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BARNABÉ ET LES PROCESSUS DE CONSTRUCTION

DE LA LÉGITIMITÉ APOSTOLIQUE

Étrange destin que celui de l’apôtre Barnabé ! Si l’on en croit


les Actes des Apôtres et les épîtres pauliniennes, il était l’un des
principaux personnages de la communauté primitive de Jérusa-
lem, puis l’un des dirigeants de l’Église d’Antioche. Il est celui
qui s’adjoint Paul de Tarse et il devient même son mentor. Lors
de l’assemblée de Jérusalem, il joue encore un rôle éminent. Et
puis, plus rien… Supplanté par son élève tarsiote, occulté par
l’imposante figure pétrinienne à Antioche, il s’efface peu à peu
des mémoires, au point de ne devenir qu’un personnage secondaire
pendant plusieurs siècles. Mais cet oubli relatif ne dure pas : arrai-
sonné par Chypre, il sert à légitimer les revendications de l’Église
locale, ce qui fait naître une littérature hagiographique. Comment
expliquer cet étrange destin à la fois anthume et posthume ? Que
ce soit lors de sa disparition ou de sa réapparition, Barnabé four-
nit un cas intéressant pour l’étude des processus d’autorité et de
légitimité dans les premiers siècles chrétiens.

Barnabé ou comment s’en débarrasser : la disparition


progressive d’un personnage important
Malgré le biais adopté par les Actes des Apôtres favorisant
Pierre et Paul au détriment d’autres personnages de l’Église
primitive (comme Jacques frère du Seigneur, par exemple), cer-
tains indices montrent que Barnabé était une figure importante
de l’Église primitive. En utilisant le critère d’embarras cher à la
méthode historico-critique, on a même l’impression que son impor-
tance était tellement considérable que l’auteur de Luc-Actes n’a
pas osé le passer sous silence1.

1
On trouve un bon résumé de l’histoire de la figure de Barnabé dans les
textes canoniques dans B. Kollmann, Joseph Barnabas : His Life and Lega-
cy, Collegeville (Minn.), 2004 ; M. Öhler, Barnabas die historische Person und Ö
ihre Rezeption in der Apostelgeschichte (Wissenschaftliche Untersuchungen zum
Neuen Testament, 156), Tübingen, 2003. Voir également : O. Braunsberger,

DOI : 10.1484/J.RHE.1.xxxxxx

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Un notable dans la communauté


Joseph alias Barnabé apparaît dans les Actes à l’occasion de
la vente d’un champ dont il donna le produit à la communauté
primitive (Ac 4,36-37). Les éléments dont on dispose à son propos
sont assez minces : « Joseph, appelé Barnabé par les apôtres, ce qui
peut s’interpréter fils d’encouragement, lévite, Chypriote d’origine,
possédait un champ. Il le vendit, en porta l’argent et le déposa
aux pieds des apôtres2 ».
1. Son nom. – Si Joseph est un nom plutôt fréquent (on connaît
au moins 523 personnages différents portant ce nom3) car il est celui
du fils du patriarche Jacob, Barnabé est sans équivalent. En effet,
l’habitude de porter un double nom parmi les Judéens de la dias-
pora est bien connue, mais il s’agit toujours d’un nom grec associé
à un nom sémitique. Or, ici, Barnabas est le nom sémitique. En
outre, le texte dit qu’il s’agit d’un surnom, inventé par les apôtres.
Joseph s’inscrit donc dans la lignée de ceux que la rencontre avec le
divin fait changer de nom : Abraham, Jacob, Pierre4…
Le nom Βαρναβᾶς est lui aussi un petit mystère5. Bar peut bien si-
gnifier « fils », mais nabas ne signifie pas « encouragement ». Le terme
le plus approchant, nebuha, signifie « prophétie ». Barnabé serait-il

Der Apostel Barnabas : Sein Leben und der ihm beigelegte Brief, wissenschaftlich
gewürdigt, Mainz, 1876.
2
Ἰωσὴφ δὲ ὁ ἐπικληθεὶς Βαρναβᾶς ἀπὸ τῶν ἀποστόλων, ὅ ἐστιν μεθερμη-
νευόμενον υἱὸς παρακλήσεως, Λευίτης, Κύπριος τῷ γένει, ὑπάρχοντος αὐτῷ
ἀγροῦ πωλήσας ἤνεγκεν τὸ χρῆμα καὶ ἔθηκεν πρὸς τοὺς πόδας τῶν ἀποστό-
λων.
3
On en compte 231 en Palestine avant 200, ce qui en fait le 2e nom don-
né : T. Ilan, Lexicon of Jewish Names in Late Antiquity I : Palestine (Texts
and Studies in Ancient Judaism, 91), Tübingen, 2002, p. 56. 130 en Palestine
après 200 : Ilan, Lexicon… [voir plus haut]. Part II, Palestine, p. 118. 117
dans la Diaspora occidentale : Ilan, Lexicon… [voir plus haut]. III : The West-
ern diaspora 330 BCE-650 CE (Texts and Studies in Ancient Judaism, 126),
Tübingen, 2008, p. 115. 45 dans la diaspora orientale : Ilan, Lexicon… [voir
plus haut]. IV : The Eastern Diaspora 330 BCE-650 CE (Texte und Studien
zum antiken Judentum, 141), Tübingen, 2011, p. 90.
4
La pratique se retrouve également dans les Églises pauliniennes : F. Ri-
chard, Renaming in Paul’s Churches : The Case of Crispus-Sosthenes Revisited,
dans Tyndale Bulletin, 56 (2005), p. 111-130.
5
Pour une revue de toutes les hypothèses : Öhler, Barnabas… [voir Ö
n. 1], p. 139-167. Öhler finit par se ranger à une étrange étymologie : Barnabé
serait fils du Nébo (le mont Nébo), ce que viendrait confirmer son origine
lévitique.

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fils de la prophétie comme le pensait déjà Jérôme6 ? Les hypothèses


sont nombreuses pour expliquer ce qui demeure une énigme7. (1) le
vrai nom de Joseph est Βαρνεβοῦς, « fils de Nabu », un nom théo-
phore palmyrénien apparaissant dans une inscription de Nicopolis8
rappelée par Deißmann9 mais aussi dans une inscription de Syrie
du Nord découverte dans les années 199010. (2) l’étymologie du nom
viendrait d’une confusion avec la liste des leaders de la commu-
nauté d’Antioche qui mentionne un certain Manaen (Μαναήν, Ac
13,1), dont le nom signifie, lui, l’encourageur11. (3) il y aurait un jeu
de mot au sein de la communauté de Jérusalem entre Joseph Bar-
nabas et le Joseph Barsabbas d’Ac 1,2312. (4) l’encouragement en
question décrit le geste financier que Barnabé vient de faire envers
la communauté13.
2. Un lévite possédant la terre. – Si l’origine des lévites est des plus
débattues (s’agit-il d’un corps de prêtres à l’origine concurrents de
ceux d’Adonaï14, s’agit-il de représentants d’une tendance différente
du culte d’Adonaï15, s’agit-il à l’origine d’un mouvement pieux qui

6
Jérôme, Liber interpretationis hebraicorum nominum 23, éd. par P. de La-
garde (CCSL, 72), 1959, p. 67 : barnabas filius prophetæ uel filius uenientis
aut (ut plerique putant) filius consolationis.
7
Voir, entre autres, S. Brock, Βαρναβᾶς : υἱὸς παρακλήσεως, dans Journal
of Theological Studies, 25 (1974), p. 93-98.
8
O. Puchstein et C. Humann, Reisen in Kleinasien und Nordsyrien, aus-
geführt im Auftrage der kgl. preussischen Akademie der Wissenschaften, Berlin,
1890, p. 398.
9
A. Deissmann, Bibelstudien, Marburg, 1895, p. 175-178.
10
J. Jarry, Nouvelles inscriptions de Syrie du Nord (Suite), dans Zeit-
schrift für Papyrologie und Epigraphik, 90 (1992), p. 103-112.
11
E. Haenchen, Die Apostelgeschichte (Kritisch-exegetischer Kommentar
über das Neue Testament, 3), Göttingen, 1956, p. 336-338.
12
Kollmann, Joseph Barnabas… [voir n. 1], p. 14.
13
Öhler, Barnabas… [voir n. 1], p. 141-167.
14
R. Nurmela, The Levites. Their Emergence as a Second-Class Priesthood
(South Florida Studies in the History of Judaism, 193), Atlanta (Ga.), 1998.
M.A. Christian, Priestly Power that Empowers : Michel Foucault, Middle-Tier
Levites, and the Sociology of “Popular Religious Groups” in Israel, dans Journal
of Hebrew Scriptures, 9 (2009), p. 2-79 ; M.A. Christian, Middle-Tier Levites
and the Plenary Reception of Revelation, dans J. M. Hutton et M. Leuchter
(éd.), Levites and Priests in Biblical History and Tradition (Ancient Israel and
Its Literature), Atlanta, 2011, p. 173-197.
15
G.N. Knoppers, Hierodules, Priests, or Janitors ? : The Levites in Chron-
icles and the History of the Israelite Priesthood, dans Journal of Biblical Litera-
ture, 118 (1999), p. 49-72.

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refuse la propriété16 ?), il est certain qu’à l’époque du judaïsme du


Second Temple les lévites constituaient une sorte de sacerdoce de
second rang, confinés dans des tâches subalternes dans le Temple de
Jérusalem. Pour autant, comme nous l’apprend Flavius Josèphe, ils
jouissaient d’une sorte de statut social privilégié, qu’ils cherchaient
d’ailleurs à améliorer, entrant parfois en réalité avec la classe des
cohanim17. Le Livre des Jubilés et le Testament de Lévi nous ré-
vèlent ainsi des revendications à exercer le sacerdoce18. Ils consti-
tuaient donc une sorte de « classe moyenne » (même si ce terme est
parfaitement anachronique) vivant souvent dans la campagne, maî-
trisant parfois l’écriture, et élaborant une forte critique du pouvoir
en place19, au point de s’associer avec la « Quatrième philosophie »,
les mouvements sicaires20.
Il faut donc imaginer Barnabé jouissant d’un certain statut so-
cial, ce que confirme sa position de propriétaire foncier. On sait que
les lois du Pentateuque interdisant aux prêtres et aux lévites de
posséder une terre (Nb 18,20 ; Dt 10,9 ; 18,1-2) semblent être deve-
nues lettre morte à l’époque post-exilique puisque des membres de
familles sacerdotales comme Jérémie (Jr 32,6-15) et Flavius Josèphe
(Autobiographie 422) en possédaient21.
3. L’origine chypriote. – Κύπριος τῷ γένει, « Chypriote d’origine »
ne permet pas de se prononcer sur son lieu de naissance contraire-
ment à la tradition de l’Église locale qui le fait naître soit à Sala-
mine22, soit dans un village chypriote23. En effet, l’expression peut
signifier aussi que sa famille est originaire de cette île. Le fait que

16
N. Allan, Some Levitical Traditions Considered with Reference to the Sta-
tus of Levites in Pre-exilic Israel, dans Heythrop Journal, 21 (1980), p. 1-13.
17
L.H. Feldman, The Levites in Josephus, dans Henoch, 28 (2006), p. 91-
102.
18
C. Werman, Levi and Levites in the Second Temple Period, dans Dead
Sea Discoveries, 4 (1997), p. 211-225.
19
J. Unsok Ro, Socio-Economic Context of Post-Exilic Community and
Literacy, dans Zeitschrift für die Alttestamentliche Wissenschaft, 120 (2008),
p. 597-611.
20
C. Mézange, Les Sicaires et les Zélotes au tournant de notre ère (Orients
sémitiques), Paris, 2004, p. 127-132.
21
F.F. Bruce, The Book of the Acts (The New international Commentary
on the New Testament), Grand Rapids (Mich.), 1988, p. 101.
22
T.B. Mitford, Roman Cyprus, dans H. Temporini (éd.), Aufstieg und
Niedergang der römischen Welt II, t. 7.2, Berlin/New York, 1980, p. 1285-1384
(1380).
23
Actes de Barnabé 7. Voir plus loin pour l’analyse de ce texte.

