Vous êtes sur la page 1sur 274

1

2
3
4
5
Sinaï

6
7
Patrick Mboni

Sinaï
Roman

8
Déjà parus à Soleil :

Trente-six degrés (poésie), André NGOAH, Nkometou, 2015.


Paroles au féminin (poésie), FREE-T, Nkometou, 2016
Pourquoi ? (poésie), Alain 5 BA’ABA, Nkometou, 2017.
La sorcellerie du futur (roman), Isidore Kana NGOA, Nkometou, 2018.
Mes pensées (poésie), Cécile Tatiana MA’AGNI KEMTA, Nkometou, 2018.
Écoute battre ton cœur (poésie), André NGOAH, Nkometou, 2018.
Yaoundé suivi de mon paradis c’est toi (poésie), André NGOAH, Nkometou, 2018.
Arrêtez de vous en prendre aux chrétiens africains (essai), André NGOAH, Nkometou, 2019.
Délicatesse (poésie), Maury Damase NTAMACK, Nkometou, 2019.
La chaleur des mots (anthologie de poésie), CARREFOUR DES POÈMES, Nkometou, 2019.

Patrick Mboni
Éditions Soleil
E-mail : editionssoleil@yahoo.com
Cél : (+237) 697 39 16 20/ (+237) 676 84 70 07

Toute reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur,


est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par le code de la propriété
intellectuelle.

9
Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madian.
Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse
regarda : le buisson brûlait sans se consumer.
Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose
extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? »
Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du
milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : «
N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens
est une terre sainte ! »
Et il déclara : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu
d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son
regard sur Dieu.
Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en
Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses
souffrances.
Exode 3, 1-7

10
11
OSIRIS DEVANT LE BUISSON ARDENT

Armé de courage et de détermination, Patrick


Mboni par sa bonne volonté nous offre un buisson
ardent qui ne se consume pas à travers une intrigue
biblique bien conservée depuis des siècles.
Sinaï, un coup de tonnerre qui frappe sur la pierre
dure de la foi humaine.
Nous vous rassurons d’emblée que ce roman n’est en
aucun cas une provocation théologique.
Son cadre révélateur demeure uniquement dans le
contexte de la fiction abrahamique.
Nous respectons évidemment les dogmes et les
enseignements abrahamiques. Cependant, nous
pensons humblement que la vérité doit triompher au
détriment du mensonge, même si toute vérité n’est pas
bonne à dire comme le dit si bien un adage.
Oser écrire sur le personnage biblique de Moïse et
le présenter sous une version ésotérique et mystique a
été un défi énorme pour l’auteur.
Même si toutefois, cette version nous éloigne du
paysage traditionnel chrétien, musulman ou bien juif,
Patrick Mboni assume tout de même toutes les
polémiques et les questions qui s’ouvriront comme une

12
porte pour nous permettre d’accéder aux secrets du
dieu Osiris.
Que vous soyez croyant, athée ou bien déiste, Sinaï
ne changera pas votre logiciel spirituel ; ce roman, au
contraire, vous apportera quelques connaissances que
l’illusion des prières dissimule aux âmes égarées. Si tout
est contestable, n’oubliez pas néanmoins que tout est
vérifiable aussi.
Sinaï, une montagne de feu qui se dresse comme
une morsure du soleil d’Israël jusqu’à l’ancienne
Égypte pour nous aider à communiquer en même
temps avec Osiris et Yahvé.
L’auteur et l’éditeur profitent de cette occasion
pour vous souhaiter une belle découverte à travers
cette escalade brûlante et historique des livres sacrés
des abrahamistes.

L’ÉDITEUR

13
PROLOGUE

La douceur du Nil se laissait transporter à travers


la brise qui parcourait Memphis. Elle allait caresser les
peaux sèches des esclaves que les fouets lacéraient.
Ensuite, on la sentait remonter plus haut, dans les
grandes sphères d’Égypte, où les sens disparaissaient
sous les vagues violentes des voluptés. Là-bas, elle
flirtait délicatement avec les langues qui se nouaient,
donnaient de la hardiesse aux phallus rigides qui
pointaient vers les coupoles de l’érotisme et de la
perversion avant de s’imbiber du parfum charnel pour
redescendre vers les cases austères des Hébreux, pour
se mêler à l’odeur de pain sec et de légumes fades.
Ce fut cette brise qu’Hosarsiph sentait entrer tous
les soirs dans le temple d’Osiris. Elle venait là stagner
au milieu des grandes statues et des grosses cuves
d’encens, un peu comme si elle cherchait un endroit où
se reposer de toute la misère et de toute la dépravation
de la terre des Pharaons. Il lui semblait même qu’elle
virevoltait de joie de part et d’autre, s’entremêlant
entre les grands pylônes du sanctuaire. Puis, au bout
d’un certain temps, elle se diluait aux odeurs sacrées, le
laissant seul avec ses pensées.

14
Le jeune prêtre lança un regard furtif vers
l’extérieur. Il vit la nuit commencer à obscurcir
l’horizon déjà assombri par les brumes épaisses de
poussière et d’argile créées par les grands travaux que
Pharaon faisait exécuter aux Hébreux. Le temple était
situé à quelques encablures d’une vaste vallée de
fabrique de parpaings. Hosarsiph pouvait donc
entendre tous les jours, alors qu’il invoquait Osiris, les
cris de ce peuple du désert. Il sentait les âmes de ceux
qui tombaient sur le champ des martyrs venir se
vautrer avec lui au pied de la statue du dieu-faucon
pour implorer sa clémence et sa bonté ; et pensant être
déçu par le silence de cette grande pierre taillée, s’en
allait se lamenter à travers les vastes vallées du cosmos
en espérant trouver un jour la paix.
Il arrivait aussi des fois qu’il eût vu les blessures
faire gémir ces gens comme des bêtes qu’on avait
privées de nourriture et d’eau. Les balafres de leurs
âmes agonisantes chantaient les détresses d’un peuple.
Lorsque Hosarsiph regardait les côtes des plus
courageux d’entre eux broyer par les roues des chars
des gardiens égyptiens, il venait à se poser la question
si être noir voulait réellement dire être supérieur aux
autres peuples.
D’ailleurs, lui il ne l’était pas. Peut-être en partie,
car sa peau n’était pas trop foncée. Elle était comme un
15
mélange des deux. Ses cheveux aussi ne caractérisaient
pas vraiment l’appartenance à une quelconque race. Ils
étaient à peine frisés comme ceux des Noirs et
abondants comme ceux des Hébreux. Depuis son
enfance, il avait remarqué être le seul à avoir cette
physionomie dans sa grande famille royale. Il n’avait
certes pas connu son père, mais sa mère, Bithiah, lui
disait souvent qu’il était parti aussi vite qu’il était
apparu, de par les terres arides du grand désert qui
faisait frontière à celle des Pharaons. Ses paroles
laissaient sous-entendre, sans toutefois affirmer, qu’il
était d’une race inférieure à la sienne.
Hosarsiph se leva de sa couche – faite de peau de
cheval – étalée à même le sol, puis s’approcha de
l’endroit où brulait de l’encens, au pied de la statue
d’Osiris. Il se mêla à la fumée qui montait vers le
sommet de l’immense bâtisse, puis leva les yeux en
direction du visage du dieu qu’il vénérait, espérant un
signe favorable de sa part.
Il se demanda pendant un court instant si tous les
jours il ne perdait pas son temps à adorer ces grandes
représentations d’or, figées comme si elle attendait
patiemment que l’empire se réveille de son sommeil
léthargique. Hosarsiph regarda l’allumette qu’il tenait
entre ses mains de jeunes adultes.

16
« Sont-elles aussi vivantes que cette brindille
flamboyante que je tiens et qui ne ressent aucune
douleur lorsqu’elle se laisse consumer par les
flammes ? »
Il regarda à nouveau le visage de celui qui était
censé assurer l’essor de l’Égypte. Osiris contemplait
toujours le firmament.
Il se souvint aussitôt de ces visions qu’il avait à des
fréquences de temps régulières depuis son enfance. La
dernière datait de quelques jours avant. Sa mémoire se
laissait envoûter par le parfum âcre de l’encens et lui
faisait revivre cet instant où il se retrouva seul dans une
immense mer de diamants. En bas, il pouvait voir de
gros nuages blancs s’entremêler, essayant
désespérément de lui cacher le sillon bleu du Nil qui se
dressait majestueusement sur la terre qu’il regardait
d’en haut. Rien d’autre n’existait. Il n’y avait que lui
et la grande étendue. Dans un premier temps, il se dit
qu’il avait traversé le royaume de Seth et que celui-ci,
ne voulant pas d’autre conflit avec son frère, l’avait
renvoyé chez son maître Osiris. Mais rien de cet endroit
ne ressemblait vraiment à tout ce qu’il avait lu sur la
demeure de son dieu.
Alors qu’il désespérait déjà à l’idée de penser ne
plus revoir sa mère, Hosarsiph entendit le tonnerre
gronder comme jamais auparavant. Les cieux
17
s’ouvrirent à nouveau pour laisser passer deux énormes
pieds qui semblaient appartenir à un géant. Leur
blancheur l’aveugla durant un instant, au point de le
forcer à se prosterner face contre terre.
« Je ne t’ai pas créé depuis le sein de Jocabed pour
que tu sois le pion d’une civilisation et de faux dieux.
L’Égypte a péché contre moi. Elle mourra. »
« Jocabed »
Il avait eu beau fouiller les recoins de l’Égypte,
mais aucune Égyptienne ne portait ce nom. D’ailleurs,
il ne semblait pas venir de leur pays, car de toute son
existence, il ne l’avait jamais entendu. Pourtant la voix
n’avait pas tâtonné lorsqu’elle citait de cette femme.
Quant à elle-même, à qui appartenait-elle ? Comment
pouvait-elle prétendre châtier Râ et ses puissants
enfants ?
Il sortit de l’encens et soupira en allant s’asseoir sur
l’autel qui lui servait de couche à la nuit tombée. Il
regarda une nouvelle fois la nuit qui venait de couvrir
l’ensemble de l’Égypte. Quelques rares hurlements lui
parvenaient encore. Il pensa avec compassion à ces
pauvres Hébreux qui tombaient face à la torture, puis
ferma les yeux pour essayer d’oublier toutes les
turpitudes qu’il vivait avec Méneptah et son orgueil de
prince conquérant.

18
Chapitre
1

Méneptah prit le couteau entre ses mains puis


marcha en cercle durant un moment autour du bélier
blanc. La salle de réception du palais avait été fermée
aux nobles d’Égypte ce jour-là. L’initiation aux cultes
de Râ ne concernait qu’une partie restreinte de la cour
de Pharaon – composée de sa reine, de ses enfants ainsi
que de ses proches parents.
De grandes ouvertures situées à des dizaines de
mètres du sol laissaient entrer la lumière du jour et
donnaient à la scène un caractère magique.
Il s’arrêta au bout d’un moment face à la tête du
bélier et s’agenouilla à sa hauteur. Le front collé à celui
de la bête, il entreprit une danse obscène sous les yeux
de Pharaon qui regardait avec attention la scène, puis
d’un geste lent, posa la lame du couteau sur la gorge du
bélier. L’écho créé par un ultime beuglement aliéna le
silence qui régnait dans la grande salle. Puis
l’assistance vit gicler de longues lignes de sang du cou
de l’animal.
Méneptah semblait se délecter de l’âme qui sortait
des entrailles du bélier. Lorsque le rythme des flux se
fit de moins en moins important, il fit signe aux trois
19
jeunes filles assises aux pieds de Ramsès de
s’approcher. Elles s’exécutèrent et se mirent à laper le
sang qui était à ses pieds.
Ramsès leva les yeux vers le ciel. Le temple était
plafonné par une grande stèle représentant le visage du
dieu-soleil qui émergeait de l’astre du jour. Le sculpteur
lui avait donné un regard vif et effrayant. Sa bouche
était ouverte, comme pour accueillir les âmes des
sacrifiés. Pharaon sourit – certainement, il pensait que
le dieu approuvait en raison du silence qui entourait la
scène qui se déroulait. Il porta sa coupe de vin et avala
une gorgée, tout en se ressassant à cette période de sa
vie où lui aussi s’était soumis à l’initiation du bélier de
Râ.
Les filles venaient de s’arrêter de lécher le sol
ensanglanté. Elles s’immobilisèrent autour de la
ceinture de Méneptah.
« Accepte ce sacrifice, ô dieu des dieux et permets-
moi d’entrer dans ton royaume après ma mort comme
tu l’as fait avec Osiris. Ici en ces lieux et devant mon
père, le grand Pharaon d’Égypte, je t’offre ma
descendance. »
Hosarsiph se couvrit le visage pour ne pas vivre
l’immonde spectacle. Les filles se discutaient le sexe
imbibé de sang du jeune prince pour pomper cette

20
semence qui devait finir encastrée dans leurs estomacs.
Elles se devaient de l’avaler goulument sans en laisser
transparaître une seule goutte pour que le rituel
marche et que le futur roi soit ainsi toujours fécond.
« Mère, suis-je obligé de voir ça ? »
Bithiah regarda son fils avec tendresse et acquiesça
favorablement de la tête. Un brin de tristesse se lisait
dans ses yeux. Hosarsiph était le plus aimé de toute la
lignée de la descendance royale. C’était aussi celui qui
avait préféré renoncer à la couronne de peur de subir
tous ces rites ancestraux que pratiquait l’Égypte tout
entière et notamment les futurs Pharaons. C’était une
perte de temps pour lui qui se consacrait plutôt à
l’étude des sciences occultes et des religions qu’à autre
chose. Son aise pour les mystères cachés l’avait
d’ailleurs conduit vers la prêtrise d’Osiris.
-Oui mon fils. C’est le devoir d’un prince d’Égypte
d’assister à l’initiation du futur Pharaon.
Il se pencha davantage vers sa mère qui était assise
à sa droite.
-Tu sais bien que tout ceci est grotesque. Rien de
psychique ne gouverne ce rite si ce n’est les
dépravations excessives de ton cher et tendre neveu.
Bithiah lança un regard creux à son fils qui lui
sourit amicalement pour atténuer sa bourde.
21
Hosarsiph fit signe à un servant de remplir sa coupe
d’eau. Sa mère le remarqua.
« Pourquoi te prives-tu de vin ? »
-Parce que je dois travailler cette nuit et que le vin
altère mes sens.
Un cri étouffé les interrompit. Lorsqu’ils se
tournèrent vers Méneptah, celui-ci luttait encore
contre les spasmes qui l’envahissaient tandis que les
jeunes filles remontaient vers Pharaon qui, souriant du
coin de la bouche, fit signe aux serviteurs de se
débarrasser du corps de la bête. Ensuite, il demanda
aux musiciens de jouer, aux magiciens de continuer les
rituels autour du jeune prince et aux cuisiniers d’ouvrir
les banquets.
Hosarsiph se leva et sortit de la salle, luttant avec
lui-même pour ne pas régurgiter.
La vallée de Memphis était peu éclairée en cette
nuit de saison des pluies. Des lampes d’huile accrochées
à chaque ruelle proche du palais peinaient à garder
leurs flammes intactes à cause du vent qui soufflait
vers le Nord. Hosarsiph marchait en direction du
temple d’Osiris, seul refuge qu’il avait trouvé contre
l’ignominie des hommes et leur incapacité à raisonner
face aux mystères cachés. L’esprit avait-il besoin de se

22
pervertir autant pour s’élever ? Le plaisir ultime de la
chair reflétait-il une satisfaction de l’âme ?
Les dieux ne s’étaient pas vraiment prononcés à ce
sujet et tout ce qui se faisait en Égypte était le fruit des
pensées mondaines qui naquirent de l’immoralité des
anciens Pharaons. L’étude des scribes laissée par les
grands prêtres d’Osiris lui avait appris toute autre
chose.
L’homme-chair n’était qu’un pantin d’une vaste
sphère cosmogonique qui était à l’image d’entités plus
puissantes. Ces entités n’étaient pas matérielles, car
elles craignaient d’être embrigadées dans un
macrocosme qui aurait une influence néfaste sur leur
manière de se déporter. Il leur fallait se mouvoir à leur
guise dans tous les degrés de la création. L’homme
avait accepté de se laisser cantonner par ses sens et ses
pulsions. Il avait sacrifié sa divinité au profit de la
jouissance de ce qu’il croyait maîtriser, mais qui lui
était en réalité plus inconnu que tout le reste : la vie.
Bien que n’étant pas véritablement plongé dans le culte
dogmatique des dieux, Hosarsiph s’adonnait à l’étude
de la philosophie et de la théologie d’Égypte, car il
trouvait que ses enseignements avaient une
symbolique rationnelle qui méritait un grand intérêt.
En outre, l’ésotérisme égyptien ne faisait pas que
spéculer sur une vaste théorie, mais s’appuyait aussi
23
sur des expériences réelles qui mettaient à rude épreuve
le corps et l’âme.
Il arriva à quelques mètres de l’entrée du temple.
Hosarsiph regarda pendant quelques secondes, les deux
statues figées, de cinq mètres de hauteur, poster à
chacune des extrémités, représentant des faucons.
Ensuite, il se rapprocha et s’immobilisa à nouveau. Les
voix synchronisées des prêtres qui invoquaient lui
parvinrent. Lorsqu’il voulut faire un pas vers l’avant,
il sentit une main tenir son épaule avec fermeté.
« Suis-moi. »
Il ne distingua pas le visage de cet homme qui se
tenait derrière lui dans le noir. Tout ce qu’il vit c’était
sa grande silhouette de mâle robuste et sa longue robe
sombre qui le couvrait jusqu’aux souliers. Il sentait une
puissante aura se dégager de lui.
Ils s’éloignèrent du temple et se mirent à serpenter
entre les couloirs austères des quartiers hébreux. Les
cases s’entremêlaient dans ces lieux sans vraiment
donner une réelle possibilité d’y circuler librement. Il y
avait aussi très peu d’éclairage. Contrairement aux
grands pâtés de maisons égyptiens, on n’entendait pas
d’éclats de rire dans les chaumières. C’étaient plutôt
des voix qui jérémiaient bassement en faisant appel à
leur unique Dieu. Hosarsiph et l’homme s’arrêtèrent à

24
l’angle d’une cour annexe aux habitations. L’air était
d’une énorme puanteur et l’atmosphère se laissait
alourdir par un épais brouillard de poussière.
Il voulut demander pourquoi ils étaient là, mais il
n’eut pas le temps d’avancer le moindre mot. Un garde
égyptien sortit de la pénombre en trainant un Hébreu
par les cheveux. Il le plaqua au sol à l’aide d’une de ses
jambes et se mit à lui flageller le visage avec un fouet
en cuir tissé. L’homme hurlait de toutes ses forces.
Soumis à la fatigue de ses membres qui avaient toute la
journée brisé d’énormes blocs de granite. Il ne se
débattait pas, un peu comme s’il acceptait que la mort
soit sa seule option de liberté.
Hosarsiph se tourna vers son compagnon. Malgré
la pénombre, il distingua au-dedans de la capuche qui
masquait son visage, des yeux aussi bleus que le reflet
de la mer en plein midi et vifs que ceux d’un faucon en
plein vol de reconnaissance sur les rives du Nil.
« Es-tu Osiris ? »
– Non.
L’homme lui fit à nouveau signe de regarder la
scène. Tout le visage de l’Hébreu saignait désormais.
Un autre Égyptien s’approcha et demanda à son
compatriote pourquoi il s’acharnait ainsi sur l’esclave.
Il lui fit comprendre qu’il avait été surpris en train de
25
réciter des prières au faux Dieu d’Israël, contrairement
aux exigences de Pharaon qui ne tolérait pour seul
culte que l’adoration des dieux du Nil.
Hosarsiph soupira discrètement. Il pensa que
c’était la fin du supplice de cet homme qui n’avait eu
pour faute que ses convictions spirituelles. Ça aurait été
certainement le même traitement qu’on lui aurait
infligé au vu de ses positions s’il n’avait pas été de la
cour du roi. Le citoyen égyptien, au lieu d’intervenir,
retourna ses talons en ricanant et s’en alla en
maudissant Israël et son faux Dieu. Ce fut
l’effondrement dans les entrailles d’Hosarsiph.
« Tiens ce couteau et fais ce que tu dois faire. »
Il se saisit de l’objet, déterminé à abréger les
souffrances de l’Hébreu. Hosarsiph sortit de la
pénombre et se dirigea vers les deux hommes.
L’Égyptien eut d’abord du recul lorsqu’il le découvrit
arborant les insignes royaux sur le torse. Il se prosterna
à ses pieds et lâcha le fouet.
- Trouves-tu juste de frapper cet homme ainsi ?
- Je ne fais qu’appliquer la loi que votre oncle nous a
prescrite.
Hosarsiph tint le visage de l’Hébreu entre ses
mains. Il vit que son bourreau venait définitivement de
le priver d’un œil. Il sentit la colère monter en lui, mais
26
sa sagesse immobilisa la haine que voulait inspirer son
couteau.
-As-tu déjà croisé un dieu d’Égypte ?
-Non mon prince.
Hosarsiph se tourna à nouveau avec compassion
vers l’Hébreu : « Crois-tu que ton Dieu existe
vraiment ? »
-Oui mon prince. Il existe et nous accompagne dans
notre quotidien.
-Et pourquoi vous laisse-t-il souffrir autant ?
-Pour démontrer sa toute-puissance aux païens qui se
sont dressés contre son autorité. Il a fait d’eux des
conquérants et leur avidité du pouvoir leur a fait croire
qu’ils étaient devenus égaux à lui. Un jour viendra,
mon prince, où un descendant de Jacob s’emparera du
trône et mènera Israël aux portes de la terre promise à
nos ancêtres. Il vaincra les dieux d’Égypte et bâtira
une nouvelle ère.
Hosarsiph lui sourit amicalement. Il apprécia la
conviction de l’Hébreu. Cette conviction que lui
n’avait jamais eue par rapport à sa foi. Cet homme lui
parlait avec beaucoup d’amour et de tendresse, malgré
la douleur que ses plaies lui infligeaient. À un tel degré
d’humiliation et de souffrance, il connaissait beaucoup

27
de nobles qui auraient perdu la foi qu’il jurait
inattaquable.
L’Hébreu se redressa sur les coudes pour respirer.
Puis il cracha une salive mêlée au sang près des pieds
du prince. Celui-ci ne put prédire la balafre qui saignait
désormais sur le dos du gueux suite aux coups de
l’Égyptien. Il sentit à nouveau la colère monter en lui.
La lame ne passa qu’une fois, pas très loin du cou du
soldat. Il eut un grand silence la minute d’après. On
aurait dit que l’Égypte tout entière avait assisté à la
scène. Même le tonnerre cessa de gronder et de faire
jaillir des étincelles à travers les nuages.
Il se tourna vers l’endroit où il avait laissé l’homme
qui l’avait mené jusque-là. Il ne le vit plus. Hosarsiph
se figea dans la pénombre, contemplant son œuvre qui
gisait, le cou baignant dans une grande mare
d’hématie.
L’Hébreu recula de quelques mètres pour ne pas
que sa chair se mêle au sang de l’impur. Puis il leva les
yeux vers le prince qui restait pétrifié.
« Va-t’en de cette terre maudite et suis les traces
qui vont te mener à Horeb. »
Les yeux du vieillard brillaient désormais comme
ceux de l’homme qui l’avait mené jusque-là et sa voix

28
était pleine de solennité. Hosarsiph, prit d’effroi,
recula.
« Va-t’en cette nuit, car demain l’Égypte entière
connaîtra ton crime et Pharaon te poursuivra pour tes
fautes. »
Hosarsiph pensa d’abord à rentrer dans sa demeure
pour récupérer quelques vêtements, mais le temps de
parcourir tous ces kilomètres qu’une patrouille aurait
déjà découvert le corps et sonner l’alerte. Il voulut se
débarrasser de l’arme du crime, mais fit freiner dans
son élan par la vue du sceau royal sur la lame.
« C’est le couteau que Méneptah m’avait offert
lorsque je fus consacré prêtre d’Osiris. Il n’a jamais
quitté la chambre que j’occupe au palais de Pharaon.
Comment cet homme a-t-il fait pour l’avoir ? »
Une telle énigme était impossible à résoudre sur-le-
champ. Il fallait partir loin au plus vite et changer de
vie. C’était son seul moyen de survie.
La lune sortait petit à petit de sa cachette. Les
nuages se dissipaient lentement et la légère brise du Nil
s’apprêtait à retourner vers ses origines lorsque
Hosarsiph traversa la porte nord de la terre des
Pharaons.

29
Chapitre
2

Hosarsiph ne comptait plus les jours depuis un bon


moment. Il avançait de manière désinvolte vers une
terre inconnue. Il n’avait que ses sens pour le guider,
mais aussi cet étranger aux yeux bleus qui depuis
l’Égypte l’accompagnait.
Chaque fois qu’il voulait lui adresser la parole, il se
heurtait à un silence déconcertant. Même les vastes
plaines désertiques de Shūr le supplantaient à ce
niveau-là.
Durant les nuits glaciales, pour noyer la solitude,
Hosarsiph avait pris l’habitude de suivre le bruit du
vent sifflé tout au-dessus des sommets, soulevant
légèrement des particules qui se mêlaient de manière
poétique à la danse des étoiles. Le parfum âcre du sable
lui refaisait revivre le spectacle lugubre des
combattants qui plongeaient leurs corps ensanglantés
dans le sol et balafraient davantage les entailles des
lames sur leurs peaux.
La sensation de la mort qui rôdait autour de ses
guerriers – un peu comme elle rodait près de lui dans le
désert – lui donnait une extase indescriptible. Il lui
germait parfois l’idée d’oublier la vie et de se réfugier
30
dans les entrailles du royaume d’Osiris. Il pensait à sa
mère restée en Égypte et imaginait la souffrance
d’apprendre son départ sans adieu préalable. Elle
devait se morfondre en silence dans son appartement.
« La sœur de “dieu” ne pleure pas en public »,
entendait-il parfois crier Pharaon lorsque celle-ci
fondait sous la pression qu’exigent les fastes de la cour.
Lorsqu’il arriva sur les bords du golfe d’Aqaba, il
s’assit et ouvrit la bourse que lui avait remise
l’ismaélite qu’il avait croisé dans le désert de Sin. Il ne
restait que six dattes et une rondelle de pain séché. Il
détacha de son flanc la gourde qui y était retenue par
une corde de cuir et la trempa dans l’étendue de la mer.
Malgré la brutale sensation du sel sur la chair moite de
sa gorge, il but.
Il se tourna vers l’homme qui l’accompagnait et
dont il ignorait toujours le nom. Hosarsiph se souvint
n’avoir jamais vu celui-ci ingurgiter de l’eau ou de la
nourriture. C’était comme si la sécheresse et la famine
n’avaient pas d’emprise sur lui. Tout ce qu’il faisait
c’était de marcher et de s‘arrêter en même temps que
lui. Quelquefois, il restait immobile, dans le noir et sous
le vent des nuits froides du désert, donnant l’impression
d’écouter la fine voix imperceptible du silence qui se
fondait dans les sillons de poussière et de sable qui
jonchaient le sol rocheux. Ses sens s’abandonnaient au
31
rythme des sonorités d’une timbale imaginaire. Il
semblait avoir du tempo dans son immobilisme.
La plupart du temps, il gardait les yeux baissés de
peur de toujours effrayer Hosarsiph. Celui-ci voulut
d’ailleurs lui demander d’où il venait et pourquoi il le
suivait, mais il se retint, se contentant du silence
apaisant de l’étranger qui malgré tout semblait le
protéger.
L’homme s’assit près d’Hosarsiph qui commença à
faiblir à cause de la famine et de la soif. Celui-ci ouvrit
légèrement les yeux et fut frappé immédiatement par
la forte lumière du soleil. Il invoqua intérieurement son
dieu de lui venir en aide et d’amoindrir sa souffrance.
À nouveau, il s’évanouit et se plongea dans un état
léthargique où il se retrouva dans la cour de Pharaon à
dévorer des tonnes de viande de lions et à boire
goulument des litres de vin de raisins. Méneptah se
tenait près de lui et le dévisageait, un glaive
ensanglanté dans une main et la tête d’un esclave dans
l’autre. Derrière lui se dressait une énorme créature
semblable à un homme. Sa peau était dorée et son torse
nu. Son intimité n’était masquée que par une jupe en
cuir marron.
Hosarsiph remarqua les remords qui se
dégageaient des yeux de son frère lorsqu’il sentait les
pas du géant se rapprocher de lui. Il laissa tomber la
32
tête et le glaive qu’il tenait et s’agenouilla. Quand la
créature fut à sa hauteur, il le saisit et l’éleva jusqu’à
son visage. Méneptah ne vit que de la noirceur dans le
regard de son bourreau. Aucune âme ne filtrait de cette
énorme masse de chair dorée.
« Regarde toute la souffrance que tes ancêtres et
toi avez causée dans mon peuple. »
Il tourna sa tête vers les camps insalubres des
esclaves. Méneptah laissa quelques larmes échapper de
ses yeux.
« À cause de ce que vous avez fait, j’écraserai
l’Égypte et je lui enlèverai la prospérité que je lui ai
donnée parce que Jacob avait trouvé grâce à mes
yeux. »
Le géant pressa la tête du prince dans la pomme de
sa main. Hosarsiph la sentit s’éclater. Il vit les secondes
d’après le sang gicler entre les doigts de la créature et
venir balafrer son visage. Le corps du monarque fut
projeté dans la vaste cour du palais. Une centaine de
chiens s’approchèrent et commencèrent à laper son
âme qui s’étendait sur le sol avant de s’attaquer
réellement à la chair royale.
« Voilà ce que je réserve aux ennemis de mon
peuple. »

33
Hosarsiph se leva brusquement. Malgré la
fraîcheur de la nuit qui était tombée depuis un moment
déjà, il transpirait à grosses gouttes. Il distingua la
forte lumière bleue qui s’échappait des grands yeux de
son compagnon de voyage. Il prit peur et se couvrit le
visage.
« Ne crains rien. »
Hosarsiph ôta la main de son visage et découvrit
pour la première fois la beauté du regard de cet étrange
personnage lorsque ses yeux ne brillaient pas. Il était à
la fois profond et mystérieux. Il était fait de bonté et
de tendresse. Celui-ci lui tendit une gourde pleine d’eau.
Hosarsiph la prit et sans poser de question, la but à
grandes gorgées. Ensuite, l’homme le guida de la main
vers un buffet dressé au milieu du désert sur une table
en or massif couverte par une épaisse nappe de soie
blanche. Il y avait sur la table des viandes et des
légumes d’une senteur indescriptible. La beauté et la
qualité des fruits qui composaient le dessert n’avaient
été jamais vues auparavant, même pendant les
banquets de Pharaon.
Hosarsiph s’oublia dans le repas. Tous ses sens
s’accordaient avec la douceur des aliments dans son
palais. Il mangea cette nuit-là comme jamais il ne
l’avait fait et bénit Râ de lui être aussi bon. L’homme

34
qui l’accompagnait se tenait à quelques mètres de la
table et le dévisageait.
- Sais-tu qui d’où vient ce repas ?
- C’est Râ.
- Non. Ton Râ n’est qu’un grand mythe que ton
peuple et toi aviez entretenu pendant des siècles. Il n’a
jamais existé.
- Alors qui m’offre toutes ces choses ?
L’homme resta silencieux.
« Demain, tu te retrouveras au pays de Madian,
près d’un puits communautaire où viennent de temps
en temps de jeunes filles avec leurs bêtes. Tu les
suivras. »
- Pourquoi devrais-je ? En plus, Madian est encore
très loin de cet endroit. Je ne vois pas comment je ferai
pour m’y rendre si vite.
L’homme s’approcha à sa hauteur, lui sourit et le
frappa à la tête. Hosarsiph s’évanouit à nouveau.
Il se retrouva dans ce lieu qui devenait de plus en
plus familier. Sur la mer de saphir, il était posé. À
quelques mètres de lui, Hosarsiph distinguait un grand
mur qui s’élevait jusqu’au-dessus des nuages. Il y avait
une porte qui y était encastrée. Des voix semblaient
s’échapper de derrière. Elles chantaient un hymne à la
35
gloire d’un Dieu conquérant et bienfaisant. Hosarsiph
regarda autour de lui pour rechercher les insignes des
divinités d’Égypte. Ni Râ, ni même Osiris ne lui
parurent proches de ces rites. Il s’agenouilla ensuite et
invoqua ce dernier pour que celui-ci se saisisse de son
âme pour l’écarter de cet endroit qu’il ne connaissait
pas. Au lieu de voir la puissance du dieu-faucon
s’illustrer, il sentit une énorme sérénité l’envahir. Puis
il entendit le retentissement de trompette derrière le
mur. Ensuite, la porte s’ouvrit, laissant échapper dans
un premier temps une grande lumière blanche.
Hosarsiph regarda à nouveau. Une kyrielle d’êtres
ailés sortirent en virevoltant et en chantant dans tous
les sens. Leurs chansons exprimaient leurs joies de
servir ce Dieu qui selon eux avait tout créé et tout
inventé. L’être qu’il avait vu écraser la tête de
Méneptah dans son rêve se dirigea vers lui. Lorsqu’il fit
à sa hauteur, il s’agenouilla et s’inclina.
Il entendit la voix de l’homme qui l’accompagnait
venir de derrière ses épaules et lui dire : « Es-tu prêt à
servir ton seul et unique Dieu ? »
L’odeur fade et âcre des moutons frottait ses
narines. Un parfum de sueur et d’herbes séchées s’y
mêlait aussi. Une lumière vive irrita ses yeux. Et ses
lèvres fendillées lui firent une atroce souffrance.

36
Hosarsiph entendit soudain des ricanements
autour de lui. La voix rauque des hommes qui se
moquaient de lui l’avait enlevé de cet état léthargique
dans lequel il se trouvait. Il voulut se redresser, mais il
se sentit trop faible pour le faire. Il remarqua la clarté
du ciel et la douceur du soleil. Le vent semblait hérisser
les poils de ses bras et une légère odeur d’herbe humide
caressait son nez. L’instant d’après, son ouïe capta le
bruit divin de l’eau qui ruisselait dans l’abreuvoir des
bêtes. Il sentit de la vigueur remplir à nouveau ses
membres.
« Qui es-tu ? »
– Donnez-moi d’abord de l’eau et je vous le
dirai.
Les hommes se regardèrent. Hosarsiph put voir la
méfiance qui s’échangeait à travers leurs yeux. Ils
reculèrent de quelques pas. Ensuite, il sentit de douces
mains soulever sa nuque.
« Vas-y, bois »
Le regard de la jeune fille était la plus belle chose
qu’il avait vue depuis sa longue traversée du désert. Le
soleil semblait former une auréole autour de sa vaste
chevelure bouclée. Son nez de femme noire lui donnait
fière allure et sa bouche, d’une sensualité à nulle autre
pareille, titillait le désir inviolé du jeune vagabond.
37
Il se redressa et but de cette eau. La jarre qui
l’abreuvait avait une entrée tellement large
qu’Hosarsiph n’arrivait pas à contenir tout le flux qui
en découlait. Il sentait son torse souffrir à cause des
brûlures humidifiées. Il s’arrêta un moment et regarda
à nouveau la belle apparition qui le sauvait de la soif.
Elle lui souriait désormais, d’un sourire aussi radieux
que les reflets du Nil en plein midi. Il voulut lui rendre
la grimace, mais son visage ne put obéir aux exigences
de son cœur. Il était encore trop faible pour le faire.
Il entendait toujours les ricanements autour de lui
et pensait à la vigueur de ses muscles que sur le coup il
avait perdue. Comme il aurait aimé leur montrer la
rudesse des poings dont peut se targuer un prince
d’Égypte…
Un des hommes qui se moquaient de lui se saisit de
l’avant-bras de la jeune fille et la secoua violemment.
Hosarsiph ouvrit ses paupières et vit sa douce se faire
brutaliser par une bande d’individus. Il regarda encore.
Des femmes, agglomérées autour du puits, tremblaient
et priaient les bourreaux d’épargner leur sœur.
Hosarsiph pensa aux enseignements de son oncle
Ramsès. Celui-ci avait l’habitude de lui dire que, quel
que soit le cas, un homme se devait de se lever et de
lutter pour sa survie. Son dernier souffle devait être

38
celui de la rédemption. Celui-là même qui saluait la
beauté et l’élégance d’un combat.
Il insuffla, puis d’un geste vif, se redressa et se
saisit du bâton qu’un des bergers avait laissé tomber
dans sa frénésie. Il asséna le premier coup sur la tête de
celui qui retenait la main de sa bienfaitrice. Celui-ci
tomba raide sur le sol. Son acolyte vint à la rescousse,
armé d’un poignard. Hosarsiph esquiva l’attaque d’un
geste intuitif et plaça l’extrémité du bâton contre
l’estomac de celui-ci. Il eut un gloussement avant de
s’affaisser comme son prédécesseur. Voyant l’agilité de
leur adversaire, les deux autres bergers prirent la fuite,
abandonnant ainsi à la merci de l’Égyptien et de ses
compagnes leurs bêtes et leurs provisions.
*
La tente dans laquelle il se trouvait n’était pas très
grande. Elle laissait passer les balafres glaciales du vent
qui soufflait à Madian. Dehors, les étoiles avaient
rempli le ciel. Hosarsiph eut la nostalgie de ses nuits
solitaires dans le désert. Il se redressa sur ses coudes et
regarda autour de lui. À quelques mètres de l’endroit
où on l’avait installé était hissée une autre tente, cinq
fois plus grande que la sienne. Il y avait une lumière
vide qui se dégageait de l’intérieur masqué par une
peau de taureau.

39
Malgré la fébrilité de ses membres, il se leva et
s’approcha prudemment de l’abri où déjà il suivait des
voix s’élever. Il put distinguer une légère ouverture sur
le rideau qui recouvrait l’entrée et grâce à l’acuité de
ses yeux, il remarqua un vieillard assis en cercle avec
des filles, autour d’un feu où rôtissait une volaille.
« Entre étranger. Tu es le bienvenu parmi nous. »
La voix du patriarche n’était pas frissonnante. Elle
était ferme comme celle d’un jeune guerrier. Hosarsiph
découvrit son regard. Il était vif et plein de sagesse. La
profondeur de son âme se lisait aussi dans ses iris verts.
Il arborait fièrement une épaisse barbe blanche que de
temps en temps, il caressait de sa main droite.
Il prit un couteau, puis découpa un gros morceau
de la viande, la mit dans une assiette, puis la tendit à
Hosarsiph. Celui-ci sentit ses entrailles crépiter. Ça
faisait plusieurs lunes qu’il n’avait pas vu pareil repas.
Ça remontait à la nuit où son ami inconnu lui avait
offert ce festin en plein désert. D’ailleurs, il se demanda
où il avait pu passer depuis le temps. Était-il mort dans
les tornades de sable ? Ou alors avait-il été capturé par
des nomades-chasseurs d’esclaves ? Il n’en savait rien.
En plus, le mieux pour lui était de savourer pour le
moment avant de se poser la moindre question.
L’errance et la solitude lui avaient appris à apprécier à
leur juste mesure les plaisirs chastes de la vie.
40
Pendant qu’il mangeait goulument, il remarqua les
regards figés des jeunes filles sur lui. Le vieil homme
quant à lui ne s’intéressait guère à sa personne. Il
gribouillait sur des papyrus une écriture différente du
hiéroglyphe enseigné dans les écoles de Memphis. Il
voulut demander de quelle forme de retranscription il
s’agissait, mais il se retint. Il pensa qu’un regain de
familiarité face à cet individu pouvait nuire à leur
relation future.
Lorsque le vieillard eut fini d’écrire, il leva enfin les
yeux vers lui et lui posa une question.
« Égyptiens, sais-tu qui je suis. »
Hosarsiph restait immobile, pétrifié par ce qu’il
venait d’entendre. Rien ne laissait présager, en lui, sa
patrie d’origine. Il s’était débarrassé de tous les
attributs de prince dans le désert contre de l’eau et de
la nourriture. Sa tunique dorée, il l’avait échangée
contre une robe de nomade pour que de potentiels
voleurs ne l’assassinent durant son périple. Les crayons
qui maquillaient ses lèvres et ses yeux avaient fondu
sous la chaleur du soleil. Une barbe épaisse et des
cheveux sales et ébouriffés avaient désormais pris
possession de son crâne.
« Non. Je l’ignore. »

41
Il eut un silence dans la tente. Personne n’osa dire
un mot, un peu comme attendant l’aval du patriarche.
- Je me nomme Réuel. Je suis le prêtre de cette
communauté.
- De quelle communauté parles-tu ?
- Celle de Madian.
Hosarsiph se tut un court instant avant de
reprendre.
- Qui sers-tu ?
Le vieil homme priva son interlocuteur de réponse.
Il empoigna une coupe de vin et la lui tendit, puis il fit
signe à ses filles de rejoindre leurs tentes respectives.
Hosarsiph put reconnaître sa bienfaitrice. Ils
échangèrent un regard complice avant que celle-ci ne
disparaisse dans la pénombre.
« Je suis un illuminé. J’ai appris des hommes et des
esprits. Au terme de cette longue étude, j’ai découvert
la vérité. C’est elle que je sers. »
- De quelle vérité parles-tu ? Nous Égyptiens, nous
l’avons. C’est pour cela que nous dominons le monde de
par notre culture et notre civilisation. Les peuples de la
terre se prosternent devant la grandeur de nos dieux
qui nous assurent la prospérité et la réussite.
Qui d’autre que nous a autant d’influence ?
42
Réuel eut un léger sourire que son épaisse barbe eut
de la peine à masquer. Il appréciait l’engouement du
jeune naïf et se réservait de corrompre ses idées. Il
jugeait que c’était trop tôt.
« Finis de manger et va te reposer. Je te sens encore
faible, lui dit-il doucement, avant de se retirer à son
tour dans sa tente, laissant le prince seul face à ses
pensées. »

43
CHAPITRE
3

Hosarsiph se tint devant le sphinx vivant qui


marquait la barrière entre le monde des hiérophantes
et celui des non-initiés. Les prêtres qui l’avaient
précédé dans l’instruction des mystères anciens
d’Égypte étaient rassemblés autour de lui, en silence,
se contentant de brandir à bonne hauteur les torches
qui les guidaient dans ces allées obscures du pavillon
arrière du principal temple d’Osiris à Memphis.
L’hiérophante le plus gradé cria d’une voix rauque
en direction du monstre mythique de pierre. L’instant
d’après fut marqué par un bruit sourd de cailloux qui
s’entrecroisaient en se déplaçant. Le sphinx baissa son
énorme tête de femme frivole en leur direction et ouvrit
les yeux. Hosarsiph put sentir une énergie maléfique se
dégager de celui-ci. La bête avait un regard de braise.
Aucune âme ne filtrait d’elle. Il sursauta lorsqu’il vit
ses griffes aiguisées par la froideur opaque de la
pénombre percer le mur plutonique qui figeait ses
pattes dans la pierre. Un prêtre lui fit signe de reculer
pour ne pas être emporté par la force du vent au
moment où le gardien des mystères déploiera ses ailes

44
et fera battre sa grande queue en fendant l’air pesant
des lieux.
« Qu’y a-t-il ? »
La voix de la créature résonnait dans toute la pièce
comme le bruit du tonnerre qui déchirait le ciel dans la
cité de Pharaon. On aurait dit que des milliers
d’abeilles virevoltaient à travers tout le pavillon en
faisant de grands bourdonnements pareils à la fureur
de l’océan qui s’abat sur les bords des pyramides des
bâtisseurs de l’empire. L’hiérophante principal
semblait être le seul à résister à la puissance de la bête.
« Nous voulons présenter ce jeune inculte à Osiris,
répondit-il d’une voix solennelle. »
Hosarsiph eut un léger frisson à cet instant. Il
revoyait tous les sacrifices et les moqueries qu’il avait
dû endurer pour en arriver là. Le but ultime de sa
passion. Il atteignait la source de sa vie : comprendre
et dématérialiser les cultes égyptiens pour en faire de
véritables religions avec des dieux mystiques connus et
réellement acceptés de tous. Il avait toujours cru à une
imposture de la part de ceux qui avaient créé la vaste
Égypte à cause de l’omniprésence de ces statues de
divinités figées à tous les coins de l’empire, sans
influence sur la nature et toutes les dérives que les
hommes de son époque lui imposaient. Ammon-Râ

45
aurait-il véritablement aimé se faire insulter autant de
fois par de simples mortels ? Et Osiris, officiait-il
réellement comme gardien du monde des morts et des
absous ? Tant de questions demeurées de grands
mystères à ses yeux qui avaient commencé à trouver
des réponses avec ce sphinx vivant qui vociférait à
présent des incantations dans la langue ancienne,
oubliée des nouvelles générations.
Hosarsiph continua à penser intérieurement, tout
en gardant un œil sur l’assistance qui se plongeait
désormais dans une profonde médiation, que si déjà le
gardien des mystères était vivant, que si le grand et
effrayant sphinx légendaire dont on lui parlait souvent
alors qu’il était enfant se postait éternellement à
l’entrée d’une crypte, il y aurait de fortes chances pour
qu’il rencontre celui qu’il avait servi presque trois
décennies durant dans un temple austère, privé de
toutes les dérives charnelles et spirituelles. Il lui
arrivait parfois, en voyant son cousin Méneptah s’offrir
tous les vases de la volupté, de penser aux senteurs
d’une peau féminine, soumise à la caresse brutale d’un
phallus en ébullition, préalablement plongé dans les
constellations de l’ivresse et du désir. Le subliminal
calice humide de la perversion hantait très souvent ses
nuits de méditations et de pénitences, durant lesquelles
il se laissait entraîner par la senteur âcre et piquante de

46
l’encens qui s’élevait jusqu’aux confins hypnotiques de
son esprit. Puis il revenait à lui, après une courte
transe, repensant vaguement à tout ce que sa quête de
l’absolue vérité faisait perdre à sa jeunesse.
L’hiérophante rompit le silence et prononça une
phrase dans la même langue que le sphinx. Les yeux de
la bête devinrent rouges des braises ardentes.
« Ta sagesse n’a pas fané depuis le temps de ton
initiation. C’est à cause d’elle que je vous laisse entrer
dans la crypte d’Osiris. Ton disciple doit au préalable
savoir ceci : celui qui profane la demeure sacrée pour la
conquête du pouvoir ou de l’opulence est voué à la
mort. Seules la vérité et la sagesse doivent le motiver.
Toute autre forme d’envie lui coûtera la vie de l’âme. »
Après ces mots, le sphinx referma ses yeux et redevint
immobile. La porte en acier sombre qui recouvrait
l’entrée s’ouvrit dans un grand bruit de grincement.
Une odeur de moisi se dégagea de l’intérieur de la
grotte. Les prêtres précédèrent les pas d’Hosarsiph.
Ils firent à peine vingt mètres qu’une autre
ouverture – moins imposante que la dernière – se dressa
devant eux. L’hiérophante principal se retourna vers le
jeune inculte et lui posa une main à l’épaule.
– C’est ici que nous allons t’attendre, lui dit-il.
Le reste du parcours, tu dois le faire seul.

