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TRIBUNAL ADMINISTRATIF

DE TOULOUSE

N°1100742 REPUBLIQUE FRANÇAISE


___________

M. Trézor S.B.
___________
AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS
M. Guével
Magistrat délégué
___________ Le Tribunal administratif de Toulouse ,
Jugement du 18 février 2011 Le magistrat délégué
___________
15-02-04 ; 335-03
C

Vu la requête, enregistrée le 17 février 2011 à 15 h 43, présentée pour M. Trézor S.B.,


demeurant au centre de rétention administrative sis zone aéroportuaire de Blagnac, avenue
Pierre-Georges-Latécoère à Cornebarrieu (31700), par Me Sylvain Laspalles ;

M. S.B. demande au président du Tribunal :

1°/ de lui accorder le bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°/ d’annuler l’arrêté du 15 février 2011, notifié le même jour à 16 h 45 par lequel la
préfète du Tarn a décidé sa reconduite à la frontière et a fixé le pays de destination ;

3°/ d’annuler la décision du 15 février 2011, notifiée le même jour à 16 h 45, par
laquelle la préfète du Tarn a prononcé son placement en rétention administrative ;

4°/ de mettre à la charge de l’Etat une somme 1200 euros à verser à son conseil sur le
fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 alinéa 2 de la
loi du 10 juillet 1991 ;

Le requérant soutient que l’arrêté attaqué est entaché d’incompétence de son signataire ;
qu’il présente une insuffisance de motivation ; qu’il n’a pas donné lieu à un examen attentif de sa
situation ; qu’il est dépourvu de base légale, dès lors qu’il repose sur les dispositions du II de
l’article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui sont
contraires aux objectifs de l’article 7 de la directive 2008/115/CE qui prévoient le principe d’un
délai de départ volontaire ; qu’il est entaché d’erreur manifeste d'appréciation de ses
conséquences sur sa situation personnelle et familiale ; que la décision fixant le pays de renvoi
méconnaît l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des
libertés fondamentales, eu égard aux risques courus en cas de retour dans son pays d’origine ;
que la décision de placement en rétention administrative est n’est ni suffisamment motivée, ni
fondée ;

Vu le mémoire en défense, enregistré le 18 février 2011, présenté par la préfète du Tarn,


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qui conclut au rejet de la requête en écartant, s’agissant de la décision de reconduite à la


frontière, les moyens tirés de l’incompétence du signataire, du défaut de motivation, de l’erreur
d’appréciation de la situation de l’intéressé, de l’erreur de droit ou du défaut de base légale et de
l’erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle, s’agissant de la
décision fixant le pays de renvoi, le moyen tiré de l’erreur manifeste d'appréciation, et, s’agissant
de la décision de placement en rétention, les moyens tirés du défaut de motivation et de l’absence
de justification ;

Vu les décisions attaquées ;

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu la Constitution, notamment ses articles 55 et 88-1 ;

Vu la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés


fondamentales ;

Vu la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008


relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des
ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, en particulier son article 7 ;

Vu le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Vu la loi n° 79-587 du 11 juillet 1979 relative à la motivation des actes administratifs et


à l’amélioration des relations entre l’administration et le public ;

Vu la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;

Vu le code de justice administrative ;

Vu la décision du 1er décembre 2010 par laquelle le président du Tribunal a délégué les
pouvoirs qui lui sont attribués par l’article L.512-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers
et du droit d’asile, à M. Benoist Guével, premier conseiller ;

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Après avoir au cours de l'audience publique du 18 février 2011, présenté son rapport et
entendu :

- les observations orales de Me Laspalles, représentant M. S.B., présent à l’audience, qui


confirme les conclusions de sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre que le
placement en rétention administrative ne suffit pas à caractériser un risque de fuite au sens de la
directive 2008/115/CE ; que l’intéressé a manifesté l’intention de solliciter l’asile lors de son
audition mais ne s’est pas vu remettre un dossier de demandeur d’asile ;

- les observations orales de Mme Pauzat, pour la préfète du Tarn, qui confirme les
écritures du préfet et soutient en outre que la directive est visée par la mesure d’éloignement et
mentionne l’existence d’un risque de fuite ; que l’intéressé, qui présentait un risque de fuite,
entre dans le champ des exceptions prévues à l’article 7 de la directive et préexistants en droit
national, qui permettent l’éloignement sans délai d’un étranger ;

Sur la demande d’aide juridictionnelle provisoire :


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Considérant qu’aux termes de l’article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : « Dans


le cas d’urgence, sous réserve de l’appréciation des règles relatives aux commissions ou
désignations d’office, l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par
le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la
juridiction compétente ou son président » ;

Considérant qu’il y a lieu, eu égard à l’urgence qui s’attache à ce qu’il soit statué sur la
requête de M. S.B., de prononcer son admission provisoire à l’aide juridictionnelle ;

