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Boulemhimtafes Brahim

LE SYSTÈME D'ÉROSION DES ZONES ARIDES

Le terme de région aride n'est pas exactement synonyme de désert. Désert signifie
étymologiquement vide d'hommes.
Aujourd'hui le mot a pris une signification climatique et biologique, celle de : région où
les précipitations sont rares et où la couverture végétale est sinon absente, du moins réduite à
quelques plantes isolées les unes des autres par des espaces où le sol est à nu.
Il existe des déserts froids comme l'ouest de l'Arctique canadien, des déserts «tempérés»
comme les parages de la mer d'Aral, des déserts chauds comme le Sahara.
Le terme d'aride ne peut s'appliquer à des déserts froids, parce que, si la végétation y est
certes à peu près absente, l'évaporation n'y est pas assez forte pour assécher le sol. Les déserts
froids appartiennent au domaine périglaciaire et ne seront pas traités dans ce chapitre, car ils
sont des déserts mais ne sont pas arides.
Une région aride est celle où, non seulement les précipitations sont faibles, mais où la
température est suffisante pour assécher le sol: celui-ci n'est protégé ni par la végétation, ni par
la cohérence que lui donnerait l'humidité.
On peut classer les déserts du point de vue structural et opposer des déserts de boucliers,
comme le Sahara ou les déserts d'Australie et d'Arabie et des déserts de structure alpine,
comme ceux de l'Iran, du Pérou-Chili, ou de l'Ouet de l'Amérique du Nord. Mais le critère de
l'aridité étant climatique, c'est plutôt une classification climatique qui nous guidera.
Du point de vue climatique, on peut distinguer:
1° Les régions hyperarides. - Elles représentent environ 5 p. 100 de la surface des
continents. Les pluies n'y sont certes pas inconnues, mais 12 mois peuvent se passer sans qu'il
en tombe. La tranche d'eau annuelle moyenne est, dans la plupart des cas, inférieure à 5° mm.
Dans le Sahara, ces déserts absolus sont appelés tanezrouft.
2° Les régions arides proprement dites (14 % des continents), où les précipitations sont
comprises entre 5° et 125 ou même (à basse latitude, où l'évaporation est plus forte) 175 mm.
Les pluies sont irrégulières, mais groupées de préférence sur une saison. Ces régions
entourent les parties hyperarides ou constituent le centre des déserts moins absolus.
3° Les régions semi-arides (14 % de la surface des continents), de pluviosité moins
indigente jusqu'à 35° ou 4°° mm) et moins irrégulière, mais où la sécheresse est à peu près
absolue sur 6 mois au moins.

LES SYSTÈMES D'ÉROSION BIOCLIMATIQUES


Zones arides et semi-arides peuvent se placer sur la marge du climat 'méditerranéen
(exemple, la bordure nord du Sahara) : il peut alors y geler et les précipitations s'y groupent en
saison froide, Elles peuvent, comme les déserts centre-asiatiques, représenter une dégradation
du climat continental, avec précipitation d'été et gel vif en hiver, Elles peuvent enfin être de

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marge tropicale, avec pluies d'été mais sans gel d'hiver.