47
Si tu survis, tu nous reverras à cet endroit. Mais dans
le cas contraire, qu’Osiris veuille bien t’épargner du
châtiment suprême.
Hosarsiph prit une torche et s’avança vers la porte
afin de défier l’histoire des hommes. L’obscurité qui
l’attendait ne l’effrayait pas. Il n’y avait que la beauté
de la découverte qui lui importait. L’ultime vérité sur
la raison de la présence humaine sur une planète qu’il
n’arrivait pas jusque-là à maîtriser. Il repensa à la
valeur et à la concordance des sinus des temps que son
maître initiateur lui avait apprises alors qu’il n’était
qu’un jeune pré-pubère. La croisée des chemins
extratemporelle. Le mythe suprême du vice humain et
de la perfection divine. Y était-il déjà ? Une voix
intérieure lui fit comprendre que c’était trop tôt.
L’énorme porte se referma derrière lui. Hosarsiph
n’avait pas de torche pour s’éclairer dans cette
pénombre. Il sentit ses pores frémir suite à la baisse
subite de la température.
« Ôte tes vêtements et présente-toi à nous comme
tu as été créé. »
La voix était dysphasique, retraçant à la fois la
masculinité et la féminité de l’entité qui s’adressait à
lui. Hosarsiph se débarrassa de ses vêtements et se tint,
figé dans le noir absolu.

48
- Que vois-tu ?
- Rien du tout.
Il y eut un court silence.
- Tu ne verras jamais la beauté du monde réel avec
tes yeux infects et trompeurs. Ceux-ci ont été souillés
par l’abject qui règne sur la terre et leurs perversions
ont contaminé le bon sens de ta pensée. Regarde avec
l’inconscient qui plane au-dessus de ta raison comme
un aigle qui survole furtivement une proie, dans une
danse aérienne dont elle est la seule à avoir le secret.
Une danse qui fait de son crime une œuvre d’une
beauté presque inégalée... Alors, prince d’Égypte, que
vois-tu ?
Hosarsiph observa encore autour de lui.
L’épaisseur du noir qui y régnait mettait à néant les
efforts de ses rétines. Pour la première fois, il sentit la
peur s’opposer à lui. Dans un geste désespéré, il ferma
les yeux et s’abandonna aux valeurs intuitives de son
esprit. Son ouïe capta un léger mouvement – à peine
audible – qui balayait le sol au point de créer la
variation de température qu’il avait constatée. La
nature du déplacement était à la fois fine et pesante.
Elle donnait l’impression de masquer une réalité plus
grande que ce qu’elle montrait. Il sentit une décharge
électrique dans sa tête.

49
« Pourquoi ce rideau me cache-t-il la lumière qui
règne dans ces lieux ? La noirceur que je vois ne reflète
en rien la sérénité du domaine des hiérophantes. Les
dieux y ont pris possession et je sens d’ici leurs auras
bienveillantes se déplacer autour de moi. Pourquoi
masquer leur infinie vertu avec cette bande ténébreuse
inspirée des rites de Seth ? »
Aussitôt, il ouvrit les yeux et vit la grande toile de
soie se diviser en deux et s’écarter vers les deux
extrémités de la salle. Une lumière vive envahit les
lieux. Elle était d’une blancheur et d’une pureté jamais
encore vues des hommes. Des papillons de la même
couleur et des pétales d’hibiscus du Nil se mêlaient à
l’effervescence. L’air devint doux à l’odorat.
Hosarsiph regarda autour de lui. Des cariatides
d’une beauté et d’une élégance divines se tenaient à
chaque extrémité de la salle. Leurs yeux portaient la
lueur de la vie et leurs bouches faisaient appel à la
sensualité et à la volupté. Chacune d’elles avait un sein
qui débordait d’une large et longue robe qui les
recouvrait jusqu’aux orteils.
Hosarsiph voulut avancer vers la source de la
lumière située à quelques mètres de l’endroit où il se
tenait. Il fut freiné dans son ambition. Une forte aura
sortait de l’incandescence et se rapprochait rapidement
de lui. Le temps d’un clignement d’yeux, il se retrouva
50
nez à nez avec le visage pâle d’une femme. Ses cheveux
survolaient la blancheur de l’atmosphère apaisante de
la salle. Ses iris étaient verts comme de la chrysocolle
et aussi profonds que la mer rouge en pleine marée
haute. Elle n’avait pas d’âme. La robe qu’elle portait
était fine et cachait à peine la volupté de ses courbes.
La saveur embrasée de son haleine et l’encablure
parfaite de ses hanches possédaient la masculinité du
jeune homme.
« Sais-tu qui je suis ? »
- Non. Je l’ignore.
Sa voix était aussi apaisante que le calme du Nil en
plein midi. Que le chant des colombes qui survolaient
Memphis le soir tombé, volant en rang groupé vers la
tanière du soleil couchant.
« Pourquoi tant d’années de privation mon beau
prince ? La nature t’a pourtant offert des atouts que les
femmes aiment. Tu es robuste et zélé. La vigueur de tes
membres pourrait satisfaire l’audace de n’importe
quelle femelle. Viens que je t’apprenne les mystères de
la chair. Après cela, tu sauras la dompter. »
Elle voulut le tirer par la main, mais il opposa une
légère résistance.

51
- Explique-moi d’abord pourquoi il y avait ce grand
rideau qui nous séparait et imposait ce lourd silence,
paradoxe de ce monde festif et joyeux.
- Il représente le mensonge de tes sens qui te guide
vers l’irréel. Il masque le vrai mystère de la création à
ceux qui se laissent envoûter essentiellement par
l’élément matériel qui les régit. La réalité n’est
perceptible qu’aux yeux de ceux qui manipulent avec
adresse leurs âmes et leurs corps pour que la fusion
divine s’opère. Tu as découvert la vérité parce que tu
es rentré dans la source profonde, aux origines de
l’Homme-Dieu qui a été créé pour accomplir la volonté
de celui par qui il est apparu.
Hosarsiph regarda et remarqua que les cariatides
avaient baissé les yeux en sa direction et qu’elles le
fixaient désormais d’un air grave.
« Je ne te suivrais pas, belle étrangère au corps
céleste et à la voix sensuelle et mielleuse. Je te connais
à peine et bien que mon être réponde favorablement à
l’appel des sens que tu lui lances, je préfère renoncer à
l’initiation au culte d’Osiris et repartir chercher mon
chemin spirituel ailleurs. »
La jeune femme eut un cri aigu et cynique. Ses
yeux s’obscurcirent et son visage se transforma en un
masque hideux et grossier. Hosarsiph recula d’un pas

52
et s’accroupit pour ne pas être emporté par la fureur de
la dame qui s’éloignait désormais, menée par la
déchéance du vent violent qui l’entraînait avec elle. Les
minutes qui suivirent étaient marquées de silence et de
sérénité, dans un sanctuaire calme et paisible. Les
cariatides avaient repris leurs positions figées, donnant
l’impression à Hosarsiph d’avoir fait un cauchemar.
Leurs yeux de pierre contemplaient à nouveau
l’éternité et leurs bouches muettes s’affirmaient encore
dans le silence des secrets.
« Avance vers la porte qui se trouve devant toi. Tu
as vaincu tes sens et tes pulsions. Les deux premières
épreuves ont été des réussites. Sauras-tu garder la
même sagesse ? »
Le jeune traversa là l’obstacle fait de battants en
bois qui le séparaient d’une salle aux murs ornés d’or et
de pierres précieuses, au centre de laquelle était assis un
être semblable à un homme. Celui-ci était vêtu comme
un Pharaon. Sa tête et ses jambes étaient masquées
derrière une épaisse lueur blanche qui aveuglait ce qui
forçait la curiosité.
« Approche, mortel. »
La voix d’Osiris était grave et solennelle. Elle
rebondissait dans tous les coins de la pièce. Hosarsiph

53
s’exécuta et vit un siège sortir du sol à quelques mètres
du dieu qu’il servait.
« Assieds-toi et regarde à ta droite. »
Le mur que le jeune homme fixait désormais
devint translucide. Des images se mirent à y défiler.
Dans un premier temps, il vit l’espace, les planètes
et le soleil. Les planètes tournaient autour du soleil. Le
cycle continuait sans s’arrêter.
- Sais-tu ce que tu vois ? Lui demanda Osiris.
- Non. Je n’ai jamais vu rien de semblable.
- C’est le mystère de l’univers. Le chemin des âmes
terrestres à travers toutes les strates de la création.
- Ô divin Osiris, j’implore ta clarification.
« Les âmes des hommes sont créées légères et
dépourvues de toute souillure. Au milieu de la danse
majestueuse de ces planètes, elles virevoltent à travers
les mondes en même temps qu’elles se frottent à la
pesanteur et au vice. Sur terre, elle n’a plus qu’une
ombre jadis fluorescente. Ayant perdu tout attrait aux
yeux de son essence, elle se cache derrière la pourriture,
jouissant consciemment des plaisirs qu’elles lui
procurent. Défiant le temps qui l’a fait sortir du néant
pour lui donner une première vie. À la fin de son règne
terrestre, et ayant compris que rien ne résistait au

54
Verbe-Lumière, elle remonte vers Saturne, la sagesse
universelle, afin de se racheter et d’atteindre son ultime
état. »
L’image sur le mur changea à nouveau. Il y avait
un homme vêtu d’une grande robe noire, tenant dans
sa main un spectre surplombé d’une tête de chacal.
Ensuite, il vit une forte lumière sortir du côté gauche
de l’endroit où se figeait l’individu, la lumière l’obligea
à fléchir un genou au sol. Elle était douce et apaisante
et semblait supérieure à Osiris – elle luisait beaucoup
plus que l’éclat de sa face et de ses pieds. Ce dernier
enveloppa son visage dans sa longue cape blanche et se
prosterna à son tour.
- D’où vient cette lumière, mon divin roi ?
- C’est l’essence même de la vie. L’absolution de nos
fautes, l’amour et l’éternité absolus.
Elle est au-dessus de toute chose et l’ensemble de
la création lui doit son salut.
- Quel est son nom ?
Osiris ôta soudain le tissu de sa face et regarda le
jeune curieux. Hosarsiph découvrit d’énormes yeux de
faucon qui brillait comme le soleil en plein midi, le
foudroyer de front. Il sentit sa peau fondre sous la
chaleur qui se dégageait. Le dieu-faucon avait brisé le

55
mythe qui régnait sur son visage pour punir sa
maladresse.
La douleur croissait en même temps que les
brûlures s’étendaient à l’ensemble de son corps. Déjà, il
voyait son sang bouillir sur son avant-bras qui se
calcinait petit à petit. Il eut un ultime cri avant de
sombrer dans le trou noir.
L’instant d’après, ses paupières fermées captèrent
les bribes d’une lumière assez forte. Il tardait à les
ouvrir de peur de se heurter à la dureté de l’endroit dans
lequel avait atterri son âme. Une odeur d’encens vint
titiller ses narines et le parfum de l’herbe sacrée qu’on
brûlait quotidiennement dans le temple d’Osiris berça
ses sens une nouvelle fois. « Avais-je finalement
traversé le grand fleuve, passage de la vie à la mort sans
m’en rendre compte ? Pensa-t-il intérieurement. Était-
ce comme cela qu’on faisait l’ultime voyage ? Sans
souvenance de la transition fatale, de l’étape témoin de
la rupture de la niche astrale ? ». Une voix familière lui
parvint à l’esprit.
« Hosarsiph, est-ce que tu m’entends ? »
Il reconnut la voix rauque de l’hiérophante
principal. Instantanément, il ouvrit les yeux. Il n’avait
pas quitté le sarcophage dans lequel il était entré
quelque temps avant. Le seul souvenir qui lui restait

56
était le moment où il avait sombré dans le sommeil
léthargique, après avoir ingurgité une potion que lui
avaient tendue les prêtres.
« Tu as réussi. Tu es revenu du monde des morts. Te
voilà serviteur d’Osiris, mon fils. »
Hosarsiph comprit enfin. Il s’était porté garant
pour subir l’initiation aux rites anciens d’Osiris.
L’ultime étape de cette initiation consistait à faire
mourir l’aspirant et à laisser son esprit vaguer dans les
océans de l’incertitude. S’il ne revenait pas, on
considérait que son âme n’était pas pure et avait
succombé au passage à la luxure et à l’appât de toute
forme d’asservissement de la chair. Au contraire, si
l’aspirant se réveillait, c’était un grand esprit qui
pouvait conduire l’Égypte à travers les sentiers de la
noblesse et de la perversion, car son but n’était pas
matériel, mais plutôt la recherche de la vérité sur
l’existence des mondes.
Il se leva de sa couche faite en pierres polies et
s’assit durant quelques minutes. L’un des prêtres lui
apporta une grande coupe d’eau qu’il avala aussitôt. Il
sentit ses intestins se dénouer aux passages du liquide.
« J’ai été inconscient pendant combien de
temps ? »

57
- Une semaine environ, lui répondit Ptolémée, son
camarade d’initiation et ami de longue date. Nous
pensions que tu étais mort et nous nous apprêtions à
sceller le sarcophage quand tu t’es réveillé. Qu’as-tu vu
là-bas, mon frère ?
- Même si je te le disais, tu ne me croirais pas. Mais
sache une chose, depuis la création de l’empire,
l’Égypte s’est trompée sur son dogme polythéiste. Nos
dieux servent une lumière qui brille au-dessus des
ténèbres. Je n’ai pas eu le temps de connaître sa source,
encore moins sa nature. Tout ce que je sais, c’est qu’elle
est apaisante. Elle aime les hommes malgré leurs fautes
et leurs perversions. C’est elle qu’on doit adorer.
*
Après avoir raconté l’histoire de son initiation et
de sa fuite à Réuel, Hosarsiph se figea et scruta le
visage du vieil homme. Celui-ci contemplait le vide
avec à ses lèvres son index gauche, qui caressait
lentement le bout de sa moustache blanche. Réuel leva
ensuite les yeux. Il regardait le ciel bleu qui
disparaissait derrière le mont Horeb. La montagne
était calme cet après-midi-là. D’habitude, un
grondement sourd, qui semblait partir des entrailles de
la Terre jusqu’au sommet du grand rocher, faisait
frémir le sol à l’endroit où campait la communauté de
Madian. Le vieillard repensait à l’histoire de sa vie.
58
Lorsqu’il avait quitté les clairières fertiles d’Éthiopie
sous la menace de Sésostris II qui introduisit le culte
d’Osiris dans les hautes sphères de l’empire.
L’empereur s’était donné pour mission de combattre les
rites monothéistes dans ses terres. L’Égypte avait
réussi à travers l’adoration de plusieurs dieux qu’il
pratiquait. L’Éthiopie devait en faire de même pour
prospérer. Il revit son long voyage dans les vents
violents du désert et la sécheresse des sables soumis aux
caprices d’un soleil rébarbatif. Sa femme n’avait pas
supporté la rudesse des vagues de la mer morte et des
tempêtes de Sin. La fatigue avait eu raison de ses
muscles qui petit à petit commençaient à s’atrophier au
rythme symphonique de la valse des mirages.
Et lorsque ses filles et lui découvrirent la minuscule
oasis qui annonçait la terre d’Horeb, ils crurent à un
miracle dans cette vaste étendue de rocher que même
les Égyptiens n’arrivaient pas à apprivoiser. Ils s’y
établirent et voulurent oublier l’enfer traversé.
Réuel eut de la peine à revoir la vision de sa femme
agonisante entre ses mains, laissant doucement le
courant de la mort emporter son âme qui vidait petit à
petit les couloirs de ses iris grands ouverts, comme pour
admirer une dernière fois la beauté du ciel et le vol
synchronisé des hirondelles qui traversaient les nuages,
menant avec elle les restes d’espoir qui animaient ses
59
sens. Hosarsiph ne comprit pas sur le coup pourquoi
deux sillons de larmes traçaient désormais son visage
plissé.
Le vieil homme se leva de son siège et se dirigea
vers l’entrée de la tente, les yeux toujours figés vers le
sommet du Sinaï.
« C’est à cause des âmes errantes du désert
auxquelles s’est jointe celle de ma défunte femme que
j’ai recherché la vérité. Pourquoi mourons-nous alors
que nous étions appelés à une destinée éternelle ? Quel
était le sens profond de la vie ? Je l’ai découvert, mon
fils. Dans les abysses de la crypte que nous avons
creusée pas très loin d’ici. Là, j’ai reproduit les cultes
de tous les voyageurs qui passaient par notre
campement. J’ai trié le bon du mauvais dans tous ces
rites, un peu comme une femme qui tamise la farine qui
lui servira à cuire du pain. Et j’ai fait la synthèse de
tous ces mystères cachés. Dieu m’est apparu par la
suite. Clair comme le jour en plein midi, translucide
comme du verre poli et limpide comme une eau qui s’est
débarrassée de ses impuretés à travers les sillons des
roches granitiques. »
Hosarsiph écoutait les paroles du vieil homme.
Celui-ci parlait avec assurance.

60
« Je l’ai connu dans la conscience de mes actes et
de mes pensées. Je n’ai pas eu besoin de drogue pour
me faire planer dans une sphère imaginaire, comme ce
fut ton cas. Il s’est révélé à mon esprit et ma chair a
capté sa présence. Voilà désormais que je l’entends
séjourner tous les jours au sommet de l’Horeb. C’est là
sa demeure depuis des siècles depuis que je l’ai connu. »
- Comment le sais-tu ? L’as-tu déjà vu de tes yeux ?
- On ne voit pas le Créateur. Il est trop saint pour se
laisser approcher par les souillures de la chair. Son
intelligence est l’ultime seuil de la perception
psychique. Elle court à l’infini pour que nous puissions
un jour la décrypter. Non mon fils. Je n’ai pu le voir,
mais j’ai senti son aura. Aussi loin que je me trouve,
elle m’est parvenue, traversant la mer qui me sépare de
la grande montagne et nous enivrant moi et les miens
sur cette rive qui m’épie de l’autre côté des eaux
mortes, dans le pays de Madian. Elle n’est ni pâle ni
claire. Elle n’avait pas de senteurs particulières. Elle
était juste douce et réconfortante. Elle nous faisait
oublier l’imperfection que nous attiraient le pêcher, la
douleur de la mort et la froideur du futur incertain.
- Quelqu’un est-il allé jusqu’au sommet vérifier
cette légende populaire ?

61
Le prêtre se tut et lança un regard menaçant au
jeune effronté. Il revint lentement s’asseoir sur son
siège, porta sa tasse de tisane à ses lèvres et reprit son
propos.
« Depuis que je me suis installé près de la
montagne avec mes filles, personne n’a jamais osé
s’aventurer non loin des sommets. Crois-moi, j’ai vu
plus curieux et plus téméraire que toi qui s’y sont
engagés et ont renoncé juste en posant le pied sur sa
base. Hosarsiph, ce Dieu est l’unique, et je te rassure
qu’aucun de vos dieux égyptiens n’a une telle
puissance. »
Le jeune restait silencieux, analysant chaque
parole qui sortait de la bouche du vieux sage. Il les
recevait et les synthétisait minutieusement. Il avait
entendu le prêtre dire que sa vision initiatique tenait
beaucoup plus du fait de l’aspiration de décoctions que
d’élévation psychique. Était-ce réellement le cas tant il
était qu’aucun autre initié n’avait vu, lors de ce
passage, la lumière qui fit fléchir Seth et Osiris ? Il se
tut par politesse et n’osa apporter une contradiction à
ce sujet. Mais l’assurance du vieil homme l’intriguait
tout de même. Il se fit la promesse intérieure de mettre
tout en œuvre pour vérifier la véracité des propos du
sacrificateur.

62
Chapitre
4

Dix ans s’étaient écoulés depuis la fuite


d’Hosarsiph d’Égypte. Dix longues années au cours
desquelles la vie lui fut révélée de manière simple et
paisible. Il apprit durant ce temps à paître les moutons
dans les petites oasis du désert, à semer le blé qui
servait à faire du pain et à transformer un gigot de
brebis en viande fumée. Il avait aussi connu la réelle
signification de l’amour d’une femme. Les délices de la
chair lui avaient donné du zèle. Il n’avait jamais pensé
ressentir pareille joie après avoir savouré la douceur
d’une langue féminine sur son palais, la sensation d’un
parfum d’herbe séchée sur une peau nue, moite et
voluptueuse, se collant à lui pendant les nuits noires et
froides du désert, comme pour chercher le réconfort
masculin sur son large torse de guerrier. Le dilemme de
la jalousie pétrifia ses muscles pour la première fois
pendant cette période lorsque sa bien-aimée Séphora
dandinait au milieu des jeunes éphèbes ismaélites qui
de temps en temps transitaient par leur campement
pour aller commercer en Égypte et en Nubie.
Il apprit aussi à bénir ce Dieu dont il ignorait tout.
Lorsqu’il récitait les prières que lui avait enseignées son

63
beau-père Réuel, il pensait intérieurement comment
faire pour connaître Élohim. Il voulait comprendre son
culte comme il l’avait fait avec Osiris. Il souhaitait
savoir pourquoi ses adeptes le craignaient bien plus que
les dieux qui avaient forgé sa culture spirituelle.
Bien des fois, il avait tenté de gravir le Sinaï, mais
Réuel le lui avait interdit. « Tu mourras avant même
d’avoir posé ton pied sur la base de la montagne, lui
disait-il d’un ton grave ». Il lui était aussi arrivé de
demander à sa femme l’origine de ce mythe. Celle-ci
répondait que personne au monde ne savait qui il était,
d’où il venait et ce qu’il avait fait pour l’homme.
Des rumeurs qui dataient de l’époque où il était
apparu à un habitant de l’ancienne cité chaldéenne
d’Ur disaient que c’est lui qui avait créé le monde et ses
composantes. Il donnait la gloire à qui il voulait et la
retirait de la même manière. Et lorsque Hosarsiph
demanda à savoir pourquoi l’Égypte dominait sur tous
les autres peuples avec la protection de « ses faux
dieux », ou encore, pourquoi avec toute l’étendue de sa
puissance il venait se réfugier dans une montagne en
plein désert, dans un lieu aride et dépourvu de toute
civilisation, difficile d’accès et pauvre en minerai, elle
se taisait de peur de blasphémer.
Tout ce qui était nécessaire à son épanouissement
spirituel se condensait essentiellement dans cette
64
littérature que Réuel parquait dans un endroit de la
grotte qu’il avait créée. C’était un ensemble de
rouleaux qui relataient les histoires des hommes et de
leurs croyances. On y retrouvait principalement les
mythes éthiopiens d’avant l’instauration des cultes
égyptiens, nubiens, chaldéens et ismaélites. Il disait ne
pas considérer les pratiques ésotériques des Édomites,
des Amoréens, et des Assyriens, car celles-ci relevaient
beaucoup plus de la magie que du divin.
Hosarsiph passait de longues heures à étudier ses
sciences sans pour autant voir un aspect novateur à sa
culture spirituelle. Tous ces peuples vantaient le mérite
et le pouvoir de dieux que personne n’avait jamais vus
ou dont personne n’avait jamais entendu parler. On
leur prêtait, comme en Égypte, des atouts d’une
dimension incroyable alors qu’aucun humain n’avait
vérifié ces allégations. Hosarsiph se mit à penser que
tout cela n’était que pure invention. Les dieux
n’avaient jamais existé et l’homme était le seul maître
de son macrocosme. Mais tellement il s’adonnait aux
principes du monde physique et oubliait la dualité de
son être qu’il venait à céder cette partie de lui à un
ensemble de légendes créées. La peur et l’incertitude
qui régnaient aussi sur le mystère qui entourait la mort
participaient pour beaucoup dans l’invention de cette
dimension supérieure à la nôtre.

65
Il parcourut ce jour-là plusieurs kilomètres avec le
troupeau qu’il faisait paître. Il arriva sur les rives de la
mer morte qui servait de frontière à Madian. De là, il
pouvait contempler à nouveau le sommet de la grande
montagne mystérieuse. Malgré le bruit assourdissant
des vagues, Hosarsiph captait le grondement qui
venait du sommet de l’Horeb. Il aperçut aussi une
grande bande de fumée sombre remonter vers les cieux.
C’était un phénomène qui l’intriguait, car de mémoire
d’homme, la montagne n’avait jamais craché du feu. Il
décida de passer la nuit à cet endroit et de rejoindre le
petit port de commerce non loin de cet endroit pour
traverser la mer avec ces bêtes.
*
Hosarsiph marcha jusqu’au milieu de l’après-midi
avant d’atteindre la région du Sinaï. Lorsqu’il fut à
quelques mètres de la base de la montagne, il laissa son
troupeau brouter une grande touffe d’herbes et
s’avança en direction des hauteurs de la montagne. Il
parcourut à peine cinq cents mètres qu’il aperçut une
silhouette qui lui était familière, assise sur un grand
rocher proche d’une piste qui longeait le mont jusqu’à
une hauteur inconnue. Lorsqu’il fut à sa hauteur, il
reconnut son compagnon de fortune, celui-là même
avec qui il avait quitté l‘Égypte puis avait traversé le
grand désert jusqu’aux portes de Madian où ils se
66
quittèrent. L’homme n’avait pas pris une ride, malgré
le temps qui s’était écoulé – à l’époque de leur fuite, il
paraissait déjà bien plus âgé que le jeune Égyptien qui
fêtait à peine sa trentième année. Son visage était d’une
blancheur remarquable. C’était comme-ci les brûlants
reflets du soleil n’avaient aucun effet sur lui. Il portait
une robe blanche comme de la laine. Sa ceinture était
faite d’or et ses souliers en cuir marron. Hosarsiph
remarqua aussi les soins qui faisaient briller sa vaste
chevelure et sa grande barbe brune.
L’homme lui sourit amicalement.
« Je t’attendais, lui lança-t-il avant de se lever de
son siège et de lui faire signe de le suivre à travers le
sentier qui menait vers les hauteurs de la montagne. »
Hosarsiph se demandait intérieurement qui était
cet homme qui savait tout sur lui et comment il avait
fait pour survivre au dur climat du désert, sans
nourriture et eau. Lors de son voyage, il n’avait aperçu
aucun coin dans les environs qui pouvait abriter un
tropique.
L’Égyptien ne comprenait pas comment il faisait
pour être aussi frais.
Un grondement se fit entendre au sommet de la
montagne. Le ciel s’obscurcit aussitôt à cet endroit.
« N’aie pas peur. Viens. »
67
Les paroles de son ami inconnu étaient
réconfortantes. Il n’avait pas peur et semblait
connaître l’aboutissement de ce pèlerinage. Les deux
hommes marchèrent jusqu’à l’heure où le soleil
s’apprête à disparaître sous la ligne que l’horizon et la
mer tracent à la croisée des temps, quand ils se figèrent
à quelques mètres d’un endroit plat sur lequel brulait
un buisson. L’homme s’arrêta et lui fit signe de
continuer seul vers l’arbuste. Hosarsiph regarda et
contempla la beauté de la vue qui s’offrait à lui. De là
où il était, il apercevait ses moutons et ses chèvres
ruminer, coucher sur des cailloux que le soleil avait
chauffés toute la journée. De l’autre côté, il voyait des
nomades sur leurs dromadaires traverser le désert. Il
percevait des bribes du chant que ceux-ci entonnaient
pour traverser le désert avec fougue et courage. La
brise de la mer parvenait aussi à ses narines
tremblantes. Il admira enfin la beauté du soleil rond et
orange qui s’en allait dans l’incertain trouver le repos,
les reflets de ses rayons sur les nuages blancs et stériles
du désert et la beauté d’un ciel bleu qui s’obscurcissait
petit à petit, obéissant à la danse du temps.
Hosarsiph arpenta un grand caillou, puis se
retrouva directement à l’endroit qui semblait avoir été
damé par des mains d’hommes. Il regarda le buisson.
Ses yeux s’ouvrirent d’étonnement, il sentit un léger

68
frisson parcourir ses entrailles. La peur s’empara de lui
lorsqu’il constata que le buisson ne se consumait pas
sous les effets des flammes. Celui-ci restait intact
malgré la forte chaleur qu’il dégageait. Malgré la peur,
il voulut le contourner, afin d’élucider le sens de ce
grand mystère. Il se rétracta dans son mouvement
lorsqu’il entendit la voix qui sortit du milieu des
flammes.
« Moïse ! Moïse ! »
Hosarsiph trembla à nouveau de toute sa chair.
« Que voulait dire ce mot que la voix prononçait ?
Pensa-t-il. Peut-être était-ce un nom ! »
– Me voici, dit-il en balbutiant.
« N’approche pas d’ici. Ôte tes souliers de tes pieds,
car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »
Hosarsiph s’exécuta immédiatement.
« Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le
Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. »
Hosarsiph comprit que c’était le Dieu des esclaves.
Il avait lu les noms de ces patriarches qui venaient
d’être cités dans les rouleaux que lui avait donnés à
étudier son beau-père. Il se couvrit la face pour ne pas
regarder Dieu. C’était la première fois qu’il voyait une
manifestation divine en état de conscience. Il la trouva

69
impressionnante. Le Dieu des Hébreux était bel et bien
vivant !
« J’ai vu la souffrance de mon peuple qui est en
Égypte et j’ai entendu les cris que lui font pousser ses
oppresseurs, car je connais ses douleurs. Je suis
descendu pour les délivrer des mains des Égyptiens et
pour les faire monter de ce pays à un vaste pays. Dans
un pays où coulent le lait et le miel, dans les lieux
qu’habitent les Cananéens, les Héthiens, les Amoréens,
les Phériziens, les Héviens et les Jébusiens. »
Hosarsiph voulut interrompre Dieu, mais se
ravisa. La crainte figea ses lèvres.
« Voici les cris d’Israël sont venus jusqu’à moi et
j’ai vu l’oppression que leur font souffrir les Égyptiens.
Maintenant, va. Je t’enverrai auprès de Pharaon et tu
feras sortir d’Égypte mon peuple, les enfants d’Israël. »
Hosarsiph ne put se retenir à l’annonce de la
mission qui lui était confiée. Lui, l’Égyptien qui depuis
sa naissance avait participé à ce génocide, lui qui
n’était pas d’Israël, comment pouvait-il convaincre ses
sujets, lui, leur bourreau des champs. Il lui fallait se
dérober.
- Qui suis-je pour aller vers Pharaon et pour faire
sortir d’Égypte les enfants d’Israël ?

70
« Je serai avec toi et ceci sera pour toi le signe que
c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir
d’Égypte le peuple, vous servirez Dieu sur cette
montagne. »
Hosarsiph se résigna. Il ne pouvait lutter avec la
volonté de ce Dieu omniscient. Il pensa encore tout de
même à une astuce avant de se dérober.
- J’irai donc vers les enfants d’Israël et je leur dirai :
le Dieu de vos pères m’envoie vers vous. Mais, s’il me
demande quel est son nom, que leur répondrai-je ?
« JE SUIS. C’est ainsi que tu répondras aux
enfants d’Israël : celui qui s’appelle JE SUIS m’a
envoyé vers vous. Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël
: l’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le
Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous.
Voilà mon nom pour l’éternité. Voilà mon nom de
génération en génération. Va. Rassemble les anciens
d’Israël et dis-leur : l’Éternel le Dieu de vos pères m’est
apparu. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il a
dit : je vous ai vu et j’ai vu ce qu’on vous fait en Égypte
et j’ai dit : je vous ferai monter de l’Égypte, où vous
souffrez dans le pays des Cananéens, des Héthiens, des
Amoréens, des Phériziens, des Héviens et des
Jébusiens, dans un pays où coulent le lait et le miel. Ils
écouteront ta voix et tu iras, toi et les anciens d’Israël,
auprès du roi d’Égypte et vous lui direz : l’Éternel, le
71
Dieu des Hébreux nous est apparu. Permets trois
journées de marche dans le désert, pour offrir des
sacrifices à l’Éternel, notre Dieu.
Je sais que le roi d’Égypte ne vous laissera point
aller si ce n’est par une main puissante.
J’étendrai ma main et je frapperai l’Égypte par
toutes sortes de prodiges que je ferai au milieu d’elle.
Après quoi, il vous laissera aller.
Je ferai même trouver grâce à ce peuple aux yeux
des Égyptiens et quand vous partirez, vous ne partirez
point à vide.
Chaque femme demandera à sa voisine et à celle
qui demeure dans sa maison des vases d’argent, des
vases d’or et des vêtements que vous mettrez sur vos
fils et vos filles. Et vous dépouillerez les Égyptiens. »
- Ils ne me croiront pas et ils ne m’écouteront pas.
Mais ils diront : l’Éternel ne t’est point apparu.
« Qu’y a-t-il dans ta main ? »
- Une verge.
« Jette-la par terre. »
Hosarsiph s’exécuta. Ça faisait un moment qu’il ne
sentait plus le bâton qu’il serrait avec force entre ses
mains. Il vit en quelques secondes le bâton se

72
transformer en un gros et long serpent. Il s’éloigna en
courant de celui-ci de peur d’être victime de sa morsure.
« Étends ta main et saisis-le par la queue. »
Hosarsiph s’exécuta à nouveau. La crainte
pétrifiait ses membres et ses yeux s’humidifiaient à
cause de la terreur que lui inspirait la scène. Il pensa
furtivement aux dieux de pierres qu’il avait servis
toute sa vie en Égypte. Malgré le fait de leur
immobilisme, il leur avait été dévoué avec foi et
conviction. Pourquoi ne pas faire autant avec celui qui
avait daigné se révéler à lui ? L’instant de la scène, il
combattit la peur. Il se saisit de la queue du serpent et
aussitôt celui-ci se retransforma en bâton raide.
« C’est là ce que tu feras afin qu’ils croient que
l’Éternel, le Dieu de leurs pères t’est apparu. Le Dieu
d’Abraham, le Dieu d’Isaac et de Jacob.
Mets ta main dans ton sein. »
Lorsqu’Hosarsiph retira sa main, celle-ci était
pleine de lèpre hideuse et aussi blanche que la neige. Il
sentit une énorme douleur qui le titillait jusqu’à son
cerveau, qu’il sentait battre au rythme saccadé du mal
dont sa main souffrait.
« Remets ta main dans ton sein. »

73
La main reprit son aspect initial. Il n’y avait plus
aucune lèpre et la douleur s’était estompée.
« S’ils ne te croient pas et n’écoutent pas la voix du
premier signe, ils croiront à la voix du dernier signe.
S’ils ne croient pas même à ces deux signes et
n’écoutent pas ta voix, tu prendras de l’eau du fleuve,
tu la répandras sur la terre et l’eau que tu auras prise
du fleuve deviendra du sang sur la terre. »
- Ah ! Seigneur, je ne suis pas un homme qui ait la
parole facile et ce n’est ni d’hier, ni d’avant-hier, ni
même depuis que tu parles à ton serviteur ; car j’ai la
bouche et la langue embarrassées.
Hosarsiph faisait référence à un accident qu’il
avait eu dans son enfance et qui maintenant lui servait
d’alibi. En plein jeu avec son cousin Méneptah, il
s’était brûlé la langue avec de l’eau bouillante. Les
plaies n’avaient guéri que de manière partielle,
provoquant pendant ses moments d’angoisse des
bégaiements.
« Qui a fait la bouche de l’homme ? Et qui rend
muet ou sourd, voyant ou aveugle ? N’est-ce pas moi,
l’Éternel ?
Va donc. Je serai avec ta bouche et je t’enseignerai
ce que tu auras à dire. »

74
Hosarsiph garda le silence quelques secondes, puis
rétorqua :
- Ah ! Seigneur, envoie qui tu voudras envoyer.
Hosarsiph sentit à travers les éclairs qui frappaient
et le vent violent qui le secoua que Dieu était énervé. Il
se prosterna et colla son front au sol rocheux des lieux
en guise de soumission.
« N’y a-t-il pas ton frère Aaron, le lévite ? Je sais
qu’il parlera facilement. Le voici lui-même qui vient
au-devant de toi et quand il te verra, il se réjouira dans
son cœur.
Tu lui parleras, et tu mettras mes paroles dans sa
bouche ; et moi je serai avec ta bouche et avec sa
bouche et je vous enseignerai ce que vous avez à faire.
Il parlera pour toi au peuple, il te servira de bouche
et tu tiendras la place de Dieu.
Prends dans ta main cette verge avec laquelle tu
feras des signes et va-t’en maintenant. »
Hosarsiph se saisit de la verge et tourna en
direction du chemin qu’il prit quelque temps
auparavant pour arriver à ce lieu. La nuit avait envahi
le ciel. Les étoiles recouvraient désormais la voûte et la
lune formait son plus beau croissant. Le vent balayait
la poussière de la montagne et la faisait monter

75
jusqu’au niveau des yeux d’Hosarsiph, qui la sentit
piquer ses iris.
Après quelques pas, il se retourna. Le buisson avait
cessé de se consumer. Il arborait des feuilles vertes et
fraîches. Il donnait l’impression au jeune adulte qu’il
venait d’être arrosé.
*
Pendant le chemin du retour, Hosarsiph pensa à
tout ce qui venait de lui arriver sur le Sinaï. La
rencontre de Dieu avait bouleversé sa manière de voir
les mystères cachés.
L’ensemble de ses connaissances ésotériques
étaient remises en cause par cette révélation. Et ce nom
que le Seigneur lui avait attribué, « Moïse », d’où
pouvait-il provenir ? Il pensa sur le coup trouver les
réponses de ces questions au sein de la tribu d’Israël
toujours retenue en captivité en Égypte. Il chargea ses
provisions sur le dos de son âne et entreprit de marcher
devant le troupeau qui le suivait docilement. Au bout
de quelques mètres, il rencontra à nouveau son étrange
compagnon.
« Qui es-tu ? »
- Je suis l’ange à qui le Seigneur a confié ta vie. Je
veille sur toi depuis ta naissance jusqu’à nos jours. Je

76
te transmettrais parfois ses exigences. Je me nomme
Gabriel.
- Et que te dit-il maintenant ?
Gabriel eut un léger sourire.
- Il dit de ne pas craindre de rentrer en Égypte, car
tous ceux qui en veulent à ta vie sont morts.
Hosarsiph sentit son cœur s’agiter dans sa poitrine.
- Et d’où vient ce nom par lequel il m’a appelé ?
- C’est ton nom. Celui que ta mère Jocabed te donna
à ta naissance.
« Jocabed. »*
Il avait déjà entendu ce nom dans l’une de ses
visions. De quelle mère parlait l’ange puisque sa
génitrice était Bithiah ?
« Bithiah est égyptienne et toi tu es hébreu. Elle t’a
repêché du Nil alors que Pharaon tuait tous les
nouveaux nés mâles d’Israël. Pour que personne ne
soupçonne tes véritables origines, elle a changé le nom
que Myriam, la jeune fille qui suivait le panier dans
lequel tu flottais sur le Nil au rythme du vent, lui avait
donné, conformément aux prescriptions d’Amram ton
père et de Jocabed ta mère. »
- Sont-ils encore en vie ?