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Barnabé entraîne Paul dans ses voyages missionnaires à Chypre


laisse cependant sous-entendre des liens avec cette île prospère de
la Méditerranée, connue pour son agriculture, ses mines et ses res-
sources forestières24, et surtout pour son culte à Aphrodite dans
ses sanctuaires de Paphos et Amathonte25. C’est ce que confirme
le texte occidental : le codex D (Bezæ) porte en effet Κύπριος Λευ-
είτης τῷ γένει, qui insiste sur son origine lévitique et considère le
fait qu’il soit chypriote comme acquis. L’île était devenue province
romaine sous Auguste et province proconsulaire sous Tibère et les
Juifs y étaient nombreux comme en témoigne Philon d’Alexan-
drie26 : Joseph pouvait donc parfaitement être chypriote.

Son rôle dans l’Église primitive


Les données que l’on peut glaner dans les Actes des Apôtres
révèlent l’importance que Barnabé joua à Jérusalem, à Antioche
puis dans les missions antiochiennes.
1. Dans la communauté de Jérusalem. – Ce personnage déjà
important par son rang social semble jouir d’un certain prestige
puisqu’il apparaît dès Ac 4 comme l’un des personnages impor-
tants de la communauté eschatologique de Jérusalem centrée au-
tour de Pierre. La pratique de la communauté de bien — présente
à Qumrân27 — est en effet la réponse traditionnelle d’un groupe so-
cial en attente d’un événement changeant radicalement le cours de
la société. Or Barnabé donne sans barguigner le produit de la vente
de son champ (le texte occidental va plus loin qui substitue χώριον,
le « domaine » à ἀγρός, « le champ ») : il représente ainsi la parfaite
réalisation de ce programme « communiste » — au point même que
sa démarche est décrite en citant mot à mot l’énoncé de la règle

24
E. Oberhummer, Die Insel Cypern : eine Landeskunde auf historischer
Grundlage, t. 1 : Quellenkunde und Naturbeschreibung, München, 1903, p. 175-
190.247-249.270-282.
25
T.B. Mitford, The Cults of Roman Cyprus, dans H. Temporini (éd.),
Aufstieg und Niedergang der römischen Welt II, t. 18.3, Berlin/New York,
1990, p. 2178-2194.
26
« Et ce n’est pas seulement les provinces du continent qui sont, semées
de nombreuses colonies juives, mais aussi les îles les plus célèbres, l’Eubée,
Chypre, la Crète. » Καὶ οὐ μόνον αἱ ἤπειροι μεσταὶ τῶν Ἰουδαϊκῶν ἀποικιῶν
εἰσιν, ἀλλὰ καὶ νήσων αἱ δοκιμώταται, Εὔβοια, Κύπρος, Κρήτη. P h i l o n
d ’ A l e x a n d r i e , Legatio ad Gaium 282.
27
P h i l o n , Hyp. xi, 4 ; F l a v i u s J o s è p h e, Guerre des Juifs ii, 122-
127 ; 1QS vi, 19-20.

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d’Ac 34-3528 —, en opposition avec Ananie et Saphire (Ac 5,1-11)


qui en représentent l’échec. Il adopte en effet la posture du « servi-
teur bienfaiteur » (servant benefactor) dont le modèle est Jésus29. Il
s’affirme donc comme le représentant idéal de ce premier temps de
l’Église et, dans le projet lucanien, il fait le lien entre la première
communauté de Jérusalem et les diverses missions qui vont suivre30.
Ce rôle se confirme par plusieurs petites notations des Actes qui
complètent le tableau. Barnabé est tout d’abord présenté comme
le médiateur entre Paul et les apôtres. En effet, en Ac 9,27, on
voit un Barnabé « se saisissant » (c’est le sens du verbe ἐπιλαμβάνο-
μαι) d’un Paul déjà converti mais cherchant à s’agréger au groupe
des disciples de Jésus. C’est donc lui qui fait les présentations (il
le « conduit aux apôtres », ἤγαγεν πρὸς τοὺς ἀποστόλους) : il a assez
de prépondérance pour que l’on passe par-dessus les préventions
suscitées par le passé de Paul31. Au passage, il réalise la première
élaboration théologique de l’événement de Damas en le racontant
à ses confrères : il a déjà compris ce que Paul ne mettra en récit
qu’en 26,1632.
D’ailleurs, son prestige est suffisamment grand pour qu’il soit
érigé en légat de l’Église de Jérusalem à Antioche33 lors de la for-
mation de la communauté d’Antioche en Ac 11,19-24. Les Hellé-
nistes, regroupés autour d’Étienne et des Sept, c.-à-d. les habitants
de la diaspora d’origine judéenne, venaient de retourner en dias-
pora : ils étaient partis en direction de la Syrie vers le nord, de la
Cyrénaïque vers le sud, ou s’embarquent pour Chypre vers l’ouest.
La plupart semblent s’être concentrés à Antioche-sur-l’Oronte, où
ils prêchent à la fois aux Judéens et aux Grecs. La diversité de leur

28
D. Marguerat, Les Actes des Apôtres (1-12) (Commentaire du Nouveau
Testament, 5a), Lausanne, 2007, p. 172.
29
D.J. Lull, The Servant Benefactor as Model of Greatness (Luke 22.24-
30), dans Novum Testamentum, 28 (1986), p. 305.
30
D.G. Peterson, The Acts of the Apostles (Pillar New Testament Com-
mentary), Grand Rapids (Mich.), 2009, p. 207. Marguerat, Actes… [voir
n. 28], p. 172.
31
E. Jacquier, Les Actes des Apôtres (Études bibliques), t. 2, Paris, 1926,
p. 299. Barnabé joue le rôle de « parrain » de Paul selon Öhler : Öhler, Bar-
nabas… [voir n. 1], p. 195. Toutefois, au terme d’une analyse comparative
avec les déclarations de Paul, il finit par conclure que cette rencontre n’a
jamais existé : Öhler, Barnabas… [voir n. 1], p. 201.
32
Ö
Marguerat, Actes… [voir n. 28], p. 343.
33
Öhler, Barnabas… [voir n. 1], p. 216.
Ö

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mouvement mais aussi son succès exigeaient une ratification de la


part de l’Église-mère : c’est le rôle qui est dévolu à Barnabé, chargé
sans doute d’assurer le lien34. Le choix de cet émissaire est comman-
dé par ses origines chypriotes, mais aussi par sa stature, notée par
Luc : c’est un homme de poids, un homme respecté, πλήρης πνεύ-
ματος ἁγίου, une désignation que Luc a déjà attribuée à Étienne,
comme pour marquer la continuité de la mission de Barnabé avec
celle du Protomartyr35.
2. Dans la communauté d’Antioche. – Barnabé était un person-
nage considérable à Jérusalem : il le sera aussi à Antioche, comme le
prouve la suite du texte (Ac 11,25-26). Non seulement Barnabé re-
trouve son rôle de mentor à l’égard de Paul, mais il est clairement
associé au succès de la prédication antiochienne. Il joue d’ailleurs
le rôle d’émissaire en retour puisque lors de la grande famine de
Judée annoncée par Agabus, Barnabé et Saul sont envoyés comme
ambassadeurs à Jérusalem chargés d’apporter les subsides de la
communauté d’Antioche (Ac 11,29) : Barnabé, déjà posé en modèle
de générosité dans l’Église de Jérusalem, confirme son statut dans
celle d’Antioche36. Le fait qu’il reparte à Antioche une fois sa mis-
sion terminée prouve que c’est désormais sur cette communauté
qu’il a établi son autorité (Ac 12,25). C’est d’ailleurs lui qui est cité
en premier lorsqu’il s’agit de nommer les « prophètes et docteurs »
προφῆται καὶ διδάσκαλοι (Ac 13,1) de la communauté (une fonction
difficile à définir mais qui montre Barnabé en « ministre résident »,
par opposition aux prophètes itinérants37), avant Syméon Niger,
Lucius de Cyrène et même Manaèn, ami d’enfance du tétrarque
Hérode.
Emportés par la narration des Actes des Apôtres, on a tendance
à voir dans ce nouveau séjour à Antioche un court épisode de la vie
de Paul et de Barnabé. En réalité, si l’on combine les éléments four-
nis par Paul et ceux fournis par les Actes des Apôtres38, on s’aper-
çoit qu’il a dû durer au moins dix ans, entre la fuite précipitée de
Paul de Damas (v. 37) et la rencontre de Jérusalem (v. 49). Comme

34
Jacquier, Actes… [voir n. 31], p. 349.
35
Peterson, Acts… [voir n. 30], p. 335.
36
Peterson, Acts… [voir n. 30], p. 359.
37
J. Jervell, Die Apostelgeschichte (Kritisch-exegetischer Kommentar
über das Neue Testament, 3.17), Göttingen, 1998, p. 340.
38
Sur la chronologie paulinienne : R. Jewett, Dating Paul’s Life, London,
1979.

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l’observait Martin Hengel, on imagine l’influence que Barnabé a pu


exercer sur Paul39 : les années d’écriture des lettres (entre 51 et 58),
auxquelles on résume souvent la vie de Paul, sont finalement moins
longues que les années où Paul n’est que le second de Barnabé.
3. Pendant la visite d’Antioche à Chypre. – Nouvelle preuve de
l’autorité de Barnabé au sein de la communauté d’Antioche, c’est
lui qui est chargé de resserrer les liens entre Antioche et son île
d’origine, Chypre. On présente en effet souvent ce voyage comme
le « premier voyage missionnaire » de Paul. La lecture précise du
texte montre qu’il n’en est rien. Non seulement Barnabé semble
bien être le chef du petit groupe puisqu’il est nommé en premier
par l’Esprit saint (Ac 13,2), mais Ac 11,9, déjà cité, expliquait
que des Hellénistes étaient déjà parvenus à Chypre. La mission de
Barnabé et Paul consiste donc plutôt à poursuivre une œuvre déjà
commencée au nom de l’Église d’Antioche qu’à se lancer dans une
opération prosélyte, qui sera plutôt le fait de Paul ; une sorte de
« visite canonique » en quelque sorte, qui suggère que les commu-
nautés sont déjà organisées en réseau autour d’Antioche.

La disparition de Barnabé
Si l’opération chypriote marque le sommet de l’influence de
Barnabé, il convient également de remarquer qu’elle en consti-
tue le début du déclin. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, qui
nous permettent de réfléchir à ce qui constitue l’autorité dans les
débuts du christianisme.

Première explication : un changement de leadership ?


