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UNE SAISON EN ENFER

Recueil de poèmes en prose d’Arthur Rimbaud (1854-1891), publié à compte d’auteur à


Bruxelles par l’Alliance typographique en 1873; réédition avec les Illuminations, précédées
d’une notice de Paul Verlaine, à Paris chez Vanier en 1892.

Cet ouvrage, pour lequel Rimbaud avait initialement songé à d’autres titres, est un recueil de
«petites histoires en prose, titre général: Livre païen, ou Livre nègre» (lettre à Ernest
Delahaye, mai 1873). Il apparaît, à bien des égards, comme un testament poétique et c’est
d’ailleurs le seul de ses textes que l’auteur ait tenu à publier de son vivant. Rédigé entre avril
et août 1873, il s’inscrit dans la période tourmentée qui, après les coups de revolver de
Verlaine dirigés contre Rimbaud, se termina par la rupture définitive des deux amis. Le poète
ayant omis d’acquitter la totalité des frais auprès de l’imprimeur, un grand nombre
d’exemplaires, sur les cinq cents qui furent tirés, demeurèrent chez ce dernier. Contrairement
à une légende tenace, Rimbaud ne détruisit donc pas totalement Une saison en enfer; en
brûlant les quelques exemplaires qu’il possédait, c’est bien toutefois l’ensemble de son œuvre
qu’il vouait symboliquement à l’autodafé.

Résumé

Le recueil s’ouvre sur un poème dépourvu de titre qui s’apparente à un prologue et dédie à
Satan ce «carnet de damné». Viennent ensuite huit poèmes de longueur inégale, dont certains
sont divisés en sections alors que d’autres se présentent d’un seul tenant. “Mauvais Sang”
dresse une sorte d’autoportrait chaotique et provocant du poète. Celui-ci, après avoir «avalé
une fameuse gorgée de poison», fait l’expérience de la “Nuit de l’enfer”. Dans “Délires I”, le
«je» devient l’«époux infernal» d’une «vierge folle» qui le décrit à travers sa «confession»
pleine d’amour, voire d’idolâtrie, et de souffrance. Dans “Délires II”, le «je», dès les premiers
mots — «À moi» —, reprend la parole pour retracer son parcours poétique qu’il semble
renier. Le dernier poème, “Adieu”, apparaît enfin comme un épilogue qui met un terme au
recueil, si ce n’est à la totalité de l’entreprise poétique.

Critique

On a souvent voulu voir dans Une saison en enfer un texte autobiographique relatant
notamment l’aventure avec Verlaine, dont la «vierge folle» serait l’un des avatars. Il s’agit
certes d’un texte-bilan et, pour Rimbaud surtout, la poésie étant inséparable de la vie, l’on ne
peut nier la prégnance du vécu dans l’écriture. Mais elle s’en nourrit plutôt qu’elle ne prétend
le transcrire. La poésie rimbaldienne n’est rien moins qu’anecdotique et vouloir la déchiffrer
comme un cryptogramme est d’une pertinence limitée. Au-delà des faits et des allusions, ce
texte bouleversé et bouleversant, mais sans sensiblerie aucune, interroge la vie et l’acte
créateur dans le souci de les porter à l’extrême, jusqu’à l’«impossible».

Pressé par une urgence inhérente à son être même: «Vite! est-il d’autres vies?», le poète,
toujours «en marche», parle une langue heurtée. Les phrases nominales, nombreuses,
précipitent le rythme: «Allons! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.»
Délaissant la syntaxe et ses constructions, la prose rimbaldienne ne nomme que l’essentiel,
proféré comme en autant de cris que la répétition rend plus lancinants encore: «Cris, tambour,
danse, danse, danse, danse! [...] Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse!» La parole surgit
comme un arrachement primitif, comme un élan que la nécessité impose et que le poète, à
l’écoute, transcrit en son état le plus rudimentaire: «Mais non, rien. [...] Ah! encore.» La
poésie atteint ainsi une force brute, énigmatique et sacrée: «C’est oracle, ce que je dis.» L’acte
poétique est cependant dépourvu de passivité. Certes, le refus de tout travail est affirmé, y
compris celui de la plume: «J’ai horreur de tous les métiers. [...] La main à plume vaut la main
à charrue. — Quel siècle à mains! — Je n’aurai jamais ma main», et le but de la création n’est
pas d’ordre esthétique: «Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l’ai trouvée
amère. — Et je l’ai injuriée.» L’acte poétique ne fabrique pas; il est quête constante car tout,
l’«amour», par exemple, «est à réinventer». La tâche est donc de chercher la «vraie vie», et
l’«époux infernal» de “Délire I” «a peut-être des secrets pour changer la vie», pour «s’évader
de la réalité». Le chaos verbal est à l’image de cette quête haletante dont Une saison en enfer,
conjuguant aussi bien le passé que le présent et le futur, dévoile «tous les mystères».

En partie seulement, car le texte préserve ses opacités. Tour à tour sorcier, alchimiste,
magicien, voyant, fou aussi, le poète voue ses forces vitales à la découverte d’un «trésor» qui
se dérobe, toujours lointain, à venir: «J’aurai de l’or», «Je ferai de l’or.» Cet or, cette autre
vie, cet impossible, excède la parole: «Quelle langue parlais-je?», «Je voudrais me taire.» À
cet égard, Une saison en enfer s’offre tout de même assez clairement à lire comme un
parcours narratif qui se solde par un échec: «J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de
nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs
surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire
d’artiste et de conteur emportée!»

Gardons-nous toutefois des mirages de la transparence et de l’immobilisme des certitudes.


Maniant volontiers l’ironie, la parodie et le sarcasme, la poésie rimbaldienne ne fige jamais le
sens. Ainsi, le «je» d’Une saison en enfer ne se laisse emprisonner dans aucune identité stable
et définitive. L’exemple le plus frappant réside sans doute dans “Délire I” et les polémiques
suscitées par ce texte: met-il en scène deux protagonistes — Verlaine et Rimbaud? — ou bien
un dédoublement de soi-même? De même, si l’on admet le caractère largement
autobiographique du recueil, il est bien souvent difficile de distinguer le «je» protagoniste
dans le passé du «je» scripteur dans le présent et, de ce fait, de déterminer une instance de
jugement stable; «Car JE est un autre» disait le poète dès 1871 (lettre à Paul
Demeny, 15 mai 1871)... Jamais en repos, il est avant tout mouvement — «Et allons» —,
toujours ailleurs, plus loin. Le recueil se termine mais le poète, après avoir dit «adieu»,
poursuit sa route: «Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.» Peut-
être Harar, où Rimbaud partit après avoir renoncé définitivement à la poésie, réalisa-t-il cette
ultime promesse.

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