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FRANÇOIS

D’EPENOUX

LES JOURS AREUH

ÉDITIONS ANNE CARRIÈRE


À toi et Oscar.
À ses deux grandes sœurs
et à son grand frère.
« Ça n’est pas ta faute
C’est ton héritage
Et ce sera pire encore
Quand tu auras mon âge
Ça n’est pas ta faute
C’est ta chair, ton sang
Il va falloir faire avec
Ou, plutôt sans. »
Benjamin Biolay,
Ton héritage (2009)

« Si tu peux conserver ton courage et ta tête,


Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un Homme, mon fils ! »
Rudyard Kipling,
Tu seras un homme, mon fils (1910)

« Hmm, c’est bon de vivre… »


Baloo, Le Livre de la jungle (1967)
3 h 03
À peine as-tu commencé à réclamer, mon Oscar, à peine tes petits
couinements ont-ils effiloché le drap soyeux de la nuit qu’une voix de femme a
résonné dans ma tête. Cette voix autoritaire, je la connais par cœur, c’est celle
d’une juge pas commode qui, depuis que tu es là, m’apostrophe chaque nuit dans
mon demi-sommeil : « Accusé, levez-vous ! Oui, vous ! Accusé de faire
semblant de dormir alors que votre bébé a faim, d’espérer secrètement que votre
femme ira le nourrir à votre place, vous qui n’avez même pas souffert les
douleurs de l’enfantement, levez-vous et allez faire chauffer le biberon ! »
La sentence, je le sais, est immédiatement exécutoire. Après tout, 3 h 03,
c’est une bonne heure pour aller se balader pieds nus dans l’appartement. Alors
je fais comme dans la chanson de Claude François : je me lève, je bouscule ta
mère, qui ne se réveille pas. Ou plutôt, si, juste le temps de me dire quelque
chose en finlandais : « Dü beu yalé s’deublë ? »
Y aller ? C’est ce que je fais. Sur elle je remonte le drap, de peur qu’elle ait
froid, comme d’habitude. Non sans vérifier tout de même, qui sait, qu’elle n’est
pas en manque de ta présence, qu’elle ne tient pas absolument à te donner le
sein, parce que l’instinct maternel, que veux-tu, on ne peut rien contre.
Mais non. Elle est épuisée, elle récupère, et c’est bien légitime. Titubant, je
sors de la chambre à pas de loup, zombie dépenaillé. Avec mon pyjama rayé et
mes précautions, j’ai l’air d’un bagnard qui s’évade. Tu parles. Tes protestations
chevrotantes ont vite fait de me rappeler à l’ordre. Je t’imagine gigotant au fond
de ton lit, derrière tes barreaux, pantin mécanique, prisonnier nerveux à qui on
n’a pas administré sa dose de tranquillisants. Bien sûr, j’ai envie d’aller te
libérer, de t’emmener avec moi, qu’on se fasse la belle tous les deux jusqu’à la
cuisine. Mais pas question, c’est sans toi qu’il me faut aller « lancer le biberon »,
selon cette expression étrange qui donne l’impression qu’on va ouvrir la fenêtre,
prendre un biberon et le lancer dans les airs.
La cuisine, son néon, son carrelage glacial sous la plante des pieds, son
ronronnement de réfrigérateur. À cette heure de la nuit, existe-t-il un lieu plus
délicieux ?
Je dors debout, mais qu’importe : ces gestes, je pourrais les faire les yeux
fermés. Prendre le biberon. Y verser cinq cuillerées rases de lait premier âge. Les
compter à voix haute, un peu comme un demeuré, car à la moindre inattention –
« Aïe, j’ai mis quatre ou cinq cuillerées ? » – il faut tout recommencer. Ajouter
l’eau Mont Roucous jusqu’à cent cinquante millilitres – Mont Roucous, pardi, la
bonne eau pour les bébés, car faiblement minéralisée. Puis mélanger le tout,
mais attention, non pas en secouant de haut en bas – manquerait plus que des
grumeaux et des bulles se coincent dans la tétine –, mais en faisant rouler le
biberon entre les paumes, façon cigare cubain. Enfin, placer celui-ci dans le
chauffe-biberon en fixant le clignotant rouge. Qui n’a jamais fixé un bouton
rouge dans sa cuisine vers les trois heures du matin ignore ce qu’est la patience.
Surtout, ne pas s’endormir. Résister à la tentation d’aller chercher l’enfant qui,
lui aussi, trouve le temps long. Obtenir enfin le feu vert. C’est prêt.

Ta chambre est pareille à ces boîtes à musique que l’on t’a offertes. En
ouvrir la porte, tout doucement, c’est déclencher quelques notes bien
particulières. En l’occurrence, des sons étranges de petit animal, à mi-chemin
entre le couinement du chiot et la plainte du chevreau. Pourtant, sous mes yeux,
rien de tel : au creux de la pénombre, dans ton joli nid blanc, tu es plutôt un
oisillon qui bat des ailes sans pouvoir décoller. Un oisillon tout rouge, ce qui est
rare. Qui impose sa présence par de nouvelles réclamations énergiques, au
milieu des lions, des éléphants, des hippopotames en peluche. Et qui en a marre
d’attendre. La coupe est pleine, la couche aussi ! À en juger par l’odeur qui
monte de ton lit, le change, c’est maintenant.
Alors, je me penche vers toi, ouvre ta turbulette et te cueille dans les règles
de l’art : main gauche entre les omoplates, doigts sur la nuque, main droite au
niveau des fesses, pouce côté zizi. À ce contact, des grincements comiques
s’élèvent de ton gosier – on jurerait les « pouet » que fait Sophie la girafe quand
on lui presse le ventre. Littéralement hélitreuillé au-dessus de ton lit, tu te laisses
soulever avec une sorte de résignation bougonne. On est loin du pantin
mécanique ou de l’oisillon furieux : au cœur de ta jungle, tu es une poupée de
chiffon, avec en guise de crâne une noix de coco chaude et duveteuse. Une noix
de coco que je tiens au creux de ma paume. Car moi qui t’enlève, je suis King
Kong et oui, je suis ton père.
King Kong ? Allons donc. C’est avec une douceur qui m’étonne moi-même,
et pour tout dire des grâces de sage-femme, que je parviens à t’allonger sur la
table à langer. Cette fois, ça t’agace, ça te fait pleurer plus fort, ça te fait geindre
et remuer. Tellement remuer que, déjà, à des années de ton adolescence, je ne
sais pas comment te prendre. Dans la lumière verte de ta veilleuse-palmier, je
vois ta langue de lionceau, incurvée et roide, vibrer de toute sa rage de ne pas
avoir sa lapée de lait. Quarante-huit centimètres de colère pure, de quoi faire
trembler ta luette, mais pas encore les murs. Toute l’exaspération du monde est
dans cette bouche grande ouverte, dans ce moulinet de jambes roulant comme
des bielles, dans ces poings qui veulent en découdre. Cela dit, il y a urgence :
dans l’air, le parfum sauvage se fait plus lourd. Ta couche doit être pleine
comme une lune d’Afrique.
Sur ton pyjama en coton, une tête d’autruche peut bien me sourire en se
foutant de moi, je parviens à être efficace sans être brusque. Deux languettes
détachées plus tard – « scratch, scratch » –, je t’empoigne les pattes et les
soulève d’une main. Sous tes fesses minuscules de lapin de garenne, d’ailleurs
aussi irritées que toi, rien de méchant : juste ce guacamole assez charmant que
prépare tout bébé de ton âge avant de passer, au fil des mois, à des plats plus
consistants, mitonnés à l’étouffée. Mais pour l’heure, et en attendant les futures
réjouissances, j’ai beau jeu de récurer tout ça d’un coup de coton habile. Magie
du liniment oléocalcaire ! Hop hop hop, et voilà. Ton derrière a tôt fait d’être
plus brillant qu’un galet. Je n’ai plus qu’à déposer les cotons au cœur de la
couche, à en ramener les bords vers le centre et à scotcher le tout. Ce paquet
rond et chaud, proprement emballé, je l’ai baptisé Pampers-Burger. Une
spécialité maison à base de poupou frais (ici, on ne dit pas caca, c’est
franchement trop moche, d’autant que beaucoup de gens ont tendance à dire
« kchakcha », mais je m’égare). En un claquement de pédale, la poubelle n’en
fait qu’une bouchée.
Ce n’est pas fini. Couche propre, double « scratch » sous le nombril et
rebelote. Opération inverse. Je dois te rhabiller. Ajuster ton body me met la
pression, tant les boutons du même nom ont le chic pour se décaler dans les plis
du coton. Idem pour le pyjama. À ce jeu, lundi finit toujours sur mardi et moi,
sur les nerfs. Mais peu importe. Emballé c’est pesé, tu es fin prêt. Le biberon
nous attend près du fauteuil rouge, mais c’est encore abuser de ta patience : ta
petite tête, cherchant le sein, rebondit obstinément contre mon torse. Le lionceau
est devenu pivert. C’est mon cœur que tu frappes, mais ne t’inquiète pas, tu vas
quand même te régaler. Je te serre contre moi : tu sens le chaud, le rond, le doux,
le douillet, le lait, le savon, et c’est bon.
Tu verras, dans la vie, il y a des moments où tout s’harmonise, où tout
s’emboîte parfaitement : me voilà dans les bras du gros fauteuil club, et toi dans
les miens. Double protection rapprochée. Attention, opération délicate : le
biberon dans une main, je dois scratcher derrière ton cou les lanières du bavoir
qui couvre ton plastron. Non sans vérifier que j’ai jeté sur mon épaule un lange
protecteur indispensable en cas de rototo intempestif, voire, qui sait, de surprise
plus consistante.
Cette fois, c’est la bonne. Ma tête est penchée vers la tienne, elle-même
tournée vers moi, le biberon bien planté dans ta bouche, comme si la fusée de
Tintin avait atterri là. Calé au creux de mon coude, niché dans mon giron, tu
tètes goulûment et moi, je te regarde. Joli tableau. Drôle de Vierge à l’Enfant.
Dans l’ombre silencieuse du salon, le rond doré de l’abat-jour fait le tour du
monde et délimite notre univers. Ton torse monte et descend comme une vague.
La tétine, que tu ne ménages pas, fait entendre des bruits d’aspiration. Tes yeux
de myope tâtonnent à distance, parcourant mes joues, mon nez, mon front, avant
de finir sur mon sourire. Ils ont encore cette couleur gris-brun, indéfinissable,
des yeux de nourrisson. Leur expression a ce je-ne-sais-quoi d’égaré qui les rend
émouvants. Mais dans leur façon de me fixer, parfois, il y a un incroyable
mélange d’aplomb et d’espoir qui me hurle en silence : « Je compte sur toi. »
Compte sur moi, mon trésor. Le temps de t’essuyer le menton et je suis à toi.
Paternel. Concentré. Tout à ma mission. Un vrai capitaine de sous-marin
naviguant dans les profondeurs de la nuit. Position du biberon : inclinaison à
45 degrés, pour éviter la formation de bulles d’air. Vitesse choisie parmi les trois
disponibles sur la molette : la 2. Une vitesse de croisière, en somme, la bonne.
Avec la 3, le débit serait trop fort et tu avalerais de travers. Avec la 1, on y serait
encore à 9 heures du matin – l’heure où commence ma réunion au bureau, si je
ne m’abuse. Pas lieu de s’inquiéter : tu n’es que succion, absorbé tout entier dans
ce lait que tu aimes.
3 h 12
3 h 12 et encore en train de boire ! Tout d’un ivrogne. Mais fais donc.
Pendant ce temps, j’ai le loisir de te contempler, de la tête aux pieds, de tes
guibolles de grenouille à ta fontanelle – cette fontanelle qui me fait si peur,
comme si tu n’étais pas complètement fini. J’adore ton expression chiffonnée de
petit vieux en pleine sieste. Cette position un rien craintive ; cette moue
boudeuse ; ce front soucieux entre deux rêves – lesquels ? Tes poches sous les
yeux. Tes oreilles nacrées et translucides, jolis coquillages, tes doigts pâles et
recroquevillés, jolies coquillettes. Ces paumes dont l’aspect fripé dément
l’innocence. Et cette chevelure clairsemée, un rien désordonnée, typique de
l’arsouille nocturne avachi à pleines joues au flanc d’une banquette de fortune !
Sur les tempes, quelques mèches collées par la transpiration, dues au maintien en
position de profil – habitude prise à l’hôpital pour éviter d’avoir la tête plate. Et
sur le haut du front, ces cheveux fins rabattus sur le crâne, façon Chateaubriand
ou Éric Woerth – le seul dégarni au monde à être décoiffé.
Tu sais quoi ? Prends ton temps, mon beau. Car de mon côté, devant le
niveau du lait qui baisse millimètre par millimètre, et à la faveur de cette
observation hypnotique, les souvenirs me reviennent. Moi aussi, je m’en délecte.

Il y a d’abord eu ce que j’ai appelé depuis « l’annonce faite au mari ».
C’était fin mars dernier. Nous avions emménagé trois semaines auparavant et
c’est peu de dire que l’appartement était un chantier. Pour ta mère et moi,
chaque moment de libre était l’occasion de monter une étagère, de remplir un
placard, de transvaser le contenu d’une caisse. Mais ce soir-là, c’est moi qui
étais vidé. J’étais allongé sur le lit, appuyé sur un coude, devant la télévision.
Nous avions vaguement suivi le journal de 20 heures en grignotant quelque
chose, et ta mère est repartie vers la cuisine. De là, je l’ai entendue qui me
demandait :
— Un dessert ?
— Pourquoi pas…
— De la compote, ça ira ?
— Très bien !
Elle est revenue très vite, le regard troublé, avec aux joues une rougeur que
j’ai d’abord attribuée à l’agitation d’une journée épuisante. Toujours
mystérieuse, et surtout silencieuse, elle a posé devant moi un plateau. Dessus
étaient posés deux compotes Blédina pomme-banane et trois coupons Astro de la
Française des Jeux : un Scorpion, un Gémeaux et un Sagittaire. J’ai levé les
yeux. Les siens étaient brillants. Pas besoin de gratter plus pour comprendre
illico.
— C’est pas vrai ?
Grand sourire :
— Eh si !
— C’est malin !
— C’est gagné !
— Sûre sûre ?
— Sûre et certaine.
En fait d’emménagement et de montage de meubles, ta maman avait comme
qui dirait un polichinelle dans le tiroir. Avec ces coupons de jeux au milieu des
cartons, elle venait de m’adresser le plus beau des faire-part. Tu étais donc
prévu pour le mois de décembre, le mois de Noël.

Mais enfin !? Il fallait s’y attendre, tu as profité de mon escapade dans les
souvenirs pour t’endormir profondément. Les yeux clos et la lippe inerte, tordue
sur la tétine comme pour la retenir, tu as gagné d’autres bras – ceux de Morphée.
Tous les marathoniens te le diront : à prendre un départ trop rapide, on ne tient
pas la distance et on s’épuise vite. Résultat, un roupillon placé cette fois sous le
signe des Poissons, ascendant Carpe muette.
Et le niveau du biberon qui ne frémit plus d’un micron ! Tout, dans ton
abandon, a la parfaite immobilité d’une poupée délaissée sur un coussin – en
l’occurrence, mon ventre rembourré par ma nouvelle paternité. Seules tes côtes
montent et descendent, imperceptiblement, au rythme d’une respiration que ta
bouche laisse filtrer dans un souffle infime. J’essaie d’y glisser la tétine, forçant
un peu le passage de gencives dépourvues de la moindre dent, mais en vain : tes
lèvres ont cette mollesse vulnérable et désarmante de qui est endormi. Et tes
paupières semblent plus lourdes que les miennes, c’est dire. Je tente bien de
braquer un peu sur toi la lumière filtrant par l’abat-jour, d’agiter tes mains en
m’amusant de constater combien leurs quatre fossettes rappellent les gants de
Mickey, rien n’y fait.
Comment te dire ? Le problème, c’est que ton temps de sommeil en plus est
pour moi du temps de sommeil en moins. Il fallait y réfléchir avant, quand tout
le monde dormait paisiblement dans cet appartement ! C’est qu’il reste encore au
moins cent trente millilitres de lait dans ce biberon… et je ne veux surtout pas
m’assoupir à mon tour !
Comme dédoublé, je me vois avec toi, dans le halo de la lampe, assis dans ce
fauteuil au cuir rouge craquelé, fendu même, qui laisse entrevoir ses entrailles de
feutre. On ne fait qu’un, lui et moi, il en a tant vu. Autour, se profile un décor
d’ombres familier, celui du salon. Et au-delà de la baie vitrée, les silhouettes des
façades et les toits du quartier Alésia, dominé de toute sa hauteur par la tour
Montparnasse.
Tu verras, mon petit Parigot, tu apprendras à l’apprécier, cette grande
carcasse mal aimée. Surtout la nuit. La nuit, tu aimeras ses lumières, ses
guirlandes de couleur qui parcourent son tronc de sapin de Noël urbain, tour à
tour bleues ou rouges, clignotantes ou ondulantes. Mais en attendant d’y monter,
je t’en supplie, réveille-toi ! Je n’en peux plus ! Je suis comme toi, je n’ai qu’une
envie, c’est de sombrer, de m’abandonner, de fermer les yeux. Tout m’y invite,
le moelleux du fauteuil, le silence de la nuit, cette atmosphère ouatée
d’appartement endormi, le plaid en laine épaisse de la pénombre qui nous
enveloppe… Tout, et toi aussi, mon amour, dont la tête me tient chaud au creux
du coude… Et le biberon même, dont la tiédeur redoutable attendrit ma paume…
Tout, y compris ces fourmis qui me grimpent dans les jambes… Mais je tiens
bon… du moins j’essaie, car pas question de céder à l’engourdissement. Je sais
trop qu’il en va de la nuit comme de la vie : on ferme les yeux une seconde et on
est emporté dans un tourbillon qui nous dépasse. Le temps de comprendre et de
se réveiller, il est trop tard : les heures, les mois et les années sont déjà derrière
nous.
D’ailleurs, petit miracle, il semble bien que tu m’aies entendu. Voilà que tes
yeux s’ouvrent sous l’effet de la lumière, qu’un doux miaulement s’échappe de
ta gorge et que tu reprends l’offensive là où tu l’avais laissée, comme si rien ne
s’était passé, tout entier mobilisé par ce biberon à finir. C’est étrange mais, entre
nous, ça me rappelle quelqu’un…