Les déserts continentaux de plus haute latitude sont dits tempérés - bien que l'été puisse y
être très chaud, avec une moyenne de l'ordre de 28°. On les appelle parfois déserts araliens, du
nom de la mer d'Aral, dont les rivages appartiennent à ce type.
Un climat désertique original est celui de régions maritimes longées par des eaux froides
(côtes du Sahara occidental, du Pérou-Chili du Nord), où les températures sont assez égales, les
précipitations très faibles, mais l'hygrométrie élevée et les brumes presque constantes.
Enfin, il existe dans les zones arides un étagement altitudinal : la montagne désertique, en
général moins aride que les plaines qu'elle domine et sujette au gel à partir d'une certaine
altitude, est présente dans de nombreux déserts (Ouest des États-Unis, Andes, Hoggar et
Tibesti, Asie occidentale et centrale).
De hauts bassins, secs et froids, représentent aussi un climat particulier, même là où ils
n'atteignent pas des altitudes qui les font ranger dans la zone périglaciaire.Tels sont les
éléments d'une classification climatique des zones arides, utile pour le géomorphologue parce
que les processus varient de l'une à l'autre (absence ou présence du gel notamment).
Du point de vue hydrographique, on a coutume de distinguer les régions sans écoulement
régulier, ou régions aréiques, et les régions pourvues d'un écoulement, mais dont les eaux
n'atteignent pas la mer et se perdent par évaporation ou infiltration soit le long du cours, soit
dans des lagunes: ce sont les régions endoréiques (fig. 77).
Cette distinction ne laisse pas d'être parfois artificielle. La région du haut Jourdain et la
région du haut Chari sont endoréiques, et pourtant elles n'ont rien de désertique; c'est le climat,
mais aussi le relief, de la partie aval des bassins qui rend compte de l'endoréisme, même si la
partie amont des cours d'eau endoréiques est de climat humide.
Les parties les plus sèches de l'Espagne (la côte bétique de la Méditerranée) ne sont
justement pas endoréiques, parce que la mer est voisine, alors qu'une partie de la Manche et de
la plaine de l'Ebre, moins sèches, n'a pas d'écoulement vers la mer.
Bien mieux, certaines régions tempérées humides n'ont pas actuellement de réseau
organisé: dunes littorales, quelques régions forestières. Il ne faut donc pas chercher dans
l'existence de l'écoulement régulier la preuve de l'humidité du climat et dans l'endoréisme ou
l'aréisme celle de l'aridité.
Les zones arides sont caractérisées par:
- des températures extrêmes, avec forte amplitude diurne et annuelle.
Cependant, dans les déserts maritimes (désert chilien et péruvien, désert de Namib)
l'amplitude peut être faible mais, même dans les positions continentales, il est rare que
l'amplitude diurne atteigne 25°.
Le gel, on l'a vu, est absent aux basses latitudes, mais possible sur les marges
méditerranéennes et fréquent dans les déserts araliens. Les températures au soleil et au sol
varient beaucoup plus encore que les températures « sous abri » (fig. 78), et ce sont elles qui
sont responsables de l'érosion mécanique. Les sables peuvent atteindre 70° quand il fait moins
de 50° sous abri;
- un total annuel de précipitations peu abondant et un régime d'écoulement spasmodique.

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L'oued, lit de rivière le plus souvent à sec, est le cours d'eau caractéristique du désert. Mais il
existe des régions sans écoulement organisé, sans talweg;
- une végétation rare laissant le sol à nu. Il existe des déserts sans aucune végétation. D'autres
n'ont que des herbes éloignées les unes des autres, comme le drinn saharien abondant sur les
dunes qui sont, en raison de la fraîcheur intersticielle des sables, les pâturages les plus fournis.
D'autres déserts ont une végétation arbustive: certaines parties du Sahara sont couvertes de loin
en loin de rtem, sortes de buissons dont la silhouette offre quelque analogie avec le genêt calciné.
La bordure tropicale des déserts est une steppe fournie. Quoi qu'il en soit, les racines sont
extrêmement longues, mais n'ont rien de commun avec le lacis radiculaire de la prairie; aussi la
terre n'est-elle retenue que par endroits;
- l'inexistence presque absolue d'un sol. C'est évidemment dans les régions semi
arides, plus arrosées que les régions arides proprement dites, qu'un sol peut le mieux se former.
Sur les glacis et même sur des versants, il s'y constitue surtout des croûtes, superficielles ou
enfouies. Leur rythme de formation est très lent; on l'estime à des valeurs de 1 000 à 800000 ans.
Certaines sont des croûtes gypseuses, en général pulvérulentes, moulant des amas de sable.
D'autres, les plus nombreuses, sont calcaires et s'expliquent
par le fait qu'après les sels, le carbonate de calcium est le
minéral le plus soluble, le plus facile à être mis en
mouvement puis déposé.
L'épaisseur de ces croûtes est de quelques centimètres et ils
ont une structure lamellaire (on dit parfois zonaire mot qui a
l'inconvénient de la confusion possible avec zonaI dans le

FIG. 78. - Variations de température dans l'erg de Mourzouk au cours d'une


journée
((9 avril 1944 Observations de P. QUENEY, in R. CAPOT- REY, Le Sahara français,1953, p. 52.)).

