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TEMPÊTE

ET SUCRE D’ORGE






Magali Santos











Copyright © 2020 Magali Santos. Tous droits réservés.
Chapitre 1
Inès

— C’est une blague ?
Mon manager me fixe et répète :
— Je suis désolé, Inès. J’ai besoin de vous.
— J’ai des billets d’avion pour Madrid demain soir !
— Je vous les rembourse, ce ne sera pas un souci.
Si c’est un souci. Cela fait huit mois que je ne vois pas mes parents ! Nous
sommes à une semaine de Noël, j’attendais mes quinze jours de vacances en
Espagne depuis si longtemps ! Je ne peux pas y renoncer.
— Je suis désolée, mais ce n’est pas qu’une question d’argent, Olivier.
L’homme d’une cinquantaine d’années, qui ne se rase jamais pour se donner une
image de patron autoritaire et viril, prend une profonde inspiration. Il commence
à perdre patience. Moi aussi d’ailleurs. Je n’y suis pour rien si mon collègue
vient de souffrir un accident de voiture et qu’il ne peut pas assurer le
déploiement de notre plateforme chez son client !
— Vous êtes la seule à manier les chiffres comme personne et j’ai besoin d’un
responsable de grands comptes à mes côtés sur ce projet pour les derniers
paramétrages. Vous connaissez notre outil de comptabilité sur mesure sur le bout
des doigts, vous avez déjà bossé sur une trentaine de projets de ce type. Vous
êtes la plus qualifiée pour remplacer Arthur !
Son compliment me fait rire nerveusement. Bizarrement, lors de mon précédent
entretien annuel, mes compétences dans les chiffres et mes qualités d’Account
Manager n’étaient pas suffisantes pour une augmentation ! Comment se fait-il
que, tout à coup, je me retrouve sur le podium avec Wonder Woman gravé sur le
front ? Je reprends mes esprits, ce n’est pas le moment de me faire virer. Même
si cela ne me dérangerait pas tant que ça !
— Je ne connais même pas le compte, il n’est pas dans mon portefeuille.
— On est une équipe, poursuit-il. On doit se souder. Les clients appartiennent à
tout le monde, vous devez être capable de prendre la main sur un dossier
lorsqu’un collègue est absent. La date de livraison est le 23 décembre et nous ne
pouvons pas la modifier ! Elle a déjà été reportée quatre fois, nous devons
absolument finaliser ce projet avant Noël.
— Je ne peux vraiment pas, Olivier. J’ai prévu de…
L’homme à la barbe poivre et sel lève un doigt pour m’interrompre :
— En fait, je ne vous donne pas le choix. Nous pouvons annuler vos congés si
une urgence professionnelle le justifie.
— Pardon ?
Mon cœur s’arrête, mon sang ne fait qu’un tour.
— Les congés, m’explique-t-il, c’est un service que l’on vous accorde.
— Un service ? C’est un droit !
— Oui, un droit, mais nous avons l’autorité de vous imposer les dates, je vous
signale. Je suis déjà très aimable de vous rembourser vos billets.
Ma gorge est nouée et je me force à garder mon calme. Adieu Noël à Madrid et
les bons petits plats de maman.
— Je vais essayer de décaler mon départ d’une semaine et je vous tiens au
courant.
— À vrai dire, Inès, vous ne pourrez pas prendre de vacances du tout. Arthur est
hospitalisé, il ne reviendra pas avant au moins un mois. Le lundi 26 décembre au
matin, vous devez de même être au bureau pour assurer la permanence pendant
les fêtes.
C’est la goutte d’eau ! Non seulement je ne passerai pas Noël en famille, mais je
fêterai également le réveillon seule dans mon studio parisien ! Je me lève, bat
des cils plusieurs fois pour éviter les larmes de s’échapper et m’humilier, et lance
d’une voix rauque :
— À vos ordres.
Je sors en claquant accidentellement la porte – ou pas – et je vois aussitôt ma
collègue et meilleure amie, Rose, me faire signe pour que l’on aille boire un
café. J’acquiesce et une dizaine de minutes plus tard, nous nous retrouvons sur la
terrasse de nos bureaux, nos boissons chaudes à la main. Nous nous asseyons
confortablement sur notre banc fétiche. J’essaye de respirer calmement, mais
mon corps tremble de la tête aux pieds.
— Bon, tu en fais une tête. Qu’est-ce qu’il voulait, ton chef ?
— Je ne pars plus en Espagne.
— Quoi ?! s’exclame-t-elle. Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je dois remplacer Arthur.
— Non, mais attends ! Tu n’es pas la seule Account Manager ! Pourquoi il ne
demande pas à Tiphaine qui reste à Paris pour les fêtes ?
— Apparemment, je suis la plus compétente, tu comprends. Je suis surtout la
dernière arrivée, la plus jeune et la plus conne !
Rose soupire et n’en revient pas.
— Il ne peut pas te faire ça, Inès.
— Il l’a fait et il a été très clair. Je n’ai pas le choix.
— Quel…
Elle se retient d’insulter mon manager. Je suis tellement en colère que je
continue de vider mon sac :
— C’est un si bon chef, qu’il est incapable de diriger un projet quand un membre
de son équipe s’absente. Il veut que je sois là pour faire tout le boulot. Il ne fait
que se tourner les pouces, en donnant des ordres sans se soucier qu’on a des vies
en dehors des bureaux. Il ne comprend rien à notre propre outil ni aux
paramétrages à mettre en place. Je n’en reviens pas… Il annule mes congés de
décembre que j’attends depuis des mois.
Je lâche un long soupir et prends mon portable. Je jette un rapide coup d’œil
pour essayer de changer mon billet d’avion et ne partir que le weekend de Noël
en Espagne, mais les frais exorbitants pour une telle modification et le coût
astronomique de nouveaux billets me ramènent à la réalité. Je suis foutue. Je vais
pour la première fois de ma vie passer les fêtes de fin d’années que j’adore tant,
seule. Je me vois déjà me lamenter dans mon canapé, sous un plaid et mon pot
de glace… Et je n’ai même pas de chat pour me tenir compagnie !
— Ça coûte une blinde pour partir uniquement le weekend de Noël.
Je suis à bout et si bouleversée que je craque. Je capitule et laisse les larmes
couler le long de mes joues. Il vaut mieux ça que de secouer Olivier dans tous
les sens et l’envoyer paître. Rose passe un bras autour de mes épaules :
— Viens fêter Noël avec nous ! me propose-t-elle. Tu connais mes parents, ils
seront ravis de t’accueillir ! On va en Savoie, tu peux prendre un TGV le
vendredi après votre réunion chez le client et tu repars dimanche soir ! Ça te fera
un petit weekend, mais tu ne resteras pas seule pour Noël comme ça !
Je souris face à cette alternative, mais je ne peux malheureusement pas accepter.
— C’est gentil, mais je ne peux pas. Vous avez vos vacances planifiées en
famille.
— Ma mère me tuerait si elle apprend que tu es solo à Paris. C’est décidé. Tu
viens passer au moins Noël avec nous et tu pourras même revenir pour le Nouvel
An !
Je m’apprête à refuser une nouvelle fois son invitation, mais la belle brune a déjà
son téléphone en main.
— Allo, maman ? C’est moi.
Je ne peux plus la contredire et dès que Rose explique sa brillante idée, j’entends
sa mère exploser de joie à l’autre bout du fil. « Bien sûr, quelle question ! » dit-
elle d’une voix joviale. Je soupire et ne me retiens plus de sourire à pleines
dents. Cependant, mon cœur se serre lorsque je réalise que je dois à mon tour
avertir ma famille que je ne pourrais pas passer les fêtes de fin d’années avec
eux.
* * *
Dès que je rentre le soir, je me pose dans la cuisine et appelle mes parents en
visio. Ils ne tardent pas à répondre.
— Coucou ma fille ! s’exclame mon père.
— Salut papa.
Je feins un sourire satisfait, mais ne le dupe pas.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
J’avale difficilement ma salive et demande :
— Maman est là ? Je dois vous parler à tous les deux.
Je le vois froncer ses sourcils et ma mère apparait aussitôt à l’écran.
— Bonsoir, me salue-t-elle. Ça ne va pas ?
Je prends une profonde inspiration
— Je ne vais pas pouvoir venir en Espagne demain soir.
— Comment ça ? Tu dois décaler tes billets ?
— Oui et non. Je dois rester là pour les fêtes, mon collègue qui devait assurer la
permanence au bureau a eu un accident de voiture et il est hospitalisé.
— Je suis désolé pour ton collègue, s’énerve mon père, mais pourquoi c’est toi
qui dois en subir les conséquences ?
— Je ne sais pas, j’ai été désignée et mon chef m’a bien fait comprendre que
c’est moi et personne d’autre.
— Tant pis ! s’exclame-t-il. Tu viens quand même ! Il ne peut pas t’obliger !
Je respire calmement, tout comme ma mère qui compatit et saisit que je n’ai pas
le choix.
— Si je ne reste pas, c’est une faute grave. Ils me mettront à la porte sans ciller.
— C’est peut-être l’occasion de chercher un autre boulot !
— Ce n’est pas si simple, papa. Les postes d’Account Manager ne courent pas
non plus les rues. Je vais vraiment devoir obéir sans broncher. Je change mes
billets et je viendrai dès que possible, promis.
— On fêtera Noël plus tard, ne t’en fais pas, ma chérie.
Ma mère essaye de me rassurer, mais je sais qu’elle lutte pour retenir ses larmes.
J’en fais de même, la situation est déjà assez difficile à digérer.
— Vous passerez quand même les fêtes avec Diego, Ashley et les enfants.
— Oui, heureusement que ton frère vient.
— Vous ne serez pas seuls, c’est génial.
— Mais toi si.
Je hausse les épaules et esquisse un sourire timide :
— Ne vous en faites pas pour moi. Rose m’a invité en Savoie pour le weekend
du coup. Je pense que je vais accepter.
— Ah super ! répond ma mère. Profite ! Ça te fera du bien de changer d’air.
— Ouai, elle serait mieux ici avec nous, quoi…
— Papa, s’il te plait. C’est déjà assez dur, n’en rajoute pas.
Il rouspète encore quelques minutes, mais nous réussissons à dédramatiser.
Même si les fêtes de fin d’années sont une tradition chez nous et la meilleure
période de l’année, nous savons pertinemment que le plus important est que nous
serons probablement ensemble dans quelques semaines.
Chapitre 2
Inès

Mercredi, sur les coups de seize heures, j’en profite lorsqu’Olivier part voir un
client pour quitter le bureau plus tôt. Les locaux sont quasiment vides en cette
période de l’année, le téléphone silencieux et les mails portés disparu, j’ai bien le
droit d’en tirer parti un minimum puisque je suis coincée en France ! Ni vue ni
connue, je file ainsi aux Quatre Temps à la Défense. J’ai certes accepté de passer
Noël avec Rose et ses proches, mais je ne peux clairement pas m’y rendre les
mains vides. Je sais très bien qu’à quelques jours des fêtes les magasins sont noir
de monde, mais mon TGV part à la première heure samedi matin pour la Savoie.
Demain, je vais avoir une journée de dingue avec le lancement de notre
plateforme chez notre nouveau client, tout comme vendredi où je suis certaine
que des paramétrages devront être réajustés. C’est pour cette raison que je me
retrouve un mercredi en fin d’après-midi dans un des centres commerciaux les
plus convoités de la région parisienne. L’endroit est d’ailleurs soigneusement
décoré de sapins de deux mètres de haut, ornés de boules et de guirlandes bleues
et violettes, et d’impressionnantes suspensions étoilées à tous les étages. Il y a
également un traineau du Père Noël magistral et ses rennes à taille réelle, des
lutins par-ci par-là ainsi que des bonshommes de neige. Toute cette ambiance me
réchauffe le cœur ! Je choisis un sublime portefeuille noir Coach pour Rose, une
montre chez Histoire d’Or pour son fiancé, Thomas, une belle écharpe Lacoste
pour son père et un magnifique coffret Guerlain pour sa mère. Je rencontre
quelques difficultés pour trouver un cadeau pour son frère, Gabriel, puis décide
de lui offrir un polo Hugo Boss bleu marine. Ma carte bancaire a bien chauffé,
d’ailleurs je suis certaine que la fumée qui s’en échappe n’est pas le fruit de mon
imagination ! Tant pis ! C’est le minimum. Alors que je m’apprête à sortir des
Quatre Temps pour reprendre le Transilien et rentrer à Paris, je croise un homme
vêtu d’un costume du Père Noël. Quelques enfants lui tournent autour et je
trouve cette scène adorable. Ma poitrine se crispe lorsque je réalise que je ne
verrai pas mes neveux, Mathilde et Léo, déballer leurs cadeaux cette année. Au
même moment, le Père Noël, bien trop maigre pour représenter la légende,
m’interpelle :
— Mademoiselle, approchez !
Je ralentis le pas et fait non de la main, un sourire gêné sur les lèvres. Pourtant,
l’homme insiste :
— Venez, s’il vous plait.
Les enfants m’encouragent et leurs parents se retiennent de se payer ma tête. Je
suis mal à l’aise et pour en finir au plus vite, je me rapproche en fronçant les
sourcils :
— Donnez-moi votre main, me demande le comédien dont la voix trahit son
jeune âge.
— Pardon ?
— Votre main, mademoiselle.
Je le fixe et obéit sans broncher. Le Père Noël retourne mes doigts et analyse la
paume de celle-ci. Puis, il lève ses yeux dissimulés derrière de vieilles lunettes
rondes et je devine un sourire sous sa fausse barbe blanche toute douce :
— J’ai senti que vous adorez Noël, mais je perçois une tristesse cette année. Je
ne sais pas ce qui vous chamboule, mais faites-moi confiance, vous aurez le plus
beau des cadeaux.
Je hausse un sourcil et reste sans voix. L’homme cherche ensuite dans sa poche
quelque chose et sort une petite enveloppe.
— Prenez ceci. Promettez-moi de ne l’ouvrir que le 25 décembre au matin. Je
suis certain que ce qu’il y a à l’intérieur vous guidera.
— Euh… Merci.
Je suis bouleversée par cette intervention. Ce bonhomme prend son rôle trop au
sérieux ! Il se croit pour le Père Noël en chair et en os ! Le comédien reconcentre
son attention sur les enfants et me laisse en plan, une petite enveloppe à la main
et complètement embarrassée. Je décide de ne pas y accorder trop d’importance,
enfouis le papier dans la poche de ma doudoune et sors du centre commercial à
la hâte.
* * *
Après deux jours intenses, de rendez-vous chez le client avec Olivier, de
paramétrages, de modifications et d’explications, je me retrouve dans un TGV en
direction de Bourg-Saint-Maurice. Le départ se fait à six heures et quarante-et-
une minutes tout pile. L’idée de passer Noël en montagne, entourée de neige,
dans le chalet des parents de ma meilleure amie me plaît finalement. C’est un
bon compromis et je me vois déjà installée confortablement devant un feu de
cheminée, un chocolat chaud dans les mains, à écouter son père nous raconter
des anecdotes d’enfance. Le voyage dure environ cinq heures et je jongle entre
microsiestes et un bouquin de Nicholas Sparks, et me goinfre de sandwichs et de
cookies acheter à la dernière minute avant d’embarquer. Je prends le temps pour
faire le vide dans ma tête. C’est Noël après tout, inutile de me rappeler toutes les
dix minutes que je devais être à cette heure-ci en Espagne chez papa maman à
enchaîner les parties de UNO avec mes neveux. À l’approche de la Savoie, le
paysage change. Adieu les plaines désertes de France, place aux majestueuses
montagnes enneigées au loin. Puis, notre train fait un premier arrêt à Chambéry.
Les voyageurs, pour la plupart des familles avec leurs enfants, commencent leur
périple dans un brouhaha festif, en descendant avec de grosses valises et des skis
pour les adultes, des bâtons de ski et des luges pour les plus jeunes. Le scénario
se répète aux quatre arrêts suivants dans les stations d’Albertville, Moutiers,
Aime La Plagne et Landry. Finalement, mon TGV rentre en gare de Bourg-Saint-
Maurice à onze heures et quarante-six minutes. Mon cœur balance entre
excitation et appréhension. Je prends le temps de ranger mes affaires, de
m’emmitoufler dans mon écharpe, bonnet et doudoune, attrape ma petite valise
pour les vingt-quatre prochaines heures, puis descends avec les derniers
passagers de mon wagon. À quai, j’observe la beauté des lieux : le terminal est
niché dans une vallée, au milieu de gigantesques montagnes ! Tout est blanc,
blanc et blanc. Seuls quelques chalets et sapins sont semés par-ci par-là. Je
prends une bouffée d’air frais – très frais d’ailleurs ! Que mon weekend de Noël
commence ! J’emboîte le pas des vacanciers vers la sortie de la gare, puisque
Rose est censée m’attendre avec Thomas sur le parking. Tandis que je cherche
mon téléphone dans ma poche pour l’appeler, je fais l’erreur de ne pas regarder
où je mets les pieds ! Soudain, ces derniers, et malgré mes Moon Boot, glissent
un coup à droite, un coup à gauche, en arrière puis en avant ! J’essaye tant bien
que mal de garder l’équilibre, mais deux secondes plus tard je tombe les fesses
sur une énorme plaque de verglas et ma valise est propulsée à au moins trois
mètres !
— Ah…
Je grogne de douleur ! Je suis tout de même contente d’être une des dernières
passagères du train et que peu de gens m’ont vue me donner en spectacle !
— Vous allez bien ? Vous avez besoin d’aide ?
Une voix rauque se rapproche à grands pas derrière moins et tout à coup, un
homme s’agenouille à mes côtés. Je suis hypnotisée par ses yeux verts d’eau. Je
n’en avais jamais observé de si beaux, aussi près.
— Vous allez bien ? répète-t-il amusé.
Je redescends sur terre et acquiesce.
— Oui oui, merci. Enfin, je risque d’avoir un énorme bleu sur le fessier, mais
rien de plus grave.
Il laisse échapper un petit rire et m’aide à me relever. Une odeur boisée de son
parfum envahit mes narines et je manque de m’écrouler une nouvelle fois
tellement il sent bon ! Je n’ai jamais été aussi gênée de toute ma vie. Je remarque
qu’il ne porte qu’une veste chaude, un jean et des chaussures de randonnée. Pas
d’écharpe, pas de bonnet, pas de gants. Super, il habite sûrement dans la région
et doit être habitué aux touristes maladroits ! Il ne tarde pas à me le confirmer :
— Pour une parisienne, même avec des après-skis de marque les chutes sur du
gel sont inévitables.
Je reste bouche bée face à sa réflexion et explose ensuite de rire.
— Comment savez-vous que je viens de Paris ?
Il se retient de glousser et hausse ses épaules. Je plisse les yeux et ramasse ma
valise à présent cabossée.
— Vous pensez réussir à atteindre la fin du quai sans d’autres chutes ? me
demande-t-il d’un ton moqueur.
Je feins d’être vexée et lui fais un signe de me laisser tranquille :
— Du balai, faux cavalier ! Apprenez à ne jamais vous moquer d’une femme en
détresse après l’avoir aidée !
C’est à son tour de s’esclaffer ! Il lève ensuite ses mains en assumant sa
culpabilité et commence à s’éloigner. Je le regarde partir, amusée, quand tout à
coup il fait volte-face :
— Au fait, ça se voit que vous êtes parisienne, mais c’est surtout parce que votre
TGV est un direct de la capitale vers la Savoie !
Je soupire et retiens une nouvelle fois mes lèvres de s’étirer. Cet inconnu est
charmant et cela fait du bien. Cela change clairement de Paris ! Je marche
prudemment cette fois-ci jusqu’à la gare afin d’éviter toute plaque de verglas – et
laisser une bonne distance de sécurité avec mon sauveur insolent – et respire
plus calmement lorsque je sors sur le parking. Je n’ai aucun mal à repérer Rose
et elle me fait aussitôt de grands signes ! Je souris sincèrement heureuse de la
retrouver et m’avance vers elle. Mais mes pieds manquent de glisser, non pas à
cause du gel au sol cette fois-ci, mais bel et bien parce que je vois Thomas, le
fiancé de ma meilleure amie parler à… Mon faux cavalier. Celui qui vient de
m’aider et de se moquer de moi par la même occasion ! Rose est à présent à mon
niveau, me prend dans ses bras, mais m’interpelle :
— Bah alors, tu n’es pas contente d’être ici ?
Je la dévisage et pointe vers Thomas.
— Il parle avec qui ?
La belle brune se retourne et répond :
— Ah ! Bah c’est Gabriel, mon frère ! Je t’avais dit qu’il serait avec nous !
Oui, effectivement elle me l’avait dit. Mais elle a clairement oublié de me
préciser qu’il était à présent un vrai gentleman, poli, drôle. Et charmant.
Chapitre 3
Inès

J’ai envie de faire demi-tour, mais je n’ai pas le choix. Je dois le confronter, c’est
le petit frère de ma meilleure amie ! Je ne l’ai pas revu depuis au moins cinq
bonnes années ! Rose me tire vers les deux jeunes hommes et, lorsque mon faux
cavalier se retourne vers moi, il se fige. Il regarde ensuite sa sœur, dans la plus
grande incompréhension.
— C’est qui ? demande-t-il également.
— Bah Inès ! Ma meilleure amie ! Si tu avais Facebook, ça rendrait les choses
plus simples, Gab ! Ne me dis pas que tu ne t’en souviens pas ?
— Arrête ! explose-t-il de rire. Bien sûr que je m’en souviens !
Au même moment, Gabriel vient vers moi et me serre dans ses bras !
— Inès ! Toujours aussi maladroite !
Il ose en rajouter une couche ! Je n’y crois pas ! Je me détache de lui afin de
comprendre ce qu’il se passe :
— Vous venez de Paris également ?
Rose éclate de rire et répond :
— Non, il est allé à Chambéry ce matin visiter un vieux copain.
Je fronce les sourcils, mais ma meilleure amie m’ignore :
— Et pourquoi tu le vouvoies ? Ce n’est pas comme si tu ne le connaissais pas !
J’ai envie de lui rappeler que la dernière image que j’ai de Gabriel lorsque nous
étions en terminal et lui en seconde avant son départ en bac pro dans le sud de la
France, est un jeune ado, rebelle, avec un appareil dentaire et qui portait la
plupart du temps des t-shirts ACDC. Je ne l’ai pas beaucoup revu depuis, il a
toujours eu l’aspiration aux études à l’étranger et voyager à travers le monde
pendant ses temps libres. Je suis même étonnée qu’il soit en France.
— Disons que nous nous sommes croisés sur le quai et que… commence Gabriel
d’un air presque innocent.
— Je t’interdis de finir ta phrase !
Je l’interromps, mais il m’est impossible de retenir mon éclat de rire ! Nous nous
échangeons un coup d’œil complice et des grimaces sous les regards
interrogateurs de Rose et Thomas. Gabriel s’adresse ensuite à sa sœur :
— Laisse tomber, elle s’est vautrée sur une plaque de verglas, même sa valise a
fait un triple saut avant !
— Comment oses-tu m’exposer de cette façon ?
Je lui mets un coup dans l’épaule, au même moment où Rose et son fiancé
comprennent ce qu’il s’est passé et partent en fou rire.
— Le weekend s’annonce prometteur, se moque Thomas. Allez tous en voiture !
— Bonne idée !
Je me précipite dans leur Toyota Yaris sous le regard amusé de Rose et Gabriel.
* * *
Les parents de Rose – et de Gabriel – ont une résidence secondaire à La Rosière
et l’accès se fait par une route départementale en direction du Col du Petit-Saint-
Bernard et de l’Italie.
— On est à combien de temps de chemin du chalet ?
— Environ vingt minutes, me répond Thomas au volant.
Je suis confortablement assise sur la banquette arrière et scrute les paysages qui
défilent principalement pour éviter le regard encore amusé de Gabriel. S’il
pouvait oublier ma chute une bonne fois pour toutes ça m’arrangerait ! Nous
grimpons en haut de la montagne, par de virages parfois très serrés et je suis
ravie de n’avoir presque plus rien dans l’estomac.
— Ta mère est née ici, non ?
Ma question était adressée à Rose, mais c’est Gabriel qui s’y colle.
— Oui, elle a rencontré notre père quand il a fait une saison en montagne.
— Ils étaient jeunes. Quand il est revenu l’hiver suivant, ils ne se sont plus
quittés et maman est remontée à Paris avec lui !
Patrick et Catherine ont effectivement une belle histoire d’amour. Le voyage se
poursuit dans la joie et la bonne humeur et Thomas finit par se garer dans un
parking particulier.
— On ne peut pas aller plus loin en voiture aujourd’hui, m’explique ma
meilleure amie. Il a beaucoup neigé la nuit dernière, ils n’ont pas encore dégagé
la route, mais ça devrait se faire dans la journée. On doit traverser le village pour
arriver au chalet de mes parents.
J’acquiesce et sors de la Toyota Yaris prudemment. Mes pieds craquent dans la
neige et je trouve ce détail très excitant ! Je suis à la montagne ! Même si ce
n’est que pour un peu plus de vingt-quatre heures…
— Tu veux que je t’aide avec ta valise ? me propose Gabriel un sourire au coin
des lèvres en ouvrant le coffre.
J’attrape la poignée de mon bagage et rétorque d’un rire nerveux :
— Surtout pas !
Il lève ses mains comme pour s’excuser et je pince mes lèvres pour garder mon
sérieux. Je suis Rose et Thomas et découvre ainsi La Rosière, la plus italienne
des stations françaises, située à 1850 mètres d’altitude, sur le domaine skiable
Franco-Italien l’Espace San Bernardo. L’architecture du village de montagne est
digne des téléfilms de noël : chalets douillets en pierre et en bois, recouverts
d’ardoise. C’est un réel dépaysement rythmé par la culture et la gastronomie du
Val d’Aoste d’Italie et de la Savoie. En effet, sa situation géographique permet
une variété de restaurants locaux avec les spécialités savoyardes, mais également
italiennes. Comme autres commerces, je repère quelques épiceries, des magasins
de souvenirs, de vêtements et de location de matériel. Avec toute cette neige,
seules les décorations de Noël et les guirlandes lumineuses donnent une touche
de couleur au village.
— Tu restes combien de temps ? me rattrape le petit frère de ma meilleure amie.
Je soupire :
— Que quelques heures, je reprends le train demain après-midi.
— Quoi ?
Le jeune homme semble surpris.
— Ouai, j’ai juste traversé la France pour ne pas passer Noël toute seule. Ta
sœur a insisté.
— Elle a bien fait.
Il me fait un clin d’œil et nous prenons un petit chemin enneigé qui monte vers
des chalets isolés.
— Donne-moi ça.
Gabriel persiste en attrapant ma valise et la soulève. Je m’apprête à rouspéter,
mais m’arrête lorsqu’il écarquille ses yeux. Je finis par esquisser un sourire.
— Merci.
Nous arrivons ensuite vers une magnifique maisonnette en bois, adorable et
typique des montagnes européennes.
— On est là ! nous annonce Rose en rentrant.
Je suis aussitôt émerveillé lorsque je pose un pied à l’intérieur du chalet. Nous
nous débarrassons de nos manteaux et enlevons nos chaussures remplies de
neige d’emblée. Puis, quand je me retourne, je découvre l’intérieur
minutieusement embelli du sol au plafond ! Un gigantesque sapin orné de
décorations rouges et blanches domine le salon avec à ses pieds une vingtaine de
cadeaux. Cinq énormes chaussettes sont suspendues au-dessus d’une cheminée
traditionnelle, des coussins et un plaid aux couleurs de Noël sont soigneusement
rangés sur leur canapé. Il y a même des bougies et du houx éparpillé dans la
pièce. Tout est si beau !
— Eh ouai, ma mère ne fait pas les choses à moitié ! me chuchote Gabriel face à
mon émerveillement.
J’échange un énième sourire avec lui et je ne sais pas si c’est la chaleur qui
émane de la cheminée qui me réchauffe le cœur ou l’accueil affectueux que ses
parents m’ont réservé !
— Inès !
Sa mère vient à ma rencontre et me serre dans ses bras.
— Quel bonheur de t’avoir parmi nous cette année !
— Merci Catherine, de me recevoir.
— Tu rigoles, on n’allait pas te laisser seule, me salue à son tour Patrick.
Je les gratifie d’un sourire et ma meilleure amie me fait une visite guidée du
chalet. Elle m’emmène dans la cuisine qui mène sur une salle à manger avec une
énorme table en bois. Il y a un bureau et une petite salle de bain au rez-de-
chaussée, puis une deuxième plus grande à l’étage avec trois grandes chambres
et un autre bureau aménagé en chambre d’amis.
— J’espère que ça te va, me dit Rose alors que je pose ma valise au pied de mon
lit.
— Tu rigoles ! C’est magnifique ! Je ne te remercierai jamais assez.
— Ce qu’Olivier t’a fait, c’est vraiment inadmissible.
— Ouai. Mais je n’ai pas le choix. J’ai encore besoin de ce boulot pour payer
mes factures.
Elle soupire et hausse les épaules.
— Allez, changeons de sujet ! Installe-toi et rejoins-nous après. Ma mère nous a
concocté un bon déjeuner qui marque le début de ton weekend de Noël !
Elle sort ensuite de ma chambre et je me laisse tomber sur la couette en flanelle
de mon lit, au motif cœurs écossais. Ma famille me manque, mais je ne vais pas
me plaindre : je me retrouve dans un lieu féérique, avec des gens adorables. Je
décide de me changer et d’enfiler un sweat confortable. Je prends également mes
cadeaux de Noël pour Rose et ses proches pour les poser au pied du sapin et
lorsque je sors de la chambre, je tombe nez à nez sur Gabriel qui quitte la pièce
d’en face. Je sursaute, mes paquets s’échappent de mes bras et se fracassent au
sol !
— Décidément, tu es encore plus maladroite que dans mes souvenirs !
— Et toi, beaucoup moins drôle !
Nous rions et nous nous agenouillons en même temps pour ramasser les
cadeaux. À l’instant où nous nous accroupissons, nous nous donnons un coup de
tête ! Gabriel éclate de rire et je tombe de nouveau en arrière sur les fesses.
— Tu as un vrai problème !
Je réussis à me lever malgré le fou rire et le petit frère de ma meilleure amie me
tend mes paquets. Je le regarde droit dans les yeux, prête à le remercier, quand,
au même moment, il approche une main de mon visage pour me remettre une
mèche derrière l’oreille qui s’est échappée de ma queue de cheval. Mon cœur
s’arrête de battre et je devine qu’il retient sa respiration. Il regrette son geste
anodin, j’en suis certaine. Nous nous contemplons en silence quelques secondes
et je me noie dans son regard vert d’eau. Il a le teint légèrement bronzé et les
traits du visage détendu, jeune et charmant. Sa barbe est soigneusement taillée
et, sans sa veste, je remarque seulement à l’instant à quel point il est musclé sous
son t-shirt blanc. Ses yeux analysent mon visage également et descendent vers
mes lèvres.
— À table !
La voix de sa mère nous ramène à la réalité et nous nous éloignons l’un de
l’autre. Je dévalise les escaliers sans un mot, le cœur battant à la chamade. Mais
que vient-il de se passer, bon sang ?!