77
- Oui. Ils vivent en Égypte dans le quartier hébreu.
Ils te suivaient chaque fois que tu paraissais devant le
peuple ; leurs yeux s’humidifiaient abondamment et les
flux de larmes qui en coulaient étaient proportionnels
à la joie qu’ils avaient d’avoir donné un fils aussi
intelligent, beau et charismatique. Pour eux, ton destin
était similaire à celui de Joseph, le gouverneur de
Pharaon qui avait été rejeté par les siens et qui s’était,
tant bien que mal, imposé en Égypte, sur la terre la
plus fertile du monde, au point de se hisser au rang de
deuxième personnalité du royaume. Et lorsque par
mégarde leurs regards croisaient la tienne, ils se
détournaient rapidement, de peur que tu ne voies toute
la honte de leurs âmes à être des gueux lâches et faibles
face à la noble descendance que tu incarnais.
Moïse laissa quelques larmes tracer des sillons sur
ses pommettes. Il voulut sur le coup voir à quoi il
pouvait ressembler. Il regrettait aussi son opulence de
noble d’Égypte, avec tous les avantages dont il
disposait à la cour de pharaon, il aurait pu les aider à
sortir de la misère et à éviter les coups des colons
égyptiens.
Il leva les yeux vers le ciel et maudit enfin son
être tout entier, du jour de sa naissance jusqu’à ce jour
où il traversait la terre du Sinaï avec amertume. Il

78
comprit pour la première fois toute la peine que vivait
Israël sous l’oppression égyptienne.
Le chemin du retour dura presque aussi
longtemps que le temps qui avait été nécessaire pour
rejoindre le Sinaï. Il retrouva au bout de quelques
semaines la terre de Madian.
À l’entrée de sa tente, Séphora égrenait un épi
de maïs dans une grosse et large assiette. Malgré le voile
qui recouvrait presque entièrement son visage – le soleil
irritait grandement sa peau –, Moïse put remarquer
qu’elle pleurait.
Il approcha doucement sa main de la joue de sa
bien-aimée. Elle n’avait pas encore senti sa présence.
Elle reconnut du premier coup la rudesse de la paume
de son mari et la tendresse qui se dégageait à travers les
poils du dos de sa main. Elle sourit légèrement, effaçant
du même coup l’angoisse et la tristesse qui se
dessinaient dans ses yeux aimants.
« Tu m’as fait peur, Hosarsiph… »
- Moïse. Je me nomme à présent Moïse. Le Dieu
d’Israël m’est apparu à Horeb. Gabriel parle-lui, dit-il
en se tournant vers l’ange qui se tenait silencieux
derrière lui ?
Séphora lorgna dans la même direction que lui,
mais ne vit rien. Moïse comprit qu’il était le seul à voir
79
son étrange ami. Celui-ci, pensa-t-il, devait
certainement se mouvoir dans une dimension parallèle
à la leur et la jonction cosmique des deux dimensions
créait la superposition des images ; ce qui expliquait sa
présence à ses côtés, lui qui avait des yeux d’initié.
« Ne te fatigue pas, lui dit Gabriel. Tes sciences
occultes ne pourront jamais prétendre expliquer la
volonté ou les actions du Seigneur. »
Il sut que l’ange lisait aussi ses pensées. Il se résigna.
- Qui est Gabriel ?
- Un ami que j’ai rencontré dans le désert. Je croyais
qu’il m’a suivi jusqu’ici, mais il n’est pas là.
- Et que t’a dit le Seigneur ?
- Il m’a demandé de rentrer délivrer son peuple de la
tyrannie égyptienne.
La femme redevint triste rien qu’à l’idée de voir à
nouveau son époux s’éloigner d’elle pendant, cette fois-
là, une très longue période.
Au même moment, Réuel passa près de la tente du
couple et capta la dernière partie de leur conversation.
« On parle de départ ? dit-il d’un ton ironique. »
- Oui beau-père. Tu tombes à point. Jethro, je dois
retourner en Égypte convaincre Pharaon de laisser les

80
Hébreux sortir d’Égypte. C’est Dieu qui me l’a
demandé.
Jethro ne put retenir son étonnement. Il mit ses
sens en avant afin d’essayer de capter le moindre
changement psychique chez son gendre. Il écarquilla
subitement les yeux et son front se mit à suer. Moïse
n’avait plus la même aura. Elle était devenue puissante
et bienveillante. Il était désormais difficile de percer les
mystères de son âme qui était comme recouverte par
une épaisse couche de diamant à plusieurs reflets
lumineux. Son visage avait aussi pris un léger éclat.
« Tu l’as vraiment vu, mon fils… tu l’as vraiment
vu. Tu connais la vérité. »
- Oui, Jethro. La vérité est loin des mythes inspirés
par Azaziel et qui nous ont été enseignés toute la vie.
Elle est simple. Elle est amour.
Réuel eut un sursaut l’instant d’après. Il n’avait
jamais dit à son gendre qu’il portait aussi le nom de
Jethro avec lequel ce dernier l’appelait depuis son
retour.
- Qui t’a dit que je me nomme Jethro ?
- Celui que Dieu a placé à côté de moi pour me guider
spirituellement.
- Et où est-il ?

81
Moïse sourit et se tut, avant de reprendre :
« Je souhaite retourner, si tu le permets, en Égypte
avec ma femme et mes deux fils ; Guerschom et
Eliezer. »
Le vieillard posa son index sur sa moustache
blanche et se retourna en direction de sa tente, dans un
silence méditatif.
Le lendemain, alors que le soleil n’avait même pas
encore éclairé le sommet du Sinaï, Jethro sortit de sa
tente et appela Moïse à venir le retrouver au milieu de
la cour qui séparait leurs deux demeures. Lorsque celui-
ci fut à sa hauteur, il posa une main à son épaule, et
avec un grand sourire et les yeux pleins de larmes, il lui
dit :
« Va en paix. »

82
Chapitre
5

Moïse et toute sa caravane arrivèrent de nuit dans


le désert d’Etham. Il demanda à ce qu’un campement
soit dressé à l’endroit afin qu’ils puissent passer la nuit
et rejoindre Pihahiroth la matinée venue.
Ensuite, il se retira à quelques mètres du
campement. L’endroit était mélancolique. Une vaste
étendue de sable jaunie par les caprices du soleil. Il
trouva un endroit pour s’asseoir et contempler
l’horizon que masquait la voûte sombre de la nuit. Il
repensa à son initiation en Égypte aux sciences occultes
et à toutes les dérives que celles-ci avaient entrainées
dans cette société. Il voulut comprendre et percer le
mystère qui entourait cette magie. Il voulait savoir la
place du panthéon égyptien dans l’univers des dieux.
JE SUIS était-il leur maître ? Sinon, qui étaient-ils
réellement et d’où venait leur culte ?
Il invoqua Isis.
L’instant d’après, une lumière vive sépara de
manière verticale le voile sombre de la nuit. Une
ravissante femme en sortit. Elle était d’une taille
impressionnante – les plus grands hommes lui
arrivaient à la hanche. Ses iris étaient d’un vert
83
remarquable et sa bouche d’une apaisante douceur.
Elle posa un genou au sol pour bien dévisager celui qui
avait fait appel à elle. Elle tendit en silence une de ses
mains, sertie d’or et de diamant, en sa direction, en lui
disant :
« Viens, mortel. Tu n’as encore rien fait avec ce
Dieu d’esclave. Tu n’es tenu en rien. Suis-moi, je vais
te conduire chez Râ ».
Au même moment, Moïse entendit un grand cri
sortir de sa tente. Il accourut.
Aussitôt, laissant la divinité figée au milieu de la
vaste mer de sable. Il traversa en premier les abris des
serviteurs que Jethro avait mis à leur disposition
compte tenu du long et pénible voyage qu’ils
engageaient sa famille et lui. Devant l’entrée, il vit
Gabriel. Celui-ci arborait une cuirasse en or et une épée
à deux tranchants remplissait sa main droite. Des ailes
dorées recouvraient son dos et ses yeux luisaient dans
la nuit comme des flammes ardentes.
« Pourquoi as-tu appelé ce démon ? N’as-tu pas
confiance en ton Dieu ? N’a-t-il pas établi une alliance
entre lui, son peuple et toi ? »
Un deuxième cri le fit frémir. Il se précipita à
l’intérieur. Il vit un ange d’une taille encore plus
grande que celle d’Isis brandir une lame de feu sur son
84
corps inerte, couché près de son fils Eliezer. Il comprit
que depuis qu’il était sorti de la tente, il se mouvait en
esprit.
Séphora se battait dans les ténèbres avec frénésie,
passant désespérément sa main de tous les côtés qui
bordaient sa couche ; un peu comme si elle recherchait
quelque chose qu’elle avait perdu. Malgré la noirceur
du temps, Moïse devina l’ampleur de la tristesse qui se
matérialisait sur le visage en larmes de sa femme. Il
resta immobile et pétrifié, à cause de la peur de voir son
corps se faire foudroyer par la furie de l’ange qui le
menaçait désormais du regard.
L’instant d’après, il sentit le souffle de l’ange se
répandre sur son visage. Il avait repris possession de
son corps. Il ouvrit les yeux et vit une ombre qui tenait
un couteau qui déjà descendait vers son thorax.
L’ombre se figea ensuite subitement et un cri de bébé
déchira le silence de la nuit. Lorsqu’il se retourna,
inquiet, vers Eliezer, il vit une grande mare de sang se
former juste en bas de ses fesses. Il le toucha et comprit
que le sang venait de son pénis en partie sectionné. Il
regarda avec effroi Séphora. Il sentait son souffle
battre l’atmosphère lugubre qui régnait dans la tente.
Elle tenait dans l’une de ses mains un objet pointu que
Moïse ne distingua pas sur le coup et dans l’autre main,

85
elle semblait serrer quelque chose dans son poing
ensanglanté.
« Tu es pour moi un époux de sang ! lui dit-elle
avant d’éclater en sanglots. »
L’ombre renonça dans son geste et sortit
calmement de la tente. Moïse se leva pour la suivre dans
la nuit. Lorsqu’il sortit, elle s’était évanouie dans les
vents voyageurs qui soufflent de nuits dans les déserts.
Il ne vit que Gabriel, qui avait repris son apparence
normale et qui était assis à même le sol devant la tente.
Il lui lança un regard glacial et retourna dans la tente.
Séphora avait allumé la lampe et se tenait debout
devant la couche de son bébé qui continuait à hurler.
Lorsqu’elle vit son mari, elle jeta le bout de peau qu’elle
tenait à ses pieds.
« Tu es pour moi un époux de sang, à cause de la
circoncision. »
- La circoncision ?
- Oui. C’est l’alliance que Dieu établit avec son
peuple. C’est le signe de son dévouement.
Lorsque tu es allé paître les bêtes près du Sinaï je
l’ai fait à Guerschom, car un ange de Dieu m’est apparu
et m’a demandé de consacrer mes fils. À ton retour,
avec l’émotion qui m’a envahie lorsque je t’ai vu, je ne

86
l’ai pas répété pour Eliezer. Tu as failli mourir à cause
moi…
Moïse comprit l’amour naïf qui faisait culpabiliser
sa femme. Il était le seul responsable. Il n’avait pas
matérialisé l’accord scellé avec Dieu et s’était laissé
tenter par l’appel à des divinités nettement inférieures
à lui. Il s’en repentit en silence, en même temps qu’il
serrait Séphora dans ses bras.
Une servante ouvrit le rideau de peau de l’entrée et
lorsqu’elle vit le bébé saigner, elle s’empressa de bander
sa plaie et de soulager sa douleur dans ses bras tendres
et aimants.
*
Le lendemain, Moïse et Séphora furent réveillés
par l’appel hurlant d’un de leurs serviteurs. Il
annonçait la venue d’un étranger. Lorsque Moïse alla
en direction de l’endroit où celui-ci était annoncé, il
découvrit un homme d’âge mûr, fatigué et assoiffé par
la traversée aride du désert. Il portait une sacoche dans
laquelle il était facile de distinguer des herbes
aromatiques et du pain sec. Une gourde était attachée
à sa taille. L’état piteux de ses vêtements et le bronzage
de sa peau, marquée à certains endroits par de
profondes cicatrices et de légères entailles, renseigna

87
Moïse sur la nature de l’homme. C’était un esclave
hébreu.
Moïse pensa dans un premier temps à un évadé de
la tyrannie de Méneptah. Il se ravisa lorsqu’il se
souvint qu’il était carrément impossible à un esclave de
traverser les régiments qui stationnent dans la ville de
Soukkot sans se faire tuer. L’homme avait dû
demander la permission de faire un culte en plein désert
à son Dieu. Moïse repensa à ce que Dieu lui avait dit et
son cœur se réjouit.
Il s’avança avec engouement vers l’étranger et
l’enlaça vigoureusement. Celui-ci fondit en larme.
« Toi aussi Dieu t’a parlé…, lui dit-il avec
beaucoup d’émotion dans la voix ».
– Oui mon frère. Il m’a annoncé ta venue. Viens. Tu
vas te restaurer et te reposer, ensuite on te trouvera des
habits propres et tu me raconteras tout.
*
Aaron raconta à Moïse l’histoire de leur peuple. Il
lui parla en détail de tout ce qu’il savait sur Abraham
le père des Hébreux, d’Isaac son fils, par qui naquit
Jacob, l’ancêtre des douze tribus. Il lui raconta la
migration d’Israël en Égypte suite à l’appel de son fils
Joseph et l’asservissement des Hébreux par une

88
Égypte jalouse de son talent et de ses privilèges
célestes.
Aaron fit une ébauche du pacte des fondateurs du
culte hébreu avec l’Éternel et l’influence que ce pacte
avait sur leurs vies. Moïse remarqua la faible culture
spirituelle de son frère lorsqu’il lui demandait comment
il avait l’habitude d’invoquer leur Dieu. Aaron lui fit
comprendre que leur culte était inspiré de celui que
pratiquaient Isaac et Jacob. Rien de spécial, en dehors
de la prière commune, des lamentations et des jeûnes
réguliers. De temps en temps, ils offraient des
holocaustes en signe d’adoration.
Moïse comprit que Dieu voulait se servir de lui, non
seulement pour libérer son peuple, mais aussi pour
instaurer un culte réglementé pour que son peuple
apprenne à le louer.
Moïse lui raconta aussi sa rencontre avec Dieu sur
le Sinaï et ses prescriptions concernant leurs tâches
immédiates. Il lui parla des mystères dont il avait
connaissance et lui fit promettre d’invoquer l’esprit de
Dieu sur lui, afin que rien ne puisse ébranler sa foi dans
leur mission.
Ensuite, il attendit que la nuit fût tombée sur le
campement pour l’amener hors de portée des yeux des
hommes et lui apprit les rites mystiques que le Seigneur

89
lui avait montrés pour convaincre Israël. Il lui apprit
aussi à discerner ceux-ci de la magie, de l’occultisme et
de l’ésotérisme égyptiens. Moïse lui apprit ensuite à
comprendre les fondements des sciences sociales
égyptiennes. Il lui montra les convenances observées
dans le protocole de Pharaon.
Au bout de la nuit, Moïse fit des invocations à
Dieu. Une lumière se détacha de la pleine lune et
descendit jusqu’à leur hauteur. Ensuite, elle les
encercla totalement avant de se fondre dans leurs
chairs. Tous deux frissonnèrent. Lorsqu’ils rouvrirent
les yeux, ils étaient redevenus normaux : leurs muscles
qui avaient repris la vigueur de leur jeunesse, de leurs
yeux qui distinguaient désormais dans la nuit et de
leurs dos voûtés qui se redressaient au fur et à mesure
qu’ils avançaient vers le campement.
*
Deux rangées de vingt obélisques chacune se
faisaient face à l’entrée de Ramsès. On pouvait y voir
des gravures vantant les épopées de dieux égyptiens et
d’anciens Pharaons. L’allée qui serpentait les grandes
pierres était embellie de fleurs aux parfums exotiques
et d’un large tapis de gazon vert. Derrière l’allée, un
gigantesque mur qui s’étendait à l’infini et qui laissait
s’encastrer, après l’allée des obélisques, deux énormes
portes de cuivre poli. Moïse leva les yeux et vit des
90
gardes qui se postaient au sommet de la muraille. Il y
en avait aussi un devant les deux colonnes d’obélisques.
Il fit signe à ses compagnons de s’arrêter et
s’avança seul en direction des gardes. Il savait que des
générations s’étaient écoulées depuis l’époque de sa
fuite d’Égypte. Il ne s’attendait donc pas à ce que les
gardes le reconnaissent. Il voulait plutôt les convaincre
avec le facteur langue. Il savait encore manier
l’égyptien qui se parlait dans les castes des nobles.
Lorsqu’il fut à leur hauteur, il les salua et leur dit
la raison de sa visite en Égypte. Ils lui demandèrent
ensuite son nom. Moïse se tut quelques secondes et
réfléchit. Il pensa que s’il donnait son nom égyptien, il
y aurait de fortes chances pour qu’il rencontre son
frère, mais au prix de beaucoup de turpitudes, car il
ignorait la tournure qu’avait prise son crime au sein de
l’empire. Peut-être l’avait-on condamné à mort par
contumace, ou alors maudit sa descendance aux yeux
des dieux, ce qui faisait de lui un paria à abattre de
visu. Il songea ensuite au nom que ses ancêtres hébreux
lui avaient donné. C’était un nom d’esclave en Égypte.
Et en aucune façon, le Pharaon n’aurait accepté
rencontrer un esclave dans ses murs tapissés de
moquette d’Orient et de marbre. L’odeur infecte que
les esclaves dégageaient le répugnait depuis leur tendre
enfance.
91
« Je suis le prince Hosarsiph. »
Les deux Égyptiens éclatèrent de rire en même
temps. L’un d’entre eux s’arrêta un moment et
dévisagea le voyageur. Il attarda son regard sur sa
grande barbe grisâtre et sa peau sèche. Son manteau
sentait la poussière et la sueur et ses sandales étaient
fort usées pour ceux d’un prince d’Égypte. Il ne put
supporter davantage, lorsqu’il vit se bâton de berger
que Moïse tenait dans sa main gauche. Il pouffa à
nouveau.
« Le prince Hosarsiph est mort bien avant qu’on ne
naisse. Ça fait au moins quarante ans ! »
Méneptah n’avait donc pas eu le courage et
l’audace de le juger. Son acte laissait transparaître une
infime considération de sa part. Moïse se dit
intérieurement qu’il avait une chance de le convaincre.
Depuis sa fuite d’Égypte, il avait eu le réflexe de
garder avec lui ses insignes princiers. Il les fit sortir du
linge dans lequel ils étaient soigneusement emballés et
les présenta aux gardes qui se prosternèrent aussitôt.
Ils demandèrent ensuite à deux d’entre eux qui
gardaient de l’autre côté de la porte de limiter le flux et
de laisser le prince et sa suite entrer en premier. Tous
s’écartèrent sur leur passage et Moïse, pour un instant,
retrouva avec nostalgie sa gloire de prince d’Égypte.

92
Il vit le sourire de Séphora lorsque celle-ci
contemplait la splendeur des bâtisses égyptiennes et le
degré d’urbanisation des villes d’Égypte. Sur le sol de
la ville, il y avait des pavés de granite taillé – rien à voir
avec la boue qui rendait lourds leurs souliers quand il
pleuvait à Madian. Les maisons étaient hautes et
solides. Elles laissaient émerger un certain luxe que la
jeune nomade n’avait jamais connu. Au milieu de cette
foule nombreuse qui allait et venait dans tous les sens,
elle distinguait des commerçants qui présentaient à
leur attention de jolies parures de soie et de lin telles
qu’elle n’avait jamais vues auparavant. Les colliers de
cuivre, d’argent et d’or qui pullulaient sur les
comptoirs des bijoutiers faisaient briller ses iris et lui
faisaient oublier pour un temps le monde austère qui
avait caractérisé son existence.
Les femmes semblaient se laver dans une source de
lait et le parfum que leur peau dégageait était
semblable à celui du miel sauvage mêlé à celui de mille
oranges pressées.
Leur regard envoûtant mêlé au volcan des
mascaras l’extasia davantage. Séphora regarda en
direction de son mari qui présentait une indifférence
totale face à tout ce cirque. Son attention semblait être
captée par quelque chose d’autre et ses sourcils froncés

93
renseignaient davantage sur l’inquiétude dans laquelle
elle pouvait le mener.
Ils traversèrent deux ou trois rues dans le silence.
Moïse et Aaron marchaient à la tête du peloton avec
assurance, comme s’ils connaissaient l’endroit qu’ils
voulaient atteindre. Ils traversèrent à nouveau, tous
ensemble, un quartier fort huppé de la place avant de
déboucher devant une vaste plaine dans laquelle on
distinguait depuis le haut un grand bidonville au
millier d’habitations, les unes aussi insalubres que les
autres. Une odeur infecte montait jusqu’à leurs
narines. Moïse et Aaron se regardèrent un moment, un
peu comme pour s’accorder sur le tempo, puis le
premier fit signe au serviteur de rentrer à Madian
auprès de Réuel. Il leur donna quelques pièces d’or
pour les remercier.
Ensuite, sa femme, ses deux enfants, Aaron et lui,
entreprirent de descendre vers la vallée à la rencontre
d’Israël.
Moïse n’avait jamais vraiment exploré le grand
quartier des esclaves. Le seul jour où il y avait mis les
pieds, c’était cette fameuse nuit au cours de laquelle
l’ange de Dieu l’avait mené jusqu’à son destin. Il se
souvenait vaguement des passages empruntés, des
objets et encore moins des personnes rencontrées.

94
Un escalier les mena jusqu’aux portes des
premières cases. Ils découvrirent, sa famille et lui, la
grande précarité dans laquelle vivait son peuple. Ils
virent des femmes qui, manquant de vêtements
décents, étant parfois obligées de laisser quelques bouts
de leur féminité à la merci des regards envieux des
hommes, n’avaient que ça comme hobby. Rares étaient
les enfants qui bénéficiaient du privilège de voir leurs
corps à moitié couverts. La plupart gambadaient dans
la boue, nues de la tête au pied. La saleté et la puanteur
qui étaient les leurs étaient quasiment insupportables.
Les hommes quant à eux portaient sur leurs corps les
souvenirs de la barbarie de leur bourreau. Leurs peaux
étaient flagellées à tous les endroits du corps. La
sécheresse de leurs muscles et les brûlures observées sur
les recoins de leurs lèvres étaient témoins de la famine
qui éprouvait au quotidien leurs chairs malmenées par
la tâche ardue que l’Égypte leur imposait.
Aaron les conduisit dans une étroite ruelle. Voyant
l’effroi qui s’offrait à leur vue, Séphora masqua les
yeux de Guerschom – qui n’avait que huit ans – à l’aide
d’une main.
Un corps presque inerte gisait dans une énorme
mare d’immondices. L’homme squelettique agonisait
les yeux ouverts. « Il doit certainement souffrir d’une

95
épidémie, pensa-t-elle tout bas en écrasant une vague
de larme sur le sol. »
Après une dizaine de minutes, Aaron leur fit
s’immobiliser devant l’entrée d’une petite maison. Une
odeur de viande grillée sortait de l’intérieur. Moïse
sentit son cœur battre avec rapidité.
Son frère cogna trois fois, puis il eut un léger silence.
L’instant d’après, une vieille femme vint ouvrir la
porte.
« Jocabed ! s’écria Moïse dans un élan d’émotion ».
La vieille femme sursauta et se figea, regardant avec
grand étonnement les étrangers qui accompagnaient
son fils Aaron.
Dans son immobilité, les larmes qui s’écoulaient de
ses joues renseignaient sur l’émotion qui l’envahissait.
Un homme d’environ le même âge qu’elle apparut
ensuite à son tour sur le seuil de la porte. Il prit le même
état que la femme et tous deux regardèrent avec
contemplation l’homme qui jadis fut prince d’Égypte.
Ils voulurent parler, mais les mots ne sortirent pas
de leurs bouches. Alors, comme s’ils s’étaient concertés
auparavant sur la conduite à tenir au cas où ce moment
venait à se présenter dans leur vie, ils entreprirent de se
prosterner. Moïse les rattrapa avant que leurs genoux
ne touchent le sol et les serra très fort dans ses bras. Il
96
éclata en sanglots en même temps qu’eux. Aaron
voulut interrompre l’instant de peur qu’un garde ne
passa par là et ne devina son retour trop tôt. Séphora
lui fit signe de laisser. Il était rare de voir son époux
laisser l’émotion l’envahir. Il valait mieux le laisser
profiter quelque temps de ses faiblesses d’homme.

97
CHAPITRE
6

Jocabed lui raconta sa naissance.


« L’époque était trouble et l’Égypte venait de
conquérir certaines des terres assyriennes. Pharaon se
sentait grand et puissant. Son armée semblait plus
conquérante que jamais. Il entreprit d’attaquer le
royaume des Philistins et de le convertir aux cultes de
Râ, le plus grand des dieux d’Égypte. Mais avant cela,
il demanda aux prêtres de Thot de lui prédire le destin
de l’Égypte. Ceux-ci après plusieurs nuits de rites et
d’incantations lui annoncèrent la naissance d’un
homme dans le peuple d’Israël ; celui-ci viendrait le
délivrer de son joug et l’amener vers une terre lointaine,
à l’abri de sa fureur.
Ramsès paniqua et décida de faire mourir tous
les nouveau-nés mâles d’Égypte. Il ordonna leur
massacre systématique. Amram et moi travaillions à
cette époque dans l’une des mines de Memphis. On y
creusait l’or qui servait à enterrer les Pharaons et les
accompagner dans la richesse et l’opulence dans le
royaume des morts.
La couleur orange du soleil en plein midi nous
renseignait sur l’ampleur du deuil à venir. Lorsque
98
nous vîmes les esclaves s’agiter de part et d’autre et
criant à tue-tête les noms de leurs enfants, Amram me
prit par les poignées et me traîna presque, tellement il
avait peur que les Égyptiens trouvent l’endroit où ce
matin-là on avait dissimulé le berceau.
À notre arrivée, ta cousine Myriam te tenait
entre les mains. Un panier de joncs était posé à ses
pieds. Je n’oublierai jamais tes petits yeux marron,
pleins de vie et joie de ce jour-là. Ton sourire naïf et tes
manières désinvoltes nous firent croire un court instant
à la beauté de l’homme ; mais le cri strident d’une
voisine à qui on venait d’arracher la vie de son bébé
nous rappela la réalité. Amram aida Myriam à préparer
ta couche dans le panier. On y mit un linge blanc et un
petit matelas de paille pour que tu ne te sentes pas trop
mal à l’aise. Ensuite, il demanda à la petite de veiller
sur toi jusqu’à ce que les choses se calment. Il pria
ensuite l’Éternel de nouer ta bouche pour qu’aucun cri
ne fasse que les Égyptiens ne te repèrent et te tuent.
Myriam sortit avec toi, dans le panier,
affronter avec audace la horde qui patrouillait entre les
maisons pour rechercher d’éventuels survivants au
génocide.
Plus tard, Myriam nous raconta que
lorsqu’elle voulut rentrer chez ses parents, elle tomba
sur un groupe de gardes qui interrogeaient ses parents.
99
Elle rebroussa chemin et eut l’idée de s’éloigner du
village hébreu en suivant le courant du Nil. Il fallait
qu’elle se rende discrètement dans le quartier des
nobles de Memphis – Pharaon lui-même y avait une
résidence –, puis elle se laissa glisser dans les eaux avec
le panier, près de l’endroit où les pêcheurs égyptiens
s’aggloméraient des fois pour déjeuner. Elle se faufila
ensuite dans les tiges de bambous et lorsqu’elle fut à un
endroit où il n’y avait pas trop d’affluence, elle laissa
vaguer le panier au gré du courant.
Elle sortit de l’eau et se mit à le suivre en
courant sur la rive. Elle courut aussi vite qu’elle le
pouvait et malgré la fatigue que ses pauvres jambes
commençaient à ressentir, elle ne s’arrêta pas.
Au bout de trente minutes, de loin elle vit le
panier accoster sur la rive que la sœur cadette de
Pharaon aimait à fréquenter l’après-midi venu. Ce lieu
de baignade était situé non loin de son palais. Il y avait
des servantes autour d’elle. Elle donnait l’impression
de se reposer sur une grande chaise en coussin rempli de
plumes d’autruche.
Elle fut la première à entendre les jérémiades
du bébé. Lorsqu’elle posa le regard sur le panier, elle le
vit bouger anormalement dans tous les sens. Son cœur
se remplit de joie. Hathor avait décidé de rompre sa
stérilité en lui envoyant un fils par les eaux. Elle
100
demanda à l’une de ses esclaves de tirer le panier du
fleuve et de la lui apporter. Et lorsqu’elle découvrit la
beauté du bébé hébreu, elle s’exclama de joie.
Bithiah demanda à ses servantes de ne rien
dire à son grand frère de ce qui venait de se passer et les
renvoya de chez elle afin d’être seule avec l’enfant. Elle
s’assit à nouveau et lui chanta une berceuse en
égyptien, puis lui caressa les cheveux. Elle réfléchit
ensuite au nom qu’il devait porter.
Myriam en voyant les servantes s’éloigner
s’était approchée à pas prudents de la princesse
d’Égypte. Elle avait esquivé la position des gardes à
travers la voie fluviale qu’elle emprunta. Lorsqu’elle
dit pour la première fois le nom du bébé à Bithiah – ton
nom –, la princesse le trouva trop hébraïsé, bien qu’il
soit à l’origine égyptien. Elle décida donc de t’appeler
Hosarsiph. Elle demanda enfin à Bithiah de me faire
venir tous les jours en secret pour t’allaiter. À l’entrée
du palais, elle nous demanda de nous présenter comme
les deux nouvelles esclaves de son palais. Le manège
dura trois ans. »
Moïse pleurait à nouveau devant l’histoire que
venait de lui compter sa mère. Il se leva de son siège et
marcha jusqu’à la porte centrale de la cabane.
« Où est Myriam ? »

101
- Elle vit dans la ville de Memphis avec son mari
et ses enfants. Ramsès nous a déportés ici pour assurer
la construction de son palais et de la grande pyramide
qu’il érige en l’honneur du Sphinx protecteur
d’Égypte, lui répondit Amram encore étourdi par
l’émotion que venait de susciter le récit de sa femme.
- Je vous promets que très prochainement nous
serons encore réunis comme autrefois. Tous,
j’apprendrai à vous connaître et vous aimer. Je vous le
promets.
Ensuite, il demanda à Aaron s’il avait pu
prévenir avant son départ les anciens d’Israël de son
arrivée. Celui-ci lui donna une réponse affirmative.
Moïse, lui dit de réunir les anciens au moment où la nuit
sera plus sombre que tout, dans une case à l’abri de la
curiosité des patrouilleurs égyptiens. Qu’ils ne parlent
à personne de cette rencontre et qu’ils viennent, chacun
en ce qui le concerne, seul, sans escorte.
La nuit tombée, Moïse et Aaron se rendirent à
l’endroit choisi. Les vieillards assis à même le sol
n’eurent pas grand mal – malgré la frilosité de leurs iris
– à reconnaître l’ancien noble d’Égypte. Ils le laissèrent
entrer au milieu de leur assemblée concentrique. Les
regards figés sur lui, Moïse voulut commencer à parler,
mais sentit sa langue peser. Aaron comprit sa gêne et
prit la parole à sa place.
102
Il expliqua à l’assistance tout ce que son frère
et lui avaient traversé. Il leur dit les signes qu’ils
avaient eus et leur fit part du message de Dieu. Les
vieillards affichèrent une mine sceptique à la fin de son
discours. Aucune joie ne faisait grimacer leurs visages
ridés. Aucune lueur d’espoir n’ôtait le cynisme qui
favorisait l’arthrose qui empêchait leurs corps de défier
les gardes et de courir vers la lumière. L’un d’eux prit
appui sur sa canne et se leva. Malgré son dos voûté et
ses paupières masquées par des rides, il affichait un
regard d’aigle qu’il était facile à distinguer malgré la
faible luminosité. Sa barbe blanche renseignait sur la
sagesse qu’il avait acquise au fil du temps. Il demanda
à Aaron de prouver les paroles qu’ils venaient
d’avancer. Il le menaça ensuite contre le blasphème qui
pouvait irriter leur Seigneur et de la peine encourue
dans ce cas. Enfin, avec un léger mépris dans sa phrase,
il voulait comprendre comment Dieu avait fait pour
demander à un Égyptien de les sauver avec la
multitude d’hommes sages et robustes que comptait
Israël.
Aaron regarda son frère cadet. Il comprit qu’il
fallait agir.
« Je ne suis pas un Égyptien, leur dit-il
solennellement. Je suis un Hébreu, comme vous. J’ai
été ôté brutalement à mon peuple par la volonté de
103
Dieu afin de percer les mystères de nos bourreaux pour
mieux libérer mon peuple de l’oppression. Je suis votre
fils, descendants de Jacob. Ne craignez rien venant de
moi. Ayez plutôt peur de Pharaon et de son armée, car
c’est eux qui vous prennent pour des bêtes des champs
à abattre. »
- Tu n’es même pas de la tribu de Juda !
Comment peux-tu prétendre venir nous sauver ?
- L’Éternel considère tous les fils de Jacob
comme membres de son peuple. Il ne fait pas de
distinction, car il les aime tous à la même mesure.
- Prouve-nous que tu tiens ton autorité de lui.
Moïse demanda à Aaron de reculer d’un pas.
Ensuite, il lui demanda de mettre sa main dans son sein
et de la retirer. Celle-ci devint lépreuse et hideuse,
malgré la douleur Aaron put la montrer à chacun des
anciens avant de la remettre sous sa tunique pour
qu’elle reprenne son aspect initial. Il eut de légers cris
d’étonnement dans l’assistance. Ensuite, il demanda
Aaron de prendre sa verge et de la jeter au milieu de
l’assistance. Elle prit aussitôt la forme un python
menaçant. Dans un élan de survie, chacun des
vieillards se leva avec fougue et rapidité et recula.
Aaron se saisit du serpent par la queue et celui-ci
redevint un bâton. Les yeux écarquillés, ils comprirent

104
que c’était l’Éternel qui avait envoyé les deux hommes
et ils se prosternèrent devant eux. Attendant que ceux-
ci leur communiquent ses exigences.
*
Moïse savait que si les anciens avaient cru aux
miracles de Dieu – même si ceux-ci étaient d’une
grandeur jamais vue auparavant –, c’est parce qu’il
n’avait jamais vu les magiciens de Seth à l’œuvre. Il
savait que Pharaon serait plus sceptique de par toutes
ses connaissances de la magie et de l’ésotérisme. Un
bref instant, il craignait pour sa vie.
Méneptah aurait le cœur en joie pendant ces
retrouvailles, ou alors le ferait-il égorger à la seconde
où il traversera les portes du palais ? Il repoussa la
deuxième hypothèse. Il l’aurait fait depuis son entrée
dans la ville de Ramsès. Le Pharaon était bien informé
et il savait que ses terres lui donnaient l’hospitalité. Il
regarda la lune et pria l’Éternel de l’accompagner dans
sa quête.
*
Méneptah convoqua sa tante Bithiah à se
présenter devant le trône de Pharaon de très bonne
heure. Il la fit escorter à ce sujet par deux gardes de sa
cour et deux servantes.

105
Elle vint et s’agenouilla devant le trône,
détournant son regard de ce neveu qu’elle avait couvé
et qui désormais était devenu l’égal des dieux.
« Sais-tu que ton bâtard de fils a eu le courage de
revenir ici ? »
Tous les murmures qu’elles entendaient dans
les couloirs du palais et qui se taisaient lorsqu’on la
voyait approcher prirent subitement un sens, elle sentit
l’émotion monter en elle.
« Hosarsiph est revenu… »
- J’ai été informé qu’il vit dans le quartier des
esclaves. Je ne sais pas pourquoi il se retrouve parmi
ces animaux, mais ça me paraît inquiétant. T’a-t-il
contacté ?
- Non.
Méneptah regarda sa tante avec attention, il
cherchait l’âme enfouie dans la profondeur de ses iris
pour voir si elle lui mentait. Il ne vit en elle aucune
fourberie.
« Dans tous les cas, je voulais juste t’informer
qu’en débit de sa trahison, il reste mon frère et par
conséquent je lui épargne la peine capitale. Il n’aura
quand même plus droit à tous les avantages princiers

106
dont il disposait d’antan. Il a choisi la misère, qu’il y
vive pour le restant de ses jours. Tu peux te retirer. »
Il la regarda s’éloigner, puis la vit disparaître
derrière les colonnes de ciment qui soutenaient la
bâtisse. Il chargea ensuite deux espions de la suivre, car
il pressentait une prise de contact avec le paria.

107
Chapitre
7

Un bruit assourdissant rompit le silence de la


nuit qui venait de s’imposer dans le village des esclaves.
Les chevaux qui hennissaient firent sursauter toute la
case d’Amram. L’instant d’après, un garde Égyptien
força l’entrée et annonça la princesse d’Égypte. Moïse
et sa famille qui s’étaient réunis dans la pièce principale
de la maison regardaient en silence, essayant de
contenir aux yeux des oppresseurs la peur qui lacérait
leurs entrailles, de crainte de perdre le peu de dignité
qui leur restait.
Bithiah entra et se couvrit le nez d’un tissu
blanc. Elle regarda avec dédain les lieux, jusqu’à ce
qu’une servante vienne à éclairer le visage crasseux de
celui qu’elle avait nourri sous son sein durant plusieurs
années. La lourdeur de l’âge sur son front plissé et sa
forte barbe grise n’eut pas raison de ses souvenirs. Elle
reconnut parmi cette saleté son Hosarsiph. Elle voulut
le serrer dans ses bras, mais se ressaisit de peur d’être
marquée elle aussi par la puanteur qui hantait le lieu.
Elle se contenta de porter une main à sa joue, avant de
dire aux gardes et aux servantes de l’attendre à
l’extérieur.

108
« Tu vois mère, tu n’arrives même plus à
toucher celui que tu as éduqué… »
- Non mon fils. Ne le prends pas ainsi. Je
n’arrive pas à comprendre pourquoi tu as voulu venir
ici plutôt qu’à la maison.
- Parce que c’est ma famille.
Bithiah baissa les yeux pour témoigner sa tristesse.
Son petit protégé avait découvert la vérité. Elle sentit
s’effondrer sa chair. Elle pleura en silence.
« Et pourquoi es-tu revenu ? »
- Pour libérer Israël. Dieu a décidé qu’il devait
sortir d’Égypte.
- La littérature et le culte que ces hiérophantes
t’ont fait lire et pratiquer t’ont rendu fou.
Le Dieu d’Israël n’a qu’une illusion, un
mensonge inventé de toutes pièces. Regarde la force
que donne Râ à notre empire. Ne vois-tu pas la réalité ?
Pourquoi sont-ils esclaves depuis des siècles si ce Dieu
était aussi puissant ? Hosarsiph, s’il te plait, reviens à
la raison et allons-nous-en de ce lieu maudit.
- Pour aller où mère ?
- Chez nous. Méneptah se méfie de toi, mais il ne
t’en veut pas. Il s’inquiète juste de perdre sa couronne

109
et son immortalité. Laisse ces gueux à leur maigre
pitance. Tu vaux bien plus.
Moïse regarda Jocabed et Amram. Ceux-ci
baissaient les yeux et n’arrivaient ni à soutenir le
regard de la princesse et encore moins à la contredire.
Ils avaient encore peur des représailles que le mépris
pouvait leur apporter. Moïse comprit cet état et ne le
condamna pas.
La vue journalière des corps de tous âges qui
s’effondraient sous les fouets d’Égypte, dans les
chantiers, était suffisamment intimidante. Les
privations d’eau et de nourriture qui pouvaient durer
des semaines, en réponse à l’insoumission des plus
téméraires, n’encourageaient pas non plus à contredire
un noble.
« Mère, tu as privé ces gens de profiter du
bonheur d’avoir à leurs côtés et pendant des années
leurs deux fils réunis sous leur toit. Je veux t’assurer
que depuis mon retour, leur joie est si grande que tous
les jours, ils se lèvent avec force et courage pour aller
casser les pierres et pétrir la paille. Ils reviennent dans
le même état, font cuire le repas et mangent dans la joie
et la gaieté. Il se raconte toute la nuit, autour de cette
vieille table, parfois avec humour, leur journée dans les
carrières. Ils rient du sarcasme des gardes, de la bêtise
de ceux-ci. Ils leur arrivent aussi de pleurer lorsque la
110
mort vient à frapper dans leur clan. La peine dans ce
cas est partagée en parts égales et bien qu’il n’ait pas le
droit de rendre un culte en terre d’Égypte, leurs esprits
se mettent en symbiose pour invoquer Dieux. Ils jouent
une même symphonie que les anges reprennent et font
sonner jusqu’aux oreilles du Très-Haut qui se repent
d’avoir laissé cela arriver. Je n’avais jamais cru
auparavant que tant de bonheur pouvait s’entretenir
avec peu de chose… C’est leur tour d’être heureux
mère. Respecte ma décision. »
Bithiah ne trouva pas la force nécessaire pour
rétorquer. Elle demanda à ses servantes de faire entrer
les paniers de vivres frais qu’elle avait amenés avec elle.
Il y en avait suffisamment pour nourrir le village
entier. Moïse demanda à Aaron de le distribuer à
chaque maison du village, afin que le peuple d’Israël
mange ce soir-là à sa faim. Bithiah regarda son fils une
dernière fois avant de disparaître en larmes dans la nuit
et de faire à nouveau trembler le camp sous le bruit des
sabots des chevaux d’Égypte, qui retournaient dans les
écuries du palais.
*
Méneptah se leva de bonne heure, ce matin-là.
Il regarda les courbes voluptueuses de sa reine – étalée
nue sur le lit royal. Il voulut se délecter à nouveau de
la coupe de plaisir qu’elle lui avait offerte la nuit
111
précédente. Il sentit la saveur lactée des seins dans sa
bouche. Les poils de son corps se hérissèrent lorsqu’il
vit l’entre-jambes ouvert de cette femme d’une beauté
inégalée dans toute la terre d’Égypte. Et la magnifique
vue de cette partie sensuelle offerte aux caprices de son
phallus faillit le faire renoncer à la grande tâche qui
l’attendait. Il se ressaisit instinctivement et se dirigea
vers la salle de bain dans laquelle une servante avait
fait couler un bain de roses blanches.
Il pressa au passage la poitrine nue et offerte
de l’esclave et s’enfonça dans la cuvette d’eau, avant de
s’assoupir afin de mieux savourer son bain.
Lorsqu’il se leva, deux autres servantes
l’attendaient avec un grand linge blanc dont chacune
tenait l’extrémité. Elles recouvrèrent son corps mouillé
et laissèrent la place aux maquilleuses et aux habilleurs
de roi. Les meilleurs qu’on trouvait en Égypte.
Arborant ainsi ses parures de dieu vivant, Méneptah
sortit tête haute de ses appartements privés. Il longea
un couloir annexe d’un pas solennel et atterrit dans un
grand hall où l’attendaient de grands prêtres de Râ qui
méditaient en silence les yeux fermés. Il passa son corps
entier dans la fumée de l’encens qui brûlait au milieu
de la salle, avant de traverser la porte qui donnait sur
la salle du trône.

