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Vilfredo PARETO (1848-1923)

(1917)

Traité
de sociologie générale
Chapitre XIII

Édition française par Pierre Boven revue par l’auteur.


Traduit de l’Italien.

Un document produit en version numérique par Mme Marcelle Bergeron, bénévole


Professeure à la retraite de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec
et collaboratrice bénévole
Courriel: mailto:mabergeron@videotron.ca
Site web: http://www.geocities.com/areqchicoutimi_valin

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"


dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque


Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 2

Un document produit en version numérique par Mme Marcelle Bergeron, bénévole,


professeure à la retraie de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec
courriel: mailto:mabergeron@videotron.ca
site web: http://www.geocities.com/areqchicoutimi_valin

à partir de :

Vilfredo Pareto (1917)


Traité de sociologie générale.
Édition française par Pierre Boven, 1917
Traduit de l’Italien.

Chapitre XIII (pp. 1601 à 1818)

Une édition électronique réalisée du livre de Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale.
Édition française par Pierre Boven. Traduit de l’Italien. 1re édition, 1917. Paris - Genève :
Librairie Droz, 3e tirage français, 1968, 1 volume, 1818 pages. Collection : Travaux de droit,
d’économie, de sociologie et de sciences politiques, no 65.

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times, 12 points.


Pour les citations : Times 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001


pour Macintosh.

Mise en page sur papier format


LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 10 décembre 2003 à Chicoutimi, Québec.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 3

Table des matières

Remarques sur la présente édition numérique, décembre 2003


Présentation de l’œuvre et de l’auteur

Chapitre I. – Préliminaires (§1 à §144)

Énoncé des règles suivies dans cet ouvrage. - Les sciences logico-expérimentales et les sciences non-
logico-expérimentales. - Leurs différences. - Le domaine expérimental est absolument distinct et séparé du
domaine non-expérimental. - Dans cet ouvrage, nous entendons demeurer exclusivement dans le domaine
expérimental. - Notre étude est essentiellement contingente, et toutes nos propositions doivent être entendues
avec cette restriction : dans les limites du temps, de l'espace et de l'expérience à nous connus. - Cette étude est
un perpétuel devenir ; elle procède par approximations successives, et n'a nullement pour but d'obtenir la
certitude, le nécessaire, l'absolu. - Considérations sur le langage des sciences logico-expérimentales, des
sciences non logico-expérimentales, sur le langage vulgaire. - Définition de divers termes dont nous faisons
usage dans cet ouvrage. - Les définitions sont de simples étiquettes pour désigner les choses. - Les noms ainsi
définis pourraient être remplacés par de simples lettres de l'alphabet.

Chapitre II. – Les actions non-logiques (§145 à §248)

Définition et classification des actions logiques et des actions non-logiques. - Comment celles-ci sont
parfois capables d'atteindre très bien un but qui pourrait être logique. - Les actions non-logiques chez les
animaux. - Les actions non-logiques chez les hommes. - La formation du langage humain. - Chez les hommes,
les actions non-logiques sont en partie manifestées par le langage. - La théologie et le culte. - Les théories et les
faits dont elles sont issues. -Différence d'intensité, chez des peuples différents, des forces qui unissent certaines
tendances non-logiques, et des forces qui poussent à innover. - Exemple des peuples romain et athénien, anglais
et français. - Pouvoir occulte que les mots semblent avoir sur les choses ; type extrême des théories
théologiques et métaphysiques. - Dans les manifestations des actions non-logiques, il y a une partie presque
constante et une partie très variable. - Exemple des orages provoqués ou conjurés. - Les interprétations
s'adaptent aux tendances non-logiques du peuple. - L'évolution est multiple. - Premier aperçu de la nécessité de
distinguer entièrement la vérité logico-expérimentale d'une doctrine, de son utilité sociale, ou d'autres utilités. -
Forme logique donnée par les hommes aux actions non-logiques.

Chapitre III. – les actions non-logiques dans l’histoire des doctrines (§249 à §367)

Si les actions non-logiques ont autant d'importance qu'il est dit au chapitre précédent, comment se fait-il
que les hommes éminents qui ont étudié les sociétés humaines ne s'en soient pas aperçus ? - Le présent chapitre
fait voir qu'ils s'en sont aperçus ; souvent ils en ont tenu compte implicitement ; souvent ils en ont parlé sous
d'autres noms, sans en faire la théorie ; souvent ils n'ont considéré que des cas particuliers, sans s'élever au cas
général. - Exemples de divers auteurs. - Comment l'imperfection scientifique du langage vulgaire contribue à
étendre les interprétations logiques d'actions non-logiques. -Exemples. - Les hommes ont une tendance à
éliminer la considération des actions non-logiques, qui sont, de ce fait, recouvertes d'un vernis logique ou autre.
- Classification des moyens employés pour atteindre ce but. - Examen des différents genres. - Comment les
hommes pratiques considèrent les actions non-logiques.

Chapitre IV. – Les théories qui dépassent l’expérience (§368 à §632)

Les termes courants de religion, de droit, de morale, etc., correspondent-ils à quelque chose de précis ? -
Examen du terme religion. - Examen des termes : droit naturel, droit des gens. - La droite raison, le juste,
l'honnête, etc. - Les doctrines types et les déviations. - Les matériaux des théories et les liens par lesquels ils
sont unis. - Exemples divers. - Comment la sociologie fait usage des faits. - L'inconnu doit être expliqué par le
connu, le présent sert à expliquer le passé, et, d'une manière subordonnée, le passé sert aussi à expliquer le
présent. - La probabilité des conclusions. - Classification des propositions qui ajoutent quelque chose à
l'uniformité expérimentale, ou qui la négligent. - Examen des genres de la catégorie dans laquelle les êtres
abstraits sont connus indépendamment de l'expérience.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 4

Chapitre V. – Les théories pseudo-scientifiques (§633 à §841)

Comment, une théorie étant donnée, on remonte aux faits dont elle peut tirer son origine. - Examen de la
catégorie de théories dans laquelle les entités abstraites reçoivent explicitement une origine étrangère à
l'expérience. - Résumé des résultats obtenus par l'induction. - Les principaux consistent en ce que, dans les
théories non logico-expérimentales (c), il y a une partie peu variable (a) et une partie très variable (b) ; la
première est le principe qui existe dans l'esprit de l'homme ; la seconde est constituée par les explications
données de ce principe et des actes dont il procède. - Éclaircissements et exemples divers. - Dans les théories
qui ajoutent quelque chose à l'expérience, il arrive souvent que les prémisses sont au moins partiellement
implicites ; ces prémisses constituent une partie très importante du raisonnement. - Comment de certains
principes arbitraires (a) on s'est efforcé de tirer des doctrines (c). - Exemples divers.

Chapitre VI. – les résidus (§842 à §1088)

Si l'on suivait la méthode déductive, ce chapitre devrait figurer en tête de l'ouvrage. - Ressemblances et
différences, quant aux parties (a) et (b), entre les sciences logico-expérimentales et les sciences non logico-
expérimentales. - La partie (a) correspond à certains instincts, mais ne les embrasse pas tous ; en outre, pour
déterminer les formes sociales, il faut ajouter les intérêts. Aspect objectif et aspect subjectif des théories. -
Exemples de la méthode à suivre pour séparer (a) de (b). - On donne des noms (arbitraires) aux choses (a), (b)
et (c), simplement pour faciliter l'exposé. - Les choses (a) sont appelées résidus, les choses (b) dérivations, les
choses (c) dérivées. - Correspondant aux instincts, les résidus manquent de précision. - Analogie entre notre
étude des phénomènes sociaux et celle de la philologie. - Cette analogie provient du fait que le langage est un
des phénomènes sociaux. - Classification des résidus. - Examen des résidus de la Ie et de la IIe classes.

Chapitre VII. – Les résidus (suite) (§1089 à §1206)


Examen des IIIe et IVe classes.

Chapitre VIII. – Les résidus (suite) (§1207 à §1396)


Examen des Ve - et VIe classes.

Chapitre IX. – Les dérivations (§1397 à §1542)

Les hommes se laissent persuader surtout par les sentiments (résidus). - Comment les dérivations se
développent. - Les dérivations constituent le matériel employé tant dans les recherches non logico-
expérimentales que dans les recherches logico-expérimentales ; mais les premières supposent aux dérivations le
pouvoir d'agir directement sur la constitution sociale, tandis que les secondes les tiennent uniquement pour des
manifestations des forces ainsi agissantes ; elles recherchent, par conséquent, les forces auxquelles
correspondent, plus ou moins rigoureusement, les dérivations. - La part que nous attribuons ici au sentiment a
été reconnue, bien qu'assez peu distinctement, par plusieurs des auteurs qui ont étudié les sociétés humaines. -
La logique des sentiments. - La démonstration des dérivations n'est très souvent pas le motif qui les fait
accepter. - Classification des dérivations. - Examen des I-, IIe et IIIe classes.

Chapitre X – Les dérivations (suite) (§1543 à §1686)


Examen de la IVe classe.

Chapitre XI. – Propriétés des résidus et des dérivations (§1687 à §2059)

Deux problèmes se posent : Comment agissent les résidus et les dérivations ? Dans quel rapport cette action
se trouve-t-elle avec l'utilité sociale ? - Les raisonnements vulgaires soutiennent que les dérivations sont la
cause des actions humaines, et parfois aussi des sentiments ; tandis que fort souvent les dérivations sont au
contraire un effet des sentiments et des actions. - Les résidus en rapport avec les êtres concrets auxquels ils
appartiennent. - Répartition et changements dans l'ensemble d'une société. - Les classes des résidus sont peu
variables, les genres en sont beaucoup plus variables. - Formes et oscillations du phénomène. -Rapport entre les
résidus et les conditions de la vie. - Action réciproque des résidus et des dérivations. - Influence des résidus sur
les résidus. Influence des résidus correspondant à un même ensemble de sentiments. Influence des dérivations
sur les résidus. - Considération des différentes classes sociales. - Les grands journaux. - Souvent nous nous
imaginons que les dérivations sont transformées en résidus, tandis que c'est le contraire qui se produit. -
Influence des dérivations sur les dérivations. - Rapport des résidus et des dérivations avec les autres faits
sociaux. - Comment le désaccord entre les résidus et les principes logico-expérimentaux agit sur les
conclusions. - Exemples. - Dans les matières non logico-expérimentales, le fait de raisonner en toute rigueur
logique peut conduire à des conclusions ne concordant pas avec les faits, et le fait de raisonner avec une logique
très défectueuse, en se laissant guider par le sentiment, peut conduire à des conclusions qui se rapprochent
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 5

beaucoup plus des faits. - Différences entre la pratique et la théorie. - Comment des dérivations indéterminées
s'adaptent à certaines fins (buts). - Exemples. - Mesures prises pour atteindre un but. - L'action exercée sur les
dérivations a d'habitude peu ou point d'efficacité pour modifier les résidus. - Comment les mesures sociales sont
acceptées. - Les mythes et, en général, les fins idéales. - Les fins idéales et leurs rapports avec les autres faits
sociaux. - Classification des problèmes auxquels donnent lieu ces rapports. - Examen de ces problèmes. -
Rapport entre le fait d'observer les règles de la religion et de la morale, et le fait de réaliser son propre bonheur.
- Classification des solutions de ce problème. - Examen de ces solutions. - L'étude ainsi accomplie fournit un
exemple de la vanité expérimentale de certaines doctrines fondées sur une prétendue grande utilité sociale. -
Propagation des résidus. - Propagation des dérivations. - Les intérêts. - Le phénomène économique. -
L'économie pure. - L'économie appliquée. - Plutôt que de déduire les théories de l'économie, il faut y faire des
adjonctions. - Hétérogénéité sociale et circulation entre les diverses parties de la société. - Les élites de la
population et leur circulation. - La classe supérieure et la classe inférieure, en général.

Chapitre XII. – Forme générale de la société (§2060 à §2411)

Les éléments et leurs catégories. - L'état d'équilibre. - Organisation du système social. - Composition des
résidus et des dérivations. - Divers genres de mutuelle dépendance. - Comment on en peut tenir compte en
sociologie. - Les propriétés du système social. - L'utilité et ses différents genres. - Maximum d'utilité d'un
individu ou d'une collectivité. - Maximum d'utilité pour une collectivité. - Résidus et dérivations en rapport avec
l'utilité. - Presque tous les raisonnements dont on use en matière sociale sont des dérivations. - Exemples. -
Composition des utilités, des résidus et des dérivations. - L'histoire. - L'emploi de la force dans la société. - La
classe gouvernante et la classe gouvernée en rapport avec l'emploi de la ruse et l'emploi de la force. - Comment
la classe gouvernante s'efforce d'organiser sa défense. - La stabilité et la variabilité des sociétés. - Les cycles de
mutuelle dépendance des phénomènes sociaux. - Le protectionnisme. - Divers genres de capitalistes. - Les
spéculateurs et les rentiers. - Le régime politique. - La démocratie. - L'influence des gouvernements est d'autant
plus efficace qu'ils savent mieux se servir des résidus existants ; elle est très souvent vaine, lorsqu'ils s'efforcent
de les modifier. - Le consentement et la force sont le fondement des gouvernements. - Les gouvernements
modernes. - La ploutocratie démagogique. - Dépenses pour consolider les divers régimes politiques. - Les partis
politiques. - Les diverses proportions des résidus de la Ie classe et de ceux de la IIe chez les gouvernants et chez
les gouvernés. - Les résultats économiques des différents régimes politiques. - Gouvernements qui font usage
principalement de la force. - Gouvernements qui font usage principalement de la ruse. - Combinaisons de divers
types. - Périodes économiques et périodes sociales. - Forme ondulatoire des phénomènes. - Oscillations des
dérivations en rapport avec les oscillations sociales. - Erreurs habituelles qu'on commet en voulant les
provoquer à dessein. - Mutuelle dépendance des oscillations. - Exemples. - L'ensemble social.

Chapitre XIII. – L’équilibre social dans l’histoire (§2412 à §2612)

La proportion des résidus de la Ie classe et de ceux de la IIe, considérée comme l'un des facteurs principaux
de l'équilibre social. - Indices de l'utilité sociale. - Exemples divers. - L'équilibre des diverses couches sociales. -
Comment les moyens employés pour le conserver agissent sur la proportion des résidus de la Ie classe et de la
IIe, par conséquent sur l'équilibre social. - Exemples divers. - Étude de l'évolution sociale à Rome. - Analogies
avec l'évolution de nos sociétés. - Comment la souplesse et la cristallisation des sociétés sont des phénomènes
qui se succèdent mutuellement. - C'est là un cas particulier de la loi générale des phénomènes sociaux, qui ont
une forme, ondulatoire.

Notes de fin du chapitre XIII

Notes ajoutées par l’auteur à l’édition française


Table analytique des matières (contenues dans les deux volumes

I. Généralités
II. Théories logico-expérimentales et théories non logico-expérimentales
III. Langage et définitions
IV. Table de sujets particuliers

Table des auteurs et des ouvrages cités


Supplément
Additions
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 6

Vilfredo Pareto (1917)

Traité
de sociologie
générale.
Édition française par Pierre Boven. Traduit de l’Italien. 1re édition, 1917.
Paris - Genève : Librairie Droz, 3e tirage français, 1968, 1 volume, 1818 pages.
Collection : Travaux de droit, d’économie, de sociologie et de sciences politiques, no 65.
__

1re édition italienne 1916 en 2 vol.


1re édition française 1917-1919 en 2 vol.
2e édition italienne: 1923 en 3 vol.
1re édition anglaise: 1935 en 4 vol.
2e tirage anglais : 1963 en 2 vol.
3e édition italienne: 1964 en 2 vol.
2e tirage français : 1965 en 2 vol.
3e tirage français: 1968 en 1 vol.

1968 by librairie Droz - 11, rue Massot - 1211 Genève (Suisse)


Imprimé en Suisse

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Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 7

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917)

Remarque sur la présente


édition numérique

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Pour faciliter la lecture du texte de Pareto, nous avons placé en fin de chapitre les notes
de bas de page très longues, certaines s’étalant parfois sur plusieurs pages. Les notes plus
courtes se retrouvant en bas de page.

On peut accéder aux longues notes de bas de page par hyperlien et revenir à l’appel de
note également par hyperlien.

L’auteur avait ajouté, à la fin du texte de l’édition française parue en 1917, d’autres notes.
Nous les avons insérées dans le texte en mentionnant qu’il s’agissait de notes ajoutées à
l’édition française par l’auteur lui-même.

On retrouve aussi, à la fin du volume une section ADDITIONS comprenant plusieurs


notes. Le texte original ayant été achevé en 1913, l’éditeur n’a pas permis à l’auteur de
modifier le texte. Ces notes se retrouvaient donc à la fin du volume. Nous les avons insérées
à la fin de chacun des chapitres concernés en mentionnant qu’il s’agissait d’additions. Nous
avons inséré ces notes dans le texte, avec la mention appropriée. Le lecteur pourra accéder à
ces ADDITIONS par des hyperliens appropriées, ces additions ayant été placées à la fin de
chacun des chapitres concernés.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 8

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917)

Présentation

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Vilfredo Pareto, né à Paris en 1848 et mort à Céligny (Genève) en 1923, succéda à Léon
Walras dans la chaire d'Économie politique de l'Université de Lausanne. Dans cette
Université, il enseigna aussi la sociologie et la science politique.

Comme Marx et Freud, Pareto, bien que partant de points différents et ne visant aucun
but concret, nous a montré un processus d'exploration de l'inconscient collectif. Il est
indubitable qu'il l'a fait sans aucun respect de la raison, avec passion et violence polémique.
Le fait que, comme le dit Raymond Aron, « il pense simultanément contre les barbares et
contre les civilisés, contre les despotes et contre les démocrates naïfs, contre les philosophes
qui prétendent trouver la vérité dernière des choses et contre les savants qui s'imaginent que
seule la science a du prix », signifie-t-il vraiment que Pareto a voulu construire « la science
contre la raison » ?

On peut en douter, si l'on croit que le fait d'indiquer les contingences, de montrer les
contradictions, de mettre en évidence les irrationalités est déjà en soi une manière de les
surmonter et donc de les vaincre. La critique de la raison ne démontre pas que Pareto la
déprécie; au contraire, elle montre que la raison est intégrée dans une vision dans laquelle
trouvent place, sans être soumis à un examen qualitatif et hiérarchisant, tous les éléments qui
constituent concrètement l'action de l'homme.

Pareto qui nous montre, par son langage apocalyptique, que la vie est un enfer, que la
cruauté est éternelle, que nous sommes les victimes de nos propres illusions et de nos propres
mythes, Pareto qui nous pousse à voir comment les conflits et les équivoques sont ou peuvent
être, ne nous aide-t-il pas à vivre en hommes sans préjugés, responsables et courageux,
insensibles à la rhétorique, aux utopies et aux mythes, à être jaloux et orgueilleux de notre
liberté ?
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 9

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917)

Chapitre XIII
L’équilibre social
dans l’histoire

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§ 2412. Dans ce chapitre, nous procéderons à de nouvelles vérifications expérimentales


des théories exposées précédemment. Nous les effectuerons en ajoutant des faits et des
rapports entre les faits.

§ 2413. Bien souvent, nous avons été amenés à reconnaître que l'un des facteurs princi-
paux, pour la détermination de l'équilibre social, était la proportion existant, chez les
individus, entre les résidus de la Ire classe et ceux de la IIe Dans une première approximation,
on peut considérer cette proportion à trois points de vue, en établissant la comparaison : 1°
entre des populations en général, de pays différents, ou bien entre des populations en général,
du même pays, mais en des temps différents ; 2° entre des classes sociales, et surtout entre la
classe gouvernante et la classe gouvernée ; 3° par rapport à la circulation des élites d'une
population.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 10

§ 2414. Avant d'aller plus loin, il faut prendre garde à deux erreurs. La première consis-
terait à considérer la proportion des résidus comme la cause, et les phénomènes sociaux
comme l'effet. Nous avons trop souvent noté cette erreur de substituer les rapports de cause à
effet aux rapports de mutuelle dépendance, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.

§ 2415. La seconde erreur consisterait à considérer comme unique, dans les rapports de
mutuelle dépendance, la condition d’une certaine proportion de résidus, et pis encore de
confondre une semblable condition, fût-elle nécessaire, avec une condition nécessaire et
suffisante. En outre, afin d'abréger, nous parlons uniquement des résidus de la Ire et de la IIe
classe, pour avoir une première approximation du phénomène ; mais il faut évidemment tenir
compte des autres résidus. Pourtant, plusieurs résidus de la sociabilité, de l'intégrité
personnelle, etc., ont leurs correspondants dans les persistances d'agrégats ; par conséquent,
on en tient compte indirectement lorsqu'on évalue les résidus de la IIe classe. Afin de mieux
comprendre ce fait, examinons des phénomènes analogues. Pour avoir une abondante
moisson de blé, il faut qu'il se trouve dans le terroir une certaine proportion de phosphore et
d'azote assimilables. Mais il est évident que cela ne suffit pas, et, sans parler d'un grand
nombre d'autres conditions indispensables, il faut aussi tenir compte des circonstances
météorologiques. Si celles-ci sont favorables, une terre contenant en proportions convenables
du phosphore et de l'azote peut donner un rendement inférieur à celui d'une autre terre qui ne
présente pas ces proportions, mais pour laquelle les circonstances météorologiques sont plus
favorables. Pourtant, à la longue, il s'établit une certaine compensation entre les années où les
circonstances météorologiques sont défavorables et celles où elles sont favorables. En
moyenne, le rendement supérieur provient de la terre qui possède en proportions convenables
du phosphore et de l'azote. C'est pourquoi l'analyse chimique des terres est loin d'être inutile.
Elle est au contraire le fondement de l'agriculture moderne.

Autre exemple. La proposition qui met en rapport la proportion des résidus des diffé-
rentes classes avec d'autres phénomènes sociaux, est analogue à celle qui met en rapport,
dans une armée moderne, la proportion de l'artillerie et des autres armes avec la probabilité
de remporter la victoire. D'abord, cette condition n'est pas unique ; il y en a beaucoup
d'autres, entre autres que l'armée soit ravitaillée en vivres et en munitions. Ensuite, si cette
condition peut être, dans certains cas, nécessaire, elle n'est jamais suffisante. Il ne suffit pas
que l'artillerie et les autres armes soient en proportion convenable : il faut encore savoir s'en
servir. Enfin, de la même façon qu'il faut tenir compte d'autres résidus à part ceux de la Ire et
de la IIe classe, il faut aussi s'assurer que l'artillerie dispose des chevaux nécessaires, qu'elle a
de bons officiers, sous-officiers et soldats, des munitions en quantité suffisante, etc. Il ne
suffit pas que dans les classes gouvernantes il existe en proportion convenable des résidus de
la Ire et de la IIe classe : il faut encore qu'ils soient convenablement mis en valeur. Il est
évident, par exemple, que si l'instinct des combinaisons se manifeste par des opérations
magiques au lieu d'être employé à des opérations économiques ou guerrières, il ne servira à
rien du tout ; et si on le perd en intrigues, de salon 1, au lieu de l'appliquer à des mesures
politiques, il servira vraiment à peu de chose. Enfin, si les persistances d'agrégats dégénèrent

1 PAUL BOSQ ; Souvenirs de l'Assemblée nationale : « (p. 339, note) Dans le train qui, pour la dernière fois,
ramenait à Paris les membres de l'Assemblée nationale, M. Laurier prononçait... l'oraison funèbre de cette
majorité... „ Nous sommes flambés ! Ces gredins de républicains prendront nos sièges. Voilà ce que c'est de
s'être toujours demandé au moment de prendre une décision : Qu'en dira la duchesse *** ? Et nous faisions
une sottise “. Il aurait fallu répondre : Zut ! à la duchesse, et faire de la bonne politique. (p. 340) Nous n'en
serions pas où nous sommes si nous nous étions moins préoccupés de l'opinion des salons ». On sait assez
que les classes supérieures françaises préparèrent dans leurs salons la première Révolution, qui devait les
détruire.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 11

en sentiments ascétiques, humanitaires et autres semblables, leurs effets pourront être com-
parés à ceux d'une artillerie dont les canons seraient en bois. Mais lorsque, dans une armée,
on a employé les différentes armes avec une habileté passable, par des moyens opportuns, à
la longue, l'efficacité d'une proportion convenable de ces armes se manifeste ; et lorsque les
résidus agissent de la manière la mieux adaptée à la prospérité sociale, à la longue l'efficacité
d'une proportion semblable se manifeste. C'est précisément ce que nous avons l'intention de
vérifier ici.

§ 2416. Considérons, en général, les populations de différents pays. Sur l'axe o z, portons
les indices de la prospérité économique, militaire, politique de ces pays, et sur l'axe o x, les
diverses proportions en lesquelles se trouvent, dans des pays, les résidus de la Ire classe et
ceux de la IIe, auxquels on pourra aussi ajouter des résidus d'autres classes. Il ne nous sera
pas difficile de trouver des pays p où cette proportion soit petite, c'est-à-dire où il existe peu
de résidus de la Ire classe, en comparaison de ceux de la IIe. Nous trouverons aussi des pays q
où, au contraire, les résidus de la Ire classe prédominent fortement sur ceux de la IIe. Enfin,
nous aurons d'autres pays r, où l'on aura une proportion intermédiaire o r. En de très
nombreux cas, nous observerons que les indices de la prospérité p a, q d sont moindres que
les indices r b. Nous en conclurons que la courbe des indices de prospérité a très
probablement un maximum en s c, pour une proportion o s que nous ne pouvons pas fixer
avec précision, mais que du moins nous savons être intermédiaire entre o p et o q.

figure 42
Voir sur le site Les Classiques des sciences sociales

§ 2417. Si, au lieu de comparer différents pays, nous comparons les divers états succes-
sifs d'un même pays, nous ne pouvons pas déduire grand'chose des proportions existant entre
les résidus de la Ire classe et ceux de la IIe, parce que, dans l'ensemble de la population, les
résidus varient lentement. Par conséquent, les effets de diverses proportions peuvent être
masqués par d'autres phénomènes plus variables. Mais si nous prêtons attention à la
proportion des résidus dans la classe gouvernante, comme cette proportion varie parfois assez
rapidement, nous pourrons en distinguer les effets de ceux d'autres phénomènes. Pourtant
cette variation étant étroitement liée à celle de la circulation des élites, très souvent on ne
pourra connaître que les effets d'ensemble, sans qu'il soit possible de bien distinguer la part
qui revient à chacune de ces deux causes.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 12

figure 43
Voir sur le site Les Classiques des sciences sociales

§ 2418. En outre, l'indice de l'utilité sociale ne dépend pas seulement de la proportion des
différentes catégories de résidus dans la classe gouvernante, mais aussi de cette proportion
dans la classe gouvernée. Il faut par conséquent représenter le phénomène dans un espace à
trois dimensions (fig. 43). Le plan x y, supposé horizontal, est celui de la figure; l'axe o z,
supposé vertical, et qui par ce fait n'est pas indiqué sur la figure, sera celui des indices
d'utilité. Sur le plan horizontal, l'axe o x sera celui de la proportion des catégories de résidus
dans la classe gouvernante ; l'axe o y celui de la proportion dans la classe gouvernée.
Supposons que nous fassions différentes sections verticales h h', k k', ll', .... parallèles au plan
o x z (fig. 44). Dans chacune de ces sections, nous trouverons des points de maximum c, c',
c" .… ; et en comparant les différents maxima s c, s' c', s" c", nous en trouverons un c" qui
sera plus grand que les autres. Il nous indiquera par conséquent les proportions les plus
convenables, dans la classe gouvernante et dans la classe gouvernée.

figure 44
Voir sur le site Les Classiques des sciences sociales
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 13

§ 2419. La Grèce antique fut un laboratoire d'expériences sociales et politiques, riche en


observations très étendues. Dès que l'on porte son attention sur les phénomènes indiqués au
§2416, les exemples de Sparte et d'Athènes viennent à l'esprit comme s'appliquant aux
indices p a, q d, de la fig. 42. Les faits de la prédominance des résidus de la IIe classe à Sparte
et de la prédominance de ceux de la Ire à Athènes sont trop connus pour que nous nous
étendions sur ce sujet ; mais il sera bon d'ajouter quelques mots pour montrer que les deux
extrêmes éloignèrent du maximum s c. Sparte n'admettait pas les innovations, parce que chez
elle les résidus de la IIe classe étaient trop puissants. Athènes admettait immédiatement les
innovations, mais elle ne savait pas en tirer le profit qu'elles comportaient, parce que, chez
elle, les résidus de la Ire classe étaient trop puissants.

§ 2420. La principale utilité des sentiments de persistance des agrégats est de s'opposer
efficacement à de nuisibles tendances de l'intérêt individuel et au déchaînement des
passions 1. Leur principal désavantage est de pousser à des actions qui sont une conséquence
logique de ces sentiments, mais qui nuisent à la société. Pour remplir la première fonction, il
faut que ces sentiments aient une force considérable. Quand celle-ci diminue beaucoup, ils ne
peuvent plus résister à des intérêts puissants et à des passions violentes ; ils ne produisent que
les seconds effets, qui sont nuisibles à la société.

§ 2421. C'est ce qu'on observe en divers cas à Athènes. Un exemple caractéristique est
celui d'Alcibiade. Celui-ci sut persuader aux Athéniens, contre l'opinion du conservateur
Nicias, d'entreprendre l'expédition de Sicile. Si les Athéniens avaient eu de forts sentiments
de persistance des agrégats, ils auraient suivi l'opinion de Nicias, ou du moins se seraient
contentés d'une faible expédition qui diminuât peu ou point leurs forces ; précisément comme
le fit Sparte, lorsque, peu de temps après, persuadée à son tour par Alcibiade, elle n'envoya
au secours de Syracuse que Gylippe avec les quelques galères qu'elle put obtenir de Corinthe.
Au contraire, les Athéniens envoyèrent en Sicile une armée puissante, qui distrayait de la
Grèce une partie très considérable de leurs forces. Passe encore s'ils avaient eu dans leurs
résolutions assez de constance pour passer outre à tout incident qui pût entraver la grave et
dangereuse entreprise. Mais, chez eux, les résidus de la IIe classe étaient trop faibles pour
produire cette constance ; tandis qu'il en restait d'assez puissants pour imposer à Nicias,
réputé honnête homme et religieux, de diriger l'entreprise avec Alcibiade, et pour rappeler
ensuite ce dernier, au moment précis où son activité était le plus nécessaire en Sicile. Les
Spartiates, eux aussi, voulurent plus tard se débarrasser d'Alcibiade ; mais ils le firent
lorsqu'ils estimèrent, à tort peut-être, que son concours ne leur était plus nécessaire, et quand
ils le soupçonnèrent de les avoir trahis. Comme on sait, lorsque la flotte était sur le point de
quitter Athènes, un matin, on s'aperçut que les hermès placés dans les rues d'Athènes avaient
été mutilés. La cité fut atterrée du terrible sacrilège. Elle manifestait ainsi des sentiments de

1 E. CURTIUS ; Hist. grecq., t. IV : « (p. 68) La santé morale d'une cité hellénique tenait avant tout à la
fidélité avec laquelle la génération présente s'attachait à la tradition du passé, à sa foi aux dieux de ses
pères, à son dévouement à la chose publique, et à l'observation scrupuleuse de ce que la coutume et la
législation avaient établi comme règle de la vie sociale ». Cela est vrai, pourvu qu'on l'entende, non pas des
gouvernants et des gouvernés, mais principalement des gouvernés ; autrement, sous le gouvernement d'un
Nicias, qui suivait précisément ce programme, les Athéniens auraient dû jouir d'une prospérité plus grande
que sous le gouvernement d'un Périclès, qui ne se souciait guère de la tradition ni des dieux. On sait que ce
fut le contraire qui arriva.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 14

persistance des agrégats, comme on en aurait observé dans d'autres cités helléniques 1. Mais
quelle que fût leur puissance, elle ne suffit pas à vaincre l'instinct des combinaisons, et le
peuple athénien maintint au commandement de la flotte Alcibiade, sur lequel pesait l'accusa-
tion de ce sacrilège. Lui-même pourtant, en vue de ses desseins particuliers, réclamait à
grands cris un jugement immédiat, et faisait observer « qu'il eût été plus sage de ne pas
l'envoyer à la tête d'une si grande flotte, sous le coup d'une telle accusation, et avant qu'il s'en
fût lavé 2 ». L'instinct des combinaisons l'emporta donc alors : on considérait exclusivement
la grande valeur que l'on attribuait à la combinaison en vertu de laquelle Alcibiade dirigeait
l'expédition. Si les Athéniens demeuraient fermes dans cette résolution, l'expédition pouvait
peut-être bien tourner pour eux. Mais les voici qui changent tout à coup d'avis et, juste au
moment où il était de toute utilité qu'Alcibiade demeurât en Sicile, ils envoient la trirème
salaminienne pour le rappeler dans sa patrie, où il devait répondre de l'accusation de
profanation des mystères d'Éleusis. La conséquence en fut qu'Alcibiade se réfugia à Sparte et,
par ses conseils, amena la ruine d'Athènes 3.

§ 2422. On observa quelque chose de semblable en France, au temps de l'affaire Dreyfus.


À la profanation des mystères d'Éleusis, on substitua la profanation de la procédure de
défense d'un accusé supposé innocent ; et cela parut être un prétexte suffisant pour désor-
ganiser et affaiblir toutes les institutions de la défense nationale, pour nommer des officiers et
des généraux, non en raison de leurs mérites militaires, mais à cause de leurs mérites dans
une basse politique, pour confier le ministère de la guerre à un André et celui de la marine à
un Pelletan. Si l'Allemagne avait alors fait la guerre à la France, comme Sparte fit la guerre à
Athènes, elle pouvait causer un désastre non moins grand que ne fut pour Athènes celui de
l'expédition de Syracuse 4. À Athènes, les controverses au sujet de l'affaire des hermès et de
celle de la profanation des mystères d'Éleusis, en France les controverses au sujet de l'affaire
Dreyfus, étaient en grande partie des voiles et des prétextes dont on recouvrait certaines
passions et certains intérêts. Mais s'ils avaient alors une valeur comme voiles et comme
prétextes, c'était précisément parce que beaucoup de gens ne leur soupçonnaient pas cette
qualité, mais les croyaient de sincères expressions de sentiments. Les gens qui les acceptaient
étaient mus par des sentiments correspondant à certains résidus de la IIe classe.

§ 2423. C'eût été un moindre mal pour la France, si la puissance de la persistance des
agrégats avait été assez grande pour lui interdire toute aventure dépendant de l'instinct des
combinaisons. Mais, comme pour Athènes, cet instinct l'emporta à son tour, lorsque la France

1 GROTE ; Hist. de la Gr., t. X : « (p. 136) ... il parut au peuple athénien, – comme il aurait paru aux éphores
à Sparte, ou aux chefs de toute ville oligarchique en Grèce, – que son premier, son impérieux devoir était
d'en découvrir les auteurs et de les punir. Tant que ces derniers allaient librement inconnus et impunis, les
temples étaient souillés par leur présence, et toute la ville regardée comme étant sous le coup du
mécontentement des dieux, qui la frapperaient de graves malheurs publics ». C'est bien : si ces sentiments
avaient été assez puissants chez le peuple athénien, il aurait renvoyé la discussion sur l'expédition en Sicile,
ce qui l'aurait sauvé de terribles aventures.
2 THUCYD. ; VI, 29, 2 : [en Grec]
3 CURTIUS ; Hist. grecq., t. III : « (p. 382) Ils [les Athéniens] se lancent dans une entreprise hasardeuse qui
demandait un chef sans scrupules, déterminé, habile, et ils font du seul homme qui eût ces qualités un
ennemi de la cité, acharné à la ruine de son propre ouvrage ; ils confient la continuation de la guerre à un
général malade [un honnête homme, comme Napoléon III à Sedan], timoré et agissant à contre-cœur, et ils
vont affronter un ennemi plus dangereux que tous les précédents... »
4 En décembre 1908, l'amiral Germinet disait publiquement : « La plupart des navires de l'escadre n'ont pas
le stock nécessaire pour trois heures de combat ». Le gouvernement de ploutocrates démagogues qui avait
réduit la marine à cet état n'entreprit pas d'augmenter les munitions, mais mit à disposition l'amiral
Germinet.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 15

voulut établir sa domination sur le Maroc, oubliant, comme autrefois Athènes lorsqu'elle
rappela Alcibiade, que la guerre ne se fait pas avec les bavardages des politiciens, les
insanités des intellectuels (voir : § 2423 note 1), les combinaisons occultes des ploutocrates,
mais bien avec le savoir-faire des généraux et la foi des armées. La France s'en tira alors,
parce qu'il n'y avait pas en Allemagne un autre Bismarck qui jouât la partie qu'avait jouée
déjà Philippe de Macédoine contre Athènes. Comme nous le verrons mieux plus loin (§2449
et sv., 2434), ces leçons ont peu ou point d'effet pour empêcher de commettre de semblables
erreurs. C'est une nouvelle preuve de la nature non-logique des actions ainsi accomplies.

§ 2424. Pour revenir aux Athéniens, nous voyons qu'ils ne profitèrent nullement de la
leçon du premier rappel d'Alcibiade, et qu'ils répétèrent la même erreur. Ayant abandonné
Sparte, Alcibiade avait restauré la puissance athénienne d'une manière inespérée. Il n'y avait
évidemment qu'à le laisser continuer ; mais son lieutenant Antiochus, désobéissant aux ordres
formels d'Alcibiade, avait accepté la bataille navale contre Lysandre, et avait été défait. Ce
fut là le prétexte qui servit aux ennemis d'Alcibiade pour obtenir, par les accusations
habituelles d'offenses à la religion, qu’il fût destitué de son commandement. De la sorte, la
ruine d'Athènes se prépara de nouveau. Il semble tout à fait évident que, dans cette cité, une
certaine proportion entre les instincts des combinaisons et ceux de la persistance des agrégats
faisait défaut. Suivant cette proportion, tandis que les premiers résidus poussaient aux
aventures, les seconds, soutenus par la persévérance et la fermeté des résolutions, auraient
mené à bonne fin les entreprises décidées.

§ 2425.À Sparte aussi, on observe un semblable défaut ; mais les termes sont intervertis.
Certes, la persévérance et la fermeté dans les résolutions ne manquent pas ; c'est l'instinct des
combinaisons qui manque, lui qui permet de tirer un parti profitable de ces forces. Si
Alcibiade n'avait pas conseillé aux Spartiates de secourir Syracuse et d'occuper Décélie, Dieu
sait combien de temps encore Athènes aurait pu résister, et si le sort n'aurait pas été contraire
à Sparte. Mais une fois les combinaisons opportunes de Syracuse et de Décélie présentées
aux Spartiates peu imaginatifs, ils surent accomplir ces entreprises avec persévérance,
fermeté et clairvoyance.

§ 2426. Le fait raconté par Hérodote, au sujet d'Amopharétès, caractérise bien la menta-
lité spartiate 1. À Platée, Amopharétès refusait d'opérer une manœuvre stratégique ordonnée
par son chef Pausanias, parce qu'elle l'aurait éloigné des Barbares, ce qui était déshonorant
pour un Spartiate.

§ 2427. Les phénomènes que nous sommes en train d'étudier apparaissent avec plus
d'évidence dans l'art de la guerre, parce qu'en cette matière nous avons des indices certains :
les victoires et les défaites sont, parmi les événements historiques, ceux qui nous sont le
mieux connus. Déjà sans aller chercher bien loin, en parlant de la conduite d'Alcibiade à
l'égard des Spartiates, nous avons trouvé un fait remarquable qui montre combien il est utile

1 HEROD. ; IX, 52. Cet auteur dit qu'Amopharétès était le chef de la localité de Pitana. Parlant des erreurs
historiques qui sont usuelles, Thucydide (I, 20) observe qu'il n’a jamais existé une localité du nom de
Pitana. Cela pourrait mettre en doute tout le récit d'Hérodote. Mais quand bien même il serait légendaire, en
tout ou partie, cela importerait peu au but que nous nous proposons, lequel est uniquement de rechercher les
sentiments des Spartiates. Il est en effet évident qu'une légende acceptée comme histoire doit concorder
avec les sentiments qu'elle manifeste.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 16

que l'instinct des combinaisons soit prédominant chez les chefs, et celui de la persistance des
agrégats chez les subordonnés (voir : § 2427 note 1). En somme, c'est précisément parce
qu'Alcibiade eut pour exécuter ses combinaisons des hommes comme les Spartiates, qu'il put
être utile à ces derniers, beaucoup plus qu'il ne fut utile à ses concitoyens athéniens. Cette
observation nous amène à reconnaître que la première coopération est d'un genre plus
efficace que la seconde, et plus efficace encore qu'une autre dans laquelle c'est un Nicias qui
gouverne, et où ceux qui l'élisent et acceptent son gouvernement sont des hommes chez
lesquels l'instinct des combinaisons est puissant. Nous allons voir de nouveaux et meilleurs
exemples de tout cela.

§ 2428. À la bataille de Leuctres, la formation tactique des Spartiates était encore celle
qu'ils employaient au temps des guerres médiques 1, tandis que le progrès de la formation
tactique des Athéniens était immense, au temps de Miltiade et à celui d’Iphicrate. Mais cela
profitait peu à Athènes : les Spartiates ne savaient pas innover ; les Athéniens ne pouvaient
pas se servir des innovations qu'ils imaginaient facilement, parce que chez eux la persé-
vérance et la fermeté de résolution, qui sont indispensables pour cueillir le fruit de la victoire,
faisaient entièrement défaut. Avec Sparte, Athènes était dans un rapport en partie analogue à
celui où nous voyons ensuite Pyrrhus et Annibal avec Rome. Mais l'analogie cesse, si nous
portons notre attention sur Sparte ; car les Romains apprirent l'art de la guerre de Pyrrhus et
d'Annibal, et surent bientôt tirer parti des connaissances acquises, tandis que Sparte n'apprit
rien d’Iphicrate, de Chabrias, ni d'autres adversaires de talent.

§ 2429. Il était donc facile de prévoir que Sparte comme Athènes auraient été vaincues, si
elles étaient entrées en conflit avec un peuple chez lequel se seraient unis la possibilité des
innovations et le pouvoir de s'en servir. C'est précisément ce qui arrive lorsque prédominent
chez les chefs les résidus de la Ire classe, et chez la classe gouvernée les résidus de la IIe
classe. Le fait se vérifia pour Thèbes, au temps d'Épaminondas, puis pour la Macédoine, au
temps du roi Philippe et d'Alexandre-le-Grand 2 (fig. 45). Dans ces deux pays, les innova-
tions de l'art de la guerre furent accueillies favorablement. Elles portèrent des fruits parce
qu'elles furent appliquées par des chefs qui possédaient à un haut degré l'instinct des
combinaisons, et qui commandaient à des peuples auxquels la persistance des agrégats
donnait de la fermeté dans leurs résolutions ; et cela mieux pour la Macédoine que pour
Thèbes, parce que, précisément à cause de l'intensité différente des résidus de la IIe classe, les
Macédoniens demeuraient plus fidèles à leurs chefs que les Thébains.

§ 2430. Le fait de la puissance thébaine, qui naquit et disparut dans une courte période,
est remarquable en ce qu'il dura précisément le temps pendant lequel les conditions indiquées
au §2429 subsistèrent. Lorsque, par la mort de Pélopidas ou d'Épaminondas, la première de
ces conditions vint à disparaître, la puissance de Thèbes s'évanouit. Il sera donc bon que nous
examinions quelque peu les circonstances particulières de ce fait.

1 CUBTIUS ; Hist. grecq., t. IV : « (p. 379) L'art militaire des Spartiates, en dépit de quelques réformes
isolées, avait toujours pour base l'ancienne disposition en lignes ; ils avaient leur ancienne phalange, c'est-
à-dire la ligne de bataille rangée en profondeur égale, avec laquelle ils (p. 380) s'avançaient contre
l'ennemi ».
2 Il paraît qu'à la bataille de Cannes, Annibal aurait été un précurseur des tacticiens allemands modernes.
Voir SCHLIEFFEN ; Cannae. Les Romains inventaient peu, mais ils savaient se servir de l'expérience
d'autrui ; c'est ce qu'ils firent pour l'art naval des Carthaginois.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 17

§ 2431. La naissance de la puissance thébaine fut absolument imprévue. Lorsque à


l'assemblée réunie à Sparte la paix fut conclue entre tous les états de la Grèce moins Thèbes,
en constatant cette exclusion des Thébains 1, nous dit Xénophon, « les Athéniens eurent
l'opinion que, ainsi qu'on le disait, il était à prévoir que les Thébains étaient décimés ; de leur
côté, les Thébains eux-mêmes se retirèrent entièrement découragés ». Après cela, sitôt que
les Spartiates, conduits par leur roi Cléombrote, envahirent la Béotie, les habitants furent
frappés de terreur et craignirent que leur cité ne fût tout-à-fait détruite 2. Cela était parfaite-
ment raisonnable, si l'on considère la grande force de l'armée que commandait Cléombrote et
la réputation de Sparte, jusqu'alors invincible à la guerre.

§ 2432. Le peuple thébain fut favorisé par des préjugés correspondant aux résidus de la
e
II classe : « À cause de la gloire des ancêtres, datant des temps héroïques, la cité des
Thébains était pleine de courage et aspirait à accomplir de grandes choses 3 ». Jusque là
pourtant Thèbes allait de pair avec Sparte, pleine elle aussi, de la gloire des ancêtres. Les
Thébains 4 « avaient aussi des chefs extrêmement courageux, trois d'entre eux surtout :
Épaminondas, Gorgias et Pélopidas ».

§ 2433. Épaminondas possédait à un haut degré le génie des combinaisons guerrières ;


mais Cléombrote n'en était pas dépourvu, et il le prouva par son invasion de la Béotie 5.
Tandis que les Béotiens s'attendaient à le voir arriver par la route de la Phocide, il s'avança
du côté des passages difficiles de Tisbé, atteignit Créüse et s'empara de cette ville ainsi que
de douze trirèmes qui se trouvaient dans le port. La différence consistait en ce qu'à Sparte les
innovations ne devaient pas sortir du cercle des institutions de Lacédémone, car la force des
résidus de la IIe classe était si grande, chez les Spartiates, qu'en dehors de ce cercle, ils ne
toléraient aucune innovation ; taudis qu'à Thèbes, les chefs pouvaient disposer de l'armée
comme ils croyaient bon de le faire, car la force, ou si l'on veut aussi la nature des résidus de
la IIe classe chez le peuple, ne s'y opposait pas.

§ 2434. Avant la bataille de Leuctres, des avertissements sérieux n'avaient pas manqué
aux Spartiates pour les engager à modifier leurs formations tactiques. En 390 av. J.-C.,
l'Athénien Iphicrate avait détruit un corps de 600 hoplites spartiates, sous les murs de
Corinthe, grâce à la savante formation qu'il avait su donner à ses peltastes (voir : § 2434
note 1). Mais l'inertie spartiate n'en fut nullement émue. Elle ne disparut pas, même après la

1 XENOPH. ; Hellen., VI, 3, 20 : [en grec] DIOD. ; XV, 51. « Les Lacédémoniens, donc, décidèrent
d'attaquer les Thébains, ainsi abandonnés de tous, et de les réduire en servitude. Et parce qu'on savait que
les Lacédémoniens faisaient des préparatifs énormes, et que personne ne se remuait pour les Thébains,
chacun pensait [en grec], que ceux-ci auraient été défaits sans grandes difficultés. C'est pourquoi ceux qui
leur étaient favorables, prévoyant les désastres au-devant desquels ils allaient, déploraient leur sort, et leurs
ennemis jubilaient ».
2 PLUTARCH ; Pelop. 20.
3 DIOD. SIC ; XV, 50, 6 : [en grec]
4 DIOD. SIC. ; loc. cit., §2432 1.
5 GROTE ; Hist. de la Grèce, XV, c. 1, p. 5 : « Ce prince [Cléombrote] avec un degré de talent militaire rare
dans les commandants spartiates, déjoua tous les calculs thébains. Au lieu de marcher par la route régulière
de Phokis en Bœôtia, il tourna au sud par un chemin dans la montagne jugé à peine praticable, défit la
division thébaine sous Chereas qui le gardait, et traversa la chaîne de l'Helikôn pour gagner le port bœôtien
de Kreusis, sur le golfe Krissaen. Arrivant sur cette place par surprise, il l'enleva d'assaut, et captura douze
trirèmes thébaines qui se trouvaient dans le port ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 18

terrible défaite de Leuctres. En revanche, Épaminondas, libre d'innover, changea entièrement


l'ordre de bataille alors en usage, non seulement chez les Spartiates, mais aussi chez tous les
autres peuples de la Grèce. Il fut le précurseur de Napoléon Ier, suivant lequel il faut s'efforcer
d'être supérieur à l'ennemi, à un moment donné et sur un point donné. Les Grecs avaient
l'habitude d'engager la bataille, autant que possible, sur tout le front de l'armée. Au contraire,
Épaminondas rangea l'armée obliquement, de telle sorte que la gauche, avec le bataillon
sacré en tête, comprenait les hoplites sur cinquante rangs de profondeur, ce qu'on n'avait
alors jamais vu (voir : § 2434 note 2). De cette façon, il attaquait avec une force irrésistible la
droite spartiate, où se trouvaient le roi et les principaux chefs. La déroute de l'aile droite
ennemie lui donnait une victoire complète. Les choses se passèrent comme le prévoyait le
capitaine thébain. « Lorsqu’ils en vinrent aux mains, au début, comme on combattait
vigoureusement des deux côtés, le combat était indécis. Ensuite, ceux qui étaient avec
Épaminondas l'emportant, à cause de leur courage et de leur ordre très serré, un grand
nombre de Péloponésiens furent tués ; car ils étaient incapables de tenir contre le violent
assaut de ces soldats d'élite ; mais parmi ceux qui résistaient, les uns tombèrent, les autres
furent blessés, recevant toutes leurs blessures par devant1 ». Plus tard, à la bataille de
Mantinée, Épaminondas employa de nouveau la tactique qu'il avait trouvée utile à Leuctres 2,
et les Lacédémoniens, nullement instruits par leur précédente défaite, continuèrent pour leur
malheur à suivre l'ancienne tactique.

§ 2435. Les préjugés du peuple thébain lui furent utiles en lui donnant le courage de
résister à Sparte. Ils furent sur le point de lui nuire à l'occasion de certains présages avant la
bataille. Mais grâce à l'instinct des combinaisons d'Épaminondas, et à sa sagesse, les funestes
présages se changèrent en heureux présages, auxquels Épaminondas en ajouta artificieu-
sement d'autres excellents. C'est pourquoi, en conclusion, au lieu que sa foi aux présages lui
causât quelque préjudice, le peuple thébain en retira grand profit.

§ 2436. En sortant de Thèbes, l'armée rencontra un crieur public qui conduisait un


esclave aveugle 3, et qui criait qu'on ne devait pas le laisser sortir de Thèbes. On considéra
ces paroles comme un mauvais augure pour la sortie de l'armée. Mais aussitôt Épaminondas
récita un vers d'Homère, qui dit que le meilleur augure est de défendre sa patrie. Un augure
pire encore se manifesta : « Le secrétaire de camp allait portant une pique à laquelle était
suspendue une bandelette, et publiant par l'armée les ordres des capitaines. Il arriva qu'un
coup de vent ayant soufflé, la bandelette se détacha de la pique, et alla tomber sur le cippe
d'une tombe, lieu où des Spartiates et des Péloponésiens, conduits par Agésilas, avaient
précédemment été ensevelis. De nouveau les plus vieux se mirent à supplier qu'on n'allât pas
plus avant, puisque les dieux s'y opposaient d'une manière évidente 4 ». Diodore ajoute
qu'Épaminondas passa outre, dédaignant ces présages 5. Mais la suite, racontée par Diodore
lui-même, rend plus croyable ce que raconte Frontin, à savoir que, par une ingénieuse

1 DIOD. Sic. ; XV, 55.


2 POLYB. ; XII, 25 g, dit à propos de la bataille de Mantinée : [en grec] « la bataille de Mantinée où l'on vit
tant de variété et de science de commandement... ».
3 DIOD. SIC. ; XV, 52.
4 DIOD. SIC. ; XV, 52, 5.
5 DIOD. SIC. ; XV, 52, 7. L'auteur observe qu'en cela « Épaminondas ayant été instruit dans la philosophie,
et mettant en pratique les sages leçons qu'il avait reçues dans sa jeunesse, s'attira le blâme de beaucoup de
gens ». On voit ici que les préjugés existaient chez le vulgaire, mais qu'ils cédaient devant l'autorité
d'Épaminondas. Cfr. PLUTARCH. ; Pélop., 3.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 19

explication, Épaminondas tourna le présage en sa faveur 1 (§2439). En outre, il sut imaginer


les présages de toutes pièces, et tirer ainsi avantage de la superstition de ses soldats. Il en
imagina autant qu'on en pouvait vraiment désirer. Un contemporain d'Épaminondas,
Xénophon 2, qui put certainement s'entretenir avec ceux qui étaient présents à la bataille de
Leuctres, raconte comment les Thébains acquirent confiance dans le succès, grâce à un oracle
suivant lequel les Lacédémoniens devaient être défaits dans le lieu [Leuctres] où deux jeunes
filles, violées par certains Lacédémoniens, s'étaient donné la mort (§1952). En outre, à
Thèbes, les temples des dieux s'étaient ouverts spontanément, et les prêtresses déclarèrent
que les dieux promettaient victoire. Ce n'est pas tout. On dit aussi que les vases du temple
d'Héraclès avaient été dispersés ; ce qui signifiait qu'Héraclès était parti pour combattre. Bien
que pieux et crédule, Xénophon ajoute 3 : « Pourtant d'aucuns disent que toutes ces choses
étaient artifices des capitaines (voir : § 2436 note 7) ».

§ 2437. Diodore, qui tirait probablement ses renseignements des écrits aujourd'hui perdus
d'Éphore, dévoile clairement l'artifice 4, et raconte plusieurs détails. D'après lui 5,
Épaminondas fit dire par certains voyageurs arrivés de Thèbes que les armes suspendues
dans le temple d'Héraclès avaient disparu ; ce qui faisait croire que les anciens héros les
avaient prises pour venir combattre aux côtés des Béotiens. Un autre voyageur, revenant de
l'antre de Trophônios, dit que Zeus-roi lui avait ordonné de prescrire aux Thébains, victo-
rieux à Leuctres, d'instituer des jeux publics en l'honneur de Zeus-roi. « (1) Cette habileté
[d'Épaminondas] fut secondée par le Spartiate Léandre, exilé de Lacédémone, et qui
combattait alors avec les Thébains ; car, appelé dans l'assemblée, il affirma qu'il existait un
antique oracle pour les Spartiates, suivant lequel ils perdraient l'hégémonie lorsqu'ils auraient
été vaincus à Leuctres par les Thébains. (2) Il vint aussi vers Épaminondas certains
indigènes, interprètes d'oracles, disant que, près du sépulcre des filles de Leuctres et de
Skédazos, un très grave désastre devait frapper les Lacédémoniens, pour la raison suivante.
(3) Leuctres était l'homme dont la plaine avait tiré son nom. Sa fille et celle d'un certain
Skédazos, toutes deux vierges, furent violées par les délégués Lacédémoniens. Elles ne
purent supporter l'ignominieuse injure, et, ayant prononcé des imprécations contre le pays qui
avait envoyé les odieux délégués, elles s'ôtèrent la vie de leurs propres mains 6 ». Ce n'est pas
encore tout. Plutarque raconte (voir : § 2437 note 4) comment Pélopidas eut un songe
opportun qui lui prescrivait d'immoler une vierge rousse aux jeunes filles violées par les
Spartiates. Après des discussions et des opérations capables de frapper l'esprit des soldats, on
reconnut que la vierge rousse était une jument, et on la sacrifia.