Chapitre 4
Gabriel

Je laisse descendre Inès pour me donner le temps de calmer mes bouffées de
chaleur. Je me sens si idiot d’avoir remis sa mèche en place ! C’est la meilleure
amie de ma sœur, qu’est-ce qui m’a pris ?! Elle va penser que je suis un coureur
de jupons, un séducteur qui drague tout ce qui bouge ou que je me jette sur la
première venue ! Alors que je suis tout le contraire... Récemment divorcé et de
nature timide en temps normal. Cependant, quelque chose m’a frappé lorsque
mon regard a croisé le sien pour la première fois à la gare ce matin. Je me suis
tout de suite inquiété quand je l’ai vu tombé sur cette foutue plaque de verglas.
Puis, en m’agenouillant à côté d’elle, ses yeux noisette m’ont hypnotisé. Ce ne
sont pas des yeux marron ordinaires, ils ont une touche de couleur dorée
particulièrement attirante. Je reprends mes esprits et descends rejoindre ma
famille dans la cuisine. Et Inès. Elle a refait sa queue de cheval et ses boucles
tombent parfaitement derrière sa nuque. Elle discute avec ma mère comme si de
rien n’était, tandis que j’ai du mal à cacher ce qu’il se passe au niveau de mon
entrejambe. Je me sens si gêné, j’ai un nœud dans la gorge et ne cesse de me
répéter quel imbécile je suis !
— T’en fais une tête, me ramène sur terre mon beau-frère Thomas.
Je fronce les sourcils d’un air innocent et hausse les épaules.
— Non, ça va, t’inquiètes.
— Je ne m’inquiète pas, se moque-t-il. En revanche, arrête de la fixer.
Je retiens mon souffle et le dévisage. Il s’abstient de rire et me fait un clin d’œil
lorsqu’il s’éloigne. Je suis non seulement idiot, mais également mauvais acteur.
Je me focalise sur ma famille et ignore Inès du mieux que je le peux. Le déjeuner
se passe à merveille. Mes parents sont ravis d’avoir leurs enfants quelques jours
pour les fêtes et je dois admettre que revenir ici me fait un bien fou. Après tant
d’années intenses à voyager, retourner dans un endroit familier est toujours un
privilège et une bouffée d’air frais vitale. Tout comme revoir Inès. Je me perds
sans me rendre compte dans mes lointains souvenirs de collège, lorsqu’elle
n’était encore qu’une lycéenne en permanence dans l’ombre de ma sœur, joyeuse
et introvertie en même temps. Elle n’a pas énormément changé. Elle est si
légère, souriante, ne se vexe pas et n’a pas peur de se ridiculiser. Elle est si
différente de toutes les femmes que j’ai rencontrées jusqu’à ce jour.
— Bon, se lève de table ma mère après avoir bu son café, votre compagnie me
plaît énormément les enfants, mais je dois m’activer pour notre repas du
réveillon.
— Je vais chercher du bois avec les garçons, propose mon père. On ramènera du
pain également.
— Hors de questions ! J’ai besoin que Gabriel reste ici pour me faire la bûche !
Je n’y arriverai pas sinon.
— Je vous accompagne, rétorque Thomas en se frottant les mains.
Il est heureux de s’éloigner des fourneaux quelques heures et se réjouit de cette
mission à l’extérieur, ce qui me fait sourire. Ils partent ainsi tous les deux et nous
débarrassons la table.
— La bûche, tu la veux façon pâtissière et glacée, maman ?
Elle se retourne vers moi et me fait les yeux doux.
— Et si tu faisais celle au citron meringué ?
J’échange un regard complice avec ma sœur :
— J’en étais sûr. Je ne sais même pas pourquoi j’ai demandé.
— C’est sa préférée, explique Rose à Inès.
— J’ai besoin d’un commis, par contre !
— Ah, ça sera sans moi ! s’exclame aussitôt mon aînée. Tu as hérité tous les
gènes de pâtissier, tu le sais bien !
Je me tourne vers Inès qui écarquille ses yeux et recule en levant ses mains :
— Je ne vaux pas mieux, crois-moi.
— Je vais devoir prendre le risque. L’année dernière, elle a cramé tous mes
sablés !
— Oh, ça va !
— Assez discuté ! intervient notre mère un sourire au coin des lèvres. Au boulot
Rose, les pommes de terre ne vont pas s’éplucher toutes seules ! J’attaque la
dinde aux marrons.
— C’est parti, mademoiselle !
Je fais signe à Inès de me suivre et je sors tous les ingrédients pour notre bûche
sur l’îlot central, tandis que ma mère allume la radio pour avoir un peu de
musique en fond.
— On va la faire en trois étapes. D’abord la crème, ensuite le biscuit et on finira
par la meringue.
— Tu n’as pas besoin d’un de tes livres de recettes ?
Rose éclate de rire à l’autre bout de la pièce et je vois ma mère lui donner un
coup de coude pour la remettre en place. Je réponds poliment :
— Non, Inès. Un pâtissier, normalement, a tout dans la tête.
— Oh…
Elle hausse ses épaules et attend patiemment mes instructions lorsque je sors une
casserole :
— Tu vas commencer par la crème. Presse-moi le jus de ces trois citrons là-
dedans et mélange ensuite avec trois œufs. Je te prépare le sucre et le beurre à
rajouter.
Nous nous exécutons tous les deux et je lui demande de tout mélanger, puis de
faire épaissir la crème à feu doux une dizaine de minutes, tout en fouettant. Je
préchauffe le four et m’attaque au biscuit. Je bats trois blancs d’œufs en neige
ferme, puis dans un autre saladier, les jaunes d’œufs, un zeste de citron vert et du
sucre. Inès vient me montrer la crème, elle est parfaite.
— Top. Aide-moi à incorporer les blancs de neige dans ce saladier.
Elle s’active et se concentre sur cette étape d’un air très sérieux. Je la soupçonne
de ne pas être très à l’aise en pâtisserie.
— Tu peux faire pareil avec la farine dans le bol à côté de toi.
Inès se retourne, saisit le bol en question et son odeur légèrement parfumée
atteint mes narines. J’inhale discrètement et bloque ma respiration lorsqu’elle se
rapproche de nouveau. Nos mains se touchent accidentellement et elle s’éloigne.
Je tente d’ignorer que ce simple contact ne m’est pas indifférent.
— On va étaler la pâte sur une plaque de cuisson et enfourner une dizaine de
minutes.
Pendant ce temps, je lui demande de battre deux autres blancs de neige pour la
meringue et je la regarde faire. J’ai ainsi la confirmation qu’elle n’est clairement
pas familière avec la pâtisserie et a du mal à séparer le blanc du jaune.
— Attend, laisse-moi t’aider.
Je me mets derrière elle sans réfléchir et l’entoure de mes grands bras. Elle
semble frissonner et je lui montre calmement comment procéder. Ce n’est pas
sorcier, mais j’en profite pour prendre mon temps. Elle sent si bon…
— Voilà, maintenant tu peux attraper le batteur électrique.
Je me détache à regret et la laisse faire, sous le regard interrogateur de ma sœur.
Je plisse les yeux comme si je ne comprenais pas et surveille Inès et ses blancs
d’œufs.
— Ton biscuit est prêt ! m’annonce ma mère quelques instants plus tard.
Je sursaute et me précipite vers le four. À la seconde près, il peut être trop cuit,
ce qui n’est jamais bon !
— Inès met ensuite le sucre restant dans les blancs de neige, s’il te plait.
Je retourne le biscuit sur un torchon et décolle le papier. Je le badigeonne de
limoncello, puis de la moitié de la crème au citron. Je le roule et le réserve au
réfrigérateur. Lorsque je rejoins Inès, je surprends son regard qui me scrutait
depuis un moment. Elle se reconcentre sur la meringue et je lui explique :
— Allez, dans la poche à douille pour former des petites meringues pointues. Tu
veux essayer ?
Inès fait non de la tête et rit en lâchant le saladier :
— Je vais en mettre partout, je laisse le pro reprendre la main. Tu peux en faire
combien ?
— Je ne sais pas, presque une centaine normalement. Et après on enfourne une
heure et demie.
— Tu les placeras sur la bûche ?
— C’est ça, on collera les meringues dessus à l’aide d’une petite pointe de crème
au citron. Pour faire encore plus jolie, on déposera des noisettes du reste de la
crème entre les meringues.
Soudain, un flash info à la radio attire notre attention et ma mère augmente
aussitôt le volume : — Chers auditeurs, nous voilà de retour sur Radio La
Rosière. Faisons un point météo de dernière minute. Nous venons d’être
informés qu’une tempête traversera toute la Savoie en cette belle nuit de Noël. Il
va de nouveau fortement neiger dans toute la région, mais cette fois-ci avec des
rafales de vent pouvant atteindre les cent-quatre-vingts kilomètre-heure très
rapidement. Le domaine skiable San Bernardo fermera exceptionnellement plus
tôt, soit à seize heures. Les skieurs français du côté italien sont priés de faire
demi-tour immédiatement afin de s’assurer qu’ils rentreront en temps et en
heure. Une équipe de trente professionnels français et italiens a été mobilisée
pour faire le tour du domaine dès à présent pour évacuer les pistes. Alors, restez
bien au chaud et profitez de ce weekend en famille, à l’intérieur !
Je saisis mon téléphone et, en quelques recherches, je confirme la tempête qui
approche. Je l’annonce à ma mère :
— Ça va secouer un peu, maman. Faudra dire à papa et Thomas de faire le tour
de la maison et rentrer tout ce qui peut s’envoler. Il devrait pouvoir ramener les
voitures du parking à cette heure-ci et les protéger, si tu veux mon avis.
— Oui. On fermera les volets avec les verrous supplémentaires et n’oublions pas
d’aller chercher plus de bois que d’habitude pour la cheminée. Je vais l’appeler
pour qu’il rapporte du pain aussi pour demain, au cas où l’on ne puisse pas sortir
dans la matinée.
Inès fronce ses sourcils et regarde ma sœur :
— Ne t’inquiète pas, on en a tout le temps des tempêtes quand on vient en hiver.
Grosses bourrasques de vent, pas mal de neige et c’est réglé. Au moins, ça te
change de Madrid ! On aura une bonne excuse pour rester auprès de la cheminée
ce soir.
En effet, Rose a raison. Cette nuit du 24 décembre s’annonce très cocooning et
chocolat chaud.
Chapitre 5
Inès

Le dîner du réveillon de Noël dans la famille de Rose est très traditionnel. En
effet, en entrée nous avons du foie gras et son pain d’épices, du saumon fumé et
des huîtres. Le repas est délicieux grâce aux dons culinaires de Catherine : sa
dinde aux marrons est exquise, accompagnée de petites pommes de terre dorées
au four et des haricots verts à la crème. Patrick et Thomas ont également acheté
ce matin du bon fromage de la région : de la Tomme de Savoie, du Beaufort et
du Chevrotin. Le tout accompagné d’une salade et de pain de la boulangerie du
village.
— Tout va bien, Inès ? le chef de famille. Le dîner te plaît ?
— Très bien, merci. Tout est incroyablement délicieux !
— Qu’est-ce que vous mangez en Espagne, à Noël ? m’interroge Thomas
curieux.
— Le réveillon s’appelle la Noche Buena et le menu traditionnel varie
légèrement selon les régions d’Espagne. Le repas débute en général par des
fruits de mer, des tapas comme du fromage et de la charcuterie, suivi d’un
bouillon ou d’un potage. Comme plat principal chez mes parents, il s’agit
souvent de dinde ou de chapon farci comme en France, mais en Castille par
exemple, c’est plutôt de l’agneau ou du poisson. Quand on se réunit avec tous
mes oncles, tantes et cousins, on propose aussi du cochon de lait rôti au feu de
bois.
— Ça fait beaucoup de choses ! remarque Thomas.
— Oui, mais tu sais le lendemain, on mange toujours des cannellonis dont la
farce est préparée à partir des restes du repas de la Noche Buena. On ne fait rien
de spécial le 25 décembre, on récupère surtout de la veille.
— Et en dessert ? s’intéresse le pâtissier de la famille.
Je souris et parle directement à Gabriel.
— En dessert, c’est ce qu’il y a finalement de différent en Espagne. On ne finit
pas par un seul gâteau consistant par exemple, mais plutôt par des pâtisseries et
des douceurs aux amandes d’inspiration arabe. On a le Turron, qui n’est autre
que du nougat à base de miel et d’amande, puis des biscuits comme le Mazapan
et les Polvorones aux amandes, citron et cannelle. Ma mère a aussi l’habitude de
faire une salade d’oranges et de noix, parce que mon père en raffole depuis son
enfance. Et on ne peut pas oublier le Roscon de Reyes, notre couronne des rois
briochée et parfumée à la fleur d’oranger et aux agrumes l’on mange tout le mois
de décembre, mais également jusqu’au six janvier, jour des Rois Mages.
— C’est le jour où vous ouvrez les cadeaux, non ? demande Rose.
— Oui et non. Dans certaines maisons, la distribution des cadeaux se fait comme
vous le 24 ou 25 décembre, avec toute cette histoire de Père Noël pour les plus
petits. Mais c’est vrai qu’une grande partie du pays considère que le jour des
présents est le jour des Rois, parce que dans notre tradition ce sont les Rois
Mages venus d’Orient qui apportent les cadeaux. Chez mes parents, on a
commencé à suivre les traditions françaises quand on s’est s’installé ici.
Ils acquiescent et me sourient.
— Eh bien, intervient sa mère, sur cette belle note culturelle, je propose que l’on
passe à la merveilleuse bûche que tu as préparée avec Gabriel.
Je me lève automatiquement pour débarrasser le plateau de fromages et la salade
avec Catherine, et Gabriel nous suit jusqu’à la cuisine américaine. Cependant, je
sursaute lorsqu’une énorme bourrasque de vent se fait entendre dehors et les
volets fermés commencent tout de même à claquer.
— La tempête n’est plus très loin, murmure Catherine.
Son fils se rapproche d’elle et lui dépose un tendre baiser sur le front.
— Ce n’est rien, on est tous ensemble.
Gabriel fait au moins deux têtes de plus que sa mère, mais il lui ressemble
comme deux gouttes d’eau. Même regard, mêmes traits du visage, alors que
Rose tient plus de son père. Je relève une once de préoccupation chez Catherine,
mais ne pose pas de question. Elle a tout à fait le droit de ne pas aimer les
tempêtes, même en étant originaire du coin. J’essaye de prendre sur moi
également cette inquiétude météorologique et aide Gabriel à apporter les
assiettes pour le dessert. Dès que nous retournons à table, Patrick et Thomas
s’exclament devant le don du pâtissier de la famille :
— Oh, la bûche préférée de ta mère ! Elle est parfaite, Gab.
— Merci, papa. Allez, à toi l’honneur.
Gabriel se tourne vers moi et me tend le couteau et la spatule.
— Ah non, je ne serai pas coupable du massacre.
Ils rient, mais le beau brun insiste :
— Tu es notre invitée, mais tu es aussi de la famille. Alors au boulot !
Sous le regard amusé de Rose, je découpe la bûche meringuée et la distribue. Les
bourrasques de vent sont de plus en plus fort à l’extérieur, j’ai l’impression que
le chalet tremble du sol au toit par moment, mais je me dis que je suis en
montagne et que cela doit être normal. Après une délicieuse part de bûche,
Patrick propose que l’on s’installe confortablement auprès de la cheminée. Je me
pose sur un de leur fauteuil, ignore les craquements de la maison dus à l’intensité
du vent qui augmente dehors et Catherine ne tarde pas à arriver avec plusieurs
plaids. Nous discutons joyeusement, le père de Rose commence ses belles
anecdotes sur sa jeunesse, ses enfants, puis son épouse nous évoque ses
souvenirs d’enfance à la montagne avec nostalgie.
— À la retraite, on reviendra s’installer ici, lui fait la promesse son mari, ce qui
la fait sourire sincèrement.
— Bon, se lève Gabriel en se frottant les mains, et si on ouvrait les cadeaux ?
— Mais il n’est pas encore minuit ! s’exclame Thomas.
— Et alors ? répond Rose. Tu attends le Père Noël, peut-être ? On n’a rien
d’autre à faire ! On ne peut même pas aller faire un tour dans le village, écouter
les enfants chanter et boire un vin chaud.
— Tous les ans, vous négociez, rit son père.
Catherine me regarde et nous échangeons un sourire, amusé.
— Allez, c’est parti, s’active Gabriel. Je fais la distribution. On est plus des
gamins, on n’a pas besoin de leur autorisation !
Nous rions aux éclats et il commence à donner les paquets qui attendent
patiemment sous le sapin. Je le rejoins et offre mes présents à chaque membre de
la famille. Ils sont tous surpris et émerveillés, ce qui me réchauffe le cœur.
Lorsque Gabriel découvre le polo, il écarquille ses yeux et bafouille :
— Je... Euh… Je me sens très gêné, Inès. Je n’ai rien pour toi.
Il semble aimer mon cadeau et je fière d’avoir pris la bonne taille. Je lui réponds
avec un petit clin d’œil et haussement d’épaules :
— Disons que c’est une récompense pour ton cours de pâtisserie de cet après-
midi.
Il se pince les lèvres qui s’étirent. Nous nous regardons quelques secondes en
silence, avant d’être interrompus par Rose :
— Mais nous, on a quelque chose pour toi !
Elle me tend un paquet rouge et or, tout comme sa mère. Je les serre dans les
bras et les remercie une énième fois de ce Noël avec eux. Je reçois ainsi un
magnifique petit sac noir en bandoulière et un coffret de soin. Nous reprenons
ensuite nos places, dans la joie et la bonne humeur que leur famille partage
naturellement dans leur salon tamisé, à la décoration du chalet parfait. Gabriel
s’éclipse un moment et revient avec un grand plateau, sur lequel il ramène ce
que je devine être du chocolat chaud et des biscuits à la cannelle. Au moment où
il pose le tout sur la table basse en pin, un coup de vent très violent se fait
entendre tout à coup ! Plusieurs choses semblent s’envoler dehors, tomber,
rouler ! Nous sursautons tous les cinq et toutes les lumières s’éteignent en même
temps ! Seul le feu de la cheminée nous éclaire ! Les murs tremblent encore un
moment, mais le chalet tient bon.
— Il ne manquait plus que ça… soupire Catherine.
— Ce n’est rien, ma chérie. C’est juste une coupure d’électricité. Viens, on va
chercher des bougies et nos lampes de torches.
Patrick sort son portable pour voir où il met les pieds et le couple part à l’étage.
Je ne suis clairement pas rassuré et je pense que Rose, Thomas et Gabriel s’en
rendent compte.
— J’ai préparé le chocolat chaud à temps, on dirait.
— Ouai, mec. T’as assuré encore une fois !
— Allez, trouillarde ! Goûte le chocolat chaud de mon frère, il va tout te faire
oublier !
Je me force de sourire et le jeune brun nous distribue une tasse chacun, sous les
craquements du chalet de plus en plus fort. Puis, il vient s’assoir par terre, devant
moi, comme si de rien n’était. Je recroqueville mes jambes sous mes fesses et
m’enroule confortablement dans ma couverture, tandis que Gabriel colle son dos
contre mon fauteuil. L’arrière de sa tête touche mon genou et si je tends une
main je peux faufiler mes doigts dans ses cheveux. Son odeur boisée remonte
jusqu’à moi et le fait qu’il soit si proche me donne un léger frisson. Je descends
rapidement de mon nuage, lorsque sa sœur lui balance un plaid. Nous restons
tous les quatre silencieux, à contempler le très beau feu de cheminée et à écouter
le crépitement des flammes. Je bois une petite gorgée de la boisson chaude que
Gabriel nous a préparée et effectivement, je n’ai jamais goûté à un chocolat aussi
exquis. Ce mec a un don pour la pâtisserie et pas seulement. Il est charmant. Très
charmant.
Chapitre 6
Inès

Il est une heure du matin lorsque nous décidons de monter nous coucher.
L’électricité n’est toujours pas revenue, mais la cheminée maintient le chalet
chaud, malgré la tempête qui traverse la Savoie. Je me faufile sous mes draps en
flanelle douillets, peu rassurée par le bruit du vent déchaîné à l’extérieur. Mon
volet claque fort par moment et je ne trouve pas le sommeil. Tant pis, je dormirai
dans le train pour mon retour à Paris. Vers trois heures du matin, je commence à
sentir le bout de mon nez se refroidir et quelqu’un toque à la porte une dizaine de
minutes plus tard.
— Entrez.
Je me redresse et vois Rose passer sa tête dans l’encadrement de la porte, une
bougie dans les mains.
— Je t’ai réveillé ?
— Non. Pour tout te dire, je n’ai pas encore trouvé le sommeil.
— Alors vient, descend avec nous. Il fait trop froid dans les chambres, Thomas
et mon frère sont en bas déjà, ils ravivent la cheminée.
Je la suis, ravie d’avoir de la compagnie pour le reste de la nuit ! Je n’ai pas
encore très froid, mais le vent dehors ne s’est pas calmé et m’angoisse de plus en
plus. Lorsque nous arrivons dans le salon, Thomas et Gabriel se frottent les
mains juste devant le feu de nouveau bien vif. Ils ont écarté la table basse en pin,
le canapé et les deux grands fauteuils et ont aménagé le sol en un gigantesque
matelas avec de grosses couvertures et des coussins.
— Super, les garçons. On sera nettement mieux ici ! Les parents dorment à
poings fermés, tant mieux pour eux.
Je laisse Rose s’installer avec Thomas, puis Gabriel me fait signe de me mettre à
côté de sa sœur. Mon pouls s’accélère lorsque je le vois s’agenouiller et
commencer à s’allonger entre la cheminée et moi. Je retiens ma respiration,
remonte une couverture jusqu’à mon menton et fixe le plafond. Je suis mieux
que dans ma chambre seule, dans le noir avec les bruits de la tempête, mais je ne
m’imaginais pas me retrouver entre ma meilleure amie et son petit frère.
— Bonne nuit, dit Thomas.
Nous répondons tous les trois en même temps et je sens Rose se retourner vers
son fiancé et l’enlacer. Gabriel se place face à la cheminée et je contemple
toujours le plafond. Mais je sais que je ne m’endormirai jamais dans cette
position. J’attends quelques minutes, puis me mets sur le côté. Vers Gabriel. Je
fixe son dos quelques instants avant de fermer les yeux. Je suis exténuée, son
parfum boisé me réconforte et le craquement du bois dans la cheminée me
rassure. Alors que je m’apprête à m’assoupir, je sens Gabriel bouger. J’ouvre
lentement mes paupières et je le surprends me dévisager. Je plonge dans son
regard vert d’eau quelque peu assombri vu la faible luminosité dans la pièce et
esquisse un petit sourire. Il en fait de même et sans raison apparente, j’approche
une main de son visage. Je caresse sa joue du bout des doigts, doucement.
Gabriel ferme ses paupières, prend une profonde inspiration, puis saisit ma main
et dépose un baiser sur le dessus. Mon corps frissonne et je l’imite en fermant de
nouveau mes yeux. Malgré l’énorme tempête qui peine à se calmer dehors, nous
nous endormons main dans la main, paisiblement. Ce réveillon de Noël est
magique, apaisant. Je suis certaine que je ne l’oublierai jamais.
* * *
— Inès ?
J’ouvre les yeux et ce n’est plus Gabriel que j’ai en face de moi, mais Rose.
— Bonjour, me dit-elle avec un grand sourire.
Je me racle la gorge et me redresse, les cheveux sûrement en bataille et une belle
trace de coussin sur la joue. Je constate que la tempête est passée et que le calme
est de retour dans les montagnes.
— Bonjour. Quelle heure est-il ?
— Neuf heures. La salle de bain est libre, tu peux y aller, on t’attend pour le petit
déjeuner. Profite, parce que l’électricité est revenue, mais rien ne nous garantit
que ça va durer.
J’approuve et ne perds pas de temps à me faufiler sous une bonne douche
chaude. J’ouvre ensuite les volets de ma chambre et je suis surprise de la
quantité de neige qui est tombée cette nuit. Ce n’étaient pas que des bourrasques
de vent. Je suis sûre et certaine que les sapins n’étaient pas aussi chargés et
remarque que le paysage est d’un blanc parfait, sans la moindre trace de pas ou
de voiture. J’enfile rapidement un sweat et un legging et lorsque je descends les
rejoindre, l’odeur de café et de tartine grillée creuse mon estomac.
— Bonjour Inès, m’accueille Catherine. Bien dormi au sol ? Pas trop mal au
dos ?
Je souris et la rassure :
— Non, ne vous inquiétez pas.
Je m’installe à côté de Rose, juste en face de Gabriel. Il lève son regard
discrètement vers moi et j’évite de lui sourire. Patrick allume la radio au même
moment, et, alors que je commence à remplir ma tasse de café, une annonce se
fait entendre :
— Info flash. Bonjour à tous nos auditeurs et auditrices de Radio La Rosière.
Joyeux Noël ! Malheureusement, les nouvelles ne sont pas très bonnes ce matin,
comme vous avez pu le constater en ouvrant votre fenêtre. Les dégâts sont très
importants dans toute la région. Aucune victime n’a pour l’instant été déplorée,
sûrement grâce au réveillon de Noël en famille. Pour ce qui est de notre domaine
de San Bernardo, plusieurs villages sont inaccessibles et il faudra des jours pour
dégager toute la neige et les arbres tombés cette nuit. La Gare de Bourg-Saint-
Maurice a également souffert des dommages conséquents et le réseau ferroviaire
ne pourra pas reprendre avant au moins quatre jours d’après un communiqué du
Président de la SNCF ce matin.
Ma gorge se serre et mon pouls s’accélère. Je pose la cafetière et regarde Rose :
— Quatre jours ?
Ma meilleure écarquille ses yeux et ne sait pas quoi me répondre.
— On a vu qu’il avait bien neigé en ouvrant les volets ce matin, soupire
Catherine.
— C’est peut-être pire que ce que l’on croyait. Ne t’inquiète pas, ma chérie, je
ferai le tour du chalet minutieusement.
Son épouse acquiesce le regard angoissé. Thomas éteint la radio et part dans le
salon allumer la télé sur une chaîne d’informations. Nous le suivons et les
images en direct de la tempête en Savoie sont impressionnantes. Des voitures
ensevelies, des maisons à moitié sous la neige, des routes inaccessibles, des
écoulements de pierres, des arbres arrachés et des villages entiers toujours privés
d’électricité. Une nouvelle tempête serait même prévue dans les prochaines
heures, ce qui causera grandement des difficultés supplémentaires aux équipes
de secours et de déblayages. Catherine tripote ses doigts nerveusement, Rose
enlace Thomas et Patrick et Gabriel s’échange des regards soucieux.
— Olivier va me tuer.
— C’est qui Olivier ? me demande Gabriel en mettant ses mains dans les poches
et fronçant les sourcils.
— Mon chef.
— Inès, ce n’est pas ta faute. Il comprendra.
— Je n’en suis pas si sûre, Rose.
Je jette un coup d’œil à ma montre : il est presque dix heures.
— Je reviens, je dois l’appeler.
Je monte dans la chambre d’amis et prends aussitôt mon portable. Mon supérieur
répond à la troisième sonnerie :
— Allo ?
— Bonjour Olivier, je me permets de vous appeler un dimanche matin parce que
j’ai un souci. Je suis coincée en Savoie.
— Comment ça ? Qu’est-ce que vous faites en Savoie, Inès ?
Son ton est sec et glacial. Il ne me dit même pas bonjour.
— Euh… Eh bien, je suis venue passer Noël ici chez des amis. Je devais rentrer
ce soir, mais…
— Mais ?
Ma gorge se serre, cette conversation s’avère plus dure et étrange que ce que
j’imaginais.
— On vient de nous annoncer que la tempête de cette nuit a endommagé le
réseau ferroviaire et que…
— QUOI ? crie-t-il à l’autre bout du fil.
— Eh bien, en fait, je n’ai pas de trains pour…
— J’ai bien compris la première fois, Inès.
Il soupire bruyamment et je ne sais pas quoi lui dire de plus.
— Débrouillez-vous ! Vous devez rentrer ce soir ! On va avoir un sérieux
problème si vous n’êtes pas au bureau demain matin !
Un rire nerveux s’échappe de ma gorge cette fois-ci et je ne peux pas me retenir :
— Ah ! Parce qu’avoir annulé mes vacances la veille de mon départ ça ne posait
pas de problèmes peut-être ?
— Inès, ne me poussez pas à bout ! Ce n’est pas pareil ! Vous devez assumer vos
engagements professionnels !
— Et je les assume ! Quand la météo le permet ! Vous n’avez rien à me
reprocher, je suis une employée modèle ! Ce n’est pas ma faute, il n’y a pas le
moindre TGV, bus, taxi ni même de pigeon voyageur !
— Débrouillez-vous, répète-t-il d’une voix autoritaire et répugnante.
— Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Que je me mette à descendre la
montagne dans la neige sans rien voir, au risque de me perdre et de mourir
congelée ?
— S’il le faut !
— Olivier, vous êtes inhumain ! Je suis coincée dans les montagnes, une tempête
a fait de gros dégâts dans la région et a endommagé le réseau ferroviaire. Même
comme ça, vous êtes dans l’incompréhension totale ? De toute façon, je vous le
répète : il n’y a aucun train. Mon retour à Paris ne dépend pas de moi et une
nouvelle tempête est annoncée.
— Quand on veut, on peut, Inès. Vous me décevez.
Je suis outrée. Quel culot ! Trop c’est trop, je ne me retiens plus :
— Vous savez quoi, Olivier ? C’est vous qui me décevez. Je vous rappellerai
quand j’aurais un train. D’ici là, n’essayez pas de me joindre, je ne vous
répondrai pas. De toute façon, je n’ai presque plus de batterie et je ne peux pas le
recharger.
Et je raccroche. Je balance mon téléphone sur le lit et soupire d’exaspération.
— Je ne te savais pas si insolente et insubordonnée.
Je sursaute et me retourne ! Gabriel se tient les bras croisés, contre
l’encadrement de la porte de ma chambre. Le début de sa barbe et ses petites
fossettes font redescendre aussitôt la pression. Je ne vais pas rester de mauvaise
humeur ! Je suis « coincée » dans un lieu glacial certes, mais paradisiaque et
avec une famille adorable. Et un homme mignon comme tout.
— Demande à ta sœur et tu verras. Elle te répondra que j’aurais dû être
insubordonnée depuis très longtemps avec lui. Il m’en fait voir des vertes et des
pas mûres.
— J’aime bien te savoir si rebelle. Ça change de la petite fille que j’ai connue il
y a dix ans.
Je lui tourne le dos et feins de ranger le lit dans lequel je n’ai finalement pas
dormi. Il est hors de question que le petit frère de ma meilleure amie me voit
rougir !
— On grandit.
— Heureusement, murmure-t-il.
Il jette un œil dans le couloir et, après s’être rassuré que personne n’est dans les
parages, il entre dans la chambre et s’avance vers moi. Je me fige, car je ne suis
pas certaine de ce qu’il s’apprête à faire.
— Comme tu ne repars pas cet après-midi, je me suis dit qu’on pouvait…
— Inès ?! Alors, t’as eu Olivier ?
Rose rentre en trombe dans la pièce et s’arrête dès qu’elle comprend qu’elle
nous a interrompus.
— Ça va ? demande-t-elle.
— Bien sûr, pourquoi ça n’irait pas ? Ton frère m’a entendu au téléphone avec
Olivier. Je n’ai pas été très cordiale, car il a clairement suggéré que je descende à
pied à la gare s’il le fallait. Il veut à tout prix que je rentre, mais j’ai raccroché en
disant que ça ne dépendait pas de moi. Bref, j’expliquais à Gabriel à quel point il
peut être exécrable.
— Ah oui. Je pensais qu’il restait encore une part d’humanité en lui, je vois que
je me suis trompée.
— Je dois accompagner papa, nous annonce Gabriel en sortant de la pièce. Il
essayera sûrement de descendre au village pour constater les dégâts, je ne peux
pas le laisser s’y rendre seul.
Nous approuvons et Rose s’assoit sur mon lit, un large sourire se dessine sur son
visage :
— Vacances forcées, mais vacances méritées ! C’est bien fait pour Olivier !
Fallait pas te priver d’aller à Madrid !
Je ne peux pas m’empêcher de rire et de m’installer à côté d’elle :
— Une chose est sûre : ça ne me dérange pas du tout de rester encore quelques
jours ici !
Nous rions aux éclats et nous nous laissons tomber en arrière sur le matelas
douillet. Être à la montagne est incroyable en cette période de l’année, surtout
quand on fête Noël avec sa meilleure amie. Et son petit frère.
Chapitre 7
Inès