112
Une forte foule s’y était agglomérée pour
l’occasion. L’évènement de la matinée avait fait grand
écho dans les chaumières d’Égypte et tous avaient
accouru pour voir le nouveau visage du prince déchu.
Des rumeurs disaient qu’une grande folie avait aliéné
ses sens au point de le faire blasphémer contre Râ.
Osiris l’avait abandonné et son âme errait dans les
abysses en attendant que les dieux décident de son sort.
Les mêmes rumeurs ajoutaient que ce n’était qu’un
soma animé d’un esprit mauvais qui viendrait ce jour
sur convocation de Pharaon.
Méneptah marchait majestueusement sur le
tapis royal. Il traversait les longues files de personnes,
prosternées en brandissant ses attributs en signe de
salut. On entendait des chants de louanges et
d’adorations s’élever dans toute la salle. Des femmes
précédaient ses pas, arrosant son parcours de pétales de
fleurs exotiques. Au pied du trône se tenaient ses plus
fidèles généraux, conseillers et magiciens. Les plus
grands initiés d’Égypte quant à eux se postaient
derrière le trône afin de jeter à toute l’assistance des
ondes psychiques asservissantes.
Un homme du protocole s’approcha du trône
lorsqu’il se fut installé et lui fit dire, par l’intermédiaire
d’un conseiller que Moïse se tenait derrière la porte
d’accès à la salle.
113
« Avec qui est-il ? demanda le Pharaon à son
conseiller. »
– Avec un homme à ses côtés et soixante-dix
vieillards qui marchent derrière eux.
Méneptah resta silencieux quelques secondes
avant de demander qu’on fasse entrer son cousin et son
compagnon. Les vieux restèrent en arrière, car il
craignait que la salle ne soit envahie par la crasse qui
avait collé à leurs peaux.
Les énormes battants s’ouvrirent avec un
grincement sourd. La lumière du jour balaya dans le
même temps l’allée principale qui menait au pied du
trône de Pharaon. Elle aveugla un court instant
l’assistance avant de laisser entrevoir la silhouette de
deux hommes d’âge mûr, vêtus de longues tuniques qui
les couvraient jusqu’aux orteils. Méneptah remarqua
celui qui tenait la verge et le reconnut sur le premier
coup.
« Hosarsiph ! »
Son étonnement ébranla l’euphorie dont
faisait preuve l’assistance. Il serra les manches du trône
et faillit se lever. Il se ravisa. Le regard vif et fuyant de
son cousin n’avait pas changé. Sa barbe épaisse et ses
longs cheveux gris n’avaient rien enlevé à son élégance
légendaire.
114
Moïse et Aaron marchaient lentement en direction
du roi. Moïse regarda dans l’assistance à la recherche
d’un signe de la présence de Dieu. Son cœur battait très
fort malgré son calme apparent et ses bras tremblaient
sous les coups de l’émotion. Il reconnut, dans un coin
mal éclairé par les dizaines de torches accrochées aux
murs de la grande salle, le regard bleu et vif de Gabriel.
« Je suis avec toi »
Malgré la distance, il entendait la voix de
l’ange comme si celui-ci se tenait tout près de lui.
Lorsqu’il fut à la hauteur de Pharaon, on entendit des
trompettes retentir dans la salle entière. C’était le signe
qu’il pouvait s’adresser au roi. Moïse garda le calme et
regarda son cousin avec tendresse. Il le trouva beau
sous ses habits d’apparats. Ses muscles avaient pris du
volume et sa taille avait encore évolué. Sa carrure
d’athlète lui donnait davantage un aspect impérial et
ses yeux marqués de crayons noirs laissaient penser
qu’il était invulnérable.
« Que t’arrive-t-il, Hosarsiph ? Je t’ai connu
dans le passé plus sage et plus rusé. Pourquoi as-tu
laissé leur sorcellerie t’envoûter ? »
- Il n’y a guère de sorcellerie dans Israël. Je suis
avec mon peuple et mon Dieu.

115
- Ton peuple ? Ah ! mon frère… Que t’ont-ils
fait pour te faire oublier que tu es égyptien ? Est-ce ce
long voyage que tu effectuas jadis à travers le désert
qui te rend aussi insensé ?
- Je ne comprends pas Hosarsiph, éclaire-moi.
- Rassure-toi ; tu vas comprendre. Je suis là
pour ça.
Moïse se tut et fit signe à Aaron de prendre la
parole. Lorsque celui-ci voulut dire un mot, Pharaon
eut un hurlement qui fit trembler à nouveau la foule
réunie. Avant lui, aucun esclave ne s’était adressé
directement au dieu vivant. C’était un blasphème.
Méneptah ordonna son arrestation et sa décapitation
immédiates. Il fallait faire l’exemple pour que tel
affront ne se répète plus jamais dans tout l’empire.
Moïse s’interposa entre les gardes et son frère et
implora la clémence de son cousin égyptien.
« Tu l’as dit, Méneptah. Tu m’as connu sage
dans le passé. Crois-tu qu’avec toute la connaissance
occulte et ésotérique qui est la mienne, je pourrais
tomber dans le piège d’un faux dieu ? Je te prie
d’écouter les paroles de cet homme. Il parle pour moi. »
La fureur de Pharaon l’avait levé de son siège.
Il avait dégainé son épée en or et bombait son torse
comme un soldat qui s’apprête à frapper. Lorsqu’il
116
entendit les paroles de son cousin, il baissa sa colère.
Malgré sa fuite et tout ce qui s’était dit sur lui,
Méneptah n’avait pas de haine pour Moïse. Au
contraire, la rivalité qui animait son cœur durant leur
jeunesse s’était transformée en compassion au vu de ce
destin qu’il jugeait tragique. Il fit un signe de la main
et les gardes s’éloignèrent.
Aaron qui eut un frisson s’adressa ainsi à
Pharaon :
« Voici ce que dit le Dieu d’Israël : Laisse aller
mon peuple, pour qu’il célèbre une fête au désert en
mon honneur. »
Méneptah éclata de rire en même temps que
toute l’assistance. La scène à leurs yeux s’apparentait
beaucoup plus à une bouffonnerie qu’à toute autre
chose. Moïse remarqua que parmi les prêtres qui se
tenaient derrière le trône de Pharaon, l’un avait la tête
baissée, recouverte d’une capuche sombre. Il attarda
son regard sur celui-ci. L’homme leva instinctivement
les yeux en sa direction. Moïse découvrit un visage pâle
et maigre. Les yeux de cet homme étaient semblables à
ceux d’une vipère et la couleur sombre de ses lèvres
rappelait celle du sang coagulé.
« Samaël ! »

117
La voix de Gabriel résonna en lui comme le
tonnerre. Il lui demanda intérieurement qui il était.
Gabriel resta silencieux.
- Qui est ce Dieu qui vient ici me donner des
ordres ? Je suis Pharaon, le roi d’Égypte. Je ne connais
pas « L’Éternel » et je n’accèderai pas à sa demande.
Israël restera dans les murs de mon empire.
- Écoute notre requête et donne-lui une issue
favorable. Le Dieu des Hébreux nous est apparu.
Accorde-nous cette grâce, car nous craignons qu’il
envoie la peste sur l’Égypte.
Pharaon se leva à nouveau de son siège et
demanda aux gardes de former une rangée devant son
trône surélevé par trois grandes marches.
« C’est à cause de l’amour que j’ai pour toi,
mon cousin, que je ne vous fais pas exécuter sur-le-
champ. Penses-tu gagner la tête de l’empire des dieux
vivants aussi facilement ? Un mythe qui se cache
derrière des gueux ne saurait m’intimider. À cause de
vous, je vais sévir. »
Il fit signe aux docteurs de l’écriture et des lois
de s’approcher. Il leur demanda de transmettre aux
inspecteurs et aux commissaires du peuple ce message
écrit :

118
« Dites-leur que dorénavant, la paille ne sera
plus fournie aux Hébreux pour faire les briques. Ils
iront eux-mêmes la chercher. En outre, je ne tolérerai
aucune baisse de la production, car les grands chantiers
de Ramsès doivent être livrés à date. Je veux que ces
œuvres soient encore plus fastes que celles que mon
père a faites à Memphis. C’est la punition que moi,
Pharaon, inflige aux paresseux et aux menteurs.
Hosarsiph, va dire à ton nouveau Dieu que je défie son
audace. Qu’il vienne donc lui-même sauver son peuple.
Maintenant, sortez de mon palais et regagnez vos
terriers. Dis à tes compagnons de retourner au travail
avant que je donne l’ordre à mes sbires de leur trancher
les têtes et de les donner à mes lions. »
Moïse voulut ajouter un mot, mais la voix de
Gabriel lui demanda de se taire et de sortir. Ils
s’exécutèrent au milieu des moqueries de leurs
bourreaux.
Lorsque ceux-ci rejoignirent l’extérieur, le
bouche-à-oreille avait déjà fait parvenir la nouvelle
dans les rangs des esclaves, qui déjà vociféraient en
maudissant les deux hommes.
Moïse et Aaron s’éclipsèrent, laissant une grande
tristesse s’emparer d’eux.

119
Un trône de feu sur lequel était assis un être qui
brillait plus que le soleil en plein zénith sortit en dernier
de la vaste muraille. Des anges se prosternaient à son
passage et chantaient sa gloire éternelle. Le trône prit
place au milieu d’une vaste assemblée dans laquelle
siégeaient des hommes qui arboraient des couronnes
d’or sur la tête. Leurs tuniques blanches étaient ceintes
de rubans d’or serti de diverses pierres précieuses. Leurs
yeux étaient semblables à des laines pures et leurs
sandales étaient de flamme.
Moïse se tenait devant Gabriel, face à Dieu et
l’assemblée des justes. Il s’inclina face contre terre.
- Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné devant à
Pharaon ? Depuis que j’y suis allé, il fait du mal à ton
peuple et eux en retour, ils me maudissent.
Un tonnerre assourdissant fit trembler toute
l’assistance et les justes qui étaient assis sur les trônes
d’or se prosternèrent, face au sol. Lorsque le
grondement s’estompa, Gabriel parla à Moïse.
- Ainsi parle l’Éternel : tu verras ce que je ferai à
Pharaon. Une main puissante le forcera à les laisser
aller. Une main puissante le forcera à les chasser de son
pays. Je suis apparu à Abraham, Isaac et Jacob comme
le Dieu tout-puissant. Je n’ai pas été connu d’eux sous
mon nom : L’Éternel ! J’ai aussi établi mon alliance

120
avec eux pour leur donner le pays de Canaan, le pays
de leur pèlerinage et dans lequel ils ont séjourné.
Le tonnerre se fit à nouveau entendre.
« J’ai entendu les gémissements des enfants
d’Israël, que les Égyptiens tiennent dans la servitude
et je me suis souvenu de mon alliance. C’est pourquoi,
dis aux enfants d’Israël : Je suis L’Éternel. Je vous
affranchirai des travaux dont vous chargent les
Égyptiens. Je vous délivrerai de leur servitude et je
vous sauverai, à bras étendu, par de grands jugements.
Je vous ferai entrer dans le pays que j’ai promis à
Abraham, Isaac et Jacob. Je vous le donnerai en
possession, moi l’Éternel. »
Moïse ouvrit les yeux et vit la lumière du jour
traverser le toit de paille de la maison d’Amram. Il se
leva de sa couche et constata qu’il était seul. Les autres
devaient être ancrés quelque part dans Ramsès à se
faire massacrer par les sbires de Méneptah. Il prit un
bol, le plongea dans un récipient d’eau et le porta à ses
lèvres asséchées.
Le moment venu, transmets à Israël le fruit de ta
vision.
La voix de Gabriel déchira le silence qui régnait
jusque-là.

121
« Et pourquoi dois-je faire cela ? »
– C’est la volonté de celui qui t’envoie.
Moïse repensa aux visages lacérés qui le
maudissaient à la sortie du palais de Pharaon. La haine
de ce peuple opprimé défiait son courage et sa force. Il
se sentit faible et humilié face à la souffrance de ces
pauvres hommes. Les affronter à nouveau était un
grand supplice pour son âme.
La nuit venue, un char vint le chercher et l’amener
devant Pharaon. Celui-ci l’attendait dans le sanctuaire
de Râ. Il était agenouillé, nu, devant la statue en or du
grand sphinx d’Égypte. Elle faisait six mètres de haut
et s’étendait sur trois mètres de large. Près du roi,
Moïse reconnut celui que Gabriel avait nommé dans la
grande salle.
Samaël se tenait, immobile, et regardant vers sa
direction avec orgueil et dédain. À intervalles réguliers,
il tirait la langue, comme une vipère avide de sang
humain. Il avait baissé sa capuche, ce qui mettait en
exergue sa peau blanche et pâle. Son regard était noir
et vide. Aucune lueur ne filtrait de ses iris. Rien hormis
le chaos total.
« Je vois que tu as choisi tes amis. Même au temps
de mon oncle, je n’avais jamais vu pareille créature
rôder si près du pouvoir d’Égypte. »
122
Pharaon se leva et se tourna avec un grand sourire
en direction de son cousin. Il ricana légèrement et
regarda le prêtre qui se tenait près de lui. Celui-ci avait
repris une apparence de quadragénaire et arborait un
léger sourire au coin de la bouche.
- Tu as peur qu’il soit plus fort que toi.
- Je comprends que ton ignorance des sciences de
l’esprit a persévéré jusqu’à ce jour. Tu n’as d’yeux que
pour le vin et le sexe des femmes. Regarde ce que tu fais
à ce peuple. Jadis, il était dans l’obscurité, maintenant,
grâce à toi, il plonge tête la première, dans la géhenne
éternelle.
- Je ne t’ai pas convoqué pour m’apprendre à
gouverner. À ce que je sache, tu n’y as même jamais
aspiré. Je veux que tu dises à tes chiens de se calmer.
Mon travail souffre. Certains parmi eux montent des
rébellions et malgré la farouche répression, ils ne se
découragent pas.
- Même si je le fais, ils ne m’écouteront pas. Ils ont
soif de liberté.
Pharaon couvrit son corps avec une tunique de soie
noir et s’avança en direction de la table qui était dressée
derrière Moïse. Celui-ci remarqua que le sphinx
mystique se déplaçait derrière lui, au rythme de ses pas.
De ses yeux sortaient des braises ardentes et sa queue
123
de scorpion balayait l’atmosphère de la pièce. Samaël
retenait sa bouche fermée à l’aide d’une longue chaîne
d’acier qu’il tenait dans une main. Moïse était le seul à
voir ce qui se tramait dans la sphère psychique qui les
entourait. Méneptah n’était qu’un pion qui servait aux
puissances supérieures et son ignorance le condamnait.
Il mangea goulûment dans l’assiette de raisins et
but du vin dans une coupe en or. Une servante lui
apporta une serviette qu’il pressa sur son visage
humide.
« Retire-toi d’Égypte et les esclaves cesseront la
mutinerie. Je suis déjà assez occupé par Mermaïou dans
le nord-ouest. Je n’ai plus le temps de gérer ce genre de
chose. »
- L’Éternel t’a parlé comme un père à son enfant et
tu n’as pas voulu l’écouter. Tu as préféré te liguer
d’amitié avec ses ennemis…
- Qui appelles-tu ennemis de ton idole ? Tu oublies
vite Hosarsiph, il y eut un temps où tu mangeais à la
solde des victoires de ces faux dieux. Ils ont fait de toi
le grand savant que tu es aujourd’hui. Grâce à eux, tu
maîtrises les éléments physiques et métaphysiques. Tu
te meus dans les différentes sphères de notre monde et
tu domines sur lui. C’est grâce à Râ que tu sais ce qui
se passe dans les cieux. Le monde n’avait pas de passé

124
avant que ses rayons ne créent l’Égypte et fassent en
sorte qu’une écriture y naisse. Maintenant, tu oses le
défier ?
- Râ n’est qu’un rejeton de celui que tu appelles
« ami » et qui tient ton destin en laisse. En mon temps,
les Pharaons avaient fait du sphinx mystique le
gardien du monde des initiés. Il ne sortait pas de la
crypte enfouie dans le grand temple d’Osiris.
Maintenant, regarde, tu as fait de lui l’esclave du mal.
Sa sagesse s’est envolée. Il n’est resté que la bête des
premiers siècles au service du mal et de ses anges.
Méneptah se retourna et vit que la statue du
sphinx était restée immobile, entre celle d’Isis et
d’Osiris. Il crut que son cousin délirait.
« Le Seigneur ne te demandera plus de faveur.
Parce que tu as refusé de libérer son peuple, il te
châtiera pour ton orgueil et Israël sortira tête haute
d’Égypte. »
- Ne nous fâchons pas ainsi. Demain, je vais convoquer
tous les sages, les magiciens et les initiés d’Égypte. Je
veux que ton Dieu et toi veniez les défier. Si vous me
convainquez, je te promets de libérer Israël. Comme ça,
j’aurais la preuve qu’il existe et je le laisserais aller le
célébrer dans le désert.

125
Moïse resta silencieux un instant et dévisagea le
sphinx mystique qui s’agitait derrière sous l’impulsion
de Samaël. Gabriel lui souffla l’approbation de Dieu
dans les oreilles. Il laissa Pharaon qui venait de faire
appel à une vingtaine de vierges pour festoyer avec lui
toute la nuit. Lorsque la porte du sanctuaire se referma
derrière lui, un cri aigu de femme déchira le silence de
la nuit. Il se sentit triste à cause de la douleur que
vivaient sur le coup ces âmes innocentes.
*
Méneptah avait convoqué tous les sages d’Égypte
à le rejoindre dans la plus grande cour de son palais. Il
avait fait aménager des gradins tout autour, afin que le
maximum d’Égyptiens vienne assister à la déchéance
du Dieu d’Israël. Son trône en or – symbole de son
pouvoir et de sa divinité – était placé au centre de la
cour. Il demanda à la centaine de sages, magiciens et
initiés des sciences ésotériques de former de chaque côté
du trajet qui menait jusqu’à lui, une allée que Moïse et
ses compagnons devraient traverser. Parmi la foule qui
s’agglomérait, sous ses ordres, on trouvait des places
aux frondeurs du peuple d’Israël qui, bien qu’opposés
à Moïse, réclamaient au prix de leurs vies la liberté.
Pharaon entra sous une salve d’applaudissements.
C’était comme si l’Égypte entière s’était réunie en un
seul lieu. Il s’approcha de son trône et s’inclina devant
126
la statue de Râ qui se postait tout au bout de la cour.
Il fit signe à ses serviteurs d’ouvrir la porte qui se
dressait entre Moïse et lui. Moïse, d’un pas lent et d’un
regard assuré, avançait en compagnie d’Aaron. La cour
était silencieuse. Seuls les regards intimidés des
Égyptiens découvraient le visage du paria qui osait
défier leurs dieux. Ils s’arrêtèrent net devant le roi et le
saluèrent poliment. Celui-ci répondit à peine.
« Méneptah, parce que tu n’as pas cru en l’Éternel,
regarde sa puissance. »
Moïse demanda à Aaron de jeter son bâton à terre.
Celui-ci s’exécuta et sa verge se transforma en python.
Pharaon éclata de rire tellement il trouvait le tour des
deux Hébreux minables. Il fit signe à ses magiciens et
ceux-ci s’approchèrent. « Faites la même chose, leur
commanda-t-il avec assurance. »
La kyrielle de magiciens invoqua Apophis. Leurs
yeux se révulsèrent et de grands nuages sombres
envahirent le ciel. Après cela, ils jetèrent les cannes
qu’ils tenaient entre leurs mains. Moïse se consterna de
voir à quel point Méneptah était descendu. C’est vrai
que rien dans la croyance de l’empire n’était juste et ne
naissait de l’influence du vice sur les premiers
Égyptiens, mais de là à pactiser avec le pire des démons
était inacceptable à ses yeux.

127
Les bâtons devinrent des serpents aussi énormes
que celui de Dieu.
« Hosarsiph, tu me déçois un peu. Comment
pouvais-tu croire que ce tour primaire pouvait
m’émouvoir. »
Les serpents d’Apophis étaient menaçants vis-à-
vis de celui du Dieu hébreu. Ils reculaient lorsque celui-
ci répondait à leurs attaques. Voyant la puissance des
créatures, des soldats de Pharaon formèrent une
barrière entre lui et les reptiles. Moïse et Aaron
gardaient leurs positions, derrière le serpent de Dieu
qui les couvrait. Au bout d’un moment, le python de
Dieu avala les autres serpents. Aaron se saisit à
nouveau du python par la queue et celui-ci redevint
une verge inoffensive. L’assistance tout entière
n’arrivait plus à contenir son effroi.
Seuls les esclaves en laisse savouraient
intérieurement la victoire de leurs représentants. Moïse
eut un grand soupir de soulagement et bénit l’Éternel
intérieurement. Cette fois-là, il avait été au rendez-
vous. Il posa ensuite son regard sur le Pharaon. Celui-
ci bouillonnait de rage. Il s’était fait humilier devant
ses sujets. L’affront devait être lavé. Il ordonna aux
gardes de trancher la tête des rebelles et de les jeter aux
pieds de Moïse et d’Aaron. Ils exécutèrent la sentence
macabre.
128
« Voilà la réponse que je donne à ceux qui me
prennent pour un idiot. Ne reparais plus devant moi.
Misérable ingrat ! Insolent et pervers… Qu’Apophis
t’emporte dans l’obscurité ; lança-t-il à Moïse avant de
disparaître derrière deux rangées de gardes. »
Lorsqu’il se retira, des gardes demandèrent aux
envoyés de Dieux de disparaître. Derrière eux, la cour
devint un charnier. Tous les savants présents ce jour-là
furent exécutés et leurs têtes présentées sur les
principales places de Ramsès en signe d’exemple.
Lorsqu’ils atteignirent le village des esclaves,
Moïse demanda à Aaron de s’avancer. Il prit une voie
annexe qui menait dans un endroit peu fréquenté. On
lui avait appris que les habitants de ce secteur avaient
succombé à la peste et personne depuis lors n’osait s’y
aventurer. Il entra dans une demeure vide et vit
Gabriel assis sur une chaise, accoudé à une table
poussiéreuse.
Pharaon s’obstine.
- Tu y étais préparé.
- Oui, mais…
- Mais…

129
- Il invoque le mal pour asservir son peuple. La
barbarie est devenue son seul juge. A-t-il encore une
conscience ?
- Et toi, en avais-tu, lorsque tu pensais agir
justement en servant de faux dieux ?
Moïse se tut et dévisagea son interlocuteur.
- De quel côté es-tu ?
- Du tien.
- Pourquoi me contredis-tu donc à chaque fois ?
- Parce que ce n’est pas à toi qu’il appartient de
juger. Dieu est là pour ça. Contente-toi de faire ce qu’il
te demande.
Moïse reçut ces paroles comme des attaques.
« Je ne suis pas un pantin… »
- Si, tu l’es pour Dieu. Ne l’oublie jamais. Sache que
le regard que tu portes à ton prochain est le même que
Dieu pose sur toi. Il ne te demande pas de condamner
l’Égypte, mais de comprendre son ignorance. Vous les
humains vous aimez ce qui vous éblouit. Vous avez
tellement perverti vos sens que la moindre action qui
sort de votre psyché vous engloutit dans un océan de
flou et d’obscurité. Et pourtant si vous aviez seulement
observé les prescriptions de Dieu, rien de tout ce qui

130
vous est caché ne paraîtra à vos yeux comme des
mystères.
Moïse se calma de peur d’offenser son Dieu. Il avait
senti la douleur venant de sa main lépreuse. Il
imaginait la même douleur dans le reste de son corps et
ne la souhaita pas.
« Tu iras vers Pharaon en matinée. Il sera au bord
du Nil pour se baigner en l’honneur et pour solliciter la
force et la puissance du dieu androgyne Hâpy. Tu te
présenteras à lui, muni de la verge qui s’est transformée
en serpent et tu lui diras les invectives de l’Éternel.
Ensuite, tu étendras ta main sur les eaux du Nil, pour
que celle-ci se transforme en sang. Lorsqu’ils verront
cela, les Égyptiens diront qu’après avoir vaincu
Apophis, l’Éternel a vaincu Hâpy. »
Moïse suivit les prescriptions de Dieu à la lettre.
Toutes les eaux d’Égypte devinrent du sang. Partant
du Nil jusqu’à la plus petite source de la ville.
Méneptah convoqua aussitôt les hiérophantes du
temple de Sekhmet. Ils firent un sortilège et
transformèrent l’eau d’une calebasse en sang. Pharaon
prit à nouveau ce tour de Moïse comme un élément de
son initiation égyptienne et ne crut pas en l’existence
du Dieu israélite.

131
« Hosarsiph veut me prendre mon royaume,
pensa-t-il. Je ne me laisserai pas faire.»
Les prêtres promirent à leur roi que les effets du
sort se dissiperont au bout de vingt-quatre heures. Il
les fit décapiter quarante-huit heures plus tard, voyant
que l’Égypte agonisait à cause de la soif.
Moïse attendit sept jours et se présenta à nouveau
chez Pharaon, qui priait désespérément la déesse
Héquet afin que celle-ci abroge le sort de l’hébreu. Il lui
demanda à nouveau de libérer Israël, mais le roi refusa.
Alors Moïse pria Dieu à haute voix. Les secondes
d’après, des milliers de grenouilles sortirent du Nil et
envahirent l’Égypte entière. Elles étaient tellement
nombreuses que les hommes étaient obligés de marcher
sur elle pour se déplacer. Elles dormaient avec eux sur
leurs lits, mangeaient sur leurs tables et se baignaient
dans leurs salles d’eau.
Méneptah désespérait. Il fit venir son cousin et
l’implora de rompre son sort.
« Je n’ai pas jeté un sort à l’Égypte. C’est l’Éternel
qui vous punit pour l’affront que vous faites à son
peuple. »
– Quel que soit ce que c’est, arrête-le. Si demain les
grenouilles se retirent, Israël pourra partir.

132
Moïse se réjouit dans son cœur. Il pensa reprendre
l’étude des mystères de Dieu sereinement au pied de sa
montagne au plus vite.
« Je prierai l’Éternel et demain, il n’y aura plus de
grenouilles en Égypte. »
Une grande épidémie plongea l’Égypte dans un
état de lamentation qu’elle n’avait jamais vécu. Les
cadavres des grenouilles se ramassaient par milliers et
putréfiaient rapidement. La peste régna durant près
d’un mois dans les artères de Ramsès.
Pendant ce temps, Moïse organisait la sortie des
enfants d’Israël. Ceux-ci étaient épargnés
miraculeusement de la maladie et se portaient bien
malgré les lourdes tâches qu’ils effectuaient au
quotidien.
Il demanda à un premier groupe d’accompagner
Séphora et ses enfants jusqu’à Madian. Un deuxième
groupe devait les suivre le lendemain puis un troisième,
de sorte que ceux qu’Israël quittent l’Égypte de
manière progressive pour ne pas attirer la colère de
Méneptah.
Séphora s’en alla sereinement rejoindre ses
origines. Le deuxième peloton eut moins de chance. Le
Pharaon, voyant la situation sanitaire de son pays se
déstabiliser, recommença à implorer ses dieux afin
133
qu’ils volent au secours de l’Égypte attaquée. Il alla
voir les disciples de Khépri et leur demanda de faire des
sacrifices afin que celui-ci afflige les Hébreux en leur
envoyant des puces qui les empêcheraient de travailler
dans les chantiers. Il demanda ensuite à ses plus fidèles
généraux de rattraper ceux qui avaient pu fuir par le
désert. Ils capturèrent la deuxième vague de migrants.
Séphora et son groupe à ce moment avaient déjà
traversé toutes les bases égyptiennes et traversaient la
mer rouge.
Moïse se fâcha et invoqua Dieu.
« Dis à Aaron d’étendre sa verge et de frapper la
poussière. Elle se changera en poux dans tout le pays
d’Égypte ».
Les mystiques de Pharaon ne purent reproduire le
prodige et l’Égypte sombra à nouveau dans la
mélancolie et le chaos. Vinrent ensuite, tour à tour, les
mouches venimeuses, les sauterelles, les ulcères et
l’extinction des bétails égyptiens. Pharaon restait de
marbre. La grêle ne lui fit pas moins reculer que les
autres plaies.
Malgré le fait que Gosen fut épargné par tous ces
malheurs, Moïse s’attristait davantage de voir son
cousin s’obstiner dans la souffrance. Il demanda à

134
Bithiah de le raisonner. La vie des esclaves avait-elle le
même pesant à ses yeux que la prospérité de l’Égypte ?
Celle-ci parut chez son neveu en habit de deuil. Elle
pleurait à l’annonce que venait de lui faire le fils qu’elle
avait sorti des eaux. Ses cheveux étaient défaits et son
maquillage coulait sur ses joues. Elle hurlait et
s’enroulait à même le sol, tellement sa peine était
grande.
« Je t’en supplie Méneptah, laisse ce peuple de
malheur quitter nos terres. Regarde ce que nous
sommes devenus. Ramsès se meurt sous un ciel obscur
et sombre. Le rideau de la prospérité s’écarte petit à
petit de notre destinée. Mais tout cela n’est rien,
comparé au malheur qui nous guette maintenant. »
- De quoi parles-tu ?
- Le Dieu de ces esclaves a décidé de faire mourir
chaque tout premier-né d’Égypte. Homme comme
bête. Sans distinction de sexe et d’appartenance
sociologique. Tous, ils mourront afin que tu
comprennes qu’il est le plus puissant des dieux.
- C’est du bluff. Jusqu’ici, ton fils a utilisé la gnose
qu’il a apprise dans nos écoles et nos temples pour nous
nuire. Il a retourné nos armes vers nous et nous
assomme avec nos propres massues. Je prierai Râ pour
qu’il nous vienne en aide. Je m’abstiendrai de manger,
135
de boire et de toucher ma femme durant deux semaines
et j’invoquerai sa clémence, dans son sanctuaire, sans
relâche.
« Tu es fou Méneptah. Ne vois-tu pas que tu nous
conduis à la mort ? »
- Sors de mon palais et dis à ton bâtard qu’il mourra
le jour où nos yeux se croiseront à nouveau.
*
Moïse se retira pour consulter Dieu. Il faisait noir.
La lune se masquait derrière d’épais nuages. Il repensa
au chemin parcouru. Il avait pris de l’âge depuis son
retour en Égypte et sa barbe était devenue totalement
blanche. Malgré la profondeur des rides qui marquaient
son visage d’octogénaire, ses muscles avaient gardé la
vigueur de sa jeunesse et ses épaules ne s’étaient pas
voûtées. Sa vision aussi n’avait pas baissé et il
continuait à bercer aisément le voile sombre de la nuit.
« Seigneur ? Seigneur ? Tu es là ? »
Le silence ne dura que quelques secondes. Il sentit
le vent s’agiter près de lui. Dans la pénombre, il vit un
ange qui tenait une épée à double tranchant se poser
près de l’endroit où il était assis. Il sursauta, la peur
essayait de dompter ses pensées. L’ange reploya ses
ailes et avança en sa direction. Il posa une main sur le
cœur de l’homme. « Ne crains rien, lui dit-il. Le
136
Seigneur ne m’a pas envoyé pour toi, mais pour
l’Égypte. »
Michel mena l’esprit de Moïse dans tous les
endroits huppés de Ramsès, partant du palais de
Pharaon, jusqu’à la villa du plus petit des nobles.
Ensuite, ils se dirigèrent vers les quartiers des
prolétaires égyptiens. Ils entrèrent dans les chaumières
et regardèrent les Égyptiens se mouvoir dans leur
tâche.
Ils revinrent dans Gosen. Le village des Hébreux
dormait paisiblement. Les hommes et les bêtes ne se
doutaient pas du génocide qui se préparait non loin
d’eux. Il n’y avait que Moïse qui y était préparé, seul
dans le noir absolu, essayant désespérément d’obtenir
la clémence de Dieu.
« Ils sont tous aussi coupables les uns des autres.
La colère de Dieu sera impitoyable. Pharaon
comprendra qu’il n’est qu’un mortel qui a eu la
prétention de s’attaquer à un Dieu. »
Michel se retira. Moïse voulut s’en aller vers la case
de son père, mais il sentit une main qui le retint par
l’épaule. La voix de Gabriel retentit ensuite comme si
elle était portée par un amplificateur.
« L’Éternel parle ainsi : ce mois-ci sera pour vous
le premier des mois. Il sera pour vous le premier des
137
mois de l’année. Parlez à toute l’assemblée d’Israël et
dites : Le dixième jour de ce mois, on prendra un
agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque
maison. Si la maison est trop peu nombreuse pour un
agneau, on prendra avec son plus proche voisin, selon
le nombre de personnes, vous compterez pour cet
agneau d’après ce que chacun peut consommer.
Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an.
Vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau. Vous
le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois et
toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre deux soirs.
On prendra son sang et on en mettra sur les deux
poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on
le mangera.
Cette même nuit. On mangera la chair, rôtie au feu,
on la mangera avec des pains sans levain et des herbes
amères. Vous n’en laisserez rien jusqu’au matin et s’il
en reste quelque chose le matin, vous le brûlerez au feu.
Quand vous le mangerez, vous aurez vos reins
ceints, vos souliers aux pieds et votre bâton à la main
et vous mangerez avec hâte. C’est la pâque de l’Éternel.
Le sang vous servira de signe sur les maisons où
vous serez. Je verrai le sang et je passerai par-dessus
vous et il n’y aura point de plaie qui vous détruise,
quand je frapperai le pays d’Égypte. »
138
La voix de Gabriel perçait le mystère de la nuit.
Moïse sentait frémir sa chair à chaque phrase
prononcée par l’ange aux yeux qui brillaient comme le
ciel d’été en plein midi. Il n’avait pas la force de bouger.
L’aura qui se dégageait de son compagnon était très
puissante.
Il eut le courage de regarder autour d’eux. Derrière
la forte lumière que créaient les iris de Gabriel, il y avait
des ombres qui se mouvaient sur les toits des chaumes.
Elles bougeaient lentement, donnant l’impression
d’exécuter une danse macabre que l’éclat des anges
avait circonscrite à un rayon déterminé. Parmi elles,
une était statique et tenait un bâton à la main. Moïse
put reconnaître la silhouette de Samaël. Il récitait à
voix très basse des incantations. Plus il parlait, plus les
ombres se mouvaient au-dessus des toits. Moïse
comprit la portée psychique du combat spirituel qu’ils
se préparaient à mener aux côtés de Dieu.
« Vous conservez le souvenir de ce jour et vous le
célébrerez par une fête en l’honneur de l’Éternel, vous
le célébrerez comme une loi perpétuelle pour vos
descendants. Pendant sept jours, vous mangerez des
pains sans levain. Dès le premier jour, il n’y aura plus
de levain dans vos maisons, car toute personne qui
mangera du pain levé, du premier jour au septième
jour, sera retranchée d’Israël.
139
Le premier jour, vous aurez une sainte convocation
et le septième jour, vous aurez une sainte convocation.
On ne fera aucun travail ces jours-là, vous pourrez
seulement préparer la nourriture de chaque personne.
Vous observerez à la fête des pains sans levain, car
c’est en ce jour même que j’aurai fait sortir vos armées
du pays d’Égypte. Vous observerez ce jour comme une
loi perpétuelle pour vos descendants. »
*
Le palais de Méneptah veillait autour d’une
cérémonie dédiée à Anubis. Des femmes, couvertes des
pieds jusqu’aux têtes, tournaient en rond autour d’une
effigie en or, d’un mètre de hauteur, représentant le
dieu-chacal. Méneptah était assis sur son trône,
regardant le spectacle en silence, essayant de lutter
avec sa peur et son intuition obscure.
Deux hommes vêtus de tuniques rouges et portant
des masques de la même couleur, passèrent le cercle des
vierges tenant en laisse, chacun, des chiens sauvages
dans une main et dans l’autre un grand couteau
argenté. Les filles arrêtèrent leur marche macabre et se
figèrent autour des deux hommes. Leurs bouches
récitaient des formules en langue ancienne. L’une
d’entre elles posa près des hommes une grande assiette
vide.