C’était il y a cinq ans. À l’époque, je biberonnais sec, moi aussi. Aucun bar
de Paris n’avait de secret pour moi. J’en connaissais les us, les coutumes,
le personnel, les toilettes, l’escalier qui y menait, le carrelage qui manquait, la
marche à craindre. Dans la salle, j’étais comme toi : le moindre décolleté me
faisait boire du petit-lait et de ces virées chancelantes je rapportais au bout des
doigts les senteurs mêlées que la nuit peut offrir : fragrances citronnées du
savon liquide des lavabos, odeur âcre d’éponge passée sur le zinc, vestiges
fleuris de vin blanc, parfums de femmes.
Sur le chemin du retour, dans la grande ligne droite qui trace à travers bois
entre la porte Maillot et Suresnes, j’aimais sortir la tête de la voiture pour me
rafraîchir au vent de l’aube. Dans ces moments-là, j’avais un faible pour le
ronflement de ma vieille Audi 80 : forte de sa boîte auto et de son pot percé, elle
se donnait des airs de Chevrolet Bel Air à gros V8 gargouillant. Un bon vieux
Chet Baker aidant, un coude sur la portière, je me la jouais cruising sur la 101
en surplomb du Pacifique. Le jour se levait sur la Seine et sur Longchamp. Le
Rimmel coulant sur les joues, talons à la main, des travestis boitillaient jusqu’à
l’arrêt de bus en tirant sur leurs bas filés. Non loin de là trottinaient des jeunes
cadres acharnés du footing, les clés de la Mercedes tintant dans la poche du
short. Contraste des vies. Bientôt allaient affluer motos, voitures et camions,
sans compter les vélos autour de l’hippodrome. Tout le monde allait courir et
rouler en tous sens, comme autant d’aiguilles déréglées sur un chrono géant. Et
moi je passais au milieu du cadran à bord de ma vieille allemande des années
quatre-vingt. J’allais dormir deux heures.
Tu veux que je te dise ? J’ai arrêté le soir des quarante ans de Boni : ce
soir-là, nous avions fêté son anniversaire rue de Rochechouart, dans le IXe. Le
génépi et l’apremont, ça ne pardonne pas : le lendemain, je n’avais aucun
souvenir du trajet du retour. Le blanc total. Le blanc de trop. Quand j’ai ouvert
un œil vers midi, avec dans le crâne une motorway couverte de Chevrolet, j’ai
eu cette incroyable vision : à côté de mes chaussures posées au pied de mon lit,
une dizaine de bouts de lacets parsemaient la moquette. Les découper aux
ciseaux comme des spaghettis, je n’avais rien trouvé de mieux pour me
déchausser.
Plus tard, quand j’ai découvert un enjoliveur en amont de la porte du
garage, arraché de la roue à l’occasion d’un passage trop serré le long du mur,
j’ai compris que cette nuit-là, entre le IXe arrondissement et Suresnes, tout être
humain – ou toute poussette d’enfant – qui aurait croisé mon chemin se serait
exposé à un gros souci en forme d’Audi 80.
Tu me diras, les poussettes sont rares vers 6 heures du matin du côté de la
Grande Cascade. C’est possible. N’empêche que, depuis lors, j’ai adopté
durablement un double mouvement de gymnastique, inédit pour moi : moins
lever le coude tout en levant le pied.
Comme pour m’y aider, la vieille Audi complice de mes frasques est morte
peu après, porte de Clignancourt, vers 4 heures du matin. Répondant à un texto,
je n’ai pas vu qu’un terre-plein se jetait traîtreusement sous mes roues avant.
Crois-le ou non mais, sous la violence du choc, celle de gauche s’est enfoncée
d’un demi-mètre vers le volant. Digne bien que sonné, j’ai ensuite réussi à
déplacer la voiture un peu plus loin, sur trois roues. Tu aurais vu ça ! Son allure
bancale et ses mouvements poussifs lui donnaient l’aspect d’une araignée
démembrée. Les quelques Blacks présents, témoins de cette scène à la Gérard
Oury, en rigolent encore. Ce sont eux qui m’ont aidé à faire mon ultime créneau.
À me poser. Puis à prendre une autre route.

J’ai suivi cette autre route et maintenant, tu es là. Que veux-tu, on a beau se
dire plus jamais – plus jamais l’amour, plus jamais être papa, plus jamais
d’histoires, histoire de ne pas avoir d’histoires –, un jour, on se rend à
l’inauguration du Salon du livre de Paris et on se fait cueillir comme un fruit mûr
par un sourire irrésistible. Parce que en effet, on est à point. On ne cherche rien
et on se trouve. On ne sait pas qu’on est prêt, et c’est sans doute à cela, par la
suite, que l’on mesure combien on l’était. Et dès lors que l’on est emporté, plutôt
que de résister, on lâche prise – là encore, sans même s’en rendre compte, car se
rendre compte de ce que l’on fait, c’est déjà s’en éloigner.
Voilà. Je ne me suis pas éloigné de ta maman, c’est le moins que l’on puisse
dire. Cas de force majeure, détournement de vol, atterrissage en nouvelle terre
inconnue. De cette soirée demeure une photo floue prise au portable – non, je ne
dirai pas « selfie ». Et un autre témoignage plus troublant : un portrait de ta
maman, exécuté à la va-vite par un peintre amateur dans la rame de métro qui la
conduisait à la porte de Versailles. Le destin a voulu immortaliser son visage
avant notre rencontre.
Et pourtant ! La romance avait plutôt mal démarré. On ne s’était pas
présentés depuis cinq minutes que ta jolie brune de maman s’exclamait en
rigolant : « Divorcé, trois enfants ? Allez, au revoir ! » L’image (erronée) du
publicitaire coureur de jupons n’arrangeait rien au fait que, père séparé, je n’étais
sans doute pas disposé à repartir pour un tour de piste. À « refaire ma vie »,
selon l’expression un peu bête qui veut que l’on refasse sa vie comme on refait
sa salle de bains, alors qu’on ne fait que la continuer, valises à la main. Au
revoir, donc, le bientôt vieux beau, le nouveau célibataire au verbe haut, le papa
du dimanche bonimenteur à la petite semaine !
Au revoir, mais pas adieu. Ainsi fut fait. Nous nous sommes revus. Puis
écrit. Puis revus. Puis réécrit. Quand une femme de trente-deux ans sans enfants
rencontre un homme de quarante-quatre ans trois fois père, rien ne vaut l’écriture
pour déjouer les pièges d’une situation dont personne n’est dupe. Rien ne vaut le
verbe pour innerver la vie de l’autre sans la brusquer, délié après délié, sans
effets de manches mais sans excès de défiance, sans affectation mais sans
brusquerie non plus. Car on n’a jamais trouvé mieux que les mots pour vaincre
la pudeur quand les choses deviennent drôlement sérieuses. Les gestes suivent.
Puis les baisers. Puis les bébés ! Après ton frère et tes deux sœurs, et quatre ans
et demi après cette rencontre, la vie m’a à nouveau fait une fleur : tu es arrivé.
3 h 20
À propos de vieille Audi et de voitures, mes yeux ne peuvent se détacher
d’une photo célèbre qui traîne là, sur la console voisine du fauteuil. Le hasard a
voulu qu’elle apparaisse, évidente, immanquable, parmi d’autres objets posés en
désordre sur ce meuble – clés, invitations, babioles dont on ne sait que faire.
Mais est-ce vraiment un hasard ? Alors que je suis là, enraciné dans le présent,
cloué à la sédentarité que la vie m’a proposée et à laquelle j’ai consenti, ce cliché
en noir et blanc symbolise puissamment l’idée même du voyage. Du départ. Des
lointains. Et, plus exactement, du chemin qui y conduit.
La photo a été prise du siège avant du véhicule, dont la portière, côté
conducteur, est restée ouverte. Au premier plan, un volant typique des autos
américaines des années soixante-dix, avec en son centre, sur fond de faux bois,
les cinq lettres majuscules de la marque Dodge. Juste derrière se dessinent les
cadrans du tableau de bord. Au second plan, la vue à travers le pare-brise offre
un panorama sublime sur une route usée menant directement à un massif
montagneux. Des montagnes de couleur cendre, assez peu élevées mais austères,
dont les plis évoquent une sorte d’origami géant. Sous le ciel orageux, éclairé
des derniers feux du soleil, vibre une atmosphère brûlante. On sent le goudron
fondu, la moiteur collante des fauteuils en Skaï, l’odeur du plastique chaud. On
devine que le conducteur s’est arrêté sur le bas-côté, le temps de faire quelques
pas, de fumer une cigarette, de repérer son chemin sur une carte ou de boire un
peu d’eau. On entend l’air de country que doit crachoter la radio. Et on n’a
qu’une envie : être à la place de ce type. Fermer la portière, enclencher la vitesse
automatique et partir droit devant, dans un nuage de poussière, dans le confort
moelleux et la sourde puissance des bagnoles de l’époque. Oui, droit devant,
parce qu’on se dit que là-bas, par-delà ces montagnes, tout au bout de cette route
que n’aurait pas désavouée Kerouac, il y a San Francisco, les plages, le
Pacifique, des bivouacs, de l’alcool et des filles. Des hanches chaudes et des
rires. L’aventure, le plaisir, l’insouciance, la vie. Bien plus qu’une photo, un
cliché, en somme, une vraie publicité pour la bière ou le Malibu, pour Playboy
ou les clubs de surf. Mais de quoi chatouiller le ventre quand même : que l’on
s’endorme vingt secondes ou vingt ans, les rêves ne se transforment-ils pas
souvent en regrets ?

Je vais continuer ma route, mon amour, mais différemment. Non que ton
arrivée ne soit pas, à sa façon, un nouveau départ. Mais après un coup d’œil sur
la jauge à essence, forcément, cette route de désert me fait mesurer l’importance
de celle que j’ai déjà laissée derrière moi. Que je le veuille ou non, celle qui
m’attend est bien fléchée, balisée. Le temps que j’en aie terminé avec la pose de
ces jalons, j’aurai l’âge des excursions en car. Fini l’imprévu, le mystère, les
surprises, l’auto-stop et les sacs à dos. Cette chère planète où je te jette, que
j’aimerais tant connaître mieux, c’est en voyage organisé que, désormais, j’en
découvrirai une infime parcelle. Ce n’est pas que les années à venir soient
complètement hypothéquées, mais elles sont écrites et pliées comme une carte
touristique avec escales climatisées et paniers pique-nique.


C’est d’ailleurs ça, le paradoxe de la paternité tardive. Ce monde aventureux
que je ne parcourrai plus le pied léger ni sans entrave, c’est aussi toi qui m’en
consoles, tant il se montre chaque jour un peu plus violent et désespérant. Et
c’est d’une paume apaisée qu’en caressant ton crâne j’en épouse les contours, la
douce rotondité, les forêts primaires, la chaleur soyeuse. Petite tête. Petite Terre.
Jamais je ne te conseillerai assez de l’explorer au plus vite, notre merveille de
planète bleue. Faute de quoi tu arriveras à destination avec le regret de ne pas en
avoir assez vu. Le cœur pesant de n’être certes pas encore vieux, mais plus tout à
fait jeune. Loin du fondant crémeux qui a constitué le meilleur de ta vie. Ce sera
alors presque fini. Pas de deuxième chance. Pas de deuxième tour. Je sais de
quoi je parle, tant ta vie même, je te l’ai dit, met la mienne en perspective.
Songe que le jour de tes dix-huit ans, j’en aurai soixante-sept ! Promis, je ne
te ferai pas l’injure de venir te chercher à la sortie du lycée, le cheveu teint et le
bronzage fabriqué, avec sur mon cul plat un jean bien repassé que je penserai à
la mode. Promis, pour qu’on ne me prenne pas pour ton grand-père, je me
tiendrai à l’écart des jeunes pères et de ta gêne. Qu’au moins le ridicule ne me
tue pas avant l’heure – pas avant la tristesse. Nulle posture dans tout cela – j’ai
passé l’âge, c’est l’avantage. Juste ce rien de mélancolie qu’après tout, à la
faveur de la nuit, on peut bien s’autoriser de temps en temps. Cette complaisance
déculpabilisée, c’est là un petit luxe que s’offrent les adultes quand ça leur
chante.
En attendant, j’ai mal. Non non, je te rassure, rien de grave ni de
grandiloquent ! J’ai juste mal en bas du dos à force de ne pas bouger. Quand je te
disais que je rouillais ! Il est bientôt 3 h 30, nous sommes au cœur de la nuit, il
n’y a pas une fenêtre allumée dans l’immeuble d’en face, et moi je voyage entre
les vagues de Californie et le niveau de ton biberon qui descend à peine.
Quant à toi, bien affalé que tu es, remuant les pieds et les mains par
intermitence pour te détendre, tu sembles prendre un malin plaisir à faire durer le
supplice. Tu crois que je n’ai pas vu ton petit rictus à la commissure des lèvres ?
Tu crois que je ne devine pas ce que tu mijotes, tous les tours que tu me prépares
pour la suite, quand tu seras un peu plus grand ? J’ai eu une vie avant toi,
rappelle-toi, notamment trois enfants. Trois Robinson, rescapés d’un premier
mariage : c’est Marie et ses grands yeux bronze, son humour à fleur de peau, sa
force calme ; c’est Niels, qu’on appelait à quatre ans « le petit lord », et qui
n’ose pas te prendre dans ses bras, trop discret, trop distrait, habitant pour sa part
une île bien à lui, surréaliste et foisonnante d’idées – il te fera des dessins qui te
laisseront bouche bée ; et c’est Emma, enfin, ta « petite grande sœur » de treize
ans, Emma et ses fous rires, ses maladresses légendaires, sa bienveillance quand
elle te porte. Alors, autant te dire qu’à moi on ne la fait pas. Tes futures blagues
de potache, je les connais déjà !
Je sais que, tout bientôt, quand je te changerai, il suffira que je te laisse cinq
secondes tout nu entre deux couches pour que tu me fasses le coup du pipi-
surprise : un jet vertical digne de celui du lac de Genève. Je sais aussi qu’à la
même période, tu auras à cœur d’arroser mon épaule d’exquis rejets de lait
caillé, mais pas n’importe quand, seulement en cas de veste neuve ou de chemise
propre.
Je sais également que, quelque temps après, tu sèmeras dans le salon de
terrifiants petits jouets aussi bruyants que contondants, véritables mines
antipaternel destinées à broyer un doigt de pied tout en réveillant la maisonnée
endormie : « Pimpoooonpimpoooon ! » fera alors très fort le camion de pompiers
bousculé de l’orteil. « Ouah, ouah, ouah, ouah ! » aboiera le chien mécanique. À
moins que je n’aie droit à une intervention de « Mathis, attention police » ? Ou
alors « Tristan, as du volant », « Je mets le turbo, c’est rigolo » ? Et pourquoi pas
« Léon, super champion » ? Tous se tiennent à l’affût du moindre faux pas, tous
sont aux aguets pour me confondre, de même que leurs complices, ces minilivres
sonores, aussi petits que redoutables, qui s’ingénient au pire moment à faire
jaillir de l’ombre leurs chansonnettes poussées à plein volume (musique,
maestro !) : « Trotte trotte, mon beau poulain, emmène-moi, sur les chemins…
Trotte trotte, mon beau poulain-ain, emmène-moi toujours plus loin… » Ou
encore : « Tu t’envoles dans le ciel, tu déploies tes petites ai-ailes, mon petit
oiseau chéri, viens vite au chaud, dans ton nid »… Objets inanimés, avez-vous
donc une âme ? demandait le poète. Maintenant, je sais que oui ! Mieux qu’une
âme, des piles qui ne s’arrêtent jamais ! Et des rengaines qui s’incrustent dans le
cerveau.
Mais au-delà de tout, je n’ignore pas que ta blague favorite consistera à me
laisser sortir de la crèche sans m’avertir que j’ai encore aux pieds mes
surchaussures orange en serviette-éponge : tu as raison, on a toujours l’air malin,
dans la rue, chaussé des pattes de Casimir. C’est bien, mon fils, tu as de
l’humour. Cela dit, on a tout fait pour ! Témoins les séances d’haptonomie où ta
mère m’a entraîné contre mon gré pendant sa grossesse : si je les ai prises par la
suite très au sérieux, elles me sont tout d’abord apparues comme un gigantesque
gag. Je me demande d’ailleurs si, placé aux premières loges, tu n’en as pas ri
avant nous !