sens de zone climatique), formées de feuillets de 1 mm environ d'épaisseur. Cette croûte zonaire
a été expliquée par J.-H. Durand comme résultant de ruissellements successifs pelliculaires, sur
une pente douce, avec une évaporation qui laisse subsister le calcaire dissous. Mais G. Maurer, G.
Baudet et A. Ruellan y voient plutôt des dépôts dus aux remontées et descentes annuelles (le «
battement)) de la nappe) d'une nappe phréatique. Un autre type de nappe est une formation
pulvérulente, formant un horizon pâteux à l'état humide. On appelle encroûtements des
cimentations calcaires de débris divers. On les a interprétés comme dus à des migrations
capillaires du complexe absorbant.
Ces croûtes peuvent se produire en profondeur, au niveau des racines par exemple, et le
ruissellement les met parfois à nu. Une croûte lamellaire peut recouvrir une croûte pulvérulente.
Une croûte peut être détruite par l'érosion. On peut ainsi avoir une succession de croûtes étagées,
chacune ayant fossilisé une topographie de son époque. On a vu que chaque pluviaire d'Afrique
du Nord était caractérisé par un faciès reconnaissable: beaucoup sont des croûtes. Il se peut même
qu'aucune croûte ne soit actuelle, mais la formation de ces revêtements est si lente qu'il est délicat
de se prononcer. Leur datation par le C 14 est difficile parce que l'eau dissout leur calcaire, qui
recristallise et donne alors l'âge récent de la recristallisation.
Si les croûtes subsistent peu ou prou malgré l'attaque par l'érosion, c'est qu'elles se comportent
comme des couches dures, formant des surplombs, tel celui qui constitue le « toit)} des grottes de

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Bethléem, aménagées en crèches par les bergers. Telles sont les caliche du Mexique aride, les
duricrust australiennes (1).
A la différence des régions semi-arides, les vraies régions arides sont trop sèches pour que se
produise la dissolution des calcaires; la croûte est là un phénomène fossile, dû à une période plus
humide; seuls les sels, chlorures de sodium, borates, potasse, etc., sont mis en mouvement par
l'eau d'infiltration actuelle et remontent à la surface, donnant des efflorescences ou, dans les fonds
où les sels sont étalés par une eau saisonnière, des tapis de sels comme les sebkra sahariennes ou
les alkaliflat des déserts des États-Unis.
Le sol végétal et biologique est rare. On ne trouve cet ensemble de grains rendus cohérents
par l'humidité que sous la forme de paléo-sols, constitués lors d'une époque plus humide que la
nôtre, et conservés sous la protection des cailloux du reg. En l'absence de cette protection, le sol
des anciennes époques pluviales a été enlevé par l'eau, le vent, ou par la simple pesanteur sur les
versants (Pl. 22).
La partie superficielle des cailloux et des rochers subit des actions chimiques qui accumulent
à la surface de la silice, du fer, d'autres métaux. C'est la patine, dont l'épaisseur dépasse rarement
un ou deux centimètres et qui est de couleur brune.
On la trouve même dans les lits des oueds qui ne coulent plus. Les vernis (Pl. 20, B)
sont des enduits superficiels d'un noir brillant, épais de quelques dizaines de millimètres,
localisés dans les régions les plus arides (7° mm de précipitations annuelles au plus). Patines et
vernis sont dus, semble-t-il, à des mouvements de descente et de montée de l'eau apportée par les
rosées nocturnes, qui doivent à leur forte teneur en acide carbonique un grand pouvoir dissolvant,
mais n'ont pas le temps de pénétrer profondément dans la roche avant la remontée diurne par
évaporation. La coloration noire est due à l'abondance des sels de manganèse. Le vernis est
fissuré par les varia
tions de température, d'autant plus fortes que la couleur noire absorbe les rayons
solaires chaque jour; peut-être aussi, dans la partie nord des zones désertiques, le gel
contribue-t-il à sa dislocation. L'enduit noir protège la roche, l'érosion éolienne s'exerce
seulement à partir des craquelures, dont le rebord est rendu tranchant comme celui d'un tesson de
verre.
Le vernis ne semble plus se former depuis environ cinq mille ans, car il n'en existe pas sur
les monuments égyptiens, alors que les plus anciennes peintures rupestres
sahariennes en sont enduites. Il est probable qu'il s'est formé sous le climat qui précé
dait immédiatement celui de l'époque actuelle et peut-être grâce à l'action d'un lichen
aujourd'hui disparu de l'Afrique.
Les vermiculures, comparables, sur la surface des cailloux, à des galeries de vers, sont dues à
des gouttelettes de rosée qui ont une action dissolvante et que parfois pousse le vent, d'où
l'allongement.
II. - LE ROLE DU VENT
Le creeping et la solifluxion ne s'exerçant guère dans les déserts, l'érosion des eaux courantes
paraissant - peut-être à tort - insignifiante dans un pays où l'eau est rare, les morphologues ont été
conduits à voir dans le vent l'agent principal de l'érosion désertique.
Le vent érode par déflation et par corrasion. Mais aussi il accumule.