140
Un cri suivit. Les filles laissèrent tomber leurs
robes à leurs pieds. On pouvait voir de longs sillons de
sang partir de leurs entrejambes et s’écraser sur le sol
de marbre. Les deux hommes lorgnèrent et vit que le
sang menstruel abondait désormais. D’un geste vif, ils
levèrent les couteaux qu’ils tenaient et les affaissèrent
sur les cous des deux animaux. Les bêtes n’eurent pas
le temps de comprendre. Leurs têtes nageaient dans le
sang qui giclait désormais dans la grande assiette.
L’un des hommes prit un bouquet de feuilles de
roseaux et le trempa dans la cuvette. Ensuite, il
aspergea le sang sur la statue et s’en alla en direction
du trône de Pharaon. Son épouse était assise près de lui,
à même le sol. Serrant leur premier fils d’à peine dix ans
dans ses bras. L’enfant grelotait – il était difficile de
savoir si c’était la peur ou le froid qui gelait ses sens. Il
lui frotta le sang des bêtes sur le front et l’entraîna avec
lui au milieu du cercle des vierges. Ensemble, ils
exécutèrent une danse initiatique qui plongea le petit
dans un état de transe.
Il tomba au bout de quelques minutes, saoul de la
force métaphysique qui l’animait. Il se sentait possédé
par quelque chose d’étrange, de supérieur à lui. Un des
hiérophantes s’approcha de Méneptah. Il s’inclina
devant lui et lui dit qu’Anubis avait pris possession de
son fils. La science occulte des Hébreux ne pouvait plus
141
rien contre lui. Malgré son scepticisme, Pharaon
acquiesça de la tête.
Dehors, la nuit avait parcouru la moitié du
chemin. Gosen ne vivait que de l’intérieur des
chaumières. Israël méditait en silence les
recommandations de Dieu. Moïse s’assit dans un coin
de la maison. Seul, il méditait. Il invoquait Dieu afin
que celui-ci ne soit pas trop dur avec les bourreaux de
son peuple. Il se souvenait de l’époque où il faisait
partie de ce peuple. Il avait connu des gens bien qui
étaient égyptiens. Ces gens-là avaient des enfants qui
étaient purs de cœur et d’esprit. Pourquoi les châtier
pour les fautes de la masse ? Les livres de Réuel lui
avaient appris que le Dieu hébreu savait être patient et
miséricordieux. Ça ne lui coûtait rien de tenter le coup.
Il se souvint ensuite d’un rituel que lui avait
montré son beau-père, pour invoquer les anges. Il entra
dans la chambre et entreprit de l’exécuter. À peine
s’était-il agenouillé devant une bougie allumée qu’il
s’évanouit. Il se retrouva devant la porte de la maison,
à l’extérieur. Moïse vit les ruelles désertiques de Gosen
se laisser posséder par la présence invisible du vent.
L’écho de la mort commençait à envahir
l’atmosphère et les champs de blé et de maïs des
esclaves sifflaient leur affliction. Elles savaient qu’elles
allaient être témoins de la colère de Dieu. L’esprit de
142
l’homme fit un tour dans les étables. Les vaches
beuglaient avec tristesse. Leurs yeux montraient
l’effroi de leurs cœurs muets. Les chevaux ne
hennissaient pas. Ils donnaient l’impression d’avoir
peur de se faire entendre durant cette nuit de deuil.
Seuls les chants macabres des hiboux terrassaient le
silence de la nuit. Leurs yeux ronds et effrayants
éclairaient les sentiers qui menaient aux sépultures
d’Égypte. Des rues festives. Des maisons dans
lesquelles le régal et la volupté habitaient. Il voulut
continuer, mais Uriel l’empêcha de monter jusqu’à la
Haute-Égypte.
« Personne ne doit voir la colère de Dieu s’abattre
sur les fils d’Égypte. Regarde ! »
Moïse vit la lune s’ouvrir comme une porte. Un être
gigantesque en sortit. Il fit d’abord passer une main qui
se posa sur l’une des rives du Nil. L’autre s’ancra non
loin de la première. Ensuite, une énorme tête aux
cheveux en or et au visage masqué par une lumière vive
se dégagea. Lorsque les pieds du géant touchèrent la
terre, il eut un grand tremblement dans toute l’Égypte.
Les lampes dans les temples s’éteignirent et les statues
des dieux vénérés s’effondrèrent sur les prêtres qui
dormaient à leurs pieds. Le sphinx mystique sortit de
la crypte pour aller le défier. Ammout se traînait sur le
sol.
143
L’être qui était sorti de la lune luisait comme du
cuivre poli. L’ange qui se tenait à côté de Moïse lui dit
qu’il s’agissait du destructeur qui allait sévir sur
l’Égypte. Elle ferait dissiper le nuage qui masquait son
regard. Celui-ci était profond et sombre. On pouvait y
voir le feu éternel. Sa bouche renfermait les pleurs et les
jérémiades des damnés. Il allait renverser le règne que
les bannis du royaume de Dieu avaient instauré et que
les hommes vénéraient.
Le sphinx crachait du feu de sa bouche. Ses yeux
jetaient des éclairs. Ammout quant à lui rampait
jusqu’au pied de la mort. Le destructeur les balayait du
revers de la main. Il les avala avec sa gigantesque
bouche. Ensuite, il s’avança en direction des villes
d’Égypte. Il évita les maisons ointes du sang de
l’agneau. L’ange dit à Moïse que ce sang était le prélude
d’un sacrifice que l’agneau de Dieu fera. Lorsqu’il
voulut savoir où était cet agneau, l’ange lui fit
comprendre qu’il le verra à temps opportun.
Lorsque l’ange vit que les maisons des Égyptiens
ne possédaient pas le signe de Dieu, il les balaya d’une
main. Celle-ci passait à travers les murs et ressortait
avec les âmes des premiers-nés d’Égypte, d’âges et de
sexes confondus. Chaque fois que la main de l’ange
passait dans une ville, de grands cris s’y faisaient
entendre.
144
Devant le palais de Pharaon, l’ange se figea. Uriel
transporta Moïse sur son dos. Moïse vit un être d’une
grande laideur se tenir devant le palais. Celui-ci avait
une tête bouc, un corps d’homme sur lequel poussaient
des poils de cerfs, une longue queue fourchue et des
sabots de cheval. Moïse pensa qu’il s’agissait de Seth,
mais Uriel lui fit comprendre que c’était le visage
obscur de Samaël. Une voix sortit du ciel et appela
Michel.
Celui-ci se présenta devant Samaël qui changea
aussitôt d’apparence. Désormais, il présentait une
beauté inégalée. Une douceur se dégageait de ses traits
et l’éclat de ses yeux possédait les cœurs les plus
difficiles d’accès.
Michel lui donna l’ordre de s’écarter et de laisser la
mort avaler les âmes de ceux qui vivaient dans le
palais. L’ange déchu poussa un cri qui glaça Moïse. On
aurait dit que mille démons sortaient de sa bouche en
colère. Ses traits s’obscurcirent et ses yeux se mirent à
lancer des flammes. Du sang sortait de sa bouche. Il
tomba et posa ses genoux au sol. Celui-ci trembla en
accueillant l’énorme masse du géant. Moïse demanda à
Uriel comment Michel avait fait pour vaincre le démon
sans le toucher. On lui apprit que Michel n’y était pour
rien. C’était la parole de Dieu qui avait terrassé
l’accusateur.
145
La mort fit donc entrer sa main dans la maison et
ressortit avec les âmes des premiers-nés qu’elle avala
goulument. Lorsqu’elle vit l’Égypte s’éteindre sous le
poids du deuil, elle retourna à la lune.
Moïse demanda une nouvelle fois à Uriel la
permission d’aller voir les Égyptiens.
« L’esprit de Dieu s’en est allé. Maintenant, tu
peux aller voir ce qu’il a fait. »
Moïse passa les portes des maisons égyptiennes. Du
prolétaire au noble, tous pleuraient un enfant. La mort
n’avait épargné personne. Les bêtes aussi comptaient
leurs cadavres. Il alla vers Pharaon. Il le trouva
agenouillé, devant la statue de Râ. Il maudissait de
toutes ses forces le dieu-soleil de son incompétence à
barrer les attaques d’une divinité inférieure. Sa femme
quant à elle prit un couteau et s’ouvrit les veines. Elle
tomba raide sur le sol. Les médecins la sauvèrent in
extrémis.
Lorsque Moïse vit son cousin se lamenter ainsi
devant la dépouille de son fils, il éprouva une grande
pitié et sentit le désarroi l’envahir. Il maudit son grand
orgueil et condamna sa bêtise. Il était difficile pour lui
de comprendre le monde des esprits parce que très
jeune, il avait refusé de se prêter à son étude. Ses désirs
et ses envies dominaient son soma. Lorsqu’il fut

146
contraint de gouverner sur des forces psychiques, il
était trop tard pour rattraper les années
d’apprentissage ésotériques. Il se laissa entraîner au
plus profond du vice qui se pratiquait en Égypte. Le
mal prit racine dans son palais. Moïse comprit
pourquoi Dieu s’était servi de lui pour démontrer sa
puissance. Simplement parce qu’il était le jouet de
l’opposant.
Il demanda à l’ange la permission de pouvoir
reprendre le contrôle de son corps physique. L’ange
acquiesça et le renvoya dans la maison d’Amram.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, ses parents avalaient avec
peine des touffes d’herbes amères et de la viande grillée.
Méneptah passa seul la porte de la salle de fêtes de
son palais, elle était sombre – la fureur du destructeur
avait éteint les torches accrochées au mur. Il s’assit sur
son trône et dévisagea la pénombre. Son âme le
transporta dans un océan de regret, que les averses de
l’orgueil avaient nourri depuis le retour de son cousin.
Il repensa à tous ses frères, amis et serviteurs qui
venaient de succomber à la plus effroyable des guerres.
Il pensa furtivement à ce qu’était devenu le front
libyen. Méneptah soupira. Le désespoir l’envahit. Son
fils aîné n’avait même pas eu droit à l’agonie. Le souffle
le quitta brutalement. Il revit son regard figé dans

147
l’éternel recommencement de la nuit, ses muscles
pétrifiés par la laideur de la mort.
« Cruel mort ! lança-t-il désespérément. »
Il cria le nom de son plus proche serviteur. Il n’eut
aucune réponse. Il le cria à nouveau. Un autre servant
arriva en pleurant. « Il est mort. Lui dit celui-ci avec
une voix saccadée ».
« Demande à ce qu’on me selle un cheval. Je veux
le meilleur et le plus rapide. Qu’il n’y ait aucune
escorte. Je sortirais seul. »
- Mon roi, vous risquez de vous faire tuer dehors. Le
peuple vous maudit dans les rues. Ils ont pris en
sympathie les esclaves. Ils leur offrent de la nourriture
et des vêtements décents. Parfois, certains d’entre eux
leur donnent des objets de grande valeur pour meubler
leurs demeures. Il vous faut une escorte mon roi. C’est
trop risqué !
« Je traverserai la ville sans mes attributs de
Pharaon. Je me couvrirai le corps et la tête de haillons
et mon cheval sera sali comme celui des paysans. » *
« Pourquoi as-tu fait cela Hosarsiph ? Tu as
anéanti un pays qui t’a tout donné. Tu étais un de ses
fils et le Nil était fier de toi. Tu as compris l’ensemble
des mystères qui faisaient des Égyptiens des êtres à
part. Ta sagesse était vantée et enviée par tout
148
l’empire. Pourquoi, mon frère ? Qu’est-ce qui t’est
arrivé dans ce maudit désert ? »
- J’ai connu Dieu Méneptah. Le vrai, l’unique. Ce
n’est pas moi qui ai frappé ton pays, mais c’est lui. Il
s’est vengé des tribulations de son peuple. Je t’ai
prévenu et plusieurs fois tu m’as rejeté. Je t’ai dit de
changer. Hélas, Samaël t’avait convaincu du contraire.
Que voulais-tu que je fasse ? Je ne suis qu’un mortel,
comme toi.
- Tu aurais pu te mettre à mes côtés et utiliser ta
science pour nous sauver.
- L’homme ne pourra jamais vaincre son Dieu.
Laisse partir les esclaves et le cycle macabre s’en ira
avec eux.
Méneptah ne put masquer davantage sa tristesse à
son cousin. Il se laissa dompter par des vagues de
sanglots.
- Ton peuple et toi vous êtes libres. Quittez mes
terres à l’aube. Qu’il n’y ait plus d’Hébreux dans
l’empire à la tombée de la nuit. Partez ! Bande
d’ingrats. Partez et ne revenez jamais !

149
CHAPITRE
8

Méneptah laissa les envoyés de Moïse parcourir


l’Égypte entière, pour rassembler les esclaves afin
d’organiser l’exode. Il était las de combattre. Son
armée avait essuyé de nombreuses pertes sur le front de
Libye. Les troupes de Mermaïou ne reculaient pas et
malgré les défaites qu’elles engrangeaient, elles
continuaient à combattre, donnant l’impression aux
Égyptiens de sans cesse se régénérer. Les Philistins eux
aussi avaient rouvert le front de combat du côté de leur
frontière. Méneptah suffoquait presque sous le poids
des attaques synchronisées.
Par orgueil, il avait refusé l’aide du roi phénicien,
son allié de toujours qui avait vaincu à ses côtés la
grande armée assyrienne aux portes de l’Arabie. Leurs
chars avaient su se mêler dans la danse
impressionnante des pachydermes d’Asie et avaient
rompu le mythe du grand roi Adad-Nerai Ier, donnant
à l’Égypte un grand répit. Les troupes mêlées à ce front
furent rappelées par Pharaon pour assurer la sortie des
esclaves et pour maintenir la sécurité dans les grandes
villes d’Égypte. Méneptah craignait aussi un
soulèvement. Son peuple avait oublié depuis des siècles

150
les odeurs acerbes de la boue sous leurs pieds, ou encore
les griffes des herbes piquantes sur leurs peaux dans les
champs où on cultivait la paille.
Il réaffecta les inspecteurs et les commissaires des
champs au maintien de l’ordre public et fit signer par
son ministre en charge de la gestion administrative de
l’empire, la réorganisation des tâches pour respecter les
délais de livraison du grand obélisque de trente mètres
de hauteur, qui se dressait au milieu de la ville de
Ramsès ; mais aussi, il envoya une équipe d’ingénieurs,
dont la plupart furent convertis en tâcherons, sur le
lieu de construction de la pyramide sacrée de Râ, près
des rives du Nil. Le cœur serré, il décréta un deuil
national en mémoire de la sortie d’Israël de son empire
et interdit pour une période de trente jours l’adoration
des dieux. Il voulut, par ce geste, les punir de l’avoir
abandonné face au Dieu d’Israël.
Moïse décida de sortir par la porte Nord-Est qu’il
avait empruntée lors de son retour en Égypte. Il mit
ses parents sur des chameaux et nomma de jeunes gens
afin de guider les milliers d’Israélites qui marchaient
dans la direction qu’il avait choisie.
Il demanda aux femmes de prendre des provisions
dans les champs et les greniers égyptiens. Les hommes
réunirent des vaches, des taureaux et de la volaille. Ils
prirent aussi des animaux domestiques pour peupler la
151
faune de leur nouvelle terre. Moïse leur demanda aussi
d’accepter les présents matériels et de les emporter avec
eux. Ils marchèrent vaillamment, pendant des jours, en
entonnant des chants en la gloire de Dieu pour se
donner du courage.
À la frontière, là où commençait le désert d’Etham,
Moïse demanda aux peuples de faire un arrêt. Il leva les
bras et brandit son bâton dans le ciel. Il invoqua Dieu.
Celui-ci fit entendre un tonnerre et des éclairs
déchirèrent le ciel. Israël vit un grand nuage sombre se
détacher du ciel et se diriger vers la terre afin de former
une gigantesque colonne qui tourbillonnait devant le
peuple. Moïse fit comprendre à Aaron qui marchait
près de lui, que Dieu se cachait dans cette nuée et que
c’est lui qui les guiderait jusqu’à la terre promise à leurs
ancêtres. Aaron se tourna vers le peuple, puis leur dit
de ne pas avoir peur et de suivre les instructions
données à la lettre. Moïse entreprit d’avancer au
rythme de la nuée. Derrière lui, on entendait retentir
les trompettes des gardiens égyptiens qui annonçaient
à l’empire le départ des esclaves. On entendait surtout
les chants de louanges et d’adoration des Hébreux,
ainsi que le son mélodique des timbales et des cors qui
résonnaient à côté de claquements de mains.
Moïse avait peur que Méneptah se rétracte. Il avait
peur du châtiment que Dieu lui réserverait dans ce cas.
152
Il demanda à Gabriel qui marchait avec eux. Celui-ci
ne répondit pas. Il l’implora ensuite de convaincre le
Créateur d’assouplir le cœur de son cousin pour lui
éviter la mort.
« Je ne peux le faire. Je ne suis qu’un messager. »
Le prophète comprit que le sort de l’Égypte était
scellé et que Pharaon allait bientôt se lancer à leurs
trousses.
Au bout de cinq jours, ils arrivèrent à Pihahiroth
et installèrent un campement afin de se reposer
quelques heures et de reprendre la marche le
lendemain. Moïse s’avança vers la mer rouge et la
contempla. Le bruit des vagues qui s’écrasaient sur les
rochers apaisait sa mélancolie. Un doux vent, comme
celui qui sortait souvent du Nil, berçait ses sens. Pour
une fois, il se laissait envoûter par le vent marin qui
provenait de la longue migration des eaux dont
l’origine se perdait avec le mystère de l’horizon. Il
repensait à son enfance et la joie qu’il avait éprouvée à
cette période de sa vie. Il passait son temps à lire et à
compter dans la grande salle d’étude du palais de
Bithiah. Et lorsque, ayant assez étudié, l’envie de jouer
lui venait, il traversait l’allée des pavés, devant le
sanctuaire du dieu-soleil et allait retrouver Méneptah
qui lui prêtait une épée en bois pour qu’ils imitent les
guerriers mythiques d’Égypte.
153
« L’amour d’un enfant est le plus grand des
amours, pensa-t-il. Il est primitif, dénué de tout intérêt
et prêt à soulager la peine. Il ne calcule pas, n’espère
rien. Tout ce qu’il veut c’est de voir l’autre heureux. Je
voudrais à nouveau redevenir cet enfant qui jouait
dans le palais de Memphis et qui ne se souciait pas de
l’inquiétude qui balafrait les visages des adultes. »
Au loin, il pouvait voir la colonne de nuée qui le
guidait de jour et qui se transformait en colonne de feu
la nuit, tournoyée dans le désert d’Etham. Il pensa à la
nature de Dieu et à son enseignement mystique. Celle
qu’il avait reçue très tôt dans les temples d’initiation
de Memphis. Il revit la cosmogonie du monde telle
qu’enseignée à l’Égypte. Le monde créé par Ptah
s’effondrait pour donner naissance à l’œuvre immense
de l’Éternel. Le soleil et tous les astres de l’univers
n’adoraient plus Râ, mais ce Dieu venu de l’inconnu,
qui n’avait ni origine, ni histoire et qui se faisait
mystère ; même aux yeux de cette race d’homme qu’il
avait choisi pour le vénérer.
Il tournoyait au loin devant cette race pour
montrer l’exemple aux hommes, au milieu d’une
colonne de feu qui leur cachait l’essence même dans
laquelle il était censé venir. La fleur sauvage de la
maturité de leurs âmes et l’incandescente lumière qui
brille en chacun d’eux et dont les couloirs qui y mènent
154
avaient été obscurcis par les coupes vaniteuses que leur
offrait le parfum de la chair. Moïse se sentit vibrer. Sa
soif de connaissance le poussait vers cet inconnu qui
semblait posséder son esprit. Il voulait dompter ses
mystères et comprendre le mythe masqué et la plus
grande équation des chaînons manquants de l’histoire
des hommes.
Il regarda le sac en cuir tanné qui était posé sur les
rochers, mouillés, non loin de lui. Il contenait les os de
Joseph. Le fils de Jacob qui avait amené Israël dans les
terres d’Égypte. Dieu lui avait demandé de les déterrer
et de les emporter dans la terre promise à Abraham.
Moïse imagina le monde des esprits selon ce nouveau
dogme qui l’embrassait et se perdit dans de vagues
supputations de son esprit qui divaguait sur les mers de
l’angoisse et de l’incertitude. D’où venait-il et où allait-
il après leur passage terrestre ? Quel était le sens des
armes de ce macrocosme incertain, infini, qui
représentait la demeure de Dieu et de tout ce que les
yeux humains ne captaient pas. Il se demanda si
Joseph captait les ondes psychiques que ses ossements
émettaient, malgré la rupture du cordon astral qui les
liait jadis. Seul le bruit sourd de l’eau qui s’écrasait sur
les massifs rocheux lui répondait.
Il voulut prier, mais aucun canevas ne lui avait été
donné. Il se contenta d’invoquer Dieu, comme il
155
invoquait dans le temps les dieux d’Égypte ; en
vantant leur gloire infinie et leur puissance inégalée sur
la terre comme dans le royaume céleste. Il chantait le
mérite de leur victoire sur celle des ennemis et leur
offrait en échange de leur faveur éternelle.
La voix de Gabriel interrompit sa stérile besogne.
« Penses-tu réellement que Dieu a besoin que tu
chantes sa gloire comme tu le faisais pour tes idoles de
pierres ? »
- Je ne sais prier autrement.
- As-tu voulu apprendre ?
- C’est ce que je m’attelais à faire lorsque tu m’as
interrompu.
- L’Éternel te dira à temps voulu comment lui vouer
un culte. Pour vous libérer, il a dû prendre les vies de
tous les premiers-nés d’Égypte. Vous devez racheter
celle des vôtres qu’il a épargnés.
- Comment pourrons-nous le faire ?
« Quand l’Éternel t’aura fait entrer dans le pays
des Cananéens, comme il l’a juré à toi et à tes pères et
qu’il te l’aura donné, tu consacreras à l’Éternel tout
premier-né. Même ceux des animaux que tu auras. Les
mâles appartiennent à l’Éternel.

156
Tu échangeras avec un agneau tout premier-né de
l’âne et, si tu ne le rachètes pas, tu lui briseras la nuque.
Tu échangeras aussi tout premier-né de l’homme parmi
tes fils. Et lorsque ton fils te demandera un jour ce que
ça signifie, tu lui répondras : par sa main puissante,
l’Éternel nous a fait sortir d’Égypte, de la maison de la
servitude. »
Moïse réfléchit sur le sens des paroles de l’ange. Les
animaux rachetaient leurs morts à travers la mort
d’autres animaux. Quels étaient le prix fixé et la
monnaie d’échange pour le rachat en ce qui concernait
les hommes ? L’ange ne le lui dit pas. Il sentit son corps
frémir. Peut-être à cause de la brise froide qui caressa
sa peau à cet instant-là.
*
Méneptah entra dans la salle mortuaire et vit le
corps embaumé de son fils sur une table de pierre. Six
rangées de bougies accrochées sur des murs de briques,
embellis par des plaques de marbres sur lesquels on
avait représenté les différentes étapes que traversaient
les âmes après la mort. Il s’avança timidement et
s’arrêta devant ce visage découvert, figé dans
l’éternité. L’enfant semblait serein, apaisé dans son
éternel voyage. Son père eut une maigre consolation en
le pensant, heureux dans les bras d’Osiris près de la
porte des âmes. Le bruit d’un sanglot brisa le sceau
157
mélancolique qui empêchait le père de capter les ondes
de son fils qui s’envolait dans les spirales de l’oubli ; loin
de lui et de toutes les richesses qui lui étaient destinées
sur la terre d’Égypte.
« Un dieu est né. Un dieu est mort. »
Sa voix balbutiante troubla la sérénité de la mort.
Il s’effondra sur le sol. Ses bras serraient le socle de la
couche mortuaire du fruit de son germe.
« Un dieu ne pleure pas. Il ne tremble devant personne
et ne se laisse pas humilier comme tu l’as fait. »
Samaël se tenait derrière lui. Méneptah se ressaisit
rapidement – il essuya ses larmes d’un revers de la main
et reprit la posture d’un guerrier agressif face à
l’adversité.
« Ne prends pas ces faux airs de grand roi
courageux. Tu n’en es pas un. »
– Es-tu venu jusqu’ici pour m’insulter devant la
sépulture de mon fils ? Je te rappelle que tu es mon
conseiller. Pas mon égal. Je peux te faire couper la tête
pour les paroles pleines de prétention que tu prononces.
« Même si tu le voulais, tu ne pourrais pas. Ton
cœur est trop faible pour faire souffrir la chair. Tu n’as
même pas pu résister aux petits tours de ce gueux de
Moïse que tu veux t’attaquer à plus fort que lui ? Je

158
veux que ton royaume continue à dompter la terre,
qu’il soit toujours prospère sous le règne de Râ et que
ton nom ne s’efface jamais des livrets des scribes qui
racontent l’histoire de l’Égypte. Il faut que la terre du
Nil se souvienne de toi comme du roi qui a vaincu les
impurs et qui a façonné l’âme et la doctrine de la
nouvelle Égypte. Tu vas redonner à ton peuple
l’opulence et les calices de la volupté qu’elle a perdue
en laissant ses femmes esclaves, aller dans le désert,
emportant avec elle la chaleur unique de leurs
entrejambes offerts aux caprices des Égyptiens, des
plus nantis aux plus pauvres d’entre eux. Où
trouveras-tu encore pareille jouissance à si vil prix ?
Qui fera de la ville que tu as bâtie un symbole de
puissance, sous les grands joyaux que tu auras laissés à
la postérité. Qui t’aidera à construire ton empire dans
l’éternité, si ce n’est la force primitive de ces singes du
désert ? Va, poursuis-les dans le désert et asservis-les à
nouveau pour qu’ils effectuent tes plus basses
besognes. L’Égypte ne peut perdre une aussi grande
richesse. Il s’agit ici de la vie de tout un peuple qui va
réapprendre à s’organiser. Ta décision va l’anéantir.
L’Égypte mourra de sa propre mort. À cause de toi. »
Comme un volcan en ébullition, tous les membres
de Pharaon se mirent à trembler ; il dévisagea une
nouvelle fois le cadavre de son fils et eut un hurlement

159
qui déchira à nouveau le silence de l’oubli. Les paroles
de Samaël avaient transpercé sa chair et l’écho de sa
haine retentissait désormais dans l’Égypte entière.
Il demanda cette nuit-là à ses principaux généraux
d’armée les hommes qui étaient revenus pour garder les
villes. On lui apprêta son char de combat et il enfila son
armure. Un cor sonna, brisant le silence du deuil que
leur avait imposé la migration des Hébreux. Le peuple
sortit acclamer son roi qui galopait devant des milliers
d’hommes de son armée ; à la conquête des esclaves
sans doute bloqués dans le désert qu’il ne pouvait
traverser à cause de l’immense obstacle que
représentait la mer rouge. Il sortit de nuit, espérant
atteindre les positions de l’ennemi au plus vite.
Moïse frémit depuis sa couche dans le désert, une
vision chaotique traversa son âme en un éclair. Dieu
foudroyait l’Égypte. Son roi et ses sbires se noyaient les
yeux ouverts, dans les profondeurs de la mer rouge. Il
se leva et regarda la mer. Elle dormait d’un sommeil
léger. De temps en temps, de légères vagues la berçaient
sous l’impulsion des vents froids des terres du nord qui
soulevaient la surface de ses eaux. Il se tourna ensuite
vers le chemin qui les avait menés jusque-là, il ne sentit
aucun bruit de chevaux qui blessaient la nappe
silencieuse de la nuit.

160
Il pensa à cette vision. Elle était claire et furtive.
Son sang se gela dans ses veines. Méneptah allait-il
bientôt perdre la vie ? Si c’était le cas, Bithiah ne le
pardonnerait pas. Déjà qu’elle l’avait suivi par amour
pour lui dans sa péripétie ; un autre drame après le
décès de son petit neveu lui serait fatal. Moïse se
demanda si dans le même sens, il allait réussir à la
convertir à sa nouvelle foi. Il se répéta la question pour
tous les étrangers qui comme elle avait quitté l’Égypte,
séduits par la philosophie et l’audace de Dieu.
Alors qu’il réfléchissait, il entendit le sol vibrer
sous des pas d’hommes qui couraient. Au loin, à peu
près au milieu du grand campement qu’ils formaient,
de jeunes gens qu’il avait choisis pour guider le peuple
couraient et criaient. Le vent qui sifflait non loin de ses
oreilles rendait inaudibles leurs paroles jusqu’à que
ceux-ci soient à sa hauteur. Lorsqu’ils le virent, ils
s’empressèrent de lui dirent que Pharaon se pressaient
vers leurs positions, chevauchant devant une armée qui
comptait au moins dix mille soldats d’élite. Ils étaient
tellement immenses qu’il était impossible sous la
pénombre de voir la fin du peloton.
Les voyageurs s’agitaient dans tous les sens à
l’annonce de cette nouvelle. Ils maudirent Moïse de les
avoir fait quitter l’Égypte pour faire du désert leur
dernière demeure. Ils crièrent leur peur de voir leurs
161
corps putréfiés servir de dîner aux charognards des sols,
des mers et des airs. Ils lui dirent toute la haine qu’ils
éprouvaient et le qualifièrent de plus cruel que les
habitants de l’Égypte tout entière.
Moïse appela Dieu et celui-ci envoya Gabriel
auprès de lui.
« Pourquoi doutes-tu, Moïse ? »
- Je ne doute pas, Gabriel. J’ai peur. Je ne sais pas
comment faire pour sauver les brebis que Dieu m’a
confiées.
- Y a-t-il quelque chose d’impossible à Dieu ? Il t’a
montré ce qui va arriver, mais jusque-là tu ne crois pas.
Gabriel lui montra la colonne de flamme qui
traversait la mer morte pour revenir vers eux. Elle
survola leur position et se posta juste derrière le
campement. Elle prit de l’envergure. Sa lumière
donnait à Israël l’impression que le jour se fut levé.
« Pharaon ne passera pas tant que vous n’aurez pas
traversé. »
- Comment le ferons-nous ? Nous n’avons pas de
navire, encore moins des embarcations à notre
disposition. Il faudrait une grande flotte pour pouvoir
permettre à tous ces gens de rejoindre l’autre rive !

162
- Tu n’as pas compris ce que je viens de te dire ? Rien
n’est impossible à Dieu.
Moïse marqua un temps d’arrêt. Il regarda la mer
et se retourna vers l’ange.
« Si au moins nous avions des épées pour
combattre, nous mourrons au moins dignement… »
- Quelqu’un comme toi devrait savoir que la mort
n’est que le réel début d’une vie encore supérieure à la
vie terrestre. Tu me déçois Moïse. Quel que soit son
niveau de compréhension des mystères et des choses
cachés, l’Homme reste un être ingrat et sensible à la
moindre variation de l’environnement qui anime ses
sens. Son seul souci c’est de préserver ce qu’il n’a pas
créé. Il veut s’approprier éternellement le bonheur et la
jouissance d’un monde que Dieu a créé pour le servir et
qu’il a mis à sa disposition par amour, comme un
bailleur cède un droit de propriété à un locataire pour
une période déterminée. Quand est-ce que vous allez
vous ressaisir ?
Gabriel reprit :
« Ainsi parle l’Éternel : pourquoi ces cris ? Parle
aux enfants d’Israël et qu’ils marchent. Toi, lève ta
verge, étends ta main sur la mer et fends-la. Les enfants
d’Israël entreront au milieu de la mer morte. »

163
Moïse écouta les paroles de Dieu. Il calma ensuite
le peuple et se rendit près des rives de la mer rouge. Il
gravit un grand rocher et étendit son bâton vers le ciel.
Pendant ce temps, la grande colonne de feu s’était
transformée en gigantesque nuée sombre qui
obscurcissait davantage la vue des Égyptiens dans
l’épaisse pénombre de la nuit. Elle tournoyait, se
servant de la poussière du désert pour aveugler leurs
chevaux et les agiter pour disloquer le rang serré
qu’observait l’armée de Pharaon. Du côté d’Israël, la
colonne était de feu. Brillait comme le soleil de midi et
permettait au peuple de Dieu d’avancer sereinement et
de stationner où les derniers caprices des vagues
s’arrêtaient sur la terre ferme. Les premiers à arriver
sur la plage parsemée de rochers sentirent l’incertitude
qui se lisait sur le visage de leur guide.
Il était dans cette posture depuis quelques minutes
déjà et rien ne se passait. Il sentait l’angoisse s’infiltrer
dans les pensées de la descendance de Jacob. Leurs sens
s’aliénaient sous les attaques saccadées que la peur
lançait en direction de leurs cerveaux. Ils se
contentaient à peine, scrutant les mouvements de
l’homme qui les embarquait dans ce traquenard,
espérant que le miracle qu’il attendait tous se réalise
enfin.

164
Au bout d’une heure, Moïse sentit que la direction
du vent avait varié brutalement. Il ne saisit pas
d’abord le sens de ce phénomène. Tout son être se
focalisait sur l’appel au Dieu qui l’avait nourri d’espoir
et lui avait indiqué la conduite à tenir. Pourquoi ne
répondait-il pas comme l’avait prédit Gabriel ? Moïse
pensa un instant à abandonner, à avouer son échec et à
se faire lyncher par le peuple en attendant la vengeance
brutale de Pharaon. Alors qu’il s’apprêtait à baisser le
bras, il sentit la force de Gabriel le maintenir, élevé vers
les cieux.
« Ne t’inquiète pas. Ton peuple ne voit que toi
essayant de dompter la mer rouge. L’Éternel est avec
toi. »
Le vent qui venait désormais de l’est prit de
l’ampleur. Il devint très fort. Sa violence fit reculer de
quelques mètres le peuple qui se cantonnait désormais
sur les bords de la vaste étendue d’eau.
Plus les heures passaient et plus le vent devenait
fort. Moïse quant à lui ne faiblissait pas aux yeux du
peuple qui ne voyait pas les bras de Gabriel qui le
soutenaient. Ils restèrent tous statiques sur les bords de
l’eau attendant désespérément que Dieu veuille
exaucer la prière commune qu’ils formulaient tous à
son encontre.

165
Les premiers rayons de soleil se faisaient découvrir
dans le crépuscule. La colonne de feu redevenait petit à
petit, des deux côtés, une épaisse nuée opaque. Plus elle
baissait en allure, plus Méneptah et son armée
devinaient la position des Hébreux. Lorsqu’elle se fut
dissipée entièrement, ils lancèrent un assaut qui dans
leur cœur était l’épilogue d’une longue endurance et
d’une éprouvante pénitence. Le roi invoqua à cet
instant Râ de les protéger dans la tâche ardue qui les
attendait sur les rives de la mer morte. Il devait faire le
minimum de victime. Le but était de ramener les
esclaves dans l’enclos. Il fallait qu’ils se sentent
encerclés et impuissants face à la force gigantesque
d’une armée égyptienne bien organisée.
Au même moment, la mer commença à faire de
grandes vagues qui allaient dans tous les sens, se
croisaient et se cognaient, créant au passage de grands
bruits assourdissants. La danse des eaux était
intimidante, unique et invraisemblable pour Israël.
Même Moïse écarquillait les yeux face au balai
magnifique. On attendait de grands bruits venir des
profondeurs de la mer, comme si ses habitants faisaient
un procès aux forces qui les obligeaient d’immigrer.
Moïse sentit le vent descendre violemment et
percer, à l’horizontale, l’étendue d’eau. Sa force était
gigantesque. Malgré cela, les hommes restèrent debout
166
et ne ressentirent que de légères secousses. Un énorme
tourbillon se mit à creuser à partir de la surface la
grande étendue d’eau salée. En quelques secondes, elle
atteignit le fond de la mer. Moïse restait toujours figé.
Puis Israël vit les eaux se fendre sous l’influence de la
grande masse d’air qui l’avait dompté et avait formé
deux hautes murailles autour d’un sol sec. L’allée était
large. Israël crut rêver.
« Dis-leur de traverser. »
Une longue file défia la mer rouge. De part et
d’autre, les Hébreux voyaient les poissons et tous les
habitants des profondeurs aquatiques nager sans
toutefois déborder la barrière surnaturelle qui se
dressait entre eux. La brise qui les frappait de loin,
alors qu’ils n’étaient que sur la rive, embaumait leurs
sens des doux parfums des régions maritimes. Leurs
sandales ne s’humidifièrent pas. Le fond de la mer était
comme la terre du désert. Sèche et rugueuse. Ferme et
chaude. Elle attaquait les plantes de leurs pieds
pourtant endurcis par la rudesse de l’effort mené dans
les carrières d’Égypte.
Moïse fut le dernier à toucher l’autre de la rive, du
côté d’Etham. Il se retourna et vit que Méneptah et son
armée atteignaient leur ancienne position. Il vit aussi
Michel et ses anges fondre sur eux comme des
météorites enflammées. Ils cassèrent les roues de
167
certains de leurs chars. Beaucoup d’hommes périrent
sous les épées célestes des anges avant même qu’ils
n’aient commencé la traversée de la mer rouge.
Méneptah, en bon chef de guerre, fit en premier le
saut vers l’inexplicable. Ses lieutenants le suivirent et
tous, armés d’un fort courage et poussés par l’audace,
se mirent en tête d’humilier le Dieu d’Israël. Lorsqu’il
atteignit le milieu de la traversée, Moïse foulait
entièrement la côte d’Etham. Gabriel lui donna l’ordre
de tendre à nouveau sa main vers le ciel afin que Dieu
referme la mer sur leurs poursuivants. Il hésita. Moïse
savait que Méneptah se trouvait encore dans la
profonde vallée. Il implora Dieu de l’épargner, lui et ses
hommes ; mais celui-ci restait silencieux. Il comprit
que rien ne pouvait désormais influer sur le destin
tragique qui attendait l’Égypte. Un destin plus sombre
que la disparition de ses enfants durant la toute
première nuit de Pâques.
Il exécuta les ordres de son Dieu. L’instant d’après,
Israël vit les eaux recouvrir les Égyptiens dans les
profondeurs de la mer. Moïse quant à lui vit l’ange de
Dieu qui retenait la mer des deux côtés de l’allée qui la
divisaient en deux, laissait progressivement les eaux
recouvrir l’armée d’Égypte. Il n’avait aucune pitié et
ne considérait pas leurs lamentations. Ils se noyèrent
comme dans la vision que Moïse avait eue. De loin, il
168
vécut l’agonie de Méneptah qui, après avoir suffoqué
pendant quelques secondes, vit son âme se perdre et
naviguer dans les labyrinthes de la mort et de
l’obscurité de l’âme. Moïse ne put s’empêcher
d’éprouver une grande peine pour ce cousin que la
vanité venait d’emporter. Pendant qu’Israël célébrait
Dieu à travers des cantiques, Bithiah se joignit à lui
pour pleurer les morts de l’Égypte qu’ils avaient
connue.

169
CHAPITRE
9

Moïse marchait au milieu des ombres. Il suivait le


sillon lugubre que la mort avait tracé jusqu’aux abords
de Memphis. Le parfum des cendres embaumait ses
narines et la clarté de ses yeux grands ouverts se
perdait dans l’épaisseur de la cynique nuée qui se
mélangeait à l’air du temps. Des flammes recouvraient
les chaumières de la grande cité. Des cris et des
hurlements comblaient le silence de la nuit. On voyait
des âmes errantes courir dans tous les sens, cherchant
le chemin désespérément ; attendant dans les
confinements de l’oubli que la lumière parvienne à leurs
sphères de pécheurs.
L’ange qui avait massacré les premiers-nés de
l’empire se tenait majestueusement devant l’entrée du
palais pharaonique. Il brandissait la tête ensanglantée
du sphinx mystique.
L’Égypte avait coulé avec tous les mythes occultes et
ésotériques qui avaient bâti sa légende. Le grand roi
avait sombré sous les arbalètes et les épées du Dieu
sémite venu du grand désert d’Orient. Au-dedans, le
corps sans vie de Pharaon gisait sur le sol tapissé des
plus belles parures du pays. Son sang coulait tel un
170
ruisseau des enfers, qui emportait avec lui l’espérance
et la fougue qui jadis fut la référence de tout un peuple.
Près de ce corps inerte, défiant l’éternité dans la
profondeur des iris ouverts et offerts aux caprices du
vainqueur, son âme, à genoux, pleurait de ne pas avoir
écouté les voix de la lumière.
Les âmes qui avaient mené Moïse jusque-là
encerclèrent le monarque déchu. Leurs voix s’élevèrent
dans la nuit. Elles étaient unies comme les vents qui
animent un tourbillon dans le désert. Le fardeau de
leurs peines se transmettait à celui-là qui avait causé
leur ruine. Le peuple et les dieux le condamnaient à
l’abîme éternel. Méneptah leva les yeux. Moïse lut le
regret et l’amertume dans ceux-ci. Il comprit la vanité
de ses actes et la cruelle ignorance qui l’avait animé.
Petit à petit, il sentit son âme se dissoudre dans la
colère de Dieu. La lumière par laquelle il avait été créé
s’éloignait progressivement de lui. Les ténèbres de ses
dieux le consumaient. Râ n’était pas lumière. Il
empruntait juste les caprices de celle qui émergeait de
l’orgueil et de l’insoumission pour faire luire les cœurs
des nobles d’Égypte. Une lumière éphémère qui
s’effaçait sous les éclairs aveuglants du soleil. Le vrai
qui était source de vie pour les hommes.
Moïse ne put le sauver. Le juge avait scellé son sort
et l’avait remis à l’accusateur. Celui-là même que toute
171
sa vie il avait écouté. Il le tint par le bras et l’entraîna
dans la géhenne éternelle. Là où le feu ne boit pas votre
sang, mais le lape doucement, pour que la douleur dure
une éternité.
Moïse se retourna et vit la lumière luire à
l’extérieur. Des chants de louanges flirtaient avec son
ouïe. Israël se réjouissait devant son Roi. Lorsqu’il fut
dehors, il vit le peuple se prosterner devant un grand
trône de feu. Il ne put voir son occupant tellement la
lumière qui s’y dégageait était vive et aveuglante. Des
anges jouaient de la trompette autour du trône et par
intermittence, s’inclinaient devant le Saint des Saints.
« Maintenant, tu sais ! »
La voix transperça le silence de l’aube. Israël
dormait encore d’un sommeil profond au pied de la
montagne de Dieu. Moïse sortit de la tente et regarda
la grande nuée qui siégeait au sommet du Sinaï. La
montagne était splendide et l’aura de douceur et de
sérénité qui s’y dégageait couvrait tout le camp. Le
rêve était de gravir ce grand rocher afin de découvrir la
beauté divine du monde caché à l’impureté. Les reflets
de la sainteté l’obsédaient et les visions récurrentes qui
l’aliénaient devenaient de plus en plus insupportables.
La curiosité qui jadis l’avait mené jusqu’au plus haut
degré de l’initiation aux sciences égyptiennes renaissait
à chaque fois qu’il contemplait la présence de Dieu près
172
du peuple. Il voulait comprendre les mystères qui
entouraient cette force qui avait vaincu tous les
obstacles qui avaient osé se dresser contre ses décisions.
Pharaon fut le premier à souffrir de la puissance
illimitée de Dieu. Une puissance qu’il n’arrivait pas à
quantifier. Celle-là même qui venait de toutes parts ; ce
qui l’empêchait d’être prévisible. Elle frappait de
manière furtive et disparaissait, laissant derrière elle,
comme seule trace, la voix fade et plate de ses
prophètes qui eux-mêmes ignoraient son grand
mystère. La bêtise d’Amalek le conduisit par la suite à
l’échec face à ce peuple choisi. Face à des lames acérées
édomites, Israël brandissait des épées rouillées et des
boucliers d’inox. Les ennemis en voyant la vétusté des
armes israélites se réjouirent précocement. Leurs
bêtises les entraînèrent dans le gouffre de l’Éternel qui
avait placé une épée géante et invisible dans les bras de
Moïse qui la brandissait et se servait d’elle pour balayer
les armées païennes. Moïse pensa aussi à l’infinie bonté
de cette force supranaturelle qui se déployait dans tous
les aspects de sa création. Elle les avait nourris pendant
des jours, d’un pain qui venait du ciel et dont le goût
était unique. Les Hébreux découvrirent de nouvelles
contrées inexplorées de leurs papilles. Mais leur avidité
irrita Dieu.

