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Les ressorts de urbanisme européen : Alberti et Thomas More a Giovannoni et Magnaghi in avee Frangoise Choay Acts des nerages sur Le Corbet a plication urine au Ant sidele (Le Corbusier et City Planning in the xixth Century!), Frama Cony met act ent ee Purume arp {emus apes {bansmes aes e eal) a Rede et Je modale. la théorie de l'architecture et de Purbanisme® montre tae comment deus teas onda, ae Parhecre dA tena (De re aaicatona, 1408) Lope de homas More (1510) ‘tusdendnt Tes three darlene eu Decide Sa tei ne ‘Sern evens vi ber Move puis Magra sre don mats que tan let darhuecat ele pie pga. Tot eh publi des trons de reece url action da parintne FAN fone du ptr inl devon itp ron de Trout Coranan! dnt el fers le auction (Uthat fee aux villes anciennes®), et sur l'éolution de Purbanisme au XIX* sidcle®, Frans Chay achive ae Pere Caye une tation ta architecture d’Alberti sous le titre V Art d’édifier’ (qui est le point de diprde e dser)fst connate Ls atin (paiues the riques) d’Alberto Magnaghi dont elle a préfacé la traduction du Projet toa Pratemen tom ac denselgnante Fragoe Choy a See saa Les ressorts de Turbanisme européen animé la collection « Espacements » au Seuil oi elle a publié Cerdd, Alexander, Rykwert, Augoyard... Elle publiera prochainement, toujours aux éditions du Seuil, une anihologie regroupant les grands textes de reference sur le patrimoine et un livre au titre encore provisoire (Mon- dialisation et jeux d'espace. Sur lédification comme compétence anthropologique). Esprit est particuligrement heureux de contribuer @ faire mieux connatire une ewvre qui n’a pas grand-chose a voir avec ‘une discipline dans la mesure on elle touche les fondements arthropo- logiques de Uhumanité a travers la construction et Vexpérience urbaine. Esprit Espntr— Comment avez-vous abordé les questions relatives a Uarchitec~ ture, a Uurbanisme et a Vaménagement qui soni les themes explicites et récurrents de wos ourrages ? Votre approche de la ville passe par une reflexion sur le corps humain et les échelles daménagement. Comment en étes-vous venue a donner cette importance au corps ? En 1971, dans un article de Ja Nouvelle revue de psychanalyse, vous cities deja Alberti et conféries un role génératif a la notion d’espacement, terme repris pour le titre de la collection « Espacements » que vous aves diri- 60 au Seuil. Francoise Cosy ~ Effectivement, ce que j'ai pu apporter a la réflexion sur espace de notre cadre de vie, qu'il s'agisse d'architec~ ture ou Curbanisme et Paménagement passe, et a éé conditionné, par une expérience coneréte. Ce ne sont ni les livres, ni les 01 leurs qui vous ouvrent Pespace ambiant: il faut marcher, regarder, toucher, sentir, rencontrer des gens, mettre en jeu son corps dans une confrontation vivante avee des batiments, des paysages et les autres. Crest ce que j'ai commencé par faire, gree & une expérience pour moi fondamentale, bien que due au hasard, le journalisme, que j'ai pu pratiquer, en toute liberté, pendant quatre ou cing ans, a temps plein, dans la revue L’GEil de Georges Bernier, mais avant tout & ancien et exemplaire France-Observateur, grace au soutien également exem- plaire de Gilles Martinet et «Hector de Galard, et a Vintérét qu'ils portaient aux problématiques de urbanisation, st ensuite seulement que les livres et ma form: phique m’ont été utiles. La elé qui m’a permis de les uti expérience physique, corporelle, Mais il m’a fallu du temps. La recherche des ouvrages de référence sur Parchitecture et Purba- nisme, je Vai entamée Wabord dans le champ contemporain et dans celui du xix" sigcle, en m’interrogeant sur les dimensions idéolo- sgiques de ces pratiques spatiales 2 la lumidre des utopies du X1X* sib cle et aussi a Vaide d lyse empruntés a la lingu tique structurale. Les resorts de Purbanisme européen Le chemin menant & Alberti s'est ouvert vers 1969-1970. Dans la foulée du Schéma directeur de la région parisienne (22 juin 1965), Paul Delouvrier langait la politique des villes nouvelles, emblém: sée par la métaphore du « caeur de ville ». C'est en voulant découvrir la généalogie de cette image que je suis remontée