J’appelle mes parents dans la matinée et ils sont plutôt rassurés que je sois en
sécurité chez Rose. J’ai pu parler à mon frère, ma belle-sœur et mes neveux
également. Ils m’ont montré chacun leur tour ce que le Père Noël leur a offert et,
même si cela me fend le cœur de ne pas être avec eux, je ne vais pas me
plaindre. Je dois avouer que je suis finalement contente de pouvoir profiter
encore quelques jours avec ma meilleure amie et sa famille en Savoie. Catherine
m’a fait la surprise et a préparé des cannellonis pour le déjeuner, avec le reste de
la dinde de la veille. Puis, à la fin du repas, Gabriel se lève précipitamment pour
débarrasser son assiette :
— Je file. Je vais donner un coup de main aux villageois, les dégâts qu’on a vus
ce matin avec papa sont considérables.
Thomas et Patrick l’imitent :
— On vient avec toi. Tout va bien à la maison et sur notre terrain, mais il est vrai
que certains habitants et commerçants ne sont pas aussi chanceux.
— Allez-y, on ira sûrement se promener après avoir rangé la cuisine. Qu’est-ce
que tu en dis, maman ?
— Oui, bonne idée. Ne restons pas ici enfermées pendant des jours. J’espère
qu’il n’y a pas de victimes.
J’acquiesce, tandis que Catherine soupire et baisse les yeux. Elle est si inquiète
face à cette tempête qui vient de ravager la région… Gabriel se rapproche de sa
mère et lui donne son baiser habituel sur le dessus de sa tête, puis s’en va avec
son père et son beau-frère.
— J’essayerai de me renseigner pour les trains.
— Oh ma puce, reprend la mère de ma meilleure amie, je ne suis pas certaine
que ce sera résolu dans les prochains jours. Mais on ira à l’office de tourisme, ils
seront sûrement ouverts et en sauront peut-être davantage.
— T’es pressée de repartir à Paris ? feint de bouder Rose.
— Non, mais bon…
— Oublie Olivier ! Ton chef est inhumain, ce n’est pas ta faute. Tu demanderas
un justificatif à la SNCF.
Je hausse les épaules. Elle n’a pas tort, je n’y suis pour rien. Nous rangeons la
cuisine et nous nous emmitouflons dans nos manteaux, écharpes et bonnets,
prêts à affronter les dégâts de la tempête. Et nous ne sommes pas rassurées face à
notre constat. Il est tombé plus d’un mètre de neige cette nuit, toutes les routes
sont impraticables et les véhicules ne peuvent pas bouger pour le moment.
Seules les gigantesques déneigeuses et motos neige se déplacent. Nous
descendons jusqu’au village à pied, dans le plus grand calme. Le craquement de
nos pieds s’enfonçant dans la neige me fait sourire. Mes jambes sont englouties
jusqu’aux genoux à certains endroits, au point de ne plus apercevoir mes Moon
Boot.
— Je crois que je n’ai jamais vu autant de neige.
— Ah ça ne m’étonne pas, ce n’est pas à Paris ou à Madrid que tu en auras
comme ça ! se moque Rose.
Catherine me sourit et au moment où nous arrivons dans le village, mon regard
se pose aussitôt sur une silhouette familière. Gabriel. Il porte la même veste que
la veille, lorsque nous sommes rencontrés à la gare. Il est en train de couper un
sapin tombé en plein milieu de la place principale, pendant que son père et
Thomas débarrassent les morceaux de bois un peu plus loin. Des habitants
autour d’eux s’agitent dans plusieurs directions, tous dans le même but : dégager
la neige, ramasser les débris, nettoyer leur village. Il y a des hommes, des
femmes et même des adolescents et de jeunes enfants. Tout le monde met la
main à la patte.
— Les gens sont si solidaires. C’est incroyable.
— C’est ce qui me manque en région parisienne, me répond Catherine. J’ai été
élevée dans cet esprit d’immense famille que nous formons. Ce qui est
impossible dans les grandes villes, malheureusement.
Cette image me rappelle le petit village de ma grand-mère maternelle, non loin
de Séville, où je passais tous mes étés jusqu’à mes seize ans. Je me souviens que
tous les habitants se connaissaient et s’entraidaient de la même façon.
— L’office de tourisme est là-bas, m’indique Rose. Je t’accompagne.
— Allez-y, rétorque sa mère. Je vais donner un coup de main aux hommes.
Ma meilleure amie m’emmène ainsi au point d’information de La Rosière, où
une dizaine de familles coincées comme moi dans la station demandent
également des renseignements.
— La gare Bourg-Saint-Maurice est fermée ! dit une femme de l’autre côté du
comptoir. Dès que nous aurons plus d’informations, nous organiserons vos
départs. Il n’y a aucun train jusqu’à nouvel ordre ni de navette pour sortir du
domaine. Nous allons installer un panneau de renseignement dehors que nous
mettrons à jour selon les directives que nous recevrons. Nous vous invitons à le
consulter régulièrement.
Je soupire en me tournant vers Rose et lui fait signe de quitter l’établissement.
Nous avons la réponse que nous cherchions : je suis pour l’instant coincée dans
ce paradis montagneux.
— J’essayerai de contacter la SNCF directement.
— Oui. En attendant, oublie le bureau ! Il y a des choses bien plus graves et
importantes. Olivier est payé bien plus que toi, à lui de se bouger pour une fois !
Rose n’a pas tort, de toute façon je ne peux rien faire.
— Allons voir si nous pouvons donner un coup de main aussi.
J’approuve sans hésitation et nous rejoignons ainsi sa famille. Mon regard croise
celui de Gabriel et nous échangeons un sourire timide. Puis, je suis Rose qui
propose son aide à des commerçants et nous commençons aussitôt à dégager
leurs entrées. Le temps file à une vitesse incroyable et en milieu d’après-midi, un
restaurateur du village arrive avec du vin et du chocolat chaud pour tout le
monde. Après une pause bien méritée, nous nous activons de nouveau et, en fin
de journée, après avoir balayé les rues et déblayé la neige sur les voies piétonnes,
nous rentrons tous les six au chalet. Nous remarquons que les déneigeuses ont
également bien avancé, même si nous sommes encore loin de pouvoir
redescendre de la montagne. Gabriel, Thomas et Patrick sont exténués, mais ne
se plaignent pas, tandis que Catherine a toujours cet air triste et inquiet. J’ose
murmurer à Rose mon constat :
— Ta mère n’aime vraiment pas les tempêtes.
Ma meilleure amie paraît surprise et me tire le bras afin de rester en retrait de sa
famille.
— Pourquoi tu dis ça ?
— J’ai remarqué plusieurs petits détails. L’annonce du changement de météo l’a
angoissé et là, face à tous ses dégâts, elle semble effrayée dans ses pensées.
— Disons qu’elle en a vécu plusieurs, dont une dramatique, chuchote-t-elle à son
tour. Elle a perdu une sœur alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans. Ma tante, de
vingt-et un an était partie skier et s’est retrouvée prise au piège : une tempête est
arrivée d’un coup sur le domaine, elle n’a pas eu le temps de rentrer. Tu sais, la
météo peut changer très vite en montagne… Elle s’est fait emporter dans une
avalanche avec son groupe d’amis et n’a pas survécu.
Je retiens ma respiration et porte une main sur ma poitrine :
— Je suis désolée, Rose. Je ne savais pas du tout.
— Ne t’inquiète pas, c’est vrai que je n’en parle jamais. Ma mère et ma tante
étaient très fusionnelles de ce que l’on m’a raconté, je ne l’ai pas connue. Mais
ça nous fait toujours quelque chose de revenir ici, surtout par ces temps. C’est
aussi pour cette raison que ma mère ne skie pas.
Je me sens ridicule d’avoir fait cette remarque et nous remontons jusqu’au
chalet, en silence.
* * *
Après une bonne douche chacun, nous nous retrouvons dans le salon auprès de la
cheminée. Catherine nous a préparé un bouillon de poulet maison incroyable et
Gabriel un feuilleté au chocolat et aux amandes en forme de sapin de Noël. Rose
propose ensuite une partie de Trivial Poursuit, ce qui nous occupe presque toute
la soirée. À la joie et à la bonne humeur de cette famille, je peux ajouter leur
esprit compétitif hilarant ! Ils se donnent à fond dans le jeu et j’ai dû mal à
garder mon sérieux et ne pas rire la plupart du temps. Dès que le jeu de société
se termine, Catherine nous ramène le traditionnel chocolat chaud de fin de
journée et je suis étonnée de constater que Gabriel est parti chercher une guitare.
Depuis le fauteuil que j’ai adopté dans ce chalet, je bois une gorgée et attend
patiemment ce qu’il va se passer. Le petit frère de ma meilleure amie s’installe à
côté de la cheminée à même le sol – ce qui doit être une habitude chez lui – et
commence à jouer de la guitare. Il gratte les cordes d’une façon si douce et
mélodieuse… Je ne lui connaissais pas ce talent caché. Je suis encore plus
bouche bée lorsqu’il se met à chanter en anglais. Sa voix est calme et craque de
temps en temps ce qui me donne des frissons, malgré la tasse bouillante que je
tiens entre mes mains. Je jette un regard à la famille de ma meilleure amie.
Catherine ferme ses paupières et se faufile dans les bras de son époux, Rose et
Thomas discutent tranquillement dans leur coin. Ce moment doit faire partie de
leur longue liste de traditions familiales… Je me laisse aller confortablement
contre le fauteuil et ne quitte pas des yeux Gabriel. Il est charmant, gentil,
musclé et est toujours prêt à aider les autres. Il cuisine divinement, chante et,
cerise sur le gâteau, il joue de la guitare ! Il est parfait. Peut-être même trop
parfait. Je me demande si je ne devrais pas m’en méfier.
Chapitre 8
Inès

Lorsque, je me lève le lendemain matin, je suis étonnée par l’odeur de café qui
envahit le chalet si tôt. Il n’est pourtant que sept heures et demie, mais, comme
je n’arrive plus à me rendormir, j’enfile une tenue confortable et descends les
escaliers sans faire de bruit. Je suis surprise de trouver Gabriel dans la cuisine,
déjà aux fourneaux. Il est vêtu d’un simple pantalon de pyjama rouge et d’un t-
shirt bleu marine. Ses cheveux en batailles et sa barbe de trois jours lui rendent
un air si viril et si charmant. Je m’adosse au niveau de l’encadrement de la porte
et l’observe. Il pétrit une pâte avec délicatesse et une très grande concentration.
Au bout de quelques secondes, il se retourne et se fige lorsqu’il me voit. Je me
redresse, prise la main dans le sac. Je ne résiste pas et lui souris timidement :
— Bonjour.
Il me répond également par un sourire éclatant :
— Bonjour. Je t’ai réveillée ?
— Non, pas du tout. À Paris, je me lève à six heures, alors, même en weekend
ou en vacances, je suis matinale. Qu’est-ce que tu prépares de bon ?
— Une Brioche en forme de Père Noël.
Il exprime sa joie timidement comme un enfant, fier de son chef d’œuvre en
cours. Je me sers une grande tasse de café au lait et le regarde faire. Nous restons
silencieux un long moment. J’admire sa façon de faire, car je n’ai jamais vu
quelqu’un pétrir une pâte avec autant d’attention. Au bout d’un moment, nous
sommes rejoints par ses parents et le chalet se réveille. En effet, Rose et Thomas
ne tardent pas à faire leur apparition également. Après un petit déjeuner copieux,
je réalise que je ne vais pas tarder à avoir un problème et interviens, quelque peu
gênée :
— Rose, j’ai un souci. Je dois acheter deux ou trois fringues. J’avais prévu des
affaires que pour un weekend.
— Ah, mais oui ! s’exclame ma meilleure amie. Je n’y avais pas pensé !
— Emmène-la au village, suggère Thomas. Il doit bien y avoir quelques
boutiques ouvertes.
— Allez-y ce matin alors, rétorque Gabriel en jetant un œil à sa pâte à brioche
qui repose dans un grand saladier. J’ai besoin d’Inès cet après-midi.
Rose fronce ses sourcils et me dévisage. Je lève les mains et me défends :
— Ne me regarde pas, je ne sais pas de quoi il parle.
— Tu vas lui donner un autre cours de cuisine ? le taquine Patrick.
— Laissez-le tranquille, vole à son secours sa mère.
Gabriel sourit en jetant un coup d’œil à Catherine, mais ne répond pas. Il nous
abandonne dans le plus grand mystère, mais je ne préfère même pas insister.
— Eh bien, allons-y tout de suite. Vu que Monsieur a besoin de ma meilleure
amie, ne perturbons pas ses plans.
Rose quitte la cuisine quelque peu confuse – ou contrariée, je ne le sais pas
vraiment – et, avant de la suivre, je regarde une dernière fois son frère. Il tourne
discrètement ses yeux verts d’eau et me fait un clin d’œil. Mon cœur rate un
battement. Je dois avouer que j’ai hâte d’être cet après-midi !
* * *
Malgré le peu de magasins ouverts dans le domaine à cause de la tempête, je
réussis à me dégoter deux polaires, deux t-shirts, un pantalon et quelques sous-
vêtements supplémentaires. J’en profite pour me renseigner, mais l’office de
tourisme est toujours sans nouvelles de la réouverture de la gare. De retour au
chalet, je demande l’aide de Catherine et lance une machine avec mes nouveaux
achats, puis Olivier m’appelle juste avant le déjeuner. Je ne réponds pas, c’est
beaucoup plus simple de lui écrire un texto rapide après le repas :

De : Inès
À : Olivier
Bonjour. Je viens de voir votre appel. Je suis toujours bloquée en Savoie, le
réseau ferroviaire est gravement endommagé et aucun train n’est prévu pour le
moment. Je vous tiens au courant.

— Tu es prête ?
Gabriel rentre dans ma chambre au même moment et je décide d’oublier les
ennuis qui m’attendent à Paris.
— Je ne peux pas te répondre vu que je ne sais pas en quoi tu as besoin de moi.
— Effectivement, je n’y avais pas pensé. Je vois que tu es quand même habillée
chaudement, c’est le principal. On y va.
— On sort ?
Ma question le fait sourire.
— Oui, madame.
Il me tourne le dos, dévalise les escaliers et je le suis sans comprendre. Catherine
et Rose discutent tranquillement dans le salon. Il enfile un manteau bien plus
chaud que sa veste habituelle et prend des gants, une écharpe et un bonnet, ce
qui m’interpelle aussitôt.
— Vous allez où tous les deux ? nous interroge Rose inquiète.
Je hausse les épaules, tandis que sa mère sourit en se levant et en s’avançant vers
nous. Elle force son fils à la regarder droit dans les yeux :
— Un tour rapide. Pas d’aventures. Faites très attention.
— Oui, maman. J’ai l’habitude, tu le sais bien.
— Oui, mais…
Gabriel l’interrompt en la serrant – ou plutôt en l’étouffant amicalement – contre
lui et l’embrasse sur le haut de sa tête. Catherine ne peut pas s’empêcher de rire
et nous souhaite une bonne promenade :
— Merci, même si je ne sais pas où je vais.
Je remarque que Rose fronce les sourcils dans son coin et reste muette. Je lui fais
un signe de la main, mais elle ne bouge pas. Je me demande à cet instant si c’est
une bonne idée de sortir avec son frère, mais je ne peux pas le laisser en plan
maintenant. Je tente de me rassurer et me dit que je lui parlerai à mon retour. Dès
que nous quittons le chalet, je me fige. Gabriel s’avance vers une motoneige,
prend deux casques et me fait face.
— C’est une blague ?
Il me sourit à pleine dent, fier de sa « surprise ».
— Comme personne ne m’a dit que tu venais et que je n’avais donc pas prévu de
cadeaux pour toi, je me suis dit que j’allais t’offrir une petite balade.
Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. J’essaye de garder mon sérieux, fronce les
sourcils et croise les bras :
— Tu n’étais pas obligé.
— J’insiste, ça me fait plaisir.
— Jamais je ne monterai sur ce truc.
Gabriel lève les yeux au ciel et me demande d’un air amusé :
— T’en as déjà fait ?
— Non, mais je n’aime pas du tout la moto !
Le petit frère de ma meilleure amie ne se retient pas et éclate de rire.
— Ça n’a rien à voir !
— Si.
— Non, insiste-t-il. Fais-moi confiance. J’étais moniteur saisonnier plus jeune
dans le domaine. Je connais tous les chemins par cœur depuis mon enfance, je
sais ce que je fais.
Je me redresse et c’est à mon tour de l’interroger :
— Tu étais moniteur ?
— Oui, madame ! Il y a quelques années encore, je trouvais toujours le moyen
de revenir ici pendant la haute saison. Je faisais des circuits en motoneige dans
tout le domaine avec les vacanciers.
Il gonfle son torse exagérément et je fonds. Pâtissier, musicien, beau comme un
Dieu et moniteur. Que demander de plus ?
— Met ton bonnet dans ta poche, tu n’en as pas besoin pour le moment.
Je m’avance vers lui, prends le casque qu’il me tend. Il m’aide à l’enfiler et
j’évite par tous les moyens de le regarder droit dans les yeux. Gabriel m’ordonne
ensuite de bien fermer mon manteau, de serrer mon écharpe et de passer mes
gants sous mes manches. Je suis à la lettre toutes ses instructions, la boule au
ventre. Je ne suis vraiment pas à l’aise sur ce genre d’engin ! Puis, il m’explique
la meilleure façon de m’installer et de me tenir sur la motoneige pour garder un
minimum d’équilibre.
— Tu pourras t’accrocher à moi, c’est plus simple.
— Même pas en rêve.
Il rit aux éclats et je suis ravie de voir que mon humour lui plait. Il monte à son
tour et nous ne tardons pas à démarrer lentement. Je jette un œil au chalet,
Catherine nous regarde par la fenêtre et nous fais signe de la main. Puis, Gabriel
prend la route en direction de l’Italie. Il y a encore beaucoup de neige et d’arbres
au sol, mais des chemins sont de nouveau tracés et quelque peu dégagés. Il fait
frais et je suis ravie d’avoir investi dans cette doudoune et mes Moon Boots !
Jamais je ne pensais me retrouver sur une motoneige ! Ce n’est pas désagréable,
même si je ne fais pas la maline dessus. Je remarque que nous passons la Maison
du Ski et un hôtel nommé Le Petit Saint Bernard. Je m’accroche comme je peux
à la moto, mais au moment où Gabriel accélère et s’engage dans une montée,
mes bras entourent instinctivement son corps musclé caché sous son gros
manteau. Je dois me rendre à l’évidence : il a clairement raison, c’est beaucoup
plus simple de cette façon – et plaisant. Nous prenons un sentier quelques mètres
plus loin et débouchons ensuite sur une piste forestière. La station a ouvert une
partie de son domaine et je vois au loin quelques skieurs courageux et des
télésièges qui fonctionnent. De nouveau à plat, je me détends et apprécie le
paysage. Nous entrons dans la clairière d’une piste, puis nous nous engouffrons
dans la forêt de sapins et croisons plusieurs petits torrents. Je prends une
profonde inspiration, heureuse de ce que je vois. Derrière Gabriel, je fais le plein
de sensations et d’images uniques, que je ne suis pas près d’oublier.
Chapitre 9
Inès

Après une demi-heure de promenade, Gabriel nous emmène jusqu’à ce que je
devine être un refuge de montagne. Un homme d’une bonne cinquantaine
d’années sort aussitôt nous accueillir. Gabriel m’aide à descendre de la
motoneige et à me débarrasser de mon casque, et se retourne ensuite vers le
propriétaire des lieux.
— Je n’y crois pas ! Gabriel !
— Salut, Marc.
Les deux acolytes se prennent dans les bras.
— Je te présente Inès, une amie d’enfance qui est venue fêter Noël avec nous.
Nous nous saluons respectivement et l’homme nous emmène à l’intérieur du
refuge. Il nous propose café, thé ou chocolat chaud, avec des viennoiseries.
Comme s’il nous attendait. Gabriel semble lire dans mes pensées et m’explique :
— Marc a l’habitude des promeneurs comme nous : il tient cet endroit toute
l’année, pour les randonneurs et alpinistes en général. Ce refuge de montagne
sert d’abri et il a toujours quelque chose à grignoter.
— Cela fait presque trente ans que je viens quasiment tous les jours ici. C’est un
vrai bonheur.
Je lui souris et après accepte la tasse de café qu’il me tend.
— Et toi, Gab ? Qu’est-ce que tu deviens ? Tu as réussi à parcourir le monde
comme tu le souhaitais ?
— En quelque sorte oui, mais tu avais raison Marc.
— Ah bon ? Et en quoi avais-je raison ? Car d’après ma femme c’est très rare ! Il
faut que je lui raconte !
Nous rions aux éclats face à sa réaction.
— Eh bien, reprend son sérieux Gabriel, c’est ici que je me sens le mieux.
— Ah ! Tu vois ! Effectivement, je te l’avais dit !
Ils discutent encore un moment, se rappellent le bon vieux temps et, après avoir
fini nos délicieuses boissons bien chaudes et quelques biscuits sablés maisons
préparés par sa femme, nous reprenons la route. Gabriel nous fait de nouveau
passer par des sentiers étroits et boisés et nous traversons différentes forêts de
sapins. L’odeur est pure, agréable, et je profite de ce dépaysement total et
magnifique. Le manteau blanc de la montagne et les différents lacs que nous
apercevons au loin sont incroyables. Je n’ai jamais rencontré un endroit aussi
beau. Mon guide personnel décide ensuite de faire un deuxième arrêt et nous
nous retrouvons, quelques instants plus tard, assis sur un petit rocher, à
contempler une vue imprenable sur une vallée enneigée et encerclée d’une
couronne de montagnes, toutes les unes plus belles que les autres.
— Je ne savais pas que tu étais amateur de sensations de ce genre. Je parle de la
motoneige, mais également de la nature.
Gabriel fixe au loin et sourit timidement.
— Je dois t’avouer que je suis un amoureux de la montagne. J’ai parcouru le
monde et pourtant, comme je l’ai dit à Marc, c’est ici où je me sens le mieux. Et
faire du scooter des neiges, c’est une sensation folle ! Une liberté sans nom ! Le
domaine est un terrain de jeu grandiose et offre monts et merveilles à qui ose
s’aventurer. Nous avons une alliance gagnante entre ensoleillement et
enneigement grâce aux différentes vallées. C’est magique.
Je suis complètement d’accord avec lui. Nous admirons la vallée et ses hauts
sommets en silence.
— Ça peut paraître étrange, mais je te comprends. Je ne pensais pas qu’un jour
je me sentirais aussi bien au milieu de nulle part. Loin de la civilisation. Au
fond, je le savais, mais je n’avais jamais eu l’occasion ou le courage de
m’évader.
— Comment ça ? me demande Gabriel en me regardant droit dans les yeux.
— J’aime mon boulot, mais la vie parisienne commence à me peser
énormément. Mon frère vit à Londres avec sa femme, mes parents sont repartis il
y a quelques années en Espagne, mon pays d’origine comme tu le sais.
Il acquiesce et replonge dans ses pensées.
— Tu avais quel âge quand tu es arrivée en France ?
— Cinq ans, mais je ne suis pas tout de suite allé à Paris. Mon père, ingénieur
aéronautique, était souvent muté selon ses projets en cours. Je n’ai jamais eu de
réel pied à terre, j’ai fréquenté plusieurs établissements scolaires jusqu’en
seconde. C’est là où j’ai fait connaissance avec ta sœur, dans notre lycée à Paris,
et où mes parents ont enfin posé leurs valises. J’ai ensuite fait une licence en
comptabilité, puis un Master en management, toujours à Paris.
— Je me souviens de la première fois que je t’ai vue.
Mon cœur fait un bond.
— C’est vrai ?
Il baisse ses yeux et commence à former une boule de neige dans ses mains.
— J’étais encore au collège, c’était à la soirée des seize ans de ma sœur. Même
si je n’avais que quatorze ans, je me rappelle très bien de tes cheveux bouclés
quand tu es arrivé à la maison. Ils étaient plus courts.
Je rougis et essaye de me concentrer.
— Ouai, j’ai rencontré tes parents ce jour-là aussi. On est meilleures amies
depuis douze ans, c’est dingue.
— Comment avez-vous fait pour vous retrouver à travailler dans la même boîte ?
— C’était un pur hasard. La société recherchait des stagiaires dans plusieurs
domaines. J’ai postulé en comptabilité et ta sœur en gestion de litiges. Même si
nous avons fait des études supérieures différentes, on ne s’est jamais perdues de
vue. Mais assez parlé de moi. Toi, qu’est-ce que tu es devenu ? Parce que je me
souviens aussi du petit collégien que tu étais à l’époque !
C’est à son tour de rougir et d’éviter mon regard.
— Oh, je suis pâtissier comme tu l’as compris. J’ai fait des études dans les
meilleures écoles de France et des stages un peu partout dans le monde. J’ai
ensuite atterri au Japon où j’ai formé des apprentis pâtissiers.
— Donc tu es dans l’enseignement ?
— Oui et non. Je me suis moi-même formé en voyageant ces dernières années,
en transmettant ma passion, toujours dans le but d’atteindre mon rêve.
— Et quel est ce rêve ?
— Tu vas rire, alors je ne te le dirai pas.
— Tu as peur que je me moque ou que je te pique ton idée ?
— Oh non ! Vu tes talents de cuisinière, je suis certain que tu ne me ferais pas de
la concurrence !
Je lui donne un coup dans l’épaule et il rit, avant de reprendre son sérieux.
— Mon rêve n’est pas si extraordinaire que ça de toute façon.
— Si c’est ton rêve, Gabriel, il est extraordinaire quoique tu dises. On ne peut
pas mesurer et comparer nos objectifs personnels. C’est propre à chacun. Il n’y a
pas de meilleur rêve que d’autres.
Il réfléchit un moment, puis sourit :
— J’aimerais ouvrir une boulangerie ici, dans le domaine, pour commencer. En
hiver par exemple, je proposerais des pâtisseries de saisons, en lien avec Noël et
les fêtes de fin d’années. Les beaux jours, je m’orienterai vers des choses plus
fraîches aux fruits de saison. Ce n’est rien d’innovant, mais après avoir voyagé
et rencontré des milliers de personnes, j’aimerais partager mes créations avec des
gens simples et modestes. Avoir une vie au calme. Ensuite, en plus de la
boulangerie, j’aimerais proposer la commercialisation de certaines de mes
créations. Les vendre partout en France. Pourquoi ne pas ouvrir des boutiques
éphémères de temps en temps et participer à des salons ? J’aimerais me faire un
nom dans le monde de la pâtisserie, tout en revenant à chaque fois dans mon
coin de paradis. Ici.
— Qu’est-ce qui te retient ?
— Trouver quelqu’un de confiance, qui serait prêt à m’aider à gérer la boutique
ainsi que toute la comptabilité et l’administration.
— Ça ne devrait pas être dur de trouver.
— Détrompe-toi. Personne ne veut venir à La Rosière. Les diplômés soupirent
après les grandes villes, les grandes boîtes. Et de toute façon, j’aurai beaucoup
de difficultés à m’associer à quelqu’un pour ce projet.
— Pourquoi ?
Sa remarque m’interpelle et je cherche à en savoir plus. Un homme si
charismatique, gentil et ambitieux ne devrait avoir aucun mal à dénicher un
partenaire pour se lancer.
— Mon ex-femme me disait toujours que vu mon talent, j’étais censé rêver
d’ouvrir une boutique dans les plus grandes capitales mondiales : New York,
Paris, Sydney, Londres. Elle n’a jamais compris pourquoi je souhaitais me poser
au milieu des montagnes, elle qui ne vit que de paillettes et de strass. Je pensais
que nos différences étaient notre force et nous aideraient à nous compléter l’un à
l’autre. Mais au fil des années, j’ai réalisé que c’était tout l’inverse.
Il soupire et je ne sais pas quoi lui répondre. Je ne suis pas experte en relations
amoureuses.
— Tu es divorcé ?
— Ouai…
Son regard s’assombrit et il se métamorphose : Gabriel se lève d’un bond et
rejoint la motoneige.
— On rentre.
Je suis surprise de son changement d’attitude et, au moment où je ferme ma
doudoune pour repartir derrière lui, je l’entends s’affoler :
— Non, non, non… Pas maintenant… Non… S’il te plait…
Je me rapproche de lui et lui demande ce qu’il se passe. Dès que Gabriel me
regarde, je comprends que nous sommes dans le pétrin :
— La motoneige ne démarre pas.
— Pardon ?
— Elle ne démarre pas, Inès !
Il s’énerve, prend son portable et comme un malheur n’arrive jamais seul, il
m’annonce d’un air encore plus exaspéré :
— Et on n’a pas de réseau.
Après une sortie parfaite, l’univers décide de nous jouer un tour. Nous sommes
au milieu des montagnes, perchés à je ne sais quelle altitude, sans moyen de
communication ni de transport. Je regarde le ciel, le soleil a commencé sa
descente pour se coucher et donc les températures vont considérablement
baisser. Et maintenant, comment allons-nous rentrer au chalet avant la tombée de
la nuit ?
Chapitre 10
Inès

