclard représentc pour Foucault ce cluc Mauss a r;rtionalisnrc cl1)n1 -lJachclard clonnc ccpenclant, mômc rux ycr-lx
rcpréscnté irour Leivi-Strauss et IJlanchot pollr IJarthcs:r_urtr -
plcins c1e sl,mpathie d'un Cianguilhcrrl, Llnc explication trop
:rpprochc prot()-stnlcturalistc cxtrôrncmcnt tcrtilc de la conccp-
1's ychologisantct'.
trralisation clc icurs problùnrcs rcspcctits. L'héritage le:gué par Bachclar:d à l'épisté'iologie srrucuralisrc
Ilachclarcl cl"'e la placc cl'i.rorr.rc.r, clars sa rcchcrcht-' .le:s ('orlp,()rte donc trois élclnrerrts principaux : ir) lc rhc\me dc ce c1u'il
filiatiorrs conccptuelles, au-\ discontinuit(-ç. 'I-or.rte sa vic il s'cn prit ;tppclle la < rlrpturc- )). clt d'alltres tcrntcs de ia < coupurc
luux ( lausscs continlrités u qr-ri étaicnt ccnsfcs cxister cntrc' dcs épisténroiogiquc u, cssenticlle chcz Fotrcault ct chcz Althuiser:
iclécs qr"rc- lcrrrs corrtcrtcs intellcctucls et historiqr-lcs opposaicnr l,) l'rrnti-cr'piris'rc; r) visi.r-r constructiuisrc dc la scierrcc, à
diarrrétralcnrent. l)arls l.a -litrnnrittn tfu I'esprit sdentifique (193(r) il l;rtlrrcllc sc rattachcnt lcs ''c
conccpts cJc <r problctmatiquc )) ct lc quasi-
e<r,'iter d'acloptcr ur)e vision triornphalistc ct linc<airc clu proqrùs c'llinclrcrnc't dc ia rationalité cn tanr quc telle q.ri f"it place à unc
scicntifique cn soulignant I'inrportancc des u obstaclcs épistérno- si'rplc < pratiquc > scic'tific1ue. llachclard s'efforça en outre dès
logiqucs >. l)ans L.e rdtitmalisme appliqué (1919) il fàit itrteirvenir lc lc ciépart der fibérer l'ôpistcimologie dc I'cmprisc de l)escarres.
conccpt clc < proble<matiqllc )) ct souliglre qu'une problclrlattqtrc Al<rrs qtrc l)c:scartcs rêduisttit la science à un criscnblc dc certitudes
nc sc développc jamais qu'à i'intérieur d'une scicnce di'jà eristantc rll.rb<rrrle s à partir d'ob.1cts simltles, il aflrnrc la de
c-t partir d'Lur vidc intcllcctuel ou cog'itif-. Elle rrnpliqtrc I'irultrttion fbndéc sur lcs dorrnies gffiplexcs d'objcctivations 'éccssité
qui sc
donc 'on_.à
l'cxistencc noll pas c'l'une vdritc< ori d'une cxpiJriencc s.rtisfbnt volontiers clc probabilitlsT . il récirse ée"alcment la nàtion
génér-alcs, rrrars d'oL-r.jets particulicrs à un clonrainc scicntifiq'c:
spéciliquc, cnvis:rqc< lui-rnôrr-re darrs sa dynanricltrc cognitivc.
Avec lc se.s rlc la discortirurite<, quc r)o's porrrrio's qualificr (:) '. lJ,rrhcl:rd. 19"1(). n. -lfJ
r, (lrrrguiihon, l.)OV. p. 20.+-2()5.
la sr-ritc dLr sociologue cl'()xforcl Hcnninic'r Martins) cle vision i ( f. lJlchci.rrd, 1939, chap. VI (u L-'ctpisrénrologic ron clrtd,sicnnc ,).

,1)
+.t
FOUCAUIT OU LE NIHILISME DE I,A C]HAIRE UNE ARCHÉ<IT-OCTT DF,S S(]IENCES IJUMAINI]S

cartésicnnc dc vérités scientifiqucs immuablcs, progrcssivcrnent Koyré est ainsi un précurscur cssentiel de Ktrhn conrmc dc
révélécs à un systèn-re de connaissances qui connaît la croissance Foucault dans la meslrrc où il souliqlrc le rôlc des < factcurs
rnais non, pour I'esscntiel, le changement structurel. C)n est là ('xtralogiqucs D prdsiJ.rnr à l'acceptJrion ()u art rclct dc rhrlorics
trop près dir platonisnrc pour tsachùard, qui préière ernvisager la scientifiques. Prenant lc contre-parti du positivisrr-re il insiste sur
vérité cornme le résultat de I'activité ratiorrnclle dans la < cité lc lait quc la valcur ( technique ,r d'une théoricr, c'cst-à-clirc son
scientifique D et fàit par 1à écho à Gcorses Sorcl8, qui aurait très pouvoir cxplicatif, n'esr pas toujor-rrs la clé de sa vicroirc dans
probablenrent fortement apprécié le qualificatif d' ( ouvricrs de la I'histoirc de la pensée scientifiquer'r. Koyré c<tait re stci rrop
prcuvc , appliqué aux scicntifiques. Hyppolite disait de tsachelard longtemps sous lc charmc de Husscrl pour ne pas savoir quc sous
qu'il avait ic u romantisrnc dc I'intelligence o' et l'on pourrait lcs corrccpts scicntifiques il y t un Lebenswelt, urr monc{c'de vre,
ajouter que son insistance sur le risque et sur la fécondité de auquel s'impose unc lourdc ( infiastnlcturc philosophicltic ir.
I'crreur rappelle parfois la vision héroïquc de la scicnce quc I'on Ainsi les époqucs de la connaissance quc décrit Foucault, ses
trouvc chez Karl Popper. épistémès, sont dcs Lebensu,elter inconscients. Et cc qu'il s'attache
(Jne chosc cst cependant certaine : I'anti-cartésianisme dc ) rrrcttrc cn évidcncc darrs Lt,-c tnots (tic-r r/ra.it,s c. s,rrri les nrutattrrtts
Ilachelard semble êtré i ccnr lieues de cclui des structuralistcs. qui se produiscnt cntre les épistc<mès. (Jc conccpt de mrrtation cst
jtsachelard était un rationaliste quc la pense<e abstraire enthousias- un conccpt biologique qtri fut forgé par Hugo de Vrics (184U-
'mait
et dans l'esprit duquel il n'y avait pas de place pour l'amour 1()35) e t qui s'est vu redonncr une nouvellc vie par Fr:rnçois
Jacob,
des structuralistcs pour le bricolase intellcctucl et la < logique du prix Nobel ct collègue dc Foucault arr Collège dc fjrarrcc (I.rt
concrct ,! Dc plus, s'il consacrc dc trombreux textes allx ruptltres lo.qique du uiuant, 1970).I)ans le se-ns auquel l'cntend Fouc--ault rrnc
ct aux discontinuités il n'adopte pas un point dc vue théorique nrutation sc produit lorsqu'un cnsenrble dc préconccptions (cc
cnvisagcant I'hrstoire des scicnccs comme unc successiou de quc Koyré appelait I'infrasrructure philosophique) ce\de la placc à
u blocs >. Il est vrai qu'il indiquc qu'il n'y a aucun intérôt à parler ulr autre.
dc l'alchimie ct de la chimic moderne comme si clles apparte- Mais chcz Foucault lcs rnutations épistérniques sont foncla*
rraicnt au nrôrnc univers conceptuel mais il n'évoque jamais en nrcntalenent arbitraires. Les épistémès se succèdent lcs uncs aux
-
tcrnrcs scnrblabies I'cxistence de périodes àl'intérieur dc la science :lutrcs salls aucurlc logique internc. I)e plus ellcs constitr.rcnt
riroderne, c'est-à-dire galiléenne. ll est significatif de noter que qénéralernent des blocs dc connaissance radicalemcnt hétérosè-
lorsquc Kuhn, dans sa chronique des paradigmes dc la physiquc, rrcs : la discontinuité absolue est la loi interépistémique suprônrc.
cnrprunte aux historiens français des sciences il sc tournc non vers I{oyré adrnettait qu'il puisse existcr des éléments stratégiques
lJachelard mais vers Alexandrc Koyré (1892-1964), cc Russe de ('()nurlurls à des âges épistémologiques é'loignés, renclanr ainsi les
naissancc qui suivit les cours de Husserl à Gôttingen avant de ruptllres qui se produisent dans l'histoire de la connaissance nrt_rins
rcjoindre, à Paris, le cercle du rationaliste antipositiviste Emile .rbsolues sinon moins nettes. A ses ycux l'infrastructurc philoso-
Meyerson (1859-1933) et de faire, après la guerre, des séjours plriclr-re dcs âges de la connaissancc pclrt assori cr cc qui était
réguliers à Princeton. L'opposition absolue que Koyré établit .rupar:rvant complètement séparé, ct mêûre incompatible. Il cn
cntre le monde culturel de la science anciennc ct celui de la science rlrrrrrc un exenrple très lrappant quancl, dans ses Etudes L'histoirc de
moderne (From the Closed World to the In_finite (Jniuerse, 1957), lt pcnsée scientifique (1966), il analyse lc terrain philosophique sur
I'idée qu'à des époqucs diflérentes correspolldcnt des Weltdns- l.'r.1rrcl cst né la scicnce modcrne au milicr.r du xvlr' siècle. Alors
chauungen radicalement différents déblaya le terrain sur lcquel ,.1rrc I'on décrit souveltt, comnte lc fàit Whitehead, la pcnsée
Kuhn put ensuitc bâtir sa théoric du paradigrne .,. rt'icntifiquc modcnrc commc une revanchc dc Platon sur Arlstotc,

ll. (lf.
Sorel, Dt I'utilit( dr pra,qnatistur, 1921 . '' V,,rr slrr (( Foirrt
Ics relrlrqucsjrrJirir.u'cs tlc l,.r,,l.r Zrrrrbellr JJn\ l'inrr,,Jllclr(,r),l
9. Of. Hyp.politc, 1!154. Kovre<, 1967, p. 37 et sun,.

44
FoUCAUTT OU L! NIHILISME DE LA (JI,IAIRË

ce seigncur et maîtrc de la conrraissancc rnécliévalc. Kovré v voit


le prodr-rit d'unc alliancc irnpie cntre platort ct Dénrocrire ct rrrsistc
Chapitre 4
à-luste titrc sur I'importancc qu'a eue I'ontologic démocritécnnc:
de I'atome et du vide dars I'cf-fondrcment des àoncepts aristotéli-
ciens de subsrance ct d'attribut, cle potentiaiité et d;actualité. La
redécouvertc de l)e<nrocritc cst ce qui co'fèrc à un penscur DE, LA PROSË D U MOI\DE
conrnrc classendi (qui, contraircment à Galilée ou à L)Âcartes,
r'i'venta. ric') la piacc si, importantc qu'il occupc da's lcs bases À tt M)Rr DE L'HOMME
de la science modernclL. ô., cctte combinaiscr' cl'élémc'ts
platonicicns et dérnocritéens était inconccvablt' cjans la penséer
a.ntique. N.us avo's donc : a) une conccpti.,rr .cisrlrale, c"est-à-
dirc .on linéairc ou si'rplenlent cumulatir,'e , .te l'histoirci; et à) la
reconnaissancc d'une hc<térogénc<ité qui n'est quc relatit,e cntrc lcs
pc<riodcs et qui est due ar"r ià_it que la spécificité'd'u'nouvcl âge clc
la connaissanc.. pcut résidcr dans ia capacitc< à articuler'' cles
_
élérlents prc<cédcmmcnt c-xistants nrais to,rt à tâit étranrJers les uns
aux autres.

(lonsidérons donc à présent lcs épisrénrc\s ellcs-mêrncs. La


plus ancienne d'entre cllcs, à jamais perduc dans nos habitudes de
[)cnsL<e, est ler paradigrnc de la llcnaissance. Foucault la dc<crit
('onunc- n la prose du monde u, qui se définit par l'unité dcs nrots
t't tlcs choscs dans urr tissu dc ressemblances. Pour Foucault
I'hornnrc: dc la lLcnaissancc. pcns(' cn rernlcs de similitudcs. Il
cristc alors quatrc types dc ressemblances :\a conuenientia, qui relic
lcs choscs proches lcs unes dcrs autrcs, commt: par excmple
I'rrnirnal à la plante, la tcrre à la mcr, le corps à l'âme ;ajoutées1es
ur)cs aux autrcs ccs choses forrncnt une u grandc chaîne dc l'être >
(tlrùmc étudié dc fàçon classiquc par le inaitrc dc I'histoirc des
rtltjcs, Arthur Lovejoy) ,l'aenulatio, qui est une similitudc dans la
rlistancc : ainsi on dira quc le cicl ressemblc au visage parce que
, ()nurc lni il a deux vcux, le solcil et la lunc 1'ttnalogie, qui a une
portcic cncore plus urande et qui rcpose rnoins sur des choses que
strr clcs re:lations scmblablcs, enfin Ia sympathie, qui établit des
:.rrrrilitr-rdcs entrc presque tout, p:rr un proccsslls d'identification
l,r:rtiqucment illimité : grâce à clle chaquc parcellc du récl est
1r)visrgéc cornme attiréc par unc autre, toutes les différences se
rrisol\,:lnt dans le jcu dc cette attirance universellc. La sympathic
lrc cn particulier lc sort des hornmes à la trajcctoire dcs plane\tcs,
| 1. Koyrc. l()6(r. p. lU-l-29(,. It' t'r'rsnros à nos humctrrs. Son pouvoir est considéré commc si

Àa
+t)
FOUCA Ut,T' OU LE NIHILISMË DN LA CHAIRE DE LA PROSE DU MONDI] À I-R À4oRT T)Ë L'HtINIUT

grand quc, laissc< à lui-mônre, il livrerait le mondc enticr à paJlr en 1950, fut traduit cn français cn 1962t. Llnc antithèse cnrre
I'i'fluencc du Même. Heureuseme't la synrpathic est conrpc'sée la cornrnc loi de la pcnsée pré-
corresponda-nce (Entsprechutlq.)
par solr contrairc, I'antipathic, I'altcrnancc clltre les dcux donnant rncrderne et la représentation cornme normc dc la à'naissancc
le ton à toutes les formes dc rr-sscrnblancc. Heidcgger lie explicitemcnt la ( correspondance > au
Prcnons I'cxcmple dcs quatre élérncnts : lc feu cst chaud r:r scc, 'rodc'rne.-d'analogie
principc pour l'opp'ser e'suirc au rcgircl objectrvant
il y a donc antipathie entre lui et I'eau qui cst froide et hr-rmidc. ct réclucteur de la représentation modernc. La même iilée avait
Il cn va dc nrêr'c de l'air (chaud et hur'idc) et de la terrc (troicie dc<1à cté suggérée par Wilhelm Dilthey qui avait monrré <1ue cc qui
ct sùche) . < Pour les accorder I'air a été mis elrtrc le fcu ct I'eau, c:aractérise la pcnséc dc la l{enaissancc c'cst qu'ellc fonctionne
I'eau cntrc la terrc et I'air. En tant quc I'air cst chaud il voisine bien <,par imagcs >, qu'ellc.e-st < plastiquc )) et qu'cn tant quc tellc ellc
avcc lc lèu ct son hunriditi s'accommode avcc cellc cle I'cau r.-.r oppose eu rasoir d'C)ccam, à I'cxtrêrne abstraction de la
s
L'hurnidité dc I'cau est chauffée par la chaleur de I'air er soulagc ratio'alité dcs enfànts de Galilée e r dc I)escartes2. Ainsi /a
la froide séchercssc de la terrc. > suhstitutiort de I'analysa à l'analogie comme
C)rr croirait lire un passagc des Mytholttgiques de Lévi-Strauss, _forma menti-ç dc la
r:onnaissancc modernc constituait I'un dcs thèmes de I'histoirc:
qui constitue I'analysc modcrne la plus approfbndie ct la plus irrtcllectuellc bien ava't Lc-ç mots et les choscs. Mais pour ôtre justc
systcinratiquc de ccntaines de coincidentiae ttppositorunr. Mais erifait f?y, cependant convcnir que, si Foucauh ne fut pas le prùrier
cc textc est tiré d'annotations contemporairres à un r;uvragc rédigé ill c-lc<tectcr cctte civolution, il fut clu moi's le -premicr à la
à la llcnaissance ct intitulé Le grand miroir du monde. Fouiault crte rlisséqucr.
une douzaine dc curicux volumes consacrés à des coutumes L'épistémc\ dc la ressernblancc ou de la correspondance avait
étrarrges et aujourd'hui oubliécs comme I'Histoire des mttnstres .rrrssi un typc spécifiquc de langue cog.itivc '.7a si.qimture, qui était
d'Ulissc Aldrovandi (cf. ci-dessus p. ,11), \e De Plantis Libri XVI lc sig'e de toutcs les similitudcs. A la Ilenaiisance lc savoir
dc Ce<salpin, lcs traités philosophiques dc Tomnraso Campanella, rrrpposait quc I)icu avait rnis unc nrarquc Orr signaturc sur lcs
le qranrmairc de l)etrus Ramus, la Magie naturelle de Giamlattista t'hoses (sur tout) dc faço' à exprimer lcurs -resscmblances
.lt'f l,r l'.rrtr. lç. TraitI des rliJJrcs dc tslaisc de Vrgcnèrc,la Alftoscopie nrutuellcs. Cependant commc ccs signatures apposées par Dieu
rlc -férônrc Cardan, ou encore les cruvrcs de paracelse. A ritaicnt le plus souvent cachées, la co'naissancô-'e pouvait être
I'cxccption clc Ramus, dc Campanella ct de Aureolus Thcophras- .r'trc chose qu'une exégèsc dcs arcanes. f)ans ccs conditions
ttrs llorrrbastus von Hohenheim (1493-1541), qui eut la sàg.rr. l'uuditio te'dait souvcnt à devenir diuinatio ; connaître c'était
cl'acloptcr lc nom de plume moins intimidant, sinon plus ,lcviner, ou du r.oins ce n'était ni observer démontrer
nroclcstc, dc Prrracclse (< plus haut quc le haut ,), tous ccs autfllrs, ,tt(rpréter. Les signaturcs plaçaient elles-mêmes 'i à lcur tourmais lcs
qui flcurirent approximarivemcnr entrc 1520 et 1650, nc sont à srr{rrcs sous I'empire du principe de la correspondance universelle.
prLiscnt prcsquc plus connus ni lus. l.;r sé'riotiquc de la Itcnaissance suivait ainsilc régin-re tcrnaire du
Le fait quc Foucault lcs cite, eux (commc il avait précédem- srg'c dont lcs stoïques furcnt les initiateurs : cllè cornprenait un
rrrcnt cite< lcs autorités médicales d'antan), plutôt que dcs célébri- sisrrifiant et u'signifié reliés par une < conjoncturc >, c"est-à-dire
tés de la Renaissance conlrne Léonard de'Vlnci, Eàsme, Rabelais
l).lr unc ressemblancc quclconque. Il cn résultait quc les signcs
ou Montaigne confèrc à son proprc texte une aura d'érudition clui rr'tltaicnt pas consiclérés commc arbitrairet ct q.r" lc langage
en masquc I'unc des principales faiblesscs à bcaucoup de lecteuis. rr':r v:rit pas dans la u prose du mondc u ,rrè significa'tiôn
Cctte faiblessc, souvent rcmarquée, tient à ce qu'il nè connaît pas rr'.u)sparcnre. Il n'était donc pas étonnant qu'il néÈe'ssitc dcs
la riche littérature sccondaire parue sur ces sujets.
En cfïet, mêmc sa prernière idée historique maîtressc, celle de
ressemblance, n'est pas excmpte cie pédigré moderne. Heideggcr, 1 'l)rc Zcrt dcs Wcltbrldcs" (1931i), reproduit clans son lfolzu,t.qe .'Iracluction anelaise
,l.rns llcrdcguer, 1977.
cr)trc autrcs, ébaucirc dans une conférence dont le texte oriqùal, ' | )rlthcv. i905. n. 55.

4u ,1 r)
FOU(,AUI'f OU LE NIHII,ISME I)E LA (]HA]I{E T)tJ t,A PIiOSE DU ]\IIONI)F] À LA MORT I)T] I. H()MMI-

interprétatiolrs intcrrninablcs (rcchcrcl"rc dcs sens prcnticrs, dcs Il n'est pas sllrprcnant quc la languc cognitivc elle-rnôrnc, u lc
si{Irlatrlrcs dcs mots av;rnt Rabel, etc.). langagc de la connaissancc ,r. crr virrr.rrrc à ôtrc ernvisagé sous ulr
Or tout à cotrp, âu xvtl'' sic\clc, ccttc épiste<nrè de la corrcspon- éclairage differcnt. L'épistc<rn(\ classiquc, codifiéc à cct e<gard par
clancc s'ef'f oncirc. La conueissrncc c()llrnrcncc à fotrctiontrcr la logiEte dc Port-lloval (16(12), conçoir la signification conrrnc un
autrclncnt. < L'activitc< de I'csprit >, écrit Foucattlt, ( rre consiste)r;l svstè'nrc binairc : le langagc eitant considéré cornrnc transparent on
p[us à rapprochcr lcs choses entrc cllcs, à partrr cn qttêtc dc tottt nc présr"rpposc plus qu'il y ait clcs lieus cachés (les < conjoncrures ))
ce- qtri pcut décclcr cn cilcs conrtne unc parcnt(r, unc attirancc, Lrnc cl'autrcfbis) ct on n'a cn qe<néral plus bcsoin d'intc:rprétations
liatrrre sr-crc\tcr.ncrrt partagéc', trais :ru citlrtrairc à disct'tnt'r: c'est-à- corrrpliquées. La diyiurrlio csr vitc élirninée dc la sphère de la
dirc à établir lcs idcntiti's >''. connaissance légitin-rc. Siqnifiant ct sigrrifié sont cr-rvisagés connre
En d'autrcs tcrrncs 1'atrall,ser cl)trc clr sce\lte, exit I'arralogie . lrés dc façon arl-'itrairc mais clairc commc dc I'cau dc roche.
(lcttc rechcrchc cl'unc identitc< stablc ct distincte des choscs crst cc Foucault anaiysc bcaucoup plus longucnrent I'e<pistérnè classi-
cluc Foucauit appcllc. dc\s le titrc clc son troisic\t-nc chapitrc ert rluc cluc cellc qui I'a préce<déc. II consacrc un chapitre entier à
cxactemerrt coilrlrlc F{cidcggcr avant lui, la repr(sentatitu. Cet chacun dcs dornaincs de la connaissance qu'il choisit d'e<tuclier : la
cssor dc la rcpréscnt:rticln c1r-ti prcrrd sa source dans les ccndrcs dc linguistique, I'histoirc naturcllc c-r l'éccxronric. qui porrcl.tt rùspec-
1a resscrrblarrcc cst la prcnrie\rc dcs lrlutatiolls épisténriqucs tlvcnlcnt sur lc lansasc, la vic et le travail. Pour chacune dc ces
clc<critcs clans Lcs rnots u lt's cllosc-ç. Asscz curicttscmcnt cc c'tr"rdcs ii examinc unc foulc dc vieilics Gluvres poussiéreuscs ct nic
phc<non.rè'nc firt annoncc< par ull chcÊd'crtrvrc littd'rairc, le l)on trrrc ltris clc plus aur figurcs érnincntes lcs piivil..qcs clonr-clles
Quichottr dc (lcrvarrtc\s. Tel un fou lc' chcr,;rlicr dc Cervatttès cst .iouissent habitucllcnrc:nt. Ainsi l)cscartes n'est-il pas plus men-
cn cffèt u aliéné dans I'attalogic > ct si le rontan irrtroduit la tiouné qtrc d'obscurs granrrnairiens alors quc I'histoire naturelle
rrotrvcllc épisténre\ c'cst qu' a1 on y voit la raison cruellc clcs tlc Linné et l'économie d'Adarn Smith sont placées sur ic mêmc
iclcrrtitc<s et clcs ditïércnccs se joucr à I'infini cles siqnes et des plan quc I'cenvre dc plusicurs autcllrs qui sont aujourd'hrri bien
sinriiituclcs > rrui corrstittraient l'étoifc' nrômc dc la conn;rissatrcc à rnoins célèbrcs. Ccttc approche non convcntionnclle mérite dcs
l.r lLcrreissancel. tilogcs car clle pcrnlet à I'historicrr der la pcnsde dc jeter un regard
L:r rcpréscntation t-'st clotrc 1'ânre cic l'épisténù tlassitlue, cc sol rr()uveaLl sur dc nombreuses rclations pc-rducs ou entcrrécs.
sur lcqucl rcp()sc la cotruaissancc cnlrc lc nrilietr clu xvtt' et la firr l'out au début dc son livrc Fouéatrlt donnc cle I'c:sprit clc
rlrr xvrn'sie\clc. Scs structurc's prirrcipalcs sont lt mathesis ott l'épistérnc\ classiquc, la rcpréscnrarion, un emblèmc gr.rphiquc cn
u sc:icrrcc r.rpivcrscllc dc la rnesurc ert dc l'ordre l et la taxintnnid, sc livrant à unc réflexion sur I'un dcs joyaux du Prado, I-cs
c'cst-à-clirc- le principc dc classificatiorr, d'ortlrc, dc tabulatron, iuit,tliltes clc Vélasquez (I-as Memintts, 1656). Vélasquez s'y dépeint
tlont lc rrrcillcrrr crcrttplc cst la brrtlrritltre dc Linné. iSotrs Itri-môme en train dc regardcr lc spcctateur ct ne rcprésente ses
I'influcncc dc la n-rathcsis et dc la taxinomie, cle I'algèbrc ct'âc la vrais modèles, le roi ct la reinc cl'Espagne. qu'indirccienrcnt. par
norncnclaturc la connaissance chcrchc à rcmplacer la rcsscnrblancc le biais d'u'c imagc reflétéc c''tusénrcnt da's un miroir placé itrr
irrfirric par dcs difftircnccs firries, lcs c'orlccturc\ prrr dcs ccrtittr- lc nrur d' fbnd clc i'atelicr. I-c titre d. rablca' csr ironiotre car
dcs*.lEn otrtrc la nuthesis a tendancc à cxclurc la genèse, c'cst-à- , cur qui en collstituent le véritable sujcr (et qui occupcni notrc
dirc'quc la connaissance cle I'ordre cst utilisée pour maintcnir position de spcctatelir) sont cachés. Foucault y voit lc symbole dcr
I'histoirc à distar-ice : la penséc classiquc cst tout au plus capablc l.r rerpréscntati'n elle-nrêrnc : une connaissaTlce dans laqr,relle lc
de conccvoir clcs gcnc\ses idéales, c'cst-à-direr dcs tttopics projctécs \ulct cst tenu à distance .

dans un passé origincl idéalisé. L'æuvre cle Vélasquez, qui corrstitue l'ur-r des sonlmcts dc l'art
l,.rroque', conticnt plr-rs d'r-rn cxemplc de ce déplaccment du sqet
-1. Four:.rtrlt. 1()(16. p. #]. rrrrrririal. Par cxemplc dans r,es -fileust's, tableau inimédiatement
.1. (le point rv.rit rlgrlcnrclt cté souligné prr llci,letccr (ci-. trotc l{) ci-dcssous). lrostc<ricur a,ux A4énine,s et quc I'on peut égalerncnt admirer au

50 51
FOU(]AULT OU LE NIHILIS]\,tE DE LA CHAIRF. DE I-A PROSE DU MONDE À I-A MORT DE I,'HOMMIT

Prado, lc thènre mythologique clc Pallas et d'Arachné est relégué Si je me suis arrêté un instant sur lc sens csthcitiquc de la
à I'arrie\rc-plan alors que tout lc premicr plan cst consacré à une pcinttlre dc Vélasquez c'cst que celle-ci nous fournit dc solidcs
dcscription sonlptueuse de I'atelie r où sc déroule lc travail :unarres si nous dcvorrs nous embarquer avec Foucault dans la
prosaïquc dcs ouvrie\res. Exacterncnt conrrne dans Les Mérunts vastc métaphore par laqucllc il làit des L,Iénint-ç unc icône de
l'onrbre qui règne sur le dcvant du tableau guide I'ceil vers un u I'c<lision du su.jet >. Pour Luca Cliorciano, cc virtuosc du pinccau
point de lunric\re situé à l'arrièrc, mais dans les deux cas la source rlc la firr der l'époquc baroque, LL,s .A,lûtirrts constiruiit unc
dc lumic\rc sernblc être privilégiéc pour clle-rnôme et non pour les u théologie de la pcinturc r(', e t clans un sens cecr semblc
pcrsonnagcs sans substance qui I'habitcnt (l'hommc debout clans s'rppliqtrer cncorc nrieux avx Fileuses, La semonce qu'adressc
I'cnrbrasurc dc la porte à I'arrière plan dcs ù4énines, la déesse et sa l'l11as à la pauvre Aracl-rné, qui est sur lc point d'êtrc tralrsforr-néc
victimer Arachné dans Les-lilcu.scs). De plus dans les deux cr:uvrcs t'rr araignée, vise peut-être lcs ambitions intcllectuelles dc la
lc fait quc le sujet noble soit rclégué au fond dc la scène indiquc l)('lnturc, rcprésentée comme il sc doit dans la tapisscrie quc tissc
le goût du peintre porlr ur)c organisati<-rn de I'espace n'obéissattt Arachrré qui rrc reproduit ricn nroins que I.'Enlèuement diEurope,
pas sin'rplcmcnt aux lois de la perspcctivc mais scandée par des (r'uvrc du ph-rs grand norn dc I'art du che valct ciassiquc, Le Titien.
plans de lun-rière qr,ri soulienent la perspective fuvante. Cc jcu dc l.'arnotrr avec lcquel Vélasqucz pare au ccllrtrairc dc' coulcurs les
la lurnière, qui vient s'ajoutcr à la multiplicité des centres d'intérêt lrrrmbles cardeuscs et filctrses qu'il placc atr prcrnier plan est une
opticlues, va à l'encontre de la ccntralité nornrale du personnage r'éfc<rcncc évidcnte à la sainer simplicité de la peinture comnlc
(ou du qroupe de personnages) principal, ce qui conlère à l'cspace rrrétier7. Ce tableau est donc à intèrprc<te, .,r*me une fàble sur
une qualité dranratique typiqucmcnt baroque qui ne ressort pas I'orgueril humain.
nécessairement du suJct du tableau lui-rnêrnc. Les spécialistes dc (]trer dire des Ménines.2 En premier lieu que cc tableau nc
l'histoirc dc I'art s'accordent pour penser qu'all début de sa l'()rtait pJs ce nont à I'ctpoqrre dc V.ilasquez. ct quc s()ll titrc
carrièrc (qui débuta à Sévillc vers 1620) Vélasquez fut très ,.rrir1inal, r, La fàmille >, en dit long sur la signification véritablc
fi)rtenlent influencé par Le Caravagc ct par Zurbaran. De là son tlc son sujct déplacé, comme si Vélasquez avait voulu rendre un
goût pour lcs valeurs tactiles, puissarnrnent rendues dans deux de t'lrelcurcux hommagc à ses chers souverains. Au centrc de la
scs tablcaux que I'on pcut au.lourd'hui admirer cn Grandc- st'i'nc, éclairée par sa blonde chcvelure et par les maenifiques
lJrctagne , I.a L'ieille.femrue Jaisdnt.frire des txu-fs et Le I,'endcur d'eau \,ôtcments de soie dont elle est parée, il place f infante Margueiitc-
dt' Séuilb, respectivenrc-nt exposés à Edimbourq et à Lclndres Muric, première née du second mariagc du roi. A mi-chcmin sur
(Apslcy Hor,rse). Il finit ccpendant par dévcloppcr un style I'r'scalier du fond il pcint I'lntenda,t Jcs tapisseries cle la reine ct
:rucl:rcic:usernent pictural qui en fit le plus n nroderrre >, c'est-à-dirc ,.()n propre cousin, l)onJosé Vélasquez. L'cnsemble de la
scène
lc plus proto-impressionniste, dcs maîtres du baroquc. Ccrtains lr:rigr.rc dans une atmosphère de simplicité et de fà'riliarité qui
dc ses contemporains. comme lc poète Quevedo, furent prompts n'('st néanmoins pas exempte de gravité. Le seul élérnent
à pcrcevoir le rôlc nouveau que jouait le colorisme, cct héritage de .unus:lllt, I'attitude clu jeune nain qui donne un coLlp de pied sans
I'art vénitien de la Rcnaissance, chez lc peintrc dc la cour dc rrréchanceté au chien (dans le coin inferieur gauche du ta6leau) est
Philippe IV. Lc tournallt de cette évolution fut ccrtcs attcint avc:c , rr fàit venue se surajoutcr au rcste car une analyse attcntive de
la ravissar-rte Toilatte de Vérurs (c. 1650) cxposéc à la National l'trtrvrc a montré qu'il s'agissait là d'un pentimento inspiré, sorte
Ciallery de Londres, nrais Les Ménine.s ct Lr's -fi/,'u-çcs sont très ,lt'contrepoint subtil à la retenue qui caractérise tous lcs autrcs
généralernent considéréers cotttttte le tcstamcnt du peintrt:, ct l)('rsonnages. Le pcintre de cour sc dc<crit lui-nrême travaillant à
colnme un tcstamt:nt halltemcnt oicturals
sr'lrrr Artonro l)alomjno, le broqraphc de vctlasqucz au xvul" siècle. cité dans
.fo1rn
5. Sur I'c<volution stylistiquc .1e Vélasqucz voir I'e<tutlc c{rr criltlbre expert E. Lafuentc lirrpport lV1artin, 1977. p. 1tr7.
f:errari, 1960. cn particulier p. tt9-91 et 102-1 13. IoLrt ccci cst susséré parJ- Il. Martirr, op. rû.. p. 12.1.

5l 5-l
[()u(]A f OU 1.T] NIIIJI,ISME I)E I,A C}'I I-A PROSE I)U MON À t.a noRl r)fr r'H()MMr

ull portrait du couplc royal dans r"llrc attltuclc dc rnoclcstic r cles ,'\'/rirrrr(-ç nrJis rlu' il v prttieTtc
ttotts clottt-tc pas là unc u lcctttrc
crnprcirrte de clignité. (lommcnt aur:rit-il pu éualcrncnt rcpréscrr- l'r.rn dcs principaur postrrlats sur lersclucls rcp()sc la theiorie
ter lcs souvcrains sar)s porter atteintc à lcur rna-lcsté ? Aussi nc lc ilcvcloppéc dans cc lrvre. Lcqucl ? [-'lxiclnlc qul vcut qlrc, clans
fàit-il pas ct se contente-t-il d':rssocicr soli parcnt à 1'lronrnrauc i'r'pisténrù classiqtrc, lc srqet llc pcut qrr'échappcr :\ s:r proprc
qu'il lctrr rcnd -- ct surtollt dc donncr le piace d'horrncur a lcr-rr r-t'p rciscntatior-r.
cnfarrt chéric qui cst crrtourée dc scs strivântcs, clc sa drrègnc ct clc ['otrt i]evicnt iJc:rr.r(-()up pltrs clair:ii 1'orr st-: sorrvicnt dc cc qui.
scs chers bouflbns. l\larqucritc-Marie n'occupait-cllc pas, clzrns lc irrlur Fouc:rr.rit, sc passa :ru corlrs !ic 1l urtrt.rtiorr srriv,rntc, qui
cæur dtr roi, la placc prise autrefois prr son fils c'lisparu, lc prurc.' 'i()ri1r.r lc glas dc l'épistérnc\ clussiclire ^ En cllct clès 1ft(X) il sc
lJalthasar (larlos, clorrt Vcilasquez avait fait un portrait si rcnr:rr- l,r'otluisit ( Lrrlc nlutirtion clc l'()rdre à I't'listoirc'' u; lcs choses
quable ? Il erst srgnificatif quc I'rnfantc Marie-Thérôsc, filic aîneic ,, ccirappùrcnt à I'csplcc du tablcatr rir" ct prr<scr-rtc\rcnt ;\ la
clu roi issuc dc s()lr prcnricr lnarrrgc ct tuturc fcrnrtrc dc | ()nllaiss:incc dcs < cspaccs intciricurs )) rlui nc pouvaicnt pas ôtre
Louis XlV, soit absentc clu tableau car il sc trouvc quc clè's n'lrrtiscriti's uu scns oth l'cntcnclaicnt, ) 1'âge classiquc, la nlesrtrc
I'ripoquc orr cclui-.i tirt pcirrt cllc se rrrorrtrrii trt\s t'riticlrrc à l'tiq.lrd ,'t la tarinonric. Ainsi par exentpic ullc nouvr-'llc cclnccption cic la
cie la politiquc rne-ltc1e par son pèrc. Philippc IV fit cn rout cas rlrl r rc virrt s'infiltrcr clans les discontintritcis clc la I'axinornit L)niuersa-
:rccucil favorablc à I'honrnrage quc lui avait rcndu Vc<lasqucz lr. Lle Litrné: réfiactairc aur tablcau-r clc 1'histoirc natr-rrcllc cclle-ci
puisqu'il sarda lc tabican dans sa chambre, ct quc dcs anneics plus rftirrnait c1u'il crxistait unc continuité nrystérietrsc cntrc lcs
tard il fit pcindrc sur la poitrinc du peintrc la croix rousc clc ()l-giil.rls1rrcs ct icurs ClrVirclnlrcrrt-rrts. [,'histoirc natnrcllc, cc cocle
l'Ordre dc S:rntiago qr,r'il h"ii avait décernée pcu dc tenps avanr s:l (ic conlraissar)cc dalrs lcqucl ii n'y avait allcullc placc pour une
tttortn. lristrrirc clt' la nâtllrclr cécla ainsi ic pls à la hioltt.qit'. Dans le nrêrrrc
Oc qu'cxprinrurt l-cs L4érrirrc-c cc n't: st donc pas ianr la t('nrps la philologic supplantait la sramnrairc génc<r:alc ciassique ct
rlissitnulatiorr d'un sujet quc lc rcspcct ciprouvé pour lui. Potir lc llrngagc, cessant d'ôtrc cnvisagé conlntc une rcpréscntation
Fouc:rult cc tablcan résurrre cependant < la rcprésentation dc la ti.ulsparcrltc dc la pcnsr<c, se vovait confércr une profondcur
rcçrréscntation >, c'est-à-dirc nn systèrne épistctmique dans lcqucl lrrstoriquc. Quant à I'c<conornie, I'analysc clc l'échangc y était
cc r,lutorlr clc qr-roi t()urne la repre<scntatiol.r doit néccssaircrncnt rt'ttrpllçsia; par cclic d'un autrc phelnonrr\nc prltrs profond, la
rcstcr invisiblc. Vélasqucz, I'infantc ct sa suitc out tous le rcgarcl l,roclr.rction. (le fàisant u I'an;ilysc clc la richcssc r, dorrrinante au
lirrl srrr lc roi t't ll rt'ilrc. c()inlnc ('clrx-ci l'ont srrr cu.r. Lc roi rrt' rvrn' siè'clc, était rcnrplacéc par l'éconornic politicluc. Ainsi la vie,
sc rcfle\tc dans lc rr-riroir quc dans la rnestrrc oir il n'apparticnt pas Ir travail ct lc langagc cessc\rent d'êtrc considérés comnre les
au t:rblcau. Leurs rcqards sont rciciproqucs rnais leurs statuts rltrill-rts d'unc naturc itrrmu;rblc' ct cn vinrcnt à ôtrc envisagés
inégaux. Lc cotrple royal est l'objet (sujct) clc la rcpreisentation, ()r {()r)une dcs clonrairrcs dotc<s cL: lcur proprc historicité. Ainsi
porlrtant il nc pcut (ilans lcs conditions dr-r tablc;ru) êtrc rcpréscnté I llirt,lirr'.
('cttc nuLlvcllr'dtrr'sst'.lc 1.r,.'orur.rissrtrrct' ,, pr(){rcssivc-
lui-même. ". nr('nt inrpos()ra scs lois à I'arulysc dc la prodtrction" à ccllc des
11 n'y aurait pas de nrvstère épais si Fouca'rlt avait sriivi ( lrcs ()rsallitlr-rcs, à ccllc cnfln clcs grorlpcs lingr-ristiqucs. L'Flis-
I'lristoirc dc I'art d;rns son interprétation sclon laquellc l.es NIûrines tt>irc donnc licu au-x org,rnisJti()ns enllogiqucs, tout contnlc
sont en demie\rc analysc l'autoportrait de VClasquez, peint ainsi par l'( )rclrc ouvrait lc chcnrin clcs idcntités ct clcs clit-ttrcnccs ( -çurcr'-ç-ri-
respcct pour lc roi. Il cst donc e<vidcnt qu'au fond, cn dc(prt du ,','J ull-
caractèrc bnilant de son lorrg conrmentaire sur ce tablcau, qur ll cst rrnportant dc notcr quc cc quc lcs trois disciplines
constituc un charrnant portiqlle à l'élégantc coustructi()n conccp-
tuellc à laquclle il sc livre dans Lc-ç /n(tts (t 1c-t clro.ics, Foucault ne t l orrcrulf . ltXr{r. p. 31.
,t Iirr,1., p. ll2.
i ll,i,i , p. 173.
fJ. Sur tout cct f,rrièrc-plf,n historiiluc, ct. Lassair.lne, i.152, p. 6{)-65. l' 1l,rrl.. o. lJl

54 55
FOU(]AUI,'I C)L] LE NIHILISME DË I-A CHAIRE IIE LA pROSE DU MoNt)E À lR na()R'r l)E t.'HoMMil

classiques ont cn colnmun avec cclles qui leur succc\dent (la intenses son t substituécs à la surfàce lissc clc la connaissance
biologie, l'éconornic politique et la philologic historique) c'cst la classrtli.re et la pensée mclderne irnpose donc dlns dcs clisciplincs
i'orn.rc nuc dc trois crnpiricités (la vic, le travail et lc langagc) en diflërentcs des catégories d'explication dl'rrarniqucs, historiqucs.
tant que domainers plutôt qu'en tant qu'objcts. car les nouvclles Oc que Foucault vcllt avant tout montrer c'est quc, au cours
scienccs ne s'irrscrivcnt en aucun cas dans la continuité de lcurs clc ce proccssus, l'hommr (qui constirue lc suict principal de ccs
sceurs archaïques, qui sont ainsi plus déplacécs que rcnrplacées. trois discours scientifiqucs) est rccontlu clans son cxistencc
Comme I'indiquc Foucauk < philologie, biologic cr économie corrtinqcntc et fàctuelle. Si < l'épistéme\ ciassiquc s'articulc sclon
politique sc constituenr non pas à la place de lt Crammaire pénérale, cles lignes qui n'isolent cn aucunc nranie\rc un clonraine proprc ct
dc I'Histolre narurelle e t cle I'An alyse dt's rithesses. nrris là où spécifique dc I'homrne ,la, ies catécorics de I'e(pistém.. moclcrne
tcs savoirs n'cxistaicrrt pas, dans I'espacc qu'ils Iaissaicnr hianc. sont en rcvanche prolbndément anthropttltt,qiques : en dcrnièrc
dans la ,profbndeur dn sillon qui séparait ieurs grands scg- ln;rlvsc cllcs reposcnt toLltcs sllr Llne < analytiquc dc la finitucle ,>

nlents théorigrres et que rcmplissait la rumcur dn continrr lrumaine. Foucault nous invitc dclnc à sortir du < soinmcil
ontologiquc >Lr. rrnthropologiqtre u qui constituc I'oxygène cic la connaissance
Pcrsonnc ne sait au iustcr ce c]u'est la rumeur d'un continu rnoderne, car nous somnlcs hantés par I'histoir(: ct par l'hurrra-
ontologique nrais peu irnport" .ri l. messagc est assez clair. Cle rrisme et notre obscssion humaniste, notre crrtichcmcnt Di-,ur
quc Foucault tcnte dc faire comprendre, dans sa fervcur césurale, I'l'romme qui conditionne notrc appréircrrsion de le r-rialiti, fait clc
c'est qu'il nc pellt pas y avoir de ponts entre les épistémès. La nous les victimcs clc la fbrnre de pcnsée historicluc. Si, c<lmnrc lc
c'ontinuité ne peut jamais jouer qu'à I'intérieur d'une épistc<mè rrroclèlc roval dcs Ménines,I'honrrnc ern tent que principal sujet dc
donnée., On peut ainsi discerner unc ccrtainc croissancc par lr connaissance était absent de l'épisténrè clrssique, l'épistémè
accunrulation à I'intérieur dc l'épistémè post-classique ou mttderne, rriodernc a plus que rétabli l'équilibrcr:ellc cst alléc trop krin er-r
à laqucllc Foucault consacre trois des derniers chapitres dc l,es .Lrbliant quc I'homrne dont la finituclc individuellc ou collercrvc
nt(tts (l les chttses.l)ans un prenrir'r tcrnps, qui va d'environ 1775 f .rit un pivot dc la connaissanc-e n'cst qu'un pcrsollrragc éphérnère
au sctril du xrx' sièclc, les autcurs conlmenccnt à historiser la vie, tlans lc cléfilé insondable dcs épistémès ;
lc travail ct lc langagc tout cn continuant à essayer dc traitcr ces
nouvcllcs empiricités avec les armes conceptuelles des représenta- <, L'homme est unc i'vention dont I'archéol,r;ie dc notre penséc
tiorrs classiqucs. Il s'agit d'un conrpromis fragile que I'on retroLlve ilr()ntrc aisément la date récente. Et pcut-ôtre la fin prochaine. Si ces
aussi bien dans la façon dont Lamarck envisage l'évolution des ,lispositiorrs vcnaient à disparaître comrne ellcs sont apparues, si par
struc:tllrcs organiques quc dans le concept du travail qu'élaborc ,.;trclquc éve<ncmc'trt dont nous pouvolls toLlt âu plus pressr:ntir ja
Adarn Smith ou dans lcs idées de William Jones sur les diflérentes Ptrssibilitc<, nrais clorrt nous nc conrraissons pour f instant ni la forrrrc nr
strlrctLrrcs linguistiqucs. Puis, d'environ 1795 à environ 1825, se l,r prorncssc, ellcs bascul:rient, comurc ic frt-;u torlrnant du xvrrt'sic\clc
Ir' s.rl cie la pcnsée classiquc alors on perlt bicn paricr quc
constituc une épistémc\ véritablement nroderne. [.c bioloeiste - dc la rner tn visagc ic sabli ,15.I'honrme
','t'tlrrct'rait. i,rtr.m. à la limite
Cuvicr. I'economisrc Ricardo et lc philologuc Bopp font iclater
la forme de pensée de la connaissance classique. Dàns la pensée (l'cst sur ces phrases lourdcs de mcnacers clre s'achèr,'e Lts mots
biologiquc la fonction a raison de la structure, alors que l'étùde du , t lr: choses. Mais ce n'cst pâs la premièrc lois que le structuralismc
langage s'attachc à démôler un fatras de racines er évolution et
,l,irronçait I'adoption cl'un point dc vLrc htrrnanistc dans la
qu'en économie la circulation des biens en vicnt à être expliquée r o11111iss2nçc. Lévi-Strauss n'avait-il pas proposc< dc fixer comme
commc lc risrrltat visiblc de trù's longs proccssus dc prodrrction. l,rrt ;rux sciences humaines la dissolution cJe I'hommc? En dclpit
Partout des forces plus profbndes, plus mystérieuses et plus

i3. /l'id., p. 22(). I I /ôiri., p. 320


' /tnl , p. -)9fl {Lkrttitr p.rrrgrrplr. rlrr lir rc)

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l.()il(lAt]Ll ()U t.E Nlftti_ISMË t)F LA CI-IAII{E I,A PR()SE I)t] NI()NIJ[: r\ t-A MOR I II()]\TME

d'acccuts corl'lnrLlns, lcs cJeus lronirncs ne tJiscrrt ct:Lrcncianr pes 1a It'dilr((tdofitt, 1'[iisqr-1c pour scp;rrcr l;t vcirifc: tic I'crrcrrr. lu sr-icnce
rnôine chosc: alors quc Lcvi-Strauss énret Lln v(l'Ll rrrr n'rrr.ic la .lc l'id.ologic. la corrrraissarrce .r lrcsoln clc sc rétcrer à urrc n()rnlc
scigrr:c, Fotrc'ault urvis;rqc ics choscs trr\s dif'fcrcrïlrncnt. I)ans ses crititluc cxta'ricurc à cllc. l)ar c<xrsequ':rrt I'lrorr.rrnc, pivot clc ia
tcxtcs lcs plrrs cr1'pticltrcs ll i:rit allrrsion à un ar.enir qui rcsscrnblc corrnaiss;rncc dans l'épistctnrè irroclcnrc. cst ni'ccssaircrrrcrrt rr un
fbrt à Lrrr r/r'-çrin clc ll coruraissnncc: lc raz clc r)larcic dciia proi. lr.rinc e tran gc cloublct cnr pir i co-trln s ccndan tal,>, conrli tiorr c<pisténicil o-
tipistc<rne\ cilrp()rtcre I'hor-rrrrrc cn tant qu'(-'spacc clc t:onrr:ris:.rncc. i-liqLlc prcscluc inrpr>ssiLrlc à satisirrirc <ic feçon satrstaisrinre. il n'y
(]uel cst lc so'rs cl'lrn :rr,rssi ritr.rngc trrlcic ? .r donc ricn cl'Étonnant à cc qLl ur pcrsollnagc:russi ambiqtr'7 soit
Il.éc:rpitulons bric\vcnrc't. [-'épistérnù' rri.dcr'c, clui c\t Lrili' iirt:lrâ(:c dc dissolLrtion.
é;ristc<nrc\ dc i'histoirc plrrtôt que clc I'.rrlrr-, r. r.,vc,ic i.rrt rinc l-.r ritlcxion clc Fou,.:l.lt strr ..c thcr'c, pour cssr:rticllc qu'cllc
arr:rlt'trcluc <Jc le finiruc.lc dc I'honrrnc. L'horrrnlc cst uL ôrrc ti,'l rruc ',oit .l:u.rs i'ccoriolnic dtr lir, rc. c:tt rréâr)i)r()urs tcrriblcnrcnf t:oinpri-
c cst cl) lui, ct li travcrs lrri, clue n()Lrs prcllor.rs conscicrrcc clc c, ,jtri rrréc. Qrr'crrterrcj-il c-\a('tcnrcllt l-r.rr l' < lr"rrbigtrïtcl ,r clu dou[rlct
rcnd ll conlaiss;rnr:c pos:;ible. Il nc fàit ruclm cioute, r.rc,'-,, ,,..,r0.i. iirrrnur.i ? (]ucl qi.ic srlit lc scrs t1c cc tcrlrle, il s'agit là d'u'
Foui:arr[t, qtrc i:r nlrrrrr hunrainc j<lu:rit di.jà lc nrôrnc rôlc err rnvsterc stnctcrllcltt i'lristctrroioglquc, Irolrcault cst tbrmcl sur cc
xvttt'sièt.lc. (icpurtlanr à ccttc époquc cc sur cluoi cics cnrpinstes lroitrt. {i n"v a placc tri.rcz ltri rri porir la,-'rc.rrrrrc nri-anqu irrr-bi:tc
collrllrc (lonclriilc fi-rarc:r.rt lcr,rr attcntiorr c'étlrit sirrrplcrncrrr lcs ,lc l';rscal rri por,rr i:r clrielite:qu'i.tablit K;tnt r.nrrc lil-.crtc nrorale ct
[rr()fflctrls .lt' llt lc'1.rit:'('lrt.rtr()lr. t'r'st-.r-tlirc lcr t:rr'trlttls rlr' l'tspr.it. ,1t:rr:rrninisnrc natLrrcl. (-c :) tlrroi I;our--atrit scrrrblc pcnscr c'cst à
cllri pcrnlcttai'.:nt ii ll connaissunce d'avanccr : corrsciencc dc sor. i er r trcpri sc pheinorui'noloqrcluc. I.a plheno rnénologie, aftirni.:-t-il
Lncr1lo!rc, rnraqin:rtiorr. lJ0ur une nnalvsc clc i'hornrnr .(rr,,(j,(,r, ,'rr ctict, -jtrre clc conrprgrclrc à le tiiis I'cnrpiriclr-rc et lc tr:insccll-
cltrr.rt la conr)âissrlll(:c post-clrssicluc tirsart son sirlct, ccln rr'ctait 'i.r't.il : rel cst ic l-.,t ilc s'lr progra''rrc. 1'aral1'5ç dc I'cxpériorcc
pes sutlisalrt. [-a placc cnrtrlle firt c]onc rloruréc non plus r unc r.:r'uc (L-rlc&ni,', lc vdcu). I-c phénornérroloquc s'inrércssc avant
abstraitc ( l'rlttrlrc h'nrein. ,r rr.l;ris à i'Lr'nrrnc cotlllttc r, rr:alité i.rrt à I'cxpc(r'icrrcc parcc cllc l'crpéric,cc vécuc e st à la f .is
c1-rrissc )) ct" cl) t.lilt quc tel, r 1)b.is1 diffrcilc ul,'. ll nc s':igissair pas i('sir;rcc clir totrs les .-ontcnLis crlprriclr.rcs sont ,-lorrrrés à la
li tlc tltreltlrrc ci-rrr,,.' quc I',' pouvait pcrccvoir aisé'ciit .leiri Lr ,,rrrsricnce ct la nr:rtricc origincllc clrri lcLrr confè're un scns. La
tl irilsparr'ncc r'lc rcprr'se n t.rtions staticlrrcs, clans ics caux c-ristallrncs lrirdrronii:nologic, ajoutc f:ouc:rult. a rnis air point ult u discours
clc l'épistiirrrt:, clc I'rlrdrc et dc scs tablcarrx bicn tarliés. Ur-rc rlrr.te n daris unc ultimi: tcntetivc pour rr<s()uclre lc problènrc
.rn;rlytirltrc rlc la finitude nd'crssitait unc e<luciclation tics cslilitrons , lrlpirlco-.tratrsccnclârrtll. i\4ais ccitc tcltt:rtlvt: à avortc< parcc quc
prc'al;rblc-s à la coirnri-ssancc :u.t n.lo)/cn dcs cont(,'l)lrs crnpirirltit"s ir s []11érlonrc'nologucs rr'orit pras af]rorrté lc vrar problù'rnc qui .-st
rnôrncs dorrnd's clans la vic- hunrainc: lc corps de I'hornmc. ses ,lt: srrvoir si, clrr p-roint dc vrrc iprsténrologiquc, i'honrrrrc cxistc
rcletions socialcs, scs nortr-tL-s ct ses valeurs. rticllcmct-rt.
()r clu point dc vuc épisté'.logiquc c,:la plaçait I'ho,rr'c clans (].trant atr problùrrre du n cior-rblcr > iui-rnônrc, Foucatrlt llc s'y
tunc positi<ln c-lc<licatc. En ctïct d'une part connaîtrc I'honrrnc ser rtt.rrclc gnèrc, cc qui csr d'autant plus rcgr:cttablc quc I'on prcut
r(icluislit;\ comprcndrc cc qui, dans la rtialité clc la vic, ciu travlii ,,,rir-ià lc r:u'trr philosophiquc eiu livrc, oir rcsicie ion prini.ipai
et clrr iangagc (qui colrstitucnt dcs rnouics clans lccluel I'inclividtr ri!{urlrcnt contrc I'htiritagc clc la connaissancc moclcrnc. Il sc
cst colllé lvlrnf rnôruc dc naîtrc) déternrine ,,r,r a^r.t..,.,.'c concrc\tr-,. .rritcl)tc tlc rcconnaîtrc cluc son < obscuritei u laisse perplcxe et
Mais par rillcr"'rs les rccl'icrchcs sur la naturc phvsroloeirir.lc e.t sli.rr ' rr)r; cn dirc davantage srlr cc point ii choisit dc Iàire ensuitc
I'lrist,riru soci.lir,. tlc i:r coiuralssen(-c, qui s'attachaierrt :i'nrcttre à rrrr rilrrsir', darrs lc nrôrne court pessegc, à ur dilcnrrne qui pour êtrc:
lcs contcrrus cnrpirirlrrr:s ci. l.r s.ig.r tlc I'ironrrnc sur rL'rrc, nc 'r r,.'lltion avcc lc prc<cc<clcnt r)'cn cst p-rls rnoins dc toutc évidcncc
pouvuicrrt s'cr.npôci.rcr ,-lc présuppt)scr un ccrt:rirr nivc:rr-r ,-ic reirol irsrilrct: I'oscillatiorr clc le conreissancc nrodcrne cntrc lc
1(r. P()ur c(.5 pi1r.t5(.: (ct rl'rritrcs si.rrrl,l.rbirs) ct. ii()'(..i,1t, l()(;(r. clt,rp. lX. .l |\rlr r()rjt i'c ir:rri;rrphe, cl. [:oucrult. 19(16. clrr!. tX..1.

