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L'ATTRACTION VERS L'ILLIMITÉ : SENSATION OCÉANIQUE, PSYCHOSE

ET TEMPORALITÉ

Liliane Abensour

Presses Universitaires de France | « Revue française de psychanalyse »

2007/4 Vol. 71 | pages 1061 à 1076


ISSN 0035-2942
ISBN 9782130561606
Article disponible en ligne à l'adresse :
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II — Contributions récentes

L’attraction vers l’illimité :


sensation océanique,
psychose et temporalité

Liliane ABENSOUR
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Espoir d’un dépassement de soi, source à la fois d’inspiration et de
détresse, l’infini fascine et inquiète. Mais que l’homme le peuple de forces mys-
térieuses et de divinités, ou qu’il le conçoive comme objet de découverte et tente
de le maîtriser et de se l’approprier, l’illimité est bien plus qu’une dimension
démesurée de l’infini ; il renvoie aussi à l’indéfini, à l’indéterminé qui nous
entoure et nous habite en notre inachèvement.
Étrange échange de correspondances entre Freud et Romain Rolland1, qui
laisse apparaître, malgré l’admiration et l’affection qu’ils se portaient l’un
l’autre, combien ils se correspondaient peu. Alors que Freud adresse à Romain
Rolland L’avenir d’une illusion, celui-ci attire son attention sur une sensation
qu’il éprouve depuis son plus jeune âge, à ne pas confondre avec le sentiment
religieux, ses croyances et ses illusions.
Pour Freud, l’intervention de R. Rolland est si troublante et s’intègre si
peu à son mode de penser qu’il n’y répond que deux ans plus tard, dans Le
malaise dans la culture. Il mentionne un « sentiment qu’[il (l’ami, Romain
Rolland)] appellerait volontiers la sensation de l’ “éternité”, sentiment comme
quelque chose de sans frontière, sans borne, pour ainsi dire “océanique” »2. La
distinction est de poids qui conduit Freud à considérer comme un sentiment ce
qui se présente comme une sensation, c’est-à-dire douée du caractère fugitif,
intermittent, de ce qui s’apparente à une expérience, impliquant à la fois le
corps et l’esprit dans la relation au monde. La sensation océanique, cette
attraction vers l’infini, vers l’illimité, relève pour Romain Rolland d’une expé-
1. Henri et Madeleine Vermorel, Sigmund Freud et Romain Rolland. Correspondance, 1923-1936,
Paris, PUF, 1993.
2. S. Freud (1930), Le malaise dans la culture, in Œuvres complètes, vol. XVIII, Paris, PUF, 1994,
pp. 249 et 251.
Rev. franç. Psychanal., 4/2007
1062 Liliane Abensour

rience particulière, d’un « élan vital », d’une union avec le Grand Tout. Une
sensation que connaissent, entre autres, les mystiques et aussi les poètes.
Pour Freud, la sensation océanique représente une énigme pour laquelle il
tente ce qu’il appelle « une dérivation psychanalytique, c’est-à-dire génétique,
d’un tel sentiment » qui, en lien avec la régression et l’originaire, prend, non sans
soulever bien des interrogations, l’aspect pathologique d’un Moi immature.
Or l’attraction vers l’illimité répond-elle nécessairement à un mouvement
intérieur régrédient, un désir de retour au sein maternel ? Correspond-elle tou-
jours au leurre d’un Moi-plaisir primitif qui resterait clivé ? Et, s’il est vrai qu’il
y a clivage, celui-ci présente-t-il toujours les mêmes caractéristiques ? Pour les
patients psychotiques, quand un gouffre, un vide ou encore un trop-plein
d’excitations s’offrent à eux, quand se jouent pour eux la survie ou la perte de
soi, l’attraction vers l’illimité à laquelle ils sont soumis est le plus souvent terri-
fiante, désorganisatrice. À l’opposé, pourrait-on dire, la sensation océanique, à
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travers ce que Romain Rolland nous en laisse percevoir dans ses Mémoires,
n’est-elle pas à entendre, sous l’apparente complétude du Moi dans son union
avec le monde extérieur, comme une lutte contre le néant et la mort, un état
paradoxal qui le porte en avant en un besoin infini de création de soi et du
monde, de soi dans le monde ?

ANIMISME ET RÉGRESSION

« Les refoulements se comportent comme des digues contre l’assaut des


eaux »1. La métaphore de l’eau et de sa violence dit à plusieurs reprises, à travers
l’œuvre de Freud, la nécessité d’endiguer la force pulsionnelle. À propos de
Schreber notamment, il décrit comment le « courant rétrograde de la libido
(“régression”) suscite soit “un renforcement collatéral” ou “une stase en amont”,
soit “un accroissement de libido général trop violent pour pouvoir trouver
liquidation par les voies déjà ouvertes et qui de ce fait rompt la digue au point
faible de la construction” »2. Limites assurées par le refoulement dans la névrose,
ruptures et absence de limites, dans le cas de la psychose, où il y aurait stase et
débordement.
Mais au regard de la dédicace que Freud adresse à Romain Rolland, à qui
il envoie un exemplaire de Malaise dans la culture et écrit : « À son grand ami
océanique, l’animal terrestre S. Fr., 18-3-1931 », on ne peut manquer de penser
qu’à l’évocation de la sensation océanique, Freud a sans doute présente à
1. S. Freud (1937), Analyse avec fin, analyse sans fin, Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF,
1985, p. 241.
2. S. Freud (1911), Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa décrit sous forme auto-
biographique, OC, vol. X, p. 284.
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l’esprit la description de la vie océane telle que Ferenczi la propose en 1919,