jusqu’a Albe dont le nom méme m’était inconnu. Sur le theme « corps et espace », vous cite l'article de la Retue francaise de psychanalyse de 1974. A cette date, jétais déja engagée depuis cing ans dans la double et soli- daire découverte Alberti dune part, des rapports du corps et de Pespace, de Pautre. Espacements : Histoire de Vespace urbain en France est en réalité le titre de mon premier travail sur les éhelles spatiales «’aménage- ment, Illustré par de magnifiques photos de Jean-Louis Bloch-Lainé, Youvrage fut édité hors commerce en 1969 par F'Immobiliere de construction ; scanné, réduit &.un petit format et muni dune nouvelle introduction, il a été réédité en 2004 par Skira. C'est ce titre qui rer notre milieu spatial : activité qu’illustrent & deux niveaus diffé- rents les livres respectifs, Pas a pas et Expérience de POrégon, de Jean-Francois Augoyard et de Christopher Alexander, Quant a Albert, ’ai tenté pour la premire fois de le situer histori- quement sur horizon de la culture ouest-curopéenne en 1973, dans « Figures d'un discours méconnu » : ect article, publié grace & Vappui de Jacques Derrida, par la revue Critique est en fait une premivre esquisse de la Regt et le modele. Larticle de la Nouvelle revue de psychanalyse a eu pour moi le seul imérite de me confronter au Traité de Piero Averlino, dit Filarete, sans doute le seul parmi les contemporains d’Alberti & avoir compris le role que ce dernier confére au dialogue et au corps. En effet, Filarete éerit son propre Traité sous la forme d'un dialogue entre un architecte qui Sexprime a la premizre personne et son elient princier, Davan- tage, au cours de leur échange, et pour le faciliter, il lui enseigne cette activité essenticllement corporelle, le dessin. Et encore ~ ce fut le sujet de mon intervention dans le séminaire de Roland Barthes sur Ie labyrinthe en 1978-1979 — il montre pourquoi Dédale est alors considéré comme le patron des architectes : impossible de s’engager dans le labyrinthe en faisant abstraction de son corps. Aprés Alberti et Filarete, personne n'a su dire comment et pour- quoi la vocation de Parchitecte passe nécessairement par la média- tion de son propre corps ct par la pratique d'un dialogue, sauf Paul Valéry. Rappelez-vous Eupalinos et la priere que Varchitecte adresse son comps. Je me suis amusée récemment & mettre en paralléle les formules énoneées par le théoricien du Quatirocento et celles du 8 Les resorts de Purbanisme européen podte mort en 1945: les coincidences sont impressionnantes. Ensemble, elles disent et Pactualité d’Alherti et celle ~ trop mécon- nue aujourd'hui — des Considérations sur le monde actuel de Valéry, parmi lesquelles Eupalinos s'inserit en toute légitimité socnare 1 eat done raisonnable de penser que les eréations de homme sont faites, ou bien en vue de son corps, of c'est li Ie principe que Pon nomme ulilté, om bien en vue de som ame, et <"est Ia ce qu'il recherche sous le nom de beauté. Maia, d'autre part, eclul qui construit on qui erée, ayant affaire fon reste da monde et am mouvement de la nature, qui tendent perpétnelle ‘quiexprime la résistance qu'l veut qu’elles opposent leur destin de perir. recherche done a salidité ou la durée pubes: Vol bien les grands caractires d'une cavee complite La seule architecture les exige et les porte su point Je pls haut paeone: Je la regarde comme le pl complet des arte, Ainsi, le corps nous contraint de désirer ce qui est utile ou simplement ‘commode ; et Pane nows demande le beat ; mais le reste du monde, et ses ‘omsidérer en tout ouvrage, Ia ques: le Paul Valery, Eupalinon ou architect, Pacis, Gallimard cal = PotsielCallmard = 1970, p.B1-82 Relire Alberti aujourd'hui Mais votre réflexion sur le statut contemporain du corps humain, com- ‘ment rencontre-t-elle le propos d’Alberti dans son De re acdificatoria qui appartient au contexte historique de la Renaissance ? Evidemment, on ne peut pas ne pas s‘interroger sur ma lecture «Alberti, en particulier compte tenu de tout ce qui chez Ini est devenu anachronique et ne nous conceme plus aujour’hui, comme sa physique ou encore son approche pré-vésalienne du corps. Mais il importe de garder a Vesprit