Si l’on renonce à l’explication irénique donnée par Jean Chrysos-
tome40 (et reprise, de manière surprenante, par de nombreux mo-

39
M. Hengel et A.M. Schwemer, Paul between Damascus and Antioch,
London, 1997, p. 218-221.
40
J e a n C h r y s o s t o m e, Homélies sur les Actes des Apôtres 29,1. PG
60,213 Ὅρα τὸν Βαρνάβαν παραχωροῦντα τῷ Παύλῳ, ὥσπερ καὶ Πέτρῳ
Ἰωάννης πανταχοῦ. Αὐτὸς ἤγαγεν αὐτὸν ἀπὸ Δαμασκοῦ· καίτοι αὐτοῦ
αἰδεσιμώτερος ἦν· ἀλλὰ πρὸς τὸ κοινῇ συμφέρον ἑώρων. « Voyez que Barnabé
cède le pas à Paul ; comme Jean le cède partout à Pierre. L’un avait amené
l’autre de Damas, il était plus honorable que lui ; mais il ne voyait son intérêt
que dans le bien de tous. »

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dernes41), selon laquelle Barnabé laisse la place à Paul par modestie


pour le bienfait de l’Église comme Jean le fit pour Pierre, la pre-
mière explication nous fait entrer dans les mécanismes de l’auto-
rité personnelle (charismatique dans les catégories wéberiennes)
au sein des communautés primitives. Si l’on en croit les Actes des
Apôtres, l’influence de Barnabé semble s’effacer avec l’épisode qui
se situe à Paphos et semble changer la donne. En effet, la compa-
rution devant Sergius Paulus tourne à l’avantage de Paul au détri-
ment d’Élymas mais aussi, dans une certaine mesure, de Barnabé
(Ac 13,6-12). Plusieurs interprétations sont ici possibles. Non seu-
lement la conversion du proconsul semble donner à Paul un statut
nouveau que Luc exprime par l’emploi systématique du nom de
« Paul », mais surtout c’est ce dernier qui est désormais cité en pre-
mier (il amorce d’ailleurs sa disparition dès Ac 13,13, où l’on parle
simplement de « ceux qui allaient avec Paul », οἱ περὶ Παῦλον ἦλ-
θον42). Et le premier effet de ce nouveau leadership est l’extension
de la mission. De manière inexplicable, les deux compères partent
pour la Pamphylie. Et l’on voit peu à peu les rapports s’inverser.
C’est désormais Paul qui semble guider les choses : c’est lui qui
prononce les discours importants à Antioche de Pisidie (Ac 13,16-
41), lui qui guérit l’infirme de Lystres (Ac 14,8-11). Le fait qu’à la
suite de ce miracle on appelle Barnabé « Zeus » et Paul « Hermès » ne
change pas radicalement les choses puisque si Barnabé, sans doute
par sa prestance ou bien parce que les auditeurs ont entendu le
nom du dieu Nabu dont l’équivalent est Zeus43, est confondu avec
le roi des dieux, c’est bien Paul qui est le porte-parole (Ac 14,12).
C’est d’ailleurs ce dernier qui est finalement lapidé et laissé pour
mort (Ac 14,19), preuve qu’il est bien considéré comme le meneur.
Le départ de Jean dit Marc (Ac 13,13) nous oriente d’ailleurs
bien vers un changement dans la répartition de l’autorité au sein
du petit groupe. Jean Marc semble avoir fait partie du groupe grâce
à sa relation à son cousin Barnabé. Lorsque Paul prit l’ascendant,

41
R.G. Branch, Barnabas : Early Church Leader and Model of Encourage-
ment dans In die Skriflig, 41 (2007), p. 295-322 (17) ; C.W. Stenschke, When
the second man takes the lead : reflections on Joseph Barnabas and Paul of Tar-
sus and their relationship in the New Testament, dans Koers - Bulletin for Chris-
tian Scholarship, 75 (2010), p. 503-525.
42
M. Dods, Barnabas, dans The Biblical World, 25 (1905), p. 334-346.
43
B. Aggoula, Remarques sur les inscriptions hatréennes (IX), dans Syria,
60 (1983), p. 251-257 (254).

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604 r. burnet

Marc fit retraite : il semble ne pas avoir accepté un changement de


leadership au point de ne pas voir d’autre alternative que le retour
à Jérusalem44.
Deux interprétations peuvent expliquer cette alternance. 1o la
première porte sur la personnalité de Paul. En se débarrassant
d’Élymas et en prêchant devant le proconsul, Paul se révèle comme
un homme puissant en paroles et en actes. Il s’oppose à ce qui
constitue l’un des ennemis des premiers missionnaires de l’Église : le
faiseur de miracle. En effet, la prédication apostolique semble s’être
constituée en opposition avec cette catégorie, que les Actes exem-
plifient dans la personne de Simon le Mage45. Par ce coup d’éclat,
il gagne une stature de missionnaire indépendant, il accroît son
charisme personnel. 2o la seconde porte sur la personnalité du nou-
veau converti, Sergius Paulus, dont l’existence historique semble
assurée46. Plusieurs indices paraissent indiquer que Paul aurait
pu jouir de son appui. Le changement de nom, tout d’abord, qui
pourrait laisser penser que Paul se serait placé sous sa protection,
voire — comme certains n’hésitent pas à le dire —, qu’il aurait été
adopté à cette occasion, ce qui explique pourquoi il se revendique
citoyen romain à la fin de sa vie47 ; le choix de la Pisidie pour conti-
nuer la mission, ensuite, vont dans ce sens. On sait en effet que la
gens de Sergius Paulus avait des terres accordées par Auguste dans
la région et possédait un grand domaine à Vétissius en Galatie cen-
trale48. Cela conduit certains historiens à supposer que c’est lui qui
« lance » la mission vers l’Occident, en proposant à Paul son soutien :
certains comme Ramsay et après lui M.-F. Baslez parlent même
de lettres de recommandation ou même d’autorisation à utiliser la

44
D.N. Howell, Servants of the Servant : A Biblical Theology of Leadership,
Eugene (Or.), 2003, p. 233-234.
45
R.I. Pervo, Acts (Hermeneia), Minneapolis, 2009, p. 324-325 ; Peter-
son, Acts… [voir n. 30], p. 380.
46
Richard Pervo juge quite reasonable l’existence de Sergius Paulus, mais
reconnaît qu’il n’y a pas de preuve irréfutable : Pervo, Acts… [voir n. 45],
p. 324. L’inscription IGR III.395 (= SEG XX.302) est en effet reconstruite
en fonction des Actes. Sur cette inscription : D.A. Campbell, Possible In-
scriptional Attestation to Sergius Paul[l]us (Acts 13 :6-12) and the Implication
for Pauline Chronology, dans Journal of Theological Studies, 56 (2005), p. 1-29.
47
M.-F. Baslez, Saint Paul, artisan d’un monde nouveau, Paris, 2008,
p. 124.
48
H. Halfmann, Die Senatoren aus dem östlichen Teil des Imperium Roma-
num (Hypomnemata, 58), Göttingen, 1979, p. 106.

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barnabé et les processus de construction 605

poste impériale49. Ce serait Sergius Paulus, en quelque sorte, qui


aurait soufflé à Paul l’envie de devenir l’apôtre des Gentils…
Quelle que soit l’option prise, le texte suggère qu’il s’agit avant
tout d’une question de personnes. La décision de partir pour la
Pamphylie, c.-à-d. de quitter l’orbe d’Antioche (et non pas, comme
on le lit souvent, de partir en milieu païen, tant il est évident à
partir des lettres de Paul qu’une grande partie des membres de
ses communautés étaient d’origine juive) semble être le fruit de
la modification d’un rapport hiérarchique. Dit autrement, la dé-
cision d’être résolument missionnaire et non plus d’entretenir le
réseau antiochien provient d’une décision personnelle de Paul qui
lui donne ipso facto l’ascendant sur Barnabé. Ce dernier semble s’y
être soumis un temps, avant de reprendre son indépendance.

Seconde explication : la difficulté d’une position au milieu


1. Un positionnement délicat. – Si Paul est présenté comme ayant
gagné l’ascendant sur Barnabé, le prestige de ce dernier semble
aussi avoir diminué à Antioche. En effet, il se trouve en première
ligne lors du conflit avec ceux qui sont descendus de Judée pour
réclamer la circoncision des non-Judéens. Aussi est-ce tout natu-
rellement lui qui est envoyé en compagnie de Paul à Jérusalem
pour régler la question (Ac 15). Le récit que fait Luc de ce pas-
sage prouve à l’envi que l’étoile de Barnabé a un peu pâli50. En
effet, de manière surprenante, ce n’est pas lui, mais Pierre, qui est
chargé de défendre la position antiochienne (15,7-11). Barnabé et
Paul sont ravalés au rang de simples témoins entendus par l’assem-
blée (15,12), tandis que c’est à Jacques qu’il revient de trouver la
solution d’équilibre (15,13-21).
Fait significatif, Paul et Barnabé ne rentrent pas triomphale-
ment à Antioche : ils sont accompagnés de Jude et Silas (15,22.27)
qui servent en quelque sorte de garants51, ce qui prouve que les
deux compères n’ont pas le prestige suffisant pour faire respecter

49
Baslez, Saint Paul… [voir n. 47], p. 125 ; W.M. Ramsay, St. Paul the
Traveller and the Roman Citizen, London, 1896, p. 91-92. Jervell, par con-
tre, est des plus sceptiques : Jervell, Apostelgeschichte… [voir n. 37], p. 349.
Ce scepticisme est aussi celui de Jacquier, écrivant pourtant dans les années
1920 : Jacquier, Actes… [voir n. 31], p. 389. Voir également Öhler, Bar-
nabas… [voir n. 1], p. 282-285.
50
Pervo, Acts… [voir n. 45], p. 374.
51
Pervo, Acts… [voir n. 45], p. 380.

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606 r. burnet

les décisions hiérosolymitaines. Autre fait significatif, leur activité


à Antioche n’est plus présentée comme un élément moteur de la
croissance de la communauté : « Quant à Paul et Barnabas, ils de-
meurèrent à Antioche. En compagnie de beaucoup d’autres encore,
ils enseignaient et ils annonçaient la bonne nouvelle de la parole du
Seigneur. » (Ac 15,35 TOB). Μετὰ καὶ ἑτέρων πολλῶν sonne comme
une restriction de leur rôle. Bientôt leur duo se sépare. Si les deux
s’accordent à retourner sur les terres de leur mission première, ils se
séparent sur la question d’un compagnon, Jean dit Marc (Ac 15,36-
40). Il est très difficile de connaître la cause réelle d’un tel divorce,
et la question de personnes semble cacher des divergences plus
grandes, comme le traduit le terme employé παροξυσμός52. C’est
sans doute la question des champs d’évangélisation et du rapport
aux non-Juifs qui paraît déterminante, comme le prouve Ga 2,11-
14, dans laquelle Paul exprime son amertume à ce que Barnabé se
soit opposé à lui au cours de ce qu’il est convenu de nommer l’« in-
cident d’Antioche » portant sur des questions de nourriture53. Alors
que Barnabé semble vouloir rester dans la mouvance d’Antioche en
gagnant Chypre (et sans doute maintenir une position d’équilibre
quant aux questions de commensalité), Paul se détache de l’in-
fluence de la cité sur l’Oronte. La suite de son parcours le confirme
d’ailleurs : le « deuxième voyage missionnaire » le fait gagner des
terres où il développe sa propre mission et jamais dans ses lettres il
ne se dira tributaire d’Antioche. Son insistance à proposer une col-
lecte pour Jérusalem affirme au contraire sa volonté de se rattacher
à l’Église mère en ignorant l’échelon intermédiaire antiochien54. La
querelle autour de Jean Marc et l’incident d’Antioche parviennent
au même point55 : le refus de Paul de maintenir la position d’équi-

52
Jervell, Apostelgeschichte… [voir n. 37], p. 409.
53
R. Bauckham, Barnabas in Galatians, dans Journal for the Study of the
New Testament, 2 (1979), p. 61-70.
54
Selon les conclusions de N. Taylor, Paul, Antioch and Jerusalem : A
Study in Relationships and Authority in Earliest Christianity (Journal for the
Study of the New Testament Supplement Series, 66), Sheffield, 1992. Voir
également Öhler, Barnabas… [voir n. 1], p. 439-454.
55
Sur ces deux querelles : A.J.M. Wedderburn, Paul and Barnabas : The
Anatomy and Chronology of a Parting of the Ways, dans I. Dunderberg, et al.
(éd.), Fair Play. Diversity and Conflicts in Early Christianity. Essays in Hon-
our of Heikki Räisänen (Supplements to Novum Testamentum, 103), Leiden,
2002, p. 291-310.