Jamais je n’avais entendu parler de l’haptonomie. Derrière ce mot qui
sonne comme un éternuement, il est question de science de l’affectivité,
d’accompagnement prénatal et de contact avec l’enfant alors qu’il nage encore
dans le bonheur du liquide amniotique. Bref, quand ta maman m’a traîné par le
col jusqu’au cabinet du Dr Perrin, c’est peu dire que j’étais circonspect.
— Son cabinet est au-dessus d’un des meilleurs pâtissiers de Paris, m’avait-
elle dit pour m’amadouer.
Rien ne distinguait l’endroit d’un quelconque cabinet de pédiatrie, sinon un
poster à la gloire de Frans Veldman, inventeur de la discipline. Dans ce
vieillard chenu au sourire engageant, je ne voyais alors qu’un gourou allumé,
confrère inoffensif du mage Raël ou du Grand Mandarom. Sûr qu’il avait
quelque part son temple rose bonbon, peuplé d’adeptes en toge et de vierges
béates psalmodiant son nom. J’en étais là de mes réflexions quand le Dr Perrin
a ouvert la porte.
— Bonjour, je vous en prie, entrez ! nous a-t-elle lancé sur un ton
bienveillant qui n’a fait que me conforter dans ma suspicion.
La quarantaine nature et jolie, le Dr Perrin est de ces femmes dont
l’empathie spontanée, la voix douce et le sourire constant peuvent
immédiatement séduire ou irriter. Vu ma disposition d’esprit du moment, j’ai
plutôt choisi la seconde option. Je ne voyais qu’affectation dans cette aménité,
d’autant qu’à force de parler aux enfants, il me semblait qu’elle s’adressait à
nous comme si nous avions trois ans et demi. Après les formalités d’usage, le
premier échange fut éloquent.
— Ma femme m’a incité à venir, mais je suis assez hermétique à ce genre de
discipline, lui ai-je déclaré pour ouvrir le bal. Le mieux, c’est que je vous laisse
avec elle, pendant ce temps j’irai dans la salle d’attente.
C’est tout juste si une nuance de compassion a altéré le sourire impassible
du docteur. Avec la voix très calme d’une dompteuse de grands primates, elle
m’a alors fait comprendre qu’il serait impossible de ne pas m’associer au
processus de contact avec l’enfant. Que la voix du père, en complément de celle
de la mère, était vitale pour son développement intra-utérin. De même que le
contact de sa main. Que l’haptonomie se pratiquait avec les deux parents ou
rien. Bref, qu’il fallait au moins tenter l’expérience, parole de saint Frans
Veldman. Manière suave de me signifier que, si mes réticences étaient grandes,
ses réserves à elle étaient inépuisables pour ce qui était de la patience à l’égard
des benêts pétris de préjugés.
Moins touché par ses arguments que par le regard suppliant de ta maman,
j’ai déposé les armes. La séance a pu commencer. Voilà comment, cinq minutes
plus tard, je me suis surpris en train de glisser sous mon pull un ballon de
baudruche pour le caresser « avec tact et présence » (sic), c’est-à-dire ni trop
fort ni trop faiblement. J’y ai vu de la part du docteur un moyen de me punir
immédiatement de mon mauvais esprit ou, à l’inverse, de tester sur une forte tête
les techniques de son prosélytisme.
Ce n’était qu’un amuse-bouche. Un quart d’heure après, je suis passé de la
baudruche au cobaye vivant – en l’occurrence, ta maman. Seulement habillée de
ses sous-vêtements, celle-ci s’est retrouvée allongée sur le dos à même la
paillasse, son ventre de quatre mois me faisant face comme un défi. J’ai alors
été sommé de la talquer de la tête aux pieds, sans oublier la moindre surface. Un
peu comme on saupoudre une gaufre de sucre glace. À la suite de quoi, les
mains toujours dans la pâte, j’ai dû la masser « pour éprouver son enveloppe
corporelle ». Bien que soucieux d’accomplir ce geste avec la désinvolture blasée
du professionnel – hors de question de donner des gages à mon bourreau, il eût
été trop content –, jamais je n’ai été aussi gêné.
De quoi légitimement appréhender la séance suivante, durant laquelle j’ai
dû simuler les gestes de l’accoucheur accueillant l’enfant fraîchement sorti du
ventre de sa maman à l’aide d’une poupée en plastique. Le Dr Perrin m’y
encourageait avec un enthousiasme que j’ai jugé sadique. Je me suis dit que
c’était trop gros pour ne pas être une émission de téléréalité, mais c’est en vain
que j’ai cherché dans la pièce une caméra cachée.
Tout cela aurait dû me dissuader de venir une dernière fois – la fois de trop.
Et pourtant, j’y suis allé. Ce jour-là, dès que j’ai mis un pied dans son cabinet,
le Dr Perrin m’a demandé de m’allonger au sol, les yeux fermés. J’ai obtempéré
et me suis étendu entre le lit-paillasse et le mur, immense et stupide dans cette
pièce exiguë. J’en étais à me demander comment garder ma dignité quand le
docteur m’a violemment pincé le ventre. Me voyant sursauter avec effroi, elle a
simplement triomphé : « Vous voyez ? Vous venez de conscientiser la douleur de
la femme enceinte. » Bien sûr, j’aurais dû fuir en criant au fou. Au lieu de quoi
je suis parti en remerciant poliment, jurant, mais un peu tard, qu’on ne m’y
prendrait plus. Car la question se posait : le Dr Perrin était-elle bonne à
enfermer dans un asile ? Quelques mois plus tard, la suite m’a prouvé que non.
Et que ta mère et moi avions plutôt bien fait de continuer à la consulter.
3 h 29
Holà ! Tu viens de te tromper de tuyau en déglutissant et ça te rend furieux.
Le temps d’un toussotement qui te secoue tout entier, ta langue jaillit de ta
bouche comme une petite gargouille. S’y écoule aussitôt l’abondant filet blanc
de ta régurgitation. Qu’importe, papa est là ! Super-Papa qui, d’un geste précis,
te nettoie aussitôt les petits plis du cou. Voilà qui ne t’amadoue pas, bien au
contraire, si j’en juge par ton front qui se plisse comme une mer sous la tempête.
Ça y est ! Retrouvant ton souffle, tu lances une longue plainte étouffée à travers
le salon – celle d’un chiot désemparé qui a perdu son os. Son os, mais pas ses
cordes vocales.
Un ultime jappement, un gargouillis comme un répit, c’est assez pour que je
remette à portée de tes lèvres l’embout de la tétine. Tentative réussie :
instantanément, le calme s’empare de toi. Le biberon penché au-dessus de ta
tête, tu redeviens ce trompettiste aux yeux fermés que tu étais tout à l’heure, un
peu congestionné par l’effort, certes, mais avant tout bercé par sa propre
musique. Une musique chaude, douce, qui te descend dans l’estomac. La douce
ballade des innocents aux mains pleines.
Moi, ça me plaît que tu manifestes ta colère sans détour. Car elle est comme
toi, ta colère : pure, vraie, franche. Puisses-tu à l’avenir rester le même et
traduire tes émotions avec juste mesure – du moins avec la mesure que tu penses
être juste, au regard de ce que tu souhaites dire du fond de ton cœur. C’est un
don, dans la vie, que de ne pas être en deçà, ni au-delà de ce que l’on veut
exprimer, mais au contraire, de faire coïncider parfaitement ce que l’on ressent et
ce que l’on formule en mots. Ne pas trouver ce diapason expose à une
disharmonie entre soi-même et les autres. Un malentendu permanent avant le
renoncement fatal. Le malheur, c’est qu’on préfère alors s’enfermer dans son
silence plutôt que de risquer de s’emporter en ouvrant grand les vannes. Et grand
sa gueule.
Alors impose-toi, mon Oscar. Sois dans la vie, je veux dire, vraiment. Dans
sa fibre, dans sa chair, dans son cœur. En phase avec elle. Ne te contente pas
d’une position de spectateur – ou alors sois bien sûr d’être un poète de génie, ce
qui est absurde, tant les poètes doutent de tout. Ne te cache pas derrière l’alibi
commode de l’observateur non concerné – tôt ou tard, ça te fera souffrir aussi.
Adolescent, ne joue pas les séducteurs ténébreux et planqués, ceux qui méprisent
– en les enviant – les sans-complexes qui font rire les filles. Mais appelle un chat
un chat. Si ce n’est pas un chat mais un arbre, va plus loin et demande-toi s’il
s’agit d’un frêne, d’un hêtre ou d’un chêne vert. Si c’est une fleur, dis-toi que ce
n’est pas qu’une fleur, mais peut-être un iris, une jonquille ou une pivoine. Et
derrière l’oiseau, reconnais la chanterelle, le pinson ou le merle. La vie ne t’en
apparaîtra qu’infiniment plus riche. Savoureuse, palpitante. Elle sera à tes yeux
un champ infini, et non pas un décor peuplé de figurants dont très vite tu serais
excédé, t’en voulant à toi-même, devenant vieux en pleine jeunesse, préférant
tendre une main romantique à la mort plutôt que de jouer le jeu de la vie. Là
aussi, je sais de quoi je parle.
Excuse-moi, je divague et toi, tu sombres encore. Ça, c’est un alexandrin.
Douze pieds en plus des deux tiens, tout potelés. Tu vois bien qu’à nous deux
nous sommes des poètes. Mais qu’est-ce que je découvre ? Ta trompette s’est tue
et, sous mes doigts, le niveau du lait ne frémit plus d’un pouce. Tu fermes les
paupières, tu pèses de toute ta vie. Pour autant, tandis que tu t’évades, pas
question pour moi de rester immobile au bord de la route car celle qui figure sur
la photo, fuyant vers les montagnes, m’attire une fois de plus irrésistiblement.

Où mène-t-elle ? À Fresno, Modesto, Stockton, Sacramento ? À Bakersfield,
Lancaster, Los Angeles ? S’il s’agit de la route de Los Angeles décrite par John
Fante, alors je la vois, comme il se doit, jalonnée de citernes rouillées, de silos
fantomatiques, de girouettes grinçantes et de stations-service où personne ne
s’arrête. Comme dans les films, des boules d’épineux y roulent, poussées par le
vent, de vieux pick-up aussi. Les serpents n’y dorment que d’un œil. Et pourtant
cette route m’attire comme un aimant. De même que cette voiture. J’ai tellement
envie de m’asseoir sous son toit chauffé à blanc. D’en claquer la portière. De
sentir sous ma main gauche la Bakélite de son volant me brûler la paume et, de
la droite, d’enclencher le levier de vitesse. Puis d’écraser le champignon en
libérant mille chevaux de western, les deux pots d’échappement donnant la
canonnade à tous mes poursuivants.

S’il y a bien une autre photo qui m’a laissé sans voix, c’est celle de ton
échographie, environ cinq mois après ta conception. C’était la première fois que
ta maman m’emmenait. À ce stade de la grossesse, son ventre ressemblait à
l’une de ces baudruches rose pâle que je t’offrirai bientôt au Jardin
d’Acclimatation. En lieu et place du petit nœud que les vendeurs réalisent dans
des grands grincements de caoutchouc, il y avait son nombril. Pour le reste, ce
ballon nacré – et sacré – semblait n’avoir qu’une envie : s’envoler dans les airs.
Drôle de boule de cristal, à la vérité, dans laquelle ce n’est pas l’avenir
mais le présent que l’on peut lire. Dans son sourire calme, je décelais chez ta
mère une indicible fierté. Un infini bien-être. Ses mains croisées sur son trésor
comme celles d’Harpagon sur sa cassette, elle a frémi en sentant le froid du gel
qu’on appliquait sur la peau de son ventre, juste avant d’y poser la sonde – une
histoire d’ultrasons, je t’expliquerai un jour. Dans les secondes d’après, tu
faisais ta première apparition télévisée – devant moi, du moins.
Enfin, apparition, c’est un bien grand mot. Les conditions du duplex étaient
compliquées. Au gré des déplacements de la sonde, le médecin nous montrait ton
nez, tes orbites, ta bouche ou tes pieds, avec en fond sonore le roulis d’un train.
Quant à la qualité de l’image, bien qu’en 3D, elle tenait à la fois du film muet
tourné dans le blizzard et des prises de vues floues d’une caméra de
surveillance. C’est à ce moment-là que le médecin a fait un arrêt sur image. Que
ta bouille, aux traits déjà nets, s’est affichée en gros plan. Et que ta mère a
fondu en larmes. Peut-être parce que tu avais une certaine ressemblance avec
E.T. l’extraterrestre, un film qu’elle avait adoré petite. Mais plus probablement,
parce que c’était déjà tout toi : j’en ai la preuve sous les yeux.
Un bouton a cliqué, des voyants ont clignoté, de ton portrait en gros plan on
est passés à d’autres images. Trop content d’être à l’antenne, tu as repris tes
galipettes cosmiques, offrant ton meilleur profil, celui d’un crâne énorme
surmontant un nez en trompette et une bouche de poisson-lune ; la neige avait
beau tomber toujours plus fort et le train foncer toujours plus vite dans
l’obscurité, tu ne pensais qu’à prendre la pose, cabotin, aérien, irréel. D’autant
que le médecin venait de déclarer qu’avec tes « très longs doigts », tu avais des
« mains de pianiste » ! C’est alors que, rituelle, la question est tombée :
— Vous voulez savoir ?
— Oui, avons-nous répondu au praticien avec la synchronisation de ceux
qui s’étaient consultés.
— Eh bien, ceci, ce n’est pas un pied, a déclaré le médecin en désignant un
appendice pris dans le tourbillon.
Ton grand frère allait avoir un petit frère. Ton père un deuxième fils. Si mes
comptes étaient bons, voilà qui nous faisait un double choix du roi pour
recomposer la famille : une fille, un garçon, une fille, un garçon. Beau boulot.
Tout fiers, nous sommes repartis avec les planches de clichés sous le bras.
Dans un faisceau pointilliste, acrobate d’un trapèze luminescent, tu étais là,
avec ton visage en 3D qui semblait murmurer : « Téléphone… maison. » Mais
pas question pour nous de te montrer à tout-va, de t’exposer comme un animal
de foire et, a fortiori, de te jeter en pâture, exhibitionnisme ultime, sur les
réseaux sociaux. Tu es resté sagement couché dans ton enveloppe, dans les
coulisses, prenant des forces pour préparer au mieux ton entrée en scène.
3 h 34
Je viens de sursauter en pleine glissade vers le sommeil. Ma tête lourde,
tombant en avant, a fini par peser sur ma nuque et mon buste tout entier a eu un
hoquet. J’ai dû quitter mon rêve aussi vite que je m’y étais plongé. C’était
surréaliste. Sur le seuil d’un motel, un voiturier me tenait la porte d’une énorme
voiture. Il avait la tête du médecin échographiste et me souriait étrangement. Des
chiots faisaient les beaux au bord d’une route mal entretenue, similaire à celle de
la photo. L’un d’eux a émis un petit aboiement. C’est alors que je me suis
réveillé. Sans doute n’ai-je dormi que quelques secondes, laissant la tétine riper
sur ta lèvre et sortir de ta bouche. Tu as donc bien fait de te manifester. C’est le
moment critique de cette séance nocturne. Il est vrai qu’à ma montre il est tout
de même 3 h 36. Je ne voudrais pas te presser, mais l’heure tourne avec la
régularité d’un moteur de limousine américaine.
Je me demande si tu les aimeras, ces bagnoles de mes rêves. Si, toi aussi, tu
auras un jour le goût de ces joujoux que l’on commence, tout gamin, à lancer sur
un plancher… avant de les conduire pour de vrai, quelques années plus tard.
D’aucuns t’affirmeront que c’est infantile, voire anachronique. Moi, je prétends
que c’est une manière de retomber en enfance, comme on retombe amoureux. Et
tant mieux si ces fabuleux engins nous transportent l’un vers l’autre : nous nous
retrouverons quelque part sur la route qui sépare nos âges, à quatre pattes sur le
tapis, et j’imiterai le moteur à grands coups de « vroum vroum », si ça peut te
faire plaisir. Tu me donneras ta joie, j’aurai quatre ans et demi.
En retour, je te raconterai pourquoi les belles bagnoles marquent la fin d’une
époque. Je te ferai découvrir leurs bouchons de radiateur, leurs écrous à ailettes,
leurs chromes et leurs bois ; l’incroyable douceur de leur planche de bord, la
masse rassurante de leurs portières ; tu sauras respirer leur parfum de cuir, de
feutrine et d’essence, te calfeutrer dans la chaleur de leur habitacle, les écouter
feuler comme des fauves bienveillants ; tu aimeras leurs noms d’actrices
italiennes – Aurelia, Giulietta –, de princesses exotiques – sais-tu que les plus
belles s’appellent Facel Vega ? –, ou d’aristocrates anglais – Salmson, Mark ou
Aston Martin. Et tu céderas sans résister à leurs sortilèges. Car loin de se réduire
à un moteur sur quatre roues, elles se révéleront à tes yeux comme de fabuleuses
machines à remonter le temps. À leur bord, tu feras des virées à Cinecittà, à
Saint-Germain-des-Prés, dans le Swinging London et même à Hollywood ; elles
te feront rencontrer Camus, Nimier, James Dean et Rossellini ; et soudain, tu
réaliseras combien leur dérisoire splendeur symbolise un monde où le beau était
beau avant que d’être utile, le poétique poétique avant que d’être fonctionnel. Tu
verras en elles les derniers dinosaures : inadaptées à notre nouvelle ère, perdues
pour toujours au profit du plus petit, du plus banal et du plus uniforme.
D’ailleurs, ça m’y fait penser : parlons-en, de voiture ! Voyant arriver la
période où tes frère et sœurs allaient quitter l’automobile paternelle pour voyager
de leurs propres ailes, carte de réduction en poche, je m’étais imaginé renouer
avec mes premières amours décapotables. Et plus particulièrement avec la
marque Saab, dont le cabriolet 900 des années quatre-vingt-dix m’avait depuis
longtemps tapé dans l’œil. Quel naïf ! Je n’avais pas repéré les premières
annonces de belles suédoises que ta venue me précipitait chez Renault pour
prendre un nouveau départ avec une grosse française. En l’occurrence, tiens-toi
bien, un « Grand Scenic » 7 places – avec petits sièges amovibles dans le coffre,
au cas où. Adieu, cuir couleur camel, voyages échevelés et ronronnement
d’avion de chasse ! Bonjour, tableau de bord en plastique, compteur à chiffres
digitaux, porte-gobelet et pare-soleil à motifs. Grand Scenic, rien que le nom,
tout est dit. Grand Scenic, grande désillusion, qui a vu l’attrait des grands
espaces remplacé par des trajets en monospace ! Heureusement qu’il y a la 2CV
bleue de ton arrière-grand-père dans notre garage : pour les cheveux au vent,
c’est délicieux aussi et j’ai hâte de t’asseoir sur mes genoux, derrière le volant,
pour t’emmener voir Paris les matins d’août, quand la ville est déserte. Je sais
qu’elle te fera rire, cette 2CV, presque autant que Michel, ton grand-père
maternel, à qui on la doit.

Mais loin de moi l’idée, en te donnant le biberon, de te faire boire mes
paroles, mon trésor. Du moins le lait amer de mes regrets. Tu as la vie devant toi
et, si épouvanté que je sois à la perspective de ce qui t’attend, je ne peux
m’empêcher de penser que cette existence sur Terre, tu sauras la changer. Ou y
contribuer. Apporter toi aussi ta pierre à l’édifice, pour reconstruire des
merveilles sur les dégâts que nous avons provoqués. Ma peur, en te voyant, n’a
d’égal que l’espoir que je place en toi, en vous tous, petits trolls inconscients qui
arrivez confiants sur le vaste chantier. Je te vois si fragile et si fort à la fois,
fébrile autant que déterminé, minuscule et grand… Et je me dis : heureusement
que tu es là, heureusement que vous êtes là, vous, les nouveaux ! C’est vous qui
allez tout modifier ! Qui allez inventer un monde plus juste et plus propre, à tous
points de vue. Plus intelligent, plus ouvert, plus poétique, renouant en mode
ultra-technologique avec les utopies hippies dont à tort on s’est tant moqué.
Parce que nous, vos aînés, et ceux qui nous ont précédés, on mérite le bonnet
d’âne, la colle et le renvoi définitif. Tu n’en as que plus de mérite d’être venu
parmi nous. Et en avance, en plus ! À croire que tu étais pressé de constater par
toi-même la magnifique santé de notre joli monde. Déjà pressé. Impatient.

Ce jour-là, ce fameux jour qui allait s’avérer être celui de ta venue au
monde, je me trouvais en mission dans une agence de brand-marketing (oui, tu
connaîtras bientôt les joies de notre langue anglicisée), non loin du Père-
Lachaise. Mon travail consistait à mettre au point un concours pour le compte
d’une grande marque de fast-food (désolé) et à établir une liste de goodies (je
sais) à faire gagner aux heureux élus. Comme tu peux le constater, avec cette
opération promotionnelle, ce qui était en jeu, c’était l’avenir de l’humanité.
Nous approchions de l’heure de déjeuner. J’en étais à me demander si les
sous-bocks collector aux couleurs du logo allaient mieux valoriser l’enseigne
que des faux glaçons fluorescents lorsque mon téléphone a sonné, affichant le
prénom de ta maman.
— Allô ?
— Oui, c’est moi…
— Ça va ?
— Oui, oui, ça va. C’est juste pour te dire que je suis à l’hôpital Trousseau.
Quelque chose me tracassait, alors je suis venue… et j’ai bien fait. On va me
faire quelques examens…
— Quoi ?
— Ne t’inquiète pas, c’est juste pour m’examiner… au cas où. Bref, ils me
gardent un peu en observation.
Pourquoi me serais-je inquiété ? Sa voix était incroyablement posée.
— Mais tu y es depuis quand, à Trousseau ?
— Depuis midi et quart. Je suis venue en taxi. Le temps d’attendre au
secrétariat… et voilà.
— Tu es sûre, ça va ?
— Oui, oui… mais je voulais te prévenir, au cas où tu cherches à me
joindre.
— Tu ne veux pas que je vienne ?
— Non, non, c’est bon. Et puis, ça peut être long.
— OK, j’y retourne, alors. Tiens-moi au courant, hein ? Je t’embrasse, mon
amour.
— Promis. À tout, bisous.
J’ai regardé ma montre. Il était 12 h 40. Pas plus alarmé que ça, je suis
donc retourné, sinon à mes moutons, du moins à mes burgers pur bœuf, à mes
frites et à mes nuggets. Aujourd’hui ça paraît fou, mais comment pouvais-je
savoir ? J’étais sur une idée de pailles coudées multicolores à double révolution
et j’avais un objectif à remplir. Rends-toi compte, il en allait de la satisfaction,
et surtout de la fidélité, de tous les mordus de double cheese.
Sept minutes se sont écoulées avec la vitesse d’un jet de Coca dans un
gobelet quand le téléphone a sonné de nouveau. C’était encore ta maman.
J’entendais un peu d’agitation autour d’elle. La voix était plus blanche
qu’auparavant. Et pour cause.
— J’ai perdu les eaux, là… Je vais accoucher.
— Quoi ? Mais…
— Le bébé va arriver, on m’emmène au bloc opératoire. Césarienne sous
anesthésie générale.
— J’arrive ! J’arrive !
— Calme-toi, ne t’inquiète pas, ça va aller.
Le monde à l’envers ! C’était elle qui m’invitait à me calmer ! J’essayai de
me reprendre.
— Je vais où ?
— À l’accueil de la maternité, ils te diront.
— J’arrive !
— OK…
— J’arrive !
Je ne connaissais plus qu’un mot : « J’arrive ». J’avais perdu mon
vocabulaire en même temps que mon sang-froid. Car tu arrivais, toi aussi.
Politesse des rois, tu arrivais même avant l’heure. Trop à l’heure, trop poli : six
semaines et demie en avance. Mon cœur s’est mis à battre comme un tam-tam,
mes jambes à me démanger. L’information commençait juste à irriguer mes
neurones, mes joues, mon cou, ma tête entière, à exploser.
D’un côté, le bloc opératoire. De l’autre, la salle de réunion. Le souffle
court, j’ai déboulé dans celle-ci, en pleine conversation entre la directrice
artistique et le chef de projet.
— Je suis désolé, mais je vais devoir vous laisser. Ma femme est en train
d’accoucher.
— Non ? Bravo ! C’est génial ! On savait pas ! File, on se débrouille !
— Vous êtes sûrs ?… Ça va aller ? Tout est sur le serveur.
— Allez, tu devrais déjà être parti !
Tu le crois ? J’ai culpabilisé de les laisser en plan. Quand je te dis qu’il faut
être DANS LA VIE ! Une fois encore, je n’y étais pas. Du moins, je ne me rendais
pas compte. Alors, j’ai regardé comment aller de la rue de la Roquette à
l’hôpital Trousseau : un seul changement en métro, et à peine quelques stations.
Parfait, et moins risqué que de chercher un taxi. Cette fois, la panique a
commencé à me rattraper. J’avais même l’impression de l’avoir à mes trousses.
Alors, pour essayer de lui échapper, je me suis mis à courir comme un dératé.