deux circonstances. D’une part, Alberti, comme nous-mémes & présent, vit une révolution culturelle qui ‘consacre son appartenance & deux mondes : le monde médiéval dont il a assimilé ensemble des traditions et le monde nouveau de la 0 Les ressorts de Turbanisme européen Renaissance qui met le premier en question. Ensuite, cette Renais- sance, cette révolution épistémologique du Quattrocento, dont Alberti a 416 'un des inventeurs, peut étre définie par le déplacement dat- tention qu'elle opére du eréateur divin vers la eréature, et par la prise de distance a l'égard de tout ce qui allait de soi quant au statut et aux activités de cette créature, désormais transformés en objets de réflexion, C'est ainsi que pour la premiére fois dans Vhistoire — et peut-étre bien jusqu’aujourd’hui la seule ~ Alberti, analysant la pra- tique du batisscur, 'interroge sur sa signification. En outre, méme si Alberti continue, conformément a la tradition médiévale, de penser le corps humain selon la physique des humeurs, dans le méme temps, ce corps devient pour lui (Burkhardt 'a précocement mis en évidence dans la Cisilisation de la Renaissance) le vecteur Pune notion j qualors non avenue, celle Windividualité, Cela signifie-il que le corps humain est pris comme I< unité de ‘mesure » par excellence de Varchitecture ? Non. Bt c'est ce qui distingue Vorganicisme dAlberti de Panthro- pocentrisme et de l'anthropomorphisme de ses eontemporains Filare- te et Francesco de Giorgio Martini comme des trattatistes du XvT" sie cle (Francesco de Giorgio va jusqu’a dessiner dans son traité des édifices anthropomorphes avec bras, jambes, téte, ete.) La régle d’Alberti (le De re aedificatoria n’est pas illusteé et ne pro pose jamais de modele ni de typologie) est qu’un batiment doit pré- senter un rapport organique entre sa totalité et ses parties qu'il consi- dere comme les membres d'un corps. Un tel rapport caractérise tous les vivants produits par la nature et, & eet égard, Phomme ne jouit aucun privilege qui le différencierait des autres animaux. De fait, lorsqu’ Alberti évoque la relation a la fois fonctionnelle et harmo- nieuse entre le tout et les parties, animal paradigmatique, celui dont il analyse le plus volontiers la morphologic, est le cheval. Lénonciation de régles codifiées selon un systéme de proportions intervient uni numériques tirées du corps hum: partie du De re aedificatori lorsqu’ Alberti reprend les regles canoniques des ordres vitruviens. Mais il s’agit 1a d'un développement en quelque sorte archéologique cel que je eonsidére comme adventice. Dans ce contexte de la Renaissance, comment Alberti abordest-il la ville ? La ville est centrale chez Alberti et pour deux raisons. Premiére- ment, quelle que soit leur échelle, les différentes modalités dinves- tissement de Fespace sont pour lui de méme nature. Nous ditions aujourdhui qu’arehitecture et urbanisme ou aménagement relévent #0 Les ressorts de Turbanisime européen une meme activité, Autrement dit encore, il affirme que « La cité cest une trés grande maison et inversement la maison elle-méme est une toute petite cité dont les membres, & leur tour, peuvent étre considérés comme de petits logis », selon une formule que Cerdé, le premier théoricien de Purbanisme, reprendra ou réinventera (difficile de savoir) quatre cents ans plus tard (Teoria general de la urhaniza~ cin, Madrid, 1867). Deuxiémement, pour Alberti, la vocation du batir est étayer Vins- titutionnalisation des soci¢tés humaines. Il le dit clairement dés le Prologue du De re aedificatoria. De ce fait, il s‘intéresse a la fois & la conception de la demeure qui sert & Vinstitutionnalisation de la famille et & 1a conception de la ville qui étaie Vinstitution du poli- tique. Un des aspects les plus intéressants des regles d’ Alberti concer- nant lédification de la ville réside dans le traitement du contexte du biti précaistant (a Filarete nest plus d’accord et raserait volontiers t ce qui appartient au « vieux style »), La démarehe d’Alberti est ici encore d'une actualité étonnante. Ce grand movateur eonjure en effet les batisseurs de s'inscrire dans le contexte urbain préexistant, de ne détruire qu’en cas de