dans « Thalassa », à partir de la vision freudienne d’une ontogénèse répétant la
phylogénèse. Dans une perspective évolutionniste lamarckienne, Ferenczi déve-
loppe de la façon la plus complète, mais aussi la plus aventureuse, sur un mode
mi-analogique mi-historique, une cosmogonie où trouvent place, au commen-
cement des temps, la catastrophe originelle de l’assèchement des eaux et les
débuts terrestres de la vie organique et de la vie humaine, depuis l’embryon jus-
qu’à la vie génitale adulte. Pour Ferenczi, « la tendance régressive thalassale
reste active même après la naissance et s’exprime à travers les manifestations de
l’érotisme, en particulier de l’accouplement »1.
Ainsi, continuité et répétition président au destin humain de l’individu et de
l’espèce en une théorie des origines à l’échelle de l’humanité et du monde, à la fois
biologique, mythique, fantasmatique, dans un continuum qui s’affirme à partir
de ce qui se conçoit comme la répétition d’un commencement. Dans cette
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remontée, où l’écueil serait celui d’une régression infinie, tant la question des ori-
gines est toujours présente dans la pensée freudienne, les fantasmes originaires
offrent des points d’ancrage. J. Laplanche et J.-B. Pontalis montrent comment le
fantasme de la scène originaire se situe à l’origine de l’individu, celui de séduction
à l’origine de la sexualité, celui de castration à l’origine de la différence des sexes2.
Par-delà le trouble provoqué chez Freud par l’évocation d’un état qu’il dit
ne pas connaître, la sensation océanique s’inscrit pour lui dans une double
réflexion, celle qui, selon un vecteur régrédient, rejoint la notion de pensée ani-
mique et celle qui, plus interrogative, suit une dynamique progrédiente et
concerne le fonctionnement du Moi.
Comment, en effet, pour Freud, intégrer dans la métapsychologie cette
sensation d’une attirance vers l’infini, si ce n’est par la régression à un besoin de
croyance et de réassurance qui s’enracine dans l’enfance, essentiellement vis-à-
vis d’un parent protecteur ? Elle émanerait en effet de la pensée animique, à
concevoir comme la projection dans le monde extérieur des peurs et des angois-
ses qui habitent aussi bien le primitif que l’enfant. Freud ne clôt-il pas le pre-
mier chapitre de Malaise dans la culture par une référence ambiguë à la ballade
de Schiller qui met en garde contre l’ « épouvante », la « nuit » et la « terreur »
des profondeurs marines ?
C’est l’analogie avec la Rome éternelle et ses multiples constructions et
strates archéologiques, qui s’impose pourtant sous la plume de Freud, plutôt
que le thème romantique de l’union avec la mère-nature, si présente chez

1. S. Ferenczi (1924), Thalassa. Essai sur la théorie de la génitalité, Psychanalyse 3, in Œuvres


complètes, t. III, Paris, Payot, 1974, p. 292.
2. J. Laplanche, J.-B. Pontalis (1964), Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du
fantasme, Paris, Hachette, 1985.
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Romain Rolland. La pensée animique, qui, dans la vision freudienne de


l’évolution du monde, précède la pensée religieuse, n’est pas ici suffisante pour
répondre à la question posée par Romain Rolland, dans la mesure où ce der-
nier évoque non pas des sentiments d’angoisse mais une sensation de plaisir, à
l’origine d’une création.
Après avoir écarté le rôle du sentiment océanique qui pourrait « aspirer à
la restauration du narcissisme illimité », Freud ajoute, à propos d’un lien qui ne
s’établirait qu’a posteriori avec le sentiment religieux : « D’autres choses peu-
vent bien se cacher là derrière, mais le brouillard les voile provisoirement. »1
Prudence de sa part qui laisse le champ libre pour poursuivre la réflexion.
L’interrogation pour Freud part de la genèse du Moi : « ... à l’origine le
Moi contient tout, ultérieurement il sépare de lui un monde extérieur. Notre
actuel sentiment du Moi n’est donc qu’un reste ratatiné d’un sentiment beau-
coup plus largement embrassant, et même... embrassant tout, sentiment qui cor-
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respondait à un lien plus intime du Moi avec le monde environnant. »2 Curieuse-
ment, les mêmes termes se retrouvent sous la plume de Romain Rolland peu
après sa visite à Freud, en 1924, qui semble l’avoir convaincu. Il écrit, dans
Voyage intérieur, combien l’ « énormité du Moi » du début se rétrécit avec la vie.
« Jamais il ne retrouve sa plénitude océanique des premiers jours. »3
Lorsque Freud se centre sur l’origine du Moi, il est amené à poser la
notion d’un Moi primaire, illimité ou mal délimité, alors qu’il s’appuie, par ail-
leurs, sur l’affirmation d’un Moi solide, stable, clairement délimité, par rapport
au monde extérieur. « ... Normalement, rien n’est pour nous plus assuré que le
sentiment de notre soi, de notre Moi propre. Ce Moi nous apparaît autonome,
unitaire, bien démarqué de tout le reste. »4 Si, pour Freud, le Moi, en effet, se
continue vers l’intérieur, sans frontière bien tranchée, en un être animique
inconscient, vers l’extérieur, au contraire, la frontière est une ligne claire et
tranchée, sauf, reconnaît-il, dans l’état amoureux et la pathologie.
La question troublante est alors de savoir si le Moi primaire perdure par-
delà le passage du principe de plaisir à celui de réalité. « S’il nous est permis de
faire l’hypothèse que ce sentiment du Moi primaire s’est conservé – dans une
plus grande mesure – dans la vie d’âme de nombreux hommes, il se juxtapose-
rait, comme une sorte de pendant, au sentiment du Moi qui est celui de la
maturité... survivance de l’originel à côté de l’ultérieur qui est né de lui. »5
L’idée d’une juxtaposition de deux modes de fonctionnement du Moi, Moi pri-