Hé ho ! Voilà que tu t’étouffes. Ces souvenirs sont-ils encore si présents
pour nous deux qu’ils puissent te perturber ? En passant par ma mémoire, sont-
ils en même temps passés dans ton lait ? Au point que tu aies du mal à les
avaler ? à les digérer ? Je n’en sais rien, mais rassure-toi, mon Oscar, tu es bel et
bien là, c’est l’essentiel. Et même si tu as une bulle en travers de la gorge, cela
peut s’arranger. Tu sais quoi, d’ailleurs ? Pour fêter la mi-biberon comme il se
doit – c’est-à-dire avec des bulles –, tu vas me faire un petit plaisir : en faire une,
de bulle, et une belle. Autrement dit, un bon gros rototo, plusieurs, si tu veux.
Profites-en, plus tard pour cela, tu te feras engueuler. Allez, hop, sur l’épaule !
3 h 40
Sur l’épaule, donc. Je crois que je n’aime rien tant que de t’y poser, comme
un sac, ton torse plaqué contre moi, tes jambes suspendues dans le vide. Ma
paume gauche soutenant tes fesses de ouistiti, ma main droite couvrant la totalité
de ton dos, je sens ta tête dodeliner, comme si tu voulais me faire part de
l’incroyable spectacle qui se déroule derrière moi. Que vois-tu ? Qu’entends-tu ?
Que découvres-tu que je ne connaisse pas dans le mur uniformément blanc
auquel je tourne le dos et qui te fait face ? Des clowns, des manèges, des
doudous ?
Penses-tu, c’est bien mieux que ça. Dans ma main qui te soutient, je viens de
ressentir non pas un rot, hélas, mais la légère vibration d’une digestion
précipitée. Soudaine, libératoire. Tu en gazouilles d’aise et tes babils, comme tes
cheveux, chatouillent mon oreille. Quant à moi, je suis bon pour te changer avant
de te recoucher. Mais de l’imperceptible séisme qui vient de secouer ta
tuyauterie, je souris à mon tour. Absorption, digestion, évacuation, tel est ton
fonctionnement, simple et attendrissant. Un vrai moteur à explosion !
Un rot pour conclure et ce serait l’apothéose. Allez, un petit effort ! Trois
minutes, à présent, que je te masse de bas en haut entre les omoplates. Trois
minutes que rien ne vient. Mon espoir, ma quête, mon Graal ? Qu’enfin tu fasses
entendre le bruit d’évier promis, la rauque éructation, l’ultime délivrance qu’une
attente prolongée rend plus mélodique que du Mozart ! Et qui arrive toujours
quand on s’y attend le moins…
Je ne vais pas être déçu. Car tandis que j’en suis à compter les secondes,
voilà qu’un brame de cerf fait trembler mon oreille. Quelque chose de puissant,
de caverneux, de sauvage. De presque… intimidant. Ça alors !… C’est toi qui as
fait ça ? C’est de ce petit corps qu’est sorti ce grand bruit ? À te voir si réjoui, il
semble que oui. Il en va donc des bébés comme des chiens et des motos : ce sont
les plus petits qui font le plus de boucan. Et puis les surprises, avec toi, il faut
qu’on s’y habitue.

Vers une heure et quart, je suis arrivé à l’hôpital Trousseau, ventre à terre
et tripes nouées. Durant le trajet en métro, interminable, j’avais eu le temps de
vaguement réaliser. C’était donc le grand jour ! Celui de ton avènement, que
dis-je, de ton sacre ! J’ignorais encore que je serais le premier à qui tu allais
accorder audience. Un privilège, un honneur et, j’allais vite m’en apercevoir, un
miracle.
C’est grand, Trousseau. Une vraie petite ville avec ses rues, ses places, ses
monuments à la gloire de carabins célèbres. Comptoir d’accueil après comptoir
d’accueil, hall après hall, couloir après couloir, mes pas ont résonné au rythme
de mon galop. Épuisant labyrinthe que ton royaume. Presque plus essoufflé que
si je t’avais moi-même donné le jour, j’ai atteint l’antichambre de ta venue au
monde. À ma mine, à mes yeux, à mon halètement court, l’infirmière d’accueil a
compris qui j’étais. M’a indiqué un siège et prié d’attendre, avec dans la voix
une gentillesse suspecte. Attendre ? J’ignorais qu’ici, et sous ton règne encore,
on pratiquait le supplice aussi couramment.
Alors, que veux-tu, sage comme un page, mais dans un état de fébrilité
insoutenable, j’ai observé. Les murs vert d’eau, bleu pâle, rose passé. Les
carrelages mouchetés. Les bureaux vitrés. Les appels au don de sang et aux
gestes qui sauvent. Les affiches syndicales. Autour de moi, le ballet du personnel
soignant ne s’arrêtait jamais. Ça courait de partout, ça entrait et ça sortait, ça
complotait et, pire encore, ça me souriait bizarrement. Je n’étais qu’un cœur
battant devant des portes battantes. Elles s’ouvraient et se refermaient au gré
des allées et venues, m’envoyant au visage des bouffées d’air, des échos de voix
et de pas.
Mais attendre.
Au bout d’un long moment d’angoisse, les choses ont paru s’apaiser. Une
sorte de calme après la tempête. À vrai dire, je ne savais pas s’il fallait m’en
réjouir ou m’en inquiéter. On m’a alors prié, toujours très délicatement, de
franchir le barrage des fameuses portes mystérieuses. J’allais enfin savoir ce
qu’il y avait derrière, et ce qui s’y passait. J’ai pénétré dans une vaste salle,
plongée dans un silence de sanctuaire. Tous les regards se sont tournés vers
moi. Moi, l’impétrant. Savoir où tu te cachais ne fut pas difficile : un essaim
d’infirmières te tournaient autour, espèce de gros veinard. Je me suis approché.
On me souriait, attendri, on me montrait le chemin. Il flottait dans l’air quelque
chose de sacré. Quelque chose d’effroyablement lourd redevenu léger. Un
soulagement.
Souverain dans ta couveuse hermétiquement vitrée, en ton carrosse, tu
m’attendais. Ta petite cour chuchotante s’est écartée, me laissant t’approcher
jusqu’à te toucher, ou presque. J’ai collé mon nez à la paroi qui nous séparait
encore. Et je t’ai contemplé pour la première fois.
Ce qui m’a frappé d’abord, c’est le contraste entre ton absolue sérénité et la
tension palpable que je sentais autour de moi. Pour nous rassurer tous, et moi le
premier, tu nous offrais ton plus beau profil, le plus apaisé et le plus apaisant.
Pour le reste, le roi était nu, ou presque, juste vêtu de ces culottes bouffantes que
sont les couches de nourrisson. Nu, et minuscule : tes cuisses, pas plus grosses
que mes pouces, se perdaient dans le trop-plein de ce royal accoutrement.
En guise de couronne, tu portais un bonnet fourni par l’hôpital. On aurait
dit celui du nain Dormeur mais, tout de guingois qu’il fût, il n’enlevait rien à ta
majesté. Faisant office de sceptre, un joli tuyau te passait en travers de la
paume. En guise de décorations, trois électrodes s’alignaient sur ta poitrine,
maintenues par des pastilles adhésives blanches, sans compter d’autres tuyaux –
deux enfoncés dans ton nez, un dans ta gorge – et des capteurs fixés à tes
membres. Mieux que des médailles, elles témoignaient du combat effroyable que
tu venais de mener au côté de ta mère. Laquelle allait bien, me disait-on – oui,
oui, elle allait bien.
Chancelant, j’ai entendu autour de moi des phrases comme « Il s’est bien
battu », « On l’a fait repartir », « Il nous a fait peur ». Toi, tu écoutais ça, l’air
de ne pas y toucher. Tu venais de guerroyer en première ligne, ton existence
n’avait pas commencé que tu avais dû livrer bataille pour rester en vie, et tu
n’en avais cure. Tu regardais ailleurs. À croire qu’avoir fait trembler toutes ces
jolies demoiselles n’était pas pour te déplaire. Sacré toi. Je jure qu’un sourire a
fait frémir tes lèvres. Quant à moi, sache une chose : avant même de pouvoir te
toucher, te respirer, t’aimer, je t’ai éperdument admiré. Oui, l’admiration, c’est
bel et bien le premier sentiment que tu m’as inspiré, toi, le chevalier au panache
de laine blanc et au sourire en coin.
C’est alors que le signal du départ a été donné. On a fait place. L’équipage
s’est ébroué, le carrosse a pivoté, mais alors qu’il allait s’éloigner, un type
cagoulé jusqu’aux yeux a surgi pour stopper net le cortège. Qui était donc cet
embusqué, ce Robin des Bois de la Maternité ? « Professeur Benifla », s’est-il
présenté en se démasquant. Certes, je le connaissais de nom et de réputation,
mais je ne l’avais jamais rencontré. Car cet homme qui, comme toi, semblait
vouloir me ménager, c’était ton accoucheur. Il avait l’air épuisé, lui aussi, par le
combat. Épuisé et libéré, mais aussi très ému, malgré l’habitude. Avec la
sobriété qui sied à ces moments, il a simplement déclaré : « On a eu chaud, il
revient de loin. Votre femme nous a fait un sale truc. » Rien de plus. Tout était
dit. Pas de lyrisme, pas de chichis, je savais qu’il n’était pas homme à donner
dans la grandiloquence. Je l’aurais embrassé, mais je l’ai salué sans un mot.
Quand les cœurs sont trop serrés, rien ne parle mieux que deux mains qui
s’étreignent.
Ça nous a tous claqué à l’oreille à la manière d’un fouet de cocher : pour
couper court à l’émotion, le professeur Benifla a alors donné ses instructions. Le
carrosse est reparti sous des vivats muets, avec toi à son bord, direction le
service de réanimation. Deux aides-soignants trottinaient à tes côtés, une main
sur la vitre, façon bodyguards le jour d’une investiture à la Maison Blanche.
Tout d’un chef, me suis-je dit. Mon amour, mon fils. Je suis resté seul,
complètement sonné.
Tu mesurais 44 centimètres pour 1 940 grammes. Nous étions le mardi
23 octobre 2012. À trois jours près, nous aurions eu la même date
d’anniversaire. Mais l’honneur était sauf, tu étais Scorpion.

Tiens, je regarde ton bavoir et ce qui est marqué dessus me frappe plus que
jamais : « 100 % Amour ». Amour, peut-être, mais il n’est jamais trop tôt pour
commencer à en baver. J’aime bien aussi celui que t’a offert Charlotte, une amie
de ta maman. Elle y a brodé un mouton ainsi que ton prénom en lettres
majuscules – ton prénom qui orne d’ailleurs pas mal d’objets, à commencer par
trois gros coussins offerts en cadeau. L’un d’eux a une histoire particulière : ta
mère était tombée dessus complètement par hasard le jour même de sa sortie de
l’hôpital. Il était exposé en vitrine juste en face de Trousseau, impossible de le
manquer. La vie a de ces intuitions ! Il faut dire que c’est un prénom inspirant –
messieurs Wilde, Peterson et de la Renta, entre autres glorieux aînés, peuvent en
témoigner.
3 h 46
Ça te fait bâiller, mes souvenirs de ta naissance ? Merci… En plus, on met la
main devant sa bouche. Mais peu importe, j’adore quand tu bâilles à t’en
décrocher la mâchoire : ça te plisse le nez, ça t’ouvre un œil mi-clos, ça te hausse
du col hors de ta carapace de coton et ensuite, comme la tortue, ça te remet la
tête sagement dans les plis du menton. Le tout avec de ces grimaces… un
bonheur ! Mais un bonheur qui t’entraîne sur une pente dangereuse : parce que tu
ne rêves que de dormir, je n’ai pas d’autre choix que de te relancer à l’assaut de
mes épaules. Te voilà de nouveau en pleine escalade, grimpant le long du lange,
agrippant de ta main gauche mon revers de pyjama dans des ahanements
d’alpiniste. Autant d’efforts ne sont jamais fournis impunément : à voir tes
cheveux collés en tourbillons et ton teint devenu brique, je devine que je vais
encore avoir droit à un petit dépôt de lait régurgité, là, juste sous le lobe de
l’oreille.
Gagné. De toute façon, pas étonnant que tu aies parfois quelques retours :
c’est la conséquence de ce méchant tuyau qu’on t’avait enfoncé dans l’œsophage
pour t’alimenter, les cinq premiers jours de ta vie. Tes efforts, tes toussotements
fréquents pour t’en dégager, tes petits grognements de chiot, tous ces
désagréments sont dus à la gêne que tu éprouves encore. Ce qui a fait dire
joliment à notre amie Maïa : « Ces grincements de vieille poulie, c’est quand
même dommage pour un bébé tout neuf ! »
Vieille poulie, peut-être, mais sacrément vigoureuse. Ce qui me fait rire,
c’est qu’en grimpant sur mon épaule, tu as aussi grimpé à l’intérieur de ta
grenouillère ! Maintenant, les deux chaussons, qui devraient être remplis par tes
pieds, pendent comme les oreilles d’un cocker. Mieux encore, la ligne de
boutons-pression qui en rapproche les deux parties a elle aussi été rehaussée
d’un cran. Ton pantalon te remonte au-dessus du ventre. Après la coupe à la Éric
Woerth et le double menton à la Balladur, le pantalon à pinces à la Chirac.
Décidément !
Du poste de vigie que t’offre mon épaule, tu as tout le loisir d’observer
autour de toi. C’est drôle, tu as l’air aussi fasciné que je le suis par la photo de la
voiture arrêtée dans le désert californien. Est-ce parce qu’elle est en noir et blanc
et que ses contrastes t’attirent l’œil, toi qui ne distingues pas encore les
couleurs ? Ou parce qu’elle est dotée d’un pouvoir magique, comme la lampe
d’un conte que je te lirai bientôt ? Mystère. Toujours ce goût atavique pour le
monde automobile ! À propos, t’ai-je raconté que le professeur Benifla, celui-là
même qui t’a mis au monde, roulait tous les jours en 403 ? Je ne sais pas ce que
tu en penses, mais un homme de ce niveau qui se rend chaque jour à l’hôpital à
bord d’une Peugeot des années soixante ne peut être foncièrement mauvais.

Précisément, c’est l’assistante du professeur qui m’a indiqué la salle de
réveil. Je l’ai trouvée avec peine, au fond d’un couloir perdu, derrière des portes
coupe-feu bardées de panneaux « sens interdit ». C’était une salle aussi vaste
qu’une église, zébrée des mêmes faisceaux de lumière oblique allant frapper, ici
ou là, tel lit ou tel chevet. J’ai pensé à ces vieux albums de photos sépia sur la
Grande Guerre, où des lieux de culte remplis de bonnes sœurs débordées
faisaient office d’hôpitaux de campagne.
Ta mère était là, à moitié cachée par un paravent, couverte d’un drap
orange. Les mains jointes sur la poitrine, elle avait l’air d’une Belle au bois
dormant arrachée aux pages de sa belle histoire et plongée dans un monde
inconnu. Une réalité qui, j’allais vite le mesurer, lui échappait complètement. Et
pour cause.
Je me suis approché comme on se recueille devant une châsse, devant la
sainteté immémoriale de l’enfantement, avec cette foi timide qui fait trembler les
jambes. Paupières closes, épaules nues, visage vidé, lavé, serein malgré tout,
parfois traversé d’un brutal éclair de souffrance, elle contenait tout juste ses
gémissements. J’ai prononcé son prénom, lui ai baisé le front, elle a soulevé la
tête et toute l’attente du monde s’est aussitôt lue dans ses yeux.
— Il va bien, il est magnifique, ai-je déclaré avant qu’elle ne s’épuise à
prononcer un son. Avec son bonnet, on dirait le Grand Schtroumpf.
Elle a alors laissé retomber sa tête. À son sourire, j’ai vu que la douleur
n’était plus l’unique source de ses larmes. Je lui ai pris la main.
— Où est-il ? a-t-elle demandé.
— En réanimation. Mais tout va bien. Ils le préparent, le bichonnent, le
papouillent. Ensuite j’irai, je te dirai.
— Mais il va bien ?
— Mais oui ! Très bien !
Deux pupilles dilatées se sont braquées sur moi.
— Sûr ? Tu me le dirais ?
— Sûr sûr sûr.
C’est là qu’elle a vraiment craqué.
— Je n’ai rien vu… Ils m’ont endormie…
— Comment ça ?
— J’ai juste eu le temps de sentir que c’était la panique… Ils n’ont rien
voulu me dire. Ils me rassuraient mais… j’ai bien vu l’affolement… Ça n’a pas
traîné… Heureusement que Benifla était là…
— Justement, je l’ai vu, ne t’inquiète pas. Il m’a confirmé que, finalement,
tout s’était bien passé…
Le « finalement » était de trop. Toute jeune maman qu’elle était, elle
hoquetait comme une petite fille.
— Ils m’ont appliqué un masque, je suis tombée dans le sommeil et la
dernière chose que j’ai entendue, c’est son petit cœur qui battait de plus en plus
lentement…
Elle n’a pas pu aller plus loin. Je l’ai rassurée, embrassée. J’ai essuyé ses
larmes. Une infirmière est venue, réprobatrice :
— Elle est fatiguée, vous devriez la laisser.
J’ai acquiescé.
— Je vais y aller, mon amour. Je te tiens au courant.
— Tu reviens vite, hein ?
— Promis.
J’allais partir lorsque est arrivée une infirmière indienne au visage d’une
incroyable pureté. Il faut se méfier de la pureté. Trop belle pour être honnête.
L’Indienne s’est assise sur la couche et a glissé sa main sous les draps, à la
hauteur du ventre. Chaque fois qu’elle la bougeait, ta mère se tordait de
douleur. Jamais ange ne m’avait paru si effrayant. La beauté du diable.
— Je suis désolée, murmurait-elle. Mais il le faut.
— Je sais, gémissait, en pleurs, la suppliciée sur son lit de douleur. Je
sais… mais ça fait trop mal !
Et elle grimaçait de souffrance. Et l’autre continuait, imperturbable. Il ne
m’en a pas fallu davantage pour que je quitte cet enfer. Voir souffrir et agir,
c’est une chose, mais voir souffrir et rester d’une totale impuissance…
— Je reviens vite, j’ai dit. Ne t’inquiète pas. Tu es courageuse. Tiens bon…
Juré, je te rapporte des bonnes nouvelles.
Soleil sous la pluie, son sourire a éclairé son visage. Y voir un arc-en-ciel
m’aurait à peine surpris. Pour le reste, le ciel venait de me tomber sur la tête. À
la lumière de ce que je venais d’entendre, il m’a fallu peu de temps pour faire le
calcul : entre le moment où ta maman était arrivée à Trousseau et ta venue au
monde, il s’était écoulé à peine quarante-cinq minutes. Et pas plus de neuf
minutes entre son entrée dans le bloc opératoire et ta naissance – entre son
dernier appel téléphonique et ton premier souffle. Le professeur Benifla maniait
aussi bien la modestie que l’euphémisme : tu revenais de loin, nous avions eu
très chaud. Et moi, dans le silence de mort de l’ascenseur, j’ai soudain eu très
froid.