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(1) Les « roses des sables» sont des amas de cristaux de gypse dus au même phénomène.

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A) L'ÉROSION ÉOLIENNE
La déflation est le balayage par le vent des débris meubles et fins, tels que les sols formés
lors de périodes humides prédésertiques ou les débris provenant de la décomposition actuelle de
la roche.
Le résultat de la déflation est un tri de matériaux, seuls les plus grossiers restant en place.
Ce vannage aboutit à un véritable pavage de cailloux, protégeant les éléments fins qu'il
recouvre.
Ce paysage est le reg. Mais, comme d'autres processus collaborent à la formation des reg,
et que ceux-ci s'intègrent dans une association de formes différentes, son étude sera reprise à
part.
Si la roche est peu cohérente, elle peut même être creusée.
La corrasion est l'attaque de la roche, même dure, par le vent armé des matériaux qu'il
transporte, et notamment de grains de quartz.

FlG. 79. - Yardang parallèles.

Aussi son action est-elle comparable à celle des jets de sable utilisés comme décapants
dans l'industrie. Cette action est surtout sensible au voisinage du sol, car la charge du vent
diminue audessus d'une certaine hauteur, de l'ordre de 1 à 2 m. Cependant on n'est plus
persuadé que cette action rasante soit entièrement responsable des formes de champignons
constatées dans les déserts (malgré des cas incontestables: en cinq ans, un pilier de brique a été
en Égypte transformé en champignon). Mais le rôle des éclatements de roche, plus forts près du
sol, où les variations thermiques sont plus accusées, et le processus de formation des taffoni,
surtout dans les déserts à hygrométrie marquée, (voir p. 282) se joignent certainement au vent
pour modeler des surplombs.
La corrasion :
1° Modèle des cailloux en facettes légèrement concaves, l'une perpendiculairement au vent
dominant, les autres obliquement. Sans qu'il soit nécessaire d'admettre que le caillou bascule sur
un sol emporté par déflation, des formes de pyramides à trois arêtes (dreikanter des auteurs
allemands) peuvent en résulter.
2° Dégage les plans de schistosité et les diaclases des roches par érosion différentielle des
parois; ainsi le sphinx de Gizeh révèle la stratification des couches dans lesquelles il a été taillé.
3° Sculpte des buttes et des sillons dans les argiles, les schistes et même les grès. L'énergie
de ces reliefs est de l'ordre du mètre ou de quelques mètres; leur forme, allongée dans la
direction du vent, est carénée, abrupte du côté du vent. Ce sont des yardang (fig. 79).

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Des reliefs de plus grandes dimensions sont:


1° Des couloirs modelés dans les grès du Tassili où Mme Mainguet les a étudiés; ils
correspondent à des diaclases, mais seules ont été bien dégagées les diaclases que le vent prend
en enfilade. On s'est demandé si le travail n'avait pas été préparé, aux époques humides, par un
réseau fluvial suivant ces zones faibles.
Le rôle du vent est, en tous cas, d'autant plus manifeste que les couloirs du Tassili
s'infléchissent en descendant de latitude exactement comme l'alizé.
2° Dans le désert de Lut (Sud-Ouest de l'Iran), des reliefs alignés, hauts de 60 à 80 m,
séparés par des couloirs parallèles et qu'on appelle kalut.
II est probable que d'autres agents ont collaboré avec le vent pour les modeler, et notamment
le ruissellement est intervenu puisque des cuvettes alluviales se sont logées aux parties les plus
creuses des sillons. Le vent n'en a pas moins pris un rôle majeur dans leur élaboration.
On réagit donc, aujourd'hui, contre la tendance des géomorphologues de l'entre deux-guerres
à nier tout creusement éolien de grande envergure.
Si on n'affirme plus, comme on l'a fait à la fin du XIXe siècle, que le vent modèle de
véritables plaines d'érosion en roche dure, on admet qu'il puisse caréner des buttes de plusieurs
dizaines de mètres de haut et creuser des sillons qui ont « sinon la continuité, du moins la pro-
fondeur des vallées » (R. Capot-Rey).
L'action du vent peut aboutir à une véritable exportation de matériaux; ainsi, des cuvettes
désertiques peuvent être excavées au-dessous des régions environnantes, et en particulier au-
dessous du niveau de la mer, par ces processus, telles la Death
Valley dans le Sud-Ouest des États-Unis, ou les cuvettes du désert libyque. Des dépressions
aussi grandes et aussi basses ont, certes, été préparées par la tectonique. Mais le vent est fort
capable de creuser, par déflation, les matériaux alluviaux fins (limons, argiles salées
pulvérulentes) que l'eau de ruissellement apporte dans les cuvettes désertiques où se loge une
lagune temporaire, d'où le nom de dépressions hydro-éoliennes donnée à ces fonds endoréiques.
b) l'ACCUMULATION ÉOLIENNE
Le vent dépose une partie des matériaux qu'il a balayés ou arrachés; mais on sait aujourd'hui
que beaucoup de grandes accumulations de sables éoliens se trouvent sur l'emplacement de
nappes alluviales déposées pendant les époques pluviaires du
Quaternaire ou de formations plus anciennes; dans quelques cas, elles se sont nourries à des
sables littoraux (Sahara occidental).
Le vent n'a pas déposé tous les sables des erg sahariens du Nord; il a seulement transporté à
faible distance et remodelé des alluvions fines. En ce qui concerne les ergs du Sud, le sable paraît
au contraire être venu de 2 000 km - des ergs du Nord - par relais successifs.
Ces grandes accumulations de sables ont longtemps été considérées comme formant la
majeure partie des déserts parce que les caravanes suivaient de préférence les couloirs entre les
dunes, mais elles ne représentent guère que 20 p. 100 de la surface totale.
Ailleurs les accumulations de sables sont limitées à des angles morts, à des cavités comme
les sillons entre les yardang, à des racines d'arbustes qui retiennent à la fois le sol sous-jacent et
les sables éoliens (ces fausses dunes de racines sont les nebka), ou réduites à des langues peu
épaisses, à des dunes élémentaires et parfois à des cordons comme ces curieuses sand-Tidges
d'Australie et du Sahara (PI. 25, B) qui s'alignent sur des kilomètres sans dépasser quelques
mètres de largeur et de hauteur.

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1° Dynamique des sables éoliens