173
Après la famine, la sécheresse et la guerre, les voilà
qui campaient désormais sous le Sinaï. Dans la très
puissante protection de Dieu.
Il avança jusqu’au pied de la montagne et hésita
un moment. Était-il prêt à rencontrer Dieu ? La
violence avec laquelle son cœur battait lacérait sa
poitrine. Il transpirait malgré le vent froid qui
traversait encore le désert. Gabriel l’attendait, assis sur
une grosse pierre, près du sentier qu’il avait emprunté
quelques années plutôt pour aller à la rencontre du
buisson ardent. L’ange lui souriait. Il savait que son
ami allait connaître une gloire unique dans l’histoire
des hommes.
Ils montèrent ensemble vers la source éternelle de
la vie. La manifestation de l’incréé et de la perfection.
Un parfum de pureté le frappa après une dizaine de
minutes de marche. Ils traversèrent ensemble l’endroit
où avait brûlé le buisson. Moïse eut un léger frisson. Il
fut nostalgique pendant quelques minutes. Ensuite, ils
entrèrent dans un endroit qui contrastait avec le reste
de la montagne qu’il avait traversée.
« Tu es le seul homme à t’être approché si près de
Dieu ! »
Un tapis herbacé aux senteurs exotiques jonchait
le sol de l’Horeb. Les rochers étaient sculptés à l’image

174
de créatures célestes et un doux chant berçait son ouïe.
Les nuages recouvraient en partie la vision du camp qui
se dressait au pied de la montagne. Depuis cette
hauteur, Moïse distinguait à peine les couleurs sombres
des tissus dont Israël s’était servi pour tendre les tentes.
Devant eux, une femme allaitait un nouveau-né.
Celle-ci n’était revêtue que d’une longue tunique
blanche qui la couvrait jusqu’aux pieds. Ses longs
cheveux noirs cachaient la base du sein nu qui voyait
son extrémité engloutie dans le gouffre de la soif du
bébé. Son visage avait la douceur du lait frais sur une
langue asséchée. Ses yeux dégageaient la pureté et la
paix de l’âme. En même temps qu’elle nourrissait son
petit, une berceuse sortait de ses lèvres maternelles.
Moïse reconnut le chant de mères israélites à leurs
petits. Était-elle de sa tribu ?
Alors qu’il se tenait toujours immobile devant la
femme, ils virent un grand homme apparaître derrière
la femme. Elle avait la hauteur de ses genoux. Il tenait
une énorme lame dans sa main droite et la brandit
contre la jeune femme qui ne se souciait pas du danger
que celui-ci représentait à son encontre. Elle restait
concentrée sur la beauté de l’enfant qu’elle portait.
L’amour et l’espérance se lisaient dans ses yeux naïfs.
L’inconscience de son âme rassurait contre tous les
maux de la terre. Une voix freina l’initiative de la
175
gigantesque créature. Il se prosterna à son écoute. Les
mots que celle-ci prononça restèrent inaudibles pour
Moïse. Gabriel lui demanda d’imiter le géant.
Ensuite, ils le virent protéger la femme et son
enfant. Il la conduisit plus haut, vers le sommet de la
montagne, à l’endroit où la grande nuée prenait son
origine. Un fort vent y régnait et des éclairs
décourageaient les plus courageux d’avancer. Des êtres
ailés virevoltaient autour de l’épaisse colonne qui
masquait la clarté du ciel. Le géant, la femme à
l’enfant, Moïse et Gabriel s’arrêtèrent à une bonne
distance de la nuée et se prosternèrent. Moïse vit après
la femme avancer vers la demeure de Dieu. Elle posa
l’enfant sur le sol et celui-ci, malgré son très jeune âge,
se mit à marcher vers la grande colonne qui
tourbillonnait à une grande vitesse. Au fur et à mesure
qu’il avançait, l’enfant grandissait. Lorsqu’il fut à la
hauteur de la nuée, il était devenu un jeune homme
d’une pureté incomparable. Il perça facilement la nuée
et s’y engloutit sans peine, malgré la grande force
qu’elle dégageait. La femme quant à elle fut enlevée sur
un épais nuage. Des anges vinrent déposer sur sa tête
une couronne étoilée et ils la menèrent dans un endroit
inconnu.
« Maintenant, tu peux venir. »

176
Moïse s’avança dans le vent qui était semblable à
la tempête. Ses jambes tremblaient. La terreur le
pétrifiait, mais il ne pouvait reculer. La voix de Dieu
l’avait appelé au milieu de la nuée. Il devait s’exécuter.
En plus, c’était le moment dont il avait rêvé toute sa
vie : percer les mystères célestes. Connaître la base de
la cosmogonie. Parfaire un savoir théurgique avec la
rencontre de la source parfaite et éternelle.
Le vent qui rôdait autour de la nuée se montra
dans un premier temps agressif. Moïse se cacha le
visage avec sa tunique et s’arma de courage. Il
continuait à avancer. Plus il l’affrontait et plus sa
puissance s’estompait. Après quelques secondes, il
sentit l’odeur de la nuée sur ses narines offertes à
l’exploration. Une odeur d’encens s’y dégageait. Il
retint son souffle et se décida à la traverser. Il fut pris
à ce moment précis d’une violente vague électrique qui
le fit, durant quelques secondes, perdre la raison. Il
sombra dans les vagues obscures des mondes des ondes
avant de rouvrir les yeux. Une étoffe de sérénité
l’enveloppa et le calme qui régnait à ses alentours le
consola rapidement. Tout était blanc sur ce lieu bénit.
Partant du sable et des rochers sur le sol, jusqu’à la
paroi étriquée du flanc de la montagne. Au loin, il
apercevait un trône sur lequel était assis un être qui
rayonnait de mille couleurs. Devant le trône se tenait

177
un autre être qui recevait la quasi-totalité de la lumière
du trône et la transmettait aux autres qui y étaient
présents. Il brillait comme le soleil et tous les autres
anges l’honoraient à cause de la fidélité qu’il avait vis-
à-vis de Dieu.
Moïse demanda à Gabriel, qui avait pris sa forme
d’archange – ses ailes s’étaient déployées et sa taille
avait décuplé –, qui était cette lumière vive qui
retransmettait tel un prisme la manifestation de Dieu.
« C’est Métatron. Lui dit l’ange, avant de lui
demander de se prosterner, front contre sol. Personne
n’est digne de regarder l’ancien des jours. Celui qui
attarde trop son regard sur le trône divin est sujet de la
mort ! »
Moïse tremblait. Il avait l’impression d’avoir
quitté la terre et toutes ses impuretés en quelques
secondes, pour se retrouver dans cet endroit saint,
d’une sérénité jamais vécue auparavant. Des anges
chantaient sans s’arrêter la gloire du Créateur, tandis
que des vieillards, assis sur des trônes moins imposants
que celui qui était embrasé, se prosternaient de temps
en temps devant l’ancien des jours.
Sur le trône, on entendait un bruit semblable au
tonnerre. Des éclairs s’en dégageaient suivis de coups
de vent violents. Moïse y vit sortir, tour à tour, des

178
larmes de flammes qui vinrent planer devant lui. Elles
étaient sept, représentant l’esprit de Dieu sous ses
différentes manifestations. Ensuite, il vit un
phénomène encore plus étrange se produire. Dans la
gloire du Père céleste, un agneau sortit du milieu du
trône et vint se tenir tout près de la lampe. Il incarnait
le sacrifice suprême aux yeux de Dieu. Un sacrifice né
de lui pour Israël et la terre entière. Tous se
prosternèrent devant les larmes de feu et l’agneau.
Tous, y compris Métatron. L’agneau avança ensuite,
suivi des sept larmes de feu. Ils s’immobilisèrent
devant Moïse. Les flammes pénétrèrent dans sa chair.
Il eut de violents spasmes et s’écoula sur le sol. Il
sentait son esprit lutter avec une force surnaturelle
pour garder le contrôle de son corps. Il était aspiré
violemment par une énergie malsaine qui semblait
vouloir ne pas s’en aller de son soma.
Il eut un cri aigu. Ensuite, l’assemblée garda un
long silence, tout en le regardant reprendre son souffle,
couché sur l’immense mer de diamant et de feu.
Lorsqu’il se releva, des trompettes sonnèrent et les
anges l’acclamèrent. Gabriel, heureux, lui annonça
qu’il avait reçu l’esprit de Dieu en lui. Il pouvait
désormais entendre le manifeste du Parfait, tel qu’il lui
était transmis et avec toute la puissance dont le verbe
divin pouvait disposer.

179
« Tu diras ceci à mon peuple : vous serez pour moi
un royaume de sacrificateurs et une nation sainte.
Maintenant si vous m’écoutez et si vous gardez mon
alliance, vous m’appartiendrez entre tous les peuples,
car toute la terre est moi. Vous avez vu ce que j’ai fait
à l’Égypte et comment je vous ai portés sur des ailes
d’aigle et amenés vers moi. »
Moïse eut l’impression que c’était l’agneau qui
s’adressait à lui. Celui-ci garda les yeux fixés sur lui
pendant tout le discours de Dieu. Il se demandait
comment un animal pouvait ainsi s’adresser à un
humain. Gabriel lui fit comprendre que ce qu’il voyait
n’était qu’une représentation de ce qui était. Le
mystère de l’agneau rédempteur était bien plus grand
et n’était pas réservé aux hommes de son époque.
« Descends vers Israël et dis-lui de se préparer à
accueillir son Roi ! »
La voix de l’ange tonna dans la sphère céleste.
Moïse par réflexe se prosterna jusqu’à terre et entreprit
de redescendre le Sinaï. Il traversa à nouveau la nuée
et se retrouva à nouveau dans la puanteur qu’incarnait
la terre.
*
Le peuple observa les prescriptions que Dieu avait
données à Moïse. Israël se sanctifia et ses enfants firent
180
une grande toilette. Les hommes s’abstinrent de
toucher leurs femmes. Les bêtes, de peur d’être
effrayées et attirées par l’aura divin, furent enfermées
dans des enclos. Moïse fit dresser une barrière tout
autour de la montagne. Il avait vu ce qui se cachait
derrière la nuée et savait qu’aucun homme ne pouvait
supporter pareille énergie sans toutefois succomber à la
mort.
Le troisième jour, alors qu’il priait dans sa tente,
Josué accourut pour lui annoncer l’heure.
« Moïse, regarde ! lui dit-il. L’heure est venue. Le
ciel s’est obscurci. La terre tremble. Un grondement
sourd et violent se fait entendre au sommet de la
montagne. Il y a aussi des éclairs qui envahissent la
voûte. Viens vite ! Hâte-toi. Petit à petit, la peur nous
gagne. »
Une fumée épaisse sortait d’un cratère qui s’était
formé au sommet de la montagne. Israël voyait le Sinaï
s’embraser sous la force du Très-Haut. Tous
s’agenouillaient et cachaient leurs visages à cause de la
peur d’être engloutis par le séisme qui secouait le camp
entier. Moïse était le seul à regarder vers le sommet. Il
vit un être semblable à un humain se mouvoir à
l’intérieur de l’épaisse fumée. Ensuite, l’homme qui
planait se stabilisa et ses yeux se mirent à briller. Des
anges voltigeaient autour de lui, soufflant leur
181
symphonie dans des trompettes d’or. Un tonnerre se fit
entendre et Moïse vit une étoile lumineuse sortir du ciel
et venir frapper la nuée de plein fouet. Ensuite, il vit se
dégager de celle-ci une grande lumière qui se plaçait
désormais à côté de l’homme qui défiait désormais le
peuple, au milieu de la grande fumée sinaïtique.
Israël entendit un tonnerre. Moïse, lui, comprit des
paroles prononcées par l’homme qui se tenait dans la
nuée. Les lèvres de celui-ci ne bougeaient pas il était
facile de déduire à travers son regard, que c’est lui qui
s’adressait au peuple de Dieu. Était-ce l’une des
manifestations de cette divinité qui se présentait à lui
comme non quantifiable et multiforme ?
Il lui avait dit un jour à travers Gabriel, qu’il résidait
partout et en chacune de ses créatures. Il possédait
l’ubiquité cosmologique, au-delà de tous les dieux que
Moïse avait rencontrés. Un don assez rare qu’il ne
partageait avec personne d’autre.
Pendant que l’homme dans la nuée s’adressait à
eux, Moïse observait davantage la scène. Il vit des
anges se poster sous l’être à la forme humaine. Ils
étaient six et leurs noms lui furent révélés par une voix
intérieure. Chacun d’eux avait un rôle spécifique.
Gabriel en faisait partie.
« Viens à moi Moïse. »

182
Les paroles résonnèrent en lui comme le son du glas
qui réunissait les troupes de Pharaon pour les préparer
aux grandes batailles. Il sentit son corps tout entier
frissonner. Était-ce l’appel à la mort ? Dieu lui-même
leur avait demandé de se retirer et se poster derrière la
barrière qui contournait la montagne. Pourquoi
maintenant la voix de l’homme qui planait au milieu
de l’épaisse colonne de fumée l’interpellait ainsi ? Il
pensa à Séphora et à ses deux fils qui étaient rentrés la
veille à Madian. Guerschom était devenu un jeune
homme robuste et vaillant. Sa force était vantée par
tous les habitants du pays de son grand-père et sa
vigueur servait à sa mère pour les tâches quotidiennes.
Guerschom avait reçu de Dieu l’esprit de sagesse qui
faisait de lui un redoutable stratège. Moïse en le
voyant, pensait parfois que celui-ci était meilleur que
lui au même âge.
Il soupira. Ses fils étaient assez grands pour
protéger leur mère si son périple du Sinaï s’avérait
fatal. Alors qu’il avançait vers la barrière qui séparait
le peuple de la montagne, il se retourna et vit la vieille
Bithiah que les années avaient voûtée, supplier du
regard afin qu’il renonce à sa quête. Sa beauté s’était
évaporée. Le temps et les épreuves du désert avaient eu
raison de la douceur de son visage moite et de ses
douces mains désormais ridées. La blancheur de ses

183
cheveux contrastait avec la couleur brune qu’elles
avaient à ses heures d’apogée. La belle Égyptienne
s’était transformée petit à petit en une vieille paysanne
aux regards plissés et à la bouche édentée, qui souffrait
désormais d’arthrose aiguë et de nostalgie du temps où
l’empire de ses pairs dominait encore le peuple hébreu.
Moïse eut de la peine en le voyant ainsi, presque
accoudée au bâton qui lui servait de canne. Il était trop
tard pour dire non à Dieu. Il fallait qu’il affronte son
destin. Lorsqu’il posa le pied sur la base de la
montagne, une décharge électrique le frappa. Il se figea
dans une grande douleur quelques instants. Ensuite,
lorsqu’il reprit le contrôle de son corps, il remarqua que
la vigueur de ses membres lui était revenue comme à
ses vingt ans. Il se redressa fièrement et n’eut plus
besoin de sa verge comme béquille. Sa vue aussi s’était
améliorée. Elle était redevenue vive.
Lorsqu’il atteignit les grottes de l’Horeb, il vit l’un
des six anges qui se tenaient sous l’homme qui planait
dans la nuée venir à sa rencontre.
« Je suis Uriel. C’est moi l’archange qui commande
l’armée qui crie les peines et les douleurs chez les
impies. Aimes-tu le Seigneur plus que tout ? »
- Oui, je l’aime.

184
Un éclair déchira à nouveau le ciel assombri par le
reflet sombre de la fumée sur les nuages qui couvraient
le ciel bleu. Moïse marcha à nouveau quelques instants
encore. Il traversa l’endroit où le buisson s’était
enflammé et se retrouva sur la pente où il avait vu la
dame et son bébé. Là, il vit un autre ange se détacher
de l’endroit où les cinq autres étaient pour venir à sa
rencontre. Celui-ci était grand et robuste. Sa chevelure
et ses iris étaient de feu et une longue et large lame
d’éclairs du ciel remplissait sa main droite. Des ailes en
or, greffées à son dos, fendaient l’air des lieux. Lorsqu’il
se posa sur le sol, la terre trembla.
« Je suis Michel. L’archange qui préside à la vertu
des hommes et commande aux nations. Je suis en
marche devant l’armée du Dieu éternel – gloire soit
faite à son nom très saint jusqu’à la fin des temps – qui
châtie les esprits mauvais et les envoie dans les
profondeurs des enfers. Crois-tu en Dieu plus qu’en ta
propre existence ? »
- Oui, je crois.
Une nouvelle fois, le tonnerre se fit entendre. Un
grand vent se souleva au moment où l’ange s’envola
pour rejoindre sa place. Moïse avançait à nouveau. Il
marcha encore un bon bout avant de s’arrêter près d’un
grand rocher afin de reprendre son souffle. Il regarda
en direction de son peuple, aggloméré au bas de la
185
montagne et pétrifié par les grands bruits qu’il
entendait. Personne n’osait lever les yeux pour voir ce
qui se déroulait tout haut. La gloire de Dieu était
grande. Il n’avait pas la foi nécessaire pour s’en
approcher. Alors qu’il soufflait, Moïse vit un troisième
ange venir vers lui. À son approche, il sentit son esprit
perturbé. Les ondes que l’archange produisait étaient
d’une grande force psychique et n’eussent été sa grande
présence spirituelle et l’esprit de Dieu qu’il avait reçu,
il se serait laissé emporter dans la spirale sans fin du
monde de l’immatériel.
« Je suis Raphaël. Je préside aux esprits des
hommes. Je suis juste et celui qui m’envoie me fait agir
avec équité. Il me donne le pouvoir d’influencer l’esprit
des hommes. Penses-tu qu’il soit unique ? »
- Oui, je le pense.
Le bruit du tonnerre se mêla une énième fois à la
mélodie à la fois harmonieuse et assourdissante des
trompettes. L’ange se retira et Moïse reprit sa marche.
Il arriva à quelques encablures du sommet, à un
endroit où il pouvait sentir la forte chaleur qui se
dégageait de la fumée frapper son visage. Les trois
derniers anges s’approchèrent de lui à cet endroit.
« Je suis Gabriel. L’Archange qui veille sur le
monde et sur le paradis. Sais-tu qui est Dieu ? »
186
- C’est mon créateur. Par lui, la lumière et les
ténèbres sont nées. Il a créé l’Homme et l’a fait peupler
la terre entière. Le cosmos est né de son infinie sagesse
et toute œuvre physique ou métaphysique trouve son
noyau dans la matérialisation de ses secrètes pensées. Il
est la source éternelle à laquelle je veux m’abreuver. Le
commencement de la vie. La fin de l’absolue éternité et
la lumière du peuple d’Israël.
« Je suis Sarakiel. Je dirige le régiment des anges
qui combattent ceux qui pêchent contre l’esprit de
Dieu et qui blasphème contre le Tout-Puissant. Je suis
celui qui châtie les impies et qui les confie au feu éternel
d’ikisat. Moïse es-tu digne de recevoir l’onction de
Dieu ? »
- Non, je ne le suis pas. Le pêché a consumé ma chair
et corrompu mon âme. Pendant longtemps, j’ai cherché
la vérité et j’ai aliéné celle que l’Éternel avait placée en
moi à cause du culte que je vouais aux faux dieux
d’Égypte. Je ne suis pas digne d’avoir sa confiance.
Mon âme est trop souillée pour qu’il daigne encore
l’accepter.
Israël entendit au bas de la montagne le bruit des
trompettes des hommes devenir de plus en plus
assourdissant. Leurs supplications montaient
jusqu’aux oreilles de Moïse. Ils l’imploraient de
supplier Dieu afin qu’il s’adresse à lui uniquement et
187
qu’à son tour, il leur transmette le message. Moïse
voulut mettre fin à leur supplice, mais il n’en avait pas
le pouvoir. La force suprême, la plus grande des
énergies comiques s’était concentrée en ce seul lieu et
avait décidé de parler à ce peuple qu’elle avait béni.
« Je suis Raguël. Je consacre tous les jours le
monde et ses luminaires. J’ai reçu l’onction afin de faire
briller jour et nuit les cœurs des hommes. Penses-tu
avoir la force d’accomplir le plan de Dieu ? »
- Qu’il soit fait selon ses désirs.
Le vent se déchaîna. Les anges qui voltigeaient
tout autour de la nuée entonnèrent un hymne à la
gloire du Saint des Saints. Moïse entendit une mélodie
envoûtante sortir de leurs bouches joyeuses. Il vit la
colonne de fumée s’ouvrir. L’être qui y planait se mit à
descendre de manière rectiligne. Lorsqu’il fut sur le sol
granitique du Sinaï, il fit signe à moïse d’avancer.
Celui-ci reconnut l’homme qui était sorti du trône
céleste. Il était d’une splendeur jamais vue auparavant
des yeux d’hommes. Sa chevelure était longue et
épaisse. Elle était noire et luisante, en harmonie avec
l’éclat de ses yeux qui brillait plus. Sa barbe était
soignée et sa peau aussi pure que de la laine. Une longue
tunique blanche le couvrait jusqu’aux pieds et ses reins
étaient ceints d’une ceinture d’or. Moïse remarqua
aussi l’or pur avec lequel étaient confectionnés ses
188
sandales et les bracelets qui serraient ses poignets. Une
aura – à la fois douce et puissante – se dégageait de lui.
Moïse s’inclina devant cet étrange personnage venu des
cieux

189
CHAPITRE
10

« Tu seras l’homme par qui je ferai connaître à mon


peuple les lois et les règles qui régiront, durant des
siècles, mon adoration. Israël sera l’aîné de tous les
autres peuples de la terre. J’en ai décidé ainsi, car c’est
moi qui ai créé tout ce qui vit et respire dans le visible
comme dans l’invisible. Elle ouvrira aux autres
hommes les portes de l’éternité. Par elle, je vous
montrerai les allées du salut. »
Moïse voulut s’adresser à l’homme venu du ciel,
mais il manquait de courage. Il parlait à la première
personne et s’arrogeait le titre du créateur. Il ne
comprit pas ce mystère. Qui était cette étrange
personne que les anges servaient et qui laissait
apparaître sur son visage un éternel sourire,
consolateur des âmes.
L’air était devenu doux à l’endroit où ils se
tenaient et les senteurs du paradis embaumaient les
alentours. Les voix festives des anges qui volaient au-
dessus de leurs têtes apaisaient sa crainte. Il se sentait
dégager du lourd fardeau de son âme qui se laissait
dompter par la gentillesse de celui qui se tenait à trente
mètres de lui.
190
- Qui es-tu pour t’arroger les attributs de Dieu ?
Les paroles avaient précédé sa pensée. Moïse s’en
repentit intérieurement. L’homme lui sourit
amicalement.
L’instant d’après, Moïse fut transporté dans une
autre dimension. Son âme se retrouvait à vaguer dans
les plus hautes sphères du macrocosme.
« Moïse ! Moïse ! Moïse ! », il reconnut la voix de
Dieu.
- Je suis là Seigneur.
Il vit un rayon de lumière balafrer le voile obscur
de l’espace et féconder le vide. Au fur et à mesure que
le faisceau fendait le vide, il gagnait en intensité et en
volume. Il passa non loin de lui, avant d’atteindre
l’atmosphère terrestre.
« Regarde comme je me déploie dans votre monde
matériel. Je suis la parole de Dieu. Le mystère sous
lequel la vie a été façonnée. Je suis la lumière qui fait
briller le soleil et qui donne l’étincelle à la lune pour que
les ténèbres ne vous envahissent pas de nuit. Je suis le
symbole de la beauté et de la vertu. Je suis Dieu.
Écoute mes paroles et transmets-les à mon peuple, car
nous t’avons choisi pour que tu sois notre interprète
chez les hommes qui ne nous comprennent pas. »

191
Le faisceau de lumière atteignit un point du
cosmos et se concentra en lui. Moïse sentit une forte
énergie s’y dégager. Il vit ensuite un agneau naître de
la lumière. Il était pur. Dans sa bouche, il tenait un
rouleau scellé.
« Je suis l’agneau qui guérit les cœurs des hommes.
Dieu m’a choisi pour vous laver afin que vous soyez
bon à ses yeux malgré vos fautes. Vous m’adorerez, car
le salut vient de moi. Israël est aimé. C’est pour cela
qu’elle sera la première à qui je donnerai mes secrets.
Elle sera enviée de la terre entière, car les hommes de
tous les coins sauront qu’elle a reçu de Dieu l’onction
éternelle. Voici le livre que j’ai réservé pour l’initiation
de mon peuple. Je te le lirai et tu écouteras. Tu
transmettras à Israël mon peuple ce que tu auras
entendu et tous vous ferez la volonté du Très-Haut ; car
il vous a aimé, malgré vos iniquités et grâce à lui vous
obtiendrez le salut. »
L’agneau se transforma à nouveau dans une
lumière aveuglante. Moïse y vit sortir l’étrange
personnage qui était descendu de la nuée pour venir à
sa rencontre. Il avait gardé son grand sourire et lui
tendait désormais les mains. L’univers se mit à luire et
Moïse découvrit la beauté de l’espace et de ses astres. Il
contempla les étoiles qui brillent dans le ciel et les
planètes qui naviguent dans une discipline
192
inimaginable. Les constellations s’offrirent aux plaisirs
de ses yeux et son âme défia la chaleur accablante du
soleil.
« Je suis le chemin, la vérité et la vie. »
L’homme planait désormais au centre du soleil. Le
grand brasier ne le consumait pas. Il domptait l’astre
de feu qui détournait ses lames de flammes afin que
ceux-ci ne l’atteignent pas.
« Moïse, crois-tu en moi ? »
– Oui Seigneur. Je crois en toi.
« Alors, va et redescends vers mon peuple.
Remonte avec Aaron et dis aux sacrificateurs de ne
point monter avec toi. S’ils le font, je les frapperai de
mort ! »
Moïse se retrouva à nouveau sur la terre ferme. La
grande colonne de fumée avait disparu et le Sinaï, pour
un court instant, lui donnait l’impression de s’être
plongé dans une profonde léthargie. Rien ne
renseignait sur les évènements qui venaient de se
produire. Rien, sauf la vigueur que Moïse avait gardée
alors qu’il gravissait les pistes rocheuses de la
montagne. Dieu avait quitté la montagne pour un
temps. C’était un intermède. Il lui fallait en profiter
pour accomplir la mission qui lui avait été assignée. Il
entreprit donc de redescendre vers le peuple qui se
193
lamentait au bas de la montagne, terrifié par la
manifestation du Dieu qui les avait fait sortir du joug
égyptien.
Lorsqu’il arriva aux abords du camp, de jeunes
gens se précipitèrent à sa rencontre et s’agenouillèrent
à ses pieds. Ils pleuraient et tremblaient. La peur avait
aliéné leurs sens. Leurs voix aiguës suppliaient Moïse
de leur épargner à nouveau une pareille confrontation
avec leur Dieu. Moïse les rassura et leur demanda de
rejoindre leur famille en attendant de nouveaux ordres
venant du Très-Haut.
Il se dirigea vers la cour principale, située au centre
du campement circulaire qui se dressait aux alentours
de la montagne. De là, il envoya Josué et les guerriers
qui assuraient leur protection appeler les anciens
d’Israël. Il leur demanda aussi de prévenir Aaron.
Malgré la forte chaleur, Israël s’aggloméra autour de
son guide pour écouter les paroles de son Dieu. Femmes
et enfants bravèrent les piqures des cailloux pointus et
brûlants pour se faire une place dans l’assistance. Les
hommes se reprirent, feignant d’être courageux devant
l’aura rassurant de Moïse.
Lorsque les anciens vinrent s’asseoir près de lui, au
centre de l’assistance qui les entourait tout en
observant un calme absolu, Moïse entonna un chant
qu’il avait appris des vieilles femmes d’Israël alors
194
qu’ils étaient encore captifs en Égypte. L’hymne
vantait les bienfaits de Dieu. Elle rappelait l’alliance de
leurs pères avec le Créateur et chantait la splendeur de
sa gloire éternelle. Ensuite, Moïse observa un léger
silence. Il leva le regard vers le ciel. Il avait repris son
éclat. Les rayons du soleil lui redonnaient de la
prestance et les nuages blancs et épais embellissaient
davantage sa beauté éternelle. Il contempla le vol des
oiseaux qui s’en allaient vers l’espérance d’une vie
meilleure. Moïse envia la liberté avec laquelle il planait
juste en dessous du ciel. Il regarda ensuite Israël.
L’inconscience dans ces yeux qui regardait l’éclat de
son visage et admirait la vigueur que possédait son
corps de vieillard lui fit ressentir de la tristesse. Allait-
il un jour comprendre l’amour que l’Éternel leur
portait ?
Il avait grandi dans l’enseignement théologique
d’Égypte qui disait que les dieux ne pactisent pas avec
les mortels. Ceux-ci se devaient d’être dévoués à leur
culte sans toutefois attendre une quelconque
reconnaissance. Les hommes étaient inégaux dans le
monde réel comme dans l’abstrait qu’ils rejoignaient
après leur mort. L’idée d’un être céleste combattant
pour ses adeptes jusque-là lui paraissait inconcevable,
dénuée de toute objectivité.

195
Le plus âgé d’entre eux demanda la raison de cette
assise subite.
« La gloire de Dieu envahira à nouveau la
montagne à l’aube. J’irai sur le Sinaï avec Aaron. Les
anciens, les sacrificateurs et tout le peuple attendront
derrière l’enclos qui entoure la montagne. Si par
mégarde quelqu’un venait à le traverser par
inadvertance, qu’on le fasse mourir. Pendant son
exécution, personne ne doit poser la main sur lui. Il doit
mourir à l’aide de flèches ou de jets de pierres. »
Les anciens approuvèrent le message et promirent
de veiller au respect de toutes les consignes divines.
Le lendemain, Moïse et Aaron gravirent donc le
Sinaï. Gabriel vint à leur rencontre au niveau des
grottes d’Horeb et leur demanda d’attendre à cet
endroit précis. Moïse ne comprit pas sur le coup
pourquoi cette fois-là, il lui fut interdit d’approcher la
nuée. Les deux hommes passèrent la journée à cet
endroit à méditer. De temps en temps, ils échangeaient
sur leur angoisse tout en se réservant de dire des choses
qui pouvaient engendrer du discrédit aux yeux de
Dieu.
Vers la fin de l’après-midi, le vent se leva. Il balaya
la montagne et emporta avec lui de longs filets de sable.
Le parfum de la poussière chatouilla leurs narines et les

196
fit éternuer. La montagne se mit à trembler
violemment. Moïse et Aaron s’agrippèrent sur les
parois de la grotte pour ne pas flancher. Lorsque le
grondement cessa, ils entendirent des trompettes
résonner et des notes harmonieuses accompagner
l’homme qui avançait en leur direction. C’était le même
que Moïse avait vu dans la nuée la veille. Il s’arrêta près
d’eux et les salua amicalement, puis ils s’assirent sur
des rochers.
L’esprit d’Aaron se troubla. Ce Dieu puissant et
invincible était-il un homme comme lui ? Les yeux
grands ouverts, il s’expliqua le silence de Moïse
lorsqu’il lui avait demandé de lui conter son
exploration de la veille. Comment allait-il lui expliquer
ce phénomène ? L’homme assis en face de lui ne
dégageait aucune menace et aucune aura insupportable
ne se dégageait de lui. Il se demandait si Moïse usait de
magie pour avilir le peuple.
« Ce n’est pas de la magie, Aaron. Moïse ne fait que
suivre ce que l’Éternel lui demande. Ne te pose pas ce
genre de questions. Leurs réponses peuvent te rendre
fou. Contente-toi d’obéir à ton Dieu. »
Le sang d’Aaron se glaça dans ses veines. Il n’osa
dire un mot. Le mystère était trop profond pour qu’il
puisse le décrypter ; lui qui avait appris l’existence de
son Dieu dans la tradition orale que leur avaient léguée
197
les pères des douze tribus. Jusque-là, il n’avait pas
connu de si près cette étrange réalité métaphysique.
Son origine et sa manifestation lui étaient inconnues et
ce fut la première fois qu’il interagissait avec lui. Dans
ses pensées, il l’avait imaginé infiniment grand. La
puissance qui se dégageait de lui était insupportable
pour les somas humains et sa voix rendait sourd. Aucun
homme n’aurait pu supporter son regard, car il lançait
des éclairs et des lignes de feu qui calcinaient les plus
téméraires. Tout ce qu’il avait construit depuis son
enfance contrastait avec ce qu’il voyait désormais.
« Je suis la parole par laquelle tout a été créé. Je
suis la lumière qui guide les hommes vers le salut. Je
suis Dieu. Moïse, parce que je t’ai aimé pendant que tu
étais encore dans le sein de ta mère, je te montrerai tout
ce que je n’ai pas offert à tes ancêtres. Tu amèneras
Israël vers la terre que j’ai promise à Abraham. En plus
de cette grâce que je t’accorde, je t’offrirai les secrets de
la création. Tu comprendras mieux que quiconque les
mystères qui régissent les sphères immatérielles de la
création. L’obscurité t’a appris à te mouvoir dans les
prismes de la psyché. J’apprendrais à ton esprit à
interférer avec le bien. Tu seras envahi d’ondes
positives, car je t’ai aimé. Maintenant, redescendez
vers mon peuple. Je leur parlerai et parce qu’il n’a pas
reçu ma présence en lui, il ne comprendra pas mes mots.

198
Aaron et toi vous chargerez de traduire ce que je leur
dis. »
Aaron fut enveloppé par un épais nuage. À cet
endroit précis, l’esprit de Dieu l’habitait.
*
Moïse réveilla Josué de bonne heure et lui demanda
de gravir avec lui la montagne de Dieu. Il lui dit aussi
de faire assez de provisions d’eau et de nourriture, car
le périple allait être long. Dieu l’avait appelé depuis le
sommet afin qu’il puisse l’initier pour qu’à son tour il
transmette l’enseignement à son peuple. Il était
soucieux à cause de l’incertitude qui planait autour du
temps qu’ils devaient mettre en altitude. Josué se
constitua rapidement un stock important de vivres et
le chargea sur le dos d’un chameau. Moïse et lui
partirent avant le réveil du campement. La foule ne
devait pas remarquer sa longue absence. Néanmoins,
Aaron et les anciens étaient chargés de la stabilité
politique, sociale et religieuse du groupe pendant son
voyage initiatique.
Alors qu’il marchait, Moïse contait à Josué les
mystères des sciences ésotériques égyptiennes et leurs
limites face à la révélation du Dieu hébreu. L’homme
n’était pas maître du temps. Il interagissait dans un
environnement qui le dépassait. Sa force psychique

199
était inférieure à celle des forces ubiquistes qui se
mouvaient dans les mêmes sphères. Son orgueil et sa
bêtise le trompaient. C’était à cause du mensonge que
lui procurait le pseudo-pouvoir de ses sens qu’il pensait
être l’égal de Dieu. Lorsqu’on sait faire le distinguo
entre sa force spirituelle et la cloison que crée sa pensée,
on connaît ses limites et on ne se hasarde pas à défier
des entités supérieures à nous.
Dieu leur offrait une occasion unique de
comprendre les mystères enfouis de l’existence
terrestre. Les sciences qui régissaient la matérialisation
et la dématérialisation du monde terrestre et
supraterrestre. La vie était-elle éphémère pour
certaines âmes, ou alors vivaient-elles éternellement
dans un macrocosme parallèle au sien ? Les planètes au
milieu desquelles il avait plané dirigeaient-elles le
principe fondamental de la vie sur terre ? Et ce Dieu,
d’où venait-il et pourquoi avait-il fait le monde ?
Comment avait-il réussi ce coup d’exploit ? Et qui
étaient tous ces êtres que Moïse avait vus jusqu’ici ?
Tant de questions que Moïse souhaitait élucider sur le
Sinaï, en présence de ce Dieu qui s’était érigée ami des
hommes. Ami du faible et de l’opprimé qu’il incarnait
face à son infinie puissance.
Au sommet, on entendait des grondements sortir
du milieu de la nuée. Celle-ci changeait par
200
intermittence de couleur, un peu comme si un énorme
brasier avait été allumé. Des éclairs déchiraient le ciel
à l’endroit où elle s’élevait et une forte chaleur s’en
dégageait. Moïse sentit la crainte sur le visage de son
serviteur qui n’osa pas davantage défier la demeure de
Dieu. Moïse le fit s’arrêter à une bonne distance du
sommet et continua à gravir la montagne seul. Il
souhaita la présence de Gabriel à ses côtés, mais celui-
ci avait rejoint la présence de son père sur la montagne
pour la servir. Il repensa nostalgique à leur première
rencontre et à tout ce qu’ils avaient traversé côte à
côte. Il soupira.
Devant la nuée, Moïse sentit un vent violent
frapper son visage. Il fut obligé de le couvrir afin de
pouvoir continuer à avancer. La nuée le recouvrit
l’instant qui suivit. Lorsqu’il ôta sa tunique de son
visage, le décor avait changé. Il se tenait dans le noir
absolu. Rien ne paraissait à l’horizon. Une voix souffla
à son oreille.
« C’est le chaos absolu. »
Son âme planait dans la vaste et infinie étendue du
néant. Il vit un point lumineux briller au loin et bercer
l’épaisse couche noire du vide absolu. Le point
lumineux se transforma en un faisceau de lumière qui
balaya d’un trait l’obscurité. Sa venue laissa
transparaître un paysage morose. Moïse se retrouva
201
dans un endroit rempli d’eau. Elle montait jusqu’à
dans les limites du cosmos et se déversait dans la
plénitude de l’oubli cosmique. La lumière qui était née
du néant revint à nouveau et fit baisser le volume de la
grande étendue d’eau. Elle établit un vide entre les
eaux d’en dessous et le ciel qui s’était nouvellement
formé. La même lumière se mit à produire la chaleur
qui assécha une partie de la grande mer et fit sortir la
terre qui se cachait dans son fond. Elle se mit aussitôt
à se remplir de verdure sauvage, de fleurs exotiques aux
senteurs uniques et de toutes sortes d’espèces de
plantes comestibles et non comestibles.
L’esprit de Moïse fut à nouveau transporté dans les
confins illimités du cosmos. De sa position astrale, il
pouvait contempler la beauté du monde primitif qui se
formait en dessous de lui, dans le cocon de la planète
nouvellement créée. Il regarda au-dessus de lui. La
lumière l’avait suivi dans l’espace, se concentrait
désormais dans un point et produisait en même temps
une énorme chaleur. Elle devint très vive. Au bout d’un
certain temps, Moïse vit le soleil naître. Le faisceau
quitta ensuite l’astre pour aller frapper une façade de
la terre. Celle-ci se disloqua en plusieurs particules dont
l’une d’elles était assez grosse. Celle-ci se positionna
non loin d’elle. La lune était née.

202
Alors que Moïse admirait encore la beauté du
monde cosmique qui se mettait progressivement en
place à travers les étoiles et les constellations, il fut
violemment happé par une force qui le fit voltiger au
milieu des oiseaux du ciel, puis dans une rapidité
inouïe, plonger dans la profondeur des vagues de la mer
pour contempler les espèces qui régnaient désormais
sur le microcosme marin et sous-marin. Ensuite, l’âme
de Moïse sombra à nouveau dans le néant.
Elle monta à nouveau dans les hautes sphères du
cosmos et plana durant un certain temps au milieu du
néant absolu. Moïse fut aveuglé par l’épaisse couche
noire de la nuit. Il se sentit paisible dans cet état de
semi-léthargie et aspira à ce repos. Était-ce comme cela
qu’on se sentait après la mort ? N’y avait-il ni rêve ni
pensée pour nous tenir compagnie dans le doute de
revenir un jour de cette spirale éternelle qui charme les
âmes égarées ?
À nouveau, un grand vent balaya son visage et le
poussa à se réveiller. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se
tenait debout dans un endroit désertique. Sous ses
pieds, il y avait une grande poussière blonde qui allait
et venait au rythme des caprices du vent. L’air y était
pur et le ciel dégagé. Au loin, Moïse aperçut les
animaux terrestres se mouvoir dans un lieu où régnait
une beauté jamais vue des yeux d’hommes. L’eau pure
203
sortait des rochers taillés par les mains célestes. La flore
n’avait pas encore été violée par l’égoïsme des hommes
et le parfum des fleurs respectait encore l’odorat de
Dieu.
La lumière par laquelle tout avait été créé sortit du
ciel et frappa la terre violemment. La poussière qui se
soulevait atteignait les nuages. Lorsqu’elle retomba,
Moïse découvrit une forme humaine qui luisait comme
du verre exposé aux rayons du soleil en plein midi. Ses
yeux dégageaient des flammes ardentes.
« Créons l’Homme à notre image et selon notre
ressemblance. »
Les éléments se déchaînèrent et un vent violent
souffla sur la terre entière. Derrière la forme humaine,
Moïse vit une forte énergie cosmique graviter.
L’énergie était d’une puissance inégalée et possédait le
pouvoir absolu sur toute la création. Elle généra une
longue flamme qui se mit à voltiger autour d’elle avant
de se figer près de la forme humaine qui luisait de plus
en plus. Ensuite, une grosse brume vint couvrir la terre
et Moïse la sentit molle à ses pieds. Lorsqu’elle se retira,
la poussière était devenue humide.
« Moïse, regarde ! »
À quelques mètres de l’endroit où il se tenait, Moïse
vit se modeler, à partir de la terre, un bonhomme géant.
204
Il couvrait la terre entière. La figurine de terre restait
figée, sans réel visage, sur le sol nu d’où elle venait
d’être tirée. La flamme qui voltigeait autour de la
forme qui brillait s’approcha du corps de terre inerte et
la posséda. L’aspect du bonhomme changea. Sa peau se
recouvrit de poils et ses yeux s’ouvrirent. Une
chevelure crépue envahit son crâne et sa bouche
s’ouvrit pour laisser transparaître une abondante
dentition.
Dieu venait de créer Adam.
Il se mit debout et Moïse fut saisi d’effroi.
L’homme avait une taille impressionnante – sa tête se
perdait dans les nuages et atteignait les confins du
grand vase cosmique de telle sorte qu’il puisse
converser directement avec son Créateur. Une lumière
céleste enveloppait son soma nouvellement créé.
Adam se retourna et vit qu’une femme avait aussi
été sortie des entrailles de la Terre. Dieu lui avait ainsi
offert une femme qui pourrait combler ses désirs. Il
s’approcha d’elle et l’enlaça et tous deux se mirent à
contempler la création dans tous ses aspects. Il donna
le nom de Lilith à sa compagne et l’amena au loin, dans
un endroit retiré afin de la connaître.
Moïse crut que le travail de Dieu était achevé sur
la terre, car tout ce qu’il connaissait sur le plan

205
physique existait. Il entendit le chant des trompettes
bercer pour la première fois l’hymen du ciel nouveau.
Elle annonçait le premier shabbat. Sa sérénité fut
rompue par un violent cri qui venait des portes de
l’Orient. La femme courait dans un élan de folie,
pourchassée par des êtres célestes. Elle parcourut la
terre entière à la recherche d’une cachette et trouva
refuge près de la mer rouge. C’est là que les anges de
Dieu la rattrapèrent pour la faire mourir.
Adam de son côté sombra dans une profonde
tristesse. Moïse le vit se recroqueviller et maudire la
femme qui avait été placée à ses côtés. Il se plaignit
devant son Créateur du mépris que cette dernière
affichait à son égard.
Dieu le fit dormir et façonna une femme avec une
partie de la chair qu’il avait retirée de la côte d’Adam.
Dieu para la femme de colliers et des plus belles parures
qui puissent exister, puis réveilla Adam pour qu’il
contemple la beauté de sa nouvelle compagne. La voix
de celui-ci envahit la terre entière lorsqu’il découvrit le
visage de sa nouvelle épouse.
Ensuite, ils marchèrent ensemble vers l’Orient, en
direction d’un grand jardin paradisiaque que le Très-
Haut avait créé pour eux. Moïse voulut les suivre, mais
il fut retenu à l’entrée par deux chérubins.

206
« Aucune âme de mortels ne peut pénétrer dans ce
lieu saint. »
Gabriel descendit des cieux et vint plaider pour lui
auprès des chérubins. C’est lui qui le mena à l’intérieur
du paradis d’Éden. Moïse y découvrit la beauté du
monde tel qu’il ne l’avait jamais connu. La splendeur
des arbres l’éblouissait. Il se laissait entraîner par le
tempo adoucissant de l’eau des rivières qui coulaient
au-dessus de pierres précieuses qui lui donnaient mille
couleurs. Sur le sol, on pouvait voir le diamant et l’or
posés, à la vue et à la merci de tout le monde sans le
moindre effort à faire. Les senteurs des fleurs
embaumaient l’air et créaient une brume envoûtante.
Le chant harmonieux des oiseaux qui volaient en
dessous des nuages narrait la poésie de la création. Au
loin, il aperçut des trônes d’or posés sur une mer de feu.
Il y en avait sept sur lesquels il distinguait les esprits
des élus de Dieu. Sur l’un de ces trônes d’or, Gabriel lui
montra l’esprit d’Abraham qui regardait, immobile, en
attendant habiter parmi les humains.
« Avant que l’Éternel ne le fasse naître parmi les
hommes, il façonna son esprit et le garda auprès de lui
pour qu’il ne soit pas souillé par l’impureté de votre
monde. »
L’ange guida Moïse à travers les montagnes qui
pullulaient dans l’Éden. Il le mena à l’endroit où le
207
Seigneur avait logé le couple d’humains qu’il avait
créé. Moïse vit qu’Adam et Ève ne se fréquentaient
guère comme ce fut le cas avec Lilith. Il se tourna vers
Gabriel et lui posa la question.
– Ils n’ont pas encore reçu l’autorisation de
copuler.
Adam dormait dans une gigantesque grotte, tandis
qu’Ève se couchait en plein air et posait la tête près des
rives de l’Euphrate.
Moïse entendit un grand bruit venir du ciel. Il leva
les yeux, vit une grosse boule de feu percer les barrières
de l’espace et s’abattre non loin de l’endroit où étaient
couchés l’homme et la femme. De cette grande boule de
feu sortit un être d’une extrême beauté. Sa chevelure
blonde s’étendait jusqu’à la terminaison de son dos. Ses
ailes étaient grandes et pures. Leur blancheur était
comme de la laine. Sa peau brillait d’une forte lumière
blanche et ses iris avaient l’éclat du saphir. Une longue
robe blanche ceinte d’étoffe d’or cachait son immense
corps d’athlète. L’ange avançait discrètement en
direction des oreilles d’Ève qui dormait toujours. Il
l’appela d’une voix douce et mielleuse et elle ouvrit les
yeux.