1. Malaise, op. cit., p. 258.


2. Ibid., p. 253.
3. H. et M. Vermorel, op. cit., p. 338.
4. Malaise, op. cit., p. 251.
5. Ibid., p. 253.
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maire - Moi mature, et par conséquent d’un clivage, est évoquée un temps,
pour être bientôt détournée. Freud y voit une hypothèse qu’il n’entend pas
poursuivre.
H. et M. Vermorel reprennent cependant l’idée et la développent de façon
intéressante en insistant sur les frontières mouvantes du Moi et sur le chemine-
ment qui, de Malaise à « Un trouble de mémoire sur l’Acropole »1, conduit
Freud, quelques années plus tard, toujours en référence à la sensation océa-
nique, à repenser la notion de clivage et les états de trouble de la conscience
dont une partie renvoie nécessairement au passé. Il y aurait dissociation du
Moi selon deux modes possibles, soit en niant la réalité extérieure, entraînant
des phénomènes de déréalisation, soit en se laissant infiltrer par des sensations
originaires qui suscitent des phénomènes de dépersonnalisation.
Retenons que, à ce stade de réflexion, Freud, adressant son texte à Romain
Rolland, s’étonne de ne pas avoir éprouvé, sur l’Acropole, d’exaltation et de
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ravissement, alors que, de façon paradoxale, l’emporte le doute quant à la réa-
lité de ce qu’il voit – un doute qui, commente-t-il, du fait du refoulement
renvoie au passé et à son sentiment de culpabilité dans la rivalité avec son père.
Trouble, phénomène de déréalisation qui trouve ainsi son explication.
Les phénomènes de dépersonnalisation, selon un clivage qui se situerait
à un autre niveau, seraient en lien avec des sensations originelles, plus élémen-
taires que celles venues de l’extérieur. Dans cette remontée toujours agissante,
où origine et originaire ne se confondent pas, Freud est amené à poser l’hypo-
thèse d’un refoulement originaire. Une hypothèse qui fait de cette zone obs-
cure, « noyau de l’inconscient » et creuset de premières sensations et de pre-
mières représentations fixes, refusées au conscient, le lieu où viennent s’inscrire,
à partir de traces phylogénétiques, « les sédiments d’événements traumatiques
très anciens »2. Une première phase qui met un frein à la menace de motions
pulsionnelles trop fortes au départ de l’excitation et de la confusion. Mais aussi
pôle d’attraction qui unit l’actuel et l’archaïque.
La sensation océanique pourrait alors faire office de preuve d’un surgisse-
ment possible, à partir du refoulement originaire, d’un retour à une unité pre-
mière, la relation précoce à la mère. Il y aurait dans cette sensation la nos-
talgie d’une union du Moi avec le monde environnant, d’une aspiration à la
vie intra-utérine. Il y aurait une attraction possible apparaissant dans les varia-
tions des limites du Moi adulte. La sensation océanique en serait l’une des
manifestations.

1. S. Freud (1936), Un trouble de mémoire sur l’Acropole, Résultats, idées, problèmes, II, Paris,
PUF, 1985.
2. S. Freud (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, in OC, vol. XVII, et Analyse avec fin, analyse
sans fin (1937), Résultats, idées, problèmes, vol. II, Paris, PUF, p. 231.
1066 Liliane Abensour

Mais, avant de revenir à la sensation océanique, il convient de faire la part


entre ce qui serait de l’ordre d’un désir régressif de fusion avec la mère et ce qui
relève d’une aspiration, au sens littéral du terme, d’un emportement vers
l’indéfini, l’indéterminé, l’insaisissable.

L’ILLIMITÉ DANS LA PSYCHOSE

L’affirmation princeps du refoulement dans la théorie psychanalytique est


si dominante, y compris à propos de Schreber et même dans les articles de 1924
sur la psychose, qu’elle conduit Freud, malgré son abord des mécanismes de
déni, inséparables de ceux de clivage, à ramener la psychose à ce même creuset
du Çà, que vient sceller le refoulement originaire.
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C’est à cette source originaire, à son mystère et à son attraction, que
s’alimentent, après Freud, la réflexion et les diverses élaborations sur la psy-
chose, les théories, entre autres, de M. Klein ou de Bion qui se fondent sur un
mode de fonctionnement primitif, régressé, ou encore celle de P. Aulagnier qui,
avec la notion de potentialité psychotique, soutient, pour la psychose, la préva-
lence du mode originaire et de la non-différenciation de soi et du monde, sur les
modes primaire et secondaire.
L’intérêt pour la psychose, on le notera, incite en effet un certain nombre
d’auteurs à s’approcher au plus près de cette zone inconnue du début des
temps, au fondement même de l’être humain, où se situeraient failles et défail-
lances dont nous assistons à la résurgence, par défaut de refoulement. Comme
s’il fallait pour endiguer la violence de la psychose, ou des psychoses, les assimi-
ler à la force pulsionnelle première, en situer le point de départ dans l’énigme et
l’inaccessibilité d’un temps originaire, source souterraine d’où elle resurgirait.
Construction cohérente, nécessaire sans doute, mais qui sur le plan clinique se
heurte à la difficulté des patients psychotiques à supporter tout mouvement
régrédient, sans être gagnés par l’attraction vers un illimité qui, en l’absence de
tout repère, de toute causalité, les conduit au chaos, à la désorganisation. La
régression, pour eux, n’est pas tolérable.
Federn, fidèle à Freud, l’avait bien compris quand il montre comment,
dans le cas de perte d’investissement des limites du Moi, l’approche doit être à
l’opposé de celle de la névrose : « Dans les névroses, nous voulons libérer le
refoulement ; dans les psychoses, nous voulons créer le re-refoulement »1. Et il