1 FRONT. ; Strateg., I, 12,5 : Épaminondas Thebanus, contristatis militibus, quod ex hasta eius ornamentum
[circonstance un peu différente de celle que rapporte Diodore], infulae more dependens, ventus ablatum in
sepulcrum Lacedaemonii cuiusdam depulerat : Nolite, inquit, milites, trepidare; Lacedaemoniis signifiratur
interitus. Sepulcra enim funeribus ornantur. Il continue en rapportant deux autres cas semblables.
2 XENOPH. ; Hell., VI, 4, 7.
3 XENOPH. ; Hell., VI, 4, 7 : [en grec].
4 POLYAEN., Strateg., II 3, 8, mentionne clairement l'artifice. Après avoir dit que les Thébains étaient
effrayés, il ajoute : [en grec]. « Épaminondas leur donna du courage par deux artifices ». Il parle d'un
message de Trophônios, qui promettait la victoire à qui commencerait la bataille, et il raconte
qu'Épaminondas alla avec ses soldats dans le temple d'Héraclès où, suivant l'ordre qu'il avait donné, le
prêtre avait fourbi les armes et laissé le temple ouvert, ce qui passa pour un présage de victoire. Cfr.
FRONT. ; I, 11, 16.
5 DIOD. SIC. ; XV, 53.
6 DIOD. SIC. ; XV, 54.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 20

§ 2438. Pélopidas et son ami Épaminondas étaient de fins connaisseurs de l'esprit


humain. Si Pélopidas avait appris en songe qu'il fallait immoler sans autre une jument, son
songe aurait frappé beaucoup moins l'esprit des soldats que l'angoisse d'un terrible sacrifice
humain, heureusement évité par une ingénieuse interprétation. Les Romains, plus frustes que
les Grecs, et peut-être frappés d'une plus grande terreur, recoururent, en des circonstances
analogues, au sacrifice humain, sans substitution (§758).

§ 2439. La science des combinaisons d'Épaminondas, de Pélopidas, et peut-être d'autres


chefs thébains, avait fait ses preuves, unie à une certaine force de permanence des agrégats
chez les gouvernants thébains (voir : § 2439 note 1). On vit de meilleurs résultats encore
avec un plus grand écart entre les gouvernants et les gouvernés, dans le cas de Philippe de
Macédoine et de ses sujets.

§ 2440. De même, au temps des guerres médiques, la science des combinaisons de


Thémistocle avait fait ses preuves, unie à une certaine force de persistance des agrégats chez
les Athéniens, lorsqu'il les engagea à abandonner leur cité et à se réfugier à Salamine. Avec
un rapport inverse de ces résidus, l'épreuve fut mauvaise pour la combinaison par laquelle
Nicias, chef des Athéniens, poussé par la force de la persistance des agrégats qui existait en
lui, accorda créance aux oracles, et provoqua ainsi la ruine complète de l'armée qu'on lui
avait confiée (voir : § 2440 note 1). Les cas rappelés plus haut nous montrent par conséquent
que les oracles sont utiles s'ils sont employés pour persuader les gouvernés, par des
gouvernants qui n'y ont peut-être pas foi, et qu'ils sont nuisibles, s'ils sont tenus pour vrais
par des gouvernants qui les considèrent comme un but, et non comme un moyen de
persuasion. Si l'on veut généraliser cette proposition, et par conséquent l'étendre à des temps
où n'existent pas des oracles, il faut substituer à ce terme d'oracle celui de persistance des
agrégats (§2455). Ajoutons qu'il est avantageux que cette proposition soit ignorée des gens
qu'on veut persuader, l'artifice devant être dissimulé pour être pleinement efficace. Mais,
dans ce but, il est peu ou point nuisible qu'elle soit connue d'un nombre restreint de savants,
l'expérience journalière montrant que les gens continuent à avoir foi en des assertions qui
sont nettement contredites par les résultats connus de la science logico-expérimentale.

§ 2441. Philippe de Macédoine vécut dans sa jeunesse à Thèbes, et apprit d'Épaminondas


l'art de la guerre 1. S'il avait été citoyen de Sparte ou d'Athènes, il n'aurait pas pu faire
grand'chose. Mais il eut à diriger un peuple chez lequel les préjugés étaient assez forts pour
assurer l'obéissance au roi, et pas assez pour résister aux changements qu'il voulait introduire.
La monarchie des rois macédoniens n'était pas absolue ; mais elle était beaucoup plus
puissante que celle des rois spartiates. Si Épaminondas n'avait pas été tué à Mantinée, et avait
encore vécu plusieurs années, il aurait peut-être pu s'opposer heureusement à la puissance
naissante de Philippe. C'est là le rôle du hasard dans les événements humains. Il est certaines

1 PLUTARQUE ; Pélop. (trad. TALBOT) : « Il [Pélopidas]... reçoit pour otages Philippe, frère du roi, avec
trente autres enfants des plus illustres familles, et les conduit à Thèbes... Ce Philippe était celui qui fit plus
tard la guerre aux Grecs pour les assujettir. Ce n'était alors qu'un enfant, vivant à Thèbes dans la maison de
Pamménès. Cette circonstance fit croire qu'il avait pris Épaminondas pour modèle. Sans doute il avait
compris son activité à la guerre et à la tête des armées, mais ce n'était là qu'une faible partie de la vertu de
ce grand homme : quant à sa tempérance, sa justice, sa grandeur d'âme et sa bonté, qui l'ont fait réellement
grand, Philippe n'en eut jamais rien ni de sa nature, ni par imitation ». – GROTE, Hist. de la Gr., t. XVII, c.
1, dit avec justesse de Philippe : « (p. 16) Son esprit fut enrichi de bonne heure des idées stratégiques les
plus avancées de l'époque, et jeté dans la voie de la réflexion, de la comparaison et de l'invention, sur l'art
de la guerre ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 21

forces qui persistent longtemps, d'autres qui sont accidentelles et de courte durée ; mais enfin
les premières finissent par l'emporter.

§ 2442. À un autre extrême, Athènes eut en ce temps des généraux éminents. Elle ne sut
ni les conserver ni s'en servir. Timothée et Iphicrate ne semblent avoir été en rien inférieurs à
Philippe ; mais ils avaient le malheur d'avoir à faire avec le peuple athénien, entiché de
nouveautés et de procès, incapable de cette sérieuse discipline que donne la persistance des
agrégats. Un procès éloigna en même temps Timothée et Iphicrate, et laissa Athènes sans
défense contre la puissance naissante et formidable de la Macédoine (voir : § 2442 note 1).

§ 2443. Là où les sentiments de la persistance des agrégats n'ont pas une grande force, les
hommes cèdent facilement à l'impulsion présente, sans trop se soucier de l'avenir. Facilement
entraînés par un appétit désordonné, ils oublient les grands intérêts de la collectivité. Les
Macédoniens obéissaient en toutes choses à Philippe, puis à Alexandre. Les Thébains sui-
vaient les prescriptions d'Épaminondas, mais lui intentèrent un procès, qu'il gagna d'ailleurs.
Les Athéniens ne respectaient pas beaucoup leurs généraux ; ils les tracassaient, leur
intentaient des procès, les condamnaient, se privaient d'eux par leur propre faute. Les leçons
du passé ne profitaient pas à l'avenir, car les sentiments des agrégats ne duraient pas.

§ 2444. On observe des phénomènes analogues en comparant l'Allemagne à la France,


depuis le temps du second Empire à nos jours (§2469 et sv.). Le premier de ces pays
ressemble en quelque sorte à la Macédoine ou à Thèbes ; le second à Athènes. La force de la
persistance des agrégats supplée au défaut de connaissances logico-expérimentales, en vertu
desquelles les citoyens pourraient comprendre que l'utilité indirecte de l'individu est sacrifiée,
quand on sacrifie au-delà d'une certaine limite l'utilité de la collectivité. Les citoyens qui
préparent la défaite de Coronée, ou ceux qui préparent la capitulation de Sedan, provoquent
leur propre dommage individuel.

§ 2445. Souvent on étudie ces phénomènes exclusivement par rapport à la forme démo-
cratique, oligarchique, monarchique du gouvernement. Certaines personnes ont voulu rejeter
la faute de tous les maux d'Athènes sur la démocratie athénienne. D'autres, au contraire, ont
voulu innocenter celle-ci de ses péchés. On ne peut certes nier que les formes de gouverne-
ment exercent une influence sur le phénomène social ; mais il faut observer d'abord qu'elles
sont, au moins en partie, une conséquence de la mentalité des habitants, laquelle est de ce fait
une cause beaucoup plus importante des phénomènes sociaux ; ensuite que, sous les mêmes
formes de gouvernement, il peut se produire des phénomènes entièrement différents ; ce qui
montre clairement l'existence de causes plus puissantes qui prévalent sur ces formes.

§ 2446. La forme monarchique a permis à Philippe de Macédoine, complètement défait


par Onomarque, de conserver néanmoins le pouvoir et de prendre ensuite sa revanche. S'il
avait été un général de la République athénienne, il aurait probablement été condamné à
mort ; ce qui aurait pu empêcher la puissance macédonienne de naître. S'il avait été un
général de la République thébaine, il aurait été destitué, comme il arriva à Épaminondas, et
c'eût été encore un très grave dommage pour la Macédoine. On serait induit à conclure de là
que, par la stabilité qu'elle donne au commandement, la forme monarchique est favorable à la
prospérité du pays. Cela est vrai en de nombreux cas ; mais pas en d'autres. La stabilité est
utile si le chef est bon, comme un Épaminondas ou un Philippe ; il n'y a là-dessus aucun
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 22

doute. Elle est utile aussi si le chef est médiocre, parce que le dommage du changement peut
dépasser de beaucoup l'utilité d'ôter le commandement à qui est peu capable ; mais elle est
certainement nuisible si elle conserve le pouvoir à un chef absolument mauvais, comme
furent un grand nombre d'empereurs romains (voir : § 2446 note 1). En outre, on observera
que la conduite des Athéniens et des Thébains n'était nullement une conséquence nécessaire
de la forme républicaine, car celle-ci existait aussi à Rome, lorsque après la défaite de
Cannes, tous les ordres de l'État allèrent à la rencontre du consul vaincu pour le remercier de
n'avoir pas désespéré des destins de Rome 1. Il n'est pas du tout démontré que toutes les
républiques doivent prêter attention à des hommes tels qu'un Cléon d'Athènes, un Ménéclide
de Thèbes, ou un Caillaux de la république française contemporaine.

§ 2447. Parlant de l'état de la Prusse avant la bataille de Iéna, von der Goltz dit 2 : « “ (p.
396) En France, l'autorité civile donne toujours la main à l'armée, tandis qu'en Allemagne,
l'esprit qui domine, aussi bien dans le gouvernement que dans le peuple, est de mettre
toujours des obstacles dans le chemin de l'autorité militaire „ [Maintenant les termes sont
intervertis : ce qu'on disait de l'Allemagne s'applique à la France, et vice-versa]. Tel était le
résumé de l'opinion de Sharnhorst, et il ajoutait : “C'est pourquoi on a dit, non sans raison :
Les Français, avec un gouvernement républicain, sont régis monarchiquement, tandis que les
puissances alliées, avec un gouvernement monarchique, sont régies comme si elles étaient en
république ” ».

§ 2448. Lorsque les gouvernants eurent les sentiments manifestés par l'affaire Dreyfus, la
République française négligea grandement la défense nationale. Mais l'Empire l'avait
négligée à peu près tout autant. En revanche, la République conservatrice, après 1871, l'avait
mise au premier plan de ses préoccupations. Il est donc impossible de trouver en ce cas un
rapport entre la forme du gouvernement et les mesures prises pour la défense nationale.

§ 2449. Comme nous l'avons dit souvent déjà, les faits du passé et ceux du présent se
prêtent un mutuel appui dans la recherche des uniformités sociales. Les faits du présent, plus
connus dans leurs détails, nous permettent de mieux comprendre ceux du passé. Les faits du
passé, lorsqu'ils ressemblent à ceux du présent, sous certains rapports, servent à préparer
l'induction qui donnera à ces rapports la valeur d'uniformités.

§ 2450. Par exemple, si l'on veut bien comprendre ce qui se passait dans l'Athènes
antique, on doit considérer ce qui est arrivé en France depuis le temps du ministère Waldeck-
Rousseau. Les désastres français de la guerre de 1870 eurent des causes puissantes dans le
fait que les considérations politiques étaient substituées aux considérations militaires.
Politiques furent les motifs de la marche sur Sedan ; politiques, les motifs de l'inaction de
Bazaine à Metz. Il semblerait qu'un peuple qui a reçu ces terribles leçons devrait désormais
bannir la politique des questions militaires. Au contraire, voici Waldeck-Rousseau, qui peut
aller de pair avec les pires démagogues athéniens, occupé à désorganiser toute l'armée pour
des raisons politiques (voir : § 2450 note 1). Afin d’accomplir l'œuvre néfaste à son pays, il
fait mettre au ministère de la guerre le général André. Celui-ci employait son temps en basses

1 LIV ; XXII, 61 : Quo in tempore ipso, adeo, magno animo civitas fuit, ut consuli, ex tanta clade, cuius ipse
causa magna fuisset, redeunti, et obviam itum frequenter ab omnibus ordinibus sit, et gratiae actae, quod de
republica non desperasset ; cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum supplicii foret.
2 Baron COLMAR VONDER GOLTZ ; Rosbach et Iéna.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 23

intrigues politiques, négligeant entièrement la défense nationale, à tel point que, lorsqu'en
1905 on craignit la guerre avec l'Allemagne, il fallut d'urgence pourvoir au strict nécessaire
pour la défense de la frontière du nord-est, que le général André avait volontairement
négligée, dans le but de complaire à ses complices politiciens.

§ 2451. Ce n'est pas tout. En France comme à Athènes, les mêmes erreurs se repro-
duisirent, parce que si les causes subsistent, les effets subsistent aussi. En 1911, une nouvelle
menace de guerre fit voir aux gouvernants français que le général Michel, auquel on avait
confié le commandement suprême pour des raisons politiques, aurait été incapable de
l'exercer 1. Son mérite était principalement sa complaisance envers les politiciens. Un colonel
Picquart avait été nommé général pour services rendus dans le procès Dreyfus. Aux
manœuvres de 1910, il paraît qu'il ne fut pas très brillant. Afin de ne pas dire cela, ce qui eût
déplu aux politiciens, le général Michel, contrairement à l'usage jusqu'alors suivi, ne fit pas
immédiatement la critique des manœuvres, gagna du temps, et la fit ensuite aussi atténuée
que possible.

§ 2452. Lorsque, sous la menace d'une guerre, on dut remplacer le général Michel par un
autre, chacun reconnaissait qu'en fait de mérites militaires, on devait faire appel au général
Pau. Mais, pour assumer le commandement, ce général posait comme condition qu'il aurait
une part prépondérante à la nomination des généraux de corps, et que ceux-ci seraient choisis
uniquement pour leurs mérites militaires, sans considérer les protections des politiciens.
Cette condition ne put être acceptée par le gouvernement, qui chercha un autre commandant,
plus souple à la politique (voir : § 2452 note 1).

§ 2453. Qu'on veuille lire maintenant ce qu'Isocrate écrit des causes qui provoquèrent la
condamnation de Timothée, à Athènes, et l'on verra que ce sont là des causes et des effets
constants. Isocrate rapporte qu'il avertit Timothée : « Tu vois la mentalité de la foule, comme
elle recherche le plaisir, et préfère par conséquent ceux qui recherchent ses bonnes grâces,
plutôt que ceux qui agissent bien ; ceux qui la trompent aimablement et gentiment, plutôt que
ceux qui lui sont utiles gravement et avec autorité 2 ». Il continue et lui conseille d'agir de
manière à se concilier la bienveillance des politiciens. Timothée répondit que ces conseils
étaient sages, mais qu'il ne pouvait changer son tempérament et se ravaler au niveau de ceux
qui ne supportent pas des hommes de qualités supérieures aux leurs. En somme, il ne savait
pas se résigner au « culte de l'incompétence », dont Faguet a aujourd'hui si bien parlé.

§ 2454. On trouve des observations semblables à celles d'Isocrate chez beaucoup


d'auteurs. Elles affectent souvent la forme inutile et fausse de prédications morales, ou celle,
tout aussi inutile et fausse, d'accusations contre certaines formes de gouvernement (§2261).
Ce n'était pas – comme certains le prétendent – le régime démocratique d'Athènes qui était la
cause des vices indiqués plus haut. Régime et vices étaient une conséquence des sentiments
des Athéniens et de toutes les circonstances qui les entouraient (voir : § 2454 note 1). Les
comparaisons établies entre divers peuples ou divers temps et circonstances dans lesquels on
considère un même peuple, servent à mettre en lumière les effets des forces permanentes, en
les séparant des effets des forces contingentes. Les principaux de ces derniers effets sont
1 Dès 1866, Stoffel, parlant de Moltke, relevait l'utilité d'un chef d'état-major puissant et compétent.
STOFFEL ; Rapp. milit. ; Rapp, du 25 oct. 1866, p. 39.
2 ISOCR. ; Antidos., 26-7.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 24

ceux qui dépendent du tempérament des hommes auxquels la fortune donne le pouvoir dans
l'État 1. C'est pourquoi nous avons exposé un peu longuement le cas de la France, qui nous
fournit trois exemples très remarquables. Tout d'abord, c'est l'Empire qui néglige la défense
nationale, qui n'ose pas imposer au pays les sacrifices qu'elle eût nécessités. Ensuite, c'est la
République qui, aussitôt après la guerre de 1870, impose ces sacrifices, que le pays accepte
allègrement. Enfin, c'est la République, après 1900, qui n'ose pas, qui ne peut pas imposer
des sacrifices au pays. Si l'on veut comparer cette République-là uniquement à la République
conservatrice antérieure, on peut rejeter la faute sur l’extension de la démocratie. Mais cette
déduction ne se soutient plus, si l'on étend la comparaison à l'Empire qui, sans être démocra-
tique, a agi comme la République démocratique. De même, si l'on ne compare que l'Empire
et la République conservatrice, on peut, comme beaucoup l'ont fait, rejeter la faute des
désastres de la guerre exclusivement sur le pouvoir personnel de l'empereur. Mais cette
conclusion ne peut subsister si l'on établit la comparaison entre l'Empire et la République
démocratique, dans laquelle il n'est pas question du pouvoir personnel de l'empereur, tandis
que subsiste l'insuffisance de préparation qui amena la défaite de 1870. Au contraire, les
phénomènes s'expliquent très facilement si l'on prête attention à la force des résidus de la IIe
classe. Là où ces résidus sont puissants et maintenus tels par un gouvernement avisé, qui sait
s'en servir, la population accepte volontiers le fardeau de la préparation à la guerre. Là où ils
sont, au contraire, faibles ou affaiblis par un gouvernement qui s'occupe seulement de
certains intérêts matériels sans jeter un regard vers l'avenir, la population refuse le fardeau de
la défense nationale (voir : § 2454 note 3). Si l'on étudie attentivement l'histoire, on voit que
les avertissements de quitter la mauvaise voie ont bien rarement fait défaut aux peuples qui
s'acheminaient à la défaite et à la ruine ; et peu nombreux, très peu nombreux furent les
gouvernements assez imprévoyants pour ne pas entrevoir la débâcle. Donc la force nécessaire
à pousser les peuples à pourvoir à leur défense existait ; mais elle agissait plus ou moins
efficacement selon son intensité. Celle-ci dépendait surtout de l'intensité des résidus de la IIe
classe chez les gouvernants, et rencontrait une résistance plus ou moins grande, suivant que,
chez les gouvernés, l'intensité de ces mêmes résidus était plus ou moins grande. Le peuple
romain vainquit les peuples grec et carthaginois, surtout parce qu'il possédait plus intenses
les sentiments de persistance des agrégats, connus sous le nom d'amour de la patrie, et
d'autres sentiments qui soutiennent et renforcent celui-là. Cependant, ces gouvernants
possédaient en abondance des résidus de la Ie classe, grâce auxquels ils pouvaient utiliser
convenablement les résidus de la IIe classe qui existaient chez les gouvernés.

§ 2455. Même si l'on considère des collectivités restreintes ou un petit nombre d'hommes,
on voit l'utilité de certaines combinaisons des résidus de la Ie classe et de ceux de la IIe. Par
exemple, c'est peut-être l'union de Bismarck avec Guillaume Ier qui leur a permis d'accomplir
de grandes choses. Une anecdote bien connue, racontée par Bismarck, nous montre claire-
ment comment les « préjugés » (persistance des agrégats) de Guillaume Ier sauvèrent la
monarchie prussienne. En 1862, le conflit entre le roi de Prusse et son parlement était devenu
aigu. Le roi revenait découragé, de Baden à Berlin, et Bismarck alla à sa rencontre pour le
persuader ; il dit 2 : « (p. 358) Encore sous l'impression de l'entrevue avec sa femme, il était
visiblement déprimé, et lorsque je lui demandai la permission de lui exposer ce qui s'était
passé pendant son absence, il m'interrompit en disant : “ Je prévois parfaitement comment
1 À Athènes, bien que tous deux démocratiques, au temps de Thémistocle et à celui de Démosthène, les
régimes politiques étaient en partie différents ; mais pas au point d'expliquer comment il se fait que, pour
résister aux Perses, les Athéniens affrontèrent volontiers les énormes sacrifices conseillés par Thémistocle,
tandis que, pour résister à Philippe de Macédoine, ils n'acceptaient en aucune façon les sacrifices bien
moindres conseillés par Démosthène. On ne peut trouver l'explication que dans la différence de proportions
des résidus de la IIe classe chez les Athéniens.
2 Prince de BISMARCK ; Pensées et souvenirs, trad. franç., t. I.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 25

tout cela finira. Là-bas, place de l'Opéra, sous mes fenêtres, on vous coupera la tête à vous, et
un peu plus tard, à moi ”. Je devinai, comme cela me fut plus tard confirmé par des témoins,
que pendant les huit jours de son séjour à Baden on l'avait travaillé avec des variations sur le
thème Polignac, Strafford, Louis XVI. Lorsqu'il se tut, je répondis ce simple mot : “ Et après,
Sire? ” – “ Eh bien, après, mais nous serons morts ! ” répliqua le roi. “ Oui, repris-je, après
nous serons morts, mais il nous faut bien mourir tôt on tard, et pouvons-nous périr d'une
manière plus digne ?... (p. 359) Votre Majesté est dans la nécessité de lutter. Vous ne pouvez
pas capituler, vous devez vous opposer à la violence qui vous est faite, dût votre personne
être en danger ”. Plus je parlais dans ce sens, plus le roi s'animait et entrait d'esprit dans le
rôle de l'officier combattant pour la monarchie et la patrie. [Persistance des agrégats. –
Résidus de la IIe classe.] Devant les dangers “ extérieurs ” et personnels, sur le champ de
bataille comme dans un attentat, il était d'une intrépidité rare et qui chez lui était naturelle... Il
offrait, développé au plus haut degré, le type idéal de l'officier prussien : dans le service, il
marche à une mort certaine, sans regrets, sans crainte, avec le simple mot : “ Oui, mon,
commandant ” ; par contre, quand il doit agir sous sa propre responsabilité, il redoute les
critiques de son supérieur et du monde plus que la mort [absence des résidus de la première
classe. Mais Bismarck avait ce qui manquait à Guillaume Ier.] ... Maintenant..., l'effet de notre
conversation dans le (p. 360) compartiment mal éclairé fut qu'il envisagea le rôle que lui
créait la situation plutôt au point de vue de l'officier. Il redevenait avant tout militaire et
envisageait sa situation comme étant celle d'un officier chargé de défendre jusqu'à la mort le
poste qui lui est assigné, advienne que pourra ». Si Charles X, Louis-Philippe, Mac Mahon,
en France, avaient pensé et agi de la sorte, ils n'auraient pas si facilement perdu le pouvoir.

§ 2456. En 1859, la guerre d'Italie avait montré, d'une part aux gouvernants de la Prusse,
d'autre part à ceux de la France, l'urgente nécessité de perfectionner leur organisation mili-
taire. Des deux côtés l'on s'y mit, mais avec des résultats bien différents. Le roi Guillaume
avait, dans son État, un pouvoir beaucoup moins grand, et rencontrait une opposition
beaucoup plus forte que Napoléon III en France. Pourtant, Guillaume atteignit pleinement
son but et Napoléon ne réussit pas. Pourquoi ? Tout en soutenant la thèse erronée d'après
laquelle la France était parfaitement préparée à la guerre, en 1870, Émile Ollivier admet, en
contradiction avec sa propre thèse, que la préparation ne put être achevée ni en 1860, ni en
1867 (§2461).

§ 2457. Nous avons déjà cité (§1975 1) ce qu'il dit au sujet de la préparation après 1860,
et nous avons examiné ses deux affirmations concernant la corrélation existant entre les
bonnes œuvres et la félicité. Voyons maintenant les faits qu'il rapporte à propos des résidus
de la Ie et de la IIe classe, chez les gouvernants et les gouvernés. Bien que différents en appa-
rence, en somme, les deux aspects concordent en grande partie, car l'adoption des principes
éthiques employés par Ollivier dépend précisément de ces résidus de la IIe classe, lesquels
peuvent être nuisibles ou avantageux, suivant qu'ils existent surtout chez les gouvernants ou
surtout chez les gouvernés.

§ 2458. Napoléon III apparaît dans l'histoire sous deux aspects principaux : celui du chef
inconscient d'une coterie de spéculateurs (§2463 1 , 2465 1) qui s'en servirent comme d'un
instrument, et celui d'un brave et digne homme chez lequel prédominaient les résidus de la IIe
classe (voir : § 2458 note 1) (§1975). Ce ne fut pas pour lui un petit avantage que son gou-
vernement commençât et se continuât dans une période de prospérité économique croissante
(§2302).
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 26

§ 2459. L'idée maîtresse de l'histoire d'Ollivier consiste à opposer un souverain brave,


honnête, moral (Napoléon III) à un autre, méchant, pervers, cruel (Guillaume Ier). L'auteur est
tellement pénétré de la conception éthique, qu'il ne s'aperçoit pas que ses louanges consti-
tuent les pires accusations qu'on puisse porter contre le souverain qu'il veut défendre, et qui
finit par apparaître imprévoyant et incapable. S'il a été tel que le dépeint Ollivier, il s'est
montré peut-être un parfait honnête homme, mais certainement aussi un non moins parfait
imbécile (§1975). S'il ne comprenait pas quels événements se préparaient en Allemagne, c'est
qu'il ne comprenait vraiment rien. On se prend à rire en songeant à ce rêveur, qui suppose
que la « suprématie morale » peut exister sans la suprématie de la force. Si plus tard, lorsqu'il
se rencontra avec Bismarck, Napoléon lui avait demandé ce qu'il pensait de cette stupéfiante
conception, Bismarck aurait eu un moment de véritable gaieté.

§ 2460. Mais quelles qu'aient été les causes d'inertie de l'empereur, l'explication donnée
par Ollivier pourrait être bonne, et nous devons l'examiner. Tout ce que nous connaissons de
la mentalité de ce rêveur humanitaire que fut Napoléon III, montre qu'il y a un peu de vrai
dans la cause alléguée par Ollivier. Mais on ne peut la considérer comme unique ni même
comme principale, car, lorsqu'elle vint à disparaître, le même effet se manifesta encore.

§ 2461. Ollivier lui-même nous en donne la preuve. En 1867, tout le monde prévoit la
possibilité d'une guerre 1. Le rêve puéril de la « suprématie morale » semblait s'être évanoui,
et Napoléon III institua 2 « une (p. 318) Haute commission composée des personnages
éminents de son gouvernement dans tous les ordres, et la chargea de rechercher ce qu'il y
aurait à faire pour mettre nos forces nationales en situation d'assurer la défense du territoire
et le maintien de notre influence politique ». Le maréchal Niel prépara un projet de loi pour
renforcer l'armée. Le Corps Législatif nomma une commission opposée aux sacrifices qu'on
demandait au pays. L'empereur résista et fit même menacer de dissolution le Corps
Législatif. Mais la commission tint bon. « (p. 347) L'Empereur pensa d'abord à relever le défi
qu'on lui jetait et à recommencer en France la lutte du roi Guillaume contre son Parlement.
Rouher déploya à l'en détourner autant de véhémence qu'il en avait mis à intimider la
Commission... Le maréchal Niel fléchit à son tour... „ Il eût mieux valu obtenir davantage,
mais ce qu'on aurait serait suffisant. “ Et sans même prendre les ordres de (p. 348)
l'Empereur, il entra en pourparlers avec la Commission et lui concéda que toute la classe ne
serait pas incorporée, et qu'un contingent annuel serait fixé par la Chambre. L’Empereur fut
douloureusement surpris de cette concession de son ministre. Quand on vint la lui apprendre,
il laissa tomber sa tête entre ses mains et demeura quelques instants accablé. Abandonné par
tous, il n'avait plus qu'à se résigner lui aussi 3 ».

1 MAUPAS. Mém. sur le sec. emp., t. II. Au temps de Sadowa : « (p. 188) on sait à quel point il [1'Empereur]
était obsédé par la pensée que nous aurions inévitablement, un jour, la guerre sur le Rhin ».
2 E. OLLIVIER ; L'Emp. lib., t. X. L'auteur a un chapitre entier (p. 264-279) intitulé : « Comment la guerre
avec la Prusse apparaît inévitable ». – GRANIER DE CASSAGNAC ; Souv. du sec. emp., t. III, p. 256 :
« Personne ne le niera : la guerre devint imminente dès la fin de l'année 1866, après la défaite de l’Autriche
à Sadowa,... »
3 Peut-être écrira-t-on un jour quelque chose de semblable du président Poincaré, qui, vers la fin de 1913, dut
se résigner à accepter le ministère Doumergue, lequel désorganisait la défense nationale. Eu égard aux
hommes, il y a cette différence que Napoléon III pouvait et ne voulut pas, tandis que certainement Poincaré
ne pouvait pas, et que nous ne savons pas s'il voulut ou non. Mais eu égard aux effets des formes de régime,
il en fut somme toute de même avec le régime impérial et avec le régime républicain.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 27

§ 2462. Ici nous sommes sur la voie de l'explication réelle. Guillaume Ier était entouré
d'hommes tels que Roon, Moltke, Bismarck. Napoléon était entouré d'hommes tels que
Randon, Niel, Rouher. Ce n'est pas tout. Il faut élargir encore le cercle des gouvernants. En
Prusse, une monarchie héréditaire s'appuie sur une noblesse fidèle : les résidus de la IIe classe
prédominent. En France, un aventurier couronné s'appuie sur une coterie de spéculateurs et
de jouisseurs : les résidus de la le classe prédominent.

§ 2463. En France, les gens de l'opposition démocratique ne valaient pas mieux que les
partisans de l'autorité impériale. Sous des formes différentes, une seule conception appa-
raissait : « Nous voulons nous enrichir, jouir ; nous ne voulons pas faire de sacrifices (voir :
§ 2463 note 1) ». Ici, nous voyons de nouveau les effets de la faiblesse des résidus de la IIe
classe, qui sont parmi les forces les plus capables de déterminer les hommes au sacrifice. De
nouveau, nous constatons ce défaut lorsqu'un gouvernement radical-socialiste accorda à ses
fidèles la réduction à deux ans du service militaire ; puis quand, en 1913, une forte opposition
se manifesta contre le projet de le ramener à trois ans ; ce qui était absolument indispensable
en présence de l'accroissement formidable de l'armée allemande ; et quand, enfin, le ministre
Barthou fut renversé au cri de : « À bas la loi des trois ans ! », loi que le ministre Vaillant eut
du moins le courage de promulguer, tout en faisant le contraire de ce qu'il disait.

§ 2464. Sans beaucoup de succès, le maréchal Niel suppliait les élus de la majorité de
faire quelque sacrifice pour l'armée. Il disait : « 1 (p. 565) Si vous me faites exagérer le nom-
bre des hommes en congé, nous aurons des régiments sans effectifs suffisants, les officiers
découragés, les sergents et les caporaux partis. Le système nouveau paraîtra détestable, vous
l'aurez fait échouer alors qu'il doit triompher ».

§ 2465. La Prusse offre un tout autre spectacle. Stoffel en fut frappé. Il avertit, mais en
vain, son gouvernement de se tenir sur ses gardes. En France, l'armée était soumise à la
finance (voir : § 2465 note 1), en Prusse la finance à l'armée. Non pas que les résistances
fissent défaut en Prusse ; elles y furent, au contraire, très vives, mais purent être vaincues
grâce aux traditions et aux préjugés d'une population jusqu'alors très peu industrielle, peu
commerçante, peu spéculatrice. Entre la Prusse et la France, avant 1870, des rapports analo-
gues à ceux qui existaient entre la Macédoine et Athènes, aux temps de Philippe, ne font pas
défaut. « (p. 101) Les personnes des plus riches familles, tous les noms illustres servent
comme officiers, endurent les travaux et les exigences de la vie militaire, prêchent d'exemple,
et, à la vue d'un tel spectacle, non seulement on se sent pris d’estime pour ce peuple sérieux
et rude, mais on en vient presque à redouter la force que donnent à son armée de pareilles
institutions ». Et en note : « J'ai déjà dit qu'en Prusse tous les honneurs, tous les avantages,
toutes les faveurs sont pour l'armée ou ceux qui ont servi. Celui qui pour une cause
quelconque n'a pas été soldat n'arrive à aucun emploi ; dans les villes et les campagnes, il est
l'objet des sarcasmes de ses concitoyens 2 ». Au contraire, en France, même après la terrible
leçon de 1870, l'armée demeure subordonnée aux politiciens. De même que Machiavel
prenait la partie pour le tout en parlant de la religion là où il faut entendre les résidus de la IIe
classe, de même Stoffel parle de la morale, là où nous devons entendre ces mêmes résidus.
« (p. 103) Je dois encore signaler une qualité qui caractérise tout particulièrement la nation
prussienne, et (p. 104) qui contribue à accroître la valeur morale de son armée : c'est le

1 E. OLLIVIER ; L'emp. lib., t. X.


2 STOFFEL ; Rapp. milit., rapp. du 23 avril 1868.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 28

sentiment du devoir. Il est développé à un tel degré dans toutes les classes du pays, qu'on ne
cesse de s'en étonner quand on étudie le peuple prussien. N'ayant pas à rechercher ici les
causes de ce fait, je me borne à le citer. La preuve la plus remarquable de cet attachement au
devoir est fournie par le personnel des employés de tout grade des diverses administrations
de la monarchie : payés avec une parcimonie vraiment surprenante, chargés de famille le plus
souvent, les hommes qui composent ce personnel travaillent tout le jour avec un zèle
infatigable, sans se plaindre, ou sans paraître ambitionner une position plus aisée. “ Nous
nous gardons bien d'y toucher, me disait ces jours derniers M. de Bismarck ; cette bureau-
cratie travailleuse et mal payée nous fait le meilleur de notre besogne et constitue une de nos
principales forces” ». On observait quelque chose de semblable au Piémont avant 1859, et ce
ne fut pas la dernière cause des succès de ce pays.

§ 2466. Mais tout cela est impossible là où les résidus de la Ire classe prédominent grande-
ment, où la spéculation, l'industrie, la banque, le commerce accaparent tous les hommes
intelligents et travailleurs. Avant 1870, la Prusse était pauvre et forte. Aujourd'hui, elle est
certainement plus riche ; mais il se peut aussi qu'elle soit plus faible, si, dans la classe
gouvernée, l'augmentation de la persistance des agrégats, manifestée par le pangermanisme et
par d'autres phénomènes analogues, n'a pas compensé l'augmentation de l'instinct des
combinaisons ; et vice-versa si, dans la classe gouvernante, elle l'a plus que compensée
(voir : § 2466 note 1). Quant à la France, elle ressemble aujourd'hui à ce qu'elle était avant
1870. Si les résidus de la Ire classe ne s'y sont pas accrus, il est certain qu'ils n'ont pas
diminué. Mais les résidus de la IIe classe se sont aussi accrus chez les gouvernés. Ils se
manifestent par la nouvelle efflorescence de la religion de la métaphysique, et par l'inten-
sification du nationalisme. Nous demeurons par conséquent dans le doute au sujet du sens
suivant lequel peut avoir varié la proportion entre les résidus de la IIe classe et ceux de la Ire.

§ 2467. Prenons garde d'ailleurs qu'il s'agit toujours de plus ou de moins dans la
proportion entre la persistance des agrégats et l'instinct des combinaisons, non seulement
dans la classe gouvernée, mais aussi dans la classe gouvernante, et que le maximum de
pouvoir politique et militaire ne se trouve ni à l'un des extrêmes ni à l'autre. Par exemple,
avant 1866, le Hanovre s'était complètement endormi, et, satisfait de son état de tranquillité,
il ne se préparait nullement aux éventualités qui pouvaient surgir. Dans un de ses discours,
Bismarck disait à ce propos 1 : « M. le député de Vincke a prétendu avec une apparence de
raison que les Hanovriens, comme le dit le proverbe français, avaient mangé leur pain blanc
le premier, qu'ils n'avaient eu pendant longtemps nul souci de la défense du pays, et que, s'ils
eussent agi comme ils le devaient, ils n'auraient pas fait ces économies. Certes, Messieurs,
une mauvaise organisation de la défense nationale porte en soi son châtiment. Pour avoir
négligé cette défense le Hanovre a perdu son autonomie, et le même sort attend tous les États
qui négligeront leur défense ; c'est ainsi que cela se paye ».

§ 2468. L'exemple du Hanovre nous enseigne que la cause des différences observées en
1870, entre la France et la Prusse, n'est pas la différence existant entre les races latines et
germaniques. Il y a plus. La même Prusse fut vaincue dans la campagne de Iéna pour des
causes analogues, au moins en partie, à celles qui provoquèrent la défaite de la France en
1870.

1 Les disc. de M. le prince de Bism., t. II, p. 382. Discours du 4 février 1868 à la Chambre prussienne.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 29

§ 2469. Écoutons ce que dit von der Goltz 1, et nous verrons qu'en nombre de passages, il
suffit d'intervertir les termes Prusse et France, pour avoir une description des événements de
1870 : « (p. 306) ...dans ces campagnes [du Rhin] la Prusse n'avait mis sur pied qu'une partie
de ses forces, parce que, comme dit Clausewitz, “ elle voulait observer les règles d'une sage
prudence ”. Elle se consolait en pensant que si elle voulait mettre en jeu tous ses moyens
dans une campagne sérieuse, elle triompherait facilement de la France nouvelle ». Avant
1870, la France avait les informations de Stoffel, et les négligea. Avant Iéna, le gouver-
nement prussien eut de semblables informations, et les négligea également. « (325) Les
relations avec les armées françaises ont donc toujours existé ; on ne manqua jamais
d'occasions d'étudier ces armées, pas plus que de rapports officiels sur leur manière d'être. Le
ministre von Alvensleben s'était prononcé, dès le 12 mai 1798, dans un mémoire très
remarquable, sur la situation de la Prusse. “ Pour combattre avec avantage les Français, il faut
adopter leurs coutumes et leurs méthodes, sans lesquelles nous serons toujours dans un état
d'infériorité.... Pour se procurer ces ressources, il faut, comme en France, piller tout le pays
avant de commencer. Pour se procurer des recrues, il faut mettre en réquisition toutes les
provinces... “ Alvensleben n'ignorait pas ce que la mesure proposée avait de radical. Il
craignait même que son adoption n'amenât une révolution, et ne trouvait malheureuse ment,
comme moyen terme, que de recommander l'alliance avec la France » 2.

§ 2470. Au lieu de Napoléon, mettez Bismarck, au lieu de la Prusse, mettez la France, et


vous aurez, décrits par von der Goltz, les faits diplomatiques qui précédèrent la guerre de
1870. « (p. 337) Napoléon avait complètement joué la Prusse. Mais ce ne furent pas seule-
ment les hommes d'État qui se laissèrent tromper : il y eut dans la nation beaucoup de gens
qui prirent pour argent comptant l'assurance donnée, en août 1806, par le Journal de Paris : “
La France et la Prusse sont liées par la plus étroite amitié. ” Ce qui nous surprend le plus,
c'est que dans ces jours où le danger d'une guerre était de tous les instants, on philosophait en
Allemagne, non seulement sur l'abolition des armées permanentes, mais aussi sur la
possibilité de la paix universelle, qu'on regardait comme prochaine. “ Jamais, par le con-
cours des circonstances, une époque n'a été plus propice pour réaliser cette grande idée, qui
fera le bonheur de l'humanité,” déclarait un savant dans les nouvelles de Berlin, du 9 mai
1805... (p. 338) L'erreur des diplomates fut par suite l'erreur de beaucoup d'autres. Plus le
danger augmentait, plus les esprits s'endormaient avec confiance dans la sécurité ». Exac-
tement comme la France 3, lorsqu'à la veille de la guerre de 1870, ses politiciens se rendaient

1 BARON COLMAR VON DER GOLTZ : Rosbach et Iéna, trad. franç.


2 De même, les socialistes-pacifistes français de 1913 disent : « Pour préparer la guerre, il est nécessaire de
renoncer aux dépenses des lois sociales. Nous n'en voulons rien. Concluons donc une alliance avec
l'Allemagne, en quittant toute rancune pour la perte de l'Alsace-Lorraine ». Ces éminentes personnes
oublient que dans l'histoire on voit à chaque instant se vérifier le proverbe : « Qui se fait agneau, le loup le
mange ». Les bassesses volontaires de Carthage devant les Romains ne la sauvèrent pas de la destruction.
L'attitude humble de Venise eut pour épilogue le traité de Campo-Formio. Les radicaux anglais du type de
Lloyd George disent que les dépenses de la guerre doivent être payées uniquement par les riches, parce
qu'eux seuls en retirent avantage pour la défense de leurs biens ; comme si, dans les territoires occupés par
l'ennemi, le menu peuple n'était pas exposé à perdre, outre ses salaires, la vie, car il n'a pas d'argent pour se
mettre en lieu sûr. Mais ces propos sont simplement des dérivations qui recouvrent le désir de jouissances
obtenues aux frais d'autrui.
3 Journal des Goncourt, t. V, p. 59 : « Je déjeune, à Munich, avec de Ring, premier secrétaire d'ambassade à
Vienne. C'est lui qui a été le cornac diplomatique de Jules Favre, à Ferrières. Il nous entretient de la naïveté
de l'avocat, de la conviction qu'il avait de subjuguer Bismarck, avec le discours qu'il préparait sur le
chemin. Il se vantait, l'innocent du Palais, de faire du Prussien un adepte de la fraternité des peuples, en lui
faisant luire, en récompense de sa modération, la popularité qu'il s'acquerrait près des générations futures,
réunies dans un embrassement universel. L'ironie du chancelier allemand souffla vite sur cette enfantine
illusion » (§ 2380 1). Maintenant, il y a de nouveau des gens qui se repaissent de semblables sornettes. Elles
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 30

aux congrès de la Paix pour proclamer la paix universelle ; ou quand, à la veille du coup
d'Agadir, leurs successeurs répétaient les mêmes sottises (§2454 2).

§ 2471. Le crédit qu'acquièrent à de certains moments les dérivations humanitaires est


d'habitude un signe de l'affaiblissement des résidus de la IIe et de la Ve classe, qui tendent à la
conservation de l'individu et de la collectivité. Les beaux parleurs s'imaginent que leurs
déclamations peuvent être substituées aux sentiments et aux actes qui maintiennent l'équilibre
social et politique.

§ 2472. Continuons à voir chez notre auteur comment les mêmes causes produisent les
mêmes effets. De même que la France en 1866, « (p. 339) pendant l'année 1805, la Prusse
eut, pour agir, une occasion telle qu'il ne s'en était pas présenté de plus favorable depuis
1740... (p. 340) Il n'y avait qu'un pas à faire. Comme on jugerait différemment aujourd'hui
cette armée tant conspuée pour sa défaite d'Iéna et d'Auerstaedt, si la politique avait fait ce
pas... (p. 341) Tandis que l'opinion publique se réjouissait du maintien de la paix, tandis que
les esprits éclairés considéraient la politique d'hésitation comme la plus haute sagesse... (p.
375) La pensée dominante des deux hommes d'État dirigeants, Hardenberg et Haugwitz, qui
croyaient tirer un profit de la grande crise sans tirer l'épée [semblablement Napoléon III, en
1866] était une chimère incompréhensible, étant donné la manière de faire de Napoléon [de
Bismarck]. Chercher à obtenir une part du butin, sans avoir la résolution formelle de la
conquérir sur l'adversaire, n'est ni honorable ni prudent. “ Une politique qui pêche volontiers
en eau trouble, est dangereuse ; elle n'est bonne que lorsqu'elle est intimement liée à
beaucoup d'audace et de force, car il n'est pas de puissance qui nous permettra de la jouer
impunément si nous ne lui inspirons de la crainte ” [c'est exactement ce que dit Machiavel, et
ce que Napoléon III oublia en 1866 (§1075 3)]. Donc, lorsque, le 24 janvier 1806, la majeure
partie de l'armée fut mise sur le pied de paix alors que Napoléon maintenait, dans
l'Allemagne du Sud, ses forces sur le pied de guerre, la Prusse se livra à la merci de l'ennemi,
qu'elle venait d'aigrir et de rendre défiant par le bruit de ses armes. Puis, au mois d'août 1806,
elle se décida à faire la guerre, alors qu'il était impossible de se dissimuler les desseins de
Napoléon [de Bismarck en 1870.] Cette résolution fut dictée par la crainte d'une attaque et
put être justifiée comme un acte de désespoir. Mais le moment était complètement défa-
vorable [exactement comme pour la France, en 1870]... Après des fautes si graves, il était
difficile de compter sur une guerre heureuse... (p. 377) Cette politique, cette direction
supérieure, la composition malheureuse du quartier général, l'infériorité numérique des
troupes, furent les principales causes extérieures de la catastrophe ». On peut répéter les
mêmes choses de la France en 1870. Il est inutile qu'Ollivier tente de rejeter la faute sur les
généraux. Ils ont peut-être agi mal, très mal ; mais s'ils avaient été sous les ordres d'un
Moltke et d'un Guillaume Ier, s'ils s'étaient trouvés dans d'autres conditions politiques, ils
auraient agi aussi bien que leurs adversaires.

§ 2473. Bon nombre de personnes croient que l'humanitarisme est un produit de la


démocratie. Elles se trompent : il peut exister dans un État monarchique ou aristocratique,
aussi bien que dans un État républicain ou démocratique. Il ne faut pas confondre la démo-
cratie de fait avec la démocratie idéale des humanitaires, de même qu'il ne faut pas confondre
la science de fait avec la science fantaisiste des anti-cléricaux.

atteignent le comble de l'absurde dans les discours de d'Estournelle de Constant. Cet auteur a du moins le
mérite de manifester clairement sa pensée, tandis que le doute subsiste au sujet de la sincérité d'un grand
nombre d'autres auteurs qui usent de dérivations analogues.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 31

§ 2174. Continuons à écouter notre auteur : (p. 391) L'armée était anxieusement sur-
veillée afin de l'empêcher de donner des signes de mécontentement. Quelque tranquille qu'on
fût en Prusse, et bien que la confiance dans l'armée ne fût nullement ébranlée, les classes
dirigeantes n'étaient pas exemptes d'une secrète peur de révolution ». Donc, dans la Prusse
monarchique semi-féodale de 1800, il se produisait les mêmes phénomènes que dans la
France républicaine, démocratique, de 1900. Ce qui suit confirme cette déduction. « (p. 391)
Möllendorf ne cessait de recommander aux postes et aux sentinelles, lorsqu'il s'agissait de
dissiper les rassemblements, et en général dans le cas où ils avaient à rétablir l'ordre, d'agir
toujours avec patience et ménagement et de n'avoir recours à une rigueur modérée que
lorsque les moyens de conciliation étaient impuissants 1. On ne devait pas exciter les
bourgeois à des offenses par paroles ou actions, ou à la résistance, ni même leur en fournir
l'occasion. Il était absolument défendu de maltraiter un tapageur arrêté ; on devait au
contraire le traiter convenablement ». Ce sont là des dogmes de nos humanitaires modernes.
« (p. 392) Funk raconte en outre ce qui suit dans son journal (p. 393) “ La Saxe avait joui de
près de trente années de paix et d'une administration dans laquelle l'élément militaire était
tenu à l'écart presque partout. Les baillis et bourgmestres regardaient fièrement, du haut de
leur grandeur, les officiers supérieurs, certains que ceux-ci, en cas de conflits, seraient
condamnés par toutes les instances ”. Ce qui est dit ici pour la Saxe s'applique également à la
Prusse, bien qu'à un degré moindre ». C'est ce qui se passait, en 1913, en France et en Italie,
avant la guerre de Libye.

§ 2475. L'auteur cite une poésie de 1807, où il est dit : « (p. 401) “Jadis la plus grande
gloire d'un héros consistait à mourir en combattant pour la patrie et son roi. Mais depuis que
le monde et les hommes cultivent la civilisation et la philosophie, on appelle combattre
jusqu'à la mort « organiser l'assassinat ”. De sorte que la civilisation nous amène à ménager
même le sang de l'ennemi ». C'est exactement ce que disent aujourd'hui nos humanitaires.
L'auteur conclut : « (p. 401) Il est donc incontestable que l'esprit de l'époque fut la principale
cause de la faiblesse intérieure de l'armée prussienne ».

§ 2476. Il est important de remarquer que cette conclusion d'un homme pratique concorde
parfaitement avec celle de notre théorie, laquelle fait dépendre les phénomènes sociaux
surtout des sentiments (résidus). L'exemple rappelé plus haut fait voir une fois de plus que les
dommages sont semblables, malgré la diversité des peuples, lorsqu'il y a un excès de résidus
de la Ie classe (la Prusse en 1800, la France en 1870). En s'éloignant, d'un côté ou de l'autre,
de la proportion qui correspond au maximum d'utilité, on trouve également des États qui
subissent des dommages pour cette cause.

§ 2477. Après l'équilibre des nations, voyons l'équilibre des divers états sociaux. Autre-
ment dit, étudions des exemples de la circulation des élites. Il convient de commencer par

1 Exactement comme en Italie et en France, à l'époque présente. On a là un caractère spécifique des


gouvernements faibles. Parmi les causes de faiblesse, il faut surtout en relever deux : l'humanitarisme, la
lâcheté naturelle des aristocraties en décadence, et la lâcheté en partie naturelle, mais aussi en partie voulue,
des gouvernements de spéculateurs (§2480 1), visant à des gains matériels. L'humanitarisme rentre dans les
résidus de la IIe classe ; mais, comme nous l'avons déjà expliqué (§1859), il est parmi les plus faibles et les
moins efficaces. C'est proprement une maladie des hommes manquant d’énergie et possédant en quantité
certains résidus de la Ie classe, auxquels ils donnent un vernis sentimental.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 32

une étude de mouvements virtuels, en recherchant comment la classe gouvernante peut se


défendre, par l'élimination des individus capables de la déposséder (§2192, 1838). Les
moyens d'éliminer les individus possédant des qualités supérieures et capables de nuire à la
domination de la classe gouvernante sont succinctement les suivants.

§ 2478. 1° La mort. C'est le moyen le plus sûr, mais aussi le plus préjudiciable pour
l'élite. Aucune race, aussi bien d'hommes que d'animaux, ne peut supporter longtemps un tel
triage et la destruction de ses meilleurs individus. Ce moyen fut très en usage dans les
familles régnantes, surtout en Orient. Celui qui montait sur le trône faisait disparaître ceux de
ses proches qui auraient pu prétendre au pouvoir. L'aristocratie vénitienne fit aussi assez
souvent usage de la mort pour prévenir ou réprimer les desseins de ceux qui voulaient
changer les institutions de l'État, ou simplement pour éliminer le citoyen devenu trop influent
par sa force, ses vertus ou son génie.

§ 2479. 2° Les persécutions qui ne vont pas jusqu'à la peine capitale : la prison, la ruine
financière, l'éloignement des fonctions publiques. Le moyen est très peu efficace. On a ainsi
des martyrs, souvent beaucoup plus dangereux que si on les avait laissés tranquilles. Ce
moyen profite peu ou point à la classe gouvernante ; mais il n'est pas très nuisible à l'élite,
considérée dans l'ensemble de la classe gouvernante et de la classe gouvernée. Parfois même
il peut être avantageux, parce que, dans cette dernière classe, la persécution exalte les
qualités d'énergie et de caractère, lesquelles souvent font précisément défaut dans les élites
qui vieillissent ; et la partie persécutée peut finir par prendre la place de la classe gouver-
nante.

§ 2480. L'effet noté plus haut dans les conflits entre deux parties de l'élite est un cas
particulier d'un effet beaucoup plus général, qu'on observe très souvent dans les conflits entre
la classe gouvernante et la classe gouvernée. On peut dire que la résistance de la classe
gouvernante est efficace uniquement si celle-ci est disposée à la pousser à l'extrême, sans
tergiversations, en usant de la force et des armes, lorsque c'est nécessaire (voir : § 2480
note 1) ; autrement non seulement elle est inefficace, mais encore elle peut être utile, parfois
très utile aux adversaires. Le meilleur exemple est celui de la révolution française de 1789,
dans laquelle la résistance du pouvoir royal durait tant qu'elle était utile pour accroître la
force des adversaires, et cessait précisément lorsqu'elle aurait pu les vaincre. On trouve
d'autres exemples moins importants dans d'autres révolutions, en France ou ailleurs. On en
trouve aussi lors des petits bouleversements qui ont lieu de temps en temps dans les pays
civilisés. En 1913 et en 1914, le gouvernement anglais, par son procédé de mettre en prison
les suffragettes et de les remettre en liberté aussitôt qu'il leur plaisait de jeûner 1, a résolu le
problème de trouver une forme de résistance présentant le minimum d'efficacité en faveur du
gouvernement, le maximum en faveur de ses adversaires. En Italie, les « grèves générales »
et les émeutes plus ou moins révolutionnaires qui troublent la paix du pays sont dues en
grande partie à ce que le gouvernement résiste à ses adversaires juste assez pour exciter leur
colère (voir : § 2480 note 3), assurer leur union, provoquer leur insurrection, et qu'il s'arrête

1 La faiblesse du Gouvernement, qui n'ose pas maintenir en prison les suffragettes qui jeûnent, est la cause
principale de la persistance de leur rébellion. Lorsque se produisirent, en Italie, les troubles de juin 1914,
les journaux anglais se mirent en quête de motifs plus ou moins fantaisistes pour les expliquer. Ils n'avaient
qu'à regarder autour d'eux. La cause principale des mouvements insurrectionnels en Italie est tout à fait
identique à celle du mouvement rebelle des suffragettes en Angleterre. On n'observe pas des faits
semblables en Allemagne, parce que là où la cause fait défaut, l'effet disparaît aussi.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 33

au point précis où il pourrait la réprimer (voir : § 2480 note 4). Si le gouvernement suit cette
voie, ce n'est pas par ignorance, mais parce que, à l'instar de tous les gouvernements de
presque tous les pays civilisés de notre temps, le fait qu'il représente les « spéculateurs » lui
ferme toute autre voie. Les « spéculateurs » veulent surtout la tranquillité, qui leur permet
d'effectuer des opérations lucratives. Ils sont disposés à acheter à tout prix cette tranquillité.
Ils se préoccupent du présent, se soucient peu de l'avenir 1, et sacrifient sans le moindre
scrupule leurs défenseurs à la colère de leurs adversaires. Le gouvernement punit certains de
ses employés, dont la seule faute est d'avoir obéi aux ordres qu'ils ont reçus. Il envoie des
soldats s'opposer aux révoltés, avec l'ordre de ne pas faire usage de leurs armes (voir : § 2480
note 6), cherchant ainsi à sauver la chèvre de l'ordre et le chou de la tolérance envers les
adversaires les moins acharnés 2.