Ce qui me rassure, c’est que tout cela n’a pas vraiment l’air de te
traumatiser. Tu as dû faire un rêve peuplé de nuages pastel et de gros seins
nourriciers, car un sourire en chapeau de gendarme, aussi épanoui qu’édenté,
vient d’illuminer ta bouille jusqu’aux oreilles. Tes joues en rosissent d’aise.
Joues que tu as bien remplies, entre nous : on dirait que tu y as stocké tout le lait
depuis tout à l’heure, sans en avaler une goutte. Illumination fugitive : tu
replonges aussitôt dans un sommeil profond, avec deux doigts dans la bouche et
la main gauche en suspens au-dessus du vide. Il reste soixante-dix millilitres à
descendre. Un puits sans fond.
3 h 53
J’ai tellement envie de dormir qu’il faut que je bouge, et vite. Ne serait-ce
que pour améliorer mon confort. Comme une cerise sur un gâteau, je te pose sur
ton Doomoo, sorte de gros baba orange à la fois doux et mou, ainsi que son nom
l’indique. Puis, pour changer de la pâtisserie, je vais chercher dans ta chambre
ton coussin d’allaitement. Un saucisson géant qui n’a pas son pareil pour se plier
à toutes les volontés du parent épuisé. Il me sera bien utile pour que tu ne
sombres pas dans le creux de mon bras, qui fatigue lui aussi. Et pour te maintenir
éveillé. Belle invention, en somme, à l’image de tous ces objets peu esthétiques
mais ergonomiques que des designers en ébullition inventent chaque jour dans le
domaine pré- et postnatal. Non sans arrière-pensées. Les poussettes, transats,
porte-bébés, kangourous, rehausseurs, tables à langer, parcs, coussins spéciaux,
Doomoo et Bugaboo ? Des inventions certes pratiques, mais conçues avant tout
pour remplir les placards des parents tout en vidant leur portefeuille. Le tout
avec force logos colorés et consonances scandinaves pour mieux faire passer la
guimauve. Cela dit, trêve de mesquinerie, que ne ferait-on pas pour vivre les plus
beaux jours areuh ? Surtout après ce que toi et ta mère avez connu ?

Le service de réanimation était au deuxième étage. Un code chiffré
permettait de signaler la présence du visiteur – sachant que derrière cet aimable
vocable se cachait souvent un père mort d’inquiétude quant aux chances de
survie de son enfant. C’était mon cas. J’ai composé le code une fois, deux fois,
dix fois, mais personne ne me répondait. On m’avait dit d’attendre deux heures,
j’avais attendu deux heures, voire deux heures et deux minutes, c’était large,
j’avais été assez patient. Toujours rien.
Derrière la porte j’imaginais le pire. Toi, mon minuscule lutteur encore en
train de te battre contre tellement plus fort que toi. Et autour de ton torse tout
juste palpitant, une armée de médecins, urgentistes, internes et infirmières
t’aidant du mieux possible dans cette bataille de longue haleine. J’avais si peur.
Je me figurais l’angoisse de ta maman, soumise quant à elle, deux étages en
dessous, aux tortures de l’Indienne impassible. Qu’allais-je lui dire, moi, le
messager ? Qu’allais-je lui annoncer ? J’avais envie de cogner contre la vitre
blindée qui me séparait des limbes de la réanimation. Combien étaient-ils à
travailler là ? Combien gardaient-ils de nourrissons en otage ? C’était grand ?
Combien de couloirs, de chambres, de petits appareillés ? Deux heures et huit
minutes d’attente, la durée prévue volait en éclats, je n’en pouvais plus de cette
angoisse, j’imaginais pour me distraire ce dialogue de fous :
— C’est scandaleux, appelez-moi le responsable !
— Qui ça ? Dieu ? me répondait-on.
— Absolument ! Appelez-moi Dieu !
— Navré mais il est occupé, deux ou trois choses à régler.
— Veux pas le savoir ! Dites-lui que c’est urgent, merde !
Et je trépignais comme un enfant puni, mis au coin derrière la porte du
cagibi. Et j’enrageais de ne pouvoir rien faire pour tuer le temps.
Rien, ou si peu. Avec la pièce de deux euros trouvée au fond de ma poche,
j’ai pu m’acheter des chips dans un distributeur – pas question de sortir pour
aller déjeuner. Arrosées, pour les faire passer, d’un peu d’eau recueillie à même
le robinet des toilettes. Un régal, et de quoi grignoter de longues minutes
d’attente. Toujours ça de pris.
La même motivation m’a incité à contacter l’équipe de l’agence qui
planchait sur les dotations du fast-food. Des minimugs à l’effigie d’une BD tarée
semblaient remporter les suffrages. « Génial ! » j’ai dit. Tu parles. Ils
m’auraient annoncé qu’ils avaient choisi d’offrir aux gagnants des lombrics
empaillés, j’aurais tapé des mains. Car en dépit de tout, c’était la vie, ça. Et, à
ce titre-là, hamburgers ou pas, je l’aimais. C’était ma vie, ma base de
lancement, certes imparfaite mais bien réelle ; là, surtout, que je voulais te
ramener au plus vite, mon petit cosmonaute, parce que tu dérivais vers je ne sais
quel trou noir et que, putain, Houston, Houston, nous avions un problème ; là
que je souhaitais tant réussir ton atterrissage, en hurlant de bonheur dans la
salle de contrôle et en congratulant mes collègues scientifiques – toutes ces têtes
d’œuf qu’on voit dans les films, avec cravate et chemise blanche à manches
retroussées ; bref, là que je voulais t’accueillir, mon amour, sur fond de happy
end, en te serrant contre moi, en te mouillant de larmes, en te disant seulement :
« Bienvenue à la maison. »
J’ai encore attendu, dans une salle attenante tapissée de dessins d’enfants,
attendu, attendu. Géant Gargamel, j’étais assis sur un banc de la taille d’un
joujou, vert ou jaune ou rouge ou bleu, parmi des meubles de lilliputiens. C’était
irréel. J’étais hors du temps et hors de tout. Je n’osais redescendre voir ta mère
– pour lui dire quoi ? – et prendre le risque de rater l’ouverture de ta capsule
Apollo. Alors j’ai encore attendu, attendu, attendu. Puis, mécaniquement, j’ai
retenté ma chance, tapé le code, comme ça, pour voir. Et j’ai vu. Du moins,
entendu. Entendu une voix lointaine me répondre dans des grésillements de
mauvaise liaison radio :
— Oui ?
— Bonjour, je suis le papa du petit garçon qui est arrivé à…
— Son prénom ?
— Euh…
Tu n’avais pas de prénom et je n’y avais pas pensé.
— C’est le professeur Benifla qui…
Un claquement sec. On m’ouvrait la porte. Ici, le nom du patron était un
sésame. Un interne m’a accueilli. J’ai essayé de lire dans ses yeux. Plus mort
que vif, j’ai poursuivi sur ma lancée et terminé ma phrase :
— Bonjour… Oui, je disais : c’est le professeur Benifla qui…
— Qui l’a accouché ? Vers 13 heures ? Un petit garçon ?
— Oui, un petit garçon…
Il a souri. Le plus beau sourire du monde.
— Ah, je vois alors…
— Vous voyez ?
— Oui, parce que c’est ça qui est écrit sur son bracelet : « Petit Garçon ».
— Ah ?…
— Rassurez-vous, Petit Garçon se défend bien. Je vais donc vous demander
de mettre une tunique.
J’en aurais pleuré. Mais sur mon bracelet à moi, imaginaire, il y avait écrit
Grand Garçon, et les grands garçons, c’est connu, ça ne pleure pas. Ou que très
peu. Juste une ou deux larmichettes, et encore, discrètement, derrière un placard
en fer – le temps d’endosser, bien planqué, une de ces tuniques bleues que l’on
ne voit que dans les boulangeries industrielles, les fabriques de composants
électroniques et les services de réanimation des maternités. Les lieux
hermétiques, quoi, aseptisés, surprotégés et, somme toute, un peu inquiétants. Il
va sans dire que la blouse, en se dépliant dans un froissement intermédiaire
entre le tissu et le papier, ne manque jamais de révéler les accessoires qui
l’accompagnent : j’ai nommé une paire de babouches assorties et une charlotte
à fronces du type « bonnet de douche ».
Mais, à la guerre comme à la guerre, j’ai obtempéré fissa. Et pour nouer la
cordelette dans mon dos, me suis aidé d’un miroir où j’ai pu contempler, en
pied, le sosie du Grand Schtroumpf. Tant mieux, j’allais être raccord avec le
bonnet de laine de mon Petit Garçon. La vie était belle et j’allais le lui prouver.
En me découvrant ainsi accoutré, l’interne n’a pas cillé. Des types sortis
d’un carnaval de Mardi gras avec le pif pavoisé et les yeux rouges, il en voyait
passer toute la journée. Je l’ai donc suivi, aux aguets, dans le couloir éclairé au
néon. Partout, du jaune : lino jaune, murs vitrés jaunes, teint du personnel de
garde jaune également.
Cette fois j’y étais, à la Nasa, dans les secrets de la salle du pas de tir. Ici,
dans l’obscurité de vastes chambres individuelles, des petits cosmonautes se
préparaient à décoller. Au rythme des « bip-bip » des instruments de contrôle,
ils attendaient la fin d’un décompte qui pouvait durer des jours. Ou s’arrêter
définitivement. Tout autour d’eux, ce n’était qu’une surenchère de machines
sorties de La Guerre des étoiles. Des infirmières glissaient sur le lino, tout à
leurs tâches, en apesanteur.
L’interne a bifurqué à droite. Et enfin, je t’ai vu. Gigotant, rose vif, bien
vivant, posé dans un halo de lumière, sur une table chauffante. Pas bien gros –
même pas deux kilos, un rôti du dimanche. Et, surtout, assisté de partout.
Encore cette aide respiratoire, cette perfusion, ces tuyaux scotchés sur ton corps
frémissant. J’ai respiré fort, moi aussi, tu sais. Pour te venir en aide, mon cœur
s’est mis à battre pour deux.

Toi, le nouveau venu, tu avais ta chambre à toi. Une suite royale baignant
dans une belle lumière bleue. Microscopique dans cet espace, torse nu et flottant
dans ta couche blanche, tu aurais pu avoir l’air d’un Jésus manipulé par des fils
de marionnette si en réalité, et comme les autres, tu n’avais été un explorateur
de l’espace. Un aventurier parfaitement appareillé pour un voyage intersidéral
dans la vie. Ultra-connecté, déjà, comme tous ceux de ta génération – les fameux
digital natives. Dans les narines, des lunettes à oxygène et, sur le pied, un
capteur avec lumière rouge, le tout pour surveiller l’oxygénation du sang ; dans
la bouche, une sonde gastrique plongeant jusqu’à l’estomac ; sur le poitrail,
trois électrodes en forme de pastilles blanches, reliées à un scope pour contrôler
la respiration et le rythme du cœur – à la moindre anomalie, une alarme sonnait
pour alerter les soignants. Partout autour de toi, le plus hallucinant des
appareillages cosmiques : des écrans, des cadrans, des moniteurs clignotants,
des courbes, des graphiques lumineux, incompréhensibles pour le commun des
mortels. Des bip-bip, des chiffres, des données. Oxygène. Rythme cardiaque.
Pression artérielle.
La fusée Ariane, en comparaison ? Un Solex. De quoi paniquer n’importe
qui, mais pas toi. Toi, tu gardais les yeux fermés avec l’air de ne pas vouloir en
faire tout un drame. C’est à peine si tes pieds, tout dorés et dentelés comme des
petits-beurre LU, tressaillaient un peu. De même que tes mains, presque
translucides, sur lesquelles un adepte de la pâte à sel avait collé cinq grains de
riz. Pour le reste, rien. Tu supportais ton sort et tu m’en mettais plein la vue.
Sacré petit mec, mon fiston, mon héros. Rien ne t’impressionnait, ni cette
tuyauterie ni cette foutue quincaillerie.
L’interne s’est effacé, nous laissant seuls sur le ring. Drôle de face-à-face :
à ma droite, King Petit Garçon, 44 centimètres pour 1,94 kilo sur la balance,
impassible. À ma gauche Super-Father, 1,88 mètre et 96 kilos de stress, poids
lourd tétanisé implorant son fils : « Vis, je t’en supplie… Débrouille-toi, mais
vis ! »
Une vraie mauviette, le grand, en regard de ta dignité. Mais après tout, que
faire d’autre que supplier et prier devant un cœur de moineau qui bat sous la
peau ? Que faire d’autre devant ce corps infime, ce souffle dérisoire, cette
enveloppe de vie encore au bord du vide ? Rien, sinon s’en remettre à l’énergie
de l’espoir et non du désespoir. Après tout, si la masse de la Terre nous
maintient debout, alors l’amour d’un père doit agir de même. Question de forces
magnétiques.
J’allais à mon tour m’effacer pour courir annoncer la bonne nouvelle à ta
maman quand, horreur, une alarme a sonné plus fort que les autres au-dessus de
ta tête. Stridente, anormale, insistante, rendue plus affolante encore par le
clignotement d’un énorme bouton rouge – de ceux que l’on voit dans les
scénarios catastrophe, quand la fusée vient d’être percutée par une météorite.
Plus vite que la lumière, j’ai bondi hors de la chambre et dans le couloir désert
me suis mis à glapir : « C’est normal, ça ? C’est normal ? Y a quelqu’un ? Hou
hou ! »
Pauvre Super-Father, complètement à la masse. Un hibou. Qui a dit que
dans l’espace on ne vous entend pas crier ? Précédée par le frottement très lent
et très las de ses Scholl, une infirmière morne est apparue dans l’ombre. « Rien
d’inquiétant », m’a-t-elle lancé, avant de s’en retourner. Rien d’inquiétant, ce
vacarme ? Et si elle se trompait ? J’ai demandé « Vous êtes sûre ? », mais cette
fois sans réponse.
Quant à toi, tout ce raffut t’avait réveillé, forcément. Alors tu es devenu
rouge, mais alors vraiment rouge, tu as bombé le torse et la montagne de
minimuscles a accouché… d’une souris. Ou du moins de son cri. Répété, excédé,
aigu mais un peu sourd. Quelque chose comme : « hiii », d’autant plus
impressionnant qu’il était assorti d’un jeu de jambes hautement technique. Et de
coups de poing lancés en l’air, à tout hasard, contre un adversaire invisible
mais décidément trop bruyant. Sincèrement, avant toi, je n’avais jamais vu de
boxeur-cosmonaute. C’est là que tu m’as redonné le sourire.
3 h 57
Bientôt une heure que cela dure, et force est de constater que nous sommes
au fond de la nuit, au fond du puits, mais pas au fond du biberon. Les
graduations chiffrées sont formelles : il te reste un peu plus de cinquante
millilitres à engloutir. Je viens de nouveau de me réveiller en sursaut, après l’une
de ces incroyables microsiestes dans lesquelles parviennent à se nicher des rêves
qui semblent avoir duré des heures. À voir comment de tels péplums nous font
perdre pied en un instant, on a une vague idée de ce que peut être une noyade
dans un verre d’eau. C’est à la fois attirant et vertigineux.
La route de la photo me remet dans le droit chemin. Et si je poussais jusqu’à
Provo, puis Salt Lake City ? Par là-bas, on doit pouvoir trouver de bons
restaurants à steaks et des bars à tacos. L’idéal est de maintenir sa soif intacte
pour l’étancher au bout de la route, à coups de bières, avec d’autant plus de
jouissance. Et surtout, de foncer droit devant, de découvrir le monde, vite. Je te
l’ai dit, dépêche-toi, dépêche-toi ! La course contre la montre est
engagée, mon petit garçon. La course contre les monstres, aussi. Ceux qui
bétonnent, braconnent, déconnent, spéculent et ravagent au nom de ce fric roi
que tu ne vas pas tarder à connaître. Ceux qui rasent la planète pas gratis,
histoire de lui faire une tête bien glabre, bien lisse, bien propre, une vraie tête de
trader, de guerrier, de boucher, de salaud en col blanc. Une vraie tête de
vainqueur.
Eh oui, ce sera ça ton monde, mon amour. Un Luna Park dévasté par des
enfants sales, désespérants et cupides. Un monde tout caca, là on peut le dire.
Avec des totos partout et des bateaux-sur-l’eau gros comme des barres
d’immeubles. Avec plein de gens très vilains qui jouent à la guerre et s’amusent
à zigouiller les filles à la vanille, les gars au chocolat. Et d’autres qui flinguent
les « crocrodiles » pour en faire des sacs à main, les « tigrous » pour les
transformer en carpettes, les « gros rilles » pour fabriquer des cendriers avec
leurs mains et les « néléphants » parce que c’est trop zoli l’ivoire sur une
cheminée. Et d’autres encore qui coupent les z’arbres par millions pour faire
plus de place aux vavaches ! Plus de vavaches, c’est important pour faire les ice
creams des n’enfants déjà gros – et davantage de messieurs vavaches, c’est bien
pour leur donner à manger encore plus de hamburgers ! Alors qu’entre nous, les
vavaches sont malpolies et n’arrêtent pas de faire des prouts qui font fondre les
glaciers. Déjà qu’il y a plein de fuites dans la couche d’ozone… (la couche
d’ozone, je t’expliquerai, c’est une couche un peu comme celle que tu portes
sauf qu’on ne peut pas la changer…) Bon, allez, tu fredonnes avec moi ?