1. P. Federn (1943), La psychanalyse des psychoses, La psychologie du Moi et les psychoses,


Paris, PUF, 1979, p. 144.
L’attraction vers l’illimité 1067

développe l’idée que les risques sont grands, dans certains cas, de réveiller, par
une analyse classique et la régression qu’elle implique, une psychose latente.
Comme ce fut le cas d’un de mes patients qui, en fin d’analyse, exprime son
angoisse et sa crainte d’être pris dans une recherche toujours plus poussée,
« toujours plus loin, toujours plus loin ». Il manifeste des signes inquiétants et
pense qu’ils viennent faire obstacle à la fin de son analyse, puisqu’il se sent
devenir de plus en plus « cinglé ».
Si, pour Federn, les conceptions topiques, économiques et dynamiques
sont les mêmes, le transfert ne peut être appréhendé de la même façon, pas plus
que la règle d’associations libres ou l’interprétation apportée aux patients.
La psychose adulte intervient le plus souvent, on le sait, à la sortie de
l’adolescence, au moment de la réviviscence, avec la transformation du corps et
la confrontation avec la sexualité agie, du conflit qui oppose les pulsions
sexuelles au Moi. Ainsi se manifeste soit la faille advenue dans un espace-temps
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originaire – ce que Winnicott décrit dans La crainte de l’effondrement – que rien
ne laissait présager, soit une nouvelle rupture qui met le patient brutalement,
au moment de sa survenue face à un gouffre, à une angoisse d’anéantissement
jamais éprouvée jusque-là. La crainte d’être happé par un vide sans limites.
Je citerai le cas d’un patient qui, après de nombreuses séances dominées
par la confusion d’un discours dans lequel il ne m’était pas possible de me repé-
rer entre les différents personnages de son histoire ni même entre les membres
de sa fratrie, me révèle un jour que pour lui, penser à ses parents, c’est avoir
peur de se laisser engouffrer, disparaître, aspirer par le trou qui est entre eux.
Comment mieux exprimer l’absence de lien, de temporalité, et donc d’his-
toire, que connaissent les patients psychotiques, qui ne vivent que dans l’actuel
et chez qui sont récurrents les termes de « trou », de « gouffre », de « néant »,
qui ne renvoient pas pour autant au blanc de la pensée, mais, au contraire, à sa
trop grande effervescence, à son envahissement ? L’absence de tout vecteur
temporel, l’impossibilité pour eux de penser un commencement, de fantasmer
une scène originaire qui ne soit pas un chaos ou une énigme qui les voue à une
quête infinie, où début et fin se rejoignent et se confondent en une même cata-
strophe, n’autorisent pas à penser qu’ils sont des êtres régressés ou, encore,
proches de leur inconscient.
Leur histoire, le plus souvent, se limite à la catastrophe au départ de leur
état, qui fonctionne comme un temps inaugural, inabordable, longtemps incom-
préhensible. Un temps de rupture, d’effondrement, d’effraction, qu’ils ne peu-
vent s’expliquer, mais qu’ils savent avoir vécu douloureusement, dans l’abatte-
ment ou, au contraire, dans l’excitation et la dispersion. Comment opérer alors
un tissage avec leur histoire infantile ou même simplement familiale, quand ils
ne cessent de répéter : « Je veux seulement comprendre ce qui s’est passé, le jour
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où c’est arrivé » ? Ou encore cette patiente qui, après de longs silences, dit : « Je
ne peux pas vous dire ce que je ressens, parce que je ne sais pas quelle partie de
moi peut répondre. »
C’est dire que penser en termes de régression, de lien à la mère ou de nar-
cissisme en pareil cas, revient à nier l’impact de l’intensité pulsionnelle qui, de
l’intérieur comme de l’extérieur, a un effet d’effraction traumatique provoquant
une déchirure, un éclatement, une violente désorganisation du Moi. Comme le
décrit Freud, sous la poussée de la pulsion, le Moi se déforme et parfois se
déchire. Il trouve alors des solutions plus ou moins malheureuses, selon qu’il
est hypertrophié, déchiré ou asséché. En l’absence de toute subjectivité, les
patients psychotiques se perdent dans un illimité où se confondent l’intérieur et
l’extérieur, l’avant et l’après, eux et le monde.
Il faut tenir compte du vertige qui les saisit selon les zones de fracture,
variables selon les individus, mais toujours sensibles à l’attraction vers l’infini,
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vers l’illimité.
Tantôt attiré par l’infini du néant, et il n’est pas rare que la mort d’une
mère ou d’un membre de la fratrie favorise le désir de pseudo-retrouvailles,
dans ce qui participe du vertige de l’éternité, de la dissolution dans la non-
temporalité comme triomphe sur la vie et le temps par le néant, par la déliaison
pulsionnelle ; tantôt possédé par la construction d’un délire, autre vertige, paré
tour à tour de doutes et de certitudes.
Le délire, en effet, comme solution pour tenter de colmater les failles, de
trouver un ordre du monde, une nécessité de soi dans le monde. Il n’est que de
citer le délire de Schreber et sa théorie des origines à partir d’une remontée vers
ce qui n’est que leurre d’un commencement, toujours à repenser, à reconstruire,
l’attraction vers l’infini, l’impalpable, le désincarné, Dieu, le Soleil, le ciel, les
âmes, la non-vie, dans l’éclatement et la dissolution de toute unité possible jus-
qu’au « coït avec soi-même », qui le rassemblerait, mais qui sans cesse se frag-
mente et se désorganise en un « inengendrement », pour reprendre la formula-
tion heureuse de Racamier, de préférence à celle d’auto-engendrement. Rien
avant soi, rien après soi alors même que le monde n’existe que par soi, un
« inengendrement » qui rend caduques les notions de filiation et de généalogie.
Car, dans les deux cas, anéantissement ou délire, le vertige d’une non-
origine, d’une existence privée d’assise fantasmatique, l’emporte, et en l’absence
de butée, de repère, de représentation, l’illimité qui fascine entraîne au-delà de
toute tentative de maîtrise vers une déliaison toujours possible des pulsions de
vie et de destruction. Comme une mécanique qui s’accélère en un mouvement
fou, et par-delà toutes limites exalte et terrifie. Tout est alors possible et
conduit à se déprendre de ce qui est souvent confondu avec la toute-puissance.
La toute-puissance suppose une affirmation du Moi qui ne se départit pas de la
L’attraction vers l’illimité 1069