De la sorte, les spéculateurs ont pu et pourront encore prolonger leur domination. Mais,
ainsi qu'il arrive très souvent dans les faits sociaux, les mêmes mesures, utiles dans un certain
sens, pendant un certain temps, finissent par agir en sens contraire et par provoquer la ruine
des gouvernements qui s'y fient. C'est ce qui est arrivé pour un grand nombre d'aristocraties.
S'il vient un jour où le gouvernement des « spéculateurs », au lieu d'être utile, soit nuisible
aux sociétés, on pourra dire alors qu'il a été utile aux sociétés que les « spéculateurs » aient
persisté à prendre des mesures qui devaient causer leur ruine. Sous cet aspect, l'humani-
tarisme actuel peut, en fin de compte, être utile à la société. Il jouerait un rôle analogue à
celui de certaines maladies qui, en détruisant des organismes affaiblis, dégénérés, en débar-
rassent certaines collectivités d'être vivants, et par conséquent leur sont utiles.

§ 2481. 3° L'exil, l'ostracisme. Ils sont assez efficaces. Dans les temps modernes, l'exil
est peut-être l'unique peine pour délits politiques procurant plus d'avantages que de
désavantages à ceux qui l'emploient pour défendre le pouvoir. L'ostracisme athénien ne pro-
cura ni grands avantages ni grands désavantages. Ces moyens nuisent peu ou point au
développement des qualités de l'élite.

§ 2482. 4° L'appel de la classe gouvernante, à condition de la servir, de tout individu qui


pourrait lui devenir dangereux. Il faut prendre garde à la restriction : « à condition de la
servir ». Si on la supprimait, on aurait simplement la description de la circulation des élites ;
circulation qui se produit précisément quand des éléments étrangers à l'élite viennent à en

1 S'ils se souciaient de l'avenir, ils trouveraient facilement dans l'histoire où aboutissent de semblables voies.
À la longue, les agents d'un gouvernement, ses troupes, se lassent d'être toujours sacrifiés. C'est pourquoi
ils le défendent mollement ou même ne le défendent plus du tout. Parfois une partie d'entre eux trouve
avantageux de se tourner contre lui et de s'unir à ses adversaires. Telle est la manière dont se sont produites
un grand nombre de révolutions, et telle pourrait être aussi la manière dont prendrait fin la domination de la
classe gouvernante qui règne aujourd'hui dans presque tous les pays civilisés. Mais comme cela n'arrivera
certainement pas de sitôt, nos « spéculateurs » s'en soucient peu ou point ; de même que celui qui spécule à
la Bourse se préoccupe bien de la prochaine liquidation, et tout au plus de quelques autres qui suivront ;
mais il se soucie peu ou point des prix qui se pratiqueront en bourse dans plusieurs années.
2 Il Se manifeste déjà quelques signes à peine perceptibles, qui montrent que plusieurs de ces défenseurs
commencent à vouloir se soustraire à ces inconvénients. Dans le Giornale d'Italia, 15 juin 1914, MARIO
MISSIROLI écrit : « Cet épisode [du général Agliardi] m'en rappelle un autre analogue. Il y a un an, durant
la grève des fonderies de Imola, les grévistes furent remplacés par des travailleurs libres, qui devaient être
protégés et défendus par les soldats. Ceux-ci, pour remplir leur devoir, ne trouvèrent rien de mieux à faire
que de conseiller aux travailleurs libres de s'en aller, en les menaçant pendant la nuit, pour le cas où ils
refuseraient. Les travailleurs libres s'en allèrent. Aujourd'hui il arrive souvent, dans les cas de grève
générale, que les agents de police conseillent, forcent les commerçants à obéir aux grévistes et à fermer
leurs magasins ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 34

faire partie, y apportant leurs opinions, leurs caractères, leurs vertus, leurs préjugés. Mais si,
au contraire, ces personnes changent leur manière d'être, et d'ennemis deviennent alliés et
serviteurs, on a un cas entièrement différent, dans lequel la circulation fait défaut.

§ 2483. Ce moyen fut employé très souvent et chez un grand nombre de peuples.
Aujourd'hui, c'est à peu près le seul qu'emploie la ploutocratie démagogique qui règne dans
nos sociétés ; et il s'est montré très efficace pour en maintenir le pouvoir. Il nuit à l'élite,
parce qu'il a pour effet d'exagérer encore plus les instincts et les penchants qui, chez elle, sont
déjà excessifs. En outre, avec la corruption qui l'accompagne toujours, il déprime fortement
les caractères, et ouvre la voie à qui saura et voudra user de la violence pour secouer le joug
de la classe dominante.

§ 2484. Par exemple, les gouvernants qui possèdent en abondance des résidus de la IIe
classe, et qui manquent de ceux de la Ie classe, auraient besoin d'avoir de nouveaux éléments
chez lesquels ces proportions seraient renversées. Ces éléments seraient fournis par la
circulation naturelle. Mais si, au contraire, la classe gouvernante s'ouvre uniquement à ceux
qui veulent bien être semblables à ses membres, et qui vont même plus loin, animés par
l'ardeur des néophytes, elle accroît la prédominance déjà nuisible de certains résidus, et
s'achemine ainsi à sa propre ruine. Vice versa, supposons une classe qui, à l'instar de notre
ploutocratie, soit profondément dépourvue des résidus de la IIe classe, et possède en
abondance des résidus de la Ie. Elle aurait besoin d'acquérir des éléments pauvres en résidus
de la Ie classe et riches en résidus de la IIe. Au contraire, si elle s'ouvre seulement aux gens
qui trahissent leur foi et leur conscience, pour se procurer les avantages dont la ploutocratie
est généreuse envers qui se met à son service, cette classe acquiert des éléments dont elle ne
retire aucun avantage, pour se fournir de ce qui lui fait le plus besoin. Elle prive, il est vrai,
ses adversaires de certains chefs, ce qui lui est très utile. Mais elle n'acquiert rien de bon pour
accroître sa propre force. Tant qu'elle pourra user de ruse et de corruption, elle aura
probablement toujours la victoire ; mais elle tombera très facilement si la violence et la force
interviennent 1. Il s'est passé quelque chose de semblable lors de la décadence de l'Empire
romain.

§ 2483. Lorsque dans un pays, les classes qui, pour un motif quelconque, étaient demeu-
rées longtemps séparées, se mélangent tout à coup, ou plus généralement quand la circulation
des élites acquiert brusquement une intensité notable après avoir été stagnante, on observe
presque toujours une augmentation considérable dans la prospérité intellectuelle, écono-
mique, politique du pays. C'est ainsi que les époques de transition entre un régime
oligarchique et un régime quelque peu démocratique, sont très souvent des époques de
prospérité. Comme exemples très remarquables, on peut citer Athènes au temps de Périclès,
la Rome républicaine après les conquêtes de la plèbe, la France après la Révolution de 1789.
Mais d'autres exemples ne manquent pas non plus : l'Angleterre au temps de Cromwell,
l'Allemagne au temps de la Réforme, l'Italie après 1859, l'Allemagne après la guerre de 1870.

1 En fait de signe précurseur, on remarquera la facilité avec laquelle la menace de violence dans l'Ulster tint
en échec la ploutocratie démagogique anglaise, en 1914. On remarquera aussi, comme un phénomène
beaucoup moins important mais cependant appréciable, que la violence des suffragettes eut pour effet qu'on
leur permit d'incendier impunément des édifices, et de causer ainsi des dommages de plusieurs millions de
livres sterling. En Italie, la violence des ouvriers romagnols s'imposa au gouvernement, et leur permit de
constituer un État dans l'État, avec ses lois propres, mieux obéies que celles du gouvernement. Ajoutons
l'exemple des troubles de Romagne, en juin 1914 (§ 2480).
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 35

§ 2486. Si ce phénomène avait pour cause la différence du régime, il devrait persister tant
que le nouveau régime subsiste ; mais ce n'est pas le cas. Il dure un certain temps, et puis
change. L'Athènes de Périclès ne tarde pas à décliner, tandis que le régime devient toujours
plus démocratique. La prospérité de la Rome des Scipion dure plus longtemps ; mais la
décadence est manifeste vers la fin de la République. La prospérité revient pour quelque
temps avec le régime impérial, lequel s'achemine bientôt à la décadence. La France de la
République et de Napoléon Ie, devient la France de Charles X et de Louis-Philippe. Pour
obtenir une image du phénomène, on peut supposer deux substances chimiques séparées, qui
unies produisent une effervescence. Cette effervescence se produit sitôt que cesse la
séparation ; mais elle ne peut durer indéfiniment.

§ 2487. Après ce que nous avons exposé, l'explication de ce fait est aisée (fig. 46). Dans
la période de temps a b, la circulation des élites diminue, et la prospérité descend de l'indice
a m à l'indice b n, parce que la classe gouvernante décline. Dans le court espace de temps b c,
il se produit une révolution ou un autre événement quelconque, qui active la circulation des
élites, et l'indice de la prospérité monte brusquement de b n à c p. Mais ensuite l'élite décline
de nouveau, et l'indice diminue de c p à d q.

figure 46
Voir sur le site Les Classiques des sciences sociales

§ 2488. La diminution comme l'augmentation de la circulation peut porter sur la quantité


comme sur la qualité. À Athènes, les deux faits étaient simultanés, car les citoyens athéniens
constituaient une caste fermée ou presque fermée, à laquelle les métèques n'avaient pas
accès. Pour faire partie de la classe gouvernante, les mérites de guerre comptaient peu. À
Rome, après quelques générations, les affranchis venaient alimenter la classe des citoyens
ingénus. Mais, vers la fin de la République, les intrigues et la corruption étaient la source
principale du pouvoir. Avec l'Empire, des qualités meilleures donnèrent de nouveau accès à
la classe gouvernante ; mais de nouveau se manifesta une nouvelle et plus grave décadence.
La ploutocratie moderne ne met aucun obstacle à la circulation, au point de vue du nombre.
C'est pourquoi la prospérité qu'elle provoque dure plus longtemps. Mais elle exclut la force et
l'énergie de caractère des qualités qui donnent accès à la classe gouvernante. Ce sera
probablement l'une des causes pour lesquelles la courbe actuelle p q r de la prospérité (fig.
47), qui pour le moment croît selon le segment p q, pourra décroître à l'avenir suivant le
segment s r.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 36

figure 47
Voir sur le site Les Classiques des sciences sociales

§ 2489. Après ces quelques aperçus théoriques, passons à l'examen d'exemples concrets.
À Sparte, dans l'antiquité, et à Venise, dans les temps modernes, nous avons des exemples
d'aristocraties fermées ou semi-fermées. Ils nous montrent la décadence de ces aristocraties,
et confirment d'autre part que l'usage de la force est capable, malgré la décadence, d'assurer
la domination de ces aristocraties sur les classes inférieures de la population. Ils démentent
ainsi l'affirmation des « moralistes » qui prétendent que les classes supérieures se
maintiennent uniquement parce qu'elles font le bien de leurs sujets. Il serait utile aux sujets
qu'il en fût ainsi ; mais malheureusement cela n'est pas.

§ 2190. Aux beaux temps de Sparte, sa population se divisait en trois classes : les
Spartiates, qui étaient la classe gouvernante, les périèques, qui étaient une classe libre, mais
sujette de la classe dominante, les ilotes, qui étaient des serfs attachés à la glèbe. On ne peut
déterminer avec précision les premières dates de la chronologie spartiate ; mais on ne
s'éloignera peut-être pas de la vérité en remontant jusqu'à 750 av. J.-C. Depuis ce temps, avec
une fortune variable, la domination de l'oligarchie spartiate dura jusqu'en l'an 227 av. J.-C.,
où Cléomène III détruisit les éphores. Ainsi l'oligarchie domina pendant cinq siècles. Les
moyens qui lui permirent d'y arriver ont quelques points de ressemblance avec les moyens
dont se servit l'oligarchie vénitienne. Un pouvoir occulte et terrible prévenait et réprimait
chez la classe inférieure toute tentative, même seulement supposée, d'améliorer son sort.

§ 2491. On a beaucoup discuté sur la [mot grec], qui, suivant Plutarque, aurait été une
véritable chasse aux ilotes 1. Cette opinion semble aujourd'hui abandonnée 2 ; mais les
auteurs même les plus bienveillants envers les Spartiates admettent que la krupteia était dure
et cruelle pour les ilotes. Des faits indéniables font mieux voir la cruauté spartiate. Par

1 PLUTARCH. ; Lycurg., 28.


2 SHŒMANN ; Ant. grec., I, p. 230 « ... Ces embuscades (en Grec) étaient dirigées surtout contre les
Hilotes, et plus d'une fois sans doute il arriva que l'on fit disparaître, sans forme de procès, ceux dont on
redoutait les complots. Ces patrouilles donnèrent à des écrivains postérieurs occasion de dire que tous les
ans on organisait une chasse aux Hilotes ou que l'on en faisait une boucherie, exagération trop absurde pour
mériter d'être contredite ». – Dict. DAREMBERG, s. r. [en grec] (P. GIRARD) : « ... Qu'en même temps
elle ait été un service de police destiné à maintenir l'ordre en Laconie, qu'en leur qualité de surveillants et
de gardiens du territoire, les jeunes gens chargés de ce service aient eu fréquemment affaire aux hilotes et
se soient montrés, dans certaines circonstances, particulièrement sévères et même cruels à leur égard, c'est
ce qui est très vraisemblable ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 37

exemple, celui que raconte Thucydide, et qui se produisit au temps ou les Athéniens
occupaient Pylos 1.

§ 2492. Ce n'est certes pas à dire que les Spartiates conservaient leur pouvoir parce qu'ils
ne rencontraient pas de résistance. Aristote remarque avec justesse : « Souvent les pénestes
thessaliens causèrent des dommages aux Thessaliens, comme aussi les ilotes aux
Lacédémoniens ; car ils épient toute occasion de tirer parti des désastres (Pol. II, 6, 2) ».
L'aristocratie spartiate demeura la maîtresse parce qu'elle était plus forte que ses sujets ; et
seule la guerre avec d'autres États put briser son pouvoir. Les Messéniens furent délivrés, non
par leur propre énergie, mais par la victoire des Thébains à Leuctres. Aristote remarque
encore très judicieusement que les Crétois n'eurent pas à souffrir de l'hostilité de leurs
esclaves, car, bien que les différents États de l'île de Crète se fissent la guerre, ils
s'abstenaient de favoriser la rébellion des esclaves, parce qu'ils en possédaient tous du même
genre (Pol. II, 6, 3).

§ 2493. Au contraire, là où la force des maîtres disparaissait, les esclaves renversaient


l'ordre des choses et prenaient la place des maîtres. Dans l'île de Chio, il paraît que l'équilibre
était instable ; c'est pourquoi tantôt les uns, tantôt les autres dominaient. Vers l'an 412 av. J.-
C., les Athéniens, en guerre avec l'aristocratie qui dominait à Chio, envahirent l'île et
causèrent de graves désastres : « C'est pourquoi les esclaves de Chio, qui étaient nombreux et
s'étaient accrus d'une manière exorbitante pour une seule cité, si ce n'est celle des
Lacédémoniens, étaient difficiles à ramener au devoir dans leurs méfaits. La plupart
désertaient aussitôt que l'armée athénienne leur semblait avoir pris une position solide en
construisant ses fortifications ; et comme ils connaissaient très bien la campagne, ils
causaient de très grands dommages 2 ». L'occupation de Pylos par les Athéniens eut un effet
semblable à l'égard des ilotes spartiates ; de même aussi l'occupation de Décélie par les
Spartiates, à l'égard des esclaves athéniens. Notons que les Athéniens traitaient les esclaves
avec une grande bienveillance, qui paraît même excessive à l'auteur anonyme de la
République athénienne. Au temps d'un certain Nymphodore, les esclaves de Chio s'enfuirent
dans les montagnes, s'y défendirent et attaquèrent tour à tour avec tant de succès, que leurs
maîtres durent pactiser avec eux, jusqu'à ce que, grâce à la trahison, le chef de ces esclaves
fugitifs eût été tué 3. Plus tard, Mithridate réduisit en servitude les gens de Chio, et les soumit
à leurs propres esclaves 4. Là-dessus, les moralistes imaginèrent que ce fut une juste punition,
parce que les gens de Chio avaient, les premiers, introduit l'usage d'acheter des esclaves.

1 THUC. ; IV, 80 : « (3) ... On prit toujours chez les Lacédémoniens des mesures pour se mettre à couvert de
l'hostilité des Ilotes. Alors les Lacédémoniens proclamèrent que, parmi les Ilotes, ceux qui estimaient avoir
été valeureux dans les combats eussent à se séparer des autres, pour recevoir la liberté. Les Lacédémoniens
visaient ainsi à les découvrir et à connaître leurs sentiments, car ils jugeaient que ceux qui se croyaient
dignes de recevoir les premiers la liberté auraient été aussi les mieux disposés à les attaquer. (4) Deux mille
Ilotes ayant été ainsi rassemblés, ils les menèrent, couronnés comme des affranchis, autour des temples ;
mais, après peu de temps, ils les firent disparaître, et personne ne sut de quelle manière on les avait
détruits ». –DIOD ; XII, 67, 4 : '[En grec] « Deux mille s'étant inscrits, il fut prescrit aux plus puissants
[citoyens] de les tuer, chacun dans sa maison ». Si les Spartiates avaient été humanitaires, comme
l'aristocratie française de la fin du XVIIIe siècle, c'eût été les Ilotes qui eussent tué les Spartiates.
2 THUCYD., VIII, 40.
3 ATHEN. ; VI, p. 265.
4 ATHEN ; VI, p. 267. De là vint, dit-on, le proverbe : [en grec] : « Chio acheta le maître ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 38

§ 2494. Très général est le phénomène des aristocraties qui, d'abord ouvertes, finissent
par se fermer ou par s'efforcer de se fermer. Nous l'observons aussi chez les Spartiates.
Aristote rapporte comme une tradition 1 que, pour parer au danger du dépeuplement de l'État
par les longues guerres, les premiers rois de Sparte avaient accordé le droit de cité à des
étrangers. Mais Éphore, cité par Strabon, est tout à fait affirmatif. Il dit que « tous les
habitants voisins des Spartiates se soumirent, à condition de leur être égaux et de participer
au droit de cité et de commandement 2 ».

§ 2495. D'ailleurs, l'accès à la classe privilégiée fut bientôt fermé. Hérodote dit que seul
Thésamène et son frère Hégias reçurent le droit de cité spartiate 3. Nous avons donc dans
l'aristocratie spartiate un type de classe fermée, ou pour mieux dire, semi-fermée, car aucune
classe ne réussit longtemps à s'enfermer d'une manière absolue (voir : § 2495 note 2). Elle
demeura en cet état jusqu'au temps de Cléomène III. Une tentative de réforme avait été faite
vers l'an 242 av. J.-C. par Agis IV ; mais elle échoua, et l'oligarchie eut encore assez de
vigueur pour conserver le pouvoir 4.

§ 2496. L'accès de la classe privilégiée était fermé, mais non pas la sortie : les meilleurs
éléments du reste de la population ne pouvaient s'élever à cette classe ; mais les éléments
inférieurs en étaient chassés. Il ne suffisait pas d'être d'origine spartiate pour prendre rang
dans la classe dominante dite des égaux, des [en grec]. Il fallait encore remplir strictement les
devoirs difficiles et rigoureux de cette classe. Parlant de cette législation comme étant de
Lycurgue, Xénophon dit clairement 5 : « Si quelqu'un négligeait de bien accomplir les choses
voulues par la loi, il [Lycurgue] prescrivit qu'il ne devait plus être parmi les égaux ».

§ 2497. Parmi ces conditions exigées par la loi, il y avait celle de prendre part aux repas
communs en payant son écot. Quiconque en était empêché par la pauvreté était déchu de la
classe des égaux 6. De la sorte, ceux qui manquaient d'énergie guerrière ou civile, et ceux qui
ne savaient pas conserver leur patrimoine étaient exclus de la classe gouvernante. Donc, en
somme, étaient exclus la plupart des éléments décadents. Cette circonstance était très favo-
rable à la conservation du pouvoir par l'oligarchie ; elle a été probablement une des causes

1 ARISTOT. ; Po1it., II, 6, 12 : [en grec]... « On dit... » La prévoyance supposée de parer au danger d'une
trop grande réduction du nombre des Spartiates est suspecte. Elle a probablement été imaginée après que le
fait se fut produit ; mais cela n'enlève rien à la probabilité des mesures ainsi expliquées.
2 STRAB. ; VIII, 5, 4, p. 364. Après une lacune, vient le passage : ...[en grec]
3 HÉROD. ; IX, 35 : Suivant Platon (De leg., I, p. 629), Tyrtée aussi aurait reçu le droit de cité spartiate. Il
importe peu qu'il en soit vraiment ainsi. Il nous suffit de constater que l'octroi du droit de cité était une
chose tout à fait exceptionnelle. Il s'agit ici uniquement des étrangers.
4 À propos de la tentative de révolte d'Agis, DROYSEN, Hist. de l'hellén., III, note : « (p. 407) La
démocratie, la tyrannie, la domination étrangère, la révolution n'ont pas à Sparte, comme dans la plupart
des autres États, balayé un amas confus d'organismes irrationnels, n’ayant qu'une valeur de fait, et laissé le
champ libre pour une poussée nouvelle ». En somme, c'est le défaut de circulation des élites. – En l'an 227
av. J.-C., le coup d'État de Cléomène eut un meilleur sort, parce qu'il était fait en partie avec la force des
mercenaires. Mais le nouvel ordre de choses dura peu, et en l'an 221 av. J.-C., Antigone rétablit le pouvoir
de l'oligarchie à Sparte. Cléomène supprima les fonctions des éphores, excepté une seule qu'il garda pour
lui (PLUTARCH. ; Cleom., 10). Ce fait ressemble à celui des empereurs romains, qui gardèrent pour eux-
mêmes la tribunicia polestas. Dans les deux cas, on tint compte de l'intensité de la persistance des agrégats
chez le peuple.
5 XENOPH. ; Laced. reip., X, 7 [en grec].
6 ARIST. ; Polit., III, 7, 4.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 39

principales de sa durée. Une circonstance défavorable était l'exclusion de tout nouvel


élément, de telle sorte que non seulement le nombre de la classe gouvernante allait toujours
en diminuant – de 10 000 à 2000, dit-on – mais encore qu'il ne se complétait pas par de
nouveaux et de meilleurs éléments.

§ 2498. Pourtant, et voici une nouvelle circonstance favorable, le besoin d'éléments


nouveaux était moindre que dans d'autres cas, parce que ces besoins nouveaux n'étaient pas
nécessaires pour renforcer les résidus de la IIe classe chez les gouvernants. Le mode
d'éducation de ceux-ci, la discipline militaire en temps de paix, l'aversion pour la littérature,
la philosophie et les arts libéraux ou manuels, d'autre part les guerres continuelles, suppri-
maient un grand nombre des causes pour lesquelles, chez les aristocraties en décadence, les
résidus de la IIe classe diminuent, tandis que ceux de la Ire augmentent. L'humanitarisme,
gangrène des aristocraties qui se meurent, ne trouvait pas place chez les Spartiates, même
quand ils furent déchus de leurs vertus antiques. Il suffit de rappeler l'usage de fustiger
jusqu'au sang les jeunes garçons devant l'autel d'Artémis Orthia. Il durait encore au temps de
Pausanias. On a beaucoup discuté sur l’origine de cet usage. Cette origine, comme tant
d'autres, importe peu ou point à la sociologie. Il importe au contraire de savoir de quels
sentiments cet usage était l'indice. Nous avons vu déjà (§1190 et sv.) que des sentiments
d'ascétisme y jouaient un rôle considérable. Ces sentiments sont l'hypertrophie de sentiments
du sacrifice de l'individu à la collectivité. Le fait que cet usage barbare a duré si longtemps
est aussi un indice manifeste de l'absence des sentiments humanitaires chez les Spartiates, et
même de la simple pitié ; celle-ci n'aurait pas permis que l'usage pût durer si longtemps,
quelle que fût son origine. En outre, il y a l'indice d'une singulière puissance de la persistance
des agrégats 1 (résidus de la IIe classe).

§ 2499. D'autre part, le manque d'instinct des combinaisons (résidus de la Ire classe) était
une circonstance défavorable à l'aristocratie spartiate, même dans son unique genre d'activité,
celui de la guerre, et surtout en politique. Dans cette dernière, la légèreté et la mobilité
athéniennes d'une part, la gravité et la lourdeur spartiates d'autre part, paraissent avoir eu
pour conséquence des désavantages assez semblables.

§ 2500. À Venise, nous avons un autre exemple d'aristocratie fermée. Jusqu'en l'an 1296,
l'accès en était libre. Ce furent des temps de grande prospérité pour Venise. De 1296 à 1319
s'accomplit le changement qui aboutit à la serrata del consiglio maggiore, et qui ferme
l'accès de la classe gouvernante (voir : § 2500 note 1). Elle resta fermée pendant plus de
quatre siècles. En l'an 1775, on décréta que le Livre d'or resterait ouvert pendant vingt ans, et
qu'on y pourrait inscrire jusqu'à quarante nobles de terre ferme ; mais il ne semble pas que
ces nobles firent grand honneur à cette avance.

§ 2501. La classe gouvernante vénitienne n'était pas réduite en nombre comme la classe
gouvernante spartiate ; mais la décadence du caractère et de l'énergie y était extrême. Cette
divergence provient surtout de la différence d'activité des deux aristocraties : civile pour celle
de Venise, guerrière pour celle de Sparte. À Venise, l'énergie du caractère était un motif de

1 CICER. ; Tusc., II, 14, 34 : Spartae vero pueri ad aram sic verberibus accipiuntur, ut multus e visceribus
sanguis exeat ; nonnumquam etiam, ut, cum ibi essem, audiebam, ad necem : quorum non modo nemo
exclamavit unquam, sed ne ingemuit quidem. – Voilà la déposition d'un témoin du fait. Au temps de
Cicéron, l'indépendance de Sparte n'existait plus, et l'on y conservait encore cet usage.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 40

mise à l'écart, et les inquisiteurs d'État extirpaient avec grand soin toute plante qui croissait
trop vigoureuse. À Sparte, seul demeurait parmi les égaux celui qui avait assez d'énergie et
de vigueur pour supporter le poids de la discipline militaire. À Venise, la qualité de patricien
était indélébile, et restait acquise même au citoyen déchu. À Sparte, par une élimination
naturelle, le citoyen déchu était exclu des [en grec]. Des deux causes qui faisaient obstacle
aux circulations des élites, l'une, le manque de nouveaux éléments, était commune à Venise
et à Sparte ; l'autre, le manque d'élimination des éléments décadents, avait une influence plus
grande à Venise qu'à Sparte.

§ 2502. L'usage de la force pour maintenir le pouvoir était commun aux deux aristo-
craties. Ce fut la cause principale de leur longue durée. Elles tombèrent toutes deux, non par
suite de transformations intérieures, mais par l'effet d'une force extérieure plus grande 1. La
classe gouvernante vénitienne savait que le peuple ne peut rien par lui-même s'il n'est dirigé
par des éléments de la classe gouvernante ; c'est pourquoi elle visait principalement à
empêcher la survenance de ces éléments. L'efficacité d'une telle organisation est prouvée par
la longue durée de cette aristocratie, lors même qu'elle perdit toute vigueur autre que celle,
conservée par la tradition, de frapper à temps tout individu qui pût devenir le chef de
bouleversements futurs. La classe gouvernante spartiate ne négligeait pas ce moyen de
gouverner. En plusieurs cas, les éphores se montrèrent à la hauteur des inquisiteurs d'État à
Venise. Mais, soit en raison de l'activité guerrière de Sparte, soit pour d'autres causes, leur
action était beaucoup moins efficace que celle des inquisiteurs vénitiens. C'est pourquoi
Sparte, plus que Venise, eut des chefs de mérite. Les Spartiates furent vaincus non par
manque de valeur, mais par défaut de science stratégique. Au contraire, au temps de la
décadence, les deux choses avaient fait défaut aux Vénitiens.

§ 2503. Sparte aurait eu besoin d'appeler dans l'élite des hommes possédant à un haut
degré l'instinct des combinaisons (résidus de la Ire classe). Venise aurait eu au contraire
besoin d'appeler dans sa classe gouvernante des hommes possédant à un haut degré des
instincts de la persistance des agrégats (résidus de la IIe classe). Nous ne savons pas si Sparte
possédait dans son peuple les éléments qu'il fallait à sa classe gouvernante. Venise les avait
certainement. Parlant du temps où la République était sur le point de disparaître, Malamani
observe très justement 2 : « (p. 122) D'ailleurs, au milieu de cette orgie, à ce banquet funèbre
païen auquel participait une grande partie de l'aristocratie vénitienne, la classe du menu
peuple, qui tient plus que toute autre à ses traditions, conservait presque entièrement encore
la rigide candeur des mœurs antiques... Rarement la corruption entrait dans les masures des
ouvriers. Ils vivaient entre eux, formaient une société à part, avec ses mœurs, avec ses lois.
Sous des formes rudes, ils conservaient vivant le culte de la famille... »

1 Cette force provint exclusivement de l'extérieur pour la République de Venise, et en partie des mercenaires
de Cléomène pour la République de Sparte. – POLYBE (IV, 41) remarque très justement : « (12) Ainsi
donc, après la législation de Lycurgue, les Lacédémoniens eurent une excellente république et une très
grande puissance, jusqu'à la bataille de Leuctres. Depuis que la fortune leur fut défavorable, leur république
alla toujours de mal en pis (13). Enfin de nombreux troubles et des séditions civiles les frappèrent ; ils
furent soumis à de nombreuses répartitions nouvelles de terres et à des exils, ils subirent des servitudes très
dures, jusqu'à la tyrannie de Nabis... ».
2 MALAMANI ; La satira del costume a Venezia, nel secolo XVIII. Comme presque tous les historiens
modernes, notre auteur confond l'énergie d'une classe sociale avec sa morale et, qui pis est, avec sa morale
sexuelle, jugée selon les idées chrétiennes. Mais il est facile d'écarter cette erreur, et il reste de bonnes
observations.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 41

§ 2504. Venise fit preuve d'endurance dans l'infortune ; elle manqua d'ardeur dans le
succès. On répète sur tous les tons que la ruine de Venise résulta de la découverte de
l'Amérique et du Cap de Bonne-Espérance, qui dévia le commerce dont Venise était primi-
tivement l'intermédiaire. Mais quand ces découvertes eurent lieu, Venise était la première
puissance maritime du monde. Pourquoi donc n'aurait-elle pas pu faire des conquêtes en
Amérique, aux Indes orientales, aux îles de la Sonde, comme en firent les Espagnols, les
Portugais, les Hollandais, les Français, et même les Danois ? Aucun obstacle ne s'y opposait,
excepté la pusillanimité du patriciat vénitien, qui, s'il avait été rajeuni par des éléments
populaires, aurait peut-être eu plus d'ardeur et de désir de nouveauté.

§ 2505. À la victoire de Lépante, le rôle principal fut joué par les galères vénitiennes,
dont la puissante artillerie n'avait pas sa pareille (voir : § 2505 note 1). L'instinct des
combinaisons ne manquait donc pas non plus à Venise ; c'était l'énergie d'en tirer parti qui
faisait défaut. Après la victoire de Salamine, la disproportion entre la puissance d'Athènes et
celle du Grand Roi était plus grande que la disproportion, après la victoire de Lépante, entre
la puissance de Venise et celle du Sultan. Mais les Athéniens firent preuve d'ardeur : leur
flotte parcourut les mers, chassant les Perses. Au contraire, les prudents Vénitiens, après
Lépante, se retirèrent à Corfou, et par leur inaction perdirent tout le fruit de la victoire, qui
demeura parfaitement inutile. Les dernières années de la République furent celles d'une
extrême décadence et d'une grande misère. Venise n'avait plus aucune puissance, même sur
mer 1.

§ 2506. L'aristocratie spartiate conserva dans les revers sa renommée méritée de force de
caractère. Dans l'aristocratie vénitienne, la tyrannie cauteleuse des inquisiteurs d'État éteignit
jusqu'aux sentiments d'intégrité personnelle. Quand l'aristocratie vénitienne en était encore à
ses origines et avait une plus grande vigueur, elle produisit un Marino Faliero ; et si la
conjuration que tenta ce personnage en compagnie d'un homme du peuple énergique avait
réussi, peut-être l'aristocratie vénitienne aurait-elle eu une fin plus honorable. Mais on ne
peut affirmer que le peuple et la bourgeoisie eussent été plus heureux, et non plus malheu-
reux, exposés qu'ils auraient été aux maux habituels des bouleversements politiques et
sociaux, et saisis par la tourmente des révolutions. À cause de l'origine différente des classes
gouvernantes, tandis qu'à Sparte le préjugé religieux était très fort, à Venise il était moins fort
qu'en d'autres états contemporains. En 1309, les Vénitiens se laissèrent excommunier par le
Saint-Siège pour lui avoir enlevé Ferrare. Plus tard, le 25 mai 1483, le pape Sixte IV lança de
nouveau l'excommunication contre la République vénitienne (voir : § 2506 note 1). Le
Conseil des Dix fit la sourde oreille, ordonna aux ecclésiastiques de continuer à administrer
les sacrements, comme s'il n'y avait pas eu d'excommunication, et fut parfaitement obéi. La

1 P. DARU ; Hist. de la rép. de Ven., t. V, p. 216 : « À cette époque les forces de la république consistaient
en huit ou dix vaisseaux de ligne, quelques frégates et quatre galères, qui tenaient la mer, et dans une
vingtaine de bâtiments en construction ; mais ces bâtiments on ne les achevait jamais. Lorsque les Français
entrèrent dans Venise, en 1797, ils trouvèrent sur les chantiers treize vaisseaux et sept frégates ; il n'y avait
pas de matériaux suffisants pour les terminer, et de ces treize vaisseaux, deux étaient commencé depuis
1752, deux depuis 1743, deux enfin depuis 1732, c'est-à-dire qu'avant d'être en état de sortir du chantier ils
avaient déjà soixante-cinq ans. Cet appareil de constructions navales n'était qu'un moyen d'entretenir
l'illusion : ces vaisseaux étaient d'un faible échantillon ; ils ne portaient que du canon de (p. 217) vingt-
quatre à leur batterie basse ; ils ne pouvaient sortir du port avec leur artillerie ; on était obligé de les armer
dehors. Les officiers n'avaient eu depuis longtemps aucune occasion d'acquérir de l'expérience, et une
marine marchande qui n'occupait que quatre ou cinq cents vaisseaux ne pouvait fournir des marins pour
armer une escadre formidable ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 42

bulle du pape Jules II contre les Vénitiens n'eut pas un meilleur sort : ils furent vaincus par
les armes temporelles de la ligue de Cambrai, et non par les armes spirituelles de l'Église 1.
Par son monitoire du 17 avril 1606, Paul V menace d'excommunication le doge et le Sénat si,
dans les vingt-quatre jours, ils n'ont pas accordé satisfaction aux demandes du pape 2 « (p.
1109) et si, trois autres jours après les vingt-quatre, le doge et le Sénat persistent, il soumet à
l'interdit tout le territoire, en sorte qu'on ne puisse célébrer de messes ni d'Offices divins...
Lors de la publication du Monitoire à Rome, on commença, à Venise, par avoir recours à
l'aide divine... On commanda ensuite à tous les prélats ecclésiastiques de ne faire publier ni
laisser afficher en aucun lieu le Monitoire ; et même, quiconque en possédait une copie
devait, sous peine de mort, la présenter aux magistrats, à Venise, et aux Recteurs, dans
l'État... C'est pourquoi, tenant pour nul le Monitoire, on pensa uniquement protester par des
lettres imprimées qui devaient être affichées dans des lieux publics... (p. 1110). Parmi les
ordres religieux, partirent de Venise, ceux des jésuites, des capucins, des théatins, des
réformés de Saint-François... aucun autre Ordre ne partit. Les Offices divins se célébrèrent
exactement comme d'habitude; la ville et le peuple demeurèrent tout à fait tranquilles, par la
volonté et par la prévoyance du Sénat, sans une goutte de sang versé ni la mort de per-
sonne ». On obtint cela parce que, ni dans le clergé ni dans le peuple, il n'y avait de fanatisme
(voir : § 2506 note 4) ; ce qui permettait au gouvernement de se faire obéir dans sa
controverse avec le Pape. Venise ne favorisa aucun schisme, aucune hérésie ; elle se
préoccupait des intérêts temporels, et se souciait peu ou point de théologie. Là peut être
intervenue la clairvoyance de l'État, cherchant à ôter tout prétexte d'offense à la Cour de
Rome (voir : § 2506 note 5) ; mais il n'y avait certainement pas peu d'indifférence religieuse
et de pauvreté en résidus de la IIme classe.

§ 2507. L'exemple de Venise est excellent, parce qu'il fait bien comprendre comment se
composent les forces sociales. Il montre qu'il faut les considérer quantitativement et non pas
seulement qualitativement, en outre, que les diverses espèces d'utilités sont hétérogènes.

L'usage du gouvernement vénitien de confier à des étrangers le commandement des


armées de terre ferme, à l'exclusion des patriciens nationaux, fut cause, à la fois de faiblesse
militaire pour la République, et de force pour les institutions civiles, qui échappèrent au
danger d'être détruites par quelque capitaine victorieux. La pauvreté des résidus de la IIme
classe, en comparaison de ceux de la Ire, assura pour nombre de générations, pour nombre de
siècles, une vie heureuse aux Vénitiens. Ce bonheur contrasta avec les angoisses, les ruines,
les carnages qui accablaient les malheureux habitants des pays où, grâce à l'abondance des
résidus de la IIme classe, le fanatisme opprimait les hommes. Mais cette pauvreté fut aussi, du
moins en partie, cause de la chute de la République vénitienne. Ici, une question se pose. Est-
il bon ou non d'acheter le bonheur de nombre de siècles, d'un très grand nombre de
générations, par la perte de l'indépendance de l'État ? On ne voit pas comment y répondre,
car la comparaison porte sur deux utilités hétérogènes. Un problème analogue se pose en tout
temps, pour presque chaque pays. On le résout dans un sens ou dans l'autre, suivant la valeur
que le sentiment attribue à l'utilité présente et à l'utilité future, à l'utilité des hommes vivants
et à celle de ceux qui viendront après eux, à l'utilité des individus et à celle de la nation. On
peut se demander s'il ne serait pas possible d'éviter l'un et l'autre extrême, et de suivre une
voie intermédiaire qui conciliât l'utilité des générations présentes avec celle des générations
futures ? Cette nouvelle question n'est pas plus facile à trancher que la précédente. Tout
d'abord, il faut remarquer que les difficultés de la comparaison entre les utilités hétérogènes

1 DARU ; Hist. de la rép. de Ven., t. III : « (p. 331) Toutes ces menaces n'étaient que vaines formules, objets
de mépris, même pour le clergé ».
2 V. SANDI. ; Principj di st. civ. della rep. di Venezia, IIIe partie, v. II, 1. XX, c. VII, art. 3.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 43

du présent et celles de l'avenir sont atténuées, il est vrai, mais non supprimées ; car, pour
tracer la voie intermédiaire, il sera tout de même nécessaire de comparer ces utilités, et
suivant que le sentiment fera préférer l'une ou l'autre, la voie intermédiaire se dirigera
davantage d'un côté ou de l'autre. Ensuite, il faut prendre garde au fait que la nouvelle
question nous transporte dans le domaine difficile des mouvements virtuels, et que, pour y
répondre, il est nécessaire de résoudre d'abord le problème ardu de la possibilité (§134) de
supprimer certaines liaisons, et d'en ajouter certaines autres. Toutes ces difficultés échappent
généralement aux personnes qui traitent de matières sociales ou politiques, parce qu'elles
résolvent les problèmes, non au moyen de l'expérience, mais avec leur sentiment et celui
d'autres personnes qui sont de leur avis. C'est pourquoi leurs raisonnements ont peu ou rien
de commun avec la science logico-expérimentale. Ce sont des dérivations qui se rapprochent
de simples manifestations de sentiments, de théories métaphysiques, théologiques. Comme
telles, elles ont leur place parmi les dérivations que nous avons déjà étudiées d'une manière
générale. Elles en suivent les oscillations; elles en ont les avantages et les défauts, sous
l'aspect extrinsèque de l'utilité sociale. Pourtant leurs oscillations, semblables en cela à celles
de la morale, sont beaucoup moins amples que celles de simples théories. En effet, les
considérations de l'utilité sociale les empêchent de s'écarter trop de l'extrême où l'on prêche
le sacrifice de ses intérêts à ceux d'autrui, de l'individu à la collectivité, des générations
présentes à celles de l'avenir. Elles manifestent presque toujours des sentiments de sociabilité
(résidus de la Vme classe), beaucoup plus intenses que ceux dont l'auteur est réellement animé,
ou qu'ont ceux qui les approuvent. Elles sont en quelque sorte un vêtement qu'il est bienséant
d'endosser.

§ 2508. À Athènes, on peut envisager de deux façons les classes gouvernantes. Nous
avons d'abord les citoyens athéniens, qui forment une classe gouvernante par rapport aux
esclaves, aux métèques et aux sujets des territoires sur lesquels s'étend la domination
athénienne. Puis dans cette même classe, nous avons une nouvelle division et une élite qui
gouverne.

§ 2509. La première classe, celle des citoyens athéniens, demeura fermée autant que
possible. Afin d'être moins nombreux à profiter de l'argent extorqué à leurs alliés, les
Athéniens décrétèrent, sur la proposition de Périclès, en 451 av. J.-C., que seuls seraient
citoyens athéniens ceux qui étaient nés de père et de mère athéniens 1. D'une façon générale,
dans les beaux temps de la République, le peuple se montra très peu disposé à accorder le
droit de cité 2.

§ 2510. Ces obstacles à la circulation des élites disparaissaient, par le fait qu'il y eut
irrégulièrement de brusques admissions d'un grand nombre de citoyens. Pourtant elles ne
correspondaient nullement aux choix qu'opère ordinairement la circulation des élites.

1 ARIST. ; Rep. Athen., 26.


2 BFAUCHET ; Hist. du dr. pr. de la rép. Ath., t. I, p. 488 : « Parmi les affranchis faits citoyens, on peut
citer, dans la première moitié du IVe siècle avant J. C., les deux banquiers célèbres par les plaidoyers de
Démosthène, Pasion et son successeur Phormion... Toutefois la rareté des textes prouve que le droit de cité
devait être accordé assez difficilement aux métèques et aux affranchis ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 44

§ 2511. Après la chute des Pisistratides, Clisthène donna le droit de cité à un grand
nombre de gens, probablement afin de renforcer le parti plébéien dont il était le chef 1. Il n'est
nullement certain que ces gens fussent des éléments de choix. Chassés de leur cité, les
habitants de Platée, et plus tard les esclaves qui avaient combattu à la bataille des Arginuses,
obtinrent le droit de cité réduit. En conclusion, il n'y eut jamais de circulation proprement
dite.

§ 2512. Au contraire, dans la classe des citoyens athéniens, il se constitue, depuis le


temps de Solon, une classe gouvernante avec circulation libre. L'Aréopage accueillait ce qu'il
y avait de meilleur dans la population 2. Comme en d'autres temps le sénat de Rome et la
Chambre des lords anglais, il constituait une aristocratie de magistrats. Aristote dit clairement
que, lorsque après la bataille de Salamine les Athéniens rendirent à l'Aréopage son ancien
pouvoir, ils jouirent d'un excellent gouvernement 3.

§ 2513. Grote lui-même, qui admire tant la démocratie athénienne, reconnaît qu'on
observe la plus grande prospérité au début de la guerre du Péloponèse (voir : § 2513 note 1),
et sans avoir la moindre idée de notre théorie, il note qu'avant ce temps-là les arts, les lettres
et la philosophie n'étaient pas encore florissants (indice de défaut des résidus de la Ie classe) ;
postérieurement, « bien que les manifestations intellectuelles d'Athènes subsistent dans toute
leur vigueur et même avec une force accrue », l'énergie des citoyens est beaucoup plus faible
(prédominance des résidus de la Ie classe sur ceux de la IIe, qui peu à peu font défaut). C'est là
un cas remarquable, dans lequel le maximum de prospérité est donné par une certaine
proportion entre les résidus de la Ie classe et ceux de la IIe, de sorte qu'un excès des uns est
aussi nuisible qu'un excès des autres.

§ 2514. Un autre exemple remarquable est celui des Albigeois. L'enveloppe de leurs
sentiments, c'est-à-dire la doctrine, semble être une branche du manichéisme. On put remar-
quer des doctrines analogues en divers pays, mais le phénomène social acquit de l'intensité
surtout dans ceux qui prospéraient économiquement : en Italie, où l'on vit plusieurs hérésies,
tempérées par le scepticisme national ; dans les Flandres, et de la façon la plus remarquable,
dans le Midi de la France. Au XIIe siècle, ces régions étaient plus prospères matériellement et
intellectuellement que d'autres pays. Elles s'étaient enrichies, et leur littérature, antérieure à la
littérature italienne, est la première de nos littératures en langue vulgaire. Le contraste avec le
Nord de la France, pauvre, ignorant, grossier, est très grand. Dans le Midi, les résidus de la Ie
classe dominaient 4 ; dans le Nord, ceux de la IIe classe étaient de beaucoup les principaux.

1 ARISTOT. ; Polit., III, 1, 10 : ...[en grec] « ... car il inscrivit [parmi les citoyens] beaucoup d'étrangers et
d'esclaves métèques ». Cfr. ARISTOT. ; De Rep. Athen., 26.
2 Dict. DAREMBERG, s. r. Areopagus : « (p. 397) Les aréopagites se transmettaient les uns aux autres des
règles d'honneur et de vertu auxquelles les nouveaux venus s'empressaient de se conformer. Aussi Eschyle
n'exagérait pas lorsqu'il parlait de cet auguste sénat, „ envié des Scythes et des Pélopides, véritable
boulevard du pays qu'il protège contre l'anarchie et le despotisme, collège d'hommes désintéressés et
sévères, graves et honorés,... ».
3 ARISTOT. ; De Rep. ath. : (23) [en grec] « À cause de ce bienfait [accompli avant la bataille de Salamine],
ils se firent déférents envers lui [les Athéniens envers l'Aréopage], et les Athéniens furent gouvernés
excellemment et à leur avantage ».
4 Collect. GUIZOT ; Chronique de GUILLAUME DE PUY-LAURENS : « (p. 206) Or, il y, en avait [des
hérétiques] qui étaient Ariens, d'autres Manichéens, d'autres même Vaudois ou Lyonnais ; lesquels, bien
que dissidents entre eux, conspiraient tous néanmoins pour la ruine des âmes contre la foi catholique (et
disputaient ces Vaudois très subtilement contre les autres : d'où vient qu'en haine de ceux-là, ceux-ci étaient
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 45

Paris, avec son université, était une exception. Ainsi qu'il arrive très souvent en des cas sem-
blables, dans le Midi on observait, d'une part un certain manque de religion, d'autre part un
certain fanatisme religieux. D'un côté, mœurs extrêmement faciles, de l'autre, rigueur
excessive. Dans les cours d'amour, on raisonnait aimablement de l'amour sexuel ; dans les
réunions des hérétiques, on le condamnait sans miséricorde.

§ 2515. Schmidt décrit bien l'état du Midi de la France (voir : § 2515 note 1) au XIIe
siècle. Cet état est semblable à celui que l'on observe de nouveau au temps de la Renaissance
en Italie et en d'autres pays économiquement prospères. Il ne manque pas de témoignages de
la sagacité des Provençaux au XIIe siècle. Raoul de Caen a tout un chapitre où il décrit
l'ingéniosité des Provençaux à la croisade 1, lesquels avaient l'esprit plus subtil que les
« Français », mais étaient aussi moins courageux. C'est pourquoi on disait : « Les Français
pour les combats, les Provençaux pour les vivres ». Il raconte comment ils frappaient un
cheval ou un mulet, par dessous, dans les intestins, de telle sorte qu'on ne voyait pas la
blessure. L'animal mourait. Les bons Français étaient stupéfaits d'un tel accident et disaient :
« Éloignons-nous : sans doute le démon a soufflé sur cet animal ». Alors, « semblables aux
corbeaux, les Provençaux entouraient le cadavre, le découpaient en morceaux, et chacun en
emportait un, soit pour le manger, soit pour le vendre au marché ».

§ 2516. Voir dans la guerre des Albigeois une simple guerre de religion, c'est se mettre
hors de la réalité. Quiconque étudie les dérivations admettra facilement que la doctrine des
Cathares était une espèce de manichéisme, admettant deux principes : un bon et un mauvais.
Mais les croisés qui vinrent du Nord conquérir les florissantes et riches contrées du Midi de
la France se souciaient peu ou point qu'il y eût un, deux ou plusieurs principes. Il est même
assez probable qu'ils étaient incapables de comprendre ce qu'on voulait dire par ces
raisonnements bizarres. Ils se souciaient davantage de l'or, des belles femmes, des terres
fertiles dont ils entreprenaient la conquête (voir : § 2516 note 1) ; et comme toujours, celui
qui possédait des richesses et ne savait pas les défendre, se les voyait ravir par celui qui était
pauvre, mais avait de l'énergie pour combattre et pour vaincre.

§ 2517. De même, parmi les nobles du Midi qui étaient favorables à l'hérésie des
Albigeois, il s'est peut-être trouvé aussi des gens qui étaient mus par de belles considérations
théologiques ; mais beaucoup avaient des raisons plus matérielles et plus tangibles 2. Un
phénomène semblable eut lieu au temps de la Réforme, et nombre de princes allemands se

admis par des prêtres imbéciles) ». L'instinct des combinaisons se tournait vers la théologie. Les croisés qui
venaient du Nord ne songeaient pas à disputer sur tout cela. « (p. 206) D'abondant, les capelans [les prêtres]
étaient auprès des laïques (p. 207) en si grand mépris, que leur nom était par plusieurs employé en jurement
comme s'ils eussent été juifs. Ainsi, de même qu'on dit : „ J'aimerais mieux être juif “ ; ainsi, disait-on :
„ J'aimerais mieux être capelan que faire telle ou telle chose “ ».
1 RAOUL DE CAEN ; dans la Collect. de mém.... GUIZOT ; Hist. de Tancr : « (p. 129) ...De même que la
poule est en tout point le contraire du canard, de même les Provençaux diffèrent des Français par les
mœurs, par l'esprit, par toutes les habitudes et la manière de vivre... Du temps de la disette ils rendirent par
leur activité beaucoup plus de services que ne le faisaient d'autres races d'hommes plus empressées à
combattre... (p. 130) En un seul point cependant ils se livraient beaucoup trop, et d'une manière honteuse
pour eux, à leur cupidité ; ils vendaient aux autres peuples de la viande de chien en guise de lièvre, ou d'âne
en guise de chèvre... ». L'auteur continue par le récit du cheval ou du mulet, que nous citons dans le texte.
2 JEAN GUIRAUD ; Cartulaire de Notre-Dame de Prouille, t. I « p. CCLXIV) Il y avait donc antagonisme
entre la noblesse ecclésiastique et la noblesse laïque, celle-ci essayant de dépouiller celle-là, et celle-là
essayant de reprendre à la première les biens usurpés à son détriment. L'hérésie albigeoise tira parti de cet
état de choses assez général ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 46

soucièrent bien plus de s'approprier les biens du clergé que de l'interprétation des Saintes
Écritures. Pour eux, la meilleure interprétation était celle qui mettait le plus facilement en
leur pouvoir les biens qu'ils convoitaient.

§ 2318. Comme d'habitude, le vulgaire était entraîné par l'envie que lui inspirait la vie
aisée des classes supérieures. Ce sentiment était bien plus puissant que n'importe quelle
subtile théorie théologique. Nous en trouvons des traces chez beaucoup d'auteurs ; entre
autres chez Etienne de Bourbon 1 qui, pour avoir jugé comme inquisiteur les Albigeois, con-
naissait parfaitement leurs idées. Ainsi qu'il arrive habituellement aussi, une vague d'ascé-
tisme et de religiosité montait des classes inférieures et menaçait de bouleverser la société
entière.

§ 2519. Les prélats du Midi vivaient dans le luxe, aimaient la culture et la vie séculière
(voir : § 2519 note 1). Peu à peu, ils perdaient l'intolérance des prélats barbares qui, pauvres,
ignorants et fanatiques, imposaient cruellement leur domination, ainsi qu'il arrive toujours en
des cas semblables. Des faits analogues eurent lieu au XVIe siècle, dans la lutte entre le
fanatisme de la Réforme et la culture d'un Léon X. Au point de vue d'une certaine éthique, les
mauvaises mœurs du clergé constituaient alors une aggravation des conditions de la vie
ordinaire. Au point de vue de la liberté intellectuelle, de la tolérance, d'une vie agréable, du
progrès des arts, elles constituaient une amélioration 2. Une somme immense de souffrances
eût été épargnée à l'humanité si les marées de religiosité n'avaient pas submergé ces terres
promises (§2707).

§ 2320. Nous savons déjà par un très grand nombre de faits que les dérivations ont peu
d'importance pour les conséquences logiques qu'on en peut tirer. Elles en ont au contraire
beaucoup pour les résidus dont elles sont l'indice, pour les sentiments qu'elles expriment.
C'est sous cet aspect que nous devons considérer l'humanitarisme et l'ascétisme des Cathares
(voir : § 2520 note 1). Comme théorie, ils n'ont pas d'importance ; comme indice des senti-
ments de ceux qui acceptaient cet humanitarisme et cet ascétisme, ils servent à expliquer
pourquoi les guerriers énergiques du Nord vainquirent les peuples lâches du Midi. De même,
les déclamations d'un Tolstoï, qui va prêchant qu'on ne doit pas résister au mal et d'autres
semblables sottises, n'ont pas la moindre importance comme théories. Elles en ont, comme

1 ÉTIENNE DE BOURBON ; Anecd. hist., §251 : (p. 213) Audivi a fratribus Provincie quod in terra
Albigensium, cum, heretici convincuntur scripturis et racionibus, non habent forcius argumentum ad
defensionem erroris sui et subversionem simplicium quam exempla mala catholicorum. et maxime
prelatorum ; unde, cum eis deficiunt alia argumenta, adhuc recurrunt dicentes : « Videte quales sunt isti vel
illi, et maxime prelati ; videte quomodo vivunt et incedunt, nec sicut antiqui, ut Petrus et Paulus et alii,
ambulantes ». Cfr. §83, p. 79. Ces braves gens qui se plaignaient du clergé corrompu furent emprisonnés,
torturés, brûlés par le clergé ascète. Ils gagnèrent beaucoup au changement, en vérité !
2 DARU ; Hist. de la rép. de Venise, t. IV « (p. 181) La politique du gouvernement parut juger que pour
rester soumis il était bon que les gens d'église eussent besoin d'indulgence ; en conséquence on toléra chez
eux cette liberté de mœurs dont toute la population de Venise fut toujours en possession ». En note : « (p.
181) Les religieux se permettent ces choses qui ne leur conviennent pas et qui, dans un autre pays, ne
seraient pas tolérées de leur part. Ils se soustraient à l'obédience des supérieurs qui ne peuvent les
contraindre, et l'autorité des messages apostoliques est sans force contre eux... Au temps des interdits (§
2506), si la république avait eu tous ses religieux observant leur règle et obéissant à leurs supérieurs, non
seulement elle n'aurait pas pu les contraindre à célébrer les offices divins, mais encore il se serait trouvé des
prêtres par centaines qui, par les prédications et les harangues, auraient excité la plèbe contre elle. Mais les
religions plus haut nommées étant délaissées, tous ses frères et ses prêtres prirent le parti du gouvernement
(Relazione della cità Repubblica di Venezia...) ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 47

indice de l'état d'esprit des gens qui les admirent, et nous font ainsi connaître l'une des causes
de la défaite des Russes dans leur guerre contre le Japon. « (p. 88) Et à l'égal des richesses, il
[le Cathare] condamne les honneurs et la puissance, pour laquelle s'acharne la vaine ambition
des hommes, n'épargnant pas les guerres sanguinaires ou les artifices frauduleux pour la
conquérir. Mais la guerre est une œuvre violente, que les adeptes du méchant démon peuvent
désirer et imposer dans leur fureur, mais non certes les douces créatures du Dieu bon,
lesquelles, au contraire, la condamnent toujours, même quand elle est provoquée par les
autres ou faite pour se défendre*. Et non moins que la guerre, ils condamnent le meurtre de
son prochain, au point de refuser même aux pouvoirs publics le droit de mettre à mort les
citoyens qui violent la loi. Au milieu d'une société cruelle et violente, ces hérétiques
prêchaient l'abolition de la pendaison ** 1 ». C'est pourquoi ils furent détruits par le fer et par
le feu. Il ne pouvait en être autrement.