Je vérifie aussitôt mon portable et réalise que je capte encore quelque chose.
— Calme-toi, j’ai du réseau.
Je lui tends mon smartphone et il le prend un peu honteux, en me remerciant. Il
cherche sur le sien un numéro et le compose ensuite sur mon écran.
— Allo ? Papa, c’est moi, Gab. Je t’appelle du portable d’Inès. Écoute, ne dis
rien à maman, je ne veux surtout pas qu’elle panique… Mais la Yamaha ne
démarre pas, je pensais qu’on avait réglé son problème de câble… Oui, je sais
qu’on l’a changé et on n’a eu aucun souci jusque-là. Bah écoute, apparemment
ce n’était pas uniquement le câble le souci… On est en haut de la vallée, mais
essaye d’appeler Marc. Tu sais, le gars du refuge où l’on s’arrête lors de nos
randonnées… Oui oui, je suis tout en haut… Je n’ai plus son numéro, faudrait
qu’il descende par la vallée justement… Ok. Oui, je sais, mais je n’ai pas fait
exprès. Tu me connais… Oui oui… Ok, merci. Tiens-nous au courant.
Il raccroche et soupire. J’essaye de détendre l’atmosphère :
— Je pense qu’on peut retourner s’assoir sur notre petit rocher, non ?
Gabriel ne rit pas cette fois-ci, hausse les épaules et part s’installer dans ce qui
est supposé être un des meilleurs spots de la montagne. Je m’assois à côté de lui,
toujours aussi bavarde.
— On en était au fait que tu sois divorcé. Tu veux me raconter ce qu’il s’est
passé ?
— Il n’y a rien à ajouter.
Son ton est sec et il se ferme à toute discussion. Ce n’est plus le même. Il fronce
les sourcils et fixe ses pieds. Je décide de ne plus l’embêter avec mes questions
et attends patiemment. J’essaye cependant de ne pas m’angoisser à l’idée de
rester ici, coincée pendant des heures avec des températures glaciales qui ne
sauraient tarder à arriver. Je ne veux pas me montrer une stressée de la vie, c’est
lui le moniteur, il est censé faire le nécessaire pour me ramener saine et sauve !
S’il ne panique pas, je ne devrais pas me faire du souci… Je l’espère en tout cas.
Mais, au bout de quelques minutes, je suis dans l’obligation de rompre notre
silence :
— Marc saura nous retrouver ?
Gabriel se redresse et il réalise à quel point il a été indélicat.
— Oui, Inès. Désolé, je ne t’ai même pas rassuré.
Il se passe une main sur le visage et comme par magie, sa bonne humeur
revient :
— C’est le chemin que la plupart des alpinistes, randonneurs et guides prennent
pour redescendre à La Rosière.
Je souffle de soulagement et acquiesce.
— Ok super.
Je le vois ensuite fouiller dans sa poche et en sortir un petit sac de bonbons. Il
me tend un sucre d’orge et je le dévisage amusée :
— Je ne savais pas que les pâtissiers se promenaient toujours avec des
provisions.
Je suis aux anges en le voyant exploser de rire et me regarder droit dans les
yeux.
— Prends-en un et tais-toi !
J’obéis, mais je ne peux pas m’empêcher de l’interroger :
— Pourquoi des sucres d’orge ? Il y a une raison particulière ?
— Tu ne serais pas un peu curieuse, à tout hasard ?
— On n’a rien d’autre à faire ! Faut bien tuer le temps !
Il sourit, commence à en mâchouiller un et me réponds :
— Oui, il y a une raison. Ce n’est pas une simple sucrerie pour moi. Mon grand-
père a rencontré ma grand-mère grâce à un sucre d’orge. Il travaillait dans la
boulangerie du village tenu par ses parents, et, tous les jours, elle allait acheter
un sucre d’orge pendant la période de Noël. Il a fini par la surnommé comme ça
et c’est rester un message de tendresse dans ma famille. Ils se sont connus très
jeunes et ont vécu une histoire d’amour unique.
J’écarquille les yeux face à ce récit si personnel et ancien.
— Du coup, en cette période de l’année, j’aime bien les sucres d’orge.
— C’est pour ça que tu aspires à ouvrir une boulangerie ? Pour faire comme lui ?
— Sûrement. C’est lui qui m’a initié à la pâtisserie dès mon plus jeune âge, on
était très proches.
Gabriel semble si nostalgique, je suis incapable de le quitter des yeux. Derrière
ses muscles et son adorable sourire, il y a un homme mélancolique et quelque
part blessé par une femme. Je ne suis pas dupe, son divorce l’a marqué et être de
retour dans les montagnes est son refuge. Son havre de paix pour retrouver un
sens à sa vie.
— Mes grands-parents étaient inséparables, ils ne se disputaient jamais, il
n’avait même pas besoin de se parler pour se comprendre.
— Tu pensais vivre la même chose avec ton ex-femme ?
— Arrête de relancer ce sujet, Inès. Elle n’est pas un bon souvenir.
— Désolée, je ne voulais pas être indiscrète.
— Ce n’est pas grave. C’est juste qu’il y a des choses que je ferais différemment.
Il me fait face et je plonge dans son regard vert d’eau. Il m’hypnotise.
— Et toi ? murmure-t-il en jetant un coup d’œil à mes lèvres.
Je retiens ma respiration et ignore mon pouls qui s’accélère.
— J’ai eu deux relations longues, qui n’ont abouti à rien finalement.
— Ok… susurre-t-il de nouveau.
Son souffle est chaud et je suis incapable de le quitter des yeux. Lui aussi,
apparemment. Ses joues commencent à rosir à cause de la chute de température
et nos respirations laissent échapper des nuages de buée de plus en plus blancs.
— Tu as froid ? me demande-t-il à voix basse.
Je hausse les épaules, il est vrai que je ne sens plus le bout de mon nez et que
mes orteils sont gelés malgré mes Moon Boots. Gabriel se rapproche alors de
moi, passe un bras autour de mes épaules et je pose ma tête délicatement sur son
torse. J’aurais tout donné pour la poser directement sur sa peau et non son
énorme manteau de ski. Pourtant, même avec la couche de vêtements, j’arrive à
inhaler son odeur boisée. Je suis certaine que je n’oublierai jamais son parfum.
Ses grands bras m’entourent à présent et je ferme les yeux. Le silence de la
montagne est apaisant. Ce n’est pas un silence comme les autres, je n’avais rien
connu de tel.
— On est bien ici.
— Ouai… chuchote Gabriel.
— Merci pour cette balade.
Le beau brun lève mon menton afin de me regarder droit dans les yeux. Nos
visages sont maintenant très proches et les battements de mon cœur reprennent
une vitesse troublante.
— C’est à moi de te remercier. Ta présence me fait un bien fou.
Je fonds à l’entente de sa voix rauque qui craque malgré son murmure. Je ferme
les yeux et souris, puis contre toute attente, je sens Gabriel frotter son nez contre
le mien. Nos respirations s’entremêlent et nous collons nos fronts l’un à l’autre.
— Oh Inès…
Son souffle chaud caresse mon visage et je me laisse attendrir lorsqu’il
m’embrasse délicatement une joue. Puis, Gabriel me serre encore plus contre lui
et nous restons ainsi, dans les bras l’un de l’autre, jusqu’à ce qu’un bruit se fasse
entendre au loin. Nous nous redressons en même temps et je suis soulagée de
reconnaître Marc sur un scooter des neiges beaucoup plus grand que le nôtre.
Gabriel se lève et je le suis. Il s’agite, fait de grands gestes et son ami nous voit
aussitôt. Dès qu’il se gare, il nous demande inquiet :
— Ça va ? Vous allez bien ?
— Oui oui, c’est la Yamaha, elle fait des siennes.
Je laisse les deux hommes discuter et s’occuper de notre motoneige, quelque peu
rassurée d’être entre de bonnes mains. Après une bonne demi-heure, alors que la
nuit commence déjà à tomber, Marc se frotte les mains, referme le capot et
démarre notre moto ! J’explose de joie ce qui fait sourire les deux amis.
— Montez dessus, je vous accompagne jusqu’à chez vous au cas où.
— Merci Marc. Tu nous as sauvés.
— Arrête tes bêtises, ça arrive !
Gabriel me tend mon casque et nous redescendons tous les trois sagement. Je
découvre encore un nouvel aspect de la montagne, celui où la nuit se prépare et
le village s’illumine. Dès que nous arrivons au chalet, nous voyons Catherine
assise sur le pas de la porte tripotant ses mains nerveusement. Lorsqu’elle
qu’elle nous aperçoit, elle se lève d’un bond et appelle son mari. Patrick, Rose et
Thomas sortent également et nous sommes accueillis dans un grand soulagement
familial :
— Marc, merci infiniment de les avoir secourus !
Catherine serre l’homme dans ses bras, le relâche et Patrick en fait de même.
— Ce n’est rien, je passe souvent par là de toute façon pour rentrer. Ils sont entre
de bonnes mains, je file, ma femme doit s’inquiéter. Gabriel, plus de sorties en
motoneige tant que cette beauté ne retourne pas au garage !
— Promis, garantit le frère de ma meilleure amie.
Rose vient au même moment me voir et pose une main sur mon épaule :
— Ça va ?
— Oui, merci. On n’a pas attendu longtemps, Gabriel et Marc ont assuré.
— Tant mieux.
Elle foudroie du regard son cadet. Catherine prend son fils dans ses bras et
semble le sermonner. Je ne comprends pas trop ce qu’il se passe, mais je les suis
à l’intérieur. Je leur dis que je vais prendre une douche et m’éclipse. Lorsque je
ressors de la salle de bain une vingtaine de minutes plus tard, réchauffée et dans
des vêtements bien secs, j’entends une discussion plutôt tendue à l’étage
inférieur. Je m’assois en haut des escaliers tout en essorant mes cheveux et
écoute leur conversation :
— Tu es inconscient du danger ! s’exclame Rose. Immature ! Tu te rends compte
du souci qu’on s’est fait pour vous ! Maman en a pleuré ! Elle ne mérite pas que
tu lui fasses ce genre de frayeur !
— Ça suffit ! se défend Gabriel. Tu sais très bien qu’on ne l’a pas fait exprès ! Je
ne pouvais pas prévoir une panne ! La moto est allée au garage la semaine
dernière, tout semblait fonctionnel !
— Tu n’auras jamais dû l’emmener !
— Ah ! Donc le problème c’est que je suis sortie avec Inès ?
— Inès ? Tu l’appelles Inès maintenant ?
— Comment veux-tu que je l’appelle ? C’est son prénom, non ?
— Tu as toujours dit « ta meilleure amie » ! Tu ne l’appelais jamais par son
prénom avant !
J’entends Gabriel éclater de rire.
— En fait, le vrai souci pour toi ce n’est pas qu’on soit tombé en panne, mais
que je me suis baladé avec TA meilleure amie.
— Arrêtez tous les deux ! intervient Patrick. Rose, ton frère a raison, ce n’est pas
sa faute. Tout va bien, on les a retrouvés, c’est le principal.
Je sursaute au même moment, lorsque Thomas me surprend et s’assoit à mes
côtés. Il fait mine de bouder et m’explique :
— Leur mère a perdu une sœur à cause d’une tempête. Depuis, ils se font tous un
sang d’encre et ont tendance à exagérer et s’inquiéter au moindre souci. Ne leur
en veux pas.
— Je ne leur en veux pas. Gabriel a été impeccable avec moi. Notre promenade
était parfaite, dommage qu’elle se soit terminée de cette façon.
Thomas sourit et me taquine :
— Gabriel et toi, vous…
— Arrête, c’est le frère de ma meilleure amie.
— Et alors ?
— Et alors, je ne sais pas… Disons que ça ne se fait pas. De toute façon, Rose
n’a pas l’impression d’apprécier quand je suis avec lui, donc…
— Ne laisse pas la jalousie de Rose empêcher quoi que ce soit. Je suis son
fiancé, je la connais. Elle s’en remettrait bien plus vite que tu ne le crois.
Il me fait ensuite un clin d’œil sans me donner le temps de répondre et me fait
signe de descendre avec lui. Lorsque la famille de Rose nous voit, ils se taisent
et font comme si de rien n’était.
— Je vous ai préparé un bon repas, passons à table.
Nous suivons Catherine en silence et je suis certaine que notre soirée ne sera pas
aussi animée que d’habitude.
Chapitre 11
Inès

La fin de notre balade en motoneige a plombé l’ambiance hier soir, mais je suis
contente de constater ce matin que tout le monde est de nouveau de bonne
humeur. Le programme de la journée est simple : se reposer et profiter des
vacances. Oui, je comprends enfin que je suis bel et bien en vacances – forcées
certes, mais je suis en vacances ! Je m’installe dans le salon, avec un bouquin
que j’ai emprunté dans leur petite bibliothèque, mais je suis plutôt intéressée par
la partie de cartes entre Thomas, Rose, Patrick et Gabriel. Maintenant que je sais
que le petit frère de ma meilleure amie est divorcé, je remarque au niveau de son
annulaire gauche une trace d’alliance. Je devine ainsi qu’il l’a enlevé il y a peu
de temps, sa séparation est donc récente. Puis, en début d’après-midi, j’ai envie
de me promener et de faire un tour dans le village.
— Je descends à l’office de tourisme me renseigner pour mon TGV. Tu veux
m’accompagner, Rose ?
— Carrément !
Nous ne perdons pas de temps et je suis agréablement surprise par la météo
aujourd’hui : grand soleil et aucun nuage ! Le ciel est d’un bleu pur, dépourvu de
la moindre trace de pollution et les rayons de soleil reflètent dans le paysage
blanc au point de nous éblouir à certains endroits. Je n’ai même pas besoin de
mon bonnet ni de mes gants. Nous descendons tranquillement et nous constatons
que la vie au village a repris comme si aucune tempête ne l’avait ravagée et les
routes sont dégagées. J’ai espoir – ou peut-être pas tant que ça finalement – que
la gare de Bourg-Saint-Maurice sera de nouveau ouverte. Lorsque nous arrivons
à l’office de tourisme, le panneau d’affichage annonce toujours que le réseau
ferroviaire est endommagé et sans départs prévus prochainement pour les
vacanciers. Je rentre quand même dans l’établissement et l’hôtesse me dit que
les nouvelles ne sont pas bonnes : d’une part, les trains ne devraient pas partir
dans les prochains jours et d’une autre part, je ne suis pas prioritaire, car je
voyage seule et la SNCF préfère rapatrier les familles et les personnes âgées
dans les premiers TGV. Cette règle est à mon sens non justifiée, dès lors que les
enfants sont en vacances scolaires et j’ai de mon côté une obligation
professionnelle. De ce fait, la jeune femme hausse les épaules sans pouvoir
m’aider et m’invite à me rendre directement à la gare pour plus d’information.
— Allez, ne t’en fais pas. Tu n’es pas bien là ? me demande Rose en sortant du
point de renseignement.
— Si, mais je ne peux pas rester coincée ici éternellement. J’appellerai Olivier ce
soir, mais je vais m’en prendre plein la figure. Est-ce que demain matin tu peux
me prêter ta voiture pour que je descende à la gare ? J’aimerai voir comment ça
se passe pour un nouveau billet ou s’ils prévoient des cars de substitution.
— Bien sûr ! On t’emmènera, ne t’inquiète pas. Ça nous fera une promenade en
ville.
Elle me montre ensuite un banc et me propose de nous y installer un peu au
soleil. J’accepte volontiers, car même si j’adore leur chalet, sortir dans la station
est très agréable.
— Tu as aimé la balade avec mon frère hier ? À part la panne, bien sûr.
— Oui, le domaine est magnifique. J’en garde un merveilleux souvenir.
Rose force un sourire et j’en profite pour dire ce que j’ai sur le cœur :
— Je ne voulais pas te contrarier, mais je ne me voyais pas non plus lui refuser
cette sortie. Je suis désolée, j’aurais dû te demander si cela ne te dérangeait pas.
— En vérité, tu n’avais pas à le faire. J’étais tout simplement surprise qu’il
t’invite et que je ne sois au courant de rien.
— Je ne pense pas que son intention était de te blesser.
— Ouai, je ne pense pas non plus… soupire Rose. Mais, je m’inquiète pour lui.
Il nous a annoncé à son arrivée qu’il est divorcé depuis quelques mois, on ne le
savait pas. Le mariage n’a duré que deux ans, on ne comprend pas ce qu’il s’est
passé.
— Malheureusement, ce ne sont pas vos affaires. S’il n’a pas envie d’en parler, il
faudra respecter son choix.
— Oui, mais attends ! On lui a ouvert notre maison ! Elle était un membre de
notre famille ! Et du jour au lendemain, on apprend qu’elle ne fait plus partie de
sa vie depuis un moment et qu’on ne la reverra plus. Sans la moindre
explication.
— J’imagine que c’est dur à encaisser, Rose. Mais ne remuez pas le couteau
dans la plaie. Son divorce l’a blessé, il le vit comme un échec, crois-moi. Il n’est
pas fier de ce qu’il s’est passé.
— Vous en avez parlé ? s’étonne ma meilleure amie.
— Pas vraiment, mais du peu que j’ai saisi, il ne souhaite qu’une chose : tourner
la page. Tu devrais en discuter avec lui, vraiment.
— Je ne sais pas, il ne s’est jamais confié à moi.
— C’est peut-être l’occasion. Vous êtes deux adultes à présent, vous n’êtes plus
des frères et sœurs adolescents.
Rose réfléchit un moment, puis se tourne vers moi :
— Tu as sûrement raison. J’essayerai d’aborder le sujet avec lui.
— Sans t’énerver.
Ma meilleure amie rit et me promet de parler à son frère dans le plus grand
calme.

Gabriel
Lorsque j’aperçois ma sœur et Inès remonter vers notre chalet, je suis soulagée.
Elles rient aux éclats, ce qui est synonyme que tout va bien entre elles. Je
continue de couper du bois pour la cheminée, comme si je ne les avais pas
remarquées. Quand elles arrivent à mon niveau, Rose s’arrête à côté de moi,
tandis que son amie rentre à l’intérieur.
— Ça va, frangin ?
— Impeccable et toi ? Le village reprend vie ?
— Oui, tout est ouvert et les navettes commencent à tourner.
J’acquiesce et me concentre sur ma tâche ardue, comme si tout allait bien. Sa
crise de jalousie de la veille m’a fortement dérangé, mais je ne souhaite pas
perdre de temps sur le sujet.
— Tu peux faire une pause ? me demande-t-elle calmement.
Elle veut discuter, ce n’est jamais bon signe. Je lui fais oui de la tête, pose ma
hache à côté du tas de bûches dans la neige et la suis sur le perron du chalet.
— Inès est allée voir pour son TGV aujourd’hui ?
— Oui, mais ça s’annonce très compliqué. Elle passera sûrement le réveillon du
Nouvel An avec nous.
Je me réjouis intérieurement et dans le plus grand des secrets, mais je suis vite
rattrapé par la réalité.
— Je crois que je te dois des excuses, admet difficilement ma sœur. Je n’ai pas
été très correcte avec toi hier.
— J’aurais dû te demander si ça ne te dérangeait pas que je l’emmène en balade.
— Non, justement. Tu n’avais pas à le faire. Même si c’est ma meilleure amie
depuis plus de dix ans, elle a le droit de faire ce qu’elle veut.
— Pourquoi tu t’es énervée, alors ?
Rose soupire longuement et je suis surpris par les raisons qui l’ont poussée à se
mettre en colère :
— Je suis inquiète pour toi.
— Pour moi ?
— Ouai, ton divorce avec Charlotte m’a pris de court. On n’a rien vu venir.
— Je suis conscient que tu t’entendais bien avec elle, mais tu ne sais pas tout
non plus.
Ma sœur me fait face et me demande, tracassée :
— Justement, Gab. Raconte-moi ce qu’il s’est passé.
C’est à mon tour de souffler un bon coup, je ne sais même pas par où
commencer.
— C’est compliqué. Je pense qu’on était tout simplement trop différents.
— Comment ça ? Donne-moi des exemples pour que je comprenne.
— Oh pour tout te dire, c’est sûrement que des détails, mais elle me rabâchait
tout le temps que, vu ma passion pour la pâtisserie, j’étais censé rêver plus grand
et que je n’étais jamais au maximum de mes capacités.
— Elle voulait peut-être te booster vers le haut, t’encourager.
— Non. C’était toujours dans le sens que je pouvais faire mieux, que j’étais
fainéant. Pour Charlotte, je n’étais pas à la hauteur. Je soupçonne qu’elle s’était
imaginé que l’on partirait s’installer aux États-Unis, elle m’en parlait souvent.
Mais le rêve américain, ce n’est clairement pas mon truc ! Je suis beaucoup plus
casanier et modeste. Elle est partie en me disant que j’étais un bon à rien sans
ambition.
— Elle t’a vraiment dit ça ? s’étonne Rose.
— Ouai… Nos objectifs étaient finalement aux antipodes. Je veux une vie au
calme, vivre de mes créations, alors qu’elle ne pense qu’au succès, aux réseaux
sociaux et devenir riche.
Ma sœur est en même temps confuse et bouche bée.
— Je n’en reviens pas. C’est vrai qu’elle a toujours eu ce côté bling-bling, mais
elle était si adorable, elle semblait t’aimer et te soutenir dans tes projets à travers
le monde.
— Justement, quand je lui ai parlé de poser nos bagages ici et pourquoi pas de
nous y installer, tout a basculé.
— Attend, tu veux rester à La Rosière ?
— Ouai, pourquoi ? Toi aussi tu trouves que c’est une mauvaise idée ?
Rose me sourit et me donne un coup dans l’épaule :
— Au contraire ! Je savais que tu reviendrais dans le coin tôt ou tard. Ce sont les
parents que tu vas rendre heureux ! Ils auront enfin leur fils en France, prépare-
toi : à la retraire, ils débarquent !
Je laisse échapper un rire sincère. Je suis soulagé d’apprendre que ma sœur ne
trouve pas mon idée loufoque. C’est la deuxième personne, après Inès.
— Mais je me suis toujours demandé une chose… Qu’est-ce que tu ferais si tu
venais vivre à la montagne ?
— J’ai des économies de côté, je monterai sûrement une petite affaire.
— Une boulangerie comme grand-père ?
Ma frangine me fait un clin d’œil et je rougis. Elle me connaît si bien…
— Bah alors ?! nous interrompt mon père. Le bois ne va pas se couper tout seul !
Allez au boulot !
— Oui, chef !
Je m’exécute aussitôt sous le regard amusé de Rose.
— Et toi, aide-moi à rentrer les bûches au lieu de te moquer de ton frère !
Rose feint de se vexer, mais met la main à la pâte également. Finalement, ce
n’était pas si compliqué de discuter avec ma sœur.
Chapitre 12
Inès

Le lendemain, les nouvelles ne sont toujours pas bonnes à la gare de Bourg-
Saint-Maurice. Les premiers transiliens commencent à circuler et j’essaye de
trouver une solution : me rendre à Lyon pour y prendre un TGV ou partir en car
directement vers Paris. Mais la complexité des réseaux n’arrange pas les choses
et je dois vite me faire à l’idée que d’attendre mon TGV pour Paris est le plus
simple, le moins coûteux et surtout le moins fastidieux. Le réseau ferroviaire des
TGV ne devrait reprendre qu’après le réveillon de la Saint-Sylvestre d’après le
point de renseignement prévu à cet effet dans le hall de la gare, car ils font face à
des dégâts exceptionnels et à un manque de personnel en cette période de fêtes.
Plus les jours passent, plus je croule sous les messages d’Olivier inquiet et
furieux. J’ai beau le tenir au courant matin et soir, en vain. Il ne me lâche pas et
je commence à me dire qu’il est vraiment temps que la gare rouvre ses portes.
Ou plutôt ses rails. Je lui ai expliqué que malheureusement cette semaine entre
Noël et le Nouvel An devrait compter dans mes congés, il m’a raccroché au nez
en m’assurant que je le regretterai. Comme si tout était ma faute et que j’avais
tout manigancé ! Je décide de me changer les idées et de lâcher prise. Je n’ai
bien évidemment rien à me mettre pour le réveillon et Catherine et Rose me
proposent une virée shopping dans un centre commercial à Aix-les-Bains. Il
nous faut presque deux heures de route, mais nous passons une journée
différente toutes les trois et très divertissante. Je me déniche une belle robe noire
à paillettes, ainsi que des escarpins et un gilet bleu marine. Le reste de la
semaine jusqu’au 31 décembre est toujours aussi agréable et me fait un bien fou.
Je m’initie même à une petite randonnée en raquette, ainsi qu’au ski le
lendemain :
— On va choisir une piste verte, m’annonce Gabriel le jour où lui et sa sœur ont
décidé de prendre le risque de me mettre sur une paire de skis.
J’acquiesce et constate que les conditions sont parfaites pour une première
descente : la pente n’est pas trop longue ni trop abrupte et il y a peu d’obstacles
– peu de gens et surtout, peu de sapins à éviter ! Nous ne sommes pas montés
haut, au contraire, nous sommes quasiment restés en bas de la station de La
Rosière.
— Il faut que tu saches que les gens devant toi ont la priorité sur une piste de ski.
Il est ainsi de ta responsabilité de les éviter, même s’ils tombent à tes pieds. Tu
dois donc impérativement garder une distance raisonnable avec les autres
skieurs.
— Ok, chef.
Gabriel sourit, tandis que Rose intervient au même moment :
— Comme si mon frère respectait toutes ces règles à la lettre.
Son cadet feint de se vexer :
— Tu veux peut-être prendre le relai et expliquer à ta meilleure amie comment
descendre sans enchaîner ensuite avec les urgences ?
— Non, non. J’attends de voir comment tu te débrouilles en tant que moniteur de
ski.
Gabriel lève les yeux au ciel et continue tout en pivotant sur ses skis
naturellement et se mettant à côté de moi :
— La deuxième chose que tu dois savoir avant de te lancer, c’est comment
t’arrêter ? Il n’y a rien de plus simple, tu diriges les pointes de tes skis l’une
envers l’autre, puis tu pousses tes talons vers l’extérieur afin de former un
triangle ouvert à l’arrière.
— Ok… C’est le chasse-neige ?
Il acquiesce et analyse mes pieds. J’essaye tant bien que mal de placer mes skis
comme les siens pour ensuite le reproduire quand j’arriverai en bas. Ou quand
j’en aurai tout simplement besoin.
— Plus tu écartes tes skis, moins vite tu avanceras. Mais, un conseil d’ami : ne
superpose jamais tes skis, sinon c’est la chute garantie ! Tu perdras le contrôle en
une microseconde.
— Pointes de ski, triangle, ne pas superposer.
J’entends Thomas et Rose rire dans leurs écharpes. Gabriel les ignore et me
donne le feu vert :
— Maintenant, suis-moi. On va faire de grands virages et descendre
tranquillement. Pour tourner, appuie sur le talon de ton pied extérieur. Pour te
lancer, mets bien tes skis parallèles et n’hésite pas à faire du chasse-neige pour
t’aider à tourner également.
— D’accord.
Je souris à pleine dent, finalement cela n’a pas l’air si compliqué !
— Allez-y en premier, dit Thomas en s’équipant de ses lunettes de compétition.
Rose me fait un clin d’œil et m’encourage :
— On se retrouve en bas !
— Yes !
Gabriel s’élance ainsi et je commence mon aventure de skieuse doucement. Je
me pousse de mes bâtons, skis parallèles et me laisse glisser sur la neige
tranquillement. La sensation est très agréable et je suis le petit frère de ma
meilleure amie parfaitement dès le premier virage. Cependant, je prends de la
vitesse dès le second et le chasse-neige ne fonctionne pas aussi bien. Pointe de
skis l’une envers l’autre, triangle à l’arrière… Ne pas superposer ses skis…
Appuyer sur le talon… Pourquoi je continue de prendre de l’élan ? C’est censé
me faire ralentir !
— Inès, freine.
Je me rapproche de plus en plus de Gabriel et glisse sans réussir à m’arrêter.
— Inès, répète-t-il. Freine !
Je tente tant bien que mal de garder mon équilibre et de faire le triangle avec mes
gigantesques pattes à rallonge, mais mes skis redeviennent parallèles et pointent
aussitôt vers le bas de la piste ! Heureusement que la pente n’est pas raide…
Pourtant… Quelque chose ne va pas… Même quasiment à la verticale, je prends
de la vitesse… Beaucoup trop de vitesse ! Je plonge vers la station à présent !
— Chasse-neige ! hurle Gabriel.
— Redresse-toi ! rajoute Rose dans un cri qui fait écho dans toute la montagne.
Impossible de freiner, tourner, me jeter par terre ! Je braille de toutes mes forces
aux autres skieurs :
— DÉGAGEZ ! J’ARRIVE PAS À M’ARRÊTER ! DÉGAGEZ !
Les quelques skieurs pour la plupart des débutants comme moi s’écartent de mon
chemin et je tente tant bien que mal de stopper ma folle course ! Rien à faire ! Je
n’y arrive vraiment pas ! Finalement, c’est bien plus dur que ce que je croyais !
Qui a eu cette idée de me mettre sur ces foutues planches à rallonge ?! Puis, tout
à coup, j’aperçois un filet au bout de la piste ! Je ferme les yeux, jette mes
bâtons, place mes mains sur mon visage et m’accroupis ! Je retiens ma
respiration quand soudain, mon corps est projeté à l’avant, puis à l’arrière ! Je
suis secouée dans tous les sens ! Je roule à droite, fait une galipette à gauche, me
retourne vers le haut, vers le bas et me stoppe net ! Ma descente est
miraculeusement arrêtée par ce filet de sécurité. Lorsque j’ouvre les yeux, je n’ai
plus de lunettes ni de bonnet, et mon menton est planté dans la neige tel un
personnage de dessin animé qui aurait déboulé toute une montagne. Je m’assois
difficilement et les dégâts ne sont pas si catastrophiques : mes skis ont volé à
quelques mètres de chaque côté, je constate que j’ai également perdu un gant et
mon manteau est ouvert et rempli de neige. Je suis en sueurs et frigorifiée en
même temps !
— Inès ! Ça va ?
Gabriel sort de nulle part, suivi de sa sœur et de son beau-frère. Je cligne des
yeux plusieurs fois, sans comprendre ce qui m’est arrivé. J’ai l’impression qu’un
bus m’a renversée et jetée dans un tas de neige.
— C’est officiel, les plages espagnoles me manquent. C’est pourri le ski et le
chasse-neige bien plus dur que ce que l’on imagine. Ça vous dit un chocolat
chaud ?
Mes amis éclatent de rire et je suis heureuse de les voir soupirer de soulagement.
— Tu nous as fait une de ces peurs ! souffle Rose.
— J’aurais dû te filmer ! s’esclaffe Thomas. C’était hilarant vu d’en haut !
— Elle aurait pu se faire très mal, nous interrompt Gabriel.
Son ton est sec, son regard est froid et il m’aide à me relever.
— C’est fini, on rentre.
— Mais…
— Inès, je t’interdis de recommencer. La prochaine fois, on te prendra un
moniteur.
— Oh, Gab, c’est bon elle n’a rien… le rassure Rose.
— Il n’y aura pas de prochaines fois, je pense. Mes pieds préfèrent sans aucun
doute le sable chaud !
Ma meilleure amie et son fiancé me sourient, contrairement à son frère qui reste
de marbre.
— Du coup, tu veux rentrer Inès ? me demande Thomas.
— Ouai, c’est le plus sûr pour tout le monde !
Il se retourne vers Rose qui hausse les épaules.
— Tu l’accompagnes ou on peut skier encore un peu ?
— Allez-y, répond Gabriel à sa place. Je rentre aussi dans tous les cas.
— Mais non, vous pouvez en profiter tous les trois, je connais le chemin
jusqu’au chalet.
— Je rentre, insiste-t-il. J’ai perdu l’envie de skier.
Rose lève les yeux et ignore la mauvaise humeur si soudaine de son cadet.
Thomas essaye encore de le convaincre de les suivre, en vain. Nous les
regardons donc partir prendre un télésiège qui les emmènera jusqu’en haut de la
montagne, en même temps que je ramasse mes affaires avec Gabriel.
— Je n’aurais jamais dû te laisser descendre, grogne-t-il en me rendant mes skis.
Mon Dieu quelle responsabilité si tu… Non, je ne veux même pas imaginer. Je
ne suis qu’un con et un bon à rien.
Ses paroles me surprennent et je retiens son bras lorsqu’il me tend un de mes
bâtons.
— Gabriel, ce n’est pas ta faute.
— Si.
— Mais non ! Je suis majeure ! J’ai suivi votre invitation ! Et je n’ai rien, ça va.
C’était qu’une chute qui m’a bien ridiculisée devant la station entière ! C’est
tout.
Il marmonne dans sa barbe, mais je lui coupe la parole en saisissant ses poignets
et le forçant à braquer ses yeux sur moi :
— Ce. N’est. Pas. Ta. Faute. Tout va bien.
Son regard vert eau est à présent plus foncé que d’habitude, avec des touches
marrons par-ci par-là. Nous restons à nous contempler en silence quelques
instants, mon pouls s’accélérant face à son charisme. Puis, Gabriel fixe mes
lèvres et l’envie de l’embrasser m’envahit. Mais nous ne sommes pas seuls. Je
pose donc à contrecœur mon front sur son torse et il m’entoure de ses grands
bras. Malgré nos trois couches de vêtements chacun, je sens son odeur boisée si
réconfortante et si familière à présent. Puis, Gabriel dépose un long baiser sur
mon front et me murmure de sa voix rauque et sexy :
— Rentrons prendre ce fameux chocolat chaud. Nous l’avons bien mérité.
Chapitre 13
Gabriel