relation d’objet. Pour le patient psychotique, la maîtrise est un leurre. Il lui pré-
fère l’attraction vers l’illimité, ne serait-ce que l’illimité des mots. Comme pour
cette patiente qui s’installe nuit et jour devant son ordinateur pour y enregis-
trer, en une tâche sans fin, tous les faits et gestes de sa journée. De la machine
ou d’elle, c’est la première qui est toute-puissante et non pas elle, qui, en fait,
lui est assujettie. La question de la maîtrise s’attache moins à elle qu’à
l’ordinateur qui, pense-t-elle, offre des possibilités illimitées d’enregistrement et
ne connaît ni les failles ni les défaillances des êtres humains.
L’emportement vers l’inconnu, le dépassement par effacement de ses pro-
pres limites mène le psychotique vers la déliaison pulsionnelle.

SENSATION OCÉANIQUE,
SURINVESTISSEMENT PULSIONNEL, CRÉATION
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Lorsqu’il évoque, dans Malaise, la pratique du yoga dont lui aurait parlé
un de ses amis, Freud souligne, non sans une certaine ironie, la curiosité « insa-
tiable » de l’ami, les expériences « extraordinaires » de nature corporelle aux-
quelles celui-ci se livre, qui le rendent « omniscient ». Il ajoute que la pratique
du yoga peut éveiller en soi, selon l’ami, « des sensations effectivement nou-
velles et des sentiments d’universalité, qu’il veut concevoir comme des régres-
sions à des états immémoriaux, et depuis longtemps recouverts, de la vie
d’âme »1. Mais s’agit-il, en fait, d’un retour à des états originels et dépassés,
« recouverts » de la vie de l’âme ?
Après avoir affirmé que rien ne s’efface, que rien ne se perd dans la psyché,
Freud fait des réserves2. Il déplace la question de la survivance de ce sentiment,
ou plutôt il l’esquive pour revenir à son origine et conteste qu’il puisse être au
départ, comme le suggère Romain Rolland, du sentiment religieux. Pour lui, la
mise en rapport avec le sentiment religieux vient en après-coup, en lien avec le
besoin de l’enfant d’une protection paternelle. On retrouve là, dans la trans-
cription qu’en fait Freud, sa double approche de l’état océanique : la transmis-
sion phylogénétique d’états « recouverts » (faut-il entendre : « originaires » ?) et
la psychopathologie narcissique. Mais il le relie aussi aux « maintes obscures
modifications de la vie d’âme comme la transe et l’extase ». La question reste
ainsi ouverte.

1. Malaise, op. cit., p. 259.


2. « Il est tout de même possible que mainte chose ancienne – dans la norme ou par exception –
soit à ce point effacée ou absorbée, qu’aucun processus ne puisse plus la réinstaurer ou la réanimer...
Cela est possible, mais nous n’en savons rien » (Malaise, op. cit., p. 257).
1070 Liliane Abensour

Qu’en est-il en effet de l’océanique ? Sentiment, sensation ou encore expé-


rience ? Une aspiration à l’illimité, que Freud renonce à interroger plus avant,
sauf à la rapprocher de la mystique, tant elle échappe à l’explication religieuse
courante.
Encore convient-il de préciser que la mystique peut s’entendre autrement
que liée à des pratiques religieuses, visant à une union avec le divin. Elle a sa
face poétique, comme l’ont montré par exemple, dans leur désir de créer un
mythe moderne, les Surréalistes à la recherche d’une connaissance du principe
mystérieux, insaisissable, d’un ordre caché du monde. Le désir chez l’homme de
s’unir intimement avec le principe de l’être, le principe sensible de l’univers, est
une disposition psychique particulière qui pousse en avant et incite à créer. À
l’opposé de la psychose et des risques de déliaison pulsionnelle, il serait la plus
parfaite expression du triomphe sur la menace toujours présente d’anéan-
tissement qu’il parvient à détourner.
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Romain Rolland se proclame volontiers « mystique panthéiste » et cherche
du côté de la pensée hindoue ce qui est au plus proche des expériences qu’il
connaît. Son évolution, qui le fait bientôt renoncer à sa foi chrétienne pour se
tourner vers la pensée hindoue, mérite ici d’être évoquée. Auteur de plusieurs
biographies – entre autres, celles de Ramakrishna et de Vivekananda, puis, plus
tard, de M. Gandhi, ami et admirateur du poète R. Tagore qu’il rencontre et avec
qui il échange une correspondance –, Romain Rolland est attiré par la pensée
hindoue traditionnelle. Sans doute, comme un certain nombre d’hommes de let-
tres et d’artistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, a-t-il été séduit
par la découverte d’une pensée philosophique totalement étrangère à la pensée
religieuse occidentale, et qui, plus ou moins adaptée au mode de pensée occiden-
tal, est introduite en Europe, entre autres par Mme Blavatsky, fondatrice de la
Théosophie. Une pensée qui met en avant une conception nouvelle de concor-
dance, d’harmonie, de l’homme dans sa relation à son corps et à l’univers. Il y
aurait un continuum du corps à la psyché, de la psyché à l’univers, à développer
par une pratique du corps et du mental, dans une intégration du rythme du
souffle individuel et du rythme de l’univers : un autre mode de penser la survenue
et la place de l’homme dans l’univers, dans un dedans-dehors en continuité.
Pour un psychanalyste, les références à l’Unité, à la « Mère divine », telles
qu’elles apparaissent dans la pensée hindoue, peuvent prêter à confusion, dans
la mesure où elles renvoient nécessairement pour celui-ci à un avant, à un déve-
loppement premier, originel, originaire, dont tout individu est appelé à se déta-
cher, ou vers quoi régresser. Mais la pensée hindoue, au contraire, oriente vers
un état auquel l’être humain ne serait pas encore parvenu. La transcendance est
à trouver en soi. Elle n’est pas extérieure à l’homme. C’est ainsi que Romain
Rolland, attiré par un mode de pensée qui répond chez lui à des intuitions
L’attraction vers l’illimité 1071