véritable impossibilité, Car, quatre cents ans avant Ruskin, et presque dans les mémes termes, il dit le role édifié qui assure, tout a la fois, la continuité des ion, Ce qui est reconstruit pour remplacer un bati trop vétuste ou anachronique doit pouvoir étre intégré dans le bati existant afin de poursuivre, d'une nouvelle maniére, le méme role sociétal et mémorial. Alberti ne le dit ppas dans les termes qui seraient les ndtres a présent. Mais sa lecture répétée m’a permis de comprendee on symbolique spéci- fique du milieu édilié qui redouble la parole et t le proces institutionnalisation des sociétés. Dans la Régle et le modele, ourrage de référence sur le paradigme urbanistique de noire monde européen, Thomas More et Alberti sont convoqués l'un et Vauire. Quelle peut étre la matrice commune de leurs deux ceueres a premizre vue antithetiques ? Autrement dit, Uutopie a-t- elle wn sens pour Alberti ? Lutopie n'a aucun sens pour Alberti, ni dailleurs pour aucun de ses contemporains. (La Sforzinda de Filarete, souvent et & contresens ainsi désignée, est une ville idéale, au sens Pun exemple coneret, construit progressivement sous les yeux du lecteur, dans un liew bi précis oi elle s’insére harmonieusement, et au fil d'un dialogue entre architecte et son prince.) Lutopie est & la fois un genre littéraire et une maniére, propre & notre culture, d’aborder espace, qui a été in- ventée par Thomas More. Je ai démontré dans fa Regle et le modele, al Les ressorts de Turbanisme européen Mais, le terme forgé par More n’a cessé d’étre galvaudé depuis le Xvi" sigele et il est devenu aujourd’hui un fourre-tout qui n’a plus aucun sens fixe. Je Pai également monte Le dénominateur commun a la démarche Alberti et a celle de More réside dans le role régalien dévolu & Fespace édifié qu Tun comme chez. autre, élaie le procés Winstitutionnalisation des sociétés concernées. On pourrait méme ajouter que, dans Pun et autre eas, Dieu est absent: Dieu napparait qu’au pluriel sous la plume du membre de la curie romaine qui écrit le De re aedificatoria, ct dans FUropie du futur saint, est un homme (Utopus) qui congoit les lois et Pespace Utopia. Mais ds lors que Von considere les modalités de génération et de fonctionnement de espace édilié, un abime sépare les deux euvres. Alberti congoit Pédification comme un processus ou un projet, ouvert, dont les deux contraintes indépassables sont V'intégration dans le monde naturel (xéologique, climatique, végétal, animal...) et la prise ‘en compte de la demande spécifique de animal parlant, du zoon politikon WAristote qu’il connait par Thomas d’Aquin, mais aussi plus directement, en particulier par le truchement de Cicéron : cette véritable aventure, appelée a se dérouler dans le temps de l'histoire, sur un horizon imprévisible, rendra les hommes toujours plus et mieux humains. Vapport fondamental d Alberti & notre culture est avoir, & Pissue de sa méditation sur le sens de Phabiter et du batir, conféré aux disciplines de espace, libérées de toute allégeance ordre religieux ou traditionnel, une autonomic et une légitimité ins- tauratrices. More, de son e6té, servi par sa lecture de Platon (Critias et les découvre le conditionnement des sociétés humaines par le fagonnement de espace, qui acquiert ainsi une dimension orthopédi {que : je ne connais pas meilleure illustration de cette vocation norma- rice et institutionnalisante attribuée a Fespace, que la deserip- ion par Claude Lévi-Strauss du village bororo, lorsque Pethnologue montre comment la position d'une ease dans le cadre du village étaie ct solidarise & la fois la vision du monde et le rdle économique de ses habitants, au méme titre que leurs fonctions dans V'accomplissement des rites tribaux et les regles de mariage auxquelles ils sont soumis. Le modéle spatial qui sous-tend ainsi toutes les conduites sociales des Utopiens n’est pas seulement figé dans le temps (comme la struc ture homéostatique du village bororo), mais les habitants "Utopia ront, pas plus que les Bororos au plan de leur village, participé & son élaboration : la différence tient au fait qu’au lieu détre un legs de la tradition, ce modéle leur a été imposé par un sage qui