La chute de la veille d’Inès m’a refroidi. Je me sens si idiot et irresponsable.
Sans parler du fait que ma mère nous a passé un savon ! Je la comprends, elle
n’a pas de bons souvenirs de tout ce qui est en relation avec les sports d’hiver,
même étant née ici. Je m’en veux terriblement, elle aurait pu se faire très mal.
J’essaye désespérément d’oublier l’image de la meilleure amie de ma sœur
foncer droit devant, sans réussir à s’arrêter… Mes parents ont décidé il y a
quelques mois que nous passerons le réveillon dans un sublime restaurant
savoyard de la station, nous profitons donc de cette dernière journée de l’année
tranquillement loin de la cuisine, ce qui est inhabituel dans notre famille. Inès
part visiter le domaine de San Bernardino avec ma sœur et son fiancé et je me
retiens de me joindre à eux… Je dois lui lâcher la grappe. Dès que la gare
ferroviaire sera fonctionnelle, Inès repartira à Paris et nos chemins se sépareront
pour de bon.
— Gabriel, m’interpelle ma mère alors que je suis confortablement installé dans
le salon en train de pianoter sur mon téléphone. Nous aimerions te parler.
Elle est accompagnée de mon père ce qui me préoccupe instantanément. Je me
redresse, éteins mon smartphone et fronce les sourcils. Je sens que l’ambiance
est tendue et que ce ne sera pas une simple discussion.
— Nous savons que tu es grand, intervient à son tour mon père, et que tu sais ce
que tu fais. Cela ne nous regarde pas, mais j’espère que tu comprendras notre
inquiétude.
— D’accord… Qu’est-ce qui vous tracasse autant ?
— Nous souhaitons connaître tes projets pour les mois à venir.
Je prends une profonde inspiration, car le moment est venu de leur expliquer mes
intentions. Et je crains de les décevoir.
— Très bien. Comme vous le savez, j’ai quitté le Japon et divorcé de Charlotte.
Ils acquiescent en silence, pendant que je cherche mes mots.
— Et… Comment dire ? J’ai beaucoup voyagé pour me former et ensuite
travailler. Je pense qu’il est donc temps de… me ressourcer ici, au chalet.
— Tu ne remontes pas à Paris avec nous ?
— Non, maman. J’ai besoin de tranquillité et de comprendre ce que je veux
réellement.
— Quelque chose me dit que tu as déjà une idée de ce que tu veux.
Mon père n’a pas tort, mais je ne sais pas si mon projet va leur plaire.
— J’ai des économies de côtés et une chose est certaine, j’ai pour objectif de
monter ma petite entreprise. Fini les voyages à travers le monde, fini
l’enseignement. J’ai l’intention de rapatrier toutes mes affaires ici, elles sont
pour l’instant dans un box de location à Lyon.
— Tu veux poser tes valises à La Rosière ? s’étonne ma mère.
— Oui et que vous me laissiez le chalet jusqu’à ce que je trouve un logement
pour moi.
Mes parents semblent surpris.
— Tu ne penses pas qu’à Paris ou dans une autre grande ville tu aurais plus
d’opportunités ?
— Sûrement, mais je suis convaincu que, peu importe où je décide de me lancer,
il y aura toujours des gens qui apprécient et achètent des pâtisseries.
— Ce n’est pas faux, sourit mon père.
— Tu peux rester à la maison autant que tu le souhaites ! Nous ne viendrons
nous installer définitivement que pour la retraite, dans deux ans. Mais rien ne
t’empêche de vivre avec nous à ce moment-là.
— Merci, maman. Mon but est quand même de me trouver mon propre petit
chalet d’ici là.
— Mais… fronce à son tour les sourcils mon père. Quel type d’entreprise
voudrais-tu monter dans notre village ? Comment penses-tu vendre tes
pâtisseries ?
— Oh, vous savez…
J’hésite sincèrement à leur dire, mais c’est l’occasion ou jamais. Tôt ou tard, je
devrai leur avouer mon rêve depuis quelques années.
— Gabriel, n’aie pas peur, m’encourage ma mère. Dis-le-nous.
Je gonfle mes poumons et me lance :
— Ce n’est rien d’exceptionnel, mais pour commencer j’aimerais ouvrir une
boulangerie. Ce serait une boulangerie différente, avec des créations et des
pâtisseries saisonnières. Après avoir voyagé et vécu dans des cultures diverses et
opposées, j’ai envie de partager mon savoir-faire et mon expérience avec des
gens simples et modestes. Avoir une vie au calme. Mais mon projet ne s’arrête
pas là, si ça fonctionne, je souhaiterais ensuite proposer la commercialisation de
certaines de mes créations. Les vendre partout en France ou même participer à
des salons de temps en temps, dans le but de me faire un nom dans le monde de
la pâtisserie, tout en revenant à chaque fois me ressourcer dans mon coin de
paradis. Ici, à La Rosière.
Mes parents s’échangent un nouveau regard, mais cette fois-ci, il est rempli de
joie, peut-être même de gratitude.
— Fonce, me dit mon père. Ton grand-père serait fier de toi. Et si tu as besoin
d’argent, nous serons là pour te soutenir dans ton projet.
J’écarquille mes yeux et retiens mon souffle. Je n’en demandais pas autant ! Il
est hors de question que je les mêle financièrement, mais leur geste me touche.
Je me lève et les prends dans mes bras pour les remercier. Je me sens plus léger
et la voie est libre : après le réveillon du Nouvel An, je me lance dans mes
recherches pour ouvrir ma propre boulangerie.
* * *
Après une bonne douche, je prends le temps de me raser correctement et j’enfile
un costume bleu royal que j’ai spécialement ramené pour cette soirée, ainsi
qu’une chemise blanche. Le passage vers la nouvelle année est symbolique, mais
très important pour moi cette fois-ci. Ce n’est pas une simple page qui se tourne
ou un autre chapitre qui commence, mais bel et bien un livre flambant neuf que
je m’apprête à écrire. Divorcé et de retour en France, déterminé à réaliser mon
rêve. Je pense souvent à mon grand-père et je l’imagine heureux de me voir
décidé à me lancer dans ce projet. Il m’a tant inspiré et appris… Cette année est
sans aucun doute pour moi un nouveau départ, celui que j’ai tant attendu. Vers
dix-neuf heures trente, je rejoins Thomas et mon père dans le salon, également
prêt et sur leur trente-et-un. Nous patientons tous les trois que les femmes de la
maison descendent et, lorsqu’elles arrivent une vingtaine de minutes plus tard, je
suis aussitôt hypnotisé par Inès. Elle a détaché ses cheveux pour l’occasion,
laissant ses boucles brunes, soigneusement travaillées cette fois-ci, tomber le
long de son dos. Quelques mèches encadrent son visage, parfaitement maquillé.
Ses yeux, de couleur noisette et doré, sont sublimés par la magie de toutes sortes
de fond de teint, de poudres et de mascara lui donnant un air naturel, mais très
appliqué également. Elle est magnifique, dans sa robe noire à paillette et ses
escarpins bleu marine… Elle enfile un gilet de la même couleur et je suis ébloui
face à son élégance ce soir. Bien que, je dois l’avouer, j’adore la voir en legging,
gros sweat et queue de cheval. Ce petit bout de femme est à en couper le souffle,
quelle que soit sa tenue. Thomas me donne un coup de coude et murmure :
— Ferme ta bouche, tu baves.
Je reprends mes esprits et me rends compte que je retenais ma respiration depuis
qu’elle est apparue. Je dévie mon regard et m’avance dans l’entrée pour enfiler
mon manteau.
— Vous êtes magnifiques, les accueille mon père.
— Toutes les trois, se moque Thomas en me regardant.
J’ignore sa remarque et me précipite à l’extérieur comme si de rien n’était :
— Allez, c’est parti. On va être les derniers.
* * *
Nous sommes accueillis au restaurant Le Grand Chalet avec du bon vin pétillant
et une multitude de mises en bouche, avant d’être accompagnée à notre belle
table ronde. Je m’installe aux côtés de mon père et mon beau-frère, ce qui me
place en face d’Inès, qui est entre ma sœur et ma mère. J’ai le regret de ne pas
être à son voisin, cela m’aurait permis de discuter avec elle. Mais les regards
discrets que nous échangeons de temps en temps sont tout aussi agréables et mon
cœur rate un battement chaque fois qu’elle esquisse un sourire timide dans ma
direction. En entrée, nous commençons par une salade chambérienne – frisée,
diots, pommes et croutons – et, en plat principal, mes parents ont commandé une
fondue savoyarde somptueuse. Le repas se passe dans une très bonne ambiance,
mon père est heureux d’avoir ses deux enfants réunis et il le montre. Ma mère,
quant à elle, ne cesse de rire à ses anecdotes et se contente d’apprécier notre
soirée en nous dévisageant un par un. Cela faisait un long moment que je ne me
sentais pas à la maison. Voire même des années, je pense. Nous prenons notre
temps pour manger, discuter, plaisanter et nous taquiner les uns les autres. Puis,
le serveur nous sert un duo de fromage savoyard et une salade. Ensuite, je suis
surpris par ma part de gâteau de Savoie au Génépi. Un régal ! Je savoure chaque
bouchée et garde en mémoire cette idée dans un coin de ma tête, car je suis
certain que je m’en inspirerai plus tard. Le restaurant est complet et en attendant
minuit, des musiciens ont pris place sur une petite scène en bois. La musique est
suffisante pour faire danser les couples les moins timides. Puis, d’innombrables
coupes de champagne sont servies en un temps record et cela annonce que le
décompte pour minuit ne va pas tarder ! Puis, les dix dernières secondes sont
hurlées dans le restaurant entier, nous levons nos verres et crions de joie à la
bonne année ! Mes parents s’enlacent, Thomas embrasse ma sœur et je regarde
Inès. Elle rit aux éclats, prend une gorgée et ses yeux croisent les miens. Elle
passe la langue sur ses lèvres, me sourit malicieusement et articule
silencieusement « Bonne année ». Je me pince à mon tour ma lèvre inférieure,
lui dit la même chose et bois cul sec ma coupe de champagne. C’est décidé, je
dois absolument me débrouiller pour me retrouver seul avec elle ce soir.
Chapitre 14
Inès

Le réveillon du Nouvel An est très agréable dans ce restaurant savoyard. Je vis
une expérience complètement différente et j’en suis ravie. Finalement, cette
tempête ne m’a apporté que de bonnes choses – si on met de côté mon manager
Olivier qui me harcèle tous les jours. Je décide de prendre un peu l’air et sort sur
l’immense terrasse du chalet. J’ai oublié mon manteau à l’intérieur, mais la nuit
est plutôt agréable pour une station d’hiver. Ou bien, ce n’est autre que l’effet du
vin au dîner puis du champagne qui me réchauffe ! Je m’approche de la
rambarde en bois, pour contempler la vue sur la chaîne de montagnes qui nous
entourent. Au même moment, je sens une présence derrière moi et devine
aussitôt qu’il m’a suivi. Gabriel. Il se place contre mon dos et m’encercle de ses
bras musclés. Il n’a également que sa chemise sur la peau, ce qui rend notre
embrassade encore plus agréable, plus intime. En temps normal, je n’aurai pas
été si confortable, mais cela doit être – encore une fois – l’effet de l’alcool qui
nous rapproche et nous met à l’aise ce soir. Je recule ma tête contre son torse et
prends une profonde inspiration.
— J’ai reçu un sms de la SNCF qui m’informe que j’ai un TGV lundi matin, à
six heures.
Gabriel se raidit et je regrette aussitôt ce que j’ai dit !
— Désolée, j’ai gâché l’ambiance. C’est sorti tout seul de ma bouche avant que
je réalise.
Il se décontracte de nouveau et plonge son nez dans mon cou.
— Ce n’est rien, murmure-t-il. Je suis content de le savoir.
Je fronce mes sourcils tout en m’écartant, pour le regarder droit dans les yeux :
— Qu’est-ce que tu…
Gabriel pose son index sur mes lèvres, m’interrompt et entrouvre les siennes.
— Non, je ne me réjouis pas à l’idée de te laisser partir. Mais… Vu que tu
rentres dans deux jours, ça me donne le courage pour…
Je retiens mon souffle et ferme mes yeux, car je sais où il veut en venir. J’ai la
tête qui tourne légèrement – oui, l’effet de l’alcool est bien là –, mais je me sens
bien. Gabriel ne tarde pas à confirmer mes soupçons et il pose ses lèvres sur les
miennes. Je suis aussitôt emportée dans un tourbillon d’émotions ! Son baiser est
chaud, doux, calme et… Parfait. Je n’ai jamais été embrassée de la sorte et je
n’ai jamais ressenti un tel bien-être avec quelqu’un. Nos respirations
s’emmêlent, mes mains s’accrochent à sa chemise pour le coller contre moi et les
siennes saisissent mon visage. Nous savourons ce premier baiser comme si
c’était notre dernier. Et lorsque nous y mettons fin, nous nous écartons à peine
l’un de l’autre. Son odeur boisée me rend folle et ses yeux m’hypnotisent comme
je ne l’ai jamais été. Cette emprise aurait dû me faire peur en temps normal, mais
je suis agréablement surprise d’aimer cet envoutement.
— J’avais envie de faire ça depuis le jour où tu es tombée à la gare, chuchote-t-
il.
Sa voix craque et je rougis.
— Je t’interdis de te moquer.
— C’est vrai, sourit-il en frottant le bout de son nez contre le mien.
— Si tu as eu envie de m’embrasser quand je suis tombé à la gare, je n’ose
même pas imaginer ce qu’il t’est passé par la tête avec ma chute au ski !
Il éclate de rire et me répond en me serrant dans ses bras :
— Effectivement, vaut mieux pas que je te le dise.
Je me pince les lèvres et reprends mon sérieux :
— J’ai mal partout à cause de cette chute et je vais rentrer avec un beau souvenir
encré dans ma peau.
J’écarte mon gilet et lui montre l’énorme hématome formé sur mon avant-bras
gauche. Gabriel retient sa respiration et je lis dans son regard son inquiétude. Il
soupire et je comprends qu’il se sent encore responsable, mais je ne relève pas ce
détail.
— C’est moins douloureux que ça en a l’air, je te rassure.
— Oh Inès… souffle-t-il.
Je me laisse aller contre son torse, mais lorsque je tourne la tête, je m’éloigne
aussitôt de lui. Rose nous fixe à l’autre bout de la terrasse. Je la vois prendre une
profonde inspiration, fermer ses yeux, puis les rouvrir en venant dans notre
direction. Gabriel ne comprend pas ce qu’il se passe, se retourne et se fige à son
tour. Nous échangeons un regard inquiet.
— Bonne année, nous dit-elle en levant son verre vers nous. Vous êtes grands,
vous savez ce que vous faites.
Ma meilleure amie nous sourit sincèrement et je la prends dans mes bras,
confuse.
— Fais en sorte que rien ne change entre nous.
Je lui murmure d’une voix attristée :
— Jamais, tu le sais bien. De toute façon, je pars dans deux jours, nos chemins
se sépareront tôt ou tard. C’est l’effet de l’alcool.
— Alors, profites-en.
Je suis surprise de sa double réaction et, après avoir enlacé son frère, elle rentre
de nouveau à l’intérieur.
— Tu en fais une tête ? me demande Gabriel. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Oh rien de spécial. Je suis justement étonnée qu’elle ne nous ait rien
reproché.
Gabriel m’attrape les hanches et me retourne contre lui :
— Tant mieux. Elle n’a pas vraiment le choix.
Il m’embrasse de nouveau délicatement et il m’entraine ensuite vers l’intérieur :
— C’est bien romantique dehors, mais je commence à me geler !
Je le suis, amusée, et nous nous rejoignons notre table comme si de rien n’était, à
la différence qu’il prend la place vide de sa sœur pour s’installer à mes côtés. Le
restaurant est toujours aussi ambiancé et les clients déchaînés. Nous arrivons
cependant à nous entendre, ce qui reste agréable.
— Quelles sont tes résolutions ? me demande-t-il alors que ses parents nous
regardent du coin de l’œil.
— Évitez de commettre un meurtre. Mon manager serait bien capable de gâcher
cette résolution !
Gabriel rit aux éclats en nous servant une nouvelle coupe de champagne chacun,
mais reprend vite son sérieux :
— Il continue à te harceler ?
— Ouai… Il croit que j’ai fait exprès de rester ici cette semaine. Je pense qu’il a
dû contacter Météo France et toutes les médias pour s’assurer que la tempête
était vraiment passée dans ce coin.
Je bois une gorgée de mon vin mousseux et demande à mon tour :
— Et toi ?
— Je n’ai que de bonnes résolutions pour cette nouvelle année et j’ai déjà
commencé !
— Ah oui ? Tiens donc.
— Oui. J’ai parlé de mon projet de boulangerie à ma sœur et mes parents. C’est
officiel, j’entame mes démarches dès lundi dans cette aventure.
J’écarquille mes yeux et me retiens de sauter de joie :
— Mais c’est génial !
— Ouai ! Je vais bel et bien devenir un montagnard et poser mes valises dans la
station.
— Tu vas surtout régaler les papilles de tes clients. Tu es vraiment doué, Gabriel.
Je ne peux que te souhaiter le plus grand succès dans ton projet.
— Merci, mais ça ne sera qu’une boulangerie.
— Non ! Ça sera ta boulangerie, avec ton savoir-faire et tes expériences à travers
le monde. Et comme tu l’as dit, tu ne t’arrêteras pas là, donc je suis sûre et
certaine que dans quelque temps je reviendrai spécialement pour te demander un
autographe !
— Uniquement pour un autographe ?
L’expression de Gabriel est sérieuse tout à coup. Il me fixe droit dans les yeux et
je ne sais pas quoi lui répondre.
— Euh…
Je bafouille, plisse le front et tente de comprendre où il veut en venir.
— Tu sais très bien que ma vie est à Paris. Mon boulot, mon appart…
— J’ai surtout compris que ton travail ne te plait pas autant que tu essayes de le
montrer.
— Gabriel… Toi et moi, tu vois bien que…
— Non, je ne vois pas. Et toi non plus. À moins que tu sois tireuse de cartes ou
que tu aies un don de divination.
Je laisse échapper un petit rire et dévie mon regard. Il est vrai que je n’en sais
rien, mais jamais je ne quitterai Paris ou sa banlieue. J’ai déménagé tellement de
fois pendant mon enfance, cela n’est plus envisageable pour moi de devoir tout
recommencer. Je me rends compte que j’ai plombé l’ambiance, mais nous
sommes sauvés par Rose et Thomas qui reviennent de la piste de danse se
rafraîchir. Ma meilleure amie ne fait aucune remarque et s’assoit à la place de
son frère. Le reste de la soirée se passe toujours dans une atmosphère de folie et
je dois l’admettre, c’est un des plus beaux réveillons du Nouvel An que j’ai eu
de toute ma vie.
* * *
Nous rentrons vers trois heures du matin et après une rapide toilette, je suis une
des premières à me faufiler dans mon lit. Le chalet devient peu de temps après
silencieux et alors que je m’apprête à m’endormir, j’entends la porte de ma
chambre s’ouvrir lentement. Je me retourne et reconnais la silhouette musclée de
Gabriel. Je ne bouge pas et attends de voir ce qu’il va faire. Il referme la porte
derrière lui, se rapproche doucement et comprend que je suis réveillé au moment
où je me mets sur le dos. Je le vois ensuite monter sur le lit et, plus surprenant
encore, se placer juste au-dessus de moi. Il murmure de sa voix toujours aussi
rauque et toujours aussi sexy :
— Personne ne connaît l’avenir, c’est vrai. Mais, ce soir, je sais que je veux
passer la nuit avec toi.
— Gabriel…
Il se penche et m’interrompt en m’embrassant :
— Inès, on n’est plus des enfants. Dis-moi que tu ne le souhaites pas et je m’en
irai. Je te promets même qu’on n’en reparlera plus jamais. Mais si tu en as envie,
profitons-en, je t’en supplie.
Je prends une profonde inspiration et saisis son visage entre mes mains. Je dois
l’avouer : cette fois-ci, lorsque je l’embrasse et lui confirme que je le désire tout
autant, ce n’est pas la faute de l’alcool. Gabriel m’attire bien plus qu’il ne le
devrait, mais il a raison : nous ne sommes plus des enfants.
Chapitre 15
Inès

Lorsque je me réveille après une bonne nuit de sommeil, je ne suis pas surprise
de constater que je suis seule dans mon lit. Gabriel est parti en toute discrétion et
cela est sûrement mieux ainsi. Pas de discussion du lendemain, pas de gêne ou
de justification concernant la belle nuit que nous avons partagé dans le plus
grand des secrets du chalet. Ce que nous avons vécu fut mémorable, je ne peux
pas le nier. Gabriel est un amant doux, calme, attentionné et qui sait comment
s’y prendre ! Je n’ai jamais eu de moment intime aussi magique et encore moins
rencontré un homme comme lui. Je me sens heureuse et apaisée en même temps,
mais je ressens également un nœud dans la gorge chaque fois que je réalise que
c’est ma dernière journée à La Rosière. Alors que je prépare mon sac pour le
lendemain, Rose rentre dans ma chambre :
— Bonjour ! Bien dormi ?
— Oui et toi ?
— Impeccable ! Tu as besoin d’aide ?
— Oh non, je n’ai pas grand-chose ! Je range simplement quelques affaires,
comme ça tout sera prêt pour demain matin.
Elle s’assoit sur le lit douillet et je la rejoins.
— Thomas t’emmènera. Il m’a dit que ton TGV étant à six heures, si vous partez
vers cinq heures c’est suffisant. Ça te va ?
— Oui, parfait. Mais ça m’embête de le faire se lever aussi tôt. Je peux prendre
un taxi.
— Non, ne t’inquiète surtout pas.
Puis, ma meilleure amie affiche un sourire malicieux sur ses lèvres et mon cœur
s’accélère. Cette expression sur son visage n’est jamais bon signe !
— Quoi ?
— Mon frère n’a pas défait son lit cette nuit.
Je m’étouffe avec ma propre salive et une quinte de toux s’empare de mon
corps ! Rose éclate de rire et continue comme si de rien n’était.
— Ce ne sont pas mes affaires, mais je tenais à te dire que j’ai remarqué.
— Oh eh bien…
Elle m’interrompt d’un geste de la main, toujours en souriant à pleine dent :
— Je me répète, tu n’as pas à te justifier. Allez viens, profitons de ce beau
dimanche ensoleillé ! Même si on s’est couché tard et qu’il est onze heures,
commençons par un petit déjeuner savoyard !
Je ne sais pas si je dois la suivre ou me cacher sous la couette ! Je rougis et
prends la main qu’elle me tend pour que l’on s’amuse une dernière après-midi,
loin de tous les problèmes qui m’attendent à Paris. Au programme, balade dans
le village, jeu de société de tout genre et une bonne raclette au dîner. Puis, il était
impossible de ne pas finir la journée en beauté avec nos chocolats chauds et un
bon plaid au coin de la cheminée.
— Merci de m’avoir accueillie chez vous pour Noël et je suis sincèrement
désolée que ça ce soit prolongé d’une semaine.
— Inès ! s’exclame Catherine. Voyons ! Ce fut un plaisir, au contraire !
— Oui, ce n’était pas prévu comme ça, mais franchement c’était super de t’avoir
avec nous pour les fêtes.
— Merci, Rose.
Je regarde ma montre et il est l’heure pour moi de monter me coucher :
— Je vais me reposer, le réveil demain sonne à l’aube.
— Vers cinq heures, je serai prêt à partir.
— Merci, Thomas.
Je me lève et les proches de ma meilleure amie font de même. J’enlace
Catherine, serre la main de Patrick et fais la bise à Gabriel. J’inhale discrètement
une dernière fois son odeur boisée et évite de croiser son regard. Nous n’avons
presque pas parlé de la journée et n’avons donc échangé aucun mot sur la nuit
que nous avons partagé… Rose me prend ensuite dans ses bras avec
enthousiaste :
— On se voit mardi au bureau !
J’approuve d’un signe de tête et me dirige vers les escaliers pour rejoindre ma
chambre. Je commence à monter les marches et me retourne légèrement. Je
souris à cette belle et adorable famille qui m’a accueillie chez eux comme si
j’étais des leurs depuis toujours et mon cœur se crispe lorsque je croise
finalement une dernière fois le regard vert d’eau de Gabriel.
* * *
À cinq heures moins dix, je descends avec toutes mes affaires sans faire de bruit
dans le salon et je suis surprise de voir que Gabriel est levé. Il est dans la cuisine
et boit tranquillement un café.
— Bonjour, me salue le jeune tout bas.
— Bonjour. Thomas n’est pas là ?
Il termine son expresso et met sa tasse dans l’évier avant de me regarder avec un
sourire éclatant malgré l’heure si matinale.
— Non, c’est moi qui t’emmène à la gare. Je lui ai dit hier soir que je pouvais y
aller.
Il se frotte les mains et je reste figée. Je murmure ensuite un « merci », gênée. Je
ne ressemble à rien dans mon sweat et mes leggings, et essaye tant bien que mal
d’arranger mon chignon fait en cinq secondes. Si j’avais su que c’était lui mon
chauffeur, je me serai appliquée un peu plus. Heureusement que je me suis lavé
le visage et les dents ! Gabriel saisit ensuite mon petit bagage et nous nous
emmitouflons en silence dans nos manteaux, bonnets et écharpes.
— Prête à affronter le froid glacial une dernière fois ? sourit-il en m’ouvrant la
porte de l’entrée.
Je fais un signe timide de la tête et me dirige au plus vite dans la voiture. Je ne
sais pas pour quelle raison je suis si mal à l’aise ce matin avec lui. Tout semblait
si simple pendant mon séjour chez eux. Gabriel m’emboîte le pas aussitôt, entre
dans le véhicule et nous partons ainsi, toujours dans un silence embarrassant.
Nous n’échangeons pas un seul mot jusqu’à Bourg-Saint-Maurice, puis le beau
brun se gare dans le parking de la gare et éteint le moteur. Aucun de nous n’ose
bouger.
— On y est, dit-il au bout de quelques minutes.
— Merci pour tout.
Je m’apprête à ouvrir la portière, lorsqu’il me saisit le bras. Je me retourne et,
comme dans un de ces films romantiques mielleux, Gabriel m’embrasse
fougueusement. Je suis prise au dépourvu, mais réalise rapidement que cet
échange est sûrement notre dernier. Je me laisse aller et réponds à son baiser de
la même façon. C’est si bon, si agréable... Ses lèvres chaudes ont encore le goût
de café. Puis, au bout d’un moment, nous reprenons notre souffle. Gabriel frotte
son nez contre le mien, c’est une de ses petites habitudes que j’adore tout
particulièrement. Cependant, aucun de nous n’ose parler. Nous nous
contemplons en silence et je dois me rendre à l’évidence, il est l’heure de nous
quitter pour de bon.
— Donne-moi ton téléphone, me demande-t-il de sa voix rauque.
Je m’exécute et comprends rapidement qu’il échange nos numéros. Lorsqu’il me
tend mon smartphone, je souris attristée de cette séparation bien plus difficile
que j’imaginais.
— Je dois y aller.
— Je sais, murmure-t-il.
Gabriel m’embrasse le front et je ferme les yeux, afin de graver dans mon esprit
son parfum qui me rend dingue et que je ne souhaite en aucun oublier. Puis, je
pose mes doigts sur la portière, l’ouvre et quitte la voiture. Je mets mon petit
bagage sur mes épaules et m’accroche à mon sac en bandoulière. Je fais
quelques pas et me retourne pour un ultime au revoir de la main. Gabriel me
répond de la même façon et je rentre ensuite dans la gare d’un pas décidé. Les
vacances sont terminées, finis les jours insouciants loin de Paris et de tout ce qui
m’attend. La réalité est frappante et je ne l’avais pas compris jusqu’à ce jour :
Gabriel a raison, je n’aime pas mon emploi autant que j’en parle. Mes yeux se
remplissent de larmes, mais je les interdis de couler le long de mes joues. C’est
comme ça, nous ne pouvons pas toujours faire ce qui nous plait le plus. J’ai de la
chance que mon TGV soit déjà à quai à cette heure-ci et nous pouvons y accéder
peu de temps après. Je ne tarde pas à y entrer et trouver ma place. Dès que je suis
installée, je me recroqueville dans mon siège et me couvre de mon manteau. Je
sens au même moment quelque chose d’étrange dans ma poche et plonge ma
main dedans. Mon cœur s’arrête lorsque je comprends ce que je saisis. En effet,
mes yeux se posent sur un sucre d’orge. Gabriel. Il a dû me le mettre quand il
m’a dit au revoir ou peut-être avant que je ne descende le rejoindre dans la
cuisine. Je regarde dans ma poche pour m’assurer qu’il n’y a rien mis d’autre et
je suis surprise de découvrir une petite enveloppe blanche également. Tout à
coup, l’image du Père Noël bien trop maigre ressurgit dans mon esprit ! Je ne me
souvenais plus du comédien qui m’a abordé dans le centre commercial à La
Défense. Que m’avait-il dit déjà ? « Vous adorez Noël, mais je perçois une
tristesse cette année. Je ne sais pas ce qui vous chamboule, mais faites-moi
confiance, vous aurez le plus beau des cadeaux ». Je ne comprends toujours pas
où il voulait en venir, mais il m’avait demandé d’ouvrir cette petite enveloppe
uniquement le 25 décembre au matin. « Je suis certain que ce qu’il y a à
l’intérieur vous guidera ». Nous sommes le 2 janvier, j’ai quelques jours de
retard ! Sans hésiter, je l’ouvre et découvre un carton doré à l’intérieur :

« Le destin est tout simplement ce qui nous arrive au moment où l’on s’y attend
le moins. Ne fuyez pas le destin, il finira toujours par le remporter. »

Tout ça pour ça ? Je reste sceptique, je m’attendais à une grande révélation qui
changerait ma vie ! Foutu Père Noël, tu m’as encore eu avec tes mensonges… Je
range le tout dans la poche de ma doudoune, mais garde entre les mains le sucre
d’orge de Gabriel. Je ferme les yeux et retiens mon chagrin. Je sais
pertinemment que nos chemins se séparent pour de bon.
Chapitre 16
Inès