;fi 59
FOUCAUI,'I LË N]FTILISME DE T,A C}IÀIRT: DE LA I'ITOSE DU MONI)Ir À LA MOR]' I, HOMMIl

(( positivislne rr (qui rercluit ia vérité sur l'hommc à I'cmpirique) ct l'homrnc cst aussi le royaurnc cle son doublc, de i'Autre ou ric
l' ,, eschatologie , (qui anticipc la vérité dans un discours cle I'u iilrpcrrs[ D. tùrnl('par lcqtrcl Foucarrlt disrgnc r()ut cc qtii est
promcsse). Lc positivisrne et I'eschatologic sont ( archéologiquc- extéricur à le reprcscntatiou que 1'tronrme a cle lLri-même à
nrcllt indissociablcs u. Leur osr'illariorr, tout à frit tividcrrtc clrcz n'irnporte quel stadc clonne< dc la connaissance. Pour I'homrne
dcs penseurs colrrne Comtc ct Marx, nc pourra pas ne pas sc <, I'Autre n'cst pas sculcnrcnt tut fic\re nrais lrn jurncau >, lic< :r lui
produire all c(rur de la con'aissance, nous llit Foucault, t"Àt qrr.- par une < inévitabie c'lualité >. ()r certains s.rvoirs conrrne la
l'épistérnc\ rnoder'e, anthropolo,gique, prévaudra. Ellc co'stiiuc psychanalyse ou l'ethnologic sc spécialiscrrr clarrs urr développe-
ccpendant un signe ccrtain de la u naivcté précritique > de la ment nraxinrunr de la tcrrdancc cles scicnccs hurna-incs à I'alrtclcri-
pcnséc moclernc, de cctte innocencc tirc<orique qtre la phérrom.,,ro- tique . Cc sont des < contrc-sciclrccs D qui se consacrcnt inlassablc-
logie n'a élirninéc qu'au prix dc son proprc échcc. rlcnt à la quôte de I'Aurrc. dc I'inrpJnsé, bref dc l'inconscierrr,
Et qtre dcvicr.rncnt les sriencr,-ç hutndines proprernent dites dans c1u'il s'agçissc dc cclui cle i'hornrnc (pour la psyc-'hanalvse) ou cle la
tout ccci ? Lts ntots ct le s choses t1c se proposait-il pas d'cn êtrc unc r:ulture (pour l'ethnologic). Ccs approches clc I'impense< sont clles-
archéologic ? La fonctir-rn qui leur cst assignée cst. pour dire lcs rrrêmes surpassées ct dépassées par unc cliscipline qui arrive à
choscs carré'rent, d'cxamincr le -cr:n-ç der I'hômme poùr iui-'rênrc. prrésent à rnaturité ct qtri clr proposc un c1échiffragc cncore plus
La biologie, l'économie ct la philologie anrlyscrrr la uie . le travail firndamcntal : la lirrguisticltrc structuralc. Ellc corrstituc la troi-
et lc langagc en cux-môrncs, ct non dans cc qu'ils rcpréscntent siùnre et la plrrs forte des contrc-sciences parcc qu'ellc couvre tout
pour l'homme, alors quer la psychoiogie, la soèiologic et l'étudc Ir'chartrp dc I'humairr ct.irrssi parcc (prc. r'orrtraircntr'nt aux dcux
dcs cultures s'irtéresscnt aux nrodcs cle signitrcation donnés dcs Jutres, ellcs r:st susceptible clc forrnalisationll. En sauvant ces
processus ct dcs activit(.s de i'homrncl8. contre-scicnces du discrédit que lc < sornmcil arrthropologiclue ,i
Ql.ri plus cst les scicnccs humaincs pratiquent constamnrent, -jctait sur la connaissance moclcnrc Foucault horrore ainsi cc fbyer
dans lcur traitcment des significatiorrs humaincs. I'auto- dc la <, révolution structuraliste r qu'c:st la spe<cialité tlc Saussure,
. riti.1u.'r" : ) pcirrc considèrcnt-.l.l.r ,.,,, enscmblc dc sigrrificatiorrs c1c Lér.i-Strauss et de Lacan.
.rrrqrrcl l'll()nilne a norrrralemcllt rccours cn tJltt qu'rniln.rl vivarrt, Ce cornplirnetrt lui fr-rt bicntôt rcrourné, du moins par la jeune
produisant
-L't
parlant qu'elles y voicnt la surfacc' d'un sens plus garde cle la brigade structuralistc. Qualifiant d' < hétc<rologic >
proftrncl. Ellcs s'ajirnentcnr ainsi de la critique de 1a conscicncr: I'archéologie dc Foucault, Michel Serres la définit comme ur)e
irunrai.c. Lcur fonctiorr la plus véritabie cst àc dimystitr.-r. Leur < cthnologie de la connaissance europécnn" nt'. (lonnaissancer
vocatior-r n'cst pas d'augmenter la connaissance rigourcuse ct clclcr:ite comme à l'oppos.-i mclrnc de I'icléal des Lurnièrcs : liéc à
prccisc (car potrr Foucault lcs scie'ccs hr-rnraircs nc so't pas dcs trnc culture et non univcrselle, proprc à une époque plutôt
s\'l('n('('s) rnris dc tirrrctit,nrrer ('()nrnrc unc navcttc critiouc èntrc la (lu'accurnLllée, érodée non par un doute sain mais par:le caractère
corrscience ct I'inconscicrnt: < il v a "science humaini" ron p", irrhurnain et dcstructcur du tcrmps. Une connaissancc dans
partolrt otj il est question dc I'homme, mais partout oir on laquellc les scicr-rces hunraines nc sont p.rs dcs sciences ct la scicnce
aralysc, da's la dinrcnsion propre à l'inconsci".tt, ,i"r normes, dcs cllc-rnême nc possèdc aucune stabilité logique, aucun critèrc
rùgles, cles cnsembles signifiants qui dévoilent à la conscicnce lcs tltrrable de vérité et de validité. Ce que Foucault proclame dans
conditions de ses formes ct de scs contenus u2o. | .L's ruttts ct les choses c'cst l'éclipse dc I'hornrrle conlnle fbndcmcnt
L'i'co'scicnt est d'u'e importancc crucjale dans la théorie clc ric la pensée, ct cc qu'il pervicnt à suggérer c'cst I'idée rroublanrc
la connaissance dc<veloppée par Foucault. En effe-t l'épistémè de rltrc la connaissance cllc-nêmc r-r'cst peut-êtrc rien de phrs quc
i'illtrsion constante dans lactuclle nous somrncs sur nous-mêrncs.
1fJ. Foucault, 1966. chap. X. 2.
1t). lbid., chap. X. -1. 1liJ., chap. X. 5.
2ri. 16 o., o. ,r,. Serres, 1968, p. 193 et 19it

60 61
VIJI{S UNF, AIiPRÉ( IAI']()N I)F. I, (( AR(

Chapirre 5 Lrcrucoupr plus charqé. évoqrrant ull nlâîtrc tiu gcrrrc apc.rc-aiypri-
rjuc clui s'ldonr.rait parfitis à rinc cicrittrrc inor( ,q(,()itrL,/rrLo, urr
\pcrrulcr s':uirus.rnt à crnprurrtcr lc styic cic Spirroza. QLrciic valcLlr
tirvons-nt)Lrs rlorrr-- ecc()rdcr au-\ idcics ct sirlrt(.)ut à la visior.r
.l'crrsctnblc (!rre dévcloppc crc livrc ?
VE RS t/AJË APPRECI AT/ON f'oucault ic propose clc cionrrcr u!ic cxplic;ltion hisrririqtic clr
L)E I-' ( ARCHT\OLOCIE ,) prr>t,lrcictrr.lc i':rpparitiorr clcs scr('ltccs h'.rrrrairrcs. (lonirnc nous
l'rr,orrs vu s()l) iivrc chcr,;hc à dccouvrir lcs ( c()dLrs forrdanrcn-
lrrilx )) clc notrc cultrlrc (lui, c()illnlr: i'atllrnrc ll ç,réflicc, régisscnt
,( soll lrrlqagc, s('s sch6rnls pcl-('cptlti, ses iicl'rangus, scs tcchni-
.]urs, st's \/.rict-rrs, la hicrarchie rlc ses prâti(lucs ,,. (l'cst bicn
crrfcrrdtr solr:trlrbition cie rrrcttrc à nu ces coclcs {'ultrlrcls cn ics
rlrir. riv.u.rI drns ictrrs tôrnics ct c-lens lcurs articr-rl:rtious, irdrpnr-
ti,urntL'ttt tit'irttrs r(.ftrutrs {mpiridtt^,1an.; la rt:alité physiqtrt t't stttiale
.1tu fit quc btrn sri nral cré l'.lrchéolclgic dc Foucaul[ sc trouvrl
l.rl)Frr)chclir ciu stnrctlrraiismc, ct s()n cntrcirri5ç s()uvcrlt .rssiririlc'c
.r l:r ctrnstnrctiol!,.1'r-rn rrrodèlc thfr,r'iquc à l.r nranièrc d'urr Lc.-"'r-
!itr;russ (ics grilles iarqenrr.nr rt'p.rrrtiucs dc la pcnseir sauva:lc) ou
L(s tttlts cf /e-r c/ro-cc-t est un ()tivr:rgc lo1g, rédigci daps up stylc .i'rrn llarthcs (ics rninicoclcs sénriotir}rc.s sous-rcrrdarrr lcs sigrrifi-
brillant,'qui abondc clr rcnrârques d'unc grarde pcirspicacitcl ct iltri ( irti()lls littéraires r< irrtransitives,r).
soulùr'c tour ult cnscrnblc clc pr<tltlc\nrcs i[rp<trtants dans. ies 'i'()ut cc tr:rvail clc iouillc clc l'histoirc li'cst
porlriant accontpli
tiorti:rirres Jc l'tipistrirri'l.gic ct dt'l'hist.rirc.lc ia pcrist'c. Mai:, se (lrr('pollr rtiucidcr 1:r situation cii{hcilc dans laqtrelle sc trotrvc la
prosc çrlrilosophique cst souvellt trop ( littcirairc , èt, outre qu'cllc ( {)nn.rissafrcc tttodenrc. Fin cc scns l-c-ç lltrr-ç ct les chttses. ( cxDlora-
t'st.iorrt lre r' tl'atijnnlrrons grronriqrrcs ct cl'allusrorrs tri's suggcstr- tirrrr particlic ci'une rfgion Iinritéc )) qui coristituc nélrnrt,ins avec
vcs, clic trirnoigne dc plLrs dc qoirt pour lc drrrnc verbal qr:i po.tt I'ltistoira de !a .fôlic cr Nai-ç.çrznrt fu la cliniquc I'c<bar-rchc cl'un
lc r.risorrncnrcnt logitlue'. En frçatic rout cst bicrr rret, la Jynrétric ( ri\r'lnl)le d'cxpclricrrr'r's ,.lcscriptivcs ,,l. reprrrs('lltc ult prclnicr
cst rnônrc cultir,'c<cjusqu'à la rnanic (u lc qr_radrilatùrc du larrgagc u, ,'ss;ri cians lc c{omainc dc ccttc histoire critique du prdsent qur
< lc trilatèrc clc la corrn:rissance ,. ctc.), mais I'cfïct d'ctrsenibL'.,st
.itifirrjt lc projct d'cnscnrbic cJc f:oucault cornmc philosophe dc

Il rcstc sculrrncnt ) drrc un nrot dc cluclquc lh,rrc rlrri cst presquc tlit entrc lcs ligncs rlans ( \.rlt(ic dcs linritcs tlc I'cxi5tûr1ce,
lc livre, à s;tvoir ics rcnrarqucs rlc Foucarrlt sur lc strtr-rt llJ la littcrraturc à irrvt'rs la colrl[]c.'ast lc crs chcz Klfkr ou cltei: Art.rud. [.'idi'c
sttcccssion dc sts episténrt\s. []oLrcault a cn tàit dcux tacons dc prrjsurtcr lr littératrrre c1
lL t l'rdéal) qtt'l [-ortcrult dc ia littéreturc nloc](-rilc ('omntencc rt'cc Blanr:hot (la
1., ttl\'s { .rlijrirri,,riqrrcs ,. | ) rrrr,
irtt(iritttlrc cortrnre ntaténlliti' irrtransitrvc dc lr l;inquc) ùt sc terllilrr.' lvcc 13ltaillc (le
1'.rrr ..lii l.rtr!l)llt le\ rntt.r.trtcs crrtiç lcs t;[,rrtc1ri.s :
lrtl(ir:ltLlrc cotrinre cstltitrtltrc.le la trrirsgrc,rsrOn). (-)n n'cst prs ioirr clc l'i.lcrologic du
;iIrsi I)t>Ir (]ttir:hottc'esf lc srgtrc rlc lr trrort drr:rl'orr ile ll I{cnaissirntt.. ct tlc nrôrrrr.
',(rttctttr.tltsnrc litti'r.tirc. F)r outre Forrcluit dorrric p.rr{iris irri-rnêrre clans la crititlLrc
chcz Sadc, l;r vrolcnr'c tlti désir rnarquc lr tin dc l'épisttirnt\ rlas..irlrre. l)'alltr(,part
Itftt:rlrrc. conrlttc cn ténroiqncrrt sorr pctit livrc sirr lc rornrncier cxpérintcnrrl rnirrcur
l':rrchértlogtc dtt s.rvoir ilortnc à la littérature u ulrc nouvcllc feçon d ètrc ,. ,\{ellarirrc,
tlui rssiertc r la poiisic l.r tiihc dc réfiéchir rrrir ll iarrguc rt convertit Lr iittérature au l{.rlrrroncl Roussel (1963). stin brill:rnt rss;li sur Lt,Bdt dc I)ianc dc Klossorvski
li'tr11.111.nt,'. n.rpF(l'lr' rn(nr)(. rrrptrlrr rrr, l'r:pi.rç,1r,. nlù(lr.rnr.. Il .urrJrrir p!rrt,,1
r\irrilr'//i llL'uut irtnpr:t', 1.15. lr.rrs 1t)(>4) ct s()l tcxtc pJrrérrrnt sur I-lrrrbcrt (Un
i,rrrrrstiqLrc dc biblrothùt1uc (:0tn1,6,{ttit Rtn,ttrtl-Batrrurir. 5t), l9(r7). (ic
Jtls(ltl :l \'t cuttsttttltliott tltr " rci(llrr tlt l.r irrrqtrr' - ul5ct it .l.rr,: l.r nr(ur.. gtct)t(.Jp (l(5rilr 'r. OdhiLrs d( lo
rlr'rtticr cssrri cst rLlssi tour l'r llrit cir'irirrrrt sirr lcs rclatrons cl)trr I'imf,ginirtion rt (c quc
tluc lr culturc r)ccirltntlle f, (1thrâs5c d(p1ii l'JUtr( JLr xrx'sir\clc. F6uclllt yoit cllrrs
(ct it.cctrt qtlc lrlùt M:llarttlti sur le 1;roirlt'rrrc rrrlacnt dc lr hrrqrrc urr p;rrrllèle avct: i.i rritrLlue lrttclrerrc sûu,-trrrrlistr rIpcllç ilu,.rrt'xttralitri. [:ouceult i.st r1{alclrent
Nictzschc. Aprc\s avoir ctl!.'brtiics lr.rnçaiilcs clc la littrirrturc evec l:r lanqui intrelsitivc,
l,rrrttirr ilc tc\tcr:jLlr lJrtriilc (cf. l)rr:tice.i ll tr.rrrsqrcssion- (:ïitiqut.19 (196-1) et sur
lil.irrr:hot icf-. Le pqrp5çig riLr dchor:. (.nti,1ut.229. iLrirr l()(16).
l'rrt iittcrairc rrc portv.rit trflrr\'(r",u:1il,\ilr(lrrs frlrrdlplux qtrc cirrrs uDc crpériclrcc t.1. Forrr':rult. Iléponsc an ctrcle rl épistr:nroioqic. (,ahits l,ru( l'dilniy\(,() (ttrc1 l9(rll).

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r.0U(]AULT OU T-Ii NIITILISME I)E I A (]HAIR}1 VERS UNT] APPITÉCIATION I)I] I-'( AR(JrIÉOt,O(;IE ))

notrc tcrnps. L'anatonric dcs rtrutations tipiste<nricltrcs était la Malhcureuscl'c't la pl,part dcs thi'scs hist.riqrcs hartlics
cotrdition préalable à une comprelhension de 1a g;r:rndcnr ct clc la .rvancées par Foucault sont loi, d'ôtrc aussi exactcs. Ai'si prar
.lticlclcrrr'r' rlc I'h<rrr rrrrc cn tant rluc pi('rr(' arrgrrllirt' tl'ulr t'crr;rilr r'xcnlplc on peut dire c1u'il mininrisc la c'litfcrcnce cristrnt à l:r
rypc historiquc dc conrraiss;.rrrrc, ller-raissancc cntrc pcnselc ratioitrre-llc et pcnséc rrtaqirltrc- l)ctur lrri
A nesurc que le changcmurt sisnriquc quc nous provoquons sciencc hur-narriste ct nra.gic.perticipcrt ,ri.rs cle l, ,-,iô,ir., épistc<r.e\,
ciarrs l'assise clc 1a penséc s'accélércra il cst probablc. .rfïirrne régie par lcs rc\slcs clc la rcssi''rbla'rcc ct dc ra sigraturc.
Itorrcault, norr seulcnt('llt quc la corrrraissarrr't' ('()ltt('nlPtlrailrc (.cpcrtdant, conlnrc lcs cxpcrts dc la rnaqie hrrnrlnistc
ccsscra d'ôtrc qrisée par l'histoire mais qu'cllc sc c1ébarr:rsscra aussi
iont lcs
IrcnlrL'rs à lc' ret'orilraîtrc'. lc lrlrs;r11c clcs siqrrlttrrr.s lr J j.rrrr.iis
dc I'anthropocentrisrner qui cst si profbndémcnt ancré cn ellc. Lcs crnbrassé à 1a [l"'raissancc i'cnsi.mlrlc du savt,ir.
<r huntanistcs )), crt parmi cux clcs hornrnes aur idées raclicalcs ntais
P.rs rirênrc,
f cnlarqllc un critiqne
, à la fin clu xvr' sièclc .'.ri-à-,li..
au bagagc coqnitif archaïquc, nc lnanqucront pas dc s'élevcr rn()nru.lt oir il sLrscita lc plus cl'écrits'l. Non sculcrncnt ",., la
c()ntre un tcl diaqnclstic ct contre dc tcllcs perspcctivcs; lueis strpérioritc< ct la dorninarion dc l'analoglc srlr l':rnllvsc
rr,citaient
laissons-les crier en vair.r. Lcs archéol<.rgucs n'i'lnt pas dc tenrps I P:rs gr<nciralcs, rrais clles sc hcurtaicrrt scluvcnt à une oppositit>rr
perclrc cn scntilnents c<ligiaques, iis doivcnt s'arnrcr c-lc coura*Jc viqourcuse . l.a Fr:rncc collllut airrsi ;r la [i.cnlissrrncc urrc'trac]rrron
p()ur accotnplir l'âprc dcvoir qui leur inccinrbe cn tarlt que lrrrrrranistc ciorrrinarrtc c1r,ri brocartlait la nraqic, 1'hernrétismc, lcs
< prirnitifs d'un savoir nouvcau ,r. Voilà, clans sers granclcs lignes,
l,.rr'és cnrbrouillés de l)aracclsc, les pri:tcntior-rs dc I'astroloqic ct
lc nressage colrtcnu cians le cru Foucault 1966. I)ouvons-notrs crr Irut le salrniqondi cle's < sig'atu.e, ,i ct clcs ( corresporr.larrie, ,.
clirc, coirrrnc on I'a dit à propos des excellents ct élégants Médocs l.cs lcttrés. de la gé'e<rati.' de Mort"riglrc c' ,Lrrr ,,,r lror.,
ct l)ornerois dc la mênre année, qu'il a atteint son apogr<c cn 1985 ? t'rcrrrple : loin d'opércr unc fusion ortrc ijiudition ct occultrsnrc
L-a réponsc à cctte qucsti()n dépencl bear,rcoup de cc quc nous rls c.'clanr.cnt la < divinatio ) a' norn dc I' n crtrditio ,r.
lr()uvons krrsque notrs quiftons lcs hautcurs c'lc la vision cl'cnsenr- M.rrtaigne lui-rnônrc tour)c e' ridiculc rcs alnrarachs astrokrgi-
blc pour lrolls attaquer à Ia tâchc prosaïquc rnais néannroins (1.ùs ct la.cro_vancc:rrx horoscopes (/:isai-s, livrc
I, chap. XI, u l)cs
indispcnsablc consistant à évaluer la valeur réelle cles différcntes l)r()g.nostications >)'. Mais il n'V avait pas qu'cn Francc quc sc
iclc(ers avancécs par For.rcault. A cct ciqard lc rapprochemcnt qu'il rrr;rrifcstait ccme oppositiorr : Andrri 'Vésalc (15i4-15(y+), le
établit cntrc Marx ert lLicardo scnrble tout à fait convairlcanr. I.rrchteur de I'anatomic, qui. à Ilruxclllcs nrais q'c
L-'aflirrnation sclon laqucilc Marx est dans l'épistémc\ du xrxc siè- i'('r)scig-renl..nt conduisit cnsuirr: 'acitrit
i prd.t,,", iteit tor.lt aussi
clc conrmc <, poisson clans I'cau ))-i l1c pouvait manqtrer de strsciter rrrrirllç2bls dans son rgct clc toutcs lcs dnctrincs rlcs sigrraturcs.
tur tollé dc protestations dans une cultrrrc intellectucllr: aussl Er en insistar.rt srrr I'existcncc d'urrc cér,.rrJ'prcsq'c
nrarriscic quc l'était la culturc liançaisc cles années soixantc (Sartrc rhs.luc 'utre.
cntrc la pe'nséc dc la Rcnaissarce ct i'épistér'.. ciassi,luc
clisait ;rlors clu m:rrrisme c1u'il cst < la philosophic inciépassable clc ttlic qu'cllc sc dc<veloppc à parrir dtr milicu dtr xv'. sic.Ëie,
notrc ternps >). Et pourtaut ellc fàisait monchc. l)e plus, outrc I .ucault rencl prcsqr.rc ini.tclligible la corrtinuiré éviclentc
cr
qu'il rejoint lc pcssirr-risnre dc l{icardo lorsqr.r'ii hisroricise l'écono- 'i.cisivc qLri rclic les travaur clc'copc'ric (clont lcs in'o'atr.'s
mic cn intmcluisant dcs catéqorie s cclmmc la rarct(: otl la rt'icntifiqucs rrc le nrcttaicnt p:rs ar,r-di'ssus dcs croyances herrne<ti-
production, ou cncorc lr thltoric dc la valeur travail, Marx le Llrrcs) à ccur de Képlcr et cle (lalile<e, qr.ri furcnt à la s.urcc
cic la
révr>lutiorrnairc rcjoint égalemcnt son siècle cn établissant, ',clcnce modernc. Et pourtant ccttc continuité existc bcl ct bicrr,
conrmc nous I'avorls vu, unc alliance inrpie cntrc positivisnrc ct .'rr dépit d'approchcs épistc<miq.cs clit-férertes. Lcs historiurs ilcs
cschatologie. 11 y a clc rnoins bonncs tàçons d'allcr à l'essentici de: s('rcrlces ont souliqnci I'inrportance du néoplatonisnrc
florcntin clc
la philosophic marxistc.
] voir (1.-S. Ii.onssclu, 1972, p f.l1. Iroussuau préte.cl ôtrt érrvet prr yarcs. r9(r-1.
-J. [:oucaLrlt. 1()66, i:hap. VIII, 2.
' lluppcrt, 197.1. p.2i)4-20().

64 65
I-OUCAUI- OU I-E NI}{TI,ISME DE LA (,IIAIRIi vEIts uNr appnÉctA-fl()N t)tr I_'( ntt.HÉoLoct[ ))

1:r fin du xv' siècle porlr comprcndre I'l-rtilioccntrisnrc dc Oo1',ç1- rnodcrnc. I)ans le tablcau qu'il f;rit clc i'Épistc<rnè classiquc tour cst
rric, lc néoplatonisme cltnnt à l'époquc lc v(:hictrlc nonrral clcs ccntrc< sur la mathcsis ct la taxonomie ct ii dcvlr-nt vitc cividcnr quc
traditions bcrnrc<tiques ct cabalistiques dc la nraqic savantc ct dc cJest plus la classification quc la mcsurc qu'il privile<gie. Si Galiléc,
I'hylozoïsrrlc, v cofirpris des nrvthes du solcil. I)ar ailleurs nous [)cscartcs ert Ncwton nc pù'scnt pas très lourd dans' Les rnots t,t les
savons. sur 1a foi insoupçonnablc clcs nrcillcurs intcrprùtcs c{cs ccla n'cst.pas dû unicluc'rcnt au parti pris anri-r< héroiq.e >
drose.c
idc<cs dc I'l-rerrrrétique ct clc la cab;'lc c-lc la l{cnaissar-rcc, quc clc I'cruvrc, mais aussi à cc t1r-rc lc r'écanisme ct la methétt',rtiq,.,.
C)opcrnic parvint à sa rc<volution astronorniquc (cxposéc dans urr ne constituent pas, aux yeux de Foucault. de véritablcs structurcs
ouvrallc qui parr.rt cn 1543, la rnôrnc annéc quc lc [)c Humdrti c<pis teinriqucs aff-ectarr t I'enscm bl c du sav oi r.

CLtrpttris Fabricd cle Vésale) grâcc etr scr-rl calcul m:rthrinraticltrc, ()r cr-r fait si I'o'r en croit des analyscs classiqucs tcllcs q.c cclle
sans i'aiclc clc croyanccs d'ordrc magirluc;ct c1r-r'un sii'clc plus tard dc \)uhitchcac{ clans sciencr aruJ the L4odem I,vorlâ,la rnathénratiquc
Képler, qui corrsirlcrait toujorrrs sa r1écouvcrte sur lcs orbitcs .r_Joué un rôlc crucial dans le clévcloppenlenr et la consolidarion
planétaire s colnnrc unc confirrrtatit>n dc le ( nrusiquc dcs dc la scie'ce modcrne. Si cellc-ci s'csr placéc c-lu côté tle pythagore
sphèrcs >, c<tablissait urre distinction trùs ncttc cntre la vraic ct c-lc Platon, ct contrc: Aristote, c'cst parcc qu'Aristoté étalt le
nrathcinraticlrlc ct la taçon nrvstéricusc dont l)vthagorc otr I'hcr- gcnie de la taxonomie ct que lc progrc\s dc la connaissancc exigeait
métique traitaicnt lcs clriftrcs('. Plus qrc' cle belles classifications : il cxiscait lc pou'oii de
Or si dcux ct dclrx forrt quatrc rlous solrrncs biur firrcés clc génetralisation qlle scul donnc't le rrombre ei ccttc gé\iéralisation
conciure que, qu'ils aient ou non été influcncés par clcs cr()yar)ct:s dc' I'arithnrétique-elle-mômc qu'esr I'algc\brc. Lc triomphc de la
proche s clu modc dc pcns..<c analoriquc, lcs savrnts dc la sr:iencc nrodcrnc firt airisi unc rcr.anchc cl'Euclide ct d'Archimèdc
Rcnaissancc, dc Copcrnic à Képlcr, accomplircnt lcs prctrc\s sur la longuc domination dc la ptrysique aristotélicicnne. pendant
décisifs quc 1'on sait sans rolnprc, pour I'csscnticl, ar,'cc la rlcs sic\cies les n-ril.icux savants avaic't estirné quc la physique
rnathématisation dc la naturc opérôc par Cialilée. En fait I'occtrl- qualitativc cl'Aristotc ( cxpliquait > réellement la naturc q,r.
tismc continua à jouer le rôic d'une agréablc nrotivation trccrrsron- I cs thc<orics ma theinr atiqucs (com m er I' astrononie "lors r-rc
ptolérnaTque)
relle dc I'analvse mathérnatique pendant au nroins rrn sie\c:le et faisaicnt que ( sauver lcs.rpparcnccs n. puis se p.oduisit la
dcnri aprc\s Képlcr. Ainsi, corrirt.lc nous I'a rc<ccnllncllt rappclé rcivolution copcrniciqrne, à la suitc de laquciie cilitee erxalta
I{ichard Wcstfàll, l'intcirêt dnrablc qu'e<prouva Ncxtor.r poLlr Archimèdc et critiqua la physiclue aristotc<licicnne précisénlcnt à
I'rlchinric lui apprit à considc<rer lcs concepts d'action ct cle forcc t'.rusc de son caractèrc non rnathémarique. Pendant ce temps
( ()nlnlc susccptiblcs dc traitcmcnt nletllcrlrrriquc. prr tlpptlsitiorr l(éplcr avait mis un ternle à la vicille controverse e'tre théorie
à unc dcscription m('ceniste du cicl7. Bref l' < analyse , ne fut rrrathématique et paléophysique cn tranchant en faveur de la
nullemcnt gênc<e, et t:ncore rnoirrs cngioutie, par I'n analogie ,', Prcrnière. cc mathématicicn accompli assignait en cfret deux buts
la connaissance ernpirico-démcinstrativc trouva sa propre voic :r I'astronornie; < saLlvcr les apparcnces )) et < contcmpler la
sans être liée à 1' ( interprétation n spéculative, et l'inrportancc :itructllre dc I'univers >, c'cst-à-dirc erpliquer la natures. A cet
grandissantc prisc par la nrathématique dans I'astronomie ct la cqard lc titre complct dc la grandc (ÊLlvre dc Newtort, principes
phvsique constitua la voie royale clcs progrès de la corrnaissancc rrtathématiqucs de la philosophic naturr:lla, cst très révélatcur.
qui firrcnt alors accomplis. ll est vrai que, dans les domaines qu'étudie
Les mots et les
Le problèmc est quc Foucault accordc pcu d'importancc le mécanismc et la mathématiquc n'occuPent clt aucllne
,1lo-çc-ç,
(beaucor,rp rnoirrs que Koyré par excmple) à la nrathc<lnatisatlorl lrrçon unc placc dc premicr plan : ils ionr sans rapport avec la
du nrorrclc qui cst intcrvenue depLris lcs prcnricrs pas cle la sciencc
fi Srrr l'hrstoirc de cct rrrit\rc-llan thÉ'oriqrrc c1-. Mittclstrass, 'l979, ..tarnnrcnt p. .13-53.
I c' proprcs fcrtlc.s clc K('plcr (rilns son l;pilornr dJtrt)ilonii( Ooptrnitrtt\ s()rlt : ( ... er
6. Sur t()ut ceci voir Koy'ré, 19(r1. p. (ri-(r9, ('t Yiltcs, op. Lit., crxrtcmplari qcnuirrarn forrlanr acdiflci rnunthni ,r. L'etlbndr.,rr,"rrt â" le phvsrquc
çt. 153, 155 ct 4"10-.143. '
7. Cf. Wcsttill. 19fi0, p. ,l{)7. .rrisfoti'hcicrrnc est bien résrrnré,lans Buttcrficld, lg5'2, n.trni'rcnt chep. 4.

b(r 67
I:()U(;AUl-l OU LE NIIIII-ISN'lE l)t1 LA (lf{Allll, VERS UruE AT'PRÉ(JIAI'IOT.I TIg T-, ( AR(-HÉt)LtIr; IT: U

sranrnrairc ct la philoiogrc ct ont été longtcnrps al.rscttts cle peut pas à nos yeux avoir grand sens. Clc quc nrotrtrc ur fait
I'histoirc ct clc la bioiogic. Quant à I'utilisation quc iait I'i'cononric I'histoire des sciences c'r:st quc certains discotrrs classirlucs (celtri
dcs rnathérnatiqucs. nor) pas sirnplettrcrrt à dcs fins statistiqrics de Newtctn par cxcrr-rple) or)t e<té intégrés dans l'épiste<mc\
rnnis cornmc puissant instrunrcnt d'attalysc, cllc clatc d'ttuc suivante, d'autres non (c'est lc cas dc l'histoirc naturcllc) . On r.rc
f-crrniatiolr thi'oricluc esscz tardivc dc i'elpistéttrè tnodcrtrc. l'écolc peut pas gomrner la cliftlculté que ccla pose à l'arche<ologie cn
néo-classicluc. Scs chcfi dc fiic en furcnt-fcvons, Mcrrgcr, Walr:rs choisissant simplcnent de nc pas la voir sous prc<tcxte qu'elle
ct Mirrshrll ct sorj principc fotrr'lamcutal, la théoric dc l'utilité appartient à un autrc type d'étudc (-'t c'est la sculc cxcuse clucr
nrarsinalc, fuf crposé pottr la prcmic\rc fois par Jcvons dans la -
préscnte Foucault. Jc ne puis n-r'enrpôchcr de partager lcs cloutcs
cornnrunication qr-r'il flt cn 11162 à Canrbriclge sur ( Llnc théoric cle Canguilhenr : cst*il vraiment possible d:rns le cas dc la
rrlathernr:rtique généralc dc I'e<conottric politiqtrc o''. c,orrnaissancc théttriquc, au sens sctcntitquc du terrnc, d'appréhen-
l.'histoirc naturellc rcsta bicn etrtcndu résolunrcut taxonomi- cierr le s conccpts qui lui sont spécifiques -r,rl-ç ré.fércnce à uiri nrtrnr,:,
cluc pcnclant l'âge d'or dc la rnathérnatiquc françaisc, l'âgc des c'est-à-dirc salts tenir conptc dc son succùs ou clc sot-r c<chec cn
Lagranuc, Laplacc, Mongc ct (larnot. Mais lc proble\rne cst de tarlt que théorie scicntifiqucr' ?
s:rr,oir si Foucar.ilt avait 1e clroit, aprc\s avoir à cc point rcstrcint lc Lc problèmc nc se serait guère posé si Fouc:rult n'avait pas
charnp clcs scicnces c1u'il étrrdiait, de pre<scntcr comlllc d'applica- insisté sur le fait quc u cians unc culturc ct à un nlornent donné,
tton .qénfualc unc épiste<nrc\ dont la clescription rcposait sttr ulrc base il n'y a ,iamais qu'unt, lpistttmè, qLri définit lcs conditions dc
aussi étroite dc docur-ncnts scicntitqucs. [Jnc qucstion il)rp()rt:lnte possibilitti dc totrr s;ivoir u' '. Err d';rutrcs tcrnl(.s lcs i'pisti'rrri's
nc pcllt dr-r nroins eltrc elludéc : colnncnt sc fait-il quc, pcnclant sont des rnonolithcs, c'est-à-dirc dcs blocs dc connaissarrccs
dcux siècles qui vircnt flcurir tant cle génics nrrthcnraticltrcs absolurnent unitaircs. Par conséquent lors de chaqr-re rnutation
(dcpuis l)cscartes, Ner,l'ton, Lcibniz et lcs lJcrnotrillis jusqu'à ctpistémique lcs choscs ccssent soudain d'ôtre ( pcrçues, décrircs,
()ar.rss, lJoolc, Ilictnann ct Clntor) lc tcrrain inct>nscicnt dc la énoncées, caractérisées, classécs ct sues dc la rnêmc façon ,lr. L)c
scicncc occidcntale soit rcsté csscntiellcnrcnt tarotrottriqttc ? plus dans sa préfacc Foncauit nous cnjoint de considt<rcr l'l.ristoirc
(lonrnrc lc rcmarqne cn cffct Piaget si la taxonomic, l'épisténrè naturclle de Linné et dc tsuffon corurrc cn rapport non p.rs avcc
classifrcatricc cic l'âge classiquc décrit par Fouceult, sc situc assez lcs travaux plus tardifi; de Cuvicr ou dc l)arwin nrais àvcc clers
bas clar.rs l'échelle de la pcnséc logique, 1c calcul trcwtctrtictr .l,rr1121n"t d'étudc distincts cr pourtant ('olttr.rnporlins t trlnnrc ll
présupposc un dcgrc{ bicn ir.rpérieur de sopiristication lt>giqucr". u grammairc généralc r classiquc ou I'anaiyse dc 1a richcsse tellc
Môrrrc Canguilhcrn, cltti consicléra toujours le projct dc Foucauit (lLr'on la trouve chcz Law ou chez Turgot. Contparée ar_r
d'un tril arnical, s'inquie\tc quc, dans son architecture bicn ncttc, r'hangement fondamcntal qui affectc la strncturc épistc<mique à la
Lts nttts ct le-ç cfto-çcs neigligc la physique lneis il cst par aillcr-rrs lin du xvru'siùcle la < quasi-continuitci > des idécs d'une périocle
bicn conscicnt qu'unc prisc cn comptc de- ccttc scict.tcc rtrinereit la ) I'autre est simplemcnt un < eflbt der surfàcc >.
théoritr strictcnrent césuralc qui est esscttticllc dans 1c livre'. Cletter Il cst vrai que dans L'archéolLtgie du sauoir Foucault met er1
objection n'a ricn perclu rlc sa pcrtinence:il n'y a pas cntrc qlrclc le lccteur contre I'idc<c que lcs épistérlès seraient dcs
Claliléc, Nclvton, Maxrvell ct Einstcin de ruptures cornparablcs à ( ()l)cLrpts < totalitaircs >, c'cst-à-dire holistiques : qtr'une épisténtc)
ccllcs clui pcuvent par cxcrnplc cxistcr entre lluffon ct l)arwin soit dominalltc ne signific pas quc tous lcs esprits pcnsent dc la
cn cl':rutrcs tcrnlcs Newton n'est pcs plus r(tutô par Einstein que - rrtômc façon à une époquc et dans une culture clonnécs. Dans Lcs
I)arlvin par Mcnciel. ll s'cnsuit quc la césure absoluc qui pour ttrots et les rhoses il écrit, presque sur lc ton dc I'excnsc, que
Fclircault selparc l'etpisténre\ classiquc de l'épistémù nrodcrnc trc
Clarrguilhem, 19(r7, p. 612-613.
(). (lt. Sr.hunrpcter, l()54. p. l^12(r. tl l-oucault, 196fi. p. 179. (l'cst nroi qui soulignt
l(). Piaqet. 1970, crp. VIi. ll. ll Ibid.. p.229.

(r8 69
FOUCJAULT OU LE NIHII-ISME DE T,A (-HAIRI]
VEIIS UNE APPRÉCTA-tION DE I-'< AITC,gÉtII,o(;IIi )

< i'abscncc cic balisage rnéthodologique a pu fairc croirc à clcs sympathic e t I'antipathie . ()r (icorsc Huppcrt, profèsscrrr à
enalyscs cn tcnnes de totalité culturelle ))i'} akrrs qu'cn lait I'Univcrsité dc I'lllinois ct nrcrnbrc cju ccri-le clc Ol'rit:ago, a
l'épistt<mè cst quelquc chose de tout different.- rnontré que la grarnr.naire de Rarnus cst ( rurc (r.r.rvre il'unc
Cc clénrenti n'est cependant guère satisfaisant pour au moins lucidité rerrrarquablc (...) qtri n'est cn ricn teinrc<c dc phiiosophie
cleux raisons. l)'abord parcc qu'il est difficile cle penser que lc l-rerrnétique c't. cle spéculatior scholastiqr-rc snr l;r q.alité dcs
concrcpt d'e(pisténrè tel qu'il est cxposé dans Les mots et les chttses, nlots D. La théoric du langaqc cxposéc par llamus sc rc<vr\lc ritrc
ait prr ôtre conrprts à tort cornnle holistiquc, puisque c'cst lc tcxtc cn Iàit tout à fàit crnpirique ct rationncllc. Ainsi lorsqtr'il parlc dcs
Itri-nrônrc qui suggc\re très fortemcnt cette intcrprétation, un tcxtc r, propriiitis ,r dcs mots il se réfèrc sirrrplcmcnt à cc qui lcur cst dc
qr"rc soit ciit en passant, Foucault ne prit jamais la pcinc de toute éviclcncc proprc, contlnc dans lc cas clcs articlcs qui sont
rr:rnanicr. En sccond licu, ct c'cst là un point plus in-rportent, il nt:
l,l;tccls dcvlrrt lt's rrorrrs,trr lcs pror)()nrs. r'tc. II ) J tlrrt'ltlrrc'ir.rrir.
por-rvait quc\rc cn ôtre autrenrcnt : si l'on commence à cclnfércr aux à cc qnc le cartésien Mcrscnnc, écrivant un dcnri-sic\clc apr-cs
tlpistérnès trop dc flexibilité ct d'hétérogc<néité, si on cn fàit l{an'rus, se cJernande enc()re, bicn qu'à contre-ccrur, s'il cristc clcs
qtrclquc chosc cle ve<ritablerncnt pluraliste, alors cc c'lilc I'on ga{nc corrcspondanccs r.lccultcs cntrc les rnots ct lcs choscs, dcs
cn cxactitude factuclle ert historique cst pcrdu dtr côté c1c significations sccrc\tcs connllcs c'l'Adarn ct percltics clcpuis la Chutc
I'intcrpre<tation parcc quc chaque épisténrè flnirait par nc plus :rlors que lLarnus, lrri, n'cn a qtre fairer: porlr lr_u les lnots ltc sont
por.rvoir ôtrc considérele ccmrnle unc infrastrtrcturc cogr.ritivc t1i.rc dcs tr_anscriptions phclnériqucs, ct dc\s lors on comprcnd c1u'il
('on trJigl)ar ) t('.
prr)pose de supprintcr clcs lcttrcs rnortcs cofilnle le g rle ( ull!l D
Mais lc fàit quc Foncauit envisagc les ruptures éprsténrolo- ct le s clc <, tesmoig'er ul5. Il a dclcide<mc't là, pacc Fotrca'lt,
giclucs corrlnlc dcs cloisons parfaiternent e<tanchcs ct préscntc rri trace d'interprétations ntrgiqucs''y
cll outrc lcs éoistémc\s comme dcs mclnolithes contraint scln ni ecliit pour lcs scicnccs
occultcs.
archéolosic à ignorcr dc ùçon flagrante six catégorics dc Ce quc dit Foucault der I'ornithokrstre Picrrc lJclon. ciont
phénonrùr-rcs. I'Histttiri dc la ndturt, r/t'-r oi-çrrlu;y pamt cn 1555, est utl :lLrtrc
F,n prcnricr lieru fairc dcs épistérnès cles monolithcs sans t'xcrrrple rcmarquable dc rnc<prisc. Avant r.es tuots t,l 1c-ç cfto-çc-ç tout
aucrulc rclation cntrc cilcs conduit néccssairenrent à ne<gligcr lcs lc nronde s'accordait por-rr considircr: lc traité dc lJclon dont
courânts dc pcnséc transépiste<nriclues. Or si I'approchc épistd'mi- I'rrutcur, outrc qu'il avait donné un nonr à 170 cspe\ccs cl'.iscaux-
qtre rcfr-rsc dc prcndre ces phénomc\nes en considération ccla tait errropéens,_s'était livre< seul à dc norrrbrcuscs disscctions, ce qtri lui
pescr srlr cllc un séricux problèmc, qui est celui dc I'anachro- .r'u'lit valu I'adrniration dc collc\gues naturalistcs postérieurJ à lur
nisrnc. En fait il apparaît que plus on adhère à la périodisation
qu'c<tablit Foucault nroins ses épistémès tiennent debor-rt, car cllcs
- c()nrrnc un cxerrrplc reûlarquable dcs dc<buts dc I'anatonric
( ()lllparc<c. Paruc dans la décennic qui suivit la publication
dc
sont toutcs bourrées d' .<, anachronismes >. Citons-en simplcmcnt l'rrrrvrc maîtresse dc Vésalc, so. Fli-çloire des oiseauJr contcnait,
quatre exenrples criants. ,l:rns son tcxte ct dans scs illustrations, la prernière conrparaison
Dans lc chapitrc qu'ii consacrc à l'épistc<mè de la llcnaissance, ,lritaille<e dcs squclcttes dc l'hornmc ct de I'oiscau. Fouiault
Foucault iait qrand cas de Ia Crammairc de I'humaniste Pctrus l itï11c pas mais refùsc de sc laisscr prendrc aux picuscs légcndes 'c
l{arnus (Pierrc dc la llaméc), dont la première édition date dc ,1.' I'idéologie du proqrès scicntifrquc : :lvcc un vciritablc esprit cic
1572. Voyarlt dans ccttc ccuvrc un bon spécimen dc la fbrmc dc .r strlmc il décrète tollt net que ( tant de précision n'crst arritor.nic
pense<c analogiquc, il souticnt quc son auteur e<tudie les < proprié- ( ()nrparc<c que pollr un rcgard arnré dcs connaissanccs
du
tc<s r intrinsèqucs dcs lcttrcs, des syllabes et des mots cornmc lcs
rtx'sic\cie. Il se trouver quc 1a grillc à travcrs laquclle .ous laissor.rs
nral'clucs nrvstéricuses cle forces u nragiques o tcllcs quc la rcnir jusqu'à notrc savoir lcs figurcs de la rcssernbiancc rec()upe
l-1. [:oucault. 19(r9, p. 27. l. Htrpput. 1!)74. p. 2"00-2t)1 .

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71
FOL]CAUI-T OL] LE NIHILISME DE t A (,}],\IRI] vERS uNE AppltÉcIA'fr()N I)ti L'( AR(iHÉ()t.o(;rli,

cn cc point (ct presque ctt cc scltl poitlt) celle qtr'avait disp-r<>séc sur inconscientes. Ainsi le systènrc si'tniotiqtte classiquc, clrte Fou-
l,.', chLscr lr'savoir'cltr xvr'siù'clé '1". l'JUur. lJutftrrr. tltri t'itc si cault voit à l'<ruvre , incorrscicurrncrlt, dalts toLrs les aLltres
sotrverrt Rclorl datrs sa proLrre Histoire des oiscaux, pcut-ôtre ne donraincs cle la connaissancc classiquc, firt cn fait cxprinré par
savait*ii pas distinguer urle sinrple < coïncidcnce > épistérlique de Arrrauld ct Nicolc, les logiciens dc Port-Royal, ct trotr, commc lcs
ln vériteblc enetolttic comparéc. Or-r n'cst-cc pas p-rlutôt qtrc, :lLrtrcs principalcs coordonnées clc l'épistétlr\ classiqr-re . rtrftrlcs eltt
conlnlc l'afïirrnc HuppcrtlT, Ilelon c<tait un obscrvatcur si i'blouris- discorrrs ciassiqr-rc par Foucault. Quant à la Grammaire .qénéralc et
saltt, ult taxonornistc si arclent (on 1'a nrêtne cri:dité clc I'invcntion rttisonnée de Port-Royai (166{)), cltti cst 1'ært'n'rc cl'Arnaulcl ct cle
cl'unc nort.tcnclature binaire cir.r type dc ccllc dc Linné), un si Lancelot, clle constituc bicn entclrdu I'un des cichantillons lcs plus
rcnrarclrt:rble pionnier de l'histoirc naturclle cltrc tlicr qtlc- son prrrs dc la c.lrrrr.tissrrr.'c cllssiqttc. Lr petts.ic gr.rmrrratical.: .lc
(l'uvrc ait cu un buf scicrrtifiquc tout cn I'lssimilant, à ull < nivcau Port-lLoyal, toutc cc-ntrée qu'clle cst sur unc thc<orie dc la
lrci-tctolosicluc )), à 1a tératoloqie fàntastique d'Alclrovarrdi, cst représentation, cst considérc<e par Folrcri,tlt comnre Lln pur joyau
tor.rt sinrplcllctrt stupidc ? dc l'épistén-rè dc I'orclrc et dc la clarté, un pcrrclant plrfàit à la
Foucâtrlt corrrnlet Lllt autre anachrollisme épistclnliqrtc lors- philosophie cartésiennc. Malhenreuscrnent il se trouve quc lc
qu'il parlc dc- la strrtcturc organiqtlc colllnlel cl'un cotrccpt eppar- principal modèlc dcs qranrnrairicns de Port-Royal, si I'ott ett crott
tènani à la pcnséc biologiqrre de I'cipistémè post-cl:r.ssiquc. 11 lc témoignage dc Lancclot lui-rnônre, nc flt pas I)escartcs mais tttt
u'cl) cst ricn,'aflirnrc Clcorge Sebastiln Roussealt, le cc<lc\brc spti- certain Sanctius. ()r cc Sant:tius. alias Francisco Sinchcz dc Las
cialistc dc Popc, clrurs Oqqaruic I'ortn : 'I-he Li.t'c o-f an ldca (1972)' lJrozas (1523-1601) publia sa- sor.r1nler, un volurne de rnillc pages
Si Foucault av:rit ltr les c<tudcs moclerncs sur lcs llxttlralistcs cltl irrtitulé Mine rt,a, sat dc t,tusis'lirr.qrtat' Iatirt,te, e n. . . 1 5i35 c'cst-à-clirc
xvul'sièclc, ccllc dc Philip Ritterbush (196a) par cxcnrplc' il se .ru plus fort de la voguc de la doctrinc des sisnaturcs et dc la
I i ttératurc hermétique1". Ceci constituc véritablcnrcnt une c<nignre
scràit rcltdll contptc quc le Conccpt de structttrc tlrqatricluc en
t:lr)t qtr'hypollii5r- ntétaphysiqtle n'était ttttllcmctrt ulle pour le tableau bic'n net des épistémès fbtrcaldicnrles. En cfflt la
n<ttrvc,rirté pôLrr C)rrvier, nrais qr-r'il :rvait au contrairc utrc longtte XIinen,a doit plurs à (]uintilicn qu'à tout précurseur dc la
lisrréc .-l'a1Lôtres et ule histoirc perticulièrct1c1t richc atl sic\clc philosophie moderne ct c'est porlrtant Sanctius et lron I)cscartcs
dcs [-urrriùi:cslE. tluc la grammairc de Port-Royal salue conrmc sa principale source
ll scnrblc quc 1a rigiclité et lc- caractère archicésural dc la noti()n tlri'oriqr-rc $2pç1is5 ct, commc d'ar-rtrcs l'otrt nroutrc<, Scaliger
- César Scaliger) dont les travaux furcnt publiés bicrr
cl'épistémc\ aict'rt concluit Foucattlt à interprc<tcr totalenlent à I'Ancien flules
.,r,itr.-r.ttt tlcs atttcurs ou cles écoles de pensclc aussi importatlts .lvulrt, cn I54020.
cluc llarnus, IJelon et I'orgarricisme. Mais dans ttotrc derllier La secondc catégorie dc phénornènes que Foucault négligc
r:xcrnplc cl'atrtchrotrisrnc épistémiqtte. qtr'a éqalerncnt sollligtté sv'stématiquenrent ce sont les retards épistémiques. Or dans I'his-
avcc forcc Cl.-S. Rousscau, lc problènle tre rc<sulte pâs tallt d'une toirc des scienccs les de<bats lle manquclrt pas cntre tcnattts d'idées
rnc<prisc quc cl'un manqtle d'infortnatiotr. Dans I't's mots et les .rl)partenant au passé et prL<curserlrs, ct plus d'unc fois lc l-rcr.lrt
p1c place cle choix ( r)trt: ccs conccptions opposc des modes dc pensc<c dilfércnts du
clr,r.'c-ç la clcscriptiorr de l'r<pistt<tlrè cl:tssiquc lait
au\ travrux des logiciens et dcs granrrrrairiens de Port-Iloyal La 1,,rirrt dc vue épistémique au cours dc la cluréc dc vie que Fottcault
Lo.qiclut dc Pt>rt-lJ.r>yal (1662)jouit cn cffet d'up statut spécial clans
l'"iiriytc dc Foucault car cllc apparaît conlme tttr curicux cxcmple ') Ibil., p. 2,15-246. (].-S. Rousscatr rnentior)ne cluc ses thèscs sont étrvécs p;11 tlettx
cle consci,-,r-rcc cogttitivc de règlcs épistémiqucs tlorn'relenretrt spécnlistes Jc Sanctir-rs, l Arrre<ricarn ll. L:rkoft-, rlui est urr disciplc de Clhonrskv cf.
sorr cssai clans l-an.qragc, .15 (19(ll; p. 343-314) ct l'Anelais llicherd ()glc. clu
-,
(icrrrrc du [-rngagc dc I'Llnivcrsité de l'Essex..[crrn-(ihuclc (ilievrhcr avert.lijà
sorrligncr la dettc dc Port-ll.o1'al à Sanctius d:lns s()n Hlstoirt'fu /,1 synrrirr'(19(rfi)
l(r. Iiouc.ru]t, p. 37.
19(r{r,
'rt Vrrir I'essai rlc-fean-(llaude Chcvaher sur la grarlnraire clc Port-Ro1,al darrs Lan,qa.qrs,
17. I{trppert. op rit., p. l()1-203.
18. Ci.-S. Rotrsscrrt. 1t)'12. F. 148 l'+(). 7 (se ptcmbrc l9Ér7).

l2
FOU(]AUI-T'OU I-}.., NIHII-ISME DE I-A (]IIÂII.II] vnRS UNE RppnÉ<;rntroN DE t.'( Anc.HÉctr.ocrl u

accorde à urrc cipistc<mè. A cct égârd Jan Miel a ntis lc cioist sur par là I'idée quc la phlogisrique c<tait unc substancc. Au cours
un exclnplc révélateur, cclui de la correspondancc cntrc l)ascal ct du prenrier ticrs du xvrrr' sièclc, Lln autrc chirnistc allcrnand.
lc père Noël à propos du vidcrr. L.r pcnsée du père Noôl était sur Georg Ernst Stahl, poussa plus loin ccttc rhc<orie, forgca lc
cc point confusc ; elle impliquait dcs conrpâraisons arbitraires et terme de < phlogistiquc )) ct en popularisa lc conccpt. I)ès 1750
cl'uner façon plus généralc: inclinait à utiliscr clcs fr:ux d'artificc la doctritrc du phlogistiquc était tèrmcrncnt e<tablic cn Europc ct,
analogiqucs fondés sur dcs principes t atriurislcs D, c()nlme la clans le dcrnier quart du sic\cle, alr momcnt nrôme dc I'ctlbnclrc-
cloctrilrc des hunrctrrs ct ccllc des quatre élénents. Pascal plaidait, rnent dc l'épistémè ciassique, elle clevait sc révt<lcr cl'unc résis-
lui. pour Lu)e utilisation nroins écluivoque cles tertnes ct une viston tance à tollt crin alors qu'ellc consrituait la cible principalc dtr
rnoir.rs arrthrol'rornor-phiqr.rc dc la naturc, écartant à ce propos f-ondatcur de la chimie, Lavoisier. Il sutfit dc rappclcr cluc quancl
I'iclctc quc la naturc a à tcl point horreur du vidc qu'clle sc dépêche dans les années 1770, -foscph Pricstlcy parvint à isolcr I'oxyucnc
dc lc conrblcr. L.cs critiques dc Pascal obéisscnt à I'approchc en chautTant certains oxycles, I'cxplication qu'il d<tnna clc cct
typicluc dc I'e<pistérnè classique qui préfèrc l'analysc à I'analo- e'xploit magistral (pour lcqucl. en'fait, il .urit .,r., légt\rcrr.rcnt
gic. Ocrtes Pascai c-t lc pèrc Noël échangeaient leurs lcttrcs cr-r cicvancé par lc Suédois Carl Wilhehn Scheelc) érait cncorc
1647-16.{8, c'cst-ii-dire à unc époque oùr, si I'on en croit la chro- tcllcnrent imprégnée de I'anciennc croyance qu'il clualifia l'oxy-
nologie établic par Foucault, l'épiste<nrè classiquc était à pcirre se\nc cl' < air déphlogistiqué >.
rréc. Mais si lcs épistérne\s sout dcs blocs rnonolithiqucs qui C)r on savait dcpuis longtemps, e-t c'était lc cas dc Bovlc par
apparaissent ct disparaisscnt brusqucntent comment expliqucr r'xcn)plc, qit ltu corlrs dc l;r cclnthrustioll lcs srrlrst.rrrt'cs prc'rrair'rrt
le ret:rrcl c'lans la structurc dc la connaissance qu'incarnc lc bon cluclque chose à I'air, ce qui auÈmcntait leur poids ; ct quarrd, dans
pèrc ?
lcs rnême s années qlle ccllcs où Prie stlcy sc livrait :\ scs
I)arrni lcs phénourù'ncs importants quc I'archéoiogic foucal- cxpérienccs sur I'oxygène, Lavoisier démontra que 1'augnrcnta-
clicrrne néglige systénlatiqucnlL-llt on peut citer en troisiènrc lieu tion du poids des méraux calcinés était clû à ce qu'ils prer-raicnr à
\c rctour de concepts ou dc moulcs conceptuels longtemps nris à I'air un u fluide élastiqr.re ,, cela porta LtTr coLtp mortcl au dogme
I'ticart par l'évolution dc la pensée et qui, une fbis rcdécouvcrts, du phlogistique. C'est en 1783 que Lavoisier I'attaqua officiclle-
sc révc\lcnt c:cpcndant cncorc capables d'inspircr dc fructuettscs nlcnt, mais en 1800 Pricstlev ripostait encore dans un essai
rcchcrclrcs scicntifiqucs. La nreilleure illustration que jc purssc a'tablissant la doctrinc du phioqiiriqur- er réfutant cellc clc la
crr clonncr cst lc céle\brc concept de phlogistiquc, familicr à tous ( ()nrposition dc l'caut'.
t cux qui orrt quclqucs notions d'histoire de la chimie . Lc phlo-
La conclusion à laciuclle je tends est double. Prcmièremcnt le
gistique. on s'cn sor.rvient pcut-être, était une substance hypothct- t'oncept dc phlogistique, tout taux qu'il ait été cn ranr qu'explica-
tiqtrc qui, croyait-on, entrait clans la compositiou de tous les tl()n, eut néanmoins un rôlc hcuristiquc indéniable. En cfïet. outre
corps cor.r-rbustiblcs et était libéréc au cours dc lcur conlbustion. tltr'il suscita de nombreuscs cxpérienccs, il constitua la première
(l'était < la niatièrc clu fcu ri. Cette théorie rcnfcrmait un pré- qénéralisation fructueuse jan-rais opérée par 'la chimic et annonça
supposé datant clc I'Antiquité et en vertu duquel quand quclquc (luclque chose qui ressemblait à unc vraie < problématique >. Il a
chose brûlc unc partic dc sa substance s'en détachc pour s'en (:tLi clit que c'cst à partir de 1750 que naqnit I'histoire dc la chimrc
échappcr dans lcs flammes, laissant ic corps brûlé réduit à ses ,rlors qu'avant que la théoric du phlogistiquc ne sc répandc il
élénrcnts orisincls. Pour les aristotdlicicns cc qui était ainsi rr'cxistait en fait qu'une histoirc des chimistes, chaculr étant préscnté
cle<gagi c'était l'< élément > clu fcu. l)ès 1670 un contcmporain .rvcc des idécs et dcs problèmcs différcnts de ccux Jcs aur;cs, sans
clc lloyle, lc chinristc allcmand J. J. Ilcchcr, déclara que c'était (lrf :rucunc Fra,qestellung ne lcs rapproche, c'cst-à-dirc sans qu'ils
au corrtraire unc tcrre !lrasse ct huilcusc (rcrra pin,quisl formulant .llcnt allcune perception colntnLrnc dets probie\nres soulcvés par
I l. Micl. 1971. n ll9-24().
'.1 l)orrr tous ces fhits historiqtrcs. cf. IlLrttcrflcld. '1957. r:han. I i.