208
Elle regarda de tous les côtés et ne vit pas celui qui
l’appelait. Elle se leva, puis guetta son mari dans la
grotte et vit qu’il dormait encore.
« Regarde en bas sous tes pieds, c’est moi qui
t’appelle. »
Samaël revêtait désormais l’aspect d’un grand serpent
argenté. Sa peau lisse et douce luisait sous les rayons
du soleil et charmait les yeux d’Ève. Il l’enroula et posa
l’impureté sur la lumière qui entourait la femme.
« Qui es-tu ? »
- Je suis celui par qui va venir ta délivrance.
- Je ne comprends pas.
- Regarde comme je suis beau et comme les paroles
de ma bouche coulent comme de l’eau sur une pierre
polie. Je connais la nature de Dieu et ses origines. J’ai
été initié à la science de la création et j’ai compris les
mystères de la vie. Tu vois ma jolie dame, tu ne peux
raisonner parce que tu n’en as pas la capacité. Tu es un
cocon vide qu’il manipule à longueur de temps pour
assouvir ses désirs pervers. Tout ceci parce que tu
ignores que tu peux être comme lui.
Ève fut séduite par les paroles du serpent. Elle
l’écoutait docilement, lorgnant de temps en temps la
position de son mari qui dormait toujours.

209
« Tes yeux voient son trône mais ignorent ses
mystères. Les paroles que ta bouche prononce sont
celles qu’il choisit et dont il se sert pour consolider son
pouvoir sur vous. C’est un tyran. Il vous maintient ton
homme et toi dans l’ignorance, alors que vous pouvez
savoir comme lui ce qui peut être à votre avantage et
ce qui ne le peut pas. Il vous a caché la vraie beauté de
la terre que vous habitez. Par égoïsme, il ne vous fait
don que de son aspect superficiel. Regarde ma toute
belle, vois-tu cet arbre qui monte jusqu’au ciel ? »
– Oui, je le vois.
« Ses branches sont grandes et son feuillage
abondant. Le diamètre imposant de son tronc
renseigne sur la nature et la qualité de ses fruits.
Regarde-les et succombe à la fraîcheur que la brume du
matin dépose sur leurs pelures. Va et cueilles-en une et
tu découvriras leur douceur dans ta paume. Ensuite,
mords-la et goûte à la fraîcheur et au goût unique de sa
chair. À ce moment précis, tes yeux s’ouvriront et tu
verras le cosmos comme jamais avant tu ne l’avais vu.
La vérité s’offrira à toi et tu sauras le bien du mal. »
Ève marcha jusqu’au pied de l’arbre. Plus elle se
rapprochait de lui, plus sa taille diminuait. Elle
mesurait désormais environ cent pieds lorsqu’elle
cueillit le fruit de l’arbre. À cet instant précis, Moïse vit
le ciel s’obscurcir et se couvrir d’épais nuages sombres.
210
Un grand tonnerre se fit entendre et un vent violent
balaya l’Éden tout entier. Depuis le ciel, on entendait
les lamentations des anges et de toutes les créatures
célestes qui peuplaient le royaume de Dieu. Les âmes
des justes crièrent leur désarroi et s’effondrèrent sur le
sol en implorant le pardon de Dieu. Adam se réveilla
dans un sursaut et s’empressa de rejoindre sa femme au
pied de l’arbre. Ève venait de mordre le fruit et vit que
son goût était agréable sur sa langue.
« Qu’as-tu fait ? », s’écria-t-il en voyant que sa
femme avait perdu sa grande taille et que la lumière qui
enveloppait son corps s’était dissipée, laissant à ses
yeux le spectacle de sa chair nue. Ève comprit son
erreur et se lamenta intérieurement. Son âme maudit
Samaël qui avait repris sa forme d’origine et était
remonté pour narguer Dieu. La femme eut peur que
l’Éternel crée une autre femme à son mari qui avait
gardé son apparence gracieuse. Elle le convainquit de
goûter à ce fruit unique. Adam recula dans un premier
temps et dévisagea sa compagne. En voyant la croupe
offerte de cette dernière, il sentit son corps se mettre en
extase. Il se laissa emporter par son désir phallique et
vit sa connexion avec Dieu se diluer dans ce désir
sensoriel. À son tour, il mangea le fruit défendu. Il
découvrit qu’ils étaient nus. Le corps gracieux qui leur

211
avait été offert était rentré vers le Créateur, faisant
d’eux de ce fait des simples mortels.
Moïse sentit une décharge envahir son esprit, puis
il fut retiré brutalement de la vision. Il se retrouva à
nouveau à quelques mètres de la grande nuée du Sinaï.
La nuit était tombée sur le désert et depuis les
grottes de l’Horeb où il avait retrouvé Josué, Moïse
entendait la voix de son peuple monter jusqu’à lui. Il
raconta ce qu’il avait vécu plus haut à son serviteur et
tous les deux louèrent l’Éternel pour lui avoir montré
la création de l’Homme. Ensuite, il se leva et s’éloigna
de quelques mètres pour s’asseoir sur un caillou afin de
contempler les étoiles du ciel. Il admirait la beauté de
l’œuvre de Dieu et perçut tout son sens. Il pensa
ensuite à Bithiah qu’il avait laissée agonisante en bas.
Moïse fut envahi par une grosse vague d’angoisse.
- Elle est déjà morte.
La voix de Gabriel perça le silence qui régnait sur
les hauteurs de la montagne. Sa voix troubla
davantage Moïse qui se repentit de ne pas avoir vécu le
dernier souffle de celle qui lui avait appris les codes du
monde des hommes. C’était la première femme à lui
consacrer autant d’amour. Elle avait même renié ses
origines pour le suivre dans sa folle destinée semée

212
d’embûches, de doute et d’incertitude. Il la pleura
longuement.
« Le Seigneur veut que tu racontes à ton peuple
tout ce qui te sera enseigné sur la montagne ; qu’il le
garde sur écrit et qu’il transmette ce savoir aux
générations qui vont se succéder, car il a jugé bon que
l’homme connaisse l’origine des choses, afin qu’il se
ravise et qu’il ne pêche plus. »
- Pourquoi est-ce à moi qu’il accorde toutes ces
grâces ?
- Parce qu’il t’a fait guide de son peuple aîné. En toi
reposent les germes de sa religion. Tu seras le pionnier
d’un culte nouveau qui va perdurer durant des
millénaires. La terre entière n’oubliera plus jamais ton
nom.

213
CHAPITRE
11

L’âme de Bithiah errait dans les couloirs peu


éclairés qui mènent dans le monde des morts. Elle
suivait la file de ceux qui l’avaient précédé dans le long
voyage. Moïse vit au fond du corridor une grande
lumière devant laquelle se tenait l’homme qui était
descendu de la nuée qui couvrait la gloire de Dieu sur
le Sinaï. Il tendit les mains vers l’esprit de sa mère
adoptive qui se sentit apaisée. Bithiah se retourna et
sourit à son fils.
« Hosarsiph, maintenant tu peux me laisser m’en
aller en paix. Je suis heureuse avec lui. »
Moïse se réveilla dans un sursaut et regarda les
alentours de la grotte. Josué était assis près de sa
couche. Il grignotait en regardant le foyer de feu qui
brûlait. Il prit un peu d’eau dans un bol et se rinça le
visage. Ensuite, il se leva et sortit contempler le soleil.
Il leva les yeux en direction du sommet et vit que Dieu
ne l’avait pas quitté.
Moïse monta à nouveau vers son créateur, laissant
derrière lui toute la tristesse du deuil qui l’accablait. Il
traversa à nouveau la nuée. Il se retrouva sur une plage
austère. Le vent de la mer caressa son visage et la
214
douceur du sable sous ses pieds atténua la douleur qui
l’accablait. Au loin, il aperçut une grotte que la nature
avait creusée dans un énorme rocher. Au bout d’un
moment, il vit Adam sortir de la grotte. Son aspect
avait changé. Il avait perdu sa grande taille. Sa peau
ne brillait plus et une grande barbe recouvrait
désormais la moitié de sa face. Sa nudité se cachait
derrière un vêtement fait de peau de bête.
Adam marcha en direction de la mer et s’assit sur
le sable pour admirer les confins de l’horizon. Il se
perdit dans ses souvenirs, regrettant sa gloire d’antan
et sa relation perdue avec Dieu. L’homme pleura et
maudit la vanité qui possédait sa chair. Moïse vit
ensuite Samaël se faufiler derrière lui et entrer à son
insu dans la grotte où se trouvait Ève. Le déchu mit
environ trente minutes à l’intérieur avant de sortir et
de disparaître dans un vol furtif et silencieux.
Lorsqu’Adam retrouva sa femme, il la vit
haletante. La sueur recouvrait son corps tout entier et
la perversité se lisait dans ses yeux. L’extase charnelle
avait envahi son âme. Elle lui fit comprendre que la
connaître comme il le faisait ne lui suffirait plus. Elle
voulait ressentir du plaisir en concevant. Adam ne
comprit pas ce qu’Ève lui dit. Elle le tint par la main
et le guida vers l’extérieur. Ils virent des incubes et des
succubes sortir des profondeurs de la mer et se diriger
215
sur les plages. Ils se mirent à copuler dans la plus
grande obscénité sous les yeux écarquillés d’Adam qui
découvrait l’immonde perversité qui résidait en lui.
Ève s’extasiait à la vue de ce spectacle et implora son
homme de lui faire la même chose. Ce jour-là, la
semence du bien se mélangea à celle du mal dans son
ventre. D’elles naquirent des jumeaux.
Moïse interrogea son ami sur le silence de Dieu face
à tout ce spectacle. Celui-ci lui fit comprendre que le
Créateur avait laissé le libre arbitre à l’homme depuis
l’Éden. Il avait été tellement déçu au point de laisser
ses créatures décider d’elles-mêmes. Il se désengageait
et ne s’interposait plus entre la mort et eux, car d’eux-
mêmes ils s’étaient livrés à travers leurs actes.
Gabriel l’amena ensuite dans le royaume de Dieu.
Ils parurent sur la cour du Très-Haut une multitude
d’anges s’y tenaient devant d’énormes pieds qui
paraissaient sous d’épais nuages blancs. Derrière elles,
Moïse regarda et vit la terminaison d’un énorme trône
de feu qui se posait sur une mer de saphir. Un tonnerre
déchira le silence qui régnait sur les lieux et tous
s’inclinèrent, les fronts collés au sol en signe
d’adoration. Tous sauf un qui se tenait droit et fier.
L’orgueil se lisait en lui et la splendeur qui le
caractérisait contrastait avec le vice qu’il incarnait.
Moïse le vit ricaner en regardant ses congénères adorer.
216
« Regarde les hommes que tu as créés. Tu leur as
tout donné et tu as fait d’eux des êtres supérieurs à
nous tes anges qui sommes proches de ta pureté. Voilà !
Regarde sa bêtise.
Je le trompe à tous les coups et sa vanité l’entraîne
facilement. Nous qui n’avons pas de chair et de
conscience ne sommes pas aussi bêtes. Pourquoi as-tu
fait de lui le maître de ta création ? Dans sa laideur,
qu’est qui t’as ainsi convaincu ? »
« Qui es-tu pour demander des comptes à ton
Dieu ? À cause de ta traîtrise, l’Homme a perdu sa
dignité et sa divinité. Tu l’as corrompu et ce sont tes
actes qui l’ont privé de la pureté de mon aura.
Maintenant, tu oses le condamner ? Tu devais me servir
Samaël, pas me juger. Retire-toi et ne parais plus
devant moi. »
L’ange disparut de la cour de Dieu et entraîna avec
lui certains de ses fidèles les plus dévoués. Ils formèrent
une rébellion que Michel et son armée matèrent.
Samaël et ses sbires furent repoussés jusqu’aux
profondeurs des ténèbres. Sous l’ordre du Très-Haut,
un feu éternel fut allumé afin de les consumer dans un
tourment éternel. La géhenne et la laideur de leur cœur
possédèrent leurs corps célestes et ils devinrent
immondes aux yeux des hommes qui se détournaient

217
de cette vraie nature qu’ils étaient désormais obligés
d’offrir à leurs yeux apeurés.
Moïse entendit les cris de vengeance de Samaël
depuis l’enfer.
Il demanda à Gabriel la date de tous ces
évènements. Celui-ci lui fit comprendre que ce n’était
pas datable, car le temps n’avait pas d’influence sur le
monde immatériel de Dieu. Le temps était né de lui
pour quantifier l’existence de l’Homme après son péché
dans l’Éden. L’éternité était la seule mesure non
quantifiable de ce royaume divin. Ensuite, ils
rentrèrent sur les hauteurs de la montagne. Là, ils
retrouvèrent l’étrange personnage de la nuée qui les
attendait, assis sur un gigantesque trône d’or. Gabriel
se prosterna à ses pieds et lui demanda d’en faire
autant. Ensuite, on lui demanda de s’asseoir sur un
caillou situé au pied du trône et d’écouter les paroles du
Sage des sages.
« Conserve tout ce que tu as vu dans un manuscrit
afin que mon peuple garde l’histoire des hommes et la
transmette aux autres peuples le moment venu. Je
veux que tu me voues un culte et que tu apprennes à
Israël à faire autant. Je t’enseignerai les règles et les
principes de celui-ci et tu leur diras que malheur à celui
qui fera ce qui déplaît à mes yeux. En revanche, je
bénirai celui qui observe mes commandements et je
218
ferai que sa maison soit prospère au milieu des autres
enfants d’Israël. »
- Seigneur, pourquoi m’as-tu choisi pour mener
cette grande mission ? Je me trouve incompétent face
à l’immense tâche qui m’attend.
« J’ai vu ton cœur Moïse et j’ai aimé sa bonté.
Garde mes commandements et continue à m’honorer
comme tu le fais. Tu vivras éternellement auprès de
moi et ton salaire sera plus grand que celui que je
réserve à ces fils d’Israël qui se mêlent aux étrangers
pour souiller ma demeure. »
- De quoi parles-tu Seigneur ?
« N’entends-tu pas le bruit de ses réjouissances qui
monte jusqu’à moi ? Le parfum infect de l’ivresse
m’empêche de sanctifier mon peuple et la perversité
dont il fait preuve me déshonore. Israël s’égare à cause
des formes envoûtantes des Éthiopiennes que tu as
mêlées à ta caravane. Elles ont repris le culte de leurs
faux dieux et ont copulé devant leurs effigies. Les fils
et les filles de mon peuple se sont corrompus en leur
compagnie et pour cela, je les châtierai. En attendant,
Moïse, je veux que tu racontes l’histoire des hommes et
que tu leur enseignes à m’adorer. Regarde et observe ce
que je te montre, car tu seras mon témoin parmi tes
semblables. »

219
Une lumière éblouissante sortit du ciel et des anges
entonnèrent des chants d’adoration. L’esprit de Dieu
descendit à nouveau sur Moïse et le posséda. Ses yeux
s’ouvrirent à nouveau et il perça d’un seul coup le
mystère de la vie. L’homme sur le trône d’or lui dit de
regarder à travers les nuages. Il s’exécuta et put
découvrir la méchanceté de l’homme à travers le
premier fratricide de l’humanité. Il vit la naissance
d’Hénoch et son enlèvement, la chute des filles
d’hommes avec les déchus du paradis et la naissance
des démons, qui allaient devenir plus tard des héros
mythologiques. Moïse découvrit la perversité qui
narguait Dieu dans son infinie bonté depuis la terre et
le cœur pur d’un homme qui craignait plus que tout ce
Créateur devenu invisible à l’œil de l’inique. On lui
montra l’immense clémence de Dieu qui regrettait
d’avoir détruit la terre et toute sa création à travers le
déluge.
Il regardait à nouveau les hommes se multiplier sur
la terre et se déverser à travers les continents. Dieu lui
montra ensuite les naissances et les vies de ceux à qui il
avait fait la promesse d’un peuple aîné. Moïse
découvrit les visages de ces ancêtres et il vit leurs âmes
se détacher de la projection abstraite pour venir
jusqu’à lui afin d’honorer son sacrifice et sa foi pour
l’Unique Dieu des hommes.

220
Gabriel lui rappela d’écrire tout ce qu’il voyait afin
que les hommes sachent d’où ils venaient et le sort qui
leur était réservé après la mort du corps. Moïse vit enfin
sa naissance et son histoire. Celle qu’il ignorait et que
les autres connaissaient. Il comprit le sacrifice de
Bithiah pour l’imposer dans la cour de Pharaon. Les
injures et les calomnies dont elle fit preuve
l’attristèrent. Il pleura à nouveau.
Lorsqu’il se ressaisit, il demanda à l’homme assis
sur le trône de voir le futur de l’homme. Il voulait
savoir ce que la terre allait devenir après lui.
Celui-ci demanda à nouveau à Gabriel d’amener
l’esprit de Moïse dans les sphères qui étaient au-dessus
des éléments matériels afin que celui-ci de là-haut
contemple le futur.
L’âme de Moïse remonta à nouveau dans les
hauteurs et frôla les allées qui mènent à la terrasse
céleste. Gabriel ouvrit la voûte obscure de l’espace et
Moïse y découvrit les conquêtes de son peuple. Israël
allait dominer sur tous ceux qui se dresseront sur son
passage. Il tuera, exterminera les tribus qui habitent
dans la terre que Dieu leur a promise afin que leurs
cœurs ne soient corrompus par les pratiques de ces
gens. Il vit Josué mener les batailles et conduire le
peuple dans Canaan. Il s’interrogea intérieurement sur
le sort qui lui était réservé.
221
Ensuite, Moïse vit la prospérité furtive du peuple
se couvrir du nuage sombre du péché. À cause de la
trahison qu’elle avait faite à Dieu, elle allait sombrer à
nouveau dans la servitude. Ses enfants allaient rentrer
en captivité pendant de nombreuses années. Le
flambeau qu’il incarnait devant les hommes allait
s’éteindre jusqu’à ce que la parole se manifeste à
nouveau dans le monde et qu’elle soit accessible à tous.
« Voici que je t’ai montré le futur de ton peuple. Tu
connaîtras celui de l’humanité lorsque tu comprendras
tous les mystères qui te seront révélés. »
*
Moïse reçut la loi sur des tablettes de pierres. Dieu
lui-même les avait gravés sur la pierre afin qu’elle
demeure éternellement parmi les hommes. Moïse les
reçut et les confia à Josué pour qu’il les garde le temps
qu’allait encore durer son séjour auprès de Dieu.
Lorsqu’il remonta dans la nuée. On lui enseigna les lois
et les règles de l’au-delà. Moïse se balada dans les
abîmes et vit la tourmente qui aliénait les âmes des
pécheurs. Il frissonna à la vue de cette souffrance
ultime et éternelle qui déformait les visages de ceux qui
la subissaient et qui répugnaient les justes.
Il sentit la chaleur de la grande fournaise sur sa
peau et remonta hâtivement vers la douceur des allées

222
célestes. Là, il vit la noblesse avec laquelle les anges
entouraient les justes qui s’asseyaient à la table de
Dieu. Il y avait parmi eux des hommes de toutes les
nations de la terre. Toutes les races y étaient
représentées. Moïse ne comprit pas le sens de ce
mystère. Comment des mécréants pouvaient-ils
partager le fruit des justes ?
Gabriel lui expliqua que les hommes étaient jugés
en fonction de s’ils avaient reçu la loi ou pas. La parole
de Dieu se manifestait différemment à travers les
peuples et seul l’amour primait dans ses décisions
ultimes. Ceux qui l’acceptaient et le recevaient étaient
bienvenus à son festin éternel, quelle que soit leur
origine.
Moïse comprit dès cet instant pourquoi l’Éternel
avait puni les peuples qu’il leur demandait de
conquérir. C’était à cause de leur paganisme et du
mépris qu’il affichait à l’égard de leur Créateur. Ils
s’étaient laissés éblouir par les tours que leur jouait le
malin et avaient de ce fait cédé la partie divine qui
habitait en eux. Leurs yeux s’étaient corrompus et
l’impudicité installée dans leurs cités. Dieu ne les
condamnait pas. C’est leur faute qui les accusait auprès
du Très-Saint. Moïse revint à nouveau au pied du trône
et se rassit sur son rocher afin de noter ce qu’il avait vu.
Lorsqu’il eut fini, il attendit à nouveau un grand
223
tonnerre et il fut subitement plongé dans un profond
sommeil durant lequel ses sens furent éteints. Il tangua
dans le noir, se battant désespérément avec le néant
pour revenir à lui. L’inertie l’avait envahi et ses yeux
astraux étaient aussi fermés que les paupières de son
corps, inerte sur le rocher. Il n’entendait rien et ne
percevait pas. Ses lèvres n’obéissaient plus à sa volonté
de communiquer.
Ensuite, il se sentit happé par une lumière qui le
traîna au loin. Pendant qu’il s’envolait, il sentit le lien
psychique qu’il avait avec son corps se rompre. Son
esprit s’envola dans l’incertain, cherchant à connaître
la voie qui l’entraînait. Moïse se sentit léger, il regarda
et vit que tout avait changé autour de lui. Ses membres
avaient rétréci et s’étaient collés à son thorax. Il sentit
sa tête prendre du volume et ses sens étaient moins
importants qu’il y avait quelques minutes. Malgré le
flou qui enveloppait sa vue, il put voir l’environnement
rougeâtre et visqueux dans lequel il se trouvait. Moïse
voulut dégager une main, mais il fut bloqué dans son
élan par une membrane humide. Il appela l’aide du
Très-Haut.
« Pourquoi as-tu peur de revivre ta naissance ?
Voilà que Dieu te montre comment la vie est née en toi.
Regarde comment tu t’es formé dans le ventre de
Jocabed. Tu n’étais alors qu’une âme à qui Dieu avait
224
donné la latitude de se mouvoir dans le cercle des
hommes. Ton soma embryonnaire t’empêchait de te
dresser en dehors de cette cloison fœtale qui te
préservait des immondices des hommes. Tu apprenais
la première partie de la vie. Celle-là même que les âmes
de tous les hommes sont obligées de connaître avant
d’entrer dans le monde illusoire des sens. »
Moïse sentit son minuscule corps secoué par des
contractions. Celle-ci le contraignait à descendre vers le
bas de son abri. Il flaira sous sa tête un énorme trou
s’ouvrir et vit de grandes mains venir se saisir de son
crâne depuis l’endroit où il se cachait. Lorsqu’il vit
pour la première fois la lumière des hommes, il sentit
toute l’impureté qui se dégageait de ce monde abject.
La puanteur qui l’environnait et le vice qui corrompit
aussitôt son regard juvénile le répugnèrent. Il poussa
un cri. La chair vivait désormais et son âme somnolait
dès lors en lui jusqu’à ce qu’il trouve le moyen de la
réanimer.
À nouveau, en un éclair, il vit le souffle se faire rare
dans ses poumons. Moïse avait désormais l’aspect d’un
vieillard fébrile au crâne dégarni et à la posture voûtée.
Le poids des années pesait sur ses paupières ridées qu’il
peinait à garder ouvertes. Alors qu’il contemplait pour
la dernière fois le ciel, il sentit une grande force le
posséder. Son corps tout entier se figeait.
225
Il regardait encore alors que ses paupières s’étaient
refermées et qu’il ne sentait plus son cœur battre dans
sa poitrine. Le souffle ne ventilait plus ses narines et ses
membres n’obéissaient plus aux ordres de son cerveau.
Mais malgré tout cela, le ciel lui paraissait toujours
beau. Sa force aussi lui était revenue. Moïse se sentit
aussi vigoureux qu’un homme de vingt ans. Sa taille
avait décuplé et il captait désormais les douces
mélodies qui viennent des conservatoires célestes. Il
s’éleva par la suite à travers les nuages, admira la
beauté sublime du pays promis à ses ancêtres. Un
fleuve de lait serpentait une vaste faune sauvage et
exotique. Le miel coulait comme des ruisseaux au creux
des arbres géants qui peuplaient les lieux. La terre était
plus fertile que celle du Nil et regorgeait d’une
multitude de pierres précieuses. De vastes prairies
s’étendaient à perte de vue et donnaient un spectacle
unique de course folle de chevaux et de mustangs. Des
champs immenses de vignes s’étendaient à perte de
vue.
Moïse ne s’était jamais senti aussi bien qu’à ce
moment-là. Il s’approcha du ciel et vit sa splendeur. Le
reflet infiniment grand de sa beauté le sublima et il
voulut percer son mystère. Il s’aventura au-delà de ses
strates visibles et se perdit dans l’infinitude paroi
céleste.

226
Il monta encore et s’arrêta à un endroit où la
lumière éblouit ses yeux. Un grand tonnerre se fit
entendre et une main géante se saisit de son corps
spirituel pour le guider dans les allées qui mènent aux
corridors des justes. Il vit une vaste étendue de feu sur
laquelle étaient posés des milliers de trônes d’or sertis
de diamants et d’émeraudes. Des tables sur lesquelles
étaient posés des mets succulents se dressaient
majestueusement devant une vaste assemblée de
justes. Leurs robes étaient d’une blancheur aveuglante
et leur peau était aussi douce que de la laine pure. Il y
avait le reflet de la paix dans leurs yeux et tous
chantaient jour et nuit la gloire du Dieu unique et
infiniment parfait.
« Voilà le sort que je réserve aux justes, à ceux qui
croient en moi. La mort n’est pas la fin Moïse. C’est une
libération pour celui qui sait que ma volonté prime au-
dessus de tout et que ma parole est source de vie. Il ne
mourra pas et son âme ne subira pas éternellement le
supplice des impies. »
– Seigneur, je te supplie de me faire connaître ce
supplice afin que je puisse aussi rendre témoignage
auprès de ton peuple qui attend au pied de la
montagne.
« Je te montrerai le sort des orgueilleux pas pour
ce peuple d’ingrat qui se livre aux pires immondices,
227
mais parce que je t’ai aimé Moïse et que tu as cru en
moi de tout ton être et de toute ton âme. Regarde, mais
ne crains rien. Tu ne subiras pas le châtiment que tu
verras. »
Moïse sentit une grande chaleur réchauffer son dos.
Lorsqu’il se tourna, il fut terrifié par ce qu’il vit. Des
hommes et des femmes se consumaient entièrement au
milieu d’énormes flammes qui montaient jusqu’au
centre de la Terre. L’odeur de leurs chairs calcinées
remontait parfois jusqu’au monde des vivants afin que
ceux-ci perçoivent à peu près le sort réservé à ceux qui
ne craignent pas l’Éternel. Leurs os se réduisaient en
poussière noire et se régénéraient à nouveau sous les
couches de peaux humides qui se consumaient à
nouveau dans un cycle infernal. La douleur qui
déformait les visages terrifia le serviteur de Dieu. Il vit
les yeux des âmes sombrer dans les profondeurs
obscures de l’oubli et de la tourmente que leurs péchés
avaient créée. Leurs lamentations l’accablaient et il se
mit à les plaindre intérieurement.
« L’Homme n’a de précieux que le souffle que je lui
ai offert. Sa vie m’appartient et pour cela il doit la
respecter. Personne ne sait où il était avant de naître et
ce que je lui réserve après la mort de sa chair. Il ne se
verra pas pourrir, car aucune des âmes que j’ai créées
n’a la capacité de percer les mystères de la terre que
228
vous foulez. C’est elle qui vous a engendrés et pour cela
vous lui devez du respect. Sa magie doit rester secrète
à vos yeux.
C’est pour tout cela que celui qui ôte la vie à son
semblable sera puni de mort. Vous les hommes ignorez
la source profonde de la vie. Vous ne devez pas en
disposer à votre convenance, mais l’utiliser pour adorer
celui qui vous en fait don.
S’il ne lui a pas dressé d’embûches et que Dieu l’ait
fait tomber sur sa main, j’établirai un lieu où il pourra
se réfugier. En revanche, si cela est prémédité, tu tueras
le coupable et ceci même s’il venait à se réfugier devant
mon autel.
Moïse, je t’ai montré le mystère de la vie utérine et
tu as senti le sacrifice de ta mère et les prières de son
âme pour que je t’accorde la vie. C’est pour cela que je
punirai de mort tous ceux qui attentent à la vie des
femmes enceintes. Si deux hommes se querellent et
qu’ils heurtent une femme enceinte et la fassent
accoucher sans autre accident, ils seront punis d’une
grande amende imposée par le mari de la femme et
qu’ils paieront devant les juges. Mais s’il y a accident,
tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent,
main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure,
blessure pour blessure, meurtrissure pour
meurtrissure. »
229
Après cela, l’homme qui sortit de la nuée enseigna
à Moïse la mystique de la vie terrestre. Il lui montra
comment manipuler les corps des hommes et les esprits.
Après cet enseignement, Moïse sut dompter la vie et la
mort. Le ciel et la terre devinrent ses sujets comme à
l’époque d’Adam et tout ce qui vivait s’inclina devant
lui, car il avait reçu la vérité.
Il s’éloigna de la grotte et s’assit à un endroit où il
pouvait voir la lumière du camp. L’odeur du festin qui
s’y déroulait effleura son nez et les cris de joie et de
luxure balafrèrent ses tympans. Moïse eut pitié de tous
ces impies qui se livraient à ces déviances. L’homme
n’était que pourriture et trahison. Eux plus que tous
les autres hommes avaient reçu l’Éternel en personne.
Ils n’avaient pas d’excuse, car la plupart du temps,
c’est l’incertitude qui amène l’Homme à de telles folies.
Comment nier jusqu’à ce niveau la puissance de ce tout
qu’ils ont fui ?
Alors que son âme se lamentait dans le noir, près
d’un feu qui consumait les brindilles qu’il avait
embrasées, il perçut derrière son épaule plusieurs
présences. Moïse se tourna instinctivement et vit des
ombres se tenir à quelques mètres de lui. Elles le
séparaient désormais de l’entrée de la grotte dans
laquelle dormait Josué. Elles étaient nombreuses et
silencieuses, se contentant de figer leurs regards
230
obscurs sur le messager du Très-Haut. L’homme ne
sursauta pas et invoqua la présence de son Dieu sur ce
lieu saint.
- Ne crains rien. Nous ne sommes pas venus te faire
du mal.
- Qui êtes-vous ?
Les ombres prirent des formes humaines. Moïse
découvrit des visages de toutes les races dressées sur des
corps couverts de robes noires et rouges. Ils étaient
pâles et leurs yeux reflétaient l’abîme dans lequel ils
demeuraient. Ils étaient grands. Parmi eux il y avait
un qui paraissait beaucoup plus influent que les autres.
Moïse ne reconnut pas Samaël et se demanda qui était
ce vicieux personnage qui osait venir défier Dieu sur sa
montagne.
- Azaziel est mon nom. Je suis le prince des déserts
et voici mon armée. C’est Samaël qui m’envoie.
- Et que veut-il ?
- Que tu reviennes à lui comme il y a autrefois.
- Je n’ai jamais été à lui.
Les démons prirent des formes gigantesques qui lui
parurent familières. Moïse reconnut les apparences des
dieux qu’il servit pendant la première moitié de sa vie.
Osiris et Isis se tenaient sous la présence majestueuse

231
de Râ. Horus défiait son audace et il distingua la forme
noire de Seth qui se terrait au fond de la funeste meute.
Il sentit sa chair frémir. Inconsciemment, il avait adoré
le mal. Il se repentit.
- Te souviens-tu des jours que tu passais dans mon
temple à m’adorer ? Tu m’aimais Hosarsiph et bien que
tu répugnes les plaisirs de la chair, ceux de l’esprit te
captivaient. Je t’ai donné la latitude de connaître tout
ce que ton nouveau maître cachait à l’homme. Tu es
devenu comme lui. Grâce à moi tu savais plus que tous
les Égyptiens les mystères cachés de l’existence et tu as
eu le don de gouverner sur tes semblables.
- Tu ne m’as rien offert. C’est Dieu qui m’a tout
donné. Toi tu n’as fait que profiter des failles que
t’offrait mon ignorance. Maintenant, je sais que tu es
mauvais !
« Tu crois savoir, mais en réalité tu ignores tout.
Regarde dans quel état pitoyable tu vis. D’ici, je peux
percevoir ton haleine fétide. Tes haillons puent la
misère et la pauvreté et ta peau sèche à cause de la
dureté que t’offre ta nouvelle vie. Reviens à moi et je
te donnerai tout ce que tu avais en Égypte. Tu étais
craint et ton pouvoir n’avait pas de fin. Maintenant, tu
es le scélérat de toutes les nations qui te craignaient. À
cause de toi, la terre des Pharaons a perdu sa crédibilité
et est attaquée de toutes parts. Tu l’as appauvrie à
232
cause de ta bêtise. Et que crois-tu trouver au bout de
tout ceci ? Rien d’autre, à part une vie de servitude
éternelle auprès de tyrans que vous adorez tous. Tu
lécheras ses pieds jusqu’à ce qu’il en décide autrement
et il te jettera comme ce fut le cas avec nous.
Regarde comme ton peuple est heureux. Les
succubes déguisés en Éthiopiennes et en Chaldéennes
ont su mettre de l’ambiance dans leurs cœurs meurtris.
Maintenant, ils ne regrettent pas d’avoir fait confiance
aux délices de la chair et se délectent pendant qu’il en
est encore temps. Là-haut, ne crois pas qu’il existe
pareille jouissance. Tu n’y verras pas couler ton sperme
et aucune femme ne gémira sous les coups de boutoir de
tes hanches. Tu admireras éternellement, sans avoir la
permission d’en disposer à ta guise, les plus belles
choses qui aient été créées. Or avec moi, elles
t’appartiendront bien avant que ta chair ne meure. Et
lorsque tu sombreras dans le sommeil éternel, c’est au
moins avec la consolation d’avoir vécu comme un
dieu. »
- Et quel sera le sort réservé à mon âme ?
- Pourquoi te préoccupes-tu de cela ? Tu es l’un des
rares sur la terre à connaître la vie extra-charnelle.
Normalement, tu ne devrais plus t’en préoccuper, car
tu sais te mouvoir dans toutes les sphères du cosmos.
Viens à moi mon prince. À nous, nous allons asservir
233
pour l’éternité l’ensemble de la création et ce tyran sera
encore plus jaloux et envieux de notre réussite.
- Je ne te rejoindrai pas Azaziel. Dis-le à ton maître.
Les démons hurlèrent. Moïse vit leurs visages
s’étirer et leurs yeux s’embraser. Leurs tuniques se
déchirèrent et d’énormes cornes de béliers sortirent de
leurs crânes dégarnis. Des ailes de chauve-souris
poussèrent sur leurs dos et leurs pieds se transformèrent
en pattes de chevaux. Alors qu’ils s’approchaient
furieux de Moïse, celui-ci invoqua l’Éternel qui envoya
des anges le protéger. Leurs lumières éblouirent les
démons qui se mirent à reculer et se cachèrent derrière
des rochers. Azaziel voulut à nouveau s’approcher,
mais la gloire de Dieu brûla ses ailes. Le sol trembla à
l’endroit où la scène se déroulait, puis dans un
grincement sourd, elle s’ouvrit pour laisser
transparaître un énorme bourbier. Les sbires de Samaël
descendirent au fond du trou d’où sortaient des
flammes ardentes et la haine qu’ils eurent envers
l’Éternel et ses créatures les consuma.
Lorsque Moïse leva les eux vers le ciel, il vit une
lueur transpercer les nuages des crépuscules du désert.
Un chant doux et des acclamations sortaient de la
grande nuée qui grondait au milieu des éclairs. La
gloire de Dieu saluait sa fidélité et le bénissait.

234
CHAPITRE
12

« Parce que tu m’as aimé, je te montrerai encore de


plus grandes choses. »
Cette parole de Dieu hantait Moïse. Qu’y avait-il
de plus grand que le Royaume de Dieu qu’il avait
visité ?
Il s’assit près de Josué et tous deux se ressassèrent
des anecdotes qui remontaient à leur sortie d’Égypte.
Cela faisait longtemps et ils avaient bien vieilli dans ce
grand désert. Josué était désormais vieux. Sa barbe
avait blanchi, mais la vigueur de ses muscles ne l’avait
pas quitté. Il était toujours aussi robuste que dans sa
jeunesse. Moïse aussi avait gardé sa posture et sa
prestance malgré son âge avancé. Seules sa grande
barbe et sa longue chevelure blanche caractérisaient
l’expérience accumulée au cours d’une vie.
Moïse raconta à son ami les combats spirituels qu’il
avait eu à mener. Il lui parla des révélations de Dieu et
du culte nouveau qu’il voulait instituer au sein de son
peuple. Il s’agissait d’un culte à l’Unique Dieu, qui
contrastait avec l’ensemble des pratiques religieuses
qui se faisaient dans les empires voisins –
essentiellement polythéistes. Il fit mention dans son
235
récit des règles à observer et de la manière avec laquelle
le peuple devait s’en approprier.
« Le Seigneur a décidé de demeurer parmi nous.
J’ai eu la vision de sa demeure terrestre. Aaron et ses
fils le serviront. »
Josué ne comprit pas comment toute la force qu’il
sentait depuis des jours se mouvoir au sommet de la
montagne allait descendre habiter parmi les tentes des
Hébreux. Il craignit le massacre des siens et se mit à
trembler. Lorsque Moïse vit sa crainte, il le rassura.
Leur Dieu était omniprésent et son pouvoir pouvait
bien demeurer parmi les hommes sans les exterminer.
D’ailleurs, sa gloire ne serait point connue de ceux-ci,
excepté de Moïse qui aurait le droit exclusif d’aller à sa
rencontre lorsqu’il entendra l’appel au milieu de la
tente.
Josué sortit ensuite un gigot de viande séchée de sa
sacoche et coupa un morceau à son maître. Celui-ci
déclina poliment l’offre et se retira dans un coin de la
grotte pour méditer. Il s’exila dans un endroit peu
éclairé par la lumière du soleil qui peinait à percer les
étroites cloisons de l’Horeb. Là, il revit son ami Gabriel
qui l’attendait avec un grand sourire.
Ils s’assirent et Moïse mangea des aliments que lui
apporta l’archange. Il but du vin céleste et se reposa un

236
moment en pensant au plaisir du ciel que Dieu lui avait
promis.
*
Aaron fut saisi par les cheveux et on le mena au
centre de la grande cour. Tout le camp s’y était
rassemblé depuis le réveil du soleil, autour d’une
dizaine de femmes, pour la plupart des étrangères qui
s’étaient jointes à Israël lors de sa sortie d’Égypte.
Elles étaient éthiopiennes, chaldéennes et moabites.
Chacune d’entre elles maîtrisait le culte des dieux
polythéistes des grands déserts et avait séduit les
hommes les plus robustes du peuple pour qu’ils y
adhèrent. Leurs langues léchèrent le plaisir enfoui dans
leurs cœurs et les convertirent à l’envi de volupté.
Elles disaient aux Hébreux en secret que Moïse les
avait menés dans la fosse désertique de la mort et qu’il
avait désisté voyant que leur sort était scellé. Même sa
boîte à miracles s’était vidée et leur Dieu d’illusion
n’existait pas en réalité.
Elles allèrent voir Datan et lui dévoilèrent leurs
courbures harmonieuses et il languit rien qu’en pensant
s’en délecter toute une nuit. Leurs lèvres charnues sur
sa peau sèche le hantèrent. Il se voyait sombrer dans
les profondeurs de ces calices offerts à la simple envie
de sa jouissance. Moïse leur avait enseigné que leur

237
Dieu était miséricordieux. Dans sa folie, il pensa
prendre cet argument comme alibi au cas où il aurait à
faire face à un retournement de situation.
Mais il ne s’en soucia pas davantage lorsqu’il vit le
lévite sangloter sur le sol, assis à même le sol près de
l’endroit sur lequel il se tenait. Il demanda aux hommes
de maîtriser les anciens et les fils d’Aaron afin que ceux-
ci n’interviennent pas contre son projet. Une de ces
femmes avança vers lui et lui fit un baiser sur la
bouche. Elle s’agrippa à son épaule et se saisit d’une des
mains du scélérat avant de l’enfouir dans les
profondeurs secrètes de son entrejambe. Datan sentit
une vague envoûtante de plaisir monter jusqu’à sa tête.
- Où est ton frère ?
Aaron sursauta. La peur s’était emparée de lui. Il
regardait tout autour de lui, comme un mouton qu’on
s’apprêtait à exécuter. Tout le peuple le dévisageait,
figé comme des statues dépourvues de jugement,
attendant qu’il daigne donner une réponse assez
convaincante pour arrêter toute cette folie naissante.
- Il est sur la montagne avec Dieu.
- De quel Dieu parles-tu ? Celui qui se cache derrière
cette grande fumée qui sort depuis notre arrivée au
sommet de la montagne ?
- Oui.
238
- Arrête avec ça, Aaron. Nous tous nous savons que
ton frère sait manipuler la nature et en tirer son profit
ésotérique. Il a appris en Égypte les mystères de la
magie et de la sorcellerie. Qu’est-ce qui nous prouve que
ce n’est pas un de ses tours qui nous maintient enfermés
dans cet immense désert ?
Aaron resta silencieux et se contenta de baisser les
yeux. Il se lamentait intérieurement et appelait le
secours de Dieu.
« Nous avons décidé en grande majorité, repris
Datan, de nous fabriquer un dieu comme ce fut le cas
avant que nous ne vous suivions, vous les Hébreux,
dans votre folie qui nous a menés ici. Il sera comme nos
dieux moabites. Majestueux et beaux. Tu prendras l’or
contenu dans chacune des tentes et tu les feras fondre
avec l’aide des autres prêtres. Tu en feras un grand
veau que tu placeras au milieu de la cour. À ses pieds,
je veux que tu mettes tout ce que ce camp compte de
vins enivrants et de fruits exotiques. Qu’il y ait des
herbes hallucinogènes et que les hommes et les femmes
s’y mêlent en petite tenue. Ils danseront jour et nuit en
l’honneur de notre dieu d’or. C’est désormais lui qui
sera notre guide, car nous ne savons pas ce qu’est
devenu Moïse. »
Des hommes robustes s’emparèrent d’Aaron et le
poussèrent à la faute. Pendant qu’il exécutait les ordres
239
du nouveau chef, celui-ci se retira dans sa tente et en
secret appela la plus frivole des femmes étrangères. Ils
étaient tous deux de Moab. Il lui demanda d’ôter son
vêtement. Datan découvrit toute la sensualité qui se
cachait sous les hanches de la femme à la peau d’ébène.
La douceur de sa poitrine offerte le fit baver. Il se
voyait s’enfouir dans cette profonde bouche
voluptueuse à souhait. Celle-là qui désormais allait
happer toutes les gouttes de sa perversion sans en
laisser une seule s’échapper pour fertiliser ce sol stérile
du désert. Mais avant cela, il la regardait se déhancher
timidement et pensa au désormais bien que lui
procurait le pouvoir nouveau qu’il manipulait à sa
guise. Alors que la jeune femme s’agenouillait, la tête
entre ses jambes, il vit s’ouvrir le rideau qui masquait
l’entrée de sa tente. Sa vision troublée par le parfum du
plaisir ne distingua pas du premier coup le visage
cynique de Samaël qui se figea devant la scène. Il lui fit
un sourire amical et tous deux possédèrent la jeune
femme.
Aaron et ses fils achevèrent leur tâche à la nuit
tombée. Les israélites n’attendirent pas de voir le chef-
d’œuvre avant de commencer les festivités. Les sons
des timbales et des cors se faisaient entendre à des
kilomètres à la ronde. L’odeur du festin préparé pour
l’occasion montait jusqu’aux hauteurs du Sinaï. Les

240
hommes sacrifièrent les bêtes que Moïse consacra à
Dieu. Ils prirent les plus belles chairs et les premiers-
nés de chaque espèce bovine. Ils les confièrent aux
femmes de la tribu qui en firent des délices culinaires
uniques.
À la vue du veau d’or, Datan demanda aux femmes
de se dévêtir et d’aller danser au pied de la grande
statue. Il fit aussi de grands signes aux hommes de
suivre les femmes et de les connaître ouvertement,
devant les yeux du peuple, afin que leur dieu leur
accorde l’opulence qu’ils avaient perdue en quittant les
terres fertiles de Goshen.
Datan organisa aussi un bacchanal qui dura des
jours entiers. Israël connut une telle dépravation que
l’odeur infecte de leur perversité monta jusqu’à Dieu et
l’irrita.
Aaron se repentit d’avoir trahi son Dieu et son
frère qui se battait seul pour la prospérité de leur
peuple sur la montagne. Il rassembla sa famille et
l’entraîna avec l’aide de Myriam derrière le
campement, à un endroit éloigné du spectacle pervers
auquel se livraient les Hébreux. Ensuite, il alla
regarder la gangrène qui se propageait très rapidement
et par dépit porta la poussière du désert à sa tête, puis
se déchira les habits en signe de deuil. Israël venait de
décevoir son Créateur de la pire des manières.
241
*
Moïse voulut descendre afin de calmer les ardeurs
de ce peuple ingrat qui se livrait désespérément à des
actes qui irritaient Dieu. Il savait que la rétribution qui
lui serait réservée était grande et il craignait pour lui.
Alors il voulut implorer la miséricorde du Très-Haut,
mais celui-ci resta dans un premier temps silencieux. Il
comprit que le moment d’aborder le sujet n’était pas
arrivé. Il se tut et regarda le ciel étoilé souffrir de la
désobéissance d’Israël.
Une grande lumière vint luire près de lui et il vit
apparaître en son centre l’être qui ressemblait à un
homme. Cette fois-là, il dégageait une aura consolatrice
et ses yeux n’étaient qu’amour. Il s’assit non loin de
Moïse et celui-ci se sentit possédé par une force
incroyable.
« Je veux que tu enseignes aux nations du monde
comment me louer. Israël sera le témoin de ce culte
parce que j’en ai décidé ainsi. »
- Qui es-tu ?
« Je suis celui à qui le père a remis la destinée de
toute la création. Je suis le rédempteur de ce monde. Le
salut passera par moi, car je réside dans le père et le
père réside en moi. Je suis l’agneau qui pardonne et qui
par le sacrifice de son sang absout les justes et réprime
242
les pécheurs. Les hommes me connaîtront à travers ton
enseignement, car chaque mot que l’Éternel prononce
est une source de mon existence. »
Moïse eut du mal à comprendre le mystère que
l’homme voulait lui enseigner.
- Es-tu un autre dieu qui assiste le Seigneur dans sa
tâche ?
« Il y a un seul Dieu. Je suis né de lui et en moi tout
a été fait. J’ai accompli son œuvre et pour elle je me
suis sacrifié. C’est pourquoi il m’a remis la royauté
éternelle sur tout ce qu’il a fait. »
- Maître, je ne comprends toujours pas.
« Vous les hommes, vous êtes tellement avides de
pouvoir que vous ramenez tous les mystères qui vous
entourent à la réalité matérielle du monde qui vous
embrigade dans vos sens. Tout ce qui existe a été fait
pour servir le Très-Haut et rien n’a été créé en annexe.
L’ensemble des éléments créés constitue son aspect
manifesté. La façade de lui qu’il a voulu montrer à
l’Homme. Dieu n’a pas de forme dans sa création et il
s’y meut selon son bon vouloir sous toutes les formes et
de toutes les manières qu’il voudrait épouser.
Tellement il a aimé l’Homme plus que tout qu’il l’a
doté de ce don.

