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Échos d'Orient

Notes d'histoire et de littérature byzantines


Venance Grumel

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Grumel Venance. Notes d'histoire et de littérature byzantines. In: Échos d'Orient, tome 29, n°159, 1930. pp. 334-338;

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NOTES D'HISTOIRE ET BE LITTÉRATURE BYZANTINES

Sur YÉpiskepsis des Blachernes.

Le savant archéologue M. Ebersolt a fait connaître aux byzan-


tinistes l'existence d'un sceau à l'effigie de la Vierge avec la
légende : Έ επίσκεψις. La Théotocos y est représentée en orante-
avec le médaillon du Christ sur la poitrine. Par ailleurs, le
chapitre xii du livre II du De cerimonids de Constantin Porphyro-
génète nous montre les empereurs, entrés dans l'église de la Sainte-
Châsse, des Blachernes, vénérer d'abord l'autel, puis sortir du
Bêma εις τήν επίσκεψιν, allumer là des cierges et se prosterner.
M. Ebersolt a attiré l'attention sur ce texte et a voulu y voir l'image
même de la Théotocos telle qu'elle figure sur le sceau ci-dessus-
indiqué (i).
L'identification était tentante, il faut l'avouer; nous ne pensons-
pas, toutefois, qu'elle doive s'imposer.
Tout d'abord, le plomb publié par Ebersolt n'est pas le seul
monument ou le terme Επίσκεψις s'applique à la Théotocos. On
trouve cette même inscription sur une plaque repoussée du xiiie siècle
(dans l'église de Saint-Clément à Okhrida) (2). Or, l'icône qu'elle
désigne est d'un type tout différent. Elle représente la Vierge, non
pas en ο ran te, mais assise sur un trône et tenant l'Enfant Jésus de
ses deux mains. De ce seul fait, Fidentification proposée par Ebersolt
perd -toute certitude, et l'Épiskepsis de soi ne répond plus à aucun
type, dès là qu'elle peut indifféremment s'appliquer à plusieurs.
Venons-en au texte du Porphyrogénète. Faut-il y voir, quel qu'en
soit le type, la mention d'une icône de la Vierge? Nous ne le
croyons pas, pour l'ensemble de considérations que voici :
Plaçons d'abord le passage sur Ι'Έπίσκεψις dans son contexte
immédiat. Après leur visite à l'autel, les empereurs « sortent du
Bêma, et vont sur la droite εις την Ιπίσκεψιν, ils y allument des cierges
2t se prosternent. De là, ils s'en vont à l'extérieur du métatorion,
à l'endroit où se dressent l'icône, ή είκών, de la Vierge et la croix.

(1) Ebersolt. Sanctuaires de Byzance, p. 49-51.


(2) Kondakov, Ikouografija Bogomateri, t. II, p. 102.
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d'argent; ils. y allument également des cierges et ils entrent dans le