Avant d'aborder l'étude des grandes accumulations de sables, il importe de s'interroger sur la
dynamique des grains de sable éolien, Tout grain de sable tend à tomber verticalement, mais il est
freiné par la résistance de l'air suivant les lois de l'aérodynamique, La résistance de l'air est une
force R
définie par la formule:
R = ksv2,
k étant un coefficient dépendant de la forme
du grain;
s, la surface de la section du grain perpendiculaire à la
direction du déplacement;
v, la vitesse du grain par rapport à l'air.
La chute du grain cessera de s'accélérer quand le poids sera
égal à R. Or le poids des grains est proportionnel au cube de
la dimension linéaire; la résistance de l'air, comme on le voit
par la formule ci-dessus, est proportionnelle à la section
droite,
c'est-à-dire au carré de la dimension linéaire, Il en résulte
que, plus les grains sont petits, plus lentement ils se
descendent,
La vitesse de chute, pour des grains minuscules, est si
minime qu'elle peut être considérée comme nulle devant la
pression du vent sur le grain, ou annihilée par un tourbillon,
Ainsi, des particules solides comme celles de la fumée
(dimension moyenne : 1 /100 de micron) ou de la poussière
fine:(1 à 10 microns) peuvent être porté en suspension,
tandis que des sables de 2 /10 de millimètre tendent à tomber
rapidement: ils sont traînés au sol par le vent ou élevé à
quelques centimètres ou quelques décimètres par les
tourbillons
on estime que le mouvement vertical ascensionnel des
tourbillons est dans l'air turbulent , environ le 1/5 de la
vitesse moyenne horizontale du vent, Un vent de 5 m /s
pourra soulever des particules telles que leur forme et leur
poids leur donneraient une vitesse de chute de 1 m/s, ce qui correspond approximativement à des grains de sable de
0,2 mm. Les particules de calibre plus petit sont prises en suspension, Mais le vent peut traîner au sol, avec plus ou
moins de rebondissements, des grains de calibre supérieur. On appelle sables les grains ainsi traînés, et poussières les
grains pris en suspension.
Les poussières diminuent la visibilité de l'atmosphère; elles peuvent
être transportées très loin: les « pluies de sang» connues dans
l'antiquité romaine sont des dépôts de poussières d'origine tropicale
(d'où la couleur rouge d'origine latéritique, voir p, 205). Mais elles
sont par là même difficiles a suivre, L'étude des sables éoliens a, au
contraire, fait l'objet d'expériences en tunnel aérodynamique et de
mesures effectuées dans les déserts,
Le transport des sables traînés au sol se fait en réalité suivant es
trajectoires qui peuvent les élever quelque peu (fig, 80). Le processus est
double: saltation et reptation, Soulevée presque verticalement (car la
vitesse du vent au contact du sol est faible) par un remous, la
particule est ensuite entraînée dans le sens du vent suivant une
direction oblique, car son poids tend à la faire tomber, Elle ne tarde pas à toucher le sol, mais elle rebondit plus ou
moins selon qu'elle touche un grain plus ou moins stable et plus ou moins élastique, Le rebondissement l'élève de
nouveau presque verticalement et le mouvement reprend. C'est la saltation, comme pour le transport des grains par
l'eau, avec cette différence que les trajectoires des grains dans l'air et dans l'eau sont différentes, comme sont

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différentes
les règles de l'aérodynamique et de l'hydraul1que. Un grain frappé par l'impact d'un autre grain poussé par le vent,
même s'il est trop gros pour être pris en saltation, se déplace légèrement sous le choc. La résultante de ces
bombardements est une série de faibles déplacements dans le sens du vent: c'est la reptation éolienne (fig. 81). De
ces bombardements résultent notamment de minuscules cassures en étoilements à la surface des grains: vus à la
loupe, les grains ont un aspect mat mais on sait que de micro concrétions engendrent aussi cette matité.
La morphologie des étendues de sable est très différente selon que le sable est hétérométrique (grains de dimensions
différentes) ou homométrique (grains de dimensions semblables). Notamment, la présence de sables grossiers dans
un ensemble à grains fins freine la formation des ondulations, « comme l'huile la formation des vagues sur la mer D.
Mais le vent trie aussi les matériaux, laissant en place ceux qui sont trop gros et vannant ainsi de vastes étendues.
Parmi les matériaux qu'il transporte, le vent laisse les plus grossiers sur le sommet des rides. D'une façon générale, la
composition granulométrique des accumulations éoliennes se traduit par une courbe plus régulière que la compo-
sition des sables alluviaux.
Sur une étendue de sable, le vent tend à modeler des rides; en effet. soit une irrégularité quel conque,

FIG. 82. - Formation des rides.


La pente sous le vent de chaque irrégularité (AB, CD, EF) ne reçoit pas l'impact des grains.
La pente au vent (BC, DE) reçoit au contraire l'impact.
La longueur d'onde s'établit en conformité avec le bond moyen des grains.
Un système d'ondes stationnaires peut aussi intervenir.

si minime soit-elle, le bombardement par particules de sable est plus actif du côté tourné vers le vent que du côté
sous le vent; donc l'érosion y est plus active (fig. 82). La ride s'exagère et en même temps se déplace puisque
l'érosion se fait toujours du même côté et l'accumulation toujours du côté opposé. Mais la distance qui sépare deux
crêtes de rides - la longueur d'onde de la ride reste constante pour une force de vent donnée et dans une formation
donnée, ce qui s'explique par la subégalité des bonds de chaque particule.
Si le vent s'accélère, la longueur d'onde de la ride augmente, mais elle ne s'exagère pas indéfiniment, car, au-dessus
d'une certaine vitesse de l'ordre de quelques mètres-seconde, les rides s'atténuent et la surface du sable devient lisse.