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barnabé et les processus de construction 607

libre de Barnabé et la disparition de ce dernier de la narration des


Actes.
Deux explications peuvent expliquer ce renversement de situa-
tion. 1o sans doute le récit reflète-t-il que la communauté antio-
chienne a un nouveau leader : Pierre. Toute la tradition confirme
en effet que c’est à Antioche qu’il développera son activité, ce que
rappelle la fête liturgique en son honneur (la Chaire de Pierre à
Antioche), mais aussi toute la réception de la figure de Pierre dans
le domaine syrien56. Or, on l’a vu jusqu’à présent, ce qui faisait la
caractéristique de Barnabé, c’est qu’il faisait le pont entre Jérusa-
lem et Antioche57, et, autrement dit, entre une tendance de Judée
proche du Temple telle que la pratiquait Jacques, et une tendance
de Diaspora, qui posait la question de l’accès des non-Juifs à la
communauté. Or, avec Pierre, dont l’autorité est établie du vivant
de Jésus, cette position privilégiée n’a plus d’intérêt. Les légendes
ultérieures ne feront donc que resserrer les liens entre Barnabé et
Pierre, comme on le verra dans les épîtres clémentines. Certaines
légendes vont plus loin, qui font de la fille de son frère Aristobule
la femme de Pierre58. 2o sans doute faut-il aller plus loin et ques-
tionner jusqu’à la persistance de cette voie médiane. Dans l’œuvre
de Luc, il n’y a pas que Barnabé qui disparaît, mais aussi Pierre
lui-même. Cette double disparition nous laisse face à une question
insoluble : faut-il n’y voir que le résultat du choix idéologique de
Luc, qui prend le parti de Paul ? Faut-il au contraire y voir la trace
d’un bouleversement plus large, qui conduit à la fin de la position
moyenne portée par la première communauté ?
Savoir quel était le contenu exact de la position d’Antioche à
cette époque paraît difficile, même si certaines conjectures sont
possibles en rétroprojetant des informations tirées de sources ulté-
rieures comme l’évangile de Matthieu, les écrits d’Ignace, les écrits

56
M. Bockmühl, Syrian Memories of Peter : Ignatius, Justin and Serapion,
dans P. J. Tompson et D. Lambers-Petry (éd.), The Image of the Judaeo-
Christians in Ancient Jewish and Christian Literature (Wissenschaftliche Un-
tersuchungen zum Neuen Testament, 158), Tübingen, 2003, p. 124-148.
57
Cela est maintenu, contre toute la critique allemande, par Hengel et
Schwemer, Paul… [voir n. 39], p. 211-217.
58
É p i p h a n e l e M o i n e, Vita Andræ, PL 120,217. Cepitque uxorem
Petrus filiam Aristobuli, fratris beati Barnabæ apostoli, P s e u d o - S o p h r o -
n i o s d e J é r u s a l e m, De Laboribus certaminibus et Peregrinationibus SS.
Petri et Pauli, PG 87.3, 4012.

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608 r. burnet

des Pères antiochiens59. Dans les limites de cet article, il est bien
entendu impossible de résoudre la question : on se contentera de dé-
finir la position antiochienne comme une position de milieu, c.-à-d.
maintenant un ancrage juif de Diaspora et s’opposant à la position
judéenne de Jacques de Jérusalem et à la position toute personnelle
de Paul. Le fait que Barnabé ait adopté ce positionnement médian
est confirmé dans la tradition ultérieure, par plusieurs textes.
2. La confirmation du positionnement médian de Barnabé. – L’his-
toire de la réaction de la figure de Barnabé dans le domaine syro-
alexandrin confirme le souvenir que l’apôtre a adopté une voie
médiane.
1o l’épître de Barnabé pose un certain nombre de difficultés qu’il
n’est là encore pas le lieu de trancher60. Sur la base de deux pas-
sages — 4,4-5 et 16,1-4 —, on a coutume de la localiser en Égypte,
de la dater du règne de Domitien (v. 9661) et d’y voir une violente
polémique contre le judaïsme62. Toutefois, cette position est en
passe d’être remise en cause. Plus qu’une polémique contre le ju-
daïsme, l’argumentation scripturaire typiquement juive63 ainsi que

59
R.E. Brown et J.P. Meier, Antioch and Rome : New Testament Cradles
of Catholic Christianity, New York, 1983 ; T.A. Robinson, Ignatius of An-
tioch and the Parting of the Ways : Early Jewish-Christian Relations, Peabody
(Mass.), 2009 ; D.S. Wallace-Hadrill, Christian Antioch : A Study of Early
Christian Thought in the East, Cambridge, 1982 ; M. Zetterholm, The For-
mation of Christianity in Antioch : A Social-scientific Approach to the Separa-
tion between Judaism and Christianity (Routledge Early Church Monographs),
London, 2005 ; M. Zetterholm, Synagogue and Separation : A Social-Scientific
Approach to the Formation of Christianity in Antioch, Lund, 2001.
60
Résumé des questions dans J. Carleton Paget, The Epistle of Barn-
abas, dans The Expository Times, 117 (2006), p. 441-446.
61
L.W. Barnard, The Epistle of Barnabas : A Paschal Homily ?, dans Vi-
giliæ Christianæ, 15 (1961), p. 8-22 ; L.W. Barnard, The Date of the Epistle
of Barnabas : A Document of Early Egyptian Christianity, dans The Journal of
Egyptian Archaeology, 44 (1958), p. 101-107 ; J. Rendel Harris, On the Lo-
cality of Pseudo-Barnabas, dans Journal of Biblical Literature, 9 (1890), p. 60-
70.
62
Hvalvik, The Struggle for Scripture and Covenant : The Purpose of the
Epistle of Barnabas and Jewish-Christian Competition in the Second Century
(Wissenschaftliche Untersuchungen zum Neuen Testament, 2.82), Tübingen,
1996.
63
J.N. Rhodes, The Epistle of Barnabas and the Deuteronomic Tradi-
tion : Polemics, Paraenesis, and the Legacy of the Golden-Calf Incident (Wissen-
schaftliche Untersuchungen zum Neuen Testament, 2.188), Tübingen, 2004 ;

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barnabé et les processus de construction 609

la présence de la théorie des Deux Voies64 laisse plutôt penser qu’on


se trouve dans une polémique intrajuive65 identique, par exemple,
à celle de l’Épître aux Hébreux. La position défendue par l’auteur
est plutôt alors à comprendre comme une polémique contre un
groupe promouvant une interprétation restrictive de la Loi (peut-
être proche d’un courant judéen) au point d’en avoir fait une idole,
un veau d’or : elle convient parfaitement à la « position moyenne »
de Barnabé. Nulle surprise, dès lors, que certains Pères (Origène,
Jérôme, Clément d’Alexandrie et Tertullien66) l’aient continûment
attribuée à l’apôtre. Dans la mémoire collective, Barnabé demeu-
rait donc bien le représentant de cette position d’équilibre.
2o dans les diverses versions du roman pseudo-clémentin, on
trouve également des allusions à Barnabé : ces écrits, originaires
manifestement de la région syrienne, nous indiquent la réception de
la figure de Barnabé que fit son Église d’origine, Antioche. Confor-
mément à la réception de la figure de Pierre dont nous avons déjà
parlé, c’est ce dernier qui occupe la première place : Barnabé ne
pouvait que prendre la position de second. Cependant, le souvenir
de son rôle éminent n’a pas disparu : dans cet écrit violemment
anti-paulinien, l’apôtre représente le message conforme à la Vérité
dont parle le texte. Bien plus, les Reconnaissances lui conservent
ce rôle de lien entre deux mondes dont nous avons déjà parlé. En
effet, qualifié de natione hebræus, c’est lui qui le premier rencontre
le héros du livre, Clément, à Rome (Rec. i, 6-10), selon une tradi-
tion d’un séjour romain (probablement sans consistance, contraire-

T. Hegedus, Midrash and the Letter of Barnabas, dans Biblical Theology Bul-
letin : A Journal of Bible and Theology, 37 (2007), p. 20-26.
64
J.N. Rhodes, The Two Ways Tradition in the « Epistle of Barnabas » :
Revisiting an Old Question, dans Catholic Biblical Quarterly, 73 (2011), p. 797-
816.
65
W. Horbury, Jewish-Christian Relations in Barnabas and Justin Mar-
tyr, dans J. D. G. Dunn (éd.), Jews and Christians : The Parting of the Ways
AD 70 to 135 (Wissenschaftliche Untersuchungen Zum Neuen Testament,
66), Tübingen, 1992, p. 315-345. Janni Loman confirme la position an-
cienne et la situe dans l’Alexandrie du début du second siècle : J. Loman,
The Letter of Barnabas in Early Second-Century Egypt, dans A. Hilhorst et
G. H. Van Kooten (éd.), The Wisdom of Egypt. Jewish, Early Christian and
Gnostic Essays in Honour of Gerard P. Luttikhuizen (Ancient Judaism and Ear-
ly Christianity, 59), Leiden, 2005, p. 247-266.
66
O r i g è n e, Contre Celse, I, 63 (parle de « l’épître catholique de Bar-
nabé ») ; C l é m e n t d ’ A l e x a n d r i e, Strom. II, 20 ; ii,7,35 ; ii,20,116 ;
v,10,63 ; J é r ô m e, De viris illustribus, 6 ; T e r t u l l i e n, De Pudicita 20.

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610 r. burnet

ment à ce qu’on lit sous la plume de Harnack et Lipsius67) qui est


aussi attesté dans les Actes de Pierre à Rome (AcP 4). Barnabé est
ainsi le premier à prêcher l’Évangile dans la Ville, et le premier à
fasciner Clément, qui y reconnaît une simplicité de bon aloi (Rec. i,
7,15). Il s’empresse d’en faire son hôte pour plusieurs jours, ce qui
fait de Barnabé le premier à le convertir (Rec. i, 9). Puis, lorsque
Barnabé rentre en Judée, Clément le suit à peu de distance : confor-
mément à son habitude d’entremetteur, Barnabé le présente direc-
tement à Pierre (Rec. i, 12,2-6) qui prononce un macarisme sur lui,
le nommant prædicator ueritatis. La dernière apparition de Barnabé
confirme son rôle éminent : en Rec. i, 60,5-7, alors que les apôtres
réfutent à tour de rôle des opposants au message chrétien, il prend
la parole tandis que le texte affirme qu’il s’appelle Matthias (qui
et Mathias) et qu’il a pris la place de Judas. Cette tradition pro-
vient certainement d’une confusion entre Barsabbas et Barnabas
en Ac 1,23 que l’on trouve dès le Codex Bezæ (Καὶ ἔστησεν δύο
Ἰωσὴφ τὸν καλούμενον Βαρνάβαν ὃς ἐπεκλήθη Ἰοῦστος καὶ Μαθθίαν,
Ac 1,23 D05A) et illustre le rôle important que Barnabé joue encore
dans la mémoire syrienne68.
Cette intrigue toute particulière s’explique probablement par
le fait que le roman pseudo-clémentin recombine les personnages
du christianisme primitif, en réécrivant une histoire sainte dans
laquelle Paul n’a pas de place69. Barnabé reçoit donc une partie
des attributs de Paul70, et en particulier le pouvoir de résister à la

67
Selon L. Duchesne, Saint Barnabé, dans Mélange J.-B. de Rossi, (1892),
p. 41-71 (43). Voir R.A. Lipsius, Die apokryphen Apostelgeschichten und Apos-
tellegenden, ein Beitrag zur altchristlichen Literaturgeschichte, t. 2.2, Braun-
schweig, 1883, p. 275. Voir également M. Starowieyski, La légende de Saint
Barnabé, dans F. Amsler, et al. (éd.), Nouvelles intrigues pseudo-clementines.
Actes du Deuxième colloque international sur la litterature apocryphe chrétienne,
Lausanne - Genève, 30 août - 2 septembre 2006 (Publications de l’Institut ro-
mand des sciences bibliques, 6), Lausanne, 2008, p. 135-148.
68
J. Read-Heimerdinger, Barnabas in Acts : A Study of his Role in
the Text of Codex Bezæ, dans Journal for the Study of the New Testament, 72
(1998), p. 23-66.
69
R. Burnet, Les Reconnaissances et leur intrigue, dans F. Amsler, et al.
(éd.), Nouvelles intrigues pseudo-clementines (Publications de l’Institut romand
des sciences bibliques, 6), Lausanne, 2008, p. 177-182.
70
J. Verheyden, Presenting Minor Characters in the Pseudo-Clementine
Novel : The Case of Barnabas dans F. Amsler, et al. (éd.), Nouvelles intrigues
pseudo-clementines (Publications de l’Institut romand des sciences bibliques,
6), Lausanne, 2008, p. 249-257.