Il était un petit homme,


pirouette, cacahuète,
il était un petit homme,
qui avait une drôle de planète,
qui avait une-drôle-de-planète.

Sa planète est bousillée,
pirouette, cacahuète,
sa planète est bousillée,
il va s’casser le bout du nez,
il va s’casser le-bout-du-nez…

On fredonne, on rigole mais, tu sais, ils seront nombreux à vouloir te faire


chanter, les cyniques. Au nom du fric, de la carrière, de la réussite, de la Bourse
et des investissements à taux de rêve. Mais ne les écoute pas, vis ta vie comme tu
l’entends : il n’y a plus de modèle qui vaille ! Et bois, bois mon roi, bois ce lait
jusqu’au bout – comme les hommes le monde, jusqu’à la lie. Il en va de la force
qu’il te faudra pour le supporter et, qui sait, pour l’embellir. Bois du lait, puis ta
soupe, ça fait grandir vite ! La beauté des choses, tu la verras peut-être juste à
temps. C’est magnifique, tu peux me croire. Ensorcelant. À en pleurer.

Les alarmes s’étaient tues. Tu respirais régulièrement, mais rien n’était
gagné. Les conditions de ta naissance laissaient encore planer le doute, vautour
menaçant, au-dessus de ton lit. Dans ta cellule isolée, tu étais sous haute
surveillance mais entre de bonnes mains. Avec ma charlotte sur la tête, je ne
pouvais rester là trop longtemps sans risquer de perturber le service. Mes
implorations ne servaient à rien. Alors, je t’ai lancé un ultime et dérisoire
« Promis, hein ? Tu tiens le coup ? » et suis redescendu en salle de réveil
annoncer, comme convenu, la bonne nouvelle à ta maman.
Mon message allait être simple : tu allais bien, tu étais costaud, tu étais un
battant. De nouveau les couloirs, les portes à sens unique, les infirmières
cerbères qui ont autre chose à faire que de renseigner un père ému. Le temps de
déposer un baiser sur le front de ta mère, de lui dire que je t’avais vu, chanceux
que j’étais, tandis qu’elle-même, ultime torture, ne savait pas encore à quoi tu
ressemblais, le temps de sécher ses larmes, je me suis éclipsé. On m’a prié de me
rendre au quatrième étage pour attendre son transfert dans une chambre. J’y
suis allé. Deux fauteuils faisaient face à l’ascenseur. J’en ai pris un. Et mon mal
en patience.
Une heure plus tard, un rire tonitruant a résonné dans la cage d’ascenseur.
Aussitôt, les portes se sont ouvertes sur un grand Martiniquais en blouse
blanche, visiblement rompu à la manœuvre de chaises roulantes. Sur celle-ci,
j’ai vu ta maman me sourire faiblement et j’ai su gré à ce gaillard jovial de
répandre ainsi la vie autour de lui. « Ah, ça, c’est le papa ! » s’est-il écrié en
m’apercevant, avant de poursuivre sa route dans un crissement de roulettes. À
sa façon débonnaire de pousser ce fauteuil, j’avais l’impression de voir passer
un room service avec petit déjeuner continental pour deux. Et ça aussi, ça m’a
fait du bien.
La 412 était un bel exemple de ce style néogustavien qui a cours dans les
hôpitaux : dépouillement postindustriel et camaïeu de gris du sol au plafond.
Moderne, sobre et propre. Linoléum assorti. Côté couloir, autocollant de
coquelicot sur la porte. Lit en métal et télé accrochée en hauteur. J’étais en train
d’admirer la vue sur la rue quand le professeur Benifla est entré. Sous sa
tignasse argentée, nulle ride ne barrait son front et rien n’altérait sa bonne
humeur : pour lui, seul le résultat comptait, vous étiez là, mère et enfant, bien
vivants, un point c’est tout. Il n’en sous-estimait pas pour autant le gouffre que
vous aviez frôlé l’un et l’autre. « Décollement du placenta, ça peut être fatal, a-
t-il confirmé à ta maman. Vous nous avez fait peur, tous les deux. On en
reparlera plus tard. Pour le moment, reposez-vous. Pour vous déplacer, prenez
le fauteuil, sauf pour aller dans la salle de bains. »
C’est donc assise avec en laisse sa perfusion, et moi poussant son fauteuil,
que ta maman est venue te voir le soir même. Il devait être 18 heures, soit cinq
heures après ta naissance. Le soir tombant sur l’hôpital ajoutait au charme de
ce moment absolument magique. Sur le seuil de ta chambre, ta mère a stoppé net
le fauteuil. Elle voulait savourer. Se souvenir jusqu’à son dernier souffle de cette
première rencontre. Posant mes mains sur ses épaules, j’ai senti qu’elle prenait
une grande inspiration. Alors, levant les yeux vers moi, elle m’a fait comprendre
qu’elle était prête.
Dans ton vaisseau spatial, tu étais minuscule. Nous nous sommes approchés
jusqu’à ton chevet. Tu étais à la hauteur du visage de ta maman. Tout à ton
pilotage tu semblais nerveux, mais il a suffi qu’elle pose sa main sur ton ventre
pour mettre aussitôt fin à tes mouvements désarticulés. « Salut, toi… », a-t-elle
murmuré. Elle était là, tu le sentais. Frustrée, mais là. À ses larmes de joie se
mêlait la tristesse de ne pouvoir encore te prendre dans ses bras. Et la déception
– elle me le dirait plus tard – que nous ne fussions pas seuls, tous les trois, pour
cette première rencontre : comme l’exigeait le protocole, une infirmière nous
avait emboîté le pas et se tenait à côté de nous, attentive, présente, un peu trop
peut-être.
Que veux-tu que je te dise ? Avec ton bonnet de lutin et ton slip trop grand,
ton teint sanguin et ton torse rose violacé, tes poches sous les yeux et ta bouche
sans dents, elle t’a forcément trouvé sublime. D’autant que, depuis son arrivée,
tu semblais de plus en plus apaisé, confortablement installé dans ton cocon –
une sorte de nid à hauts rebords dont j’ai appris par elle qu’il reproduisait les
limites du ventre maternel. Mais c’était une pitié de te voir entortillé comme une
momie dans tes bandages et tes tuyaux, entravé dans tes mouvements et ta
respiration. Le pire étant ces pieds que l’on te piquait sans cesse pour y prélever
du sang et, par la même occasion, te faire hurler. Et toujours ces trois
électrodes, fixées sur ton torse par des carrés d’adhésif ; ces lunettes à oxygène
te rentrant dans les narines ; ce tuyau enfoncé dans ta bouche pour
t’alimenter…
Mon pauvre petit Neil Armstrong ! Tu avais beau être léger jusqu’à ne
presque pas subir la pesanteur, danser dans ton module et gigoter tant que tu le
pouvais, tu n’étais pas près de pouvoir prétendre à l’ivresse de la conquête.
Trop de liens te maintenaient encore à la soucoupe volante qui t’avait débarqué
là. C’est d’ailleurs à cet instant – enfin seuls ! l’infirmière venait de nous
laisser – que ta mère et moi avons décidé d’établir un contact avec toi. Comme
on l’eût fait devant un extraterrestre. Non pas via un quelconque espéranto
interstellaire, mais en te faisant réagir à différents prénoms. Théodore ? Non.
Maxime ? Non. Joseph ? Non plus. Victor, alors ? Encore moins.
Tant pis. Nous nous sommes donné jusqu’au lendemain pour mettre au point
le code de notre toute première compréhension mutuelle. Car nous étions mardi
et je devais le jeudi, dernier délai, déclarer ton existence officielle à la mairie du
XIIe arrondissement de Paris, France, planète Terre.
4 h 04
Tout ça te rappelle des souvenirs, à toi aussi ? On dirait que oui. Tes doigts
bougent lentement, souplement, comme au ralenti, sous l’eau. Ils ont des grâces
de créatures sous-marines. On croirait les petites pattes d’un bernard-l’hermite
sortant de sa coquille. Comme tu as l’air serein, entre deux eaux ! Grand bien te
fasse. Car pour ma part, pour ma pomme, encore une fois je n’ignore pas ce qui
nous attend, avec ta maman, d’ici à ce que tu voles de tes propres ailes !
Les week-ends sans grasse matinée. Les matins poupou avec toi au lieu des
matins poutous avec ta maman. Ces maudites comptines en fond sonore dans
l’appartement – « Tourne tourne, petit moulin, tapent tapent, petites mains ! » –
à la place de Christophe ou de Randy Newman. Les urgences à 3 heures du
matin pour cause de laryngite ou de gastro aiguë. La merveilleuse salle d’attente
de Necker, dont on apprécie le maintien des sièges quand la ville dort. Les packs
de lait à se trimballer, les packs de couches à l’infini, le lit-parapluie qui ne se
plie jamais dans le bon sens. La poussette qui ne rentre jamais dans le coffre,
tous ces taquets coinceurs, ces boutons-pression, ces languettes invisibles, cette
invasion des « choses » de Perec, et cette tyrannie du matériel à un moment de la
vie où l’on aimerait tellement s’en affranchir. J’en passe et des meilleures. Les
« bisous mon chéri, à ce soir ! » auxquels je réponds avec un sourire flatté alors
qu’ils ne s’adressent plus forcément à moi. Les petits pots aux carottes qui se
renversent sur la moquette, les magazines qui disparaissent dans le coffre à
jouets et les circuits à triple looping qu’il faut monter, schémas à l’appui, des
après-midi entiers. L’impression, chez soi, de vivre dans une crèche, entre
tricycle, chariot à cubes, ballons, raquettes, animaux de la ferme et Kapla
répandus partout. Le regret, dans le salon, de voir ses bouquins préférés
disparaître au profit des derniers numéros de Papoum et Tralalire, mais aussi de
collections littéraires à thématique unique : Qu’y a-t-il dans ta couche ?, Sept
histoires pour apprendre le pot, Histoire de la petite taupe qui voulait savoir qui
lui avait fait sur la tête, sans oublier le magnifique Popo Dodo Bobo Miam
Miam.
Plus tard, les allers-retours pour la crèche à heure fixe – manteau, gants,
bonnet, poussette, informations parentales à donner : « Il a bien dormi et ce
matin, il a laissé un tiers du biberon ; du coup il a pris un peu de banane, un
yaourt à la vanille, des céréales et une lichette de comté. » En match retour, le
soir, les interminables comptes rendus des éducatrices : « Aujourd’hui, il a fait
deux selles, il a bien joué à la pâte à modeler, il a fait une sieste de quarante
minutes, il a mordu Chloé mais il a bien mangé ses épinards et il adore le kiwi. »
Et ce n’est pas fini ! L’énergie à déployer pour admirer un gribouillis ou
s’extasier devant une crotte au fond d’un pot, le jour J. Les heures à se
morfondre au square, à patienter pour une descente de toboggan et à régler
diplomatiquement une bagarre de bac à sable pour cause de château écrasé ou de
ballon emprunté. Puis les bosses, les pleurs, les saignements de nez, le coton
dans la narine. Les ouin-ouin à devenir dingue, les cauchemars nocturnes, les
câlins consolateurs, les angoisses apaisées, les nuits courtes. Les vomis dans les
trains quelques minutes avant l’arrivée. Les premiers pas à l’école puis les jours
de rentrée, les mauvaises notes, les bagarres, les premières brasses, les premiers
tours de pédale, l’épuisement de courir à côté d’un vélo en se tenant le cœur. Les
bêtises cachées, les punitions, les dix ans, les carnets de notes, les quinze ans, les
clopes planquées, les larmes, les dépits amoureux. Et, entre-temps, ponctuations
monotones, ces week-ends interminables d’ennui domestique, où l’on attend la
fin de la sieste au rythme lancinant d’un programme de lave-vaisselle, dans
l’odeur persistante de croquettes de poisson dégotées dans le freezer parce qu’il
n’y avait rien d’autre et que les courses le samedi, non merci ; où les heures
s’étirent comme les humains, paresseuses et molles, où les corvées succèdent
aux corvées – combien de tâches ménagères à se partager, encore et toujours ?
Vider ledit lave-vaisselle à la fin du cycle, puis remplir le lave-linge et faire
sécher le linge ; préparer le repas et débarrasser la table, passer l’éponge, laver
les casseroles dans l’évier, passer un coup de balai ; songer à « prendre l’air »
comme on prend une punition, puis préparer le bain, le dîner, et remplir et vider
et ranger de nouveau en appréhendant le début de la semaine, le terrifiant lundi
qui nous fait si peur depuis l’école ; et ainsi, de cycle long en cycle court, voir
passer les week-ends, les trimestres, les années sans qu’on fasse rien de grand ou
de spectaculaire, rien de ce qui était prévu, rien de ce qu’on avait imaginé en
découpant dans les magazines d’art de vivre de fabuleux articles sur des séjours
« chiens de traîneau en Laponie » ou des trekkings de dingue dans les forêts
guatémaltèques.
Le pire, ce sont les parcs. À toi, je peux l’avouer, je ne les ai jamais aimés.
Est-ce parce que les ballons s’y envolent comme les âmes ? Parce que les arbres
nous y survivent, abritant des grands-mères qui jouaient au même endroit
soixante-dix ans plus tôt sous les yeux de leurs… grands-mères ? Ou est-ce
parce que l’on s’y ennuie bien souvent à mourir ? Ces lieux où le temps prend
racine me donnent envie de traverser le miroir de la mare aux canards. Juste pour
oublier que, dans chaque jardin public, tout à leurs siestes sur les pelouses, les
vivants feignent de croire qu’ils n’iront pas un jour trouver le vrai repos dans un
jardin de pierre.
Voilà comment on meurt, avec dans la tête des souvenirs de mornes après-
midi dominicaux, avec dans ses tiroirs des pages découpées de lieux où l’on n’a
jamais mis les pieds. Bien sûr, tu me diras, ta maman et moi sommes les mêmes
que sur la photo de notre voyage de noces à Salina. Elle en jolie robe noire,
souriante et bronzée devant son verre de marsala, moi en chemise blanche,
heureux d’un panorama portant jusqu’au Stromboli. Les mêmes, certes, mais à
un ou deux détails près. Car si la photo était prise maintenant, il y a fort à parier
que ta maman ne serait pas en robe du soir, mais en robe de chambre ; et ma
chemise immaculée tachée d’un peu de compote poires-bananes ; que nous
aurions le teint blanc comme un Stilnox ; et surtout, l’air complètement épuisé :
les valises, désormais, c’est sous les yeux que nous les portons, pas dans les
chambres d’hôtel.
Pas lieu de se lamenter, c’est comme ça. Et puis ça tombe bien, je suis plutôt
partageur. De toute façon, avec vous les bébés, c’est toujours le même
paradoxe ! D’un côté, vous nous projetez tellement dans l’avenir qu’en le
mettant ainsi en perspective, vous le raccourcissez d’autant – vous le rapprochez,
même, au point que l’on s’y voit déjà. Et de l’autre, antidote vivant à cette même
appréhension d’une vieillesse en ligne de mire, vous n’avez pas votre pareil pour
nous plonger chaque jour dans un bain de jouvence ! Oui, un bain presque
semblable à celui que tu prendras bientôt, dans une baignoire de la taille d’une
bassine, avec dauphins qui font tut-tut-tut, éponge-éléphant et sifflet à eau. Et tu
sais quoi ? Rien ne rafraîchit davantage les ronchons cinquantenaires que cette
immersion-là ! Elle fouette le sang, bouscule, titille, maintient jeune et raffermit
les chairs.
Alors oui, je confirme, vous êtes magiques, vous, les enfants ! Et
paradoxaux ! Vous renvoyez à l’imagerie de la famille traditionnelle, voire un
tantinet bourgeoise, alors qu’en vérité vous avez un vrai don pour mettre le
foutoir partout où vous passez, un foutoir salutaire, car tout sauf plan-plan !
Même si vous nous épuisez, soyez-en remerciés. Et toi le premier, mon amour.
Si la vie passe trop vite, je compte sur toi pour m’y maintenir de toute la force de
tes bras dodus. Car la vie, c’est ainsi, tu en as déjà eu un bel aperçu.