75
I-OUCAULT OU LE NIHILISME DE LA (JIiAIItI.] vERS UNE ApPRÉCIATION I)E t-'( AR(iItÉOtot,tl, u

lcr"rr discipline. I)cuxic\mcment, ct malgré toutc ccttc valcur cnvisaqc les épistérnès coltll-nt: dcs ntoncllithcs, cst prlr-rs particuliè-
hcuristique , la croyance au phlogistiquc était néanmoins un rcûrcnt battu cn brèche par rrctis autrcs problè'rles c1r"ri jcttott la
étrange fantôrne aristotélicicn clui iranta la science européenne à sr.rspicion sur I'cractitudc du tablcau quc fait Four:ault dcs réalités
Llnc e<poqlle où l'épistémè classique avait déjà atteint sa plcinc itûraépistémiquts .

maturité. Il cst sisnificatif qlre son inventeur, Stahl, ait également Le premier dc ccs problc\nrcs cst qLle , prises synchroniqut'ruutt,
été un adeptc du vitalisrne biologique ct qu'il ait pratiquement lcs épistér-nt\s dc Foucault sernblent recouvrir une qrarrdc hftéro.qL
rcssuscité le conccpt aristotélicicn dc psyché". En somrne la néité, ce qui va à I'cncontre dc leur unité prétcndtrrtrcnt ( ln:ls-
thcioric du phlogistique constitua dc toutc évidcnce, du point dc sivc,r. Nor-rs l'avons vu dans lc cas clc la Rcnaissancc. oii mrsic
vue dc l'évolution de la pensée scientifique, un ( rctour du ct scicncer cocxistcnt ct nrômc sollvcrlt cohabitent tant dar-rs lc
rc<primé ,r. Mais par un mouverrent dialcctiquc un tel archaisme don'raine clc 1'astronomic (chez Képlcr) que c1;rns cclui dc I'histoirc
pcrmit égaienrent la naissance de la chinric conrnrc- science, au naturelle (chcz l3clon). ()n pourrait v ajoutcr, en s'inspirant d'unc
point que Lavoisier lui-même r-rtilisa lc conccpt dc phlogistique idéc astucieusc suggérée par Pierrc l},rrgclinla, I'c-xcnrplc ilu
pour décrirc ses prcmièrcs expéricnccs. En tout état de causc il nc nonlinalismc qui flcurit à I'aube clc la ll.cnaissance : ccttc tcnclancc
peut s'cxpliqucr dans le cadre de l'archéologic dc Foucault. La philosophiqr-re privilégie clc toutc c<vidcncc la loqiqtre et I'abstlac-
Ionguc vic dc cctte the<orie senrblc plutôt plus iàcilen-rent expli- tion ct il est dclnc difhcilc dc la rc<c<>ncilicr averc la rr Dcnscic
quablc à I'aide de quelqr-ie sociologic dc la scicncc. En effct la srllvaqe u de l'épisténrè de la rcssemblancc dcicrirr- prr Foirc.rult.
révolution introduitc par Lavoisier fut saluéc par lcs ntathénati- L.cs lccteurs qui connaissent bien lcs dcscriptions rnodcrncs cltr
cicr-rs ct lcs physiciens mais elle déplut à la plupart de ses collèsues pluralisrnc dc la pcnsée de la l{cnaissancc, conrmc ccilcs quc
chirnistcs clui restaient attachés à leurs préjugés stal-rliens môme proposent par excmplc lcs étucles de Paul Oskar Kristellcr, nc
11r-r:urd ils étaient, comme Priestlcy, d'émincnts découvreurs. scront pas le moins du nronde décorrccrtés par I'idéc d'unc tclic
(l'cst clonc la notion dc profcssion t:t non cclle d'épistérnè qui cocxistcnce (pacifiquc ou non) cntre des formcs pré-mocicrncs de
c<clairc r"rn débat scientifique dont Pricstlcy lui-môrne (qui était dc mtiorr;rlisnrc, dont la philosophie nominalistc cst un excrnplc, ct
surcroît un habile théologicn) cstimait qu'il était I'une dcs plus l.r pqrrsée plus rhétorique que logiquc du nrouve'rncnt huma-
vlvcs controverses qu'ait connue l'histoire intcllectuclle. Mais nistcj5. Une lbis dc plus lc problème cst larqcmcnt incxistant, oll
cncorc unc fois il est absolument impossiblc, si l'on croit à irlrrtôt il n'existe que pour la riqidité dc 1'< histoirc verticale r> dc
I'cristorcc de monolithes épistémic1ues, d'cntrevoir le sens de la lroucault. lJn troisièmc cxcr.nplc de difficultri intrlc<pistL<nriquc,
gr:rr.rdcur et décaclence du phlogistiquc. tltrc lSureelin fut égalcmcnt le premier à évoquert'', cst soulcvri par
La physique, la mathématiquc ct la chimie semblent donc bien rrr) aspcct important du c'lévcloppt:ûrent dcs sciences dc la vic au
ciémcrrtir le césuralisme exasc<ré de Foucault. Elles constituent des t'ours de l'épistémè classiquc. Jusqu'à quel point I'c<pistérnè dc
mocles clc pensée qui sont ù-nlun, atrx trois épistémès (dans le I'ordre ct dc la classification décritc par Foucault pcut-elle cn efïct
cas dc la mathématique) ou dont la pcrcéc passc par un retour rt'ndrc compte des théories avancécs à l3olognc, à Londres et arlx
dialcctiqr,re de forrnes dc pcnséc antérieures (dans le cas dc la l'lys-Bas, par I'c<cole dite clcs microscopistcs classiques pendant la
chimic). Lcs problénratiques transépisténriqucs, lcs retards épisté- sctrorrdc moitic< clu xvtt' siècle ? (bnrrncnt des conccots conrnre
tniqucs ct lcs rctours dialectiqlles sont des phénor-nènes qui sont ( cux de < génératioll spolrtalle<c D et .{'hont.rnculcl purent-ils

e<trangcrs, voire réfractaires, à un strictc césuralisnre tout comme |t:ntitrer I'esprit par ailleurs puissar.rt dc pcnseurs dc ia génération
a l'idéc quc les épisteimès sont des infrastructures conceptuelles ,le Malpiehi ct dc Hooke, clui constituaietrt un groupc d'cxcellcnts
compactes ct homogènes" Il s'agit là pourtant, pour l'essentiel, dc
problc\rrrcs intcrépistémitlues alors que le sccond dogme, qui ' I llrrrge lin. 1t)67, p. t355.
', l{rrstcllcr, 19(r1. trotarnrrrLl)t p. 1{), l2 ct 9.1-l(j3
23. Sur ce point cl'. Singcr, 1t)62, p. 2lt1. 't' llurqclin. op. rit., p. ll5(r.

/t) 71
I.OLI(JAULT OU LE NIFIII-ISME DTJ LA (JIIAIRIl VEIIS UNE APPRÉ(-IATION I)E L,( ARCJT]É()I-O(;IF, ))

observateLlrs nés zi une époque où Galiléc ct l)cscartcs pr,rbliaic.t avant le morrlcnt où Foucault situe- 1a rnutatiorr c<pistétr-riquc
dejà leurs principar,rx ouvrages2T ?
sulvantc.
Si la diftZ'renciation intcrne dcs c{pistémc\s esr bcaucoup plus il peut erxistcr tlcs nrptures in.traépistérniqut,s. Jan
En second licu
grande qtrc le rcgard archéolouique nc vcur l'aclnrettrc il n'ôsr pas Micir(' en a nris c-n évidcncc un èxcmplc ciucial dans- la
surprcnant que l.e-s mots et les chttses sLlrestimc souvent, au nom de transfornration fcrndamelrtalc dcs conceptioirs philosophiqr.rcs ct
son obscssion unitaire, la position er lc prestige de certains clc la pcnsc<e scicntifiqr.rc qui sc produit vt:rs la fin du Grand Siècle
courants intcllectucls. Ainsi alors quc, comnlc nous I'avolls vu, ct qui participe dc cc quc Paul Hazard, chcrcharlt un pcu à faire
Foucault érige la grammaire de Ptxt-Royal en une théoric de la scnsation, appe.lait voici longtcmps dé-1à n la crisc de la conscicnce
repre<sentation applicable à tout l'âec classiqne, (ieorgcs Gusdorf, cllropéenne >'''. Ccci nous amène bien crrtendu à aborder la
dans lc volume VI de son ouvrage ntoltunlcntal intitulé Le-ç clLrestion dc 1'attitudc génc<ralc qu'adoptèrenr à l'égard dc la
stiences hurnaines et la cttnsciente ottdr'italc (dont l'éruditron de<passc ptrilosophic du xvrr' sic\clc ces hériticrs dc llayle ct cle Lockc ct ces
de loi'cellc de Foucault), montre comrnerlt la t*rda'cc fortcmenr acltniratcurs dc Ncwton que furcllt lcs philosophcs dcs Lumières.
norrnative dc la u granrmaire générale et raisrtnnét'>, qni visait à Mais il s'agit d'une vaste ct épineuse qucstioll qui, dc I'avis dcs
trnc rationalisation de I'usage linguistirluc, se hcurrr à la résistancc cxpcrts, 11'a pas encorc été convenablcrncnt e<tucliéc12. Nous
tcnacc d'une institution culturelle aussi stratégiquc quc I'Acadé- corrrraissons l'avcrsion des philosophes dcs Lurnières pour I'csprit
mie Françaisc. N'cst-ii pas étonnant dc voir I'Acadénric s'opposer clc systèrne ct dcpuis la publicatiori dr.r classiquc cl'Erncst Cassir., /
à I'un des aspects privilégiés de 1'épistérnè dc l'ordrc ? C'est intittrlé La philosolthie Lles Lumières (1932) norls sonlmes bicn ,'
ccpcndant cxacterncrlr cc qu'elle fit puisquc de 1647 à 1704 elle c:or.rscients dcs trarrsformations inrpclrtantcs rlur: trcnt subir lcs
résista à tc>utc tentative ma_jcurc d'cxploitation c1e son autoritc< Ltrmières au concept dc raiscln. En cffct alors c1r,re l)escartcs,
pour translornrc-r I'usagc dc la languc françaisc cn un jardin à la Spirroza ou Lcibniz concevaielrt la raison conrnle < le tcrritoire de
françaisc vcrbal:s. Il rcvient donc àFoucault dc faire la ir"rr. q.r. vérités c<ternelles , le sièclc suivant y vit non pius un trésor dc
l.r pcrrse:c classiqrrc sc. soit c.mpli'tcmerrt abarrdonnic .ru logicisnrc principes ct dc vérités immuables nrais trne fàculté, un pouvoir
clc la u qrammaire ginéralc ,>. Si scs c<pisténrès ont bicn I'aspect de original dont était doté I'csprit ct quc I'on-ur- pouvait saisir quc
rrrorrolithr's il cn va tout diffr<rcrnn)cnt clc la culttrrc t'hssiqtrc. tlans I'exercicc dc st:s fonctions analytiqllesrt.
Il existc enfin des problèn-rcs intraépistémiques qui résulient clc Ccpendant, comme Cassircr lui-mômc prend la peine dc la
I'acloption d'une pc'rspective diachroniqtre. Enpremier licu il peut sor,rligner, il s'agit 1à d'urr déplacerncrrt d'accent plutôt que d'unc
sc produire des e-ffondrements à I'intérieur d'une épistémè. Ainsi, conception diffërente dc la connaissancc. Sans doute la connais-
commc I'a rnontré l'historien de la qrarnmaiie Je.rn-Claude r,:rnce clu particulier fut-clle plus priséc que celle des universaux,
Clhevalier, la grammaire de Port-ILoyal, dont Forrcaulr fait le s:rrrs cloute nrit-on plus I'acccnt sur les < phénome\nes )) que sur lcs
joyau dc la couronnc dc son épistérrrè classique, était detjà très ,, principes ,r. Mais I'assurancc dc la rais<ln ct la volonté d'analysc
mal comprise à I'c<poque de iEncydopédie2", c'cst-à-dir.' bien rrc lurent jamais ncnacc(cs. En dépit dc lerur goût pour lc.
Pvrrhonisrnc de Bayle ct dc I'influcnce qu'excrça lc nouvcau
sccpticisme dc llumcto sur la formation de lcur < paganismc
17. Unc'autrt'c<.igrne conceptuclle drr point de vuc des catég.ries dc Fo.cault a été
relevde par un spc<cialistc de- la classillcatron hioloqique, Vcrn.n Pratt. - l)ans
I'enscnrblc ce que dit Pratt est tout à fàit liattcur pour F'ouc-ault, nrais il note h. 167-
l7l3) qu'cn tll\'ttJrlr I'r(c(nt sur l( ritrl(t('rJ crrteiicrr dt l'hrstoirt.rrlturellc clersrcruc. \(r Micl. op. tit., p. 241.
caractc\rc quc rcflètc la trxononrie de l'époque. Foucrult néslige un ,rp".t ,.rn il lhzarcl. 193.5.
certésien imPortalrt des Itaturalistcs classiqucs: cn ccnfrtrlt leurs études sur-la iormc i.l W.rde, 1977, vol. I, p. lt.1-1i6.
c'xtéricurc dcs orgtnrslncs, lcs taxononristcs chssiqrrcs tournaicnt lc dos à I'lcccnr mr: i\ (lassirer, 1932, chap.1.
prr | )cs, rrtr's irtr l.r \trU!tur(. ,{'ilr ,t,1, rlll{,. i l l.c (-olrccpt dg . p.rgrlrisrrrc rnotlcrnc est csscnticl clans l'citudc magistrelc clc Pcter
lll. (iusdort, 1\)73. p. 3()il-32u. (,rt'sur lcs Lurnit\rcs. Of. (iry, 19(16.' vol. [, et srlr Hunrc. cn i.rrtiiulrcr ch.rp. VII.
19. (lhcvalicr, op. rit., p. l\2.

-7(o
7tl
FOtJ(IAUI-1'OU l.11 NIHII.ISME l)E LA (ittAlltl: vERS uNË RppnÉctATroN DË t.'< ARCuÉot_t)c;tr, u

modcrnc,, lcs Lunric\rcs dans lcur cnscrrblc nc rcrriù,rcnt Das la épisteinrè donnée. IJachclard va en fait lusqu'à acccprer qu,il cn
tradition dtr rationalisnrc nroclcrnc inaufurtic J'cc lc u sit'r'lc du cxlstc môme à I'intérieur dc I'ceuvrc d'u' aurcur. poJsibilité
gcinie r,, cclui dc Gahlctc, clc l)csc.rrtcr.li.lc Ncwtorr. Ccrtcs les re'due célèb-rc par la ti-rèse d'Althusserr sur la rupturc épistcimolo-
philosophcs dcs l-trrniùres plaçaicnt ia scic'cc ncwronic''c bic' giquc entre lcs truvres de jcunessc de Marx et L( Cdp'itdl.
au-clessus dc la physiqllc cartésicnnc, mais ils n'avaicnt aucun Il cst clair qu'il y a bcarcoup dc choscs da's les airnales dc la
scrtrpnlc à ac:corcicr lcur sor.rticn au I)iscours dc la méthode.
L'[]uc),clopidic rcnrarqr-rait quc Lockc lui-rnênrc, cc rnaître à pcrrser
science
.ct de la pcnsée dont l'archéologie foucaldienrc ne peur
venir à bout. l)es phc<nomèncs troublants, oui sc produisent aussi
Jr''_pl_ril.s.plrt's .{cs Ltrrrrii'r'c: drns lc tlorr,irrc dc la psychirlogic bie. e'trc. les e<pistémc\s de Foucault qu'cn lcur scin, ne pcuvent
ct dc l'épistcr'rologic, avait crté sauvé dc ce déscrt quc constit'.lir toLlt simplemcnt pas trouver de place dans sa propre définition dcs
akrrs la phrkrsophic d'oxfbrd par sa rcrcontrc avcc la révolution paracligmcs historiques de la co'naissance. Mais rassemblons
opc<réc par [)csc:artcs dans le donraine dc la stratégie cognitive. nraintenant lcs c<lérrrents épars dc ltotre jugcment snr Le-i mots (t
La sagcsse scnrble donc reconrnrandcr de nc pas prcndrc pour l'.r càosc-s c' considérant, dans ses grandes lignes, la philosophie
arqcnt colrlptânt lc problc\nrc souleve( p:rr Hazard, car quellc qu'ait quc clév-cloppc ce livre. Nous avons vu que Fôucault ric se départ
pu ôtrc sa r''éritablc ltaturc < la crise dc la conscicnce curopéenne , -larnais dc son indifËrence à I'e<gard du progrès dc la connaissancc.
dc la fin de l'âgc beroquc rrc prit jarrrais la dinrcnsion d'urrc Il nc s'i.rércsse pas du tout à la- véiité du savoir. I)a's
n'nltatiorl c<pistérnique. Il y cr-rt bicn changcment, darrs la connais- I'archéologie des épiste<rnc\s lcs connaissanccs sont ( envisaitrics
sllncc c()l)rltte c-lans lcs structurcs, rrrais pas au point cic provoqucr hors de tout critèrc se rc<ferant à leur valcur rationnell"
trrrr-- 1slç:yg. Pourquti .fàut-il d()nc, .qr(tild riel , réduire le cttttccp'r dt, fàit 1'archéologue , à la diflére-ncc dc l'épistén-rologue, "... al;i;; 'rl
.trt
ntptur( épistémiquc aux seuls tremblcmuûs dc terre épistémiques ? simplemcnt s'assurcr dc ce rtaires co'ditions historiques clul
Pourclur:ri ignorcr la décartc<sianisation de la physiquc. dc 1a rc'c-lcnt possibles un ccrtain nombre dc formes de savôir, sans i
rnétaphysique et c1c la psvchologie au point d'cn 1àire une afïaire rullcment se soucier dc leur < pcrfection grandissante ,> c'est-
clc sccond clrdrc, sous prdtextc quc l'âgc classiclile a constitué une à-dire dc ce que, jugées rationr-rellcme't, ellôs gagnent en vérité.
sctrlc épisténrù qni cnglobair aussi bicrn l)escartcs quc Condillac, On pet't donc dire quc I'analysc de Foucauli ne sc préoccupe
l,cibrriz ct les iclc<ologucs ? Le tableau quc Foucault brosse dc ses pas de I'lristoire dc la scie'ce a'sens où celle-ci csi u, réiit,
tli,isténrès abritc cles contrastcs trop violcnts ; lnettons quclclues réc-it cl'un progrc\s sur la voic d'une connaissance vérifiabre et
pcntcs douccs là oùr il nc voit quc précipiccs, qu'un tor.it ou iien () DJCCtlvC.
clc nrontagncs cscrrrpi'cs ct dc paisiblcs vallécs. Miel récxamine à Or dans I'l-ristoire dcs idée-s quiconque s'intc<rcsse peu, ou pas
tbrt justc titrc urr phérromc\ne quc Hazard avait senti salls d. tout, tu récit du progrès de la connaissance est généralement
I'cxpliclr"rcr, à savoir la c1u raticlnalismc occidcntal l)crçu cornnc s'attachant à son histoire. Lc moyeÀ en cst Llne
aur alcntours dc 1690. La 'rétanrorphose
transforrnation cle la pcnsc<c occidentale .rpprochc historiste do't le propos est dc souligncr et d'expliquer
.ru scrril .lu xvrrr' sii't'lt'cst crr t'ftbt ull Jrgunlcnt puissalrt qui va ('c çluc telle époque ou dc tel moment culturel a d,unicrue.
à I'cncontrc d'nne conccption r-rronolithique dcs épistérnès.- l.'l-ristoire historiste dc 1a connaissance, par oppctsition à ion
On pcut atfirrncr quc la rupture de 1690 constituc une lristoirc-récit, replace fermcment les structures conccptuclles dans
cliscontinuitc< atténueie à l'intéricr-rr de la structurc cle la connais- i(' cortexte dc leur signification originelle sans se soucicr dc la
sance caracté'ristique dr-r début dc l'époquc modcrne. Il nc scrt bicn r";rlcur qu'elles peuvent avoir à dcs époqucs ultérieures. Mais rà
c:r,idcmnrcnt à ricn d'ignorer cctte discontirrr-rité conlrnc Foucault ('nc()re Les mots et le s chose s ne cadre pas dans cc tablcau. En cffet
qui ni'glige, lui, tant dc continuite<s, cn n'y voyant qu'lin simple .rrtrc qu'il ignorc clélibérément I'histoire-récit de la science cc
< cff-ct clc suriacc ,. ll v:ruclrait rnienx rrréditer ce ouc dit li'rc défornle souvcnt I'histoire historistc de la connaissance.
Ilachelarcl, ic nraître dc la the<oric dc la rLlpturc. ct rcconnaitre unt:
fois porrr toutcs qu'il existc aussi dcs rupturcs à l'intéricur d'unc ir lroucault, 1966, p. 16.

tJ0 8'l
FOU(]AULT OU LE NITIII-ISME DI., I,A (JIIAIRË
vERS uNn AppRÉCrA'l't()N l)Ft L'( ARCr"rÉ()L()(;rF. ))

cornlne ltous I'avons vu à propos des conlre-scns qu'il confrnct


sur l'érudition dc la Rcnaissance ct dc la làçon dont il sr>trs-évaltrer r-lans une cc)mnlune hunnni[rts les tcr]ants dr: structurxlisnrc
certains aspects fonclamentaux dcs débuts dc la scicnce: rnodcrnc. <, dispcrsif ,) sc colrrplaiscrrt dans l'hétérogc<nc<itei cult.rcllc, dans
Mais alors, si I'archéoloeic de Foucault n'cst r.ri un véritablc rc<cit la dispersiolr cr la difltrenciation socialc dc l'hornmciT.
r.ri une histclirc cxactc dc la connaissarcc en qLroi cst-ellc Pratiqucr u'e hist.ire dclfàrniliarisarrte c1:rtrs urc perspcctive
pcrtincnte, à urr niveau global ? ,, dispcrsiver u a Llnc sérietrsc inrplicaticn : ccla ^ historicisc
Pour Haydcn Whitc Foucauk cst à I'origine d'une réorier-rta- radica.lcnre't lcs olrjcts qu'ctr.rdic l']risiorioqraphic. Si I'on :uralyse
tio' significativc de la rcchcrchc historiquc. Sclon cct aLrtcllr la fblic d'un .point clc vuc dispersi[, la folic cr] tânr cluc tcllc
l'histoire convcntionncllc vise à rcfarniliariser scs lectcurs avcc le clisparaît ct il nc restc prlus qtr'un jcu social daté parmi tant
passc< aiors quc Fotrcault tentc de rcndrc lc passc< non
d'lutrc's, qu'un cr-rsemblc clc significations quc l'on qr.ralific dc
.fàmilier. Sans firlic. C'est po.rquoi For-rc;ruk cr vi't à dirc, iprets avoii écrit que
lc savoir il sr-rit lc conseil de Michclet qui rccornmancle dc
travailler à unc < résurrcction r de la vic p.rssc:c ct nolt à ccs l'Histttire de la -folic cherchait à saisir la fblic èn clle-môrnc, cluc
reconstrLrctions détache<es ct sereincs verrs lcsctucllcs tcnd l'histo- cctte tcntative sc soida par nn écherc ct qllc son livrc tr'cst ri.t.t.l.
riographic orclirrairc. Ilest rigllcrncr)r ppei'11ç de Spcrrglcr lorsqtr'il d'atrtre qu'un invcntairc ders clifttrcntcs conccptions historiqr,rcs dc
sc fixc coû1'c but dc rcive<lcr lcs ditlérenccs fo'darnèntalcs entrc la nraladic r''rtalc" En 19(r1 il parlait c'c.r..iclu cha'gernént cles
culturcs historiqtrcs plutôt qr-re de mcttrc l'accent sur les traits que ptrrcptions dc la folic. En 1970 il aftrrnc qLle ccs pcrcr-ptrorrs
ceilcs-ci ont en commllrl. Comnrc I'c'uvrc de lJurckhardt, le salnt n'c<taicnt ricn d'autrc quc dcs irtut'rrtittns. Sa pcrspcctivc dispérsivc, 1

patron de l'histoirc dc la llenaissarrce, ou cclle dc son prétendu ulturdliste cst alors ple'incrnent cxplicitée : lôs ra-alités sc .lissolvc,-,i l
disciple Huizinga, le grand intcrprète du u driclir du Moyen cornple\temgrt dans cles praticlr.rcs ct dcs conccpts sociaux, donnés
Asc u, I'archéologic dc Foucault a un salutaire u cftèt aliénant iristorioue mcnt.
parcc qu'cllc mct cn sce\nc un passé intrinsèqucmcnt bizarrc t:t
,>

_ C'cit pour la mômc raison quc Paul Veync, collèguc de


eitranqcr'"'. Certains esprits fins scront tcntés d'ajouter que, si l'on lioucault atr Collège de Francc ct seul historic' dc re'onr qui n'ait
ctr jure par sa pratiquc d'historicn, Foucault fait à coup sûr du pas ménagé ses éloges srlr solt cLruvrc, saluc cn lui < I'historicn à
passé cluclque chose qui n'cst pas Iàmilier I'rttat pur >. For.rcault cst, aifirrne Veync, le premier l,éritablc
surtout allx
historicns profèssionnels qui llc parvicnncnt-souvcnt pas à 1-rositiviste dans la mesurc où I'idéc d'objets historiques indépcn-
rcconrraîtrc leur su-jct unc fois qu'il a étci dt{forrne p.rr Fodcault. c'lants de lcurs sig'ificatioTrs socialcs (change:antcs) est parfaite-
Mais nc soyorls pas nrcsquins. Ce n'est pf,s gr.rtuitcmr-rlt que rncnt métaphysique ct où Foucault nous a appris à nous en
Foucault défarniliarise lc passé. Cc qu'il vise, cn nous nrorlrranr tl('barrasscr. Et s'il nous a appris cela, c'est qu'il-â pris Nietzsche
l'étrangeté des mondes quc nous avons perdus, c'est à nous .ru sérieux lorsqtrc celui-ci dit quc les choscs n'ont pas de sens par
contraindrc nous nroderncs à fàirc le point sur notre idcntité cllcs-mêmes mais sculcmcnt da's la mcsure où ellc's en rcçoivent
culturcllc r'll l)ous faisarrt prcndrr' conscicrrcc tlc la distancc qui rrrr dc la cre<aturc historique, c'cst-à-dire de I'hornme. Avec une
nous séparc de forn-res_dc vie et dc penséc plus ancienncs. rlrarrdc pcrspicacité Veync établit ainsi un lien de filiation entre
l'rrrchéologic foucaldiennc et La Cénéalo,qie tle la morale (II, l2)rn,
ft'histoirc alii'nanrc')e dorrc trnc fonctiorr esscnticllc qrri cst dc oir Nictzùhe affirmc la u^-fluidit( u cssentielic de roures lcs
scrvir d'appui à Fouéault dans sa rccherchc d'unc eiplication
critiquc dc la modcrnité comrne nrode d'cxistcncc. Whitc classe 'isrrifications socialcs, assir'ilant I'lriitoirc d'tr'e u chose u (sic) ou
Foucault dans unc aile dc structuralisnre <1u'il qualific de < dispcr- rl'urrc coutume à < une chaîne continuc d'intcrprétations touiours
sive > parcc qu'elle csr rrès fièrc du ( lnysrèrc,> dc l' < irréductible rrouvclles >.
variété de la naturc humaine n. Au lieu d'irrtésrcr les difrërenccs
I Wlrrtc. 1973, p. 53.
36. Whitc, 1()73, p. 5{)-52. (lcci constituc à présent un chapitre dc Whitc, 197u.
ll-i. Vtvnc: < Foucault r.<voluti()nr)('l'histoire r. Apprndicc à Vcync, 197g, en particulier
1,. l2ti-231 ct 2.i(t.

82
83
,l
FOUC]AUI-1'OU LE NIHILISME DE LA (] }IAIRE VERS UNE APPNÉCTA"fION DE L,<< AR(-HÉOL()(;IE ''

Dans << Nietzschc, la généalogic, I'histoirc ), qui consriruc son nom des droits supérieurs dc la u vic >. N'enseigne-t-il pas quc la
principal textc sur Nietzsche, Foucault lui-mêrnc aftlrn-re que ce vérité n't:st pas I'objectivité mais unc volonté de < justicc >
qui distingue lc < généalogiste ,> dans sa pratiquc dc la critiqr"rc (Considérations inactuelles, II, 6) ? l)'r"rnc justice qui, cela est certain,
historique c'est qu'il est conscicnt du fàit quc lc: vrai secrcr dcs cst cntre les rnains de.jugcs qui condamnent à la potence, pour un
choscs cst qu'cllcs r)'or)t pas cl'csscrrt'c sccrètc, pas d'origirrc rien, de fortes personnalités dont la vitalité mêrne les place au-
cachéc, pas de sol nounri'nalt''. L'histoirc reste éterncllcment ieunc dessus du commun des mortels. Dans un tcl climat de oensée la
(commC V/cber sc plaisait à le dirc à scs heurcs nictzsche<erincs), véritc cst dominée par les cepriccs dc la volorrti ct l'histoirc qui
elle constitue unc création perntancntc et ne c()nnaît ni loi de c<tait autrcfois connaissance n'cst plus qu'une mêld'e géne<ralc de
causalité ni but ultime. Cc. nictzsche<isrrre cle Foucault, mênrc s'il perspectivcs contradictoires. Pour résumer on pcut dire qut:
ue lc rcconnut quc tardivemcnt, aidc cepenclant à expliquer sa l'lnti-dc<tcrrninisme de Nietzsche peut êtrc utilc à I'historien nrais
perspcctive < dispcrsive 'r, la froidcur avec laqucllc il conside\rc qut'' son pcrspectivisme lui coupe I'herbe sc>us le piecl parce qu'il
toutc rccherche structuraliste d'invariants univcrscls. Dès 1967 il de<truit la raison de son travail qui est d'aboutir à une explicarion
souligrrait en cffct ce qui distinguait son cntrcprise du paradigrne fiablc dr,r passé.
structtrraliste : < A la différencc dc ceux qu'on appelle lcs Il n'est pas surprenant que, el1 cc scns, Foucault soit plus
structuralistes, je nc suis pas tellerncnt intéressé par lcs possibilités rrjetzschécn que Veyne. Considérons son prcrnicr essai sur lc
formcllcs offertes par ur) systèlrrc cornnre la languc ua". maîtrc, intitulé < Nietzsche, Frcud ct Marx>l (1964), et qui
On ne saurait ccpendant jamais user de trop de prudence constituc le tcxte d'unc conrnrunication au colloctue de Ilclvar,r-
quand on se sert dc Nictzsche poLrr étaycr une théoric de I'histoirc nlont. Il a été dit à juste titre qr.rc la position que Foucault attribuc
cle la connaissance. En cf-fct Nietzschc ne se conrcnre oas dc clans ce tcxtc au trio, et qui consiste à considérer toute tentativc
fustigcr, au norrr dcs intérôts vitaux du présenr, I'historiogr.rphic cl'intcrprétatiorr comrne déjà une interprétation, est cn fait éminem-
< philologique D t:t ( nuséologique >, c'est-à-direr une histoirc rnent nictzschéenne. < La mort dc I'intcrprétation 'r, afïrmc
pratiquéc avcc un esprit d'antiquairc sur le mode du détachemcnt Foucault, < c'est de croire qu'il y a des signcs u de quelque chosc,
ct dc la dissection. Il va plus loin, éreirrtant lc concepr môme c'cst-à-dire une essence cachée qtri nous attend à la fin dc nos
cl'objectivité historiquc, I'idée que, pour reprendrc scs propres voyegcs intcrprétatifs : u Le vic dc l'irrtcrprcrtation. au conrrairc.
tcrnrcs, l'histoire est le < miroir r des d:vénements (La.qénéalogic, c'c-st de croire. qu'il n'y a que des intcrprétations. u Si la
IlI, 26). Nictzsche s'en prcnd à dcux formes d'historiographic connaissance critique moderne est ccrtaincment une herméneuti-
< spéculaire u : le récit académique < ascétique r ct l'évocation .1trc de la profondeur, il ne faut ccpcndant pas y voir unc
( esth(itiqLrc > du passé, en d'autres tcrmes la méthode de Ranke rcchcrche des structures profondcs, mais plutôt prendre
ct I'art dc llcnan. Mais dans les deux cas il ne voit dans cerrc conscience de toutes les irnplications analytiques de ce qu'a bien
objectivité-reflct que nihilismc, ce qui constitue 1e pire péché dans vu Nietzschc : < l'interprétation est (...) devenuc une tâche
le code de vic nietzschécn. Le résr.rltat de l'assaut que livrc rrrlirric n4r. Ccci fut lu dans le clinrlt Drcsti;icux cr très u dans le
Nietzschc au u fardcau de I'histoirc D est r{onc dc mincr v.'r)t D du colloqtrc de Royaunront. cn oppoiitir.rn directc à l'étoilc
volontairerncnt tout souci historiographique dc vérité du passé, nlontante du structuralisme. Or ce texte est presque contcmpo-
souci que Vcync n'est pas prôt à jeter par-dessus bord, ct on le r:rin de la rédaction dc Les mots et les choses.
comprend. Nietzsche libère peut-être I'histoirc du déterminisme Le thèrne nietzschécn nous aide égalernent à mieux compren-
rnétaphysiquc mais il tue aussi toutc rechcrche d'objcctivité au .lrc- pourquoi Foucault peut à la fois accordcr unc valeur aux
st'icnces humaincs ct leur nier tout statut scicntifiquc. En effet il
rrc c-iit pas simplement quc les scicnccs humaines n'arrivent pas à
-]9. Nietzschc, la gi'néalogie, I'histoirc, op. ,ir.
40. Voirllcllour, l9Tl,p.itJ9-2t)7.hrtcrvicwpubliée)l'origincdensLesl,t,rtresfrançur:ts,
111.l7 (15juin 1967). ll. Nietzsclre, Freud et Marx, (-'alrlers de Royrtumont, Philosophie VI. p. 192 ct t{J7

8r+
85
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FOUCAULT OU LE NIHIT,ISME DE LA CHAIRE vERS t,rrun nppnÉ<tIATIC)N DE L' ( ARCt{É,Ot.Ot;tg >

être clc véritables sciences en raison de la fàçon dont elles sont Foucault ne iaisse nullcment le lcr:tcur cxaltcr lc présent ni,
génc<ralernent pratiquées, c'est-à-dirc à coup dc conccpts confus et conrlre dans I'crratum de Marx à Hcgcl, I'avcnir. A nri-chcrnin
de bricolagc me<thodologique. Ce- qu'il nie c:'cst q.r'eilles puisscnt erltre unc llrsubre apocalypse ct ullc crplosion dc joie vraiment
lamais ôtrc scicntifiques. Et pourtant il ne pcnsc r-rullenlcnt quc clionysiaquc, lcs conclusions dc I-oucault scrnblcnt allcr dans la
cela cor.rstituc un handicap. Lès sciences humaincs ne sont pr, à", clirection de positions philosophiqtres qu'il n'avait pas encore
sclcnccs ct dc toute fàçorr I'hommc conlme basc tlc dciplrt faites siennes au milieu dcs années soixante.
tipistrtmiquc potrr la corrrraissancc est cn voic dc tlisparitiorr. fout
au plus certaincs de ces sciences, les ( contrc-scicnccs )). qui sorlt
hypcrcritiq.cs ct s'llimcrtcnt dt' I'obscrvrrio' dc l'irrcoirscic't,
sont-ellcs justifrées non cn raison de ce qu'elles affirrnent mals
parcc qu'ellcs défbnt les interprétations prrtrcllr-s clcs scicnces
socialcs < norrnalcs >. La situatio'clitrlcile dans laquellc se trouve
ainsi place<c la connaissance nc déscspèrc pas Foucar-rlt, au
contraire il s'en rijouit. Pour lui la connaissancc nc visr. pas la
vérité mais l'étcrnellc rËep-sis cl'interprétations qui sont le pui fruit
du hasarcl ct qui nc connaîtrollt pas de fin et son âme
nietzschéennc refusc d'en ôtre clépriméc. -
C'cst là quc sc situc peut-ôrrc i"origrnc dc I'indifference à clcmi
voilc<e dc Foucault à l'égard dcs ambitions véritablcmenr scienrifi-
ques.dc son histoirc cles épistér-ne\s. Cornmc le notent llaymond
lJoudon ct François lJourricaud dans I'article qu'ils consacrenr all
structuralismc dans leur très pc<nétrant Dirtittinairc rritiqut' de la
-rocio/o.gic l'histoire foucaldicnne des sciences, parce qu'"11" s.,.r-
tie't quc la succession des épistéme\s esr inintelligible, sc réduit
cl'Lrn point dc vue lo*ique à une simple typologie, rout en
préscntant néanmoins l'inconvénicnt supplémcntairc d'aplanir
bicrr des complcxités dc l'évolution rc<ellci de la pensée sciéntifi-
quc. Ccla ne scmble cependant jamais avoir récùcment inquiété
Foucault, car sa position nietzschéenne lui permcttait d'afhchcr
unc dé^sinvolturc cynicluc à I'r-(gard dcs devoirs dc I'cxplication
scientifiquc. Par définition les nietzschc<ens ne sont paf abattus
simplement parce qu'ils découvrent qu'il n'y a pas de vérité de la
connaissance et que la vérité elle-même n'est qu'un faux semblant
dcrrière lequerl sc cache la volonté de puissance.
Sorrrme toute, si I'effet idéologiquc produit par Le_s mots et les
r/roses ne fut pas aussi accablant que ne I'avaient supposé dcs
humanistcs mr<contents de voir la stature de I'homine ainsi
réduitc, il nc fut ccpendant pas rlon plus précisément vivifiant.
Moderne Phénoménologie de l'esprit cn ce quc lui aussi retracc unc
odysséc de la pensée à travcrs I'histoire occidcntale, le livre dc

86 87
L ARCT{IVE IR()NIQUE

Chapitre 6 signcs pour désigner des choses rl. Le propos de Foucault cst ici
précisérnent de décrire cctte ionction supplémcntaire dcs dis-
cours. Il afÏirnre cependant par ailleurs quc cctte nouvellc
perspcctive est ( ce
-qui rcndait possible > cc qu'il disait dans ses
(ruvres précédentcs'.
L'ARCHIVE IRO^/IQ UË Rien dcs lccteurs allront des difficultc<s à
reconnaître dcs discours comnle pratiqucs parmi lcs épistémès
étudiécs dans Lc-ç fttots et les rhost's, rlêmc s'il rr'est pas trop ditlicile
cic trouvcr quelcluc chosc dc cc genrt: clarrs lcs conccptions sociales
cle la folie qui sous-tendent les rites d'cxcltrsion décrits dans
l'Hisroire de la folie.
Foucault définit en tout cas lc proje t de L'archéolo.qie du sduoir
cornme < une description pllrc dcs évc<nemcnts discursifs ,r. Qu'il
y ait là un écho du jargon phénorrénologique (la < description
pure ))...) nc doit pas llous égarcr: I'archéologue se voit assigrrcr
r.rne tâche qr-ri cst bicn diffe<rcntc de la contemplation d'objcts
pcrrnancnts. Lcs discours sont des cnscmbles cxtrêlnemcnt
précaircs, formés d'énoncés qui constitucnt des ( groupes pcrr
formalisés )), ( Lurc population d'événements dans I'espace drr
,. Trois ans-après I es mots et les chttses Foucault public son propre
cliscours dc ia rnéthodc'. L'archéolopie du sauoîr. Il s'asit .l'unc
discours ,'+. Lc livre donne en effct à ce mot d' < éuénement r unc
(ruvrc curieusc, oùr Foucault sermble parfois justifier cc qir'il a iait place trc\s importante. Foucatrlt ne se départ pas de sa vieillc
aninrosité à l'égard du ternps continu, sous quelque forme qu'il se
clarrs I'Hislrtire de lafttlie, lrJaissance di la ctiiiquc ct Lcs irots et les présentc, rnais il scmble égalcmcnt vouloir insister sur la nonorl
ct parfois puiser dans unc nouvellc coirscicncc rncrtholosi-
clio-çc-r'
cl'événernents e<ruptifs, s'èntrccroisant, en dépit de toutes lcs
cFrc. (ct cn. fait épisténrologiquc) dc quor critiquer ses défaù-ts
tcntations pouvant pousser à iclentifier des struCtures stables sous
rrnti'ricurs, bicn qtre I'objet de sa critiquc coincidc rarelrlcnt avec
rune surfacc décousue.
lcs faiblcsscs que d'autres ont soulignées dans ccs étucles hisro.-
Bien que les discours soient rcnrplis d'événements, l'archéolo-
c1ucs. Là où il s'e<carte.lc l.r faqon la plus frappante de scs habitr-rdes
gue pellt cn dégagcr des < conditions d'cxistencc u et dcs
ante<ricurcs c'cst dans son abando' du concept d,épistémè, que ., régularités discursives ,r. Le seconcl chapitrc de L'archêologie du
I-'archéolo,qic du sauoir rcmplace par une n m'ltipliciré: de sysrènrcs
vcrticaux >. Mais cn fait Foucault s'intc<ressc moins à I'effo'dre-
\dulir (< Les régularités discursivcs r) conticnt toutc une séric
rl'élucubrations pédantt:s sur ccs tlurasi-structurcs. Mais Foucault
mcnt-des cipisténre\s qu'à I'affirmation de la primauté du cliscours.
prcnd soin dc souligner que I'analyse qu'il prcscrit n'a ricn à voir
c'cst cn effet lc discours qui constituc son nouveau corrcept clc<, rrvcc la recherche d'unc grande L|rstruktur inspirée par la linguisti-
cclui qu'il privilégie cnrre Lcs m,ts et les choses et lc miliËu des rytrc structurale. A plusieurs rcprises il décoche des traits à
années soixantc-di*., où_ il reprendra scs frcsqucs historiques.
I'cncontre de la tribu saussurienne, comrne par crenrple lorsqu'rl
l)ans Lc-s m()ts et les choses le terme r, discours , déiignait le langagc
ricrit : < il s'agit de suspcndrc, dans I'examen du langagc, non
classique, lc la'gage rc<cluit à la tra'sparence de la îeprésentairo'.
sculcrnent lc point de vuc dr,r signifié (...) mais aussi celui du
F.ucarrlt signllc à priscnt à solr lectcrir que Ics dis.ours rrc doivcnt
pas ôtre pris commc dcs t-nscmblcs dc siunes se réfera't à dcs l:rrrrcault, 1969. p. 67
rcprésentations rnais cornmc dcs pratiquts. u ccrtes les discours Ibid., p. 149.
sor-rt faits dc signes; mais ce qu'ils font c'cst plus que d'utiliser ces Ibid , p. 38-39.
Iirid., p. .12 et 3fi.

tiu
u9
f:OLJCAUT,T OU 1,8 NIHII-ISME I)E LA (]HA.IRI T,-ARCHIVË IRONIOUF

signifiant us. Lcs st^lcturalistcs sont traités colnme cle simples d'uu cliscours donné pour lui-môrnc, inde<pcndamrttu-rt dc cc qr.ri
idéalistes de la dernière henre alors quc Nietzsche fait au .ontài.. I'a précédé et de ce qui l'a suivi; r) contraircmcnt à I'archéologie.
I'objct d'une acceptation trc\s laigc, rnônrc si cellc-ci restc I'histoire dcs idées recherche lcs causes psychologiqllcs ct sociolo-
essentiellcmcnt tacitc. En 1967, c'est-à-dirc juste crrtrc la ptrblica- giclr-res dcs événcrncnts intellectuels ; d) enfin I'archéologue du
tion dc Lt-ç tnots et lcs rhoses ct I'achèvcnrent clc i" suite savorr se concentre sur lc discours tcl qu'il cst sal'rs chcrchcr,
méthodologiquc Foucault avait d'ailleurs afïrmc< quc, I'arcl-rc1- corrirre I'historien cles idées, à saisir I'incffablc momcnt origincl,
ologic de vait plus à la généalogic nictzschr<cnnc qu'au l'intcntion prirrritivc dcs atrtcrrrs*.
structu ralism e('- l)ans la prcmière de ces antithc\ses Foucault oppose briève-
Cc tour nictzschécn expliquc à mon avis lc nouvel anti- nrcnt 1e traiternent du discours cornme doumenl (darrs I'historre
objcctivismc qu'adoptc Foncault. Il y a dans route L'archéoloqie clcs idées) à son analyse cornnlc monument (dans l'archcrologic du
urre polénrtqv5 contre l'oh-jet qui vient complc<tc-r la critiquc savoir). En effèt les docnnrernts sçrnt lcs convoyeurs d'unc
structuralistc du sujet qui est, clle. plus ancicnnc. Foucault cssaic rc<férence exteme alors que les monumcnts sont contemplés pour
c' effct de montrcr quc s'il y a clcs inco'vér.ricnts à envisager le cux-rnônres. (l'cst la fàn'rcusc distinction établie dans L'tvnyre d'art
discours du.point de vuc clu sujet il y en a eussi à mcttri-rrop t't ses signi-ltcatiotts par I'historien de I'art Erwin Panofsky (1892-
naiverncnt I'acccnt sur lc point dc vuc opposé. Il trouvc chj 196U), qui fut le père de I'iconologic'. Foucar.rlt nc s'y réfèrc pas
Bachelard un exccllent cxemple d'épistémologic dc l'< objet , et il sc peut qu'il ait établi sa proprc distinction indépendamrncnt
irsatisfaisantc. Lc concept bachclardicn d'u obitacle épistémolo- de Panofsky, qtri était cependant très préscnt dans lc Paris de la fin
gique u, qui conduit à unc- u psychanalyse dc la connaissancc cles années s<rixante. La tradtrction française de scs Essais d'iconoltt-
objcctivc ,>, scmblc cn partictrlier térnoigncr d'un dérapage: en qie (1939) qui vcnait justc d'ôtrc publiéc par Gallirnard (19(r7) avait
dircction du sujet : celui-ci réapparaît par unc portc déiobée reçu un accueil unarrirncnrcnt favorablc. Mais pcut-ôtrc cst-il
puisquc llachelard a recours à la libido du sciéntifique pour préférable que Foucault nc le cite pas, car chcz Panofsky la
cxpliqucr 1cs probic\nres que lui pose I'objct clc la connaissancc. différence monlrrnent/document a un tolrt autre sens. Il dorrne
Mais F.ucault nc s'arrêtc pas là cla's les clistances qu'il pre'd avcc ainsi I'cxemple d'un triptyque rhénan dc 1,471et du contrat qui le
lJachclard. Cornmc I'a fait observer I)ominique Lccourt. commissionne, dans lequcl figurcnt lcs indications iconouraphi-
I'archéologic tend à substitr,rer la catéeorie cl'u iriuption , au ques habituelles (< dans Ie panncau ccntral, la Nativité, sur lcs
concept birchclardicn clc u rupturc volets Saint-Pier:re et Sair-rt-Paul >). Pour lui lc triptyque en tant
", qui est bcaucoup rrop
statiquc pour rendrc_, pleincmcnt contptc de I'abondancc dcx c1u'oh_jet dc recherche pour l'historien dc I'art cst un monunlent
c<l'énements discursirs . alors qtre le contrat, qui n'est qu'Lrn instnrment dc recherche (qui
La véritablc bête noire de L'archéolo.gie est cepcndant I'histoirc fàcilite f intcrprétation dc I'intcntion dc I'artiste et la connaissanct:
des .idées, quc. Foucault caricaturc souvcnt. tl cxplique que des usagcs esthétiques cn vigucur à ccttc irpoque ct à cet cndroit),
I'archéologie s'en dérnarque ssr quatre points ; cj albrs q,rc fbnctionne comrne un documcnt. Mais il s'crnpresse d'ajoutcr quc
I'histoirer clcs idécs chcrche à cle<gager quels thèmcr .-t q.r.l, pour un paléographe ou un historien du droit lc triptyque pourrait
concepts sont exprinlés d:ns clcs docurnents, I'archc<olctguc très bien devenir le docunrent ct lc colltrat lc monumcnt.
chcrche à analyser la structure du cliscours docunrentaire ùe- En outre Panol'sky ne conçoit pas la distinction qr,r'il établit
mêmc'; à) alors que I'historien dcs idées veut découvrir I'oriqi'c c()mnre une- alternative imoosant soit dc s'attachcr à l'étucle c{cs
et lc dcstin de certains conccpts I'archéolosuc s'attache à l'éiude lu.ronunlcllts en oubliar"rt les docurnents soit dc s'inle<rcsscr aux
documcnts, rnais en ne regardant pas du tout lcs rnonuments.
Ihid., p. 116.
Cf. son entrctlen avcc lJcllour citcr r:lrap. 5. rrote 4() S l:orrcault. lt)72. o. 1,82.
Lrcourt. 1972. ') l'.ur,riskv. l()(,9. rrrtrotiLrttiorr.

90 97
FOUCAULT OU LE NIHILISME DE I-A CFIAIRE L AI{CHIVË IRONIQUÈ

L'iconologie ,cn tant que rnéthode d'histoire dc I'arr et par qui rnasquc la parcnté cntrc le fbrrnalisnrc et la théorie foucal-
opposition àla Formgeschichte de wôlfflinro s'cfforce au contrair.r dicnne du discours c'cst, bicn cntcndu, quc Foucault met I'acccnt
dc conccntrer son attcntion sur le (ontenu historique dc l'cruvre strr Ic' ,,list'ours (ùmm( pratiqrtc, ct qu'il y a l) rrrrc corrrr<lt;rtion
d'art. Or Panofsky, reprcnanr sur ce point la thèse avancée au conccptucllc qui fait clairenrcnt réIércnce à une tradition (mar-
xrx' sièclc par lc philos()phe lméricairr Charlcs Sa'ders peircc. qui xiste) non fbrmalistc. L)c plus cn sc scrvant clu structuralisme ct
est conside<ré conrme le fondateur dc la sémiotiquc ,r.rr,, ,".rrrrr_ clu node\lc linquistiquc comnrc dc rcpoussoirs à son propre
ric.ne, déf it le contcnu d'unc æuvre. qu'il distingue dr- son progranrme méthodologiquc Foucar"rlt donne I'impression quc
sujet, comnre le sens q,e cclle-ci ne montr( pas mais qli'ellc trahit. I'archéologic et lc structuralisnrc, cclui dc la critique littérairc par
Lc contenll est le scns qu_i < transoaraît u d'une <ruvrè ,"r^ y ôtre cxemple, n'ont pas grand-chosc cn commun. Cependant il est cn
le moins du monde cxlribe. Lcs eiéments du contenu entenâ. ern fait un point important sur lequel ils se re'joigncnt, à savoir la
ce sens sont lcs attitudcs nationales, la rncntalitc< dc classc, séparation entre u l'analysc irnnrancntc )) ct une approche
I'arric\rc-plan idéologiquc, etc., bref tout cc qui peut cor)ditionner synthc<tiquc rcposant sur Lrn sagc équilibrc cntrc textc ct contexte
sérieusement la personnalité de l'artiste et êùc iransmis à travcrs comnle sourccs dc sens.
cllc aux différcntcs couches de scrs de son cruvrell. Le but dc ll cst assez curicux qu'un tcl équilibrc ait été préconisé, au
I'iconologie est donc de naturc absolument historique et contextud- lnonlent nrênre où Foucar-rlt rédigcait cc livrc, par ce que I'on
/i-ctr'''. ct cr tJr)r quc tclle ccttc disciplinc crnpirrnrc trne voie pourrait appeler le rnouvemcnt dc Cambridgc pour une révision
opposet à la positiorr anricontcxrrralisr.' qu'adoptc F.ucarrlr. err cornplète de la méthodologrc dc I'histoirc dcs idécs tâche dont
ronpant avec lcs procédures normalcs dc I'histoirc des idées. ce -
s'acqnittc\rcnt brillarnmcnt, à la fin des années soixante, des
n cst pas pour. rrrn que Lér,'i-Strauss s'est servi de panofsky pour érudits cle la trcnrpe dc John Dunn et, plus encore, de Quentin
dclnonccr les défauts formalistes de la critique structuralistc.' Skinner''. Skinner soumet les u mythologics anachroniques ,r
Qrr'il lc vctrillc ou nor Fotrcrult rrjoini d,rc. dlns son rcjct dont est infestée la pratiquc de I'historiographic dc la pense<e à un
der I'approche contextuellc, le .on."'i dominant du structura- exalnen pertinent et approfondi ct, dans unc certaine nresure,
lis'rc.
,Lui aussi opposc n I'analyse immanentc r à u' cadre plus ccrtaines des critiques de Foucault, si cllcs sont faites dans un
largc d'intcrprétation capable diintégrer I'intérôt pour le mo*l- csprit plus empirique, vont dans le mômc scns. Cl'est le cas
lrrcnt à une conscience dc son cnvironnemcnt social ct culturel. ce notanrment les objections qu'il éle\vc à I'encontre d'un usage sans
cliscrimination de la notion d'u influencc u. Mais d'une façon
l0 générale la critique de Skirrner obéit ccpendant à des principes qui
P,t..-":]ui. corrce'rnt_lr crrtiquc tle wôlfflin par panofiky voir son cssai r l)as f)roblcnr
Llc\ Srrl: rn der brldcnden Kunst t.
Zcitsri-li.fùr Aesthetik und dll.qeueine Kunstu,issens- la situent à dcs kilomètrcs dc I'hystérie < anti-sujet r du
cl,ta.ft, z160 et_ suiv.. rcproduii dans panoGky, structuralisme et du rejet a priori de toutc intcntion de I'auteur.
-X: itUi_!),
Panofskv,
l: 1ùf,4, et tra..luit dans
1975. * l)as Problern des Stils D conrnente,,,,"..rnfè."n,," lartc par w.tttirn
à, Bcrlir crr_191 1 qur rc<sunrc la the\sc principalc dc scs prlnrpes d,histoire rlil'art (1t)15). Ellc souligne les faiblesscs cle I'histoirc dcs idées traditionnelle
l1 I)anofsky, 1969, i'troduction. La nrôrne iàée, moins ra re,iércnce à peirce, .,tr'it.l.i, sans renoncer le moins du mondc à la légitimité de son principe.
exprimée dans u Zum Problem d_er Bcschreiburg u'd Inhaltscleutu'll vo, wcrke, dc.r
bildcnden Kunst r, publié dans la re'uc néo-kùtienne t_ogos, XXI'i1it:Z;. <;.t
Lc caractère arbitraire de I'assaut général que livre Foucault
e st éqelcrnent repr.duit cla's Panolsky, 196-1, et traduit
dani[rar,"*ty, t,;zs. Le t*,,. "rrri \ ()ppose par rillcurs ncttcnrer)t à I'approchc airalytiqrre prr.rdcrrte
de r, r est égalemcnt. utilisé.pour deisigner le niveau l. plu, p.rt.nJ .le 11u'adopte Skinner afin d'éviter à la fois lcs défar"rts d'un rextua-
-conrcnu.dans les arrs visucls
signification clans lès Essals i;itonologit (1()67).
En ce.scns la dif-Grc'ce, quc.rernarque bien p.dro (tc82,'p. ){)5;, lisrnc rnyope et les erreurs d'un contcxtualismc réducteur. 11 est
I)anof.sky, qui
mct I'acccnt sur le conrenu idéologiquc, et Aby warbur[, qui s'attachc ".t.. à intcrp16ier srlrprcnant que les travaux du mouvcment dc Carnbridge sur
I'art dans lc contcxte tlu comportèmcnt social, cst unc cjueiclle clc fàrnillc : .la'ns lcs
dcux cas il s'agit d'approchcs anti-fornralistcs, u culturcûes ,, de I'rttuclc dc t'"rr. i.-
perspcctlvc L'nvrsageant I'rrt conrme synrbolc (panotskr') (.r aellc !lllr l cnvisac. 'l'hc idcntrty oithc [{istory of Iclcas , (196u), à préscnt dans
conrnrc ritue'l. (Warburg) sont plus prochcs l'unc de l'.rrirr. quc.1. J.r
1.1. Oi -fohn I)unn. n
I,erspçç11yç I). [-aslctr, W. Ci. Rrrrrcirnrn ct Q. Skinner, 1972; ct Qr-rcntin Skirrncr, o Meaning and
tuvarrt Jar:s l'Jrt ilnc prrrc forrrrt..
Urr.lerstandinq rn thc Hrstory ol'ltlcas \, Histôty nrl T'heory,8, I (1969), p. 3-53.