Sur la base légale de la décision de reconduite à la frontière :

Considérant qu’aux termes des dispositions du II. de l’article L. 511-1 du code de


l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable : « L'autorité
administrative compétente peut, par arrêté motivé, décider qu'un étranger sera reconduit à la
frontière dans les cas suivants : 1° Si l'étranger ne peut justifier être entré régulièrement en
France, à moins qu'il ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ;/(…). » ;

Considérant que M. S.B., ressortissant de la République démocratique du Congo, ne


justifie pas être entré régulièrement en France et n’est pas titulaire d’un titre de séjour en cours de
validité ; que, dès lors, sa situation relevait du 1° du II de l’article L. 511-1 du code de l'entrée et
du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Considérant que la transposition en droit interne des directives communautaires, qui est
une obligation résultant du Traité instituant la Communauté européenne, revêt, en outre, en vertu
de l'article 88-1 de la Constitution, le caractère d'une obligation constitutionnelle ; que, pour
chacun de ces deux motifs, il appartient au juge national, juge de droit commun de l'application
du droit communautaire, de garantir l'effectivité des droits que toute personne tient de cette
obligation à l'égard des autorités publiques ; que tout justiciable peut en conséquence demander
l'annulation des dispositions règlementaires qui seraient contraires aux objectifs définis par les
directives et, pour contester une décision administrative, faire valoir, par voie d'action ou par
voie d'exception, qu'après l'expiration des délais impartis, les autorités nationales ne peuvent ni
laisser subsister des dispositions réglementaires, ni continuer de faire application des règles,
écrites ou non écrites, de droit national qui ne seraient pas compatibles avec les objectifs définis
par les directives ; qu'en outre, tout justiciable peut se prévaloir, à l'appui d'un recours dirigé
contre un acte administratif non réglementaire, des dispositions précises et inconditionnelles
d'une directive, lorsque l'Etat n'a pas pris, dans les délais impartis par celle-ci, les mesures de
transposition nécessaires ;

Considérant qu’aux termes de l’article 7 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre


2008 susvisée : « La décision de retour prévoit un délai approprié allant de sept à trente jours
pour le départ volontaire, sans préjudice des exceptions visées aux paragraphes 2 et 4. Les États
membres peuvent prévoir dans leur législation nationale que ce délai n'est accordé qu'à la suite
d'une demande du ressortissant concerné d'un pays tiers. Dans ce cas, les États membres
informent les ressortissants concernés de pays tiers de la possibilité de présenter une telle
demande. Le délai prévu au premier alinéa n'exclut pas la possibilité, pour les ressortissants
concernés de pays tiers, de partir plus tôt. Si nécessaire, les États membres prolongent le délai de
départ volontaire d'une durée appropriée, en tenant compte des circonstances propres à chaque
cas, telles que la durée du séjour, l'existence d'enfants scolarisés et d'autres liens familiaux et
sociaux. Certaines obligations visant à éviter le risque de fuite, comme les obligations de se
présenter régulièrement aux autorités, de déposer une garantie financière adéquate, de remettre
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des documents ou de demeurer en un lieu déterminé, peuvent être imposées pendant le délai de
départ volontaire. S'il existe un risque de fuite, ou si une demande de séjour régulier a été rejetée
comme étant manifestement non fondée ou frauduleuse, ou si la personne concernée constitue un
danger pour l'ordre public, la sécurité publique ou la sécurité nationale, les États membres
peuvent s'abstenir d'accorder un délai de départ volontaire ou peuvent accorder un délai inférieur
à sept jours. » ;

Considérant que, pour contester la légalité de la décision prononçant sa reconduisant à la


frontière au motif que cette décision ne lui a pas accordé un délai pour quitter volontairement la
France, M. S.B., d’une part, se prévaut directement des dispositions de l’article 7 de la directive
2008/115/CE, lesquelles énoncent que la décision de retour prévoit un délai de départ volontaire,
et, d’autre part, soutient, par voie d’exception, que les dispositions du II de l’article L. 511-1
du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ne sont pas compatibles avec les
objectifs de la directive, en particulier ceux de l’article 7, lequel aurait dû donner lieu à
transposition au plus tard le 24 décembre 2010 selon l’article 20 de ladite directive, soit
antérieurement à la date de la décision litigieuse ;