métatorion ». Cette mention d'une icône de la Vierge, comme étant
l'icône par excellence de l'église visitée, semble étrange deux
lignes après la mention de l'Épiskepsis, si ce terme doit signifier
aussi une icône de la Vierge. Le sens obvie est qu'il n'y a pas eu
d'icône à recevoirJes hommages des empereurs avant celle qui est
mentionnée auprès de la croix d'argent.
Cette considération qui, par elle-même, permet de jeter un doute
•sérieux sur l'interprétation d'Ebersolt* se fortifie par la suivante dont
l'importance est de tout premier ordre.
Si l'Épiskepsis dont parle le Porphyrogénète est à identifier avec
une icône, il s'ensuit cette chose inconcevable, que, parmi les '■h
dévotions que les empereurs prodiguent dans leur visite
hebdomadaire aux Blachernes, fait défaut la plus importante de toutes, celle
qui s'impose la première, à savoir, l'hommage à la sainte châsse
qui contient le vêtement de la Vierge. Ainsi, l'auguste relique, en
l'honneur de laquelle furent construits le sanctuaire de la Sainte-
Châsse, puis la grande église des Blachernes, l'auguste relique
serait donc oubliée! Et, en effet, rien dans ce qui précède, rien
dans ce qui suit, ne trahit la moindre attention au précieux trésor.
L'empereur entrerait dans l'église de la Sainte-Châsse, la
traverserait, y ferait ses dévotions, comme si la sainte châsse ne s'y
trouvait pas.
Cette .conséquence de l'hypothèse d'Ebersolt nous paraît avoir
assez de poids pour nous la faire rejeter résolument et nous faire
revenir à l'interprétation du bon vieux ReisMus : ad episkepsin [seu
ad visitatkmeyn seu adorattoneni sacrarum Virginis reliqUiarum\.
Après avoir vénéré l'autel, les empereurs font visite à la sainte
châsse où' se trouve le maphorion de la Vierge, et y font leurs
dévotions. Ensuite, ils vont vénérer l'icône de la Vierge avec la'
croix d'argent.
Le texte .ainsi expliqué devient clair et toute invraisemblance est
supprimée dans le programme des dévotions impériales.
Quant à la, rencontre du, même terme dé επίσκεψις dans le texte
du Porpftyrogéaèté.&ur les/ Blachernes et sur des effigies de \t
Vierge> c'*est une incidence $d «lofent non .de choses, et il n'y a là
de rapport que celui "qu'on^eu* .bièa y mettre,. 'Επίσκ«ψίς signifie
visite : il signifie aussi séants. La Vle.rge peut recevoir sur une
icône, quel qu'en soit le \ type, le titre de secours, mais ce n'est pas
une raison pour rayer du programme des dévouons impériales
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la visite que les basileis, dans l'église de la Sainte-Châsse, doivent


à la sainte châsse elle-même.
II

Quand eut lieu la controverse théologique de Basile d'Achrida


et d'Anselme de Havelberg à Salonique ?

En éditant le Dialogue de Basile d'Achrida (i), archevêque de


Salonique, M. Schmid a marqué, fort heureusement, l'identité de
son contradicteur et précisé même que la rencontre se fit au cours
du second voyage en Orient de ce dernier (n54-ii55). Le texte du
Dialogue fournissait le moyen d'une plus grande précision
chronologique. L'éditeur l'indique lui-même. A la première des deux
séances (la seconde se fit au lendemain de la première), Basile fait
un renvoi à l'Évangile du jour en ces termes : Του ευαγγελίου της
ήαέρας άναγινωτκοριένου· σάββατον δε ην δεύτερον τοΰ Λουκά, πότερόν <ρησι
το άφιέναι αμαρτίας ρφοιον η το ειπείν τφ παραλυτίκφ· έγειρε καΐ περιπατεί-
Pour M. Schmid, ce deuxième samedi est le deuxième samedi
après Pâques. Anselme n'étant rentré en Italie qu'en n55, c'est
cette année aux 9 et ι ο avril que Schmid fait tenir la double
conférence (2). -
Si M. Schmid avait été moins étranger ä l'ordonnance de la
liturgie byzantine, il ne serait pas allé chercher son deuxième-
samedi του Λουκά dans le temps pascal. Cette période de l'année est,
en effet, réservée à la lecture de l'Évangile de saint Jean.
L'Évangile de saint Luc se lit, lui, durant l'automne, en commençant après
l'équinoxe, fixé chez les Grecs au 23 septembre. Et, de fait, le
deuxième samedi τοΰ Λουκά présente encore maintenant le récit de
la guérison du paralytique selon saint Luc, v, 17-27.
■ En automne n55, Anselme de Havelberg n'était-. plus en Orient;,
c'est donc en automne 1 154 que doit se placer sa controverse avec
Basile d'Achrida. Quant au jour précis, on peut l'obtenir maintenant
sans peine. La fête de Pâques tombant cette année le 27 mars, le
deuxième samedi του Λουκά, autrement dit le deuxième samedi après
le 23 septembre, vient au 2 octobre. C'est donc le 2 et le 3 octobre
1154 qu'eut lieu la discussion théologique de Basile de Thessalo-
nique et d'Anselme de Havelberg.

