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Calcul de fiabilité structurale d’un

pont à poutres en béton armé avec


le logiciel UQLab

Par BABAKA LELO Kevin

Ingénieur d’études DED/ACGT

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1. Introduction

1.1. Contexte et problématique


La théorie de la fiabilité structurale se présente aujourd’hui comme l’approche de calcul la
mieux adaptée pour déterminer la capacité structurale des ouvrages existants. Ces derniers
peuvent être des infrastructures de franchissement que nous retrouvons en grand nombre
dans le réseau routier national de la RD Congo, compte tenu de la densité hydrographique
importante que regorge ce dernier.
Le parc des ouvrages d’art en RD Congo compte en majeure partie des structures en béton
armé. La plupart de ces ouvrages construits il y a plus de 40 ans accusent un état de
vieillissement avancé.
Dans le cadre de la politique de gestion des ouvrages, il est nécessaire de réaliser
régulièrement des inspections pour suivre l’évolution de la performance structurale de ces
ouvrages en vue d’évaluer avec précision les travaux d’entretien et de maintenance
nécessaires pour garantir le niveau de sécurité requis.
Ce processus d’évaluation des ouvrages existants requiert la maitrise de la théorie de calcul
fiabiliste dont la pratique n’est pas encore ancrée dans la culture technique des ingénieurs
congolais.
1.2. Problématique
Il a été évoqué dans beaucoup de nos travaux scientifiques sur la fiabilité structurale, les
principales difficultés liées à la mise en œuvre de la méthode de calcul fiabiliste. On compte
dans ce lot, la complexité du calcul de l’intégrale de probabilité qui a conduit à mettre sur
pied des méthodes de calcul numérique approché dont FORM, SORM et Monte Carlo.
Puisque, toutes ces méthodes de calcul impliquent des calculs mathématiques très
complexes et rendent ainsi la théorie fiabiliste moins accessible et très couteux en termes de
temps de calcul.
Par ailleurs, la modélisation des variables aléatoires pour les structures en béton requiert
une formalisation particulière, essentiellement pour l’établissement de la fonction d’état
limite qui repose sur la connaissance de la variabilité d’un nombre élevé de paramètres qui
interviennent aussi bien du côté résistance que du côté sollicitation.
Une des solutions proposée dans l’une de nos réflexions précédentes était le recours au
logiciel COMREL en version Demo qui ne nous a permis cependant que de faire un calcul
avec une contrainte de 5 variables aléatoires maximum.
A l’issue de nos recherches et avec la licence d'utilisation obtenue, il s’est avéré que
l’application logicielle UQLab, offre des opportunités de résoudre le problème sus évoqué.

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1.3. Objectifs et intérêt du sujet
Le principal objectif poursuivi dans ce travail est de mettre à la disposition des ingénieurs de
l’ACGT une procédure de calcul fiabiliste des ponts à poutres en béton armé avec
l’application logicielle UQLab.
L’Agence Congolaise des Grands Travaux ayant notamment pour mission l’assistance à la
maitrise d’ouvrage et le conseil auprès du Ministère de tutelle pourra ainsi fournir aux
décideurs politiques, avec une expertise pointue, des informations utiles sur l’état des
ouvrages pour aider le gouvernement à faire une programmation budgétaire rationnelle des
projets de réhabilitation des infrastructures économiques du pays.
2. Méthodologie de calcul probabiliste pour les ponts en béton armé
2.1. Introduction
Le calcul fiabiliste consiste à déterminer pour un élément de structure la probabilité de
défaillance en rapport avec un critère d’état limite donné. Les méthodes de calcul
numérique les plus utilisées pour la détermination de l’intégrale de défaillance sont les
suivantes :

• Les méthodes d’approximation FORM et SORM


• La méthode de simulation Monte Carlo
• La méthode de surface de réponse

Dans le cas de l’étude des ponts à poutres, c’est la méthode FORM qui est généralement
employée en raison de la forme quasi-linéaire des fonctions d’état limite se rapportant à
l’étude de stabilité structurale des ponts.
L’approche de calcul FORM est une technique d’approximation de la probabilité de
défaillance de la structure qui consiste à approcher la surface de défaillance par un hyperplan
en un point particulier appelé point de fonctionnement de la structure. Ce dernier
correspond au point de défaillance la plus probable dans le U-espace.