a mis en place sur File d’Utopie la grille dun schéma technique abstrait. Car voi Je mot-elé léché : technique. Soyons précis. D'une part, il ne s'agit 82 Les ressorts de urbanisme européen pas, en ce début du Xvi sidele, de techniques sophistiquées, mais bien cependant d'un asservissement instrumental de la nature. D‘autre part, ce eonstat ne veut pas dire que la technique wait pas de role chez Alberti. Bien au contraire, ce dernier fut un grand tec cien dont Léonard de Vinci s'est largement inspiré dans ses recherches sur Vhydraulique et la construction des ponts. Mais, pour Alberti, la technique se déploie dans le champ de la nécessité, elle cest asservie aux lois de la nature. Lédifieation du milicu humain Stacheve qu’a un autre niveau, par Vintervention spécifique de la demande humaine, elle n’est pensable que dans le temps et & travers échange de la parole. Vous devez commencer comprendre pourquoi, sans méconnaitre le génie de More, mon coeur me porte vers Alberti. Ila souvent été taxé de pessimisme par Phistoriographie iporaine, Padmire aw contraire sa foi dans homme auquel le temps et histoire permettent assumer toujours plus pleinement son humanité au sein de commu- nautés instituées. En réalité, le vrai pessimiste est More. En effet, selon lui, les sociétés humaines sont impuissantes a s'autogérer. Elles requiérent un guide investi du pouvoir transcendant d'un savoir et un savoirfaire. Quelles que soient les valeurs régnant en Utopie (Gealité, frugalité, travail, amour réciproque), leur mise en euvre n'est garantie que par un dispositif spatial : porte ouverte a toutes les instrumentalisations. Quelques bémols cependant. II ne faut jamais oublier que si, dans TUropie, More délegue de tels pouvoirs @ un instrument spatial, son ouvrage n'a pas autre finalité que critique et théorique. Comme Louis Marin Pa souligné autrefois, le chancelier ¢’Henri VII est un hhomme du texte, il n'a jamais entendu réaliser son utopie. Il s'agissait seulement pour Iui d'une critique réaliste et féroce de PAngleterre (on oublie trop que Putopie plonge ses racines dans la réalité la plus rugueuse). Néanmoins, More livre & la culture ouest-européenne une conception instrumentale de espace et une hypothese de travail dont application coneréte stimposera le moment venu, ds le début de la révolution industrielle, lorsque la technoseience aura acquis un savoir et des pouvoirs délivrant un nouveau mode dasservissement de la nature, Mais qu'en est-il du destin de Varuore d’Alberti ? Parlons-nous de son ceuvte en général ou du De re aedificatoria ? En fait, les deux ne sont pas séparables. Voici quelques repéres sché- matiques. *Globalement, depuis Quatirocento, Alberti a toujours été considéré comme un womo universalis, une figure majeure de la premiére Renaissance italienne et l'un de ses eréateurs. 83 Lee reseorts de Turbanisme européen * Tout se tient dans l'eeuyre d’Alberti, et en particulier le livre De la famille et \e Momus, indissociables du De re aedificatoria. ‘* Le De re aedificatoria est le premier traité « instaurateur » de la culture post-médiévale, il est a Vorigine dune longue généalogie Touvrages et cependant, vil a 66 réguligrement utilisé et pillé, aucun des trattatistes qui ont suceédé a Alberti n'a percu et déve- loppé la dimension anthropologique qui innerve 'ouvrage entier. + En France, le De re aedificatoria n’a connu qu'une seule traduction avant la ndtre, celle publiée par Jean Martin en 1553. Mais aprés la premiére édition latine de 1485, Geoffroy Tory avait publié a Paris e 1512 sa magnifique édition de référence, qui organise le texte en cha- pitres et introduit les paragraphes, et il ne faut pas oublier que ji quan xvit® sigcle au moins, tout le public concemné lisait le latin. #A partir essentiellement de lentre-deux-guerres, les développe- ments de disciplines telles que la philologie, Vhistoire, a linguistique, épistémologic... ont permis une réédition scientifique de 'ensemble de Veeuvre albertienne qui a fait Vobjet d'une veritable restauration archéologique. Dans le méme temps, toutefois, ces textes, et bien str le De re aedificatoria, ont été soumis A ce que Michel de Certeau a rnommé