92 93
FOUCAIJT,T OU t,F] NIIIILISME DË LA (-I{AIRE
L'AncHrvr: rR()NrQuË
c(]ttc rmportantc problénratiqLle ne soient nrcntionlrels ni par
tologie qu'à une de<flnition, rnais I'idée g(:ne<rale y cst : lc dis-
Foucault ni par lcs fbucaldicns.
Foucault prétcnd que les historiens des idées co'crcrtrcnt leur cours cst régi par dcs < règlcs historiquc-s u. La mênre idéc réap-
attcntion sur la patcrnité ct la nouvcauté mais finisscnt par se paraît lorsquc Fclucault utilisc cc qui constitue avcc lc discours,
rctrouver tàcc à dcs contradictions parce quc leur rcchcrche des l'< énoncc< r> et l'< évc<irenrc-nt r, le ctrratric\nre rnot clé de son
racines dcs idies (qui cst I'unc dcs conséqucnces dc la tàscination Archéolo.qie du sdvoir : l'arthiut'. !.n ctIL't i'archivc ( c'est d'abord ia
qu'ils éprouvcnr pour la co'tinuité historiquc) lcs conduit para- Ioi dc ce clui peut êtrc dit, le systc\mc clui re<git I'apparition des
énorrcés c:onrlne c<véncnrcnts singulrcrs o "'. L'archivc cc n'cst
doxalem'rt à sautcr sur ce qui empêchc celics-ci d'être véritable-
lnc't ncuvcs. Loin dc mcttre I'acccnt sur lcs autcurs, sur la ni lc systc\nre lingurstiqtrc ni la iradrrion, c'cst-à-dirc lc lourd
nouvcauté et sur la continuité, I'archéologic insiste au contrarre corpus cles discours d'une civilisation clonnerelT. (.)'cst plutôt < le
sur I'inrpcrsorualité, lcs rc<gularités ct lcs discoutinr-rités dr,r systèrrrc sénéral de la fcrrn.ration et dc la transformation des
cliscours. Son arme principalc cst lc concept d'énoncé. Les énoncés ur8.
formations discursivcs sont cn t:ffct constitr,rées d'c<'oncés. [rou- L'< archivc D est donc (si notrs arrivons à nous y rctrollver
cault dclfinit l'énoncc< dc façon esscntierllemcnt nciqativc. cn noLrs d;ins le brouillarcl dcs indéflnitions dc Foucault) une rnachine qui
disarrt ce qr-r'il n'ast pds. Les énoncés, qui co'stituùnt ic novau du fàbriquc: dc la signification socralc prr opposirion à la
discours, ne sorr ni cles propositio'i logiques, ni dcs sisnification lingtristiqtrc. l)ans tous les- cas elle consritue un ( .1
[hr"r.,
gramrnaticales, ni dcs actcs dc parolc. Foucault illustrc cc point cn priori historique , et i'archéoiogue, il n'cst point besoin dc le
disa't qtr'un tablcau taxonorniquc figurant dans ur-r nranuel cle préciscr, est un archivistc. Il va aussi sans dire quc dans
botaniquc, un arbrc génc<aloeique o.r un. équation sont constitués I'accomplisscnrerlt cie sa tâche l'analysc dr- discours constitués
d'énoncés-événcments -- il succonrbe - joycusenrcnt à ccttc allcrgie
d'é'"cés, mais éviclernr'ent pas dc phraiesll. Il est bear-rcoup
nroins prc<cis quand il s'agit dc dirc cc qlle soruf les c,noncés. il au suJct qtri cst ll rnarquc dcs structuralisnes. Après tout ult
scnrble'lcs cnvisagcr comme dcs u fonctions u plutôt que coûrmc arcirivistc nc s'occupc pas cle personnalités mais sinrplcmcnt dc
dcs < choscs r, et il dit égalcmcpt qu'ils rotrt cô-n,e lcs o événe- documcnts et de leur classification. Aussi I'archéologic ne
lnents >, c'cst-à-dire matériels nrais incorporels. L'urre des raisons s'abaisse-t-cllc pas à découvrir qui a dit otr écrir quoi à qui. Cela
sccrc\tc's pour lesquclles_ils se distingucnt dcs propositions cst que, inrpliquerait cn cfïct I'existcncc de sujcts, ct donc un anthropolo-
contreirenrcnt à ces dernièrcs, ils sont régis par une loi dc gisnrc qui constitue une illusion humaniste et un vice idéalistc.
( rar.:tc< >. s'agirait-il là d'u'c fàçon ci'approuvcr cc quc dit Sartre l)ans un tcxte de 1969 rntitulé < (]u'est-ce qu'ull auteur? >
dans La critique de la raison dialectique, où la cattigorié cle la rarcté lroucault indique clairenrcnt qLre nous dcvons nous débarrasscr de
jouc urr rôlc' csscnticl ? Cela csr pcu prohablc. Ù1,. ch,,rc scnrblc I'habitr,rde dc rechcrchcr l'autorité d'un auteur, ct que le pouvoir
cependant claire : d'unc fàçon ou d'unc autre lcs énclncés rnanifc-s- rlu cliscours cxerce unc influcnce contraignantc à la fbis sur
tcnt ce qui cst impliquc< dans la productio' dcs sig'es. [)a.s la l';lutcrlret sLlr cc qu'il ditl!'. l)ans un ou dcux passagcs cc rc..;ct dtr
tncsurc où ellcs sonf composées d'énoncés lcs u pratiqucs sLrjct sernble aller dc soi, comnrL- par cxemple lorsque Foucault
discursives )) sont dcs ensemblcs o de règles .rfllrme quc si I'avant-propos d'un livrc dc mathelmatiquc ot\ sc
histori- trouvcnt cxposées les intentions de son autcur a un sujet qui
qucs, toujours détcrmi'écs dans lc temps ct dans "r-,or-,y,rr.r,
I'cspacc qrii ont
défi'i à une époquc donréc, et pour u'e airc socialc, i'c-or.ririqtrc, cst cie toute évidcncc cct autcur lui-mêmc, les the<orèmcs quc
géographique ou li'guistiquc donnée lcs co'ditio.s cl'cxcrcicc corrticnt lc itvrc cn sont, cux, dépourvus clans la mcsurc où ils
dc la tbnction énonciativc >15. ceci ressc'rble plus i urc ta'-
l{). 1l)i.i.. o. 17(}.
1,- lbit|., p. 17lr.
14. [)our toutes lcs définitrons négativcs tlc I'r {11611ç{ r, r,oir Foucault. 197J, çr. l5.]-15.1
ll'i. (lt. F.rur-ault. u l{rlpon.c ru ccrc[-
cl'eipis1fn161o*i" r (voir lote 2, chap. 5).
15. For:r:eult, 1969. p. i 93-19.+. l'). (]rr'cst-ccqu'unautcur?. llullttindt:ltSoriét(.lrançaistlrl)hilo:ophit,63(19ô()).p.73-
.i
r ).1.

ol
95
FOUCAUL'I OU I-E NIIJII ISME DE I,A (]HAIRE L'ARCHIVE IRONTQUE

sc réÈrent à leur proprc ordre logrqucz". Mais le plus sollvt:rlt sans fondement qui proposait cn échange si peu d'élérnents sains
l'écrasernent du sujct cst clécrété dans dcs dictats spéculatifs dr"r et solides ?
tvpe ( lc sujct cst néccssaircnlcnt situé ct dd'pendant u''. Pourqtroi
<, nécessairerncnt )) dépendant ? Ccla nc nous éclaire gnère. Lcs
, En dépit de sa prose aride et laborieusc L'drcltéologie est très
largement écrite sur le mode ironique. parfois même'une lueur
structuralistes, eux, n'ont pas besoin d'être éclairés sllr ce point : d'csprit irrévére'tieux éclaire le icxte, comme par cxemplc
ils r, savent , tout simplcrncnt qu'il cn cst airrsi. I)elendum quand, à la tn de I'introducion, Foucault répond à un public
sub-iectum ! inraginaire qui le harcèle de remarques sur sei changements clc
Le théorie clu cliscours-archivc rcfusc firraiement dc choisir perspective : <, Ne medemandczpas quijc suis.t t-t. t,. dites pas
cntre scicncc ct idéologie. Le chapitrc < Scicncc et savoir ,, (lV, 6) de rester lc même : c'est une màrale dttat civir; elle régit
signalc que le rôle clue joue I'idéologie dans la scicncc (ct qur est papiers. Qu'elle nous laisse libres quand il s'agit d'écrire."u 'os
grand, nous dit Foucault, cn rnédccinc ct cn écononrie politique) eue
des profèsseurs au collège de France o.t appàrt".rant à d'autrcs
nc dirninuc' ûâs lc moins du nronde: aLl fur ct à mesure olympes univcrsitaires puisscnr se corrsidéi". co--. des orici-
qu'allgmentcnt la rigueur ct la falsifiabilitct scientifique. Le sens naux en butte aux tracasscries administrativcs et policières. voilà
eéni'ral dc ces paqes est que la seule manic\re de combattrc 1'action qui est toujours possible dans les miiieux i'tcllcctucls lati.s, au
idéoiogiquc cl'une science donnée n'cst pes dc dérnasqner les serin de cette classe bourge.oise <1ui mc-urt d'cnvie de passer pour
présupposc<s philosophiqucs o'.r lcs préjugc<s culturels sur lcscluels u'e intelligenrsia. Mais I'ironic du livre est qe.nérilemetri dc
elle reposc, et er)corc rnoir.rs de nrcttrc lc doigt sur scs crreurs et natlrre plus sérieuse. Elle réside, comûre l'a foit bicn dit Allan
scs contraclictions, r-nais dc renrettre- cn qLlcstion lc système de Megill, < dans le fait qu'elle se présente comme une cntreprise
forrlation cle ses objets et ses choix théoriqucs, c'cst-à-dirc de rigoureuscment objective visant à exposer une nouvellc méthàdo-
rcnrettre en qriestioll la science comnlr' vne prdtiqur' parlnl logie scientifique, alors qu'elle vise e' fait à démolir rour ce qui
d'atrtres. Une fois dc plus, colrrûle dans Lcs fttots ct les clrttses, rr .yusqu'à présent reçu lc nom de scie'ce 023. Et c,est bien vrài.
Foucault ne s'intércssc nullerncnt à la u valcur rationneilc , de la Nous sommes cncha.tés d'appre'dre quc I'archiviste, tout
scicnce tout cn admettant pourtant franchcmcnt, ct rnêrne cn c'.uyeux qu'il est, pratique .éanmoins I'irônie. Nous soupçon-
scnrblarrt encollrager, urrr- rcrnisc cn qr.restion d priori dcs idécs n()ns quc ce qui I'y a conduit c'est qu'en franchissant la diitince
scicrr tifiqr.rcs. t;rri Les mots et les choses de son propre discours de la
.sc<pare
Une archéoiogie du sav<iir pourrait fairc mieux que dc se rrrrithodc,_il. a plongé de plus en plus profond dans le perspecti_
rnéficr ainsi a priori du savoir. Il n'cst pas étonnant quc ce r,'isrnc dc Nietzsche tout en conservant son ancien intérêt porr, ."
u discoltrs des discours D quc constituc I'archéologic dc Foucault \rtl('r :lsscz pcu nietzschécn quc constituc la sciencc et son histoirc.
finisse par avouer qlle ( pollr I'instant (...) loin de déterrnincr le Airrsi I'archivc, la machine à fabriquer dc la sie'ification discur-
lieu d'o^ù il parle, (il) csquivc le sol oùr il pourrait prcnclrc \r\'('. ('s[ au fond un Weltspiel, un jeu à l'échùe dtr monde, un
appui 'r". Ce sont 1à les ternrcs essenticls de la conclusion du livrc, ('()sr)los ludique qui engendre toujours de interpréta-
qui prernd la forme d'un dialoguc. L'archéologic nc peut produire ti.rs (les discours comme pratiques) de la vie 'ouvelles
et de la société. Et
le signe dc sa légitimitc< en tant quc théoric critique . Dcvons-nous cctte archive esr vraimcnt profondément ironique . avcc clle
fairc I'e<loge de sa modestie oll :ru contraire regrctter quc tant dc ;tlcune signification ne reste stablc, aucune vérité n'est meilleure
voies établies d'accès à la connaissance (commc la pauvrc histoirc quc la suivante. Gillcs Deleuze, le chef de la légion de plus en plus
dcs idées) aient été compic\tement rejetc<es au rlonl d'unc position rombrcuse des néo-nietzschéens, ne tarderait pas à saluer cn
Foucault le conquistador de ( cette terre inc.nnie où unc tbrrne
littéraire, une proposition scientifique, une phrase quotidiennc,
l(f. Foucarrlt. 1969. lll. 2.
21. Ibid., p. 210.
22. Ibful.. o. 261. 23. Mcgill, 1979, p. 187.

96 97
FOUCAULT OU LE NIHILISMË DE LA (]HAIRE L'ARCHIVE IRC)NIQUF

un non-scns schizophréniquc, t:tc.-, sont égaiement des énoncés, modifier l'appropriation du discours >. Rien dc tc.rut ceci ne
porlrtant sans conlnlul)c mcsurc u'o. (-ottrmc Dclcuzc I'cxplicltrc corrtrcdit vraiment lcs concepts élastiques ct obscurs de L'archéola-
darrs la suitc de ct: texte, I'inconvénicnt qr"r'ii y a chez llachelard .qic du sauoir. Cct ouvragc nL'nous cn-loignait-il pes dc ( conccvoir
c'est qu'il continue à insistcr sur la dtralité entre science ct poésic. le discours conlme une violence que nous faisons aux choses , ?26
Personne ne court cc risque avcc lcs nc<o-nietzschc<cns. Il y a ccpcndant loin tlc ccttc lisic dc règlcs d'cxclusion. qui sc
L'ordre du discours (1971), tcxte clc ia leçon inaugurale dc préscnte conlme un cataloguc de rcvendications gauchistes inspi-
Foucault au Collège dc France, nrénage unc tratrsition parfàitc récs par l'esprit dc 19ô8, à ia notion insaisissable de <, discours
cntrc problématique archéologiquc et problématiquc gérréalogi- cornrnc prâtique >. C)c qui cst en jcu à prc<scnt, c'cst le pour,'oir.
quc cn liant cxpiicitt:metrt lc concept de discours à celui de
pouvoir et de contrôle : < I)ans toute société la production du
discours est à la fois contrôléc, sélectionnéc, organisée ct redistri-
buée par un certain nonrbre dc proccidures (...) ,r". Ces procédu-
res cornprenncnt dcs contrôles cxtcrrles, dcs rùglcs intcrnes et la
réglementation de I'accès à la connaissance-
Lcs contrôle s cxternes fonctionnent colnrne des f'orrncs
d'exclusiott : interdit pesant sur l'cxpression (à notre époqtrc-
cssentiellcnlcnt sur I'expression du désir et du pouvoir); rc-irt,
comnrc lorsqu'on isole lc langage de la foiic ou que la volorrté de
vérité dc I'homme modernc, qui n'cst en làit quc le masque de sa
volouté clc pouvoir, opposc le vrai au fàux. Foucault remarque à
ce propos que si I'hommc tnoderner est moitrs strict dans scs
interdits et dans ses rejets il n'en rcstc pts lnoins iermement
attaché à sa volonté de vérité. Les règles internes sont des
procédurcs de production du disconrs qui lui intposent r.tnc
continuité. Il en est ainsi de la pratiquc du commentaire, qui
s'efforcc de river lc discours à sotr sens originel ; dcs règles
relatives à la paternité du discours qu'imposent le mythe de I'unité
de la conscicnce; de cellcs qui classent lers cliscours, perpétuant
ainsi les fror-rtières entr:e disciplincs et e<touffant par-là même des
qucstions essentiellcs (ainsi les décor-rvertes de Mcndcl furent-clles
longtemps victimes de la conrpartilnentation du travail biologi-
que). Enfin I'accès du discours comrne connaissance fait lui aussi
I'objet d'un contrôle, comme cela apparaît très nettemcnt dans ccs
< sociétc<s de discours D que sont lcs troupemcnts professionnels
(le corps médical par exemplc), qui fonctionnent sur un régiltre
d'cxclusion et, d'une façon plus gérrérale, dans le système éducatif
lui-mênre qui cst ( ulle manièrc politique de maintenir ou de

24 l)elcuzc, 1972, p. 41-45


Foucault. 1971. p. l0-11 .t() Ihid

98 L)9
t-ABLEAU DE LA socrÉrÉ cancÉnRrn

Chapitre 7 , -Notons au.passage qu'or1 cst ici à cent licucs dc la-fi.rsior cntre
thc<oric-ct praxis opérée par lcs ( nrarxistes dc gauche o et dolt
le meilleur exemplc n()us .-st donné par Granlsci ou par - Lukâcs
dans ses æuvres de jcunessc: ici théoiie ct pratique nc sc fcrnde't
pas I'unc dans I'antrc, c'cst plutôt un t:ffondrement dc 1a théorie
TABLEAU dans ia pratiquc qui se produit. La praxis ccsse d'avoir u' lest
théorique, chaquc pratique socialc faii cavalicr se'l et il n'en rrait
DE LA SOCÉrÉ CenCÉnAtn pas autrcnrcnt de la rr pratique théoriqr-re >, c'est-à-dire du travail
cie I'intellectucl, si cellc-ci i'était pas en un scns néccssairemcnr
malheurcusc, condanrnée au doutc de soi et à la mallvalse
conscicnce. Le discrédit quc jettc Foucault sur la fbnction dc
I'intellectucl finit en effct souvc-nt par prcndre un tour masochistcr.
Fort hcureuserment il y a mai'tenant-longtcmps quc, en Francc,
l'establishment sait que la me-illeure façon-de traitèr les acce\s dc
colère (ou d'autophagie) des intellectucls c,esr dc réaeir à la
tnanière du sadiquc da's la vieille plaisa'teric parisieÀnc : le
masochiste supplie lc sadiquc : < Frappc-moi ! > Lc saclique
répond: < Non! >
Après la pause méthodologique que constituent L'archéologie
Le. premier volct dc I'histoirc politique de la vérité ou de la
tlu sauoir ct L'ordre du discours, Foucault se tourne résolurnent vers
conrlalssâllce que rctrace Foucault est un copieux volumc d'cnvi-
une histoirc < politique de la connaissance. La secondc de ces ron rrois cent pagcs intitulé surueiller et punir er porrarlt sur la
'r
dcux cruvrcs mcttait en doute le concept même de vérité, qui < naissance de la prison r>. Foucault déciara un iôur. non sans
rr'était quc ( suspendu > dans L'archêologie. Par la suite les raison,. qu'il s'agissait là de'son,prcmicr Iivre, etll esr vrai qu,il
catégories épistémologiqucs tcndent à être franchement < politi-
s'agit là d'un sérieux candidat à là première placc dans |ceuvrê de
sécs > et il n'est pas étonnant que, dans le même temps, Foucault
s()ll autcrrr si I'orr cn jugc par se langle. sa stnlcturc. sî
rccléfinisse le rôlc dcs intcllectuels dans la perspective d'une
présentation et I'agenc::._."t de ses partics. Ce livrc n'cst pas
véritable éclipse de la théoric. Dans un débat qui I'opposc à rnorns passronnarr que_fHrsroire de la
l)eleuze sur le thclme < Lcs intellectuels et le pouvoir ,> (1972), ll -folie, pas moins original que
Lcs rnots et les chttses. [J'e fois de plus Foucault va déie.re. les
déclarc que < les masses n'ont pas bcsoin < des (intellectuels) pour
sourccs prirnaires lcs plus inattc'dues, une fois de plus il
savc>ir u. Le rôle de I'intellectuel n'cst donc plus d'élaborer des
réirrtcrprètc lcs a'nales de I'histoirc avcc ure audacc extrêdenrcnt
théorics dcstinées à éclairer les masses et le rôle de la théorie stirnr;lante pour I'esprit. Si cet essai sur la naissance dc la priso'
changc lui aussi : il ne consiste plus à essayer d'atteindre une
rappelle lxlaissance de la cliniqus pârce qu'il couvrc à petr près le
< prisc de consciencc > mais simplement à lutter ( pour la sape et
rrrômc iaps dc r..mps (du r'ilier.r du xvrut'au milicu du irx. ôie.l").
la prise du pouvoir >. La théorie n'est pas semblablc à une paire
sa portée cst presqlle aussi vastc que cclle de Lcs mots et les choscls.
de lunettes, mais plutôt à une paire de pistolets : clle ne permet pas
I)c mêmc que l'ouvrage précéde't couvrait, avec le savoir sur la
de mieux voir mais de mieux combattre. Les intellectuels vic, lc travail et le la'gage, un domaine d'ure anrplcrr imDrcs-
dcvraient donc lutter contre les formes de pouvoir dans lcsguelles si''nantc, I'idée quc la prison, I'usi'c, I'hôpitrl ct i'écolc jouent
ils sont impliqués:la connaissance, la ve<rité ct le discoursr. rrrr rôlc lcrndamentalement isomorphe confèie à suryeiller it nunir
rrrr chanrp d'intérôt urrjvcrsel, nrônre si cettc fois l'autcur ch<lisit,
1. Les intcllcctucls ct le pouvoir, L'Art,4() (rnars 1972).
s;u]s aLlclln doutc avec sagessc. dc centrer son analyse sur un seul

100
101
FOUCAULT OU LE NIHIl,ISME DE LA CHAIRE 'fABr_EAU r)h l.A socrÉr.É c.qHCÉnaLri

de ces domaines institutior-rnels : le discours et les établisselrlents tcrmcs dc pouvoir, le sotrverain. La loi étant la volonté du roi,
pénitentiaires. c.elui qui I'cnfreint s'en prcnd à la personne rnôme du monarque,
Tclut lecteur de Foucault se souviendra sans doute de la visiotr cl'où il résultc que lc souvc:rain a le droit de fairc payer le coupibic
pittoresque: des léproseries transf'ornrécs cn maisons de fous sur en rlature, cn lui fàisant subir un châtiment {éroce. Certés les
laquelle s'ouvre l'Histoirc de la.folie. Surudller et punir a un prélude torturcs dantesques et ics crécutions publiques sont loin de
cncore plus sensationnel, dans lequcl on assiste à I'exe<cution constituer alors dcs praticlues pénales courantes : au tribunal
spectaculaire dc l)arniens, ce régicidc manqué qui tcnta de tuer prévôtal clu (lhâtclet, nroins clc 107" des verdicts prononcés
Louis XV en l'arr de srâcc [757 rnais nc réussit tnême pas à le pendant la périodc 1755-1785 comporrenr la pcinc cipitale. La
blcsscr. Foucault s'attardc sur la description des détails nracabrcs rnajeurc partie des condarnnations imposcnt soit lc bannissement,
dr,r supplice de l)amiens qui fut <r tcnaillé' aux ntatnellcs, bras, soit I'amcndc. Mars ( r.lr1c grarrdc partic de ces pcines rron
cuisses ct gras des jarnbcs, sa main droite tenant cn icelle le corporellcs L<taient accolnpaÉ{nées à titre accessoirc dc: peines qui
couteau dont il a comrnis 1" (.. )parricidc, brùléc dc fcu de soufre comportaicnt une dimension dc supplicc : exposition, pilori,
(...) ct ensuite son corps tir(: ct démembré à quatre chevaux ct ses carcan, fbuet, marque ( ) ( ..) Toutc pcinc un pcu sérieuse
nrenrbres et corps consurnés au fcu o -- lc tout sous les Yeux du clcvait cnlportcr avcc soi quelqrrc chose du supplicc o.
bon peuple de Paris qui n'aurait pas raté utr tel spectaclc pour tout La torturc cst égalcntelir utiliséc, bien sûr, pour provoquer des
l'or du monde. confcssions. cic tàçon à cc qu'unc vérité rituclle, un avcu de
Après trois re\gnes, unc lonque révoltttion et I'Empirc. à culpabilité littéralenrcnt arraché à I'accusé, puisse venir couronner
l'époque où, sous Louis-Philipp-'e, triornphe la bourgcoisic, ct justifier unc démonstration dc force sollvent tont à fait
I'auteur d'une autrc tentative de régicidc, Fieschi, est cxécuté sans clisproportionnée par rapport au crime comrnis. Mais cette
tout cc sinistre apparat. Mais cn même temps. commc lc ntontre vit>lence tcrritiante, cc grand spcctaclc sinistre du châtiment sont
le règlcment fastidieux rédigé à I'usage de la u Maison dcs jeuncs cux aussi assez peu fréquents. Il s'agit d'un système primitif tout
de<tenus à Paris ,, I'emploi du tcmps organisant avec Llne précisiort etrssi intermittcnt qtic spcctaculaire . Son objct rnême, lc corps du
méticuleuse la journée des prisomiers térnoigne d'une invcntivité sujct
-criminel, impose d'étroites limites aux rcprésailles royales.
qui n'a ricn à envier à la pléthore de rites cruels auxquels avait l)c plus lcs victimes ont lt: droit dc maudire le pouvoir qui les
donné licu le supplice de l)amiens. Dès les années 1830 I'abon- brise : < Le supplice permct au condamné ces iaturnales d'un
dance dcs tortures a donc cédé le pas à urre réglementâtion instant où plus rien n'cst délbndu ni punissable. A I'abri de la mort
excessive et tatillonne, et c'est la dif{ërencc entre ces < stylcs rlLu va arriver, le crirninel peut tout dire , ct les assistants
pénaux ), lc contraste entre ccs systèmes de punitit)n cluc Foucault I'at't'lamcr. (. ) Il y a darrs i'.''s cxécutions, clui nc clevraicnt
se propose de décrire. La disparition de la torture physiqur: cst le rnontrcr-que lc pouvoir terrorisant du princc, tout un aspcct de
signe esscnticl dc ce changcment. La France post-napoléonieltnt: ( l:rrnaval oir les rôles sont invr-rsés, les puissanccs bafouéei,
et les
ne connaît en cffet rien qui ressemblc, clc près ou dc loin, au ( nn)incls tralrslornrés cu hcir.ts ul.
supplice public de Damiens. ct pourtant ellc enferme dans scs Affectionrrant toujtturs, en bon structuraiiste, les < inversions
prisons plus d.c 40 000 de scs hommcs ou dc ses iemrnes (soit s)'rnétriques u, Foucanh oppose u le corps des condarnnés > (c'cst
environ un prisonnicr pour 600 habitants). La punition colnnte lc' titrc clc son premicr chapitrc) au ( corps du roi >. sc réferant
spcctacle macabre s'efface alors que de vastes prisons, dotrt on :nnsl au cotrcept rnedicival juridico-politique qu'a.nalyse Ernst
voit se dresscr lcs tours dalts tout I'Occidclrt bourgeois, devien- f{arrtorowitz (18()5-1965) dans un ouvragc devenu classique ct
nent un élément visible du paysage urbain. La u société carcérale > irrtitr-rld' The King's T'wo Rodies (,, les deux corps du roi u, 1957, et
est née. n(,n, conlnre I'indiquc Foucatrlt cn note, 1959). Le mythc clu roi
Lc premier âge pénal décrit par Foucault est celui Cc la torturc
publiquc. Son décor est l'échafaud et son personnage prirrciprl, en -). ['otrcault, 1()75, p. 64.

102 I03
FOUCAULT OU LE NIHILISME DE LA CHAIRE TABLEAU lE LA socrÉrÉ cRncÉnarr

( né jumeau )) voulait que les souverains eussent deux corps. L'un rnode des théories du contrat social la criminalité cn vint à être
était le corps naturel, qui était sujet au dépérissement, I'autre t'orrsidéric non plus cotnme unc attcintc au sorrvcrain rnais
I'aeuum, c'est-à-dire un corps saint, mystique et éternel, doté cornme une rupture du pacte social qui, cn tant quc tclle, mcnaqait
d'une perpétuité séculière grâce à laquelle la dignité de la royauté I'ensemble de la société. De nouvelles méthodcs de punition
survivait à toutes lcs faiblesses humaines et à tous les malheurs de furcnt proposées afin de rcdrcsser immédiatement lc tort fait à la
la monarchie. Kantorowitz montre à quel point cette idée communauté et de redonncr à celui qui s'cn était rendu coupablc
mythique a pénétré la pensée juridique anglaise. Elle était encore la place qu'il convenait qu'il occupe en son sein. Lc pouvoir pénal
vivante, en fait, dans la littérature royaliste de I'Angleterre de cn vint donc à s'intércsser cssentiellcmcnt à I'esprit ct non plus au
Cromwell. Ainsi certains exernplaires de l'Eikon Basilike contien- corps du criminel. Alors que la torturc devait êtrc abolie ( toute
ncnt un long poème intitulé < Majesty in Misery > (La majesté rrn.J technologic des rcprcscntations ), sc souvient quc
dans le malheur) et attribué au malheureux Charlcs I"', dans lequel l'épistémè classique avait un caractère de représentation fut
le souvcrain déposé, jugé et condamné ( au nom du roi >, sur la mise au point. Son but était de faire comprendre au prisonnier - les
base même de la théorie des deux corps, commente son sort en raisons dc sa punition. On prit grand soin d'établir une corres-
des termes d'une amertume poignante mais qui ressortent de cette pondancc entre typcs dc délits et degrés de punition, les sentcnces
même idéologie : dcvant à tout prix évitcr d'être arbitraires. Les réformateurs du
xvtn' sièclc partageaicnt pleinement la tendance dc leur époquc à
"\7ith my owll power my majesty they wound, la taxonomie et s'efforcèrent de dresscr un tableau oir I'on pouvait
In the King's name the king himself uncrowned. pariaitcmcnt lire quellcs pcines étaient réservées à qucls crimes. Ils
So does the dust destroy the diamond." colrçLlrent unc classification détaillée dcs crimes et dcs crimincls
clr nc pcrdant pas de vLte qlte chaquc hors-la-loi dcvait se voir
< Avec mon propre pouvoir on blesse ma majesté,
Au nom du Roi le roi lui-même est découronné. appliquer un traitement individualisé. Leur humanitarisme était
Ainsi la poussièrc détruit-elle le diamant ul. animé par une préoccupation donrinante : l'utilité socialc. Le
châtiment ne devait pas eneendrer la tcrreur mais la pénitencc. Les
La thèse de Foucault est que de la même façon que l'aevum sanctions dcvaient êtrc à la fois didactiques, impaitiales et bien
royal conférait au souverain un corps sacré, symbole du corps fondées, ou sinon la question de la réintésration sociale était
politique, la victime de l'échafaud avait un corps qui était oubliéc. Plusieurs .tp".tr de la pcnsée class"iquc (la théoric du
I'antithèse même du droit et de la puissance du pouvoir royal. contrat social, I'utilitarisme, la sérniotique de la rcprésentation) se
Puis vinrent les Lumières et leur réformisme rationnel. t'onrbincnt ainsi dans une nouvclle logique dc la punition. En
Certains juristes. ccrtains nragistrats, prirent conscicnce, avec rléveloppant des théorics de la reprcisentation mentale en rapport
l'< opinion publique > qui se faisait entendre de plus en plus fort ilvcc une doctrine dc I'intérêt personncl éclairé, des penseurs de la
à l'époque de Voltaire et de Beccaria, que ce système de punition fin du xvru'siècle commc les idéologucs founrissent à I'Occident,
violente nrais irrégulière, fondé sur I'idée que le châtiment devait ) la veillc du développement de I'industrialisation, << unc sortc de
être à la fois excessif et exemplaire, n'était pas seulement rccctte générale pour l'exercice du pouvoir sur les hommcs :
inhumain : il ne parvenait pas à être dissuasif. Ën outre on ne I'u csprit )) comme surfacc d'inscription porlr le pouvoir (...); l"
pouvait jamais être vraiment certâin de la direction que pren- soumission des corps par le contrôle dcs idées u+.
draient les sentiments qu'éveillaient chez la populace les exécu- Foucault est clair : I'hunranitarismc compte au fond moins
tions publiques. On en vint donc à penser que I'objet de la justice ..l:rns lcs Lumières quc la volonté dc puissance. Sous le couvert
criminelle devrait être la punition et non la vengeance. Avec la tl'un noble idéal d'émancipation humaine, lcs Lumières définis-

3. Kantorowicz, 195'/, chap. 2. I I:oucault. 1975. o. 105.

104 105
.TABI"EAU DE LA S()(JIÊTÉ] CARCF,RAT,E
FOU(,AULT OU LE NIHII,ISME DE LA CHAIRE

scnt de nouvellcs <r technologies morales qui aboutissent à des classique et I'cssor, pendant la prernière ntoitié du xtx' sièclc, cJu
- 'r
forrnes dc contrôlc social bicn plrrs striitcs quc cellcs qui nrodèle qui f,rit de la surveillance la clé de l'instittttion pe<rtiteu-
prévalaient dans lcs sociétés traditionnelles. La réforme pénalc fiarre et avec lequel naît la prison, au sens modcruc du tertne.
vcut ( non pes moins punir, rnais punir mieux; punir avcc ulrc Au nrême titre que les systèmcs imagind's par les réformateurs
sévérité atténuée peut-être, mais pour punir avec plus d'univcrsa- dcs Ltrmières, le pénitencicr vtsc à la trattsformaticln moralc du
lité et de ne<cessité; insérer le pouvoir de punir plus profondérncnt crinrinel. Il a égalemcnt eu quelques précédcnts réels, qui
dans le corps social ,". fonctionnaient sur la basc de la rémurtrération du travail, de
L'image conventiorlnelle des Lumièrcs met d'habitude I'acce'nt I'exhortation morale et de toute une séric dc de voirs et tl'interdic-
sur ses cornposantes utopiques. Sur ce point Foucault n'a rien à tions. Foucault citc à cc propos les lnaisons de corrcction
redire. Mais là où il s'écarte de I'opinion reçuc c'cst sur I'utopie hollandaises et flamandcs (dcpuis le Rasphuis d'Amsterdâm,
dcs Lumièrcs. Pour hri celle-ci constitue en effet un proict ouvcrt cn 1596, jusqu'à la Maison dc tbrcc de Gand) et la réforme
totalitaire : pénitentiaire mise en place en Anglcterre au xvul' siècle. Quand
la pcrte des colonics américaines mit ult termc aux dciportations,
t Le songe d'une société parfaitc, les historiens dcs idécs ie prôtcnt IJlickstone, qui était alors le plus émincnt jttriste d'Angleterre,
volontiers aux philosophes ct aux juristcs du xvIIt" siècle; mais il y a eu ()pta pour l'incarcération < à des frns dc transfbrmâtioll dc I'ârlrc
aussi un rêve militaire de la socie<tr< . sa réiérence lbndarnentalc était non ct de la conduite >. Pttis cn 1790 naquit à Philadelphie, alors placi'c
pas à 1'état dc naturc, mais rux rc)uagr-s soigneusement subordonnés sous I'influence dcs Quakers. le pénitencier nloderne : la prison dc
d'unc rrrachinc, non pJS au contràt prinritit-, rnais au.x c'ocrcrtions Wrlnut Strect comportait des cellules, on y prodiguait dcs
permanentes, non pas aux droits tbndarnentaux, mais aux dressagcs
cor-rscils rnorâux, lc travail y e<tait cnvisagé à la fois contnle Lln
indc<finiment p_rogressifs, non pâs à la volonté généralc mais à la docilité
autorxatlquc ))".
nloycll dc réhabilitation et comme Lllle source de rcvenus pour la
prison elle-nrême et enfin, Inais c'est là un aspcct très important,
l)c I'empire semblable à unc machine et fondé sur la discipline c'lracluc détenu faisait 1'objet d'un dossier complet et d'unc
nationale dont rêve lc tacticien Guibert à I'amour dc Napoléon otrseirvation approfondie. A cela s'ajoutait la reconnaissance de
pour I'organisation réglant tout dans le moindre détail, toute une l':rrrtonomie des autorités pc<nitentiaires, auxquelles la société
panoplie de miragcs disciplinaires scmble, de I'avis de Foucault, tli'léguait un < droit de punin professionnel pour le bien de tous.
avoir esquissé I'ordre bourqeois qui régnera dans la société I ):ur.s les prisons sont ainsi nris en place des systèmes dc
occidentale du xtx'siècle. L'homme modcrnc, poursuit-il, est né \rrrvcrllance totalc ct inintcrrompue. Le Panoptiron imaginé par
dans un tourbillon de règles et der rc\glcments minutieux, licrrtl-ranr est rapidcment adopté. Son dispositif architectural
d'inspections tatillonnes par lesquellcs < s'exerce dans les Etats le ,.rrrrl''rcnd un bâtirncnt périphérique en anneau et uue tour
contrôie des corps et des forces individuelles > clans le cadre de t t'rrtialc depuis laqucllc chaquc cellule est placée sous le contrôlc

I'icole, dc la caserne, cle I'hôpital et dc I'atclierT. ()ettc grisc utopic ,l'rrrrc strrvéillance invisible. Les prisonniers, ne sachatlt pas quand
des Lumières n'a bien entendu pas complètemcnt pris corps. rrrr lr'S obscrve, doivent se contporter en permanence comme s'ils
Foucault estime cependant qu'clle a réussi à cnvahir dc larges , l.u('r)t survcillés : lcs bâtirnents compacts des ancielrnes prisons,
secteurs de la culture rnodernc ct quc la prison a été son terrJirl .rr lt's crinrincls étaient ( ensevelis > clans des ténèbres de pierrc
(( t l('uc pcux nr'cmpêchcr ici de penser au second acte du Fidelio
d'application par excellencc. Surue iller t't punir suggèrc qu'il cristc
des liens étroits cntre lcs idées discit'rlinaircs hciritécs clc I'isc ,1, Ileetlxrven, qr,ri met cn scène leur ascellsion vers la lumièrc)
',(,nt rcrrrplacés par dcs édificcs plus légers dans lesquels les
,lr'rt'rrus s()nt is()lés t:t sountis;) ttnc srtrvcillance permanente. La
5. Ibîd., p.84. ,1r.,',rrrrrrl.rtit,rr.lu cachot fàit.rinsi placc à la transparence de la
{r. IbirJ., p. l7l.
7. Ihil.. n. lTlr-171 ,, llrrlt'.

lt)(' lt)7
FOUCAULT OU LE NIHILISME DE LA CHAIRE TABLEAU DE LA SOCTÉTÉ CARC]ÉRAt,E

Mais Foucault ne s'arrête pas là. Il cherche à nous convaincre irrdustriellc. Foucault décrit le ionctionnemcnt dc la manufacture
que le panopticon dc Rentham, même s'il ne fut que rarement et d'Oberkampf àJouy (vcrs 1790) comrnt: un exenplc révélateur de
qu'imparfaitement réalisé, résume en fait de façon èxemplaire une taylorismc avant la lettrc : la n manufac-ture D cst (( composée
tendance fort répandue de la société bourgeoise qu'il qualifie de d'une séric c'l'atcliers spécifiés selon clraque grar-rd type d'opcira-
tendance disciplinaire. Le panopticon n'est donc en somme qu'un tior.rs r (irnprimcurs, gravcurs, tcintr.rricrs, ctc.) qui sont tor.rs
excmplc graphiquc du u panoptisme ,r (ternrc que Foucault utilise placés sous urle survcillancc inrrnédiatc et attentive. Mais qi;r'il
en fait dans le titre d'un long chapitre qui couronne surueiller et comportt: oll non des ccllulcs, l'ide<al de I'cspace disciplinairc fait
punir). De même que le < rêve politique ,r de la société son chemin. La cascrnc ct lc ocnsionnat sont conside<rés conlme
tra.ditionnelle, tel qu'il s'exprimait dans l'exil des lépreux, imagi- r.les moyens bcaucclup plus cffic,rccs r-n cc qui conccrnc ics soldats
nart une communauté pure, le rêve politique de la culture ct lcs adolesccnts.
bourgeoise moderne imagine une n société disciplinaire >. Son La discipline s'appuie cn sccond licu sur un contrôle de l'dctiuité
pouvoir cst ur) moule qui englobc plusicurs institutions clé : proprement dite gr:âcc à un cnrploi du tcmps qui règle lcs activités
(luoticlictrnes des ouvricrs otr dcs pcnsi.lnnaircs r-t irnposc au
. ( ..) projeter les décor-rpages fins de la discipline sur I'espace confus
-1
de I'internement, le travailler avec les méthodes àe répartition analytique
comportcment uner régularité qui afti:ctc -jusqu'aux ntouvemcnts
du pouvoir, i'dividualiser les exclus, mais se servir des procédures
clu corps eux-mênres. Foucault insiste sur la façon dont sont
d'individualisation pour marquer les exclusions c'lest celà qui a été
prcscrits, à l'âge classique, la position à adopter pour écrire, lcs
opéré régulièremenr par le pouvoir disciplinairc- depuis lc début du scstcs précis à accomplir pour portcr ct cl-rargcr des armes airrsi
xtx" siècle : I'asile psychiatrique, le pénitencier, la maijon de correcrion, cltrc I'articulation des rnouve merlts du corps à rcspectcr cr.r
l'établissement d'éducation surveillée, et pour une part les hôpitaux, tirnction dcs rythmes de la machine dans lc travail en usine. En
d'une façon généralc toutes les instances de contrôle individuel foncrior- troisièrnc lieu la discipline repose sur I'cxercire : longte rnps
nent sur un double mode : celui du pârtage binaire et du marquage (fou pratique religicuse qu'affectionnait lc mysticisme rhénan ou
- non fou; dangereux - inoffensif ; normal - anormal) ; ef càui de I'ascétisme jésuite (on se souvient des < cxcrcices spirituels , dc
I'assignation coercitive, de ia répartition différentielle (qui il est; où il L.oyola), I'exercice cesse d'être simplcmcnt un moycn d'orclonncr
doit être; par quoi le caractériser; comment le reconnaître; comment
lc tcmps terrestre afin d'obtcnir le salut et devicnt un instmrnent
exercer sur lui, de manière individuelle, une surveillance constanre,
ctc.) >n.
ptrissant dc o la technologie politique du corps ct dc la durée u qui
cst principalement utilisc< à I'arrnée et à l'écolc.
Pour arriver à cette discipline, quâtre conditions principales Lc quatrièrne instrument dc la discipline cst enfin la
doivent être remplies. La première est un art de répartition dans < conrposition des forccs >, c'est-à-dirc la tactique. Les individus
I'espace. Elle,se manifeste le plus nettement dans les tèchniques de cloivcnt ôtrc placés ou déplacés e1r groupc avcc beancoup
séparation fonctionnelle, dont une illustration est fournie par d'habileté ct de précision. Le- couralle' d'un individu dcvicnt ainsi
I'espace cellulaire d'abord expérimenté dans des hôpitaux miliiai- rrroins important, aux yeux du rnilitaire, quc le rôlc qr.rc joue son
res ou maritimes, comme à Rochefort, puis repris à I'Ecole t'orps lorsqu'il est combiné à d'autrcs avcc orclrc. I)es procédures
militaire de Paris, qui est également construite iur le modèle scrnblables caractérisent bien entendu I'usine et l'école.
monastique. Dans les deux cas il y a un lien étroit entre I'existence l{éunis, la cellule et la forme, I'emploi du tcmps ct lcs codcs
de cellules et la surveillance. L'article de l'Encyclopédie sur la qestuels, lcs cxcrciccs et la tactique crcient des u corps docilcs ir qui
< manufacture )) recommande également le recouis à-des surveil- constitticnt l'étotïc' dont est faite la société disciulinairc". Foucault
lants qualifiés comme méthodelndispensable dans la production .r\',rncc unc thèsc historiqtrc inrportantc sclon laqucllc la clisciplirre
(lur, au départ, eitait ccnséc ncutraliscr des clarrgers en vint à jouer
8. Ibid.. o.200-201. () l)our ccs trois derniers paregraphcs. voir l-oucault, 1975, lll, I (p. 137-171).

108 109
FOUCAUI-1' OU I,E NIHILISME DE LA CHAIRE 'r-ABLEAU DE LA sor;rÉrÉ c;nnr;ÉnRr-t

un rôle plus positif à mesure que l'Ancien Régime cédait le pas à procluction et cle conrbat. Finalenrcnt la principalc façcln d'clbtcnir
-discipline
la société bourgeoise modcrne . Autrefois la militairc cettc docilité c'est cxerccr unc prcssion nrorale contitluc. clr
n'était conçue que conrme le moyen d'éviter le pillage ou les comparant sans arrêt les bous aLlx maLlvais citol'errs. jeunes or.r
désertions ; elle devint cnsuitc une méthode utilisée poui",tg.t."rr- adultcs. En cffc't la < sanction norrnalisatrice ,r prclfite à la
tcr les capacités des forces armées. Il en va de même de l'éèole et tlisciplirre. La socic<té bourgeoise engendre unc obscssion de la
du lieu de travail : I'organisation et la surveillance du travail qui llorrne qui se mar-rifcstc depuis les n écolcs nornralcs , jusqu'aux
étaient au départ dcstinées à éviter le vol ou la pcrte de rnatièies nornles dc production qlle I'on s'attache à respecter dans I'indus-
premières visa ensuite à améliorer les qualifications, les cadences trie et aux normes eénérales de santé dont sc préoccupe I'hôpital
ct la-productivité. Ainsi les mêmes types de discipline acquirenr ltlooc'rl1c.
des fonctions tout à tait nouvelies. Sanction nornralisatricc ct surveillance hiérarchiquc sont à
Mais cettc discipline qui se fonde sur ia surveillance a besoin I'truvre de façon particulie\rement évidente dans lcs exarnenslr.
dc relais. L'observation hie<rarchique devienr donc la règlc à I-cs cipreuves d'exanren sont aLl c<rur de la discipline, dont ellcs
I'usine (où elle est requise par la complexité de la divisio-n du constituent I'unc des procédures les plus ritualisées préciséntent
travail) co'me à l'école (où des élclves sont choisis pour être chefs t)rrrce qlle s',v trouvcnt conrbinés de façon extrênrentcnt étroitc
de classe), et plus encore dans les fbrces arrnrics. Foucault consacre lrcsoin d'clbserver et dc survciller et droit de punir. Nulle part
quelqucs pagcs à la description de la hiér;rrchie, de ce pouvoir de ;rillcurs la supcrpositiorr du pouvoir et du savoir n'atteint une aussi
surveillance, avant d'ajoutcr quc la société disciplinaiic ne fonc- parfaite visibilité. Mais I'cxarnen dépasse le cadre des épreuves
tionne pas
--seulement sur la base d'un contrôle et de règles tl'eramerr. Foucault notc qu'il a été irrtégré dans la pratiqur.
spécifiés. Elle a égalcment rccours à la < micropénalité > qui vise rr.re:dicalc en vigueur dans I'hôpital r.noderne et que, d'une façon
à permettre un exarnen minutieux de la conduite : plus générale, dossiers t:t rapports sont utilisés dans un très grand
rronibrc de secteurs de l'activité sociale. Puis il soulisne que la
u A l'atelier, à l'école, à I'arnréc se vit toute une micropénalité du trlnscription de la vie hunraine a changé de fonction : il existe une
temps (retards, absences, interruption des tâches), de I'acriviié (inattcn- opposition entre la chror.rique, qui nret I'accent sur I'héroïque et
tion,.'égligence, manque dc zèle), dc la rnanière d'êrre (impolitesse, strr lc rnémorable, et le dossier, qui n-resure le degré de soumission
désobéissancc), des discours (bavardage, i'solence), du corps (attitudes
"irrcorrectes", gestcs non conformes, malpropreté), de la sexualité ou dc déviation par rapport à une norr-ne. Affirnrant quc lcs
(inrmodestie, indécence). En même tem[t eit utilisée. à titre de nréthodes disciplinaire s <r abaisscnt lc seuil de I'individualité
punitions. rourc unc séric de proci'dés tubtilr. allant du châtinrent rlcscriptive u en substituant à I'ancêtre rnémorable I'homnre
physique léger à des privations mine'res et à de petites humiliations. Il t-elculable, Foucault suggère à deux reprises que les sciences
s'agit à la fois de rendre pé'alisables les fractions les plus ténues de la sociales sont nées avec le regard objcctivant de I'examen discipli-
conduite, et de donner une fonction punitive aux éléments en apparence rrairc et normalisateur. Le berccau des scicnces de l'homme st:
indifférents de l'appareil disciplinaire : à la limite, que rour puissè servrr tr()uve pcut-être dans les archives < ignobles ,> de I'observation
à punir la morndre chose; que chaque sujet se ti.rune pris dans une ,.'linique et pénitentiaire; ce sont les rnéthodes panoptiques dc la
univcrsalité punissablc-punissante u l't société disciplinaire qui ont rcndu possible ces science s dc
I'horrrme . < L'honrme connaissable (âme , individualité,
toile_ d'araignée que tisse la discipline vise ainsi à généraliser , onscicnce, concluite, peu irnporte ici) est I'cffe't-objet de cet
l'homo docilis donr a besoin une société < rationncll" u,1ffi.r." nrvcstissenrent analytique, de cette domination-obsc-rvation,rl2.
< technique ll : une créature obeiissante, travailleuse, conscien- "t l)ans son dernier chapitre, consacré à la naissance de 1a prison
cicuse et utile pouvant se plier à toutes les tactiqtres modernes de

Ittid. , p 1 116-196.
1O. Ihid.. p. 180-181. thil. , p 193 et 112

ll{) ll l
FOUC)AULT OU LE NI}{II-ISME DE LA CFIAIRE I'ABLEAU DE, LA SOCIETE (]ARC-ERALE

modcnre (c'cst-à-dire à la prison dans la prenrière rnoitié du pas essentiellcment différent de celui de guérir ou d'éduquer )), et
xrx" sièclc), Foucault se proposL' de considérer le pénitencier du rllns le nrêrne ordrc d'idées < qrâcc au continuum carcéral,
point de vue de cette socio-épistémologie de la discipline. Il nous I'instance qui condarnnc se glisse parnri toutes celles qui col-Itrô-
ir-rvite à réfléchir sr.rr les critiques monotoncs fbrnrulées à I'encon- lcnt, trarrsfbrnlent, corrigent, améliorent. (...) l. généralité carcé-
tre dc la prison, que I'on accuse de ne réussir ni à empêcher la nle, cn jouant dans totrtc l'épaisseur du corps social ,, nrêle ( sans
criminalité ni à corriser les criminels. Ne devrious-nous pas. dit- ccsse I'art de rectifier à I'art dc punir nr+. Et ainsi de suite, ad
il. renverscr lc problème ? Lcs questions qui rcstcnc lorigte nrps ttdusc(ttn, jusqr-r'au sommet d'c<loqucncc si souvent cité sur lequcl
sans réponse sont souvent de rnauvaises qLlestions. Ii se peut s'achc\ve le chapitre sur le panoptisnrc : < Quoi d'étonnant si la
qu'après tout la prison n'ait pas échoué, mais qu'elle n'ait réussi prison rcssenrble aux usincs, aux écoles, alrx casertres, au.\
quc 1à où on nc chcrchait pas à ce qu'elle réussisse. Les prisons irôpit:r.,x, qui tous rcssemblent aux prisons ? 015.
lr'ol1t Das tant échoué dans leur tentative d'élimination de la En tant qu'oLrvragc d'histoire (philosophique) Surreiller et
crinrinàlité que réussi à ;t'ahriquer des délinquants, et non pas lttntir cst nroins auclaciettx qtte Les tnots t't /e-ç rltoscs nrais conticnt
sinrplement au sens empirique, c'est-à-dire en encoLrragearrt tarlt rur-rssi moins d'erreurs. La quatrièrnc et dernière partie, cotrsacrée
de socit'fclcs scelcris :rlors qu'orr attcndait cl'clles qn'clles fassent ) lrr naissalrce de la prison proprcnrctlt dite, a été largerncnt pcrçuc
(ruvrc de rc<habilitation, mais précisc<nlcrnt dans la perspective du ('()lnnrc unc retombée un peu bâclée par rapport à l'éloqr-rence dc
rapport pouvoir-savoir : les priscrns recouvrent des systèmes < [)ant>ptisrne r. Mais cn gcinc<ral Foucault c'st à présetrt beaucoup
punitifs qui sont, selon Foucault, moins destinés à supprimer les 1'tltrs prudcnt. Ainsi ne s'aventnre-t-i1 plus à mettre aussi ne'tte-
infractions qu'o à lcs distinguer, à les distribuer, à les utiliser u ; rrrent I'accent sur I'existence de rupturcs absolues. Il a en fait
ellcs u tendent à aménager la transgression des lois dans une bcaucorip à dire sr-rr les transitiolls et les contilluités qui relient une
tactiquc ge<nérale des assujettissements rrll. période à unc autre, conrn-re par exemple lorsqu'il décrit les
Foucault n'y va prs par quatre chemins : r)ous sorrnrcs les précédents dcs dispositifs clisciplinaircs (cf. ci-dcssus). Il suffit dc:
héritiers d'élans et d'institutions oui ont commencé à se manifcs- lire la digression savolrreuse dans laquelle il analyse le rôle quc
tcr ,.'n pleirre apcrgric de la société bourgeoisc ct cn t;nt que tcls jouc clans la nrythologie historique le personnage de Napoléon,
nolrs vrvons sous < le règne universel du normatif ,r, sous la ( p()int de jonction de l'e-xercice monarchique et ritucl dc la
donrination de ces agents de la normalité et de la surveillance que souveraineté ct dc I'exercice hiérarchique et perlrranent de la
sont le profèsseur-itrge, le nrédecin-juge, l'éclucateur-juge et le tlisciplinc indéflnic ,rt-, pour prendre cortsciencc de la finesse avec
< travailleur social >-juge. Un tel monde social constitue de toute l:rquclle Michel Foncault, le maître de la césure, peut percevoir les
évidence un < réseau carcéral D sous des <, formes corrrpactes ou tr;rnsitions. Il n'oublie pas norl plus, cettc fois, d'assigner de
disséminées >. Alors quejadis le criminel était, au nrême titre que l)r'udentes limitcs à sa géographie de la France, évitant ainsi I'un
le péchcur, un hors-l:r-loi, il en va tout différcrnment du rlcs c<cueils les olus béants dans lesquels il était tombé dans
délinquant qui vit au royaume dc la disciplinc: : n il est, et même l'Ilistoire de ta iolic conlmc dans Le-, nâts et lcs rltose-s ; le manque
dès le départ, dans la loi, au cæur même de la loi, ou du moins ,lt' différenciation géographique des principaux concepts histori-
cn plein milieu de ces nrécanismes qr"ri font passer insensiblement (plcs utilise<s". Sa vision cst parfi;is véritablement pénétrante tout
de la discipline à la loi, de la déviation à I'infraction >. Le (rr rcstant prochc de I'histoirc ctrrpirique, comme dans le cas des
( systènle carcéral ,r s'étend donc n bien au-delà dc I'emprisonne- lrrùvcs rcnrarques que lui sugrcrc l.r réforme carcérale rnise en
ment légal o; la prison n'est au lond que sa n fclrmc pure >, à (r uvrc sous Leuis-Philippc. Alors cn cffet que Charles Lucas (quc
I'intérieur d'un continuum de dispositifs disciplinaires et d'institu-
tions < régionales r. < l)ans sa tbnction, ce pouvoir dc punir n'est I1 li'r,i , p. 3tlil-31()
| ' ll,il . p. 229.
Ir' lltil., p.2l().
13. Lbit.. o.2-73 et27J. I l).ur unc borrrrc r:ritrque de cct.rspect de L'-ç rrot-c et /r,ç rloscs voir Pclorson, 1970.

112 113
FOUCAULT OU I-E NIHII-ISME DE LA CHAIRE TAIILEAU DE LA socrÉrÉ cancÉnare

Foucault cite souvent) inspire le modèle monastique de la .jalouse de ses droits et qui possède richesse, prestige er infltrencc
r< maison centralc > fondé sur lc travail en commun et le silencc politiquc_.- Mais cctte rnême classe dominante-invente par ailleurs
absolu, Tocqueville se prononce avec d'autres en faveur du la surveillance, I'emprisonnernent ct un nombre incaiculable de
régime d'isolemcnt total appliqué cn Pennsylvanie. La vague de procédés répressits de façon à contenir: I'agitation sociale et à
révoltes qtri secoue les prisclns à la suite dc I'adopticln de maisons cntraîncr la main-d'æuvre au travail.
ccntrales et I'agitation générale que connaît la Francc au début des Clcs deux scénarios sont vrais à plus d'un égard. Mais la façon
années 1840 aboutit à la victoirc dcs ségrégationnistes, jusqu'à ce ckrrrt Foucault envisage I'ensemble du procesJus est simplement
quc leurs options soient rejetées en 1847 par un congrès péniten- tr.p ma'ichéennc. Pourquoi I'histoire dcvrait-clle choiiir enrrc
tiaire'". Ce passage. qui figure humblement dans une notc dc bas I'imagc angéliquc d'un ordrc bourgeois démocratico-libéral, pur
de page, nous perrxet d'entrevoir une ( autre ,> Naissance de la clc toutc domination de classe, et le tableau infi-'rnal d'irne
prison, nroins théâtrale, rnoins rhétorique, mais non rnoins cocrcition.omrripréscnte ? Les faits historiques ne reflètent-ils pas
fascinante pour autant. rrrrc réalitc< mélangée où les tendances libôrtaircs et égalisatrrccs
Hélas cette autre histoire ne devait pas voir le jour. Foucault côtoient les manifestations d'un pouvoir dc classe et d'ùnc culture
préGre assurément lc dramc idéologique aux contingenccs capri- clominante ?
cieuscs de I'histoire réelle. Sa condamnation de la montée de la Mais l'écrasement de la bourgeoisie ne constitue pas, nous
bourgeoisic est à cet égard caractéristique : I':rvons vu, le message essentiel du livre. Les coupi les plus
violcnts sont portés. nol) pas tanr à la bourgeoisie q,,rt"t'r"
< Historiquement, le processus par lequel la bourgeoisie est devenue Lumic\res, ce terme désigrrant non seulement unc époque nrais
âu cours du xvtII" siècle la classe politiquement dominante s'est abrité arrssi un phénomène à long ternle, une évolution cultureilc qui se
derrie\re la mise en place d'un cadre juridique explicite, codé, formelle-
p.ursuit encore aujourd'hui : les Lumièrcs, c'est la modeinité.
ment égalitaire, et à travers I'organisation d'un régime de type (lommentant les remarques d'un contemporain de Bentham sur
parlernentaire et représentatif. Mais le développeûrent et la généralisa-
tion des dispositifs disciplinaircs ont constitué I'autre versânt, obscur, de lc panoptique Foucault s'embarque dans unc antithèse entre la
ces proccssus. La forme juridique générale qui garantissait un système société antique qui était < une civilisation du spectacle ) et notrc
dc droits en principe égalitaires était sous-tendue par ces mécanismes socid'té qui n't:st pas une société du spectacle mais de la
menus, quotidiens et physiques, par tous ces systèmes de micro-pouvoir srrrvcillancc. L)ans un rnonde qui n'a plus pour centre la
cssentiellement inégalitaires et dissymétriques que constituent les disci- (.()nlmunauté et la vie publique rnais où il y a d'une part des
plines. (..-) L" contrat pouvait bien être imagine< comme fondement idéal irrciividus ct de I'aurre I'Etat, les relations obéisscnt à uni forme
du droit et du pouvoir politique; le panoptisme constituait le procédé rlul cst exactement I'inverse du spectacle. Nous sommes beau-
technique, universellement répandu, de la coercition ,rIe. ,,rup rnoins grecs que nous nous'plaisons à le croire, nous dit
Ir.uca'lt. Notre u grande abstraction de l'écharge u cache en iait
La bourgeoisie impose donc deux poids et deux mcsures dans rrrr cntraînement forcené dcs corps à être des forces utiles et
le domaine pénal. D'une part elle promeut la réforme du système rrr:rnipulablcs. Nos vastes circuits de communication sont au
pénal dans son propre intérêt : la codification du droit, la référence \('rvicc de la centralisation (sic) du savoir et chez nous ( le ieu des
à la notion de justice pour ce qui est des jugements, à celle de \rrlncs définit lcs ancrages du pouvoir >.
critères rationnels pour peser les preuves, la présomption d'inno- l)orrr Foucault le pr-rnitif et le carcéral sonr en dernière analvse
cence et I'existence d'une correspondance raisonnable entre crirnc rrrt.qrc<s à quelque chose qui participe de leur nature r"rr, èt..
ct peine, tout cela joue en faveur d'une classe supérieure instruitc, neccssalremcnt associé à la prison le o disciplinaire u, qui
-
r.rrstitue I'cssencc nrôrne dc la civilisation moderne. c'est'la
1[J. Foucatr]t. 1975. p. 21ll. rris.'pour laquellc son livre parle finalcment beaucoup prus de
1\t. Ibid., p. T7. l.r discipline que de la punition. La base sur laquelie rcpose

114 115
FOUCAULT OU LE NIFIILISME DË LA CHAIRE TABLEAU DE LA socrÉTÉ cancÉnarn

lrlaissance de la prison c'cst donc 7a Kulturkritik, et c'est ce qui Mais aussi de l'âme. Il considère en eftèt sa < rnicrophvsi,lue
constitue pourtant l'élément le moins convaincant du livre. Ce tlu pouvoir punitif )) comme un élc(ment important dc la
que Foucault nous offrc c'est en effet une explication marcusicnne généalogie de l'< âme > modcrne2l. Polémiquanr contre le
du xvtu" siècle, une caricature historique éhontée faisant des lnatérialisme grossier il atTrme que c'est un. .r.du. manifestc de
Lumières une époque d'intériorisation dê l'inhumanité rrès sem- dire que l'âme n'est qu'une illusion ou un effet dc I'idéologie. Atr
blable à celle qui, pour Marcuse, constitue l'essence de notre contraire elle existe bel et bien car elle est prodrrite perdrrren.e
proprc culture <r unidimensionnelle n. "n
chcz ceux qui sont punis, surveillés, corrigés et contrôlés. L'âme,
Mais si I'anathème quc lancc Foucault n'cst pas entièrement rréc des procédures de survcillance et de contrainte, t:st à la fois
original il contient ccpendant dcs ingrédients nouveaux, dont u cffct et instrument d'une anatomie politique >. Elle est la
deux méritent qu'on s'y attarde. En bon structuraliste (mênte si ( prison du corps ,22. Dans l'Antiquité lè jeu âe mors favori des
c'est à son corps défendant) Foucault rcfuse de voir dans le mal, qnostiques était ( sllna sema ù, la tombe-corps (de 1'âme).
c'est-à-dire dans le panoptisme, le simple effet d'une infrastruc- l:()u('ault, l'anarchistc libertin lqui fait pcrrdant' à Barthes, i.
ture socio-économique donnée. Surueiller et pttnir contient trois ou lrbcrtin anarchiste), le retourne et affirme que dans la société
quatre références à Marx. La plus importante figure aux pages t'ercérale c'est l'âme qui emprisonne le corps. Notre liberté c'est
222-223, dans un long paragraphe qui constitue un cheËd'cruvre rrotre vie physique qui n'est pas colonisée par lcs règles socialcs.
d'équivoque théorique et où Foucault affirnre à la fois a) que dans l;oucault se rapproche ainsi un instant des < machines à désir > de
le décollage économique de I'Occident I'accumulation dôs hom- ('ct autrc éminent néo-nietzschéen qu'est Gilles Deleuze (L'Anti-
mes à force de méthodes disciplinaires et I'accumulation du capital (l:dipe , 1972).
décrite par Marx ne peuvent pas êtrc séparées ; b) que le I)ar cet accent qu'il met strr l'< âme, comnre produit de la
développcment du capitalismc a donné naissance au pouvoir société (et qui est pour lui la même chose que la psyché, la
disciplinaire et que pollrtant les techniques auxquelles a recours ce t'onscience, la subjectivité, la personnalité, I'individualité, la
dernier ( peuvent être (niiscs) en æuvrc à travers des régimes t'onscience et_ tutti quanti) Foucault réaffirme le culturalisme qui
politiques (...) très divers ,>, et c) que < la projection nrassive des ('st au cceur de son radicalisnrc politique. Surveiller et punir parut
méthocles militaires sur I'organisation industrielle )> e st un :rltirs que son auteur s'était déjà affirmé comme un militant de la
< exemple > de I'influence des < schémas de pouvoir > sur la rr:firrme des prisons et un théoricien fondamentalement sympa-
division caoitaliste du travail. tlris:rnt dc la révolte gauchistc tellc qu'ellc explosa cn 19b8.
En d'zutres termes choisissez I'interprétation qui vous l).trrtant dans sa façon de rester à la gauche de la gauche il réussit
convient. Mais bicn cntendu Foucault préférerait que son propre .r conserver une perspective nietzschéenne. Malgré tout ce qu'il
gauchisme ne trébuche pas sur cette pierre d'achoppement que lx'r.lt y avoir d'accents libertins il n'y a rien de < naturiste > chez
constitue le détermirrisme économique ou techno-éconorniquc. l;oucault, sa critique de la culture disciplinaire ne présuppose ni
Cornme I'a fort justement remarqué I'historienJacqLtes Léonard2(' Ir.rrrmc naturel ni bon sauvage. contrairement à celle de Marcuse
son nratérialisme le conduit à y substituerT'accent sur le corps. On lt KulturkririË de Foucault n'est pas une fluerre qu'il livre au nom
pourrait en fait dire que Surueiller et punir est le premier livre qui ,lt's instincts naturels. c'est là que réside la grosse dif{érence entre
s'efTorce d'un bout à l'autre de proposer une généalogie (c'est-à- l'.rilc romantique et I'aile nietzschéenne du mouvement anti-
dire une réduction nietzschéenne des formes d'action ou de Irrrnières ainsi que le premier des aspects novateurs de la
connaissance à des figures de la volonté de pr.rissance) en termes -
t r rtiquc culturelle de Foucault.
fortement somatiques. Foucault le dit explicitement, son propos Lc sccond point sur lequel il se montre original c'est dans son
est de faire I'histoire politique du corps.
'l lr()ucault, 1975, p. 31.
20. Léonerd ln Perrot, 1980, p. 19. '' tbitl.. o. 34.