Le vendredi 26 octobre, après trois jours passés en réanimation, tu as pu
être transféré en néonatologie. Ou, plus exactement, de la « réa » à la
« néonat ». À l’hôpital, ça marche comme ça : plus le séjour est long, plus on
apprend à raccourcir les mots. On devient un habitué du jargon et des lieux. On
parcourt les couloirs les yeux fermés, on a son placard en métal quasi attitré et
on est capable de mettre son tablier bleu, sa charlotte et ses babouches en moins
de vingt secondes. Sans compter que l’on devient familier du personnel
hospitalier. On est reconnu par la dame de l’accueil, par les aides-soignants,
par les infirmières.
Le 26 octobre, c’était le jour de mon anniversaire, mais avec ce transfert,
c’est à toi que l’on faisait un cadeau : fort de ton prénom tout nouveau tout
beau, tu allais enfin pouvoir te faire des potes. Pour l’occasion, tu as découvert
non seulement une chambre commune rassemblant déjà deux crevettes de ton
acabit, mais également les joies d’un spa cinq étoiles : premières ablutions tout
nu dans un lavabo, premières serviettes de bain, premiers bodys, chaussettes et
autres couvertures.
Le moment, pour moi, de partir en mission commandée pour dévaliser non
pas le rayon jouets – pas encore –, mais les rayons puériculture et premier âge.
En prime, la touche maison : un T-shirt de chacun de tes parents, imprégné de
leur odeur, pour que tu ne te sentes pas trop perdu dans ton cocon. Le grand
luxe, certes, mais pas encore le sur-mesure : tu étais si petit que tu ne
remplissais pas tes pyjamas de naissance ! Leurs manches étaient roulées
jusqu’aux coudes et leurs pieds de coton, démesurés, demeuraient en berne. Une
dégaine pas possible. Mais le plus drôle, c’était ta moustache. Si les tuyaux de
ton assistance respiratoire avaient très vite été supprimés, celui qui assurait ton
alimentation était maintenu par un sparadrap blanc qui te barrait le visage juste
au-dessus des lèvres, sur toute leur longueur. Je t’appelais Georges Brassens.
Ta maman, surtout, trouvait le temps long. À mesure qu’elle recouvrait ses
forces, les souvenirs lui revenaient – y compris les plus mauvais d’entre eux. Sur
l’écran blanc des murs de sa chambre, elle se repassait le film à l’infini. Moi, je
l’avais vécu de l’extérieur, un peu comme un figurant. Elle, de l’intérieur, à tes
côtés. Premier rôle de ce qui aurait pu être un drame. La chronologie des faits
concordait entre nos deux récits, mais c’était bien leur seul point commun. C’est
en rentrant à la maison sans toi le 30 octobre – et en redécouvrant les lieux où
tout avait commencé – qu’elle a craqué et m’a raconté sa version du scénario.
« Tu sais, ça faisait un mois que j’étais en congé pathologique. Grâce à
l’haptonomie, j’avais affûté mes sens, j’avais appris à être attentive à ce qui se
passait à l’intérieur de moi. J’étais vraiment à l’écoute du bébé. Je ne faisais
pas que lui passer de la musique que j’aimais bien, Chopin, Benjamin Biolay ou
Norah Jones. Tu te souviens ? Tous les matins, depuis qu’il avait commencé à
bouger – vers cinq mois –, je lui disais bonjour. Oui, tous les matins, dès mon
réveil, les deux mains sur mon ventre, je lui disais doucement : “Bonjour, mon
p’tit bison !” Et tous les matins, tu le sais, il venait se lover dans mes mains et
me répondait par trois coups réguliers. Et il pouvait y aller fort. Tu te rappelles
le soir où tu avais mis ta main sur mon ventre, quand il a shooté du pied, de
toutes ses forces ? Tu as fait un bond tellement tu étais surpris ! Et tu as juré que
nous avions engendré un deuxième Zidane ! »
Là, malgré le bref sourire dû au souvenir, j’ai pensé que ta mère allait trop
pleurer pour pouvoir poursuivre. Mais ce baptême de larmes lui faisait du bien,
la nettoyait, et elle a continué.
« La veille du 23, le lundi, quand je me suis couchée, j’ai senti quelque
chose d’anormal. Je lui ai dit “bonne nuit”, il m’a répondu mais…, en me
mettant sur le côté, j’ai eu la sensation qu’il me suivait dans mon mouvement…
comme s’il tombait de tout son poids. Lourdement. J’ai refusé de m’inquiéter. Je
me suis endormie comme ça. Sauf que, le matin, quand j’ai lancé : “Bonjour,
mon p’tit bison !” en plaçant mes mains à l’endroit habituel, il ne s’est rien
passé. Aucune réponse. À la place, j’ai juste senti qu’il avait un petit hoquet,
mais très faible, beaucoup plus faible que d’habitude. Alors là, j’ai eu peur. J’ai
eu même très peur, mais je n’ai pas paniqué. J’avais confiance, en lui, en nous.
C’est inexplicable. Je me suis même douchée en lui disant de ne pas s’inquiéter.
Puis j’ai commandé un taxi. Sur la route, les mains sur mon ventre, je ne cessais
de le rassurer et de répéter : “Ça va aller, on va s’occuper de nous, on va
s’occuper de nous…” Je sentais ses petits doigts comme derrière une paroi. Si
près, déjà. Comme s’il grattait pour sortir, mais ça, je ne l’ai compris qu’après.
« À l’arrivée aux urgences, il était 12 h 15. J’ai été prise en charge tout de
suite. On m’a allongée dans une salle, sur une table de consultation, avec le
papier blanc, tu sais. Une interne m’a posé des électrodes. J’étais zen. Mais là
où c’est devenu totalement effrayant, c’est quand j’ai entendu le petit cœur du
bébé dans le monitoring… Le cœur battait de plus en plus lentement… de plus en
plus lentement… Pourtant, je suis toujours restée calme. C’est grâce à
l’haptonomie. Quand l’interne m’a annoncé que j’avais des contractions et que
l’on m’emmenait en salle d’accouchement, j’ai même lancé en riant : “Des
contractions ? Mais je ne sens rien ! En salle d’accouchement ? Mais je ne suis
pas en train d’accoucher !” Ce à quoi l’interne, blême devant mon insouciance,
m’a répondu : “Oui, oui, bien sûr…” On m’a alors installée sur une chaise
roulante pour m’y accompagner au plus vite.
« La salle d’accouchement, c’était une toute petite pièce ! Ils ont appelé
Benifla, qui m’a examinée et a donné des instructions aux deux sages-femmes
présentes avant de s’absenter un instant. Il était une heure moins vingt, tu sais,
c’est quand je t’ai téléphoné la première fois. Je ne prenais pas au sérieux cette
naissance imminente, et pour ne pas t’affoler je ne t’ai pas dit que j’étais en
salle d’accouchement. J’étais encore calme, je faisais face, j’étais entre de
bonnes mains, une sage-femme prenait des notes, l’autre m’auscultait. À peine
avait-elle terminé que j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Alors j’ai
déclaré, très sereinement : “Ah, je n’ai jamais accouché, mais je crois bien que
je suis en train de perdre les eaux !”
« Le temps que Benifla revienne, en panique, je t’ai alerté. C’était mon
second appel. Il était presque 12 h 50. Benifla a ordonné qu’on m’emmène dare-
dare au bloc opératoire, pour une césarienne sous anesthésie générale. J’ai vu
un monde fou débouler. Pas loin de dix personnes. On m’a mis un masque
d’anesthésie. J’avais les bras en croix, j’étais bardée d’électrodes. Et
j’entendais toujours le petit cœur que je portais en moi battre de moins en moins
fort, de moins en moins vite…
« Alors soudain, avec tous ces masques autour, toute cette agitation, j’ai été
prise d’un grand froid… et de forts tremblements dans les bras, dans tout le
corps. C’est dans ce froid et la terreur au ventre que je me suis endormie. Tu
connais la suite. Il est né à 12 h 59. Avant de subir sept minutes de massage
cardiaque. Sept minutes… », a-t-elle conclu en revenant à la réalité, levant vers
moi ses yeux jusque-là fixes, le visage trempé après ce grand plongeon.
4 h 11
Et dire que j’avais pris le Dr Perrin pour une illuminée ! Dire qu’elle m’était
apparue comme une prêtresse new age de l’haptonomie moderne, l’une de ces
prosélytes un peu trop affable, un peu trop souriante, un peu trop douce pour ne
pas être suspectée de planer complètement ! J’avais bien fait rire dans les dîners,
avec le récit de ta mère transformée en gaufre et moi la saupoudrant de talc
comme de sucre glace. J’avais un public tout acquis, de la place pour ma
chorégraphie et la certitude d’être applaudi à bon compte – les initiés aiguisant la
curiosité des novices à grand renfort de clins d’œil complices. Chaque fois, d’un
hochement de tête, ta maman me donnait son assentiment. Même si elle ne
s’associait pas à mon mauvais esprit, le plaisir qu’elle prenait à me voir
triompher dépassait la lassitude qu’elle pouvait éprouver en entendant l’anecdote
pour la énième fois.
C’est vrai que j’avais bien ricané, mais c’était oublier un léger détail – oh,
une broutille : au Dr Perrin nous devons rien de moins que ton existence. Sans
elle, ta mère n’aurait jamais été autant à ton écoute, jamais elle n’aurait senti
avec une telle certitude que quelque chose n’allait pas, que tu décrochais, que tu
dévissais. Sans elle, tout simplement, tu ne serais pas là tel que je te vois
maintenant. De ce point de vue et dans sa froideur même – ce froid, toujours ce
froid dont parle ta maman –, le compte rendu d’hospitalisation qui relate les
événements te concernant est d’une clarté effrayante.
22 octobre : diminution des mouvements actifs fœtaux.
23 octobre : décélération du rythme cardiaque fœtal.
Motif du transfert : asphyxie périnatale sur HRP. Césarienne en
urgence.
Naissance en état de mort apparente.
Réanimation à la naissance avec 2 doses d’adrénaline intra-
trachéale.
Massage cardiaque de la naissance à M7.
Récupération à M5.
Aspiration, ventilation, intubation.
1 940 grammes à 12 h 59.

Oui, le moins qu’on puisse dire, c’est que tu reviens de loin. M5, M7 : s’il ne
s’agissait de minutes de survie, on pourrait croire aux codes des services secrets
britanniques.
Dieu merci, la suite du compte rendu me va beaucoup mieux ! Écoute ça.
Évolution au plan neurologique : bon éveil, avec une motricité harmonieuse,
symétrique, sans anomalie de tonus. Pas mal, non ? Voilà donc comment tu es
arrivé jusqu’ici, tel que tu es : gourmand de vie, de lait, de caresses, de risettes.
Le roi de l’absorption-digestion-évacuation, l’empereur du guacamole au fond
de la couche, le champion du pipi vertical ! Pas vraiment grassouillet, non, je ne
dirais pas ça, mais tout en plis, déjà. Plis au cou, plis aux genoux, aux cuisses,
plis aux poignets émergeant des plis de ton pyjama et de ta petite couverture à
pois multicolores. Bientôt, tout cela sera rempli des biceps de Popeye : une
lampée de Ferrostrane, un soupçon d’Uvestérol vitaminé ADEC, un nuage de
Fluostérol et le tour sera joué !
Tu sais quoi ? J’adore ta « motricité harmonieuse et symétrique, sans
anomalie de tonus ». Et tandis que tu te nourris, je ne me lasse pas de te dévorer
des yeux, de palper ton petit ventre chaud, de caresser tes cheveux, fierté de ta
maman – « pour trente-quatre semaines, quelle tignasse, mais quelle tignasse ! »
Non, je ne m’en lasse pas.
En revanche, je te l’avoue, je m’enlise. Je n’en peux plus, mes paupières
pèsent trop ! Alors dépêche-toi de finir, je t’en supplie… car je m’endors pour
de bon, mon ange… Et dépêche-toi aussi de grandir, de marcher, de courir. Nous
avons tant de choses à faire ensemble !

Après le retour de ta maman à la maison, tu es resté encore neuf jours en
néonatologie. La séparation n’a pas été facile. Tous les jours, à 13 heures, elle
te rejoignait d’un coup de taxi pour t’allaiter, et moi je vous retrouvais dès que
je le pouvais. Elle restait toutes ses journées, jusqu’à minuit, à ton chevet, pour
te regarder. Être avec toi. Faire connaissance. Te prendre contre elle. Te sentir.
T’éprouver. Comme pour se rattraper, diluer dans ses larmes une obscure
culpabilité. Un soir je l’ai trouvée ainsi, en pleurs. « Je m’en veux tellement de
lui avoir infligé tout ça… » Un comble ! Elle qui avait agi exactement comme il
le fallait, qui avait eu le réflexe parfait. Un instinct de survie pour deux.
Tu commençais à te remplumer, même si ton sommeil était souvent troublé
par des camarades de chambrée particulièrement bruyants. Et enfin, ce fut le
jour du grand départ. Paperasseries, tour du service, ultimes contrôles. Tu étais
prêt pour la grande évasion.
Nous avions un peu le trac. Évelyne, une ancienne dans le service, qui avait
vu passer des générations de nourrissons, nous a expliqué avec sa gouaille
rassurante comment te caler dans ton siège-auto trop grand pour toi. Voilà
comment tu t’es retrouvé coincé dans un rembourrage de couches, prêt à
affronter le monde. Tu portais une combinaison et un bonnet de ski. Il ne
manquait plus que les bâtons pour t’élancer dans la pente.
Avant de partir, ta maman a tenu à saluer l’équipe de néonatologie. La
veille, elle avait offert à tout le personnel – internes compris – une boîte avec le
mot « MERCI » composé en carrés de chocolat. Les filles, qui en avaient vu
d’autres, avaient les yeux rouges – quant à moi, avec toi qui te balançais au
bout de mon bras comme sur un télésiège, je ne faisais pas le malin non plus.
C’est alors que la plus jolie des internes – elle s’appelait Aurélie – nous a
donné une lettre à ton intention. Certes, elle était de celles qui avaient participé
à ton arrivée au bloc et assisté le Dr Lachtar, ton pédiatre, dans les premiers
soins qui t’avaient été prodigués. Mais ce geste ne nous en a pas moins surpris.
J’imagine que ça s’est vu sur nos visages, car elle nous a demandé expressément
de ne la lire qu’une fois arrivés à la maison.
Chez nous, justement, tout le monde t’attendait. Ta sœur aînée, hilare, ton
grand frère, empêtré dans ses longs bras et ses gestes maladroits, et ta « petite
grande sœur », fondant à ta vue. Ils étaient là, comme ils seront toujours là dans
ta vie. Pour t’accueillir, ils avaient installé un chemin de bougies menant
jusqu’à ta chambre. Et là, surprise : une troupe entière de peluches
manifestaient leur joie de te voir arriver en portant une large banderole
marquée « Bienvenue ». Lequel de tous ces personnages allait devenir l’heureux
élu, à savoir ton doudou attitré ? l’ours blanc ? le lapin ? l’éléphant bleu ? le
kangourou à nœud papillon ?
Trop distrait par tout ça, tu en as oublié de jeter un coup d’œil aux
magnifiques travaux réalisés en ton honneur : une armoire prêtée par une
copine, repeinte par Mika, ta grand-mère maternelle toujours prompte à faire
plaisir ; une commode-table à langer, offerte par une amie chère ; et ces petits
tableaux au mur : « Papa sème » et « Maman aime », « Minouche ronronne »…
Oui, tu étais bienvenu chez toi, bienvenu chez nous, mon amour.

Depuis, succédant à une infirmière de l’hospitalisation à domicile, une
puéricultrice de la protection maternelle et infantile nous assiste chaque semaine
dans l’effort et assure la transition. Consignes médicales obligent, pas un visiteur
n’arrive sans se laver aussitôt les mains au gel hydroalcoolique, ni porter des
surchaussures aux pieds et un masque sur la bouche. Autant de cambrioleurs
venus voler un moment, un regard, un geste de toi. Haut les mains, haut les
cœurs ! Car tu te portes bien, désormais. De même que nous, nous te portons de
mieux en mieux ! Incorrigible, le Dr Perrin nous a enjoint de lui rendre visite
pour nous enseigner l’art de la manipulation optimale. Le fameux « portage » !
L’occasion pour elle de faire ta connaissance et pour moi de lui faire des
excuses. Lui dire combien j’avais été sot de m’être montré si dubitatif quant aux
vertus du lien avec l’enfant pendant la grossesse. En guise de calumet de la paix,
et comme pour me récompenser de mon mea culpa, elle t’a adressé ces mots,
non sans drôlerie d’ailleurs : « Toi, tu as fait un très bon choix parental. »
En ce qui me concerne, je ne sais pas, mais pour ce qui est de ta maman,
c’est vrai que tu es plutôt bien tombé. Depuis que tu as dix semaines, elle
t’emmène régulièrement dans un atelier massage et éveil – histoire de te faire
oublier les traumatismes éventuels de ta naissance –, mais aussi dans un atelier
comptines et berceuses, tout cela à la PMI. Loin d’elle l’idée de faire de toi un
chien savant. Simplement, elle qui a un métier prenant, elle veut passer un
maximum de temps avec toi tant que son congé de maternité le lui permet. Pour
mieux te connaître. Et surtout, surtout, se rassurer, se conforter, se persuader
qu’elle est bien une maman parmi d’autres mamans, tant elle a le sentiment
qu’on lui a un peu volé son accouchement.
Pour elle, ça n’a pas toujours été simple : la première fois qu’elle s’est
rendue à la PMI de la rue Pernety en te portant en écharpe, elle m’a avoué avoir
eu l’impression de « gravir l’Himalaya », en pleurs au milieu des bourrasques !
Quant à toi, tu as appris au passage des textes aussi fondamentaux que Mirlababi
surlababo, mirliton ribou ribette, surlababi mirlababo, mirliton ribon ribo, de
Victor Hugo, ou encore Aram sam sam, Aram sam sam, Gouli gouli gouli gouli
gouli ram sam sam, aravi aravi. Et ce n’est qu’un début ! Je t’annonce que dans
trois mois, tu seras inscrit aux Bébés nageurs. Que veux-tu, ta mère adore la
plongée. L’eau, c’est son élément. Elle veut le partager avec toi, plus que
pendant sept mois et demi.
De ta mère, puisses-tu hériter la bienveillance, la faculté constante de penser
aux autres, l’élégance du sourire comme un réflexe. De même que le caractère,
dans le bon sens du terme, qui commence à s’exprimer là où la patience et
l’indulgence s’arrêtent. Et à s’exprimer très franchement, s’il le faut, avec cette
limite absolue de ne jamais blesser, jamais. Autrement dit, sans faire mal pour
faire mal, mais en arrivant, même dans la colère, à trouver les mots justes.
Cela, elle sait le faire. Pas moi. Moi, il faut que je me vide de mon venin,
autrement c’est moi qu’il tue. De l’intérieur, par lente infusion. Alors je laisse
bouillir trop longtemps et ça déborde, forcément, ça explose, dans tous les sens.
Comme exemple à suivre, il y a mieux. En revanche, si je pouvais t’enseigner à
peu près correctement le respect des autres, d’où qu’ils viennent ; la politesse de
ne pas trop se plaindre, de placer les ennuis sur l’échelle du vivant pour mieux
les relativiser ; l’envie de bien faire, quitte à te tromper lourdement – peu de
choses sont réellement impardonnables ; l’énergie, la ténacité ; et le courage qui
m’a parfois manqué ; alors oui, je serais vraiment fier de te faire ainsi grandir et
de te rendre heureux. Ce serait ma façon à moi de t’inscrire dans ma double
ascendance, danoise par ta Bonne-Maman (que tu appelleras BM, mais cette fois
rien à voir avec les voitures) et française tendance Sud-Ouest par ton grand-père,
que tu ne connaîtras hélas pas et qui t’aurait choyé. Oui, ce serait ma petite
contribution au projet magnifique de faire de toi « quelqu’un de bien », comme
dans la chanson. « Juste quelqu’un de bien, le cœur à portée de main, un ami à
qui l’on tient, quelqu’un de bien. »
« Très bon choix parental »… Merci, docteur. Venir régulièrement dans ta
chambre, juste pour te contempler pendant ton sommeil, bien présent, bien
vivant, est une façon pour moi de lui retourner le compliment. Très bon choix
médical. Au fond de ton lit rectangulaire, tu ressembles à une poupée posée dans
une boîte trop grande. Les bretelles de ta turbulette molletonnée te font comme
un tablier de chaudronnier. Mais ce que je préfère, c’est cette manière de dormir
en présentant un profil de médaille, les deux bras levés, coudes pliés, poings
serrés. À te voir ainsi, on songe à ces bas-reliefs de l’Égypte antique représentant
des personnages hiératiques, droits comme des I, taillés dans la pierre. Selon la
position, tu donnes l’impression de soulever des haltères invisibles ou de bander
un arc, imaginaire lui aussi.
Je ne sais pas ce que tu vises, petit athlète. Mais je te le répète, vise juste.
Pas l’argent. Pas les honneurs. Pas la carrière – quelle carrière, dans quelle
entreprise, dans quelle fuite en avant, à l’heure où le système montre si
superbement ses limites ? Vois du monde en visitant le monde. Apporte-lui ta
petite pierre, ça lui fera du bien et à toi aussi. Peut-être que toi et tes pairs allez
inventer tout autre chose. Encore une fois, qui sait si, dans les berceaux du
service de néonatologie, parmi tes voisins de chambrée, il n’y avait pas les
savants de demain ? Qui sait si, parmi ces petits ouistitis vagissant ou
gazouillant, ne se trouvait pas le grand esprit qui nous protégera à la fois de la
destruction de la couche d’ozone et des fanatismes divers, de l’avancée du désert
et de la fin des gorilles, de la téléréalité et de la déforestation en Amérique du
Sud ? Si c’est le cas, retroussez tous ensemble et dès maintenant vos manches de
barboteuse parce que, entre nous, il y a du pain sur la planche. Pourquoi je te
raconte ça, je n’en sais rien, pour parler, sans doute… me tenir éveillé, peut-
être… mais je n’y arrive plus, mon lascar, je n’y arrive plus… Encore trente
millilitres, tu ne vas pas me laisser ça, quand même, si ?
De ma main libre j’attrape in extremis la photo, histoire de gagner un peu de
temps, de me concentrer sur quelque chose. Quel sortilège exerce-t-elle sur
moi ? À bien y regarder, elle semble ne pas être totalement de ce monde – ou du
moins ne pas appartenir complètement au présent. Si route il y a, c’est celle qui
relie le passé au futur et, dans ces conditions, un tel arrêt du conducteur sur le
bas-côté est moins anodin qu’il n’y paraît. D’ailleurs, pourquoi cet arrêt ?
Qu’est-ce qui l’a motivé ? Comment l’auteur de la photo a-t-il pu résister à
l’envie de poursuivre son chemin ? Envie de boire de l’eau ? Sans doute avait-il
la chemise collée de sueur des omoplates jusqu’aux reins, à force de rouler dans
cette étuve. Ou peut-être a-t-il eu besoin de pisser, de pisser joyeusement à cet
endroit précis, en creusant un petit cratère dans le sol, sans crainte d’être
dérangé. Heureux de sa vie. Ou, au contraire, désireux de la fuir. L’asphalte,
sous ses yeux, débobinant son film à chaque tour de roue, il a dû voir mille
images venir à sa rencontre. Les gens qu’il avait aimés. Les femmes qu’il avait
désirées. Les lieux de son enfance. Ses secrets. Ses regrets éternels. Ses plus
belles émotions.
Aurait-il reçu un jour la lettre d’Aurélie, la jeune interne, qu’il s’en serait
sûrement souvenu à ce moment-là. Car l’existence même de cette lettre témoigne
du fait qu’il existe encore des jolies choses en ce bas monde, des jolies choses
toutes simples. À ce titre, elle te servira de viatique pour le restant de tes jours –
autant dire quelques-uns. Avec une telle carte en poche, ta traversée commence
bien. Tu veux que je te la lise ? Je la connais par cœur, elle a le goût des
chocolats que ta maman avait offerts à Aurélie et à l’équipe.