une opération historique : ils ont été lus la lumiére des pro- blématiques actuelles. C'est ainsi, dans la perspective de la n lisation, de ses conséquences sur notre en ment, des me qu'elle fait peser sur notre espece, que la vocation anthropogénétique altribuée par Alberti a l’édification de notre cadre spatial mest appa- rue d'une extraordinaire pertinence. Rétrospectivement, parmi ren- semble de la littérature consacrée a espace bati et aux pratiques impliquées dans son aménagement, le seul auteur, on Va vu, ches qui J'ai retrouvé cette approche singuliére, est Ruskin. On pourrait, & un moindre degré, y ajouter le Viollet-le-Duc des Entretiens, qui cherche pour le batisseur de son époque des régles universelles, analogues & celles Alberti, Bt ce nest pas un hasard si Ruskin et Viollet entre premnent cette réflexion, comme nous aujourd'hui, dans le contexte une révolution technique qui est aussi une révolution culturelle. Laville des réseaux et Vaccueil des corps Lautre dimension qui retient votre attention aujourd'hui, non sans contraste avee votre intérét pour le corps, est le développement hégémo- nique des réseaux techniques d'infrastructure. Mais @ quel moment la preoccupation de ce type de réseaux contribue-t-elle a la négation du corps ? Est-ce déja le cas avec Cerdé et Haussmann ? En matiére d'aménagement, les premiers réseaux techniques din- frastructure_modernes apparaissent, grosso modo, & partir des premigres décennies du Xix° sigele sous Vimpact de la révolution a Les ressorts de Turbanisme européen industrielle. Certes, leur implantation retentit alors sur Pexercice de Ja corporéité, mais sans la mettre en question et essentiellement chez les eitad mple du Paris haussman congoit et réalise un ensemble totalement innovant de réseaux souter- rains et terrestres, connectés entre eux et qui permettent a la ville, anachronique et paralysée, de répondre efficacement aux exigences de Tere industrielle, Mais cette métamorphose n’exclut en aucune facon le souci des espaces et échelle de proximité. Voyer de Fespact : jandins, squares et trotto merveilleux mobilier urbain qu’a défaut den poursuivre la création, nos édiles n’ont méme pas su préserver. Concrétement, les perce- ments du Paris haussmannien représentent 20% des « grands tra- vaux » et le travail de couture 80%. Le déploiement de la technique cet des réseaux n'est alors nullement hégémonique : il est compris ‘comme une nécessité instramentale et compatible avec la coexistence espaces anciens et nouveaux, destinés & accueillir les corps et les relations sociales. Cependant, Cerdé est fortemens préoceupé par Vexpansion des villes et il cexplique que les transports en commun et les communications vont Vem- porter. Nest-ce pas le signe de la prévalence des réseaux sur les corps ? Ge chantre de la technique, qui ervit & une science de Purbanisme, a pas laissé, lui aussi, de se pencher sur les échelles de proximité. Les urbes, ces unités de voisinage, toutes différentes, appelées constituer la ville indéfiniment développable, ont pour destination accueil des corps dans la quotidienneté des rapports humains. Rap- pelez-vous Padage de Cerda: « Lhomme se meut et "homme demeu- re » qui résume pour lui la double polarité de Pactivité humaine et de la tache de Paménageur, De fait, en dépit de la sophistication croissante des réseaux et des avancées techniques qui-ne cessent de se multiplier a la fin du xix"siele et A mesure qu'on progresse dans le xx" sigele, les échelles de proximité et la présence active du corps continuent d'etre partie intégrante du travail accompli par la majorité des grands prat ciens et théoriciens de Vurbanisme. Pour rester en Europe, il suffit, & Ja suite de Haussmann, «’évoquer Otto Wagner, Stubben, les disep de Sitte. Au XX" sigele, pensons a Prost et a son magistral maniement des échelles d’aménagement, en particulier au Maroc. Pensons aussi aux villes nouvelles issues en Grande-Bretagne de la garden-city «Ebenezer Howard. Ou encore — c'est peut-tre un des meilleurs ‘exemples ~ au double travail théorique et pratique accompli en Halie par Gustavo Giovannoni’, linventeur du terme « patrimoine urbain >, 9. Gustav Giovani, Vccie