Dans ce qui précède, on a supposé que l'air n'était agité que d'un déplacement d'ensemble qui est
le vent. Mais il se produit aussi des ondes stationnaires, analogues au clapotis d'un liquide, et des
tourbillons. Les ondes stationnaires, comme celles de l'air dans un tuyau sonore; présentent des
ventres, c'est-à-dire des points où l'amplitude de l'oscillation est maxima, et des nœuds, points où
elle est nulle. Les dépôts éoliens (comme les dépôts fluviatiles s'il s'agit d'hydrodynamique) se
rassemblent aux nœuds. Quand un vent frappe un obstacle, il se produit un écho; entre
l'oscillation incidente et l'oscillation réfléchie, un ventre, à quelque distance de l'obstacle, est libre
de dépôts, tandis qu'un peu plus loin, le nœud est le siège d'une accumulation.
Ainsi s'expliquent que des dunes se forment au vent d'un obstacle à quelque distance de lui alors
qu'au pied de l'obstacle se ménage un couloir. Les obstacles créent aussi des tourbillons,
comparables à ceux des remous dans le sillage d'un bateau.
Comme les accumulations dunaires, au même titre que les reliefs rocheux, sont de tels obstacles,
on comprend que la formation même des dunes engendre la complexité des formes. La difficulté
à interpréter les dunes vient de ce qu'une complication peut s'expliquer par des changements dans
la direction du vent mais aussi par les phénomènes d'ondes stationnaires et de tourbillon, comme
l'a montré A. Clos-Arceduc.

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2° LES DUNES
Les dunes ne sont pas spéciales aux déserts, puisqu'on les trouve partout où des sables en
partie découverts sont attaqués par un vent violent (cordons littoraux, lits fluviaux, marge
glaciaire). C'est toutefois dans les déserts qu'elles couvrent la plus grande surface.
Les dunes peuvent se présenter soit en reliefs isolés, soit en champs de dunes séparées ou
de dunes jointives: ces derniers sont les erg. Elles peuvent manquer complètement dans une
accumulation éolienne, là où le vent modèle des plaines de sable: c'est le cas quand l'alimentation
en sable est insuffisante, notamment quand une nappe phréatique peu profonde agglomère les
grains et arrête la déflation, comme entre Biskra et Touggourt dans le Sud algérien.
Les dunes peuvent être mobiles ou, à quelques détails près, fixes, comme le sont celles des
grands ergs.
Les dunes mobiles les plus caractéristiques sont les barkhane: on a appelé fleuve de sable
des accumulations de barkhane plus ou moins complexes comme celles de la côte du Sahara
occidental. La barkhane (le mot vient du Turkestan) a une forme de croissant, à convexité
tournée au vent. Elle est dissymétrique, sa pente douce tournée au vent, sa pente forte sous le vent
et parfois dédoublée avec un talus basal au pied d'un abrupt sommital. Les dimensions sont de
l'ordre de quelques dizaines, exceptionnellement de quelques centaines de mètres. Sous le vent de
la barkhane, dans la concavité de son dessin, le sable est complètement dégagé, alors qu'un
saupoudrage est courant en avant de la convexité, au vent. La vitesse de déplacement est en
moyenne de 30 m par an. Ce déplacement s'explique par la déflation sur la pente avant, tandis
que le sable ainsi enlevé s'écroule sur le sommet de la pente arrière forte et est ramené par les
remous qui se forment sous le vent (d'où le talus basal, parfois distinct de la pente d'écroulement).
Les barkhane les plus petites sont les plus rapides puisque la déflation, à vent égal, est
proportionnelle à la surface offerte (carré de la dimension linéaire) et la masse à déplacer
proportionnelle au volume (cube de la dimension linéaire).
Les barkhane naissent sous la forme d'une accumulation ovoïde, la dune en bouclier, et
prennent leur caractère dès que le bouclier est assez élevé (1 m environ suffit) pour que le remous
sous le vent se produise. Si l'alimentation en sable est faible, les barkhane restent distantes les
unes des autres; si elle est abondante, elles sont plus rapprochées, en « vol de canard », et, comme
les plus petites progressent plus vite que les grandes, elles se dépassent, s'accrochent, cependant
que celles qui se localisent dans le sillage d'une grande, sous le vent, se trouvent freinées même si
elles sont petites. Il résulte de ces modes de progression des formes complexes, les ailes des
grandes barkhane pouvant s'allonger en se nourrissant des petites barkhanes qui s'accrochent à
elles en les dépassant. Ces ailes prennent des formes en redans: ce sont les silk (on donne parfois
le pluriel saharien slouk).
On remarquera que les silk résultant de l'allongement des ailes de barkhane et de leur
complication par accrochage ne s'allongent pas dans la direction du vent. C'est l'axe de symétrie
des barkhane et leur ligne de progression qui suivent le vent; l'aile est oblique par rapport à lui
faisant un angle de l'ordre de IS°. On ne peut donc la qualifier de dune longitudinale.
Les plus beaux champs de barkhane se trouvent dans le Sahara occidental, là où un alizé vif
(près de 7 m /s) et constant (88 % des jours) reçoit une alimentation substantielle en sable littoral.