2.2. Mise en œuvre de la Méthode FORM


Cette dernière est une technique d’approximation de la probabilité de défaillance de la
structure qui consiste à approcher la surface de défaillance par un hyperplan en un point
particulier appelé point de conception.
Les étapes à suivre pour la mise en œuvre de cette méthode sont les suivantes :

1) Transformer l’espace d’origine des variables de base X en un espace gaussien


standard, appelé le U-espace
2) Rechercher le point de conception (Design point): point autour duquel la probabilité
de défaillance est supposée être concentrée
3) Approcher la surface de défaillance en ce point pour obtenir une approximation de la
probabilité recherchée
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Les détails concernant les algorithmes de calcul qui interviennent dans chaque étape sont
clairement présentés dans mon article scientifique du mois de juillet 2019 sur le calcul de la
fiabilité structurale d’un pont à poutres en béton armé.

(i) Evaluation de la probabilité de défaillance par FORM

Le principe de la méthode est de remplacer l’état limite réel par un hyperplan, la fonction
d’état limite est donc linéarisée à l’aide d’un développement de Taylor au premier ordre
autour du point u*.
Cet hyperplan est donc orthogonal à la droite (u* O).

La probabilité de défaillance est alors approchée par :  =  (− )

Où  représente la fonction de répartition de la loi normale centrée réduite.

3. Cas du calcul de fiabilité d’un pont à poutres en béton armé

Il sied de souligner que la norme Eurocode EN 1990 définit trois classes de conséquences de
défaillance, CC1 (faibles) à CC3 (élevées), afin de différencier les niveaux de fiabilité requis.
À ces classes de conséquences sont associées des classes de fiabilité RC1 à RC3. C’est la
classe CC2 (conséquences moyennes) qui est recommandée pour les ouvrages d’art. Le
tableau 1 renseigne sur les valeurs de l’indice de fiabilité cible pour la classe CC2 en
fonction de l’état limite et de la période de référence considérée.

Tableau 1 : Indices de fiabilité cibles pour une classe de fiabilité RC2

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Dans ce travail, il sera question d’étudier l’indice de fiabilité d’un pont à poutres en
considérant le seul cas de l’état limite de rupture en flexion de la poutre principale la plus
chargée.
Dans un premier temps, le calcul sera mené pour un ouvrage neuf pour vérifier que la
valeur de son indice de fiabilité est supérieure à l’indice de fiabilité retenu pour les ouvrages
d’art, à savoir = 3,7.

 Cas pratique : Pont à poutres en béton armé de 18,5 m de portée sur la rivière
LUTESI (Projet de construction de la rocade sud dans la ville province de
Kinshasa)

(a) Données géométriques du pont

• Longueur de l’ouvrage : L = 18.5 m


• Largeur du tablier : l = 19 m (2x2 voies de 3,5 m +filets d’eau+ berme centrale +
trottoirs)

Les données sur le tablier sont les suivantes :

Tableau 2 : Dimensions géométriques de la section transversale de la poutre


ELEMENTS PARAMETRE DESIGNATION QUANTITE
Nombre  7
POUTRES Hauteur retombée ℎ 1.10 m
Hauteur totale ℎ 1.30 m
Largeur  0.40 m
Espacement des poutres  2,5 m
HOURDIS Epaisseur  0,20 m
Nombre  3
ENTRETOISES Hauteur retombée ℎ 1.0 m
Largeur retombée  0,30 m
Espacement  9.25 m

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Figure 3 : coupe transversale du pont