ited eile rama, Ti, 1981, wad Jace i Tubanisme, Pa, Bint Sui, 1008. Les remorts de lurbar ne européen Ie premier a avoir démontré pourquoi, & quelles conditions et com- ment les ensembles urbains anciens peuvent et devraient, au lieu est aussi le premier & avoir raisonné en termes de compatibilité entre Paménagement par réseaux, dont il fut Pun des premiers théoriciens, et ce qu’on pourrait appeler l'aménagement contextuel. J’évoque son ceuvre Cautant plus volontiers quill fut, en son temps, Tun des eri tiques I e Corbusier, dont vous vous étes peut-etre @tonné qui nné Ie nom, trop souvent pris, a la suite une série de contresens, pour un symbole de la modernité. Une modernité purement incantatoire, dont Giovannoni a dénoncé, entre autres, Ja fagon dont elle cache son archaisme derrigre Papologi inconditionnelle d'un réseau unique, celui de la voiric automobile. Et pourtant, vous dites qu’a Vheure actuelle, Vespace tradivionnel, liew implication du corps par excellence, est en voie d'effacement Absolument. Nous sommes désormais confrontés & une probléma- tique radicalement différente, 4 une rupture qualitative, due & une hégémonie, ju de la technique et, en amor matériels, non seulement sur notre cadre de vie, mais sur ensemble de nos pratiques et conduites. La révolu- tion électronico-télématique amoroée a partir des années 1960-1970 est sans commune mesure, dans son impact et ses consequences, ave Ja révolution industrielle et sa préfiguration des réseaux actuels. en sr, je ne nie pas que la mécanisaton ait changé le rapport de notre corps au monde. Je noublie pas que Freud a, 1029, évoqué une « prothétisation » de 'espéce humaine, autrement dit, la croissante dépendance des corps et des eonduites humaines a Pégard des prothéses élaborées au cours de Vere industrielle. Mare Desportes en livre Villustration coneréte dans Paysages en mouve- ‘ment, le bel ouvrage qu'il vient de consacrer & l'évolution des moyens de transport du XVII au XX* sidele et & leur retentissement sur notre perception de Penvironnement. Cependant, Desportes montre bien comment, jusqu'au début de Vere électronique, le corps humain conserve une part d’autonomic pour appropriation de ces « paysages de la technique » donnés a vivre et & voir. Car c’est moins la nature des performances réalisées par la technique qui définit le saut accompli entre Vere industrielle et l’ére électronique que la présente hégémonie de la technique. Jean-Claude Michéa le démontre dans un autre domaine, celui de économie, oi le capitalisme de Pere industrielle laissait au déploie- ionnelles un espace aujourd’hui él miné par la collus 1 capitalisme et des techniques de médiatisation. Parenthése : la focalisation induite par notre préalable 86 Les reasorts de Turbanisme européen mise en scene du corps ne doit, bien entendu, pas occulter les pou- voirs sans précédents qu’exercent aujourhui ~ rétroactivement ~ ensemble de nos pratiques mentales, économiques, sociales sur I novation technique. Mais revenons & Purbanisme de réseaux, qui réalise enfin ce que Centé appelait la « communication généralisée », en nous libérant de plus en plus complétement des ancestrales contraintes temporelles et spatiales ou locales, La grille des réseaux techniques déployés au service de notre vie quotidienne permet a présent de construire de Phabitat et des réceptacles de travail et de loisir mimporte od. & volonté, & condition de sy brancher. On continue & parler de ville, en particulier la ville européenne qui, il faut le rappeler, n'a rien d'un universel culturel. La ville issue de la civilisation geéco-romaine était tune entité diseréte, enracinée dans des lieux. Par un abus de langage, tantot involontaire, tantot conscient et pervers, on continue d'utiliser ce voeable, désormais privé de référent, on tente de Ie rajeunir par des qualifications médiatiques (« ville émergente » et autre: + méta- pole ») ow en Vintégrant dans de nouveaux syntagmes, tel le particu- ligrement absurde « faire de la ville ». En réalité, il s'agit agglomerations, de magmas, plus ou moins denses ou étendus, privés de cette qualité de support symbolique qui solidarisait les membres «les communautés