intensément vécues, expose à Freud une expérience de complétude du Moi, qui


se présente à la fois comme retour sur soi et ouverture au monde.
On est surpris que Freud ne fasse aucun rapprochement avec le principe de
Nirvana, apparenté dans une certaine mesure au principe de constance, tel qu’il
l’expose dans « Le problème économique du masochisme ». On serait dans une
logique de la satisfaction quantitative, avec les mouvements d’intensité crois-
sante et décroissante de l’excitation. Mais, pour Freud, non seulement le prin-
cipe de Nirvana n’est pas l’équivalent du principe de plaisir, mais, par son
attrait pour un état inorganique, il se situe du côté de la pulsion de mort et
s’oppose, de ce fait, au principe de plaisir. Or plaisir et déplaisir subissent une
transformation d’ordre qualitatif, du fait du passage au principe de réalité et de
l’influence du monde extérieur. Un passage que Freud dit ne pouvoir expliquer
plus avant, si ce n’est peut-être par l’intervention d’un troisième terme qui lie
pulsion de vie et pulsion de mort, une certaine forme de temporalité : « un
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ajournement temporel de la décharge d’excitation et une tolérance temporaire
de la tension de déplaisir »1.
Ainsi, l’interrogation sur la nature de la sensation océanique demeure.
Freud ajoute, dans Malaise : « J’avoue une fois encore une grande gêne à tra-
vailler sur ces grandeurs à peine saisissables. »2
Cette même gêne se retrouve à travers ses échanges avec Lou Salomé. S’il
est vrai que Freud lui reproche son goût pour la synthèse, sa compréhension
volontiers globalisante, sa forme de pensée qui pourrait la faire basculer du
côté de Jung ou, pire encore, d’Adler, il lui écrit cependant, dans une lettre du
13 juillet 1917 : « Mais, avec la libido du Moi, vous avez compris ma façon de
travailler, pas à pas, sans nécessité interne d’une conclusion, toujours sous la
pression d’un problème surgi et avec le soin anxieux de respecter la succession
des instances. »3 À propos du narcissisme, Lou Salomé sait en effet respecter la
pensée dualiste de Freud et, bien que tentée par l’universel, elle se démarque de
Jung en reconnaissant une double direction au narcissisme : « Il me paraîtrait
dangereux de ne pas souligner le double aspect du narcissisme si, en le confon-
dant avec le simple amour de soi, son problème se réglait pour ainsi dire sans
trouver de solution. C’est pourquoi c’est l’autre aspect, l’aspect restant dans
l’ombre pour la conscience du Moi, celui de l’identification intuitive maintenue
avec Tout, de la réunification avec Tout comme but fondamental positif de la
libido, que je voudrais faire ressortir. »4

1. S. Freud (1924), Le problème économique du masochisme, Névrose, psychose et perversion,


Paris, PUF, 1973, p. 289.
2. Malaise, op. cit., p. 258.
3. Lou Andreas-Salomé (1921), L’amour du narcissisme, Paris, Gallimard, 1980 introduction de
Marie Moscovici, « Une femme et la psychanalyse », p. 23.
4. Ibid., pp. 135-136.
1072 Liliane Abensour

Connaissant son attrait pour le Tout, dans une lettre précédente, du


30 septembre 1915, Freud lui écrit : « L’unité de ce monde m’apparaît comme
allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse, c’est la
séparation et l’organisation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie
originaire. »1 Que faut-il entendre par « bouillie originaire » ? Sans doute cette
part obscure qui inquiète Freud, celle d’une union première mère-enfant, la
part de la femme qui porte, englobe, fait un. Mais il y a plus. Dans cette même
lettre à Lou Salomé, il cite déjà Grabbe : « Nous ne chuterons pas de ce
monde... » et ajoute que « cette assurance... ne paraît pas être un substitut de la
renonciation aux frontières du Moi, si douloureuse soit-elle ». De façon plus
explicite dans Malaise, il conteste ce « sentiment d’un lien indissoluble, d’une
appartenance à la totalité du monde extérieur »2.
Winnicott, à son tour, citant R. Tagore, fait de cette union au monde une
lecture féconde : « Sur le rivage de mondes sans fin, des enfants jouent. »3 Il
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reconnaît avoir longtemps été poursuivi par cette image, puis commente, en se
moquant de ce que pourrait être une interprétation de « bon freudien », la mer,
le rivage, « un coït sans fin » entre l’homme et la femme ou encore la mère et
l’enfant qui vient naître sur le rivage. Et il poursuit : « Je compris cependant
que le jeu ne relevait, en fait, ni de la réalité psychique intérieure, ni de la réalité
extérieure. » Le jeu, lieu potentiel à la fois d’union et de séparation, lieu tiers,
n’est pas un lieu clos, enserré dans les limites d’un espace-temps entre la mère et
l’enfant. Il révèle au contraire, en tout être humain, une aire illimitée de créati-
vité, de culture, au-delà de l’enfance, l’offre d’une continuité qui « transcende
l’expérience personnelle ».
Comment comprendre alors la lettre que R. Rolland adresse à Freud, le
3 mai 1931, dans laquelle il écrit : « Je distingue très nettement en moi 1 / ce
que je sens, 2 / ce que je sais, 3 / ce que je désire. Ce que je sens, je vous l’ai dit
et je l’ai exprimé dans l’introduction au Ramakrishna : c’est l’Océanique. Ce
que je sais, c’est le : “Que sais-je ?” de Montaigne. Et ce que je désire, c’est
rien... Je n’aspire à rien de plus, pour moi, qu’au repos – à l’effacement total,
illimité... »4 Quelle est cette aspiration à l’illimité présente en fait aussi bien
dans l’affirmation du ressenti océanique que dans celle du doute et du désir
d’effacement ?
Édifiante est la lecture de ses Mémoires que Romain Rolland livre en 1939,
dans lesquelles il intègre des pages de son Journal, tenu depuis son plus jeune
âge, et de son Voyage intérieur. Ce que Freud ne soupçonne peut-être pas, à