(b) Sollicitations calculées

Les sollicitations en flexion ont été calculées en considérant d’une part l’effet des charges
permanentes (poids propre de la structure, revêtement en enrobé et étanchéité) et d’autre
part, l’effet des actions variables qui correspondent au modèle de train de charges 1
recommandé par la norme Eurocode 1 dans sa troisième partie.
Par ailleurs, les charges permanentes calculées pour chaque poutre longitudinale sont
résumées dans le tableau suivant :
Tableau 3 : Tableau récapitulatif des charges permanentes sur les poutres
Poutre de rive (charges en kN/m) Poutre intermédiaire (charges en kN/m)
Poutre + hourdis 25.0 Poutre + hourdis 23.5
Corniche 3.75
Garde-corps S7 0, 34
Béton de remplissage de 4.36
trottoir + Revêtement de
trottoir
Bordure de chaussée 0,626
Fil d’eau 0,54
Enrobé 2,70 Enrobé 5.875
Chape d’étanchéité 1.20 Chape d’étanchéité 1.650
Charge en kN/m 38.516 Charge en KN/m 31.025

Les valeurs des moments fléchissants calculées sont résumées ci-après :

, !"#$% = &''(, )* +,-

./$%.%/0/%$ = )1&, 2) +,-

3 = )*4), 45 +,-

(c) Caractéristiques mécaniques de la section transversale pour la poutre la


plus chargée

 Béton de classe C40/50 → 789 = 40 <= ; 78? = 3,5 <=


 Acier S500→ 7A9 = 500 <=
 Hauteur utile considérée : d = 1150 mm

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Figure 4 : section transversale de la poutre principale la plus chargée
A la suite du calcul de dimensionnement mené aux états limites, la section d’armature
trouvée vaut :
As = 12∅40 = 15072 mm2

(d) Fonction d’état limite et variables stochastiques à considérer dans le


modèle probabiliste

La fonction d’état limite ultime en flexion s’écrit :

Dans cette expression, nous avons :

HI J
 D’une part : C = D? EF 7A (G − )
KLM N OPQQ

Avec, As : section d’armature de flexion (mm2)


7A : Limite élastique de l’acier (MPa)
d : Hauteur utile de la poutre (mm)
78 : Résistance en compression du béton (MPa)
 : Largeur effective de la poutre (mm)

Le facteur RS correspond au rapport de la contrainte moyenne dans le diagramme de


compression :

Le facteur D? est ajouté à l’équation de base pour tenir compte de l’incertitude du modèle
de flexion.

 D’autre part :

T = <,UOVW + <FYFY8Y + Z. <\ (] + 1)

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De manière explicite, la fonction d’état limite s’écrit :

b. a c
_ = `-a b. ac de − g &'h* − , − ./$%.%/0/%$ − i. 3 (j + &)
1(', f( − ', ''&(a0 )a0 !$aa !"#$%

Par ailleurs, les variables aléatoires et les lois de probabilité y relatives retenues pour notre
cas se présentent comme suit :

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(e) Calcul de la probabilité de défaillance avec l’application UQLab
Les variables aléatoires retenues pour le calcul sont présentées dans le tableau suivant :

Variables Unités Lois Biais COV k l


ac MPa lognormale 1,15 0,05
a0 MPa lognormale 1,2 0,10
!$aa mm déterministe - -
8
ma mm normale 1,00 nop? + 0,794 11,9
b. rrK lognormale 1,00 0,15
d mm normale 1,00 nop? − 4,76 12,7
`-a normale 1,035 0,10 1,01 0,062
t, !"#$% kN.m normale 1,03 0,08
./$%.%/0/%$ kN.m normale 1,05 0,10
3 kN.m normale 1,35 0,035
i normale 0,98 0,07 1 0,12
j normale 0,40 0,80 0,1 0,08

La définition de la fonction d’état limite dans UQLab a été faite sur base d’un modèle
‘.mFile’ à l’aide d’une fonction ‘ponts_function’ créée dans l’éditeur MatLab (figure 5).

Figure5 : Création de la fonction Y=ponts_function(X)

La syntaxe utilisée est la suivante :

>>MOpts.mFile='ponts_function';
>>myModel=uq_createModel(MOpts);

Par la suite, les inputs ont été insérés à l’aide du fichier des données ‘pontsx10.mat’ en
exécutant la commande suivante :

>> myInput=uq_createInput(IOpts);

Les différentes données du fichier ‘pontsx10.mat’ sont montrées en annexes.

