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Alice Ledez Dissertation 

: Peut-on se mentir à soi-même ? TG6

Il n’est pas rare qu’on dise d’une personne qu’elle mente comme elle respire : depuis la nuit
des temps, l’homme n’a de cesse d’influencer ses pairs par le biais du langage, quitte à falsifier la
vérité. Mais s’il est pour le moins aisé de tromper autrui, le mensonge à soi-même, en tant que sujet
pensant conscient de sa propre représentation, semble en revanche bien plus paradoxal. De fait, le
mensonge se caractérise par l’intention subjective de poser le faux en place de vrai, par la volonté
délibérée de tromper, et implique donc un trompeur et un trompé, rendant à première vue presque
absurde le fait de pouvoir se mentir à soi-même. L’enjeu est ainsi de savoir s’il est possible pour
l’être humain de se cacher, de travestir ou de nier une vérité qu’il connaîtrait. Nous entamerons ce
cheminement intellectuel visant à solutionner la problématique posée par la mise en exergue de
l’incapacité de l’homme à se dissimuler à lui-même, avant de finalement constater sa son caractère
opaque à lui-même pour enfin affirmer que le sujet pensant est susceptible de refuser de faire
preuve de mauvaise foi en refusant de s’assumer lui-même.

Il convient en effet d'une part de mettre en avant l'inaptitude de l’être humain à se dissimuler
à lui-même en partant de la conception de la conscience, dont l’acception première est la
connaissance immédiate se sa propre activité psychique, comme faculté de transparence à soi-même
ainsi que comme capacité de synthèse.
De fait, il se doit dans un premier temps de souligner que le mensonge implique
inéluctablement la dualité du trompeur, qui connaît la vérité, et du trompé, qui l'ignore, et donc que
le sujet pensant soit capable de pensées inconscientes, c’est à dire de processus intellectuels
échappant à la conscience, ainsi que de se scinder intellectuellement de manière à comprendre en
lui-même le trompeur et le trompé. Or, c'est précisément ce que la définition classique, c'est à dire
cartésienne, de la conscience, semble exclure.
Effectivement, pour les adeptes de Descartes, la pensée est entièrement transparente à l'être.
L'identification de la pensée ainsi que de la conscience est systématique, immédiate, et il est par
conséquent impossible d'admettre l'hypothèse de pensées que nous ne connaîtrions pas puisqu'il
nous serait strictement impossible de savoir que nous les avons. De fait, étant donné que la
conscience est considérée comme une connaissance de soi, l'individu se connaît nécessairement lui-
même et sait de tous temps qui il est et ce qu'il pense. Cette conception classique et solipsiste, selon
laquelle il n'y aurait pour le sujet d'autre réalité que lui-même, induit obligatoirement l'unité de l'être
et refoule donc d'office l'hypothèse du mensonge à soi.

Il nécessite dans un second temps de mettre en lumière la conscience comme faculté de


synthèse assurant l'unité du sujet pensant. Effectivement, si la conscience n’apparaît en définitive
vraisemblablement pas comme connaissance de soi, du fait que le sujet pensant a connaissance de
ce qu'il sait, et non pas de ce qu'il est, l'unité de la conscience est en revanche nécessaire à la
permanence de l'être. Tout au long de son existence, l'humain se construit dans le changement,
corporel, mais également intellectuel, et demeure pourtant fondamentalement identique à lui-même,
ce qui suppose nécessairement l'établissement d'un lien destiné à assurer cette immuabilité : la
conscience. En effet, il semble que la conscience soit l'unité de synthèse permettant la
représentation de lui-même du sujet pensant par l'entrelacement des choses en son sein. Il apparaît
ainsi que la conscience procure au sujet son identité, c'est à dire les caractères qui font de lui un être
semblable à travers le temps, ce qui nie d'emblée le principe de dualité et réfute la potentialité de se
mentir à soi-même.

Au travers de cette première partie, nous avons tenté de démontrer la capacité de la


conscience à se saisir et à synthétiser l'être que je suis, et donc son incapacité à se cacher d'elle-
même. Mais il est dès lors légitime de s'interroger quant à la justification de l'existence de formules
courantes, à l'instar de «se voiler à face» ou «faire l'autruche» qui deviennent dénuées de raison
d'être à l'aune de ce propos. Ainsi, la connaissance de soi n'impliquerait-t-elle pas des éléments plus
obscurs, qui limitent la visibilité à soi ?

Par le biais de cette seconde partie, nous observerons en effet que la conscience, que nous
pouvons également désigner comme l’appréhension par un sujet de ce qui se passe à l'intérieur et
hors de lui-même, est en définitive susceptible de se dissimuler à elle-même, en constatant les
indices laissant à penser que l'individu n'est pas entièrement transparent à lui-même et en
développant l'hypothèse de l'existence d'une multiplicité de la conscience.
Mettons dans un premier temps en exergue les phénomènes qui se produisent visiblement en
dehors de la conscience, à l'instar des rêves absurdes, images et scénarios dénués de sens se
produisant pendant le sommeil, des actes manqués, c'est à dire des actes dont le but
intentionnellement visé n'est pas atteint et qui se retrouve remplacé par un autre, souvent indésirable
pour le sujet, ou des lapsus, à savoir des erreurs involontaires de langage, qui ne résultent
apparemment pas d'un processus de pensée parfaitement logique et cohérent. Il convient également
de souligner le comportement apparemment irrationnel de certaines personnes qui refusent
d'admettre une vérité dont elles ont pourtant conscience, et se répugnent à intégrer ce qu'elles savent
néanmoins, à l'instar des mauvais perdants, qui n'acceptent pas leur défaite alors même que celle-ci
est actée (à l’instar d’un certain Trump). Ces différents éléments permettent à eux seuls de mettre en
doute l'approche cartésienne, et de concevoir l'hypothèse d'une dualité de la conscience.