Considérant, en premier lieu, que M. S.B. n’est pas fondé à se prévaloir, à l'appui de son
recours dirigé contre la décision attaquée des dispositions de l'article 7 de la directive du 16
décembre 2008, qui ne présentent pas un caractère à la fois précis et inconditionnel, et sont donc
dépourvues d'effet, direct, dès lors que ces dispositions renvoient à la législation des Etats
membres la faculté, d'une part, de subordonner l'octroi du délai précédant le départ volontaire à
une demande du ressortissant étranger concerné, et d'autre part, de supprimer le délai de départ
volontaire ou d'en réduire la durée à moins de sept jours dans des cas - répondant aux hypothèses
retenues par la directive : s'il existe un risque de fuite, de rejet ou si une demande de séjour
régulier a été rejetée comme étant manifestement non fondée ou frauduleuse, ou si la personne
concernée constitue un danger pour l'ordre public, la sécurité publique ou la sécurité nationale -,
dont la détermination est laissée à l'appréciation des Etats membres, en particulier la définition
légale des critères objectifs du risque de fuite selon le 7) de l’article 3 de la directive ;

Considérant que les autorités de l'Etat ne peuvent davantage se prévaloir des


dispositions d'une directive qui n'ont pas fait l'objet d'une transposition dans le droit interne ;
qu'ainsi, la préfète du Tarn ne peut utilement, en invoquant les dispositions du 4ème alinéa de
l’article 7 de la directive du 16 décembre 2008, lesquelles n'ont pas été transposées en droit
interne, se prévaloir de ce que M. S.B. présentait un risque de fuite ;

Considérant, en second lieu et en revanche, qu’il est constant que lesdites dispositions
du II de l’article L. 511-1du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, sur le
fondement desquelles a été pris la décision éloignement attaquée ne prévoient pas, pour les
ressortissants étrangers susceptibles de faire l’objet d’une mesure de reconduite à la frontière,
d’assortir ces mesures d’un délai de départ volontaire de sept à trente jours ou de renoncer à
accorder un tel délai ou d’en limiter la durée, dans les conditions précitées ; que si la préfète du
Tarn soutient que le droit national serait compatible avec la directive dont s’agit pour les motifs,
selon l’autorité préfectorale, que l’obligation de quitter le territoire français serait la mesure
d’éloignement assortie d’un délai de départ volontaire de trente jours destinée aux étrangers de
bonne foi tandis que la reconduite à la frontière privative d’un tel délai concernerait les étrangers
entrant dans les exceptions visées par la directive comme le cas de risque de fuite, cet argument
ne saurait prospérer dès lors qu’à ce jour le droit français ne limite pas le recours à la reconduite
à la frontière aux seules exceptions visées par la directive européenne et que d’ailleurs ces
exceptions ne sont pas définies ; qu’il y a lieu, dès lors, d’écarter, en tant qu’elles ne prévoient
pas les règles relatives au délai de départ volontaire, l’application de ces dispositions du II de
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l’article L. 511-1du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ; qu’ainsi, M.
S.B. est fondé à soutenir que la décision du 15 février 2011 par laquelle la préfète du Tarn a
prononcé sa reconduite à la frontière est dépourvue de base légale ; que, par suite et sans qu’il
soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, cette décision doit être annulée, ainsi que,
par voie de conséquence, les décisions du même jour fixant le pays de destination et prescrivant
son placement en rétention administrative ;

Sur les frais non compris dans les dépens :

Considérant qu'aux termes du second alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :


« L'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle peut demander au juge de mettre à la charge
de, dans les conditions prévues à l'article 75, la partie tenue aux dépens ou qui perd son procès et
non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à une somme au titre des frais que le bénéficiaire de
l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Il peut, en cas de condamnation, renoncer à
percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et poursuivre le recouvrement à
son profit de la somme allouée par le juge» et qu'aux termes du 3ème alinéa de l'article 76 de la
même loi : « Les bureaux d'aide juridictionnelle se prononcent dans les conditions prévues par
les textes en vigueur à la date à laquelle les demandes ont été présentées et les admissions
produiront les effets attachés à ces textes (...) » ; que dès lors que M. S.B. a été admis au bénéfice
de l'aide juridictionnelle totale, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de
l’article L.761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet
1991 ; qu’il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que Me Laspalles renonce
à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État à la mission d’assistance qui
lui a été confiée, de condamner l’Etat, partie perdante à l’instance, à verser la somme de 600
euros au conseil de l’intéressé ;
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DECIDE :

Article 1er : M. Trézor S.B. est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les décisions du 15 février 2011 de la préfète du Tarn prononçant la reconduite à la


frontière de M. S.B., fixant le pays de destination et le plaçant en rétention administrative sont
annulées.

Article 3 : L’Etat versera une somme de 600 euros à Me Sylvain Laspalles, conseil de
M. S.B., sous réserve que l’avocat renonce à percevoir la part contributive de l’Etat, en
application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. S.B., à Me Sylvain Laspalles et à la préfète du


Tarn.

Lu en audience publique le 18 février 2011

Le magistrat délégué, Le greffier,

B. GUEVEL M.-C. KAMINSKI

La République mande et ordonne à la préfète du Tarn, en ce qui la concerne et à tous huissiers de


justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de
pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme :


Le greffier en chef,