§ 2521. Quand une société s'affaiblit par défaut de résidus de la IIe classe, par humanita-
risme, parce que l'énergie qui emploie la force fait défaut, il arrive souvent qu'une réaction se
produit, ne fût-ce que dans une petite partie de cette société. Mais il est remarquable qu'au
lieu de tendre à accroître les résidus qui donneraient le plus de force à la société, comme il
devrait arriver si c'était une réaction logique, cette réaction se manifeste principalement par
un accroissement de force de certains résidus qui sont peu ou point utiles à la conservation
sociale. Elle démontre ainsi son origine non-logique. Parmi les résidus qu'on voit ainsi se
fortifier, il y a presque toujours ceux de la religion sexuelle, qui est précisément la moins
utile à la société ; on peut même dire qu'elle est tout à fait inutile. Cela s'explique aisément si
l'on considère que ces résidus existent avec une assez grande intensité chez presque tous les
hommes, et que leur accroissement ou leur diminution peuvent, en de nombreux cas, servir
de thermomètre pour juger de l'intensité d'autres classes de résidus, parmi lesquels se
trouvent ceux qui sont utiles à la société. Il arrive aussi que ceux qui veulent recouvrir d'un
vernis logique les actions non-logiques prennent l'indice pour la chose, et s'imaginent qu'en
agissant sur la religion sexuelle, ils agiront aussi sur les résidus auxquels elle peut servir
d'indice. Cette erreur, dont les hommes sont coutumiers, pour d'autres religions encore que
pour la religion sexuelle, est semblable à celle de l'individu qui s'imaginerait pouvoir
produire en hiver la chaleur de l'été en ajoutant du mercure à son thermomètre, de manière à
lui faire marquer les degrés de chaleur désirés.

§ 2522. L'affaiblissement des sentiments non-logiques qui sont utiles à la conservation


sociale provoqua, au temps des Cathares, une réaction extraordinaire d'ascétisme sexuel
(voir : § 2522 note 1) ; au temps de la Renaissance, des réactions semblables, dont on trouve
un type dans l'œuvre de Savonarola ; de notre temps, des réactions encore plus absurdes, dont
nous avons parlé souvent déjà. Elles furent et sont toujours toutes, non seulement inutiles,
mais encore nuisibles, parce qu'en donnant une certaine satisfaction aux instincts de
conservation sociale, elles empêchent que ces instincts ne s'appliquent dans le seul sens où ils
seraient efficaces : à renforcer les résidus de la IIe classe qui sont à la base de la société, et
l'énergie belliqueuse qui la conserve.
1 F. TOCCO ; L'er. nel. m. e., p. 88, 89. – Notes de l'auteur. * MONETA, p. 513 : Isti etiam haeretici omne
bellum detestantur tanquam illicittum, dicentes quod non sit licitum se defendere,... p. 515. Obiiciunt etiam
illud Matt., V, 38 : « Audistis quia dictum est oculum pro oculo et dentem pro dente. Ego autem dico vobis
non resistere malo » ; p. 516. Obiiciunt Matt., XXII, 7 : « Perdidit homicidas illos » ; p. 517 : et illud. Matt.,
V, 44 : « Benefacite his qui oderant vos ». – SACCONI, dans la Summa, p. 486 : Item quod potestates
seculares pecant, mortaliter puniendo malefactores vel haereticos. « Qu'on doive rapporter mortaliter à
puniendo et non à peccant, cela est prouvé par Ebard, qui raconte, à p. 157, que les hérétiques avaient
l'habitude d'objecter : dictum est non occides ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 48

§ 2523. Ce n'est pas par mauvaises mœurs, mais par manque de foi et de courage que les
comtes de Toulouse furent détruits. Que l'on compare le scepticisme de Raymond VI et de
son fils Raymond VII avec le fanatisme avisé de Simon de Montfort. En 1213, les
Provençaux et les Aragonais assiégeaient Muret. Simon partit avec son armée pour secourir
cette forteresse. Il avait beaucoup moins de gens que ses ennemis, mais la foi et le courage le
soutenaient. Il ne tint pas compte des conseils de ceux qui voulaient le dissuader de livrer
bataille, il engagea le combat 1 et vainquit. Il termina sa vie en brave au siège de Toulouse,
frappé d'une pierre à la tête et percé de plusieurs flèches.

§ 2524. Ces pauvres comtes de Toulouse ne surent jamais se décider à suivre une voie.
De temps en temps, ils essayaient de résister, puis perdaient courage et se livraient pieds et
poings liés à leurs ennemis, en demandant humblement pardon au pape et au roi (voir : §
2524 note 1). Ils ne comprirent jamais que, pour vaincre, il faut être disposé à mourir les
armes à la main. Ils furent ainsi les dignes précurseurs de ce pauvre homme de Louis XVI de
France qui, lui aussi, au lieu de combattre, se jeta dans les bras de ses ennemis, et leur livra
ses amis, de même que les comtes de Toulouse livrèrent leurs fidèles sujets à l'Inquisition. La
force des armes décide qui doit être sauvé, qui doit périr, qui doit être le maître, qui doit être
l'esclave. Depuis longtemps déjà Tyrtée l'avait chanté 2.

§ 2525. Les habitants du Midi de la France furent vaincus par les soldats du Nord, pour la
même raison qui donna la victoire aux Macédoniens sur les Athéniens, ou aux Romains sur
les Carthaginois : parce que le rapport entre les instincts conservateurs et ceux des combi-
naisons était trop faible.

§ 2526. Il faut prendre garde à la contingence du contact et de l'usage de la force, entre


des peuples possédant des proportions différentes de ces résidus de la IIe et de la Ie classe. Si,
pour un motif quelconque, on ne fait pas usage de la force, le peuple où la proportion de ces
résidus est très différente de celle qui assure le maximum de puissance dans les luttes, ne
tombe pas sous la domination du peuple où cette proportion se rapproche davantage du
maximum. Il en est de même pour les diverses classes sociales. La position d'équilibre est
différente suivant que l'usage de la force joue un rôle plus ou moins grand.

§ 2527. Si l'on compare aujourd'hui les populations du Midi et celles du Nord de la


France, on constate quelque chose d'analogue à ce qui se passait, au temps de la guerre des
Albigeois, touchant la proportion entre les résidus de la Ie et ceux de la IIe classe (voir : §
2527 note 1). Nous disons quelque chose d'analogue et non d'identique. Comme aujourd'hui
l'usage de la force n'intervient pas entre ces deux fractions d'une même unité politique, nous

1 Collect. GUIZOT ; loc. cit. §2523 1: « (p. 341) Au moment même où les ennemis faisaient cette sortie, un
exprès vint trouver le comte qui... entendait la messe, le pressant de venir sans délai au secours des siens ;
auquel ce dévot personnage : „ Souffre, dit-il, que j'assiste aux divins mystères...“, Il parlait encore
qu'arriva un autre courrier... ». Le comte voulut demeurer jusqu'à la fin de la messe et dit : « (p. 342)
Allons, et, s'il le faut, mourons pour celui qui a daigné mourir pour nous ».
2 PAUSANIAS (IV, 14) : « Accablés sous le faix, comme des ânes, ils sont dans la dure nécessité d'apporter
à leurs maîtres la moitié de tous les fruits produits par leurs champs…. Ils se lamentent, eux et leurs
femmes, lorsque la Parque funeste atteint quelqu'un de leurs maîtres ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 49

devons prévoir que le phénomène sera inverse de celui qu'on put observer aux temps de la
guerre des Albigeois, et que ce sera le Midi, où les résidus de la Ie classe l'emportent de
beaucoup sur les autres, qui dominera sur le Nord, où ce sont, au contraire, les résidus de la
IIe classe qui l'emportent. C'est exactement ce qui se passe. On a remarqué plusieurs fois que
la plupart des ministres et des politiciens qui gouvernent aujourd'hui la France sont du Midi.
Là où la ruse agit le plus, les résidus de la Ie classe ont une valeur qui diminue beaucoup là où
la force agit davantage. C'est le contraire qui a lieu pour les résidus de la IIe classe.

§ 2528. En revanche, la Chine, presque soustraite durant un grand nombre d'années à la


pression de la force extérieure, put subsister avec une très faible proportion de résidus de la le
classe. Maintenant, poussée par l'exemple du Japon, elle se met à innover, c'est-à-dire à
accroître les résidus de la Ie classe (§2550).

§ 2529. L'exemple des Italiens, au temps de la Renaissance, est plus remarquable encore
que celui des Albigeois. Déjà à la fin du moyen âge, l'Italie est tellement supérieure aux
autres pays de l'Europe, dans toutes les branches de l'activité humaine, qu'il est inconcevable
qu'elle n'ait pas restauré l'empire romain, et que, au contraire, elle ait pu subir de nouvelles
invasions barbares. En fait de richesse, l'Italie dépassait tout autre pays. Ses banquiers
prêtaient aux particuliers et aux souverains, et les noms de Lombard Street et de Boulevard
des Italiens sont de nos jours les témoins fossiles d'un temps qui n'est plus. La littérature, les
arts, les sciences florissaient en Italie, alors qu'ailleurs ils étaient encore dans l'enfance. Les
Italiens parcouraient le globe terrestre. Un Marco Paolo visitait des régions asiatiques
inconnues ; un Colomb découvrait l'Amérique; un Améric Vespuce lui donnait son nom. La
diplomatie vénitienne était la première du monde ; dans la politique pratique, un Laurent de
Médicis, dans la politique théorique, un Machiavel, n'avaient pas leurs égaux.

§ 2530. Mais peut-être les Italiens ne se distinguaient-ils que dans les arts civils ? Point
du tout. Dans les arts militaires aussi, ils faisaient preuve de mérites 1. François Ier et Charles-
Quint se disputaient un Andrea Doria, pour commander leurs flottes. Pierre Strozzi était fait
maréchal de France. Léon et Philippe Strozzi servirent honorablement dans les armées
françaises. Les condottieri ont eu peut-être beaucoup de vices, mais ils n'en donnèrent pas
moins de grands capitaines.

§ 2531. Pourquoi donc, avec tant de circonstances favorables, l'Italie fut-elle conquise, au
lieu de faire elle-même des conquêtes ? On a bientôt fait de répondre : parce qu'elle était
divisée. Mais pourquoi était-elle divisée ? La France et l'Espagne étaient aussi divisées ; elles
s'étaient pourtant constituées en unités. Pourquoi cela n'était-il pas arrivé en Italie aussi ?
Pour les mêmes raisons que celles qui donnèrent d'autre part à l'Italie tant d'avantages au
point de vue de la richesse, de la prospérité intellectuelle, d'un art politique et militaire
habile ; parce que chez elle l'instinct des combinaisons l'emportait de beaucoup en impor-
1 J. BURCKHARDT ; La civilisat. en Italie au temps de la Renaiss., t. I : « (p. 124) L'Italie... a été la
première à employer le système des mercenaires... Elle s'adressa d'abord aux Allemands ; mais à l'époque
de la Renaissance, il se forma, au milieu des mercenaires étrangers, de bons soldats italiens. …(p. 125) En
somme, les inventions nouvelles [des armes à feu] firent leur chemin, et on les utilisa de son mieux ; aussi
les Italiens devinrent~ils les maîtres de toute l'Europe en ce qui concernait la balistique et la fortification.
Des princes comme Frédéric d'Urbin et Alphonse de Ferrare acquirent dans ces connaissances spéciales une
supériorité qui faisait pâlir même la réputation d'un Maximilien I. C'est l'Italie qui la première (p. 126) a fait
de la guerre une science et un art complets et raisonnés ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 50

tance sur l'instinct de la persistance des agrégats 1. D'autres pays, où la proportion existant
entre ces instincts s'écartait moins de celle qui assure le maximum de puissance, devaient
nécessairement vaincre et envahir l'Italie, s'ils entraient en lutte avec elle ; il en avait
précisément été ainsi pour Rome à l'égard de la Grèce.

§ 2532. Les maux qui venaient à l'Italie d'un défaut de l'instinct de la persistance des
agrégats furent, au moins en partie, aperçus par Machiavel, lequel, semblable à un aigle,
plane au dessus de la multitude des historiens éthiques (§1975). À la vérité, il parle de la
religion, mais par ce terme il entend une religion quelconque. Ce fait, avec celui de
considérer les religions indépendamment d'une vérité intrinsèque possible, de leur contenu
théologique, – ainsi que l'avaient déjà fait Polybe, Strabon et d'autres – montre clairement
que Machiavel avait en vue les instincts que ces religions manifestent, c'est-à-dire les résidus
de la IIme classe. Seulement, ainsi que font tous les autres auteurs, il s'exprime comme si les
actions des hommes étaient toutes logiques et une conséquence des résidus qui existent chez
ces hommes. Mais, dans ce cas, cela n'infirme pas le fond du raisonnement, car, que ce soient
les dérivations qui agissent directement, ou bien que ce soit l'indice de l'influence des résidus
dont elles proviennent, les conclusions demeurent intactes. De même, nous ne pouvons pas
faire un grief à Machiavel de ce qu'il accepte les légendes de Rome, légendes que l'on croyait
alors de l'histoire ; et cela n'enlève rien à la force de son raisonnement, car enfin, ce qu'il dit
de Romulus, il l'entend d'institutions militaires, et ce qu'il dit de Numa, il l'entend
d'institutions religieuses et d'autres analogues.

§ 2533. Dans ses Discours (I, 11), il écrit : (Trad. Périès) « Lorsqu'on examine l'esprit de
l'histoire romaine, on reconnaît combien la religion servait pour commander les armées,
ramener la concorde parmi le peuple, veiller à la sûreté des bons, et faire rougir les méchants
de leur infamie. De sorte que s'il fallait décider à qui Rome eut de plus grandes obligations,
ou à Romulus, ou à Numa [si l'on devait décider si la grandeur de Rome provenait plutôt des
institutions militaires ou des sentiments exprimés par les discours religieux], je crois que ce
dernier obtiendrait la préférence. Dans les États où la religion est toute-puissante, on peut
facilement introduire l'esprit militaire, au lieu que chez un peuple guerrier, mais irréligieux, il
est difficile de faire pénétrer la religion... aussi est-il hors de doute que le législateur qui
voudrait à l'époque actuelle fonder un État trouverait moins d'obstacles parmi les habitants
grossiers des montagnes, où la civilisation est encore inconnue [où abondent les résidus de la
IIe classe et où ceux de la Ie sont rares], que parmi ces peuples des villes, dont les mœurs sont
déjà corrompues [dérivation morale habituelle] ».

§ 2534. Plus loin (I, 12) : « Les princes et les républiques qui veulent empêcher l'État de
se corrompre, doivent surtout y maintenir sans altération les cérémonies de la religion et le

1 J. BURCKHARDT ; La civilisat. en Italie au temps de la Renaiss., t. I : « p. 120) Il n'y a pas ici [en Italie]
de système féodal dans le genre de celui du Nord, avec des droits fondés sur des théories respectées
[dérivations des résidus de la IIE classe] ; mais la puissance que chacun possède, il la possède généralement,
de fait, tout entière. il n'y a pas ici de noblesse domestique qui travaille à maintenir dans l'esprit du prince
l'idée du point d'honneur abstrait avec toutes ses bizarres conséquences [autres résidus de la IIe classe et
leurs dérivations], mais les princes et leurs conseillers sont d'accord pour admettre qu'on ne doit agir que
d'après les circonstances et d'après le but à atteindre [seuls des résidus de la Ie classe, et leurs dérivations].
Vis-à-vis des hommes qu'on emploie, vis-à-vis des alliés, de quelque part qu'ils viennent, il n'y a point cet
orgueil de caste qui intimide et qui tient à distance ; surtout l'existence de la classe des condottieri, dans
laquelle l'origine est une question parfaitement indifférente [aucune persistance des agrégats], atteste que la
puissance est quelque chose de concret, de réel ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 51

respect qu'elles inspirent ». On remarquera que Machiavel parle des cérémonies, et non des
dogmes. On remarquera aussi que, nominalement chrétien, il parle de la religion des Gentils.
Nous sommes vraiment très près d'une théorie des résidus de la IIme classe.

§ 2535. Mais Machiavel s'explique encore plus clairement (I, 12) : « Que les chefs d'une
république ou d'une monarchie maintiennent donc les fondements de la religion nationale [les
dérivations importent peu ; les résidus importent beaucoup]. En suivant cette conduite, il leur
sera facile d'entretenir dans l'État les sentiments religieux [entendez : une juste proportion des
résidus de la IIe classe], l'union et les bonnes mœurs. Ils doivent en outre favoriser et
accroître tout ce qui pourrait propager ces sentiments, fût-il même question de ce qu'ils regar-
deraient comme une erreur ». Voilà pourquoi Machiavel raisonne ici en homme de science et
non en fanatique.

§ 2536. Il dit ensuite de l'Italie (I, 12) : « Et comme quelques personnes prétendent que le
bonheur de l'Italie dépend de l'Église de Rome, j'alléguerai contre cette Église plusieurs
raisons qui s'offrent à mon esprit, et parmi lesquelles il en est deux surtout extrêmement
graves, auxquelles, selon moi, il n'y a pas d'objection. D'abord, les exemples coupables de la
cour de Rome ont éteint, dans cette contrée, toute dévotion et toute religion, ce qui entraîne à
sa suite une foule d'inconvénients et de désordres ; et comme partout où règne la religion on
doit croire à l'existence du bien, de même où elle a disparu, on doit supposer la présence du
mal. C'est donc à l'Église et aux prêtres que nous autres Italiens, nous avons cette première
obligation d'être sans religion et sans mœurs ; mais nous leur en avons une bien plus grande
encore, qui est la source de notre ruine ; c'est que l'Église a toujours entretenu et entretient
incessamment la division dans cette malheureuse contrée ».

§ 2337. Ici, Machiavel s'arrête à la surface des choses. Il est vrai que la papauté entretient
l'Italie divisée ; mais pourquoi les Italiens tolèrent-ils cela ? Pourquoi ont-ils rappelé la
papauté, qui était allée à Avignon, et ne l'y ont-ils pas laissée, ou ne se sont-ils pas opposés à
ce qu'elle revienne leur nuire ? Certainement pas à cause d'une religion qu'ils n'avaient pas,
mais parce que la présence de la papauté à Rome favorisait certaines de leurs combinaisons ;
parce que chez eux les résidus de la Ire classe l'emportaient sur ceux de la IIme.

§ 2538. La réforme en Allemagne fut une réaction d'hommes chez lesquels prédominaient
les résidus de la IIme classe, contre des hommes chez lesquels prédominaient les résidus de la
Ire classe ; une réaction de la force et de la religiosité germanique contre l’ingéniosité, la ruse,
le rationalisme italien. Les premiers vainquirent, parce que la force entra enjeu. Si la force
n'était pas entrée en jeu, les seconds pouvaient vaincre. Si l'empire germanique du moyen âge
avait duré, englobant l'Italie, peut-être les Italiens de notre temps gouverneraient- ils cet
empire, comme les Français du Midi gouvernent la France ?

§ 2539. ROME. Pour étudier l'évolution sociale à Rome, il faut, comme d'habitude, la
rechercher sous les dérivations qui la masquent dans l'histoire. Tout d'abord, il faut écarter les
dérivations éthiques, qui non seulement apparaissent dans cette histoire et en d'autres, mais
qui nous poursuivent jusque dans la vie journalière. Nous avons déjà parlé longuement de ce
sujet. Il n'est pas nécessaire d'y revenir (§2161 et sv.). Ensuite, il faut se tenir sur ses gardes
contre les dérivations religieuses. Elles apparaissent nettement, par exemple chez Bossuet, et
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 52

sont plus ou moins voilées chez un grand nombre d'autres auteurs chrétiens, qui ne peuvent
parler de l'histoire romaine sans avoir l'esprit encombré de comparaisons de la morale et des
mœurs chrétiennes avec la morale et les mœurs païennes. Un grand nombre d'auteurs mo-
dernes ne se soucient plus de la théologie chrétienne ; mais nous n'y gagnons pas
grand'chose, parce qu'elle est remplacée par d'autres théologies, démocratiques, humanitaires
ou autres semblables. Négligeons la théologie sexuelle, dont nous avons déjà longuement
traité. Si elle fait écrire beaucoup d'absurdités, elle n'est toutefois pas coupable de graves
erreurs en histoire romaine.

§ 2540. Nous retrouvons dans ce cas particulier les erreurs relevées déjà d'une manière
générale (§ 2331 et sv.). Toutes ces dérivations ont une cause commune : c'est que nous
regardons les événements à travers des verres colorés par nos sentiments. Un petit nombre
d'auteurs, qui s'efforcent d'être impartiaux et qui y réussissent tant bien que mal, usent de
verres légèrement colorés. La plupart usent de verres fortement colorés. Parfois ils le font
volontairement pour certains vernis, parmi lesquels les vernis religieux mentionnés tout à
l'heure et celui du patriotisme. Ce dernier ne devrait même jamais faire défaut, selon certains
auteurs allemands et leurs imitateurs d'autres pays. En outre, ces auteurs confondent habi-
tuellement l'histoire avec la description de l'évolution d'une de leurs belles entités
métaphysiques, à laquelle ils ont donné le nom d'État. Née et débutante à Rome, elle ne
devint parfaite – est-il nécessaire de le dire – que dans l'Empire allemand moderne. Un autre
vernis que l'on n'aperçoit pas, bien qu'il fasse rarement défaut, est celui qui provient de la
conviction implicite que tout « mal » dont l'histoire nous donne connaissance aurait pu être
évité grâce à des mesures judicieuses (§2334, 2335). De la sorte, nous nous rapprochons de
l'opinion d'après laquelle la société humaine devrait, par vertu propre, être prospère,
heureuse, parfaite, si ce cours normal n'était pas troublé par des causes accidentelles qu'il est
possible d'éviter (§134). Cette opinion est semblable à celle qui trouve la cause des infortunes
humaines dans le péché originel ; mais elle est moins logique, parce que, le péché originel se
perpétuant, on comprend aisément que les maux dont il est la cause se perpétuent. Au
contraire, si tous les maux de la société proviennent de causes qu'il est possible (§134)
d'éviter, on ne comprend pas que parmi les très nombreuses sociétés dont nous connaissons
l'histoire, il ne s'en soit pas trouvé au moins une qui présente une prospérité continue. De
même, on pourrait dire que s'il est possible de rendre l'homme immortel, il est plus qu'étrange
que les hommes dont nous avons eu connaissance jusqu'à présent aient été tous mortels. En
réalité, l'état normal de la prospérité des sociétés humaines est celui d'une courbe ondulée.
Celui d'une ligne qui représenterait un état de prospérité toujours constante ou toujours
croissante ou toujours décroissante, serait anormal, tellement anormal qu'on ne l'a jamais
constaté (§2338).

§ 2541. Quand, par exemple, les historiens mentionnés considèrent la décadence de la


République romaine, ils admettent comme un axiome qu'elle doit avoir eu une cause, qu'il
reste seulement à trouver dans les mesures prises par les hommes de ce temps, et qui doit être
essentiellement différente de la cause de la prospérité de la République, ces états de choses
contraires devant nécessairement avoir des causes contraires. Il ne leur vient pas à l'esprit que
des états de choses dont l'un succède à l'autre peuvent, bien que contraires, avoir une cause
commune, une même origine (§2338). De même, si l'on veut faire usage de ce terme de
cause, celui qui considère l'individu peut dire que la vie est la cause de la mort, puisqu'elle en
est certainement suivie ; et qui considère l'espèce peut dire que la mort est la cause de la vie,
car tant que subsiste l'espèce, la mort de certains individus est suivie par la vie d'autres
individus. De même que la naissance peut être appelée la cause ou l'origine commune, tant
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 53

de la vie que de la mort, certains faits peuvent être appelés cause ou origine commune,
d'abord de la prospérité, puis de la décadence d'une société humaine, et vice versa. Cette
observation ne vise nullement à affirmer que ce soit le cas pour tous les faits, mais seulement
qu'il peut en être ainsi pour quelques-uns. Elle a pour unique but de faire ressortir qu'il faut
laisser de côté toute solution axiomatique du problème, et s'en tenir uniquement aux études
expérimentales (§2331 et sv.).

§ 2542. Une autre erreur dont nous devons nous garder consiste à envisager comme
simples des faits extrêmement compliqués. Sous une forme générale, cette erreur est souvent
dissimulée par des dérivations de personnifications, grâce auxquelles nous avons la tendance
de considérer comme une seule personne ayant des intérêts et des sentiments simples, un
ensemble de personnes possédant des intérêts et des sentiments divers, parfois même opposés
(§2254, 2328 1 ). Par exemple, nous traitons de la manière d'agir de Rome ou de la
Macédoine. Nous ne commettons aucune erreur si, par ces noms, nous indiquons seulement
la résultante des diverses forces qui existaient dans ces pays. L'erreur commence lorsque,
oubliant cette diversité de forces, nous supposons à Rome ou à la Macédoine une volonté
unique, comme il en existe une chez un individu. Nous savons qu'à Rome, en l'an 200 av. J.-
C., certains Romains voulaient la guerre contre la Macédoine, et que d'autres ne la voulaient
pas (§2556). Pourvu que nous n'ayons pas l'intention d'exprimer autre chose que ce fait, nous
pouvons dire qu'alors Rome ne voulut pas faire la guerre à la Macédoine. Si nous voulons
faire allusion, au moins en gros, aux forces composant la résultante, nous ajouterons que le
Sénat proposa cette guerre, et que le Peuple la repoussa. En continuant de la sorte, on peut
mentionner d'autres forces composantes, mais il serait impossible d'exclure d'une façon
absolue toute manière analogue de s'exprimer, sans tomber dans une pédanterie ridicule,
insupportable. Il n'y a aucune erreur tant que l'on fixe soit attention uniquement sur les
choses désignées par ces noms. L'erreur commence avec la personnification de ces choses ;
elle croît avec cette personnification, et atteint le comble quand celle-ci est complète. Rome
n'avait pas une volonté unique à l'égard de la guerre contre la Macédoine, comme un individu
particulier aurait pu en avoir une. Le Sénat n'avait pas non plus cette volonté unique, ni les
spéculateurs qui étaient poussés à cette guerre, ni divers partis qu'on pourrait nommer dans
leur collectivité. Au fur et à mesure que, partant de l'ensemble Rome, nous multiplions le
nombre des parties, nous nous rapprochons de la réalité, sans jamais pouvoir l'atteindre tout à
fait. Ce sont diverses approximations. Il est indispensable de les employer ; elles ne peuvent
induire en erreur, pourvu qu'on les tienne pour telles, et qu'on n'aille pas au delà de ce
qu'elles peuvent exprimer. Il faut aussi prendre garde que l'on commet une erreur analogue
lorsqu'on suppose, fût-ce implicitement, qu'un même nom désigne, à divers moments, une
même chose. Par exemple, les noms Sénat et Peuple subsistent dans l'histoire romaine, tandis
que les choses qu'ils désignent changent entièrement. Cette erreur, commise autrefois par
quelques historiens, a été maintenant corrigée par d'autres. Elle est beaucoup moins à
craindre, parce qu'elle est moins insidieuse que la première dont nous avons fait mention.
Celle-ci continue à dominer dans une infinité d'ouvrages contemporains, où l'on parle de
l'Italie, de la France, de l'Angleterre, etc., comme si c'étaient de simples personnes.

§ 2543. Mais ici apparaissent deux écueils dont on pourrait bien dire : Incidit in Scyllam,
cupiens vitare Charybdim. Il n'y a pas encore un siècle, on tendait à écrire l'histoire sans se
soucier des détails, excepté d'anecdotes plus ou moins romantiques, auxquelles on accordait
une large place. Aujourd'hui, on tend au contraire à recueillir le plus menu détail, et à
disserter sans fin sur des sujets ne présentant aucune importance. Cela est utile pour préparer
des matériaux, mais non pour les mettre en œuvre. Ce travail ressemble à celui de l'ouvrier
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 54

qui taille des pierres, non à celui de l'architecte qui construit. Celui qui se livre à la recherche
d'uniformités doit entreprendre l'étude des détails, grands ou menus, cela comme un moyen,
non comme un but. Il faut ensuite qu'il abandonne l'espoir de pouvoir achever d'un coup la
théorie qu'il édifie, et qu'il se persuade bien que seules les approximations successives
pourront le rapprocher du terme désiré. On trace d'abord les lignes principales des
phénomènes, puis l'on s'attache aux lignes secondaires, et ainsi de suite, selon la perpétuelle
évolution de la science.

§ 2544. Toutes ces lignes sont idéales ; nous les obtenons par abstraction, c'est-à-dire que
nous recherchons certains éléments principaux du phénomène concret. Celui-ci porte un seul
nom, bien que composé de plusieurs éléments. De même, nous nommons argile un composé
de plusieurs corps chimiques, et terre végétale un composé d'un nombre encore plus grand de
ces corps. C'est à quoi ne prirent pas garde les auteurs qui dissertèrent si longuement de la
lutte entre la « liberté républicaine » et le « despotisme impérial » à Rome, ni ceux qui, dans
les anciens conflits entre les patriciens et les plébéiens, virent une lutte entre l'aristocratie et
la plèbe, tandis qu'aujourd'hui on sait fort bien que c'étaient des luttes entre deux aristo-
craties. En des temps moins reculés, les luttes entre les sénateurs et les chevaliers ne sont
point un phénomène simple, ainsi que tant de gens se l'imaginent. Pour preuve, il suffirait de
remarquer que sénateurs et chevaliers, poussés par une communauté d'intérêts, tombaient
d'accord lorsqu'ils s'opposaient aux lois agraires.

Ces lignes ne sont pas des lignes géométriques ; pas plus d'ailleurs que ne le sont les
lignes qui séparent de la terre ferme les eaux de l'Océan. Il n'y a que la présomptueuse
ignorance pour exiger une rigueur qui n'appartient pas à la science du concret. Les termes de
cette science doivent correspondre à la réalité, mais cela n'a lieu qu'en de certaines limites 1.
On ne peut définir rigoureusement la terre végétale, l'argile, ni dire quel est le nombre exact
d'années, de jours, d'heures, etc., qui séparent de la jeunesse l'âge mûr ; ce qui n'empêche pas
la science expérimentale de faire usage de ces termes, sous la réserve des approximations
qu'ils comportent. La rigueur du raisonnement est atteinte par la considération de cette
approximation. Du reste, même les mathématiques sont obligées de suivre cette voie pour
faire usage des nombres dits irrationnels.

§ 2545. Cherchons donc à nous faire, en gros, une première idée des phénomènes. Nous
avons précédemment reconnu que, dans les phénomènes sociaux, la façon dont les hommes
obtiennent le nécessaire pour vivre, l'aisance, la richesse, les honneurs, le pouvoir, est d'une
grande importance, tant pour les intérêts que pour les sentiments, et que, sous cet aspect, il
convient, dans une première approximation, de diviser ces phénomènes en deux catégories
(§2233). Voyons si, en suivant cette voie, nous trouverons quelque uniformité. Si oui, nous
continuerons, sinon, nous ferons demi-tour.

1 Les termes de la science expérimentale correspondent à la réalité, en des limites plus ou moins étendues ;
les termes de la théologie et de la métaphysique n'y correspondent en aucune manière ; ou, si l'on veut, les
limites sont tellement écartées que l'approximation devient illusoire. Il existe certainement des choses qui
correspondent au terme argile, des individus qui sont jeunes, vieux, des classes sociales, etc. Le doute ne
peut porter que sur la limite à laquelle certaines matières n'appartiennent plus à la catégorie des argiles,
certains individus à la catégorie des jeunes, certaines personnes à une classe sociale donnée. Mais quant à
Zeus, à la justice, au bien, etc., toute correspondance avec la réalité expérimentale fait défaut ; et ce n'est
plus de limites qu'il est question.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 55

§ 2546. Pour étudier des éléments différents, il faut commencer par les classer. Dans la
circulation des élites à Rome, nous devons prendre en considération les éléments suivants :
(A). Les règles du passage d'une classe à une autre.

(A-1). Les règles légales du passage d'une classe à une autre. Dans les temps primitifs de
l'histoire, il existe de graves obstacles légaux à la circulation. Les luttes entre les plébéiens et
les patriciens tendent à les supprimer. Ils disparaissent pour les citoyens, et sont atténués pour
les affranchis ; puis, vers la fin de l'Empire, les classes fermées ou presque fermées apparais-
sent de nouveau.
(A-2). Les mouvements effectifs du passage d'une classe à une autre. Ils dépendent sur-
tout de la facilité de s'enrichir de diverses manières. Ils sont grands vers la fin de la
République et le commencement de l'Empire.
(B). Les qualités de caractère de la nouvelle élite.

(B-1). Au point de vue ethnique 1. D'abord, les nouveaux éléments sont : romains, latins,
italiens. L'élite se renouvelle sans changer de caractère ethnique. En dernier lieu, viennent
surtout les Orientaux. Le caractère de l'élite change entièrement. De même, il faut considérer
les proportions, différentes au cours de l'histoire, et d'après lesquelles les habitants de la ville
et ceux de la campagne concourent au gouvernement de l'État. Belot a probablement donné
une importance trop grande à ces proportions ; mais ses observations conservent une part de
vérité. D'un autre côté, il a pris l'indice pour la chose. Le fait matériel d'habiter la ville ou la
campagne importe moins que les différents sentiments, les différents intérêts que cet indice
représente. C'est pourquoi nous devrons porter principalement notre attention sur ces
sentiments, sur ces intérêts.
(B-2). Au point de vue des résidus de la Ire et de la IIe classe. Quand l'élite se renouvelle
en partie par les nouveaux riches, quand les préoccupations agricoles cèdent la place aux
préoccupations financières ou commerciales, les résidus de la Ire classe s'accroissent dans la
partie qui gouverne l'État ; ceux de la IIe classe diminuent. De la sorte, à Rome, on arrive,
vers la fin de la République, à un État où la caste dominante est riche en résidus de la Ire
classe, pauvre en résidus de la IIe ; tandis que, dans la caste dominée, surtout chez les
hommes qui vivent loin de la ville, les résidus de la IIme classe abondent. Avec l'Empire
commence un mouvement en sens contraire, à l'égard de la caste dominante, qui s'enrichit de
résidus de la IIme classe, si bien qu'elle finit par égaler en cela la caste dominée.

1 Ce terme est parmi les plus indéterminés de la sociologie. Nous l'employons ici exclusivement pour
désigner un état de fait, sans vouloir le moins du monde en rechercher les causes. Nous ne voulons pas
résoudre ce problème : Y a-t-il plusieurs races humaines différentes, et combien ? Comment se mélangent-
elles, comment se constituent-elles, comment disparaissent-elles, etc. ? Dans l'antiquité, il y avait des
hommes qui s'appelaient eux-mêmes et que d'autres appelaient : Romains, Samnites, Italiens, Hellènes,
Carthaginois, Gaulois, etc. De nos jours, il y a des hommes qui s'appellent eux-mêmes et que d'autres
appellent : Français, Italiens, Allemands, Slaves, Grecs, etc. C'est exclusivement ce fait, et aucun autre, que
nous voulons désigner, quand nous parlons de différences ethniques. Chacun de ces noms désigne un
certain nombre d'individus qui, dans une mesure plus ou moins grande, possèdent habituellement en
commun certains caractères de sentiments, de pensée, de langue, parfois de religion, etc. Ici, nous
acceptons sans autre le fait tel quel. Nous ne voulons nullement en rechercher les causes ou les origines.
Nous répétons cela parce qu'il est nécessaire que le lecteur l'ait toujours présent à l'esprit, afin qu'il
n'attribue pas au terme ethnique un sens différent de celui dans lequel nous l'employons.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 56

(B-3). Au point de vue des rapports entre l'aptitude à employer la force, et l'usage qu'on
en fait. À l'origine, on ne distingue pas le citoyen du soldat ; l'élite est homogène à ce point
de vue : elle peut et sait user de la force. Puis, peu à peu, la qualité de citoyen se sépare de
celle de soldat ; l'élite se divise en deux, la partie la plus petite domine surtout par la force ; la
plus grande ne peut ni ne sait plus user de la force.

§ 2547. Les phénomènes se succèdent en se modifiant petit à petit avec le temps ; mais
pour les décrire, nous sommes contraints par la nécessité d'en former des groupes, de séparer
et de disjoindre ce qui est uni et continu. Cédant donc à cette nécessité, considérons les
espaces de temps suivants. Nous leur donnons des limites nettes, uniquement pour faciliter
l'exposé, comme on ferait pour la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, dans la vie humaine, qui
passe en changeant par degrés (§2544) : I. Du temps de la seconde guerre punique à la fin de
la République. – II. Du principat d'Auguste au temps des Antonins. – III. Des Antonins à
Gallien.

Il ne faut jamais oublier la mutuelle dépendance des différentes parties de l'état social,
c'est-à-dire des éléments (a), (b), (c), (d), indiqués au §2206. Ailleurs 1, nous avons longue-
ment traité de l'évolution des organisations économiques, ce qui nous permet de nous borner
ici à de courts aperçus en cette matière, et de nous attacher davantage aux autres éléments.

§ 2548. Du temps de la seconde guerre punique à la fin de la République. Laissons de


côté les temps antérieurs, parce que leur histoire est incertaine, et plus encore leur chrono-
logie. Dans l'espace de temps indiqué ici, la puissance politique, militaire et financière de
Rome s'accroît et atteint son maximum, comme aussi les manifestations de l'intelligence
(§2354 et sv.); la liberté économique est assez grande.
(A-1). Les obstacles légaux à la circulation de l'élite, d'abord considérables, se réduisent à
rien pour les citoyens 2. Les campagnards et les citadins tendent à l'égalité. Les descendants
au second degré – exceptionnellement aussi au premier degré – des affranchis obtiennent
l'ingénuité et peuvent entrer dans l'élite.
(A-2). Effectivement, la guerre, le commerce, enfin le recouvrement des impôts 3, font
surgir de nombreuses sources de richesses. La circulation est intense, sans être pourtant trop
hâtive (voir : § 2548 note 3), au moins en général. Une règle, qui d'ailleurs souffre diverses
exceptions selon les temps, et qui persistera jusqu'à la chute de l'Empire, veut qu'une famille
ne puisse s'élever dans les couches sociales que peu à peu. D'esclave, un homme devient
affranchi ; ses descendants au second degré sont ingénus. S'ils obtiennent des magistratures,
ils peuvent entrer dans l'ordre équestre. Ensuite, leurs descendants peuvent acquérir la
1 Cours, t. II, 1. II, c. II. Il faut remarquer que l'auteur ne connaissait pas encore la théorie de la mutuelle
dépendance des ondulations des phénomènes sociaux exposée ici (§2552, 2553), et dont il est nécessaire de
tenir compte dans l'histoire de l'évolution des corporations romaines.
2 MOMMSEN ; Le dr. pub. rom. ; VI-2 ; « (p. 99) [sous la république]. L'individu de la plus basse naissance
peut légalement recevoir les droits de chevalier. Mais, dans l'usage, le cheval équestre était donné de
préférence aux enfants des vieilles familles... Le droit et le fait subsistent sans changement sous l'Empire ».
3 MOMMSEN ; Le dr. publ. rom., VI-2 : « (p. 111) L'ordo publicanorum n'est jamais identifié avec l'ordo
equester, et il ne peut pas l'être. Mais ils sortaient l'un et l'autre de cette classe moyenne formée par
l'exclusion des sénateurs des marchés publics et par l'exclusion des centuries équestres du Sénat, et les
chefs étaient, en grande partie, les mêmes dans les deux. En ce sens, la direction politico-commerciale des
chevaliers appartenait aux publicains, et en outre leur unité les rendait aptes par excellence à la formation
de grandes compagnies de commerce ». Voir la suite §2549 7.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 57

nobilitas. Toujours si l'on observe la règle, le même homme ne peut obtenir les magistratures
que dans un ordre déterminé. Le mouvement général, d'abord lent, devient intense vers la fin
de la République, qui marque un temps d'anarchie, où l'on observe peu les règles.
(B-1). Toute ou presque toute l'élite est composée d'éléments indigènes. Toutefois, vers la
fin de la République, de grands changements soudains se produisent chez les citoyens et dans
l'élite (voir : § 2548 note 4). Enfin, on sait que la guerre sociale se termina avec l'admission
au droit de cité romain d'une partie des citoyens des cités italiques.
(B-2) Quelques-uns des nouveaux citoyens étaient vraisemblablement des paysans, et ont
apporté dans le peuple romain des résidus de la IIme classe ; mais le plus grand nombre étaient
probablement des gens avisés, riches en résidus de la Ire classe ; car, seuls ces individus
savaient se tirer des circonstances difficiles du temps, et obtenir des puissants les droits de
cité. Il faut faire une observation analogue pour les esclaves qui obtenaient la liberté. Une
comparaison établie par Denys d'Halicarnasse 1, entre les affranchis anciens et ceux de son
temps, montre que ces derniers possédaient des résidus de la Ire classe en plus grande
abondance que les premiers. Ces résidus s'accroissaient aussi, en comparaison de ceux de la
IIme classe, dans la caste gouvernante, qui recevait une quantité toujours plus grande de
« spéculateurs ». Il faut distinguer le mouvement qui apporte de nouveaux citoyens de celui
qui modifie l'élite. Dans celle-ci même, il faut distinguer différentes parties. Les soldats n'y
manquent pas encore ; ce sont eux qui, après quelques tentatives infructueuses, constitueront
l'Empire. Les « spéculateurs » forment la plus grande partie de l'élite. Ils se tournent toujours
du côté d'où souffle un vent favorable ; ils intriguent au forum et achètent les votes aux
comices, tant que cela peut leur profiter ; ils se révoltent avec la plus grande facilité et
favorisent les militaires, s'ils peuvent en retirer quelque avantage. Nous les trouvons surtout
parmi les chevaliers, mais il y en a aussi dans les autres classes. Enfin, il est une catégorie de
gens timorés, souvent honnêtes, qui croient en l'efficacité des lois contre les armes, qui
perdent toujours plus leur énergie 2 et creusent leur propre fosse. Dans l'histoire, on voit
apparaître ces gens surtout parmi les sénateurs, chez lesquels on trouve d'ailleurs aussi des
« spéculateurs » (§2542). Nous avons déjà remarqué d'une façon générale (§2338) que ce
sont les mêmes causes qui provoquent d'abord la prospérité, puis la décadence. À la
naissance d'un enfant, on peut prévoir à peu près ce qu'il sera physiquement quand il sera
vieux ; de même, on peut prévoir, lorsqu'on connaît les circonstances, quel sera le dévelop-
pement d'aristocraties comme celles de Sparte ou de Venise, de peuples qui se séparent des
autres, comme celui d'Athènes ou aussi de Chine, de peuples chez lesquels des conquêtes et
des spéculations fournissent les nouveaux éléments de la classe dominante, comme ce fut le

1 DION. HALIC. ; Rom. ant., IV, 24 : « Ils obtenaient [anciennement] la liberté : le plus grand nombre
gratuitement, à cause de leur courage et de leur probité. C'était là le meilleur moyen de se soustraire au
pouvoir des maîtres. Le plus petit nombre payait son rachat, gagné par un travail licite et juste. Il n'en est
pas ainsi de notre temps. Si grande est la confusion et si déshonorantes et viles sont devenues les bonnes
mœurs de la République romaine, que certains gagnent par les vois, par les effractions, par la prostitution et
par d'autres mauvaises actions, le nécessaire pour racheter la liberté et devenir bientôt citoyens romains.
D'autres gens, devenus les témoins et les complices de leurs maîtres dans des empoisonnements, des
homicides et des crimes contre les dieux et la République, sont récompensés par leurs patrons avec la
liberté ; ... ».
2 Ce sénat de la République, dont Marcius Philippus dit qu'avec lui on ne pouvait pas gouverner, était le
digne précurseur des sénats de l’Empire. – CIC. ; De oratore, III, 1 : Ut enim [L. Crassus] Romam rediit
extremo scenicorum ludorum die, vehementer commotus ea oratione, quae ferebatur habita esse in
concione a Philippo ; quem dixisse constabat, videndum sibi aliud esse consilium, illo senatu se
rempublicain gerere non posse... Les « spéculateurs » et les gens vils, contents de leur état, s'accordent en
cela qu'ils évitent l'emploi de la force.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 58

cas pour le peuple romain. Quelques mots de Florus 1 donnent la synthèse du phénomène à la
fin de la République. Ils nous décrivent les maux auxquels aboutit l'évolution de la
ploutocratie. Mais précédemment, plutôt que des maux, il en était résulté un bien pour Rome.
Polybe le vit ; il connut Rome, précisément lorsque les causes qui firent ensuite tomber l'État
en décadence faisaient sa puissance et sa prospérité. Il fut frappé du fait que toute la
population visait à des entreprises économiques et financières. Sous des formes quelque peu
différentes, le phénomène était au fond en grande partie semblable à celui qu'on observe
aujourd'hui chez les peuples civilisés. Polybe s'arrête surtout (VI, 17) aux travaux affermés
par les censeurs ; entre autres les perceptions d'impôts. Il remarque que tout le peuple y prend
part « (VI, 17, 4). Les uns afferment pour eux-mêmes, auprès des censeurs ; d'autres
s'associent avec les premiers ; d'autres se portent caution ; d'autres engagent leurs biens pour
ces cautions ». Voilà qu'est né ce qu'on appellera un jour la ploutocratie. Tant qu'elle est
faible, elle demeure soumise ; quand elle sera forte, elle dominera. En attendant, entre ces
deux états, elle donnera à Rome puissance et prospérité. Les hommes qu'a vus Polybe
exploitaient, et leurs descendants exploiteront encore plus les conquêtes de Rome (voir : §
2548 note 8) et tous les pays du bassin de la Méditerranée, même ceux que la domination
romaine n'atteignait pas encore. On pourra plus ou moins leur appliquer à eux tous les
paroles de Cicéron au sujet des Gaules 2 : « La Gaule est pleine de négociants, pleine de
citoyens romains. Aucun Gaulois ne tient un négoce sans un citoyen romain. Il ne circule pas
non plus une pièce de monnaie dans les Gaules sans qu'elle soit sur les registres des citoyens
romains ». La prospérité économique et financière fut alors vraiment très grande. Elle
ressemble, toutes proportions gardées, à la prospérité des peuples civilisés modernes au début
du XXme siècle. Alors comme aujourd'hui, les prix montaient et le luxe croissait 3. Il est
évident que de tels et de si graves intérêts de la classe nombreuse des « spéculateurs »
constituaient une force assez puissante pour avoir la haute main dans l'État, si elle n'était pas
contenue par une autre force égale ou à peu près (§2087 et sv.). Au temps de Polybe, la ruse
suffisait encore. Cet auteur remarque (VI, 17, 5) que tous les travaux affermés par les
censeurs dépendent du Sénat : « (6) et vraiment les cas sont nombreux où le Sénat peut
causer de grands dommages, ou au contraire favoriser ceux qui ont affermé les recettes et les
entreprises publiques 4 ». Voilà que nous apercevons une nouvelle force. Nuisible ou

1 Vers la fin de la République, la classe des chevaliers était en très grande partie composée de
« spéculateurs ». Sa puissance et ses déprédations dans les provinces sont bien connues. – FLOR. ; III, 18 :
Equites Romani tanta potestate subnixi, ut qui fata fortunasque principum haberent in manu, interceptis
vectigalibus, peculabantur suo iure rempublicam. Cfr. 2354 1. – CIC. ; In Verrem, III, 72, 168 : Certe huic
homini nulla salutis esset, si publicani, hoc est, si equites romani iudicarent. 41, 94 : « Précédemment,
quand l'ordre équestre jugeait, même les magistrats déshonnêtes et rapaces, dans les provinces, respectaient
les publicains, honoraient tous ceux qui fonctionnaient avec eux. N'importe quel chevalier romain qu'ils
voyaient en province, ils le comblaient de bienfaits et de libéralités.. Ils estimaient alors [les chevaliers], je
ne sais comment, presque d'un commun vouloir, que quiconque avait cru digne d'offense un chevalier
romain, devait être jugé digne d'un mauvais sort par tout l'ordre ». Il n'en est pas autrement aujourd'hui pour
nos ploutocrates soutenus par les parlementaires, par les gouvernements et par la magistrature qui en
dépend (§2262 1).
2 CIC. ; Pro M. Fonteio, IV.
3 Plutarque nous rapporte un fait tout semblable à ceux qui se sont passés de nos jours. Ce fait témoigne de la
grande augmentation du prix des immeubles ; augmentation qui est un indice certain de l'accroissement de
la prospérité économique. PLUTARCH. ; Marius, 34 Près de Misène, Marius possédait une belle maison,
qui avait été achetée par Cornélie pour 75 000 drachmes, et revendue peu après à Lucius Lucullus pour
2 500 000 drachmes.[En grec] : « Ainsi s'accrurent rapidement les grandes dépenses, et la prospérité
provoqua le luxe en proportion ».
4 Caton le Censeur s'en prend aux « spéculateurs », poussé par des motifs éthiques. Comme il arrive
habituellement dans des cas semblables, ce fut en vain. Le Sénat défendit les « spéculateurs », comme le
font de nos jours les assemblées législatives. PLUTARCH. ; Cat. m., 19. Caton diminua le prix des travaux
affermés ; il accrut celui du fermage des impôts. Le Sénat déclara nuls ces contrats, et les tribuns firent
condamner Caton à une amende.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 59

profitable, elle devra être prise en considération par la ploutocratie, dont les opérations seront
alors plus profitables que nuisibles à la République, et de beaucoup. En même temps,
l'obstacle une fois surmonté, la corruption et la violence auront le champ libre, jusqu'à ce que
surgisse une autre force plus grande, celle des armes, qui les refoulera. Celui qui peut être
très utile ou très nuisible à autrui se trouve nécessairement exposé à la corruption ou à la
violence d'autrui. On observe ce fait en tout temps (§2261 1 ). Le présent et le passé
s'expliquent mutuellement. Un corps qui, comme le Sénat romain, a tant de pouvoir, est aussi
exposé à la rivalité de ceux qui veulent le déposséder et acquérir pour eux-mêmes ce pouvoir.
En outre, celui qui dépend de ce corps ou des rivaux de ce corps, s'aperçoit tôt ou tard qu'il
vaudrait mieux ne dépendre de personne, et tâche de dominer. On pouvait donc bien prévoir
que le Sénat ne serait pas laissé en possession pacifique du pouvoir, et que la corruption et la
violence changeraient de forme suivant qui détiendrait ce pouvoir, tandis qu'elles
s'accroîtraient en même temps que les profits qu'on attendait ou qu'on obtenait d'elles. Polybe
eut aussi l'occasion d'observer l'un des moyens par lesquels le Sénat maintenait son pouvoir :
le privilège qu'il avait de juger les causes privées et les causes publiques. On pouvait donc
aisément prévoir que la lutte s'engagerait à propos de ce privilège. On sait assez qu'il en fut
effectivement ainsi.
(B-3). L'élite est encore en grande partie une classe guerrière mais la séparation entre les
fonctions militaires et les fonctions civiles commence déjà (voir : § 2548 note 12). En outre,
l'armée, qui était primitivement composée surtout de citoyens propriétaires, et dans laquelle
les résidus de la IIme classe étaient par conséquent puissants, tend à devenir en partie un
ramassis de mercenaires, donc d'hommes qui sont l'instrument et l'auxiliaire des chefs chez
lesquels abondent les résidus de la Ire classe (voir : § 2548 note 13).

