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Dossier thématique
« Peurs et incertitudes alimentaires »

Perturbateurs endocriniens : responsabilités


dans l’obésité et le diabète de type 2
Endocrine disruptors: Responsibility in obesity and type 2 diabetes

N. Chevalier1,2,3, P. Fénichel1,2,3 Résumé


1
Service d’endocrinologie, Les perturbateurs endocriniens environnementaux (PEE) sont des molécules naturelles
diabétologie et médecine de la reproduction,
Hôpital de l’Archet 2, Centre Hospitalier ou chimiques capables d’interférer avec le système endocrinien, mais également de
Universitaire de Nice, Nice. perturber les voies de signalisation du métabolisme glucidique et lipidique. Ils sont
2
Institut national de la santé et de la recherche
médicale (Inserm) UMR U1065/UNS,
ubiquitaires dans notre environnement quotidien, et impliqués dans de nombreuses
Centre Méditerranéen de médecine moléculaire pathologies, parmi lesquelles des anomalies de l’axe reproducteur et les cancers
(C3M), Équipe 5 « Environnement, reproduction hormono-dépendants (sein, testicule, prostate, colon). Chez l’homme, les accidents
et cancers hormono-dépendants », Nice.
3
Université de Nice-Sophia Antipolis, d’exposition ont montré un lien direct entre exposition à certains polluants organiques
Faculté de Médecine, persistants et survenue d’un syndrome métabolique ou d’un diabète de type 2 (DT2)
Institut Signalisation et Pathologie (IFR 50), dans les années qui ont suivi des expositions aiguës. Ces données ont été confirmées
Nice.
à plus grande échelle, dans des études épidémiologiques longitudinales, qui ont mis
en évidence des concentrations plus élevées de PEE chez les patients obèses et/ou
atteints de DT2, notamment de polluants organiques persistants (POPs), qui doivent
donc être considérés comme des facteurs de risque à part entière d’insulino-résistance.
Leur participation dans l’épidémie d’obésité et de DT2 ne semble plus faire de doute,
et son coût annuel a d’ailleurs été estimé à plus de 20 milliards d’euros par l’Union
Européenne.

Mots-clés : Diabète de type 2 – obésité – perturbateurs endocriniens – polluants


– estrogènes – programmation fœtale.

Summary
Endocrine disrupting compounds (EDCs) are natural or synthetic molecules found in
everyday products (plastic bottles, metal cans, toys, cosmetics, pesticides…) and used
in the manufacture of food. They can interfere with different hormonal pathways (synthe-
sis, secretion, transport, activity and/or elimination), but also with glucose and lipids
metabolism. Therefore, they can induce a wide range of adverse effects (developmental
and reproductive effects, hormone-dependent tumors, such as breast, testis, colon or
prostate cancers). Epidemiological studies in humans together with accidental acute
exposure reports strongly suggest an association between metabolic syndrome and
type 2 diabetes (T2D) and exposure to persistent organic pollutants (POPs), which must
be considered as insulin resistance factors. There is now sufficient evidence suggesting
that EDCs may also explain an important part in the incidence of metabolic diseases
(metabolic syndrome, obesity, and T2D), with an attributable direct cost estimated at
Correspondance
€20 billion in the EU.
Nicolas Chevalier
Département d’endocrinologie,
diabétologie & médecine de la reproduction Key-words: Diabetes – type 2 diabetes – obesity – endocrine disruptors – pollutants
Hôpital de l’Archet 2 – estrogens – fetal programing.
151, route de Saint-Antoine de Ginestière
CS 23079
06202 Nice cedex 3
chevalier.n@chu-nice.fr

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Médecine des maladies Métaboliques - Juin 2017 - Vol. 11 - N°4


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« Peurs et incertitudes alimentaires »