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Boulemhimtafes Brahim

Alors que la barkhane présente une concavité sous le vent, des accumulations de sable
rapidement fixées par la végétation (pays tempérés ou tropicaux assez humides) n'avancent pas
plus aux extrémités qu'au centre, mais la partie centrale, la plus haute, offrant plus de prise, est
parfois érodée par le vent qui y creuse en tourbillonnant une cavité appelée en Gascogne
caoudeyre, c'est-à-dire chaudière. Les bras de la dune se disposent alors dans la direction d'où
vient le vent. Si la caoudeyre progresse, on a une dune parabolique, qui n'est donc pas
l'exagération d'une barkhane mais qui est tourné à l'inverse d'elle, concavité au vent. Il en existe
de très belles sur le littoral du Ceara (Brésil semi-aride) mais ce ne sont pas des formes des
déserts.
Aux champs de dunes mobiles s'opposent des grands ergs de dunes fixes, comme le Grand
Erg Oriental et le Grand Erg occidental du Nord du Sahara. Leurs formes d'ensemble sont
longitudinales, parallèles à l'alizé, mais dans le détail, les crêtes des dunes ont des directions
variables.

FIG. 83. - Type d'évolution complexe.


Schéma montrant la structure du Grand Erg Occidental d'après CAPOT-REY (hauteurs très exagérées).

Tantôt, ce sont de véritables filets, les aklé, peu élevés et où abondent les éléments
transversaux, tantôt des pyramides (Pl. 26), les ghourd ou oghroud, se forment à la rencontre de
bras sinueux en forme de S (1). Ces formes s'expliquent par des tourbillons ou par des ondes
stationnaires plutôt que par l'action de vents secondaires obliques par rapport aux alizés. Quant à
l'allongement d'ensemble, il s'explique en grande partie par la déflation due à l'alizé.
Entre les chaînes' dunaires, le vent creuse en effet des couloirs, qu'on appelle feidj s'ils
n'atteignent pas le substratum et restent creusés dans le sable, gassi s'ils atteignent le substratum.
On peut alors s'y déplacer facilement, comme dans le Gassi Touil de l'Erg oriental, long de 400
km et dont le sol dur est utilisé pour la circulation des camions. Tous les ergs n'ont pas des gassi
continus; des bras ou cloisons de sable traversent souvent les couloirs. On s'est demandé si les
ergs à larges gassi continus comme l'Erg Chech, ne supposaient pas une action plus longue du
vent, une évolution particulièrement prolongée.
Mais cette évolution suppose une fixité climatique qui n'a jamais été absolue.
Aussi l'évolution des erg n'est-elle qu'un moment d'une évolution morphologique générale.
En ce qui concerne le Grand Erg Occidental (fig. 83), R. Capot-Rey a montré que les dunes
actuelles formées de sables de couleur dorée reposent sur des sables gris encroûtés qui se sont
déposés dans une nappe d'eau (conditions comparables à celles qui règnent aujourd'hui dans_ la
région du Tchad). Les croûtes ont d'ailleurs eu le temps d'être disséquées par l'érosion depuis leur
formation, qui date du Paléolithique. L'erg succède donc à une topographie de dissection des
croûtes par le ruissellement. Il est à son tour menacé dans son évolution par toute modification
climatique dans le sens d'une plus grande humidité. Il suffit que les pluies soient un peu plus
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(1) On appelle sif tantôt une crête de dune, en général sinueuse, tantôt ,une dune de tracé en S.

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