Cher Oscar,
Je te remercie pour ta délicate attention. Tu pourras bientôt
rentrer à la maison découvrir de nouveaux horizons. Profite des
bisous et des câlins de papa et maman pour bien grandir. « Petit
Champion », comme on te surnomme dans le service, deviendra vite
grand. N’oublie pas de m’envoyer une photo de ta première
dégustation de chocolat…
Bonne route dans la cour des grands.
Je t’embrasse,
Aurélie
Un petit champion à qui l’on souhaite bonne route dans la cour des grands,
c’est fou, non ? À croire que cette route du désert a bel et bien été tracée, et
même photographiée en noir et blanc pour que nous nous y retrouvions un jour.
À croire que tout était écrit. Mais je m’endors, je m’endors vraiment, mon
amour. Tu me donnes deux minutes ? Le temps de récupérer un instant et je suis
à toi…
Épilogue

… Voilà, j’arrive, je reviens. Pardon, je me suis endormi une minute ou


deux. Décidément, c’est fou tout ce qu’on peut rêver en si peu de temps. Ça
paraissait si vrai, comme si j’y étais. Et c’est fou, cette lumière, ce feu derrière
mes paupières. D’accord, j’ai piqué du nez, mais laisse-moi somnoler encore, tu
veux ? D’ailleurs, il reste quoi, vingt millilitres ? J’arrive, mon Oscar, Papa est
là. Mais qui a allumé toutes ces foutues ampoules ? On n’est pas le matin, si ?
J’ai dormi si longtemps ? Et puis cette chaleur… Tu dois avoir chaud, toi aussi.
Heureusement, quelqu’un a ouvert la fenêtre, je sens du vent. En sourdine. Juste
un souffle. Un souffle chaud.
Allez, promis, encore quelques secondes et j’ouvre les yeux. Ensuite, tu finis
ton biberon vite fait, d’accord ? Toi et moi on a besoin de dormir. Il suffit
d’inverser la chanson, bois ton lolo, tu auras ton dodo. C’est juste qu’il y a
tellement de luminosité derrière mes paupières que j’ai peur d’être ébloui. Et
puis cette chaleur… c’est intenable. En plus des lampes du salon, quelqu’un a dû
allumer le chauffage à fond. Ta maman, sans doute, qui a voulu bien faire. Ou
alors elle est somnambule. Heureusement qu’il y a ce vent léger qui passe par la
fenêtre. Et cette odeur. Elle est agréable, cette odeur. Une odeur de sable et de
terre sèche. Je ne la connaissais pas dans ces parages.
En revanche, cette étuve me liquéfie. Me colle au fauteuil. Je le sens, le
fauteuil, brûlant sous mes fesses. Il a dû fondre lui aussi, car je lui trouve moins
d’aspérités. Comme s’il était plus lisse qu’auparavant, moins craquelé. Illusions
du sommeil. Délires de l’épuisé. Le fauteuil est bien là. Peut-être un peu plus
dur. Je n’en peux vraiment plus. Encore quelques succions, un petit rototo et
c’est la délivrance. Finis vite le biberon, je t’en prie, fais-le pour nous. Il fait trop
chaud, le vent n’y peut plus rien. Et la lumière que je sens fourmiller derrière
mes paupières baissées est plus que jamais intenable.
C’est un baiser mouillé, au milieu du front, qui me fait ouvrir les yeux. Et les
refermer aussitôt. Parce que le feu est trop fort, et parce que j’ai rêvé. Je les
rouvre doucement, comme on lève le rideau sur une scène inconnue. Car non, ce
n’est pas un songe. À travers mes cils, une vision irréelle se dévoile à moi. Non
pas le salon feutré de l’appartement, plongé dans une pénombre tout juste percée
d’un abat-jour allumé, mais un décor sans fond, sans fin, saturé d’un milliard de
luminaires. Plus précisément, la vision familière d’une route écrasée de soleil
menant à des montagnes, au loin, et partout le désert. Une vision sans limite,
sinon celle du pare-brise au travers duquel le regard porte. Au premier plan, un
volant dont le centre est garni d’un plaquage en faux bois marqué des cinq lettres
du mot Dodge. À gauche, la portière du conducteur grande ouverte sur la
poussière et le vent.
À peine ai-je le temps de reconnaître ce décor, et tandis que je suis en train
de me rendre compte que c’est vraiment moi, cette fois, qui suis dans la photo au
volant de la Dodge, une silhouette venue de je ne sais où s’approche puis se
penche lentement vers l’habitacle. Comme une femme flic fantomatique qui
voudrait me demander mes papiers ou mon permis de conduire. Mais c’est loin
d’être cela. Car cette silhouette qui tend une main pour me caresser la joue, c’est
ta maman.
J’en ai le cœur qui bondit, malgré une immobilité qui me cloue sur mon
siège. D’abord parce que je me croyais seul, et aussi parce que j’en suis heureux.
Mais surtout parce qu’elle a changé. C’est elle, bien sûr, mais avec quoi, trente,
trente-cinq ans de plus ? Le sourire est toujours là, mais faible. Et triste. Les
pommettes aussi, hautes, pommelées, mais sillonnées de chagrin plus encore que
de rides – des rides, oh, à peine, quelques rayures sur un diamant. Le cou s’est
un rien chiffonné, mais noblement, comme la soie qu’on y porte. Quant aux yeux
en amande, aux éclats de miel et de soleil, ils paraissent ne plus pouvoir,
désormais, qu’éclater en sanglots : les cernes qui les soulignent sont noirs
comme un ciel bas juste avant l’ondée. Ce n’est pas un hasard, du reste, si une
pluie de paillettes a altéré sa chevelure, naguère d’un brun parfait, tout juste
nuancée de reflets auburn. Une pluie de paillettes blanches.
Oui, c’est elle, toujours aussi belle, à peine bousculée, à peine insultée,
même pas outragée. Sur ses rondeurs douces, les flammes du temps n’ont pas su
mordre. Elles les ont contournées, mais sans les entamer, sans consumer son être
ni le précieux de son âme. Sur elle, la vieillesse n’a fait qu’une tentative. Et c’est
bel et bien elle, ta mère, qui me glisse à l’oreille, la voix presque intacte : « Bon
voyage, mon amour… »
À ces mots et aux lèvres mouillées qui les ont prononcés, aux deux larmes
qui perlent sans vouloir se rendre, je comprends d’où provient ce baiser délicat,
juste humecté, dont je ressens encore la douceur sur mon front. Et tandis que,
comme la mer, son visage se retire de l’encadrement de la portière, que sa
silhouette s’efface, timide, à reculons, voilà qu’une autre prend sa place,
massive, haute – et trois autres à ses côtés qui se découpent sur le ciel, en contre-
plongée.
Dans la première je te reconnais, mon grand – et cette fois, « grand » est le
mot. Tu as quoi, trente, trente-cinq ans ? Mon Dieu, comme tu as changé, et
pourtant c’est bien toi. Tout ta mère, aussi, son portrait. Les yeux, le nez, les
pommettes… avec un peu de ma bouche, peut-être. Et de mes cheveux plantés
n’importe comment. Tu as certes poussé depuis la turbulette – elle couvrirait à
peine ton épaule –, mais certains signes ne trompent pas : ce pli dans les
cheveux, laissé par l’oreiller ; la fossette sur la joue gauche ; cette impatience
dans les gestes ; et puis ces yeux un peu bouffis – que t’arrive-t-il, qu’est-ce qui
te rend si triste ?… Tu avais les mêmes quand le biberon n’arrivait pas assez
vite !
Pour le reste, ta mère avait bien fait de t’inscrire aux Bébés nageurs, parce
que franchement, chapeau, bel athlète. Beau mec. Beau bébé ! Beau champion.
Carrure olympique et regard ombrageux, pour séduire les filles ça ne doit pas
être trop compliqué, si ? Mais surtout, qu’est-ce que tu fais ? Quel métier ?
Qu’est-ce que tu aimes ? La Lune et les étoiles, comme celles du mobile qui
tournoyait jadis au-dessus de ton lit ? Tu es astronaute, astrophysicien ? Ou juste
passionné d’astronomie, hein, mon petit Scorpion ? Quels sont tes goûts ? tes
couleurs, tes plats préférés ? Tu aimes les femmes, le rugby, le vin, la bouffe, les
bouquins, les vieux films, le jazz, les bagnoles, dis, rassure-moi, tu me
ressembles un peu quand même ? « Au revoir, mon petit Papa », me souffles-tu
seulement en guise de réponse.
Le ballet est bien réglé. Tu fais un pas de côté en laissant ta main peser une
seconde sur mon épaule. C’est alors au tour de ton frère et de tes sœurs de me
souhaiter bonne route. Niels a la cinquantaine féline, c’est un grand type aux
cheveux flamboyants qui lui tombent sur les yeux. Toujours cette façon de se
protéger, de ne pas se livrer, malgré sa dégaine de surfeur australien. Nous ne
nous sommes pas toujours compris, pas beaucoup parlé, et ce n’est pas
aujourd’hui que ça va commencer. Et pourtant, chacun à notre façon, nous nous
reconnaissons confusément l’un dans l’autre. Même pudeur. Même inaptitude à
exprimer ses émotions, ses sentiments. Même manière de ne rien prendre au
sérieux et de vouloir y croire, néanmoins. Il a dans les yeux la mélancolie de
rendez-vous parfois manqués. J’imagine qu’en reflet, il voit la même déception
dans les miens. Nous sommes chacun l’alter ego de l’autre, mais peut-être
avons-nous l’un et l’autre trop d’ego pour l’avouer.
À peine s’est-il effacé à son tour que le soleil en profite pour passer la
voiture au lance-flammes. À l’intérieur, c’est l’enfer. Le Skaï du fauteuil semble
se liquéfier dans mon dos en même temps que ma chemise. Il règne sous le
plafonnier une odeur de plastique chauffé à blanc, de poussière de moquette, de
Bakélite maltraitée. C’est comme si tout allait se mettre à cloquer, à rissoler, à
fumer comme dans une poêle sous l’huile bouillante qui tombe du ciel.
D’ailleurs, lorsque Emma vient à son tour me saluer, elle en fait la brûlante
expérience : posant sa main sur le toit de la voiture, elle la retire aussitôt, comme
ébouillantée. Bien lui en prend, elle y laisserait sa peau de porcelaine, sa peau de
blonde vénitienne. Je rêverais qu’elle me boxe l’abdomen, tête en avant,
frénétique, comme elle le faisait enfant. Je rêverais qu’elle me lance un « Ça
gaze ? » avec la désinvolture qui lui était coutumière. Mais les fraises qui lui
tiennent lieu de lèvres ne laissent suinter que le jus amer d’un chagrin qu’elle
retient mal. Allons, ma petite fille, à quarante-cinq ans passés, on ne pleure pas !
Je t’embrasse, ma petite poupée, et je t’embrasse toi aussi, Marie. Tu étais
l’aînée, ce n’était pas facile, une magnifique aînée dont j’ai toujours été fier.
Libère ta retenue, vaincs ta pudeur toi aussi, les trésors que tu as en toi, tu vas les
découvrir tout au long de ta vie, exploratrice de toi-même, aventurière de tes
secrets. Garde pour cela la lumière de tes yeux bronze bien allumée, et tu verras
apparaître au creux de ta conscience, sur des parois secrètes, des dessins que tu
ne soupçonnais même pas.
Maintenant, pardonnez-moi mais je vais vous laisser. Il fait vraiment trop
chaud, il faut que je démarre et que je roule droit devant, fenêtre ouverte, et vite.
Je vous aime mais sans doute vous l’ai-je mal dit et mal montré. Je t’aime toi,
toi, toi et toi. Et toi, mon prince, toi qui es le plus jeune, toi qui gigotais encore il
n’y a pas si longtemps dans ton petit pyjama de coton, toi qui tenais il y a peu
dans le creux de mon coude, allongé sur mon ventre avec un biberon en guise de
trompette, je t’en supplie : continue d’être vigoureux, continue de saisir tout ce
qui te passe à portée de main, continue de sourire en coin. Surtout, protège tes
sœurs et frère, et protège ta mère, elle nous a tant donné.
Le moment est venu. Sous l’impulsion d’une main inconnue, la portière de la
Dodge se referme lourdement dans un claquement mat, définitif. Il ne me reste
qu’à regarder droit devant moi, dans cet écran rectangulaire que délimite le pare-
brise et qui pourrait ressembler à du Technicolor si le panorama ne venait, à
l’instant, de prendre une couleur cendre tirant sur le sépia. Devant moi, je
retrouve l’étendue sèche du désert parsemée d’épineux nains, et cette route qui
l’irrigue de son goudron pelé, filant tout droit vers des collines aux flancs de
suie. L’atmosphère est au feu, au silence, à la poussière qui s’infiltre jusque sur
le tableau de bord.
Un avant-bras décharné entre dans le champ, mon champ de vision – on se
croirait dans ces films où l’on abuse des effets « bougés » de la caméra
subjective. Cet avant-bras maigre, fripé, sans force, s’élevant comme un os
rongé vers la clé de contact, eh bien, c’est le mien. Un effort, un déclic, une
rotation des doigts et la clé est tournée. Aussitôt, et comme je l’imaginais, un
souffle rauque fait frémir la voiture, puissant et enveloppant comme un feu plein
gaz sous un chaudron déjà rougi. Le 8 cylindres se lâche dans un gargouillement
sourd, un bruit de digestion de gros ventre gavé sous son capot de métal.
J’appuie un peu. Ça répond bien. Un feulement souple, félin, consentant.
Hérissé à l’arrière du volant, le levier de vitesse automatique m’apparaît
comme une branche de salut au-dessus du vide. Il n’attend que moi pour être
agrippé. Alors ma vieille main se charge du sale boulot, ma main de parchemin,
cartilagineuse, semée de fleurs de cimetière. La vitesse enclenchée sur « Drive »,
il ne me reste plus qu’à lâcher les chevaux. Et à prendre le large.
Coup de barre à bâbord. J’écrase l’accélérateur. Dans un grondement de
Chris-Craft, un flottement de métal lourd sur amortisseurs, le capot se soulève et
la Dodge déjauge en laissant derrière elle un sillage dans le sable. Cap sur les
lointains, le ciel pommelé de nuages, les collines du désert. Je regarde dans le
rétroviseur, le cœur serré d’y voir s’amenuiser l’image de ceux que j’aime. Les
miens, qui me disent au revoir. J’accélère encore, la proue pointée vers l’horizon
et ses collines de cendre. À mesure que je roule, le sifflement du vent remplace
le bruit du moteur tandis qu’un froid glacial s’installe dans l’habitacle. Est-ce lui
qui me fait trembler ? Ou est-ce la peur qui me saisit au moment de quitter la
vie ? La vie… je m’en suis plaint, parfois. Mais c’était si bien. Tu te souviens ?

Doucement, doucement, doucement s’en va le jour…


Doucement, doucement, à pas de velours…

C’est derrière moi. C’est fini. À mon tour de fermer les yeux. Bientôt la nuit.
Et le silence.
J’ai des souvenirs plein le coffre, des larmes plein les cils, mais loin devant
la calandre, d’autres pensées me font cligner des yeux. Derrière ces collines,
c’est vrai qu’il y a le désert, le Pacifique, les plages. San Francisco, Sacramento,
San José. Los Angeles, San Diego, le Mexique. Des cow-boys, des Indiens. Des
tonneaux de mojitos, des feux de joie, des filles bronzées qui sentent le chaud,
l’ivresse, la vie. La jeunesse, l’aventure et tout ce qui pour moi ne sera plus –
c’est trop tard.
Mais à l’heure qu’il est, ce que je rêverais plus que tout de trouver par-delà
les montagnes, c’est une dernière étape. Oh, rien de bien compliqué : une maison
de planches au bord de la route, avec une cheminée qui fume sous un gribouillis
bleu, comme sur les dessins d’enfants. Derrière la porte, toute ma tribu à moi,
dormant profondément. Dans le salon, un fauteuil de cuir rouge craquelé,
surmonté d’un abat-jour et n’attendant que moi. À côté du fauteuil, sur une
desserte en désordre, un cliché de désert pris à bord d’une Dodge :

Death Valley,
California.
Jean-Loup Sieff (1977)

Et, dans la chambre d’à côté, un bébé affamé, un petit champion qui pleure
parce que son papa ne se réveille pas.
FRANÇOIS d’EPENOUX

François d’Epenoux est un écrivain français né en 1963. Il est l’auteur d’un


essai, Les bobos me font mal (2003), et de neuf romans : Gégé (1995) – qui a fait
partie de la sélection finale pour le Goncourt du Premier roman –, L’Importune
(1996), Danemark Espéranto (1998), Deux jours à tuer (2001) – adapté au
cinéma par Jean Becker en 2008 –, Les Papas du dimanche (2005) – adapté au
cinéma par Louis Becker en 2012 –, Gaby (2008), Même pas mort (2010), Le
Réveil du cœur (2014) – prix Maison de la Presse – et Les Jours areuh (2016).
Tous ses ouvrages ont paru aux Éditions Anne Carrière.
© S. N. Éditions Anne Carrière, Paris, 2016

Illustrations : © Getty Images. Couverture : éodesign

ISBN numérique : 978-2-380-82108-6

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