(1) Josef Schmid, Des Basilius aus Achrida... bisher unedierte Dialoge, München, 1901.
(2) P. 32-33.
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III

Une addition marginale incorporée dans le Cletorologium.

Dans un article d'ensemble fort bien étudiéparu dans la


Documentation catholique (18 février 1928) sous le. titre : Avant le schisme
du xie siècle : Les relations normales entre Rome et les Églises
d'Orient (1), M. Louis Bréhier signale, d'après le Cletorologium, la.,
préséance dans la hiérarchie impériale du syncelle de Rome sur ceux
de Constantinople et des patriarcats orientaux. Il relève également,
d'après le même document, le fait que l'évêque Nicolas et le cardinal·
Jean, envoyés -pour rétablir l'unité de l'Église* prirent place avant
l'ordre. des magistri, c'est-à-dire avant la première classe des
dignitaires byzantins (2). M. Bréhier place cette ambassade en 886, à
l'avènement de Léon VI. Il y est conduit par-ce fait que le Cletorologium
fut écrit erî l'an 900, et qu'il n'est pas possible de trouver sous le
règne de Léon VI une autre ambassade pour la paix de l'Eglise que
celle qui régla la succession de Photius détrôné en 886. Cette
conclusion serait sans doute admissible si l'on ne connaissait par ailleurs
quels personnages on envoya à cette occasion à Constantinople. Leurs
noms nous sont conservés dans une lettre du Pape Formose qui se
lit dans l'appendice aux Actes du VIIIe concile œuménique,
compilation de pièces sur l'affaire photienne, élaborée certainement avant
la fin du ix« siècle. Ces personnages sont : les évoques Landulphe
de Capouc, et Romain, légats a latere, auxquels le Pape joint Théo-
phylacte, métropolite d'Ancyre, et Pierre (3).
Cela nous met dans la néccessité de trouver une autre occasion
où situer l'ambassade de Nicolas et Jean. Or, nous n'en trouvons
point en cette fin de siècle ayant ce même caractère de pacification.
Il nous faut donc dépasser la limite de 900, date, de composition du
Cletorologium, et chercher un peu plus tard, mais toujours sous le
règne de Léon VI > une mission pontificale qui eût le même but de
paix, et où nous puissjpns inscrire nos deux légats. Précisément,
la question des quatrièmes noces de cet empereur trouble et agite
l'Église de Byzance au début du χθ siècle. Aide est demandée
à Rome qui envoie des légats pour régulariser la situation et

t. (1)
IV, Cet
p. 645-672.
article avait déjà paru en anglais dans le The Constructive · Quaterly (1916),

(a) P. G., t. CXII, col. i353-i3£6.


(3) Mansi, Ampl. Coll. Concil, t. XVI, col. 440.
338 ÉCHOS D'ORIENT

ramener la paix (qot-qoÀ) (i). Le nom de ces légats ne nous est pas
connu par ailleurs. Il est tout naturel d'y voir ceux qui sont
indiqués dans le Cletor ο logium, Y èvëque Nicolas et le cardinal Jean.
C'est la seule manière, du reste, de situer cette ambassade autrement
inexplicable.
Cette conclusion en entraîne nécessairement une autre : c'est que
le texte relatant cette ambassade n'a pu appartenir au contenu
primitif du Cletorologium. Nous sommes devant une note marginale
qui, dans la tradition manuscrite, a été incorporée à l'ouvrage.
Ce n'est pas du reste le seul cas de ce genre, et il ne faut pas
hésiter à en admettre un de plus quand la nécessité s'en impose.
V. Grumel.

col.(i) 371*374.
Sftr ce schisme, voir S. Sala ville, art. « Léon VI le Sage >, dans D. T. C,