Abordons ainsi dans un second temps l'hypothèse de l'inconscient, c’est à dire l’ensemble
de phénomènes psychiques inaccessibles à la conscience mais qui influent largement sur elle,
permettant de comprendre ces phénomènes au premier abord incompréhensibles qui peuvent dès
lors être considérés comme des mécanismes psychologiques à part entière et tendent à conduire à
l'admission d'une potentielle tromperie de soi-même. Ce sont les découvertes psychanalytiques
freudiennes qui peuvent nous conduire à l'affirmation selon laquelle l'unité de la pensée et de la
conscience n'est pas, mais qu'il existe en revanche chez tout individu un conflit psychique. Il
existerait en effet une scission de la personnalité en trois pôles : le sur-moi, correspondant à
l’intériorisation des tabous sociaux et des attentes parentales, le ça, constituant le pôle des pulsions,
c'est à dire des forces psychiques faisant tendre vers des buts morbides ou sexuels socialement
réprouvés, et le moi, assurant les fonctions pleinement conscientes de la personnalité. Le sujet se
scinde ainsi, induisant de fait la possibilité de pensées refoulées du moi vers le ça car incompatibles
avec les exigences morales de l'individu et de la société. Cependant, ces pensées inconscientes et
ces désirs inhibés par l'individu ne font pas moins partie intégrante de son identité, et leur
resurgissement involontaire tend à prouver le mensonge de l'individu à lui-même.

Nous nous sommes attachés à démontrer dans cette seconde partie l'opacité de l'individu
pour lui-même et sa capacité à enfouir et à in-conscientiser une part de lui-même. Mais on peut
s'interroger quant à la pertinence de l'hypothèse psychanalytique. En effet, l'hypothèse d'un
mensonge inconscient n'est elle pas contradictoire ?

On peut de fait arguer dans cette troisième partie en faveur de la thèse selon laquelle le
phénomène passif de l’inconscient décrit par Freud ne serait en réalité qu'une conscience refusant
de s'assumer pleinement, autrement dit une conscience faisant preuve de mauvaise foi.
L'hypothèse d'un mensonge inconscient est effectivement antinomique de par le fait que,
pour mentir, il faut connaître la vérité, ce qui est refusé dans l'optique freudienne étant donné que
l'inconscient est précisément inconscient. Un postulat alternatif est envisageable, selon lequel la
conscience est toujours consciente d'elle même, mais choisit simplement de se taire et de refuser de
se confronter totalement à elle même.
Effectivement, la conscience ne peut être considérée comme une chose, c'est à dire une
réalité concevable comme un objet unique, car elle est perpétuellement ouverte sur autre chose
qu'elle, et se définit précisément par sa projection vers au delà de ce qui se donne à elle, ne
coïncidant donc de fait jamais avec elle-même : c'est la liberté. Cette liberté, qui le caractérise
pourtant, peut se révéler vertigineuse pour l'être humain, pouvant être tenté de vivre facticement sa
condition en essayant, sans pour autant y parvenir, de se figer comme une simple chose afin
conscientiser la totalité de ce qui le définit. C'est ce qu'on appelle la mauvaise foi. Cette
dénomination sartrienne, correspondant à la négation de la liberté inhérente au sujet pensant peut
ainsi être considéré comme un mensonge à soi du fait de la capacité de l'être à se cacher une vérité à
lui-même en endossant à la fois le rôle du trompeur et du trompé.

Au terme de ce propos, il convient de trancher quant à la capacité pour l’être humain de se


cacher, de se travestir ou de nier une vérité qu’il connaît.
A la lumière de cette réflexion, il apparaît que si, en s'en tenant à la définition classique et
cartésienne de la conscience la possibilité de se duper soi-même est impensable, l'hypothèse
freudienne pourrait en revanche permettre de comprendre la possibilité du mensonge à soi-même
par l'admission de la thèse de la conscience multiple en accusant l'inconscient de tromper le
conscient. Néanmoins, le mensonge implique en définitive la connaissance de la vérité, ainsi le
mensonge à soi ne peut être que le fait que d'une conscience, qui refuserait de s'assumer entièrement
et tenterait de se figer comme une chose.
Le mensonge à soi est donc possible, et résulte d’une tentative qui vise, pour l'homme, à fuir
sa liberté inhérente et à se déresponsabiliser en taisant une partie constitutive de ce qu’il est en
faisant preuve de mauvaise foi.
Cependant, à l'aune de la pensée sartrienne considérant le sujet pensant comme non
substantiel, niant le donné et ne coïncidant jamais avec lui-même, on peut s'interroger quant à la
pertinence du questionnement originel. De fait, si je n'ai pas d'identité, comment pourrais-je me
dissimuler à moi-même ?

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