§ 2549. II Du principat d'Auguste au temps des Antonins. Nous sommes toujours près du
maximum observé dans la période précédente, mais la décadence commence. Au gouverne-
ment par la ruse s'est substitué le gouvernement par la force. Il n'est plus nécessaire de
corrompre les comices, car, rendus impuissants, ils ne tardent pas à disparaître entièrement.
À la violence dans les comices succédera bientôt celle des prétoriens. Mais, sous Auguste et
Tibère, les prétoriens sont encore soumis à l'empereur : ils constituent un moyen de
gouverner, ils ne dominent pas. Les « spéculateurs » sont tenus en bride ; ils peuvent faire
beaucoup de bien et peu de mal. C'est une période analogue à celle qu'on observa quand ils
étaient tenus en bride par l'autorité du Sénat, par l'influence des citoyens campagnards. Mais,
de même que cette organisation gouvernementale devait donner un temps de prospérité, puis
un temps de décadence, ainsi la nouvelle organisation gouvernementale devait provoquer des
phénomènes analogues ; et de même que la période précédente avait montré le bon et le
mauvais côté d'un gouvernement qui a pour moyen principal la ruse (résidus de la Ire classe),
la nouvelle période montrera le bon et le mauvais côté d'un gouvernement qui s'appuie
principalement sur la force (résidus de la IIme classe.
(A-1). La tendance à la cristallisation commence (voir : § 2549 note 1). On a une
noblesse qui tend à se fermer : un ordo senatorius et un ordo equester 1. Ces phénomènes
sont en état de mutuelle dépendance avec l'augmentation des résidus de la IIme classe. Le

1 Dict. DAREMB. SAGL. ; s. r. Senatus (CH. LÉCRIVAIN ; « (p. 1195) Auguste constitue définitivement et
officiellement un ordre sénatorial, une sorte de pairie héréditaire, ouverte seulement par la concession du
laticlave ou l’allectio, qui a le monopole des anciennes magistratures... La nouvelle nobilitas acquiert un
nom spécial probablement dès le milieu du Ier siècle, en tout cas officiellement à l'époque de Marc-Aurèle
et de Vérus, le nom de clarissimus... appliqué aux hommes, femmes et enfants. Elle comprend les
sénateurs, leurs femmes et leurs descendants agnats jusqu'au troisième degré ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 60

nombre des citoyens augmente ; les fils des affranchis obtiennent l'ingénuité. Il est naturel
qu'au fur et à mesure de la dégradation du droit de cité, ce droit soit accordé avec une
libéralité toujours plus grande.
(A-2). Sous le Haut Empire, le commerce et l'industrie continuent à jouir de la liberté
qu'ils avaient eue sous la République 1. Ils offrent toujours le moyen de s'enrichir à un grand
nombre de gens 2. Ils absorbent même une partie des énergies qu'on dépensait précédemment
dans les brigues des comices. De même, aujourd'hui, les occupations économiques absorbent,
en Allemagne, au moins une petite partie des énergies qui, dans d'autres pays, sont dépensées
en brigues politiques. La circulation effective de l'élite est toujours considérable 3.
(B-1). L'invasion d'éléments étrangers, déjà commencée à la fin de la République, croît en
intensité, non seulement parmi les citoyens, mais aussi dans l'élite, et appauvrit toujours plus
de vieux sang romain ou même seulement italien (voir : § 2549 note 6) (§2546 1) le peuple et
ses chefs, qui continuent à se dire Romains. Ces étrangers apportent en grande abondance des
résidus de la IIme classe. Le vieux chêne romain dépérit ; une petite plante naît, qui grandira
ensuite avec l'invasion des religions orientales, le culte de Mithra, le triomphe du chris-
tianisme.
(B-2). La manière dont les esclaves obtiennent la liberté ne change pas beaucoup. Par
conséquent, un choix d'hommes possédant certains résidus de la Ire classe continue à exister ;
mais ce choix se fait dans une collectivité où les résidus de la IIme classe sont puissants. Si
l'on choisit les hommes de plus haute taille dans un peuple de nains, on a des hommes plus
petits que si on les choisit dans un peuple normal, et beaucoup plus petits que si on les choisit

1 WALTZING ; loc. cit. §2549 1, t. II : (p. 255) Ainsi l'initiative privée fut longtemps [du Ier au IIe siècle]
seule à fonder les collèges, même ceux dont les membres étaient au service public ; l'État intervint peu à
peu, d'abord pour encourager, ensuite pour établir lui-même les corporations [on observe des faits
analogues dans nos sociétés civilisées, au XIXe siècle et au commencement du XXe]... Il faut distinguer
deux périodes : l'une de liberté, qui dura à peu près deux siècles, l'autre de servitude, qui commence dans le
cours du troisième [périodes ascendantes et descendantes d'une oscillation (§2553), analogues à celles que
nous observons aujourd'hui]... Durant deux à trois siècles l'État n'usa d'aucune contrainte ; le collège était
avant tout une association privée ; il s'organisait avec une liberté presque entière... ». « (p. 258) En résumé,
ce qui distingue cette période, c'est un service librement accepté et l'absence de toute contrainte ».
2 MARQUARDT ; La vie priv. des rom., t. I : « (p. 193) Dans l'ancien droit le commerce était interdit aux
sénateurs, le (p. 194) prêt à intérêt était mal famé ; mais Caton l'Ancien déjà faisait le commerce maritime,
et qui avait de l'argent le prêtait à intérêt. Les gains, même les plus sordides, n'entraînèrent plus la perte de
la considération : on les faisait toutefois réaliser par des fermiers, des affranchis ou des esclaves, et les
capitaux des gens riches trouvaient, grâce à ces intermédiaires, des débouchés jusqu'alors inconnus. Cette
raison, entre tant d'autres,... peut servir à expliquer comment sous l'Empire l'activité industrielle et
commerciale se trouva presque tout entière concentrée aux mains des esclaves et des affranchis ». En note :
« Les Grecs et les Orientaux avaient une aptitude toute particulière pour les opérations commerciales. La
fortune d'un affranchi (patrimonium libertini, SEN. ; Ep. XXVII, 5) a passé en proverbe sous l'Empire » (§
25973).
3 DURUY ; Hist. rom., t. V : « (p. 329) ...dans la hiérarchie sociale, beaucoup d'ingénus descendent,
beaucoup d'esclaves montent, et ils se rencontrent à mi-chemin de la servitude à la liberté : déchéance pour
les uns, progrès pour les autres ». « (p. 636) ...des inscriptions, des enseignes de magasin, des débris parfois
informes... attestent cette transformation : la société agricole de Caton l'Ancien devenant la société
industrielle de l'Empire [l'auteur oublie les chevaliers et les negotiatores de la fin de la République]. Ce
n'était pas moins qu'une révolution économique, par conséquent sociale [pas une révolution, mais une
transformation graduelle], qui... (p. 637) modifia profondément la loi civile. La même révolution s'opérait
dans toutes les provinces. Voyez au musée de Saint-Germain les nombreux monuments funéraires
d'hommes de métiers que les seules fouilles de la Gaule ont déjà mis au jour. Ces monuments attestent deux
faits : l'aisance de ces industriels, assez riches pour se construire de coûteux tombeaux, et la fierté de ces
représentants du travail libre... ». DION. CASSIUS (LII, 37, p. 690) suppose que Mécène disait à Auguste :
« Honore les artisans et ceux qui travaillent utilement ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 61

dans un peuple de géants. Ces considérations s'appliquent à l'élite. On y entre surtout par les
artifices de la « spéculation » et par la faveur des empereurs 1. Ce fait tend à y accroître les
résidus de la Ire classe. Mais l'origine ethnique y oppose de nombreux résidus de la IIme classe.
Par conséquent, dans l'ensemble, d'abord la proportion des résidus change peu, il y a une
certaine égalité entre le présent et le passé ; puis, petit à petit, les résidus de la IIme classe
l'emportent. La classe gouvernante devient une classe de fonctionnaires 2, présentant l'étroi-
tesse d'idées propre à ces personnes.
(B-3). La séparation entre les fonctions civiles et les fonctions militaires s'accentue 3 ; et
ces fonctions tendent à se séparer complètement (voir : § 2549 note 10). La classe militaire
domine par l'Empereur. Elle constitue une force brutale, non une élite. La classe gouverne-
mentale prend un caractère toujours plus civil. Elle ne peut pas, elle ne veut pas, elle ne sait
pas faire usage de la force.

§ 2550. III. Des Antonins à Gallien. La grande prédominance des résidus de la persis-
tance des agrégats manifeste toujours plus ses effets. La décadence politique, militaire,
financière, intellectuelle de Rome, devient toujours plus grande. Les institutions économi-
ques et sociales deviennent toujours plus rigides. Les barbares vont envahir l'empire.
(A-1). La cristallisation des sociétés croît et s'achève. Alexandre Sévère ferme les corpo-
rations des arts et métiers. Le décurionat devient une obligation onéreuse «2607 2). La société
romaine s'achemine à une société de caste (voir : § 2550 note 1).

(A-2). La circulation effective devient toujours moindre. L'institution de nombreuses


corporations fermées, l'appauvrissement de l'Empire tarissent les sources des nouveaux
éléments pour l'élite. Celle-ci ne reçoit plus qu'un petit nombre de « spéculateurs » et de
favoris des empereurs. La division en castes est encore plus effective que légale.
(B-1). Désormais, l'élite se compose en grande partie d'éléments étrangers. Les empereurs
eux-mêmes sont étrangers.
(B-2). Les « spéculateurs » et d'autres éléments semblables deviennent insuffisants pour
renouveler l'élite ; aussi les résidus de la Ire classe y diminuent-ils, tandis que les résidus de la
IIme classe s'y accroissent d'une manière démesurée, parce que les quelques éléments
nouveaux sont surtout des Orientaux et des Barbares superstitieux.

1 MOMMSEN ; Le dr. publ. rom., t. VI-2 : « (p. 103) Pour participer, sous l'Empire, au service avantageux
des légionnaires, le détenteur du cheval équestre devait le résigner. Cela s'est souvent produit sous la forme
d'une concession immédiate du centurionat de légion faite aux personnes qui sortaient pour cette raison de
l'ordre privilégié ».
2 MOMMSEN ; Le dr. publ. rom., t. VI-2 : Suite de la note du §2548 2 : « (p. 111) Sous le Principat, la
condition (p. 112) juridique des publicani est, dans l'ensemble, restée la même ; mais leur condition
pratique se transforma complètement. La réorganisation monarchique de l'État fit de la chevalerie par ses
chefs un ordre de fonctionnaires ; sa réorganisation financière permit en principe à l'État de se passer des
intermédiaires pour la perception des recettes comme pour les dépenses, et elle enleva par conséquent le
terrain à la grande spéculation pratiquée par les chevaliers sous la République ».
3 MOMMSEN ; Le dr. publ. rom., t. VI-2 : « (p. 162) L'exclusion jalouse de l'ordre sénatorial des fonctions
militaires, qui caractérise le Principat depuis les Sévères, est étrangère au système d'Auguste ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 62

(B-3). La séparation entre l'élite civile et les fonctions militaires est complète. Désormais
l'élite est composée d'un ramassis de gens veules, mûrs pour être conquis par les Barbares
(voir : § 2550 note 2).

§ 2551. Tous ces caractères vont en s'accentuant (voir : § 2551 note 1) jusqu'à la chute de
l'Empire d'Occident. Alors les Barbares brisent la cristallisation de la société. C'est le
principal bienfait dont la nouvelle société leur est redevable. Du reste, encore plus supers-
titieux que les peuples qu'ils conquièrent, ils augmentent les résidus de la IIme classe, là où ils
étaient déjà en quantité surabondante. Par conséquent, à ce point de vue, ils précipitent la
ruine de la société. Mais grâce à leur ignorance, ils brisent la machine des institutions
impériales, qu'ils auraient cependant voulu conserver, mais qu'ils sont incapables de faire
fonctionner. Ils déposent ainsi la semence qui produira une nouvelle civilisation. En effet,
avec le temps, çà et là apparaissent des points où, dans un état de mutuelle dépendance, se
développent les résidus de la Ire classe et l'activité commerciale (§2609). C'est d'une manière
semblable qu'en d'autres temps Athènes, Rome et d'autres antiques cités grecques et italiques
avaient pris naissance. La diversité des circonstances donne une forme différente aux
phénomènes; mais sous cette forme transparaît paraît un fond qui est semblable. Dans le pays
où, comme en Provence et en Italie, le commerce, les arts, les industries, permettent aux
« spéculateurs » de s'enrichir et d'entrer dans l'élite de la population, en y apportant des
résidus de la Ire classe dont cette élite manquait grandement, la prospérité politique, militaire,
financière, intellectuelle, reparaît : nous sommes au temps des Communes.

§ 2552. Il faut prendre garde au cours général de semblables phénomènes : celui d'une
courbe ondulée dont nous avons vu déjà de nombreux exemples 1. Les considérations
représentées aux §2330 à 2339 s'appliquent au présent cas. Comme d'habitude, nous avons à
examiner les théories ou dérivations (c) (§2205) et les faits correspondants (a), (b), (d).
Appelons (s) l'ensemble de ces faits, uniquement pour nous entendre. Nous avons déjà étudié
(§2203 et sv.) le phénomène général de la mutuelle dépendance de ces éléments (a), (b), (c),
(d) et les cycles qu'on y observe. Maintenant nous allons considérer le phénomène particulier
des ondulations qui se produisent au cours du temps, dans ces éléments, et les rapports de
mutuelle dépendance que ces ondulations présentent.

L'étude des états successifs de l'organisation économique et de l'organisation sociale


conduit à examiner les oscillations successives des catégories (b) et (d), auxquelles on peut
ajouter, si l'on veut, les oscillations des sentiments (a), que nous savons d'ailleurs ne pas
atteindre une ampleur considérable, si ce n'est dans des temps assez longs. Avec cette
restriction, nous pouvons dire que nous considérons les oscillations de l'ensemble (s). Les
conceptions des états de (s) et des théories (c) qui y correspondent apparaissent plus ou
moins indistinctement sous les termes de « libre échange » ou de « protectionnisme »,
d'« individualisme » ou d'« étatisme », employés dans le langage vulgaire. Les deux premiers
termes ont un sens quelque peu précis ; à la rigueur, on peut les employer dans un
raisonnement scientifique (§2544). Les deux derniers sont indéfinis, analogues à ceux de
« religion », de « morale », etc. Pour pouvoir s'en servir, il faut au moins avoir une lointaine

1 Après avoir tenté d'expliquer par des considérations sur les mœurs les changements du luxe à Rome (§2585
3
), TACITE émet un doute qui le rapproche beaucoup de la réalité. Ann., III 55 : Nisi forte rebus cunctis
inest quidam velut orbis, ut, quemadmodum temporum vices, ita morum vertantur : nec omnia apud priores
meliora... « à moins que ce ne soit peut-être le propre de toutes les choses de parcourir un cycle, de telle
sorte que les mœurs changent comme les vicissitudes des temps ; tout n'était pas meilleur chez les
anciens... ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 63

idée de ce qu'ils signifient. D'abord, il est nécessaire de séparer les faits des théories. Si l'on
croit que toutes les actions sont logiques, et si, voulant inventer la réalité, on s'imagine que
les théories, les dérivations, déterminent les actions de l'homme, on peut sans grave
inconvénient confondre les théories et les faits, et ne pas distinguer entre les théories (c) de
l'« individualisme » et de l'« étatisme » d'une part, et les faits (a), (b), (d), auxquels ils
correspondent d'autre part. Il n'en est pas ainsi pour celui qui connaît le rôle important des
actions non-logiques dans les phénomènes sociaux. Il ne lui est pas permis, s'il veut raisonner
avec tant soit peu de rigueur expérimentale, de confondre (c) avec l'ensemble (a), (b), (d),
que nous désignons par (s). Nous avons séparé (c) de (s) ; mais cela ne suffit pas. À la
rigueur, nous pouvons savoir si une théorie (c) est « individualiste » ou « étatiste », de même
que nous pouvons savoir si une autre théorie se rapproche plus du nominalisme que du
réalisme ; mais il est beaucoup plus difficile de savoir à quels faits (s) correspondent les faits
dits de l'« individualisme » ou de l'« étatisme ». Vouloir obtenir en cela de la précision est
aussi inutile que de vouloir définir rigoureusement les termes « religion », « morale »,
« droit », etc. Il convient donc de suivre une autre voie pour classer les états (s). Nous
pouvons obtenir quelque rigueur en portant notre attention sur la force des liaisons qui
règlent les actions de l'individu. Si cette liaison est faible, nous nous rapprochons de l'état
appelé « individualiste » ; si elle est forte, nous nous rapprochons de l'état dit « étatiste ». Il
faut ensuite séparer les liaisons économiques qui appartiennent à (b), des liaisons de la
circulation des élites, qui appartiennent à (d). Les liaisons de ces deux catégories peuvent être
faibles, comme vers la fin de la République romaine et au commencement de l'Empire. Elles
peuvent être fortes chez toutes les deux, comme au temps de la grande décadence de
l'Empire. Les liaisons de première catégorie peuvent être faibles et celles de la seconde
fortes, comme aux temps qui suivirent les invasions barbares. Enfin, les liaisons de la
première catégorie peuvent être fortes et celles de la seconde très faibles, comme dans l'état
auquel s'acheminent nos sociétés. D'une manière analogue à ce que nous avons fait au §2339,
nous distinguons un aspect intrinsèque et un aspect extrinsèque, tant pour les oscillations des
dérivations (c) que pour celles des faits sociaux (s). On obtient le premier aspect, si l'on
sépare (c) et (s), et en considérant pour chacune de ces catégories l'action d'une période
ascendante sur la période descendante qui la suit, puis de celle-ci sur la période ascendante
qui vient après, et ainsi de suite. On obtient le second aspect, en unissant (c) avec (s), et en
considérant les actions mutuelles de ces deux catégories. Nous avons donc à étudier les
aspects suivants :

(I) Aspect intrinsèque :


(I-alpha). Dérivations (c) ;
(1-bêta). Ensemble des faits sociaux (s).

(II). Aspect extrinsèque :


(II-alpha). Action de (c) sur (s) ;
(II-bêta). Action de (s) sur (c) ;
(II-gamma). Action des différentes parties de (c) ;
(II-delta). Action des différentes parties de (s).

Nous n'avons pas à nous occuper ici spécialement de cette dernière catégorie, car elle fait
partie de l'étude générale que nous sommes en train d'accomplir sur les formes des sociétés.
Voyons les autres.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 64

§ 2553. (I-alpha). Aspect intrinsèque des dérivations. Jusqu'à présent, presque tous les
auteurs de théories, en matière sociale, ont été mus surtout par la foi en quelque idéal. Par
conséquent, ils ont accepté uniquement les faits qui paraissaient concorder avec cet idéal, et
ne se sont guère souciés des faits contraires. Lors même que ces théories ont un vernis
expérimental, elles tendent à la métaphysique. On peut ranger les dérivations de l'« indi-
vidualisme » et de l'« étatisme » dans le même genre que le nominalisme et le « réalisme » ;
et, bien que les analogies soient beaucoup moins frappantes, les dérivations du « libre
échange » et du « protectionnisme » ne s'écartent pas trop de ce genre. Donc, en cela, le cas
que nous étudions maintenant est semblable à celui dont il est question aux §2340 et sv. ;
mais entre les deux cas, il y a toutefois une différence notable. Elle consiste en ce qu'actuel-
lement la discordance entre la théorie et la réalité a peu ou point d'influence pratique. Ainsi
disparaît la cause qui agissait pour déterminer la succession des périodes, dans le cas du
§2340. Ce fait a lieu parce que dans les matières touchant aux sciences naturelles, il est
difficile, presque impossible, d'éviter le contraste entre les dérivations et la réalité
expérimentale, tandis que cela est très facile dans les matières touchant les « sciences »
sociales. Dans celles-ci, on juge les théories suivant leur accord avec les sentiments ou avec
les intérêts, plutôt que d'après leur accord avec la réalité expérimentale. Nous pouvons donc
conclure que, dans le présent cas, l'aspect intrinsèque de (c) est peu important.

(I-bêta) Aspect intrinsèque de l'ensemble des faits sociaux. Contrairement au précédent,


cet aspect est très important. Une période d'« individualisme » (dans laquelle les liaisons sont
faibles) prépare une période d'« étatisme » (dans laquelle les liaisons sont fortes ») et vice-
versa. Dans la première période, l'initiative privée prépare les matériaux dont les institutions
rigides de l'État se serviront durant la seconde ; et pendant celle-ci, les inconvénients
croissants de la cristallisation sociale préparent la décadence (§2607 et sv.), que seule
l'apparition nouvelle de la souplesse et de la liberté d'action des particuliers peut changer en
progrès (§2551). L'expérience nous montre que les oscillations peuvent être d'ampleur et de
durée différentes ; mais elle ne nous fait connaître aucun peuple civilisé chez lequel on
n'observe pas de ces oscillations. Il est donc peu probable, du moins pour aujourd'hui, qu'il
puisse y avoir un état social où elles disparaissent entièrement.

Une société dans laquelle les personnes abondamment douées de résidus de la Ie classe
ont toute liberté d'action, apparaît comme désordonnée ; en outre, une partie de la richesse est
certainement dilapidée en efforts stériles. Par conséquent, quand la cristallisation commence,
la société paraît non seulement mieux organisée, mais aussi plus prospère. La cristallisation
de la société romaine, sous le Bas Empire, ne fut pas seulement imposée par le gouverne-
ment : elle fut aussi voulue par la population elle-même, qui y voyait une amélioration de ses
conditions. Le fait d'attacher définitivement le colon au sol, l'artisan à son métier, le décurion
à la curie, non seulement profitait au gouvernement qui établissait ainsi dans la société une
organisation meilleure et plus avantageuse pour lui-même, mais encore, il plaisait aux
jurisconsultes, aux intellectuels, qui admiraient un si bel ordre. Elle était désirée, voulue par
les propriétaires qui entretenaient les colons, par les corporations qui s'assuraient le concours
des gens qui, plus avisés et plus habiles, auraient pu porter ailleurs leurs richesses, par les
citoyens qui exploitaient les décurions. On comprend mieux le phénomène en observant les
faits contemporains qui sont en partie semblables. La prospérité de nos contrées est, – ne fût-
ce qu'en partie – le fruit de la liberté d'action des éléments, au point de vue économique et
social, durant une partie du XIXe siècle. Maintenant la cristallisation commence, exactement
comme dans l'Empire romain. Elle est voulue par les populations et, en de nombreux cas,
paraît accroître la prospérité (voir : § 2553 note 1). Sans doute nous sommes loin encore d'un
état où l'ouvrier est définitivement attaché à son métier ; mais les syndicats ouvriers, les
restrictions imposées à la circulation entre un État et un autre, nous mettent sur cette voie.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 65

Les États-Unis d'Amérique, constitués par l'émigration, et qui doivent à l'émigration leur
prospérité actuelle, s'efforcent maintenant par tous les moyens de repousser les émigrants.
D'autres pays, comme l'Australie, en font autant. Les syndicats ouvriers cherchent à interdire
le travail aux gens qui ne sont pas syndiqués. D'autre part, ils sont bien loin de consentir à
accepter tout le monde. Les gouvernements et les communes interviennent chaque jour
davantage dans les affaires économiques. Ils y sont poussés par la volonté des populations, et
souvent avec un avantage apparent pour celles-ci. En Italie, la loi sur la « municipalisation »
des services publics était voulue par la population, si bien que le gouvernement l'accorda,
tout en l'utilisant comme une arme électorale. Déjà surgissent d'autres analogies qui
apparaîtront peut-être davantage dans la suite 1. Le pouvoir impérial de la décadence romaine
donnait la chasse aux curiales, pour les ramener à leurs onéreuses fonctions (§2607) ; le
pouvoir de la ploutocratie démocratique de nos sociétés ne donne pas encore la chasse aux
personnes aisées, mais bien à leur argent. Pour se soustraire à des charges exorbitantes, les
contribuables envoient leur argent à l'étranger, et le gouvernement dont ils dépendent
s'indigne et s'efforce de les punir par différents moyens. C'est pourquoi des accords que l'on
peut bien appeler une complicité d'exploiteurs, ont été conclus entre les gouvernements de la
ploutocratie démocratique, en France et en Angleterre. Le premier de ces gouvernements a
voulu obtenir, mais pour le moment en vain, que le gouvernement suisse l'aidât à donner la
chasse aux contribuables. Il y a, dans nos sociétés, une propension à faire voter les impôts par
la grande majorité, qui ne les paie pas, et à en faire retomber le poids sur une petite minorité.
À l'égard des exploiteurs, il y a certainement une grande différence entre cet état de choses et
celui de l'Empire romain, où le pouvoir impérial fixait l'impôt que devaient payer les gens
aisés ; mais la différence est beaucoup moindre pour les exploités, auxquels il importe vrai-
ment peu que leur argent aille aux auxiliaires de l'empereur ou aux ploutocrates démagogues.
Bien plus, à vrai dire, les légions d'un Alexandre Sévère, qui était pourtant si généreux envers
ses soldats, coûtaient beaucoup moins que les électeurs du parti d'un Lloyd George (voir : §
2553 note 3), sans compter que les premiers défendaient au moins leur pays, tandis que les
seconds ne défendent que leurs propres jouissances.

En conclusion, il est facile de voir que nous nous mouvons sur une courbe semblable à
celle qu'à déjà parcourue la société romaine après la fondation de l'Empire, et qui, après avoir
présenté une période de prospérité, se prolongea jusqu'à la décadence. L'histoire ne se répète
jamais, et il n'est pas du tout probable, à moins que l’on ne croie au « péril jaune », que la
période future et nouvelle de prospérité provienne d'une autre invasion barbare. Il serait
moins improbable qu'elle résultât d'une révolution intérieure, laquelle donnerait le pouvoir
aux individus qui possèdent en abondance des résidus de IIe classe, et qui savent, qui
peuvent, qui veulent faire usage de la force. Mais ces éventualités lointaines et incertaines
sont dans le domaine de la fantaisie, plus que dans celui de la science expérimentale.
(II-alpha) Aspect intrinsèque. Action de (c) sur (s). Cette action n'est pas exclue, mais elle
est habituellement peu importante. Il faut surtout remarquer que (c), après avoir tiré son
origine de (s), réagit sur ces phénomènes et les accentue : expression d'un état d'esprit, il lui
donne plus d'intensité et de vigueur ; manifestation partielle des sentiments de l'intégrité (Ve

1 L'analogie est peu frappante, mais pourtant notable, entre la façon dont certains empereurs romains
achetèrent le pouvoir des prétoriens ou des légions, et la façon dont les politiciens achètent le pouvoir des
électeurs, dans la ploutocratie démagogique contemporaine. Pourtant, aujourd'hui, ces opérations se
recouvrent du moins de certains voiles ; à Rome, ils furent au contraire brutalement déchirés, lorsque après
l'assassinat de Pertinax, les prétoriens mirent l'Empire aux enchères. DIO CASS. ; LXXIII, 11, p. 1234 :
[En grec]. « Alors se passa une chose honteuse et indigne de Rome. Comme sur une place publique et dans
un marché, elle et tout son empire furent mis aux enchères ». Didius Julianus acheta l'Empire. Dion dit de
lui qu'il « était toujours disposé à de nouvelles entreprises » (p. 1233). En cela il était semblable à nos
( spéculateurs ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 66

classe), il les concilie avec les sentiments de la sociabilité (IVe classe) ; voile d'intérêts, il les
recouvre et les dissimule à la vue des gens qui ne le sont pas ; théorie dissimulatrice de faits
brutaux, il les « justifie », en les conciliant avec la « morale » existant dans la société, et,
d'une façon générale, avec les persistances d'agrégats (IIe classe) qui s'y trouvent ; en outre, il
satisfait le besoin que les hommes éprouvent d'« expliquer » les phénomènes (résidus I-
epsilon), et de cette façon il les distrait de recherches expérimentales qui pourraient servir à
apporter quelque modification en (s), fût-elle très petite ; fiction agréable, il satisfait le désir
et apaise l'envie des gens qui cherchent à oublier, dans les régions de l'idéal et de la fantaisie,
les misères et les laideurs de la réalité, et enlève aux organisations existantes des adversaires
militants, contribuant ainsi à maintenir (s) sans trop de changements 1.

(II-bêta) Aspect extrinsèque. Action de (s) sur (c). On peut voir facilement que les
oscillations des dérivations (c) qui constituent les théories du « libre échange » ou du « pro-
tectionnisme », et celles des dérivations qui constituent les théories de l'« individualisme » ou
de l'« étatisme » suivent de près les oscillations de l'ensemble (s). Cela conduit à dire que les
oscillations de (c) correspondent à celles de (s) parce qu'elles en résultent, plutôt que celles
de (s) ne résultent de celles de (c). Les théories favorables au libre échange apparaissent
lorsque la circulation des élites et les intérêts sont favorisés par le libre-échange 2. Il en est de
même pour les théories du protectionnisme. On peut répéter cela pour les théories de
l'« individualisme » et de l'« étatisme » (§2208 et sv.). Les oscillations de l'ensemble (s) sont
donc le phénomène principal. En somme, l'importance des oscillations de (c) consiste pres-
que entièrement en ce qu'elles nous donnent l'image des oscillations de (s).

(II-bêta) Aspect extrinsèque. Action des différentes parties de (c). L'usage des raison-
nements logico-expérimentaux de l'empirisme, de la pratique, de la science, agit, sinon
beaucoup, du moins quelque peu sur les dérivations employées en matière sociale, soit à
l'égard des individus, soit à l'égard des collectivités. Dans ses considérations sur les matières
sociales, le naturaliste Aristote se rapproche plus de la réalité que le métaphysicien Platon.
Machiavel s'en rapproche considérablement, parce qu'il est habitué aux raisonnements de la
politique empirique. Pour le même motif, Bismarck ne s'en écarte pas trop, et pour un motif
contraire, le rêveur humanitaire qui s'appela Napoléon III s'en écarta beaucoup. À l'égard des
collectivités, les théories économiques d'Adam Smith et de J. B. Say se rapprochent de la
réalité expérimentale beaucoup plus que tout ce qu'on avait écrit jusqu'alors, mais ne
l'atteignent pourtant pas tout à fait. Elles apparaissent au moment où le progrès des sciences
naturelles est rapide et très grand. Vice versa, les divagations de l'école historique, les
négations puériles de l'existence des lois (uniformités) des sciences sociales apparaissent là
où un mysticisme étatiste, un patriotisme morbide empêchent tout contact entre les sciences
naturelles qui ont progressé et la littérature qui usurpe le nom de sciences sociales.

1 C'est à peu près ce que semble avoir compris Foscolo, lorsque, dans I sepolcri, il écrit que Machiavel « fait
connaître aux gens les larmes et le sang dont dégoûte le sceptre des souverains ».
2 [NOTE DU TRADUCTEUR] G. LE BON ; Les Opinions et les croyances ; « (p. 136) En économie
politique, par exemple, les convictions sont tellement inspirées par l'intérêt personnel qu'on peut
généralement savoir d'avance, suivant la profession d'un individu, s'il est partisan ou non du libre-
échange ».
D'une façon générale, la lecture des ouvrages de G. Le Bon sur la psychologie des collectivités sera des
plus profitables, en particulier pour l'étude des résidus et des dérivations. La méthode vraiment scientifique
de cet auteur, son originalité, sa pénétration, ainsi que la clarté et la concision de ses écrits, le placent tout à
fait en dehors de la foule des sociologues-métaphysiciens de nos temps.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 67

§ 2554. Jusqu'ici, nous avons tracé les lignes principales de l'évolution, à Rome, de
l'ensemble (s), constitué par les sentiments, par les intérêts, par la circulation des élites, en
négligeant un grand nombre de détails qui nous auraient masqué la vue synthétique de
l'ensemble. Il convient maintenant d'envisager au moins une partie de ces détails, afin
d'acquérir une connaissance plus complète et plus précise du phénomène.

L'origine du sénat romain est obscure. Nous n'avons pas à nous arrêter sur ce sujet. Il se
peut que, conformément à la tradition, la nomination des sénateurs appartînt au roi, puis aux
consuls. Aux temps historiques, la nomination est confiée aux censeurs (vers l'an 442 de
Rome). Lorsqu'ils établissent le cens, ils confirment les sénateurs déjà inscrits et nomment les
nouveaux. En fait, l'arbitraire ne jouait pas un grand rôle, car certains magistrats étaient
régulièrement inscrits comme sénateurs, au cens qui suivait le terme de leur magistrature. Le
nombre de ces magistrats alla toujours croissant aussi longtemps que dura la République.
Tant que le Sénat prit une grande part au gouvernement de l'État, c'est-à-dire à peu près
jusqu'au temps de Marius et de Sulla, la classe gouvernante put, avec une certaine approxi-
mation, être représentée par la classe sénatoriale. Le fait que les fonctions militaires étaient
jusqu'alors unies aux fonctions civiles, parmi lesquelles les fonctions judiciaires n'étaient pas
les dernières, l'obtention des magistratures par l'élection populaire, la gratuité des
magistratures, les us et coutumes, tout cela faisait que cette classe était composée de gens
possédant des aptitudes militaires, une certaine intelligence, la pratique de l'administration, la
connaissance du droit, et n'ignorait pas les combinaisons par lesquelles on obtenait la faveur
populaire ; en outre, elle était passablement aisée ou même riche. Il devait donc s'y trouver
une certaine proportion des résidus de l'instinct des combinaisons et de la persistance des
agrégats. Cette classe était en grande partie analogue à celle de l'Aréopage à Athènes, ou à
celle de la Chambre des Lords, ou de la Chambre des Communes en Angleterre, au temps des
guerres contre Napoléon Ier. Si l'on prête attention au fait qu'au-dessous, il y avait une classe
gouvernée, chez laquelle les résidus de la persistance des agrégats étaient puissants, tandis
que ceux de l'instinct des combinaisons se trouvaient en quantité suffisante pour suivre les
propositions de la classe gouvernante, on comprend facilement que le maximum de
prospérité fût atteint précisément dans la période qui va de la seconde guerre punique à la
conquête de la Grèce et de l'Asie.

§ 2555. Les éléments de la richesse et de la spéculation semblent n'avoir jamais manqué à


Rome, depuis l'origine des temps historiques. Ils ont peut-être indirectement servi à provo-
quer l'ascension dans la classe gouvernante, au moins des descendants des nouveaux riches.
Mais directement, de ce fait, ils n'eurent pas un grand pouvoir jusqu'à la conquête des
opulentes régions grecques et asiatiques.

§ 2556. Il est remarquable qu'en l'an 200 avant J.-C. le peuple rejeta la proposition de
déclarer la guerre au roi de Macédoine. Tite-Live dit que « (XXXI, 6) fatigués d'une guerre
longue et difficile, les hommes firent cela spontanément, poussés par la répugnance pour les
fatigues et les dangers. En outre, Q. Bebius, tribun de la plèbe, suivant l'antique procédé
d'accuser les patriciens, leur reprochait de faire naître les guerres les unes des autres, afin que
la plèbe ne pût jamais jouir de la paix ». Sous ces mots, il est facile de découvrir l'éternel
conflit entre les deux classes de citoyens indiquées au §2235 : entre la classe caractérisée par
un revenu presque fixe, et celle qui est caractérisée par un revenu très variable. Les petits
propriétaires romains étaient ruinés par la guerre, s'ils ne prenaient pas part aux spéculations
qu'elle provoquait. Au contraire, ceux qui dépouillaient les provinces et spéculaient,
s'enrichissaient. Entre les uns et les autres se produisait le conflit que Tite-Live raconte
comme s'il avait eu lieu entre le Sénat et le peuple (§2542). Lui-même nous en donne la
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 68

preuve. Lorsque, en l'an 171 avant J.-C., on proposa la troisième guerre de Macédoine, il y
avait, pour la rejeter, des motifs encore plus graves que ceux indiqués plus haut. Pourtant le
peuple accepta sans opposition, et les hommes accouraient s'enrôler volontairement parmi les
soldats, « parce qu'ils voyaient que ceux qui avaient pris part à la première guerre de
Macédoine ou à celle contre Antiochus en Asie, s'étaient enrichis 1 ».

§ 2557. Ainsi se transformait peu à peu la nature de la population romaine. Le nombre et


la puissance de ceux auxquels les pillages de la guerre et les spéculations procuraient un
revenu variable croissaient d'une façon démesurée. La plèbe citadine leur prêtait son appui,
grâce à l'intérêt commun que ces deux classes avaient à maintenir une telle organisation. En
effet, la seconde participait aux entreprises de la première directement, ou en vendant ses
suffrages 2, ou d'une autre façon. De même, une partie de la plèbe campagnarde, abandonnant
ses champs, trouvait dans les armes un métier lucratif. D'autre part, la multitude croissante
des clients ne manquait pas non plus d'offrir son appui. Ensuite, il y avait lutte entre ces
différentes classes pour le partage du butin. En attendant, cette partie de la plèbe campa-
gnarde qui vivait du travail de la terre, allait en diminuant. Ce ne sont pas les latifundia qui
perdirent l'Italie, mais bien cet ensemble de faits dont les latifundia même provinrent en
partie (§2355). Les guerres de la conquête romaine produisaient alors le même effet que, de
nos jours, la rapide expansion de l'industrie et l'exploitation des pays neufs en Amérique, en
Asie, en Afrique. Dans nos contrées, le nombre et la puissance des « spéculateurs » se sont
beaucoup accrus et s'accroissent toujours. Le peuple citadin leur prête son appui, grâce à
l'intérêt commun que ces deux collectivités ont à maintenir l'organisation actuelle de
ploutocratie démagogique. En effet, la seconde participe aux entreprises de la première,
directement ou indirectement par des intrigues politiques. De même, une partie de la plèbe
urbaine, abandonnant ses champs, accourt vers les villes, où l'attirent un meilleur salaire et un
travail plus facile. Il faut y ajouter de nombreux bourgeois, tels que les avocats, les notaires,
les ingénieurs, les médecins, etc., qui font payer grassement leur concours par les « spécula-
teurs », auxquels l'argent coûte si peu ; ces spéculateurs font preuve de la munificence des
anciens patrons envers leurs clients. Ensuite, il y a quelquefois lutte par les grèves ou
autrement entre ces différentes classes, pour le partage du butin. En attendant, on se plaint
toujours plus de l'abandon des campagnes, et l'on restreint la surface occupée par la petite
propriété. Si l'esclavage et le colonat existaient, les latifundia augmenteraient. On sait assez
que bien loin de s'opposer à un tel mouvement, la plèbe socialiste l'invoque et se montre
hostile de différentes manières à la petite propriété, et plus encore au métayage. En
Romagne, non seulement des grèves, mais aussi des conflits armés se produisent pour chan-
ger l'organisation de la propriété, et l'acheminer vers un état dans lequel il ne resterait que des
propriétaires et des mercenaires ; état analogue à celui des latifundia. Les « spéculateurs »
qui dominent dans la Rome moderne, à l'instar de ceux qui dominaient dans la Rome de la fin
de la République, ne font rien, de même qu'ils ne faisaient rien alors, pour s'opposer à cette
transformation. Au contraire, comme ils y aidaient alors, ils y aident aujourd'hui, lorsqu'ils
ont besoin des suffrages de la plèbe. Ce phénomène contemporain nous permet de mieux
1 LIV. XLII, 32 : ... et multi voluntate nomina dabant, quia locupletes videbant, qui priore macedonico bello,
aut adversus Antiochum in Asia, stipendia fecerant.
2 Cicéron nous parle d'un cas dans lequel il y avait une telle concurrence pour acheter les suffrages, que
l’intérêt de l'argent monta du 4 au 8 %. – CIC. ; Ad. Att. ; IV, 15 : Sequere nunc me in campum. Ardet
ambitus ; [en grec] : fenus ex triente idibus Quinctilibus factum erat bessibus. Dices, istuc quidem. non
moleste fero. O virum ! o civem ! (§2257 2, 2256 2). – PLUTARCH. ; Sulla, 5, 4 : « Quand il [Sulla]
exerçait la préture, parlant avec indignation contre César, il dit qu'il userait contre lui du pouvoir de sa
fonction. César répondit en riant : „ Tu dis avec justesse ta fonction, puisque tu l'as achetée “ ». – Marius
fat aussi accusé d'avoir acheté les suffrages pour obtenir la préture. PLUTARCH. ; Marius, 5, 2. – APP. ;
De bell. civil.., II 19 : « ... et le peuple lui-même était aux marchés comme une marchandise ». Cfr. 2548 8.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 69

comprendre celui de la Rome ancienne. Il nous montre que les latifundia furent en de nom-
breux cas une conséquence de faits dont on les a crus la cause, et mieux encore qu'ils furent
dans un état de mutuelle dépendance avec ces faits.

§ 2558. Les auteurs éthiques se sont escrimés à disserter sur la « corruption » qui fut la
« conséquence » de l'augmentation de la richesse à Rome. Ils ont répété avec une infinité de
variantes ce que disait déjà Diodore de Sicile 1. L'un s'en prend à la richesse en général ;
l'autre seulement à la richesse produite par le « crime » de la guerre et des extorsions qui en
furent la conséquence. D'une manière générale, les déclamations sur la pauvreté vertueuse du
passé, opposée à la richesse vicieuse du présent, recouvrent le fait d'un changement dans la
proportion existant entre les individus qui possèdent une rente presque fixe, chez lesquels
prédominent les résidus de la IIe classe, et les individus possédant des revenus très variables,
et chez lesquels prédominent les résidus de la Ire classe.

§ 2559. D'autres auteurs accusèrent la concentration de la richesse §2355) ; d'autres, les


latifundia (§2557) ; d'autres, le « capitalisme (§1890) ; d'autres, la perversité de l'« aristo-
cratie » romaine, qui opprimait et anémiait le bon peuple ; d'autres, l'esclavage, « honte » de
ces temps ; d'autres encore s'en prirent aux défauts de la constitution politique de Rome.
Certains prétendent que si cette constitution avait été plus démocratique, si elle avait eu un
parlement pour représenter les peuples sujets – si elle s'était rapprochée davantage de la
constitution parfaite de l'empire allemand, disent certains autres – elle aurait certainement
assuré une prospérité très longue, peut-être éternelle, à la puissance romaine. Ces ouvrages
peuvent être agréables, comme les romans historiques de Dumas, mais ils s'écartent beaucoup
de la réalité.

§ 2560. Les faits sont si puissants qu'ils transparaissent à travers les dérivations dont les
auteurs les recouvrent (§2356). Voici, par exemple, Duruy qui écrit 2 : « (p. 283) Un siècle de
guerres, de pillage et de corruption [simplement la transformation produite par les nouvelles
sources de richesse ; un segment du cycle (b) (d)-(d) (b) (§2321)] avait dévoré la classe des
petits propriétaires [comment dévoré ? Ils avaient simplement changé d'occupation : de la
classe des personnes à revenu presque fixe, ils avaient passé dans celle des « spéculateurs »
ou des auxiliaires de ceux-ci] à qui Rome avait dû sa force et sa liberté ». Il devait dire que
cette prospérité était due à une proportion favorable entre cette classe et l'autre, où
prédominaient les résidus de l'instinct des combinaisons, et qu'elle avait disparu lorsque la
proportion était devenue défavorable. Il est remarquable que, sans trop de recherches, on
puisse déduire cela de ce qu'il dit lui-même un peu plus haut. « (p. 282) Les prodiges étaient
toujours aussi nombreux, aussi bizarres, c'est-à-dire le peuple et les soldats aussi grossiers,
aussi crédules [prédominance des résidus de la persistance des agrégats]. Les généraux

1 DIOD. SIC. ; XXXV11, 2 : L'auteur parle de la guerre marsique : « La première cause de la guerre fut que
les Romains passèrent de la vie ordonnée, frugale et continente, qui leur procura une si grande prospérité,
au luxe funeste et à l'insolence ». Cela se répète dans tous les temps où un peuple s'enrichit. Cfr. DANTE ;
Parad., XV, 97 et sv. ; Boccace, VI, 10 : « pource que les raffinements du luxe d'Égypte n'étaient pas
encore, sinon en petite partie, passés en Toscane, comme ils y sont venus depuis en foule, au grand
dommage de l'Italie » (Trad. F. REYNARD).
2 DURUY ; Hist. des Rom., t. II. Il continue : « (p. 283) Voilà le grand fait de cette période et la cause de
tous les bouleversements qui vont (p. 284) suivre [très bien, pourvu qu'on entende le changement de
proportion des deux classes indiquées] ; car, avec cette classe, disparurent le patriotisme, la discipline et
l'austérité des anciennes mœurs... » C'est là. une dérivation éthique renfermant un brin de vérité : une
allusion à la prédominance des résidus de la Ie classe.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 70

voulaient des temples, mais, comme Sempronius Gracchus, pour y graver le récit de leurs
exploits ou y peindre leurs victoires. Ils immolaient avant l'action de nombreuses victimes,
mais pour contraindre, comme Paul Émile, l'impatience des soldats et attendre le moment
propice. Ils observaient gravement le ciel avant et durant la tenue des comices, mais pour se
réserver le moyen de dissoudre l'assemblée, obnuntiatio, si les votes semblaient devoir
contrarier les desseins du Sénat ».

§ 2561. Puis il dit très bien : « (p. 293) Ainsi chaque jour les besoins croissaient, et
chaque jour aussi, du moins pour le pauvre, qui avait les périls, mais non les profits durables
de la conquête, les moyens de les satisfaire diminuaient ». De la sorte, ceux que Duruy
appelle les pauvres, et qui étaient en réalité des individus de la classe à revenus presque fixes,
étaient chassés par force dans la classe des « spéculateurs » ou de leurs auxiliaires. On peut
constater le même phénomène à l'époque actuelle. Les parvenus et les gains subits eurent à
Rome des effets semblables à ceux qu'ils ont eus chez tous les peuples et en tous les temps
(voir : § 2561 note 1). Deloume se rapproche beaucoup de la vérité au sujet du phénomène
qui se produisait après la conquête de la région méditerranéenne et peu de temps avant la fin
de la République (voir : § 2561 note 2). C'est une époque qui présente plusieurs analogies
avec le temps présent. La comparaison avec l'Angleterre, que Deloume fait sienne, suivant en
cela Guizot, est parfaitement conforme à la vérité ; il est remarquable qu'elle se soutienne
jusqu'à présent. Ce furent les squires, les petits propriétaires fonciers, qui sauvèrent le pays,
au temps des guerres napoléoniennes. Ensuite, la part qu'ils prenaient au gouvernement alla
toujours en diminuant, tandis qu'augmentait et que continue à augmenter la part des
« spéculateurs ». On sait assez qu'aujourd'hui (en 1913) le ministre Asquith a, dans sa
majorité, bon nombre de ces « spéculateurs » millionnaires, qui sont parmi les plus fervents
admirateurs des invectives de son parti contre les « riches ». Leur lutte avec les lords
correspond à celle qui eut lieu à Rome vers la fin de la République, entre les chevaliers et les
sénateurs.

§ 2562. La conquête de la région méditerranéenne procura aux vainqueurs une source de


gros profits pour qui possédait à un haut degré l'art des combinaisons. Avec de l'argent
largement dépensé à Rome, on acquérait le droit d'exploiter des provinces, de se récupérer de
ses frais et au-delà (voir : § 2562 note 1) ; c'était une spéculation, précisément comme celle
des gens de notre temps qui s'enrichissent grâce aux droits protecteurs qu'ils achètent des
électeurs et des législateurs.

§ 2563. Les phénomènes de ce temps et ceux d'aujourd'hui sont semblables en de nom-


breux points ; pourtant ils présentent une différence très importante, qui explique, au moins
en partie, le caractère que présenta la constitution de l'Empire romain. La différence consiste
en ce que les auxiliaires des « spéculateurs » étaient alors en partie civils et en partie
militaires ; tandis qu'aujourd'hui ces auxiliaires sont presque exclusivement civils. La partie
militaire, à Rome, finit par se tourner contre les spéculateurs.

§ 2564. Beaucoup de gens ne trouvaient pas accès aux sources de gain mentionnées plus
haut, et manquaient des aptitudes nécessaires à ces combinaisons ; mais l'énergie, le courage,
les résidus de la persistance des agrégats ne leur faisaient pas défaut. Ces gens se mirent au
service de chefs ingénieux, hardis, fortunés, pour un temps plus ou moins long, et formèrent
les armées de Marius, de Sulla, de César, d'Antoine, d'Octave. Si l'on ne prête attention
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 71

qu'aux agriculteurs, on voit alors diminuer la classe moyenne à Rome. Mais aux agriculteurs
manquants se substituent les soldats de métier, et aux races italiques les races grecque et
orientales.

§ 2565. Nous avons remarqué plusieurs fois que le point faible du gouvernement des
« spéculateurs » gît dans leur défaut de courage et dans leur manque d'aptitudes à savoir faire
usage de la force. Ces gouvernements sont donc habituellement détruits par les gens qui
savent employer la force, que ce soient des ennemis intérieurs ou des étrangers : ils succom-
bent à la suite de guerres civiles ou extérieures. En ce qui concerne les révolutions
intérieures, on remarquera que la catastrophe finale est souvent précédée de tentatives de
révoltes, tentatives qui sont réprimées et qui échouent.

§ 2566. Si l'on se laisse guider exclusivement par les conceptions des actions logiques, on
est entraîné à juger séparément ces tentatives, à rechercher la cause et les effets de chacune.
Habituellement on trouve la cause dans les souffrances de la classe sujette. Comme ces
souffrances ne font jamais défaut, et qu'elles diffèrent seulement d'intensité, cette cause ne
fait jamais défaut non plus. Si l'on pouvait établir cette proposition : que les tentatives de
révolution sont d'autant plus fréquentes et ont une probabilité de victoire d'autant plus grande
que les souffrances sont plus grandes (voir : § 2566 note 1), la cause trouvée aurait de la
valeur, en considération de l'intensité de ces souffrances. Mais en réalité il n'en est pas ainsi.
Depuis les temps les plus anciens, on a observé que les révoltes ont souvent lieu quand les
conditions du peuple se sont améliorées. C'était même une maxime de gouvernements
anciens que les peuples sont d'autant moins dociles qu'ils sont plus aisés 1. Cela est peut-être
vrai jusqu'à un certain point, mais non au-delà. Une théorie contraire voudrait que la classe
gouvernante ne puisse assurer son pouvoir qu'en faisant le bien de la classe gouvernée. Là
encore, il y a une part, mais seulement une part de vérité. Les personnes qui acceptent cette
théorie sont entraînées, peut-être à leur insu, par le fait qu'elles ont accepté l'une des solutions
affirmatives indiquées aux §1902 et sv., par le désir de montrer que celui qui fait le bien
obtient nécessairement la récompense de ses œuvres, ou par l'intention de faire que cela ait
lieu à l'avenir, s'il n'en a pas toujours été ainsi dans le passé (voir : § 2566 note 3).

§ 2567. En ce qui concerne les effets des tentatives de révolte, beaucoup de gens procla-
ment sans autre que toute révolte vaincue et réprimée est désavantageuse ou du moins inutile
à la classe sujette. Ils auraient raison si l'on pouvait envisager le fait séparément des autres et
comme une action logique, car personne ne pourra nier qu'il est désavantageux ou du moins
inutile de s'exposer à une défaite. Mais en réalité la question se présente différemment. Ces
tentatives malheureuses de révoltes doivent être considérées comme des manifestations d'une
force qui, d'abord inférieure à celle qui la tient en échec, finit par la vaincre, lorsque se
produit la catastrophe finale. Il se peut que ces tentatives affaiblissent cette force ou qu'elles
n'agissent pas dans une mesure notable ; mais il se peut aussi qu'elles en accroissent l'inten-
sité ; cela dépendra des circonstances. Il se peut enfin – et c'est ce qui arrive très souvent –
que les tentatives de révolte soient une conséquence de l'intensité de la force qu'elles
manifestent. En ce cas on ne saurait vouloir que, d'une part l'intensité de cette force aille en
croissant, et que, d'autre part, les tentatives qui la manifestent fassent défaut.

1 Dans l'ouvrage connu sous le nom de Testament politique du Cardinal de Richelieu, on répète une maxime
courante en ces temps-là. Recueil des Testamens politiques ; t. I, ch. IV, sec. V. Du peuple : « (p. 211) Tous
les politiques sont d'accord que si les Peuples étoient trop à leur aise, il seroit impossible de les contenir
dans les règles de leur devoir ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 72

§ 2568. On observe fréquemment que la catastrophe se produit, non parce que la force
manifestée par les tentatives de révolte croît, au point de l'emporter sur les forces qui
maintenaient l'équilibre social, mais parce que cette force, en croissant, modifie l'action
d'autres forces, et surtout de celles de l'armée. Soit parce que l'armée cesse de s'opposer aux
éléments révolutionnaires, soit parce qu'elle se ligue avec eux, ou encore parce qu'elle s'y
superpose, elle détermine le changement de l'organisation sociale. Celui-ci est de la sorte,
non pas directement, mais indirectement un effet de la force qui se manifeste par les
tentatives de révolte ; mais il n'en est pas moins dépendant de cette force.

§ 2569. Les personnes qui jugent les tentatives de révolte d'après les règles de la légalité,
du droit, de l'équité, de l'éthique, de la religion, raisonnent plus mal encore que celles qui
prennent en considération uniquement des actions logiques. Nous avons déjà parlé longue-
ment de dérivations analogues (§2147 18, 2181 et sv.). Il nous reste à ajouter quelques
considérations touchant le cas spécial examiné tout à l'heure.

§ 2570. Quant à la légalité, il est évident qu'on y attente, non seulement par tout acte
révolutionnaire, ou par tout coup d'État, mais aussi par tout autre acte qui prépare le
bouleversement de l'organisation existante. Il est donc parfaitement inutile de disputer là-
dessus. C'est pourtant ce qu'on fait, du côté de ceux qui défendent, aussi bien que du côté de
ceux qui veulent changer une certaine organisation sociale. Ceux qui la défendent cherchent à
se servir des sentiments qui représentent comme « coupable » tout acte contraire à la légalité.
Aussi ne comprennent-ils pas, ou feignent-ils de ne pas comprendre, que c'est précisément
cette légalité qu'on veut changer. Ceux qui veulent attaquer l'organisation sociale cherchent
pour la détruire, à se servir des forces mêmes qui naissent de cette organisation. Aussi
s'efforcent-ils de démontrer, même contre toute évidence, que des actes tendant à la révolte
sont « légaux », et que par conséquent ils ne peuvent ni ne doivent être réprimés par les
personnes qui défendent cette organisation 1.

§ 2571. Quant aux principes du droit, de l'équité, de l'éthique, de la religion, on les


invoque parce qu'on ne sait que trouver d'autre, lorsqu'on ne veut pas demeurer dans le
domaine logico-expérimental, et parce qu'ils ont le grand avantage de se prêter à la
démonstration de tout ce qu'on désire. Les principes des religions, excepté ceux de la toute
puissante religion démocratique, sont aujourd'hui tombés en désuétude. Restent les principes
du droit, de l'équité, de l'éthique, qui sont vivaces. On y a recours pour juger non seulement
les conflits d'ordre intérieur, mais aussi ceux d'ordre international.

§ 2572. Les principes juridiques peuvent être quelque peu et même très précis ; ils
peuvent donc donner des conclusions concordant avec la réalité, ou du moins ne s'en écartant
pas trop (§1772 et sv.), s'ils sont employés dans les contestations entre simples particuliers,
dans les sociétés où ils sont généralement acceptés, et dont ils manifestent par conséquent des
sentiments communs. Cette condition disparaît lorsqu'une partie de la population s'insurge

1 On a fait usage exactement des mêmes dérivations à l’occasion des troubles de Romagne, en juin 1914. Les
« spéculateurs » et leurs satellites les jugèrent une œuvre néfaste des ennemis de la patrie, ou du moins de
pauvres ignorants « abusés » par les chefs des « partis subversifs ». Ces partis les proclamèrent au contraire
« une juste revendication du prolétaire opprimé ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 73

contre l'autre. L'accord de ces principes avec la réalité disparaît donc aussi, et l'on ne peut
plus les utiliser, si l'on ne veut pas leur donner une valeur absolue qui échappe au domaine
expérimental. Des considérations analogues s'appliquent à leur usage dans les conflits
internationaux. Ils peuvent donner des conclusions qui ne soient pas en contradiction avec la
réalité, s'ils sont employés entre nations qui y consentent, et dont ils manifestent des senti-
ments communs. Mais cette propriété disparaît si ce consentement et cette communauté de
sentiments font défaut. La précision fait aussi défaut aux principes éthiques, et les personnes
qui les emploient dans les cas examinés tout à l'heure recherchent uniquement les rapports
des faits avec leurs sentiments, et non pas les rapports des faits entre eux, les uniformités
expérimentales. Mais la première opération est beaucoup plus facile à effectuer que la
seconde et produit des ouvrages plus facilement compris du vulgaire. C'est pourquoi elle est
généralement en usage.

§ 2573. L'histoire de la décadence de la République romaine offre plusieurs exemples de


tentatives parties d'en bas ou d'en haut pour renverser les institutions légales. Nous ne nous
étendrons quelque peu que sur une seule de ces tentatives, parce qu'elle présente quelques
analogies avec les mouvements révolutionnaires, anarchistes et autres de notre temps. La
conjuration de Catilina est restée célèbre dans l'histoire. Le récit qu'en fait Salluste apparaît
comme une amplification ridicule qu'on pourrait à grand peine tolérer dans un drame
populaire. L'auteur commence par déclamer contre la soif de l'or, l'avarice ; puis il s'en prend
à l'ambition, et nous apprend qu'elle s'écarte moins de la vertu que l'avarice. Ensuite, il pleure
sur la perte de la vertu, s'élève contre les mauvaises mœurs. Enfin, il veut bien se rappeler
qu'il s'est proposé de nous parler de la conjuration de Catilina, et, après ce bel exorde, il
montre d'une manière lumineuse quelles furent les causes de ces maux. « Dans une ville aussi
grande que corrompue, Catilina groupait autour de lui, presque comme une garde, – ce qui lui
était facile – un ramassis de toutes les infamies et de toutes les scélératesses » 1.

§ 2574. Heureusement, nous avons d'autres récits, parmi lesquels celui d'Appien. Comme
il est plus sobre, il semble se rapprocher davantage de la réalité des faits. Que Catilina fût un
individu peu recommandable, c'est ce que disent tous les auteurs, et cela paraît très probable.
Mais il semble aussi que cet homme peu honnête n'avait pas d'aptitudes pour les ingénieuses
machinations qui procuraient la richesse et le pouvoir à d'autres gens qui n'étaient pas plus
honnêtes que lui. En revanche, il avait le courage qui empêche de se résigner à l'oppression.
Autour de lui se groupèrent des hommes qui lui étaient semblables. Si nous voulons les tenir
tous pour des malfaiteurs, ce qui serait peut-être d'une sévérité excessive, nous dirons que
leur conflit avec la classe gouvernante était la lutte des brigands contre les escrocs. Cela
explique pourquoi César avait envers les premiers cette bienveillance que l'on témoigne
habituellement à ceux qui luttent contre des gens que l'on méprise encore davantage ; ou
plutôt, cela explique pourquoi César, qui se souciait peu de l'honnêteté des moyens, pourvu
qu'il atteignît son but, méditait dès lors de se servir des brigands qui employaient la force afin
d'abattre les escrocs, et pour demeurer lui seul maître des richesses du monde romain.