Concept de perturbation l’air, dans l’eau, dans les objets usuels, et du tube digestif [4]. Par ailleurs, si la
endocrinienne ainsi que dans la chaîne alimentaire description initiale des PEE impliquait
en tant que contenant, cosmétiques, un mode d’action via des récepteurs
r Depuis la fin du XIXe siècle, la révo- surfactants, conservateurs, retarda- hormonaux nucléaires aux stéroïdes
lution industrielle s’est accompagnée teurs de flamme…, y compris dans (estrogènes, progestérone, andro-
d’une utilisation croissante, et quasi- l’alimentation pour les nouveau-nés et gènes, hormones thyroïdiennes, acide
ment ubiquitaire, de produits chimiques, les enfants [2, 4]. Les sources d’expo- rétinoïque), il est reconnu actuellement
polluants ou non. De nombreux cher- sition sont diverses, et peuvent varier que les modes d’action sont beaucoup
cheurs ont établi des connexions entre autant dans le temps que dans l’espace. plus complexes et peuvent faire interve-
exposition à des produits chimiques et Habituellement, les PEE sont dispersés nir des récepteurs membranaires, des
des anomalies chez les animaux et chez dans l’air ou dans le sol où ils conta- récepteurs non nucléaires, des récep-
l’homme, en particulier dans la région minent les nappes d’eau souterraines : teurs orphelins (comme AhR [pour Aryl
des Grands Lacs (États-Unis) fortement les mélanges rejoignent ainsi la chaîne hydrocarbon Receptor], ou GPR30)
industrialisée [1]. Défini en juillet 1991, alimentaire via l’eau de boisson et le et différentes voies de signalisation
lors de la conférence de Wingspread cycle alimentaire vers les animaux supé- enzymatique [4]. Ainsi, la perturbation
(Wisconsin, États-Unis), le terme de per- rieurs. En général, ils ont une mauvaise endocrinienne se caractérise, non pas
turbateur endocrinien environnemental solubilité dans l’eau, mais forte dans les par un effet toxique, mais plutôt par
(PEE ; ou EDC, pour endocrine-disrup- graisses, conduisant ainsi à leur accu- une modification du système endocri-
ting chemicals) [2, 3] décrit actuellement mulation dans le système adipeux [4]. En nien empêchant l’organisme d’interagir
toute substance chimique d’origine effet, ces produits sont théoriquement convenablement avec l’environnement,
naturelle ou artificielle, étrangère à l’or- métabolisés par le foie, impliquant leur et donc susceptible d’entraîner un effet
ganisme, capable d’interférer avec le oxydation par des enzymes de détoxifi- toxique en cas de modification des
fonctionnement du système endocrinien cation (principalement les cytochromes régulations homéostasiques.
et, ainsi, induire des effets délétères sur p450), puis glucurono- ou sulfo-conju- r Les mécanismes d’action des PEE
l’individu et/ou sa descendance, qu’il gués, permettant leur élimination rénale sont, par ailleurs, complexes et non
s’agisse de pathologies chroniques du ou entérale. Cependant, compte tenu prévisibles [7, 8], et n’entraînent habi-
développement, de la reproduction, de des capacités limitées de détoxification tuellement pas une mort cellulaire
cancers hormono-dépendants, ou de hépatique et d’une longue demi-vie, ces immédiate. En effet, le concept toxi-
pathologies métaboliques [4]. produits vont être bioaccumulés pour cologique habituel est celui d’une