1. Lou Andreas-Salomé (1958), Correspondance avec Freud, Paris, Gallimard, 1970, pp. 43-44.
2. Malaise, op. cit., p. 250.
3. D. W. Winnicott (1971), Jeu et réalité. Espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975, pp. 132-133.
4. H. et M. Vermorel, op. cit., pp. 348-349.
L’attraction vers l’illimité 1073

propos de la sensation océanique, c’est qu’à l’opposé de l’attraction vers la


déliaison que connaissent les patients psychotiques, avec comme mécanismes
de défense le déni et le clivage, elle se réfère en fait à un mode d’être particu-
lier, réversible, qui repose sur un fonctionnement complexe, contradictoire, jus-
qu’au paradoxe, celui, pourrait-on dire, d’un temps où se resserrent et se
nouent pulsion de vie et pulsion de mort, dans l’exaltation d’une qualité parti-
culière d’ « union », d’ « amalgame »1. Une collusion comme avènement pos-
sible du Moi.
À lire Romain Rolland, à travers ses formulations, c’est bien ce que l’on
peut entendre : « Toute cette année de 1884 (il a alors 18 ans) était rongée par
l’aspiration au néant, ou au tout – à l’extase. »2 L’extase, à comprendre comme
un au-delà d’oppositions inconciliables, le sensoriel et le spirituel, l’en-soi et le
hors-soi, le néant et le tout, la vie et la mort, qu’il faut tenir ensemble, avec la
plus constante des vigilances, dans une omnipotence de tous les instants.
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Quelques lignes plus loin : « Les deux “Moi”, frères Siamois, sont ligaturés
ensemble et se meurtrissent l’un l’autre : celui des luttes à venir et celui de l’au-
delà des luttes et des mêlées. » Le clivage décrit prend ici une coloration parti-
culière. Il n’est pas séparation, fragmentation ou déchirure, pas plus qu’il ne
s’associe au déni. Il est dénégation continue, maîtrisée, omnipotente, de la
haine et de la destructivité. Romain Rolland écrit, dans sa préface : « Ce n’est
pas que le Moi soit haïssable, que serait sans lui la vie ? Il est l’appât qui la sou-
lève, la retient au-dessus de l’abîme. Sans lui, elle serait sans yeux et sans désirs,
elle plongerait dans l’Être sans forme qui est le frère jumeau du Non-Être. »3
Ainsi, l’extase, où totalité et néant se rejoignent, porte au-dehors, à l’échelle
du monde, la stase libidinale entravée et immobilisée, et permet de percevoir en
son retournement le point d’origine de la création, de la forme donnée à
l’informe. Instant d’unité retrouvée en un Moi momentanément réconcilié, pro-
pice à la création. Tout se passe comme si ces moments d’extase, de sensation
océanique, préludaient à la volonté progrédiente de poursuivre, par-delà la
déception d’un inachèvement, la création de soi.
Au départ, il est possible d’évoquer pour Romain Rolland, sous-jacente,
l’identification à une mère endeuillée par la perte d’un enfant, et dont il ne dit
pas la dépression, mais tout au contraire l’état de guerre perpétuelle contre la
mort « qui lui avait pris une petite fille, son trésor ». Romain Rolland ajoute, à
propos de sa mère : « ... elle m’enfermait avec elle dans une enceinte armée.
Mais les murs, qui m’étaient une défense, m’étaient une prison et la mort faisait

