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Adolfo Zavaroni

Via Porta Brennone, 11


I-42100 Reggio Emilia
zavaro @libero.it

Gr. κασíγνητος, κοινóς, ξυνóς, κóσμος, ἀγαθóς,


myc. ke-ke-me-na et ka-ma : une racine unique?

1. κασίγνητος
Les sens de gr. κασίγνητος, -η, thess. κατίγν[ειτος] « frère, soeur (de la même mère),
cousin » rappellent ceux de germ. *gadil-inga- (got. gadiliggs « cousin », v.h.a. gatilinc
« parent, cousin, socius ») et *gadul-inga- (v.ang. gædeling « parent, camarade », v.sax.
gaduling, v.h.a. gatulinc, etc. « parent »). Selon Pokorny, ces mots germaniques, et
d’autres comme v.ang. geador, tō-gædere, m.h.a. gater, v.fris. gadur, gader, m.hol. (te)
gader(e) « ensemble », v.ang. (ge)-gada « compagnon », v.sax. (gi)-gado « par, suus
similis », v.fris. gadia « unir », v.h.a. bigaton « unir, rencontrer, se aptāre » etc.
dérivent de *ghedh-, ghodh- « joindre, unir, être en connexion », d’un plus ancien «
(ré)unir, aptare » 1.
Estimant improbable la formulation de la racine comme *ghedh-, ghodh-, Lehmann
préfère reconduire les mots germaniques à *ghadh- « unir, aptare » 2. De toute façon,
Pokorny comme Lehmann attribuent une telle racine à des termes sanskrits, baltes et
slaves: par exemple, Lehmann cite skt. *gadh- « cling to », gádhyas « what one likes to
maintain, what is fitting », ā-gadhitas « clinging to », lit. goda, godóti « honor », lett.
gùods « honor, glory », v.sl. godъ « favorable time », gadati « believe », Toc.AB *kātk-
« rejoice ». De plus, suivant la thèse de Chantraine 3, Lehmann mentionne gr.
ἀγαθóς comme « douteux ».
1
J. Pokorny, Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, Bern - Münich 1959, p. 423.
2
W. Lehmann, A Gothic Etymological Dictionary, Leiden 1986, p. 136.
3
P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, 4 vol., Paris
1968-80, p. 6.
2

Boutkan ne cite pas la base tokharienne *kātk- et considère « the semantics of the Skt.
form not entirely convincing » : selon lui, « we are stuck with a Baltic-Slavic-Gmc.
etymon which is likely to represent a substratum word » 4.
Considérant les mots attribués par Pokorny à la racine *ghedh-, ghodh-, Beekes observe «
that there is no evidence in any of these forms for e-vocalism » et il conclut que « if the
root had -a- it was non-IE » 5.
Dans un article précédent j’ai tâché d’arguer que la racine ie. *ghedh-, ghodh- fut
productive aussi en latin (gerō < *gesō, parf. gessī < *gedh-s- plutôt que *ges- < *gez-
< *gedh-y-), en étrusque (normale Lautverschiebung gh- > h- : heθie et heθu « aptus,
convenable, agréable », heθna « (objet) agréable », heθari « compagnon ») et en
camunien (Gedildao, datif, nom d’un deus coniugalis) 6. Dans ce cas-là, la racine aurait
aussi eu le vocalisme e qui n’apparaît pas dans certaines langues.
Frisk 7 considère κάσις, m. f., κάσιος « frère, soeur », σύγ-κασις « (sa propre) soeur »
comme « short forms » of κασί-γνητος < *kṃt-i-+ĝnh1-tos « born with (from the
same mother) ». Cette thèse est due peut-être au fait que selon l’opinion générale
κασι- < κατι- dérive de *kṃt-i-, un élargissement présumé de *kom « cum ». Une base
*kṃt- est attribuée aussi à gr. κατά, hitt. katta et au préfixe v.irl. cét- (cff. v.gall. cant
« with »). Mais tandis que les mots celtiques dérivent certainement
de *k°m-t-, où *k°m- < *kom- est le préverbe-préposition « cum »,
des indices différents me poussent à douter que gr. κατά et hitt. katta
contiennent *k°m- « cum ». Avant tout, leur sens primaire est « en
bas », tandis que nous devrions nous attendre qu’il soit « ensemble,

4
D. F. H. Boutkan, « On the form of North European substratum words in Germanic », en HSF 111-1,
1998, p. 110. En vérité Boutkan interprète a.ind. *gadh- comme « seize (booty) » et gádhya- comme «
booty ». Je mentionnerais gāḍha « étroitement uni; serré [en parlant d’un bois] » > et la forme nasalisée
ganḍū « joint, nœud » citée par E. Burnouf, Dictionnaire classique sanscrit-français, Paris 1866, p. .209,
215.
5
R. Beekes, « Ancient European Loanwords », en HSF 109-2, 1996, p. 228.
6
A. Zavaroni, « Germanic words for ‘heaven’, ‘haven’, ‘together’, ‘good’, ‘god’: in search of IE roots »,
in Interdisciplinary Journal for Germanic Linguistics and Semiotic Analysis 10-2, 2005 (à l’impression).
7
Hj. Frisk, Griechisches etymologisches Wörterbuch, Heidelberg 1960-72, s.u. κασίγνητος. Voir aussi R.
Beekes, Greek Etymological Dictionary, [Leiden 2003: s.u. κασίγνητος) ]. Voir le site internet
www.indoeuropean.nl.
3