1 SALL. ; De bell. Cat., XIV. Puis il accuse Catilina d'avoir tué l'un de ses fils, et émet l'opinion que les
remords ont peut-être hâté l'entreprise de Catilina. (XV) Quae quidem res mihi in primis videtur causa
fuisse facinus maturandi. Namque animus impurus, dis hominibusque infestus, neque vigiliis neque
quietibus sedari poterat : ita conscientia mentem excitam vastabat. Igitur color ei exanguis, foedi oculi,
citus modo, modo tardus incessus ; prorsus in facie vultuque vecordia inerat. Notre auteur passe sous
silence la quatrième Catilinaire de Cicéron, et dissimule les attaques de Caton contre César. APPIEN, lui
aussi, De bell. civ., II, 2, rappelle l'accusation lancée contre Catilina d'avoir tué son fils. Cfr. VAL. MAX.,
IX, I, 9 ; PLUTARCH. ; Sulla, 32.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 74

§ 2575. Appien nous dit que Catilina demanda le consulat et ne l'obtint pas. C'est-à-dire
qu'il essaya de lutter par la ruse, et qu'il fut vaincu parce qu'il n'était pas apte à ce genre
d'entreprises. « Après cela, il s'abstint entièrement de participer à la vie publique [c'est ainsi
que font les intransigeants antiparlementaires de notre temps, pour des motifs analogues],
parce qu'elle ne menait à la monarchie, ni promptement, ni sûrement, mais qu'elle était pleine
de rixes et de haines 1 ». Ce n’est pas la tête brûlée que Salluste voudrait nous faire voir.
Cicéron lui-même nous raconte que la tombe de Catilina était ornée de fleurs, et qu'on y
rendait des honneurs funèbres 2.

§ 2576. Les moralistes qui veulent faire de l'histoire un roman croient devoir ou con-
damner ou absoudre Catilina. Ceux qui le condamnent voient en lui un ennemi de la patrie ;
ceux qui l'absolvent le tiennent pour un ami du « peuple », désireux de secouer le joug de
l’« oligarchie ». Il ne manque pas non plus de gens qui suivent la voie intermédiaire, et
déclarent juste le but visé par Catilina, pervers les moyens auxquels il eut recours 3.
Les faits sont beaucoup plus compliqués que ces élucubrations poétiques. Catilina semble
avoir été un ambitieux dépourvu de scrupules, semblable en cela à Marius, à Sulla, à Crassus,
à Pompée, à César, à Octave et à un grand nombre d'autres citoyens qui assurément n'avaient
pas une vertu bien rigide. Il cherchait sa voie, et, comme il arrive d'habitude, il la trouva dans
le sens de la moindre résistance. S'il avait été plus habile en fait de menées politiques, il les
aurait employées avec succès ; il s'y essaya, ne réussit pas, et vit que ce n'était pas son affaire.
Il avait un tempérament courageux, fier, intrépide, prompt à faire usage de la force, et peut-
être comprit-il, sans en avoir clairement conscience, que là était sa voie ; et il la suivit.

§ 2577. Il aurait pu être un de ces innombrables et obscurs rebelles dont l'histoire


s'occupe à peine. Mais le hasard voulut qu'un grand nombre d'autres individus se trouvassent
dans son cas. Ils s'y trouvaient à cause de la prédominance des « spéculateurs » dans la classe
gouvernante. De la sorte, le phénomène prit de plus amples proportions et fut accentué
davantage par l'histoire. Les anciens soldats de Sulla se joignirent à Catilina. Précisément en
raison de leur origine, ils étaient accoutumés à la violence et sans expérience des machi-
nations subtiles des politiciens 4. D'autres partisans vinrent à lui ; c'étaient des hommes

1 APP. ; De bell. civ., II, 2 : [en grec]. Ici [en grec] doit être pris dans le sens expliqué par PLUTARQUE, De
unius in rep. domin., II, p. 826, et signifie l'acte de prendre part aux honneurs de la république ; par
conséquent l'auteur veut dire que Catilina renonça à rechercher d'autres magistratures. – DIO CASS.,
XXIX, fait allusion à un décret du Sénat que Catilina crut – et avec raison, dit Dion – avoir été rendu contre
lui, et qui le détermina à tenter de détruire les comices par la force.
2 CIC. ; Pro Flacc., XXXVIII, 95 : Oppressus est C. Antonius... cuius damnatione sepulcrum L. Catilinae,
floribus ornatum, hominum audacissimorum ac domesticorum hostium conventu epulisque celebratum est :
iusta Catilinae facta sunt.
3 NAPOLÉON III ; Hist. de J. César, t. I : « (p. 338) Certes Catilina était coupable de tenter le renversement
des lois de son pays par la violence ; mais il ne faisait que suivre les exemples de Marius et de Sylla. Il
rêvait une dictature révolutionnaire, la ruine du parti oligarchique, et, (p. 339) comme le dit Dion Cassius,
le changement de la constitution de la République et le soulèvement des alliés. Son succès néanmoins eût
été un malheur ; un bien durable ne peut sortir de mains impures ». Oh ! qu'elles étaient pures les mains
d'Octave, qui fonda l'Empire romain ! Et celles de César qui le précéda ! Il est vraiment remarquable que la
passion puisse à tel point oblitérer la raison.
4 APP. ; De bell. civ., 11, 2 : [en grec]... « il envoya de ci de là en Italie, chez les partisans de Sulla qui
avaient dilapidé les biens enlevés par la violence, et qui aspiraient à des opérations semblables... ». SALL.,
De bell. Cat., XVI, confirme ce fait. Après avoir parlé des scélérats qui se groupaient autour de Catilina, il
ajoute : Eis amicis sociisque confisus Catilina, simul quod aes alienum per omnis terras ingens erat, et quod
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 75

ruinés, endettés, et qui voulaient, par la violence, obtenir un meilleur sort. Il s'est probable-
ment trouvé parmi eux cette lie sociale qui monte à la surface dans toutes les révolutions ;
mais le fait que des hommes comme César furent suspectés d'être des leurs montre qu'il y
avait aussi des gens d'autre sorte 1 : il y avait ceux que les spéculateurs-politiciens avaient
vaincus, et qui désiraient ardemment une lutte où l'on vaincrait par la force plus que par la
ruse, par une volonté tenace plus que par une souple ingéniosité 2.

§ 2578. Ce qu'il y avait chez eux de volonté tenace et de force, on le voit dans le fait que,
le Sénat ayant promis l'impunité et deux cents sesterces à ceux qui auraient fait des
révélations sur la conjuration, personne ne trahit. On le voit mieux encore par la façon dont
ils tombèrent à la bataille de Fésules : tous frappés par devant, et le plus grand nombre
couvrant de leur cadavre le poste où, vivants, ils avaient combattu 3.

§ 2579. Salluste leur fait dire qu'ils avaient pris les armes, non contre la patrie, mais pour
se défendre des usuriers qui avaient privé beaucoup de gens de leur patrie, tous de l'honneur
et de leur patrimoine 4. D'autre part, c'étaient précisément les « spéculateurs », c'est-à-dire les
chevaliers, qui défendaient Cicéron, gardaient le Sénat, et menaçaient à main armée César
supposé complice de Catilina (voir : § 2579 note 2)

§ 2380. En ce temps-là à Rome, comme de nos jours dans toute l'Europe, l'accroissement
de la richesse avait renchéri la vie. C'est pourquoi ceux qui voulaient se contenter de leur
fortune héréditaire étaient bientôt au-dessous de leurs affaires, s'endettaient, se ruinaient.
Seuls se tiraient d'affaire, et même s'enrichissaient souvent, ceux qui demandaient à la

plerique sullani milites, largius suo usi, rapinarum et victoriae veteris memores, civile bellum exoptabant,
opprimundae reipublicae consilium cepit. – PLUTARCH. ; Cic., XIV, parle aussi des anciens soldats de
Sulla « désireux de nouveau de butin et de pillages ». – DIO CASS. ; XXXVII, 30, dit la même chose. Ou
bien les textes n'ont plus aucune valeur, ou bien il est impossible de ne pas voir en tant de semblables
témoignages la trace du conflit entre la force et la ruse en politique.
1 CIC. ; Pro M. Coelio, IV, 10 : Nam quod catilinae familiaritas obiecta Coelio est ... quanquam multi boni
adolescentes illi homini nequam atque improbo studuerunt ... Plus loin, Cicéron loue Catilina de ce dont on
put aussi louer César : (V, 12) Erant apud illum illecebrae libidinum multae ; erant etiani industriae quidam
stimuli, ac laboris. Flagrabant vitia libidinis apud illum ; vigebant etiam studia rei militaris... (VI, 13) Quis
clarioribus viris quodam tempore iucundior ? Quis turpioribus coniunctior ?... (VI, 14) Hac ille tam varia
multiplicique natura, cum omnes omnibus ex terris homines improbos audacesque collegerat : tum etiam
multos fortes viros et bonos specie quadam virtutis assimulatae tenebat.
2 Un jour peut-être, lorsque le règne actuel de la ploutocratie aura été détruit par les anarchistes ou par les
syndicalistes, ou par les militaristes, ou enfin, quel que soit le nom qu'on leur donne, par ceux qui opposent
la force à la ruse triomphante, on rappellera des propos semblables à ceux que SALLUSTE, De bell. Cat.,
20, met dans la bouche de Catilina : « Ainsi, toute faveur, toute puissance, tout honneur, toute richesse sont
à eux [les puissants d'alors, auxquels correspondent en partie nos « spéculateurs »] ou à ceux qu'ils veulent.
À nous, ils nous ont laissé les refus, les dangers, les condamnations, la pauvreté. Ces faits, jusqu'à quand les
souffrirez-vous, hommes intrépides ? Ne vaut il pas mieux mourir en faisant preuve de courage, que perdre
avec infamie une vie misérable et méprisée, après avoir été le jouet de l'insolence d'autrui ? mais
certainement par la foi des dieux et des hommes, la victoire est entre nos mains ! Notre âge est celui de la
vigueur, notre courage est grand. Au contraire, eux, les années, les richesses, tout les affaiblit ».
3 SALL. ; De bell. Cat., XXXVI : Namque duobus senati decretis, ex tanta multitudine neque praemio
inductus coniurationem patefecerat, neque ex castris Catilinae quisquam omnium discesserat. – Après la
bataille de Fésules (Fiesole) : (LXI). Sed confecto proelio, tum vero cerneres, quanta audacia quantaque
animi vis fuisse in exercitu Catilinae. Nam fere quem quisque vivos pugnando locum ceperat, eum, amissa
anima, corpore tegebat. Pauci autem, quos medios cohors praetoria disiecerat paullo divorsius, sed omnes
tamen advorsis volneribus conciderant.
4 SALL. ; De bell. Cat., XXXIII.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 76

politique et à la spéculation de nouveaux gains. Plus lâches que les Romains, les vaincus
modernes se résignent en partie. Plus fiers que les modernes, les vaincus romains, avant de se
résigner, voulaient tenter le sort des armes, qui souvent rompent les filets lâches, bien
qu'ingénieux, de la ruse.

§ 2581. Plutarque dit : « Toute l'Étrurie se soulevait déjà en révolte, ainsi qu'une grande
partie de la Gaule cisalpine ; et Rome courait le plus grand danger d'un changement complet,
à cause de l'inégalité qui y régnait entre les fortunes [c'est l'erreur habituelle répétée par les
modernes, qui attribue à l'inégalité des effets qui découlent d'autres causes] ; tandis que les
personnages qui étaient le plus en vue, par leur gloire ou l'élévation de leur esprit, s'étaient
appauvris par leurs folles dépenses en théâtres, en banquets, en intrigues de magistratures et
en édifices [c'était les gens inhabiles aux ruses de la politique ; les habiles se récupéraient
largement de ces dépenses en exploitant les provinces, ou bien s'enrichissaient par les
spéculations, comme Crassus] ; et par conséquent les richesses accumulées étaient tout
entières entre les mains d'hommes ignobles et abjects [d'habiles politiciens, de gens
possédant presque exclusivement les résidus des combinaisons] ; et quiconque eût osé, eût
été capable de renverser la république, qui d’elle-même était déjà infirme 1 ». C'est-à-dire
quiconque eût osé opposer la force à cette ruse pouvait espérer la victoire. Elle échappa à
Catilina, sourit quelque temps à César, fut définitive pour Auguste.

§ 2582. Napoléon dit que 2 « Cicéron croyait avoir détruit tout un parti ; il se trompait :
Cicéron n'avait fait que déjouer une conspiration et dégager une grande cause [pour l'auteur,
c'est celle de la « démocratie » contre l'oligarchie] des imprudents qui la compromettaient ; la
mort illégale des conjurés réhabilita leur mémoire... » Ainsi nous retombons dans le roman
moral. L'erreur de Cicéron, comme dit Napoléon III, aurait été de ne pas respecter la
légalité ! César et Auguste la respectèrent en vérité ! 3 Si l'on veut absolument parler de
l'erreur de Cicéron, ou la trouvera plutôt dans l'absurde croyance que l'éloquence et, si l'on
veut, la raison et le bon droit pouvaient se substituer à la force.

§ 2583. La conjuration de Catilina ne fut que l'une des nombreuses tentatives de rébellion
qui précédèrent la catastrophe finale, un incident dans les guerres civiles qui marquèrent la
fin de la République, et qui furent en partie des luttes entre gens chez lesquels prédominaient
les résidus de la Ire classe et gens chez lesquels prédominaient les résidus de la IIe classe.
Ceux-ci triomphèrent avec Auguste qui, après la victoire, entreprit, mais en vain, de restaurer
la religion, la morale, les mœurs des anciens temps. Avec le rôle donné à l'élément militaire,
l'Empire romain acquit de la stabilité, du moins pour quelque temps.

§ 2584. La victoire qui constitua l'Empire ne fut d'ailleurs pas exclusivement celle de la
force, puisque César et Auguste y ajoutèrent la ruse dans une large mesure, et que César ne

1 PLUTARO. ; Cic., X.
2 NAPOLÉON III ; Hist. de J. Cés., t. I, p. 339.
3 À cela notre auteur, loc. cit., p. 339, objecte : « On peut légitimement violer la légalité, lorsque, la société
courant à sa perte, un remède héroïque est indispensable pour la sauver, et que le gouvernement, soutenu
par la masse de la nation, se fait le représentant de ses intérêts et de ses désirs [c'est exactement ce que
Cicéron pensait de la conjuration de Catilina, de même que Napoléon III de son Coup d'État]. Mais, au
contraire, lorsque, dans un pays divisé par les factions, le gouvernement ne représente que l'une d'elles, il
doit, pour déjouer un complot, s'attacher au respect le plus scrupuleux de la loi... »
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 77

manqua pas d'être fortement appuyé par la ploutocratie. On remarquera qu'alors comme
aujourd'hui cette ploutocratie se met toujours du côté qui lui paraît présenter le plus de
chances de succès. En France, elle encensa Napoléon III, auteur du coup d'État ; puis, après
1870, elle eut Thiers pour idole ; aujourd'hui (en 1912) elle se prosterne devant les radicaux-
socialistes. Pourvu qu'elle y gagne, elle se soucie peu du pavillon qui couvre la marchandise.
Vers la fin de la République, la spéculation qui exploitait les provinces et s'enrichissait de
leurs impôts était prédominante. Mais une spéculation semblable à celle de l'époque moderne
ne faisait pas défaut ; elle s'appliquait à la production économique et donnait la main aux
machinations de la politique (voir : § 2584 note 1). L’Empire romain diminua ce lien, et,
pour son bonheur, il eut une spéculation surtout économique.

§ 2585. Cette spéculation faisait monter dans les classes supérieures les gens qui
s'enrichissaient 1. Ainsi, dans la classe gouvernante montaient des éléments apportant l'ins-
tinct des combinaisons ; mais ils y arrivaient lentement, de telle sorte que l'instinct des
combinaisons avait le temps de s'associer à la permanence des agrégats. L'organisation de
l'Empire était celle de classes distinctes et séparées, dans lesquelles on entrait par hérédité et
aussi par circulation, en montant dans une classe supérieure, en descendant dans une classe
inférieure. Mais, à part des exceptions dues en grande partie à la faveur impériale, l'ascension
n'était pas brusque ; elle était graduelle, et telle que, pour monter très haut, il fallait plusieurs
générations (voir : § 2585 note 2). Tant que, en fait comme en droit, l'enrichissement éleva à
la classe supérieure, tant que la classe à laquelle les nouveaux riches arrivaient ainsi joua
vraiment un rôle, si petit fût-il, dans le gouvernement, et tant qu'elle ne fut pas seulement une
classe honorifique, l'Empire fut économiquement prospère, bien que les vertus guerrières de
la classe dominante allassent en diminuant. Le maximum de prospérité fut atteint au début,
quand la classe civile produisait la richesse, et que la classe militaire maintenait l'ordre à
l'intérieur et à l'extérieur (voir : § 2585 note 3). L'Empire déclina ensuite parce que sur ses
frontières il n'y avait plus de peuples riches à exploiter par les armes, et parce qu'à l'intérieur
la cristallisation des institutions économiques, le progrès de l'organisation, après une courte
période de prospérité, aboutissait, comme d'habitude, à la décadence économique. La
production était grande, pour le motif rappelé (§2553) qu'elle croit et s'améliore lorsque la
cristallisation de la société commence, après une période dans laquelle cette société était
dissolue. Les frais pour conserver la stabilité à l'intérieur et pour défendre les frontières de
l'Empire étaient minimes, en tout cas inférieurs aux folles dépenses de la ploutocratie
démagogique, dans les dernières années de la République. Sous Tibère, la solde des préto-
riens qui assurent et conservent le gouvernement 2 n'est rien en comparaison des dépenses
que faisaient les politiciens, vers la fin de la République, pour acheter du peuple le pouvoir
(§2562). Mais par une évolution naturelle, cette organisation devait se changer en celle de la
décadence de l'Empire (§2541). La période ascendante était fermement liée à la période
descendante (§2338). La prospérité première de cet organisme se changea peu à peu dans la
décadence de la sénilité. La cristallisation de la société continuant à croître, faisait diminuer
la production (§2607 et sv.), tandis qu'augmentait la dilapidation de la richesse. La puissance
militaire se superposant toujours plus à la puissance civile, et changeant de manière d'agir et
de caractère, rendait le gouvernement instable, alors que primitivement elle lui avait donné la
1 SENEC. ; Controv., II, 1 : (p. 124) census senatorium gradum ascendit, census equitem Romanum a plebe
discernit, census in castris ordinem promovet, census indices in foro legit. Cfr. §2548 3.
2 MARQUARDT ; De l’organisation financière chez les Romains : « p. 121) Les prétoriens, qui formaient
neuf cohortes de 1000 hommes, touchaient par an, sous Tibère, 720 deniers, mais sans fournitures en
nature ; ils les obtinrent à partir de Néron... ». La somme totale des frais pour 25 légions, les prétoriens et
les cohortes urbaines, est, suivant notre auteur, de 46 710 000 deniers, soit 50 625 000 fr. .(p. 121). Mais il
y avait d'autres frais dont les donativa n'étaient pas les derniers, qu'on ne peut évaluer, et qui augmentèrent
avec le temps.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 78

stabilité ; elle substituait l'insolence à l'obéissance dont précédemment elle faisait preuve
envers ses chefs. Elle exploitait ainsi à son profit l'organisation sociale, provoquant un
gaspillage de richesse (§2608), et enfin la faiblesse et la destruction de la force même des
troupes (§2606).

§ 2586. L'Empire se fonda principalement sur l'armée ; mais ce ne fut pas d'elle que sortit
la plus grande partie de la classe gouvernante. Les légions faisaient facilement un empereur,
mais ne donnaient pas beaucoup d'administrateurs ; elles en donnaient peu ; aussi n'étaient-
elles pas une source abondante du renouvellement de l'élite. La classe gouvernante devenait
toujours plus une classe d'employés, avec les qualités et les défauts inhérents à ces fonctions ;
de plus en plus l'énergie guerrière y disparaissait.

§ 2587. À ce point de vue, le fait qui se produisit après la mort d'Aurélien est très connu
(voir : § 2587 note 1). Les légions demandaient un empereur au Sénat. Le Sénat ne voulait
pas le donner. Les légions insistaient. Ainsi, l'Empire demeura six mois sans empereur.
Finalement le Sénat, presque contraint, nomma un empereur. Qui ? Peut-être un capitaine, ou
tout au moins un homme énergique ? Loin de là : un vieillard de soixante-quinze ans. Là se
manifeste le défaut d'instinct des combinaisons politiques chez les légions, et le défaut
d'énergie guerrière chez le Sénat. Le premier défaut pouvait être compensé par le hasard qui
faisait tomber le choix des légions sur un empereur doué de cet instinct des combinaisons
politiques. Le second défaut n'avait pas de remède. Il fut en partie la cause premièrement de
la destruction de l'élite, ensuite de celle de l'Empire.

§ 2588. Ce qu'on nous raconte de l'élection de Tacite nous montre qu'en ce temps déjà
sévissait la maladie de l'humanitarisme, qui a recommencé de nos jours à sévir dans nos
contrées.

§ 2589. Mus par des préjugés éthiques contre la richesse, contre le luxe, contre le
« capital », la plupart des auteurs ne s'attachent qu'à ces circonstances, dans l'histoire de
Rome ; tandis que pour l'équilibre social, la modification des sentiments (résidus) de la classe
gouvernante est beaucoup plus importante.

§ 2590. Dans les premiers temps de l'Empire, les indices de ta circulation des élites ne
manquent pas. S'ils ne sont pas aussi nombreux que nous le voudrions, il faut en rechercher
la cause dans les préjugés qui faisaient estimer le récit de ces faits peu convenable à la
dignité de l'histoire. C'est pourquoi nous n'avons de renseignements sur cette circulation que
par hasard 1. Tel fut le cas pour ce Rufus dont parle Tacite. D'ailleurs ces indices suffisent à
nous faire connaître le phénomène. En attendant, déjà à propos de ce Rufus, apparaissent
clairement les caractères de lâcheté ingénieuse de la nouvelle élite. On les retrouve en
1 Par exemple PLIN. ; Nat. hist., XIV, 5, (4), Summam ergo adeptus est gloriam Acilius Sthenelus e plebe
libertina, LX iugerum [15 hectares] non amplius vineis excultis in Nomentano agro, atque C C C C
nummum venumdatis. Magna fama et Vettileno Aegialo perinde libertino fuit, in Campaniae rure
Liternino, maiorque etiam favore hominum, quoniam ipsum Africani colebat exsilium. Mais la renommée
de Remnius Palemon, le grammairien, fut plus grande encore. Avec l'aide du même Acilius Sthenelus, il
acheta une vigne pour 600 000 sesterces (126 000 fr.). Il sut si bien l'améliorer que la vendange d'une année
fut payée 400 000 sesterces 84 000 fr.). Il revendit la vigne à Annœus Seneca quatre fois autant qu'il l'avait
payée. – XII, 5. On fait allusion à un affranchi très riche.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 79

d'autres exemples. « Sur l'origine de Rufus, que certains disent fils d'un gladiateur, je ne dirai
pas ce qui n'est pas, et j'ai honte de la vérité. Fait citoyen, il s'aboucha avec le questeur de
l'Afrique. Se trouvant à Adrumète tout seul sous les portiques, à midi, une femme
surhumaine humaine lui apparut et lui dit : „ Rufus, tu seras vice-consul “. Persuadé par cet
oracle, il revint à Rome, et grâce à l'argent de ses amis et à sa vive intelligence, il devint
questeur ; puis, à l'égal des nobles, préteur, grâce au vote du prince Tibère, qui dit, pour
couvrir son humble origine : „ Rufus me parait être né de lui-même “. Il vécut longtemps, fut
odieusement adulateur envers ses supérieurs, arrogant avec ses inférieurs, désagréable avec
ses égaux. Il obtint l'imperium consulaire, les honneurs du triomphe et finalement l'Afrique,
où il mourut ; et l'augure se réalisa 1 ».

§ 2591. Dans sa satire des mœurs, Pétrone décrit un type imaginaire, mais qui avait
certainement son correspondant dans la réalité ; et si l'on élimine la partie pornographique, et
que l'on substitue d'autres luxes à celui de la bonne chère, ce type est tout à fait semblable au
type moderne de certains milliardaires exotiques. Voyez donc comment Trimalcion acquiert
son immense patrimoine 2. Il charge de vin cinq navires pour les envoyer à Rome. Ils font
naufrage ; mais lui ne se décourage pas. Il charge de nouveaux navires, plus grands, plus
forts, plus heureux que les premiers. Il y met du vin, du lard, des fèves, des parfums de
Capoue, des esclaves. Ainsi, en une seule fois, il gagna dix millions de sesterces. Il continua
à faire le commerce, toujours avec succès ; il finit par se contenter de prêter de l'argent aux
affranchis. Il voulait même se retirer entièrement des affaires, mais il en fut dissuadé par un
astrologue. Ne croirait-on pas entendre parler l'un de nos ploutocrates, lorsque, s'adressant
aux convives, Trimalcion s'écrie : « Croyez-moi : aie un as, tu vaudras un as ; sois riche, tu
seras estimé. C'est ainsi que votre ami, qui fut grenouille, est aujourd'hui roi 3 ». Il veut parler
philosophie et belles lettres 4, mais s'y connaît à peu près autant que nos parvenus, qui croient
tout savoir parce qu'ils ont gagné de l'argent. Trimalcion montre à ses invités les joyaux de sa
femme, et veut qu'ils en sachent le poids exact 5. Bon nombre de nos riches parvenus
modernes agissent de même.

§ 2592. Mais la femme de Trimalcion est, au point de vue économique, très supérieure
aux femmes de notre ploutocratie. Lorsqu'elles sont riches, ou seulement dans une certaine
aisance, elles dédaignent de s'occuper de leur maison, et sont de simples objets de luxe, fort
coûteux. Au contraire, la bonne Fortunata s'occupe avec grand soin de l'économie
domestique 6. Elle avait donné ses joyaux à son mari ruiné 7, bien différente en cela de
nombreuses femmes de notre ploutocratie, qui auraient incontinent demandé le divorce
contre l'homme qui ne pouvait plus entretenir leur luxe.

1 TACIT. ; Ann., XI, 21.


2 PETR. ; 76.
3 PETR. ; 77 : Crrdite mihi : assem habeas, assem valeas ; habes, habeberis. Sic amicus vester, qui fuit rana,
nunc est rex.
4 PETR. ; 59. Ce bon Trimalcion est des plus comiques lorsqu'il dit : Diomedes et Ganymedes duo fratres
fuerunt. Horum soror erat Helena. Agamemnon illam rapuit et Dianae cervam subiecit. Ita nunc Homeros
dicit, quemadmodum, inter se pugnent Troiani et Parentini.
5 PETR. ; 67.
6 PETR. ; 67 : Sed narra, mihi, Gai, rogo, Fortanata quare non recumbit ? – Quomodo ? nosti, inquit, illam,
Trimalchio, iiisi argentum composuerit, nisi reliquias pueris diviserit, aquam in os suum non coniciet...
Venit [Fortunata] ergo galbino succincta cingillo, ita ut infra cerasina appareret tunica et periscelides tortae
phaecasiaeque inauratae. Tunc sudario manus tergens, quod in collo liabebat...
7 PETR. ; 76.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 80

§ 2593. Trimalcion n'est pas le seul enrichi. Voici le sévir Abinna (voir : § 2593 note 1),
sculpteur ou tailleur de pierre, qui fait cadeau à sa femme de joyaux coûteux. Voici l'avocat
(causidicus) Philéron 1 qui, de la misère s'est élevé à une grande richesse. Plusieurs affran-
chis, anciens compagnons de servitude de Trimalcion, sont aussi enrichis 2. Ainsi, le
commerce avec Trimalcion, l'industrie avec Abinna, la science avec Philéron, donnent les
nouveaux riches. On rit d'eux ; mais ce rire même prouve leur existence. Martial se moque
d'un cordonnier qui avait donné à Bologne un spectacle de gladiateurs (voir : § 2593 note 3),
et un drapier qui avait fait de même à Modène.

§ 2394. Juvénal attaque aussi dans ses satires les riches parvenus. Même si l'on fait la part
large à la fantaisie poétique qui agrandit les objets, il n'est pas croyable que les récits de
Juvénal fussent en pleine contradiction avec ce que chacun savait et pouvait voir à Rome. Il
cite son barbier, qui s'est considérablement enrichi (voir : §2594 note 1). Le fait particulier
peut n'être pas vrai ; le type l'est certainement.

§ 2595. L'invasion des étrangers à Rome est bien notée aussi par Juvénal (voir : § 2595
note 1). « Celui qui vint un jour dans cette ville les pieds blanchis de gypse ne cède pas le pas
au tribun sacré ». Juvénal dit des Grecs venus à Rome (III, 92-93) : « Nous aussi nous
pouvons louer ainsi, mais eux persuadent ». Plus loin : « (119-120) Il n'y a place pour aucun
Romain là où règne un Protogène, un Diphilus ou un Erimarque ». - « (130-131) Ce fils
d'origine libre fait humblement sa cour à un esclave enrichi ». - « (60-66) (voir : § 2595
note 2). Je ne puis supporter, Quirites, cette ville grecque, si peu qu'il s'y trouve de lie
achéenne. Il y a longtemps déjà que l'Oronte syrien versa dans le Tibre sa langue et ses
mœurs... » Il pouvait ajouter : sa religion. Le mal, dont l'existence doit certainement avoir un
fondement de vérité, prend des proportions gigantesques, lorsque Juvénal dit, à propos des
places des chevaliers au théâtre : « (153-158) Qu'il sorte, dit-il, s'il a quelque pudeur et qu'il
s'en aille des degrés équestres, celui qui n'a pas le cens légal ; et qu'ici prennent place les fils
des entremetteurs, nés dans quelque lupanar. Que le fils d'un crieur public bien connu
applaudisse ici parmi les élégants fils de gladiateurs, et parmi ceux d'un maître des
gladiateurs (voir : § 2595 note 3) ».

§ 2596. Il devait aussi y avoir un grand nombre d'hommes sortis de rien, dans une société
qui n'estimait pas sotte et absurde la satire où l'on écrivait : « (III, 29-39) Retirons-nous de la
patrie. Qu'ils y restent ceux auxquels il est facile de prendre à forfait les travaux d'un édifice,
ou de curer un fleuve, un port, un cloaque, de porter au bûcher un cadavre, et de vendre aux
enchères un esclave. Ces gens-là, naguère joueurs de corne, habitués perpétuels des arènes
provinciales, connus pour sonner de la trompe, donnent aujourd'hui des spectacles de
gladiateurs, et pour se rendre populaires, lorsque le vulgaire tourne en bas le pouce, ils tuent
qui l'on veut. Ensuite, sortis de là, ils louent les latrines publiques. Et pourquoi pas ?
Puisqu'ils sont de ceux que la Fortune élève d'un humble à un haut état, chaque fois qu'elle
veut jouer ? »

1 PETR. ; 46 : ...vides Phileronem catisidicum : si non didicisset, hodie famem a labris non abigeret. Modo,
modo collo suo circumferebat onera venalia, nunc etiam adversus Norbanum se extendit. Litterae
thesaurum est, et artificium nunquam moritur.
2 PETR. : 38 : Reliquos autem collibertos eius cave contemnas. Valde sucossi sunt. Vides illum qui in imo
imus recumbit : hodie sua octingenta possidet. De nihilo crevit.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 81

§ 2597. La faveur impériale tirait du néant certains affranchis et les portait aux plus
grands honneurs (voir : § 2597 note 1). Claude se laissait gouverner par eux. Mais leur nom-
bre fut toujours restreint, et la plupart progressaient par leurs mérites, dans les administra-
tions impériales ou privées 1. Sénèque parle de la richesse des affranchis 2, et Tacite nous les
montre envahissant toute la classe gouvernante, malgré la résistance des citoyens ingénus 3.
Sous le principat de Néron, on parla au Sénat des fraudes des affranchis « qui traitaient à
égalité avec leurs maîtres », et l'on voulait les réprimer. « On alléguait, d'un autre côté, « qu'il
fallait punir les fautes des particuliers, sans attaquer les droits d'un corps très étendu ; que ce
corps servait à recruter les tribus, les décuries, les cohortes même de la ville ; qu'on en tirait
des officiers, des magistrats et des pontifes ; que beaucoup de chevaliers, que plusieurs
sénateurs n'avaient pas une autre origine ; qu'en faisant des affranchis une classe à part, on
manifesterait la disette des citoyens libres de naissance »... Néron écrivit au Sénat d'examiner
séparément les plaintes des patrons contre chaque affranchi, sans toucher aux droits du corps.
Peu de temps après, Pâris, affranchi de Domitia, déclaré faussement citoyen, fut enlevé à sa
maîtresse, non sans honte pour le prince, qui fit prononcer par jugement que Pâris était né de
parents libres 4 ». Néron protégeait les parvenus. Suétone nous le montre désireux de
gouverner uniquement avec eux (voir : § 2597 note 6).

§ 2598. D'autre part, la guerre et l'appauvrissement épuisaient le patriciat. Dion Cassius


observe que, pour entretenir les sacrifices, Auguste dut créer de nouveaux patriciens, en
remplacement du grand nombre de ceux qui avaient disparu dans les guerres civiles 5. Tacite
rappelle aussi les nombreux parvenus qui, des municipes, des colonies et aussi des provinces,
passèrent au Sénat 6. Il raconte de même que, malgré l'opposition des sénateurs, Claude y fit
entrer les Gaulois 7. Et voilà de nouveau que Vespasien doit restaurer l'ordre sénatorial
défaillant en nombre et en qualité 8.
1 DION CASS., LXXVIII, 13. L'auteur raconte que Macrin envoya comme lieutenants Agrippa en Dacie,
Decius Triccianus en Pannonie. Le premier avait été esclave. Le second avait été simple soldat et portier du
gouvernement de la Pannonie.
2 SENEC. ; Epist., 27 : Calvisius Sabinus memoria nostra fuit dives ; et patrimonium habebat libertini, et
ingenium... Idem ; Epist., 86 : ... Et adhuc plebeias listulas loquor : quid, cum ad balnea libertinorum
pervenero ?... Idem ; De benef., II, 27 : Cn. Lentulus augur, divitiarum maximum exemplum, antequam
illum libertini pauperem facerent... Idem ; Nat. quaest., I, 17 : Iam libertinorum virgunculis in unum
speculum non sufficit illa dos, quam dedit populus romanus Scipioni.
3 TACIT. ; Ann., II, 48, parle d'une riche affranchie morte sans avoir fait de testament, et dont Tibère fit
attribuer le patrimoine à Æmilius Lepidus, auquel il paraissait qu'elle eût appartenu.
4 TACIT. ; Ann., XIII, 27 (trad. (Nisard).
5 DIO CASS. ; LII, 42, p. 693. L'auteur observe : [en grec]. « Puisque rien comme la noblesse ne périt dans
les guerres civiles ». En Angleterre, la guerre des Deux Roses eut un effet semblable.
6 TACIT. Ann., III, 55.
7 TACIT. Ann., XI, 23. On objectait : ... non adeo aegram Italiam, ut senatara suppeditare urbi suae nequiret :
suffecisse olim indigenas, consanguineis populis ; nec poenitere veteris reipublicae. Quin adhuc memorari
exempla quae priscis moribus ad virtutem et gloriam romana indoles prodiderit. An parum quod Veneti et
Insubres curiam irruperint, nisi coetus alienigenarum, velut captivitas, inferatur ? Quem ultra honorem
residuis nobilium, aut si quis pauper e Latio senator, fore ? Oppleturos omnia divites illos quorum avi
proavique, hostilium nationum duces, exercitus nostros ferro vique ceciderint... Mais Claude tint bon et
conclut sa réponse au Sénat en disant : (24) Omnia, patres conscripti, quae nunc vetustissima creduntur,
nova fuere : plebei magistratus post patricios : Latini post plebeios ; ceterarum Italiae gentium post Latinos.
Inveterascet hoc quoque, et quod hodie exemplis tuemur inter exempla erit. Ainsi, il décrit bien la
circulation des élites.
8 SUET. ; Vesp., 9 : Amplissimos ordines, et exhaustos caede varia, et contaminatos veteri neglegentia,
purgavit, supplevitque, recenso Senatu et Equite ; sum motis indignissimis, et honestissimo quoque
Italicorum se provincialium allecto. - AUR. VICT. ; De Caesar., 9 . ...simul censu more veterum exercito,
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 82

§ 2599. La circulation apparaît d'une façon parfaitement claire. Cela n'arrivait pas
seulement à Rome entre la classe inférieure et la classe supérieure. Mais de tout l'Empire, et
même des contrées situées au-delà des frontières, les esclaves affluaient à Rome. Parmi eux,
ceux qui possédaient une plus grande abondance de résidus de la Ire classe étaient Grecs ou
Orientaux, acquéraient facilement la liberté. Leurs descendants, toujours grâce à la prédo-
minance des résidus de la Ire classe, s'enrichissaient, montaient dans la hiérarchie sociale,
devenaient chevaliers et sénateurs. De la sorte, le sang latin et le sang italique étaient
éliminés de la classe gouvernante. Celle-ci, pour de nombreux motifs, dont l'origine servile et
la lâcheté asiatique n'étaient peut-être pas les derniers, devenait toujours plus étrangère à
l'usage des armes.

§ 2600. Elle y était poussée même par les empereurs, à cause de la crainte qu'ils avaient
d'elle. Dion Cassius déjà fait allusion à cette idée, dans le discours, probablement inventé,
qu'il met dans la bouche de Mécène, pour conseiller Auguste sur la forme du gouvernement 1.
Ensuite, les empereurs y veillèrent avec soin, jusqu'à ce qu'enfin Gallien en vint à interdire
aux sénateurs d'aller dans le camp de l'armée. Sévère avait déjà supprimé l'usage de tirer les
prétoriens de l'Italie, de l'Espagne, de la Macédoine et de la Norique 2. Il les avait fait venir
de toutes les parties de l'Empire, même des plus barbares 3.

§ 2601. On peut représenter l'évolution à peu près comme suit. Sous la République,
obligation effective du service militaire pour les membres de l'élite. Dans les premiers temps
de l'Empire, obligation toute formelle, mais sans que le service effectif fût interdit. Ensuite,
absence de service effectif.

§ 2602. Pline le Jeune nous donne un exemple de ce qu'était le service militaire des
jeunes chevaliers dans le temps de transition (voir : § 2602 note 1). Tandis qu'il faisait son
service militaire, il s'occupait de comptabilité. D'autre part, il loue Trajan d'avoir fait un
service militaire effectif. Claude « institua un genre fictif de troupes, appelé surnuméraire,
qui servit de titre aux absents » 4.

§ 2603. Auguste interdit aux sénateurs de s'éloigner de l'Italie sans sa permission, excep-
tion faite de la Sicile et de la Gaule Narbonnaise, « parce que les hommes y étaient désarmés
et pacifiques. » 5 Il était interdit aux sénateurs de mettre le pied en Égypte 1, et cela était si

senatu motus probrosior quisque ; se, lectis undique optimis viris, mille gentes compositae, cum ducentas
aegerrime reperisset, extinctis saevitia tyrannorum plerisque. Ainsi que le remarqua déjà Causabon (ad
SUET. ; Caes., 41), gentes doit être entendu dans le sens de patriciens.
1 DION. CASS. ; LII, 14 à 40, p. 670 à 692. Dion met simplement dans la bouche de Mécène les principes
idéaux de l'Empire de son temps. Il insiste (27, p. 681) sur l'opportunité de séparer entièrement les
fonctions civiles des fonctions militaires.
2 DION. CASS. ; LXXIV, 2, p. 1243. L'auteur ajoute que ce fut la cause de la perte de la jeunesse italienne,
qui se livra au brigandage et aux luttes des gladiateurs.
3 MARQUARDT. ; Organ. de l’emp. rom., t. II, p. 585.
4 SUET. ; Claud., 25.
5 DION. CASS. ; LII, 42, p. 694. L'auteur remarque ensuite (LIII, 12, p. 703) que le véritable motif de la
division des provinces entre Auguste et le Sénat fut qu'Auguste voulait être seul à avoir des soldats sous
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 83

important qu'il s'y ajouta aussi des sanctions religieuses 2. Selon Borghesi, sous Alexandre
Sévère, ou selon Kuhn, sous Aurélien, le gouvernement des provinces fut divisé en deux.
C'est-à-dire qu'il y eut un praeses pour l'administration civile et un dux pour l'administration
militaire.

§ 2604. La séparation toujours croissante entre la classe militaire et la classe civile


rendait celle-ci toujours plus lâche et plus incapable de se défendre à main armée. Quand
Septime Sévère traversa l'Italie avec ses légions, les villes furent frappées de terreur, « car, en
Italie, les hommes étaient depuis longtemps étrangers aux armes et à la guerre ; ils ne
s'entendaient qu'à la paix et à l'agriculture » 3. De la sorte, on avait un indice de la faiblesse
ou de l'absence de résistance qu'ils auraient ensuite opposée aux invasions barbares.

§ 2605. Cependant, au temps de Gallien, le danger grave et imminent d'une invasion


barbare parut réveiller pour très peu de temps la valeur de la population. « L'empereur
Gallien se trouvant au-delà des Alpes, occupé à la guerre contre les Germains, le Sénat
romain, voyant le danger extrême, arma autant de soldats qu'il y en avait dans la ville, et
donna des armes aux hommes les plus vigoureux du peuple, rassemblant de la sorte une
armée plus grande que celle des Barbares, qui, craignant d'en venir aux mains, s'éloignèrent
de Rome... » 4. Mais l'oligarchie militaire qui exploitait l'empire se mit bientôt à l'abri, et
Gallien, par crainte que le pouvoir ne passât aux optimates, interdit au Sénat d'avoir des
troupes, et même de venir à l'armée (voir : § 2605 note 2). Alexandre Sévère disait : « Les
soldats ont leur fonction, tout comme les littérateurs. C'est pourquoi chacun doit s'occuper de
ce qu'il connaît » 5. Arrius Menander (Dig., XLIX, 16, I) nous dit : « Se faire soldat est, de la
part de celui qui n'en a pas le droit, un crime grave, lequel est rendu plus grand, comme
d'autres délits, par le rang et par la dignité de l'armée ».

§ 2606. Ainsi, l'armée de l'Empire finit par être un ramassis de propres à rien, et il fallut
recourir aux Barbares pour avoir des soldats, ce qui était proprement installer l'ennemi chez
soi. Végèce décrit bien le phénomène : « Le temps n'améliora jamais une armée où l'on
négligea le choix des recrues. Nous le savons par notre usage et notre expérience. De là
proviennent les défaites que les ennemis nous infligèrent partout. On doit les imputer à la
grande négligence et à l'incurie que, par suite d'une longue paix, on met dans le choix des
soldats ; au fait que les meilleurs citoyens (honestiores) recherchent les fonctions civiles ; au

son commandement. En outre (LIII, 13, p. 705), il défendit aux sénateurs délégués pour gouverner les
provinces de porter l'épée et le vêtement militaire, ce qu'il permit au contraire à ses gouverneurs.
1 TACIT. ; Ann., II, 59 : ... nam Augustus, inter alia dominationis arcana, vetitis, nisi permissu, ingredi
senatoribus, aut equitibus romanis illustribus, seposuit Aegyptum : ne fama urgeret Italiam, quisquis eam
provinciam, claustraque terrae ac maris, quamvis levi praesidio adversum ingentes exercitus, insedisset.
2 Hist. Aug.; Trigint, Tyr., 21 : ... qui cum Theodoto vellet imperiu proconsulare decernere, a sacerdotibus est
prohibitus, qui dixerunt fasces consulares ingredi Alexandriam non licere... Fertur enim apud Memphim in
aurea columna Aegyptiis literis scriptum, tunc demum Aegyptum liberam fore cum in eam venissent
Romani fasces, et praetexta Romanorum.
3 HERODIEN ; II, 11. L'auteur relève aussi le contraste entre les Italiens, au temps de la République, et ceux
du temps de Septime Sévère. Il remarque que ce fut Auguste qui leur ôta leurs armes.
4 Zosim. ; I, 37.
5 Hist. Aug. ; Alex. Sev., 45.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 84

fait que, par la faveur ou par la fraude des recruteurs, on accepte dans l'armée de la part des
propriétaires qui doivent les fournir, des hommes tels que leurs patrons les dédaignent » 1.

§ 2607. La société romaine se cristallisait. Toutes sortes d'obstacles s'opposaient à la


circulation légale aussi bien qu'effective des élites. Si de temps à autre la faveur impériale
surmontait ces obstacles pour un individu en particulier, il entrait souvent dans la classe
gouvernante des hommes peu dignes d'y être. Donnant probablement une forme légale à ce
qui existait déjà en partie, Alexandre Sévère institua des corporations d'arts et métiers (voir :
§ 2607 note 1). Cette organisation s'accrut ensuite et prospéra, se rapprochant de celle qu'on
voudrait instaurer aujourd'hui avec les syndicats obligatoires 2. Peu à peu, l'artisan est attaché
à son métier, l'agriculteur à la glèbe, l'augustalis à sa corporation (voir : § 2607 note 3), le
décurion à la curie. Tous s'efforçaient de se délier et de fuir ; mais le gouvernement donnait
la chasse aux fugitifs, et si la faveur de l'empereur ou des grands ne les sauvait pas, ils étaient
ramenés aux fonctions auxquelles eux et leurs descendants devaient pour toujours rester
attachés.

§ 2608. La production de la richesse diminue et le gaspillage en augmente à cause des


nombreuses charges imposées aux riches. D'autre part, les hautes classes n'étaient plus les
classes gouvernantes, et le fait d'y appartenir donnait plus d'honneurs que de pouvoir. Les
empereurs étaient nommés par une troupe grossière, corrompue, dépourvue de tout sens
politique. Il manquait des révolutions non-militaires, civiles, qui auraient mélangé les classes,
produit une nouvelle circulation des élites, et élevé des hommes abondamment pourvus de
résidus de la Ie classe. Avec beaucoup de raison, Montesquieu compare l'Empire romain de la
décadence à la régence d'Alger, en son temps. Mais il faut ajouter qu'Alger n'avait pas une
bureaucratie qui, à l'instar de la bureaucratie romaine de la décadence, tarit toute source
d'activité et d'initiative individuelle. La société romaine déclinait économiquement et intel-
lectuellement, tandis qu'elle subissait les dégâts d'une caste militaire imbécile et d'une
bureaucratie vile et superstitieuse.

§ 2609. En Occident, l'invasion barbare vint briser cette société cristallisée (§2551 et sv.),
à laquelle, avec l'anarchie, elle apporta aussi une certaine espèce de souplesse et de liberté.
Celui qui passe sans autres des corporations de la fin de l'Empire romain, c'est-à-dire d'un
état de liaisons très fortes ma (fig. 48), aux corporations du moyen âge, c'est-à-dire à un
autre état de liaisons, fortes aussi, pc, suit une ligne ac qui ne coïncide pas avec la ligne réelle
abc, et il néglige un minimum de liaisons nb, qu'on atteignit avec l'anarchie qui suivit les
invasions barbares 3. La confusion que l'on fait entre l'état réel et l'état légal d'un pays

1 VEGET. ; I, 7. Plus loin : I, 28 : Sed longae securitas pacis homines partim ad delectationem otii, partim ad
civilia traduxit officia. Ita cura exercitii militaris primo negligentius agi, postea dissimulari, ad postremum
olim in oblivionem perducta cognoscitur... On put observer des faits semblables en Chine ; on en peut
observer maintenant, en 1913, chez quelques peuples (§2423 1) qui manifestent leur mentalité, par
l'humanitarisme démocratique.
2 Il faut entendre cela au point de vue de la production, qui est celui dont il s'agit maintenant. Au point de vue
de la répartition des richesses, une organisation dans laquelle les corporations sont exploitées diffère
entièrement d'une autre où ce sont elles qui exploitent le pays.
3 Guizot, en peu de mots, décrit bien l'état de la société, au temps de saint Grégoire de Tours. GUIZOT :
Grég. de Tours, t. II : « (p. 265) Ce qu'était l'administration en ces temps de confusion, on pourrait
l'imaginer, ne le sût-on pas par les documents. Les institutions procédant du pouvoir central se sont
effacées ; les institutions municipales ont été en partie conservées par les villes, à l'existence desquelles
elles étaient nécessaires, et tolérées par leurs nouveaux maîtres. Ceux-ci ont ramassé quelques-uns des
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 85

contribue à entretenir cette erreur. Là où la loi n'accorde pas explicitement la liberté, on


suppose que celle-ci n'existe pas et ne peut exister, tandis qu'au contraire elle peut fort bien
être la conséquence, soit de l'absence des lois, soit – et c'est le cas le plus fréquent – du fait
qu'elles ne sont pas exécutées, ou qu'elles sont mal exécutées. De même, la cristallisation
d'un pays est souvent moindre qu'il ne ressort de l'examen des lois, parce que celles-ci ne
représentent que très en gros l'état réel. La corruption des officiers publics est aussi, en de
nombreux cas, un remède efficace à l'oppression des lois qu'autrement on ne pourrait
supporter.

figure 48
Voir sur le site Les Classiques des sciences sociales

§ 2610. Dans l'Empire romain d'Orient, l'état de cristallisation subsista, alors qu'il avait
été brisé dans celui d'Occident ; et l'on put observer les effets de l'organisation poussée à
l'extrême (voir : § 2610 note 1). Une anecdote conservée jusqu'à nos jours peut nous donner
un aperçu pittoresque de ce qu'on pouvait observer au temps d'Attila. Priscus, qui
accompagnait Maximin, envoyé en ambassade par Théodose à Attila, rencontra, dans le
camp des Huns, un Grec alors riche chez les Scythes. Cet individu lui raconta comment, fait
prisonnier de guerre, et échu comme part de butin à Onégèse, le premier des Scythes après
Attila, il recouvra la liberté et acquit de la fortune. « Ensuite, ayant combattu avec valeur
contre les Romains et contre la nation des Acatires, et ayant donné à son maître barbare le
butin qu'il avait fait à la guerre, il obtint la liberté, suivant la loi des Scythes. Il épousa une
femme barbare. Il en eut des enfants, et, devenu le commensal d'Onégèse, il lui semblait
mener alors une vie plus agréable qu'avant ; car ceux qui se trouvent chez les Scythes ont,
après la guerre, une vie tranquille. Chacun jouit de ses biens, et n'est molesté en aucune façon
par qui que ce soit. Au contraire, ceux qui sont chez les Romains sont facilement tués à la
guerre, car ils doivent remettre en d'autres l'espoir de leur salut, puisque les tyrans ne leur
permettent pas de faire usage des armes. Et à ceux qui en font usage, l'incapacité des chefs
est pernicieuse : ils dirigent mal la guerre. D'ailleurs, en temps de paix, les charges sont plus
accablantes que les maux en temps de guerre, à cause de la très dure exaction des impôts et
des vexations des malfaiteurs, car les lois ne sont pas égales pour tout le monde. Si quelque
violateur de la loi est un riche, son délit n'encourt aucune peine ; si c'est un pauvre, ignorant
des roueries, on lui applique la peine prévue par la loi, à moins qu'il ne meure avant que le
jugement soit rendu, étant donnés la longue durée du procès et le grand gaspillage des
fortunes. Il y a, en effet, une manière absolument inique d'obtenir par marchandage ce qui
ressortit à la loi ; et de vrai aucun tribunal ne mettra un frein aux injustices subies, si l'on ne
donne pas de l'argent aux juges et aux chanceliers » (voir : § 2610 note 2). Priscus répond et

rouages de la grande machine administrative créée par les Romains et les ont utilisés, mais en leur laissant
subir les altérations qui devaient résulter du contact des habitudes germaines. Le désordre s'est étendu des
institutions administratives aux circonscriptions géographiques qui leur répondaient... ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 86

tresse des couronnes au gouvernement romain. Il est remarquable que l'ambassade dont il
faisait partie démontrait précisément la lâcheté et la corruption de ce gouvernement.
Maximin était un honnête homme, une de ces personnes dont en tout temps les gouverne-
ments se servent pour masquer leurs actions mauvaises et malhonnêtes (§2268, 2300) ; mais
il était accompagné par Edécon et Bigilas, qui devaient ourdir la trame pour assassiner
Attila 1. Le gouvernement impérial savait organiser toute chose, même l'assassinat. Pourtant,
cette fois, cela ne lui réussit pas. Attila eut vent de la machination, et envoya des ambassa-
deurs qui admonestèrent l'empereur par de fières paroles. Attila rappelait que Théodose, en
lui payant tribut, s'était fait son esclave ; et il ajoutait : « Il n'agit donc pas justement celui qui
tend des embûches, tel un esclave malfaisant, à celui qui est meilleur que lui, et dont la
fortune a fait son maître » 2.

§ 2611. Une seule anecdote suffira, parmi l'infinité qu'on pourrait citer, pour montrer
comment on s'élevait à la classe gouvernante, là où régnait l’organisation byzantine.
Synésios, qui vivait environ un siècle avant le temps auquel se rapporte l'anecdote
précédente, écrit à son frère 3 : « L'entremetteur Chilon n'est vraisemblablement pas inconnu
à beaucoup de gens, étant donné son art très célèbre ; car la comédienne Andromaque, la plus
belle des femmes qui brillèrent de notre temps, fut de sa troupe. Après avoir passé sa
jeunesse à un si beau métier, parvenu à l'âge mûr, il estima qu'il convenait à son état précé-
dent de s'illustrer dans l'armée. Il vint donc, il y a peu de temps, ayant obtenu de l'empereur le
commandement des terribles Marcomans. Puisqu'ils étaient précédemment des soldats très
braves, maintenant qu'on leur a donné un si célèbre général, il semble qu'ils nous feront
assister à de grands et nobles exploits ». Comment ce Chilon obtint-il la faveur impériale ?
Par l'entremise de certains Jean et Antiochus, qui paraissent également n'avoir pas valu
grand'chose. Avec de semblables façons de constituer la classe gouvernante, on comprend
aisément que peu à peu les provinces de l'Empire furent perdues, et finalement la capitale
elle-même. Il faut remarquer que le phénomène n'est pas spécial à la bureaucratie byzantine :
il est général et apparaît presque toujours à l'âge sénile des bureaucraties. On l'observa et on
l'observe encore en Chine, en Russie et en d'autres pays. De la sorte, l'organisation sociale
commence par amener la prospérité, et finit par provoquer la ruine (voir : § 2611 note 2)
(§2585).

§ 2612. Ainsi que nous l'avons relevé plusieurs fois et naguère encore (§2553), les
ondulations des dérivations suivent celles des faits. C'est pourquoi, lorsqu'il y a environ un
siècle on était dans la période ascendante de la liberté, on blâmait les institutions cristallisées
et restrictives de l'Empire byzantin. Aujourd'hui que nous sommes dans la période
descendante de la liberté, ascendante de l'organisation, on admire et on loue ces institutions ;
on proclame que les peuples européens doivent une grande reconnaissance à l'Empire
byzantin, qui les a sauvés de l'invasion musulmane ; et l'on oublie que les vaillants soldats de
l'Europe occidentale surent vaincre et chasser seuls à mainte reprise Arabes et Turcs, et
qu'avant les peuples asiatiques, ils se rendirent aisément maîtres de Constantinople. Byzance
nous fait voir où peut atteindre la courbe que nos sociétés sont en train de parcourir.
Quiconque admire cet avenir est nécessairement amené à admirer aussi ce passé, et vice-
versa.