r Plus de 90  000 composés anthro- plusieurs années dans le tissu adipeux relation linéaire entre dose et effet, ce
piques chimiques sont couramment compte tenu de leur caractère le plus qui a conduit à définir une dose jour-
utilisés, principalement dans l’indus- souvent lipophile (c’est le cas, notam- nalière acceptable (ou DJA) qui doit
trie chimique et/ou phyto-sanitaire [3]. ment, pour les pesticides organochlorés, garantir qu’une exposition chronique
Parmi eux, les composés reconnus les dioxines…) [3]. À l’inverse, d’autres à un produit toxique est sans effet sur
comme PEE constituent un groupe PEE (comme le BPA) peuvent être méta- la santé humaine en deçà de ce seuil.
très hétérogène, au sein duquel on bolisés très rapidement, mais compte Néanmoins, de multiples observa-
retrouve des solvants industriels et leurs tenu de leur présence quasi-ubiquitaire tions ont rapporté que les PEE étaient
déchets (polychlorobiphényles [PCB], dans l’environnement, leur exposition capables d’induire des anomalies à de
dioxines), des plastiques (2,2’-bis-4-hy- devient permanente et prolongée, et très faibles doses, voire uniquement
droxyphenyl-propane, ou bisphénol-A donc potentiellement dangereuse pour par leur présence, alors que, parado-
[BPA]), des plastifiants (phtalates), des des populations plus fragiles, ou à des xalement, ils peuvent n’avoir qu’un effet
pesticides (méthoxychlore, chlorpyri- périodes clé du développement (femmes faible ou nul à forte dose. Certains PEE
fos, dichlorodiphényltrichloroéthane enceintes, enfants en bas âge) [4]. Il est peuvent également avoir une activité
[DDT]), des fungicides (vinclozoline), d’ailleurs prouvé que l’ensemble de la selon une courbe en U ou en U inversé
et des agents pharmacologiques population présente des taux faibles, (également appelées courbes non
(diéthylstilbestrol [Distilbène®, DES]  ; mais détectables, de BPA, autant au monotoniques), ce qui est classique-
mycotoxines, comme la zéaralénone). À niveau urinaire que sanguin et ce, dès ment observé pour les hormones et les
ces produits synthétiques, s’ajoutent les la naissance [5]. neurotransmetteurs [3, 4, 9-11].
substances naturelles retrouvées dans r Les cibles des PEE sont multiples. Si r Un autre point important à consi-
l’alimentation humaine comme additifs les premiers effets décrits concernaient dérer est celui de l’âge à l’exposition.
de l’alimentation animale (notamment essentiellement les gonades, la thyroïde En effet, l’exposition d’un adulte à un
les phyto-oestrogènes, les isoflavo- et les surrénales [6], on sait actuelle- PEE peut avoir des conséquences très
noïdes et les lignanes contenus dans ment que les PEE peuvent interférer différentes de celles observées chez
le soja, la luzerne, le lin…, comme la avec tous les systèmes endocrines de le fœtus ou chez l’enfant. L’exemple
génistéine et le coumestrol). Ces pro- l’organisme, mais également au niveau le plus démonstratif a été apporté par
duits sont largement répandus dans du système nerveux central, du système la thalidomide, utilisée comme séda-
notre environnement quotidien, dans lymphoïde, du système cardiovasculaire tif et anti-émétique chez les femmes