avec », s’ils contenaient *k°m-. Que le sens primaire soit « en bas »,


on peut le déduire des données suivantes:
1) comme préverbe, κατα- signifie « sous, en bas » et jamais « avec »;
2) comme préposition κατά partage beaucoup de sens d’ὑπó plus que de μετά et
de ξύν > σύν ; 3) hitt. kattera- signifie exclusivement « inférieur »; 4) en hittite le
développement prétendu *k°m-ta > katta est discutable, puisque nous
devrions plutôt nous attendre *kanta 8; donc, selon le même Frisk, «
wobei idg. *k°mta anzusetzen wäre, bleibt offen » 9.
Comme adverbe, hitt. katta signifie « sous, en bas »; comme post-position il signifie «
sous » et « près de, avec »; mais on peut supposer que le second sens est un
développement secondaire 10. Cette considération peut concerner aussi katti « apud »,
utilisé avec les pronoms possessifs enclitiques: katti-mi « apud me, mecum » etc. En
effet des signifiés analogues sont exprimés aussi par hitt. anda comme adverbe («
dedans, au milieu de » > « ensemble, avec ») et comme post-position (« dans, entre » >
« là-bas », «jusqu’à »): dans ce cas-là le sens « ensemble, avec » est clairement
secondaire. Le même changement sémantique « inferior, bas » > « ensemble » peut être
observé en akkadien šaplû, šapal. D’ailleurs on pourrait supposer que hitt. katti- dérive
d’une racine différente de celle de katta, c’est à dire de *ghedh- « unir; ensemble ».
Comme la base hitt. *patt-, parallèle à *padd-, dérive de *bhedh- « creuser, percer »
(voir pattessar « fosse », pattan « creusé », pattu(m)anzi « creuser »), on pourrait
supposer que katti- réflète *ghedh-i-. Mais une telle considération ne vaut pas pour gr.

8
H. Kronasser, Vergleichende Laut- und Formenlehre des Hethitischen, Heidelberg 1956, p. 53.
9
Hj. Frisk, Griechisches etymologisches..., cit., p. 800. D’ailleurs Lejeune, bien qu’il compare hitt. kati-
avec gr. κασι-, observe: « Si l’on admet le traitement -a- de -°m- en hittite, aucune difficulté au sujet de
l’unité du groupe. Si l’on mettait en doute ce traitement, gr. κατ- ne pourrait répondre à la fois aux formes
celtiques et aux formes anatoliennes, et c’est avec l’anatolien que le détail des formes et des sens
inviterait à le ranger.» (M. Lejeune, « Hittite kati-, grec kasi- », en BSLP 55, 1960, p. 22, n. 16.
10
En effet tous les dictionnaires de hittite commencent la liste des sens par « en bas ». Par exemple, J.
Tischler, Hethitisches Handwörterbuch, Innsbruck 2001, p. 76, donne : « katta (Adv.) ‘unten; hinab,
herab’ (GAM); Postpos. mit Gen. oder Dat.-Lok. ‘neben; unter; mit’; → Adj. kattera (GAM-ra-)
‘unterer’ .... kattan (Adv.) ‘unten; damit; bei’, auch ‘später, zugleich, entsprechend’ (GAM, GAM-an);
Postpos. mit Gen. oder Dat.-Lok. ‘unter, unten an, bei, mit, zu; auf jemandes Seite (Partei). → Adv.
kattanda ‘hinunter’.... ».
4

κάτα, κατά, dont les sens « apud, cum, contra, le long de, pendant » sont imputables au
déplacement sémantique de « en bas » à « ici-bas, derrière, près de » etc.
Dans une étude mirant à établir la fonction de κασι-, Lejeune examine les attestations
de κασίγνητος, -η, αὐτοκασίγνητος, πατροκασίγνητος dans les poèmes homériques.
Après cette analyse il estime que κασίγνητος, « spécialisé peut-être très tôt au sens de
‘frère’, peut conserver quelques traces, à date historique, d’une acception plus large »,
raison pour laquelle « la recherche étymologique doit s’orienter vers quelque solution
11
qui explique le mot comme équivalant, à peu près, à συγ-γενής » . Dans ce but
Lejeune affirme que « l’évidente correspondance gréco-hittite κατά = kata(n) ‘sous’
rend plausible a priori l’existence d’un grec *κατι- répondant à hitt. kati- ‘avec’ » et
que « κασίγνητος est le seul mot grec à nous conserver sûrement *κατι- ‘avec’ » 12. Il
faut observer, cependant, que le terme hittite est rendu en général avec le double tt
(katti-, katta etc.) et que ceci pose d’autres problèmes phonologiques et étymologiques
(voir un peu plus haut). Puis Lejeune examine les attestations de myc. ka-si-ko-no et
suggère qu’il contient le second terme du composé διᾱ́-κονος « servant » (« avec ᾱ
par allongement rythmique ») et qu’il équivaut donc à *σύγ-κονος. Lejeune préfère
cette solution, après avoir examiné deux autres interprétations théoriquement possibles,
*κασίγoνος et *κασίκοινος. Les tablettes de Cnossos avec le terme ka-si-ko-no
13
permettent de déduire qu’il s’agit d’un nom de métier dans un contexte mentionnant
des épées garnies de bandes (pa-k-ana a-ra-ru-wo-a de-so-mo SPADA ...). Lejeune
observe que « chaque tablette commençait par le nom d’un personnage, au nominatif
singulier, suivi d’un appellatif apposé qui est tantôt pi-ri-je-te tantôt ka-si-ko-no » 14.
Dans une tablette de Pylos (An 207) l’appellatif pirijete figure parmi d’autres noms de
métier comme keramewe (κεραμῆϜε), kurusowoko (χρῡσοϜορκοί), tokosowoko
(τοξοϜορκοί) etc., tandis que dans une autre tablette fragmentaire (An 7), pirijetesi
(dat. pl.) apparaît parmi d’autres artisans qui reçoivent des parts de nourriture. pirijete
correspond probablement à *prietēr « πρίστης » 15. Donc, si kasikono aussi « désigne