1 PRISC. PAN. ; loc. cit. §2610 2, p. 77.


2 PRISC. PAN. ; loc. cit. §26102, p. 97.
3 SYNESII epistolae, dans Epist. graeci (Didot), p. 708, (252-253) epist. CX. [En grec]. Voir, epist.
CXXVII, p. 714-715, (262), ce qu'on dit d'un certain Euctale, préfet d'Égypte et brigand très brave.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 87

Notes
du Chapitre XIII

L’équilibre social dans l’histoire

Retour à la table des matières

§ 2423 (note 1) (retour à l’appel de note § 2423 - 1)

Le 28 décembre 1913, le député radical-socialiste André Lefèvre dit sans qu'on puisse le
démentir : « À la suite de l'incident de Tanger, nous avons dû subir une injonction parce que
l'armée française n'avait pas plus de 700 coups par pièce. Il y a des économies qui coûtent
cher. Si nous avions eu une armée et une marine répondant à notre politique étrangère, nous
n'aurions pas été amenés à la situation où nous sommes ». Le président du Conseil, Caillaux,
dit : « Il est malheureusement vrai qu'on n'a pas toujours fait l'effort qu'il fallait accomplir, et
qu'il a fallu rattraper le temps perdu ». À propos de ce discours de Lefèvre, GEORGES
BERTHOULAT écrit dans la Liberté, 30 novembre 1913 : « M. André Lefèvre n'est certes
pas de nos amis politiques. Mais l'impartialité nous oblige à reconnaître que, lorsqu'il parle,
c'est toujours pour dire quelque chose, compliment bien rare avec les parlementaires
d'aujourd'hui. M. Lefèvre avait prononcé dans la discussion de la réforme militaire un
discours hors de pair : celui d'hier n'est pas moins décisif, et il était aussi non moins opportun
de prouver à la Chambre devant le pays que, si les ministres du Bloc n'avaient pas
constamment traité la défense nationale par abandon, la France ne serait pas obligée de faire
aujourd'hui un si grand effort financier et militaire. L'indignation effarée des jacobins en face
de cette démonstration a été vraiment comique. Était-ce donc une révélation ?.Tout le monde
ne sait-il pas qu'au moment d'Algésiras, M. Rouvier, éperdu, débarquait M. Delcassé sur les
injonctions allemandes en disant dans les couloirs, à des députés dont j'étais, que, „ puisqu'il
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 88

n’y a plus d'armée française grâce à André et à Pelletan, il fallait bien s'incliner “ ? N'est-ce
pas aussi un fait historique, corroboré par M. Berteaux lui-même, qu'il fallut alors refaire
fiévreusement les plus urgents des approvisionnements ruinés, et engager pour cela deux
cents millions de dépenses occultes ? Les divulgations de M. Lefèvre n'étaient donc pas
inédites. Mais c'est la première fois qu'on a le courage de les apporter à la tribune. Et les 700
coups seulement par pièce, ainsi révélés par un homme de gauche mettant son pays au-dessus
de son parti, ont été un coup rude pour les survivants du „ régime abject “. Là-dessus, le
Radical a un mot exquis : il rappelle M. Lefèvre „ aux convenances “. Quelles convenances ?
Celles des coupables ? Un rappel à la vérité serait seul efficace. Mais M. Lefèvre a dressé un
réquisitoire irréfutable. Et c'est évidemment l'homme que le journal exécutif appelle „ le chef
du parti républicain “ qui doit en prendre sa grande part, attendu que M. Caillaux, chaque fois
qu'il fut ministre des finances, a collaboré diligemment aux gaspillages de la politique
alimentaire, mais ses seules économies furent réalisées au détriment de l'armée, c'est-à-dire
celles qu'il n'aurait jamais dû faire et dont l'addition constitua en grande partie le présent
déficit ». Cfr. §2463 1.

§ 2427 (note 1) (retour à l’appel de note § 2427 - 1)

Sans avoir le moins du monde en vue notre théorie, CURTIUS, Hist. grecq., t. IV, nous
donne un autre exemple, qui nous reporte aux Dix Mille guidés par Xénophon : « (p. 170).
Chez ces hommes. l'inquiétude du présent entretenait une effervescence exaltée et avait
détruit en eux l'amour de la terre natale [voilà certains résidus qui font défaut, mais d'autres
les compensent] ; mais avec quelle fermeté ne restaient-ils pas attachés à leurs plus vieilles
traditions ! Des (p. 171) rêves et des présages envoyés par les dieux dictent, comme dans le
camp homérique, les plus graves résolutions (2440 1) ; c'est avec un zèle pieux qu'on chante
les péans, qu'on allume le feu des sacrifices, qu'on dresse des autels aux dieux sauveurs et
qu'on célèbre un tournoi quand à la fin l'aspect de la mer, de la mer tant désirée, vient
ranimer les forces et le courage... La rivalité des tribus y est sensible, mais le sentiment de la
communauté, la conscience de l'unité nationale garde la haute main, et la masse possède
assez de raison [disons au contraire : de résidus de la IIe classe] et d'abnégation [bien : voilà
le résidu] pour se soumettre à ceux que leur expérience, leur intelligence [voilà les résidus de
la Ie classe] et leur force morale désignent comme propres au commandement. Et, chose
merveilleuse [point merveilleuse du tout ; c'est la conséquence de l'existence des résidus
remarquée par l'auteur] dans cette multitude bigarrée de Grecs, c'est un Athénien qui, par ses
capacités, les dépasse tous et devient le véritable sauveur de l'armée entière [exactement
comme Périclès à Athènes, Épaminondas à Thèbes, Philippe en Macédoine]. L'Athénien
avait seul cette supériorité de culture nécessaire pour donner de l'ordre et de la tenue à ces
colonnes de soldats assauvagis par l'égoïsme, pour leur servir, dans les circonstances les plus
diverses, d'orateur, de général et de (p. 172) négociateur ; c'est à lui surtout qu'il faut savoir
gré si, en dépit d'indicibles souffrances, au milieu de peuplades hostiles et de montagnes
couvertes de neiges et désolées, huit mille Grecs pourtant touchèrent enfin à la côte, après
avoir erré par de nombreux détours ». Plus précisément, on doit cela, ainsi qu'il ressort de
l'exposé même de Curtius, à l'instinct des combinaisons de Xénophon, combiné avec
l'existence, chez ses soldats, des sentiments de persistance des agrégats, fort bien notés par
Curtius.

§ 2434 (note 1) (retour à l’appel de note § 2434 - 1)

2434 1 XENOPH. ; Hell., IV, 5 – CORN. NEP. ; Iphicr. : Iphicrates, Atheniensis, non tam
magnitudine rerum gestarum, quam disciplina militari nobilitatus est. Fuit enim talis dux, ut
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 89

non solum aetatis suae cum primis compararetur, sed ne de maioribus natu quidem quisquam
anteponeretur. Multum vero in bello est versatus ; saepe exercitibus praefuit ; nusquam culpa
sua male rem gessit ; semper consilio vicit, tantumque eo valuit, ut multa in re militari partim
nova attulerit, partim meliora fecerit... – GROTE, Hist. de la Gr., t. XIV, c. 1, croit pouvoir
tirer de CORN. NEP. et de DIOD. SIC. la description suivante des perfectionnements
introduits par Iphicrate : « (p. 67) Il allongea de moitié et la légère javeline et la courte épée,
que les peltastes thraces portaient habituellement ; il inventa une espèce de grandes guêtres,
connues plus tard sous le nom d’Iphicratides, et il combina ainsi, mieux qu'on ne l'avait
jamais fait auparavant, des mouvements rapides, – le pouvoir d'agir sur un terrain difficile et
en déployant les rangs, – une attaque efficace soit au moyen de traits, soit corps à corps, – et
une retraite habile en cas de besoin ». Par conséquent « (p. 68) les succès de (p. 69) ses
troupes légères furent remarquables. Attaquant Phlionte, il fit tomber les Phliasiens dans une
embuscade, et leur infligea une défaite si destructive qu'ils furent obligés d'invoquer l'aide
d'une garnison lacédaemonienne pour protéger leur cité. Il remporta une victoire près de
Sikyôn, et poussa ses incursions sur toute l'Arkadia, jusqu'aux portes mêmes des villes ;
faisant tant de mal aux hoplites arkadiens, qu'ils finirent par craindre de le rencontrer en rase
campagne ».

§ 2434 (note 2) (retour à l’appel de note § 2434 - 2)

XENOPH ; Hell., VI, 4, 12. Les Lacédémoniens avaient rangé les énomoties
[compagnies de 25, 32 ou 36 hommes, selon les auteurs] sur trois files ; ce qui donnait au
maximum douze hommes de profondeur, tandis que les Thébains avaient une profondeur d'au
moins cinquante boucliers. – En un temps très postérieur, Végèce décrit, en le louant, un
semblable ordre de bataille. VEG. ; III, 20 : Depugnationum septem sunt généra vel modi,
cara infesta ex utraque parte signa confligunt. Una depugriatio est fronte longa, quadro
exercitu, sicut etiam nunc et prope semper solet proelium fieri. Sed hoc genus depuguationis
periti armorum non optimum iudicant... Secunda depugnatio est obliqua, quae plurimis
melior : in qua si paucos strenuos loco idoneo ordinaveris, etiamsi multitudine hostium et
virtute turberis, tamen poteris reportare victoriam. Huius talis est modus : Cum instructae
acies ad congressum veniunt, tunc tu sinistram alam tuam a dextra adversarii longius
separabis, ne vel missilia ad eam, vel sagittae perveniant : dextram autem alam tuam sinistrae
alae illius iunge, et ibi primum inchoa proelium : ita, ut cum equitibus optimis, et
probatissimis peditibus sinistram partem illius, ad quam te iunxeris, aggrediaris atque
circumeas, et detrudendo atque supercurrendo ad hostium terga pervenias. Quod si semel
adversarios exinde pellere coeperis, accedentibus tuis indubitatam victoriam consequeris, et
pars exercitus tui, quam ab hoste submoveris, secura durabit.

§ 2436 (note 7) (retour à l’appel de note § 2436 - 7)

L'inverse se produisit pour le peuple athénien. On voit bien là combien est importante la
considération de la quantité des résidus. D'abord, il fut nuisible au peuple athénien de
posséder des résidus de la IIe classe en quantité trop petite pour qu'il fût attentif aux prudents
conseils de Nicias, et qu'il s'abstînt de l'entreprise de Syracuse ; tandis qu'ils étaient en assez
grande quantité pour faire de Nicias un des chefs de l'entreprise. Pour n'avoir pas fait cette
distinction, GROTE, Hist. de la Grèce, t. X, commet une grave erreur. Après avoir rappelé le
jugement bienveillant de Thucydide sur Nicias, il dit : « (p. 347) Thucydide est ici d'autant
plus instructif qu'il représente exactement le sentiment du public athénien en général à (p.
348) l'égard de Nikias pendant qu'il vivait. Ses compatriotes ne pouvaient supporter l'idée de
condamner un citoyen si respectable et si religieux, de se défier de lui, de le destituer et de se
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 90

passer de ses services [résidus de la IIe classe] ». C'est bien cela, en ce qui concerne la
seconde partie de l'activité de Nicias, c'est-à-dire pour le commandement de l'expédition de
Sicile ; mais non pour la première partie, lorsqu'il conseillait au peuple de ne pas faire cette
expédition, et qu'on n'y fut pas attentif. « (p. 348) Non seulement on considérait les qualités
privées de Nikias comme lui donnant droit à l'explication la plus indulgente de ses fautes
publiques [parmi celles-ci n'était certainement pas le conseil de s'abstenir d'aller en Sicile !],
mais elles lui assuraient pour sa capacité politique et militaire un crédit complètement
disproportionné à ses mérites [oui, si l'on ne s'attache qu'au commandement de l'expédition
en Sicile ; non, si l'on envisage le conseil de ne pas la faire]... Jamais dans l'histoire politique
d'Athènes le peuple ne se trompa aussi fatalement en plaçant sa confiance [il faut répéter ici
l'observation précédente] ». Grote saisit l'occasion de ce fait pour justifier les démagogues :
« (p. 349) Les artifices ou l'éloquence démagogiques n'auraient jamais créé dans le peuple
une illusion aussi profondément établie que le caractère respectable et imposant de Nikias
[Pourtant lui-même se dément, en racontant comment les artifices et l'éloquence d'Alcibiade
créèrent précisément dans le peuple l'illusion de l'utilité de l'expédition de Sicile,
contrairement à l'opinion de Nicias, qui la prévoyait malheureuse]. Or, c'était contre le
présomptueux ascendant de cette incompétence bienséante et pieuse, aidée par la richesse et
des avantages (p. 350) de famille, que l'éloquence des accusateurs démagogiques aurait dû
servir comme obstacle et correctif naturel ». Il eût certainement été très utile que cela se
produisît pour la seconde partie de l'activité de Nicias ; mais ce fut un grand malheur pour
Athènes que cela soit, au contraire, arrivé pour la première. Le même Grote dit : « (p. 117)
La position de Nikias, par rapport à la mesure, est remarquable. (p. 118) Comme conseiller
disposé à avertir et à dissuader, il s'en fit une idée juste ; mais en cette qualité il ne put
entraîner le peuple avec lui ». Il est vrai que Grote affirme que l'expédition de Sicile aurait
été utile à Athènes si elle avait été bien conduite ; mais les preuves de ces hypothèses font
défaut. Ensuite, en ce qui concerne la foi aux présages, elle peut être avantageuse si elle sert à
un chef avisé pour déterminer le vulgaire à accomplir une action utile ; elle peut être nuisible,
si le chef a les mêmes préjugés que le vulgaire, et si les présages sont acceptés en vertu d'un
prétendu mérite intrinsèque, au lieu d'être employés comme moyen. Les présages furent
favorables, quand on préparait l'expédition de Sicile. Les Athéniens le déplorèrent
amèrement, lorsque celle-ci tourna mal. – THUC. ; VIII, 1. – EURIP. ; Helena, 744-760, se
fait l'interprète des sentiments de scepticisme et de mépris à l'égard des prophéties. Il
conclut : [en grec]. « Prudence et bon conseil sont le meilleur présage ». Nicias ne put peut-
être pas, il ne voulut certainement pas tourner, par une interprétation opportune, ces oracles
et ces prophéties en faveur du conseil qu'il donnait, de s'abstenir de l'expédition. Il l'aurait
fait, s'il avait été comme Épaminondas ; et les Athéniens auraient pu lui accorder créance,
s'ils avaient été comme les Thébains. De nouveau se manifestent les présages, lorsqu'il s'agit
de décider si la flotte athénienne quitterait le port de Syracuse (§2440 1), et de nouveau se
manifeste le désavantage de la foi que Nicias avait en eux.

§ 2437 (note 4) (retour à l’appel de note § 2437 - 4)

PLUTARQUE ; Pélop. (trad. TALBOT), 20 : « Dans la plaine de Leuctres se trouvent les


tombeaux des filles de Skédasus, que l'on appelle, à cause du lieu, les Leuctrides [récit
légèrement différent de celui de Diodore, mais concordant avec celui de Pausanias]... Depuis
lors, des oracles et des prédictions ne cessaient de recommander aux Spartiates de se garantir
et de se garder de la vengeance de Leuctres : avertissement que le peuple ne comprenait pas
bien et qui laissait des doutes sur le lieu. Il y a, en effet, dans la Laconie, près de la mer, une
petite ville nommée Leuctres, et prés de Mégalopolis, en Arcadie, un autre endroit du même
nom... (21) Pélopidas dormait dans le camp, lorsqu'il croit voir les filles de Skédasus se
lamenter autour de leurs tombeaux, en lançant des imprécations contre les Spartiates, puis
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 91

Skédasus, qui lui ordonne d'immoler à ses filles une vierge rousse s'il veut vaincre les
ennemis ». Il communiqua les choses aux devins et aux chefs. Une partie d'entre eux
voulaient que la prescription fût exécutée à la lettre, et rappelaient de nombreux exemples de
tels sacrifices. « Ceux d'un avis opposé soutenaient qu'un sacrifice aussi barbare, aussi
contraire aux lois de l'humanité, ne pouvait être agréable à aucun des êtres supérieurs qui
nous gouvernent... (22) Tandis que ces conversations ont lieu entre les chefs et que
Pélopidas, surtout, est dans le plus grand embarras, une jeune cavale, échappée d'un troupeau,
passe en galopant à travers les armes, arrive auprès d'eux et s'arrête tout court. Tous les
regards sont attirés par la couleur de sa crinière, d'un rouge très-vif,... Le devin Théocrite, par
une heureuse conjecture, crie à Pélopidas : „ Voici votre victime, heureux mortel !
N'attendons pas d'autre vierge, mais prenez et immolez celle que le dieu nous donne “. On
saisit la cavale, on la conduit aux tombeaux des jeunes filles, on invoque les dieux après
l'avoir couronnée de guirlandes, on immole joyeusement la victime, et l'on répand ensuite
dans le camp le bruit de la vision de Pélopidas et la nouvelle du sacrifice ». Pausanias (IX,
13) sait le nom des jeunes filles ; elles s'appelaient Molpia et Ippo. En toute bonne foi il
rapporte les présages comme des faits réels.

§ 2439 (note 1) (retour à l’appel de note § 2439 - 1)

CURTIUS ; Hist. grecq., t. IV, compare Athènes et Thèbes, Périclès et Épaminondas :


« (p. 477). Chez ces deux hommes, c'est leur culture si haute et si variée qui est la raison
même de leur ascendant ». Ce n'est pas cela : à Athènes et à Thèbes, des démagogues
ignorants obtinrent pleine et entière confiance de leurs concitoyens. Mais ensuite Curtius se
rapproche de la vérité expérimentale : « (p. 477) Nous découvrons donc aussi à Thèbes, an
sein d'un régime démocratique, une direction tout aristocratique [ici l'on fait allusion, sous
d'autres termes, à la combinaison que nous avons indiquée dans le texte], un pouvoir
personnel aux mains de l'homme qui est le premier par (p. 478) l'intelligence [ou mieux
l'instinct des combinaisons]. Épaminondas aussi gouverne son pays, comme l'homme de
confiance du peuple [qui ne comprend pas grand'chose, et qui, en ne le réélisant pas
béotarque, met en danger le sort de la patrie], à titre de stratège réélu d'année en année [très
grave dommage de la combinaison intrinsèquement avantageuse]. Dans cette position, il eut à
éprouver l'inconstance de ses concitoyens et l'hostilité d'une opposition qui considère l'égalité
garantie par la Constitution comme violée. Des hommes comme Ménéclidas jouent le rôle de
Cléon [les termes de la combinaison sont intervertis : ceux qui ont les qualités pour obéir
gouvernent ceux qui ont les qualités pour commander, ce qui détruit Athènes et fait courir un
grave danger à Thèbes ; la Macédoine s'en tire parce qu'elle n'est pas atteinte de cette
maladie]. Épaminondas aussi supporta avec le calme des grandes âmes toutes les attaques et
les humiliations.. À la guerre, il fut, comme Périclès, toujours heureux dans toutes les
entreprises importantes, parce qu'il savait également unir à la plus haute prudence la plus
entière énergie, et surtout parce qu'il s'entendait à élever l'âme de ses soldats et à les animer
de son esprit [mais beaucoup plus parce qu'il savait se servir de leurs préjugés]. Il leur apprit,
comme fit Périclès à l'égard des Athéniens, à surmonter les préjugés superstitieux... ». Ici,
l'auteur cite Diodore, XV, 53, qui raconte des faits arrivés avant la bataille de Leuctres (§
2437). Mais ce récit ne montre nullement qu'Épaminondas enseignait aux Thébains de ne pas
se laisser aller à leurs préjugés ; au contraire, il les encouragea et s'en servit à ses fins. Il ne
dit nullement à ses soldats que les oracles étaient de vaines fables ; mais aux oracles
défavorables, il en opposa d'autres, favorables. DIODORE parle pourtant clairement à
l'endroit cité par Curtius, XV, 53 ; il dit : « (4) Épaminondas, voyant les soldats envahis d'une
crainte superstitieuse, à cause des présages qui s'étaient manifestés, s'efforçait, par
l'intelligence et l'artifice [MIOT traduit : „ dans son esprit éclairé et dans ses conceptions
militaires “] de dissiper les terreurs du vulgaire ». [En grec] [ici, c'est proprement des
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 92

artifices de guerre] [En grec]. L'auteur continue en rapportant précisément les artifices
employés par Épaminondas. L'erreur d'un historien aussi éminent que Curtius est
remarquable, parce qu'elle procède de la manie qu'ont les historiens de vouloir, non
seulement décrire des faits et des rapports entre les faits, mais encore faire œuvre éthique.
Souvent, même sans s'en apercevoir, l'historien est persuadé qu'il doit montrer l'excellence du
savoir comparé à l'ignorance, de la vertu comparée au vice. Aussi Curtius exalte-t-il sans
autre le savoir d'Épaminondas, et sans prendre garde qu'il produisit un effet favorable,
précisément à cause de l'ignorance des gens persuadés et commandés par ce capitaine. –
GROTE, t. XV, raconte le désespoir des soldats après la mort d'Épaminondas, à Mantinée :
« (p. 209) Toutes les espérances de cette armée, composée d'éléments si divers, étaient
concentrées dans Épaminondas ; toute confiance des soldats dans un succès, toute leur
sécurité contre une défaite, avaient leur source dans l'idée qu'ils agissaient sous ses ordres ;
tout leur pouvoir, même celui d'abattre un ennemi défait, parut disparaître lorsque ces ordres
cessèrent. Nous ne devons pas, il est vrai, parler d'une pareille conduite avec éloge ». Et nous
voilà retombés dans l'éthique ! Laissons de côté la louange ou le blâme, qui n'ont pas
grand'chose ou rien à faire ici, et relevons seulement le fait que ces sentiments des soldats
montrent combien puissante était en eux la persistance des agrégats ; en ce cas particulier,
elle prenait la forme d'une confiance illimitée dans le chef, presque d'un culte pour lui. Nous
verrons alors se confirmer la proposition suivant laquelle on obtient l'effet utile maximum,
lorsque le chef a l'instinct des combinaisons, utile pour commander, et que les soldats ont les
sentiments et les préjugés grâce auxquels l'obéissance devient une religion.

§ 2440 (note 1) (retour à l’appel de note § 2440 - 1)

En abandonnant le port de Syracuse, les Athéniens pouvaient éviter la destruction totale


qu'ils subirent. Tout était déjà prêt pour le départ, qui pouvait s'effectuer aisément ; « mais la
veille du départ, à la tombée de la nuit, la lune s'éclipsa. C'est pourquoi Nicias, rendu plus
craintif par scrupule superstitieux et à cause de la peste [qui sévissait] dans l'armée, convoqua
les devins. La réponse de ceux-ci fut que, suivant l'usage, on devait attendre trois jours avant
de mettre à la voile. Démosthène, [qui était favorable au départ] et ceux qui étaient avec lui
durent donner leur consentement, par crainte des dieux ». – THUC. ; VII, 50, 4 : « ...la
plupart des Athéniens exhortaient les stratèges à surseoir [au départ], poussés par un scrupule
de conscience. Nicias (il était aussi trop superstitieux et adonné à ces choses), dit qu'on ne
devait pas délibérer sur le départ, avant d'avoir attendu, comme le disaient les devins, trois
fois neuf jours ». Cfr. POLYB. ; IX, 19. – Si Nicias avait été dépourvu de préjugés comme
Épaminondas ou Pélopidas, il aurait trouvé facilement les dérivations capables de persuader à
l'armée que l'éclipse était un signe favorable au départ. On les trouva après l'événement, pour
sauver le crédit des prophéties. – PLUTARCH. ; Nicias, 23 (tract. TALBOT) : « Car ce
phénomène, comme le dit Philochorus, n'était point mauvais pour des gens qui voulaient
fuir ; il leur était même très favorable. Et de fait, les actes qu'on accomplit avec crainte ont
besoin d'obscurité, et la lumière en est ennemie ». En de semblables circonstances, Dion et
Alexandre le Grand surent interpréter les éclipses favorablement à leurs desseins.
PLUTARQUE ; Dion, 24 (trad. TALBOT). Tandis que Dion est sur le point de marcher
contre Denys, « après les libations et les prières d'usage, la lune s'éclipse. Cela n'a rien
d'étonnant pour Dion, qui connaît les périodes écliptiques, et qui sait que l'ombre est causée
par la rencontre de la terre avec la lune et son interposition entre elle et le soleil. Mais les
soldats troublés ont besoin d'une explication, et le devin Miltas, se plaçant au milieu d'eux,
les engage à prendre courage et à s'attendre au plus grand succès. La divinité montre par ce
signe qu'il y aura éclipse d'un objet éclatant. Or, il. n'y a rien de plus éclatant que la tyrannie
de Denys, et c'est son éclat qu'ils vont éclipser en mettant le pied en Sicile ». Tandis
qu'Alexandre marchait contre Darius, il y eut une éclipse de lune. Mais Alexandre sacrifia
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 93

aussitôt à la lune, au soleil, à la terre, et trouva, ou imagina un présage qui lui était favorable.
– ARR. ; De exp. Alex., III, 7, 6 : « Il sembla à Aristandre que cet accident de la lune était
favorable aux Macédoniens et à Alexandre, et qu'en ce mois aurait lieu la bataille, pour
laquelle les sacrifices présageaient la victoire à Alexandre. – Q. CURT. ; IV, 10. Effrayés par
l'éclipse de lune, les soldats murmuraient : Iam pro seditione res erat, cum ad omnia
interritus, duces principesque militum frequentes adesse praetorio, Aegyptiosque vates, quos
coeli ac siderum peritissimos esse credebat, quid sentirent, expromere iubet. At illi, qui satis
scirent, temporum orbes implere destinatas vices, lunamque deficere, cum aut terram subiret,
aut sole premeretur, rationem quidem ipsis perceptam non edocent vulgus : ceterum
affirmant, solem Graecorum, lunam esse Persarum. : quoties illa deficiat, ruinam stragemque
illis gentibus portendi; veteraque exempla percensent Persidis regum, quos adversis diis
pugnasse lunae ostendisset defectio. Nulla res efficacius multitudinem regit quam
superstitio : alioquin impotens, saeva, mutabilis, ubi vana religione capta est... Nos
intellectuels oublient cette fonction séculaire de l'expérience. Aujourd'hui on ne croit plus
que les éclipses lunaires ou solaires aient le moindre pouvoir sur les événements d'une
guerre ; mais beaucoup de gens croient que ce pouvoir est détenu par la « justice » ou par
l’« injustice » de la cause remise au sort des armes. C'est pourquoi les gouvernants modernes
n'ont plus à se soucier des éclipses ; mais il est bon qu'ils se soucient de faire passer pour
« juste » la cause pour laquelle ils combattent. Il est bon aussi qu'ils n'y aient pas trop foi,
qu'ils n'imitent pas Nicias, lequel croyait à l'influence des éclipses lunaires, ou Napoléon III
et son ministre Ollivier, lesquels se fiaient, pour vaincre, à la « justice » de leur cause. Il est
bon qu'ils imitent plutôt Thémistocle, Épaminondas, Dion, Alexandre, qui savaient
interpréter les présages en faveur de leurs desseins, ou bien Bismarck, qui parlait aux autres
de justice, et en lui-même se préoccupait d'être fort par les armes. Quand Bismarck fut sur le
point de falsifier la célèbre dépêche d'Ems, il ne prit pas conseil d'un moraliste, mais
demanda à de Moltke et à de Roon si l'armée était prête et capable de remporter la victoire.

§ 2442 (note 1) (retour à l’appel de note § 2442 - 1)

Bien qu'admirateur inlassable de la démocratie athénienne, GROTE, Hist. de la Gr., t.


XVII, c. 1, ne cesse de déplorer la perte des meilleurs généraux, stupidement destitués par le
peuple athénien : « (p. 39) La perte d'un citoyen tel que Timotheos [parti pour l'exil] était un
nouveau malheur pour elle. Il avait conduit ses armées avec un succès signalé, maintenu
l'honneur de son nom dans les mers orientales et occidentales, et grandement étendu la liste
de ses alliés étrangers. Elle [Athènes] avait récemment perdu Chabrias dans une bataille, un
second général, Timotheos, lui était actuellement enlevé, et le troisième, Iphikratès, bien
qu'acquitté dans le dernier procès, semble, autant que nous pouvons le savoir, n'avoir jamais
été employé dans la suite pour un commandement militaire. Ces trois hommes furent les trois
derniers citoyens d'Athènes qui se firent distinguer à la guerre ; car Phokiôn, quoique brave et
méritant, ne fut à comparer avec aucun d'eux. D'autre part, Charès, homme d'un grand
courage personnel, mais n'ayant pas d'autre mérite, était alors en plein essor de réputation. La
récente lutte judiciaire entre les trois amiraux athéniens (p. 40) avait été doublement funeste
pour Athènes, d'abord en ce qu'elle avait décrédité Iphikratès et Timotheos, ensuite en ce
qu'elle avait élevé Charès, auquel le commandement fut maintenant confié sans partage ».

§ 2446 (note 1) (retour à l’appel de note § 2446 - 1)

Parmi les dérivations employées pour défendre le régime monarchique, il en est une
remarquable. En réponse à l'objection de certains dommages incontestables survenus en
certains faits historiques, elle répond que ces dommages n'auraient pas eu lieu si le souverain
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 94

avait été bon, capable, apte au commandement. À cet égard, il n'y a en effet aucun doute ;
mais l'objection est tout autre et consiste en ce qu'avec le régime monarchique, on n'est pas
sûr d'avoir un monarque possédant ces qualités, ni que, s'il les a possédées un certain temps,
il les conservera toujours. Par exemple, DUGUÉ DE LA FAUCONNERIE, Souv. d'un vieil
homme, veut innocenter le régime impérial des terribles défaites de 1870. Voici comment il
raisonne : « (p. 178) Pour faire acte d'Empereur, il eût fallu que l'Empereur fût encore
Empereur comme il l'était du temps de la Constitution de 1852 ou que du moins il fût resté ce
qu'il était en 1863... (p. 179) Malheureusement nous n'en étions plus là ! Peu à peu le pauvre
Empereur avait cédé aux exigences du Parlement et cela pour arriver finalement à abdiquer
entre les mains, non pas seulement d'Ollivier, mais d'orléanistes comme Buffet et comme
Daru, l'autorité qu'il tenait de la nation ! Il n'y avait plus rien à faire ! » Ne nous arrêtons pas
à examiner les faits. Acceptons les yeux fermés tout ce qu'affirme Dugué de la Fauconnerie.
Lui-même condamne sa thèse, puisqu'il nous montre un empereur qui détenait le pouvoir
absolu et la force nécessaire à le conserver, et qui se laisse déposséder par des politiciens
parlementaires. Si, comme le veut cet auteur, les maux arrivés furent causés par ces
parlementaires, la première origine doit en être recherchée dans la faiblesse du souverain qui
donna le pouvoir à ces parlementaires ; et puisque le régime impérial ne nous garantit
nullement qu'il n'y aura pas de temps à autre un empereur de ce genre, l'origine des maux
remonte encore plus haut et va jusqu'à ce régime. Tout cela doit être entendu comme une
hypothèse fondée uniquement sur les affirmations de Dugué de la Fauconnerie. Les excuses
qu'Émile Ollivier cherche pour son ministère sont d'un genre analogue : tout d'abord la
mauvaise foi des Hohenzollern et de Bismarck, comme si la fonction principale d'un ministre
n'était pas précisément de pourvoir à ce que la mauvaise foi des ennemis ne cause aucun
dommage à son pays ; puis l'opposition de la droite, qui l'empêcha de connaître les véritables
conditions de la santé de l'Empereur, et qui par conséquent le détermina, lui Ollivier, à
consentir à ce que l'Empereur se rendit au camp et prît le commandement en chef de l'armée ;
comme si ce n'était pas le rôle d'un ministre de s'informer de faits si essentiels, et comme si
ce n'était pas son devoir de se retirer, lorsqu'on le met dans l'impossibilité d'accomplir ce qui
est nécessaire pour la défense du pays. De même, ni les excuses de Lamarmora ni celles de
Baratieri ne sont dignes d'être prises en considération. Un chef doit savoir et prévoir. Celui
qui ne sait pas et ne prévoit pas fait mieux de remettre le commandement à un autre et de
rentrer chez lui. Émile Ollivier a montré les graves dommages subis par le pays, du fait de la
régence de l'impératrice, au temps de la guerre de 1870. Sous le gouvernement de la
République, personne ne songerait à confier le sort du pays à une telle femme. Dans la
Lanterne du 8 août 1868, ROCHEFORT écrivait : « (p. 34) Sa Majesté l'Impératrice des
Français a présidé hier le conseil des ministres. Quelle ne serait pas ma surprise si j'apprenais
que madame Pereire a présidé le conseil d'administration du Crédit mobilier ! » Parfois, on
peut recevoir un bon conseil, même d'un ennemi. Si Napoléon III avait été attentif à cette
observation très juste de Rochefort, il aurait peut être évité, ou du moins rendu plus difficile
la chute de son gouvernement, lequel, comme l'a dit Ollivier, finit par un suicide auquel prit
part l’impératrice-régente.

§ 2450 (note 1) (retour à l’appel de note § 2450 - 1)

Georges SOREL ; La rév. dreyf. : « (p 35) Pour pouvoir se maintenir jusqu'à cette époque
des élections, Waldeck-Rousseau fut obligé d'accepter de nombreux compromis qui durent
paraître bien cruels à l'ancien collaborateur de Jules Ferry. C'est ainsi qu'il lui en coûta
beaucoup de laisser traduire en Conseil de guerre les gendarmes qui étaient entrés en
collision avec des grévistes à Chalon ; il lui fallut donner cette satisfaction aux députés
socialistes parce que ceux-ci avaient grand'peur d'être accusés de trahison par leurs comités
électoraux et que les voix de ces députés étaient nécessaires pour former une majorité
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 95

gouvernementale dans certains jours difficiles. Après la démission de Galliffet, Waldeck-


Rousseau voulait se retirer et il ne demeura sans doute que dans l'espoir de tirer une
vengeance éclatante de ses ennemis à l'heure des élections ; il était certainement fixé sur la
nullité militaire d'André, qui n'était devenu général que par la protection de Brisson ; il
accepta cependant ce grotesque comme ministre de la Guerre, parce qu'il lui était imposé par
Brisson et Léon Bourgeois (JOSEPH REINACH ; Hist. de l'aff. Dreyf., t. VI, p. 121) ce
dernier venait de sauver le gouvernement à la séance du 28 mai. Autrefois les démissions du
chef d'état-major et du généralissime auraient épouvanté Waldeck-Rousseau, qui avait,
comme tous les gambettistes, une grande préoccupation des choses de l'armée ; il devait
maintenant laisser opérer les radicaux et le „ céphalopode empanaché “ (l'expression est de
Clémenceau), dont ils avaient fait leur ministre favori ». Heureusement pour la France et
pour tous les peuples latins, il manquait à l'Allemagne un Bismarck et un Guillaume Ier. « (p.
36) Il fallait beaucoup de corruption pour conserver cette majorité provisoire, en attendant les
élections. Waldeck-Rousseau avait pris pour secrétaire général de son ministère un homme
qui ne pouvait être arrêté par aucun scrupule... Il y eut une prodigieuse curée, dans laquelle
les socialistes parlementaires ne furent pas les moins cyniques... » Pourtant il y a encore des
gens qui, de bonne foi, croient que le ministère Waldeck-Rousseau a fait triompher
« l'honnêteté » politique et sociale.

§ 2452 (note 1) (retour à l’appel de note § 2452 - 1)

Gazette de Laus., 3 août 1911. À propos d'une réforme destinée à donner la haute main a
l'élément civil dans le « conseil supérieur de la défense nationale », l'auteur dit : « ... dans le
conseil supérieur de la défense nationale, il fallait, non pas admettre sur un strapontin les
commandants des forces de terre et de mer, mais faire entrer, toutes portes ouvertes, tous les
membres des conseils supérieurs de la guerre et de la marine. „ Tendance à la réaction,
s'exclame M. Messimy. Elle voudrait noyer le gouvernement sous un flot de généraux et
d'amiraux ! “ Peut-être nous sera-t-il permis, à notre tour, de dénoncer cette incurable
défiance qui hypnotise les hommes du bloc devant les périls que font courir les militaires au
malheureux pouvoir civil perpétuellement menacé. Quand cette défiance se borne à empêcher
de dormir ceux qu'elle possède, il n'y a pas grand mal ! C'est plus grave quand elle conduit à
des mesures qui peuvent affaiblir la défense nationale. Est-ce encore à ce soupçon
démocratique que M. Messimy a voulu faire une part, quand il a supprimé le titre, non pas de
généralissime, puisqu'il n'a jamais existé légalement, mais de vice-président du conseil
supérieur de la guerre... Il est bien entendu, au surplus, qu'en pareille matière, les questions
de personnes priment toutes les autres. Avec le général Pau, l'armée aurait accepté n'importe
quelle cacophonie de titres ou quelle combinaison de préséances. Avec le général Joffre, elle
aurait pu y regarder d'un peu plus près. Il n'est pas douteux aujourd'hui – je vous l'avais fait
pressentir immédiatement – que ce sont les pires raisons politiques qui ont déterminé le refus
du général Pau. Il paraît que, ce soldat énergique et éminent avait revendiqué un droit de
contrôle sur la nomination des commandants des corps, non seulement pour l'avenir mais
pour le passé ; et il n'avait pas caché qu'il méditait quelques exécutions, notamment celle de
l'officier général aussi scandaleusement incapable que grossièrement infatué que les caprices
de la politique ont placé à la tête d'un de nos principaux corps d'armée. C'est ce qu'il fallait à
tout prix éviter ; c'est ce qui n'était pas à craindre avec le général Joffre, homme d'une haute
intelligence, mais assez politicailleur, et à ce qu'on m'assure franc-maçon. Heureusement que
l'intelligence sauve bien des choses... » Ce n'est pas tout. Les politiciens voulaient mieux
encore. Ils inventèrent une combinaison très ingénieuse, grâce à laquelle, en rejetant sur
l'État-major la faute dont ils étaient eux-mêmes responsables, ils visaient à remettre le
commandement de l'armée à leurs amis. Le 13 juillet 1914, le sénateur Charles Humbert,
rapporteur de la commission de l'armée, exposa au Sénat les conditions absolument
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 96

insuffisantes des armements. Il s'en suivit une discussion à la Chambre. La Liberté, 17 juillet
1914 : « Après les accusations de M. Humbert, la Chambre a compris qu'elle ne pouvait faire
autrement que de paraître partager l'émotion du Sénat. Il n’est rien de ce qu'on a dit devant la
haute assemblée que les députés ne connaissent... La Chambre, ou plutôt la majorité radicale
qui gouverne à peu près sans interruption depuis quinze années, avait d'autant moins besoin
d'ouvrir une enquête sur les insuffisances du matériel de guerre qu'elle est elle-même
responsable de cette insuffisance. Elle a refusé les crédits demandés par l'État-major. ...Il y a
les faits, les dates et les chiffres. Trois ministres de la guerre, incarnant les sentiments de la
majorité avec une particulière fidélité, n'ont pas craint de prendre parti contre leur propre
département pour ménager mieux les antimilitaristes et les retenir dans la majorité
ministérielle ». À la Chambre, le député Driant dévoila les dessous du mouvement produit au
Sénat. « Ce qui est étonnant c'est l'étonnement du Sénat. Si quelque chose peut étonner
davantage, ce sont les indignations de M. Clémenceau. Il a été président du conseil pendant
trois ans. Il nous a donné un ministre de la guerre mou et insuffisant. La campagne qui se
prépare a pour but de préparer un changement du haut commandement et de lui substituer
une coterie politico-militaire ». Personne ne démentit cela. Le député André Lefèvre compta
que, de 1900 à 1912, la France avait dépensé pour ses armements 1056 millions de moins que
l'Allemagne. Le journal La Liberté remarque à ce propos : « En 1898 notre armée était sans
rivale... Vers 1900, la politique change et viennent des ministres de la guerre qui s'appellent
le général André et le général Picquart. C'est à partir de ce moment que tous les besoins de
l'armée sont systématiquement réduits et que l'armée allemande prend une avance accrue
d'année en année.

§ 2454 (note 1) (retour à l’appel de note § 2454 - 1)

En général les gouvernements de « spéculateurs » non seulement souffrent du défaut de


certains résidus de la IIe classe, mais encore ne savent pas se servir opportunément de ceux
qui sont intenses chez leurs gouvernés. Cela vient de ce que l'homme a la tendance de juger
autrui selon sa propre mentalité, et comprend mal des sentiments qu'il n'éprouve pas. On eut
un exemple remarquable de ce fait dans la guerre de Libye, entreprise par l'Italie. Giolitti,
chef d'un gouvernement de « spéculateurs », ne la voulait pas. Poussé irrésistiblement à la
faire, par l'intensité des sentiments correspondant aux résidus de la IIe classe qui se
manifestaient dans le pays, il sut la préparer politiquement (non pas militairement) avec un
art consommé, vraiment digne d'un maître en l'art des combinaisons (Ie classe). Mais il ne sut
pas la diriger de manière à raffermir ces sentiments dans le pays, ni à en obtenir, sans
résistance, les sacrifices nécessaires. Il donna la forme d'une opération économique, la seule
que comprennent bien les « spéculateurs », à ce qui aurait dû être une opération soutenue par
des sentiments nationaux, opération qui appartient à un genre en grande partie étranger à la
mentalité des « spéculateurs ». Quand l'enthousiasme pour la guerre était au paroxysme, en
Italie, si le gouvernement avait demandé des sacrifices pécuniaires au pays, celui-ci les aurait
accordés avec joie ; et loin de nuire à l'enthousiasme pour la nouvelle entreprise, ces
sacrifices l'auraient peut-être accru. Il n'est pas rare, en effet, dans des circonstances
semblables que les peuples aiment leur patrie en proportion des sacrifices qu'ils
accomplissent pour elle. Cela demeure inconcevable pour les « spéculateurs ». Ils ne peuvent
se persuader qu'il y ait des gens qui jugent une opération autrement qu'en faisant le compte
du doit et de l'avoir. C'est pourquoi, préoccupés uniquement de ce fait, les « spéculateurs »
furent convaincus que le seul moyen de pousser le peuple italien à la guerre de Libye était de
le persuader que cette guerre constituait une excellente opération économique ; qu'on la ferait
sans lever de nouveaux impôts, sans que diminuassent les dépenses pour les travaux publics,
sans écorner le moins du monde le budget. Dans ce but, ils recoururent à divers artifices,
présentant même des budgets truqués de telle sorte qu'un boni figurait là où il y avait, en
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 97

réalité, un déficit (§2306 1). Ils furent aussi poussés par un autre caractère de leur mentalité :
la tendance à ne se soucier que du présent, et à négliger l'avenir. En effet, ces artifices
réussirent quelque temps, mais ils furent d'autant plus nuisibles, lorsqu'on ne put finalement
plus cacher la vérité. En agissant ainsi, les spéculateurs ne surent pas utiliser, comme c'eût été
possible, la grande force de l'enthousiasme existant dans le pays ; aussi, négligée de la sorte,
elle s'éteignit peu à peu.

§ 2454 (note 3) (retour à l’appel de note § 2454 - 3)

Chaque fois, par exemple, qu'un peuple A, chez lequel les résidus de la IIe classe sont
affaiblis, et chez lequel, par conséquent, les intérêts matériels et temporaires prédominent, se
trouvera menacé par les armements d'un peuple B, chez lequel les résidus de la IIe classe sont
puissants, et chez lequel, par conséquent, il existe des tendances à sacrifier les intérêts
matériels et temporaires à d'autres intérêts de nature plus abstraite et à des intérêts futurs,
chaque fois l'on pourra adresser au peuple A les avertissements qu'en des circonstances
analogues Démosthène adressait au peuple athénien. Celui-ci, pour sauver l'intégrité du fond
théorique et s'amuser dans les fêtes, négligeait les armements contre Philippe, et préparait la
défaite de Chéronée. Pour sauvegarder les dépenses en faveur des « réformes sociales » et
d'autres qui procurent aux clientèles des politiciens leurs aises et des jouissances matérielles,
les peuples modernes négligent les dépenses qui seraient indispensables pour sauvegarder
l'indépendance de la patrie. – DEMOSTH : In Phil., Il : « (3) ... tous ceux qui sont poussés
par la soif de dominer doivent être repoussés par les actes et par les faits, non par les
discours ; et d'abord, nous autres orateurs, nous nous abstenons de les proposer et de les
conseiller, craignant votre colère contre nous ». In, Phil., IV : « (55) ... s'il arrive qu'on parle
des agissements de Philippe, aussitôt quelqu'un se lève. Il dit qu'il ne faut pas déraisonner et
proposer la guerre. Là-dessus il continue en représentant combien il est doux de vivre en
paix, et combien il est pénible d'entretenir une armée puissante. Il ajoute : „ Il en est qui
veulent s'approprier l'argent “, et d'autres fables qui ont l'apparence de la vérité ». L'erreur
principale des dérivations par lesquelles on tente de justifier la veulerie et la soif de
jouissances matérielles de ceux qui se dérobent aux sacrifices nécessaires pour conserver
l'indépendance de leur pays, consiste principalement en ce qu'on oublie que la guerre peut
être imposée même à qui ne la veut pas, et que si celui-là n'y est pas préparé, elle peut causer
sa ruine définitive. – GROTE ; Hist. de la Gr., t. XVII : « (p. 111) ...Démos au logis en était
venu à croire que la cité marcherait sûrement toute seule sans aucun sacrifice de sa part, et
qu'il était libre de s'absorber dans ses biens, sa famille, sa religion et ses divertissements. Et
Athènes aurait en réalité pu marcher ainsi, en jouissant de la liberté, de la fortune, des
raffinements et de la sécurité individuelle, si le monde grec avait pu être garanti contre le
formidable ennemi macédonien du dehors ». Si l'on ne savait pas que Grote a écrit son
histoire longtemps avant la guerre de 1870, on se demanderait s'il n'avait pas en vue la France
de la fin de l'Empire, quand, à propos des Athéniens, il écrivait : « (p. 97) La supériorité de
force fut d'abord tellement du côté d'Athènes [de la France au temps de la guerre de 1866],
que si elle avait voulu l'employer, elle aurait pu retenir assurément Philippe au moins dans
les limites de la Macédoine [la Prusse, dans les limites qu'elle avait avant la guerre avec
l'Autriche]. Tout dépendait de sa volonté, de la question de savoir si ses citoyens avaient
l'esprit préparé à subir la dépense et la fatigue d'une politique étrangère vigoureuse [et si
l'empereur Napoléon III était disposé à la subir, au lieu de rêver à son humanitarisme], s'ils
voudraient saisir leurs piques, ouvrir leurs bourses et renoncer au bien-être du foyer, pour
défendre la liberté grecque et athénienne contre un destructeur qui grandissait, mais auquel
on pouvait encore résister. Les Athéniens ne purent se résoudre à se soumettre à un pareil
sacrifice ; et par suite de cette répugnance, ils finirent par être réduits à un sacrifice beaucoup
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 98

plus grave et plus irréparable : la perte de la liberté, de la dignité et de la sécurité ». Le


désastre de la guerre de 1870 fut beaucoup moindre ; mais on ne peut pas savoir quelle serait
la gravité d'un désastre analogue, si, dans un avenir très prochain, les mêmes causes agissant,
des effets analogues se produisaient.

§ 2458 (note 1) (retour à l’appel de note § 2458 - 1)

BUSCH ; Les mém. de Bism., t. 1, p. 240 : « La conversation est tombée à table sur
Napoléon III, et le chef [Bismarck] a déclaré que c'était un homme médiocre. „ il est meilleur
qu'on ne le croit “, nous a-t-il dit, „ mais il est moins fort qu'on ne le suppose “. „ Oui “, dit
Lehndorff, „ un brave homme, mais un imbécile “. „ Non “, répliqua le chef sérieusement, „
malgré tout ce qu'on peut penser de son coup d'État, c'est un homme bon, sensible,
sentimental, mais son intelligence ne va guère plus loin que son instruction “ ». Dans ce
jugement sur l'instruction, Bismarck s'est trompé ou a voulu se tromper. Napoléon III était
très instruit, beaucoup plus que Bismarck ; mais il était humanitaire, rêveur, l'instrument d'un
ramassis de gens qui s'enrichissaient par des spéculations. À quoi sert d'être intelligent, si l'on
emploie son intelligence à son propre détriment ? Ainsi lorsque vint à Napoléon III l'idée
stupéfiante d'aider les nationalités à se constituer en Europe ; ce qui était le meilleur moyen
de préparer la ruine de son pays. Un souverain moins intelligent serait demeuré attaché à la
tradition (résidus de la IIe classe), et aurait usé de tout son pouvoir pour que les voisins de la
France, unie depuis des siècles, demeurassent désunis. On serait peut-être tenté de conclure
que si Bismarck avait eu la mentalité de Napoléon III, et vice-versa, les sorts de la Prusse et
de la France auraient aussi été intervertis. Ce serait une erreur, parce que sur la mentalité du
pays, un Napoléon III, mis à la place d'un Bismarck, aurait en peu ou point d'action en Prusse
et vice-versa en France, un Bismarck mis à la place d'un Napoléon III.

§ 2463 (note 1) (retour à l’appel de note § 2463 - 1)

E. OLLIVIER ; L'Emp. lib., t. X : « (p. 382) ...nous ne devions plus songer qu'à jouir des
bienfaits du repos, à nous enrichir, et à n'avoir plus d'autre ennemi que cette tuberculose,
produit des vices de la paix, qui, dans une année, fait plus de victimes que des mois de
guerre. Aucun idéal sous aucune forme ! Comment demander à un peuple ainsi endoctriné
d'avoir l'esprit militaire et de s'estimer heureux d'être enfermé dans des casernes ? Pour
défendre son indépendance ? Mais il ne voulait pas la croire menacée. D'ailleurs, une, crainte
vague, sans réalité tangible, ne suffit pas à allumer dans des âmes jouisseuses la passion des
servitudes et des sacrifices de la vie militaire »,.. « (p. 351) Garnier-Pagès avait dit : „
L'influence d'une nation dépend de ses principes. Les armées, les rivières, les montagnes ont
fait leur temps. La vraie frontière c'est le patriotisme. (p. 352) Tous ces thèmes furent repris,
amplifiés dans la discussion, et ce fut à qui déclamerait le plus éloquemment contre les
armées permanentes dont la fin était proche (Magnin, 20 et 21 septembre 1867), qui créent au
milieu de nous une race d'hommes séparée du reste de leurs concitoyens (Jules Simon, 19
décembre 1867) ; ce fut à qui maudirait la paix armée, pire, avec ses énervements et ses
sacrifices, que la guerre, „ car elle ne finit pas et elle ne donne pas la seule chose qui puisse
consoler des batailles, cette énergie, cette virilité des peuples qui se retrempent dans le sang
versé “ (Jules Simon, 23 décembre 1867) »... « (p. 353) Selon Garnier-Pagès, il ne fallait ni
soldats, ni matériel, la levée en masse suffisait à tout : „ Lorsque nous avons fait la levée en
masse “ disait-il, „ nous avons vaincu la Prusse et nous sommes allés à Berlin ; lorsque les
Prussiens ont fait la levée en masse, ils sont venus à Paris “ (discours du 24 décembre
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 99

1867) »... Jules Favre disait : « (p. 558) „ Vous parlez de frontières, mais elles ont été
renversées, les frontières ! Savez-vous qui les abaissées ? C'est la main de nos ingénieurs,
c'est le ruban de fer qui circule autour de ces vallées, c'est la civilisation ! “ »... Quand cet
éminent phraseur s'en vint larmoyer devant Bismarck, à Versailles, il s'est peut-être aperçu
qu'outre la civilisation, il y avait une autre chose, appelée la force, qui avait quelque
influence sur la fixation des frontières. Bismarck riait de semblables bouffonneries. –
BUSCH ; Les mém. de Bism., t. I, p. 312. Bismarck disait des programmes des candidats à
l'Assemblée Nationale : « Trop d'éloquence... C'est comme Jules Favre : il est deux ou trois
fois monté avec moi sur ses grands chevaux ; mais quand il a vu que je le blaguais, il a
aussitôt mis pied à terre » (§2387 1). Jules Favre a pu gouverner le pays qu'il avait contribué à
faire marcher à sa ruine. On a de nouveau entendu les mêmes absurdités en 1913, contre les
mesures de défense, rendues nécessaires par les armements allemands. De nouveau l'on a
entendu prêcher que c'était non par les armes, mais par les principes humanitaires et
pacifistes qu'on résiste à l'ennemi. Par concession extrême, on parlait de la « nation armée »,
exactement comme au moment où la guerre de 1870 était imminente, tandis qu'il y avait
aussi des Français, toujours comme avant la guerre de 1870, qui prêchaient le désarmement
et la paix à leur pays. Cependant l'ennemi armait et se préparait à la guerre d'une manière
formidable. Nous ne devons pas nous étonner de tout cela : les dérivations sont et demeurent
de la nature qui convient le mieux au vulgaire qui les écoute et les admire. Les charlatans
modernes usent des mêmes moyens que les charlatans de la Grèce antique et de la Rome
antique, et nos démagogues ressemblent aussi aux démagogues grecs et romains.

§ 2465 (note 1) (retour à l’appel de note § 2465 - 1)

MAUPAS ; Mém. sur le sec. Emp., t. II Au temps de Sadowa, il paraît que Napoléon III
et son ministre Drouyn de Lhuys avaient l'intention d'envoyer un corps d'observation sur le
Rhin ; ce qui aurait pu changer le sort de la guerre. « (p. 189) Un instant... on put croire que
la politique de prévoyance et d'énergie franchement acceptée par M. Drouyn de Lhuys et le
maréchal Randon avait fini par prévaloir aux Tuileries. Le 5 juillet, les décrets pour la
convocation des Chambres, pour la mobilisation de notre armée étaient préparés, signés peut-
être, et ils allaient être envoyés au Journal Officiel quand de hautes influences, qui avaient
accès près du Souverain, tentèrent sur lui un dernier effort. Au nombre des personnalités
marquantes agissant à la dernière heure de cet émouvant épisode se trouvait M. Rouher... À
quel mobile pouvait donc obéir, en particulier, le ministre d'État, pour s'opposer à la mise en
marche d'un corps d'observation sur le Rhin ? Il n'en faut pas chercher la cause dans des
considérations d'un ordre supérieur... M. Rouher céda (p. 190) à l'influence de ceux des amis
fanatiques de l'Italie qui appartenaient à son intimité, et il subit encore la pression de ce
groupe de financiers et de grands industriels qui n'avaient cessé de l'entourer depuis son
passage au ministère des travaux publics. Ces hommes, chez lesquels la passion des affaires
paralysait le sentiment du patriotisme, voyaient, dans l'envoi d'un corps d'observation sur le
Rhin, ce qui était la conséquence évidente de la mobilisation de notre armée, l'essor des
affaires pour longtemps compromis, et ils avaient réussi à persuader à M. Rouher que le
véritable intérêt du pays, c'était la neutralité absolue, c'était l'inaction ». Un phénomène
analogue se produisit en 1905, lorsque Rouvier, digne représentant des brasseurs d'affaires,
renvoya Delcassé, pour obéir à une injonction de l'Allemagne. C'était aussi l'un des motifs
pour lesquels Giolitti ne voulait pas la guerre de Libye.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 100

§ 2466 (note 1) (retour à l’appel de note § 2466 - 1)

Si A est un indice de la valeur de l'ensemble des résidus de la Ie classe, et si B est un


indice semblable pour les résidus de la IIe classe, il est important que nous connaissions, fût-
ce d'une manière grossièrement approximative, comment varie :

q= B .
A
L'une des plus grandes difficultés, pour acquérir cette connaissance, consiste en ce qu'il
ne suffit pas de savoir, par exemple, que l'indice I s'est accru, pour pouvoir en conclure que q
s'est aussi accru ; parce que si l'indice A s'est aussi accru, cette augmentation peut être assez
forte pour compenser l'augmentation de l'indice B, et par conséquent pour faire que q change
peu ou point ; ou bien elle peut être telle que q s'accroisse ; ou encore qu'il diminue. Il faut
donc prêter attention aux variations, non pas d'un seul des indices, mais de tous les deux, et
s'efforcer de les évaluer tant bien que mal. L'un des cas les plus favorables à ces recherches
se présente lorsqu'on peut trouver des phénomènes qui dépendent directement de q, et qui, de
ce fait, nous permettent d'avoir quelque idée de la manière dont varie q.