Après avoir voyagé toute la matinée dans le TGV, je file en coup de vent chez
moi pour déposer mon bagage, me rafraîchir et manger un bout. Puis, j’arrive au
bureau vers treize heures. Je suis aussitôt attendue par mon manager et
l’expression sur son visage m’indique que je vais passer un mauvais quart
d’heure.
— Suivez-moi.
— Bonjour à vous aussi, Olivier.
Il me fusille du regard et je hausse les épaules. S’il pense qu’il me fait peur, il est
très loin de la réalité. Je me suis préparée mentalement ses derniers jours à
entendre son sermon de supérieure hiérarchique tout comme à me mentaliser que
je vais devoir redoubler d’effort les prochaines semaines, me donner à fond et
faire des heures supplémentaires tous les soirs. Je suis cependant étonnée de
constater qu’il m’emmène dans une salle de réunion et que la responsable des
Ressources Humaines, Gaëlle, nous attend.
— Asseyez-vous.
Son ton est toujours aussi sec et autoritaire. L’ambiance est étrange et bien plus
froide que d’habitude. Gaëlle s’efforce de sourire et Olivier me tend une lettre
sans prendre la peine de me regarder. Nous sommes tous les trois installés autour
d’une gigantesque table :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Lisez avant de poser des questions.
Mon pouls s’accélère et dès que mes yeux parcourent le bout de papier, mon
sang ne fait qu’un tour. Je lève aussitôt la tête vers les deux responsables, en
panique :
— Je ne comprends pas.
— Vous êtes licenciée pour abandon de poste, Inès.
Mon monde s’écroule sous mes pieds. J’ai la gorge sèche, l’estomac noué et j’ai
des bouffées de chaleur.
— Quoi ? Vous vous moquez de moi, Olivier ? Je viens de donner mon
justificatif SNCF aux Ressources Humaines ! Je n’ai pas eu de train avant ce
matin ! Tout est expliqué !
Je regarde Gaëlle qui ne prend pas la peine d’intervenir et dévie son attention
ailleurs pour ne pas me faire face et être confronter à ma colère. Cette entreprise
à des managers incompétents et complètement inutiles !
— Vous croyez que j’ai fait exprès ?
— Franchement ? ricane Olivier. Oui. Vous étiez contrariée que je ne vous laisse
pas partir en Espagne ! C’était bien arrangeant votre weekend en Savoie ! Quitte
à le rallonger d’une semaine ! J’irai même plus loin, ça se trouve vous êtes
quand même partie à Madrid et la Savoie n’est autre qu’une excuse que vous
avez trouvée avec la tempête ! Votre justificatif est sûrement bidon.
— Mais…
Je suis estomaquée face à tant de scénarios que mon manager s’imagine. Moi qui
suis toujours professionnelle et rigoureuse, me faire accuser si injustement me
blesse sincèrement. Je regarde de nouveau la responsable des Ressources
Humaines, qui fixe à présent ses mains. Elle ne m’est d’aucunes aides et Olivier
reprend, fier comme un coq :
— J’ai vu avec le patron et il est arrivé à la même conclusion : vous avez
abandonné votre poste, c’est une faute grave. Pendant une semaine, nous
n’avions pas d’Account Manager présent dans les bureaux, je vous avais
pourtant avertie qu’avec l’accident d’Arthur, vous étiez responsable de la
permanente pendant les fêtes. Cette lettre de notification vous sera envoyée par
lettre recommandée avec accusé de réception, mais je voulais vous en informer
avant.
— Abandon de poste ? Faute grave ? Je n’en reviens pas…
— Oui, me dit-il en gonflant son torse. Je vous signale que tout employeur peut
choisir de licencier pour faute grave pour abandon de poste, quand une absence a
entrainé une désorganisation dans l’entreprise. Je vous ai mis en garde qu’il y
aurait des conséquences.
Tout ceci n’est qu’un cauchemar. Je vais me réveiller, je serai encore au chalet,
un chocolat chaud entre les mains au pied de la cheminée. Je ne comprends
vraiment pas ce qu’il m’arrive, mais une chose est certaine : ils n’ont pas le droit
de me licencier de cette façon. J’ai un minimum de connaissance en législation,
je sais très bien que ce n’est pas en dix jours que l’on peut se faire notifier d’un
licenciement sans avertissement ou mise en garde en amont. Je me tourne encore
une fois vers la responsable des Ressources Humaines :
— Madame, je ne veux pas vous apprendre votre métier, mais êtes-vous
consciente qu’aucune procédure et aucun délai légal n’ont été respectés dans ce
licenciement ?
La bonne femme s’apprête à prendre la parole, mais Olivier ne la laisse pas
intervenir volontairement :
— Inès, ne perdons pas plus de temps. Je vous invite donc à ranger vos affaires
et quitter l’établissement. Nous conviendrons d’un rendez-vous pour régler les
différents détails.
Je suis si déconcertée par cette décision que j’obéis sans broncher. Je sors de la
salle de réunion, me dirige vers mon bureau et enfile mes effets personnels les
plus importants dans mon sac. Je suis rassurée qu’aucun de mes collègues de
l’open space ne se rende compte de la situation et personne ne me pose des
questions. Puis, alors que je m’engage dans le couloir pour quitter les lieux,
Gaëlle surgit de nulle part et me barre la route de façon inattendue :
— Prenez un avocat, chuchote-t-elle. J’ai été forcée à vous notifier ce
licenciement, ils ont espoir que vous ne contesterez pas. Mais vous aurez gain de
cause, alors n’hésitez pas une seule seconde.
— D’accord, merci du conseil.
— On se reverra et je ferai tout pour vous aider dans ce licenciement injustifié.
J’acquiesce d’un signe de tête discret et quitte l’entreprise la boule au ventre.
Malgré la surprise et la colère, je ne me laisserai certainement pas faire.
* * *
Je rentre dépitée dans mon appartement parisien et m’effondre sur mon canapé.
Je ne sais pas si c’est le fait d’être fatiguée, surprise ou contrariée qui me fait
pleurer toutes les larmes de mon corps. Je peine à me calmer et file ensuite sous
la douche. J’enfile un pyjama, range mon sac de voyage et lance une machine.
Puis, je commence à tourner en rond. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire
maintenant ? L’idée de prendre un avocat n’est pas mauvaise, mais je ne roule
pas sur l’or. Je décide d’appeler Rose qui est sur la route avec Thomas en
direction de Paris et je lui explique tout mot pour mot.
— Quoi ? s’écrie-t-elle. Mais il n’a pas le droit ! C’est n’importe quoi !
Elle monte sur ses grands chevaux et n’en revient pas ! Elle me promet de voir
ce qu’elle peut faire demain au bureau et je prends la sage décision de ne pas me
précipiter non plus. La nuit porte conseil, peut-être que j’y verrai plus clair
demain. Et effectivement, après une bonne nuit de sommeil, alors que je prépare
tranquillement mon café, je me souviens d’une connaissance devenue avocate !
J’attrape mon téléphone et retrouve sur les réseaux sociaux, Isabelle, une vieille
amie du lycée. Parfait ! Qui ne tente rien n’a rien, je décide donc de la contacter
par message. Je suis soulagée lorsqu’elle me répond une heure plus tard et me
donne rendez-vous le soir même dans son bureau. Je m’y rends la boule au
ventre.
— Isabelle, merci infiniment de me recevoir aujourd’hui.
— Arrête Inès, c’est normal ! Ton message m’a surpris, mais on a toujours été de
bonnes copines plus jeunes. On ne s’est jamais réellement perdu de vue, alors je
ne pouvais pas ne pas te recevoir ! Assieds-toi et dis-moi tout. C’est quoi cette
histoire de licenciement pour abandon de poste ?
Nous nous installons à son bureau et je me lance aussitôt dans un long
monologue. Isabelle, une belle femme rousse avec toujours le même style de
lunette ronde depuis le lycée, prend des notes et m’écoute attentivement pendant
de longues minutes.
— Et quand je suis arrivé lundi après-midi au bureau, il m’a tout de suite
convoquée dans une salle de réunion et m’a donné ce papier.
Mon amie avocate semble surprise de la notification que j’ai reçue :
— Ok, dit-elle en posant ses lunettes sur son bureau et croisant les bras. Bon,
pour commencer, ton employeur n’a pas fait les choses dans l’ordre. Pour faire
simple, la jurisprudence encadre la notion d’abandon de poste comme la
situation type où le salarié quitte précipitamment son poste de travail sans
autorisation de son employeur. Toi tu es partie en weekend après le travail, donc
c’est déjà un point pour nous, même si tu n’as pas pu revenir le lundi matin. La
première chose que l’employeur doit faire c’est de tenter de reprendre contact
avec le salarié afin de connaître les éventuelles raisons expliquant cette absence.
Pour cela, un échange de mails ou un appel est suffisant à l’employeur pour
évaluer la situation. La preuve par mail revêt une force probante plus importante,
car elle a l’avantage de laisser une trace écrite et durable pour l’employeur.
— J’ai plein d’appels et des échanges de textos. Ça revient au même, non ?
— Oui, ça sera une preuve recevable. Montre-les-moi, j’espère que tu as bien
expliqué ce qu’il s’est passé.
— Oh oui ! Il a même été menaçant en disant que j’allais le regretter, donc ce
n’est pas avantageux pour lui.
Je lui tends mon portable avec nos échanges et elle acquiesce, satisfaite.
— Parfait. Il n’a pas été très cordial, en effet. Ensuite, je ne sais pas s’il l’a fait
dans ton cas, mais l’employeur doit mener une enquête auprès des collègues du
salarié absent pour comprendre encore une fois les raisons de cette absence.
Constituer la preuve de l’abandon de poste est primordial de son côté et on devra
prouver ton innocence et le caractère de force majeure et exceptionnelle. La
tempête n’a pas été considérée comme une catastrophe naturelle, mais tu étais
isolée dans les montagnes, sans moyens de transport. Donc, l’abandon de poste
n’est clairement pas justifié.
— Ok. Quelle est la procédure à suivre maintenant ?
— Là, c’est un licenciement abusif sans hésitation, parce que pour licencier pour
un abandon de poste la procédure est claire : mise en demeure du salarié,
sanction disciplinaire, convocation, entretien préalable et ensuite notification de
licenciement. Ton employeur a formellement sauté les quatre premières étapes. Il
ne t’a pas donné l’opportunité de t’expliquer de vive voix, n’a respecté aucun
délai et a ignoré ton justificatif de la SNCF. On est donc sur un licenciement
abusif, appelé également un licenciement sans cause réelle et sérieuse. Cette
rupture de contrat de travail n’est pas fondée sur des raisons valables. On doit
ainsi contester cette décision et obtenir soit ta réintégration dans l’entreprise, soit
une indemnité pour licenciement abusif. À toi de me dire ce que tu souhaites
pour qu’on lance la bonne procédure.
Je suis une nouvelle fois frappée par la réalité face à cette question. Qu’est-ce
que je veux ? Retourner travailler au bureau et reprendre mon poste ? Ou profiter
du fait que la porte est ouverte pour quitter mon emploi ? Les prochains jours
seront décisifs avec une longue réflexion sur le sujet et définiront mon avenir.
Rien que ça.
Chapitre 17
Gabriel

Du jour au lendemain, après quinze jours avec ma famille – et un peu plus d’une
semaine avec Inès –, je me retrouve seul. Le chalet est étrangement silencieux et
je perçois encore plus le bois craqué. Nous sommes loin d’en avoir fini avec
l’hiver, à moi toutes les corvées sans exception : dégager la neige, couper du
bois, m’occuper du feu, vérifier que tout va bien, dégeler la voiture, etc. Mais,
même si cela fait une éternité que je ne me suis pas retrouvé qu’avec moi-même,
je n’ai jamais été aussi heureux. Je suis content d’avoir posé mes valises et de
me lancer dans cette nouvelle aventure d’ouvrir ma propre boulangerie. C’est
donc avec un enthousiasme sans nom que, dès le premier lundi de l’année,
j’entame mes recherches et démarches. Je n’ai clairement pas le temps de
m’ennuyer. En effet, malgré le fait de mes diplômes et expériences, je m’inscris
tout de même à un stage professionnel dont le but est de me donner les bases en
gestion et administration d’entreprise. À l’issue de cette formation, je serai
immatriculé auprès de la chambre des métiers et je pourrai continuer mon
aventure. Je pars donc quelques jours plus tard pour une semaine à Albertville,
pour réaliser cette formation à la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de
Savoie.
— Alors le stage, fiston ? m’appelle un soir mon père.
— Ça va. Ce n’est pas ce que je préfère le plus toute cette partie de gestion, mais
je dois mettre les mains à la pâte dans tous les sens du terme pour être certain de
tout faire correctement.
— Je comprends, mais n’oublie pas que tu n’y arriveras pas seul. Tu auras
besoin de t’entourer de quelqu’un qui saura gérer une affaire. Sans oublier que tu
ne pourras pas tenir la boutique et assumer la fabrication de ton pain et de tes
pâtisseries.
— Je sais…
— Gabriel, penses-y sérieusement. Tu dois apprendre à faire confiance et à
déléguer, personne ne tient une boulangerie de A à Z tout seul. Ça sera très dur,
surtout avec ton autre idée de commercialisation dans toute la France après.
Il n’a pas tort, mais je n’y suis pas encore. Ce projet est à moi, je ne veux pas
que quelqu’un le sabote. Les recrutements, ce sera pour plus tard.
— Comment va maman ? Et Rose, tu as des nouvelles ?
— Elles vont bien toutes les deux. Maman a repris le boulot, il lui reste deux
petites années donc elle est motivée pour partir ensuite à la retraire. Ta sœur, eh
bien, comme d’habitude, elle est dans son monde juridique et court tout le temps
dans tous les sens.
— Très bien.
Je n’ose pas demander s’il a eu des nouvelles d’Inès et nous raccrochons
quelques minutes plus tard, après lui avoir promis que tout va bien au chalet. Je
dois avouer que je suis déçu qu’elle ne m’ait pas dit si elle était bien arrivée à
Paris. Son silence me rend dingue, je dois me ressaisir, car il n’y a aucune raison
pour que je me sente ainsi. Cependant, lorsque je rentre à la maison après mon
stage, je retrouve mon rituel du soir devant la cheminée, un vieux film en bruit
de fond et mon chocolat chaud entre les mains. Je ne peux plus me retenir à cet
instant et lui envoie un message sans réfléchir :

De : Gabriel
À : Inès
Bonsoir, j’espère que tu bas bien et que tu es bien rentré à Paris.
A+, Gabriel

Je consulte mon téléphone pendant tout le reste de la soirée, mais je ne reçois
aucune réponse de sa part. Je regrette déjà d’avoir fait le premier pas ! Peut-être
qu’échanger nos numéros n’était pas une si bonne idée... Mais, le lendemain
matin, toutes mes inquiétudes ridicules s’envolent lorsqu’elle me répond :

De : Inès
À : Gabriel
Bonjour toi ! Désolée de ne te répondre que maintenant, je dormais déjà. Je suis
exténuée, mon retour à Paris ne s’est pas passé comme prévu. J’ai pas mal de
choses à régler et le soir je suis KO.

De : Gabriel
À : Inès
J’espère que ce n’est rien de grave. Tu aurais dû rester ici et te convertir en
monitrice de ski !

De : Inès
À : Gabriel
Ahahah très drôle Monsieur le montagnard. Non, rien de grave, mais rien de
simple à résoudre non plus. Mais assez parlé de moi. Comment tu vas ?

De : Gabriel
À : Inès
Je vis ma meilleure vie. Je rentre d’une formation d’une semaine à Albertville
pour la création de la boulangerie, cela m’a permis de confirmer à quel point la
gestion me donne des migraines et que ce n’est pas ma tasse de thé ! Sinon, j’ai
le chalet rien que pour moi, personne pour débarrasser la table, personne pour
balayer la neige ou s’occuper de la cheminée. Je deviens expert en tâches
ménagères et encore plus en tant que nouvel habitant de montagne ! Tu savais
que le chalet craque toutes les trois secondes, même la nuit ?!

De : Inès
À : Gabriel
Oui, je m’en suis rendu compte. Le soir de la tempête, j’ai cru mourir tellement
le chalet tremblait !

De : Gabriel
À : Inès
Ce fut notre première nuit ensemble, finalement.

Inès met quelques minutes à répondre cette fois-ci. Quel idiot ! Pourquoi parler
de ça maintenant ?

De : Inès
À : Gabriel
Effectivement, mais la deuxième fut meilleure, avoue-le.

Je manque d’air en découvrant sa réponse ! Je lis et relis plusieurs fois sa phrase
et une bouffée de chaleur envahit mon corps. J’ai envie de lui répondre que je
suis du même avis et que, tous les soirs lorsque je me couche, je rêve de répéter
cette nuit intime que nous avons partagé. Inès est si… belle, simple, adorable. Je
n’avais pas eu d’autres partenaires depuis mon ex-femme et je suis moi-même
étonné d’avoir cédé à la tentation. Je me retiens cependant de lui avouer mes
désirs et lui envoie un émoji d’un petit singe qui se cache les yeux. Elle me
répond en m’envoyant un baiser et je suis content que la discussion s’arrête là. Je
ne veux pas mettre les pieds dans le plat et garde espoir que je la reverrai un jour,
même si ce ne sera que dans quelques années.
* * *
La création de la boulangerie me maintient occupé et je ne vois pas les semaines
passer. J’ai engagé un comptable qui m’aide dans les grandes lignes dans un
premier temps. Nous commençons par la conception du projet d’entreprise, qui
consiste en une réflexion sur la faisabilité du projet ainsi que sur les modalités
pratiques de réalisation et les conditions de réussite. Nous devons prendre en
compte les aspects techniques, financiers et humains. Puis, nous mettons noir sur
blanc un business plan qui formalise le projet, l’étude de marché, les prévisions
chiffrées de fonctionnement et les résultats en chiffre attendus. Le comptable
m’aide également dans l’accomplissement des formalités administratives
obligatoires, ce qui me soulage énormément. Être chef d’entreprise est une
grande responsabilité, mais me rend fier. Je pense encore à ce que m’a dit mon
père et tôt ou tard, je devrais commencer ma recherche d’employés. Mais avant
cela, je dois trouver le lieu idéal pour ma boulangerie. Après avoir scruté chaque
recoin du village, je suis sûr et certain que je veux rester dans le centre-ville.
J’avais déjà repéré une boutique abandonnée il y a quelque temps et je fais tout
mon possible pour en connaître le propriétaire. Je fais ainsi la rencontre d’un
homme d’une quarantaine d’années qui a hérité de cet espace par ses grands-
parents. Il n’a jamais pensé à le vendre, mais je réussis à le convaincre de me
faire visiter les lieux. Et c’est le coup de foudre. Je dois cependant tout refaire –
c’était une ancienne fromagerie –, mais cela ne me fait pas peur. Au contraire, je
pourrais tout aménager à mon goût ! Malgré une petite façade, le local est assez
grand à l’arrière et j’arrive aussitôt à visualiser l’atelier et la création du point de
vente. Après cette visite, je demande au propriétaire s’il serait prêt à se séparer
de cet espace. Il m’annonce qu’il a besoin de réfléchir et je lui laisse donc mon
numéro de téléphone après lui avoir conseillé de faire évaluer les lieux et de me
proposer un prix. En attendant, je contacte plusieurs agences immobilières et
leur explique mon projet. Je fais quelques visites, mais rien dans le centre-ville
ce qui me déçoit. Je prends rendez-vous en parallèle à la banque et nous mettons
sur papier le type de prêt dont je suis capable de contracter. Puis, quelques jours
plus tard, le quarantenaire me rappelle et quelle n’est pas ma surprise lorsqu’il
m’annonce qu’il souhaite discuter ! Nous nous rencontrons une deuxième fois,
avec un expert immobilier cette fois-ci, et après quelques négociations, je signe
un compromis de vente. L’ancienne fromagerie est pour moi ! Je suis si soulagé !
L’aventure se concrétise enfin, même si elle est loin d’être terminée. Il est temps
pour moi de commencer à contacter différents artisans pour la réalisation des
travaux après validation de mon prêt bancaire. Je me retrouve ainsi seul dans
mes recherches et passent de longues soirées à naviguer sur le web afin de
dénicher les bons professionnels pour m’accompagner dans la création de ma
boulangerie. Je me rends compte à quel point je suis perfectionniste et exigeant.
Mon père a raison, je dois absolument apprendre à faire confiance. Je n’ai pas
encore commencé les travaux, mais j’ai déjà l’impression d’être au bout du
rouleau. Dès que le chantier sera lancé, je devrai trouver rapidement quelqu’un
qui saura gérer la paperasse et les comptes, être commercial et parler aux
fournisseurs. Quelqu’un de polyvalent qui saura m’épauler au quotidien, mais
également lorsque je m’absenterai ou si j’aurai tout simplement besoin d’aide à
la boulangerie pendant les périodes de fêtes, par exemple. Quelqu’un comme
Inès. Humble, charismatique et sérieuse. Je n’ai pas la moindre idée de comment
elle travaille, mais elle semble très rigoureuse professionnellement et n’a peur de
rien. Je chasse aussitôt ce fantasme de mes pensées et reprend mes recherches de
maçon, peintre ou encore d’électricien. L’aventure est longue, mais je suis
certain qu’au final le jeu en vaudra la chandelle.
Chapitre 18
Inès

Suis-je capable de reprendre mon poste comme si de rien n’était ? La réponse est
simple : non. Je ne peux plus travailler avec Olivier. Il est inhumain,
irrespectueux et je sais à quel point je suis rancunière. Nous ne serons plus
jamais en bons termes – même si nous ne l’avons jamais été réellement – et je
n’arriverai plus à rester professionnelle ni à respecter le lien hiérarchique entre
nous sans rancœur. Je décide donc qu’il est temps de quitter mon emploi, c’est
peut-être lui le signe du destin que le Père Noël bien trop maigre de La Défense
faisait référence.

« Le destin est tout simplement tout ce qui nous arrive au moment où l’on s’y
attend le moins. Ne fuyez pas le destin, il finira toujours par le remporter. »

S’il faut que je parte de l’entreprise, faisons-le maintenant ! Isabelle m’a
expliqué qu’il est préférable de privilégier une médiation avec mon employeur,
car, selon elle, le dialogue est le meilleur instrument pour régler ce type de
décision hâtive. La rapidité excessive face à ce licenciement ne permet pas de
matérialiser l’abandon de poste, donc mon amie avocate est convaincue qu’il
sera perdant dans tous les cas. Une semaine plus tard, après avoir tourné en rond
ces derniers jours à la maison, nous réussissons à avoir un rendez-vous dans les
bureaux de mon entreprise. Mon manager, Olivier, la responsable des Ressources
Humaines, Gaëlle, et le PDG de la boîte, Monsieur Roland, qui ne se déplace
que lorsqu’il est question d’urgence, sont présents. Nous discutons pendant deux
longues heures, mais le résultat n’est pas celui que l’on attendait : mon
employeur reste sur sa position, malgré les nombreux avertissements des
Ressources Humaines et d’Isabelle. J’échange un regard inquiet avec mon
avocate qui me fait signe que tout va bien se passer. Je n’ai pas d’autres choix
que de lui faire confiance, car nous devons malheureusement lancer une
procédure aux Prud’hommes pour licenciement sans cause réelle et sérieuse. La
résolution de cette situation s’avère donc plus longue et plus fastidieuse que ce
que l’on espérait.
* * *
— Alors, cette réunion ? me demande Rose dès qu’elle passe le pas de ma porte.
Nous nous sommes croisées ce matin dans les bureaux, mais je n’ai pas voulu la
rejoindre et la mêler à mes problèmes. Peu de gens dans l’entreprise savent que
nous sommes meilleures amies depuis plus de dix ans, nous souhaitons tout
simplement garder une partie de notre vie privée rien que pour nous. Rose
s’installe aussitôt dans mon salon et je nous sers deux tasses de café que j’avais
préalablement préparé pour sa visite.
— Ils n’ont pas voulu négocier ni entendre le moindre arrangement.
— C’est pas vrai ? s’étonne-t-elle. Ils sont idiots à ce point ?
— Apparemment. Isabelle me garantit que je sortirai gagnante dans tous les cas.
— Je n’en doute pas non plus. D’ailleurs, elle n’a pas changé, Isa ! Toujours la
même stature et le même style de lunettes rondes depuis toutes ces années.
— Oui, je te le confirme. Elle est toujours aussi serviable, j’ai de la chance
d’avoir pensé à elle. Et toi, ton retour au bureau, ça été ?
— Oh oui, mon manager est plutôt cool, rien à voir avec Olivier. On a pas mal
de boulot en retard, mais il nous fait confiance, tout sera à jour dans quelques
jours.
Nous buvons une gorgée et un silence règne dans la pièce. Je n’ose pas lui
demander comment va son frère, car malgré tout ce tourbillon si soudain dans
ma vie, Gabriel demeure toujours dans un coin de ma tête.
— Tes parents sont bien rentrés ?
— Oui, ils sont restés encore deux jours avec mon frangin, mais ils sont de
retour en région parisienne.
Rose me fixe ensuite, un sourire sur les lèvres.
— Tu as parlé à mon frère depuis ton retour ?
Je manque de m’étouffer avec mon café et panique légèrement :
— Euh… On a échangé rapidement par message il y a quelques jours.
— Par message, hein, se moque-t-elle.
— Oui, rien d’important.
— Tu n’avais pas à le préciser.
— J’en avais envie.
Ma meilleure amie se retient de rire et continue notre discussion, comme si de
rien n’était :
— Ok, donc tu es au courant que ça y est, il a lancé les démarches pour la
boulangerie ?
— Oui, il m’avait dit qu’il allait commencer rapidement.
— Ouai, il a trouvé une boutique et obtenu un prêt à la banque pour les travaux.
— Il a fait vite pour choisir un lieu.
— Oui, je le soupçonne d’avoir étudié le village depuis son arrivée !
— C’est super pour lui, vraiment.
Rose acquiesce et nous soupirons en même temps.
— Qu’est-ce que tu vas faire quand tout sera réglé ? redevient-elle sérieuse.
— Chercher un autre poste d’Account Manager. Comme je ne suis pas bloquée
sur un secteur d’activité en particulier, il y a pas mal d’offres sur Paris.
— Ok.
— Bon, assez parlé de moi. Tu restes dîner ?
— Non merci, Thomas rentre tôt ce soir.
— Dis-lui de venir !
— C’est gentil, Inès, mais on a pas mal de choses à faire et on doit récupérer sa
voiture au garage qu’on a déposé ce matin.
— Pas de soucis, ça sera pour une autre fois !
Nous discutons encore un moment, puis mon amie rentre chez elle. Je me
prépare un plateau-repas et cherche une comédie à regarder ce soir. J’ai besoin
de rire et de me changer les idées. Hors de question que je laisse toute cette
histoire me déprimer, il est temps de me ressaisir. Il y a bien plus grave dans la
vie que de quitter son boulot.
* * *
Isabelle a introduit une action en justice devant le Conseil des Prud’hommes et
nous devons à présent rassembler le maximum de preuves par tous les moyens,
afin de prouver que mon licenciement est injustifié. Normalement, lorsque
l’employeur allègue une faute grave, le salarié n’est pas dans l’obligation
d’apporter ces preuves, mais nous préférons tout de même réunir les éléments
que j’ai en ma possession au cas où cela tourne au vinaigre.
— Je sais que tu ne fais pas ça pour l’argent, me dit un jour Isabelle. Mais je
tiens à t’expliquer tes droits. Comme tu as plus de deux ans d’ancienneté et que
l’entreprise est composée de plus de onze salariés, l’indemnité de licenciement
sans cause réelle et sérieuse dans ce cas ne peut pas être inférieure à tes six
derniers mois de salaire brut. Les primes et les heures supplémentaires seront
prises en compte par le juge pour évaluer le montant de l’indemnité. Tu auras
également droit à l’indemnité simple de licenciement et au chômage.
— Ok.
— Ça va aller ?
Je laisse échapper un long soupir et réponds en haussant les épaules :
— Je n’ai pas le choix. J’aurais préféré garder mon emploi et ne pas devoir tout
recommencer avec des recherches de postes et décrocher des entretiens, tu vois
ce que je veux dire ?
— Oui, bien sûr. Mais ce sont des choses qui arrivent, on ne peut pas prévoir
notre avenir malheureusement. C’est le destin.
Mon cœur fait un bond. Le destin et encore le destin. Décidément, il revient
souvent m’embêter celui-là. Après une longue réunion sur le sujet, tout semble
prêt de notre côté, il ne manque plus que recevoir la convocation pour passer
devant les Prud’hommes. Je commence donc mes recherches d’emploi et garde
toutes les annonces qui m’intéressent. Je mets à jour mon CV, me rend chez Pole
Emploi et contacte des agences de recrutements. Puis, un soir, je décide
d’appeler mes parents et mon frère en visio afin de prendre des nouvelles. J’en
profite pour leur expliquer tout ce qui se passe depuis quelques semaines :
— Pourquoi tu ne nous as rien dit ? s’exclame mon père contrarié.
— Tout simplement parce que j’étais choquée et occupée. Je ne m’y attendais
pas et au moins là vous savez où j’en suis.
— Je n’ai jamais aimé Olivier, râle ma mère dans son coin. Il n’a jamais été
sympa comme chef ! On se demande comment des gens comme lui deviennent
des supérieurs hiérarchiques !
— C’est comme ça, on ne peut rien n’y faire. Le pire, je pense, c’est le PDG qui
accepte la demande de mon manager sans respecter la procédure de
licenciement. Gaëlle des Ressources Humaines sait très bien qu’ils vont en subir
les conséquences. Rien n’est fait dans la légalité ! Ils ne s’attendaient pas à ce
que je prenne un avocat, mais heureusement que j’ai des connaissances.
— Mais du coup si tu gagnes gain de cause, quelles sont les issues possibles ?
m’interroge mon frère en fronçant ses sourcils.
— En cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse, je pourrai réintégrer
l’entreprise ou quitter mon emploi. Ils me donneront le choix, mais ma décision
est prise. Je quitte l’entreprise, je serai incapable d’y rester, l’ambiance sera
tendue, qu’on le veuille ou non.
— Ouai, pas faux.
— Et tu en es où dans ta recherche d’emploi ? s’inquiète ma mère.
— J’ai des postes intéressants, mais je n’enverrai ma candidature que lorsque
tout sera réglé. Pour l’instant, je suis toujours leur salariée, la rupture de contrat
n’est pas encore annoncée officiellement ni légalement.
— Tu ne crois pas qu’il est temps de nous rejoindre à Madrid ou tenter ta chance
auprès de ton frère à Londres ? Plus rien ne te retient à Paris, ma fille.
— C’est vrai papa, mais franchement je n’ai pas envie de tout recommencer à
zéro. Ce n’est pas un simple changement d’emploi si je quitte le pays, c’est tout
un déménagement, toute une nouvelle réorganisation, des procédures
administratives, etc.
— Mais on pourra t’aider, m’assure ma mère.
— C’est clair, Inès. Je suis certain que tu te plairais à Londres. On serait heureux
de t’accueillir, tu pourras même rester à la maison quelque temps ! Changer d’air
te ferait un bien fou !
— Vous êtes tous très gentils et je vous en remercie. Mais cette idée n’est pas à
l’ordre du jour. Tout va bien de mon côté, ne vous en faites pas. Racontez-moi
plutôt comment vous allez !
Je décide de clore le sujet et ils respectent mon choix. Certes, je n’ai pas grand-
chose qui me retient en France, mais j’ai ma vie, mes habitudes, mes amis et je
suis sûre et certaine que mon allié, le destin, attend patiemment dans son coin
pour me jouer encore des tours.
Chapitre 19
Gabriel

Sans le bon équipement, même le meilleur boulanger au monde aurait du mal à
réaliser du bon pain et de bonnes pâtisseries. Choisir le matériel de restauration
adéquat revient donc à acheter les meilleures machines et j’avais déjà prévu ces
investissements lorsque j’ai fait mon prêt à la banque. Ainsi, dès que j’ai les clés
de la boutique, je signe les devis de rénovation et les travaux peuvent
commencer. Les artisans que j’ai sélectionnés sont tous des connaissances de
connaissances que j’ai trouvées grâce au bouche-à-oreille, j’essaye en
conséquence de leur faire confiance et me concentre sur mes recherches de
matériel nécessaire à la fabrication du pain et des pâtisseries. Ma liste est longue,
mais je ressens une fierté surprenante lorsque je commande un réfrigérateur
professionnel, une chambre froide, une chambre de fermentation, un four spécial
boulangerie, mais également un batteur-mélangeur, un pétrin, une échelle
pâtissière ou encore une trancheuse à pain. Je m’applique ensuite à faire des
plans pour aménager l’espace de vente jusqu’au moindre détail – vitrine,
rangement des produits, présentoir, caisse… Puis, je n’oublie pas de contacter
mes premiers fournisseurs de la région pour prévoir l’acquisition du stock de
départ de matières premières et de marchandises. Je fais de cette façon la
rencontre de Daniel et Louise, ainsi que de leurs enfants, Thomas et Adélaïde,
une famille de meuniers passionnés et indépendants qui propose tous les types de
farines dont j’ai besoin. Je fais également affaires avec différents commerciaux
pour mes autres matières premières plus spécifiques aux viennoiseries et
pâtisseries. Je suis si occupé par la boulangerie, je ne vois pas le temps passer.
Les jours défilent à une allure hallucinante et les travaux de rénovation sont
bouclés au bout d’un mois. Tout est propre, neuf, et je prends ensuite mon temps
pendant plusieurs semaines, seul, à aménager l’intérieur de la boulangerie et
acheter les derniers ustensiles de cuisson. Je ne veux surtout pas me précipiter,
tout doit être parfait ! Quand tout sera installé, je pourrai recruter un jeune
boulanger pour m’épauler et une personne pour l’accueil des clients.