11
M. Lejeune, « Hittite kati-... », cit., p. 22.
12
M. Lejeune, « Hittite kati-... », cit., p. 25.
13
Voir aussi J. Chadwick et M. Ventris, Documents in Mycenaean Greek, Cambridge 19732, p. 551.
14
M. Lejeune, « Hittite kati-... », cit., p. 24.
15
J. Chadwick et M. Ventris, Documents ..., cit., p. 571.
5

une catégorie professionelle », comme Lejeune le suppose 16, alors son interprétation de
kasikono comme « servant » est trop vague. Comme ko-no = ko-i-no paraît refléter
σχοῖνος « jonc » et comme cette plante était largement utilisée pour
confectionner des produits manufacturés, je n’exclurais pas que
kasikono corresponde à *κασι-σχoινος. Dans kasikono = *κασι-σχoινος comme dans
tokodomo = *τοιχo-δομος le second membre, s’il est pris isolé, n’est pas un nomen
agentis, mais il assume cette fonction dans un composé 17: un *κασι-σχoινος « celui qui
tresse des jointures » serait une sorte de σχoινοπλóκος « celui qui tresse des joncs ».
Donc, je doute que kasi- de kasikono ait la fonction d’un préverbe assimilable à ξύν,
σύν et je me demande s’il peut être un nom signifiant « ceinture, bande, joint » uel
similia, dérivant du développement kasi- < *kaθi- qui implique, pour la loi de
Grassmann, la racine *ghadh- « unir, associer, lier ».
Quant à κασί-γνητος, à mon avis il équivaut à ὁμó-γνητος. Le membre premier en -i
correspondrait formellement à πᾱσι- de πᾱσι-φαής, πᾱσι-πóρνη, à λῡσι- de
λῡσι-μελής, à πεισι- de πεισί-βροτος etc.: enfin, κασι- reflèterait le nom κάσις, -ιος
(cfr. aussi σύγκασις, -εως) « frère, soeur » < « qui est ensemble, lien ».
Je crois que gr. *κασι- < *καθι- est rapportable plus aisément à la racine *ghadh- «
unir; ensemble » qu’à κατά « en bas ». Selon la loi de Grassmann, *ghadh- changea en
*kaθ-. La forme thessalique κατίγνειτος nous contraint à postuler que le σ de κάσι-
est le résultat de l’assibilation d’une précédente dentale sourde. En
vérité nous devrions nous attendre *κάθι- au lieu de *κάτι-, qui pourrait
simplement être un développement particulier en thessalique ou une
manière graphique d’exprimer une dentale palatalisée /tsi-/. L’important
est que *κάσι- peut dériver de *κάθι- : cfr. πείσις de πείθω, Пύσιος de
*πυθ-ιο-, λησί-μβροτος (Hymn. Hom. Merc. 349) de *λαθι-, ληθι- etc. (λῆσις =
λήθη, Hes.) et aussi τι- > σι- en *πλησι- par rapport à éol. πλᾱτίος et dor.
πλᾱτίον (adverbe). Le nom *κασις exprimerait « communauté, être ensemble, lien ».

16
M. Lejeune, « Hittite kati-... », cit., p. 25.
17
Mais l’homérique βαθύσχοινος « avec de hauts joncs » est un adjectif. Cette sorte de composés
«synthétiques» est traitée par E. Risch, Griechische determinativkomposita, Berlin 1949, par W.
Lehmann, « Proto-Indo-European compounds in relation to other Proto-Indo-European syntactic patterns
», en Acta Linguistica Hafniensia 12, 1969, 1-20.
6

2. Myc. ke-ke-tu-wo-e, ke-ke-me-na, ka-ma et ka-ti


Kümmel assigne la racine verbale *ghedh- au participe parfait plur. myc. ke-ke-tu-wo-e
reflétant, selon lui, khekh(e)thwohes « zusammengeschlossen, vereinigt », à lett. gadu,
gadît « treffen, erwarten, finden », et à v.sl. u-goždǫ, -goditi « être agréable »; de plus il
juge possible que v.ind. *gadh- « ergreifen, festhalten, erbeuten » et le denomin. germ.
*gadō « zusammen-kommen, -bringen » dérivent de cette même racine 18. Vraiment, en
vertu de la loi de Grassmann, on devrait attendre gr. κε-κηθ-Ϝohες ‘qui sont ensemble,
associés’, et non pas *khekh(e)thwohes. Ce mot apparaît en tête d’une liste d’hommes en
PY An 261.
La même racine ie. (*ghedh-), *ghadh- > gr. *kaθ- peut être attribuée à myc. ke-ke-me-na
(nom. et gén. sing.; nom. plur. de part. parf. pass.) généralement utilisé comme un
adjectif de ko-to-na /ktoinā/ « colonie, propriété foncière ». Comme il n’est pas possible
d’examiner l’ample littérature concernant les interprétations proposées pour ce mot 19,
je mentionnerai quelques-unes d’entre elles seulement. Sur la base d’une analyse
textuelle, Chadwick et Ventris affirment que le sens de ke-ke-me-na (= kekesmenā) « is
approximately ‘belonging to the dāmos, communal’ » et ajoutent que « the form
kekesmenā (cf. κεάζω, κείων) is recommended as most likely interpretation by
Heubeck (1967) » 20. Mais dans la première version de leur commentaire introductif sur
les propriétés foncières mycéniennes Chadwick et Ventris écrivent que « ke-ke-me-na
may perhaps be formally connected with κεῖμαι, κείμενος, [but] there are, however,
other possible derivations (e.g. from stem of Homeric γέντο ‘seized’) » 21. En outre, ils
rappellent que Palmer 22
« connects ?kekeimenai with κοινóς ‘common’ and with
Germanic haim- ‘nucleated village settlement’ ». La thèse de Palmer, qui suppose une
18
Lexikon der Indogermanischen Verben. Die Wurzeln und ihre Primärstammbildungen. Unter Leitung
von H. Rix, bearbeitet von M. Kümmel, Wiesbaden 20012, p. 195.
19
Pour de brèves notes sur les différentes interprétations, voir Studies in Mycenaean Inscriptions and
Dialect,1965-1978, a complete bibliography ... compiled by L. Baumbach, Roma 1986, p. 323, et surtout
Diccionario Micénico, 2 voll., redactado par F. Aura Jorro, Madrid 1999, p. 337-339. Voir aussi G.
Dunkel, « Myc. ke-ke-me-na, ki-ti-me-na », en Minos 17-1, 1981, p. 18-29.
20
J. Chadwick et M. Ventris, Documents ..., cit., p. 552; A. Heubeck, « Myk. ke-ke-me-no », en Živa
Antika 17, 1967, p. 17-21.
21
J. Chadwick et M. Ventris, Documents ..., cit., p. 233.
22
L. Palmer, Achaeans and Indo-Europeans, Inaugural lecture, 4 Nov. 1954, Oxford 1955, p. 7 (cité par
Chadwick et Ventris).
7