243
Je suis le canal de son aspect manifesté dans l’infini
cosmique. Je suis la source de la vie dans ce monde et
dans les autres. C’est grâce à moi que les hommes et
tout ce qui pullule ici le connaissent. Je suis le chemin
qui mène au Père. Je suis la parole qui guide les
hommes et qui leur confère à nouveau la divinité qu’ils
ont perdue dans l’Éden. »
- Et pourquoi ne portes-tu pas d’ailes comme les
anges du ciel ?
« Je ne suis pas un ange. Je suis la parole. Je suis
la vie. Je suis Dieu et l’Homme est fait à mon image. Il
fait partie de mon tout et compose mon unicité, car
tout ce que j’ai créé fait partie de moi. Mais, Moise, la
souillure de votre chair m’a répugné et je me suis
détaché de vous. C’est pourquoi vous peinez à voir la
vérité. »
- Seigneur, au-delà de ta parole manifestée, je
souhaite connaître ta face.
« Moïse, tu ne peux voir ma face, car quiconque la
verra mourra. Vous les hommes vous êtes très impurs.
C’est la souillure qui vous habite qui vous prive de cette
grâce parce que, moi, Votre Dieu, je suis
essentiellement pur et la parole que je vous ai remise
est pareille. Néanmoins, tu es mon ami, Moïse. Je ne
t’enverrai plus ma parole.

244
Désormais, tu me verras tel que je suis. Dans toute
l’étendue de mon aspect manifesté, car il y a un aspect
de moi qui doit à jamais demeurer un mystère pour
l’Homme. Vous ne devez connaître que ce qui est utile
à votre sacerdoce. Rien sur mes origines, sur mon
existence ou encore sur mes choix ne doit vous
intéresser. Je vois en chacun de vous, car vous êtes nés
de moi. Contentez-vous de me recevoir et je vous ferai
don de bien de choses.
Alors que je t’appellerai depuis les sommets de la
montagne, hâte-toi et viens seul. Entre dans la nuée. Je
te cacherais dans le creux d’un rocher afin que ma
gloire ne t’ôte la vie. Ensuite, je passerai en proclamant
le nom du Seigneur en recouvrant tes yeux pour que tu
ne puisses voir ma face. Tu ne verras que ma gloire de
dos, car quiconque verra ma face mourra. »
*
Il y eut un grand bruit sur les hauteurs du Sinaï.
Le sol autour de la montagne tremblait et on entendait
comme d’énormes rugissements venir du ciel obscurci
par une épaisse fumée noire. Des salves d’éclairs le
fendaient.
Moïse entendit ensuite le bruit de chevaux – aussi
nombreux que ceux d’une armée à mille bêtes – percer
le silence mystique de l’intérieur de la nuée. Les galops

245
se rapprochèrent puis se dissipèrent avec l’arrivée de la
symphonie des anges qui désormais caressait son ouïe.
Il les vit sortir du ciel, tout égayés et sifflant des
mélodies enivrantes dans des flûtes d’or. Ils
virevoltèrent quelques minutes dans les hautes sphères
de la nuée et s’en allèrent en rang fermé dans le ciel.
Un vent violent souffla en direction de l’Est. Une
fine poussière irrita ses yeux. La nuée s’illumina et le
sol tout autour s’enflamma. Il vit un être qui brillait
intensément descendre du ciel. La lumière qu’il
dégageait était aussi forte que celle du soleil. Ses yeux
étaient comme des prismes de feu encastrés dans un
corps de verre. Ses ailes étaient grandes et s’étendaient
sous tout le diamètre de la nuée.
L’homme se figea, contemplant la foi et le cœur
pur de l’hôte de Dieu. La robe de Moïse avait blanchi.
Ses hanches étaient ceintes d’un ruban d’or serti des
plus belles pierres précieuses qui puissent exister à la
surface de la Terre. Ses cheveux et sa peau reflétaient
la tendresse qui l’accompagnait dans son sacerdoce.
Tout son corps brillait, lavé par la lumière de l’être qui
se tenait toujours immobile devant lui. Celui-ci souffla
en sa direction. Un grand linge blanc vint recouvrir sa
tête.
L’être regarda en direction du ciel et parla à haute
voix. Celle-ci était aussi forte que le bruit de la terre qui
246
tremble ou des vagues qui cognent sur de grands
rochers. Elle lui parut inaudible, comme le bruit
assourdissant du tonnerre du désert.
L’être se tut. Moïse s’agenouilla – la pression de la
peur sur ses genoux venait d’avoir raison de lui. Il vit
l’être lumineux remonter et disparaître derrière les
grands nuages qui s’aggloméraient dans la partie du
ciel que la nuée circonscrivait.
Alors que l’homme commençait à regretter
l’audace avec lequel il demanda à connaître son
créateur, qu’il fut paralysé par le balai d’un millier de
chars de feu qui couraient dans toutes les directions de
la nuée ! Des cavaliers ailés les montaient et
proclamaient la gloire de Dieu qui s’apprêtait à
descendre parmi les hommes.
Instinctivement, Moïse regarda vers le ciel et il le
vit s’ouvrir. Une main géante en sortit et le saisit, puis
elle le traîna dans le creux d’un rocher qui était entouré
par le feu qui possédait le sol des lieux. La grande main
se plaça devant ses yeux. Il ne distinguait plus la
lumière de l’obscurité et se laissa guider pour le reste de
ses sens.
Il y eut un silence apaisant. Le bruit des chars
venait de s’éteindre et le vent qui sifflait vers l’Est
cessa. Il voulut bouger, mais il ne put le faire. Ses yeux

247
ne voyaient pas toujours et sa bouche fut rendue
muette.
L’homme sursauta. Des cailloux tombaient du ciel
et s’abattaient sur le sol. Les flammes s’agitaient à
cause du choc et la chaleur qui habitait les lieux
devenait insoutenable. Moïse sentit la douleur des
brûlures envahir son corps tout entier sans toutefois le
consumer.
Alors que sa chair se consumait et laissait
transparaître le blanc de ses os, il flaira une aura
réconfortante envahir l’intérieur de la nuée. La douleur
qui étreignait son corps se dissipa sur la fraîcheur câline
de l’atmosphère et sur les senteurs de roses d’Orient.
Son ouïe capta la présence d’un être. Il entendait ses
énormes pieds damer le sol caillouteux de la montagne,
la traversant de part et d’autre avec une force
tellement puissante que le sol tremblait comme s’il
allait s’ouvrir en deux.
Il tenta à nouveau d’ouvrir les yeux, mais tout lui
parut à nouveau obscur.
Les pas s’éloignèrent et il sentit un écho venir du
ciel. Il se rapprochait de l’endroit où Moïse se tenait.
Un vent l’accompagnait. L’homme fut surpris par la
force de celui-ci et se retrouva propulsé sur le sol. Des
voix sortant des quatre coins du globe proclamaient la

248
gloire de l’Éternel et vantaient sa bonté. Le sol retentit
à nouveau sous les pieds de centaines d’hommes qui
couraient en direction de l’Ouest. Ensuite, Moïse sentit
la lumière effleurer ses paupières.
Cette lumière était tellement vive au point
d’éclairer l’obscurité de ses yeux fermés.
« Ouvre les yeux. »
La voix était réconfortante. Moïse obéit sans trop
se poser de question. Il découvrit un paysage unique –
celui-là qu’il avait vu tant de fois dans ses visions. Son
corps voltigeait désormais au milieu de cet océan
d’émeraude et de diamant. Sa robe était blanche et
pure. Tout en lui reflétait désormais la sainteté qu’il
avait rejointe. Il regarda ses mains qui luisaient comme
le soleil, s’attarda sur ses jambes qui avaient l’aspect de
l’or poli et toucha sa barbe qui lui parut avoir la même
douceur que la laine tissée. Il reconnut la porte de ses
visions et s’empressa d’aller presser sa poignée pour
découvrir le mystère suprême.
Lorsque la grande porte s’ouvrit, Moïse se figea. La
vision qu’il venait d’avoir le pétrifia. Ses sens
s’aliénèrent et son esprit sombra dans un trou tellement
profond que le moindre espoir de le revoir vivant se
floua. Sa bouche béante renseignait sur son état de
léthargie. Les poings serrés, l’homme se perdit loin dans

249
les plus hautes spirales de la création. Un endroit
unique dans lequel les esprits des hommes qui n’avaient
pas connu la mort de la chair ne pouvaient s’aventurer.
Le peu de conscience qui l’habitait se repentit d’avoir
voulu connaître le secret de la nature divine. Il venait
de voir le dos de Dieu. Tel qu’il était. Sous toute
l’étendue de sa gloire.

250
CHAPITRE
13

« Vous les hommes, vous êtes tellement avides de


pouvoir que vous oubliez que tout ceci ne vous
appartient pas. Vous pouvez en jouir à votre guise,
mais ce n’est pas votre monde. Je ne l’ai pas créé pour
qu’il vous serve. Tout ce qui existe sur la terre et au ciel
m’appartient. Toutes ces créatures et ces choses
doivent essentiellement être dévouées à mon service.
Vous êtes mes esclaves et dans mon infinie bonté, j’ai
fait de vous mes seconds dans ma création. Vous avez
mon souffle dans vos entrailles. Vous avez une partie
de moi.
Mais ne vous enorgueillissez pas parce que vous
êtes des dieux. Ne flattez pas la nature afin qu’elle se
couvre de ridicule à mes yeux, vous ayant obéi dans vos
moindres pulsions dépravantes. Ne soyez pas le vice qui
pullule sur la terre, mais devenez des modèles de pureté
et d’obéissance. Servez-moi sans tabou et observez mes
prescriptions. Apprenez à vous aimer et recherchez la
miséricorde de Dieu plus que toute autre chose.
Israël est mon peuple. Je l’aime et je fais de lui
l’aîné de tous les autres groupements de la terre. C’est
à travers lui que je me ferai découvrir aux yeux du
251
monde. Il sera le flambeau des miracles que
j’accomplirai pour ramener les hommes de la terre
entière à mon culte. Je lui enseignerai à travers ta
bouche comment me servir. La grâce que je lui accorde
ne s’éteindra jamais malgré ses fautes, car j’ai aimé
Abraham parce qu’il m’a écouté alors que je lui
demandais d’égorger son unique enfant. J’ai aimé Isaac
qui malgré la cécité qui avait recouvert ses iris, garda
sa sagesse jusqu’à la fin de sa vie, en récompense de la
fidélité de son père. Jacob fut le socle de toute la
promesse faite à son grand-père. Son cœur plaida pour
lui et je le choisis au détriment de son frère aîné afin
qu’il porte les germes de ce peuple béni que j’eusse
promis à son grand-père.
Ces hommes m’ont tous servi avec dévotion et
abnégation. Ils m’ont aimé plus que leur vie et c’est
l’une des raisons pour lesquelles ils ont connu la grâce
que j’accorde au juste.
Quel est donc leur héritage ?
Un peuple d’incultes et d’idolâtres qui se pavanent
sans pudeur, sous le soleil – témoin de leur ignorance –
, défiant l’ancien des jours, s’agrippant à tout ce qui est
injustice. Se souviennent-ils encore de ces nobles
hommes qui sauvèrent leur race ?

252
La chair est la faiblesse de l’homme. Ses sens sont
le miroir de cette faiblesse qui cloisonne son esprit.
Cette faiblesse-là même qui fait exister la notion de
péché. Celui qui sait dompter ses pulsions se rapproche
de la vérité. Et celui qui canalise les désirs les plus
enfouis de son corps s’adonne à des envies bien plus
utiles. Vous mourrez avec vos corps et ceux-ci seront
appelés à pourrir dans le sol qui les a engendrées. Tout
ce qu’elle aura engrangé comme plaisir sera enterré
avec elle et rien qu’elle n’eût idolâtré ne restera en vie.
Apprends à mon peuple, Moïse, à s’adonner à moi. Dis-
leur d’élever leurs âmes jusqu’à mes mystères. Israël
doit chérir mes prescriptions.
Je suis l’Éternel. L’unique. C’est moi qui vous ai
offert la vie. Je vous ai donné la terre pour que vous y
trouviez un épanouissement. Ma volonté a voulu que
vous soyez maître de ma création. Pour toutes ces
grâces, vous devez me louer et m’adorer. Mon culte sera
un culte éternel et mes commandements des règles de
vie inaltérables. Mon amour est sans limites. Il n’a pas
de fin. Je l’offre aux cœurs purs. Tu en as un Moïse.
Apprends à mon peuple à m’aimer comme un homme
aime sa femme. Dis-lui les grâces que j’accorde à ceux-
là que le péché répugne afin qu’ils se repentent.
Enseigne-leur aussi que c’est ma parole seule qui est
source de vie. Je vous la donne en signe d’amour. Je ne

253
veux pas que le péché vous corrompe plus longtemps ;
parce que je vous aime.
Regarde toutes ces âmes qui se meuvent au pied de
la montagne. Elles sont tellement sales, souillées par
tous les détritus qu’inspire la chair. Leurs yeux flirtent
avec la rage des loups et la cruauté qui naît de leur
orgueil charogne la pourriture des autres de leurs
semblables, morts parce qu’ils avaient simplement cru
en moi. Je hais ce qu’est devenu le germe d’Abraham.
Comme j’aimerais les faire mourir et recommencer avec
ta semence, mais j’entends les voix de mes amis plaider
pour ces mécréants et je me retiens. Toi aussi, parce que
tu as imploré ma clémence, je ne romprais pas mon
alliance. À la place, je donnerai des lois drastiques à
Israël, car il ne connaît pas l’amour de Dieu et des
hommes. Il sera puni à la mesure de ses fautes afin qu’il
comprenne que c’est moi et moi seul que l’on doit servir
au fil des siècles.
C’est ainsi que la mort sera le salaire de tous ceux
qui maudiront mon nom. Il n’y aura pas de pitié pour
eux. Vous les hommes vous êtes corrompus et les fruits
qui sont issus de vous en sont de même. Pourquoi êtes-
vous prompts à vous tourner vers des idoles et de faux
dieux ? J’ai humilié l’Égypte, la puissante ; avec ses
cultes obscènes et tous ces démons qu’il vénérait. Râ
s’est humilié devant ma face, car je suis le maître de
254
toutes choses. L’obscurité a peur de la lumière. Les
ténèbres de la nuit tremblent à l’aurore, lorsque les
premières lueurs du soleil domptent la voûte céleste. De
même, la pléthore de vos dieux a fui devant moi,
masquant leur défaite à vos yeux, avec le voile de la
nuit, afin que l’ignorance perdure parmi les membres
de votre race.
Misérables vous êtes !
Moïse, dis tout ce que je t’ai autorisé d’enseigner à
mon peuple, afin qu’il ne succombe plus aux illusions
malsaines que lui montrent les mystiques et les
occultistes qui pactisent avec Lucifer. Vos âmes n’ont
point besoin d’être purifiées si ça ne l’est par moi. Je
veux que vous ayez la paix à travers mon
enseignement. Ma parole vous est ouverte et les rites
que je vous enseigne sont les seuls à vous mener vers la
lumière céleste.
Israël connaîtra la paix lorsqu’il s’offrira entière à
moi. Je mettrai toujours des embûches devant lui afin
qu’il n’oublie pas que je suis son Dieu et que c’est par
moi que passe son salut. Le règne de l’ignominie qu’elle
tolère dans son antre est mon témoin. C’est lui-même
qui sera son accusateur au moment où je la frapperai et
la livrerai à des nations étrangères. Ceux-là mêmes qui
pratiquent le culte de Baal et à qui on enseigne que les
plaisirs de la chair sont les plus ultimes.
255
Ils vous pousseront à la faute et à la transgression.
Vous revivrez l’asservissement et l’oppression. Vos
femmes seront souillées et vos enfants corrompus.
Rares sont ceux-là parmi vous qui comprendront que
c’est à cause du péché que je vous suis livré ainsi. Votre
ignorance vous poussera à m’oublier, moi votre Dieu et
vous servirez à nouveau les idoles et les démons que
vous apprendront les incultes.
Et alors que vous vous croirez tous voués à
l’extermination, je vous délivrerai une nouvelle fois et
je vous ramènerai vers la terre que je vous ai promise,
car mon amour pour vous est sans limites.
Moïse, je suis un Dieu juste. Je ne t’abandonnerai
pas à la main de l’inquisiteur. Tu seras le flambeau qui
éclairera le monde jusqu’à ce que ma parole habite
parmi vous. Vous l’avez reçue dans ce désert, mais rares
sont ceux-là qui ont compris son sens. Elle vous a été
donnée dans son ensemble sans être diluée, mais vous
ne l’avez point comprise. Tu continueras à la traduire
pour que mon peuple me serve. C’est de ta bouche que
je leur donnerai le pain éternel. C’est de cette même
bouche que je maudirai et que je punirai le mécréant et
l’imposteur. Vous êtes une nation de coude roide. Je
vous montrerai le chemin du salut et vous suivrez la
lumière. Je ferai de vous et de vos descendants les
maîtres de ce monde que j’ai créé. Vous dominerez sur
256
toutes les races et votre puissance sera sans limites.
J’établirai néanmoins une haine éternelle entre vous et
les autres descendants d’Abraham pour que, malgré
toutes ces grâces, vous soyez soumis aux afflictions qui
résulteront de vos fautes. »
*
« Mon ami.
Regarde ce chemin que je vous ai tracé et
contemple la beauté de ce monde céleste que je réserve
au plus juste d’entre vous. Goûte au parfum de la
pureté et garde en mémoire la senteur de l’éternité. Tu
seras mon témoin dans la race des hommes.
Maintenant, baisse les yeux et regarde la terre et
les hommes qui l’habitent. Sens-tu la puanteur qui
monte jusqu’à tes narines ? C’est l’odeur de la
pourriture qui d’ici peu va envahir votre monde.
J’enverrai des guerres, des maladies afin de vous
affliger et vous faire regarder à nouveau en ma
direction. Parmi vous naîtront des charognes sans
scrupules, descendants de ceux-là qui se sont abaissés
avec des femmes. Vous verrez des êtres habités par le
mal et ayant des apparences d’hommes venir vous
avilir. Ils vous feront croire que mon règne a pris fin et
que désormais c’est eux et leurs nouvelles mœurs qui
dirigeront vos destinées. Dans leur audace folle, ils

257
massacreront ceux de vous qui continueront à croire en
moi, car vos prières empêcheront la gangrène et
l’opprobre de se propager au sein des communautés des
déistes du seul et unique Dieu.
La terreur habitera parmi vous, jusqu’à ce qu’à
nouveau je vous donne les bienfaits qui résultent de la
fidélité à ma parole. Celle-ci descendra à nouveau et
sanctifiera la terre et tous ses habitants. Sa puissance
éradiquera le mal sur terre et sa lumière brillera
éternellement parmi vous. Son règne sera glorieux et
prospère et elle unira les deux mondes. La terre et le ciel
ne seront plus qu’un, sous ma protection.
Mais tout ceci est encore si lointain ! Ton époque
ne connaîtra point toutes ces choses. Tu ne verras pas
de ton vivant le sol trembler à cause des armes lugubres
des hommes. Leurs folies et l’intelligence qui leur a été
gracieusement offerte leur serviront à détruire ma
création. Ils se prendront pour des génies et mettront
en péril les principes fondamentaux de la vie tels que je
les ai pensés.
Parce qu’ils feront cela, j’en ferai de même. Autant
vous connaîtrez des bêtes et des personnes de même
sexe, autant les parents enterreront leurs enfants. Le
sol sera ingrat et le travail sera votre seule source de
revenus. Je mettrai la haine et la division entre vous et
la perfidie s’érigera en maître absolu. Le mal sera bien
258
et le bien sera mal. Vos enfants seront souillés depuis le
bas âge et l’écho de mes épopées sera dilué et corrompu
par des hommes influencés par des choses lointaines au
salut. Alors que vous croirez que je me trouve à un lieu
ou que telle pratique vous sera enseignée, car tirée de
ma parole, vous vous tromperez, car je ne serai nulle
part si ce n’est dans mon royaume à vous observer vous
tromper sur mon culte et à idolâtrer des choses qui ne
seront pas moi. Je laisserai Samaël et ses sbires vous
éprouver. Vous croirez à la fin de toutes choses, car
vous verrez des cadavres s’entasser par milliers les
longs des rues. L’image du sang humain lapé par des
chiens et de la chair ouverte aux caprices des charognes
vous sera familière. La fureur de la nature que vous
aurez combattue à travers votre irresponsabilité
s’abattra sur vous, car elle ne saura plus comment
distinguer l’esprit que je vous ai offert alors que je vous
tirais de la poussière.
La honte fera trembler le sol sous vos pieds. Elle se
repentira de vous avoir un jour portés et pris en
affection. Sa colère fera en sorte qu’elle consume
rapidement vos chairs et vos os. Elle boira à grandes
gorgées votre sang et s’en délectera parce que devant
ma face elle ne trouvera aucune condamnation. Ses
fruits deviendront de plus en plus rares et l’eau qu’elle
vous donnait pour étancher votre soif se retirera

259
beaucoup plus dans les profondeurs que l’Homme ne
peut pas atteindre.
L’écho du vent se fera de plus en plus cynique. Il
passera et foudroiera les plus téméraires. Sa fougue
emportera vos enfants, vos maisons et toutes les autres
choses que vous posséderez et chérirez. Le ciel libèrera
les flots cosmiques qu’elle accumule pour noyer le
péché et les incongruités. Vous vivrez en permanence le
déluge, car il voudra laver la surface de la Terre pour
que n’apparaisse plus jamais le péché des hommes.
Des hommes mangeront d’autres hommes parce
qu’ils ne trouveront plus de quoi apaiser leur faim. Ils
boiront dans les marécages, car l’eau ne servira plus
jamais votre orgueil.
Voilà ce qui attend ce monde que j’aime tant,
Moïse. L’Homme a abusé de moi et il s’en repentira au
dernier jour.
Maintenant, va et remets de l’ordre dans mon
pâturage. Samaël a réussi à corrompre certains parmi
mon peuple alors que toi et moi étions ici. Je le vois en
bas me regarder avec des yeux moqueurs, car il croit
qu’il a réussi à vous éloigner de moi.
Tu puniras les coupables de mort et tu réprimeras ceux
qui se sont laissés souiller. Épargne Aaron et ses fils, car

260
ils ont été forcés de participer à ces dépravations. Ils
ont craint pour leurs vies. »
*
Lorsque Datan souleva le voile qui masquait
l’intérieur de sa tente à la place principale du
campement israélite, il leva les yeux en direction du ciel
et vit que celui-ci s’était entièrement débarrassé des
sombres nuages qui le masquaient de la face
obscurantiste du monde d’en bas. La lumière du soleil
transperçait le mystère pervers qui les avait éconduits
et Israël commençait désormais à se repentir de sa
faute.
Son cœur tambourinait dans sa poitrine et ses
lèvres se refusaient de diffuser de faux messages
d’encouragement à l’encontre des hommes et femmes
qui se figeaient de peur à la vue du messager de Dieu
qui dévalait désormais la grande pente sinaïtique,
chargé de deux énormes blocs de granite sur lesquels
étaient inscrites les lois du Très-Haut.
Datan s’oublia durant un court instant et se perdit
dans la contemplation de cet homme nouveau qui
revenait conquérant du passage initiatique qu’il venait
de subir. Le visage de celui-ci rayonnait comme la lueur
du soleil et sa peau était d’une blancheur unique. Deux
énormes cornes fluorescentes semblaient avoir poussé

261
de son cuir chevelu. Moïse n’avait pris aucune ride. Son
dos ne s’était pas voûté et ses membres gardaient la
vigueur légendaire qui faisait d’eux des mythes et des
exemples de longévité dans tout le bassin désertique.
Seules sa barbe et sa chevelure avaient poussé.
Lorsque le regard du prophète croisa celui du
scélérat, celui-ci sentit une énorme vibration le
posséder. Ses entrailles se nouèrent et ses mains se
mirent à trembler. Les yeux de Moïse brillaient comme
des braises ardentes, laissant transparaître l’esprit de
Dieu qui l’habitait désormais. L’homme voulut se
repentir de toutes les fautes qu’il venait d’inspirer à
Israël, mais l’orgueil qui remplissait son cœur bloqua
son genou pour que celui-ci ne se plie pas. Une voix
saugrenue creusa le silence de son ouïe et s’accrocha sur
l’ancre de son âme. La voix cynique et rusée d’Azaziel
obscurcit davantage son cœur et corrompit son esprit
avide de pouvoir et de prestige. Datan se ragaillardit,
rien qu’en passant à toutes les choses libertines qui
s’offriraient à son bon vouloir si jamais il défiait
l’autorité de ce messager venu d’en haut.
Moïse se posta sur un rocher qui trônait à l’entrée
du camp. Il dévisagea les hommes encore souillés par
les déchets organiques des jeunes donzelles qui avaient
succombé aux paroles mielleuses du malin. Il vit le sang
des bêtes réservées aux sacrifices divins serpenter les
262
allées inondées de détritus et de restes d’aliments. Les
jeunes femmes se rendirent compte, lorsqu’elles
croisèrent ses yeux, que leur dignité les avait quittées
la nuit précédente pour retourner dans un endroit
inconnu à jamais de leurs âmes de pécheresses. Elles
voulurent se couvrir – un brin de pudeur envahit leurs
cœurs —, mais le regard vide du prophète les en
dissuada.
Moïse vit aussi la sculpture d’or massif luire et
défier le regard colérique de Dieu. Le veau se dressait
majestueusement sur la place principale située au
milieu du camp. Son immobilisme le déconcerta et il se
sentit triste d’appartenir à un peuple aussi bête. Dans
un élan de colère, il brisa les tables de lois sur le rocher
où il se tenait.
Derrière Datan, Azaziel continuait son prêche. Son
disciple l’écoutait assidûment et Moïse pouvait voir
l’orgueil monter en lui. Alors que les hommes et les
femmes du camp se tenaient silencieux non loin du
rocher qui accueillait le soma animé de leur guide,
Datan rompit le silence.
Ses paroles étaient offensantes à l’égard du Dieu du
Sinaï. Il se mit à prêcher la liberté de l’homme à travers
l’expression de sa volonté qui était l’ultime gage de sa
liberté et de son essor spirituel. Rien d’autre que son
plaisir personnel ne pouvait le mener à l’extase absolue.
263
Il pointa du doigt Moïse et le qualifia d’imposteur et de
magicien de seconde zone.
« Les tours que tu fais sont maîtrisés par les plus
grands mystiques des plus grands empires de la terre,
lui dit-il. Quel est ce Dieu qu’on ne voit pas et qu’on
n’entend pas ? Moi je suis un juste maître qui vous a
offert le bonheur de goûter à un plaisir unique qui vous
aurait été refusé par la soi-disant morale de ces
religieux de pacotille. »
Josué sortit son épée et voulut s’en aller frapper
l’homme. Mais Moïse le retint. L’homme ne pouvait
condamner son semblable. Ce rôle n’était dévoué qu’à
Dieu et à lui seul. C’est alors que Moïse appela la justice
de Dieu et celle-ci descendit jusqu’à lui afin d’éclairer
sa pensée. Elle lui fut transmise par Michel.
Le prophète demanda ensuite à Josué de réunir les
justes au pied du rocher et de les armer d’épées. Il laissa
ceux qui s’obstinaient dans la bêtise avec Datan qui
continuait à défier Dieu, sous l’impulsion d’Azaziel qui
désormais se faisait accompagner derrière lui d’une
kyrielle de démons.
Moïse regarda à nouveau et s’éprit de compassion
pour tous ces hommes et ces femmes qui s’étaient
laissés aliéner par la perversion de Samaël. Il implora
en silence l’Éternel afin qu’il puisse pardonner leurs

264
fautes et leur donner une nouvelle chance dans son
royaume. Il pria aussi pour les repentis afin que leur foi
soit solidifiée autour de l’unique parole de vérité : celle
inspirée par Dieu.
La gorge nouée – Moïse souffrait à cause du sort
réservé aux traîtres –, il en appela à nouveau aux
repentirs. Datan et ses disciples restèrent de marbre et
se mirent à le défier à travers des injures et des propos
obscènes.
« Extermine-moi cette race de mécréants. »
Le prophète ferma les yeux pour ne pas voir
l’horreur. Il s’appuya davantage sur sa verge, car ses
membres tremblaient. Il peinait. Israël sombrait à
cause de son vice. Lorsqu’il rouvrit les yeux, quelques
heures après le début du massacre, Josué et ses soldats
se tenaient devant les corps inertes et ensanglantés de
leurs frères, parents, enfants et amis. Les têtes qui
jonchaient le sol désertique exprimaient le regret
d’avoir désobéi à Dieu. Leurs sangs se répandaient sur
le sable et les roches, en se mêlant à celui des bêtes
réservées aux sacrifices. Datan agonisait, la gorge à
moitié ouverte. Un des tueurs hébreux remonta sa robe
jusqu’à son ventre, faisant découvrir au soleil l’objet
flasque de sa désobéissance. Il regarda ce membre
traître et maudit la pseudo-puissance qu’elle confiait
aux hommes. Ensuite, le soldat regarda les yeux vides
265
de sa victime se perdre aux fins fonds du cosmos,
regrettant d’avoir suivi les anges de la mort dans leur
folie et s’adonnant à cœur joie à leurs éphémères
jouissances.
Datan voulut à nouveau parler, comme il le faisait
autrefois, avec assurance ; mais il sentit une douleur
venir de son cou et la sensation du sang humide qui
giclait de sa gorge le glaça. Il comprit la vanité des
hommes et se repentit d’avoir osé défier le Dieu sémite.
Le soldat qui se tenait devant lui hésitait à
l’achever. Il trouvait que le traître était trop facile à
abattre et voulait faire durer le plaisir. Il passa son épée
autour des jambes de l’homme en agonie, laissant des
entailles au niveau de ses cuisses. Ensuite, il prit une
fine lame qu’il enfonça dans ses iris. Le cri de Datan
perça le silence du désert. Ses larmes se transformèrent
en ruisseaux de sang. Et sa langue haletante n’arrivait
plus à extirper le moindre son de sa gorge. Dans sa
douloureuse cécité, il vit la face de Samaël qui le
narguait et s’en allait corrompre d’autres peuples. Il
voulut crier sa vengeance, mais rien de son corps ne lui
obéissait désormais. Datan se laissa donc mourir dans
la douleur et l’obscurité. Sa langue n’avait plus le
pouvoir de corrompre et bien qu’étant devenue
inoffensive, elle lui fut arrachée en même temps que sa
verge. Voyant que l’homme suffoquait à cause de la
266
douleur extrême qu’il subissait, un repenti vint lui
trancher entièrement la gorge.
De loin, Moïse regardait à peine la scène. Sa
douleur était grande de voir tant de personnes qu’il
estimait mourir ainsi, à cause de leur incrédulité. Mais
malgré sa douleur, il salua le geste de Dieu. Il était
inadmissible qu’Israël soit souillé par des germes de ce
genre. Son destin était trop grand et son règne terrestre
appelé à traverser les siècles.
Le prophète entreprit de descendre du rocher et
d’assister à la chute de ce dieu que les hommes avaient
osé faire l’égal du véritable Dieu. Il demanda qu’on
fonde l’or dans un grand brasier et que celui-ci soit
dilué à de l’eau que les justes boiront.
Ensuite, il fit qu’Israël se repentît devant leur Dieu
miséricordieux. Le ciel fut sombre ce jour-là. Le vent
semblait accompagner des symphonies de deuils à
travers toute la péninsule arabique et les pleurs des
anges qui plaignaient le comportement et le châtiment
réservé aux fils d’Israël chatouillaient l’ouïe fine de
Moïse. La terre entière se repentit. L’orgueil des
hommes défia à nouveau la bonté céleste. Bien qu’elle
soit infinie, celle-ci laissa place à la réprimande afin que
le maître demeure toujours à sa place et que l’esclave
ne se perde plus jamais à s’ériger en se pensant assez
fourbe pour vaincre son destin.
267
Epilogue

Ce jour-là, Moïse contempla l’aurore comme


jamais, il ne fit avant. Il admira la sortie du soleil de la
ligne que traçait l’horizon. Le balai incandescent de ses
rayons lui arracha une larme. Le souffle du désert
consuma sa passion pour l’Homme et ses rêves d’enfant
se mirent à défiler à l’intérieur de sa tête. Il se demanda
si au bout de sa vie, il les avait atteints.
Il admira la folle danse du sable qui suivait la valse
angélique du souffle qui la menait vers les confins de
l’espérance, loin de cette terre aride de Moab, proche
du lieu angélique que leur réservait l’Éternel. Les
grains sur le sol jouaient avec son regard nostalgique,
lui donnant pour la dernière fois le plaisir magique de
l’Homme qui contemple la nature qui lui a été offerte
par Dieu. Alors que le sifflement du désert caressait son
ouïe, il se laissa bercer par les bribes de ce passé glorieux
sur les terres d’Égypte, errer dans les confinements de
la pensée, au milieu des rapaces démoniaques qui firent
de son ignorance la bête qui plus tard allait être un
ennemi redoutable.
Moïse à nouveau se repentit aux yeux de Dieu qu’il
connut tardivement et se réjouit d’avoir pu trouver le
sens de son existence. Il admira son opiniâtreté face à

268
l’adversité que lui opposaient l’Égypte et ses faux
dieux.
L’homme revit les épreuves du désert et les
différentes conquêtes de son peuple. Il soupira et eut un
frisson en se ressassant toutes ces guerres où la mort lui
fit proche.
Le visage de Méneptah se dessina dans sa mémoire.
Il était radieux et souriant. Son regard exprimait la
paix de l’âme et la repentance du cœur orgueilleux
lorsque celui-ci eut découvert l’amour éternel de Dieu.
Il soupira à nouveau.
Moïse sortit de sa tente et marcha en direction du
mont Nébo. Josué qui le suivait du regard, depuis
l’endroit où il priait tous les matins depuis leur arrivée
à ces lieux, remarqua que son maître n’emportait
aucun bagage pour ce périple, dont il prit connaissance
à la veille.
Il le vit marcher lentement, la tête baissée – comme
s’il acceptait avec honte le sort que Dieu lui réserva à
cause de sa désobéissance. Son regard volatile
exprimait l’angoisse et la peur, mais surtout la grande
satisfaction d’avoir connu la vérité et de l’avoir léguée
aux hommes à travers le peuple que Dieu choisit parmi
tous ceux qui peuplaient la terre.

269
La tristesse envahit le cœur de Josué. Il se souvint
de son onction. Le moment où l’esprit de Dieu
l’habitait alors que Moïse lui imposait les mains. Il se
ressaisit et dompta la peur et la nostalgie nées du fait
de ne plus revoir son maître.
Désormais, le soleil se hissait lentement au zénith
dans une belle danse. Elle semblait vouloir saluer le
départ du conquérant hébreu.
Moïse arriva au pied de la montagne et se retourna
pour contempler une dernière fois ce peuple que Dieu
chérissait tant. Il le revit lisérer à Gosen, sous les coups
de l’impérialiste, loin de ses idéaux religieux,
embryonnaires et mal compris. L’odeur infecte de leur
souffrance irritait l’odorat de l’Éternel qui décida de
montrer sa face aux hommes qui perdirent son culte
dans les ténèbres de la perfidie de l’époque de Noé. Il
imagina une ultime fois le visage de cette génération
qui ne connut pas la torture d’Égypte et qui s’adonnait
à cœur joie aux règles que leurs pères reçurent au bas
du Sinaï. Elle partageait intégralement la souffrance
des âmes tombées dans les chantiers de Memphis et
Ramsès, avec comme seule consolation l’espérance qui
emplissait leurs cœurs.
Moïse sentit le souffle de Dieu s’attarder sur son
visage et le réconforter. Plus que tous les autres
hommes, il savait que la mort était une étape ultime
270
pour rejoindre le degré le plus élevé de la création, là où
règne le Saint des Saints en compagnie de ceux qui
auront été justes à ses yeux.
Il arriva au sommet de la montagne. Il regretta sa
verge restée en bas, dans les mains de Josué, nouveau
guide des Hébreux. Devant lui, il remarqua que de
grands nuages étaient descendus du ciel et recouvrait
la totalité de l’endroit qui l’accueillait. À l’intérieur, il
voyait par intermittence des éclairs se dessiner. Moïse
se prosterna face contre terre, car il sentait la présence
de son Créateur.
Il voulut comprendre pourquoi à cause d’une seule
faute il eut écopé du plus grand des châtiments qu’on
puisse réserver à un guide : ne pas voir le fruit de ses
efforts. Il s’abstint néanmoins de poser la question de
peur d’irriter davantage son ami.
L’Éternel se saisit de son âme et la balada dans
tous les recoins du pays qu’il promit à ses aïeux. Moïse
découvrit un territoire encore plus grand et prospère
que l’Égypte. Jamais il ne vit des terres aussi fertiles,
des ruisseaux aussi purs et potables et une faune aussi
abondante. Les minerais se couchaient presque sur le
sol nu, attendant sagement que les Hébreux viennent
les ramasser. Le climat y était favorable à toutes sortes
de cultures.

271
Ensuite, Moïse revint au sommet de la montagne
afin de dire au revoir à la terre avant de voir son corps
se vider du souffle de vie. Il pleura et ferma les yeux en
signe de résignation.
Moïse mourut sur le mont Nébo.
Alors que son esprit quittait définitivement le
monde des hommes, il sentit comme un déclic en lui.
Ensuite, il se retrouva dans un endroit obscur. Il y
passa un court instant avant d’être subitement
propulsé dans la lumière éternelle. Moïse reconnut
l’endroit de ses visions et il se réjouit d’appartenir à la
race des justes.
Alors que les anges tournoyaient au-dessus, en
sifflant dans des trompettes et en tambourinant sur des
timbales, d’un trône d’or massif serti de diamant et
d’émeraude, il vit s’approcher de lui l’être à l’apparence
d’un homme.
« Prosterne-toi devant ma parole. Adore le
Christ. »
L’homme le releva aussitôt que ses genoux eurent
touché le sol de feu et il le guida vers le trône vide sur
lequel il le fit asseoir, non loin de celui de l’Ancien des
jours. Une couronne d’or ornée de toutes les pierres
précieuses qu’on trouve sur la terre lui fut mise au-
dessus du crâne. Des anges chantèrent sa gloire et
272
lorsque l’épais nuage qui masquait les visages de ceux
qui étaient assis auprès de lui se dissipa, il découvrit les
faces rayonnantes d’Abraham, Isaac et Jacob qui
l’avaient précédé en ces lieux.

273
274