116 tt7
FOUCAUI- OU LE NIHILISMF] DÈ LA CHAIRE TÀBLEAU DE LA sctclÉrÉ cancÉnalE

intérêt pour la connaissancc, qui prend ici la fbrme d'un intérêt pcrspective formelle ; la génÉ.alogic, c'est-à-dire le problème dc
pour les râpports savoir-pourquoi. Ecoutons-le : < Il faut (...) l'érncrgencc et dc I'originc cles phénonrèncs culturcls. La généaio-
admettre que lc pouvoir produit du s;rvoir (ct pas simplement en gic clonne des fonctions nouvcllcs à dcs formes culturellcs
le favorisant parce qu'il lc serr oll cn I'appliquant parce qu'il est ;rnciennes, commr: lorsque les le<proserics sont transfbrmécs cn
utile) ; que pouvoir et savoir s'impliquent directement I'rln ;rsiles ou les ccllules rnonastiques en cachors. La gcincialogic c(claire
I'autre; qu'il n'y a pas de relation de pouvoir sans collsrirution lc pragmatisme de I'histoirc, cette capacitc< qu'a l'hôrnrnc de
corrélative d'un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et vLrrser un vrn nouveau dans de vicilles bor,rteilles culturelles. et
ne constitue en mênre tcmps des relations de pouvoir urr. Il s'agit lricr cntendu elle voit tout r/r.r point de uue du pouuttir, ravalant la
là, unc fois dc plus, d'un propos très nietzschéen. On pcut donc itlriti à nc jouer qu un rôlc d'arrxiliairc- ou dc masquc de la
finalement dire quc Foucault applique la leçon de Nictischc à urr (l()ntlnatlon. -
phénomène quc nous a rcndu farnilier I'avancée gc<nérale des [.u comûlc un manifcstc contrc-culturcl nietzschéen oll
the\ses de ce que I'on appellc le marxismc occidcntal (c'est-à-dire rrrarxo-nietzschéen Suryeiller et punir apparaît donc comnlc un
essentiellemcnt celui de Lukàcs et dc la premièrc génération de ()uvragc d'histoire partisan certes, mais ne<anmoins passionnant.
l'Ecole de Francfort), à savoir la fusion de la critique sociale (la Mais qu'en dire si on le lit simplemcnt sous I'angle historique ?
condarnnation dc la société bourgeoise) et d'une position contre- (]tr'il comporte trois failles. Premièremenr Foucault semblc se
culturcllc (le grand refus de la civilisation rnodernc). Un exemerl trolnpcr sur certains cles faits lcs plus i'rportants sur lesquels il se
plus attentif révèle cependant que les choses ne sont pas si simples. firnclc. Les historiens se sont plaints, par excnrple, qr.r" toute la
Nietzsche et lcs nietzschécns de la premièrc heure (comme prtriodc révolutionnairc soit très largcment absentc du récit de
Spengler par cxemple) accusaic-'nt la culture moderne d'être lroucault. Peut-être éprouvait-il une aversion structuraliste rrop
décadente. Les nouveaux nietzschécns français, marqués qu'ils irrtransigeante pour I'histoire évc<nementiclle (bien qu'il flirte avec-
sont par I'impact du marxisme, I'accusent d'êtrc répressive. Ce ('('ttc notion dans L'archêologie du sauoir), mais quoi qu'il en soir,
qui pour Nictzsche définissait la culture moderne c'était son son silence sur la Reivolution française cn tant que phase spécifique
lnanque de vitalité. Cc qui le caractc<rise pour Foucault, tout tlc l'histoire pénale le conduit à nc<gligcr le rôle que celle-ci joua
commc pour Adorno ou pour Marcusc, c'est qu'elle est coerci- tl:rrrs certains changements fondamentaux. Comme le rappellc
tive. Comme les marxistes Foucault prend le parti des victimes, Lconard I'horrcur qui fut éprouvée après la Terreur pour les
ce qui constitue une position tout à fait contraire à celle de t'fiirsions de sang iut un faceur psychologique de première
Nietzsche. En outre ce dernier n'al'ait aucune aversion pour lcs unportance dans la substitution de I'incarcération à l'< èclat dcs
Lumières, loin de là. Dans cleux de ses (ruvres au moins, Aurore >. D'autre part si le Code pénal institué par Napoléon
(1U81) et Le pai savoir (1882), il rend hommage à leur csprit 'rrpplices
('r) lB10 améliorait le systènre clc détention instauré par les
critique. Dans Surueiller et punir Foucauit se révèle au contraire ,rsscrnblées révolutionnaircs, il rétablissait aussi des châfiments
être un adversaire feroce dcs Lumièrcs, rellouant avec I'hostilité lrorrtcux comme la rnarquc, le carcan ou même I'amputation du
qu'il lenr avait manifesté dans l'Histoire de la folie (alors que Les l)()lsrrct, peines cruelles qui ne furent pas abolies avant la
mots et les choses est beaucoup plus neutre, sans doute parce qu'il M.rr.rrclric dc Juillct.
y traite l'âge classique en bloc). ll se trouve que je possèdc une affiche destinée à assurcr la
Ainsi Foucault suit au fond Nietzsche dans sa vision de la I'rrblicité d'un jugement rcndu par la cour d'assises du départe-
réalité (la vérité n'existe pas, il n'y a que des interprétations) mais rrrt'nt du Nord au conrs de l'été 1813 et condamnant un certain
pas dans sd uision de l'histoire. Ou plutôt ce qu'il emprunte à lr.rrrçois Mouquet, ouvrier dc son état, à cinq ans de prison plus
Nietzsche en ce qui concerne I'histoire c'cst simplemcnt unc l,'s dcpcns ct une heure dc carcan sur la place principald de Douai.
t )r lc crime haineux dont s'était rcndu coupable cc pauvre
23. lhid., p 32. Motrtluct se re<duisait, comme I'indiquc I'affichc en qros caractè-

118 t19
I-()UCAULT OU LE NI}IILISME DE LÀ CHAIRE TABr-EAU DE r.A sot:lÉrÉ cancÉnRrs
rcs, à avoir volé deux mouchoirs dans un estaminet ! Cet épisode
cle bas de page Foucault fait référencc à l'ouvrage érudit de
qui montre la férocité avec laquelle la bourgeoisie
-réprimait ce gernrebien
de délits à ceme époque, c'esr-à-dire à la veille
G. Snyders intitulé La pédagogie en France aux xvtf et xv.rrf' siècles
(re65).
de la naissance du personnage de Jean Valjean immortalisé par Mais il n'utilise en aucune façori l'opposition (largemenr
Victor Hugo dans Les ArIisérables nlet I'accent sur deux aspects étayée sur des documents) que Snyders établit enrrc la u pédago-
quc minimtse Surueiller et punir- ; le fait que des éléments du gic de la surveillance ll qui prédominait au xvu" siècle et les
système pénal dc I'Ancien Régime aient longtemps survécu dans rrouvelles méthodes ( naturelles > d'enseigncment et d'apprentis-
cc que Foucault présente comnle unc < société disciplinaire u très sagc qui apparaissent progrcssiventeltt au cours du siècle des
nettement post-traditionnclle, et lc développement concret d'une L.unières. Si, pour les besoins du raisonnernent, nous acceptons
justice de classe distincte de I'ordre bourgeois largement indifté-
la dcscription de l'école bourgeoise comme miroir de la prison, du
rcncié auqnel le livre fait allusion. rnoins devrait-on mentionner quc cet c-nseigncnent n carcéral >
Léonard met le doigt sur au moirrs trois autres omissions. tltinrt'ntait au licu dc la réaliscr unt'grande partic dc la penséc dcs
I)'abord Foucault n'établit aucllne distinction entre les différentes Lurnières en matière éducative.
catégorie s de détenus (prisonniers politiques, meurtriers,
La seconde grande {àille que comporte Surueiller et punir c'cst
ouvriers, soldats récalcitrants, prostituées, etc.), pas plus qu'il rrroins I'erreur sur les faits qu'une évaluation disproportionnéc dcs
n'cntreprend de sociologic des juges et des avocats. Er-r deuxiéme données historiques. Ce qui est visé ici c'est principalement la
lieu il surestime les effets dc la < normalisation u de la société vision qu'a Foucault du réformisme des L.urnic\rcs. Nous avons
française au cours de la prernière moitié du siècle dernier. Les vu qu'il l'interprète comme une entreprise qui a tout dll tota-
historiens de I'armée, dc l'enseignement et de la médecinc ne litarisme, sauf le nonl. Ceci ne correspond ceperrclant pas
pcuvent guère adhérer au tableau que fait Foucault d'une eu jugcment des historiens et je ne songe pas cn disant ccla
discipline envahissant l'ensernble de ces secteurs : ils sont trop i quclque chose d'aussi naïf - quc les explications el1 termes
conscients de la résistance des vieilles habitudes et de la fréquente tlc progrès. Prenons I'exemple de Franco Venturi qui, après
inrpr"rissance de tant de règles édictées. I)e même les recherches :rvoir consacré toutc une vie à des recherches novatrices sur le
sur I'histoirc- du travail aboutissent à nuancer sérieusement la sic\cle dcs Lumières vcnait de publier, quelques années avant lc
description <r tayloriste u que fait Foucauk de I'activité industrielle livre de Foucault sur la naissancc de la prison. Lur oLrvrase
normalisée ; l'économie de la France était alors encore très rrragrrifique intitulé Settecento rilormatore : ,là Murutori a Beccai'ia
largenrent dorninée par I'agriculture et par I'artisanat et il fallut (1 e6e).
longtenrps pour que soit adoptée dans les usines une pleine Cesare Beccaria, que I'orr qualifie souvent de père de la
differenciation des tâches. Enfin on peut estimer que Foucault ne pdnologie, est unanimement considéré comme la figure clé du
met pas assez l'accent sur I'origine ét la niotivation rcligieuse de réfbrnrisme pénal éclairé. Son fameux traité Dei delitti e delle pene
borr rrorrrbre dc tcchniclues d'cxcrcice ou dc rites d'exclùsion qui (l)es détits etles peines), publié en 1765 alors que son aurcur n'avait
figurent dans sorr catalogue des disciplines2a.
A cc stadc jc suis tenté d'ajouter une alltre pomme de discorde l):ls encore trente ans et qui fut salué par Voltaire colnme par la
plLrpart des autres philosophes des Lumières, constitua une
possiblc : I'histoire de la pensée pédagogiq.,.. 1" n'ai pu rrouver r tlférence essentielle dans toute I'Europe bicn au-delà du début du
auclrlre citatiorr dcl'Ërnile ou de Pestalozzt dans surueiller et ounir. sir\clc suivant. C'est pourquoi Foucault le cite une demi-douzalne
Or comme chacnn sait la frn du xvrrr' sièc]e fut une pêriode tle tbis. Or dans le cycle de conférences qu'il fit à Cambridge (ct
d'cffervescence pédagogique, dans une direction principale- ,ltrrrt le texte parut ultérieurement, en 1971, sous le titrc (isltpia
ment e<mancipatrice et humanitaire. I)ans I'une de ses notes
'trrd Re-form in the Enlightenment) Venturi choisit d'étudier la
tlrrcstion du réfbrmisme c<cl:iiré du point de vuc du < droit de
f4. Léorrarcl. loc. dt.. D. 1l-12.
lrrrnir >. Inévitablement ce chapitre est centré sur I'accueil que

120
t21
T]0UCAIJI,'T. ()U LE NII,IILISME DE tA CHAIRE TABLEAU I)Ë LA IÊTE (]AR(]ERAI-E

reçurcirt en Europc les idécs cle Beccaria. Si nous gardorrs son claut ici cr'cst quc le principal partis;ul clc la rc<forme pétrale c<tait
analysc présentc e' nrémoire nous nc tarderons pa"s à prerrdre :rrrinré par des idées libertaires ct égalitaristcs. Il cst clonc diffr-
conscicnce qyc- qtrelquc' chose cloche dans le tabl.a,.., quc fait cile d'envisager que la façon dclnt lcs Lttmiùrcs cclncevaient la
Foucault de I'idc<ologic pénale du xvrrr" siècle. pcinc rclevait d'une firi horriblc dans les vcrtus dc la discipline.
Venttrri n'cssaic nullcrncnt de cacher les aspects rrarfbis l)iderot estimait que les projets de Bcccaria n'étaient qu'tlnc
dc<plaisants du rêvc social des Lur'ières. Il pr..*.r'pl. rrtr>pie irréalisable (alors qu'crr fàit bcaucoup d'cntre cux étatcttt
rrnc proposition dist'rètc Jc I'abbct Morellct 'rcrtionnË
visanr à iransfirrnicr ,.li'1à appliqués, ct cn particulier dans 1'Empire austro-hottgrois,
les forçats cn véritables esclaves qui, err tant que tels, scraient sirron cn Francc). l)'Alcnrbcrt vrtttatt l'htrmanite profbnde
utilisés à des fi's de procréation, ce qui coinportcr"it dcux ,lc la pénologic de lJecclria. Ii est paracioxal quc Fotrcault, en
avantagcs : d'unc part ccla_auqnrcntcrait l.r main-d'crtrvre disporri- lirnitrrrt scs quelques citatiorrs à l'aspect utihtaristc c1.:1)c/ tlelitti t
ble ct d'autrc parr cela rc<futeiait les prd'jugés concernant les vices rltllt'pt:ttc, se rangt: du côté clc ccrir c1ui, comnrc Voltaire, s'effor-
< héréditaires ))... rlcccaria lui-mêmè và jirsqu'à recomrnancler la ei'rcnt cle donncr unc itttcrprétation strictetnr'nt < technitlue u,
cruauté des rrava'x forcés. l)ans le dessin pàr lequel il illustre la t''cst-à-dirc non sociologiquc /et etrcore mciitrs < socialistc ,r),
troisième rééditio' (en r-rn a' seulement !) di sotr iirr.e figure une ti'une cruvrc qui c<tait appcléc à avoir urre tcllc postérité et Lutc
déesse de la justicr' ('nrprunta't I'attitude <ic MinervË (la loi tcllc influence. L'urilitarisrne dc lJcc'c:arir. qui était sutlisarnrnetrt
comnre sagcsse). Mais tandis que cettc Minervc-justice détourne prrissant por:r trrire dc lui I'ttn des principaur précurseurs de
des yeux horrificrs dr:s têtcs cluelui .ffrc le bourrea"u, elle consicière llt'rrth:rrn, n'était pas du tout incornpatiblc (nor-r pltrs que celui
d'un rcgard st'^rriant plusicurs des instruments utilisés da's les tlc llcrrthanr) avec une porsél'fortcntcnt libertaire ct philantropi-
travaux iorcés : pellcs, scics, etc. Ileccaria cst cepenclant loirr qrrc. Conrne le reconnaît Vetrturi, en pratique la plupart des
d'inrasiner I'activisnre discipli'airc et I'i'gérence dci autorités, à pr(Uets de rc<ftrrme peinalc imagineis à h firr du xvtrr' sic\clc
quclque niveau qu'clles se situent, qui iaractérisent la société rrrôiaient I'humanitarisnrc art calcul économique et à des restcs
carcérale de Foucau-lr. Il csrime que juristes et lésislateurs dc cnrauté ancicntre transnrttcls en fornrcs nouvclles, pltts ration-
< doivcrrt gouverner la vie et le sort dcs hômmes e'trcÀblant u.
rrcllcsl6. Mris pas ph.rs lui clu'aucun ;rutrc historien de rcnom
Vc'turi rappclle quc'c'est-à lui que le rerme < socialiste > fut por,rr ti'ctcirliste dc cctte périocle ne sug{e\re un scul instant que ce qui
la première fbis appliqué dans r.rnc langr-re moderne. Le tcrmciati' ('irractérise lc nrieur les Lumières c'cst une pulsion disciplinaire
< sociaiista > avait ccrres e<tc< appliqué par un bé'édicti' allemand,
rru rllvsatt te.
4":_.llt. Desing, aux rhéoricicns du droit naturel qui, tel Pufen_ l-e troisie\ntc type clc taillc que conrportc Surueiller et punir
dorf, faisaient de la socialittrs ou i'stinct social de I'irornme la basc r'['sicle enfin dans Ia ttrture dcs explicatiotr-r proposées. Ainsi l'r-rn
du droit naturel. Mais. quand Fcrnando Facchinei, qui critiq'e .lcs buts principaux de Foitcault esr dc lnoutrcr por-rrqtroi
rlcccaria de façon virulenre, cmploie ce moi en italieï en 17ô5, I'incarcération dans les pénitorcrcrs firt si vitc Jcceptée pJr tous.
celui-ci prcnd un scns tout à fait difïérent : il s'appliquc à trn A frrè'r tout si I'incarcération avait étc< écartée par plusieurs
autcur qui veut u'c société d'hommes libres et égauxrs. ce rclirrrnateurs du systènre pénal, conlment se tàit-il qu'clle triom-
bicn entend.g que beaucoup plus rard, à une époque qui dépasse ''cst plr:r partotrt si rapidement ? La réponse dc Foucault cst double. Il
lc cadrc cle l'ét*dc dc ve'turi, que les saint-sim.n'ienide gar_rche ,rf flrure que a/ la prison disciplinairc fâisait clcs détenus une main-
forgèrent lc substa'tif u socialiiïne )), qu'ils liôrent à la îotron ,l'cuvre utilc c:t que 6l de toutcs fàçons des institutions sembla-
d'u'e régularion ce.tralc cle l'éconornie. cc qui importe cepen- irlcs étaicnt déjà à l'cruvre tlans cl'ar-ttrcs sectellrs (l'arrnée, I'usine,
l'lrôpital, I'c<cole). La réponse (a) rejettc la rcsponsabilité du
/) Ventnri, 1971, p 103-105. \'cnturr sr'rt<li.rc ir cc quc tlit Ha's Mtiller daris Llrsprun! r.ntrôlc de c:lasse sur la Lrourgcoisic alors etr plein essor et la
und (')csthithte
'les \l'orlt: So:lali.irnrr. r trul ,viner Vcnt,dtultn, Hanovrc. 1e67. à
u
propos clc I'risage lltin f,nt.;rirur dc < socillistc u. 'r, \ {.nnrn. ,,p. ,rt., p. Il-1.

122 123
FOUCAUI,T OU LE NIHILISME DE LA CHAIRE TAtsLEAU DE I,A SOCIF]'I'F CARCEIIAI,Ë

réponse (trl accuse la culture moderne dans son ensemble, meilleur des mondes possibles. Quand par cxemplc l'école
incarnée dans les Lumières, d'avoir sécrété la < société carcérale >. fonctionnaliste en matière dc théoric sociologique du conflit
Le problc\rn-e esr qre si la prison résulte dc la domi'ation de classe affirme que les conflits qui existcnt entrc lcs structurcs bureaucra-
rl taut exphqucr conlment ellc est entrée en vigueur presquc tiques et en leur sein même les protègent du ritualisme et de la
simultanér'ent dans dcs pays dont lcs srrucrures dé classe étaiônt sclérose nolls sommes en préscnce du mêrne type dc raisonnc-
très diflérentes27. Po^urquoi en particulier est-elle apparue pour la rncnt défe:ctuellx qui part dcs conséquences de ce qu'il vcut
prenrière fois à la fin du xvlrr' er au début du ïrx' siôcle en dérnontrcr. Or nous avons vu quc Foucault affirmc quc nous
Amérique alo.rs que de toute évidence la lutte des classes v étatt dcvons cesser de nous intcrrogcr sur I'incapacité dc la prison à
Deaucoup morns vlve et beaucoup moins répandue qu'en Europe ? cn-rpêcher la criminalité et à corriger celrx qui s'en rendent
Par ailleurs, comme le remarque fort justénent R-obert Brown, coupables, et prcndrc conscience du fait que son ve<ritable but est
la description que fait Foucault du syitèrnc < carcérar ,r ne rend précisémcnt dc produirc ct d'entrctenir la délinquance cn cncoLrra-
nullcmcnt cornpte de son introduction dans cles domaines instrtu- ucar-rt implicitcmcnt la rc<cidive ct er1 transformant lc coupablc
tionneis différcnts et en particulier dans ceux qui, comme dans le occasionnel cn crimincl invétéré. Bicn que le style rhétoriquc dc
cas de l'école ou I'usine, ne constituerlt pas normalement des Foucault suggère plutôt qu'il n'c-xposc scs cxpliéatiotrs en tèrmes
< institutions totales )) au sens où Erving Goffman utilise ce clc conséqucnccs, son raisonncmcnt inrplique quc la qucstion < à
ternlc. c'est-à-dirc nc sont pas cn principc dôs cspaccs institution- qr"roi bon ? D à quoi scrvcnt lcs prisons 2 n'ssg pas seulcmcnt
nels coupés de la société dans sôn eniemble. bes critiques de -
rrn guidc heuristique parmi tant d'autres -mais une voic d'accès
Foucault comme Brown sont tout à fait prêrs à concédei que le privilégiéc à la véritable raison d'ôtrc des prisons2". Lt: problènre
propos de Foucault n'est pas, err dernière analyse, de nlature r''cst qlle les explications téléologiqucs de cc typc ne relèvcnt bien
explicative. Mais alors, rérorquenr-ils, i1 ne dcvrait pas non plus cntendu pas de I'authcntiqLre analyse causale. Elles nc font quc
poser lcs questions qu'il pose sur I'extension â", supposer I'existcncc dc car-rses sans d(:montrer I'existencc d'un
-<rdèI.,
disciplinaires dans la société moderne. cluerlconque mécanismc causal. D'où lcur circularité ct le fait
, Il n'en reste pas moins q'e môme si I'on met à part la question tltr'clles supposent déjà résolues lcs qucstions qu'cllcs posent.
de I'exactitude historique les explications dc Foïcault ionr e' Il cst notoire que Foucault ne déguise pas scs explications
elles-mêmes viciées. comme liobserve Karel williarns avec téléologiqucs en invoquant la notion d'agent. Mais il n'écarti: pas
bca-ucoup de
,perspicacité, son type d'a'alyse tend constamment rron plus cornplc\tement la possibilité d'une action planifiéc. Plus
à être circulaire, c'est-à-dire que les conclusions sont déjà tl'trn critique a rcmarqué sorr usagc fréquent dcs verbes pronomi-
présentcs au début de la démonstration28. En d'autres termes sa rr;rux, du vaguc pronoln (( on ) et d'autrcs tournures verbales qui
méthode présuppose résolues les qucstions qui sont posées. Irri évitent d'imputer des proccssus sociaux à tels ou tels indiviclus
Jon
Elstcr montre que Foucault tombe dans cette u' recher-che spécifiques sans pour autant exclure cornplètement que cela soit
obsession'elle du sens r Qui sous-tend souvent les pseudo- possible. Léonarcl fait rnouche lorsqu'il déclare : u On ne sait pas
e-xplications exprirnées en termes de conséquences. Selon Elster trirs bicn si M. Foucault décrit une machine ou unc machina-
l''ne de:s origines de cette recherche du ôe's à tout prix esr titrrr u:r0. A la fin de Surueiller et punir le < carcéral > ct l'< archipel
théologique : on la rrouve dans la théodicéc de Leibniz, dont I'idée ,:rrcéral > (cette dernière expression faisant sans doute écho à
essentielle est quc le mal et la souffrance doivent ôtre considérés Soljénitsinc) sont sans arrôt personnifiés. Dc telles prosopopées
comme des conditions causales nécessaires à I'existence du sonf le châtiment d'une faiblesse invétérée du structuralismc qui,
l,,rr le biais de I'action et de I'intention, évite I'analyse. Il sernble
27. Pour cctte critiquc,_voir le compte rendu de Robert Brown sur surueiiler et punir,
Timt: I .irrrary Supplemrnt, lr, jurn lV7X. ", I.l\lcr. 1,J83. p. l{rl_1il5.
28. (-[. I'artrcle de K. Wil]iarns srir Foucault dans Wintlc. 1981. !tr Leionard. lot. tit.. t>. 11.

124 125
I

FOUCAULT OU LE NIHII-ISME DE LA CTIATRE

que I'on doive obligatoircnrent eicarter la notio' d'age't, de peur


de tomber darrs la nrétaphysique du sujet (commà si les âeux Chapitre I
allaient nc<cessairement de pair). Mais e' fàit le gauchisme
foucaldie' de 1975 évire sans la la notio' d'agent,llattant e'
'icr
quelquc sorte ai'si lc goirt de I'extrôme gauche plur lcs théorics
LA ( CRATOI-OG IE t
-
envisageant l'histoirc en tcrrnes de conrplot.

DE TTOLICAL]LT :
/

I)ans la dcrnière pagc dc Surueillu et puttir Foucault son-


liqnc que u ie pouvoir clc norrnalisation D lt cst pas sculcrncnt
cxcrcé par la prison mais aussi par ies rnécanismcs srlciaux quc
n()us avons mis cn placc pour pr()curc-r la santé, la connaissancc
ct lc confort. Par conséqucnt, ajoutc-t-il, < la fabrication dc I'indi-
i, idu disciplinaire r> rlc reposc pas sculement sur les
rrrstitutions de répression, dc rcjct ct de rnargirralisation. Le
t :rrcéral transccndc: la prison. L'étudc de la prison devait donc
obligatoirernent débouchcr sur une anatolnic du pouvoir social
,l.rrrs sorr crrscnrblc ct nous emcncr irrévitrblcmint à rcperrscr
r)()trc.conccpt même de pouvoir. ll n'cst donc pas c,tonnant que
t.rirt dc tcxtes et d'intervicws de Foucault datant du rnilieu iles
.rrrrrricssoixante-dix concerncnt le problèmc dcs f'ormes modernes
,lt' clomination.
lln sc penchant sur la généalogic du sujct rnodcrnc, Foucault
,lcfinit automatiquemcnt un angle d'approche qui lie incxtricable-
n)cnt savoir et pouvoir. Ainsi sa quôtc du sujct moclcrne à travers
't's fbrmcs dc savoir, ses pratiqucs ct ses discours devart-cllc ôtrc
t t'rrtréc sur ce qu'ii appclle lc pouuttir-sat'rtit", adoptant le point dc
vrrc nictzschécn sclon lcqucl tor.rrc volonté de vérité est déjà unc
l()nlle dc la volonté de puissancc. Et plus il creusc son étrrde dcs
'plrùres de la connaissancc pratique sur le sujct plus il dc<couvre de

126 t:/
FOI.J(JAULT OU LE NIHII-ISME DE LA CHAIRE I,A ( CRA OLOGIE D DE FoUCAULT' : SR'rrrÉt)rrIE DU POUVOIR

technolopies du moi à analyser. comme le notc colin clordor, 1.ro.rvoir, depuis Weber: jusqr_r'à plusieurs philos.phes, politolo_
Foucault finit par detvclopper rlne conception du pouvoir <, qui gues et socrologues contcmporairrs; ainsi par excmple lorsque
pcut tout :rutant prcndre la formc d'urre subjectivation qui ccllc, li'ucault << révc\le )), sur un ton assez sc_-lrtcntiéux, qu'à proprcment
d'une objectivation or. Le moi cornrne outil du pouvoir, conlmc lrarlcr lc pouvoir s'exerce sur les autres, n()n sur le^s chises,'c'est-à-
produit dc Ia domil)arion pluti'r quc conrmc instiunrent dc libcrté rlirc qu'il est afïaire dc clomination et non dc capacité. Il pre'cl
individucllc, voilà quel devient lc thèrne pri'cipal de F.ucault :russi la peine de souligner que lc pouvoir agit sur nos actes r-r,'rn
apri's Srrrut'illtr ct punir. Pas sur rlos corps! conlnre le f ait la simplc violence physique "t. r< Le
Conrme je'I'ai déjà indiqué toure cetrc problérnatiqr_re présLrp- Pouvoir s'excrce sculement sur des sujets librcs t",ti"-etrt dans
posc une refonte du conccpt dc pouvoir. En un mot ellc l:r rnesure où ils sont librcs. ,r cela ...t", "ttrès éclaira't ! l-e
présupposc une théori e du pouuttir prttductif La théoric dcs rfr.it romain ne disait-il pas : t(ractus"tt tamen ttaluit, c'est-à-dire la
pratiqlles discursives dévcloppéc da:ns L'archéologie tlu sauoir eï, rorrtraintc implique la liberté? clet cxercice pompcux consisrant
clans l-'ordre du discours restait liéc à urre vision trop négative dtr ,r d...cr dcs définitions élc<mcntaires csr sornûle toute asscz
pouvoir qui rncttait I'accent sur la contrainte, I'interdit, I'exclu- ('ilr)uycux et de plus il nc nons apprcnd ricn que nous ne- sachrons
sion. A partir de Surueiller et punir ct:t acccnt se déplace . Foucault tlrlji : la pe'sée radicale, qtiand elic pren<i la peine de substitucr la
signale à prése't : << Il fàu-t cesscr de tor-rjours décrire les cfïets dc
'tiHc.ri.r à la rhétorique, re fait bicn souvent que cle<couvrir des
( ()ntir)cnts depuis longterrps cxplorés !
ponvoir cn termcs négatifi : il "excltrt", il "réprimc", il "refoule",
il "abstrait", il "masquc", il "cache". En fàit le pouvoir produit; lr.rrc:ault devient plus intércssant lorsqu'il affirme que l'exer-
il produit d' récl ; il pr.cluit dcs dorrrairres d'objcts ct dés ritucls t rt't' tlu pcluvoir n'cst ni violencc ni conscltte nrent mais .., toutc .r,-r.
dc véritc<. L'individu ct la connaissance qu!on pcut en prcndrcr \l.u('ture d'actions qui fait pression sur d'autres actions r par
relèvent dc cettc production ,r2. l'rrrtit:rtion, ia séductiorl ou ( dans les cas extrêm., o ori l"
Foucault étaic son argument contrc les théories re<prcssives du ' ' )rrrr'.lir)rc ct l'irrrcrditi. Ccla cst plus intércssant. mlis aussi
pouvoir par une question rhétorique dont la strltcture logiquc est tt rriblcrnent imprécis. commcut assimiler, en tcrrncs d'analvse
aralosue à sa pscudo-cxplication téléolonique de la survivancc des l,r.rtitltrc, le pouvoir à ( toute unt: structure d'actions , ? Orr voit
prisons en de<pit de leur échec à empêcher la criminalité ; cn effet l,rr'rr .ir fjo'cault veut en vcnir: au vieux {àntôrne marxiste de la
si lc pouvoir n'est quc réprcssif, cornmcnt sc fait-il que les " .'tfr('ture clc pcluvoir ,r alimentéc par un ensemble d'intérôts de
rclations de pouvoir'e soient pas bcaucoup plus i'stables qu'clles ,l.rssc hypostasiés. Ma-is alors q''il c'hoisisse, car soit on anaryse
nc lc sonf ? Tr:aduction : la cause du pouvoir est sa capacité à faire lr f r.11v1;i1 en termes d'actions, soit on évoque de tellcs totalirés.
alltre chose que réprinrcr, de rnême que la cause de 1à survivance ( ,'tlrri cst impossiblc c'est d'avoir à la fois libeurre et |arsent du
de la prison cst sa capacité à tàire autre chose que d'échoucr à 1,, q1;11'.
Qtrc l'orr veuillc bicn n()ter qrrcje rre dis pas quc lianalysc
cmpêcher la criminalité. ( rr rcnncs dc classe ou l'étude du pouvoir dans ies
rapports avcc
. Dans <, Le sujct et le pouvoir > (publié en posrfacc au livre que l( ('orrce'pr dc classe sont impossiblcs. cc qui csr inte;Air, si l'on
lui consacrcnt l)rcyfus ct Rabinow) Foucault expose quel est son
but : étr-rdier le < commcrlt , du pouvoir non prr iu sens de 't'trt laire cle
r.rrrrplcment
I'analvse et non pas lanci.r des slosans, c'est
dc prétendre que I'on cst sur la voic de I'analyse avec
( comrnent se manifestc-t-il ? > rnais de < par quels moyens tlcs conccprs aussi peu précis (et peut-êtrc irnprricisables) que celui
s'exercc-t-il ? ,. Mais cc qu'il ajoute cnsuitc i.r'a .icn d'original tlt,' < ;qutc unc structurc d'actions u. En effct la premièrc diose que
pour ceux qui connaisscnt bicn la littératurc analytique sur le l'.rr puisse dire c'cst que, à supposer quc de teir.orr..pts puissent
;:rurais ôtrc utilisés, cc serait dc toute évidencc dans àes iherories
,rfîrnrant que lc por-rvoir < sc nranifèste )). et nott pas darrs des
l. V_trirlepirstfacecle clolirrGordonàC. (iordon t't,tl.,ltou't'r/Knotttledge, Brighton, Thc
Harvcsrcr Prcss. 1960. o. 239.
2. f'oucauit.1975. p. 196.' \ ( f-. Lc-icu de Michcl Foucauk, ()rnitar, l0 (luillct 1977).

128 129
IJOUCAULf' I-}1 NIIIII,ISN/TE I)E I-A AIRT: Li\ (.RAt'()t.()(;IË )) t()u( SA'I'}IF,ORIN I)U P() I.J VOIR

théirrics rzisant à nrontrer ratiorrnciienlcnt prir qtrtls tnoyctrs fcttc pscudo-paix (c'cst-à-clirc l'état norrnal dc Ia socicitc<), d'rin
s'exercc dans lcs flits. Or noLls llvol)s 1,,u qLlc Ftruc:rult cicartait r.rl\f()rt dc tor(.c pcrpitrrcl "t. L, rr'prcssiotr t'sr tiorrc rpri's torrt
çrre rnic\rcs. rticllc, rnais cllc n cst clu'un ctïct rncitrit cirr ponvoir. Apparcnr-
Lc te.xtc clc clettx conti<rcnccs ckrnnécs en jarrvier l()7(t,:t, nlLllt, clonc, lc çlotrvorr procltrit D ctt ttt(rt.ttc tcrnps qg'il
(1

rnitialcrtrcrrt ptrbliées (or italicn) dans rccucil intitulé ,\,hcro.fisica dc! ,, réprinrc )), nlais il prociuit avant dc réprinrer, cssenticllcnrcnt
poterc (1977) est à ccrtains t<glrcls bc:rucoup pltrs enrichissant. l):lrcc quc ccur qu'il rciprinrc (les indiviclus) sont derjà dans unc
Foucault y établrt urrc clistirrction cntre diftércntcs thciorics du lrrrqc rncsurc scs ( procltrits ,
pou,,'oir. I1 y a d'abor.l la tircioric u dcononrique ,r, que l'on Lc tcxtc dcs c<tnft'rellccs rcproduit clans Nlicro.fisica dt,l potera tlut
rctrorl\'c-;\ la tbis clans ic libéralisnrc ct cians lc rrrarxisnrc ct qlrl lLr crr italie atr déb.t clc l'arnic 1t)76. Un rlt plus tard. i'rtcrrosé
cnvisagc ic polrvoir coTnnre qtrclclue chosc qnc I'on pcut posseidcr l);rr Luccttc Firras;rr>lrr lc conr;rtc clc I-a Quin:aine littérairc à
ou aliéncr. connrc un bien. L.e préstrpposé tixrclnmental de ccttc l)rop()s c1c la publication ch,r prcmicr voltrrrrc dc sor-r Histoire de lt:t
thcioric est que sort [e pouvoir socill sLrit lc rnoclc\lc d'une ,c.rttdlité, Foucault alfirnrc u Jc crois quc lc pcluvoir nc se
transaction ,juridiquc inrpliqrrant llrL ,jcharrsc contractr.rel (vcrsir-lrr '
( ()r)stnlit pas à partir de "volontc(s'' (individucllc:s ou cclllcctivcs),
libtrralc orr ,, .juriclicluc u). soit il cst fônction clc la clonrin:rtion rot1 l.1111 clrr'il rrc dérivc d'irrtcri'ts. Lc porrvtlir sc (.onstruit ('t
d'unc cllssc, elle-nrûrnc firndée sur lt: ct.riitrôle cics f actcurs éconti- lirrrcticrnrre,- à pertir dc pourroirs. dc rnuititudcs de questions et
nriclr:es (vcrsion urarxiste). Mais il v n aussi rrnc the<oric ( l1()lr rl'r'ficts de pou'r>irs u". Quclclrrcs scrnaircs plus t.rrd il dciclare ar.r
écotrotliquc u, qui afïntrc cluc ic pour.oir r)'est p:ls anaktguc li ll \rrrr/('1 ()hst'r,r'dtt,ur quc cc qu'il tcntc dc dc<couvrir c'cst u cc qu'il
richcssc, c'cst-à-dirc qu'il 1r'trLrvrc p:rs csscltticlienrcnt à la l)r'Llt,v:rr,'oir clc pltrs caché dans lcs relatiorrs dc pouvoir u clui sotrs-
reprociuction cle rapports écotrornique s rnais c:onstittrc ph:tôt r('lr(ic't lcs rclations écilnorniqucs ct clu'il velrt ( les suivrc dans
( av:Inf t()Ltt ulr r"lpport dc firrcc ,. (l'cst la visiorr qu en ollt It'.rs formcs ron sculcnrcnt étatiqtrcs rnais i.rfia-citatiques.u
Ilcgcl, Frcnd et Wilhchn l{eich. Nous avons clelià ir-rdiqrrt' 1r:rr.r-cltaticlues u7. L)ans lc chapitrc du prcmicr volume de l;Histovc
pourqrrcri Fouclult critirluc ccrtc thr<oric répressivc clu potivoir. rlt Id si')cttolif1, qu'rl co'sacrc :\ I'crposc< dc sa méthode, Foucault
Enfin une trclisièmc ptrsition crrvrsiiqc lc pouvclir n()n pas clr trt'rrt lc po.uvoir pour..( tlr.nniprriscnt D lloll parcc qu'il o cnglobe
tcrrllcs éc<lnomiqncs on riprcssifs rrrais colune une- .qrrcrrc. < I-c l()ttt D tnais parcc qu'il < vicr.rt clc partout ))x-
por-rvoir ,r, alfirnrc Foucar-rlt cn rcn\/crsirnt la celc\brc tonnulc dc Il scrnblc quc nous soyorls ici cn prr<sencc cle la fusion de clcux
Ciauscr,vitz. u c'est ia gucrrc. urlc gucrrc pourstrivic par d'ar.rtres l)f()bla'rncs. I)'une part a) cn proclallant I'ubiquité du pouvoir
ntoycns >. Plus prr<cisc<mcnt lc pouvoir, à i'intéricur d'une société l'()ucitllt rrc scr.nblc afîrnrcr ricn d'autre quc I'idéc plausible sclon
dotrnéc, c'est < une lutte nruettr- )), ullc gucrrc civile silerrcieusc ct l.rrlLrcllc le pouvoir s'érencl à la plupart dcs sectcuri dc la société,
secrète qui réinscrit lc conflit dans ciifièrcntcs < institutions l('s rrlpports dc pouvoir cxistant bicn cntendu dans pratiquemcnt
s<lciales. ilans les inég:rlité:; éconorrriqucs, clrrns lc l:rngaqe, clans lc r()utcs lcs sphe\res de la vie. I)'autrc part b) For_rcault cxclmptc lc
corDs nrême dc clracr:n d'cntrc r.rous ,u. l,,rrrvoir dc I'analyse cn tcrmcs d'action (lucunc r,olttntci, ar',cune
Foucault tinit ccpu-rdant par déclarcr qr-re ics dcur visions rron ilrtcntlon, aucun rntérôt nc nous aidcra jarnais à cornprendre le
c<conomiclucs clti pouvoir, théoric re<prcssivc otr rcichicnltc ct l)()uvoir). ()r b) nc découic nullcnrent dc a). llcconrraître que le
the<oric dc la gucrre qr:'il attribuc à Nietzschc. sont conrpatiblcs Irorrvoir cst pcut-ôtrc cn effct présent part()ut nc nous conduit pas
ct nrêrr-re < liécs >. ll nous invitc à cclrrsidérer ll rclprcssiolt contnlc à nous dcibarrasscr de- la notion d'ir)tcntion er
rrt:t r.'ssaircrlrcnt
< la ré:riisatiorr, à I'intérietrr clcs luttcs colrtinucllcs qne corrnaît ,l'rrrti'rôt lorsque nous i'étudions. LJn nrauvais cxernplc de phobic
'1. I'ottr t()Lli.c pf,rir{r.iph( ct scs titrtiolrs voir Michel ['our'.ruit. .\liLrolisrtd dtl potrrt, , ll'r,;., p. t)l-t)1.
l-trrin, [iirtrrrtli.1977. Lr vcrsiorr irrrrr'.rise !le.c fc:\tc, pubhét prr L,inrucir crr 197S, (.t. l.,t ()lit:aint,irlrirdtrt, j-+7 f1''-15 llnvrer 1977).
n tv.irlt pu ltrc corisulti'c. ic tt'x{c dc lrorre.rult e Jté rctrrclLrit i irartir tlc st trt(luatt()n { I /, \,,1,,, I t tl,,,t,',,,, i/,, i r nt,u l'r71. 1: lrrr.
attgf rrsc thns (lolin (;()rdon t't d!.. l'uttriKn()l/'i((/(c, ()p. (lL, p. S7-9{). t\'. r/l l.l i lt\Lr..rLrlt. lr)76. o 122.

130 1.i1
FOt.]CAULT OU LE NILIILISME DE I-A CFIAIIIII IA ( (]RATOLOGIE ) Dt] FOUCAUI,T: S.{ TI-IÉORIE T)U P()UV()IR

du sujct structuraliste a été couplr< avt:c ia saine pronrcsse d'une nlcnt des intérêts >. Orr aboutit finalenrent à des stratésies
:uralyse du pouvoir social. tl'cusemble cornplexcs mais < cohérentes, rationnelles u, rnais il
Pour êtrc juste arrec Foucault il faut reconnaître qu'ii parvicnt rr'cst plus possible d'identificr la ou les personnes qui les ont
par.litis (darrs ics comnrcntaircs qu'il Iàit sur son typc d'analyse et ('onqucs. Il n'cst cependant pas facilc de voir pourquoi on doit
norr clans ses études historiques) à donner un sells véritablcment décrirc la situatior-r en ccs terncs. Ce qui ser-nble clalr c'est qu'il
empirique à tous ccs discours contre ic sujct. En vcnant au fàit de v a clcs intérêts et des intcntions nrultiplcs, corlvergents. et ,nôme
situations spécifiqucs sur lesquellcs on possc\de beaucoup de plrfbis divergcnts, qui sont à l'æuvie. Mais il ie s'ensuir pas
docurncnts, il affirmc quc dans de tels cas les intcrprdtations en (lu'unc analvsc fondéc sur lcs notions d'agcnt et d'inte<rôt soit
ternlcs dc signification, d'intérôt ct d'intcntion subjectifs ne sont irnpossible, bien au contrairc:poLlr comprcndre cc qui se passc
pas applicables. I)ans un texte intitulé ( Le jcr-r de Michel orr cc: clui s'est passé, il nons faut toujours comprendre à quclle
Fcrucar-tlt > (()rnicar, n" 10, 1977), il err donnc nn cxcmplc : < A irrtcntion de chaque âctcur ou grollpe d'acteurs a répondu tcl ou
partir dcs années 1 825- 1u30 on vclit apparaîtrc localcment (. . . ) des tcl :rctc. Nous avons toujours bcsoin d'interpréter ics plans des
stratégics bicn définics pour fixcr lcs ouvricrs dcs premie\res ('r)trcprcnerlrs, les carnpagncs des philanthropes, les buts des
industries lourdes à l'endroit même or"l ils travaillent. (. ) A n);llf,lstrâts, ctc. Datrs tous lcs cas on sc rélèrc à un ou des agents
Mulhousc ou dans lc nord dc lar Francc (. ) on fait prcssion sur .rqissant par intérêt mônre s'il y a malentendu. Ce à quoi on ne se
lcs gcns pour qu'ils sc maricnt, on fburnit dcs logements, or1 rcti'rc sûrement pas c'cst :\ un grand sujet unique, la bourgcoisic,
construit dcs cités ouvric\rcs. on pratiquc ce svstèrne rusé tlrri agirait, tclle un nouvel Welt,geist hégélicn, derrièrc le dos des
d'cndcttcment dont parle Marx, et qui consiste à fàire paycr Jc Ir.rrr'rcs en chair et cr os qui ser;rient, cux, occupe<s à autrc chosc.
loyer d'avance alors que lc salaire n'est versé qu'à la fin du mois. M:ris cl'abord le sociologr"rc à I'csprit empiriquc n'a jamais chcrché
Il y a aussi un systèrnc dc caissc tl'épargne, d'endettenent à la .r tlécouvrir unc entité aussi mystéricuse. Une analyse er1 tcrmes
consomnlation avec des épiciers ou des marchands de vin qui nc ,lc clessc d'un tel monolithisme et d'une telle srossièrcté n'a
sont que les agents du patron, etc. , ;.rrrr;ris été d'une grande utilité à la sociologic. coniraircnrcnt à ce
En sornme on essaie par tous les nroyens de retenir l'ouvricr rlrri sc passc pour l'idéologic politique. La multitude des sujr-ts
cn lui ofliant des conditions de vie et de travaii déccntcs et ('xlstâr)ts, qu'ils soicnt individuels ou < collectifs)), donnc
routinières. Ces stratégies sont considérablement rer-rforcécs par .rrnplcnrcnt dc quoi se ûtettrc sous la dent à qui veut expliquer dc
des initiatives qui partent d'idées complètemcnt ditlérentes, tt'ls processus sociaux. Lcs nombreux cxernplcs empiriqucs
conlme par excmple les actions philanthropiclues dcstinées à aider rl'.rction sociale complexe se dc<veloppant dans le temps- (et
lc:s classcs laboricuses et à améliorer lcur n"roraiité ou les mesures \ .r('colltpagnant sollvent dc toute une séric reflets secondaires ou
€îouvernenrentales qui étendent le résear.r scolairc. Bicn que les ,lt' relsultats iron interntionncls) n'apportent donc pas d'cau au
objectifs poursuivis soient différents, le schéma qu'ils suggèrent nrorrlirr de ccux qui rcjettent a priori toute cxistencc du sr_rjet.
cst le même : c'est cclui dc: la soumission dcs ouvriers. Aurre I Icureusement dans un tcxte postérieur auquel nous avons
exemplc : dcpuis la naissancc de la prison moderne, les magistrats ,lt 1.r f.rit référcrrcc. . Lc sujct ct le porrvoir u, la détorrvertc tardivc
olrt souvcnt dû accepter I'cxpertise psychiatrique que rcndait (lu('lc pouv<tir s'excrce sur des sujcts librcs semblc démcntir clcs
inévitable le chanqenrerrt des prcisupposés < humains > sur lesquels .r I lrrnrations inrprudentes dn style : < les individus sont les
rcpose lc systc\rrre punitif modcrnc. Là cncore un schéma rtilriculcs du pouvoir! r'lor1 son point d'application (...) I'individu
complcxc dc dominatior-r se crée sans quc I'on puisse définir r-rn ( \r rln ctTet du pcruvoihr'r. Mais I'intérêt véritable dc Microphysique
groupc précis d'actcurs qui veuillcnt le voir exister .Je fàçon clairc- ,ltr 1t1t111,11iy réside aillcurs: il tient à cc que Foucault tente d'y fairc
mcnt intentionnelle, l',:lr:rtrche: d'une macrohistoirc du pouvoir. Ccs confércnces
L'argnmcnt dc Foucault cst quc dans dc tcls cas I'historicn cst
confronté à o dc. néccssités stratégiqucs qui nt- sont pas e-\actc- ) ( iirrrlon, l9ll0. p. 98 (Mitro.lisru Lltl potere).

132 | -1.)
FOUCAULl'OU LE NIHILISME DE I,A CHAIRE I À ( (JRAT.OI,OGIË )) I)I] FOUCAULl. : SA T IIFORIL 1)U P()UVOIR

rcprcnnent en etïct, à un nivean plus général, lcs idées c1évelop- It'rrronde cst pris, aussi.iricn t--cux clui cxcrccnt lc pouvt>ir quc
pécs dans Surueillcr et punir sur l'évolution dcs systèmes dt: ('('ux sllr qui ce pouvoir s'excrcc ,>'t. Le problèrnc quc posaicnt les
DOuVOlr. t'pistérlès clc Foucault c'était, on s'cn souvicr-rt peut-ôtre, qu'clles
I)ans la société u féodale D. nous dit Foucault. le oouvoir .rppirraissaicnt colnrrlc clc vc<ritablcs nrclr.rolithcs. En va-t-il dc
prenait principalenrcnt la fornrc de la souvcraincté ct sc liinrtait à nrôrrrr: clc sa cr>nccption du pouvoir contntc ( structtLlre totalc dc
dcs < micanisrnes généraux ,r dc domination. Il avait alors < peu l'.rction ,> ? Lc couragcux clisciplc rtrarxisant clc Foucault qu'cst
dc prisc sur le détail >. Mais 1'âge classique invcnta dc nouve:rux t .olin Cordon nie résolun'rcnt qrr'il cn soit ainsi. Il cst conscicnt
nrécanisnres de pouvoir dotés de n techniques dc procédure ,lrr fait que lcs lccteurs .lc Folrcar,ilt ()ltt souvcrlt I'imprcssion d'ôtrc
hautement spécifiqr"rcs r> ainsi qire de nouvcau-\ illstrulnents et dc t'n préscnce d'un u systr\me paranoïaque hvpcr-rationalistc dans
Ilouvcaux dispositifs. LJn nouvcau type cle pouvoir apparaît, la l,'i1ucl lcs stratéeics-te chnologics-programnre s cln potrvoir sc
donrination clisciplinaire, qtri cst o I'une dcs grandes invcr-rtions de t olrfirnclcrrt dans un régimc monolithrquc de sournission sociale >.
ll socicite' bourgcoisc r. ( lorrtrair('lllcnt arr pouvoir souvcrairr qui M:ris cr- n'cst là clu'rln terriblc malentcncLr car < Foucault ciistinguc
s'excrqait au hasard ct principalement ( slrr la tcrre e t ses rrr rs so<:iétc<s, qu'il qualifrc dc r/i-scip linaires , d'urre inraginairc
produits >, le ponvoir disciplinairc porte esscnticllcnrcnt sur ( lcs sot'iéti' disciplinée qui scrait peLrpiée dc sujets docilers, obéissants ct
corps humains et leurs opérations >. Au lieu d'êtrc sclumis à des rrtirnrllisés )>. Grlrdon s'efforcc d'cmpêcher qrrc I'on nc sc
pre<le\vcmcnts fiscaux occ;rsionncls, I'homme modcrne est rrrtiprcnlrc sLlr ic scns qu'il convicnt dc donner à I'affirrnatiorr clc
constanlmcnt placé sotrs suru'cillancc"'. La sclciéte< carcérale cst I otrcrrrrlt sclon laqucllc lc pouvoir cst ttnniprésuû : pour ltri cllc nc
uc<c. Cornptc tenu dt: cettc nouvcllc fornrc que prend lc pouvoir, srrtrriflc cn alrcLln c_as que les dispositils modcrncs de clomirration
de cc mode\lc u cratiquc ,> dc la société rnodernc, Foucault nous st rrcrr t rtttttt iD ttt t:ilt s' t .

exhorte à nous livrer à u une analysc ascenddnlc clu pouvoir,r, en (lcrtains tcxtes de Foucault contiennent cn tait dcs dénésations
partant dcs < nrc<canisnres intnitc<simaux > qu'il empnlntc dans les (lni \'()nt.llns cc scns. Mais ils.rborrJcrrt aussi cn aftlrnrrtrorrs
multiples aspects de la cultr"rrc dc r-ros socicités modcrncs- Dr<pein- lrolistiqucs, colnrrlc le rrrontrcnt plusicurs dc nos citations.
dre le pouvoir non pas à partir dtr haut, du centrc (u l'analysc (.ornnrcnt les lcctcurs pcuvent-ils c<vitcr d'avoir l'imprcssion
dcscendantc ,r) mais à partir dc son hurnble basc et de sa (lrr ()ll leur Cécrit un pouvoir monolithiqllc ct omnivore alors quc
pc<riphérie, voilà quel est lc programme de Foucault dans les potrr chaquc proposition sporadiquc rlui lcs rassure cn reconnais-
annc<es soixantc-dix. Ccla impliquc, cornrne il lc dit lui-mêrne, s.lnt (luc lc p<l.rvoir nc s'étend pas à toutcs les splières ils se
d'envisagcr le pouvoir dans o scs formes plus "régionales" et plus lrcrrrtcnt à dcs clizaincs d'exprcssions totalisantcs tclles qne
locaies o, jusque dans ses manifcstations les plus minuscules en ccs ,, sociétc< discipiinairc r, < généralisation disciplinairc )), ( trlc:tique
points extrêmcs où il devient < capillairc o". ritirréralc dc sc'rurnission )), ( svstènre c:lrce<ral généralise< )),
Non sculcn-rcnt le pouvoir rnocicrne est à la fois omniprésent ,, t'rirrtirrutrm carcéral u, < tissrr carcéral clc la société D, ( société
ct anonyme mais de plus il nous réduit tous, perirs cr grands, ,lt' strrvcillancc D, ctc. Comment pcuvcnt-ils écarter bicr-r volon-
gouvernés ct gouvernants, à n'ôtrc que de simples rouages dans trt'rs I'ic1éc d'une dorniltxtion ,ln',t.tipot.-ntc quaud on lcnr dit c1uc,
sa machinc. Cette idée est cxplicitée par Foucault dans sa préface: ,l.rrrs lcur esscncc, lros écolcs, nos hôpitaux ct lros usincs sclnt dcs
à l'i'ditiorr fiançaisc dtt Panoptique de Bc:ntham, intitulée < L'æil du irrrroirs dc ll prison ct qlt('nos vics sont cn tous points
pouvoinr, où il af1irmc que la caractéristique des sociétés mrses " rr,'rrrrrlisrics ,, tlu br.rccf,r.l jrrsqu'à l.r tombc ? Apri's toui si cc
cn place au xrxc siècle c'est le pouvoir comme <, lnachine où tout n'('st pas cc quc Foucault vcut dire, pourquoi diablc r.rc ccsse-t-il
i),rs tlc lc répcltcr? Pourquoi lrn écrivain qui s'crprilltc avcc tant de
lO. lhid., p. 1{)4-l{)5, et u L'rii du pç11ye1y D, prlif:cr à h trarllrcrion lianqrrse clu
p6noptiqut dcJererny IJenthanr. l)aris, tsclfixrci, lt)7?, p.16. I I l.'rril .lu pouvoir, op. rtt., p.21 .
l1. Clordon, lt)8() (ltlitro.fisrca tltl pott:re), p. 99 ct 96. I j ( irrrrlorr in (irrdon, l9fl1), p. 216-21f ct 255.