23
base inexistante *kei- « commun » , est évidemment sans fondement. Dans le
24
commentaire adjoint à la deuxième édition Chadwick & Ventris affirment qu’il est
difficile de choisir entre la thèse de Heubeck (voir plus haut) et celle proposée par
Ruijgh 25 et par d’autres, selon laquelle ke-ke-me-na est *kekhemenā, le participe parfait
de kikhēmi, de *ghē- « abandonner ». Duhoux aussi, après une discussion étendue de
différentes interprétations précédentes, accepte la thèse selon laquelle ke-ke-me-na
réflète *kekhemenā, de *ghē-, et signifie originairement « laissée inculte » 26.
Je crois que l’exégèse des tablettes contenant les termes ki-ti-me-na et ke-ke-me-na a
atteint un rangement difficilement critiquable grâce aux études de Deger-Jalkotzy selon
laquelle « /ktoinai ktimenai/ waren Eigentum des Palastes, der es an Leute in seinem
Dienst (*/telos/) ausgab, die davon o-na-ta an weitere Dienstleute », tandis que ke-ke-
me-na ko-to-na « dagegen bedeutete kollektives Eigentum der lokalen
27
Siedlungsgemeinde (/dāmos/) » . Des parcelles de terre communale pouvaient être
données en location aussi à des particuliers.
Par conséquent, je suppose que ke-ke-me-na reflète /kekēsmenā/, le part. parf.
médiopass. d’un verbe dont le thème est *καθ-. En partant d’un nom *κασις < *καθις,
la comparaison avec λαθι- et λέλησμαι (ainsi que λέλασμαι) nous permet de
reconstruire le parfait *κέ-κησ-μαι d’un thème de degré réduit *καθ- qui aurait la grille
sémantique de κοινóω (< *κοσινóω: voir plus bas) « j’unis, partage, rends commun,
mets ensemble »: donc ke-ke-me-no /*κε-κήσ-μενος/ aurait le sens de κεκοινώμενος.
Peut-être que la disparition du thème verbal *καθ- (*κάθω? *καθάνω?) fut causée par
l’usage de plus en plus fréquent de κάτα et καθ- « sous » comme préverbes. Ce verbe
fut évidemment remplacé par des synonymes et par l’usage de composés contenant ξύν
> σύν qui, comme on le verra (§ 3), pourrait être un autre dérivé de
*ghedh-, *ghodh-.

23
Voir aussi ke-ke-me-na «share land », en L.R. Palmer, The Interpretation of Mycenaean Greek Texts,
Oxford 1963, 426, passim.
24
J. Chadwick et M. Ventris, Documents ..., cit., p. 233.
25
C.J. Ruijgh, Études sur la grammaire..., cit., p. 366.
26
Y. Duhoux, Aspects du vocabulaire économique mycénien, Amsterdam 1976, p. 9-27.
27
S. Deger-Jalkotzy, « Noch einmal zur Ea-Serie von Pylos », en Sudies in Mycenaean Epigraphy and
Economy offered to E.L. Bennett, Suppl. to Minos [Salamanca] 1988, p. 104.
8

Sur le bord supérieur de la tablette PY Na 395 on lit ke-ke-me-no-jo wa-te-u. Le génitif


sing. ke-ke-me-no-jo se rapporte à wa-te-u. Si wa-te-u = Ϝαστεύς est un nom de
fonction, il pourrait indiquer le surintendant d’un établissement colonial ou d’un groupe
d’habitants; et le génitif ke-ke-me-no-jo serait un neutre substantivé indiquant « ce qui
est unifié, rendu communal ».
La racine *καθ- < *ghadh- peut être attribuée à ka-ma aussi, qui alors correspondrait à
28
*κασμα. Selon l’interprétation morphologique plus suivie , ka-ma serait un neutre
avec le thème en -s (cfr. γέρας, σέλας etc.). Cette thèse semble confirmée par le fait
que dans la tablette Un 718.11 ka-ma est précédé par wo-ro-ki-jo-ne-jo qui est
apparemment un adjectif neutre ou masc. De plus, le dérivé ka-ma-eu « implique
l’existence d’une aspiration entre la voyelle radicale et le suffixe, cette aspiration ne
pouvant s’expliquer que si kama est un thème neutre sigmatique en -ας » 29. Dans un
autre syntagme (PY Er 312) wo-ro-ki-jo-ne-jo se rapporte à e-re-mo, dont le genre et le
sens, selon Chadwick & Ventris ne sont pas clairs, quoiqu’on suppose généralement
que e-re-mo équivaut à (γῆ) ἐρῆμος « terre déserte » 30
. Il est significatif que
Chadwick & Ventris se demandent si wo-ro-ki-jo-ne-jo « is not an adjective, but a noun
» en cas génitif pluriel 31: en effet le o final de wo-ro-ki-jo-ne-jo pourrait théoriquement
correspondre à -ων aussi. La tablette PY Er 312, qui mentionne la réserve du roi, la
réserve du commandant militaire et les terrains des fonctionnaires nommés te-re-ta,
montre que wo-ro-ki-jo-ne-jo désigne une charge publique et peut bien être un pluriel
génitif (*wrogiyoneiôn) 32.
Donc, je n’exclurais pas que ka-ma reflète *κάσμᾱ ou κασμά (fém., 1ère
déclinaison) < καθ-μᾱ. Ruijgh, qui mentionne ka-ma parmi les neutres en -ας,
écrit que « dans la séries E de Pylos ka-ma paraît fonctionner comme équivalent de ko-