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Perturbateurs endocriniens : responsabilités dans l’obésité et le diabète de type 2 343

enceintes entre  1957 et  1961, et qui diabète de type 2 (DT2). C’est ce que plus récemment, l’International Diabetes
détermine une phocomélie en cas l’on appelle la théorie de programma- Federation (IDF/FID), un chiffre de 382 mil-
d’administration entre le 20e et le 36e tion fœtale (ou Developmental Origin lions, ce qui correspond à une prévalence
jour suivant la fécondation, même à de of Health and Disease [DOHaD]), qui globale de 8,3 % [19, 20]. Il existe de fortes
très faibles doses [12]. Ceci a conduit suppose l’existence d’une fenêtre de disparités à travers le globe, mais l’aug-
à la notion de fenêtre de vulnérabilité, vulnérabilité aux PEE, variable selon le mentation de la prévalence du diabète
retrouvée pour de multiples composés produit considéré et selon l’organe cible est le plus souvent superposable à celle
fœto-toxiques, notamment le DES, puis- [16]. Ceci souligne également le délai observée pour l’obésité.
sant estrogène de synthèse qui a été possible entre l’exposition à un ou plu- r Les raisons de cette augmentation si
utilisé jusqu’en 1975 pour la prévention sieurs PEE et sa répercussion clinique, rapide de la prévalence de l’obésité et
des fausses-couches, responsable de latence qui peut aller jusqu’à plusieurs du DT2 restent complexes. L’existence
malformations du tractus génital féminin décennies. d’une balance énergétique positive résul-
[13], mais aussi d’infertilité et de cancers tant d’une suralimentation, associée à
hormono-dépendants chez les descen- un mode de vie de type sédentaire, sont
dants, avec un effet transgénérationnel Quels arguments évidemment les deux facteurs clé de
marqué [14, 15]. Plus récemment, il a épidémiologiques l’installation d’une insulino-résistance,
été montré que l’exposition prénatale quant à un rôle des auxquels s’ajoute une prédisposition
au DES était responsable de la surve- PEE dans l’obésité et génétique [21, 22]. Néanmoins, cette
nue d’une obésité chez la souris, avec le diabète de type 2 ? transition phénotypique, parfois com-
un phénotype similaire à celui observé parée à une pandémie infectieuse,
chez les enfants en cas de retard de r Les prévalences respectives de l’obé- d’allure très rapide, ne peut pas être
croissance intra-utérin marqué, qui sité et du DT2 ne cessent d’augmenter à expliquée uniquement par une cause
présentent ensuite un rebond pondéral travers le monde, atteignant un taux sans génétique. La production et l’utilisation
(catch up) résultant, à terme, en une obé- précédent. La prévalence de l’obésité a de composants chimiques ayant dras-
sité infantile. Ce concept n’est pas sans ainsi doublé depuis le début des années tiquement augmenté depuis la seconde
rappeler les travaux de David Barker, 1980, et triplé dans la population pédia- guerre mondiale, quasi-parallèlement à
qui avait montré que des conditions trique. L’Organisation mondiale de la santé l’épidémie d’obésité et de diabète, cer-
environnementales délétères, comme (OMS) estime que 2 milliards d’humains tains auteurs, comme Brian A. Neel et
un stress, une carence nutritionnelle seront obèses ou en surpoids en 2030 Robert M. Sargis pour le diabète [23], ou
ou un déséquilibre métabolique, dans [17]. Au début des années 2000, l’OMS Paula F. Baillie-Hamilton pour l’obésité
certaines périodes critiques du déve- avait prédit qu’environ 300 millions de [24], ont suggéré que cette épidémie
loppement (comme la période fœtale personnes seraient atteintes d’un DT2 à pourrait constituer un paradoxe du
ou périnatale), étaient capables, tout en travers le monde en 2030 [18]. En 2013, progrès apporté par l’industrialisation.
s’exprimant initialement sous la forme la même organisation a finalement rap- Effectivement, de nombreux arguments
d’une hypotrophie fœtale, de déterminer porté une prévalence de 347  millions tendent à confirmer un rôle plausible
à l’âge adulte la survenue d’une obésité, de personnes diabétiques à travers le des facteurs d’environnement dans la
d’un syndrome métabolique et/ou d’un monde (dont plus de 90 % de DT2) et, genèse d’une insulino-résistance et
d’un défaut de l’insulino-sécrétion, qui
sont les mécanismes physiopatholo-
Les points essentiels giques du DT2. Cette notion a d’ailleurs
r La rapidité d’augmentation de prévalence de l’obésité et du diabète de type 2 (DT2) ne été validée par le National Institute of
peut pas être expliquée uniquement par la suralimentation et le mode de vie sédentaire. Environmental Health Sciences (NIEHS)
r Les perturbateurs endocriniens environnementaux (PEE) sont des molécules naturelles des États-Unis [25] et, plus récemment,
ou chimiques capables d’interférer avec le système endocrinien, mais également de par l’Union Européenne [26]. Il a ainsi
été estimé qu’une exposition chronique
perturber les voies de signalisation du métabolisme glucidique et lipidique.
à certains composés chimiques était
r Les PEE regroupent de nombreuses substances, parmi lesquelles le bisphénol-A
responsable d’une augmentation d’in-
(BPA), les phtalates, et certaines molécules au contraire très lipophiles, pouvant être
cidence de l’obésité et du diabète, et
bioaccumulées dans le tissu adipeux (polluants organiques persistants [POPs], comme donc des coûts de santé, allant de 18 à
les insecticides organochlorés ou les dioxines). 29 milliards d’euros chaque année [26],
r L’exposition aux PEE, notamment au BPA, détermine, chez le rongeur, des anomalies avec une alerte, notamment, sur le rôle
de régulation de la sécrétion d’insuline associées à un véritable état d’insulino-résis- d’une exposition prénatale au BPA qui
tance, élément clé dans la physiopathologie de l’obésité et du DT2. serait directement responsable de plus
r Chez l’homme, il existe de nombreux arguments épidémiologiques en faveur d’un de 42 000 cas d’obésité infantile, avec
lien entre exposition à certains polluants (notamment les POPs) et survenue d’un un surcoût annuel de prise en charge
syndrome métabolique ou d’un DT2. pour les systèmes de santé de 1,54 mil-
liard d’euros [26].