L’analyse FORM est lancée en exécutant les commandes suivantes :

>> FORMOpts.Type='Reliability';
>>FORMOpts.Method='FORM';
>>FORMAnalysis=uq_createAnalysis(FORMOpts);

L’analyse SORM est effectuée de façon similaire en remplaçant dans les codes ci-dessus
‘FORM’ par ‘SORM’. Les résultats obtenus se présentent comme suit :

• u\ = 4,169 et ,p? = 1,53.10hv ; ,p? = 1,48.10hv

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Figure 7 : Nombre d’itérations pour les calculs FORM et SORM

Les résultats d’analyse suivant la méthode de Monte Carlo sont trouvés en exécutant les
commandes suivantes :

>> MCOpts.Type='Reliability';
>> MCOpts.Method='MCS';
>> MCOPts.Simulation.MaxSampleSize=1e6;
>> MCAnalysis=uq_createAnalysis(MCOpts);

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Figure 8 : Nombre d’itérations pour le calcul suivant Monte Carlo

Figure 9 : Courbe de convergence de l’indice de fiabilité suivant Monte Carlo

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4. Conclusion
Les méthodes de calcul probabiliste constituent les moyens les plus indiqués pour évaluer le
niveau de sécurité structurale des ouvrages de génie civil.
Dans ce travail, il a été question d’étudier un cas pratique qui a consisté à calculer l’indice de
fiabilité et la probabilité de défaillance d’un pont à poutres en béton armé à une seule travée
de 18,5 m de portée. Il s’agit d’un ouvrage dont la construction est prévue dans le cadre du
projet de construction de la rocade sud dans la ville province de Kinshasa. L’analyse fiabiliste
menée cette fois-ci avec l’application UQLab qui a permis de réaliser un calcul sur un
modèle à dix variables aléatoires pour trouver une valeur de l’indice de fiabilité de 4,169 qui
se trouve être satisfaisante au regard de la valeur de l’indice de fiabilité cible fixée dans la
norme Eurocode.
Il est à noter que l’étude qui a été menée dans ce travail marque une avancée considérable
dans la maitrise de la culture de calcul fiabiliste des ouvrages. Ce qui représente un acquis
substantiel pour l’ACGT.

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Références bibliographiques

1. SETRA. Théorie de la fiabilité-Application à l’évaluation structurale des ouvrages d’art. Sujet


(41-03-02).2012
2. P.Kotes – J. Vican. Partial Safety Factors for evaluation of existing bridges according to
Eurocodes. 18th International Conference ‘’ ENGINEERING MECHANICS 2012. Svratka,Czech
Republic, May 14-17, 2012.
3. Wolfgang Betz. STRUREL-Structural Reliability Analysis Programs, Part 2: COMREL. Tutoriel
video.
4. Kevin BABAKA. Analyse de la performance structurale: Méthodes FORM et SORM.
Présentation-Jeudi Technique-ACGT. Février 2019.
5. Langlois. Influence de l’endommagement sur la fiabilité structurale de ponts en béton armé
: études de cas-Mémoire de maîtrise en Génie civil, Faculté des sciences et de génie,
Université Laval, Quebec, 2010
6. Jianhui Sun.Probabilistic analysis of reinforced concrete bridge girders under corrosion.
Faculté des sciences appliquées, Université de Western Ontario, Londres, août 1999.

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A1 : Détails sur les résultats de l’analyse FORM/SORM

A2 : InPuts (variables aléatoires introduites dans UQLab)

Name Type Moments


'y' 'Gaussian' [1,01000000000000 0,0620]
'A' 'Lognormal' [15072 2260,8000]
'f' 'Lognormal' [575 28,7500]
'd' 'Gaussian' [1145,2400 12,7000]
'fc' 'Lognormal' [48 4,8000]
'Mtablier' 'Gaussian' [976077670 78086213,6000]
'Msup' 'Gaussian' [306600000 30660000]
'Mexp' 'Gaussian' [2698866667,00000 94460333,3450]
'z' 'Gaussian' [1 0,1200]
'Im' 'Gaussian' [0,100000000000000 0,0800]

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