28
Voir Diccionario Micénico, cit., s. u.
29
Y. Duhoux Aspects du vocabulaire..., cit. p. 28. On a vu un autre indice en faveur de cette thèse dans la
lecture ka-ma-e que quelques auteurs ont suggérée pour une séquence en PY Eb 156. En effet ka-ma-e
pourrait être le dual d’un neutre en -ας. Mais la seule syllabe certaine est -ma- et maintenant on préfère la
lecture ka-ma-o.
30
J. Chadwick et M. Ventris, Documents ..., cit., p. 266.
31
Ibidem.
32
Voir la bibliographie en Diccionario Micénico, cit., p. 446, n. 5.
9

to-na ke-ke-me-na » 33; mais il base cette équivalence sur l’hypothèse que ke-ke-me-na
soit *χεχεμένᾱ (de *ghē- « abandonner ») et ka-ma soit *χάμας « terre communale »
(orig. « champ non cultivé (en possession commune) ».
Sur le plan sémantique, l’hypothèse d’une dérivation de ke-ke-me-na et de ka-ma d’une
même racine signifiant « (être) ensemble, mettre en commun » est plus simple et
satisfaisante. Généralement on suppose que ka-ma-eu « locataire d’une ka-ma » dérive
d’un thème sygmatique (où σ > h > Ø), mais je crois qu’une telle dérivation est
discutable. Ruijgh pense que « e-ka-ra-e-we (nom. pl.), nom désignant une certaine
catégorie de moutons », dérive de e-ka-ra ἐσχάρᾱ et pour sauver sa thèse il affirme qu’
« à la rigueur, l’on pourrait penser à un neutre ἔσχαρας, qui serait le doublet
d’ἐσχάρᾱ » 34
. Il s’agit évidemment d’une hypothèse ad hoc.
Malheureusement e-da-e-u, étant obscur, ne peut pas être employé pour réfuter ou
renforcer la thèse. D’ailleurs, Ruijgh, en remarquant que ke-ra-ja-pi « corné » (instrum.
fem. plur.) devrait dériver de ke-ra (κέρας) et que « les adjectifs en -αῖος sont en
général des dérivés de thèmes en -ᾱ- », donne indirectement une raison pour douter que
ka-ma-eu (*κασμαhεύς) dérive d’un neutre en -ας.
Le nom mycénien de vase ka-ti (PY Tn 996) est attesté une seule fois. De l’idéogramme
on déduit que ce vase ressemble à une carafe. On pense communément que ka-ti a la
base de κηθίς « récipient pour agiter les dés », κηθάριον « urne des votes» et de
l’arcad. κάθιδοι · ὑδρίαι (Hes.). Ces mots indiqueraient une base *kāθi-,
sémantiquement compatible avec *καθ- < *ghadh- « unir » > « mêler, recueillir ». Le
myc. ka-ti pourrait servir aussi pour mélanger de l’eau et du vin dans un krātêr «
mélangeur ». La comparaison sémantique est donc satisfaisante, mais il faut remarquer
que *kāθi- pourrait impliquer la présence d’une laryngale (ā < eh2) qui ne semble pas
présent dans d’autres dérivés de la racine.

3. καινίτα, κοινóς, ξυνóς, κóσμος


En citant la glose καινίτα · ἀδελφὴ, καινίτας · ἀδελφoὺς καὶ ἀδελφάς (Hes.),
Frisk se demande s’il s’agit de termes cypriotes avec un iotacisme (καινίτ- < κασιγνητ-)
33
C. J. Ruijgh, « Observations sur les neutres en -s/h- », en Res Mycenaeae, Akten des VII. Mykenol.
Colloquium in Nürnberg vom 6-10 April 1981, Göttingen 1983, p. 402. Voir aussi voir S. Deger-
Jalkotzy, « Noch einmal zur Ea-Serie... », cit. p. 112.
34
C. J. Ruijgh, « Observations sur les neutres... », cit. p. 403.
10

35
. Mais abstraction faite de l’iotacisme η > ι, και- < *κασι- est régulier, tandis que la
perte de γ serait exceptionnelle. Il me semble préférable de supposer que le suffixe
dialectal -ίτα, qui remplace le commun -ίτης, est appliqué au thème *καιν- < *κασι-ν- <
*καθι-ν- < *ghadhi-n- dénotant « être ensemble, union, compagnie, convenance ».
Il est donc possible que des formes *κάσμᾱ (ou κασμά) et *κα(σ)ίνᾱ (ou une autre
substantif formé sur *κα(σ)ιν-) existassent à côté de (ou précédemment?) κóσμος et
κοινóς < *κοσι-νóς, qui impliquent le degré o *κoσ- < *koθ- < *ghodh-. La présence de
formes avec o ou α au lieu d’ε – à moins que ke-ke-me-na ne reflète κεκεσμένᾱ au lieu
de κεκησμένᾱ, ce qui susciterait des problèmes pour le thème du
parfait – est une question à laquelle il est difficile de donner une réponse satisfaisante.
On croit, notoirement, que κοινóς dérive de *kom-y-ós; mais je trouve embarrassant que
les seuls deux mots grecs qui devraient dériver de l’ie. *kom « cum » soient κοινóς et
κατά, formellement éloignés de la base présumée. De plus, nous l’avons déjà vu, le
sens primaire de κατά « en bas » ne s’adapte pas avec celui de *kom. La conjonction
καί (arcad. cypr. κας > κα) dérive de κασι- < καθι- et il est clair que le
sens primaire était « ensemble » 36
. Je crois que la fonction
conjonctive de καί < κασι- (< *καθι-) aussi montre que κατά et hitt. katta,
kattan, dont le sens primaire est « en bas, vers le bas », dérivent d’une autre
racine, dont la recherche ne pourrait pas être discutée ici.
Si l’on accepte l’idée que *κάσμᾱ et *κα(σ)ιν- existaient en plus de κóσμος et κοινóς
< *κοσι-νóς, leur disparition, tandis que κóσμος et κοινóς persistèrent (ou est-ce
qu’ils prévalurent?), est un autre problème auquel il est difficile de donner une réponse
satisfaisante. Cette variation a/o rappelle celle de καθαρóς = dor. κoθαρóς, éol. κóθαρoς
qui, n’étant pas justifiable sur le plan morphologique, est seulement due à des variations
dialectales 37.