Inès
Après de longues semaines rudes et épuisantes, les Prud’hommes me donnent
gain de cause et mon licenciement est reconnu sans cause réelle et sérieuse. Je
quitte donc mon emploi, la tête haute, car rien de tout ça n’est finalement ma
faute. Je prends tout de même quelques jours pour me reposer et cherche
tranquillement un nouveau job. Ce n’est qu’au bout de trois semaines que je
commence mes entretiens, dans des entreprises complètement différentes. En
effet, les postes d’Account Manager – qui n’est rien d’autre qu’un gestionnaire
de compte et ainsi un intermédiaire entre l’entreprise et le client – sont
nécessaires dans quasiment tous les types de secteurs d’activité. Un jour, après
un rendez-vous avec un directeur commercial d’une chaîne de grande
distribution, j’attends patiemment l’ascenseur pour quitter leurs bureaux.
Lorsque les portes s’ouvrent et que je me faufile à l’intérieur, j’appuie aussitôt
sur le bouton du rez-de-chaussée, mais mon voyage est de courte durée, car
l’ascenseur s’arrête un étage plus bas. Un homme d’affaires vêtu d’un costard
gris foncé rentre, me salue d’un bref signe de tête et se place à mes côtés. Tout à
coup, je me fige. Une odeur familière envahit mes narines. Je connais ce
parfum… Cette odeur boisée ! C’est la même que celle de Gabriel… Sans
prendre la peine de réfléchir, je me tourne vers l’homme en costume et lui
demande :
— Excusez-moi, ma question va vous paraître déplacée, j’en suis consciente et je
vous prie de m’excuser d’avance, mais c’est bientôt l’anniversaire de mon fiancé
et je suis à la recherche d’un bon parfum.
Je retiens ma respiration en attendant sa réaction. Je ne sais même pas comment
j’ai réussi à pondre un mensonge aussi rapidement… Il n’y a que deux scénarios
possibles : soit il me prendra pour une folle et m’ignorera, soit cet homme est un
cœur d’artichaut et trouvera mon intervention plutôt amusante. L’homme fronce
ses sourcils et esquisse un sourire en même temps. Je continue ma plaidoirie :
— Et le vôtre sent vraiment bon.
Il sourit à pleine dent maintenant ! Je savais que les hommes étaient sensibles
aux compliments ! Il faut toujours les flatter et les prendre par les sentiments !
— C’est également ma femme qui me l’a offert. C’est Sauvage de Dior.
— Merci.
Nous échangeons un sourire mi-gêné mi-satisfait et, lorsque l’ascenseur ouvre
ses portes, nous nous disons au revoir respectueusement. J’ai des bouffées de
chaleur face à mon audace et éclate de rire au moment où je rentre dans la
bouche du métro. Puis, je décide de faire une chose encore plus stupide que cette
scène dans l’ascenseur : je prends mon portable et cherche la parfumerie Sephora
la plus proche.
* * *
Je ne sais vraiment pas pour quelle raison j’ai demandé un échantillon à la
vendeuse de la boutique Sephora, mais je l’ai fait et je me retrouve toute la
soirée avec le petit flacon du parfum de Gabriel entre les mains. Quelque chose
ne tourne pas rond chez moi, c’est sûr et certain ! Je suis cependant surprise par
la puissance de notre odorat. Chaque fois que je sens le parfum, l’image du petit
frère de ma meilleure amie refait surface. Beau brun, musclé, adorable, voix
rauque… J’entends encore son rire et me remémore parfaitement la sensation de
ses lèvres sur les miennes. Je refuse volontairement de chasser ses souvenirs de
mes pensées, car j’en ai besoin. Ces derniers temps ont été angoissants, je
ressens la nécessité de m’évader un peu. Puis, sur un coup de tête, je prends mon
smartphone. C’est maintenant ou jamais. Je ne vais pas lui envoyer de message,
non, je veux l’entendre. Je compose son numéro sans trop réfléchir et Gabriel
répond au bout de la deuxième sonnerie.
— Allo ?
Sa voix rauque me donne des frissons et je panique au même moment.
— Euh… Salut, Gabriel. C’est Inès. Comment tu vas ?
— Très bien. Je… ne m’attendais pas à ton appel.
Il hésite et semble aussi confus que moi.
— Je sais, moi non plus.
— Pourtant c’est toi qui m’as appelé.
Je me retiens de rire et prends une profonde inspiration.
— Que me vaut cet honneur ? me demande-t-il taquin.
— Une amie n’a plus le droit de prendre des nouvelles ?
— De nos jours, notre génération envoie un simple message pour savoir si tout
va bien et n’appelle pas à vingt-deux heures.
Je me redresse d’un bond sur mon canapé :
— Quoi ? Il est déjà si tard ?
— Ouai.
— Je suis désolée, j’étais perdue dans mes pensées et je n’ai pas fait attention à
l’heure.
Je l’entends rire au bout du fil :
— Donc ça veut dire que tu pensais à moi, Inès ?
Je ferme mes yeux et me cogne le front ! Voici comment mettre les pieds dans le
plat en toute élégance...
— Si je t’appelle pour prendre des nouvelles, c’est parce que je pensais à toi,
effectivement. Raconte-moi plutôt comment va la boulangerie ? Ta sœur m’a dit
que les travaux sont terminés, c’est bien ça ?
— C’est exact ! répond-il avec enthousiaste. Je suis en plein aménagement de
l’atelier et du point de vente. Dès que tout sera installé, je pourrai penser à
recruter un boulanger pour m’aider et quelqu’un pour l’accueil des clients.
— Quoi ? Gabriel va déléguer ? Quel progrès !
— Ah ah ah. Très drôle, madame la parisienne. D’ailleurs, ton boulot, ça va ?
Je me recouche dans mon canapé en soupirant, l’échantillon de son parfum entre
les doigts.
— Rose ne t’a rien dit ?
— Je m’entends bien avec ma sœur, mais je l’ai rarement au téléphone. Qu’est-
ce qu’il se passe ?
Je lui résume brièvement mes dernières semaines et il semble choqué :
— C’est dingue, cette histoire ! Je ne savais pas du tout, je suis désolé pour toi,
Inès. La recherche d’emploi ça donne quoi du coup ?
— J’ai déjà eu quelques entretiens, mais rien qui ne me corresponde vraiment.
Disons que je n’ai pas eu de coup de cœur.
— Ah, tu fonctionnes au coup de cœur ?
Je devine un sourire malicieux se dessiner sur ses lèvres, exactement comme sur
les miennes.
— De temps en temps, oui.
Un ange passe et, au bout de quelques secondes, je pense qu’il est l’heure de
raccrocher avant que cette discussion ne devienne encore plus gênante :
— Ça m’a fait plaisir de t’entendre.
— Moi aussi. Ce fut une bonne surprise, surtout à vingt-deux heures.
— J’espère que tu vas trouver deux employés qui répondent à tes attentes, mais
promets-moi de ne pas devenir un patron autoritaire et inhumain !
— Promis, rit-il.
— Bonne nuit Gabriel.
— Bonne nuit, Inès.
Je raccroche un sourire estampé sur mon visage et les yeux pétillants.
Cependant, une partie de moi s’en veut. Est-ce si raisonnable que ça de rester en
contact avec le frère de ma meilleure amie ? Une petite voix à l’intérieur de mon
cœur me confirme que oui, qu’il n’y a aucun mal. Mais une autre voix, celle de
la raison, reste sur ses gardes. Je ne le reverrai probablement pas dans les
prochains mois, voire prochaines années, alors à quoi bon maintenir cette amitié
colorée ? Mon portable bipe au même moment et je découvre un message de sa
part :

De : Gabriel
À : Inès
J’aime savoir que tu parles de moi avec ma sœur, mais encore plus que tu penses
à moi si tard, Inès. Bonne nuit.

J’écris aussitôt ma réponse tout en essayant de rester les pieds sur terre.

De : Inès
À : Gabriel
Ne prends pas la grosse tête ! Les amis font ce genre de choses. Bonne chance
pour la boulangerie, ce sera la meilleure de tout le domaine skiable, je n’en doute
pas une seule seconde ! À bientôt.

Puis, je retourne sur mon petit nuage et ouvre l’échantillon toujours entre mes
doigts. Cette odeur boisée m’apaise et je repense à notre nuit, notre balade en
motoneige et à sa bûche meringuée exquise. Morphée ne tarde pas à me
rejoindre et je suis sûre et certaine que dans mon rêve, le prince charmant en
bottes de skis n’est autre que Gabriel.




Chapitre 20
Inès

Quelques jours plus tard, alors que je sors d’un nouvel entretien, je constate que
ma mère m’a appelé six fois. Je m’empresse aussitôt de la rappeler avant de
m’engouffrer dans le métro, car je comprends qu’il y a une urgence. Elle
décroche dès la première sonnerie :
— Allo ?
— Maman, c’est moi, je viens de voir tous tes appels.
— Coucou ma chérie, désolée de te déranger.
— Tu ne me déranges jamais, tu le sais bien. J’étais en rendez-vous je n’ai pas
pu te répondre. Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est papa, il est hospitalisé.
Ma gorge se noue et je retiens ma respiration :
— Comment ça ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Les médecins parlent d’un malaise cardiaque.
Quoi ?! Un malaise cardiaque ? Je me fige en plein milieu de la rue, gênant
plusieurs Parisiens pressés. Je suis sous le choc. Mon père a toujours été un
homme dynamique et en pleine forme. Je retiens mes larmes et essaye d’en
savoir plus :
— Comment ça s’est passé ?
— On préparait tous les deux le déjeuner et je lui ai demandé de me prendre de
la crème dans le frigo. Dès qu’il s’est retourné, il est tombé à genoux en tenant
sa poitrine et s’est effondré la seconde suivante… Tout est allé si vite.
— Oh, maman, je suis désolée… Les secours sont venus rapidement ?
— Oui, nous avons eu de la chance, une ambulance rentrait d’un transport pas
très loin et en une dizaine de minutes ils étaient là…
J’ignore mon cœur qui bat à toute allure et mes jambes qui commencent à
trembler après cette nouvelle.
— Et là, comment il va ?
— Tout est stabilisé, il veut absolument rentrer à la maison, tu le connais. Il dit
que ce n’est rien et qu’il se sent mieux, mais les médecins exigent un suivi
minutieux à partir de maintenant.
— Je… Je suis désolée, maman. Je ne m’y attendais pas du tout.
— Nous non plus, soupire-t-elle. Mais ne t’inquiète pas, je souhaitais
simplement t’informer, j’ai déjà eu ton frère au téléphone. Ne vous affolez pas,
on a eu plus de peur que de mal.
— Oui et non. Un malaise cardiaque n’est pas anodin, il faut absolument qu’il se
fasse suivre et que l’on comprenne d’où vient le problème.
— Oui, mais tu connais ton père…
— Maman, il va devoir prendre conscience de la gravité de ce qu’il s’est passé.
Il ne doit pas prendre toute cette situation à la légère.
— Je le sais…
— Tu as besoin de quelque chose ? Tu arriveras à le gérer ?
— Bien sûr ! s’exclame-t-elle. Après plus de trente ans ensemble, tu penses bien
que je sais comment le supporter !
Nous rions malgré les circonstances, puis je raccroche uniquement lorsqu’elle
me promet de me donner des nouvelles tous les jours. J’envoie un texto à mon
frère en lui demandant de m’appeler dès qu’il est disponible et il s’exécute dans
l’après-midi :
— Salut Diego.
— Salut. Tu as eu maman ?
— Ouai… Je ne sais pas si elle minimise la situation, mais ça m’inquiète.
— Pareil. Comme quoi, un homme qui a toujours été en forme toute sa vie peut
faire des malaises cardiaques aussi…
— C’est clair, c’est un choc. Il ne boit pas beaucoup, mange sain, fait du vélo
depuis son adolescence et là, paf.
— Ouai… souffle-t-il. Je pense que je vais faire un saut à Madrid, tu
m’accompagnes ? Ashley me dit que je dois leur rendre visite, elle gèrera bien
les enfants quelques jours sans moi.
— J’allais te proposer la même chose. Je viens de jeter un œil aux vols, je peux y
être demain à dix-sept heures.
— Alors, attend, je suis au bureau. Laisse-moi regarder de mon côté.
— Bien sûr, prend ton temps.
J’entends Diego pianoter sur son clavier. Il cherche pendant quelques minutes les
possibilités de vol et en sélectionne un à-peu-près dans mes horaires à un tarif
correct :
— Je peux atterrir à dix-huit heures et quart à Madrid. Ça te va ?
— Impeccable ! On prendra ensuite un taxi, ne disons rien aux parents, sinon ils
trouveront mille et une excuses pour nous empêcher de nous déplacer pour ça.
— C’est une très bonne idée, effectivement.
Nous restons en ligne encore un moment afin de réserver nos billets ensemble et
être certains de nos vols. Une visite madrilène à nos parents s’impose, mais mon
cœur se serre en réalisant qu’il a fallu que mon père fasse un malaise cardiaque
pour que je me décide enfin à aller les voir.
* * *
Mon frère a vu nos parents pendant les fêtes de fin d’années et je prends encore
une fois conscience de la méchanceté de mon ancien manager, Oliver. Je ne veux
même pas imaginer si mon père avait subi des séquelles plus importantes à cause
de son malaise... Je chasse cette colère en moi et, dès que j’atterris à Madrid, je
m’installe dans le hall des arrivées pour attendre Diego. Une petite heure plus
tard, je le vois débarquer un sac à dos dans une main et un journal dans l’autre,
tout souriant.
— Petite sœur !
Il me prend dans ses bras et je suis heureuse de le retrouver. Depuis son départ
pour Londres, nous essayons de nous réunir au moins deux fois par an : en fin
d’année et en été.
— Salut, toi. Ç’a été ton vol ?
— Parfait, et le tien ?
— Idem. Ne tardons pas, je pense qu’on peut se rendre directement à l’hôpital.
Avec un peu de chance, on pourra voir papa : d’après ce que j’ai compris sur le
site de l’établissement, les visites se terminent à vingt heures.
Nous sautons dans un taxi et bavardons pendant tout le trajet. Je suis toujours
ravie de retrouver ma famille, car même si nous vivons dans trois pays
différents, lorsque nous nous réunissons, c’est comme si nous ne nous étions
jamais quittés. Puis, dès que nous arrivons à l’Hospital Universitario de La Paz,
nous nous rendons à l’accueil pour connaître le numéro de chambre de notre
père. Nous montons dans le service de cardiologie et nous ne sommes pas surpris
de voir notre mère à son chevet encore à cette heure-ci. Les deux discutent
tranquillement en regardant la télévision quand nous ouvrons la porte. Eux, au
contraire, semblent tomber des nus lorsqu’ils réalisent que nous sommes là !
— Non ! s’exclame mon père. Je n’y crois pas ! Tu as fait venir les mômes ?
— Pas du tout ! se défend notre mère. Je leur ai dit que tout était maîtrisé, qu’ils
ne devaient pas s’inquiéter et se déplacer !
— Ah bah, merci ! Quel accueil, rit mon frère. Bon, vas-y Inès, les mômes font
demi-tour.
— Eh eh ! Venez par là, bande de cinglés.
Mon père tend ses bras vers nous et nous nous empressons de le saluer.
— En même temps, si tu pouvais éviter de nous faire des coups pareils.
— Oh ma fille, si tu savais… Être cloué dans un lit d’hôpital n’était pas dans
mes plans.
Nous embrassons ensuite notre mère et nous nous installons.
— Vous restez combien de jours ? me demande mon père.
— On repart demain soir, on vous fait une visite express.
— C’est très gentil à vous, sourit-il.
— Que disent les médecins ? reprend son sérieux Diego.
— Ils ne savent pas vraiment, soupire maman. La sensation de malaise et des
douleurs résultent de l’interruption de la circulation sanguine dans une partie du
cœur. La principale cause est normalement le rétrécissement et le durcissement
des artères et se caractérise par l’accumulation de plaque de gras à l’intérieur de
la paroi d’une artère. Mais votre père n’est clairement pas en surpoids et est tout
de même sportif pour son âge, grâce à ses longues balades à vélo toutes les
semaines. La deuxième raison qui semble plus probable est un spasme qui se
resserre temporairement et interrompt la circulation sanguine dans l’artère. Mais
les causes de ces spasmes sont souvent inconnues. Il est donc impératif de
surveiller de très près son cœur et de se calmer un peu avec le vélo et ne plus
partir des heures.
— Depuis quand faire du sport peut être mauvais pour la santé ! râle mon père.
— Tu n’es plus très jeune, papa.
— Oui, me soutient mon frère. On sait que tu es en pleine forme et on ne te dit
pas d’arrêter le vélo. Mais faudra sûrement réduire le temps que tu passes sur
une selle.
— Ouai, ouai…
Je suis rassurée de voir que tout va bien, du moins pour cette fois-ci. Une
batterie d’examens l’attend, ainsi que plusieurs rendez-vous en cardiologie, mais
ma mère est une battante et saura gérer parfaitement son mari quelque peu
grincheux. Nous discutons encore une bonne demi-heure, puis, lorsque l’heure
des visites se termine, nous disons au revoir à mon père. À la sortie de l’hôpital,
nous nous dirigeons vers la voiture de ma mère. Je monte à l’arrière, tandis que
mon frère prend le volant :
— Allez les filles, je vous paye un restau !
— Oh génial !
— Oh Diego, mais j’ai de quoi manger à la maison.
— Bah heureusement que tu as de quoi manger !
— Oh allez, maman ! Ça va te changer les idées.
Elle n’insiste pas et sourit gênée qu’on s’occupe d’elle pour une fois. Je jette un
œil à mon portable et je suis étonnée de voir qu’un message de Gabriel m’attend.
Il m’a envoyé une photo de lui, dans sa boulangerie encore en plein
aménagement. Il est debout au milieu de plein de cartons et ustensiles, un pouce
en l’air. Son regard vert d’eau magnifique fixe l’objectif et me réchauffe le cœur.
Son teint me semble légèrement plus bronzé et sa barbe est toujours aussi
soigneusement taillée. Il porte un tablier de boulanger, mais le t-shirt en dessous
définit parfaitement ses muscles.

De : Gabriel
À : Inès
Coucou Inès. J’ai pensé à toi ce matin. J’ai eu envie de faire des premiers essais
de brioches dans mon atelier. Je sais à quel point tu es gourmande. Je t’embrasse.

Je me remémore le ton rauque de sa voix et prends l’échantillon de son parfum
niché au fond de mon sac à main. Oui, je l’ai ramené avec moi… Je n’arrive plus
à m’en séparer et je me surprends, lorsque j’ai un coup de mou, à inhaler
discrètement son odeur boisée.

De : Inès
À : Gabriel
Bonsoir. Je tiens à préciser que je ne suis pas gourmande, c’est ton don pour la
pâtisserie qui me fait dépasser les limites ! Le tablier te va comme un gant, je
donnerai tout pour me porter cobaye et goûter à tes essais.

Il ne tarde pas à me répondre et je l’imagine devant la télé à cette heure-ci en
train de dîner.

De : Gabriel
À : Inès
Tu peux venir quand tu veux, Inès.

De : Inès
À : Gabriel
Je sais, mais ce n’est pas comme si tu habitais qu’à quelques kilomètres !

De : Gabriel
À : Inès
Alors, faisons différemment. Quand j’aurai la date d’inauguration, promets-moi
de venir ? Je ferais sûrement ça un samedi.

Gabriel m’invite en Savoie ? Pour l’inauguration de sa boulangerie ? Ma déesse
intérieure sautille dans tous les sens et je réponds sans réfléchir :

De : Inès
À : Gabriel
Promis. Je traverserai le continent s’il le faut pour venir te soutenir et,
accessoirement, manger gratos.

De : Inès
À : Gabriel
Tu m’en vois ravi ! Je te tiens au courant dès que j’ai une date.

De : Gabriel
À : Inès
C’est noté. J’ai hâte.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? me surprend mon frère dans le rétroviseur.
Je sursaute et feins de ne pas comprendre.
— Rien, j’ai reçu un message de Rose.
Il fait semblant de me croire et je me perds dans les paysages madrilènes.
J’essaye de chasser Gabriel de mes pensées, mais impossible d’y parvenir.
Chapitre 21
Inès

Mon frère nous conduit dans un de nos établissements préférés dans la capitale,
le Restaurante DCorazon. Mes parents avaient l’habitude de nous y emmener
lorsque nous étions plus jeunes, puis à chaque vacances, et nous connaissons très
bien les propriétaires. Nous passons ainsi une très bonne soirée tapas, même si
l’absence de notre père nous perturbe.
— Il s’appelle comment ? m’interroge mon frère à un moment donné.
Je fronce les sourcils et ne comprends pas où il veut en venir. Je bois une gorgée
de mon mojito, mais il insiste :
— Rose ne te laisserait jamais un sourire aussi éblouissant sur le visage.
Je manque de m’étouffer et Diego décide d’expliquer à ma mère ce qu’il a
remarqué dans la voiture. Cette dernière me dévisage surprise, le regard pétillant
et se range du côté de son fils :
— Aurais-tu un homme dans ta vie, Inès ?
— Maman !
— Quoi ? Il n’y a aucun mal.
— Vous vous faites des films.
— Oh aller, arrête. On n’est plus des gamins, tu peux te confier à nous.
Je soupire et me sens dépitée. Je ne sais pas si c’est le mojito ou tout bêtement la
fatigue qui me fait passer aux aveux :
— C’est compliqué.
— L’amour n’est jamais simple, répond ma mère.
— Je n’ai pas parlé d’amour.
— Explique-nous alors, pour que l’on comprenne.
— Eh bien, vous vous souvenez, je suis partie dans la famille de Rose pour les
fêtes, en Savoie…
— Ouai, fronce ses sourcils Diego.
— J’ai revu son frère et…
— Gabriel ? m’interrompt-il. Le minus avec un appareil dentaire et fan
d’ACDC ?
— Ouai, bah on est très loin de cette image aujourd’hui.
Ma mère éclate de rire :
— C’est-à-dire ? Il est devenu mignon ?
— Canon, même.
C’est au tour de mon frère de se moquer de moi et je me laisse emporter dans un
fou rire nerveux.
— Et vous avez…
J’écarquille les yeux et bois une autre gorgée de mon mojito en guise de
réponse :
— Non ! s’exclament-ils en cœur.
— Bah, ce n’est pas ma faute, je n’ai rien vu venir ! Je ne sais même pas
comment on en est arrivé là.
Mon frère fait mine d’être dégouté et me dit qu’il ne souhaite pas avoir des
détails.
— Donc vous deux… ? insiste ma mère.
— Aucune idée, maman. C’est compliqué, vraiment. Il vient tout juste de
s’installer en Savoie et va bientôt ouvrir sa propre boulangerie.
— Ça ne veut rien dire.
— On était bien en vacances, mais au quotidien, je ne sais pas. Il ne reviendra
jamais à Paris et je ne me vois pas vivre à la montagne. Qu’est-ce que je ferai
comme métier ?
— Tu as bien le chômage pour l’instant, non ? relève mon frère. Pourquoi tu ne
prendrais pas quelque temps pour faire une pause et partir là-bas pour voir ce
que ça donne.
— Tu es fou. Ce n’est pas en deux semaines que tu peux connaître une personne
et réaliser que tu tiens à elle. Je ne sais même pas ce qu’il pense de tout ça !
— Tu lui as déjà demandé ?
— Non.
— Tu penses à lui ?
— Oui.
— Tout le temps ?
— Souvent.
— Alors, tu n’as rien à perdre.
— Je ne ferai pas comme toi, Diego. Tu es parti vivre à Londres en moins d’une
semaine, tu as tout plaqué pour ta femme à l’époque, alors que tu venais à peine
de rencontrer dans un bar. Tu as un pris un énorme risque.
— Ça nous a bien réussi, non ?! On est marié et on a deux enfants ! On ne vit
qu’une fois.
— Ouai, mais je ne suis pas impulsive comme toi.
— Non, c’est vrai, intervient ma mère. Tu n’es pas impulsive comme ton frère,
mais je vais te donner un conseil, Inès. La plupart du temps, ce ne sont pas les
papillons dans le ventre qui tu montres que tu tiens à quelqu’un, mais la douleur
que tu ressens quand tu penses à cette personne en son absence. Ton frère à
raison : tu as le temps de lui rendre visite avant de retrouver un emploi.
— J’y vais normalement pour l’inauguration de sa boulangerie.
Diego et notre mère s’échangent un sourire et je lève les yeux au ciel :
— De toute façon, ça serait compliqué avec Rose. Je ne peux pas me rapprocher
de Gabriel comme si de rien n’était.
— Attend une seconde. Ta meilleure amie n’a pas à s’interposer entre vous. Si
vous voulez vous voir, elle n’a pas son mot à dire.
Je hausse les épaules et change de sujet. Il n’y a rien d’autre à ajouter. Gabriel
est en Savoie et ma vie est à Paris. Je ferai un saut pour l’inauguration de sa
boulangerie et j’essaye de me protéger du mieux que je le peux en me disant que
nous deux, c’est impossible. S’il faut que je choisisse entre une amitié de plus de
dix ans et un flirt pendant les fêtes de fin d’années, mon choix est vite fait. Je ne
peux pas perdre Rose, il est hors de question.
* * *
Un beau matin du mois d’avril, je reçois un message de Gabriel :

De : Gabriel
À : Inès
À tous mes proches et mes amis, je vous invite le samedi 7 mai dans le centre-
ville de La Rosière, pour l’inauguration de ma boulangerie. Le coup d’envoi est
donné à 10 heures ! Pains chauds et viennoiseries gourmandes garantis !

Je souris tendrement en regardant mon écran et réponds sans prendre la peine de
réfléchir :

De : Inès
À : Gabriel
Bonjour, tu peux compter sur moi sans hésitation ! Je vais réserver mon TGV
aujourd’hui !

De : Gabriel
À : Inès
Tu as intérêt à être là. J’ai hâte de te revoir.

De : Inès
À : Gabriel
Moi aussi.

Le frère de ma meilleure amie ne me répond plus et je décide de passer un coup
de fil à Rose. Elle ne tarde pas à décrocher :
— Salut toi !
— Salut, comment ça va ?
— Ça va impeccable et toi ? Que me vaut cet appel matinal ?
— Tout va bien aussi. Je te dérange ? Tu es au bureau ?
— Oui, mais je viens de sortir prendre un café. Ton ancien chef, Olivier, est
d’humeur exécrable et déteint sur tous les autres managers.
— C’est la seule chose qui ne me manque pas. Bref, ne perdons pas de temps
avec lui !
— C’est clair.
— Je viens de recevoir un message de ton frère.
J’attends une réponse de Rose, mais ma meilleure amie reste silencieuse
quelques instants.
— T’es là ?
— Ouai… Il t’a invité pour l’inauguration de la boulangerie ?
— Oui.
— Ok. Je ne m’y attendais pas. Ça veut dire que vous deux…
— Non ! Ce qu’il s’est passé pendant les fêtes n’avait pas d’importance…
Un nœud se forme dans ma gorge et des sueurs froides parcourent mon dos. Je
pensais que nous avions déjà passé cette phase, mais Rose semble de nouveau
réticente.
— Je… Euh… Du coup, je t’appelle pour savoir si on peut y aller ensemble ou si
tu y vas avec tes parents ? Je m’apprête à réserver un billet de TGV.
Mon cœur bat à cent à l’heure ! C’est ridicule, mon amie ne devrait pas
m’intimider autant ! Je ne fais rien de mal !
— Mes parents vont prendre une dizaine de jours de congé pour l’aider dans les
derniers préparatifs, répond-elle. Ils seront déjà sur place.
— Et toi ? Tu fais un aller-retour le weekend avec Thomas ?
— Oui, je pense. Tu as raison, c’est une bonne idée de choisir nos billets
ensemble. Ce serait bête de descendre en Savoie dans des trains différents.
Je me retiens de soupirer de soulagement et d’exploser de joie. Après l’effet de
surprise, Rose se décontracte et nous nous arrangeons le soir même pour réserver
notre TGV. Je n’hésite pas à envoyer un message aussitôt à son frère :

De : Inès
À : Gabriel
Billets réservés, je fais l’aller-retour avec ta sœur et ton beau-frère le weekend de
l’inauguration.

De : Gabriel
À : Inès
C’est la meilleure nouvelle que je pouvais recevoir afin de terminer cette dure
journée en beauté.

De : Inès
À : Gabriel
On va en faire des kilomètres en trois jours rien que pour ta boulangerie. Tu as
intérêt à nous présenter tes meilleures créations !

De : Gabriel
À : Inès
Mes meilleures créations en pâtisseries, je ne pense pas. Je les réserve pour plus
tard, mais je pourrai te donner de nouveaux cours particuliers si tu veux. Mais en
ce qui concerne la boulangerie, je fais déjà des essais et tout le village va être
épaté par mon pain et mes viennoiseries uniques au monde !

De : Inès
À : Gabriel
J’en ai l’eau à la bouche ! Je sais que tu ne nous décevras pas.

De : Gabriel
À : Inès
Arrête de me mettre la pression, j’en ai assez comme ça !

De : Inès
À : Gabriel
Un peu de pression n’a jamais fait de mal à personne, Monsieur.

De : Gabriel
À : Inès
Rien que de savoir que tu seras là, je suis déjà nerveux.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine et j’essaye de ne pas sourire comme une
adolescente.

De : Inès
À : Gabriel
Pourquoi ?

De : Gabriel
À : Inès
Tu le sais bien, Inès. Je n’ai pas besoin de te faire un dessin…

De : Inès
À : Gabriel
Un dessin non, mais une pâtisserie à mon nom je ne dirai pas non !

De : Gabriel
À : Inès
Ahaha c’est une bonne idée, je le note dans un coin de ma tête, promis.

Je souris en me mordillant la lèvre inférieure et décide de lui souhaiter une
bonne nuit afin que notre discussion ne déraille pas de nouveau. Puis, je regarde
la date du jour et remarque qu’il me reste trois semaines avant de revoir Gabriel.
Trois semaines avant de sentir son odeur boisée sur lui-même et de me plonger
dans son regard vert eau unique au monde.