134 r35
FOUCAULT 0U LE NIHILISME DI] I-A CHAIITti
I.A ( CRA'fOI,OGIE )) I)E FOU(]ALII,T: SA'r'NÉtIRII] DU POUV(]IR

facilité est-il si maladroit ou si négligcnt qu'il induit cn errcur ses


rl'af-faircs honnêtcs sur lcurs collègues moins irréprochablcs. l)ans
lcctcurs sur un point aussi crucial ? Môrnc si l'on admct qu'il rcste ('ettc rnesure une théorie envisageant la société en termcs dc
à dénagcr une analysc dc cettc rhc<torique dc la clénonciation
globale, ii fàrrt bicn rcconnaîtrc quc cctte analysc n'a jamais c<tr< l,ouv<>ir cst pratiquement irréfutablc nrais en mênre tcûrps clle n'a
1àitc alors quc la rhétorique, clle, cst tout à fait surfaite.
ri.ùrc, ou pas du tout, dc valeur cognitivc. C.r'rnc [c concltrt
.rvcc sagcsse Ruiz-Migucl la rc<duction de
tout rapport social à un
C)n pcut donc dire quc l'une cies particularités dc l'anatomic du
pcrnvoir à laqucllc se livrc Foucault c'est sorr pûnuatisme, c'cst-à-
r.rl)po_rt de pouvoir appatrvrit I'analyse parce qu'uu élargissement
rl.rrsii du,.co'ccpt dc pouvoir lui fait peràre prodnder,rr ct
dirc la tcnclancc qu'ellc a cl'apparaîtrc commc une rc<dlrction
systénratiquc de tous lcs proccssr-rs sociaux à dcs schémas dc 'rrt:citicirrirr. Lc môrne défaut semble entacicr la descriptioll q'e
l.rit For-rcatrlt dr.r pouvoir social. l)ans ()ublier Fouca,rt çirill11êa,
rlominatiorr pcu précis. Or: du point dc vr-re clc I'analysc lc ll:rrrcJrillardaffirmc; < Quand on parle tant de pouvoir, c,esi qu'il
pancr:rtisrne cst u11 handicap consiclérablc. E,n effct dire quc lc
rr'cst plus nulle part. D c)n pourrait tc[rt aussi bien r"totrrnc. l"
pouvoir s'infiltrer dans toutc la société, ou même qu'unc fbrmc de
ponvoir inrprèene tous lcs principaux types dc rapports socilux 1'roposition et dirc qr-re plus on voit lc pouvoir partout, rnoins on
ce sont là dcr-rx prop<tsitions assez plausibles nc sisnific pas l)cut cn parler.
-cluc dans la société tout, ou même - une certainc l)c fàçon curieuse, nais compre<hcnsiblc la philosophic politi-
tout cc qui revêt tlrre cle Foucault rcflètc le soin qu'il met à clvitcr dc penser
irnportance, portc la nrarquc du pouvoir ct sc cléfinit par rapport
l'lr.nrnrc en tant qu'agcnt, soin qui est le corollaire du rejet clu
a lul.
En matièrc dc philosophic du clroit ccrtains critiqucs dc Kclscrr
s.ict qui caractérise I'cnsemble du stnrcturalismc. cornmc I'a
lricrr vrl Pctcr l)ews, Foucault vise u à dissoudre le licn
l'ont bien compris. Alors quc sclon la théorie du droit rraditron- plril.sophiquc qlre la tradition rnarxisrc a hérité dc l'idéalisme
rrellc la contraintc cst l'it$trument dc la loi. Hans Kclscn orétcnd - conscicnce, réflexion sur soi ct libcrté,
,rllern;rnd cntre ct à nier
que lc cofltenu môme de la loi cst la réglcrncnratior.r dc li forcc.
,Ir'rl rcstc-un porcnticl politique progressiste dans I'idéal du srlet
Corrrnre il ie dit de façon imagéer (cf. Reine Rechtslehre , V, $ 1) on
.rut()nome >. Au licrr direct sulet-liberté Foucault substitue < un
ne dc:vrait jamais dire qr.rc quiconquc commet un acte illégal r'.rl)p()r_t dircct et sans équivoque cntre subjcctivation et sujé-
u violc la loi , car c'cst au contrairc grâce aux actes iilicites quc la
tio1l v l5. Foucault lui-mêmc tr" ,Îé.1"."-t-il pas"que < la conscience
loi accomplit sa tâche , qui e st esscnticllentent coercitivc ( ()urnrc sùt:t cst prise, occupée par la bourgeoisie ul6?
puisqu'clle consistc à réponcirc aux â*ions illégalcs par urlc A ses yeux
l,r ltrttc classc contre classe peut ct dclii s'cngagcr dans u'e
sanction efhcacc. ,, tlésrrbjcctivation o de la volonté de puissanc.,ti ''
Lc problènc, conrrlt: I'a bien vu Ahonso Ruiz-Miguel, c'cst
Urr fossé séparc d.rc la co'ception qu'a Foucault de la libcrté
qrlc pour assimiler tout ie cor)tcrlu fondamcntal clu droit à unc ,lt'r'cllc qLl'en â I'idéalisr'c allerna'd. on pourrait ajouter que sur
forme réglcntentéc dc force ou dc contraintc il faut avoir recours ( (' p()il)t Foucault ne sc rapprochc pas
à une conception du pouvoir trop large. En principe prcsque tolls davantagc dcJ iclées
les rappor:ts sociaux sc prôtcnt à être cnvis:rgés cn termes de " .t'ciclertales ,r (par opp.sition aux idées allemandis). c). peut
, rr t lli't dirr' qtr'il cxiste.(rd-{so modo trois grandcs conceptions dc
pouvoir. Par excmple on pcLrt très bicn intcrpréter Ic lâit quc la l.r libcrtc< .historiqucment activcs dans la pensée politiquc
loi exige quc sur tous lcs produits alimentaircs soit apposéc uner rrr.tlcrnc : I'idée allcmande (pour empruntcr ltétiquette que iui
citiquettc indiquant lcur clate limitc de consonrnration c()nlnlc une
,rt t rrlc. Léonar-dKriege'r) qui repose sur la réflexion et lc déuiloppe-
prerlve du pouvoir dcs consonrmatcrlrs sur les prodrlcteurs, au ttr.trt d( -soi ; I'idée lockéenne, qui fonde la liberté sur I'indépen-
lieu dc n'y voir qu'une re<glcmcntation gouvcrnemcntalc impar-
tialc ct dc lntLlrc prophylactique. I)c rnôme o1r pcut lirc les I I ltLriu-Mrgucl, 1983, p. 292.
interdictions stipulécs par le droit à I'cncontre clcs profits illicites | , l)t'r,s. 19tt.1. p. tlû87.
c()nlme unc preuvLr dc la dornination exercéc par les hommes l,' ( | I t. iuttllccrucls cr l(.p()uvorr. ,,r. ,i/.
I r r l',rr-Jt.l:r lc I'icrr.r lc irrrl, .4,ru;t, l4 (lt)llJ.

t36
t37
FOUCJAUI,T OU t-E NIHILISME DE I-A CHAIRE I A ( (iItATOLOGIE t I)E f ()tJ(IAULT: SA f lt[()RII] t)(l l,()L,VOIR

darrce ct \t sécurifé, c'est-à-dirc sur I'absence d'opprcssion ct ot't'iclentalc (et nrôntc en fait arrulaisc) . En outrc ct: tvpc clc galfc
d'ingérencc arbitrairc; ct l'idéc rousseauiste, dans laquellc la lrisroriquc cst, clu point dc vuc politiquc, roLrt à la firis danqcrcux
libcrté cst conçuc, à l'antiquc, conlme autonomic et autodéternri- ('t stupide. Et qu'on nc vicnnc pas c'lire quc, de toutes façons,
nation. Pour le:s Allcmands, ct surtout pour Fichte et Hegel, la I:.uc:rult rejctait bien évidentntcnt lc systè'nrc sovic<tiquc en nrônte
liberté t-'st avant tout intérieure: Dour Locke le terme désrsne (('nlps qLrc ses tcchrriclr.rcs clisciplinarrcs prétcnclulnellt cntprun-
lrrirrcipalcmcnt lcs !ilttrtls ririqucs i pr.rr''r Rorrsseru il s'appliqrrc ti'es. Il nc suflt pes dc condarrrner lc eoulag, ioin dc là; encr>rc
cl'abord à la liberté politique. l.rut-il lc flrire sans sc rronlp(]r sur sa nttrlrc ct sur ses origines. I-e
Le rnépris pour la notion d'intérêt que rnanifèste Foucault dans rllrréîkrgiste du pr:nvc'rir nrodcrnc aurait dû ôtre le clcnrier :l ôtre
son analysc du pouvoir nc lui pernet guère d'utiliser le concept ,l.rtts I'r'rrCrlr sur C(' ntlirrt.
qui dclfinit la libcrté par I'inclépcndancc pcrsonnc:llc. Par aillcurs l.lr vcirité cst quc Foucalrlt nt- s'intc<ressc guc\re atr conrbat
la fusion qu'il opère entre subjcctivité ct sujc<tion, outrc qu'cllc l',rlitirltrc pour la liberté parcc qu'il cstinre quc ia politiqtre en tant
mine la notion de réflexion conlmc clévcloppcnlcnt dc soi, tournc tluc tcllc n'existc phrs. A ses ycux la politique est fillc de la
en ridicule la conception qui envisagc la libcrté comnlc autonornic S'adressant an Norryt,l ()bscn,,tttur ert 1977. il suggèrc
de l'individu. Ccla ne laisse à Foucauit aucune nlarge porlr 't:r'olrrti<.rrr.
(lu('t()ute révolution tcnd:\ sonrbrcr dans 1c stalinisn're parce
reconnaître, à la suite d'ur-re tradition qui va du libéralismc à la ,.1u'cllc tencl à ôtre c'orrflsqrle<c pâr 1'Etat révcllutionnairc. Lcs
pensée cle gauchc nrodére<c à cornmc:ncer par lc rnarxisrnc rrir,'olrrtions soltt donc de venucs hautcnlcnt indésrrablcs. Lc
classique, qu'il existe des dit'itrcnccs fbndamcntalcs entrc régimcs lt:srrltlt elt cst que lt()l-ls'u'ivons à prc<scnt la firr dc la politicluc.
libéraux et syste\mes dcspotiques; Foucatrlt fait cn fait si peu cas ,, (.lr s'il est vrai quc la politiquc cst un chanrp qui a été ouvcrt
dc cc prétcnclu fossé cntrc sociétés civilers libres et non libres qu'cn p.rr l'cristencc dc la révolution, et si 1a qr.rcstion de la révolntir.trr
1976 rl a le front de déclarcr dans un entretien avec K. S. Karol n('pcr.rt plus^sc poser t:n ces terllrcs. alors la politicluc risquc cle
sur lc systèrnc pénal soviéticluc quc les nréthodes de surveillance ,lisp.rr.rîtrc u'". La luttc dc classcs, cluc Foncault n'a nullcnrent
utilisécs cn union Soviétiquc nc sont qu'une vcrsion élargie dcs l'intortion rl'abandonncr, cloit aprprendrc à contourncr lc poids
tcchniqucs disciplinaircs miscs cn place pour la prenric\re fois au ttlt'rt tlc l.r ptllitiquc.
cours du xtx' siùclc par la bourgeoisie occiderrtale : < De même I)cux rnois ph-rs tard Foucault salue la parution du livre
quc lcs Sovie<tiqucs ont utilisé lc taylorisme et autres mc<thocles dc ,l'Arrclrci (llucksmann intitulé Lcs maîtres p('nsûffs dans lequcl ce
gr--stion cxpérimcntécs cn C)ccident, ils ont adopté nos techniques rg.rtrchistc inébranlablc qui appartient au groupe des < nouveaux
Jisciplinrircs crr ajoutrlrt à l'arscnal quc n,rus aviorrs nris au poirrt l,lrilosophcs D accrlse avec unc éloquence qui ne convainc gr_rère la
unc ârmc nouvcllc, la disciplinc dc parti ,rr8. l,lr i losclphic nrodcme depurs Hegel cl'avoir c<té intellcctucllerrent
I1 y a assurément quelque perversité à assimiler le goulag au ..,'nrplicc de la violence d'unc histoirc dominée par lc principe cie
taylorisnre, en y voyant < des tcchniques facilemer-rt transplan- l"lrt:rt révolutionnaire2l. l)ans une veinc sinrllairc la ( non-
tées,iIr qui, en tant que telles, firrcnt léguécs par lc capitalisnrc à lrolitiquc > dc Foucauit est une fornre dc militantisnte de sallche
I'ide<ocratie cornmuniste. Ce que cette équatiorr igrrore, cn tcrnles post-rc<volutionrrairc qui approuvc <.t les fcnrrr-rcs, les prisonniers,
d'analyse historique, c'est simplement tout ce qui est inrportant, It's sold:rts du contingerrt, les malades d:rns lcs hôpitaux, les
c'cst-à-dire tout l'environncrncnt ide<ologiquc ct institutionncl lrorrroscxLlels (qui) ont t:ntanté (...) une luttc spr<cifrque contre la
qui, dans l'Occident libéral, n'a jamais permis I'instauration ct la lonnc particulièrc de pouvoir, clc contrainte, dc contrôlet qui
pcrpétuation de goulags, mômc si I'idc<c dc mcttrc cn placc dcs '' ('\crcc sur cllx u. En mênrc tenrps il n'cst porlrtaltt pas qucstion
camps dc concentration de dirncnsion réduite cst bicn, à l'originc, 1,,'rrr-lui ci'ôtrc ou dc devenir réfbrnriste, car la réforme cst unt:

llJ. (li. Clrinrcs ct châtimcnts cn uRss et rilleurs. l-e Nolpr/ ()hsentateur.26 iarrvicr 197ô. 'iI (ll. [()uc]ult : Non au scxc roi, Lr N()r/r,(,/ ()hstrratnr, ll rn.rrs l\)i-i . D. 113 rt 12.1.
19. rhid. 'l (.1. t.r {rrntlc coli'rc clt's faits, L.r Ndul,ri ()hsrntileur,,) rrrl 1,,7-

13il 139
FOUCAUT-T OU I,E NIHII,ISMF, DE I,A CHAIRE

notion ( stupidc ct hypocrite nll. t)n sc dcmandc pourquoi. Ce Chapitre 9


qnerj'ai pll trouvcr dc micux en guise de réponsc à ccttc qucstion,
c'cst un textc où Foucar-rlt cxplique comment il voudrait quc scs
livres fonctionnent : < Je voudrais que rnes livres soient dcs sortcs
d. ( ) cocktails Molotov ou de galcrics dc nrines, ct qr.r'ils se POLIT',IQLTtrS DU CORPS,
carboniscnt après usage à la manic\re des f-cux d'rrtitlcc >".
Etant donné la brillantc contribution de Foucault à ia ohiloso-
phie pyrotechnique, ccci rcssemble fort à un bcl crcÀrplc dc
7-ECF/^JIQUËS DE L'AME
'
connaissance de soi stylistiquc. Mais le problèrne c'est quc lcs
cocktails Molotov inrprimés peuvent r-ruire à notre façon cle
I.'HISÏOIRE DE
concevoir le pouvoir ct la politique, cn prcmicr lieu parcc qu'ils LA SEXUALITÉ
substitucnt des accès d'hurneur fougneux à la froidc analysc
rationnclle. Je ne puis cn cffct rn'cnrpêclrcr de souscrire à la SELOAJ FO UCAULT
formule de Peter Dews : le pouvoir foucaldien < n'ayant rien de
détcrminé à quoi s'opposcr, pcrd tottt contenu explicatif u2+.
L'élision dogmatique du sujct de<posse\de la contrainte dc son
objet, dénratérialisant par-là rnômc la domitration. Comnre I'ttt.t
de ses adrnirateurs, Edward Said, le déplore lui-t-nênre, Foucault
ne dit ni comment ni pourquoi le pouvoir est conquis, utilisé ou Jusqu'à présent 1'cruvrc historique de Foucault avait cssenticl-
conservé2s. Sa < cratolosie )) cst donc tout aussi Deu satisfaisante lerrru.rt cnvisagé le moi conrmc un ittstrument du pouvoir et
que son histoire de la pùnition ct dc la discipline. I'identité conlrne une subjecti"'ité nornralisi:e. Dans I'Histoire de
Ia stxualité le moi reste la proie du pouvoir mais lc récit dc sa
prccluction est fait, pour ainsi dire, dc I'intérieur. I-e premier plan
n'cst donc plus occr-rpé par les structurcs ou les stratégies du
pouvoir, mais par lcs < technologies du nroi 'r envisagécs dans leur
proprc espace intérieur. C)n se souvient peut-être que, si I'on cn
croit la façon dont Foncault lui-mênre défirrit son projet, il
s'intéresse moins au pouvoir eu soi qu'au rôle du pouvoir datts
l'{rntr.genca du srlet moderne . L'histoire de la sexualité est avant tout
ur moyen de permcttre à la généalogic du sujet cle ré-occuper ic:
(.cntre de la scènc^ < I)ans mes étudcs sur I'asiie, la prison, ctc. )),
ticrit-il en 1981, u .i'.i peut-être trop insisté sur les techniques
tlc donrination. (...) J'airnerais, dans les atrnées qui vienncnt,
tittrrlier les relations de pouvoir en partant des techr-riques du
rrroi ,'.
22. (lf-. Lcs intcllcctucls ct lc pouvoir, op. rrr. (icci cst à rapprocho'clc la phrase d'Adorno :
L.e but avoué de l'Histoire de la sexualité est de nlt:ttrc-' erl
u Quancljc consfruisais rnon nlocla'le théonqucjc nr pouvais pas dcviner quc dcs gcns
voudraient le re<aliscr lvcc des cocktails Molotov r (cité par Mertin Jay, ,4dorno, Itrrrrière \e'discours sur lc sexe dans ses rapports avcc des
Londres, Fontarra, 9lll).
1 ( tcchniques polynrorphcs de pouvoir >. Cle n'est donc pas ia
2-1. i:rrtreticn :rvec Jcirr-Louis Ezinc. I-t-t Norrcllcs lirtt;rairts, 2177 (17-23 mars 1975).
2,1. l)ews. loL. Lit.. t.92.
25. Voir I'cssar sur I'oucauit cl:rns Srid. 19f14. I ['<ruc:rtrlt, L,ondLtn l?tuiew of-,lJooÈ-r, ]l rnri-3.juin 1f)81, p. 5.

t'+( ) 1't1
FOU(]AULT OU I-E NIITILISME I)[ I,A (-}{AIRE l. IIIST()tltE I)F. l.A Sl-.XUAt. l tF, SIrl.()N tr()U(lAUt.l

s(]xualité comlre pr;rtlquc nrais c()nllrre thc\nre cle n<-lrrrbrcuses (()lrccption du scre est donc aLrsolurrient lii'c à l'érrrergcncc dc
pratiques discursives qui corrstituc lc sr.rjet dc ce clrri s'cst trouvci I'intlvidu tnoclcrne.
ôtrc la dernic\re entrcprisc historico-analytique dc Fciucault. Au clclbut cles tcrnps nrodernrcs I'honrrrc occidental cst airrsi
Comtne dans l',FIi-çroirc fu ltt-li,lic et ci;rrrs Le-c mots ct 1c-ç rûo-.e,ç, l:r tr'.rrrsfonnel cn spécialistc clc I'art clc percevclir I'intcntion qui ;r
périoclisation de La yttlttuté dt' sauoir c()mnlcncc à la llcnaissancc. Irotrssé au pcichci et cl'analyscr lcs scntinrurts troubles liés à la
Mais une fois dc plus ccttc e'poquc lr't:st qu'ul) rcpoussoir qui ,lr.rir Avcc le tctr1.'s h condtritc inspiri'c par la corrfèssion rlevrcrrt
pernrt:t de nrieux pcr<:cvoir la prernir\rc nruration irnportante quc l,.lftic intrigrarrtc clc la vic rnoclcrnc - ct se révc\lc capablc dc
discerne Foucault ct qui conccnrer l'e<volutiorr dc I'attitudc de rrrrr.i"'rc à la sécrLl:rrisation cle notrc crrltrrrc,.
I'Occidcnt pâr rapport au sexc. A p.rrtir dtr nrilierr clu xvr" sic\cler
la culture occiclent:rle conlnrcnce en effèt à t1éveloppe r dc ,, a e]i{}usri loirr scs cf'fcts ; clans la -jr-rsticc. d,rns la nridccrrrc,
[-'111,g11

nouvelles et puissentcs tcchniqucs d'intériorisation .lcs norrnes ,i.rr:s lr


perri.rgogie. dlns lcs r:lpports t:rrnilieux, tlans lcs rclltions
.un()rlr('Llsesr d:tns I'ordrc lc plLrs quotidicn, ct clans lcs ritcs lcs p-rlus
sociales conccirnant la nroralc ct en particulier le comportentellt
s.111111q'lç : or1 l1v()uc scs crrnres, ()r) .rvr)Ltc scs pg1çhc5, ()n rvouc scs
sexttel. Mais cc qui sc produit aprc\s la lLciraissar-rcc rr'cst à son tour
(lu un rcnforcenrelrt t:t unc intensification ciu proccssus par lccltrcl lrt ttsét'-c .'t scs cleisirs (...) ; ,1, llvollc scs nrri:rclics ct scs rnrst\rcs (...) ; orr
.,'tlit à soi-rirêrnc, cllns lc pl:risir ct dans Ia pcinc, dcs aveux inrpossiblcs
la conlèssittn avait été, au Movetr A{-ic, institr.tc<c colltnte pnncipc .r torrt;rutrc, ct clont on firit.lcs livrcs (...). L'horrrnlc, cr'] ()ccidcnt, cst
rituel de production de la véritt-1. La codificatiorr dr.r sacrcrnent clc .lt't t ntr rtne bôtc cl'aveu , '.
pénitence; par lc Concile de Latran de 1215. la substitr-rtion dc
I'intcrrogatoirer à I'elpreuve. l'instauration des tribunaux clc l)c ph"rs, à p:rrtir du xvtlt' sie\clc dérrrouraplrc-s et administra-
I'Inquisiiion sont trù's siqnificrrtifi dc ccrte c<volution, que rcfle\tc t('rlrs sc lncttcnt à c<tudier la population. lr prostitution et les
par aillcurs la carric\re du nrot ( avcll ,, autrctbis g;rrantie de statut sr'hi'nr:rs clc propauation des rnahdics. < I-c scre, ça ne sc jugc
accordc<c par Lllle personne à une autrc et qui finit par désisner la (1'lus) sculenrcnt, ça s'adrninistrc,,o. A partir de l'aube dc l'e\re
rcconnaissancc par quelqu'un de scs proprcs actions et pensclcs. irrriustrielle la civilisation occidcntalc colonise rrotrc biolosic : elle
Avec le Concile dc Trente (15't5-1563) sont adoptécs de nouvclles rrrr.rqinc Llue ( enatonro-politicltrc > (politiquc dtr corps) cn
procédures clestirrées à purificr 1e personncl ccclcisiastiquc. l)c lcl:rtior.r avcc une bio-politiqtre u (la régulation dc la population).
"
compleres techniqucs de confession. d'exarncn et clc direction des l )cs scicnccs hunraines col'Ilnlci la psvchologic, 1a rnédecine et la
consclences cornnlencc'nt à ôtrc utilisôes dans lcs sélninaircs ct ,lcrnoqrrphie s'emparcnt dr-r corps < confessé )) conlmc d'urr ob3et
dans les monastères alors quc lcs laïqr-res sollt sonlûrris de sc tlt' 1rréoccupation sociale ct dc nranipulaticrn qoLl\'erncntcntale.
confe'sscr beauconp plus sotivent qu'avaut. Jusclu'à la Contre- LJrrc.tois dc plus une alliancc csscrltielle sc noue cntrc ponvoir et
llétornre tridentinc I'Eglise ne survcilllit la sexualité qr-re dc loin, \.t \,()1r.
I'cxigence dc- la confesston annutl/e nc sc prêtant guère à une Mais lc problc\rne c'cst quc la scxualité devient alors le thème
inspection minutieuse dtr comportcment sexuel. La mutation se l,r'irrcipal d'une rcchcrchc geinéralisée dc la vcrrité' sur f individu qui
produit clonc cn rc\glc générale aux alerrrours dc 1550: u L'indi- 't' rér,c\lc ôtre un potcnticl pratiqllcnrent irrflni pour lcs stratégics
vidu s'est longternps authentifié par la référence des autres et la ,lrr ;rotrvoir social. Unc fois sorti des griffcs du pc<cl-rc< la < bête
manifcstation dc son lien à autrui (famille, allégeance, protcc- ..l':tr.'ctt ,i ccltltittttc à nrettre scltt ânre à nu. Ert dertric\re analysC
tion); puis on I'a ruthcrrtifié par lc discours_cle vérité qu'il était l'/r,,riro docili-i de la socicite< disciplinaire et lui sont jumcaux.
capable ou obligé dc tcnir sur lui-même n'. I)ans lc domainc I 'obligetion dc I'evcu (...) nous cst désornrais.si profbndén"rent
social la sexualité prend fcrrrnc conune figure historiquc lorsque rrrt'orporéc quc nous ne ia pcrcer'ons plus conlnle I'cffct d'un
lc sexe est dc<taché du rovaunrc de l'alliallce Drescrite. Cettc
i 1/,rl , p. 79-t10.
l. Foucault. 1976. o.78. I If iri.. p. .1.i.

lrl: l,+3
FOLTCAULT OU LE NIHILISME DTl I,A CI'IAIRE L,HISToIRE DE LA SEXUALITÉ SELoN FOLl(]AUI-'I

poLrvoir qui r.rous contraint; il nous sentble au contraire que la I lcnri Lévy) les autorités constiruécs ne senrblcnt plus avoir peur
vérité,_au plus sccret de nous-nrêTnes, nc "denrande" qu'à se faire ..lu sexet'.
jor-rlr'. Or lc discours sur le sexe cst I'exemple mênre de cet Bierr cnterrdu lcs adcptes de la Kulrurkritik qui voient lcs choses
e xarnen de conscience perûranent qui caractérise I'individu cll tcrnlcs de réprcssion et contraissent bien lcs thèscs dc Marcuse
rrrodcrne. Alclrs que l'C)rient avait créé un rlrs erotica soplristiqué Itri répondraicnt qu'il cn est ainsi parce que nous vivons dans un
ct inrpersonnel, la culturc occidentale modcrne élabore unc scicrrti,r rrroncle dc < clelstrbiimations rc<prcssives)), de sortc qr.re les
scxualis qui s'intércsse plus au contrôle pcrsonnalisé qu'au plaisir lcrr)arques dc Foucault sur la rapiclc < libc<ration , des mceurs
rcisulrarrt d'unc tt'r'hniqrrc. scxucllcs sous la phase avancée du capitalisrne ne pcuvent erl
lJrre notc clc bas de page de La uolonté de sauoir révèle selon .ru('ul) cas réfuter la théoric dc la réprcssion. A mes yeux la
quel plan avait eité conçuc à 1'origine cettc Élistoire de la sexudlité l..trlturkritik tclle que la pratique Foucault a sur cc point I'avantage
en plusieurs volurncs : à partir du cieuxiènre volunte, nous aurions tltr réalisnrc descriptif, sinon cxplicatif : contrairenrcnt aux
des études historiqucs concrètes sur lcs quatre principaux objcts nr:rrcusicns, lui au nroins appellc un chat un chat. Ses vues sont
(ou victirnes) du contrôle socio-scxuel : lcs femmes (en particulier dc plus étavc<es par lcs toutes dcrnières rechcrches historiographi-
à travers cette figure si caractéristique de I'apogée de la moralité clucs sur la sexualité bourgcoisc, même à l'c<poque victoriennc.
bourgeoisc que constitue I'hystérique) ; les eufants (cn particulier Aprc\s tout Foucault nc nie pas lc puritanismc victoricn, il .1ugc
à propos dc la nrasturbation) ; les adultes pervers ; et enfln les sirnplcnrent qu'il constitue une < digression )) ct Llne < diversion >
< populations et reces >. La uttlonté de sayoir se propose au tl:rns la u mise en discours du scxc > qui dure depuis dcs sièclcs7.
contraire d'aborder avant tout dcs cluestions d'ordre mc<thodolo- ()r il sc trouve quc Peter Gay, cn mênc tcnlps qu'il critiquc le
gique. Lc probièrne r'sscnticl est clt: iavoir si la misère sexuelle des livre dc Foucault pour son caractère < anecdotique ll ct sa
tcmps nrodcrnes est due aux interdictions édictées par l'exploita- ( prcsque totale absènce de rélércnce aux iaits ,, cléciit I'ouvragc
tion éconon-rique, si nous sornnres, comnle le prétendent l{eich et quc lui-nrômc vient dc publier sous le titre Education o-t''the Sense-ç
Marcuse, dans une situatiorr où I'orr nous dit < travaiilez, ne faites (ct clui constituc lc premier volet d'unc ceuvre monumentale
pas I'amour,,. On se souvicnt peut-êtrc cluc Reich arrive à cette irrtittrle<c The Bourgcois Experience) commc ( Llne longue réfuta-
conception en historicisant f idée freudienne selon laqucllc 1a tion > de cc que Foucault appelle < I'hypothèse réprcssive u8. De
répression des instincts constitue la base dc la civilisation. Pour plrrs commc I'indiquc lc sous-titrc qLre ()av donne à son livre
lierch la répression. loin d'être sous-jaccntc à roures les sociétés u clc Victoria à Frcud )) sa thèse est quc même au xrx' siècle-la
humaines, n'est qu'unc étape historique propre aux socic<tés -
biorséancc ct la répression tcnaicnt plLrs iu mythc que de la solicle
:rutoritaires. La culture occidentale moderne appartient à ses yeux rc'alité qu'o11 lcur attribue généralemcnt.
à ce type cie socii:tc<s, la répressiorl s'y exerçant nécessairement l)our Foucault lc contrôle moderne de la sexualité qui s'excrce
dans I'intérêt de I'cxploitation capitaiistc. tl;rns la culture bor-rrgcoise est moins unc ârme utilisée contrc les
Cette vision ders choses ne convainc pas Foucault. Il ne nie pas , l;rsscs inférieures qu'unc idc<alisation de soi par la bourgeoisie. l)e
la misère sexuelle moderne nrais refusc de I'expliquer conrnle Lrn l.r rrrômc façon que les techniques disciplinaires qui virent le jour
résultat de la répression. Il se proposc au contrairc d'identifier les ,rvcc la naissancc de la prison étaient à I'originc un moycn de
< mécanismes positifi; , qui, en < produisant u la sexualité dans r orrtrôler la classe ouvrière, le discours sur lc sexe fut essenticllc-
une forme de culture donnée, enge:ndrcnt le malhcur. Que la nrcnt, au dc<part, une tcchnologic du moi utilisée par la bourgcor-
sexualité moderne soit I'objet d'un contrôle exerce< par un pouvoir
< productif et non u répressif >, voiià qui est attesté par le fait
'it' pour sculpter sa propre image. La bourgeoisic érigea ainsi un
')
que (commc Foucault le soulignc dans un entretien avec Bernard-
t, / 1 \'11111,3/ Ohsaruaturr, 12 nrrrs l()77, p. 105
' l orrc,rult. 1()76. p. 29.
5. Iùid.. n. 80. ri ( ;.r\, 1()8.1. p. .168.

r14 145
FOU(,AULT OIJ LE NITIILISME I)E LA (]T{AIIIE fOIItE DT TA SI-]XUAT-II'[ SLI fjouCAtJI I

code scxr-rcl afin dc s'auto-afflrrner. Ellc érieea lc couplc hc<téro- oir pcut s'cxcrcer I'he<tetrogénctitej inhércnte à ccs dispositifs dc
sexucl ct rlrolloganre cn rnodèlc de la rnoralitel ct cn pilicr dc la )uvolr-savolr.
l)(
socic:te<. 'I-outc :rutre fbrrnc cle sextralité en vint à ôtrc considérc<e l)ans La t'oltttrttt dc sauttir Foucarrlt scrrrblc donc nrcndrc ses
conrnre con trair:c à la l)ature ct dange rcuse pour 1a socrété. ,listunces avcc cc qui. malgré scs constantes clc'rreigrtions, lc
Potrrtant nrônrc cct aspcct dc 1a cultnre cle clrrssc finit p:rr n'être r ;rpprochc cltr structuralisnrc. Si Slrrrci //o' tt punir lv:rit attirrtrir sorr
qu'un épisodc clans la grarrcie saga de la < misc crr eliscours ,> dtr .un()Lrr dcs césurcs, I'Histoirt'dt'la scxualirl l'écartc rour à llit. l)ans
sexc. La scxualitei hérérique occr.lpe égalenrent turc placc dans plus uti sclls lc thèrtre clu pouvoir I'cnrporte srtr t()utc-s lcs consic'lérl-
d'r-urc des u spiralcs dn pouvoir ct clu piaisir > quc clicrit Foucauit. trtrrrs lr<:héoloeiqucs ct Foucault scmbie avoir ronrpu avcc la
car lc pouvoir < proclr-rctii > e st aussi tor-lt à fàit capablc tlrt:riric de la rupturc. Contrairt:trlcl)t atrx trois âgcs décrits clarrs
d'engcndrcr lc plaisir, pour inauthentiqnc qu'il soit. En tout état l'Ilistoitt de la -fitlic (Ncf clcs fous, gran,-l rcnfcrnicrncnt, âse dc la
dc causc la position fcrrtcnrcnt culttrralistc 11u'adoptc Fciucault l,svchirtric) tollt comnlc dans Les mttts ct lcs dtost,s (etpistc<mès clc
l'enrpôcl"rc clc ,janrais opposer aux flgures de I'clrotisnrc nroderne l.r rcsscrnblancc, dc la représentation, ct de l' < anthropologisrnc >)
quoi quc cc soit qui puisse rcsscmblcr, nrôrnc de ioirr, à un <, sexe t't riens Sun,eillcr (t ])Luùr (torture . réforntc pcrnale. incarcération),
n:rturel >. Pour lui lc discolrrs nc drcssc pas tant le scxe qu'il nc Itt rolortt{ dc sauoir rcposc sur I'opposition de deux cipoclucs :
l'< irrvcnte ,r. I)arrs toute L.1 uttlotrt/ dt sdyoir lc scxc apparaît l':r'n'urrt ct I'après clc la nrisc cn discours du scxc, la périodc qui
collllrc social plutôt quc rrature-l, et .i l:r fin clc son volunre l,rrici'clc ct la pe<riodc qui suit l'âge dc la confcssion. Il y a bicn
introductif Foucault llous lrrct cn garclc lvcc insist;rrrcc contre la luptllrc, nrais clle est uniquc ct Foucauit n'insistc pas sur lc fàit
position consistarrt à nrcttre lc scrc du côté eie la réalité et la ttrr'cllc cr.r soit une.
scrualiti' clu côtd' des idécs. des illusions. Non : le sexc nris cn (]tri plus cst lcs volunrcs suivants. loin clc nrcttrc I'acccnt sur
cliscours est une iclée qr.ri rre se re<Ièrc pas à la llatllrc et qui nc l,r rtrpturc qui se produit à l'époque du clébut du puritanisnrc
cor.rstitrre pas non plus ru.re illusion. (l'cst r-u.re réalité ltistoriqut'. rrroclcrnc ct du nrclralisnre dc la Contrc-Ré1brmc, rcûrontelrt bicn
(lorrttnc' il I'indiqr-rc clans ur.r raccourci provocatcllr au cours cl'ur.r plrrs loirr en arrière. Eu fàit au lieu dc s':rttaqucr, colrlme Foucault
clrtrctic'n : <r ()n a Llnc scxuelité clcpuis lc xvrrr' sic\clc, Litl scxc. l':rveit promis, aux scxualités <r marginales, dc la fcrnmc, de
dcptris lc xIx'. Avant on avait sans cloritc unc chair r''. I'r'nlant ct du pc-rvers (ou plutôt au discours occidcntal sur cllcs)
Au cours clu rnêrnc er)trcticn (< Lc jcu dc Michel Foucault ,) It's volurncs lt ct III del'Histoire de la stxualirl, tcls qu'ils parurcnt
il crplique ce cltr'il entcnd par discours sur la sexualité. Nous t rr .juin 19t14, cr-npruntcnt unc voie rnattenduc cn traitant dc la
avolrs vu que chcz Foncauit lc ternrc dc u discr-rtirs )) cst toujours l.rr;on dont est envisagé lc scxc dans I'AtrtiqLrité. qu'ellc soit
lrrii l.r I)rrtitrrt tlc [tottr',rir. M.ris il irrsistt'iri strr un:lutre ('olrccpt. I
r,lïcnnc ou j udéo-chréticnnc.
celui de u clispositif de sexualité > qu'il définit cornnre < dcs [-c cl'rapitrc brillant sur lcqucl s'achèvc La uolontê de savoir
stratégies dc rapports clc forcc supportarlt cles types cle savoir, ct ()l)Posc dcux èrcs culturelles : la < société de sanQ > d'autretbis, qui
supirortés per cLlx >. Clontraircnrcnt atrx épisténte\s, ces dispositifs cle<flnissait par urrc éthiquc gucrrière et par la crainte de la
sont i\ la fois discursils ct norr-discursifi. et ils sont ausst 't'
l,rrrrinc ct orj la punition prcnait la iorme dc la torture, ct la
u bcrrucoup plus hétérclgù'ncs u"'. Cc sont dcs ensenrbles dispara-
" sociûl drr scxe ,r cl'aujourd'hui, cette culturc scicntifique dc la
tcs f:rits dc discours, d'institLrtions, dc lois, dc nresures adnrinis- I'iopolitiqtrc ct dcs disciplines normalisantes. Cependant dès 1981
trativcs, d'affirurations scientificltrcs, d'initiativcs philanthropi- l otr<-'ar.rlt rc<vèlc un sche<ma gc<néalogique diffrCrent qni rcmontc à
qucs, etc. La scxualitc< qui, contraircrncr.rt à la prison, nc possr)dc l.r lr:rssc Antiqr-rité et au début du christianismc. (lonsidr<rons cc
pas de cases institutirxrncllcs bicn définies, cst Lut terrain privilégié I l( )tlvcllLt t:rblcau.
l)ès lc départ 1'Histoire de ld sexualif/ sc proposc de conrprendrc
(). (lf. l-e .jcrr dc Mrchel Forrcrult, rrlt. rit. ( ( )n) llrcnt apparaît dans la culture occidcntale nrodcrne une
lll. Ihttl. r'.t1t('ricnce clc la sexualité, c'cst-à-dirc <;ornment sc produiserrt la

| -[tr t+l
F0UCAUI-T OU LE NIHILISMIl DE LA CFIAIRE L'HISTOIRE DE LA SEXUALITÉ SELON T.OUCAUI,T

naissance et lc développcment du n sexe )) et de la u scxualité ,, rccherche sur la préhistoire du sr"rjet sexuel sur l'interrclit il cherche
conlmc objets culturels historiquement donnés. Foucault ne veut i la fonder sur le développerrrent, aux prernicrs tcnrps de
errtrcprendrc ni l'histoirc des ide<cs sur le sexe ni une < histoire des l'()ccident, de < techniques cle soi,r ou, pour reprendre I'expres-
mentalités , (ce jeu tre\s populaire parn-ri les historiens français de Plutarque, dc la foncticln < étho-poétique ,r : < J'ai étci
contemporains, à I'origine duquel on trollve l'unc des têtes de file 'ion
:ur)crle< à substituer à unc histoire cles systènres de morale, qr-ri
de I'Ecole des Annales, Lucien Fcbvrc). Il vcut s'cn tenir à sr'rrit laite à partir dcs interdits, rllre histoire d^es probiématisatiorrs
l'analyse historique d'unc cxpériencc spécifique dans laquclle < les trthiclucs faitc à partir des pratiques de soi ,>''.
individus orlt cu à sc rccorrnaîtrc c()nrme sujets d'unc "sexua- l)'oùr lc titre L'rrsage dcs plaisir-s, qui est en fait un heureux
litc<" >. Comrne nous I'avons vu ct:tte expe<ricnce lui scmble être ('lr)prlurt à la tcrnrinologic he<donique dn grec classique : Clvèsis
un phénomènc apparu au xrxc sièclc ct qui coTncide à pcu près ,tplrrodisiorL. Choisissant cl'adopter une approche < archéo-
averc l'épistémc\ nroderne, historique, avec la psychiatrisation dc q[rr('elouiquc > Foucatrlt eitudie, dans les tomes II et III de
la folie ct avcc le développement du pénitencicr, pour se référcr l'Ilistoirt de Ia sexualiré, dcs docurnents de nature prt'scriptiue c'est-
ici à ses trois principaux travaux historiographiques antérieurs. .r-rlirc ( cles textes qui, quclle quc soit lcur formc (discours,
l)ans I'Introduction de L'usaçe des plaisirs (le volume ll dc ,li;rlopue, traité, recueil de préccptes, lcttrcs, ctc.) ont pour objet
l'Histoire de la sexuaiiré dans sa nouvelle structllre) Foucault 1'rincipal de proposerr dcs rèqlcs de conduite ,> (scxttclle). Ccs
alfirmc que son projet citait à l'originc d'établir < la corrélation, l('xtcs JOuelrt dans l'Antiquité ie rôlc d'( opératcurs )) cn
dans une culture, cntre donraines dc savoir, typcs de normativité
l)('rnlettant aux individus dc rcmettrc cn qucstion lcur proprc
et formes de subjectivité u ou plutôt cntre les diflérents < jeux dc t onduite de façon à construire ler"rr propre pcrsonnalité, processus
ve<rité u se déroulant dans chacun dc ccs domaincs. Il suEçgère en tlrri coustitue l'étotfc mônre dc I'u éthopoétique ,r.
outre que si la formation dc savoirs en relation avec le pouvoir et Foucault commence par mettre en question la sagessc conven-
la subjectivité avait bien été étudiée dans I'Hl-çroire de la.folie par tiorrnelle en ce qui concerne lcs ditJérenccs entrc culture païenne
exemple, si les systèmes de pouvoir 1'avaient été dans un livre: ('t cultlrre chrétienne. Où se situe le clivage essentiel entre la
conlrne Surueiller et pwir, n l'étudc des modes sclon lesquels lcs rrrorale scxuclle du paganisme ct celle du christianisme? Nom-
individus sont amenés à sc rcconnaitrc comnlc suicts scxrrcls , lrrcrrx sont ceux qui répondraient que dans l'Antiquité le sexe a rln
restait encorc à faire, d'où lc besoin d'une histoire foucaldicnne de s..'rrs positif alors que le christianismc I'associe au péché et au nal;
u I'ltonrmc dc d,-isir ol1. ('t qLlc si pour les chrétier'.s les seuls partenaires sexuels légitimes
Mais pourquoi précisément le sexe, demande Foucault ? \()lrt ccux clui constituent le couple monogame (et rnême dans ce
Comment sc fait-il quc le plaisir scnsuel et I'activité sexuelle ,.rrlrc, seulement lorsque leur intention est la procréation), 1'Anti-
soient si souvcnt I'objet d'une tellc préoccupation morale, tltrité adoptc un point de vue nettenlent plus libéral et accepte
beaucoup plus que ne le sont d'autrcs cxpérienccs presquc tout rrrôrrre lcs rclations homosexuelles. du rnoins entre hommes. Mais
aussi vitales, cornme par excmple se nourrir ? Unc réponsc vient l'ttthique scxuelle de I'Antiquité est err fait beaucoup rnoins
à l'esprit : le sexe, beaucoup plus que toute autrc chosc, est l)('nr)issive et u dionysiaquc ,r qu'clle ne le sernble. Bien avant le
également < l'objet d'intcrdits fondamentaux dont la transgres- ,lrristianisrne on est déjà allé tre\s loin dans l'attribr-rtion de valeurs
sion est considéréc conlme une faute gravc ). Mais pour Foucault rrtig:rtivcs au sexe, sans parler de la licence sexuelle. Le monde
< c'est donner là comme solution la question ellc-même r. En .rr)tiquc cxaltc lc c<luple monoganlc comnre modèle à suivre dans
cf'fet c'cst souvcnr qrrand lc scxe n'est l;objct .l'aucunc obligation It's rclations anrolrrcuscs ct dans la procréation et va même jusqu'à
ni d'aucun intcrdit que la préoccupation morale pour la scxualité It'r1,'1 1, chlstctrl ct la ctrntincnr'c.
se manifeste avcc le plus de force. Plutôt quc de fonder sa Iroucault illustrc cc point "lvec un grarrd talent. Il cite un
11. Foucault, 1984 (a), p. 1(!12. IItiLl , p. 19

14il 14r)
FOUCAULT OU LE NI}IILISME I)E LA CTIAIITE l.'IlISl()lItE i)E LA SEXtJALITII ShL()N I-()U(IAULT

passage curicllx de l'IntroductiLm à lt uit d(r,otc de saint François dc r,us()lr clr cst ou'il c.rist.r lu trti-litrs trots ttivc:rux cl:ttts 1'htstoire dc
Salcs (1609) :
l.r rrrcrralc;le nivcau clcs ïlr(r'urs rd'clles ott n trurroliti dt's
,tttttltortt'Ln('nrs r, cclui cJcs codc-ç llloratl.\ d'urrc sociclti'dorrnc<e, et
- . .u J.
vais vorrs clon'cr. un cxcrnplc dc l'honrrcltctr< clc I'e(léphant. r rrtirr Iu façotr dont les individus sotit ptttrssés à sc cotrstittlcr cll
Lillc<phanr rrc chansc jarrrais dc partciraire . rl Iairrc tendrcment. Avcc
r,lnt (luc sujets de cotrcluitc rrtoralc, c'est-à-dire lc nivcau ascétiEtr'.
clle. il nc s'accouplc qu'''c fbii toLrs lcs trois âns, ct alors pcndart
( )r t'lrcz ics anciens, la pctrsée ttrorale coltscicttte sctrtble êtrc
sculcnrent cincl-jclurs ct clc fàçon si sccrc\tc clu'on nc ic voit-j:rnrai, c,-, t.ain
d'acconrplir-c'ct acrc. Mrris le sixiôrne lrt'.rrrt'r)rrp plus orientéc vcrs l'ascc<tisnrc cntcltdu clt cc sclls qLie
-joiir il ré.pparaît.:t la prcrnie\rc r.. r', l;r codification moralc- Etr sorrrnrc à chaquc fois quc le tnottde
clrosc c1u'il f:rit cst rlc sc rc'drc dirccte.incnt jrisquà urrc rivi.\rc pour y
la'.r s.n-corps, nc s.Lrhaitent pas regag'e. rr,' ti.,up.r,r tarrt q'il ,'cst .ilrtrtrr.lc él:rborc nne thi'oric sur lc scxc cc tr'cst (jn ALlcull cas datls
pas purifir<. Nc s.nt-cc pas là clcs ,luilitér bcllcs ci h.r-r.ôtcs chcz un r rrr t'i1.rr perrnissivité intlulge'lttc, ct cctte théorie s'aclressc non
tt der
ani'ral, par lcsqucllcs il cn-scienc rr-'x èpo,,tx clc nc pas tr.p s'lrio'ncr arx l\,r\ i'r tr)Lls (comtne le fbnt les règles dc 1a cottttt.tttttatttel chrétiennc
plaisirs scnsucls ct charncls ? n ,iil ririlsullrt:rrrc) tnais sinrplcnrcnt aux nrctnbrest.nrlttrrels clc le
, l.rrsc dirigcxnte , c'est-à-dirc altr hotnttrcs litrrcsl
Il saurait cxister de tcxte pius u chrétier u strr lc sexe, l,'ttsa.qt tlts plaisirs cratnitrc la faqon dont la philosophic et la
'c
penserait-on nornralenrent. I)ourtant cc-s lignes de saint Françors
l,('nséc nrédicele grt: cqucs aborriclrt lc prclble\nre de I'cithrqtrc
de Salcs dars lcsquelles la pré.ccupatiorl dr-i christia'isnre pour la ',.. rrrcllc tlans trois donraines clit-ltrcnts de I'expérietrce : la
chastctc< tr:urspirraît si irien ne sollt cn fait qu'une variatiorr ,lit:tctirluc (ou réginrc du corps), 1'c<con<>nric (ott uestion cle I'oiko-r,
ntodcrnc sllr Ll' thc\nre classiquc. (iettc préotctrpation a été , 't'st-à-ilirc du nrénage) ct l"r cour anrollrcusc. L'objct dc l'éthtquc
transnrisc par Aldrovancii (quc llo.s avons re.co'tré dans Lc.ç rt rtrclle c'cst rd althrttdisitt, u lcs truvres d'Apl'rroditc > (cr,qa
r-no,ts tt /es c/rosc-s) et par cl'autres à I'idéoloqie de la oontrc- \plrrttditcs), tlue lc htin u vcnerL-r u ct le fiançais < voluptés ,r
ILéfbrr'e. mais c'cst cn fait l)li'e I'a'cic'. ce Àat'ralistc nlorr cn rt'rrtient approxituative mcnt. Fouc:ntlt sc proposc clc détnir la
I'a'79 aprèsJ.-c., all morr-lcnt dc l'éruptio'du vesuvc. qui fllt I,r'rrrc qénéralc clue prcnd la réflexiorr tnorale stlr ctes plaisirs darts
lc prcmier à ôtre irnprc'ssion'é par la pruàcrie dc ces pachvclermcs
I'ltrsrcurs tcxtcs, cssenticllcltrcllt empruntés à Xérrophon, à Platon
(cf-. sorr Histoirc n(lttLtr(lle, Vlll,5, 13j. Bien qu'il'e p..s..i,r. p", , t j Aristotc. Cettc réflexion constitue tttr chantp spécifique de
l-a puretc< conjugaie comnle règle r.r'iverselfe, .or'r'" dcvait le , problénratisation unc d'pisténrè éroticlttc etr queiquc sorte.
laire saint FranÇois, l)linc apprôuve ouvertemcnt un modèle de '),
l)our lcs eLitelrrs grccs I'inrnroralité scxuelle réside darts i'cxcès
comportenrcnt clont certaines sectes philosophiques, commc lc .r tilns ll passivité, non dans I'actc itti-ntêtttc. L'excès est
stoicisnre tardif, ont déjà fait i'c<loge à-son époquc. l)'inrombra- , orrside<ré conrme un dangcr potentiel plutôt qtie colltlttc quelquc
blcs autres textes rnortre't qLrc, cÀ nrarièrc àe sexualité, les idées r lrosc rJc nrauvais ctr soi. Aulus Gcllius attribuc à l-Iippocrate
des Grecs et des llomains cultivés étaic't loi' d'être licencietrses. l'r,lr1c cir-rc I'orgasnre cst unc crist' c1'épilcpsic de fàiblc intcnsité
{ p}5 cl'Lrn i'sard ellcs préfigurent plutôr la pudeur et lc rigorisnre
chrétien.
rrr,ris I)én"rclcritc. oue I'r>n cite souvcnt conlnle I'un des nraîtres
,l'llippocratc, ne vàit pas les choses rlrtrclnent. QLroi qu'il en soit
. C... qui les c' ciistingue cepe'dant sclorr Foucalrlt, c'est cluc I r( f c scxr.rcl cst considéré cottlnte une sorte clc nlécatlisnlc
dans I'Antiquité le s exigences d'austérité ne sont pas organisées en vrolent" Pour [{ippocratc, lc frottcmcrlt des organes génitaux et
fonction d'un code nroral et in-rposé à tous. Ellet i,rtrt plutôt l( nl()Livcl-nellt de l'enscmblc clu corps cntraîlrent ur.rc chaleur ct
vécues comrrre Llne sorte ''ifié de rnorale de luxe qui sc dénrarqùe clcs rrrrt'.rqitaticln qtri ont pour résultat de rcnclre si fluidc u I'httnreur
pratiqucs corlrantes. En outre ellcs nc coTucident nullenrcnt avec
lcs pr.i'cipaux i'terdits légaux et religieux du tenrps, conlme cn
térnoignc ie.fait que la littd'rature riEoristc ,r" ,',rdr"rr. pas aux I I l,,,itr tcs rlt'rniçrs p;rrtgrrphcs. tt. f'grrtrult. 1!)lJ.+ /,1, p. 1{)-29 et.l(>-ltl. l.e " rnotil-clt
| 'ilLiplrant D cst ég:rlelncnt lrrcntiorrnti prr Fir,rtclult tllrts I'rrttclc rlc ll 1-rrttdort 1?ct,lrtt,
Icnrlnes, qul sont soLlmlses aux contraintes les plus dures. La ,'/ ljoofu-r (ct. notù 1 ci-tlcssus), p. i, tl'où cst extriitc cctte ('ltatron.

150 151
È.OUCAULT OU LË NIHILISME T)E t,A CHAIRE L IIISTOIRE DE LA SEXUAI-I:iE SELON FOUCATJL'f

spernratrque.,' qlr'c'lle finit par écunrer (aphrein)( coml-ne tous les 1r'nrnrcs qlle sllr I'amour entre honrnres. En Grcice (sinon à Ronrc)
flurdcs que l-on aqitc ,'. La rlcirrc colnnlrrc dcs ternrcs tpltrtirr (c s()nt c'ssenticile nrent les garçons que l'on courtise ct c'est cctte
ct
aqlro.disiy, n'est pas- ignorée : la déessc Aphroclite elle-nrênre , orrr qui lait I'ob,1ct cl'unc éthique. Foucault a bien des choses à
n etert-ellr- pas rrlie de I'c<curtrc des vaqncs ? ..lirc sur ce point"*. 11 conrmence par noter que dans I'Antiquité
. Lc problème dc I'e<thiquc sexuelle ù résume donc à un cxcrcice I'honrrr.rc clui préfère les earçons aux femnres nc se consiclère pas
de co'trôle : la valeur, dà's le conrportenrent scxuel, équivaut à ( ()nrnre pervers. Au cclntrairc, lorsqtre dans le Ranqttet Piaton
la rct*rue. La sages.se c'est de q"..i.. re désir aussi 'pr<ich. que t t;rblit urre distinction entrc ilcux types d'amour. l'lr.os supéricur,
possible du besoin p.hysique. Il ricst pas slirpren"rrt qt-,., dc toutes ,, célcste u, nc s'adresse c1u'aur jeurres ]rortrnres. Cepcndant cc qui
les sectcs philosophiqucs, cellc dc.s cy'ique, ,c ,ig,r"l" .o-rr.," t" t'st inrportant c'est la nature clc cet anlour ct trolt son objet, qu'il
porte-drapeau de cetre visi.' Un beaii jour Diogè.e soit 11111.11111s ou fcnrrrre. Les crcrivains grecs n'ont que mépris pour
b.rave la moralité publique cn sc'aruriste..-
nlasrLrrba't e' pleir'r air. I)io' de It's rlphc\bes trop fàciles ct ridicr"rlisc-nt les honrntes e:f'ltrninés qui
Pruse consigne pour nous ses raiso's : u' tel sorrt l'une dcs cibles fàvoritcs cles auteurs comiques. Il existe une
[.rt., ,.ro,r, dit e'
rlant ce cyntque, est un rcmè.de nat'rel, un soulagement sinrplc r( \ lrlsi()ll rrlturcllc il()n pour r'elui qrri rirne les gàrçons ou qui a
et hon'êtc g.râce
11quel I'homme 'e clevient p"!' l'or"g.' dc'ra ..l,rrrs sa jcr-rncsse été aimé par un homnre plus âgé que lui, n-rars
tyran'ie du désir de<bridé. Fait à tcmps, il auraii nrême p".-r,r-êrre l,,rrrr I'actc consistant à confler rln poste socialement important à
pu.éviter la guerre dc: Troie... etrel dot'r-t-tag. quc pâris n'ait pas rlulc()llquc a accepté dc n'être qu'ut.r objet sexucl, car ccla heurte
étc< cyniquc ! tlt' fiorrt la noble logiquc <le l'cnl<ratda.
Le sexe est donc avant tout considéré cornme un test clé pour I)c la nrôme façon il existe urlc nt:tte distirrctiorr entrc le rôlc
1'enkrateia, qui signifie littéralemcnt la maîtrisc cje soi. l)ans ,lt' I't'ra-rros, c'cst-à-dirc de I'antourcux, qui est I'aîné des deux
la
République (lv, 430) Plato. dc<finir la tenrpérarcc cronrrne ( Irorrunes, et celui de 1'érttmètu,, c'cst-à-dire dc 1'être aimé. Les
,11c
sorte d'ordre et d'empire sur certains plaisirs et désirs u. [)ans t:rornèncs ne sont absolument pas censés répondrc plcinement à
l'Ethiqut à llicomaque Aristote souligne 'que Ienkratcia cst, cie par l.r r-onr et cncorc moins aux désirs sexuels dc lenrs amants parcc
rnênte,. agonis.tique : c'est une lutte rnorale <:t cn tanr que ,;trc ccla lcs disqualifierait rapidenrcnt etl tant qlte futurs citoyens.
:r,3"rT,r.
rellc ellc.sc distirrgue de la prudencc ou sophrttsttné, cette calme l.'r'ros dc la pédc<rastie est à l'évidence asyrnétrique. l)'où la
\re'rtll qui fait qr.re I'orr choisit ses actes confornré-ment à la froide prtioccupation de la littératurc pour la prs.vchologie cornplexe
raisor' Lcs ho.rmes encratiques trionrphent avant t.ut d'eux- ,;rr'inrplique I'honnetrr cles garc-ons, préoccupati<n qui sera
rnêmes. Ils savent maîtriser leurs passions de fàço. à tenir tr.rrrsftréc plus tard, cians l'()ccident chréticn, sur la jeune fille
(Juste milieu )) entre l'insensibilité ci lcs excc\s.
Les irommes libres 'n rrribilc ou sur 1a jeune épouse qui devicnncnt alors les nouveraux
ne devraiert.pas être csclaves dc leurs propres désirs. La liberté olrjcts clc- la cour antollrt:lrse ct cle toutc r.rne réflcxion éthico-
comm.nce chez soi, dans l'âmc. L'honinrc-encratique est rnaître r'l()tlLluc.
de lui-même (basilikos heautou)et bie' e'tcnciu 1'erikrateia inrpli- Lcs relations homosexuellcs sont enfin ccnse<cs se- transfornrer,
que aussi I'asËè-çis car si la vert, est une lutte o' re peut .r1rrùs rrrr certain tentps, en philia, c'cst-à-dire cn amitié virile,
!{Llère
I'atteindre sans Lur entraînement approprié. ,rlli:rnchie dc toute dimcnsion charnclle. En tout état de cause les
Airisi le statut du naître de I'oifuo-r, âu citoyen libre de I.t polis, ( ilccs n'ont quc ntépris pour ccux qui s'attardent dans I'irorno-
se reflète dans I'idéal nroral de la maîtrise âes passions. 'Mais st'rrrelité. Airncr des jeunes hornmes sortis cle I'adolcscence n'est
comme nous I'avons vu, cettc r'orale gucrric\rt-'appliqLréc à la l'.rs rritrralenrcnt lcigitirnc. Il laut alors trar.rsformer l'éros cn philin
psyché reste émincmnlenr une affaire d'hôrnrnes. tl esi I cet ésard !r|ilc. Mais cn mênre tenlps c'est entre uir hornme et utl garçon,
tout à fait caractéristique que lorsque I''. cn arrivc au troisic\rre r)()r) cntrc un homrne ct sa femmc. que se constitue une relation
domaine test de l'éthique icxuclle, la réglenre'tatior A., i" .o,,,.
aûloureus.], celle-ci portc moins sur les rcllations entrc honrmes et I I (.t. l:orrcault, l9lt:1 (al, p. 2t)5-2;ll.i.