35
Hj. Frisk, Griechisches etymologisches..., cit., p. 797-798.
36
Voir par exemple C.J. Ruijgh, Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien,
Amsterdam 1967, p. 293; Hj. Frisk, Griechisches etymologisches..., cit., p. 753; R. Beekes, Greek
Etymological..., cit., s.u. καί.
37
Cette variation ne peut pas être assimilée à celle de διᾱκóσιοι = dor. διακάτιοι « deux-cents
», εἴκοσι dor. Ϝίκατι « vingt », ἑκατóν = arcad. ἑκοτóν « cent ». Le o de ces dernières est
communément considéré « analogique » et influencé par -κοντα [< *k°mt-], -κοστóς: v. E.
Schwyzer, Griechische Grammatik, I, Allgemeiner Teil, Lautlehre, Wortbildung, Flexion, München
11

L’hypothèse sur le développement καινίτα < *κασινίτα ouvre la voie à


l’hypothèse du développement κοι-νóς < *κοσι-νóς < *κοθι-νóς. Si *κο(σ)ις <
*κοθις signifie « union, association, communauté », le suffixe -νóς dénotant pertinence
et appartenance donne le sens attendu, c’est à dire κοι-νóς « commun, général » etc.
La thèse, généralement suivie, selon laquelle κοι-νóς reflète *kom-y-ós, nous oblige
à postuler deux développements étranges : l’un phonétique (-my- > -ny-), l’autre
morphologique, c’est-à-dire la formation d’un adjectif de la préposition *kom par un
suffixe -yos qu’on estime dérivé de la racine d’εἶμι « aller, venir ». Mais si ce verbe
était impliqué, nous devrions nous attendre une forme participiale (cfr. lat. congressus,
conventus) au lieu de -yos. De plus, le numéral εἷς, μία, ἕν montre que le changement
-my- > -ny- est phonétiquement improbable : m de *sem- se changea en n quand il était
final (*sem- > ἕν- qui alors suivit la déclinaison d’un nom en -n); mais le suffixe -ya <
*-ih2 ajouté à *sem- (*semya > *σμία > ) rendit -m- stable au lieu de le changer en n.
L’adjectif κοινóς n’est pas présent dans les poèmes homériques, où l’on trouve ξῡνóς
« commun, public, général » 38, qui semble, donc, plus ancien. On fait communément
dériver ξῡνóς de ξύν, qui est attestée comme préposition seulement neuf fois chez
Homère et en outre dans cinq composés 39. Comme Chantraine l’écrit, « l’ancienneté de
la forme [ξύν] est prouvée par le mycén. kusu, comme préposition et nettement en
40
composition, p. ex. dans kusupa = ξύμπας » . Quant à l’étymologie, Chantraine
rappelle la vieille thèse 41 selon laquelle ξύν, et peut-être lit. sù « avec », dérivent d’une
racine *ksu- qui a été aussi évoquée pour ξύω « qui peut signifier ‘toucher’ ». Mais ξύω
(< *kse-u-) a la racine de ξέω, ξαίνω, ξάσμα 42, c’est à dire *kes- « gratter, peigner »
(IEW 585) et pour ξύν il faut trouver une racine différente.

1939, p. 592; Hj. Frisk, Griechisches etymologisches..., cit., p. 385. Mais il faudrait, peut-être,
évaluer mieux les résultats des nasalisations dans les différents dialectes.
38
H.G. Liddell et R. Scott, A Greek – English Lexicon, with a new supplement 19969, p. 1039.
39
P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, 4 voll., Paris 1968-
1980, s.u. ξύν.
40
Ibidem.
41
E. Schwyzer, Griechische Grammatik, II, Syntax und syntaktische Stilistik, vervollständigt und hg.
von A. Debrunner, München 1950, p. 487, n. 7.
42
L’hypothèse selon laquelle *kseu- e *ksen- sont des élargissements de *kes- est exposée aussi en
Lexikon der Indogermanischen Verben..., cit., p. 371-372.
12

Si nous supposons les développements κοι-νóς < *κοσι-νóς et ξῡνóς < *κοσυ-νóς,
nous pouvons attribuer la même racine à ces deux termes ayant des sens identiques:
*κοσυ-νóς peut remonter à *κοθ-Ϝ-υ-νóς. Je vois une confirmation de cette
hypothèse dans les gloses suivantes.
De la glose maced. κοῖος ἀριθμóς (Ath. 455) on peut déduire que la racine de
κοῖος doit exprimer le concept « aptāre, joindre » dénoté par la racine *h2er-
d’ἀριθμóς et par *ghodh-. Donc, κοῖος < *κóσιος doit remonter à *ghodh-yo-.
Les mots κοῖον, κώῗον · ἐνέχυρον ; κοῦα, κῶα ·
ἐνέχυρα; κοιαζέι
·ἐνέχυράζει etc. (Hes.) font allusion à un « gage », à un « accord, contrat » que
le contractant est obligé de respecter: cfr. ὅμηρος « gage, otage » et ὁμηρέω «
je m’unis, je m’accorde ». Le développement κοιαζέι < *κοσιαζέι est
régulier, tandis que la forme κώῗον peut être considérée comme un
dérivé en -yo- de κῶα < κοῦα < *κóσυα < *κóθ-Ϝ-α. L’assibilation θw > σ(σ)
> σ se produisit à côté de la plus commune tw > σσ > σ. Elle expliquerait aussi *κοσυ-
νóς > *ξῡνóς, où l’élision du o aurait été causée par l’accent sur la syllabe finale.
En conclusion, originairement ξύν serait une forme adverbiale en -n d’un nom
(fem.?) *ξῡς < *κοσῡς < *κóθ-Ϝ-ῡ-ς, décliné comme ἰσχῡς. Il n’est pas exact
de dire que ξῡνóς dérive de ξύν : comme il n’y a pas d’adjectifs dérivant des
adverbes en -ν (πάλιν, χάριν, ἄγαν etc.), qui sont des accusatifs anciens, ξῡνóς doit
être rattaché à ξύ, non pas à ξύν : par conséquent, ξῡνóς a le même suffixe -νóς que
κοινóς.
Suivant la thèse de Carnoy 43(1956) et de Neumann 44, j’estime κóσμος un dérivé de
*ghedh-, ghodh-. Ces deux auteurs citent d’autres noms terminant en -in et dérivant du
degré o de la racine, comme ὄγμος, φλóγμος, πóτμος, τóρμος, σχισμóς etc.
Quelques-uns d’entre eux sont des nomina actionis, mais beaucoup d’autres dénotent la
conséquence d’une action, de sorte que nous pourrions les comparer avec des noms
latins formés sur le thème du participe passé.