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« Peurs et incertitudes alimentaires »

r Les observations les plus illustratives r Les arguments épidémiologiques les l’augmentation pondérale sur le déter-
et certaines d’un rôle d’une exposition plus formels entre exposition aux PEE minisme du diabète [34]. Cette notion
aux PEE concernent la survenue d’un et survenue d’une obésité et/ou d’un est d’autant plus intéressante que tous
DT2, et correspondent à des exposi- DT2 proviennent donc certainement les individus en surpoids ou obèses ne
tions aiguës accidentelles à des fortes du programme américain US National développent pas de manière systéma-
doses de polluants organiques persis- Health and Nutrition Examination tique une insulino-résistance, et donc
tants (POPs). Survey (NHANES), débuté en 1960, et un DT2…
– Ce fut principalement le cas de la dont l’objectif initial était de déterminer
dioxine après l’accident de Seveso, l’état de santé et le statut nutritionnel de
en Italie (sur-incidence de DT2, en la population américaine à partir d’un Quels arguments
particulier chez les femmes exposées) échantillon représentatif d’enfants et expérimentaux quant à un
[27], et parmi les vétérans de la guerre d’adultes. Depuis 1999, tous les 2 ans, rôle des PEE dans l’obésité
du Vietnam exposés à l’agent Orange ce programme a ajouté de manière sys- et le diabète de type 2 ?
(risque relatif de développer un DT2 de tématique la recherche dans le sang et
1,5 [intervalles de confiance à 95 %, IC les urines d’un certain nombre de com- Le rôle des estrogènes et de leurs récep-
95 % : 1,2-2,0] en cas d’exposition à posés chimiques, et a pu montrer que teurs classiques et non classiques dans
la 2,3,7,7-tetrachlorodibenzo-p-dioxine la plupart des participants avaient des le métabolisme énergétique et les fonc-
[TCDD]) [28]. taux sanguins et/ou urinaires détec- tions de la cellule `-pancréatique a fait
– Des observations similaires ont été tables de plusieurs PEE, en particulier récemment l’objet d’une revue détail-
réalisées à Taïwan après consomma- de BPA, et que l’existence d’un dia- lée [35]. Les estrogènes permettent
tion d’huile culinaire contaminée par des bète était fortement corrélée avec une de diminuer l’apoptose des cellules
PCBs, des dioxines et des furanes (acci- exposition aux PCBs, aux dioxines, au `-pancréatiques et d’augmenter la
dent de Yucheng) avec une prévalence p,p’-DDE (un métabolite du DDT), aux synthèse et la libération d’insuline glu-
augmentée de DT2, principalement chez phtalates, et au BPA (avec un OR attei- cose-dépendante, tout en améliorant
les femmes exposées (odds ratio [OR] gnant 2,74 [IC 95 % : 1,44-5,23]) après la sensibilité tissulaire à l’insuline au
= 2,1 [IC 95 % : 1,1-4,5]) [29]. ajustement pour l’âge, le sexe, l’origine niveau périphérique (foie, muscle sque-
Néanmoins, toutes ces observations ethnique, et l’indice de masse corpo- lettique) et en diminuant la lipogenèse
correspondent à des expositions à relle (IMC) [31, 32]. Plus récemment, il et l’accumulation des triglycérides dans
des doses très importantes, toutes a été également montré une corrélation le tissu adipeux [35, 36]. Compte tenu
ponctuelles, dans des populations positive entre exposition préalable au de ces observations, il est donc légitime
particulières, et ne peuvent expliquer BPA et au butyl-phtalate et la survenue de s’interroger sur le rôle potentiel des
à elles seules l’épidémie d’obésité d’un DT2 dans la Nurses’ Health Study composés chimiques à activité estrogé-
et de DT2 observée dans le reste du (NHS, et NHSII) après ajustement pour nique ou estrogéno-mimétique dans la
monde. l’IMC [33]. survenue d’anomalies du métabolisme
r Les études épidémiologiques cas- r Néanmoins, il faut garder en mémoire énergétique.
témoins réalisées dans les régions les qu’association ne signifie pas causalité r Dans des modèles de lignées cellu-
plus polluées, ou les plus exposées certaine, et que la majorité des études laires, l’exposition d’adipocytes murins
aux PEE, soulèvent d’autres problèmes épidémiologiques se sont concen- à des mélanges de polluants organiques
d’interprétation, notamment ceux du trées sur l’effet d’un seul composé (dont des pesticides organochlorés) est
choix des populations contrôles. Ainsi, chimique dosé à un instant donné, et capable d’induire une insulino-résis-
plusieurs observations ont rapporté non sur l’effet du mélange auquel nous tance et une diminution d’expression
une sur-incidence d’obésité ou de dia- sommes quotidiennement et chronique- de gènes impliqués dans le métabo-
bète en cas d’ingestion régulière par ment exposés. Par ailleurs, l’association lisme lipidique [37]. L’exposition in
l’alimentation (via les eaux de bois- entre exposition aux PEE et survenue vitro aux phtalates, notamment au
son et les poissons, principalement) d’un diabète pourrait être aussi une mono-(2-éthylhexyl)-phtalate (MEHP)
de POPs (notamment des pesticides association fortuite due à l’excès de et au monobenzyl-phtalate (MBzP),
organochlorés, ou des métabolites tissu adipeux, où sont stockés la plupart conduit, quant à elle, à l’activation des
du DDT) en Scandinavie, ou dans la des PEE, ou due à la consommation de récepteurs PPAR (pour peroxisome pro-
région des Grands Lacs aux États-Unis. produits contenant davantage de PEE liferator-activated receptor) et, ainsi, à
Néanmoins, il n’est pas impossible (comme les canettes de soda) chez une différenciation adipocytaire mar-
que le régime alimentaire constitue des patients ayant une alimentation mal quée [38].
un facteur de confusion majeur dans équilibrée. De manière intéressante, les r Alors que l’exposition d’animaux à
ces études, l’ensemble de la popula- corrélations entre exposition aux PEE et une dose unique de BPA induit une
tion étant finalement quotidiennement survenue d’un DT2 sont d’autant plus diminution rapide de la glycémie par un
exposée par son alimentation et/ou fortes chez les personnes en surpoids relargage massif d’insuline par un signal
les eaux de boissons à des quantités ou obèses, suggérant que les PEE pour- calcique, une exposition chronique de
variables de PEE [30]. raient jouer un effet synergique avec rongeurs à de plus faibles doses de BPA