1. S. Freud, Le problème économique du masochisme, op. cit., p. 291.


2. Romain Rolland (1939), Mémoires, Paris, Albin Michel, 1956.
3. Ibid., p. 14.
1074 Liliane Abensour

le siège. » Non pas un désir de retour protecteur au sein maternel, mais, dans
une collusion inséparable de la naissance et de la mort, une forteresse à
défendre dans une lutte qui peut être mortelle, et qui le porte en avant. Là est le
paradoxe.
À sa mère, Romain Rolland écrit tous les jours dès qu’il est séparé d’elle,
notamment lors de son séjour à Rome, au sortir de l’École normale supérieure :
« Je me sentais éloigné d’elle, plus étroitement lié... Je pensais à deux : Moi et un
autre Moi... Alors les deux causaient et l’on ne s’apercevait plus que les jours
passaient... Il n’y avait ni hier ni demain et chaque jour est aujourd’hui, chaque
aujourd’hui un morceau d’éternité... j’ai oublié le temps... »1
Rome la ville éternelle, lien entre l’évocation de Romain Rolland et celle de
Freud ? Ou plutôt rapprochement fortuit qui souligne le malentendu ? Pour
l’un, résurgence du passé ; pour l’autre, exaltation du présent, dans un ajourne-
ment de la menace du temps. Métaphore archéologique des strates de l’être
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humain pour Freud, elle est, pour Romain Rolland, lieu d’extase dont il peut
dire où et quand, à quelle date, à quelle place précise, il reçut l’ « Annoncia-
tion », celle d’une vie qu’il lui faut vouer à la création. L’injonction est en effet
de ne vivre qu’à la condition de créer sa vie. Ainsi se confondent une vie de
création et la création d’une vie. « Non ce n’est pas une joie cette vie de la créa-
tion ; car elle procède d’une souffrance inextinguible... le désir d’être – et
d’être – et d’être... »2
Romain Rolland fait l’expérience de moments de transfiguration qu’il
décrit dans Voyage intérieur, où se fait, un temps, l’alliage réussi, intense, de
forces irréconciliables, un excès de fusion, une sorte de ce que l’on pourrait
appeler « hyperliaison pulsionnelle ». Des instants infinis d’union et d’unifi-
cation, de rassemblement du Moi jusqu’à sa tension extrême, un Moi qui à la
fois contient le monde et s’y trouve contenu, et, de ce fait, se dépasse en une
sortie des clivages par l’extase.
La sensation océanique ne se satisfait pas, on le conçoit, de l’idée d’un Moi
hypertrophié, projeté sur le monde extérieur, dans le déni de la souffrance, de la
haine, de la mort. Elle est bien davantage l’émanation d’une position para-
doxale qui les inclut pour mieux les subvertir en une présence non dialectisée,
non dialectisable. Rien de commun avec une pensée religieuse qui installe une
dichotomie entre le corps et l’esprit, le bien et le mal, la vie et la mort, le Ciel et
l’Enfer, par-delà la condition terrestre. La logique qui gouverne la sensation
océanique est une logique subvertie. Y règne la coïncidence des opposés et des
termes contradictoires, avec ses paradoxes et leurs retournements.

1. Ibid., p. 75.
2. Ibid., p. 110.
L’attraction vers l’illimité 1075

Ce qui s’entend est davantage de l’ordre d’une tentative d’accomplissement


qui prend en compte les blessures et les ruptures que la vie impose. Un par-
cours personnel qui n’est pas repli narcissique mais, au contraire, recentrement
de soi en soi et au cœur de l’univers. G. Rosolato montre combien on retrouve,
dans la mystique à propos de la triade mort/mère/inconnu et de l’angoisse qui
l’accompagne, une tentative d’effacement de la mort, de la séparation, de
l’inconnu par leur retournement en idéalisation de la mort, retrouvailles avec le
premier objet et plaisir de l’abstraction1.
Mais on songe aussi, bien que les conditions du traumatisme soient dif-
férentes, à la « progression traumatique » ou « prématurité » décrite par
Ferenczi2. Il y aurait, masquant sans doute l’expérience traumatique précoce,
une sensation océanique agissant à l’inverse comme union infinie avec le monde
et la nécessité d’une création toujours renouvelée, illimitée.
Ou encore, ce que P. Aulagnier développe, dans le cas d’une demande
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identificatoire restée sans réponse. Le sujet est alors conduit à trouver seul la
réponse et, ajoute-t-elle, « l’idéal assurera cette exigence ». Mais, le « Je », privé
du support de l’objet, ne peut acquérir la pérennité de sa forme. D’où le
paradoxe qui veut que, par le souhait de devenir autre, cet autre à son tour « se
projettera dans un autre projet et ainsi de suite dans un renvoi sans fin »3. On
assiste ainsi, selon P. Aulagnier, à l’opposé d’un mouvement régressif, à une
relance infinie de la création pour pallier le vide et affirmer la présence du
« Je ».
La sensation océanique, sauf à la considérer, dans le cas de la psychose,
comme attraction désorganisatrice ou destructrice vers l’illimité, se situe, par
excès de conscience du temps et de la finitude, dans une temporalité particu-
lière, celle non pas du hors-temps, mais du suspens momentané du temps, ou
encore d’une temporalité en expansion tournée vers l’avenir d’une création.
Pour peu que l’on envisage la cure analytique dans sa double direction,
régressive mais aussi progrédiente, il est possible de penser à certains parcours,
notamment avec des patients psychotiques, où l’accent est mis surtout sur ce
que la psychanalyse offre d’expériences innovantes jusque-là inconnues d’eux
parce qu’inédites, ou entravées, des moments vécus dans l’instant même de la
cure. Comme cette patiente qui disait en effet venir moins pour parler que pour
me voir, être vue et se laisser gagner, à travers cette présence, par quelque chose
de l’ordre de la sensation océanique, d’un état qui lui permettait progressive-

1. G. Rosolato, Présence mystique, Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, no 22,


« Résurgences et dérivés de la mystique », automne 1980.
2. S. Ferenczi (1932), Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Psychanalyse IV, Paris,
Payot, 1982, p. 133.
3. P. Aulagnier, Un interprète en quête de sens, Paris, Ramsay, 1986, p. 186.
1076 Liliane Abensour

ment d’affirmer sa présence au monde, dans le monde. C’est là, entre autres,
une des dimensions du psychodrame psychanalytique.
On se souvient du rapprochement que Freud fait pour aussitôt le repous-
ser, tout en en reconnaissant le même point d’attaque, entre « certaines prati-
ques mystiques » et les « efforts thérapeutiques de la psychanalyse » : « Leur
intention est en effet de fortifier le Moi, de le rendre plus indépendant du Sur-
moi, d’élargir son champ de perception et de consolider son organisation de
sorte qu’il puisse s’approprier de nouveaux morceaux du Ça. »1 On pourrait
ajouter, selon le principe de l’océanique : « de nouveaux morceaux de l’uni-
vers ». La création artistique, la poésie surtout, ne participent-elles pas d’une
culture de l’océanique, de la volonté d’un ordre différent du monde ?

Liliane Abensour
6, rue Toullier
75005 Paris
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1. S. Freud (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard,
1984, p. 110.

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