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barnabé et les processus de construction 611

confrontation avec l’intelligentsia (cf. Ac 17,22-34) ou à l’opposition


des païens (cf. Ac 17,19). Mais en même temps, Barnabé reste Bar-
nabé : celui qui introduit les disciples à Jérusalem (Ac 9,27). Clé-
ment, quant à lui, reprend les caractéristiques de Paul, puisqu’il
est celui qui est présenté aux apôtres et celui qui défend Barnabé
contre la pseudo-sagesse païenne en empruntant à 1 Co 1,18-31.
Cette reconfiguration tourne nettement à l’avantage de Barnabé71
qui fait beaucoup mieux que Paul puisqu’il ne s’oppose ni à Pierre,
ni aux autres apôtres.
Les Homélies, autre version du texte, sont beaucoup plus discrètes
sur l’apôtre. En effet, elles ne nomment pas le prédicateur que ren-
contre Clément à Rome, ni ne mentionnent le grand rassemblement
polémique à Jérusalem. Barnabé se cantonne dans son rôle de pas-
seur : rencontré à Alexandrie, il conserve le rôle d’introducteur de
Clément auprès de Pierre, qui le désigne toujours par τῆς ἀληθείας
κήρυκα (Hom. i, 16). Notons que cette tradition d’une évangélisa-
tion à Alexandrie s’est conservée en Orient dans les sources litur-
giques comme le prouve le ménologe de Basile II (v. 100072).
Si le souvenir de la position médiane de Barnabé demeura dans
les Églises syriennes, il fut perdu ailleurs, ce qui mit plus d’un com-
mentateur dans l’embarras. Certains, à l’instar de Jean Chrysostome
(et Saint Thomas qui le suit) ou d’Augustin, font preuve d’irénisme
en considérant que le différend était sans importance73, d’autres pri-

71
Verheyden, Minor Characters… [voir n. 70], p. 257.
72
οὗτος πρῶτος εν Ἱερουσαλὴμ καὶ ἐν Ῥώμῃ καὶ Ἀλεξανδρείᾳ ἐκηρυξε τὸ
εὐαγγέλιον τοῦ Χριστοῦ. PG 117,496.
73
J e a n C h r y s o s t o m e, Homélie sur les Actes des Apôtres 34,4, PG,
60,250. Ὥστε ὁ παροξυσμὸς συμφερόντως οἰκονομεῖται γενέσθαι. Οὐκ ἂν γὰρ
ἐνήργησε τὸ Πνεῦμα τὸ ἅγιον, οὐκ ἂν τὸν λόγον Μακεδονία ἐδέξατο. Ἡ δέ
τοσαύτη προκοπὴ σημεῖον τοῦ μὴ εῖναι τι ἀνθρώπινον τὸ γεγονός. Καίτοι οὐκ
ἔφη, ὅτι Βαρνάβας παρωξύνθη· ἀλλὰ, Μεταξὺ αὐτῶν παροξυσὸς ἐγένετο. Εἰ
οὗτος οὐ παρωξύνθη, οὐδὲ ἐκεῖνος. « Ainsi la contestation devint profitable
à l’économie du salut. Sans elle, le Saint-Esprit n’aurait pas œuvré, et la
Macédoine n’aurait pas reçu la parole. Un pareil progrès est le signe que cela
n’est pas le fait des hommes. Aussi n’est-il pas dit que Barnabé se fâcha mais
qu’il y eut une contestation entre eux. Ils ne se fâchèrent pas plus l’un que
l’autre ». S a i n t T h o m a s d ’ A q u i n, Somme Théologique Ia-Iæ, q. 37, art.
1 ad 3 discordia quæ fuit inter Paulum et Barnabam fuit per accidens et non per
se, uterque enim intendebat bonum, sed uni uidebatur hoc esse bonum, alii aliud,
quod ad defectum humanum pertinebat. Non enim erat talis controuersia in his
quæ sunt de necessitate salutis. Quamuis hoc ipsum fuerit ex diuina prouidentia
ordinatum, propter utilitatem inde consequentem. « La discorde qui exista entre

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612 r. burnet

rent systématiquement le parti de Paul contre Barnabé, en accus-


ant ce dernier de faiblesse ou de dissimulation74. Il semble en réalité
qu’il faille ici incriminer l’évolution ultérieure des communautés. La
position moyenne que représente Barnabé (et Pierre dans une cer-
taine mesure) n’eut plus le vent en poupe à la fin du 1er siècle. Les
témoignages de cette époque nous révèlent plutôt une polarisation
des communautés chrétiennes, séparées entre la tendance judéenne
de la communauté de Jérusalem et les tendances qui semblent avoir
intégré la position paulinienne (y compris à Antioche, comme le
prouve Ignace). Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce qu’aucune
communauté n’ait continué à en faire son champion.

La réapparition de Barnabé
En apparence, le déclin amorcé dans les Actes des Apôtres
semble avoir été fatal à Barnabé. Chez beaucoup d’auteurs, il se
conjugue souvent avec le fait que Barnabé n’a pas appartenu au
groupe des Douze. Fascinée par les spéculations sur le nombre 1275
et par les premiers chapitres des Actes des Apôtres76, mais aussi em-
portée par des siècles d’habitudes théologiques et iconographiques,

Paul et Barnabé eut un caractère accidentel et non essentiel. Tous les deux
en effet tendaient vers le bien, mais l’un voyait le bien ici, et l’autre ailleurs,
ce qui relevait d’un défaut humain. La controverse dans ce cas ne portait
pas sur les choses nécessaires au salut. Quoi qu’il se passa, cela entra dans
l’ordre de la divine providence, en vue de l’utilité qui devait en résulter. »
A u g u s t i n, Ennarationes in Psalmos 33,2,19, éd. par E. Dekkers-J. Frai-
pont (CCSL, 38), 1956. Sed non possunt nisi exsistere rixæ aliquæ, quomodo
inter fratres et inter sanctos exstiterunt, inter barnabam et paulum ; sed non quæ
occiderent concordiam, non quæ interimerent caritatem. « Il ne peut pas ne pas
y avoir quelques désaccords, comme il en a existé entre frères et entre saints,
entre Barnabé et Paul, mais pas de nature à tuer la concorde, pas de nature
à exterminer la charité. »
74
Il s’agit plutôt des modernes. Voir par exemple J.S. Howson, The Com-
pagnons of St. Paul, London, 1883, p. 26-27 ; E.B. Redlich, S. Paul and his
companions, London, 1913, p. 60-63.
75
Sur ce symbolisme censé représenter l’Église, voir le livre de Pierre
Saintyves alias Émile Nourry : P. Saintyves, Deux Mythes évangéliques : les
douze apôtres et les 72 disciples, Paris, 1938.
76
Voir par exemple les spéculations de Simon Butticaz sur la recon-
stitution de ce groupe : S.D. Butticaz, L’Identité de l’Église dans les Actes
des apôtres de la restauration d’Israël à la conquête universelle (Beihefte zur
Zeitschrift für die neutestamentliche Wissenschaft, 174), Berlin, 2010, p. 78-
86.

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barnabé et les processus de construction 613

l’exégèse a souvent tendance à faire des Douze l’unique cercle d’au-


torité dans le christianisme. Une étude précise de la réception des
Douze dans le premier christianisme77 montre qu’il n’en est rien :
non seulement tous les membres de ce cercle n’ont pas une autorité
égale, mais l’autorité apostolique s’étend aussi à des personnages
périphériques comme Paul, Barnabé, Tite, Marie de Magdala, etc.
Ceux-ci sont d’ailleurs souvent ajoutés dans la liste des Septante
ou Septante-deux disciples dont l’autorité est souvent équivalente
à celle des apôtres78 : même si Bède hésite sur la présence de Bar-
nabé dans ces listes79, celle-ci semble avoir été acquise dès Clément
d’Alexandrie cité par Eusèbe80. Dans ce contexte, les hésitations
de la tradition entre plusieurs localisations de reliques, les reven-
dications concurrentes de Chypre et de Milan pour Barnabé81 n’ont

77
Telle que nous avons pu la mener dans R. Burnet, Les Douze Apôtres
(Judaïsme antique et origines du christianisme, 1), Turnhout, 2014.
78
Sur ces questions voir F. Dolbeau, Prophètes, apôtres et disciples dans
les traditions chrétiennes d’Orient (Subsidia Hagiographica, 92), Bruxelles,
2012.
79
B è d e l e V é n é r a b l e, Retractatio in Actus apostolorum 4,130, éd.
par M.L.W. Laistner (CCSL 121), 1983. Mirum quomodo hunc Barnaban, qui
postea cum Paulo gentium est ordinatus apostolus ac post longum eius contuber-
nium denuo Cyprum unde ortus fuerat prædicaturus rediit, Eusebius in historia
ecclesiastica de numero esse septuaginta discipulorum saluatoris domini arbitre-
tur, cum manifeste scribat beatus Lucas eum post ascensionem domini ad discip-
ulatum apostolorum uenisse ; nisi forte putandum est eum prius ita discipulatum
Christi secutum, ut necdum renuntiauerit omnibus quæ possidebat. « Il est éton-
nant que ce Barnabé, qui bien après fut ordonné apôtre des Gentils avec Paul
et après une longue camaraderie avec lui, retourna finalement prêcher à Chy-
pre dont il était issu, Eusèbe dans son Histoire Ecclésiastique est d’avis qu’il
était du nombre des septante disciples : il est évident que le bienheureux Luc
écrivit qu’il est devenu après l’Ascension du Seigneur disciple des apôtres, à
moins que l’on pense qu’il est allé à la suite du Christ comme disciple pour
ne pas renoncer à tout ce qu’il possédait… ».
80
C l é m e n t d ’ A l e x a n d r i eμ Hypotypose 6 citée par E u s è b e d e
C é s a r é e, Histoire Ecclésiastique 2,1,4 : Ἰακώβῳ τῷ δικαίῳ καὶ Ἰωάννῃ καὶ ,
Πέτρῳ μετὰ τὴν ἀνάστασιν παρέδωκεν τὴν γνῶσιν ὁ κύριος, οὗτοι τοῖς λοι-
ποῖς ἀποστόλοις παρέδωκαν, οἱ δὲ λοιποὶ ἀπόστολοι τοῖς ἑβδομήκοντα· ὧν εἷς
ἦν καὶ Βαρναβᾶς. « C’est à Jacques le juste, à Jean et à Pierre que, après la
Résurrection, le Seigneur transmit la connaissance, et ceux-ci la transmirent
au reste des apôtres, et le reste des apôtres aux septante disciples, dont l’un
était Barnabé ».
81
On trouve déjà l’essentiel du dossier chez le Bollandiste Papenbroeck en
1698 : D. Papenbroeck, De S. Barnaba Apostolo, dans J. Carnandet (éd.),
Acta sanctorum Iunii. Editio nouissima, curante Joanne Carnandet, t. 2, Pari-

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614 r. burnet

rien à envier aux diverses appropriations des apôtres : la disparition


précoce de Barnabé ne compromit finalement nullement son destin
posthume.