152 153
t()uCAtiLI ()tr LF I-ISMË I)E LA (]TIAIRE I-'HISTOIRE DH LA ST]XL] AT-I1'É SFL0N F(]U(]AUL f

socialenruû réciproquc. échappant âux corrtrrintcs instittrtionncl- (.tr.l('tù'rc scnsucl. En clerrtièrc artalysc la petrsc<c cl:rssiquc ne séparc
les. Alors q'c I'on rc reconraît aux ép.rrses *rccqrrcs ilrc.ric ;,rrrrrris lc scxc et I'atnour du plaisir. La libido coulporte clc se<riettx
autonolnic nroralc, lcs qarçons et lcs horrrmcs qr.r'ils rencontrcnt ,l.rrrqcrs nrais erllc n'cst janrais clrvisage<c cotnmc uttc pttissancc
à la palcstrc ou da.s la ruc'so.t, elrr point dc vuc srlciai. clcs éqar-rr. , rtillrqèrc ct l-rostilc à l'homn'rc. La sttivrc ar: licu dc ll donrincr (ou
L,lr conséquellce toutc re\ele qui eristc elttre cux appartient à nnc .rrr lrcu tlc nc ia satisflrirc clttc qttand lc de<sir réstrltc cl'un bcsoin
csthétrqrrc cxistenticllc plutôt qu'à un codc nroral collcctiL i t:r rt.rblc) c'cst clcvcnir I'csclavc de soi-tnômc. Mais ccla ncl
l-'clrotiquc c'cst cela: Lllre ( stvlisltion , (lc tcrn're cst cle Foucrult) , .rrstituc Flas ullc tachc, urr sigtre clc dalnnatiotl.
'T'out cela
de ia contluite clui laissc trrrc iarrle p|.1ç..:i l:r libcrtel d'acriorr. , lr,rrrqcra-t-il à l'épocluc hcllc<tristique ct plr-rs tard. petrclant les
L'usa,qt dcs ploisirs st- tcrnrinc sur unc krr.rgrre réficxion sur la (lu('l(plcs cléccnttics qttc cl-rra l'âgc d'or dc I'Enrpirc ronratn? La
f,rç<rn dont clar.rs le Rartqttet ct lc Plt)r/rc, I)laton p;rsse < c1'nrrc r('l)()nsc i ccttr: question cst dottt'tcic dalrs lc troisiènrc volttrnc dc
éroticluc uroclclie sur la pratiqLre de < cour D ct ia < libcrté u cles I'tIistoirr dL' lLt sexudlirtj, intitul(: Lt srtrrci dc soi.
arnalrts honrntc--s < à une e<rotique torlntent;iutorlr dc I'ascc\sc du (.c titrc cst 1a tredLlctitltt dc I'exprcssiorl socratiqLle t'pincleia
sujct ct dc I'acce\s c()nrmtllr à la vérité )). Foucault intc\urc ltr',ttrtlrt, rcndrtc cn latitr par iura -çrti. l)ans cc tri>isièmc volulrle
Irtaenilrqr,rcnrcnt ct sans euclurc conrplaisarrce ce firral plat<>ni, icn l,,rrr';rult ciétcctc I'orieirrc dc cc u sottci .le soi , dans lcs deux
à cc qui constitlre son lcitnrotiv l'éthiqtrc clc I'd'ros: prt'rrricrs siècles dc notrc èrc. Oontpare<c à la pcnséc classiqrte r---cttc
- ( l)()(lllc rnirnifestc pltrs clc rnéflarlcc à 1'éqard dcs plaisirs, insistant
_(lctte' rclflcxion phiiosophicltrc à propos dcs gerçons conlportc Lln
,,

paradorc historitluc. A cet arnonr nrrsculirr. ct plrrs précisclnre'ut:) cct ',rrr lr'lait quc les crcès sont nuisiblcs à la fois au corps ctà l'âmc;
.lltrour pour lcs -jcuncs garçolrs ct lcs lclolcs.cltts, rlui t'lcvait ôtrc p:rI l:t , llt' velorisi égalerrnctrt davantagc lc ttrariage ct la conjtrgalitei et dc
sr"ritc si lorrgtcnips ct si scrvèrcnrcnt concllrnnc<, les (lrccs ont lrccgrde rrne totrtc éviclencc tt'accordc plus à la pédér:rstie lcs collnotatiolrs
lc<gitinrité ot\ r.rous :rirrons rcco'naîtrc la prcuv,.: clc la libcrté c1u'ils l,ositivcs qui y était jadis attachrlcs. l)'unc façon généralc il n'v a
s'lccorclaicnt cn cc donr.rinc. Et porrrt.r,rr. c'ôst à son proçros, bcaucoul-r t,.,. rcnf.riccnrcnt ders cclde s ntorallx mais intensification des
plus qu'à prop()s d.'la sant('(dorrr ils sc preioccuplicni aussi), bcaucotrp.r , riqcnccs d'austériti' etr rclation avcc Llllc ittsistancc accruc sllr
plus c1l'à propos dc la fenrrlc ct du nrariagc (:ru bon ordrc cluqu.:i l'irrrportance de la maîtrisc de soi. A partir de 1'époque de Socrate,
ccpcnclant ils vcillaicrrt), qr-r'ils ont frrrrrruler i'cxigcncc dcs :rustriritc<s lcs | )t'nrocritc et Hippocratc jusqu'à ccllc dcs dernicrs Antonins et de
plus rigourcrrscs. (lcrfcs. seuf c-xccp.tion, ils rre 'l'ont ;r.rs corrcl:rnuré tri
i'tcrtlit. Et pourtlrrt, c'c:;t rJans l;r rétlcxior sur I'a'our lcrrr nrc<dccin (ialicn (131-201), les penscr-rrs qrccs et romaitrs en
des garçorrs vicnncnt progrcssivcmcnt à accordcr utrc grande valcur à la
qu'on voit sc fbrnrrrlt'r lc princil.rc cl'unc "ribstortiorr inciétinic", I'iclcll
d'ttrt re'nonccltrent dont Socrlte, p:rr sl résistlncc s:urs fàillc à lrr ('()r)tillencc ct nrômc à I'abstincr-rcc. En outrc ils mcttcllt davantagc
tcrttaticltt, dotttrc lc nr<lciirlc, ct lc- thc\rnc.!]u(' cc rcn(lnc.rllent clétierrr par I'.rcccnt sur le pouvoir pathogéniqtte du sexc. Fottcault p:rrle
Itri-rnôtnc unc hlrrtc vnlcur spir-ituclic ,,ri. ,.l'u unc ccrtainc pathol<igisatiôn dc I'acte scxuel ,r7. I)arrs lc
rrrôure tcrnps les philosophcs fbnt un véritablc ctloge du souci dc
Four trous tnodcrnes il est p;"1clo-xal cje voir clans cct ilntorlr soi tlésinte<ressé. [.cs stoïqucs cn fotrt un ]rt, conlnlc en atteste la
cléviant n 1l ne<cessité d'nn con'bar diflicilt: (...) avec soi-nrônic, la .léfiiition dc I'homme qlrc donnc Epictètc (< i'êtrc qui a ét(: confié
purification proercssive cl'u.r anrour qui nc s'aclrcssc qu'à l'ôtrc cf innombrablcs verbcs utilisés par Sénèc1ue
,rri souci dc soi
'r) ct
nrêrnc llans se vérite<, ct I'intcrrogrtion dc I'honrnre strr lui-môrne llrrns sers lettrcs ct ses traités : siùi L'(ltarc, se,fctnndrc, se .facere, sibi
conlrr)c su jct c'lc clésir u "'. ,tpplicart, suum-ltcri, in st rtcedere, secunt morari, ctc. Se<nèquc donnc
(lhcz Platon 1'éroticlrrc clc la cultr-rrc grccclr.lc classiquc cst à l:r .rrr.ssi (dans son I)e ira) la dcscription la pltrs conrplùtc d'ut-lc
fbis rriéc et sublirnée. Mais nrênre là l'éros n'ab;urdorrirL- Das son rrouvcllc tcchniqttc moralc à laqtielle otl accordc alors ur.rc très

17- Ibid. p. 2(r7-2(rlt. l:orrcrult, l9li.l 1ri, p. 1(r(r. PoLtr lcs rettrrrques qui prrtrcùdcnt thrts lc tnêmc
1(t lhtd. 1..1v1qrrphc, vc'ir ctt partit'ttlicr iltiri.. p. 5.3-55 ct 143-1'16.

l5'f r55
F0U(]AUt,T OU LE NIHILISME DE LA CHAIRIl L'HrsrorRE DE LA srxualrrÉ sEL()N FoUcAULT'

grande valeur : l'exame. dc corrsciencc. un sic\cle plus tard Marc stricte qui séparc les relations héte<rosexucllcs légitirnes dcs
Aurèle disscrte avcc l^crrc'e sur le,'orrraiss.rrrcc cr la nrairrisc tic st_li. rlnrours homosexuelies illicitestn. ()n assiste cependant dé1à, à
L'origi'alité et la pénétratio' des rernarqnes de Foucault sont sur I'apogée de la llome irnpérialc, à I'apparition d'unc tcndance
c.e point tout à fait renrarquables, et plus cncorc l.rsqu'il évoque théoriquc qui va dans lc scns d'une érotiqr-rc unitairc. Ainsi dans
I'u'trvrc de stoïquc.s r.rnairs nrirrcurs irrspirés pirr u' i.rlidc,.'rIrit lc Dialogue sur I'antttrlr du pre<cepteur d'IIadricn, Plutarque (qui, clc
pratique, comrne Musonius l{ufus qui défcncl avec élocruencc le f:rçorr significative, cst aussi I'alrteur dc Préceptes conjugaux) 1'értts
tuaria.gc.
_pour lcqucl lcs cyrriqucs ct lcs i'picrrrir'rrs ,,',,n, ,i,,. cst icrrternent intclgré aLr Qdtnos (lc rnariage), et le dualismc dc
mépris. Trels attachant également cst ler cornrncrtaire quc ir-ri l'érotiquc classiquc cst rc<cusé. Il cst caractéristique quc cette
inspircnt lcs pagcs érrrou'lrrtes.ùr Plirre i'v.qrrc I'rbserrc..dir nrrri trnitication de l'érotiquc s'acconrpagnc d'une nctte disqualifica-
appelé au loin par sor devoir et i'amour fcrve't (à la lois lros er ti<rrr dcs praticlucs bisexucllcs (l'aphrodisia unifiée). Plutarque se
philia) qu'il vouc à la jcune épouse qu'il a laissc<e à lLome. Mênrcr lrvre en effct à unc critiquc virulente des hypocritcs qui défcndcnt
les siluat dc Stacc (45-96), qui co.rsrir'e'r le premicr c-xemple dc ll péclérastic cn fonction dc grands principcs philosophiqucs ct qr.ri
poésic occidentale sur l'anrour conjuqal, font lrobjet d'unc ciiation tii'guiscnt aLltant quc faire sc peut sa basc charncile, comme si le
fort pertinentc. souvcnir des cuisses de Patrocle n'avait pas fait pleurcr Achille...
Lc souci de -soi pas à q'el poi't les te'danccs rouvellcs l)lutarquc introduit cn outrc un conccpt fondamental, celui de
''ignore
qui affectcnt l'érotique sànt .o'.liti."e<es par les change- Lltaris, qui désignc lc conscntcmcnt donné par la fcmme dans ia
"r'rriq.,., pr'lrdlrrt
nrcnts sociatrx qrri sc produisurt lr pi'ri,rd'c lrclltinistiq"ue r-clation anloureuse et qui. conrnlc nous l'avons remarqué, ne
puis, à partir d'Augustc, sors I'Empirc ro'rair. por-rrstriva't le pouvait ôtre accordé par un .jcurrc homrne à son aîné sans quc
travail entrepris par des spc<cirlistcs .lu classicisrne conrnrc cllaucle t'clui-ci ne soit disctualifié moralement. Ainsi, comme le chris-
vatin et Paul Vey'c, Foucault note qlrc l'i'stitutionnalisation du tianisrnc, la philosôphie paicnnc dc la bassc Antiquité unifie
marlage par consentemenr rnutucl cJans I'Antiquité post-classrque l.r théoric de I'amonr ; rnais coutraircment à lui elle ne rompt
vie't étayer l'idée d'u'e te'dre co'jugalité. La même e<volution pls. l'unité ancienne entre amour et s(-xe, entre sentiment et
fondamentalc se produit à I{onre , rô.n la lLépubliquc le nrariage t)l:l1slr.
était pri'cipa,lerne't u'e q'estio' dc rôles à tenir dans u' re<grrnc Err conclusion Foucault rappelle le débat sur les rapports entrc
patriarcal et les scntiments stoïcismc et christianisnrc qui avait tant fait couler d'enc--re au
''y.clcvient ariguère
avaie.rt de place, alors- qtie
sous 1'Empire la loi du cctnr c,orrrrairè fbnction'.-ile. rltibut des temps rnoderncs. En effet, si pour des humanistcs
Daus les dcux mondcs, le grec et lc ronrai', il sc produit u'cr t onrmeJuste Lipse Epictète avait tout du chrétien sauf le nom, un
< conjugalisation > des relations serr_ic-lles. L'énrcrqence dc ;.rrrsciniste cornnle Arnaud voyait les choses diI}ëremmcnt : les
modèles irnpériaux ct la misc ar pas dc la noblcssc 'dont ellc stoïques étaient certes vertuelrx rnais ils n'étaient pas chrétiens.
jaccompagne (celle-ci devenant, pour rcprencire I'exprcssion
de l:oucault sc range aux côtés d'Arnaud. A ses yeux la pensée
Ronald Syme, ( u'e aristocrarie sestiôn'airc )) io'tribue't .rrrtique, malgré toute son évolution moralisatrice qui lui fait
égalemert à u,e nouvellc prisc de coirscicncc de soi : ie nouvcau
l)r'()L)oser le < paradignre de l'éléphant ,) comme modèlc dc vie
lossé entre naissance et fbnction inrplique à la fois unc rccherche st'rtrclle, garde scs distances avec l'un des aspccts esscnticls du
du statut t:t unc quêtc clc soi. ,lrristianisnre : 1'oblig:rtion dc la confèssion. C'est ce qu'il
I)ans I'Anticluité il aucllnc disconti'uité spcctacu- r'xlrlique bicn dans uri c-ntretierr publié dans la London Reuiew oJ
lair.e dans la pratique de''existait
l'dphrodi.sia nrais e' reveuchc l'éroti.1ue /Jrrrrles en 19f11 (à ttne époque où il rédiseait scs cleux volurnes sur
était nettcnrent dualistc puisqu'elle opposait toruours I'anrour l'Àrrtiquité), dans lequel il insiste sur le rôle fondamental quc loucr
< vr"rlgaire > à I'anrour -o .oble >. Lc christia'isrne i'versc les ,, l:r véritd' cornmc devoilr dans la culture chréticnnc. Voici deux
choscs : I'arnour dcvient' unitairJlct bicn entcr-rdu il cst < cl.éshéclo-
nisé r>) alors cluc la pratique du pl'aisir se voit assigner une f-r:ontie\re ls 1ûir,r., p. 229-2.30.

156 157
I

I-OLJ CAUI-T OU LE NIIII].ISME DE LA (]I{AIRE L'FIISTOIRE I)I] I-A SEX Lr AI I'f É SEI-OI.] FOLI(]AU I-T'

paragraphcs iongs nrais lunrinctrr qui rr<sur.ucnt bien son lrcrnrér-rcr.rtiquc du sujct, ut.tis vcrs rntL. stylisation tlc l'.rttitudc ct
argllnleltt :
unc cstha)ticluc dc I'cxistcncc ut". Ilref-cllc cst un rrt de vivrc.iiri
< (l.rrrnrc chac'' srit le christilnisr'c cst c.'fcssi.'. clcla l étc< percllr avec lc trionrphc dc I'lngilissc clu salut.
signific 'lrc
q''il appartic'r.à ur.r typc très spécial dc rclisiorrs ccllcs tlrri Foucalrlt tlécouvrc ul)c prcuve re<vélatricc rlc c'e l.rrrssace d'un
llnposcnt à ccux qur lcs prxticlucnt trnc obligation t1e- r'érité. cjcs ttt's u'olitit à un cot.rtrôlc p:rr la confcssicin durs I'oppositi<tn cntr(l
oblipçations sonr nonrbrcuscs rlans le christianisnrc. per cxcmplc il y a l':rpprochc païcnnc dc I'intcrpri'tatiorr cies rôvcs et la rrr:rniùrc dorrt
l'obligation c'lc tcnir prur vraics urr c'scnrble clc propositions clur s.rirrr Atrqustin cclr.rsir,lèrc lc scxc. Lc sotrci tlc -r:oi s'attarcie sLrr
constituerrt lc clogme, I'obligation clc consiclércr ccrtaiis iiur", co,1,l,"
l':tnalvsc clc 1-rr Cltl'des,(0nqc-ç d'Artérnidorc cl'Epht\sc. riui vicut
sourcc pcrlnancntc dc vérité ct I'obligation d'acccpter. lcs deicisions dc
;rrr rr' sièclc aprc\sJ.-C.ll. Art.:urid()rc. (''cst l'anti-Frcucl:'dans lcs
ccrtalncs arrtorlt(1s crr rrratiùrc .lc vérité. Mais lc christianisnrc irnposc
aussl llr)e autrc ti.rnrrc d'ribligiation dc vdritct. OI-racluc clrrt<ticn a ic dcivoir
(u.lutrc chapitrcs qu'il corrsacrt: aux rô\'cs sc-rrrels il prencl lc scxc
d'c-rplorcr qui il cst, cc rf i sc passc e'l.i, lcs Lrutcs t1u'il pcut avoir (()rilrnc lc sii:nrflant clc pre<sagcs à r'cnir utr lictr dc consirle(rcr lc
corrrnriscs ct lcs tcntltions auxcluclles il cst cxprcisé. En oltrc .haauu .rt st'rucl c()rrlnle lc vc<ritablc sigrufié clcs inrlgcs tlrr rôvc. 11 cr>nsidèrc
obligé dc recontcr tout ccla à d'autres ct tloni clc tc<moisr.rcr contrc lur- t:q,rlcrncnt lcs actcs sexucls rôvcis cornnrc lcs srrlnes annonciatetirs
Itttlilrt'. tlc <:ltanqcnrents d:rns lc statrrt social r-t darrs la position cicorror.rri-
< (lcs dcux crscnrblcs d'oblicatiorrs ccllcs q.i c.ncc.rcnt Il ,1rrc du rôvcur. L'arglrnrent dc Foucault cst cluc l'onirolo{rù
lc livrc ct le doqrnc, et ccllcs rlui corrr:urucnt- lc rrroi. l'âr1c ct lc c<nrrfbi. tl'Artt<rrriclirrc c-st tvpiquc ci'trn an(:icn cn ccci clue la sc.xualitc< y cst
sont liécs. Lc chre:ticn a bcsoin clc la ltrrliùrc dc la lbi quand il vcr_rr - t otrsielciréc colnnlc érnincntrncnt r, rcl;rti<-xltelle r, c'cst-à-dirc
s'cxplorcr lr'ti-rriêtrtc. lnvcrsctlcnt son lccès l) l.r véntr: ,r" p.:t.rt ctrc cs1çrr
sltrs purification de 1'ânrc. Lc boLre'lc'lhiste lui aussi doit ,rlier à la lr-rnric\rc [rrofbndénrcnt liéc lux relatiorrs socialcs. Auuustirr nrininrisc cn
rr-'r'unchc lcs rclatiorrs avcc lcs àLrtres ct se c()nfcntrc plutôt sur le
tr-iour dc:coi-rvrir lli vcirittr sur lui-nrûrnc. Mais la rclation cntrc ccs dcux
oblie.ltio's cst trL\s cliflércntc dans lc boucldhisrnc ct clms lc christra- l)r()blr\Tlrc clu nroi dans ie conflit cntre volontrl r-t scixc. I)lns lc
nisnrc. l)ans lc boudrlhisnrc c'cst lc nrôrrrc tvpc cic lumic\rc qui vous ,cie\brc cluatorzie\mc livrc-' tle I-a Cité tlt: I)iu, tl opposc lcs
llllrc\nc à cle<couvrir cc c'luc'u'ous ôtcs et cn cltroi-corrsiste l:r vi'riiet. l)ans r.clatior.rs scxuellcs avant et aprc\s la Clhutct. l)atrs notrc état c'lc
la lurriic\rc qui cst:rinsi {.ritc sinrult.r.tirnctrt r,r. vous*rnômc ct sur la pérrhel lc scxe est porlr iui l'cxcnrplc nrôrlc cic la pcrrtc tle la
vc<rité vorrs clécouvrcz qLle votre rnoi rr'itlit qLl'unc illr:sion. I'airncrais rrraîtrisc dc soi. l)or.rn:rnt ull tour dramatiqr-re ;i la vieillc iclée sclon
soLrlignr-r quc la dc(couvcrtc chréticrnc clu rnoi nc révèic pls lc rnoi l.rqtrcllc l'acte scxncl constituc ur.rc lc<sèrc crisc cl'épilepsic (cf. plus
conrnlc illtrsion. Ellc lait place à urrc râche qui nc pcrrr i'trr- qù'in,,l.,finic. lr:rrrr p. 'l 51) il décrit cclui-ci colnnle un spasnlc épouvantrrble clans
(lcttc tâche .r dcux ob-jcctifi. Lc prenricr csr de dissipci rortcs les it'.1ucl lc corps cst clt proie à d'cflrayantcs sccousscs. Ar.r paradis
iJlusions, tcntations ct séductions cluc pcut abritcr l'csprit Ët dc découvnr
It' :,cxc était ar,r contrairc unc merveilic dc maîtrisc clc soi" Dans
la réalitc: clc cc qui sc passe cr l)ous. Lc scco'cl cst dc sc libcircr clc rour
l'.rt-rc scxucl Adarn contrôlait I'cnscmblc dc son corps conrrnt: n()s
att:rchcrrlcnt à cc rrroi lron.parcc qu'il cst unc illusron nrais parce qu'il cst
bicn trop rc<cl. Plus rous dltcouvrons la vériré sur plus n,r,,s
,loigts pcllvent contrôler chtculr cle letrrs qcstcs:' lc scxr- ct la
dcvons rclolrccr à nous-nrôrncs ; ct pltrs nons voulcln, 'ous-r'ôi'es volorrtcl n'étaient pas cncorc dissocicis. L.a lcçon est ckrnc clairc :
,.,r.rrra,-], .r 19us-
tltêttrcs plus trorts avotts b.soin ric rircttrc en ltrmiùrc la re<aliti'clc psr-rs- ,lcs lc d{but la pcnscie chri:ticnnc fait pcscr sur I'clros lcs plus
nrônrcs. (l'cst cc qlre nolls pourrions appclcr l.r spirllc dc la firrrnulation sonrbrcs soupçons. La u bôtc cl'avcu u rcrnplacc l'csthtitiquc clu
clc la veiriti'ct r-lu rcror.rcelnclrt I ]a l'i'iité, spirile tl,.ri cst au r:c'ur dcs 1,1:risir par ulrc introspcction drr désir dc<valorisé qLri cst à la fors
tccirniqucs chriticrrncs du nr,ri rl') ,lt,rrlourcusc, se<vc\rc et rL<prcssivc. l,a vicroirc spirituerllc sur la
lrbitlo cessc cle consistcr à rcgarclcr vcrs 1c haut clt sc soi.rvcnant dc
Atr co'trairc u l;r rc<flcxiorr rrr.ralc dc I'A'tiquité à propos dcs ( (' cjr.rc l'ânrc avait su il y a longternps ct cnsuirc <tublié, conrntc
plaisirs nc s'oricntc rri vcrs urrc coclification dcs..t.r t-ti,r".r,.r,-,.
)ir |,)ltcurlr. l()lJtr i,rl. p. l0ô.
l(). Latl<.tt RLyit'u,ol.lior,[r.2i rrrai-3 jurn 1(r81. D.
' 1 lirruclrlt.
i. l 9ll.+ f /, i. rr. l6-5(l

15fl 159
FOUCAULT OU I-E NIHILISME DE I.A CHAIRE r_ F{rsrorRE DII r_A srxuallrÉ sF.r.oN r-oLrt.AUL r

c'était le cas chez Platon. Elle cn vient à consister à ôtre lssez réalistc en ce qui concernc la pratiquc ancicnrrc: pes un
constamment sur scs gardes pour nc pas péchcr et à regarder instant il nc confond la sur-spiritualisation socratiquc dci I'éros
< conlinuellernent vers le bas ou I'intéricur afin de dc<chiffrer, itonroscxuel quc I'on trouvc chcz Xc:'opho' a,",ec ia r,éritc, sociale.
plf t]ri 1,",t nrouvcntcnts de l'ârne , ceux qui vienncnt de la Ccpcrrtlarrt son .rrr.rlvsc sc r(i\ i'lc e rr tlcrrrit're lrral\.s.. nr()rns
lrbrdo D-'. ..rcl.rir:rrrtc dtr point d.l s,ci.l.qiqrrc tlrrt't'cllc,1,.K'. j. l).vt'r
Les spe<cialistes dc la pensée antique nc tarderont certainerncnt tlans ()reak Hornost'xuality 'ue (l97Bj, auqire I Fouca,rr i" réfèrc
pas à juger la valeur des intcrprétations ef des conclusions de t'cpcndant à plusicurs repriscs. ()r si l)over cst lc maîtrc clc la
Foucault. LJnc chosc est cependant certainc : il sc réfèrc à présent rcintcrprétation de ia pc<clérastie grccquc c'cst qu'il dc<molit la
à l'opinion dcs experts bcaucotrp plus souver-rt quc- dans toirtcs scs tlrèsc <, d.ric'.c u bâtie par ies Allôrrrarids à partirl dc I'hypothc\sc:
autres grandes (Eu\rrcs historiques rc<unies. De plus, outre qtrc la sclo' laqucllc les raci'cs dc I'arnour grcc'c trouve't ilarrs la
qr,ralité de la littératurc consrrlrée est égalemcnt supérieure. céllc-ci t'arnaraclcric militairc (un brillarrt rcprésentarrt dc ccttc théoric
r'onrprcr)rl gfni'ralcrncnt lt's t.ruru^ lcs plus rriccrrts. l)our .l.ricrnc, E. Ilethe, cxplirl'c tlrrrs un iru".rgc rédigé pcu avart la
quelqu'un qui dans La uolonté de sauoir s'appuyait encore sur des
Prc'rielrc lIucrre rnondialc quc la pédér:rstic hclléniquc reposc sur
supports historiographiqucs aussi fragilcs quc 7-he Other Victonans ur)c corlceptlon spcrnlatiquc cle l'ârnc : lcs mcillcures vcrtus de
dc Steven Marcus (1966), ce progrès est loin d'êtrc ncigligeable. I'hrrnnrc étant localisc<es d.r.s so, spcrr)e. la s.dornie e<tait,
ISien qu'il soit sans contestc beaucoup moins facile de dépoussié-
['crrsait-on, la mcilleurc laçon dc comrnuniqucr lc couragc à un
re'r un te-\te grec ou latin complèternent oublici que dc dc<tirrcr des
l('ullc guerrier...). l)over rc-jcttc ces [ralivcrncs nriiitarist"t-n p.rr-
trlitcis abstrus ré.ligcs ) la llcrrarssar)('c ou des codcs disciplirrairt's \rcnncs > et insistc sur lc làit cluc dans le citt-i grccrluL- tout
obscurs datant dc 1800, de sortc que dans son.rrchr:olosie de la (r)c(.)uragcait une sociabilitc< visitrle cntre honrn.r"t. ô,rt-r-rùlc llolls
scxrralitti l'crnrdition dc Forrcatrlt divrit rrtlccssaircnrent:rpparaitrc l':rv.ns vu Foucault cst se'sible à la clif-tlrencc dc statut entre ies
sous dcs formes plus co'vcntio''elles ct moi's specticulaires, tlp.uses et lcs éphèbes, nrais il n'i'siste pas sur lc rnécrrisrnc cle
c'est ne<rlnmoins en dernièrc analyse ici plutôt clue daris scs travaux It'rrr positiorr socialc. rri srlr l.r logiquc.lc lcurs sitrrarions
antc<ricurs qu'il sc rapproche de I'esprit conquéranr de la nouvellc r('spcctives. cependant je ne puis ricn distinguer clans ce qu'il dit
historiographie, de la voic ouvcrte par des pionnicrs coûtnle ,1rri scmblc err contradiction avec les travaux dcs nrcilleur,
Philippc Ariùs, cc chroniclueur de l'évolr.rtion des rnentalités lc' stùct. ""n..t,
conccrnant I'cnfance et la rnort. A I'occasion de la mort d'Ariès 'rrr
cles cleux volumcs scnrblc't égaicr'ent fairc :,pparaître unc
Foucault rédigea pour Lc lxittuuel obseruateur un article tout à fait rlv.lution sigrrificative dc I'historiographie cle Foui-ault. cette
dans la vcine du culte du héros (minimisant par la mêmc occasron t volution rcnforce crr partic des tcnclanies quc I'on pouvait clcjà
sans aucunc élc<gance I'ctrvre de l-awrcnic Stonc). euant à ,iisccrner da's La uoktttîé tJe savttir, sino' avant, comnre par
I'esprit de la nouvclle histoire, Pierre Nora tente, avcc une équipc ..'xonple
d'érninents collègues historiens, d'e' donncr urc préscrrtâtiôn ,l'atténuation clc I'optiquc < césurale > (la ruptur" l"
tlréorie de la coupurc) et ia fra'che adnrission qu'ii cxiste ",r..-des
théoriq-uc définissairt à l'histoire < dc nouve"u* ptôblù'nres, de
r,lrénonrèncs évolutiû;. Il parlc ici ci'urre ( rrès lerlte e<volution > du
nouvellcs approches ct de ltouveaux objcts u dans les trois
l,.rga'isme au christi:rnisnre et, plus l'i', de l'érotiqtre de
volumes dc Faire l'histoire (1977\. I'Antiquite< classiqne à l'ars dmatdi dc la bassc Antiquitér:î. Mais
On pourrait il est vrai pinaillcr sur la résistance de ccrtarncs tlrrrrs cctte c<volution de nouvcaux racteurs cntrent ilgalcment en
interprétations xu vu des rechcrchcs les plus réccntes. Ainsi le
-compris la question religicusc" En l97lt, i,rt.r.ogcarrt
l:u, y
tablcru quc fait _Foucault dc la pcidttrasrie semblc .luclquc pctr |.r-rcarlt dans so' nonvcl appartcrne't de la ruc dc vauqirarcl
sous-dévcloppé du point dc vue sociologique. Il cst bicn ètrt.,.rdu .rvcc S. P. llouarict, je lui dcmarrdai s'il aveit l'intcntion d'éùnclre

22. London Rpiru o.l'Ilooks, op. tit., p.5.


'i. totrcrulr, 19fi.l /al, p. 7.1 : 198.1 (hi. p. 50.

I60 t6l
FOUCALI I- I OU I-Ë NIHII-ISMË I)}: L,{. (]HAIItIl L'FIISr()IRE tlu t_A st,xuAt_lrÉ ssr.()N Ir()ucA{.it_.1

I'histoirc ( archa'ologiqtlc ,' à I'crpérience rclisicttsc. Il me (c poinr, rcsta fidèlc au srructuralisrnc prcsquc jtrsqu'atr bor_rt)
répondit rrflirmativentcnt, ajctutlnt ccpendant quc dans ccl rxltrs avait appris à nre<priscr c()nllnc rrriragc rrieitaphysiquc ct à
clclmainc cc qui I'intelrcssait récllcrncnt c'eitait la sorccllcriel+- Son ;rblnclonncr comnre ilrstnlnrent c{'aualvsc darrs l'expiication des
dcrnicr ouvraqe, à cc jorrr (l9tJ4) cncorc à paraîtrc, Lcs avcux dt l)r()ccssrls soclaux. Il cst vrai Lluc, contnlc nous I'avons vll, scs
la chair (le quatric\nlc ct dcrnicr vetlurnc clc l'ilisftrirc dt'ltt stxualité), rlcrnic\rcs <ruvrcs ntcttcltt davantaqc I'acccrrt srrr lc suiet. Meis la
constitlle ccpcnclant nnc rerflcxion srtr lc christianisnrc crtntmc tlrrcstion quc llous posor]s rtrair-rtc';ant ùst dc tout autrc rlatLlre:
ciuintcssencc dc la foi u confèssionncllc >. cllc nc portc pas sur la subjectivité conrnlc variable dcipcndantc
(lonrnrc sorr rnaître Nictzschc Foucault n'.rimc clc toutc (pr,rclttit historiquc du 1-r611yçyi1-) rr"reis sur lc sujct cornrnc variablc
évidcncc pas la forrne d'csprit chr.iticnne. Oepcndant ricn clans lcs inclépcrrciantc, conrnlc tbrcc fàçonr)ant la conduite. Foucault cn
dcux volumcs prc<cc<clcnts, t-rir il fàit souvcnt allusiorr au christia- rrrrivc-t-il à rncttrc I'lccent sur lc sujct non scu]cnrcnt conilnc
nisrrrc commc au négatif, pour einsi dirc, clc I'e<rotiqtrc ancir-unc, tlrù'rnc nruis aussi c()nrnrc vi'ritablc fàctertir ?
r"r'cst cornl'rarablc à la drarnatisation nrarrichciennc dc I'histoirc à I)isons lcs r:hoscs :lutrcnlcnt : cst-il possible quc. dans I'truvre
laqucllc il sc cornplarsait auparavant. Assurd.mcnt technologic dc dc f]oucault clcs anrreics fJ0, lc su-jct ei aucc 1,.,i la catégorie de
soi ct nr:rîtrisc de soi, âLl scns ()r) ccttc clcrnie\rc cst meuv:risc parce i'.iction htrnrainc purc ct simplc soicnt fln.rlcrnr'rrt rachctrli, nrômc-
qu'elle constituc rrnc clonrination réprcssive, totdcnt à sc fbndrc \r c'cst cir: façon tacitc, or.r qu'ils rcntrcnt t:tr sce\nc à ia dctrobéc?
darts lc clrristianisnrc lrrrrcaldicrr. rriais il st'rnblc rntlirrs ilrsistcr []otrcault était-ri qr train clc conclurc unc paix secrc\te avcc le suict ?
pour donncr lc nrauvais rôlc à ccrraincs forrncs culturclles ou à .|
'cprouvc pcrsonnellcnrcnr dc la tJifiri ulirt ) t.rrrc cadrcr t'histori-
ccrteincs clpoqtrcs. Lcs sombrcs siècles dc l'hcrmc<rrcutiqtrc dc sor (luc quc rctrtcc I'Histrtir.r_' dc Ia s(xualité avcc le lcitrnotiv c{u
et du péché scmbicnt nroirls s'ettirer les reprochcs c'lc For-rcarrlt quc pouvt>ir-savoir clans lcclucl lc sqct n'cst qtr'un instrurr.rcnt dc ia
lc grand rerrf-ermcmcnt, ia psvchiatrisation clc la fblic. I'anthropo- ikrminatiou. (llr si la < bôte d'avcu o chréticnnc peut cncore ôtre
iogismc i'pisténriquc ct lc svstc\nrc pcinitentiairc nrodcrnc. ('()nçucr dans ccttc pcrspcctive , prrisqu'cilc passc son tcmps à
L'adcptc dc la KulturËri trk s'cst-il radouci ou bicn v a-t-il dans son srrrvcillcr sers disirs sous la prcssion dc la loi rnoralc, cela À'est
sujct qurelque chosc qui cxpliqtre cc changcrnurt ? "rbsolunrcnt pas possibic pour lc sujct clrcratiquc dc I'Antiquité
Jc soupçonnc quc la vc<rité sc trouvc dans la sccondc hypothèsc ;uicnne. Nous sonrrncs ici cn préscrrcc cl'uti excmplc: très nct de
et dans cc qui corrstitr-rc urr parado-xc clans l'histoirc cle la pc:nséc strjct sarn, vrsiblcnrerrt sans rclati<-xr avcc unc donrination sociale
-clc Foucault. Je rn'cxplicluc. l)ans sl ;rrernie\rc cnvolcic orisinalc. cic I'iucliviclu.
I'Histttirc de la,f,tlia, Foucault s'était trouvé confronté au problèmc- Aux yeux de certains ;lutrcs thctoriciens, qui s'attac:hcnt aussi
de la signification dc la folic pour lcs autrcs, c'cst-à-dirc pour lcs .r sorrth'r lc scrrs proforrd tlc I'hist.irc ctrlrurclie. il n'v aurrit ricn
honrmes sairrs d'csprit qui jugcaicnt lcs fous. A I'autrc c-xtrérnité ti'(rtrangc à assimiler le progre\s dc 1'Occiclelrr à un dc<vcloppemcnt
dc son ricire vovagc historico-philosophiquc il s'attaquc au à sranclc échcllc cle la maîtrisc dc soi. f)ans Le pricessus de
problèmc de la significiltion clu serc p<'ur soi-nrôrne, clc la libido ririlisation (1939) Norbcrt Elias aflirmc quc la civilisatiàn csr avant
clr tant c1u'ellc constitue lc rnate<riau lc plus cxplosif auquel tout unc c<volutior.r gi'rréralc où l'on passe de contrâintes socialcs
I'individualite< activc ptrissc ckrnncr forrnc. Mais il v a là quclqtrc :r une auto-contraintc (Selhstzu,an(/. I.c problème avec Foucault
chosc d'intriqant : si lc dcrrricr the\nrc abordct par Foucault cst, à (''cst quc colltntc il rc<cusc tout ltct lcs valcurs positivcs attachées
travcrs la scxLraiité, I'aflirnration ou la mrîtrisc clc soi. oll cn(.orc ) la r, civilisatioll ') contntc proccssus qui apparaît au dc<but des
I'introspcction hantéc par lc pc<ché. qu'L'tt t:st-i1 dt, sa lon.Ere ltholtie tcmps ntodcrncs pour ôtre errrsuitc renforcé par les Lurniè'rcs ct par
du su-iet? L'cnl<rdtrid conlntc la confcssion présr-rpposcnt plcrnc- lc libriralisrne victoricn, il nc pcut crr bonnc logiquc accréditer unc
mcnt la subjcctivitr<, c'cst-à-dirc ccl;r nrônrc quc Fotrcauit (qui, sur tcllc civrluation clc scs conséquenccs historiqucs. Ponrtant il rrc fait
:rLrcun doutc qu'à partir dc l.'rr-sage des piaisirs il accorde bcatrct-ru1-r
2.1. (ii-. l{ouurct. 1971, p. +()--tr1 il'irnportance i Ia fbrcc cie la volonré clu sujet.

t62 | {..1
Y
l-C)UCÀUL'I ()U l-tl NIIIII. ISMË I)tr t.A (il{AIRE L'HIST()IItE DË t.A sEXUAt.t'rÉ sr,r_<lN F()rrcAtir'l

La < volonté ,r cor-rstitue clr efîet ici uu conccpt clc1. F.n fait une pcnsée occident-ale pour ne jamais plus cn clispar.rîtrc, rrrôrrrt. .r1,r,..,
grrtrdc partic dc tr.' qut' Fouc'ltrlt .lit strr l'utkraitia ('t sur le scluci lc rcflux de la foi corlmc factcur fo'da'rcni:rl dc l:r tirrrrrt',lt.r.r
dc soi clu stoïque résolu pourrait êtrc lu à la lunrière des étudcs culturc occidentalc. l)ans cc cas, conrnlc Raynrrlrrd llt'll.rrr lrrr
modcrrres sur l'histoire dc l'idéc dc volonté dans la pcnsée prompt à lc renrarqucr, à préscnt que tant dc tabous sr'xrrt.ls orrt
iundiclue ct philosophique. I1 aurait e<té tre\s instructil- d'avoir lc disparu, la c1r-rcstion prcssJntc qui r-rous rcstc pose'c cst l;r srrrr..rrrrt.
conrnrcntairc de Foucault sllr une trruvre réccntc contme 71( conunent chacun dc nous, hommc ou fèrnmc, cl<>it-il st. (rt.)tlt.lr
'l.hcory of-Lfill in Oldssical Antiqity (1982) d'Albrecht I)ihle. Pour
rrir cornmc sujetlt'? L)ans notrc culturc hédonistc il cst t'rr r llt r

cc spécialiste clu classicisnic, professcur à Heidelberg, lc concept probable quc ccttc rcdéfinition se lasse avant t()ut crr tirnt'l r.rr ,irr
dc volonté comnrc factrlté dc i'csprit indépendante de I'intellcct ou plaisir et du de<sir. S'il cn est ainsi la geinéalouic firrrt';rltlrt.r)rr. trt
clc I'i'n-rotion n'est janrais utilisé clans la thi'oric grccque ancienne ; I'n hornmc dc désir ,r n'cst pas sans rapport avcc s()lr l)r-()l(.1 l).r,,
c'cst cssclrticllemetrt ture invcntion clc saint Auqustin, qui fut lc roujotrrs re<ussi d'r-rnc histoire critiquc du prc,:..rrt.
prcrricr à utiliser 1e conccpt dc vokrntci (t,olwûas)dans son scns
rnoderne et occidcntal, pour laire référerrce à ce qui cst au c(Fur
rrrênre dc l'lrorlmc nroral. C)r Foucatrlt consacre Les aut:ux de la
chdir la sctrie pertic historiqr-re dc son Ilistttirc de la sexualité qui
porte- srlr lc christianisrnc à la théologie paléo-chréticnne des
l)èrcs clc l'E{li:c. qtri cst- si prtissamrtrcnt tlonrintic plr saint
Augttstin. En outrc, collulte I'iuclique claircmcnt l)ihle, le rôle
crucial attribr-ié à la volonté dans les systc\nres imbriqr,rés de la
psychologic et dc la tl-réolo14ier cle saint Ar.rgustin résultc principa-
lcmettt d'un u t:xantelt dc'soi intensif )), cornmc en témoignent st:s
Oanfessionsz5 s1 I'exanren de soi intcnsif constitue précisémcnt
- Foucault, définit lc stylc morai du christianismc
lc trait c1ui, pour
et cette u bôtc d'avcu u dont I'honnre rnodcrnc cor-rstitue une
version laïquc ulte<rieure. du moins en cc qui concerne la
techrrolosic du nroi.
Or la conception eugustiniennc de la volonté, fondée qr-r'elle
était sur I'irrtrospection. ct qui était destinée à occuper unc place
si cetrtrale dar-rs la doctrine chrétiennc, trouvc sorr originc dans
r-rnc problénletiquc qui n'cst pas éthico-sexuelle nrais éthico-
rclisieuse. En outre si comnrc Foucault I'atlirrne à juste titre 1a
nraîtrise cle soi ct la constnlctlon de l'ârne (ce que Clicércln appelle
la rultura animi) c<taicllt si préérrrinentes dans l'Arrtiquité païenne,
comnl€nt se fait-il quc lcs (]rccs ct lcs I{onrains n'aient janrais
tilabort' LL' c()n('cpt dc la volorrti' ? A rr corrtrairc <lri pourrait
rérphquer que c'cst quar.rcl lc pécht< et le salut en vinrent à dorniner
les préoccupations dc la perrsée pré-nroderne quc la volonté
alltolronle. crctte structurc csscnticllc clu sujet, epparut dans la
l(r. [Jcllour, < LJne rôvcrie rrroralc D (cotnpte rùrLlu sur L'u:,t.qt dr plaislr-ç ct /-r itrlrrl r/r ,,,r)
25. l)ihle. 19ti2. n. 117 Ild.qa:inc litttrdirt , mei 19tJ4. r.
Y
)7- r(l
''. "

164 165
poRlRArl ou NÉI)-RNARCHTsTE

paradiume pour les scicnccs hnnraines fondé sur des pnncipes


Chapitre 10 analogues à la théorie du champ de la physiquc rnoderne. S'en
tcnant à l' < archéologie , Pamcla Major-Poetzl aflirnre qu'elle
corrstituc. :ru mêrne titrc que la physique modcrne, un modc\lc
abstrait qui impose un clrdrc à une expe<ricnce du désordrc. Sorr
POR TRAIT DU point-dc-vuc cst donc cliamétralement opposé à cclui d'Hubcrt
l)rcyfus ct dc Paul Rabinow dans Nlichel t'oucault : Beyond
,vÉO-AAJA RCHISTE Structuralisrn and Hennencutics (l9ft2). Pour ces dcux autcurs la
sascsse dc Foucault consistc cn t'ffet cn cc qu'il se soit éloi,qné dc
I'archéologie ct dc scs présupposés parastructuralistcs cn fàveur
cl'unc u analytique intcrprétative ,r du < pouvoir, de la vérité et du
corps )). Pour résumcr, ce qtr'il y a de mieux chez Foucanlt c'cst
sa cénéalogie plutôt que son archéologic ou, si vous prc<ferez, son
post-structuralisntc plutôt quc son quasi-structuralismc- Cepcn-
clant si I'on gardc en mémoire la trcmpe nietzschéennc dc la
pensc<c fbucaldicnnc (qui s'accentua, j'cn convicns, après Les mots
et lL's chose-s) on s'apcrçoit vitc que le fbssé qui sépare, chez
Foucault, I'arche<ologuc du ge<néalogiste n'est pas un abîn-re. La
(]ucl est lc scns fondarnetrtal dc I'ceuvrc de cet irrchéologuc dc placc ccntralc qu'occupc Nietzschc dans la vision dc Foucault est
la pcnsée, dc cc généalogiste des rapports savoir-pouvoir, de cct soulignc<c par son principal traductcur, Alan Sheridan, dans
r< historien du présent t) que fut Michel Foucault ? Il cxiste trne Llithcl Foucault : T-he Will ro Truth (19U0). Sheridan suggc\re que
for.rlc dc livres qui répondent à cctte question. Voici dix ans son héros est le Nictzsche de notre propre fin de sièclc, ce qrri
Angèle Krcnrer-Marietti se denandait, à la fiIr de son Foucault ,'r constitue unc perspcctive provocante. bcaucoup plus intéressante
I'archéolo.qie du -savttir, si I'cnsenrblc dc sotr entreprise c<teit solis- cluc cellc de ceux qui, comme Annic Guédez dans son Fttucdult
tendu par une mdtaphore originalc. Elle en voyait une dans le (1972), ouvrâlle bien antérieur au prc<cédent, se f-ondent sur I'anri-
regard anatomiqrrc. ToLlt conrûre I'anatomistc qui dissèque les positivisme de I'archéologie pour finir par praticluemcnt l'annexer
cadavrcs cn allant dc la surface aux profondeurs ct en mettallt à à la the<orie socialc lyriquement humaniste dc Gurvitch et de
nu tous les clétails des différentes couches du corps, fibre par fibrc' Henri LeGbvrcl ccs deux adversaires notoires du structura-
tissu par tissu,. mcmbrane par menrbrane, muscle' par muscle,-sans lisnrc en raison de - la pre<tcr-rdue ob-jcctivité et du < technocra-
jarnais pouvoir saisir le secret de la vie, I'historien r, archéologi- tisme > cic cette théoric. L'un des rarcs aspects positifs de l'étudc
que > dissèque une foule de discours et de pratiques en refusant vcrbcusc dc Charlcs Lcmert et de Garth Gillan intitulée Michel
de cécler au nriragc de cette cornpréhension globale cle totalités [:ttucault : Social Theory and TransQression (1982) est qu'cllc met le
culturelles appartcnant au passé que recherchaient autrefois les cloigt sur une veine nietzschécnrlc transmise à Foucault oar
historiens-philosophes néo-idéalistcs. Voilà cc qui sépare Diltheir l];rr;illcr.
de Foucault. Fils de médccin, I'arche<ologue du discours soumet Recorrnaître I'existencc clc cc < licn avec Nietzsche )) nc met
l'histoirc au scalpcl. C'est là ce qui caracte<rise sort cntrcprisc. Mais ccpcndant pas un tcrrnc au débat sur la placc qu'occupc elr
que dirc de la nature de ses retsultats ? Sur ce poirtt les réponses clcrnic\rc analyse Foucault dans la théoric radicale. Alors quc pour
divergent très largement. Pour Panrela Major-Poetzl (Michel
f;oucault's Archeology o-f Motlern Culture , 19tt3) I'apport lc plus l. (itrctdcz. 1972. p. 10-1-l()6"
précieur de Foucault résidc essentielleûrettt dans Lln nouveau l. Lcmcrt ct (lillen, I<)82, p. 22-25

166 167
FOUCAULT OU T,E NIHILISME DE I-A C]IIAIRE poRTRArr nu NÉo-RNARCrrrs-fE

Ilarry Smart (Foucault, Marxism and Oritique, 1983) sa penséc dr-r Gai savoir Nietzsche drcsse la liste des thèmes dont il reste a
( tral1sllressivc r cst ult atout dans la mcsurer où elle libèrc la f:rire I'histoire : I'amour, la convoitise, I'envie, la co'sciencc. la
critiquc des crrcurs qr"r'irnpliquc I'idéal marxiste de ,r, rationalité pitié, la cmauté; il rnentionne égalemerrt qu'il faudrait fairc une
supérieure D tarlt dans le domaine dc la connaissancc (sous la histoire conrparée du droit et unc autre dels pcines. Pe-ut-or.r lire
fbrrne d'une o science de I'histoire >) quc dans cclui de I'histoire ccla sans rcconnaîtrc immédiatenrent au nroins une Dartic dL1
réelle (sous la formc du socialisrnc, qui cst atrjourcl'hui aussi travail historique entrepris par Foucault ?
cliscrédité que lc capitalismc)r, Colin Gorclon e st d'un avis
exactenrent contrairc. Lui aussi cstimc nécessaire une nouvcllc
. Unc fois que l'olr est d'accord avec la sigrrification stratégique
clcs origines de ce travail tout ct: qui reste i'rni..
u logrque dc la révoltc >, rnais n'opposc pas poLlr autant lcs c'est de rncsurer 'ietzschéenncs
la ualcur de cette reprisc crélrricc dc Nic-tzsche à
dispositits de pouvoir identifiés par Foucault à la théorie mar- l:rqtrellc s,.' livrc Forrcarrlt. l)lrrs Li,g, a.{.qin, Irorcrt'. lrtiit,i,ltto, qui
xistc+. I)our Shcrician I'anatomie politique dc Foucault, qui est en cst à mes yeux le livrc le plus profond écrit à cejour sur Foticault,
( rllpturt: radicale )) ave c la gauchc cornnle avec la droitc, Vittorio (iotcsta résurirc son jugcnrent sur lui en disant oui à
corrstitue unc nouvcllc théoric ct Llnc nouvclle pratigut: politiqucs I'historien ct non à sa niétaphysique de l'aliénation. Clotesta fait
qui sont issues clu discrédit clui pèsc srrr lc maruisrnc'. Pclur Srnart I'c<loge des recherches historiqucs menécs par Foucault mars ne
ccttc anatomic est bien issuc clc ce discrédit, nrais clle n'en parrrient pas à accepter son anthropologic historiqlle, parce que
collstitlle pas pour autant une nouvclle théorie ct une nouvcllc toute vision oir les relations socialcs seraient envisagécs corrmc
pratique : elle n'cst qu'unc < critiquc > très r"itile. Pour Gordon norr aliéne<e s li.ri est étrangère('. Comme Nrctzsche Foucault
Foucault identific des lbrnes de pouvoir qui e<taient jusqu'aiors considère la volonré dc pirissancc de I'individu comme une
néeligées, rnais il n'est pas nécessaire dc décrirc son entrcpnsc c'lonnéc qui constitlrc un dcstin incontournable. Les formes cJe
comnrc un défi nietzschéen lancé au nrarxisnrc. cettc libido dominandi changerrt constarnnent à travers I'histoire
Comment choisir erltre ces interprétations ? I)'abord il nc rnais sa rlatlrre ne change, elle, jarnais. Dans la rnesure où
m'apparaît pas possible dc rninimiscr lc lien cntre l'æuvrc de I'hornme est synonyme de volontc< de puissancc il est impossible
Foucault ct celle de Nietzschc. On peut dire quc Foucault cst le dc venir à bout de I'alie<nation socialement, par la violencc. La
meillcur cxcrnplc de néo-nietzschéanisme que I'on puisse trouvcr luttc est sans fin. Foucault ne combat donc pas lcs puissances en
dans la pcnsée occidentale corltemporaine, ct quc de surcroît place au nonr d'un pouvoir plus rroble et plus hdmain : il les
I'utilisation qu'il fàit de Nietzsche t:st extrôrncment originaie. Il r:ombat simplement parcc qu'elles ne sont pas plus légitirnes que
existc unc définition bien connue de la philosophic françaisc les forces ou les résistances qui s'opposent à elles. C'est là une
dcpuis la guerre , que Vincent l)escombcs fut le prcmier à pilule trop anrère pour être avalée .en ltalie, otl la culture
propose r, sclon laqnellc' si pendant les année s 40 la pensée d'opposition reste largement à I'abri du cyrrismc parisicn qui, tel
françaisc fut dominée par les trois H l{cgcl, Husserl ct unc sueule-de-bois idéologique, fit suite à la vogue dc I'existen-
Heideggcr -
lcs années 60 llrent, elles, essenticllcment filles de tialisrne. C'est pourquoi Cotesta s'efforce de faire apparaître
ces trois < -nraîtres du soupçon u que furcnt Marx, Nietzsche ct I'histoire critique de Foucault conrrne pure de cette noiiê vision
Freud. Or cela cst tollt spécialen-rent vrai dc Foucault, dont les rlc I'hon-rmc.
fresques historico-philosophiques sont donrinécs par I'ornbrc Cc jugement sur Foucault pose néanmoins deux grands
d'un irrationalismc nictzschéen qu'aucun écho dc Hegel, de problèmes. Lc premier est quc chez Foucault l'histoirc, côm-e
Husscrl ou de Fleideggcr ne vient troublcr. l)ans le chapitre VII j'osc lc dirc ce livrc 1'a anrplemcnt de<nrontré, est loin d'être
tor-gours saine. Sans doutc ouvrc-t*ellc sorlvent dc nouvclles
perspectivcs, ce qui lui confèrc des vcrttrs hcuristiques. Mais scs
.J. Srn:rrt. l()u3. o. 136-1-17.
,1. (lordon irr (irjrclon. 19li{). p. 255-25ti.
5. Shcridan. 1980. b. 21fJ et 221. (). (lotesta, 1979, p. 172.

168 169
FOUCAULT OU LE NIHILISME DE LA CHÀIRE PORTRÀIT DU NÉO_ANARCHISTE

confirsions conccptuclles ct ses iaiblesscs explicatives (soulignons Comme on l'a rappelé, il peut mêrne sembler qu'il n'y a rien dc
en outrc qu'il s'agit toujours d'une n histoire à thèse u) pèsent plus nictzschéen dans l'élégant Kulturpessimismus auquel il s'abandonnc
lourd quc son apport rc<el. Les données historiques sur lesquclles parfois. I1 est vrai que cc qu'il dit de la mort de I'homrne à la fin
s'appuic Foucault sont trop sélectives et trop déformc<es, scs clc Les fttc,ts ct les choses ct de 1-'archéologie du sduoir n'a rien dc la
interprétations trop généralisatriccs ct trop partiale-s. Ainsi, loin thrêne, du chant funèbrc. Mais ct: n'est pas non plus unc
dc compter cn cllc-mômc en tant que recherchc ou pour sa ar"rthentique cxplosion d'nmor -fati,le ton n'cst pas non plus celui
perspicacité, son histoire finit par ne valoir quc cc que vaut son d'un défi plein d'espoir. Nietzsche était un penseur nervcux mais
Weltanschauung, c' est-à-dirc pas grand chose. aussi enjoué, ce qui n'est pas le cas de Foucault. Même Ian
Ccrtcs Foucault nc ccssait de répéter que sa façon d'écrirc t{acking, ce philosophe de Stanford dont les écrits sur Foucaulr
I'histoire n'était pas ( nornlale >. Il le réaffirme pour la dcrnière témoignent d'unc grandc sympathie à son égard, convient quc
fbis, me semblc-i-il, dans l'lntroduction de L'usigt des plaisirs oit parce qu'il présuppose quc I'optimisme ct lc pcssimisme perdent
il signale à nouveau que scs études sont des étudcs d' < histoire > tollt sens une fois que I'on se débarrassc de I'anthropologisme et
et non pas d' < historicn )). Toutcs les équivoqucs dont il s'entourc du mvthe humaniste d'un sujet transcendental Foucault ne nous
ne pcuvcnt ccpendant pas le tirer d'afïaire ici. Historicn ou pas ses ot-frc u aucrrn substitut à cc qui. sous.quclquc forme quc ce soit.
travaux présupposent toujours qu'il est fidèlc à la vision que jaillit étcrncllemcnt dans lc cceur dc l'honrmc r /. Nictzschc faisait
chaque (<poque a du sujet qu'il traite (la folic, lc savoir, la au contraire surgir le surhomme qui triomphait joyeusernent du
punition, le sexe) et que ses documents (archivcs médicales et rrihilisme. cette âme de la dc<cadence. En profbndeur la pensée dc
adminisrratives, vieux traiteis crnpruntés à nornbre dc disciplines, Foucault est peut-être à rni-chemin cntre I'assurancc de Nietzsche
fichiers pénitcntiaires, littérature de l'éthique sexuelle, ctc. ) ct I'ave rsion rnodernc pour la bonnc hurneur. Il cst assez
peuverlt lui donner raison. Le fait rnême qu'il utilisc dcs tcrmes nietzschéen pour évitcf la nostalgie mais égalemcnt asscz
cornmc n document > (comme il le fait pour la derniclrc fois au u rnoderne )) pour être fondamentalement sceptique quant à nos
début dc L'usage dcs plaisirs) montre que malgre: tout lc mépris pcrspcctives culturellcs.
u nietzschécn > qu'il affecte pour la vérité objectivc, il lui plaît tout Mais comme nous i'avons aussi vu, le dénigrement systémati-
autant c1u'à n'importc quel historien conventionnel qu'clle parle que des Lumières auquel se livrc Foucault est un signe qui ne
pour lui. En d'autres termes, quel que soit le type d'historiogra- trompe pas et qui montre bien combicn, à propos dc l'histoirc
phie qui soit ie sien, celui des historiens ou un autre, Foucault est moderne, Foucault se sépare de Nietzsche. Lady Carlisle, cettc
le prcmier à affirmer que les preuves sont de son côté. C)n nc peut victorienne aux idées audacieuses qui fut la belle-mère de Gilbcrt
donc gue\rc cxernpter ses analyses historiques du type d'évaluatron Murray, avait coutume de dirc : < Si quelqu'un qui ne croit pas
auquel on sounlct généralemcnt ces études. Nous avons donc lc au progrès entre chez moi, il faut qu'il s'cn aille >E. De même chez
droit de nous demander si ses interprétations sollt confirmées par Foucault : quiconque dit du bien des Lumières risque le même
les faits ou si cllcs sont au contrairc trop fantaisistes ou tr<.rp traitement qu'infligeait Lady Carlisle à ceux de ses hôtes qui
forc('cs. Or si ccrtaincs d'cntrc elles sont viaimcnt su!{gcstivcs. ;i n'étaient pas de fervents adeptes du progrès il faut qu'il s'en
elles jettent mêmc r-rn jour nouveeu sur les données historiques, aille de son univers mental. Rien chcz Foucault- ne donne à penser
bcaucoup d'autres sont souvcrlt, comnrc nous I'avons vu, trop qu'il aime < le stupide xrx'siècle D, pour reprendre cette perle de
tirées par les cheveux pour ôtre e<tayécs par lcs fàits. Ni plus, ni I'idéologie réactionnaire française que nous devons à Léon Bloy.
nlolns. Mais il n'aime pas non plus ce que les comtiens appclaient < l'âge
Lc second problèmc est que lc verdict < oui à I'historien, non
au philosophe (nietzschéen) u à tendance à ignorcr url aspect 7. Hacking, comptc rendu d,e Pawer/Knou'ledge, New Yrtrk Rcuieu,o.l'Books,14 rnai 19U1,
o. 37.
important : Foucault est nietzschéerr soit, nietzschéen sur bien des U. i)ité parJ. Enoch Powell dans un arrrclc sur Ia biographic dc Gilbert Murray par Francis
points csscntiels, mais il n'est pas nictzschécn des picds à la tête. Wcst, Tlrncs I.ittrary'Supplement, 27 avrll 1984.