Chapitre 22
Inès

Les trois semaines s’écoulent à la vitesse d’un paresseux et je peine à trouver de
quoi m’occuper. J’ai en effet décidé de faire une pause dans mes recherches
d’emplois et de prendre du temps pour moi. Ce qui ne fait qu’accroître mon
impatience de retourner en Savoie. Qui l’aurait cru, une jeune femme originaire
de Madrid, urbaine et adepte des grandes villes, pressé de retrouver les
montagnes ? Lorsque le weekend de l’inauguration arrive, je suis aux anges ! Je
dois cependant cacher ma joie à Rose, je ne veux pas paraître excessivement au
comble du bonheur. Je sens que ma meilleure amie ne comprend toujours pas
pourquoi son frère m’a invitée – ou elle essaye tout simplement de se voiler la
face. Heureusement que son fiancé est là, Thomas sait, à de rares exceptions
près, détendre l’ambiance. Le voyage se passe tranquillement et je tente tant bien
que mal de ne pas montrer à quel point je suis nerveuse. Je vais revoir Gabriel. Il
a ouvert sa propre boulangerie et doit être aux anges ! Son projet, ou plutôt son
rêve, est lancé ! Je ressens une pointe de fierté de savoir que j’ai été une des
premières personnes l’ayant soutenu. Puis, nous arrivons – enfin ! – à Bourg-
Saint-Maurice sur les coups de dix heures quarante-cinq. Le père de Rose vient
nous chercher à la gare et dès que je pose un pied sur le quai, je suis frappé par
ce que je vois. En effet, en ce mois de mai, le décor est complètement différent
cette fois-ci et je rencontre quelques difficultés à me repérer sans le manteau
blanc qui recouvrait les vallées et montagnes lors de mon dernier séjour. Mais ce
que je découvre est tout aussi magnifique et réconfortant. Les sapins sont d’un
vert éclatant, la forêt d’une fraicheur sans nom et je n’ai jamais été dans un
paysage si fleuri. La Rosière me prouve une nouvelle fois être un environnement
montagnard exceptionnel, riche en activités sportives et propice à l’évasion. Je
suis ravie de remonter à 1850 mètres d’altitude, entre la Vanoise et le Mont-
Blanc, et de me retrouver en plein dans les traditions architecturales
montagnardes. L’été, le village propose une multitude d’activités de saison et mit
ses skis et ses snowboards de côté. En effet, je dois dorénavant m’habituer à
croiser des groupes d’escalade qui partent en expédition, des amis faisant de la
randonnée ou encore des jeunes en balades équestres. Lorsque nous arrivons au
chalet, celui-ci est complètement démuni de toute plaque de verglas, de
stalactites et de tas de neige. Nous sommes accueillis par Catherine, toujours
aussi joyeuse et maternelle. Nous ne trainons pas beaucoup, car l’inauguration a
déjà commencé.
— Allez, on y va ! se frotte les mains Thomas. Les villageois vont tout manger !
— Oh, ne t’inquiète pas, sourit Patrick. Gabriel a prévu large ! Il est aux
fourneaux depuis presque deux jours !
Nous descendons ainsi à pied tous les cinq jusqu’au village.
— Il fait moins froid, hein ? me demande Rose d’un sourire moqueur. C’est
quand même plus agréable sans nos gros manteaux et bonnets !
J’éclate de rire et hausse les épaules :
— Disons que chaque saison a son charme.
— C’est ça. Rien ne se ressemble, tout est différent.
Nous continuons ensuite notre chemin et lorsque nous arrivons dans le centre-
ville, je n’ai aucun mal à repérer la boulangerie de Gabriel. En effet, je suis
guidée par une musique d’ambiance et remarque aussitôt un regroupement de
personnes qui discutent allègrement. Ils ont tous un verre à la main et dégustent
toutes sortes de pain et de pâtisserie. Puis, mes yeux se posent au-dessus de la
vitrine et je découvre le nom qu’il a choisi : « Boulangerie Sucre d’Orge ». Je
suis si émue et fière de Gabriel. Je me tourne vers Rose :
— C’est un bel hommage à ton grand-père.
— Ouai…
Ma meilleure amie est aussi surprise de l’appellation donnée à l’établissement et
je remarque que ses yeux pétillent. Je ne suis pas la seule touchée par ce geste,
mais je sais qu’elle ne l’admettra jamais. Au même moment, un homme
charmant et musclé sort de la boulangerie avec un plateau rempli de miniatures
prêtes à être dégustées. Gabriel. Les traits de son visage sont rayonnants et
trahissent la joie que lui procure cette inauguration. Rose l’appelle et dès qu’il se
retourne, nos regards se croisent et, soudain, je réalise la raison pour laquelle je
suis venue.

Gabriel
Elle est là. Je la vois enfin. Elle est accompagnée de ma sœur et de mon beau-
frère qui ont également décidé de faire l’aller-retour ce weekend. Rose et
Thomas s’avancent, me saluent aussitôt, puis vient au tour d’Inès. Elle se
rapproche de moi, un sourire timide sur les lèvres. Je me penche pour
l’embrasser sur chaque joue et mon cœur vibre au contact de sa peau. Elle est
encore plus magnifique sans son bonnet et le bout du nez rosi par le froid. Le
printemps lui va à merveille, je n’ose pas l’imaginer en été, avec un teint
légèrement bronzé…
— Merci d’être venue.
— Merci à toi de m’avoir invité, murmure-t-elle d’une voix timide.
Nous nous dévisageons quelques secondes, c’est plus fort que nous. Quelque
chose a changé entre nous, de façon positive. Elle m’a vraiment manquée... Mon
cœur s’emballe, j’ai le souffle court, mais nous sommes interrompus par mon
père :
— Hum… Bon, fiston, comment ça se passe ?
Je redescends sur terre et leur réponds que tout va bien.
— Il y a du monde, remarque ma sœur.
— Oui.
— Et qu’est-ce que tu nous as préparé de bon ? se lèche les babines Thomas.
— Alors, je propose des viennoiseries classiques bien évidemment, mais
également des spécialités que j’ai eu l’occasion de faire lors de mes voyages et
mes formations.
Je leur présente donc mes boules de Berlin qui sont des beignets d’origine
austro-allemande faits à partir de pâte levée frite et fourrés à la crème pâtissière ;
mes brioches portugaises et pastel de nata ; mes Kanelbulle, cette viennoiserie
Suède roulée à la cannelle et parsemée de sucre. En pâtisserie, je leur fais
découvrir le Kasutera, un gâteau japonais sucré, du nougat chinois, mes
bouchées d’ananas et de noix de coco ou encore les mini tartes aux œufs
chinoises. Mes proches semblent émerveillés par mes premiers produits en
vitrine. Je leur présente également Sébastien, mon boulanger, et sa sœur Heidi,
notre vendeuse. Ce sont deux jeunes qui viennent de terminer leurs formations
respectives et je suis ravi d’être leur premier patron. Ils ont encore beaucoup à
apprendre, mais je suis certain que tout se passera bien. L’inauguration dure
jusqu’à dix-huit heures et je suis aux anges. Les villageois sont pour la plupart
repartis avec une baguette, un pain ou un dessert, et Heidi a assuré les ventes.
Lorsque nous avons fini de tout ranger, je suis exténué. Je remonte à pied chez
mes parents et, dès que je passe le pas de la porte, l’odeur du barbecue que mon
père prépare dans le jardin me réconforte. Le chalet est de nouveau plein à
craquer et, après tant de mois seul, je suis aux anges de passer quelques heures
avec ma famille au complet. Et Inès.
— Gabriel ! s’exclame Thomas. Mon frérot ! Heureusement que je ne vis pas
avec toi, je deviendrai obèse ! Ta sœur n’arrête pas de m’engueuler, je prends du
poids chaque fois que je viens !
Je ris et il me force à traverser le salon. Il m’emmène dans le jardin :
— Pile à l’heure pour l’apéro ! m’accueille Rose déjà pompette.
Mes proches sont tous assis autour de mon père, un verre à la main. Je les salue
un à un et Inès m’accorde un sourire timide, mais charmant. Je prends une chaise
et m’installe à côté d’elle, sans hésitation. J’ignore le regard interloqué de ma
mère.
— Alors, raconte ! me demande mon beau-frère. Comment ç’a été monter tout
ce projet ?
J’accepte volontiers le verre de rosé qu’il me tend et soupire :
— Ç’a été très dur de tout gérer de A à Z, je dois l’admettre. D’ailleurs, je ne
sais toujours pas comment je vais alterner entre me lever à l’aube pour tout
préparer à la boulangerie, et me coucher tard pour faire toute la partie
administration et paperasse. J’ai un comptable, mais il ne fait pas tout, je le paye
pour le minimum.
— Il te faut quelqu’un, on n’arrête pas de te le dire, râle mon père. Sébastien et
Heidi te soulageront pour la boutique, mais ne font pas tout non plus.
— Oui, je sais. Mais ce n’est pas facile d’embaucher du monde ici. J’ai eu
beaucoup de chance de trouver ces deux jeunes disponibles.
Tout à coup, ma mère se redresse et se tourne vers la meilleure amie de ma
sœur :
— Inès, Rose m’a dit que tu étais à la recherche d’un emploi, c’est bien ça ?
Je dévisage Rose qui écarquille ses yeux et fixe notre mère. Je sens la moutarde
lui monter au nez, mais je n’interviens pas. Je suis curieux de connaître la
réponse d’Inès, j’ai besoin de savoir où nous mènera cette discussion.
— Euh… bafouille-t-elle. Oui, c’est vrai.
— Où veux-tu en venir, maman ? s’impose Rose.
— Eh bien, ton frère ne mettra personne de confiance pour les papiers et les
finances. Peut-être que Inès peut lui donner un coup de main en attendant de
trouver un boulot à Paris ? Tu es exténué, Gabriel, je le vois. Mais ni moi ni ton
père ne saurons manipuler les chiffres et t’aider dans la gestion de ton entreprise.
— J’en serais incapable de vous le demander.
— Tu ne le demanderas pas non plus à quelqu’un que tu connais. Or, c’est
exactement ce dont tu as besoin : quelqu’un de confiance à tes côtés.
Ma sœur me fusille du regard et je hausse les épaules. Je me tourne ensuite vers
Inès qui est devenu rouge écarlate. La porte est ouverte, à mon tour de foncer
tête baissée !
— Je… Est-ce que ça t’intéresserait de m’aider quelques semaines ? Je te
payerai, bien sûr.
— Non, mais attends ! insiste Rose. Inès a l’habitude de gérer des portefeuilles
de clients qui valent des millions ! Tu crois vraiment qu’une petite boulangerie
de montagne est convenable ?
Je ris nerveusement cette fois-ci et ne me retiens pas :
— Je pense que ton amie est suffisamment grande pour répondre à mon offre
d’emploi temporaire, dans ma petite boulangerie de montagne.
— T’es contente ? demande mon père à ma mère. Regarde un peu l’embrouille
que tu as créée.
— La seule chose que j’ai faite c’est de lancer une idée qui pourrait convenir à
tout le monde, se défend-elle. Inès, tu m’excuseras si je t’ai mis dans une
situation embarrassante.
— Pas du tout, Catherine, la rassure la belle brune.
— Alors ?
J’insiste une nouvelle fois et Inès prend une profonde respiration :
— Je dois réfléchir. J’attends quelques coups de fil de Paris après mes nombreux
entretiens, donc je ne suis pas certaine de pouvoir rester et t’aider si j’ai une
proposition intéressante.
— Je comprends. On en rediscutera alors.
Je bois une gorgée et Thomas change de sujet. Il est très futé et sait exactement
comment alléger l’ambiance. J’évite de croiser le regard de ma sœur, car lorsque
je serai seul avec Inès, j’en profiterai pour remettre mon offre sur la table. Nous
passons ensuite une agréable soirée comme si nous ne nous étions pas séparés
depuis les fêtes de fin d’année. Je me sens réalisé et complet. Réalisé, car
l’inauguration de ma boulangerie fut un franc succès et que j’ouvre
officiellement dans deux jours. Complet, car j’aime passer du temps avec ma
famille et je suis sûr à cet instant qu’Inès est la personne que j’ai attendue toute
ma vie. Celle avec qui j’ai une chance de faire équipe. Sa présence me fait chaud
au cœur, je n’ai jamais ressenti autant d’émotions et de bonheur. Je vais me
battre pour elle et je ne la laisserai pas partir avant d’être certain de ses
sentiments.

Chapitre 23
Inès

Le lendemain matin, je me réveille de bonne heure. La chambre d’amis est
toujours aussi douillette et le chant des oiseaux très agréable. Je me prépare et
descends lentement, car l’envie de prendre un café est bien plus fort que de
rester sous la couette. Lorsque j’arrive dans la cuisine, je ne suis pas surprise – je
suis même ravie ! – de retrouver Gabriel déjà aux fourneaux. Une odeur exquise
creuse mon estomac :
— Bonjour.
Il sursaute, mais son regard s’illumine quand il se retourne.
— Bonjour ! Toujours aussi matinal, hein ?
— Toujours. Le café n’attend pas.
Il se retient de rire et me sert aussitôt une tasse.
— Votre TGV est à quelle heure ?
— Tu es pressé de nous voir partir ? Je ne te croyais pas si solitaire.
— Au contraire, je veux savoir combien de temps il me reste avec toi.
Je rougis et fixe ma tasse bien chaude entre mes mains.
— C’est le train de dix heures.
Il acquiesce et reste silencieux quelques instants.
— Tu as de la chance, ma brioche sera prête avant.
— Ah ! En voilà une bonne nouvelle !
Il se retient de s’esclaffer et je continue :
— Gabriel, je tenais à te féliciter pour ta boulangerie. L’espace est magnifique et
traditionnel, et ce que tu proposes est incroyable et exquis. Je suis certaine que tu
seras réputé comme la meilleure boulangerie de la région.
— Ce serait très reconnaissant, je l’avoue. J’y consacre toute mon énergie.
— On le ressent quand on y est, crois-moi.
Nous discutons encore un bon moment, puis l’expression de son visage se
referme à un moment donné. Il fronce les sourcils en me fixant droit dans les
yeux :
— Reste. Ne serait-ce qu’une semaine. Tu me files juste un coup de main et
après tu repars. Je sais très bien que ta vie est à Paris, mais…
Il n’ose pas finir sa phrase et je le remercie intérieurement. Je baisse de nouveau
mon regard vers ma tasse de café et réfléchis quelques instants. L’envie de ne
rester est effectivement très grande, car cela ne fait même pas vingt-quatre que je
suis là. J’en veux plus. Ce bol d’air frais me fait un bien fou après ces derniers
mois si angoissants et je ne peux plus me voiler la face : Gabriel est la principale
raison de mon bien-être ici.
— Bonjour ! Alors, tu es prête ? me demande Rose en rentrant dans la cuisine
avec Thomas et ses parents.
Je suis tirée de mes pensées en sursaut et la fixe sans savoir comment lui
expliquer. Car oui, la réponse que je m’apprête à donner à son petit frère est
évidente. Je me racle la gorge, ignore les bouffées de chaleur qui envahissent
mon corps et annonce d’une voix tremblante :
— Je pense que je vais rester un ou deux jours de plus.
— Pardon ? écarquille-t-elle ses grands yeux bleus en s’asseyant à mes côtés. Et
ton billet de TGV ?
— Je peux encore essayer de le reporter, sinon tant pis si je le perdrais.
— Mais pourquoi tu restes ?
Un ange passe dans la cuisine. Rose me fixe d’un air surpris, son fiancé semble
amusé, tandis que ses parents me sourient. Je n’ose pas regarder Gabriel, mais
celui-ci me sauve de cette situation embarrassante :
— C’est ma faute. Je l’ai convaincu à ne pas partir, j’ai un énorme souci en
comptabilité à régler et j’ai besoin de son aide quelques jours. Papa et maman
m’ont déjà beaucoup soutenu, il est temps qu’ils rentrent.
Catherine et Patrick acquiescent, puis Thomas intervient :
— En voilà une bonne nouvelle ! Bon, vous êtes bien mignons, mais j’ai faim !
— Je ne comprends pas, insiste Rose.
Son fiancé soupire au même moment et la regarde droit dans les yeux, agacé :
— Arrête. Ça suffit.
— Ne t’en mêle pas, Thomas.
— Si je vais m’en mêler. Ça fait des mois que je ne dis rien, mais là tu vas trop
loin. Laisse-les tranquilles. Donne-leur une chance. Si Inès veut rester pour lui
filer un coup de main, tant mieux pour ton frère, il a déjà assez de choses à gérer
tout seul.
Rose continue de rouspéter, mais son fiancé l’interrompt :
— Ils ne font rien de mal. Certes, c’est ton frère et ta meilleure amie. Mais nous
sommes tous des adultes. Alors c’est à toi de ne pas t’en mêler. Tu n’as pas
besoin qu’on te fasse un dessin ou qu’on t’écrive blanc sur noir ce qu’il peut se
passer. Laisse-les, je te dis.
Nous sommes tous bouche bée face à son intervention, y compris Rose. Patrick
et Catherine se retiennent de rire, tandis que Gabriel lui fait un clin d’œil de
remerciement.
— Et je ne déconne pas. J’ai vraiment faim !
Nous éclatons de rire et l’ambiance se détend. Rose finit par venir me voir et me
prendre dans ses bras :
— Fais ce que tu veux. Je suis désolée.
Je lui fais signe que ce n’est rien et nous partageons un excellent petit déjeuner
tous ensemble, autour d’une belle brioche tout juste sortie du four.
* * *
Rose et Thomas sont les premiers à partir pour prendre leur TGV dans la
matinée, et, après avoir déjeuné, c’est au tour de Patrick et Catherine de
remonter sur Paris en voiture.
— Amusez-vous bien les jeunes, sourit son père.
— Oh j’ai beaucoup de boulot, la boulangerie ouvre ses portes officiellement
mardi.
— Oui, mais tu n’es pas seul. Nous sommes rassurés maintenant. Ne laisse pas
le travail te fatiguer autant.
— Promis, maman.
Ils nous enlacent tous les deux et nous les accompagnons jusqu’à leur voiture. Ils
partent et c’est de cette façon que je me retrouve, quelques minutes plus tard, en
tête à tête avec Gabriel, dans ce chalet silencieux. Nous sommes seuls pour la
première fois depuis qu’il m’a déposée à la gare en janvier après les fêtes. Nous
nous étions échangé un dernier baiser fougueux et romantique, digne d’un
téléfilm de noël. Je chasse ce magnifique souvenir de mon esprit et lui fais face :
— Bon, par où on commence ?
— C’est dimanche, madame. Donne-moi un peu de répit. La boulangerie ouvre
officiellement mardi matin. Je n’aurais que mes lundis de repos, donc laisse-moi
profiter un peu. On bossera sérieusement demain.
— D’accord.
— J’ai une meilleure idée, me dit-il ensuite.
C’est à cet instant que j’ai un doute sur ses intentions pour que je reste. Gabriel
se rapproche dangereusement de moi, me saisit par la taille et je suis envoûtée
par son parfum Savage Dior. Portée sur lui, l’odeur est encore plus exquise – et
aphrodisiaque, sûrement ! Je ferme les yeux et nous collons nos fronts l’un à
l’autre.
— Tu m’as tellement manqué… murmure-t-il de sa voix rauque unique.
— Toi aussi.
Sans hésiter une seconde de plus, je prends son visage entre mes mains et unis
nos lèvres ! Nous nous emportons dans un long doux baiser qui devient
rapidement passionnel ! Ses doigts parcourent mon corps et ne tardent pas à
passer sous mon haut. Je l’enlève sans hésitation et en fais de même avec son t-
shirt. Puis, je plonge dans son regard vert d’eau et Gabriel frotte le bout de son
nez contre le mien. Ce geste si affectueux et qu’il a l’habitude de faire m’avait
tant manqué ! Au même moment, il me saisit les cuisses et j’enroule mes jambes
autour de lui. Nous nous embrassons sans relâche, nous avons tant à rattraper !
Gabriel me porte jusqu’à sa chambre et nous ne tardons pas à nous retrouver
sous les draps, unis par la même passion et le même amour qui n’a fait que
grandir depuis la dernière fois. Nous ne parlons pas de ce qu’il nous arrive ou de
ce que sera fait de demain. Nous profitons de ce dimanche à deux, comme si
c’était le dernier.
* * *
Après une journée cocooning et tranquille comme si nous ne nous étions pas
séparés depuis janvier, la réalité nous rattrape. Ainsi, dès le lundi matin nous
devons préparer l’ouverture de la boulangerie. Gabriel doit partir pour la
boutique et y s’organiser pour les pâtisseries et viennoiseries – le pain étant
toujours préparé à l’aube.
— J’ai une première mission pour toi, m’annonce-t-il lorsque nous arrivons dans
son atelier.
Gabriel me tend un petit dossier.
— Mon fournisseur de cacao et de chocolat m’a lâché. Il ne pourra plus me
fournir la semaine prochaine, or j’en ai vraiment besoin. Voici le contrat que
j’avais avec lui, essaye de me trouver quelqu’un prêt à travailler avec moi le plus
vite possible.
— Ok, chef.
Je n’y connais rien en chocolaterie, mais les fournisseurs et les contrats sont une
de mes spécialités. Je m’installe dans un coin et passe la matinée sur son
ordinateur portable et au téléphone à la recherche d’un artisan local, car je sais
que Gabriel veut faire affaire avec les habitants du coin et non des grandes
entreprises. Il préfère la qualité et le savoir-faire artisanal. Lorsque nous rentrons
déjeuner, j’ai une bonne nouvelle à lui annoncer :
— Alors, comme première mission je pense que je ne suis pas trop mal. J’ai
réussi à contacter un…
Tout à coup, nous sommes interrompus par mon téléphone qui sonne au même
moment.
— Je dois répondre, désolée. C’est en rapport avec un de mes entretiens.
Je prends ainsi l’appel et pars discuter dans le salon quelques minutes. Une des
boîtes pour laquelle j’ai postulé me propose un deuxième rendez-vous pour
négocier un potentiel contrat de travail. Je ne sais pas quoi leur répondre et
invente une excuse en leur disant que je les rappellerai en fin de semaine. La
personne au bout du fil ne semble pas apprécier mon attitude, ce qui est tout à
fait compréhensible, mais je n’arrive pas à m’engager pour l’instant.
Lorsque je reviens, Gabriel garde la tête baissée. Il reste silencieux quelques
instants, puis finit par me demander :
— Alors tu as eu une réponse positive ?
— Ils veulent me revoir pour un deuxième entretien, car ils sont intéressés par
mon profil.
— Donc tu as un poste garanti à Paris ?
— Sûrement. Mais rien n’est fait.
Je ne rentre pas plus dans les détails et me concentre de nouveau sur le nouveau
contrat que j’ai en main :
— Où j’en étais ? Ah ! J’allais te dire que j’ai réussi à te trouver un nouveau
contrat pour le chocolat. Si ça t’intéresse, j’ai négocié un meilleur tarif. C’est
également un artisan du coin et il est réputé pour le cacao qu’il importe
directement de Côte d’Ivoire, le premier producteur mondial.
Gabriel me regarde enfin droit dans les yeux et semble intéressé par ma
proposition. Je lui montre le contrat en question sur son ordinateur portable et il
est étonné face à mes talents de négociatrice.
— Comment as-tu fait un tel prix ?
— Je ne vais pas te révéler tous mes secrets, chacun son métier. Je te donnerai
toutes mes astuces avant de repartir en région parisienne, promis.
— D’accord, sourit-il. Je ne te donnerai pas non plus ma recette de boule de
Berlin. J’ai bien vu que tu en as dévoré plusieurs à l’inauguration !
C’est à mon tour de rire et je lui propose de jeter un coup d’œil aux autres
contrats. Il me confirme que ce n’est peut-être pas une mauvaise idée et
m’indique où trouver tous ses papiers. Je me rends ainsi dans son bureau que je
n’avais jamais remarqué – la porte est située sous l’escalier – et je constate que,
même si Gabriel a beau être imbattable aux fourneaux, il en est très loin
concernant l’organisation bureautique. Je me retrouve donc en face d’une table
remplie de tas de feuilles complètement désorganisées et sans aucun rapport.
Afin de mettre la main sur les devis et les contrats, je prends le temps de séparer
les documents de comptabilité, d’administration, de fournisseurs, de finances et
de sécurité sociale. Je passe une bonne demi-heure à tout classer et trier, avant de
m’attaquer aux devis de ses potentiels fournisseurs.
— Alors, je suis si mauvais en négociation ?
Gabriel rentre au même moment dans le bureau et je sursaute :
— Je n’ai pas commencé à les regarder ! Je ne m’y retrouvais pas dans ton bazar,
du coup j’ai tout rangé par type de documents.
Gabriel se rapproche et écarquille ses yeux :
— Merci, c’est top.
— Non, ce n’est pas top. C’est juste organisé. Il va falloir t’y habituer sinon tu
ne t’en sortiras pas, tu cumuleras des dettes et ta comptabilité sera toujours un
calvaire.
— Rangés ou pas, les papiers seront toujours mon pire cauchemar. J’ai vraiment
besoin de quelqu’un comme toi.
— Tu finiras par trouver.
Gabriel prend une profonde inspiration, croise ses bras et s’adosse contre le mur.
— Je n’ai pas besoin de chercher. Je l’ai devant moi.
Mon cœur fait un bond et mon estomac se noue.
— Reste. Je suis prêt à t’offrir un CDI. Donne-moi ton prix.
Je suis prise de court et finis par bégayer :
— Euh... je... ma vie est à Paris. J’ai à peine regardé un de tes contrats, on ne sait
pas si je pourrais être utile.
— Ne me donne pas une réponse tout de suite. Réfléchis et tiens-moi au courant.
Maintenant, allons déjeuner.
Il me tourne les talons et me laisse en plans, sans même attendre une autre
réaction de ma part. Je suis confuse. Perdue. Mon cœur me dit de rester, mais la
raison sait pertinemment qu’en région parisienne ma vie sera plus stable. Je
soupire et me donne quelques jours pour y songer sérieusement.
* * *
Voilà maintenant trois jours que la boulangerie est ouverte et je suis toujours en
Savoie. J’aide Gabriel sur toute la partie administrative et il a trouvé un bon
équilibre avec Sébastien et Heidi. Tout se met en place et nous réussissons même
à profiter tous les deux en tête à tête lorsque nous rentrons au chalet. Un
quotidien s’installe très facilement et surtout très naturellement. Je ne me suis
jamais sentie si heureuse et j’en suis très étonnée. La vie à la montagne est si
simple, calme, sans prise de tête. Paris ne me manque pas du tout. Gabriel et moi
ne parlons pas de mon retour, de notre engagement ou d’où cela nous mènera,
mais quelque chose me trotte dans la tête. Ma rencontre avec le Père-Noël
maigrichon à La Défense et son petit carton qu’il m’a offert. « Le destin est tout
simplement tout ce qui nous arrive au moment où l’on s’y attend le moins. Ne
fuyez pas le destin, il finira toujours par le remporter. » Je comprends à cet
instant que Gabriel est mon destin. Il est ce que j’ai toujours voulu. Épanouie
comme jamais, je le retrouve à la boulangerie après être passée chez le
comptable et à la poste. Il est seul, Sébastien et Heidi sont sûrement en pause et
il m’appelle aussitôt depuis son atelier. Gabriel me tend un cupcake et je croque
dedans sans hésitation. Il fond dans ma bouche... Je reconnais la pistache et la
framboise, deux de mes saveurs préférées. Comment a-t-il su ?
— Alors tu en penses quoi ?
— C’est… Parfait. Merveilleux. Incroyable.
Gabriel esquisse un sourire malicieux, lâche le cupcake sur la table et essuie le
coin de mes lèvres avec son pouce. Il porte ensuite son doigt dans sa bouche et
murmure :
— Tu sais ce qui est parfait ?
Je suis hypnotisée par sa voix rauque et sexy et je fais non de la tête.
— Tes lèvres. Ton sourire. Ton regard. Toi, Inès.
Je retiens ma respiration et essaye de ne pas rougir. La seule réponse que je peux
lui donner à cet instant est un long baiser, tendre et affectueux. Je ne veux pas
quitter la Savoie. Je ne veux pas quitter Gabriel. Je veux rester ici, avec lui.
— Je ne me vois plus sans toi, avoue-t-il en baissant la tête. Ces derniers jours
ont été les meilleurs de toute ma vie et je n’exagère pas, Inès.
Sans réfléchir une seconde de plus, je suis mon cœur et me lance enfin :
— C’est d’accord.
Mon beau brun musclé recule et fronce ses sourcils, sans comprendre où je veux
en venir.
— C’est d’accord ?
— Oui. J’accepte de travailler avec toi.
Son regard s’illumine lorsqu’il saisit enfin ce que je viens de lui annoncer.
— Tu restes ? Avec moi ?
Je fais oui de la tête et nos yeux pétillent de joie.
— Mais j’ai une condition.
— Tout ce que tu voudras, me promet-il.
— Ce cupcake doit porter mon nom.
Il éclate de rire et reprend le gâteau dans ses mains. Il le retourne et sous la
caissette en papier je lis : « Essai cupcake Inès ».
— C’était déjà prévu, madame.
Je l’embrasse de nouveau et pour la première fois depuis des mois, je me sens
apaisée, car je suis certaine de faire le bon choix.
Épilogue
Inès

Les fêtes de fin d’années approchent et Gabriel s’active pour tout préparer en
temps et en heure. Il a souhaité créer nos propres assortiments de chocolats, nos
sucres d’orge et nos nougats maison. Il propose de même diverses pâtisseries de
saison, dont différentes bûches de toutes les tailles : meringuée, caramel et
spéculos, trois mousses au chocolat ou encore façon tiramisu. Plus les jours
passent, plus je suis en admiration face à Gabriel. C’est un excellent chef
pâtissier et chef d’entreprise, tout comme un amant dévoué et facile à vivre.
Nous filons le parfait amour et nous formons une équipe de choc. Je gère toute la
partie administrative, logistique et fournisseurs, et je suis également souvent
dans la boutique pour aider notre jeune vendeuse Heidi. La boulangerie connaît
un franc succès et nous surprenons les clients au fil des saisons avec nos
constantes nouveautés. Cela fait maintenant six mois que j’ai emménagé à La
Rosière, que j’ai vendu mon appartement et j’ai l’impression d’avoir toujours
vécu ici. Ma vie parisienne me semble si lointaine et ne me manque pas du tout.
Je n’aurais jamais cru aimer autant la montagne et cette vie si simple, si isolée et
si campagnarde. Avec Gabriel, nous avons acheté notre propre chalet, de l’autre
côté du village. Nous y installer ensemble, l’aménager à notre goût et y vivre à
deux ont été une des plus belles aventures qui nous soit arrivée. Nous sommes
toujours heureux de travailler avec Sébastien et Heidi, qui forment un excellent
duo et nous permettent de nous concentrer sur l’étape suivant du projet de
Gabriel : ouvrir un atelier dédié à ses propres créations pour les commercialiser
dans toute la France. Il souhaite également y donner des cours
occasionnellement. Gabriel est très ambitieux et je suis sûre et certaine que nous
y arriverons. Ces fêtes de fin d’années sont ainsi très importantes, car mes
parents, mon frère, ma belle sœur et mes neveux viennent les passer avec nous
en Savoie. Nous allons réunir nos deux familles pour la première fois et je n’ai
aucun doute que tout le monde s’entendra à merveille. Rose et Thomas,
récemment mariés, attendent un heureux évènement afin d’agrandir notre
famille, et je sais que Gabriel s’apprête à me demander en mariage – j’ai vu la
bague dans son tiroir à chaussettes, mais ne lui dîtes pas, s’il vous plait !