Barnabé à Chypre
Les Actes des Apôtres quittent Barnabé en partance pour l’île
de Chypre : quoi d’étonnant à ce que ce soit Chypre qui se recom-
mande de lui par la suite ? Elle le fit de manière un peu tardive,
lors des querelles qui l’opposèrent avec Antioche sur la question
de son autocéphalie82. Tout avait commencé en 416, lorsque le
patriarche d’Antioche, Alexandre (412-417), chercha à raffermir
son autorité sur les communautés appartenant au diocèse civil
d’Orient dont Antioche était la métropole. Chypre refusa l’autorité
d’Alexandre, qui finit par s’adresser à l’évêque de Rome en préten-
dant que l’île avait tiré parti des controverses ariennes pour prendre
une indépendance indue. Sa plainte fit long feu puisque l’un de ses
successeurs, Jean (428-442), soutint Nestorius au concile d’Éphèse
de 431 : les évêques de Chypre, qui s’étaient rangés du côté de Cy-
rille d’Alexandrie, en profitèrent pour demander l’autocéphalie de
leur île, ce qui leur fut accordé le 31 juillet 431.
La querelle fut ranimée par cet étrange personnage qu’était
Pierre le Foulon83, qui, quoiqu’usurpateur, jouissait du soutien de
l’empereur Zénon, et devint patriarche en 471 puis entre 476 et
488. Avec le soutien de Zénon, il convoqua un concile à Constan-
tinople pour régler la question, peut-être en 48884. Or, alors que
les évêques de l’île étaient sur le départ, on découvrit, à quelques
kilomètres de Salamine, le corps de Barnabé portant l’évangile de

siis [Paris]/Romæ [Rome], 1865, p. 415-454. Voir également L.-S. Lenain de


Tillemont, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers
siècles, t. 1, Paris, 1693.
82
C. Petinos, Du Paganisme au christianisme : l’exemple de Chypre, Paris,
2011, p. 69-103.
83
R. Kosiński, Peter the Fuller, Patriarch of Antioch (471-488), dans By-
zantinoslavica, 68 (2010), p. 49-73.
84
Per idem tempus corpus Barnabæ apostoli et euangelium Mathei eius stilo
scriptum ipso reuelante repertum est. I s i d o r e d e S é v i l l e, Cronicon 388,
éd. par J.C. Martin (CCSL, 112), 2003, p. 186. Post consulatum II Longini
V C Consulis, corpus sancti Barnabe apostoli in Cipro et euangelium secundum
Matheum eius manu scriptum ipso eodem reuelante inuentum est. Victor Tun-
nunensis (Victor de Tunnuna), Chronicon 60, éd. par C. Cardelle de Hart-
mann (CCSL 173A), 2001, p. 60.

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barnabé et les processus de construction 615

Matthieu. L’évêque de Chypre, Anthémius, fit déposer la relique à


Constantinople85 et proclama l’autocéphalie de son Église en vertu
de sa fondation apostolique.
L’épisode est des plus intéressants, car il montre que Barnabé
possédait assez d’autorité au 5e s., pour légitimer l’indépendance
d’une Église locale. En cela, il rejoint le destin des Douze de moins
grande importance, qui deviennent des figures « disponibles », qui
se prêtent à tous les arraisonnements. On peut citer ainsi le cas
de Jude86 ou de Barthélemy qui présentent de nombreuses analo-
gies avec Barnabé. Après que l’on a beaucoup erré sur leur champ
d’évangélisation ou leur lieu de martyre, ils servent à partir du 7e
s. à justifier les prétentions à l’autocéphalie de l’Église d’Arménie.
Leurs reliques furent elles aussi attachées à plusieurs lieux selon
que l’on se trouve dans l’Église orientale ou dans l’Église occiden-
tale : pour l’Occident, Jude, associé à Simon, est éloigné jusqu’en
Perse pour y subir le martyre, tandis que l’Orient le fait mourir en
Arménie ; pour l’Occident, Barthélemy repose aux îles Lipari, tandis
que l’Orient retient une tradition syriaque et indienne. Ces rappro-
chements permettent de donner la juste place qu’occupe Barnabé :
même s’il fut l’un des principaux personnages de l’Église primitive,
il est ravalé au rang de « petit apôtre », mais ne disparaît pas pour
autant puisqu’il devient le patron de Chypre.
Deux ouvrages justifièrent cette tradition apostolique : les Actes
de Barnabé (BHG 225 = CANT 285) et l’Éloge de Barnabé du moine
Alexandre (BHG 226 = CPG 7400 = CANT 286). Les deux diffèrent
sur le destin de du corps de l’apôtre. Pour les Actes, Barnabé a été
incinéré, alors que pour la Laudatio, on retrouve son corps entier.
La différence peut s’expliquer de deux manières. Ou bien on pré-
tend que les Actes de Barnabé ont été écrits avant la découverte (ce
sont eux qui ont donné l’idée, si on peut dire, d’« inventer » Barna-
bé) et ces derniers dateraient d’avant 488 ; ou bien on prétend qu’il
y aurait eu deux découvertes (une caisse de cendre avec l’évangile

85
Ce que confirme Sévère d’Antioche qui affirme avoir vu l’évangile au
temps du patriarche Macédonius entre 495 et 511 et s’étonne de ne pas y
avoir trouvé la mention du coup de lance au flanc de Jésus : Sévèred’Antioche, Lettre 108, Sévère
dans A Collection of Letters of Severus of Antioch from Numerous Syriac Manu-
scripts II, éd. et trad. E. W. Brooks (Patrologia Orientalis, 14.1), Paris, d'Antioche
1915, p. 266-267.
86
R. Burnet, Jude l’obscur ou comment écrire les actes d’un apôtre inconnu,
dans Apocrypha, 20 (2009), p. 189-212.

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616 r. burnet

et un corps) et les Actes auraient été écrits avant la version officielle


de 53087. La première version semble la plus probable, comme le
dit Louis Duchesne avec son ironie mordante : « les cendres de saint
Barnabé, c’était déjà beaucoup ; mais il eût été mieux d’avoir son
corps tout entier88 ». Quant au panégyrique, il vient dans un second
temps, après que la découverte du corps a permis de construire le
sanctuaire décrit aux chap. 45-47, au cours du 6e siècle89.
1. Les Actes de Barnabé. – Narrés par Jean Marc, les Actes
se présentent comme un texte en deux parties90. La première
(chap. 1-9) tente d’expliquer le différend qui a conduit Paul et
Barnabé à se séparer. Une raison psychologique est avancée : Paul,
malade, n’est pas de bonne humeur et réagit vivement à la perte de
parchemins égarés par Jean Marc en Pamphylie (on reconnaît là un
motif emprunté à 2 Tm 4,13) ; il refuse donc de le prendre avec lui
(chap. 6). La seconde est une sorte de récit de voyage assez répé-
titif, dans laquelle Jean Marc et Barnabé visitent toutes les villes
d’importance de l’île à l’exception de Paphos et d’Amathous, dont
l’entrée est interdite par celui qui joue le rôle de l’opposant : Bar-
Jésus. C’est finalement ce Bar-Jésus, craignant que l’arrivée d’un
puissant personnage, un Jébusite, l’empêche de se débarrasser de
l’apôtre, qui précipite sa fin : « Les Juifs saisirent Barnabé de nuit et
le lièrent avec une corde autour de la gorge, et après l’avoir traîné
de la synagogue à l’hippodrome, l’avoir fait passer par la porte [de
la ville], ils se mirent autour de lui et l’immolèrent par le feu, si
bien que même ses os furent réduits en cendre91. » Retrouvés par

87
Lipsius, Apostelgeschichten… [voir n. 67], p. 290-297.
88
Duchesne, Saint Barnabé… [voir n. 67], p. 48.
89
M. Starowieyski, Datation des Actes (Voyages) de S. Barnabé (BHG
225 ; ClAp 285) et du Panégyrique de S. Barnabé par Alexandre le Moine (BHG
226 ; CPG 7400 ; ClAp 286), dans A. Schoors et P. Van Deun (éd.), Philo-
histôr. Miscellanea in Honorem Caroli Laga septuagenarii (Orientalia Lovanien-
sia Analecta, 60), Leuven, 1994, p. 193-198.
90
On en trouve une traduction française dans E. Norelli, Évangile
de Barnabé, dans P. Geoltrain, et al. (éd.), Écrits apocryphes chrétiens II
(Bibliothèque de la Pléiade, 516), Paris, 2005, p. 529-642. Texte grec dans
K. von Tischendorf, Acta Apostolorum apocrypha, Lipsiæ, 1851, p. 64-74 ;
Acta Barnabæ, dans R. A. Lipsius et M. Bonnet (éd.), Acta apostolorum
apocrypha, t. 2.2, Lipsiæ, 1903, p. 292-302.
91
οἱ Ἰουδαῖοι λαβόντες τὸν Βαρνάβαν νυκτὸς ἔδησαν ἐν σχοινίῳ κατὰ τοῦ
τραχήλου, καὶ σύραντες ἐπὶ τὸ ἱπποδρόμιον ἀπὸ τῆς συναγωγῆς καὶ περάσαν-
τες ἔξω τῆς πύλης περιστάντες κατέκαυσαν αὐτὸν πυρί, ὥστε καὶ τὰ ὀστᾶ
αὐτοῦ κονίαν γενέσθαι. Actes de Barnabé 23.

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barnabé et les processus de construction 617

Marc, ces précieux restes furent enterrés avec le fameux exemplaire


du livre de Matthieu susmentionné.
Récit de facture populaire, sans grand intérêt littéraire, ces Actes
appellent plusieurs remarques. 1o contrairement à ce que le nom
paraît annoncer, les deux véritables héroïnes de l’histoire sont l’île
de Chypre et son Église. L’île, tout d’abord, est longuement dé-
crite (15-22) et l’on détaille les bourgs et les villages92 : Lampadis-
tos, Palai-Paphos, Kourion, Amathous… L’exactitude du récit est
tellement importante que le texte sert régulièrement de base aux
archéologues pour étayer leurs découvertes, ainsi le temple de Néa-
Paphos93 ou le site de Kourion94. Ce qui se passe dans ces diffé-
rents lieux est finalement accessoire : l’important est, semble-t-il, de
faire de Chypre une sorte de terre sainte, consacrée par la visite du
groupe apostolique dans ses moindres recoins. L’Église, ensuite, est
la seconde héroïne du récit : celle-ci reçoit deux évêques, Héraclide
(chap. 17) et Aristoclianus (chap. 20). Pour Héraclide, sa mission
est clairement définie à deux reprises :
L’Esprit lui fut donné au baptême, et [Barnabé] changea son nom en
Héraclide. Après l’avoir consacré évêque de Chypre et avoir consolidé
l’Église à Tamasos, nous le laissâmes pour l’administration des frères
qui vivaient là95.
Retrouvant [à Salamine] Héraclide, nous lui enseignâmes comment
annoncer l’Évangile de Dieu, établir les Églises et les ministres
[λειτουργοί] dans les Églises96.