humaines entre eux et avec les lieux par la médiation de leurs corps. La conception par le virtuel Ne peut-on pas vous taxer de passtisme face a ces transformations qui nous dotent de libertés jusqu'alors inconcevables ? Ne réagisses-rous pas, @ votre tour, comme tous ceux qui, confrontés aux deux précédentes révolutions eulturelles accomplies par Europe de l'Ouest, en dénon= aient les dimensions perturbantes, Vinconfort intellectuel et les incon- whients temporaires, et tentaient dendiguer Vinéluetable ? Non. Je suis simplement lucide. Ce ne sont pas les avancées de la technique en soi qui me font réagir. J'ai, par exemple, été l'une des premieres & saluer le livre visionnaire de Melvin Webber, The Non- Place Urban Realm'”, qui annongait le role décisif qu’allaient jouer les réseaux informatiques en urbanisme, le désenclavement qu’ils allaient permetire ainsi que le développement du télétravail. Mais, Lune fois ces prédictions réalisées, je ne suis plus d'aceord avec Web- er quand il affirme que les communautés dinternautes vont pouvoir se substituer aux communautés locales ni quand il postule une équi 10, Metin Webber, The Now-Place Urban Realm 1968 (ra. fr, 92 ant pl tard sos Te tive Urbain sans lew nome, La aed Rigs, eae, 190), a7 Les ressorts de Purbanisime européen valence entre Pintersubjectivité corporelle, cette dimension anthro- pologique constitutive des sociétés humaines, et une intersubjectivité fondée sur la communication électronique : le corps, dans sa pré- sence réelle, est exelu de la toile. En ce qui conceme les pratiques ~ professionnelles et habitantes ~ de espace, la mondialisation signifie, comme dans les autres champs activité mondialisés, uniformisation et normalisation, autrement dit dédifférenciation. Or cest par la différenciation, élaboration des ¢ ferences qui constituent Videntité et la richesse des cultures et des sociétés, que se poursuit 'anthropogénése. Lévi-Strauss I'a pointé autrefois dans des formules inoubliables. Mise & part la disparité des économies, la béance toujours plus profonde enire richesse et pau- vreté, la mondialisation poursuit son processus de déshumanisation par appauvrissement, affectant sans distinction Videntité des espaces ou celle des langues qu'il s’agisse de leur nombre, de leurs structures et de leurs lexiques. Penchons-nous brigvement sur Pactivité des architectes dont la tache tend a se résumer dans la production objets techniques para~ chutables et branchables sur les systemes réticulaires. Ne nous appe- santissons pas sur le fait que cette activité n’a plus rien a voir avec la pratique anthropogénétique telle que la définissait Alberti: & Vop- pposé des objets techniques, dont le statut est instrumental, les édi- fices, selon Alberti sont le fruit d'un incontournable dialogue, non un conditionnement médiatique comme c’est le cas de tous les pro- duits offerts sur le marché mondial. Je me bornerai a deux traits ifs. Jamais, nous dit-on, les architectes n’ont dispose dau tant de liberté de conception et d'innovation, et done de différencia- tion, grace & la Cao et &T190 ée par ordi- nateur et infographie idem). En réalité, si les outils informatiques ~ et en particulier les algorithmes, bien souvent empruntés a des domaines comme 'aéronautique— sont, en tant qu’outils, d'un usage jendez ime, synonyme d'économic (de temps et d'argent), leur demander de remplacer la réflexion sur le terrain et dans le temps aboutit & la production de formes et ensembles désespérément banals, pauvres cou arbit Davantage, si Yon observe la production des vedettes, les Kool- hhaas, Fuksas, Nouvel, etc., on s'apercoit qu’ils tendent a sacrifier la valeur dusage de la commande & sa valeur formelle, autrement dit & ce quiils considérent leur réle de créateurs. Ainsi Parchitecture devient, comme I’« art » contemporain ~ « installations » et « événe- iments» — une activité lndique (souvent méme revendiquée comme telle), un jeu, par aill spéculatif que celui qui se joue sur le marché de Vart, et qui ne peut fonctionner que par médias et ingé- nnieurs interposés. Le paradigme de cette situation est offert par le 88

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