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Perturbateurs endocriniens : responsabilités dans l’obésité et le diabète de type 2 345

est responsable d’une hyperinsulinémie Conclusion


post-prandiale avec apparition, à terme,
r L’incidence du syndrome métabolique, de l’obésité et du DT2, ne cesse de croître.
d’un état d’insulino-résistance périphé-
Néanmoins, les modifications des habitudes alimentaires et la sédentarité accrue
rique, notamment au niveau du foie, du
muscle squelettique et du tissu adipeux, n’expliquent pas, à elles seules, l’ensemble des anomalies cellulaires observées, en
similaire à celui observé en cas de syn- particulier dans la régulation fine de la sécrétion et de la fonction de l’insuline. Bien
drome métabolique, d’obésité ou de que la participation des PEE dans la physiopathologie de l’obésité et du DT2, et plus
DT2 chez l’homme [39]. Une exposition généralement de l’insulino-résistance, ne soit pas formellement démontrée, il existe
chronique au BPA conditionne égale- des présomptions sérieuses sur le rôle éventuel d’un certain nombre d’entre eux,
ment des changements dans la balance notamment des POPs ou du BPA, présent de façon ubiquitaire dans l’environnement
énergétique, en modulant la prise ali- quotidien, qui pourraient, dans des périodes critiques d’exposition, même à faibles
mentaire mais, surtout, en diminuant la doses, favoriser le développement de maladies métaboliques, tout comme de troubles
dépense énergétique par un effet direct
de la reproduction ou de cancers hormono-dépendants (prostate, colon, testicule).
au niveau du système nerveux central
r Des études épidémiologiques longitudinales prospectives sont maintenant nécessaires
[40], suggérant ainsi que le BPA pour-
pour confirmer ou infirmer une telle responsabilité dans l’épidémie mondiale d’obésité
rait être un composant diabétogène
et/ou obésogène [39]. Des résultats et de diabète. Un autre challenge sera la caractérisation de biomarqueurs capables
similaires ont pu être mis en évidence d’évaluer la durée et l’intensité de l’exposition de chaque individu (degré de méthylation
avec d’autres PEE, parmi lesquels de l’ADN, microARNs…). Néanmoins, l’évaluation du rôle de cette exposition sur la santé
des dioxines (notamment la TCDD), le humaine, en dehors du cas exceptionnel et malheureux du DES, s’avère très difficile à
diéthylhexyl-phtalate (DEHP), certains démontrer d’un point de vue méthodologique, tant en raison de l’aspect toxicologique
retardateurs de flamme polybromés, et que de l’aspect épidémiologique ou de l’aspect mécanistique. Elle constitue pourtant
le tributylétain, un biocide utilisé dans un challenge, aussi bien pour les médecins et les scientifiques chargés d’apporter les
les peintures anti-salissure de l’industrie preuves de la toxicité ou de l’innocuité d’une molécule, que pour les politiques chargés
navale.
de définir les normes des seuils d’exposition tolérables et d’établir les autorisations et/
r L’exposition prénatale à des PEE
ou les interdictions de mise sur le marché de nouveaux produits chimiques (programme
chez le rongeur est également capable
européen REACH, pour Registration, Evaluation, Authorization of CHemicals), afin de
de déterminer des anomalies méta-
boliques dans la descendance, en prévenir une épidémie liée aux progrès industriels, en particulier pour les populations