43
A.-J. Carnoy, « Notes d’etymologie grecque », en REG 69, 1956, p. 279-289.
44
G. Neumann, « Altgriechisch κóσμος und seine Sippe », en H. Hettrich (ed.), Verba et Structurae.
Festschrift für Klaus Strunk zum 65. Geburtstag. Innsbruck 1995, 229-230. Neumann examine aussi les
attestations de κóσμος dans les sources littéraires et toutes les interprétations
d’auteurs précédents. Selon Neumann, καθαρóς, κoθαρóς aussi dérivent de *ghedh-, *ghodh-.
13

Peut-être déjà pendant la phase indo-européenne commune *ghodh- pouvait avoir


l’acception « aptus > convenable > bien disposé > bon » 45: donc, κóσμος (< *κóθ-μος :
le changement -θμ- > -σμ- n’est pas exceptionnel, quoiqu’il ne soit pas systématique) se
serait spécialisé avec cette grille sémantique 46
– « ordre, bon comportement,
décoration » – pour dénoter finalement « ordre du monde, monde ».
Cependant le sens « union harmonique, assemblage » peut être vu
dans quelques usages du terme – par exemple dans κóσμος ἵππου «
construction du cheval » (de Troie: Od. 8, 492) – où κóσμος est le
synonyme de certains dérivés d’ἀρ-(θ)- « joindre, assembler, art »,
comme ἀρμονία, ἄρτιος, ἀρετή.

4. ἕκαστος
On suppose que ἕκαστος « chacun » dérive de ἑκάς τις 47
. Comme πᾶς τις peut
équivaloir à ἕκαστος et comme παντ-, à mon avis, remonte à la racine *HəmB- «
union, ensemble, même » 48 dont la grille sémantique coïncide amplement avec celle de
*ghadh-, je suppose que -κάς de ἑ-κάς et de ἕ-κασ-τος remontent à *ghadh- « unir ».
Selon l’opinion générale, l’adverbe ἑκάς « loin de » serait formé par ἕ- < *swe-
et par *k’°mt-s et son sens original serait « en (pour) soi-même » 49
.
De mon point de vue, -κας a la forme d’un adverbe en -ς (cfr. πύξ, (ἀνα)μιξ,

45
Je suis ceux qui attribuent la racine *ghedh-, ghodh- à germ. *goð- « bon », a.sl. godina « ὥρα », u-
goditi « être agréable, bien accepté », rus. gódnyj, serb-cr. gődan « aptus », got. crim. gadeltha «
pulchrum » etc. En notant que F. Heidermanns, Etymologisches Wörterbuch der germanischen
Primäradjektiva, Berlin - New York 1993, p. 251, attribue le sens originaire « associer » à *goð- « bon »,
Beekes, « Ancient European... », cit., p. 229, dont le but est montrer que *goð- n’est pas un mot indo-
européen, affirme qu’un changement « associer » > « bon » lui semble impossible. En vérité le sens
exact originaire de la racine est « unir, iungere, aptāre ». Lat. aptus et gr. ἄρτιος expriment
premièrement « union, connection » et secondement « être apte, juste, bon, convenable ».
46
Les noms personnels myceniens ko-sa-ma-to et ko-sa-ma-ne pourraient contenir
une base *kosma- : ko-sa-ma-to pourrait être *Kοsmā́tôr = Kοσμητήρ.
47
Hj. Frisk, Griechisches etymologisches..., cit., p. 473.
48
A. Zavaroni, « I-E. ‘apple’, Hamito-Semitic ‘genitals’ and roots beginning with *HmB- », en
Historische Sprachforschung (à paraître prochainement).
49
Hj. Frisk, Griechisches etymologisches..., cit., p. 473.
14

ἅπαξ, μάψ, ἀγκάς, ἅλις etc.) 50; et il semble le résultat de *κάθ-ς, bien qu’il
n’est pas clair si *κάθ- est un radical verbal ou nominal.51
Donc, ἑ-κάς < *swe-kaθ-s correspondrait exactement à lat. se-
iunctim, se-paratim 52
. En effet se-paratim a aussi l’acception de
ἕκαστος « chacun pour soi-même ».

5. ἀγαθóς
Je suis Beekes 53
quand il refuse aussi bien la thèse de Panagl 54, selon qui ἀγαθóς
55
dériverait de *°mĝh2-dh1-os et signifierait « Großes tuend » , que la thèse de
Pârvulescu 56, selon qui un changement *ghadh- > *gadh- (comme un résultat de la loi de
Grasmann) était déjà arrivé dans la phase proto-Indo-Européenne : l’impossibilité de
cette hypothèse est prouvée par les mots germaniques qui demandent une racine *ghadh-
(selon Beekes) ou ie. *ghedh-/ghodh- (selon Pokorny) et aussi par les mots grecs
examinés jusqu’ici, où nous avons κ, non pas γ.