170 17l
FOUCAUI-T OIJ LE NIHILISME DË LA CHAIRË POR f RAI I T) U NÉ]O-ÀNAR(-}I]S'TE

critiqllc >, delsignatrt par làle siècle du progrès et de la critique qui susc:cptiblcs d'ôtrc conquiscs par dcs forces socialcs différctltcs :

sc teimitra Dar les deux révolutions qui donnent encore à Ia terre rrirrsiies disciplincs bourgcoises peuvcnt-ellcs ôtrc transpiantécs
sa forrrrc actuclie : Ia rrivolutiorr iitdr-rstriellc et la révolutlon drtns clcs svstèlncs de contrôle notr bottrgcois (otrLrliolls Llll ltls-
démocratique. tilnt qtic lc goulag en tait à ses vcux partie), la confcssion peut
Marx, Nictzsche ct Frettd étaient fiers dc voir etr eux-tnômes s()rtir dc sorr colltcxtc rclisicttx pour pr<Itétrer la sociéti' laïqtrc.
('tc.
dcs hériticrs dcs Lumic\res, ce qui n'était ccrtainement pas le cas
de Fouc:rult. Et parce quc ce n'était pas le cas il écrivit une histoirc Qui plus t:st, il est atl mollrs unc chosc qrrc For-tcault ne
rcll()n('c pas à prcrsentcr coltlme vraic, c'est sa proprc analytique
procustécrlnc dans laquclle I'héritage du progrès bottrgeois est
grossièrcmcnt défiguré, cluancl il n'cst pas cornplùtcment nié. Cc rlrr p<,uvoir. Nous avolts lloté ttll aspcct dc ccttt: attitude en
r.rppclant c1u'il s'appuic sur clcs clocutllctlts iristoriqucs- Mais cctte
iaisant Foucault sc révèle très cxpùrt à un jetl typique de
I'idéologie dc la u contre-clllturc > dans ce qu'ellc a de plus prc'ientiorr-t<tuchc iussi le présent. Il cst cc-rt.rin que,_ conrtnr- il le
contestablc ct qui cotrsiste à ra-lairt'lc serr-ç rJe I'histoirt: m()d(rne plur signale dans u Le jeu de Micherl Fctucar.rit n, l'crrjcri cle son ct'tlvre
seruir les préju.qés de Ia réuoltt rtctuelle et pro.lôndément erronée rr'cst pas du tout d'érnanciper la vérité du pouvoir, nreis
- et paradimt: de Id ulhrre
(()tûre les Ltnnières tlmme sotrrt't' prirttipdle - simplc'iren1 u de dc<tacher lc pouvoir dc h vc<rité des fortllcs
rationnelle et libérale moderne. Mettrc au pilori les origines de la ..l'l'rigctmonie sociale, économique ct culturcllc, à I'intérieur
rncrderrrite< rcnforcc considérablcment cette pré-interprétotion rlu rlcsqr.rcllcs clle fonctionne à l'heure actucllc,r. Mais voyez à qtrel
mttnde qui pleît tant à la pcnsc<e contre-clllturellc, dcpuis Marcuse point ct: propos est ambivalcnt : la vérite< cst toujours sclus la
ct Laing jusqu'à Illich et Foucault. C'est la-iaute à Voltaire, c'est ltt i',r,-tpc du pouvoir et pourtarlt l'élégant-icu-dc-mots (u le pouvtlir
dc ià r'éritè o) insinue la possibilitc< d'uuc suspcnsion cle I'asservrs-
-foute à Rousscau... scrncnt dc la vérité ru potlvoir. Le < détachemcnt >, poLlr
Il y a ccpendaut chcz Foucault ut'l autre :lspcct qui est non
nroins détcrminatrt et par lcqr:cl il est véritablcn-rcnt proche de ciphénrère qu'il soit, soustrait la véritf à I'influcrrce cle Ia lutte
Nietzschc. 11 ne s'agit plus ici de la dif{érence entre lcurs sociale, lui ionferant par là mômc unc objectivité qui, si ellc cst
tcrrrpéranrer-rts historiqucs (pcssimiste olt optimistc, chérissant otl ;rrécaire, n'en est pas trroins authcntiquc. Cctte_ itnpression cst
déteitant les Lumières), mais dc ler"rr position épistémologique i'crrforcéc par la note ltu itrstant gramsclcnne quc donne aLr propos
colnmune. L)cs trois rnaîtres du soupqon c'est justenrent Nietzs- l'utilisation du terme u hégémonie u, car cc qui est ccttr de la
che qui nous a enseigné à nous méfier de la raison et de la vérité. tlréoric gramscietrne c'lc I'hégérnonic c'cst 1'appropriation de \a
Or Foucault est lui aussi profondément soupçollneux de ce qui se culturc p". .rt',. classe dominantc à des fins de contrôle social ct
Drésentc conlme la vérité. Pour lui tout savoir, même lc savoir n<ln I'identiûcation de la culturc cn tallt qr"re telle au simplc
icientifiquc, cst ulr iustrumctrt de la volonté de pttissance. Les p.rouvoir
' exercé pâr une classe.
e<pisténès ne sont que dcs espèces du genrc que constitucnt les Foucauit n'oie donc finalemcllt pas inchtre sa propre théoric
dispositifs dc poltvoir''. Les différentes branches du savoir clans cc qu'il dit cle la pensée des intellectucls, c'est-à-dire qu'ellc
obéisscnt à des stratégie-s de domination, en fait elles u inventent r> s'cfforce d'cître ull combat et llon ullc source de lumie\rc.
leurs objcts de façon à cc que I'homme ct la terre puissent être l,'drdt(ologie avait avoué que la théoric sur laquelle elle reposait
rnicux contrôlés. La raison e.st tlne technologie du pouvoir, la .(t:rit sâns fondenrcnt, mais n'avait pas dit quc son sttccès était une
science un instrunlent dc domination. qucstion de bagarre. Or si la dénlonstration dc la vérité de son
Foucault reste par ailleurs un tant soit petl réaliste en ,inalytique du pouvoir ne dépend pas dtt pragmatisnre crrré dc la
concédant que, quellc que soit leur origine, les règlcs, lcs savoirs lLrttc-, il subsiste donc du rnctins une tlréorie qui se présente comme vérité
Trrrrr'. Mais dans ce cas, comme Corcsta cst
prompt à le rernarqucr,
ct lcs te:chnigttes finissent par devcr-rir dc-s armes ncLltrcs qtti sont
rl y l contradiction cntrc les critc\res de vérité éuottcc<s par la
(). Cl{. ( Le jeu de Michel Foucault, Ltp. (it. tlréoric (la vérité est puissatrct: et non lumie\rc) et le.fait que cette

172
t73
F()U(lAtJLI OU LE NIHII-ISME DE LA (lI{r\litF, POR RAI I I)U NFo-ANAR(,HIS'I'F-

thfurie prétende ûppûr(mnrcnt être elle-mîm( ecccptée comw( urdie , sltts []rarrcfbrt) par I'analysc d'une pltrralité dc tirrnrations c'lc cliscours
s(' sdr,aicr de ces criti'rcst". t't tlt'poLrvtlirs qui sc rJ('c()r(lclrt l('s ulres Ju\.tutr('s rrrlis qui.
L'entrcprise de Foucatilt senrblc donc au ftrnd ôtrc prise dans ('()ntnllrcnrcnt aux structrlrcs dc sienification ciont traitc la théoric
un gigantcsquc dilcrrrrnc i'pistérnologiquc : si cllc dit la vi'rité, t'ritiqtrc. nc pcuvent ôtrc c|f{ércncitics cn filnction clc lcur valiclite<.
alors la prc<tention de tttut savoir à I'objcctivitd' cst suspecte; nrais ll.rbcrnras soulignc cn oLltrc que dcin'rvstitier la ctrlttrrc rr'a clc scns
dans cc cas contrncnt cetre théoric cllc-mônre pcut-cllc g:irantir sa tluc si I'on conscrvc un critùrc rlc vfrité pcrnrcttant cic distingucr
propre vérité ? Ccci resserrrblc au fanrcux paradoxc du mcntcur l.r vérité dc I'icléologic, lc savoir clc la nrystiflcation.
crétois, et Foucault paraît tout à fait incapablc de se sortir dc ce l)clur Habcnlras lâ néccssite clc sarder cc critèrc dcvrait nor.rs
dilcrnme (.. qui cxpliquc qtr'il n'ait môrnc pas cssayé c1e crnpôchcr clc renonccr i I'rdcel ic',, critiquc ratiorrrrcllc cles
1'affronte r). irrstitutions cxist:u)tcs r prôné par lcs Lurnic\res. O'cst parce qr"r'ils
()n pcut certcs affirmcr quc la pcnséc cle Nietzschc aboutissair s'étlricnt privés d'unc theiorie raticlnncllc au scns orj I'entctrclaicnt
dcjà à la mônre impassc. Mais à sa décharsc on pellt invoqucr lc ics L.truric:rcs qtrc dcs phikrsophcs de la prcnrièrc génération dc
iait qu'au moins l'héritage principal dc Nictzsche n'est pas unc I'Ecolc cle Frat-rcfrrrt conunc Mar I{orkhcinrer ct T. W. Adonro
recherche historiquc mais simpleûlcnt unc critique moralc, unc lirrircnt par abandolllcr toutc approchc proprcmcnt théoriquc
répugnancc pour I'hommc décadent qui donne corps à son talcnt ircrrrr ravelcr la critiqtrc à rrc plus ôtrc c1u'turc nésation ad httc de la
d'essayiste. C'cst pourquoi il se passionnait tant pour la psycholo- soc'ic<té colttcnlporainc. ()r lc pioblc\urc cst quc cct abandcln dtr
gic dcs typcs hr.rmains, qu'ils soient proft:ssionnels ou nationaux principc de raison univcrsclle sisnific < la fln clc la philosoplrrc,.
(le: prôtre et le gucrrier, I'Allernand et I'Anglais, etc.), beaucoup Flabcnnas distinsuc trois qrancls rcsponsablcs dc cc résultat pcu
plus que pour toutc analyse proprcmcrlt sociologiquc dc la réalité qloricr.rx:la critiquc clcs ancicns clc I'Ecole dc Francfort,
historique. Le projet dc Foucault en rant qu'historien du préscnt I'outolorl.ic irr.rtionalistc dc l{ciclcggcr ct la généalogic clc
le prive de ccttc excusc. Il se sert de la généaiogic pour discréditer F<luc.rrilt't.
les préter-rtions dc ia science à la véritel sans pollrtant préscnter sa Haberrrras cstimc que sa pcr.rséc. torlt conrlnc ccllc dc l'Améri-
généalogie commc un franc parti pris psychologique, celle-ci cain llawls, est un crernplc dc progrcssivismc rationnel. Mais il
apparaissant plutôt comme une analyse n ncutre ut'. rr'hésitc pas à qualifrcr clc < néo-corrscrvatellrs , clcs pcnscurs
En mars 1983 Jùrgcn Habermas fit deux confércnces au c()nlllc Foucault, l)clcuzc ct Lyotarcl. e t cc parcc qu'ils nc
Colle\ge de France. Publiées en anglais sous le titrc Lectures on the tirurnissent xllcunc justificatir>n thc<oriquc à urr svstc\rne autrc quc
Discourse of A,todernity, elles exarnincnt certains des courants de la lc statu quo social clui prévaut sous le capitalismcr avancc,lr.
pensée post-strucrturaliste ct cn particulier I'auvrc de ntaturité dc l)ans son cL<bat te<lévisé avcc Chomsky (Arnstcrdam, 1971),
Foucault. Pour Habcrmas, Foucault a remplacc{ le modèlc répres- Foucault avait rcfirsé dc clc<crirc rlnc société rnocic\lc cn sc fbndant
sion-émancipation inauguré par Marx et Freud (et conservé strr I'idéc qrrc la tâchc clu re<voltrtionnairc cst dc prcndrc lc
pieuscnrent par la < théorie critique u de sa propre Ecole de p()uvoir, non dc trrire rc<qncr la justicc, ct qLl'cn tollt état dc cause
clcs notions abstraites conrnle-. ccllcs clc véritc<, dc justicc ct dc
10. Cotcsta, op. cit., p. l7U-1u0. r)atllrc hunrainc (qtri étaicnt toutcs dél'enducs par Chomsky)
'I
1. Au contrairc on pc'ut dire quc Nictzschc, bit'rr tlu'il soit :rvant tout un moraliste et non rcflc\tcrrt néccssaircnrcnt lcs intc<rôts dc classc cl<lnrinants dc notre
un historien ni un crpisténrologue, nranitt'stc à l'égard de la vt<rité unc rttitudc qui cst ..'rrlturcra. La critiqrre d'[-labcrrr-ras nrt:t lc cloigt sur I'aspcct
tout à iàit conrpatitrle avcc un rogriillrisnrc prrgnratiquc ct de nature fàrllibilistc, mènrc
si I'on croit habitucllcrnent lc contraire, et fait montre d'une tbrte avcrsion nour lc tlréoriquc (par opposition au plan c<thiquc) dc cetre lacune :
nihilismc intellectrrel ct pour le scepticismc svsténrrtiquc. l)our urrc argurnmtatloll
cr;rrvaincrnte cn tàvcur dc cette approche, cf. Wilcox, 1974, pdssitn et en particulier l -1. I Lberrn:s, l9fl-5, p,ir-rirl.
chap. 2, 4 et 7. Llette thèse contlrrne quc Nietzsche pcut tricn ôtrc vénéré à Saint- l-l ('t. l{ortv, 1()tt'l, p. l8l-197, qui prcscnrc bttn lcs problùnrcs lr<)sés 1-r1yHebcrrrras.
(]ermain-dcs-Prris, rnlis qu'il est lirrrlerncrrt bierr rnicux cltudié à Binchamton (Ne*' l i (.t. (.lrornskv r:t [:oucrrrlt in [:ldcrs. 1()7J. ( lhonrskv (()lnr11(rltc lcur dcisaccortl d:rrrs
York). (ilrornskl,, l()7(), p. 7-l-lt().

174 t75
FOUCI AUfT OU LE NII{Il-ISME l)E LA CHAIRII PORTRAIT DU NEO-ANAR(]HISTE

I'rbscncer volontairc, chcz Foucault, dc principcs ruiiversalistcs, quc Kant < a fondé deux grandcs traditions crltrc lcsquelles s'est
qui sont à scs ycux ligucis avcc lcs < rnythes hutnanistes r ct cn fin partagée la philosophie modcrnc u : la tradition dc < l'analytiquc
dc comptc avcc la structrlrc dc pouvoir de la sociéte< rnodcrnc. c'lc la vérité >, c'est-à-dire d'unc interrogation constante sur les
Foucault cst tout à fait conscient de rctlonccr au poiltt dc vue conditions du savoir vrai, ct la tradition d'unc < ontologic de
trnivcrsalistc cléfcndtr par I-Iabernras. A sa phcc il nrc.t cl1 rvant I'actualité > qu'inaugure I'essai de Kant sur les Lumicrcs. Tcl est,
I'idéal clc l' .<' intellectucl spécifiquc , qui ioun.rirair un savoir rrr>us dit pour finir Foucault, <.. le choix philosophiqr.rc auquel nous
critiquc sans sc post:r cn < maîtrc de la vc<rité ct de la justicc >. s()lnlnes confrontés actuellemcnt ,r. [l s'agit -soi/ d'une analytiquc
Alors qu'Habcrnras voit dans l'universalisnrc unc !lârantic ratlorl- dc la vc<rité soil d' ( une penséc critique qui prendra la forme d'unc
ncllc dc vciritei lroucault nc pcut y voir qu'Lu] ûiasquc clu ontologie de nous-mêmes, d'unc ontologie dc I'actr,ralité >. Cl'est
dognratismc. La vérite< univcrscllc n'cst pour hri qlr'une autre t'cttc dcuxième voic qu'ont choisic Hcgel, Nietzschc, V/eber,
fàçon dc c-lc<signcr le por.rvoir déguisé err critc\rc dc tout savoir. I'Ecolc de Francfbrt ct Foucault lui-mêmer6.
Quant à l'Ecole tie Francfirrt, Foucauit rccr>nnaît que son méritc Cctte affirmation très intércssante appelle quelques remar-
a r<te< cl'iclcntifler conrnre problc\rne lcs < cffcts clc pouvoinr liés à qrrcs. La première est que la façon dont Foucault joue, pour ainsi
runc rationalité définic historiqucnlcnt cn ()cciclcnt dcpuis le début clirc, Kant contre Kant est cxtrômement contcstable, de mômc
cles temps moderncs, nr:ris rl rc<crlsc lc cadrc philosophiquc dc sa (luc sa réduction des travaux dc I'Ecolc de Francfort à unc
< théoric critiquc n parcc c'1uc cellc-ci lur scrnblc rivéc à unc ontologie de I'actualité (car chcz Habernas l' < analytique dc la
nre<taphysiquc du sruct ct lourcle d'htrn-rar.risrnc marxistcl5. vénté D est au moins aussi importante). Et surtout ce cours nous
L)ans i'un clc scs dcrnicrs corlrs au Collc\gc cle Francc, Foucault fait accepterr norl un mauvais choix (car il n'y a bien sûr rien dc
t--xanrinc I'cssai dc Kant sur lcs Lumic\rcs. Sclon lui Kant y sorllèvc rrral à s'interroger sur la naturc dc I'actualite<) mais une mauvaise
,, la problénletiquc d'unc actu;rlitc< n. L'originalite< dc < Was ist altcrnative : pourquoi en effet dcvrions-nous envisager la questlon
Aufklârlurg ? ,r rc<sidc dans la nerttcta' avcc laqncllc la question dc dc I'actualité comme se substituant et, en dcrnière analysc,
l'actLralité y cst clcfinic, clans la nrcsurc ou lcs Lumières étaicnt comûre s'opposant pour ainsi dire à la question de la validité cle
alors I'instant qu'ét:rit précisérncnt cn train dc vivre la culturc ir connaissancc (c'est-à-dire pour résumer, à la théorie dc la
occitlentalc. F<>ucauit insiste strr lc fàit cluc la philosophic cesse scicnce) ? Foucault scmble raisonncr coûlme si la distinction très
ainsi dc s'intcrrc>gcr sur sa proprc appartenancc à une longuc ncttc qu'il établit cntre ces deux rccherches étaicnt une évidcnce
tradition cle raisonncnrent et dc spc<culation por-rr s'cnvisagcr clle- clont nous nc devions pas mcttrc en cause la iégitimité. Or cn fait
nrônlc pour la prcnrie\rc fois commc une activité profôndéncnt il r-r'cn est rien car, loin d'être quelque chose d'et'i'trieur à la nature de
inrpliquée dans lc destirr dc la cortrmunauté. Kant séparc la l'actualité, la conndissance scientificlue est simplement inhérente à la
qucstion dc la modcrnité dc son rapport loneitudinal avcc lers rnodernité, dont clle constitue le moteur le plus puissdnt. Nous vivons
anciurs (si e<vidcntc dans < lcs que re llcs dcs ancicns ct de s tians urr mondc anquel la scicnce a donné sa forme. En fait,
nlodcrlre s ,i dr"r débr,rt de s tcnrps ntoderncs) ct itraugurc Lur ('olnme le dit Ernesi Gellner. alors qu'autrefois la science était à
( rapport sagital , clttrc la pcnséc ct son proprc licu historique. I'intérieur du monde. il semblc que rnaintenant le monde soit à
Foucault conclut en disarrt qu'il cst beatrcor.rp plus important I'intérieur de la science. La scicncè est devenuc le conteneur ct le
dc rcstcr collscicnt dc la signification historiquc clcs Lumic\rcs que rrrondc le contenu.
dc conscrver lcurs rcliclues. En cl'autres terrre)s mêmc lorsqu'il Par conséqucnt aucune histoirc du présent qui ne laisse que
aborde cc licu coTrlTr.nln qu'cst l'éloge des Lunric\res il trouve le pcr-r dc place, ou pas de place du tout, à une explication dc la
lnoyen dc décocher trrr trait à lcur héritagc cult'rrcl. Lcs dcux sr.icr.rcc, de sa nature et dt: son influence r1e pourra jamais ôtre
dcrniers paragraphcs du cours solrt cncorc plus c<trangcs. On y lit vt'ritat-llemcnt pe rtinente . Ricn n'était plus intrinsèque ment

15. fronrbadori, 1()111, p. (r.{-(r5. lt' [J11 ça11" 1dc cc cours est publié dansle Ma,qazine littéraire,207, mai 19f14;voir p. .j9.

176 177
FOLJCAUI,T OU LE LISME DE LA (JHA PORIRAIT I)U NFIO-ANA lt(l[tISI'fr

nloderne quc lc développcrncnt continu dcs connaissances, irrsistc sr,rr lc côté ne<catif- clc cet aspcct clcs choscs en prcitcndant
aucune théoric critique du préscnt nc peut réussir sans un exanten iltr'il cst normalcrncnt inrpclssiblc dc sorrir clc cc systc\mc de
sc<ricux dc la scicncc qui soit à la fois épistetmoloeique ct r'orrnnissance tacitc. Nous sorrmcs p:rssi's dc I'orbitc ouverrc
sociologiqr.rc. I)c la même façon la clécision prisc par Foucault dc ,lc la corrnaiss;rncc pcrsorrncllc tacitc lu cedr:c ngide dc cc quc
sc. pencher sur la connaissance < infbrnrelle ,r plutôt que sur les (.tillinswood appellc lcs n présupposés absolus , d'unc époqrre
scicnccs prlres nc pouvait que paralyscr son programme. Nul ctrIturcllc.
cxorcisme du sujet transccndarrtal, nullc de<tection dcs mécanis- Mais ccci posc un sravc proble\nre à I'histoirc < archtlologi-
rrrcs de pouvoir ne pouvait compcnser la perte qui résultait, au (luc r car. conlnlc l)avid Learv lc renlarqlrc avcc beai.icor.rp dc
nivcau dc la visiorr historicluc, du manque d'attention rcquise à cc Pcrspic:rcite<, < si on rric tout..' t-ornrc de contintritd' historiqrr. I
savoir qui dclnnc sa firrnre au nrondc. tlc I'avcu mômc clc Foucault sa tâchc cst dc dérnontrcr "t la
Piagct résurnc scs critiques à I'cncontrc de Foucault er.r tûscontinuitc< radicalc dc l'histoirc ak>rs conurcnt cxolicrucr
qualifiant sorl (ruvrc dc ,, structuralismc sans structures >. On t;rr'il soit possiblc cle flirc rlc I'lrist,rirc- ? "l*. (.orrrmcnt nc s.'raii-ce
pourrait aussi dciplorer quc sa cartosraphie des épistémès soir sans (plc colrunernccr à comprcndrc lc passé si or-r ne re<introcluit pas unc
elpiste<rnolouic, c'est-à-dirc qu'clle nc s'accompagrle pas d'unc ccrtainc continuité historiquc ? Lcs hynurcs conjugués dc White et
théoric de la scicnce. I:inalemûû, ût dépit dc toLtt( sa rhétorique tlc Veync à la ne;cessité cle < cléfànriliariscr I'histoire u nc fcronr
tntihumatristc, ('est l' <, humaniste t qui l'empttrte chez [;ttucttult et c'est .i.r
('t' ttc irrtcrrog.rtiorr.
rrr.tis tJirc
pourqutti sa démarrhc u dircction d'une histoire du préscnt se réyèle être Mais ce n'est pas tout. A I'intéricur dc la grillc dcs hypothèscs
plus unt' répuptmntc p()ur lâ mtttlernité qu'une appréhcnsion réritdhle et cogrritivcs qui caractériscnt unc époclue I'c<trangc u archive ,
ob.jcctiue de son caractère. Maleré lcur f réquentc actualité les lirtrcaldienr-rc clcs discours choisit un ccrtain < régime des objcts >.
généalogics dc Foucault ne sont pas dénuées d'un ccrtain exo- (lc sr.rr quoi portc lc discor-rrs nc pre<cècle pas l'érncrgence drr
tisnrc. La raison cn cst qu'clies nc s'adrcssent jamais aux tliscours mais est plutôt cor-rstitué par I'ensernblc con"rplcxe des
prc<occupations qui sont au ccntrc dc notre e<poquc : la scicncc, repports existants cntre lcs institutions, lcs proccssLls soclo-
l'économic, lc rrationalismc ct la démocratie. C)r quclle < ontolo- i'crlr.romiques, les tcchniqucs ct lcs modcs dc conrportcment, les
gic du préscnt > pourrait s'en passcr ? systc\ncs dc classification ct dc caractérisarioll, etc. (l'ônume<ratloll
La sciencc cst, entre aLltrcs c--hoscs, une pcnséc qui jugc la cst dc Foucault), bref elltrc toutcs lcs rclatiorrs issucs dcs mr.rltiplcs
pcnséc : pcrsonnc ne peut s'cxprimcr comrne il lc veut dans lc intcractions entrc csprit. naturr- t-t stlciétc<. Ainsi les rc\gles de
langagc scientifiquc, il faut respcctcr des principcs universels dc formation clu discours pcrn-lcttL'nt ou intcrdiscnt I'objet de la
clarté et dc logique . Clettc validité de la pensc<c ne préoccupc pas <:onnaissance . L'<ril du généalogiste tentc dc pcrcer l'épaisscur du
Foucault, porir qui I'archéo-généalogic sait seulemcnt qu'( on nc rliscours pour idcntificr scs origincs historiqucs, c'est-à-dirc lc
pcLrt pas parlcr à n'importe quclle époque de n'importe quoi u u pourquoi ,r dc cct objct. Cepcndant ni la fouillc arche<ologique
(L'archéolooic, II, 3). rri ia rechcrchc gc<n('alogique nc s'intércsscnt au ( comment u du
I)ans son commentaire subtil sur L'archéolopie du sat,oirtT , tliscours du point dc vue de sa valcur cognitivc. [)ar consc<qucnt
Frank Kermodc affirme quc Foucault nous offrc une vcrsion ilucunc dcs clcux approches icrucaldicnnes cltr mondc dc la
ne<gativc de ccs talcnts cognitifs ( tacitcs u dont Michael Polanyi t'onnaissancc nc visc à mesurcr conrbicn cllc conticnt dc vrai
eilab<rre la théorie dans Personal Knou,lcd.qe (19511). Pour l)olarrvi la s:rvoir sur le mondc. L'acccnt rnis strr les rclations ponvoir-savoir
connaissance intime d'un système coenitif confère au scicntifiquc tirrit par c-xpédicr sans rnénagentents lc pouvoir du savoir, tant sltr
unc capacitc< de produirc de la connaisslnce qui nc peut êtrc lc: plan cognitii que sur lc plan historiclr-rc. Le problèmc c'csr qucl
codifiée dans cles règles impcrsonnelles et explicites. Foucault
l:i l)rvrd I:. Lcar,v, lVlithcl Foucauit. ;rn Hrstorilrr oi thc Scicnces Llurnrines, .Journdl o.l
17. Kcrnrodc', Clrisis (lritic, r\rca,!orA Rn'icrt'Ltt Books, 17 nrai 1973, p.37-3). rlt Llistot'y ol tlr Ilchalioral .\rir'rrr:t,s, l2 (l()7{r), p. 293.

lTil 179
I]OUCAULT OU I,Ë NIHILISME DE LA (]HAIRË PORTRAIT DU NEO-ANARC}IISTE

si personnc n'a bien entendu le droit d'cxiger quc Foucault soit tl'trne importance qui est loin d'être négligeablc puisqu'il s'agit cn
épistémologue, on pcut très bien se dcmander s'il pouvait, lui qui p:rrticulier de bagatelles cornme la Révolution française et le (lode
se définissait lui-môme comrne I'historien du présent, laisscr de Napoléon. ll est en outre d'une inexactitudc criante d'affirmer que
côté l'< analytique de la vérité ,r qu'impliquc la science ct son t cs historiens n'ont systématiquement rien compris à Foucaulr. Il
développencnt dans le rnonde entier. srrflit par cxemple de lire, nrême très rapidement, les critiques quc
Pour parler sans détours on peut donc dire quc l'historicn du Irri adresse Léonard pour perccvorr qr-r'il a très bien saisi lcs
préscnt sabote son propre projet. On ne peut nicr que, ce 1àisant, lrrirrcipales thèses développées dans Surueiller et punir. Ce qu'il ne
il nous force à rcpcnser diflércntes formes passées du savoir ou l.rit pas c'est de les ttccepter dans leur totalité, parce que les donnécs
nos propres attitlldes, présentcs ou passées, par rapport à la folie, lristoriqtres dont il disposc nc lcs étayent souvcllt pas. Lcs maîtrcs
à la punition et au sexc. Mais il y a une grande dif-lérence entre (lu strulcturalisme s1 Fsuçsult n'échappe malheureusement pas
I'historien dont la réflexion jette un jour nouveau sur le passé en .r la rc\gle ont- la fâchcuse habitude d'esquiver les objections
posant des questions de vastc portée suggérées par les faits, efr - qrrc,l'y.fairt'.1àre, et à qtrclqucs honorablcs exci'prions
Lririqrtts pltttôt
quclque sorte, ct 1'historien doctrinaire qui s'efforce lc plus prL\s cellx de leurs interprètes qui clnt de la sympathic pour lcurs
souvcnt de conrprimer les annales de I'histoire dans lc lit de icleics examinent rarement lcs critiques dont lcurs héros sont la
Procuste des pré-intcrprétations idéologiques. Braudel apparricnr ciblc. Quand ils le font ils tentent souvent de les reléguer en notc
à la première catégorie, Foucault à la secondc. pour mieux les récuser. C'est le traitement que réscrvcnt l)rcyfus
Pour en finir rapidement evec la question de l'évaluation de ct l{abirrow à L'impossihle prison. Que u les faits > soient cntrc
I'cntrcprise historique dc Foucault on pcur ripércr quc lc moins suillernets en dit long sur le souci d'objectivité des fbucaldiens.
quc l'on puissc dire c'est qut: son degré général d'objectivité est l)ourtant si les faits sont d priori suspects pourquoi s'inquiétcr
inférieur à la moyenne des meillcures recherchcs historiqucs d'un qu'ils soient ( rares r ou nombreux, qu'ils fasscnt I'objet de
siècle qui, en produisant dc multiples études de- premici ordre, a (\)rrcctions . rr)ineures D ou majcurcs i (.o--ent un ètrc si
rcndu un fort bel hommagc à Clio. Cc n'est pas là, il est vrai, slirrerncnt libcre dcs supcrstitions positivistcs pcut-il avoir
I'avis de tout lc monde. C'cst une attitude en fait très répandue rccours à ces vcstiges dc notrc préoccupation stupicle pour la
que reflètent ccs lignes de Dreyfus et Ilabinow : vérité lactuelle ?
l)ans un ouvrage remarquable intitulé Le philosophe chez les
r< Mesurer la vaieur cles thèscs historiques de Foucault n'implique de
lutttphages Jacqucs Bouveressc ce't oiscau rarc parmi les
toute éviderrce pâs ur1 simple appel aux taits. (...) I)ans L'impossible prison philosophes français jouissant d'une - ccrtainc célébrité parce qu'il
un groupe de spécialistes du xrx' siècle confrontent leurs opinions sur
Surueiller ct punir. Lcurs réactions vont de la prudence à la condescen-
sc fait lc champion de normes critiques de pensée tente
dance bien quc tout ce qu'ils réussissent à démontrer c'est quc ce n'est :rrrdacieusement de faire comprcndrc à scs collègues -que leur
qu'en dc très rarcs cndroits que Foucault ne maîtrise pas "les faits". nrétier n'est pas de dire aux gcns cc qu'ils doivent penser mais de
Comme Foucault le souligne sur un ton caustique la plupart de ces lcur apprendre, par leur propre exemple, comment penser2('.
historiens n'ont pas conrpris sol.r arplulnent, d'où il résulte que leurs l.'<ruvrc dc Foucault est cependant un exemple brillant et
corrections factuelles mineures sorlt totalemcnt hors de propos ole. scicluisant d'une façon de fairc de la philosophie qui, dans sa
poursuite effrénéc dc nouvcaux sujets sperctaculaires et facilement
Or L'impossible prison est le livre dc Léonard e/ a/. que nous rrrtcrprétablcs à la lumière du parti pris idéologiquc, n'est que trop
avons brièvement mentionné ci-dessus (.f. p. 116-125). Les r< rrès drisircusc dc jctcr par-dessus bord la rigueur de la pensée critique.
rares endroits u otj ccs historiens prennent Foucault en flasrant lrorrcault n'est bien sûr oas le seul dans ce cas. L'absence de
délit dc contradiction rvcc lcs laits;ont. commc nous I'avoni uu, r'olrsidération pour la forcc de I'argumentation et de la dc<monstra-
'19. l)reyfus ancl l].abinow, p.
19f12, 126. .ltt llouvercsse, 19u4.

I tiO 181
FOUCATJ I,T OU LE NIHILISME DE I-A CHAIRE PORTRAI'T DU NEO-ANARC]HISl'I]

tion est clcvenue progrcssiverncnt mais résolument I'une des srlrtir d'une < conccptiolt frontalc dc la ltlttc classc contre
marqucs d'unc grandc partie dc ia pcnsée libertaire contemporaine (-l;Issc D---
et lc libertarisme certainement la mcilleure étiquette que Enfin, ct sllr ce point il cst ctrcore davantagc L^n accord avcc
-l'on puissc donner à lacstthéorie sociale de Foucault. Pour être plus l:r tradition anarchistc la plus purc, Foucault cst absolument
précis on pcut dire que, bien qu'il n'ait pas utilisé le rerme, nrtrarlsigicant datrs sa me<fiauce à I'crgard dcs institutions, que'lque
Foucault (rtait un anarchistc moderne. Il n'est donc pas étonnant rcvoluti,onnaircs qu'clles soietrt cctrsécs ôtre . A cct égard son débat
que de tous les maîtres-perlscurs du structuralisme c'est lui qui c lcs maos publié en 1972 clans I'es T'unps tnodtrnes cst
.rve
soit rcsté lc plus prochc cle I'csprit dc 6U. r'xcrrrplaire. Lcs r, ûtaos ),, alors soutcnus par Sartre, voulaicnt
Il nre vient à I'csprit trois points au moins sur lesqnels instalrrcr des tribunaux révoltttionnaires. Foucault leur objectc
Foucault était bien d'accord avec I'atmosphère d'anarchisme ..1rrc la justice révolutionnaire de vrait complùtemel)t sc passcr dc
cxtrêmemcnt fervent qui inspira la révolte étudiante (et fit hisser tribtrnaux puisquc cctlx-ci soltt Llne itrstittttion bourgcoisc, ott
lc drapcau noir de I'anarchie sur la Sorbonne occupée de plutôt qu'ils sot-ri o bourgcois )) parcc qtt'ils sont une itrstitutionla-
mai 19613). D'abord, comnre la plupart cles soixante-huitards, Maii Foucault nc sr: colttentc pas sinrplcmetrt dc sulvrc
Foucault préférait les mouvcmcnts révolutionnaires déccntralisés l':rrrarclrisnre" Cc qui cn firit utr néo-dnarchisfc c'est qu'il ajoutc
à ceux qui étaient unifiés, sans parler de ccux qui obéissaient à une tlcux aspects nollvcatlx à la théorie classiquc de I'anarchic. Err
disciplinc. Non seulemcnt il était spontanéiste, plus proche de pre rnier lieu il cst anti-utopiste. Lcs principatlx pcnseurs anarchis-
ILosa Luxembourg que de Lénine, que de Trotsky, mais il nc tcs du xtx' siècle étaient aussi dc grands Lltopistes. I3icn que
crclyait ni aux projets socialistcs ni, de Façon plus générale, à la pnriondémcnt soupçonuellx des institutions impersonnclles, ils
construction du socialisme. < Ii cst possible u, soutient-il, < quc tcllaicrlt à proposer de nouvelles fornlcs dc vic économique et
les grandes ligncs dc la sociétc< futurc soienr fournies par socialc, conrme dans lc cas du ntutualisnle clc Proudhon ou des
l'expérience réccntc dc la drosue, du scxe, des comrnunautés, coopératives de Kropotkine. Le néo-anarchismc d'aujourd'hui
d'autres formcs dc conscience ct d'autrcs formes d'individualité. ,rppiraît au cotrtraire commc fottdamentalcmetlt négatif. Il semble
Si le socialismc scientifique est issu dcs utopie s du xrx' siècle il est ,lt.ivoir aLlCunC pars ClnstrualtJ, SeS CrOyaItCeS consrstant cssentteliC-
possiblc qu une véritable socialisation soit issue, au xxe siècle, de
I tr
n)cnt en un refus et ne s'accompagnant trullernelrt d'idéar-rx
ces expcrlences D-.. positifs. En sccond lieu, dans sa vcrsiotr classicluc, I'anarchisme ne
En second licu, comme la plupart des chefs de la révolte des i'crruageait nullemcnt dans I'irrationalisme, ce qui scmble êtrc lc
années 60, Foucault f ait davantagc l'éloec des combats particuliers ..,t tl-t"i.rt"trant, dtt moins dcpuis Marcttsc. Au contrairc : son plus
que de la luttc dcs classes dans lc sens classique, économique, du qrand théoricien, Kropotkine, était tnême fier qu'il ait une base
terme. Dans le nume<ro de mai 1968 dc la revue chrétienne (de scit:ntifrquc. Foucault apparaît dt>nc ainsi comme cxtrêmemcnt
gauche) Esprit il cralte n les femmes, lcs prisonniers, lcs soldats du rcprc<sentatif des deux ellémcnts qui défrnissent le néo-
contingent, les malades dans les hôpitaux, les homosexuels ri dont ,rnarchistnc : le né,gatiuis//,s et f irratittnaliv're ' Que ce chan€lemcnt
lc combat est aussi radical ct aussi révolutionnaire que < le tlc scntimcnt afIèctant I'anarchie la rende meilleurc ou pire
mouvenlent révolutionnaire du prolétariat u2l. llicn qu'à ies yeux r"cst là Lrnc question quejc laissc au lectcur 1e soin de trancher. Le
les cleux phénornènes soient dirigés contre < le même système de rrihilisrnc moderne aurait-il infligé ces caractéristiques à cctte
pouvoir > il n'cst pas difficile de voir vers qui le portc son cceur. tredition naive mais néanmoins noble dc la penséc sociale ? Le
En 1983, dans une conversation avcc le dirigeant svndical non l:rntôrne dc Bakounine , ce lauteur de troubles romantique
communiste Edmond Maire, il sonqeait encore à des manièrcs dc
li (lf. I-c Déhdt,25 (mai 1(.)li3). p.9.
21. Par-dclà le bicrr et le mal, ,4rtrrel, 1,4 (1971\. 11. SLrr la .justice pepulairc : dtlbrt aycc les ntaos, 1.es I'emps mL'lt'rnes, 3l{) |i-' (11)72)'
22. (lf. Foucault, Réponse à une question, Lisptit,371 (nrai 1968), p. ti5t)-tt74. p. -335-366.

182 1U3
FOUCAULÏ'OU I,E NIHILISME DE LA CHAIRE POR'IRAI-t' D LT NÉO_A N AI{CHISl-E

qui, dans lc fond de son cceur, e<tait un sybarite de la destrr.rcrion, (()ntre-culture, chérit cncore i'idéal dc la science et clétestc fortc-
a-t-il cu finalement raison dc la santé d'csprit et de l'humanité rrrcnt l'une dcs principalcs idoles de la contre-culture, l'art rno-
dc Kropotkine ?... tlerne, qui est à la fbis mystérieux ct apocalyptiqtter" Foucault, lc
La principale victimc de la plonqc.e néo-anarchiste dans rrrocJerniste nietzschécn, se débarrasse dc ccs rcstes de positivismc.
I'irrrtionalisnlc csr à mes yeux la cririquc du p.uvoir ellc-'rême, I)cu avant mai 196u, dans utr cntrcticn avcc Pablo Caruso (qr.ri
qur est au cceur mêmc dc la théorie anarchiste. euelles qu'aient ilttL'rr()rlc;l ,r\'('c c()mpt:tclrce ct d'c'otrta avcc attclltion ntln scttlc-
été ses insuffisanccs sociologique s, I'aspect le plus f.rrt de rr)cnt Foucault nrais aussi Lévi-Strauss et Lacan), Foucault établit
I'anarchisme classique était.sa peispicacité à r".otrt le pouuoir rrnc clistinction cntrc deux typcs historiques de philosopl-ric : alors
"ître iociaux
social du pouuoir, c'est-à-dirc le fait que les rapports rlrrc de Hegcl à L{usscrl la philosophic :rvait pour but d'atteindrc
contribuent à façonner l'histoirc au lieu de n'ôtre qlt.rt.r épiphéno- .r unc appréirension globaie dc la réalité, dcpuis Sartre elle a
mène des facreurs technoiogiques er économiquei. Dèr ie'départ rcrroncé à ccttc ambition et s'cst tournée vcrs I'action politiqucr5.
l'anarchismc sc n-réfia de f idée marxienne sclon raquelrË le l)ir ans plus tard la prr:sse italicnne trouvlit cnc()rc moycn de
pouvoir pourrait êrre innocent et inoffensif-une fois qu'il rurait c<té purlcr dc Foucault corllnre du u nuovo Sartrc ut". Si cette étiqucttc
dibarrassé de scs bases de srructurc dc classc ct i'cxploitrtio' pcut apparaître conrmc purL-nrent joLrrnalistique il mc- senrble
socialc. .pr'clle conticnt cepcndant tttrc grandc part de vérité.
Mais les maniérismes conccptucls dc la u cratologie ,r foucal- llierr ortcndtr Foucault ne partagcait pas les idécs dc Sartre.
dienne ne scrnblent pas dérive. àe cette vision réalistei'des choses. (lhez IJarthcs,. pour citer un autre maîtrc des années 60, il y avait
Au contrairc : en voyant lc pouvoir partout ct en assimila't (dans cncore Linc vcurc ou ur1 collrant sous-jaccnt sartrien qui était loin
la plus grandc partie dc son *uvre) culture ct ilomination rl'ôtrc négligcable. Chez Foucault il n'existe à mon sens aucun
Foucault réduit cn fait considcirablcment, comme nous |av.ns ér:ho sartricn majcur, rnais il y a néantnoins toute unc éthiquc
rema.rqué, la force explicative de scs concepts dc pouvoir. Les ('rypto-sartriennc que cctte convcrsation avec Caruso résumc
gauchistes font souvcnt l'éloge de 1'analyse foucaldienne en raison bicn. l)ans la chroniquc nécrologiquc que publia Le Monde
de sa capacité à mettre le doigt sur des formcs et des nivcaux de l{oger-Pol Droit fait allusion à ce qui opposc Sartre à Foucault :
pouvoir que le marxisme néglige. Mais en réalité cettc obsession cl'un côté, un maître à penser plein de suffisance et dont les propos
ctu pouvorr ne nous permct guère, dans I'ensemble, d'améliorer ()nt souvent ur1 tour dognratique, de l'autre un pctlselrr doutant
notre comprc<hension objective dcs mécanismes du pouvoir, toujours de ce quc scrait sa penséc le lcndemain. Pourtant, en
qu'ils soient passés ou présents. Foucault lance bcaucoupt d'affi- di'pit de quelques changcrnents abrupts clc sujct ou de pcrspective
rrnations mais en démontre trop peu. En devenant ( contre- philosophique, le ton dc I'cnsemble de l'tr-uvrc dc Foucault cst
culturcl n I'anarchisme grgna.'i brio. mais sa pcrception Ioin d'être dubitatif; ii est en tàit tout à fait assure< et suggère un
cognitive n'cn dcvint pas pour alrtant plus aiguë. Et Folcauli fut, stylc intcllcctucl cotnrlun. I)ans lc passege caustique qu'il
après Marcuse, lc grand prêtrc qui présida à I'union de I'anar_ r'()nSscrc à Sartrc dans 5pecfatles and PreJicament-s Ernest Gellner
chisme et dc la contre-culaure. p;rrle du u nlachismc intcllcctuel )) colnme dc i'une dcs cornpclsan-
Le structuralisme comme clirnat idéologiquc livra la pensée tcs prirrcipales de i'csprit de la Rivr: Clauchc. L)ans lc ntachisrne
française à la machine à croirc de la contri-culture. L'une dcs intcllectucl la forcc d'un argurnent n'cst pas étayée par sa qualité
armcs de la campagne contre-culturclle fut la démolition < criti- Ioqiclue mais plutôt transmise par i'assurallce sans défaillarrc,c du
que )) dc I'héritage des Lumières, srrarégie intcllectuellc dans ton. Il s'agit d'irnpressionner, non de corlvaincre. C'était vrai de
laquelle Michel Foucault joua un rôle fondarne'tal puisquc c'cst Slraw et de Sartrc, ct ccla I'cst égalemettt cic Foucault.
à lui que nous devons I'ultime attaquc dans cct aisaut'sénéral
contrc lcs Lumièrt's. Livi-Strauss. lc fondateur du strucru.alisnrc
l5 Voir son cntrctien avec Pabkr (lenrso rians Caruso. 1969.
ct celui qui, en son scin, fut le prcmier éminent adepte de la .l('. (.t. L'f)ropeo, 1ll févricr 1977.

I ti4 1U5
FOUCAt,I LT OU LE NIHILIS]\1 F] DE LA CHAIRI, POR'IRAI'I D U NÉ]()-AN A R(J Tt ISl'T]

Foucault partagcait éqalcment avcc Sartrc une atfitude intellcc- ,lcrnic\rc rnuc qui lui fàit perdrc cc qui lui rcstait d'utopisnrc' ct cc
tuclle. Commc lui c'était Lrn habilc apôtrc de Ia philosophic sorrs ll prcssiort d'unc critiquc de plus ctl pltts vivt-'dlt constrtlctio-
commc art pour I'art dc la révolte. Quclquc autrc sens qu'ait pr.r nisnrc social. Ccla est tout particuliù'rett-rcnt vrai cn Frattcc, cc
avoir pour lui la pense<c, ellc était avant tout unc révtjltc- sans lirvcr dc la pcnseie raclicalc. La < trottvellc philclsclphic > rl'a été
cause. Que pouvait-il v avoir clc plus sartricn que ce mélangc (lrr'un errg,t'-tcntet-rt é.phérnèrc, rnais lcs eflcts clc I'alliancc lmpic
bizxre dc sornbrc pessimrsrnc (ce pcssimismci à propos à" .itr'cilc rûlisa entrc Poppcr ct Soijénitsine scrolrt vraiscrnblablc-
I'hommc ct dc I'histoire qui sous-tcnd I'cuvrc dc Saitrc'dcpuis tircnt durablers. I1 cst asscz cttriellx qLl'aLl llrorrlellt otj ll qaucht- clc
l.-'Etrc u k Néantjusqu'à la Critique d<. la raisort dialectiquà) ct Mittcrrand, qui est à bicn tlcs égards bcar-rcoup nroitls u dé-
d"agitation politiquc ? ll Iàit aucun doure c1uc, à partir d* iniiicu r.rtliclriisc<c r quc la sclciai-déttrocrltic cttropeicntrc, arriva att
'c
des annécs 70, lc rôle de Sartrc a apparrenu à Foucault. potrv<tir, la pcnsc<c françaisc ait scntbie: plongéc cllns tltlc_ vc(ritablc
L'rttitude sartricnne du philosophe qui bénit la révokc radicalc
1)rtrqc dtr radicalismc. Lc journalistc du A'Ittntlc Michel Tatlt sc
sâns pour aLltant crolre cn urre utoplc est précisirrent ce qui pl.rîi à sottliqncr quc si cn (lrande-Brctaqnc ou cll A_llcmaenc
disti'gue Foucault de so. principal rivai p.st-structuralisic, i':rrrticon'rrnunisrnc dcs intcllcctucls a flcuri pcnd:rnt la gtlcrrc
Jacqr-res l)errida. (lhcz L)crrida ri a cn eftct discours s'r lc tl'rriclc, c'cst à ccttc c<potlLlc qu'etl Francc cltt a lc pigs l1irtd'avec lc
''y Unc
pouvoir, ni rhétor:ic1uc de la révoltc. fbis dc'i plus, dcrrière le: rrrythe dc ll retv<titltiolt ct cic ia constrtlction dtr socialistnc. Nolts
nc<gativismc clc Foucault, dcrrièrc cette abscncc d'horizons positifi .rssistons à çrrcrscr-rt au rcfltt-x dc cctte tendattcc, rnais la rhétoriqtrc
qui lc d('rnarque dc son rnaîtrc, Nietzsche. et, à notrc époque. tout r:rclir--llc.rf .tt.," l-rabittrdc attcréc dcpuis si longtetnps dans la
à la fbis dcs autrcs nictzschécns corrme lcs u phiiclsoph.,s purséc dc I'intclligcntsia fiançaisc qu'cllc cst .prcsqllc dcvcttttc
(diorrvsiaqr.rcs) du de<sir > et de penserlrs colnnle Hàbermas, se pour cllc utr cadre dc pcnsc<c. Par ct>nséqucnt. cllc nc pctlt quc sc
cachc la vision lugubr:c qu'a Sartrc de I'hommc er dc I'histoirc.
i',crpcttucr, nrênrc si c'cst à ttrtc tichcllc plus rclchtitc, tnêtrc stltts de
< Le bonhcur n'cxiste pas )) cst une formulc de Foucault2T. .lui étoilcs. Lc de<cor était donc posai pour unc forme dc
aurait pu êtrc signi:e par Sartre. '.rtairuaiscscapablc d'assttrcr la continuité dtl Mythc de la Ilévoltc,
pcnséc
Nombreux sont ceux <1ui ont remarclué la parenté entrc le rype alimcnté par la clistraction fàvoritc (ct très sérieusc) des
d'e<criturc dc Foucaulr er lc marché parisien des idécs. (icorgc 'uvthc
inte:llectucls frarrçais dcpuis l'époqtrc dc tsaudelairc ct de Flaubert,
Huppert disccrnc lc secrct du succe\s de Foucault à Saint-Gcrnrain- t;ui cotrsistc à rosscr lc bourge ois. La the<oric dcs râpports
1'touvoir-savoir dévcloppéc par Fotlcar-rlt satisfaisait à ce vicux
dcs-Prés dans sa capacité à donncr < l'inrpression dc dire quelque
chosc de radicalemernt lrouvefu alors quc, cn nrêrnc t.nrpr. et i la ircsoin avec ull talcnt irtde<niablc ct tlll aplornb collsomnlé,
satisfaction du jeune k-crcur, il sc r.ii,clc qLlc ses "décàuvertes" r)otammcnt parce qu'clle nc pcrdait pas de tcrnps à cssayer de
s'intc\grerrt suprômcnrent bicn dans le nrouvcnlent géne<ral des r:rnimcr lc cathéchisnre éculé dc la fbi radicalc dc jadis. (lonrurc
idées qui sont alors c-n vogue ,l'. (-,ela r-sr tsscz juite, nrais il S.rrtrc il ,v a bicn longtcmps, Fottcault avait appns à clistiller
convient mc scmblc-t-"il d'y apportcr Llnc lluancc : Foucault n'a I'f:lixir cle la Pure Nd'qatior1.
pcut-ôtre cn cffct rien dit qui soit, en substancc, radicalcment (lc- faisant il dcvint malhcrtrettseûlcllt l'une dcs tigures celltra-
nouvcau, nrars dans Ltn(- ccrti'rnc Inesure il le renouvclait pour des lcs cl'nnc mc<tamorphosc hor-rtr-ttsc de 1a philosophic cor.rtinelntalc,
orcillcs rrdrc:rles. ,1ui la piacc darrs uirc situation difficilc quc décrit ct critiquc. fbrt
Disons le s ciroscs plr-rs claircment. I)cpuis une dizainc .i.lroitclmcnt llouvercssel'). Tout comlncncc evec I'ironie d'r.tnc
d'annc<cs, cicpuis lc dtrhut dc- h crisc éconontiquc actucllc, la phiiosophic qui, aprc\s avoir proclamé bicn hatrt la mort dc
pcnsclc radicale cst partout sur Ia défcnsivc, contrainte à unc l'lr,.rnrmc (c'cst 1à ulrc qucstion t<pistc<mologiquc, ccla est ccrtailr,
rnais qui est lourdc de connotations tnoralcs st>igncuscnrcnt
2.7 (li. l'.ntrcticn rvcc Clruso (voir notc 25)
2u lluppcrt, 197-1. p. 191. .t,). IJrruvtrcssc. op. tir., crr prrticulier p, 1.1-1.1. .1.+. lJ5-116. 1{)7. 151). 1(r2 ct 172-174.

1 iJ6 IU7
FOU CAULT' OU LË NII]ILISME DE I-A CHAIRE

orchestrécs), sc consacrc aux problèmes lcs plus brûlants de


fhumanité (la folic, lc sexe, le pouvoir et la punition, erc.) cn se
fondant sur le fait quc la philosophie er tant que rccherche sur de
vicilles abstractior.rs telles que la réalité et la vérité. la subiectivité
et I'histoire, cst rombéc ôn de'suétudc. S'asit-il là d'himilitei ?
Ilouveresse en doutc, car si ces philosophes post-philosophiclues
se ricnt des prétentions dc tout savoir ils nc sont guère enclins à Bibliographie
ctcrrdrc lcrrr sccpticisrne ) lcrrr proprt' vision glohalcrncnt nrlgativc
dc la science ct dc la société. Se ref'sanr à tôut débat critique ils
semblent ôtre victin-res dc I'illusion selon laquelle I'abserrcc de
rrrrithoclc cr tlc riqrre rrr d;rns l'argrrnrcrrt.rtiorr coirduiscnt lrrtomati-
qucnrent à comprendre lcs r, vrais problèmes ). Ils ne rongissent
pas.lc passcr pour.les ticrivains plutôt quc pour dcs p.:rrseurs
professionncls, ct pourtant lcur caractère .i littéraire , a àu mal à
cachcr un énornrc dognratisrrrc.
l)ar cxcmplc. r(tant bicn sur radicalcnrurt u critiqtre D ccttc
nouvelle plrilosophie sc complaît dans un clair rron st'quinrr : clle
rarsonnc souvent cornnle si, du fait que I'empr(.ssL'rnent à
reconnaîtrc unc illusion ou Lrne tricherie dans lc domaine dcs idécs
et des valeurs cst cn soi une saine habitude d'esprit, nous dcvrions r/ o,uvItES t)E r.ou(lAUt.T
inférer quc toute idée et toute valeur n'est quc fausse ou illusoirc.
Elle nc scrnble pas êtrc consciente que, comnc le rcmarque fort ( )uura,qts
justemcnt Hilary Putnam'l'), ravaiei la rationalité, d'unc tàçon
rclativiste, à n'êtrc que lc simple produit d'une culturc historrque Irorrcatrlt, 1951, Maladie mentale et psytho!o.qit', [)aris, [)rcsscs Univcrsitai-
donnéc c'est ôtre cst aussi réduction'iste que le positiviste logique rcs de Francc.
qr"ri rc<duit la raison au calcul scicntifique. De plus la no'vélle lrorrceult, 1961 , Folie ct dôraison : Histoire de la.fitlie à l'â,ry classiqte, Pans,
l)lon.
.'Èepsis, dont Foucault tLt lc prcnricr nrrîtrc. a lc u cvnisnrc
l:orrcarrlt, 1963 (a), Raymond Rorts-se/, Paris, Gallirnard.
subvcrsif , (Bouveresse) de prêchcr I'irratio'alisme cr lc discre<clit l:otrcault, 1963 (b), Naissancc dc Ia cliniErt':Ltlte archéoloqie du re.qard
dc I'intellcct du haut dcs instit'rions qui sont au cæur de la cuhure mdiul , Paris, Presses Universitaires clc Fraucc.
qu'elle essaic tant de saper. Elle co'stitue donc une ( marginalité l otrc:rult, 1966, I"c.ç ntots ('t /cs rltosc.ç, Peris, (lallimarcJ.
ofhciellc )), ct il cst inhérent à son pégativisrne dc profiter de cetre l,rrrcatrlt, 1969, L'arch(olo,qie du sar.'olr, Paris, Gallirnarcl-
situation sans lc moindre rcmords nioral. l;trrrcarrlt, 1,97I, L'ordrg iu (Jis,t:ours, Leçon inauguralc au Collègc de
Léo Strauss avait coutume dc dirc qr.re, à I'c<poque moderne, Fr:urce pronoucée lc 2 de<ccmbre 1971), Paris, Clallir.n:rrcl.
plus on cultive la raiso', plus on cultive le Foucault Iorrcarrlt, 1975, Surveiller ('t pttnir : N'ai-çsanic dc la prison, Parts,
nous a nrontré qu'il n'cst pas clu tout nécessaire 'ihllisme.
de cultiver la
( i.rllinrard.
raison pour aboutir au nihilisme. Il tut le père fondateur de notre l rrqlç;1s11, I976, Llistoire lc la st'xualité, I La volonté dc -sat,oir, l)aris,
( laliinrarcl.
Kathedernihilismus, dc notrc nihilisme dc la chaire.
Iotrr';rtrlt, 1984 (a), Histoirt'dt la sexualité,2: L''nsdge des plaisirs, Pans'
( irllinrard.
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I tJIJ 1U9
T.()U(,AULT 0U LE NIHILISIVIE I)E LA (JHAIRE BII]LI0(]RAPIIIF]

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rnc. 1()/ 17, lgfl i .

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l)ar-tlclà lc bicr ct lc rnal, .\tttrtl, 11 (lL)71). p. .1-7 (cntreticn avcc l{ir:hlrd Scrrnctt).
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202 203
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L'en seignement s'est-ll dêItrccrdl ls6 7

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