particulier des anomalies du métabo- les plus vulnérables, comme les femmes enceintes et les enfants…
lisme glucidique [41]. Ainsi, l’exposition
per-gravidique de souris à du DES est
responsable d’un plus petit poids à la au long de la vie, même sans modifi- Références
naissance, suivi d’un rebond pondéral cation de la molécule d’ADN, par [1] Colborn T. Epidemiology of Great Lakes bald
à la puberté, puis d’une obésité à l’âge modulation du degré de méthylation de eagles. J Toxicol Environ Health 1991;33:395-453.
adulte, similaire au phénotype décrit par l’ADN, modifications des histones, ou [2] Colbor n T, vom Saal FS, Soto AM.
David J. Barker [16]. Ces souris expo- via des ARNs non codants (microARNs, Developmental effects of endocrine-disrupting
chemicals in wildlife and humans. Environ Health
sées au DES durant leur développement picoARNs…). Ceci est notamment bien Perspect 1993;101:378-84.
embryonnaire ont, par ailleurs, des taux connu pour le BPA chez la souris, dont [3] Vandenberg LN, Maffini MV, Sonnenschein C,
plus élevés d’adiponectine et de leptine, l’exposition in utero est capable de et al. Bisphenol-A and the great divide: a review
ainsi qu’une glycémie augmentée [42]. modifier la couleur de pelage par hypo- of controversies in the field of endocrine disrup-
tion. Endocr Rev 2009;30:75-95.
Les résultats d’une exposition per-gravi- méthylation du gène Agouti [44]. Il est
dique au BPA sont plus variables d’une donc très probable que les effets méta- [4] Diamanti-Kandarakis E, Bourguignon JP,
Giudice LC, et al. Endocrine-disrupting chemi-
étude à l’autre, selon la dose utilisée, la boliques du BPA (et du DES) observés cals: an Endocrine Society scientific statement.
voie d’administration, et la durée d’ex- aussi bien in vitro qu’in vivo soient la Endocr Rev 2009;30:293-342.
position [43]. Ceci souligne l’importance conséquence d’hyper- et/ou d’hypomé- [5] Vandenberg LN, Hauser R, Marcus M, et al.
d’un environnement fœtal délétère, qu’il thylations de plusieurs gènes impliqués Human exposure to bisphenol A (BPA). Reprod
Toxicol 2007;24:139-77.
soit de nature carentiel ou toxique, dans dans le métabolisme glucidique et lipi-
la programmation de pathologies en lien dique [45], ainsi que de la mise en jeu [6] Mauduit C, Florin A, Amara S, et al. Effets à
long terme des perturbateurs endocriniens envi-
avec l’insulino-résistance à l’âge adulte. de certains microARNs [46], expliquant ronnementaux sur la fertilité masculine. Gynecol
r Néanmoins, l’effet de programma- ainsi la transmission de ces anomalies Obstet Fertil 2006;34:978-84.
tion fœtale des PEE n’est pas limité à (et donc des pathologies qui leur sont [7] Swedenborg E, Rüegg J, Mäkelä S, Pongratz
une interaction avec les récepteurs des liées) à travers les générations. I. Endocrine disruptive chemicals: mechanisms of
action and involvement in metabolic disorders. J
estrogènes ou les récepteurs PPAR.
Mol Endocrinol 2009;43:1-10.
En effet, les PEE sont classiquement Déclaration d’intérêt
[8] Casals-Casas C, Desvergne B. Endocrine
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Médecine des maladies Métaboliques - Juin 2017 - Vol. 11 - N°4


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Dossier thématique
« Peurs et incertitudes alimentaires »

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