Administrer, annoncer, établir : le texte construit l’image d’une


Église bien gouvernée dès les temps apostoliques. Cette première
légende lance l’hagiographie chypriote comme l’avait remarqué en
son temps le P. Delehaye en fournissant à l’île les noms de ses

92
Lipsius, Apostelgeschichten… [voir n. 67], p. 291-292.
93
P.H. Young, The Cypriot Aphrodite Cult : Paphos, Rantidi, and Saint
Barnabas, dans Journal of Near Eastern Studies, 64 (2005), p. 23-44.
94
K.J. Rigsby, Missing Places, dans Classical Philology, 91 (1996), p. 254-
260.
95
Acta Barnabæ 17,4-8. Πνεῦμα ἅγιον ἐδόθη ἐπὶ τοῦ βαπτίσματος, μετωνό-
μασέν τε αὐτὸν Ἡρακλείδην. Χειροτονήσαντές τε αὐτὸν ἐπίσκοπον τῇ Κύπρῳ
καὶ ἐκκλησίαν ἐπιστηρίξαντες ἐν Ταμάσῳ κατελείψαμεν αὐτὸν εἰς κατοίκησιν
τῶν ἐκεῖσε κατοικούντων ἀδελφῶν.
96
Acta Barnabæ 22,4-6. Εὑρόντες δὲ κἀκεῖ πάλιν Ἡρακλείδην, ἐδιδάξαμεν
αὐτὸν πῶς κηρύσσειν τὸ τοῦ θεοῦ εὐαγγέλιον καὶ καθιστάναι ἐκκλησίας καὶ
λειτουργοὺς ἐν αὐταῖς.

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saints : Ariston, Aristoclianus, Rodon, Timon97. Une abondante lit-


térature s’ensuivra, en particulier une vie de S. Héraclide s’inspirant
directement de l’œuvre du pseudo-Jean Marc98. En 1693, Lenain de
Tillemont, pour parler de ces Actes de Barnabé, définissait leur au-
teur avec la finesse qui le caractérise comme « un panégyriste plutôt
qu’un historien, c’est pourquoi nous ne nous en servons pas, si ce
n’est dans les choses qui se sont passées plus près de son temps99 ». On
peut reprendre sans réserve son discours : il s’agit bien d’un panégy-
riste, mais un panégyriste de l’Église de Chypre et non de Barnabé.
2° le dispositif des personnages fait passer Barnabé au second
plan et le présente comme un personnage absolument plat, qui se
laisse entraîner par le cours des choses et les nécessités du chemin,
contrairement à Jean Marc, le narrateur, pourvu d’une certaine psy-
chologie et à Paul, dont on se complaît à décrire le mauvais carac-
tère. Il n’est donc qu’un nom collé sur une pure abstraction dont on
n’entend la voix qu’à une seule reprise, pour appeler à une conver-
sion décrite comme un changement de vêtement (chap. 12). L’éton-
nante prééminence de Marc fait suspecter que c’est principalement
de la figure de l’apôtre d’Alexandrie que s’est inspiré l’auteur. Tout
d’abord, comme l’a remarqué István Czachecz100, on retrouve dans
le texte une description de bacchanale (une « course abominable »,
μιερὸς δρόμος) à Kourion (chap. 19) qui précède la destruction d’un
temple d’idole. Or, la destruction du temple se retrouve régulière-
ment dans les actes apocryphes (voir par exemple Actes de Jean 42-
47 ; Actes de Paul 5, Actes de Tite 9) à une époque où naît un mou-
vement alexandrin, les Φιλόπονοι, des sortes de fanatiques qui se
consacrent à l’étude des Écritures et se spécialisent dans la destruc-
tion des édifices païens et de l’assassinat de leurs fidèles, comme
nous le narre le début de la Vie de Sévère d’Antioche par Zacharie le
Scholastique101. La présence de Jean Marc dans notre texte ne sug-

97
H. Delehaye, Saints de Chypre, dans Analecta Bollandiana, 26 (1907),
p. 161-301 (236).
98
F. Halkin, Les Actes Apocryphes de saint Héraclide de Chypre, disciple de
l’apôtre Barnabé, dans Analecta Bollandiana, 82 (1964), p. 133-169.
99
Lenain de Tillemont, Mémoires… [voir n. 81], p. 438.
100
I. Czachesz, Apostolic Commission Narratives in the Canonical and
Apocryphal Acts of the Apostles (Godgeleerdheid en Godsdienstwetenschap),
Groningen, 2002, p. 172-196.
101
Z a c h a r i e l e S c h o l a s t i q u e (trad. M.-A. Kugener), Vie de
Sévère avec divers textes syriaques, grecs et latins (Patrologia Orientalis, 2.1),
Paris, 1905, p. 8-44.

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barnabé et les processus de construction 619

gère-t-elle pas que ce mouvement a fait des émules à Chypre et que


l’auteur entend associer l’île avec la métropole égyptienne en pro-
mouvant la personne de son mythique premier évêque ? C’est d’ail-
leurs peut-être parce qu’il a Marc en tête que l’auteur lui emprunte
le détail de sa mort : au chap 23, Barnabé, comme Marc, est traîné
par le cou et, comme Marc, ses tortionnaires tentent, en vain, de
mettre le feu à son cadavre102.
Ces remarques sur un apôtre sans consistance psychologique,
sans trait distinctif, convergent vers une constatation claire : dans
ce texte, Barnabé n’est plus qu’un vecteur d’autorité que l’on arrai-
sonne sans contact avec aucune tradition locale, simplement parce
qu’il est disponible puisqu’aucune autre communauté n’en a fait
usage précédemment. Comme le notait déjà Hippolyte Delehaye en
1906, il n’est plus qu’un type : « Au portrait vivant et nettement
caractérisé que nous a légué l’histoire, se substitue un être idéal
qui n’est que la personnification d’une abstraction ; au lieu de l’in-
dividu, la multitude ne connaît que le type. Alexandre incarne le
type du conquérant ; César, le génie organisateur du peuple romain.
Constantin, c’est l’empire régénéré par le christianisme103 ». Barnabé
est le type de « l’apôtre », c.-à-d. du personnage itinérant qui fonde
une Église et donne encore plus de lustre à celle-ci s’il a le bon goût
de mourir sur son territoire.
2. La laudatio d’Alexandre le moine. – Mise sous le nom
d’Alexandre le moine, portier du couvent bâti sur le tombeau du
saint, la laudatio Barnabæ ne cherche pas davantage à construire
une figure pleine d’apôtre104. Son plan trahit son propos : plus que
la louange de Barnabé, c’est plutôt celle de l’invention des reliques
et de l’autocéphalie de l’Église de Chypre que l’on réalise dans ce
texte. En effet, après un prologue qui enchaîne les épithètes louan-
geuses, une première partie paraphrase les Actes des Apôtres, en

102
πῦρ ἀνάψαντες ἔκαυσαν τοῦ δικαίου τὸ λείψανον Passio Marci 10 (BHG ,
1035 = CANT 287). Le texte est connu par le cod. Vat. gr. 866 reproduit
dans G. Henschen et D. Van Papenbroeck, Acta sanctorum aprilis, t. 3,
Antuerpiæ, 1675, p. xlvi-xlvii. On le trouve reproduit dans PG 115, 164-169.
Cf. Lipsius, Apostelgeschichten… [voir n. 67], p. 321-336.
103
H. Delehaye, Les légendes hagiographiques (Subsidia hagiographica,
18), Bruxelles, 1906, p. 27.
104
Édition dans P. Van Deun et J. Noret, Hagiographica Cypria (Cor-
pus christianorum Series Græca, 26), Turnhout/Leuven, 1993. Traduction al-
lemande dans A l e x a n d r e d e C h y p r e, Laudatio Barnabæ, trad. par
B. Kollmann et W. Deuse (Fontes christiani, 46), Turnhout, 2007.

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620 r. burnet

ajoutant quelques détails comme une venue à Jérusalem alignée sur


celle de Paul (afin de suivre les enseignements de Gamaliel), une
conversion précoce (au moment de la guérison à la piscine proba-
tique), et une imposition du nom de Barnabé par Pierre : « Barnabé
fut appelé fils de la consolation à cause de sa vertu, car il devint
la consolation de tous à cause du surcroît de sa sainteté105. » La se-
conde partie décrit une mission à Chypre sans relief, qui ne prend
pas la peine d’inclure des épisodes précis ou de nommer des lieux :
Barnabé baptise, instruit ses frères, célèbre la messe et meurt. C’en
est fini de Barnabé. La troisième partie narre les menées de Pierre
le Foulon pour annexer l’Église d’Antioche dans sa mouvance, la
quatrième partie décrit la découverte des reliques et la proclama-
tion de l’autocéphalie. Là encore, on peut le constater, ce n’est pas
la mémoire de Barnabé qui intéresse l’auteur des textes mais son
nom, son enterrement et ses reliques106. Le but est plutôt de légi-
timer les revendications chypriotes : plus encore que dans les Actes,
Barnabé n’est plus qu’un vecteur d’autorité.

Barnabé à Milan
À partir du 7e s., une nouvelle tradition, reposant sur la légende
de l’apostolat à Rome de Barnabé avancé par le corpus pseudo-
clémentin, lui fait faire une halte à Milan, dont il aurait fondé
l’Église107. Les prodromes de cette tradition remontent aux listes
apostoliques, et en particulier à la liste attribuée à Épiphane de Sa-
lamine (BHG 150-150m = CPG 3780) du 7e s. qui indique que « Bar-
nabé, qui aida Paul au service de la parole, fut à Rome le premier à
prêcher le Christ ; il devint ensuite évêque de Milan108 ». Elle trouve
son aboutissement dans De situ ciuitatis Mediolani, connu aussi sous
le nom de Datiana historia (car elle fut mise sous le nom de Datius,
évêque de Milan, mort en 552), une chronique anonyme des évêques

105
Βαρνάβας ἀπὸ τῆς ἀρετῆς ἐκλήθη υἱὸς παρακλήσεως, πάντων παράκλησις
γενόμενος δι ὑπερβολὴν ἀγιότητος.
106
Starowieyski, La légende de Saint Barnabé… [voir n. 67], p. 141.
107
Le dossier a été traité de manière quasiment exhaustive par P. Tomea,
Tradizione apostolica e coscienza cittadina a Milano nel medioevo la leggenda di
San Barnaba (Bibliotheca erudita, 2), Milano, 1993.
108
δ′. Βαρνάβας ὁ μετὰ Παύλου τῷ λόγῳ διακονήσας πρῶτος ἐν Ῥώμῃ τὸν
Χριστὸν ἐκήρυξε· μετέπειτα δὲ Μεδιολάνων ἐπίσκοπος ἐγένετο. Traduction
dans Dolbeau, Prophètes, apôtres et disciples… [voir n. 78], p. 195.

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de Milan modelé sur le Liber Pontificalis romain109. Compilée sous


Arnulf II (998-1018110), elle assigne Milan à Barnabé comme champ
d’évangélisation. La notice sur Barnabé (le chap. III) dévoile d’ail-
leurs parfaitement le but de cet appel à l’apôtre : le véritable héros
n’est pas Barnabé, mais bien Anatole, le premier évêque connu
jusqu’à cette chronique, car il fait l’objet d’une notice dans le Libel-
lus de ordine et gestis episcoporum Metensium de Paul Diacre. Tout
le travail de Barnabé consiste en fait à le nommer coapostolus et à
le sacrer évêque de Milan et Brescia.
Tout commence dès le départ pour Milan, dans lequel on affirme
immédiatement qu’il s’adjoint des assistants pour la mission, « et
particulièrement un certain Anatole, d’origine grecque, mais d’une
grande probité de mœurs et d’une grande force de foi111 ». Ceci fait,
il arrive à Milan où débute une évangélisation qui se révèle un par-
fait succès : l’auteur ne ménage ni les larmes de joie, ni le tableau
de cœurs vibrant d’amour. Barnabé prend alors la parole et com-
mande à Anatole :
Continue ton chemin vers cette ville qui se trouve sur la côte est, à
soixante bornes [milliaires, soit 90 km], Brescia — contiguë aux Alpes,
c’est l’une des villes de Vénétie les plus connues —, afin de fournir à
ses citoyens le fourrage salutaire de la parole. Je crois que Dieu t’a
donné la grâce, et après peu, ce n’est pas une petite foule de fidèles qui
grandira là grâce à ta prédication112.