50
E. Schwyzer, Griechische Grammatik, I, cit., p. 620.
51
La formation de ces adverbes n’est pas claire: -ς semble suffixé à des thèmes tantôt nominaux (μóγις),
tantôt d’adjectifs (μούναξ, μύστιξ), tantôt d’aoristes (μίξ).
52
Je ne peux pas développer ici ma thèse selon laquelle lat. par, -is, parāre, comparāre et parēre dérivent
de *Hmp-ar- « uni, ensemble, compagnon, égal » etc. que je mentionne en A. Zavaroni, « I-E. ‘apple’... »,
cit.
53
R. Beekes, « Ancient European... », cit., p. 227.
54
O. Panagl, « Griechisch ἀγαθóς – ein etymologischer Versuch », en Verba et Structurae. FS K. Strunk,
Innsbruck 1995, p. 233.
55
Cette interprétation, comme celles basées sur une reconstruction pareille (voir aussi R. Anttila, «
Ἀγαθóς again », en IF 109, 1996, p. 237-240) est un arrangement de la thèse selon laquelle ἀγα-
dérive de °mĝa- < *meg-a- « grand » (J. B. Hofmann, Etymologisches Wörterbuch des Griechischen,
München 1950, p. 1; J. Pokorny, Indogermanisches etymologisches..., cit., 708. M. Harari, « Nuova
proposta di etimologia per ἀγαθóς », en Athenaeum 57, 1979, 150-153, suppose le changement ἀγα-
καθóς > ἀγαθóς, où καθóς dériverait de *ghadh- (déplacement sémantique: « afferrabile, afferrato
» > « utile » > « buono »: l’haplologie aurait été facilitée par la présence de deux syllabes brèves
successives commençant par une consonne vélaire. Abstraction faite pour les difficultés phonétiques, sur
le plan sémantique je ne trouve pas convenable de supposer la présence du préfixe « superlativizzante »
ἀγα-.
56
A. Pârvulescu, « IE. dhugǝtēr ‘daughter’ and Grassmann’s law », en IF 98, 1993, 63.
15

Beekes, qui en 1969 était déjà enclin à considérer ἀγαθóς comme un mot non-
Indo-européen 57
, a successivement réaffirmé cette thèse 58
. Selon lui,
la variante χάσιος · χρηστóς « bon, utile, convenable » (Hes.) atteste le fait qu’ἀ-
d’ἀγαθóς “is a prothesis” et que « the variation ἀ-/Ø- (at least in the loanwords,
perhaps not in the donor language itself) existed ». Par conséquent Beekes suppose
l’existence d’un « adjective Eur. *(a)ghadh- / *(a)ghādh- ‘good’ (with the note that the
aspirates were something different from the PIE aspirates, which is why they were
rendered in different ways) » 59. Avec cette mise au point, la formulation cogitée par
Beekes devrait expliquer les formes χάϊος (ᾱ) « bon, noble » (« with Laconian loss of
-s- ») et ἀκαθóν · ἀγαθóν (Hes.).
J’ai la sensation que Beekes évite les difficultés de la reconstruction de la racine
d’ἀγαθóς, en la mettant dans un obscur substratum. Mais justement le fait que la «
prothesis » existerait seulement en grec, me porte à douter que la racine vienne d’un
substrat. Si nous considérons ἀ- (< *s°m- « ensemble ») comme un préfixe d’union
(ἀ-γαθóς < *s°m-+ghadh-ós : cfr. ἀδελφóς « frère », ἄλοχóς « partageant le lit » > «
coniu(n)x », ἄβιος « rich » etc.), nous pouvons supposer que cet ἀ- avait la fonction de
renforcer l’idée d’« union, convenance » exprimée par *γαθóς. Cet ἀ- « comitative »
me porte à penser qu’ἀ-γαθóς est un mot indo-européen aussi bien que ἅ-πας, ἅ-
παντες « tout, tous ensemble ». De plus, ce fut peut-être la présence de cette particule
proclitique qui empêcha le changement *ghadh- > *kaθ- et porta au résultat *sem+gh- >
*h2nG- > ἀγ-: le group -m-gh- fut traité comme une vélaire variable prénasalisée nG (G =
une vélaire quelconque, la variabilité étant due à la nasalisation 60) qui aboutit en γ et
exceptionnellement en κ (ἀκαθóν, Hes.).

57
R. Beekes, The development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek, La Hague - Paris
1969, 49.
58
R. Beekes, « Ancient European... », cit., p. 230.
59
Ibidem.
60
J’adopte cette théorie des résultats des occlusives prénasalisées dans d’autres études (v. par ex. A.
Zavaroni, « Germanic words for ‘heaven’, ‘haven’, ‘together’, ‘good’, ‘god’: in search of IE roots », en
Interdisciplinary Journal for Germanic Linguistics and Semiotic Analysis 10-2, 2005 (à l’impression);
Id., « Lat. capys, caput, laevus, laetus ed etr. hamφe, hap-, laive », en Latomus 65-2, 2006 (à
l’impression); Id., « I-E. ‘apple’...», cit.
16

Le déplacement semantique « union, association » > « agglomération, mélange, mixture


» 61
arriva probablement en ἀγαθίς, -ίδος 1. « pelote », 2. « un mélange de graines de
sésame, rôties et broyées, avec du miel », 3. plur. ἀγαθίδες « quantités, tas » , dans
l’expression ἀγαθών ἀγαθίδες « quantités de biens ». Comme ces termes, aussi
bien qu’ἀγαθóς, semblent contenir un ἀ- initial préfixé à la base *γαθ- « unir, aptāre »,
ils peuvent être un autre indice que la thèse de Beekes sur l’« adjectif européen
*(a)ghadh- / *(a)ghādh- ‘good’ » n’est pas convaincante.

La conclusion la plus importante que nous voudrions tirer de cette étude est que la
62
racine formulée comme *ghedh-/ghodh- par Pokorny fut productive en grec aussi, où
elle apparaît au degré réduit *ghadh- (κασίγνητος, ἀγαθóς, ka-ma [*κάσμα?] etc.) et
au degré o *ghodh- (κóσμος, κοινóς etc.). L’acceptation de l’existence de cette racine
en grec semble fournir des étymologies plus simples et plus conformes aux sens de
mots comme κοινóς, ξῡνóς, κασίγνητος, ἕκαστος et aux sens présumés de myc. ke-ke-
me-no, ke-ke-tu-wo-e, ka-ma et ka-ti.

61
A similar shift is present in the derivatives of ἀρτύω, from *h2er- ‘join, fit’ etc.
62
J. Pokorny, Indogermanisches etymologisches..., cit., 423.