Le commandement est étrange, et laisse entendre des revendi-


cations sur le diocèse de Brescia. C’est bien entendu un succès, si
bien qu’à la fin de la mission, Barnabé le salue d’un « frère et co-
apôtre » et le sacre évêque sur le champ en l’adjurant de prendre

109
L’édition princeps a été donnée par Muratori : L.A. Muratori, Rerum
italicarum scriptores, t. 1.2, Mediolani [Milan], 1725, p. 203-227. Voir égale-
ment L. Biraghi, Datiana historia Ecclesiæ Mediolanensis, Mediolani [Milan],
1848.
110
Tomea, Tradizione apostolica… [voir n. 107], p. 19-33.
111
Maximeque Anatelon quodam, genere graio, sed morum probitate, et fidei
uigore præcipuo. Biraghi, Datiana… [voir n. 109], p. 12 ; Muratori, Rerum
italicarum scriptores… [voir n. 109], p. 206C.
112
Perge, inquit, ab urbe hac ad orientalem uersus plagam lapide sexagesimo,
Brixiam, quæ est Alpibus contigua et una ex Venetiarum urbibus haud ignobi-
lis ciuibusque eius salutaria uerbi pabula impertire. Credo equidem collatam tibi
a Domino gratiam et non modica post paululum ibidem adolescet te prædicante
turba fidelium. Biraghi, Datiana… [voir n. 109], p. 13 ; Muratori, Rerum
italicarum scriptores… [voir n. 109], p. 206E.

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soin des brebis de Milan et de Brescia. Cela fait, il rend un arrêt


dont on sent qu’il constitue la pointe du texte :
En outre, il arrêta que Milan, qu’il avait lui-même fondé, soit consi-
dérée comme un siège principal à la tête de l’Église, et à perpétuité
comme la métropole ecclésiastique de cette province113.

La présence de Barnabé à Milan, on le voit, ne consiste qu’à don-


ner une origine apostolique à l’Église milanaise, à définir l’étendue
du diocèse et à en assurer l’indépendance perpétuelle. Elle ne va
triompher que tardivement comme le montre un article de Louis
Duchesne : Pierre Damien, dans son sermon de 1059, peut encore
faire l’histoire du diocèse de Milan sans mentionner Barnabé114 ;
les sacramentaires ambrosiens ne comportent pas le nom de Bar-
nabé au Nobis quoque alors qu’il se trouve dans le canon romain115 ;
les catalogues d’évêques ne mentionnent pas l’apôtre avant le 13e
s. ; l’inscription recueillie par Alciat et citée par Baronius dans les
notes de son martyrologe ne remonte pas avant le 16e s.116. Le mar-
tyrologe romain s’en tient à la version chypriote, comme le faisait
Notker, Usuard et Jérome ; la seule source qui la maintient est fina-
lement le ménologe métaphrastique (10e s.), sans doute par imita-
tion des listes grecques anciennes et non de la tradition milanaise117.

Barnabé à la Renaissance
Disons un mot de la dernière appropriation de Barnabé, celle du
fameux Évangile de Barnabé118. Ce texte, que l’on connaît par deux
manuscrits, l’un en italien présenté en 1709 au Prince Eugène119 et

113
Præter quod sanxit, ut Mediolanensis, quam ipse fundauerat, principalis
ecclesiastici culminis sedes, aliarumque in ea prouincia ecclesiarum metropolis
perpetualiter habeatur. Biraghi, Datiana… [voir n. 109], p. 14 ; Muratori,
Rerum italicarum scriptores… [voir n. 109], p. 206E.
114
PL 145,91. Duchesne, Saint Barnabé… [voir n. 67], p. 52.
115
Duchesne, Saint Barnabé… [voir n. 67], p. 50-52.
116
Duchesne, Saint Barnabé… [voir n. 67], p. 65-71. Lenain de Tillemont,
suivant Mabillon, exprimait les mêmes doutes : Lenain de Tillemont, Mé-
moires… [voir n. 81], p. 687.
117
Le ménologe métaphrastique porte Βαρνάβας ὁ μετὰ Παύλου ἐν Ῥώμῃ
κηρύξας ἐπίσκοπος Μεδιολάνων γέγονεν.
118
Tout le dossier dans L. Cirillo et M. Frémaux, Évangile de Barnabé
fac-similé (Beauchesne religions), Paris, 1999.
119
C’est celui qui est traduit par les Ragg, et qui est à l’origine de la célé-
brité de l’évangile : L.M. Ragg et L. Ragg, The Gospel of Barnabas Edited and
Translated from the Italian Ms. in the Imperial Library at Vienna, Oxford, 1907.

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l’autre en espagnol, moins complet120, a déclenché toutes les spécu-


lations car il fait de Muhammad le vrai prophète et il prétend que
Jésus, qui n’est pas le fils de Dieu, aurait fait semblant de mourir
sur la croix. Ce texte sert sans surprise une certaine propagande
islamiste121 et l’on ne compte plus les hypothèses les plus farfelues
sur son origine.
Un faisceau d’indices semble lui donner une origine morisque : il
serait l’œuvre d’un de ces mudéjars convertis de force au christia-
nisme, qui en fit une œuvre de combat, dans une polémique dont
on connaît d’autres exemples122. La proximité avec certaines expres-
sions que l’on trouve chez Dante123, la comparaison systématique
des deux versions qui semble faire de la version espagnole une tra-
duction de l’italien124, l’usage d’une version populaire harmonisée
des évangiles qui pourrait remonter à la Vetus Latina et au Diates-
saron125, militent pour une rédaction en Italie.
L’attribution à Barnabé est plus qu’évanescente. En effet, si cet
apôtre semble remplacer Thomas dans la liste des Douze (chap. 14),
c’est surtout parce qu’il s’oppose à Paul, accusé d’avoir renié la
circoncision, abandonné les règles de la cacherout (et donc du hal-
lal), prêché que Jésus est Dieu126. C’est donc au nom de la fameuse
brouille entre les deux apôtres, et non au nom d’une quelconque

120
L.F. Bernabé Pons, El Evangelio de san Bernabé un evangelio islámico
español (Monografías), San Vicente de Raspeig, 1995.
121
O. Leirvik, History as a Literary Weapon : The Gospel of Barnabas
in Muslim-Christian Polemics, dans Studia Theologica, 56 (2002), p. 4-26 ;
P. Jenkins, Muslims and Barnabas, dans Christian Century, (22 février 2012),
p. 53.
122
G.A. Wiegers, Muhammad as the Messiah : A Comparison of the Po-
lemical Works of Juan Alonso with the Gospel of Barnabas, dans Bibliotheca
Orientalis, 52 (1995), p. 245-291 ; G.A. Wiegers, The Persistence of Mudejar
Islam ? Alonso de Luna (Muhammad Abū ‘l-Āsī), the Lead Books, and the Gos-
pel of Barnabas, dans Medieval Encounters, 12 (2006), p. 498-518.
123
L. Ragg, Dante and the Gospel of Barnabas, dans Modern Language Re-
view, 3 (1908), p. 157-165.
124
J. Joosten, The Date and Provenance of the Gospel of Barnabas, dans
The Journal of Theological Studies, 61 (2010), p. 200-215.
125
J. Joosten, The Gospel of Barnabas and the Diatessaron, dans Harvard
Theological Review, 95 (2002), p. 73-96.
126
« Très chers, le grand et admirable Dieu nous a visités, ces jours pas-
sés, par son Prophète Jésus Christ, en grande miséricorde de doctrine et de
miracles. C’est pourquoi beaucoup, trompés par Satan, sous couvert de pitié,
prêchent une doctrine fort impie : ils appellent Jésus fils de Dieu, rejettent la
circoncision, alliance de Dieu à jamais, et autorisent toute sorte d’aliments

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tradition (malgré les tentatives de retrouver un « écrit primitif » an-


cien des éditeurs en français127) que Barnabé entre en scène pour
quelques répliques.
À la fin de ce parcours, on conviendra que l’histoire de la récep-
tion de Barnabé pose autant de questions qu’elle n’en résout. En
effet, les aléas de la réception de cette figure éminente de la pre-
mière communauté a permis à la fois de montrer nos ignorances
mais aussi nos certitudes dans la construction de la légitimité dans
les premiers siècles. (1) le brusque changement de leadership que
l’on aperçoit dans le voyage chypriote questionne la raison du
« cavalier seul » paulinien : repose-t-il uniquement sur des questions
théologiques ou s’appuie-t-il sur le soutien de Sergius Paulus ou
sur une réputation de pourfendeur de sorcier ? (2) l’éclipse de l’in-
fluence de Barnabé à Antioche révèle la question des rapports des
jeux d’influence au sein de l’Église primitive : est-ce sa position
médiane qui explique son déclin ? (3) l’appropriation chypriote
puis milanaise tardives attestent quant à elle des mécanismes de
légitimité à l’œuvre dans le Haut Moyen Âge : elles confirment le
poids des généalogies épiscopales remontant aux origines aposto-
liques ainsi que la puissance des reliques. Plus que jamais, le cas
de Barnabé nous convainc de l’utilité d’étudier la réception des
figures apostoliques dans les communautés chrétiennes. Dans une
religion de l’incarnation qui promeut les individus, celles-ci servent
de représentants à tous les courants et toutes les idéologies. Leur
étude nous révèle les rapports de pouvoir à l’œuvre tout au long
de l’histoire chrétienne.

Université catholique de Louvain Régis Burnet


Institut RSCS
Grand-Place 45
B – 1348 Louvain-La-Neuve
Belgique

Résumé — Présenté dans les Actes des Apôtres et les épîtres de Paul
comme l’un des personnages les plus importants du christianisme, Bar-
nabé perd peu à peu son ascendant ; il disparaît pour réapparaître au 6e
s. comme patron de l’Église de Chypre puis de celle de Milan. Il repré-

impurs. Parmi eux, Paul lui-même est dans l’erreur, et je n’en parle pas sans
douleurs. » Cirillo et Frémaux, Évangile de Barnabé… [voir n. 118], p. 23.
127
Cirillo et Frémaux, Évangile de Barnabé… [voir n. 118], p. 247-250.

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barnabé et les processus de construction 625

sente une sorte de cas d’étude pour la question de l’autorité dans le pre-
mier christianisme. D’une part, il pose la question du leadership dans la
première communauté chrétienne et d’autre part, il questionne les mé-
canismes de légitimation des Églises locales par le biais des personnages
apostoliques.
Summary. — Presented in the Acts of the Apostles and the Epistles
of Paul as one of the most influential figures of Christianity, Barnabas
gradually lost his influence, he disappears only to reappear in the 6th cen-
tury as patron of the Church of Cyprus and that of Milan. He is a kind
of case-study for the issue of authority in early Christianity. Firstly, he
raises the question of leadership in the early Christian community and
secondly, he questions the mechanisms of legitimization of local churches
through apostolic characters.
Zusammenfassung. — In der Apostelgeschichte und die Briefe des Pau-
lus als eine der wichtigsten Figuren des Christentums vorgestellt, verlor
Barnabas allmählich seine Vormachtstellung und verschwindet er erst.
Nur im sechsten Jahrhundert erscheint er als Schutzheiliger der Kirche
von Zypern und Mailand wieder. Er ist daher eine Fallstudie für die Fra-
ge der Autorität im frühen Christentum. Einerseits stellt er die Frage der
Führung in der frühen christlichen Gemeinde und zweitens zeigt er die
Mechanismen der Legitimation von Ortsgemeinden durch apostolische
Charakter.

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