§ 2480 (note 1) (retour à l’appel de note § 2480 - 1)

En juin 1914, eurent lieu, un peu partout en Italie, mais surtout en Romagne, des troubles
révolutionnaires qui nous offrent un excellent exemple, bien que dans une proportion très
réduite, des faits rappelés dans le texte. Au moment où la révolte atteignait sa plus grande
intensité, le 10 juin, le président du Conseil, Salandra, envoyait aux préfets la circulaire
suivante : « Des faits regrettables se sont passés dans quelques villes du Royaume. Les
esprits en sont attristés. Il importe avant tout d'éviter qu'ils ne se répètent. Vous voudrez bien
y employer tous vos efforts, tout votre zèle. Le Gouvernement n'est pas un ennemi ; il a des
devoirs à remplir, dont le premier est le maintien de l'ordre public. Mais il faut qu'en le
maintenant, si l'usage de la force est indispensable, il soit appliqué avec la plus grande
prudence. Le Gouvernement compte avoir, dans le rétablissement de la paix, l'appui de tous
les citoyens patriotes, qui attendent de bons effets du respect commun de la loi et des libertés
publiques ». À ce discours si humble et soumis du chef du gouvernement, qui semble presque
s'excuser auprès de ses adversaires d'oser leur résister, comparons l'article que l'Avanti,
journal officiel des socialistes, imprimait le 12 juin : « Trêve d'armes. La grève générale, qui
a pris fin hier soir, est le mouvement populaire le plus grave qui ait secoué un tiers de l'Italie
depuis 1870 à aujourd'hui. En comparaison de 1898, il y a eu un plus petit nombre de morts ;
mais la grève d'aujourd'hui dépasse en étendue et en profondeur la révolte du mois de mai
tragique. Deux éléments essentiels distinguent la récente grève générale de toutes les
précédentes : l'extension et l'intensité. Il n'y a qu'une seule page sombre dans ces journées de
feu et de sang. C'est la Confédération générale du Travail qui a voulu l'écrire, en décrétant
inopinément et arbitrairement, à l'insu de la direction du parti, la cessation de la grève. Une
autre page sombre est celle des chemineaux, auxquels il a fallu trois jours pour s'apercevoir
de la grève ; et ils s'en sont aperçus pour... s'abstenir de faire grève. Mais tout cela n'efface
pas la beauté du mouvement dans ses lignes grandioses. Nous comprenons, en présence d'une
situation qui deviendra toujours plus difficile, les peines et les terreurs du réformisme et de la
démocratie. L'honorable Salandra, libéral-conservateur, et l'honorable Sacchi, qui vote contre
lui, sont pour nous exactement sur le même pied. Nous le constatons avec un peu de cette
joie légitime que met l'artiste à contempler son œuvre. Nous revendiquons certainement notre
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 101

part de responsabilité dans les événements et dans la situation politique qui se dessine. Si, le
cas échéant, au lieu de l'honorable Salandra, c'eût été l'honorable Bissolati qui fût à la
présidence du Conseil, nous aurions cherché à rendre la grève générale de protestation encore
plus violente et nettement insurrectionnelle. Depuis hier soir, une autre période de trêve
sociale a commencé. Quelle sera sa durée ? Nous l'ignorons. Nous en profiterons pour
continuer notre activité socialiste multiforme, pour consolider nos organismes politiques,
pour recruter de nouveaux ouvriers dans les organisations économiques, pour obtenir d'autres
positions dans les communes et dans les provinces, pour préparer, en somme, un nombre
toujours plus grand de conditions morales et matérielles favorables à notre mouvement ; de
sorte que, quand retentira de nouveau la diane rouge, le prolétariat soit éveillé, prêt et décidé
au plus grand sacrifice, à la plus grande et la plus décisive des batailles ». Ce langage de
l'Avanti est confirmé par d'autres journaux socialistes. Par exemple, la Scintilla, 18 juin
1914 : « Les cataractes des sentiments humanitaires se sont ouvertes. Tous les cœurs tendres
y versent maintenant leurs lamentations onctueuses, sur « toute violence », et les larmes de
crocodile de la pitié « pour toutes les victimes ». Les journaux de la démocratie, qui ont
surtout peur des contre-coups de la grève sur leurs « blocs » électoraux, se remplissent
maintenant de sermons pathétiques, d'homélies mielleuses sur le dogme de l'évolution, et
gémissent sur la sinistre inutilité de la violence. Nous sommes fiers de constater que le parti
socialiste n'a pas contribué et ne contribue pas à cette salade de révoltantes hypocrisies...
Nous n'avons rien à répudier et personne à renier, pas même ce qu'on appelle la „ Teppa “ !
Naturellement, nous ne conseillerons jamais à personne, comme nous ne l'avons jamais
conseillé, l'emploi des pierres contre les cordons de la police. Nous n'aimons pas les révoltes
à coups de pierres : elles sont stupides. Surtout, ce qui nous exaspère, c'est l'imbécillité de
ceux qui s'imaginent pouvoir affronter avec des pierres les fusils „ dernier modèle “. C'est
donc une question purement pratique de mesure entre l'offense et la réaction, que nous
soulevons contre la révolte, frondeuse... ». On assiste tout à fait à la lutte du renard et du lion.
D'un côté, on ne fait allusion qu'à la ruse pour vaincre : pas un mot où l'on voie l'esprit viril,
courageux, de qui a une foi. De l'autre côté, des caractères opposés. Au Gouvernement qui ne
veut pas être appelé l'ennemi de ses adversaires, ceux-ci répondent qu'ils sont et demeureront
ses ennemis, à lui et à tout autre gouvernement semblable ; et vraiment, pour ne pas
comprendre cela, il faut être aveugle et sourd. De la sorte, les hommes de l'Avanti font
preuve des qualités de virilité et de loyauté qui tôt ou tard assurent la victoire, et qui, en fin
de compte, sont utiles à la nation entière. Le renard, usant de ses artifices, pourra échapper
assez longtemps ; mais il viendra peut-être un jour où le lion atteindra le renard d'un coup de
griffe bien ajusté, et la lutte sera terminée. En attendant, une partie des socialistes,
spécialement les réformistes, s'en remettent encore à la pitié de leurs veules adversaires, et
invoquent les circonstances atténuantes. Ils disent que les révoltes sont occasionnées par la
misère, que les révoltés sont doux comme des agneaux, et que si parfois ils usent de la
violence, ils y sont entraînés malgré eux par les provocations du gouvernement, de la force
publique, de la bourgeoisie. D'une façon générale, la force d'un gouvernement ou d'un parti
d'opposition est en rapport avec les dérivations qu'il emploie ; de telle sorte que celles-ci
peuvent souvent servir à évaluer celle-là. Là où la force est plus grande, moindre est l'appel à
la pitié des adversaires ou des indifférents, et vice versa. Le Gouvernement se déroba devant
la violence de la place ; il se déroba de nouveau devant la violence d'une minorité restreinte
au Parlement. Le ministre Salandra avait fait siennes les mesures fiscales déjà proposées par
Giolitti. Grâce à l'obstruction, une trentaine de députés socialistes tint en échec une majorité
de plus de quatre cents députés. Les premiers étaient soutenus par le courage et par un idéal ;
les seconds se préoccupaient surtout des affaires de leurs clients. Le Gouvernement dut entrer
en composition avec la poignée d'hommes qui faisait l'obstruction. Le traité de paix fut
favorable aux deux camps. Les spéculateurs, représentés par le Gouvernement, obtenaient de
pouvoir établir temporairement les impôts : c'était tout ce qui leur importait ; ils ne se
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 102

souciaient guère du reste. La minorité socialiste obtenait le grand avantage de prouver sa


force, et de montrer que, sans sa bonne volonté, on ne pouvait pas gouverner.

§ 2480 (note 3) (retour à l’appel de note § 2480 - 3)

Le 7 juin 1914, à Ancône, quelques personnes sortaient d'un comité privé, substitué à une
réunion publique interdite par la questure. La police voulut les empêcher de se rendre à la
Piazza Roma, où jouait la musique. Il s’en suivit une bagarre dans laquelle, parmi les
manifestants, il y eut trois morts et cinq blessés ; parmi les gendarmes, dix-sept blessés. Ce
fut le point de départ d'une série de mouvements insurrectionnels, dans lesquels il y eut
plusieurs morts et de nombreux blessés. Le Gouvernement ne sut et ne voulut pas les
réprimer. Par conséquent, il. s'opposa à une promenade qui pouvait être inoffensive, ou tout
au plus occasionner quelques désordres ; et il ne s'opposa pas efficacement à des actes de
véritable rébellion à main armée. Il se montra fort, lorsqu'il se trouva en présence
d'adversaires faibles, et faible, lorsqu'il rencontra des adversaires forts. Le ministre Salandra
dit à la Chambre, le 9 juin, qu'il avait interdit la réunion d'Ancône parce que « l'intention
d'inciter les soldats à manquer à leur devoir était manifeste, ainsi que le dessein d'exciter le
peuple au mépris de l'armée. La coïncidence du jour choisi pour les réunions avec la fête
solennelle du Statut, révélait le dessein de troubler les fêtes civiles et militaires qui sont
célébrées à cette occasion ». Le ministre opposa donc la force des armes à ceux qui voulaient
offenser l'armée par des paroles. Il permit qu'impunément des officiers fussent frappés,
désarmés, et même qu'un général fût fait prisonnier sans qu'on fit usage des armes. Il faut
croire que l'offense des paroles qu'on prévoyait, offensait l'armée plus que les actes
effectivement commis. Le ministre interdit que « l'on troublât les fêtes civiles et
militaires » ; il permit que l'on saccageât et que l'on incendiât impunément des édifices
publics. Il faut croire que le fait de « troubler » une fête est un plus grand crime que le sac et
l'incendie.

§ 2480 (note 4) (retour à l’appel de note § 2480 - 4)

Le Corriere della Sera, 13 juin 1914, disait très justement : « Et alors il nous reste à
demander si cette lâcheté bourgeoise est un moyen, un système, une ressource, une tactique,
ou seulement une humiliante disposition à laisser les destins de l'Italie sous la coupe d'une
infime minorité [elle n'est pas beaucoup plus petite que celle qui gouverne] rendue très forte
par son audace et par la balourdise innée de ses adversaires [en réalité on devrait dire : par
l'artifice dont ils usent pour gouverner par la ruse, en évitant de recourir à la force]. Devons-
nous vraiment admettre, pour essayer d'apaiser les clameurs des députés socialistes, que la
présence de la force publique dans les lieux qu'envahit la foule enivrée par les orateurs des
réunions populaires, soit une provocation ? Que ce soit une provocation d'exposer des agents
et des soldats durant trois ou quatre jours aux sifflets, aux insultes, aux lapidations ? [Oui,
tout cela doit être admis par qui n'est pas disposé à recourir à l'usage de la force, laquelle est
l’ultima ratio pour décider des luttes]. Voyons la preuve. La force publique était très peu
considérable en Romagne. Eh bien, durant trois jours (et il paraît que le spectacle n'a pas
encore cessé), la criminalité a régné en maîtresse [c'est là l'exagération habituelle consistant à
appeler criminels ses adversaires ; en réalité, dans toute révolution, y compris celles que fit la
bourgeoisie italienne contre les gouvernements passés, il surgit des criminels qui cherchent à
pêcher en eau trouble]. On a fendu le crâne à un commissaire qui parlementait, qui voulait
recommander le calme. On s’est acharné sur ceux qui étaient tombés. On a mis le feu à des
églises monumentales [dans les révolutions, comme dans les guerres, on endommage les
monuments]… Un général et deux officiers ont été – disons le mot – faits prisonniers [ces
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 103

faits n'arrivent pas en Prusse ; pourquoi ? Parce qu'il y a un gouvernement différent de ceux
qui existent en Italie et en France. Il n'y a pas de raison pour que les révoltés s'abstiennent de
faire prisonniers leurs adversaires]. On a fait largement usage des revolvers, en outre des
traditionnels poignards [mais avec quoi doit-on faire la guerre, si ce n'est avec les armes ?].
C'est là pour les hymnes socialistes un sujet de gloire. À leur point de vue, ils ont raison
[observation très juste, qui suffit à elle seule à donner un caractère de réalité à l'article] : qui
veut la fin veut les moyens, et les révolutions ne se déchaînent pas en Arcadie [mais en
Arcadie, on écrit des circulaires comme celle du ministre Salandra, citée au §2280 1].
Seulement, quand il s'agit, en particulier, d'établir qui a tiré, ce n'est jamais le manifestant qui
a frappé. Cela aussi est naturel. Le héros révolutionnaire alterne avec l'avocat retors [tandis
que chez les adversaires, il y a seulement l'«avocat retors » et que le héros fait défaut]. Mais
pourquoi devons-nous instituer en Arcadie la défense de notre existence ?... Sachons bien
qu'on ne peut prononcer de semblables paroles sans entendre les adversaires, surtout ce parti
de la bourgeoisie qui veut faire son petit commerce [et aussi les spéculations moyennes,
grandes, très grandes] jusque dans les crises les plus douloureuses de la patrie et ultra, parler
de réaction, de captation, de nostalgie de 98, et ainsi de suite ». Il paraît que le « parti de la
bourgeoisie » a été de nouveau entendu, car, deux jours après, le même journal fait volte-face
et justifie la faiblesse du Gouvernement. – Corriere della Sera, 15 juin 1914 : « L'honorable
Salandra n'a pas contesté que, par des mesures plus énergiques, on aurait évité certaines
violences révolutionnaires. „ On cherche, en Romagne, a-t-il dit à la Chambre – à rétablir
l'ordre avec la plus grande prudence. Nos collègues comprennent qu'il serait facile de le
rétablir violemment. Mais si les mesures du Gouvernement n'ont pas obtenu un effet
immédiat, on le doit précisément à la prudence avec laquelle la force est employée “... Ici, la
ligne de conduite de l'honorable Salandra apparaît clairement. Il a voulu éviter à tout prix de
répandre du sang [pour cette fois, cela a réussi, mais il est certain qu'à la longue, la ligne de
conduite indiquée est celle qui conduit à la défaite, à la destruction] ». Le journal examine
quelles auraient été les conséquences d'une répression énergique : « Aurions-nous évité une
grève générale beaucoup plus longue, plus générale, plus violente que celle que nous avons
surmontée ? [précisément ce qu'il importait d'épargner à la bourgeoisie qui veut faire son
petit commerce, et à laquelle on fait allusion dans le premier article.] Aurions-nous évité une
grève des chemineaux beaucoup plus étendue, plus intense, et plus désastreuse pour
l'économie nationale [et pour celle des spéculateurs] que celle qui a eu lieu ? » Ce sont là les
raisons habituelles de ceux qui veulent s'arrêter à mi-chemin, et qui craignent, comme le plus
grand malheur, de devoir aller jusqu'au bout. C'est ainsi que raisonne toujours le renard, mais
non le lion ; et c'est le principal motif pour lequel le lion finit par tuer le renard. Le journal
termine par une approbation pleine et entière de l'œuvre de Salandra. Il a raison, si on
considère que le but suprême du gouvernement est de protéger l'ordre de la production
économique sans se soucier d'autre chose. Mais il ne faut pas oublier quelles sont, dans
d'autres domaines, les conséquences de cette œuvre. Elles sont bien exposées par le Giornale
d'Italia, 16 juin 1914 : « Le but a été une révolution politique, une véritable révolution, et, ce
qui est plus grave, une révolution qui a réussi pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures,
et non sans quelque ridicule. En effet, on peut appeler réussi ce mouvement qui bouleverse et
met sens dessus dessous villes et campagnes, qui veut changer la forme de gouvernement, qui
efface et annihile l'autorité existante, et y substitue une autorité de fortune dans le
commandement et dans le symbole extérieur. Ajoutons que cela a été prémédité, et non sans
une certaine science technique. Elle commença par l'isolement de chaque ville ou village, par
la destruction des moyens de transport ferroviaire des troupes, par l'interruption des
téléphones et des télégraphes. On réussit ainsi à créer le terrain apte à la propagation des plus
fausses et des plus absurdes nouvelles. L'assaut des armureries, l'invasion des marchés, la
séquestration des automobiles et la confiscation de la benzine complétaient l’exploit
révolutionnaire. La composition des comités exécutifs particuliers, tous choisis avec
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 104

représentation simultanée d'un républicain, d'un socialiste, d'un syndicaliste, d'un anarchiste,
dit l'accord concerté des groupes subversifs. La force publique était paralysée, peu
nombreuse, prise à l'improviste, contrainte de laisser passer la tourmente, obligée de livrer les
culasses des fusils et de se confiner dans les casernes. Aussi la révolution triomphante a-t-elle
pu aussitôt abattre les armoiries royales, hisser des drapeaux rouges, interdire la circulation à
qui n’avait pas le visa du Comité révolutionnaire, confisquer des denrées, élaborer des listes
de gens désignés pour verser des contributions en argent ou en nature, fermer des églises,
brûler des gares et des bureaux d'octroi, et, en certains lieux, recruter même une espèce de
garde nationale révolutionnaire, milice embryonnaire du nouvel état de choses ». Cette fois,
ce ne fut qu'une tentative de révolution. Une autre fois, cela pourra être une révolution
complète ; et peut-être sera-t-elle utile au pays. Le journal continue en remarquant qu'on ne
doit pas, comme certains l'ont fait, négliger de prendre au sérieux ces faits : « Songez quel
grand dommage représente pour notre vie nationale cette parenthèse rouge, cette tourmente
de folie qui, pendant quelques jours, a tenu différentes cités de l'Italie centrale dans un enfer,
et les a séparées du monde. Et quelle stupeur, que de débordements, que d'équivoques, fruits
d'une longue période de transactions, de compromis et de dissolution, qui ont mortifié, avili,
ralenti tous les organes du gouvernement ! Nous avons soif d'ordre, et l'ordre est au contraire
représenté comme étant la réaction, et cela non seulement par les subversifs. Nous invoquons
la protection raisonnable de la liberté pour tous de la part de la force publique, et la présence
des soldats est au contraire représentée par des tribuns rhéteurs comme une provocation ! On
se met à l'abri, hésitant et tremblant, tandis que cet abri apparaît urgent et sûr ; de telle sorte
qu'il semble presque que dans les conditions où ont été réduits – depuis nombre d'années – le
prestige de la loi et l'autorité de l'État, ce qui paraît une prudence superflue est désormais une
inéluctable nécessité. Par conséquent, le tort moral, le coup violent porté à l'esprit public, la
banqueroute de toute confiance en l'autorité de l'État, sont non moins ruineux que les
dommages matériels, dont peu à peu les traces apparaîtraient dans quelques jours...
Aujourd'hui, on n'attend pas l'injonction de la loi, mais celle des comités, des ligues, des
fédérations, des chambres de travail, des syndicats. En somme, lorsque nous entendons des
députés se féliciter à la Chambre de l'ordre rétabli – nous ne savons par quel éminent comité
de salut public – parce que le mouvement subversif cesse, et que le pays rentre dans l'ordre,
involontairement se fait jour dans notre esprit la conviction que, par une dégénérescence
fatale, aujourd'hui, au-dessus du pouvoir exécutif, au-dessus du pouvoir législatif, nous avons
laissé prendre racine à un pouvoir impératif supérieur de la démagogie, qui est le suprême
arbitre des destinées nationales ». Depuis que le monde existe, ce sont toujours les forts et les
courageux qui commandent, les faibles et les lâches qui obéissent ; et, comme d'habitude, il
est utile à la nation qu'il en soit ainsi. « Maintenant, quelles sont les conséquences de cette
nouvelle façon de considérer le néo-droit constitutionnel italien ? Les populations des
Marches et de la Romagne le savent, elles sur qui s'est faite, dans ces jours, l'expérience
pratique des finalités subversives. Si nous réfléchissons que les difficultés fiscales et
internationales exigeront bientôt du pays des preuves amères de sacrifice et d'abnégation,
nous sommes amenés à douter que l'on surmonte ces difficultés si, en même temps, on ne
restaure pas le prestige de l'État, en renforçant le principe d'autorité, et en préférant le
rétablissement de la loi, simplement de la loi, à une popularité artificieuse qui a été, pendant
tant d'années, le porro unum, ministériel ». Mais cela est absolument impossible, si l'on ne
veut pas faire usage de la force. Faire respecter la loi sans faire usage des armes contre qui
veut la violer est un rêve humanitaire qui ne correspond à rien dans le monde réel. Les
difficultés fiscales auxquelles on fait allusion sont dues en grande partie au gouvernement des
« spéculateurs », qui extorquent autant d'argent que possible. Ils sont passés maîtres en fait
d'astuce, mais il leur manque la volonté et le courage de se défendre par la force.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 105

§ 2480 (note 6) (retour à l’appel de note § 2480 - 6)

Pour comprendre comment l'humanitarisme et la lâcheté des gouvernants peuvent


paralyser la force d'une armée, considérons les faits suivants, qui eurent lieu en Italie, au
mois de juin 1914. Corriere della Sera, 1 1 juin : « Gênes, 10 juin... Une colonne de
syndicalistes et de grévistes a désarmé hier un lieutenant et un capitaine d'infanterie ». –
Même journal, 13 juin : « Parme, 12 juin. Voici comment l'autorité raconte les faits qui se
sont passés hier soir. Trois sous-lieutenants de l'École d'application revenaient, vers neuf
heures du soir, d'accompagner un de leurs camarades chez lui,... lorsqu'ils furent en butte à
des insultes, à des coups de pierres et de revolver. Les trois sous-lieutenants firent volte-face
pour réagir, mais un nombre assez fort de jeunes gens les suivait. Aussi estimèrent-ils
prudent (sic) de continuer jusqu'à la place Garibaldi, où ils racontèrent à leurs camarades,
réunis en cet endroit, ce qui leur était arrivé ». Suivent différentes péripéties qu'il est inutile
de rapporter « ... ils furent accueillis à coups de pierres et de feu, auxquels ils répondirent par
des décharges en l'air ». Celles-ci, naturellement, n'étaient pas prises au sérieux. Arriva la
troupe, et, comme d'habitude, elle tire en l'air, ce qui ne produit aucun effet : « La troupe et
les agents avançaient, recevant toujours des insultes, des coups de revolver... ». La règle était
précisément que soldats et gendarmes ne devaient pas faire usage de leurs armes, et que,
lorsqu'ils étaient contraints d'y recourir, ils devaient tirer en l'air. En plusieurs endroits, ils
perdirent patience, et comme il leur était défendu de faire usage de leurs armes, ils
ramassèrent les pierres qu'on leur avait jetées et les renvoyèrent à leurs agresseurs. À ce qu'il
paraît, ce duel à armes égales n'est pas interdit. Au Sénat, le sénateur Garofalo observa que
« en Italie, l'usage s'est désormais implanté de laisser la troupe sans défense contre la
violence des malfaiteurs » ; et le sénateur Santini dit que « lorsqu'on doit donner pour
consigne à l'armée de se faire malmener et de s'exposer aux insultes... il vaut mieux la laisser
dans ses casernes » (Corriere della Sera, 11 juin). Mais, à la Chambre, aucun député n'osa
parler dans ce sens. Au contraire, un député conservateur – notez bien ce caractère – raconta
divers épisodes dans lesquels les soldats avaient fait preuve d'une patience vraiment
angélique. Il ajouta : « On a parlé des officiers ; eh bien, j'ai entendu raconter par un
lieutenant qu'il avait été couvert de crachats, et était demeuré le revolver au poing, tandis que
le sang lui montait à la tête ». À l'ouïe de ce récit, d'autres députés conservateurs crient : « Ce
sont des héros ». Il conclut : « Ces pauvres soldats ont été admirables de longanimité,
d'altruisme et d'esprit de sacrifice ». Tous les auditeurs présents, y compris les ministres,
applaudissent. Il n'y a pas d'exemple d'une scène même très vaguement semblable au
Reichstag allemand. Aucun ministre de la guerre, en Allemagne, n'aurait toléré de semblables
louanges, bonnes pour des ascètes ou pour des moines, mais qui constituent des offenses,
quand elles sont adressées à des officiers et à des soldats. Cette différence entre le
gouvernement italien et le gouvernement allemand dépend surtout du fait que les
« spéculateurs » ont beaucoup plus de pouvoir dans le premier que dans le second. Le cas du
général Agliardi est très connu. Voici comment le raconta au Sénat le ministre de la guerre,
répondant à une interpellation. Giornale d'Italia, le 12 juin 1914 : « Le général Agliardi et les
officiers qui étaient avec lui se rendaient, le matin du 11, de Ravenne à Servia pour une
manœuvre avec les cadres (manœuvre qui, étant données les circonstances, aurait dû être
suspendue, et dont nous ne supportons pas la responsabilité). Ils furent gardés pendant cinq
heures en otage, et ce qui est pis, le général et les autres officiers livrèrent leurs sabres à ceux
qui les avaient faits prisonniers ». Il faut remarquer que le général Agliardi avait fait preuve
de valeur à la guerre, ce qui exclut qu'il ait déposé les armes par manque de courage. Il fut
mis en disponibilité. S'il s'était défendu à main armée contre ses agresseurs, il aurait
facilement pu en tuer quelques-uns ; et, en ce cas, il eût été encore plus puni ; en sorte qu'il ne
pouvait échapper en aucune manière à l'infortune qui le menaçait. Il semble qu'il y ait
quelque contradiction chez un gouvernement qui ne veut pas qu’on fasse usage de ses armes
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 106

contre ses agresseurs, et qui ne veut pas non plus qu'on les leur livre ; pourtant, l'unique
moyen de ne pas les livrer est de s'en servir. Mais en somme, la contradiction disparaît,
lorsqu'on remarque que le seul but du gouvernement est de vivre en paix, et qu'à ce but il
sacrifie tout. Le ministre de la guerre répondit à l'interpellation qui lui avait été faite au Sénat
sur le cas du général Agliardi, parce qu'il savait que, dans cette assemblée, il ne risquait pas
de vifs débats. Le ministre Salandra ne voulut pas qu'on répondît, à la Chambre, à une
interpellation analogue, parce qu'il craignait précisément ces vifs débats.

§ 2495 (note 2) (retour à l’appel de note § 2495 - 2)

SCHŒMANN, Ant. grecq., t. I, décrit bien les faits : « (p. 244) Il est dit expressément, et
nous devons admettre, qu'au début les Spartiates accueillirent volontiers dans leurs rangs les
étrangers qu'ils rencontraient en Laconie, c'est-à-dire des Achéens... Ce fut seulement après
avoir affermi leur autorité qu'ils se laissèrent gouverner par un esprit plus exclusif. Le droit
de bourgeoisie, qui créait une classe à part en face du reste de la population, fut dès lors si
rarement concédé qu'Hérodote cite comme le seul exemple (p. 245) connu la naturalisation
de deux Éléens (§2495 1) ...Il n'est pas présumable que les Spartiates en aient usé plus
libéralement dans les temps qui suivirent la mort d'Hérodote. On a vu que le droit de Cité
avait été, refusé aux Néodamodes. Les Mothaques qui l'obtinrent quelquefois étaient des fils
de Spartiates légitimés par leurs pères, et n'auraient pas obtenu cet honneur, s'ils s'étaient
bornés à le mériter par leur conduite, sans justifier de ressources suffisantes. Il paraît que
dans un temps où l'éducation était fort négligée ailleurs, des étrangers faisaient élever leurs
enfants à Sparte. Quelques-uns de ces jeunes gens purent être admis plus tard dans les rangs
de la bourgeoisie, mais il fallait qu'ils s'en fussent montrés dignes, et encore pour ceux qui
n'avaient pas trouvé moyen de prendre racine à Sparte et d'y acquérir des biens-fonds, ce
n'était là qu'un honneur stérile qui ne leur assurait pas l'exercice des droits essentiels ». Au
contraire, CURTIUS, Hist. grecq., t. I, va manifestement un peu au delà de la réalité, quand il
écrit : « (p. 231) D'autre part, le législateur de Sparte avait sagement pourvu à ce que la
communauté spartiate pût se compléter avec des recrues d'un autre sang et des forces fraîches
[il est certain que cela n'est pas arrivé, puisque aux temps historiques, il est indéniable que le
nombre des Spartiates va toujours en diminuant] ; car il pouvait se faire que même des
individus qui ne provenaient pas d'un mariage purement dorien, des enfants de périèques ou
d'hilotes, s'ils avaient fait consciencieusement jusqu'au bout leur éducation militaire, fussent
admis dans la communauté dorienne et mis en possession des lots vacants. Mais il fallait pour
cela le consentement des rois ; c'est devant eux qu'avait lieu l'adoption solennelle du
récipiendaire par un Dorien (p. 232) pourvu de son majorat. C'est ainsi que l'État recrutait de
nouveaux citoyens [bien peu, en tout cas], et c'est à cette institution que Sparte dut une bonne
partie de ses plus grands hommes d'État et de ses meilleurs généraux. Ainsi, c'était
l'éducation, la discipline qui faisaient le Spartiate, et non le sang des aïeux ». Comme preuve,
l'auteur cite PLUTARCH. Inst. Lacon., 22, et XENOPH., Hellen., V, 3, 9. Mais vraiment ces
textes ne prouvent pas grand' chose. Plutarque parle de temps légendaire et n'est pas trop
affirmatif non plus. [En grec].« Certains disent que, celui des étrangers qui consentait à vivre
selon l’usage de la cité était mis à part de la répartition originaire du territoire, par une loi de
Lycurgue ». – XENOPH., Hell., V, 3, 9, raconte comment Agésilopolis fut envoyé contre
Olynthe avec trente Spartiates auxquels s'unirent volontairement des métèques et des bâtards
(en grec) de caractère remarquable et n'ignorant pas la discipline spartiate. Le fait que l'auteur
les nomme à part des Spartiates, suffit pour montrer qu'ils n’avaient pas tous les droits de
ceux-ci.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 107

§ 2500 (note 1) (retour à l’appel de note § 2500 - 1)

VETTOR SANDI ; Principj di Storia Civile della Repubblica di Venezia, 2e partie, vol. I,
liv. V : « (p. 1) Ce livre comprendra un siècle entier : siècle important au point de vue de la
police intérieure, beaucoup plus que dans les actions accomplies à l'extérieur... Et en effet :
quelle question de gouvernement plus grave que l'établissement d'une aristocratie d'essence
héréditaire par descendance mâle, dont l'existence soit perpétuée, et qui maintienne pure la
Noblesse Dominante ? « (p. 5) Donc, le fait qu'en cette année le Conseil Majeur s'était
renouvelé pour presque cinquante ans – on l'a déjà écrit – avait donné l'occasion d'en méditer
une réforme. Mais ces méditations se prolongèrent jusque vers l'an 1286. On comprit alors
finalement que l'on ne pouvait se mettre plus sagement à l'abri de la cabale, des factions, des
autres mésaventures civiles, qu'en formant un premier Conseil toujours fixe de citoyens
d'entre les plus qualifiés, et en nombre si grand que, sans rien ôter ou changer par un excès de
nombre au dessein primitif d'avoir un gouvernement aristocratique, on satisfit aux vœux
communs des gens de l'époque ; de telle sorte qu'ainsi formé, ce gouvernement fût sûr, stable
et permanent. Pour l'obtenir, il ne pouvait y avoir de moyen plus sûr et plus pacifique que de
le faire passer pour un caractère et une essence primitive chez les descendants légitimes des
premiers nobles en ligne masculine, par succession perpétuelle ». « (p. 10) ...Quand enfin, au
dernier jour de février de l'année vénitienne, le doge proposa la célèbre loi de 1296, qu'on
appela vulgairement et par tradition la serrata del Consiglio maggiore, à laquelle la
République doit en effet sa durée... »

§ 2505 (note 1) (retour à l’appel de note § 2505 - 1)

PIETRO GIUSTINANO ; Dell' historie venetiane : « (p. 668) Et dans la première


rencontre [de la bataille de Lépante], les grosses galères des Vénitiens se lancèrent
courageusement contre les ennemis. Grâce à leur valeur, la voie fut ouverte à la victoire des
chrétiens ; en sorte que les galères des ennemis, s'avançant, serrées les unes contre les autres,
pour attaquer les nôtres, furent de cette manière fracassées et détruites par les coups des
artilleries des grosses galères, qui tiraient de terribles canonnades. Mis en déroute, les
Barbares de ce côté prirent presque la fuite, car, voyant les dégâts que faisaient à elles seules
six galères, ils s'en allaient, se figurant ce que pouvaient faire les autres, chose que les Turcs
ne s'étaient jamais imaginée ». « (p. 672) Mais, parmi tous les capitaines de la flotte
vénitienne... seul, Francesco Duodo, capitaine des grosses galères, obtint une louange unique
et singulière... parce qu'avec les artilleries (comme je l'ai dit plus haut), il avait rompu la
formation des Turcs. Cela contribua grandement à la victoire, ainsi qu’en font foi les patentes
que lui firent Don Juan d'Autriche et Marc Antonio Colonna… ». L'auteur remarque ensuite
que, pour réparer les navires « (p. 678) on envoya de Venise à Pola, où les dites grosses
galères avaient été mises à sec, de nombreux maîtres de l'Arsenal, pour les radouber, en sorte
que celles-ci ont une grande force en mer. Les vieux Vénitiens furent les inventeurs de ces
machines navales, eux qui avaient une très grande pratique de la mer et de l'invention de
vaisseaux maritimes. Les Vénitiens dépassèrent toutes les nations étrangères ».

§ 2506 (note 1) (retour à l’appel de note § 2506 - 1)

M. MACCHI ; Storia del Consiglio dei Dieci, t. IV : « (p. 30) Malgré tant de précautions,
la bulle d'excommunication arriva à Venise par la voie de Mantoue. Il convient pourtant de
dire que le patriarche Maffeo Gerardo, obéissant aux ordres du gouvernement, envoya au
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 108

Conseil des Dix le message encore fermé et cacheté. Comme lui, le plus grand nombre des
prêtres fit acte d'obéissance au gouvernement, et le petit nombre de ceux qui se crurent
obligés par leur conscience de se soumettre aux ordres du pape furent bannis [en note : „ Le
pape envoya cette bulle à Don Maffeo Girardo, patriarche de Venise, qui la fit publier sub
poena excommunicationis, maledietionis, suspensionis et interdicti. Ayant entendu cela, la
Seigneurie, avec les chefs du Conseil des Dix, auctoritate sua, envoya chercher le bref et
l'excommunication, et ils ne voulurent en aucune façon qu'on la vît ni qu'on la publiât.
Voyant que cette injuste excommunication ne devait pas être obéie, ils ordonnèrent, eux les
chefs (p. 31) des Dix, qu'on célébrât comme d'habitude, dans toutes les églises, sous peine de
notre disgrâce... SANUTO “] ». Venise en appela à un concile général ; le pape répondit par
un autre Monitoire. « (p. 32) Les Vénitiens, à vrai dire, ne se soucièrent pas beaucoup de ces
excommunications ». – MALIPIERO ; Annali Veneti : « (p. 282) Il ne se passa pas beaucoup
de jours que le pape n'envoyât un de ses massiers auprès de D. Maffio Ghirardo, patriarche
de cette Terre, avec son bref, lui commandant de signifier l'interdit au doge et à la
Seigneurie... Le patriarche a feint d'être malade, et a fait savoir la chose au doge et aux
conseillers des Dix. Il lui fut ordonné de tenir le tout secret et de ne l'exécuter en aucune
façon... (p. 283). L'appellation a été rédigée dans la forme officielle en trois copies, et a été
présentée au doge et à la Seigneurie, laquelle l'a envoyée à Rome par Traversin Bergamasco,
courrier très fidèle, avec l'ordre d'en afficher une sur la porte de l'église de Saint-Celsus. Ce
courrier est allé et a exécuté diligemment sa commission. Le 9 juillet, il est revenu. Le matin
du 13 juillet, on parla au pape de l'appellation de la Seigneurie, affichée la nuit précédente, et
on lui dit que toute la ville de Rome était en rumeur. Quelle que fût la diligence dont on usa,
on ne put savoir, si ce n'est longtemps après, de quelle manière la chose avait transpiré ».

§ 2506 (note 4) (retour à l’appel de note § 2506 - 4)

DARU ; Hist. de la rép. de Ven., t. IV : « (p. 218) ...il n'y eut dans toute la (p. 219)
république qu'un grand-vicaire de Padoue, qui osa dire au podestat qui venait lui notifier ces
ordres, qu'il ferait ce que le Saint-Esprit lui inspirerait ; à quoi le magistrat répondit qu'il le
prévenait que le Saint-Esprit avait déjà inspiré au conseil des Dix de faire pendre les
réfractaires ». Le Sénat de Venise ne dédaignait pas les dérivations à opposer au pape, et afin
d'en être pourvu, il institua l'office de théologien consultant, auquel il nomma d’abord fra
Paolo Sarpi. Même le pouvoir de l'Inquisition fut contenu dans d'étroites limites par le
gouvernement vénitien. À ce sujet, SARPI écrivit, par ordre du doge, le Discours sur
l'origine, la forme, les lois, et l'usage de l'office de l'Inquisition, dans la cité et puissance de
Venise. Il parle très librement de la cour de Rome : « (p. 34) La Sérénissime République de
Venise ne put être persuadée par les instances des Souverains Pontifes Innocent, Alexandre,
Urbain et Clément, et par sept autres Papes qui les suivirent, de recevoir l'Office des frères
inquisiteurs, institué par le Souverain Pontife. L'office séculaire qu'elle avait elle-même
institué avec profit pour le service de Dieu lui suffisait. Ils [les Vénitiens] avaient devant les
yeux les fréquents désordres que provoquait le nouvel Office, dans les autres cités où il
existait, parce que les frères Inquisiteurs excitaient souvent le peuple dans leurs prédications ;
et quand les gens prenaient la croix, ils causaient des troubles. De ce fait, un grand nombre de
Croisés exerçaient leurs vengeances contre leurs ennemis, qu'ils qualifiaient d'hérétiques ; et
d'autres gens également innocents, étaient, sous ce nom, opprimés par ceux qui voulaient les
dépouiller... (p. 35) Mais, lorsque Nicolas IV monta sur le trône pontifical,... il insista
tellement, qu'on résolut de recevoir l'Office, toutefois dans des conditions telles qu'il ne
pourrait provoquer du scandale... (p. 36) Ici, il est nécessaire de s'arrêter pour considérer que
l'Office de l'Inquisition, dans cette Puissance, ne dépend pas de la Cour de Rome, mais bien
de la Sérénissime République, qu'il est indépendant, érigé et constitué par elle-même... ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 109

L'auteur continue en citant plusieurs cas dans lesquels les papes abusèrent de leur pouvoir
spirituel à des fins temporelles. Il conclut : « p. 47) Ces choses font voir que la malice de
certaines personnes de cet Office s'applique à des intérêts humains et peu honnêtes : qu'il est
donc nécessaire de bien examiner comment il fonctionne, et de ne pas laisser ces gens se
mettre en mesure de pouvoir en abuser ». Plus loin : « (p. 55) Depuis plusieurs centaines
d'années, les ecclésiastiques n'ont d'autre but que d'usurper la juridiction temporelle dont ils
ont acquis déjà une grande partie, au grand détriment des gouvernements ».

§ 2506 (note 5) (retour à l’appel de note § 2506 - 5)

DARU ; Hist. de la rép. de Ven., t. IV : « (p. 174) Pour être parfaitement assurée contre
les envahissements de la puissance ecclésiastique, Venise commença par lui ôter tout
prétexte d'intervenir dans les affaires de l'État ; elle resta invariablement fidèle au dogme.
Jamais aucune des opinions nouvelles n'y prit la moindre faveur ; jamais aucun hérésiarque
ne sortit de (p. 175) Venise. Les conciles, les disputes, les guerres de religion, se passèrent
sans qu'elle y prit jamais la moindre part. Inébranlable dans sa foi, elle ne fut pas moins
invariable dans son système de tolérance. Non-seulement ses sujets de la religion grecque
conservèrent l'exercice de leur culte, leurs évêques et leurs prêtres, mais les protestants, les
Arméniens, les Mahométans, les Juifs, toutes les religions, toutes les sectes qui se trouvaient
dans Venise, avaient des temples, et la sépulture dans les églises n'était point refusée aux
hérétiques ». Le peuple romain avait une manière analogue de gouverner au temps de la
République. Il convient ici de répéter l'observation, faite tant de fois déjà, que l'art de
gouverner consiste à savoir tirer parti des résidus existants, et non à s'attaquer à l'entreprise
malencontreuse et souvent désespérée de vouloir les changer. Daru ajoute en note : « (p.
175) On raconte qu'en présence d'un Vénitien un étranger se permit de reprocher au
gouvernement de la république l'état de nullité dans lequel il tenait les prêtres, accusant la
nation, ou au moins les grands, d'incrédulité, d'irréligion. „ C'est tout au plus “ disait-il, „ s'ils
croient au (p. 176) mystère de la sainte Trinité. “ Le Vénitien l'interrompit en lui demandant :
„ Et cela vous paraît peu de chose, Seigneur ?“ » – SARPI ; loc. cit., §2506 4 :« (p. 12). Chap.
XXIV. Ils ne permettront pas qu'à l'Office on procède contre des Juifs pour une cause
quelconque, ni contre toute autre sorte d'infidèles, de n'importe quelle secte, sous
l'inculpation de délit commis en paroles ou en faits... ». « Chap. XXV. Pareillement, ils ne
devront pas permettre que l'Office de l'Inquisition procède contre une personne appartenant à
une nation chrétienne, laquelle vit tout entière avec ses rites propres, différents des nôtres, et
se range sous ses propres prélats, comme les Grecs et autres peuples semblables, même si
l'inculpation porte sur des articles reconnus par les deux parties... ». L'auteur explique ensuite
ces chapitres : « Chap. XXIV (p. 95) ...L'infidélité n'est pas hérésie, et les transgressions que
les infidèles commettent par offense et outrage à la foi n'ont pas besoin d'enquête
ecclésiastique... Chap, XXV. En dehors de cet État, l'Office de 1'Inquisition prétend juger les
chrétiens orientaux sur n'importe quel article, même là où toute la nation est d'un autre avis
que la cour de Rome. Dans cette Sérénissime Puissance, eu égard à la protection que le
Prince accorde à la nation grecque, les Inquisiteurs n'étendent pas leurs prétentions si loin. Ils
disent seulement qu'on peut tolérer chez les Grecs les trois opinions sur lesquelles ils sont en
désaccord avec les Occidentaux, mais que si l'un d'eux émet une opinion inadmissible au
sujet des points capitaux sur lesquels leur nation s'accorde avec nous, cela doit être soumis à
l'Inquisition. Cette distinction est abusive et non moins contraire à la protection du Prince,
que si ces gens étaient jugés sur les trois points où il y a divergence ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 110

§ 2513 (note 1) (retour à l’appel de note § 2513 - 1)

GROTE ; Hist. de la Gr., t. VIII. L'auteur parle du célèbre discours que Thucydide met
dans la bouche de Périclès « (p. 180) À cette indulgence réciproque pour les diversités
individuelles se rattachait non seulement l'accueil hospitalier qu'Athènes faisait à tous les
étrangers, accueil que Periklès met en contraste avec la xenêlasia, ou expulsion jalouse
pratiquée à Sparte, – mais encore avec l'activité variée, corporelle et intellectuelle, visible
dans la première [résidus de la Ie classe, si opposée à ce cercle étroit de pensée, de discipline
exclusive, d'éducation guerrière sans fin [résidus de la IIe, classe], qui formait le système de
la seconde... (p. 181) Un idéal si compréhensif d'un développement social à mille faces...
serait assez remarquable même si nous en supposions l'existence dans l'imagination d'un
philosophe seulement ; mais il le devient bien davantage si nous nous rappelons que les traits
principaux du moins en furent empruntés des concitoyens de l'orateur. Toutefois on doit le
regarder comme appartenant particulièrement à l'Athènes de Periklès et de ses
contemporains. Il n'aurait convenu ni à la période de la guerre des Perses, cinquante ans
auparavant, ni à celle de Démosthène, soixante-dix ans après. À la première époque, l'art, les
lettres et la philosophie, auxquels Periklès fait allusion avec orgueil, étaient encore en arrière,
tandis même que l'énergie active et le stimulant démocratique, bien que très puissants,
n'étaient pas encore parvenus au point qu'ils atteignirent plus tard ; à la seconde époque, bien
que les manifestations intellectuelles d'Athènes subsistent dans toute leur vigueur et même
avec une force accrue, nous verrons l'esprit personnel d'entreprise et l'ardeur énergique de ses
citoyens considérablement affaiblis ». L'auteur veut expliquer cela par la guerre du
Péloponèse. En réalité, la cause principale est la disparition de l’antique aristocratie, qui est
remplacée par celle des démagogues et des sycophantes. Ce n'est pas la guerre du Péloponèse
qui obligea les Athéniens à donner la succession de Périclès à un Cléon.

§ 2515 (note 1) (retour à l’appel de note § 2515 - 1)

SCHMIDT ; Hist. et doct. de la secte des Cathares ou Albigeois, t. I : « (p. 66) Les hautes
classes de la société étaient arrivées à un degré de civilisation unique alors dans l'Europe ; la
vie chevaleresque y fleurissait comme nulle part ailleurs, les nombreux et puissants seigneurs
partageaient leurs jours entre les chances des combats, et les luttes plus frivoles de l'amour
mondain ; poussés plutôt par un besoin irrésistible d'aventures extraordinaires que par une
profonde ardeur religieuse, ils se croisaient fréquemment pour la Terre-Sainte, d'où ils
rapportaient, au lieu d'émotions plus chrétiennes, une imagination nourrie des splendeurs
orientales... (p. 67) D'ailleurs le clergé lui-même était entraîné par cet esprit léger et mondain
qui dominait chez les nobles... Dans les villes régnaient des dispositions semblables. Après
une lutte vive et longue pour s'affranchir de la domination féodale, les bourgeois finirent
généralement, dès la fin du douzième siècle, par triompher de leurs anciens oppresseurs.
Enrichies, les unes par leur commerce avec les ports d'Orient, les autres par leur industrie, les
villes étaient fières de leur aisance, et défendaient avec un succès croissant leurs libertés
municipales. Les bourgeois imitaient les mœurs des nobles ; ils rivalisaient avec eux de
courtoisie et de bravoure ; ils étaient poètes comme eux, et devenaient chevaliers, s'ils le
voulaient ;... (p. 68) De tout cela était résulté un esprit de liberté et de tolérance religieuse,
dont nul autre pays de la chrétienté ne donnait alors l'exemple. Toutes les opinions pouvaient
se manifester sans obstacles... ». « (p. 188) À la fin du douzième siècle l'état social et
politique du midi de la France était encore le même qu'à l'époque où l'église cathare, sortant
de son mystère, s'était publiquement organisée dans ces contrées... Dans les villes, la
prospérité croissante des habitants avait développé de plus en plus leur esprit de liberté ; forts
de leurs institutions municipales, ils étaient décidés à défendre leur indépendance contre
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 111

quiconque oserait y porter atteinte. Aux cours des princes, dans les châteaux des nobles, aussi
bien que dans les villes, la politesse extérieure des mœurs était arrivée à un point qui
remplissait d'orgueil les méridionaux, tandis que les barons plus rudes et plus pauvres du
Nord ne jetaient que des regards d'envie sur la vie joyeuse et poétique des chevaliers et sur
l'opulence des bourgeois de la Provence. Cette civilisation plus avancée du Midi, jointe à la
longue (p. 189) habitude de liberté civile et politique, avait donné naissance à cet esprit de
tolérance religieuse qui déjà dans la période précédente avait favorisé à un si haut degré la
propagation de doctrines contraires à celles de Rome. Cet esprit avait fini par prédominer au
point que non-seulement l'Église cathare existait presque librement à côté de l'Église
catholique, mais que les Vaudois avaient pu organiser à leur tour des communautés
florissantes ; il y avait des familles nobles, comme celle de Foix, où se rencontraient des
membres des deux sectes... La vie frivole et mondaine des laïques avait trouvé des imitateurs
dans les ministres de l'Église... Le pape ainsi que les synodes provinciaux ne cessaient de se
plaindre de cette décadence ; mais leurs plaintes restaient sans effet... (p. 190) L'anarchie en
était venue au point que les veilles des (p. 191) fêtes des saints, le peuple se livrait dans les
églises à des danses qu'il accompagnait de chants profanes... Les plus grands scandales
étaient donnés par les prélats eux-mêmes ».

§ 2516 (note 1) (retour à l’appel de note § 2516 - 1)

Les auteurs favorables aux croisés du Nord ne peuvent passer sous silence leur cupidité et
leur cruauté ; mais, comme d'habitude, ils en rejettent la faute sur la faiblesse humaine.
Collect. GUIZOT ; Chronique de GUILLAUME DE PUY-LAURENS : « (p. 264) Il advint
l'hiver suivant que Foucaud de Brigier, et Jean, son frère, avec plusieurs autres chevaliers,
coururent de rechef par le même pays qu'ils avaient déjà pillé une fois (p. 265) et y firent
beaucoup de butin... Ce Foucaud était un homme très cruel et plein d'orgueil, qui s'était,
disait-on, fait une règle de mettre à mort tout prisonnier de guerre qui ne lui paierait pas cent
sous d'or, lui faisant endurer les tortures de la faim dans une fosse souterraine, et voulant,
quand on l'apportait on moribond ou mort, qu'il fût jeté dans un égout... Au demeurant, on ne
doit ni ne peut raconter à quelles infamies se livraient les serviteurs de Dieu ; la plupart
avaient des concubines et les entretenaient publiquement ; ils enlevaient de vive force les
femmes d'autrui, et commettaient impunément ces méfaits et mille autres de ce genre. Or ce
n'était bien sûr dans l'esprit qui les avait amenés qu'ils en agissaient ainsi ; la fin ne répondait
pas au commencement, et ils n'offraient pas en sacrifice la queue avec la tête de la victime.
Somme toute, ils n'étaient ni chauds ni froids, mais parce qu'ils étaient tièdes, le Seigneur
commença à les vomir de sa bouche, et à les chasser du pays qu'ils avaient conquis ». Oui,
mais en attendant, il le leur avait laissé conquérir ! – H. MARTIN ; Hist. de la Fr., t. IV, p.
204 : « Les pardons pontificaux consistaient dans la rémission de tous les péchés commis
depuis la naissance du croisé, et dans l'autorisation de ne payer l'intérêt d'aucune dette, l'eût
on promis par serment, pendant la durée de l'entreprise. L'espoir de ne pas payer leurs dettes,
et surtout de piller les beaux manoirs et les riches villes de la langue d'oc, était plus que
suffisant pour ameuter tous les nobles aventuriers de la chrétienté : qu'on juge de ce que dut
soulever le levier du fanatisme ajouté à un si puissant mobile : tout ce que le cœur humain
recèle de passions cupides et sanguinaires fut déchaîné avec une épouvantable violence ».

§ 2519 (note 1) (retour à l’appel de note § 2519 - 1)

JEAN GUIRAUD ; Cartulaire de Notre-Dame de Prouille, t. I : « (p. CCLXXXVIII)


Relâchement du haut clergé. À vrai dire, c'était par le relâchement de sa discipline et de ses
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 112

mœurs que le haut clergé favorisait le développement de l'hérésie, beaucoup plus que par une
adhésion plus ou moins hypocrite à ses doctrines. Les essais de réforme tentés par les
conciles nous montrent toute l'étendue du mal auquel il fallait remédier pour rendre à l'Église,
avec des vertus surnaturelles, le moyen de résister à l'ascendant moral que les Parfaits
exerçaient sur les foules ». – « (P. CCLXXXIX) Chapelains et hérétiques. Un autre
chapelain, celui de Cadenal, habita pendant deux ans, avec un Parfait, l'écuyer Pons, prenant
avec lui tous ses repas. Il savait fort bien qu'il était ainsi le commensal d'un hérétique vêtu,
mais peu lui importait. Un curé servait de socius à un Parfait ! Le cas n'était pas banal ». Sans
les Albigeois et la réaction qu'ils provoquèrent, peut-être aurait-on joui de la liberté de
conscience depuis ce temps-là, au moins dans l'Europe méridionale. À peine l'a-t-on obtenue
maintenant. – BRUCE WHYTE ; Hist. des langues romanes, trad. franç., t. II : « (p. 193) La
conduite des prélats n'était pas seulement une violation flagrante de tout principe de morale ;
elle montrait encore manifestement qu'ils regardaient le christianisme comme un simple
rituel de cérémonies, comme un masque à la plus vile hypocrisie, comme un dépôt de
spécifiques pour le succès ou l'absolution de tous les crimes ». Mais en attendant, sous ces
prélats, on souffrait peu ou point de persécution pour ses croyances. Il y en eut, au contraire,
une terrible et très cruelle, sous leurs très moraux successeurs. Quant aux crimes, il semble
qu'ils furent moins nombreux sous les premiers que sous les seconds. En tout cas, on n'a
aucune preuve qu'ils se soient accrus.

§ 2520 (note 1) (retour à l’appel de note § 2520 - 1)

Collect. GUIZOT ; PIERRE DE VAULX-CERNAY ; Hist. de la guerre des Albigeois :


« (p. 8) Ils disaient de l'église romaine presque tout entière qu'elle était une caverne de
larrons, et la prostituée dont il est parlé dans l'Apocalypse... Ils attestaient de plus que la
confirmation et la confession sont deux choses frivoles et du tout vaines, disant encore que le
sacrement de mariage est une prostitution, et que nul ne peut être sauvé en lui en engendrant
fils ou filles... (p. 9) Il faut savoir en outre que certains entre les hérétiques étaient dits
parfaits ou bons, et d'autres croyants. Les parfaits portaient vêtements noirs, se disaient
faussement [ce faussement semble être une calomnie de l'auteur] observateurs de chasteté,
détestaient l'usage des viandes, œufs et fromage, et affectaient de paraître ne pas mentir...
Étaient appelés croyants ceux qui vivaient dans le siècle, et bien qu'ils ne cherchassent à
imiter les parfaits, espéraient, ce néanmoins qu'ils seraient sauvés en la foi de ceux-ci... (p.
11) Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un certain Valdo,
Lyonnais... Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs erreurs, elles consistaient
principalement en quatre points, à savoir : porter des sandales à la manière des apôtres ; dire
qu'il n'était permis en aucune façon de jurer ou de tuer, et, en cela, surtout, qu'ils assuraient
que le premier venu d'entre eux pouvait, en (p. 12) cas de besoin et pour urgence, consacrer
le corps du Christ sans avoir reçu les ordre de la main de l'évêque, pourvu toutefois qu'il
portât sandales ».

§ 2522 (note 1) (retour à l’appel de note § 2522 - 1)

SCHMIDT ; loc. cit. §2515 1, t. II. L'auteur rapporte les divagations des Cathares : « (p.
68) …l’opinion la plus accréditée était que les âmes des premiers hommes ont été des anges.
Le démon les enferma dans des corps matériels, pour les empêcher de s'en retourner au ciel ;
mais il fallut aussi un moyen de les enchaîner à perpétuité au monde mauvais ; ce moyen, le
démon crut le trouver dans la propagation du genre humain par l'union des sexes. Par Ève il
se proposa de séduire Adam ; il voulut les faire pécher tous les deux, afin de les rendre ainsi à
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 113

jamais ses esclaves, et de les ravir au monde céleste. Les ayant donc introduits dans son faux
paradis, et leur ayant défendu, pour mieux les exciter, de manger de l'arbre de la science, il
entra lui-même dans un serpent, et commença par séduire la femme ; de là l'éveil (p. 69) de la
mauvaise volonté, de la concupiscence charnelle et ses suites. Suivant le dualisme mitigé, la
pomme défendue n'a pas été autre chose que le commerce de l'homme avec la femme... Le
péché de la chair, la „ fornicatio carnalis “ est le vrai péché originel ; c'est le plus grand de
tous, car non seulement il a été commis par un effet du libre arbitre, et constitue ainsi une
révolte volontaire de l'âme contre Dieu ; mais il est aussi le moyen de perpétuer une race
mauvaise, et d'agrandir ainsi le règne du démon. À la fin du douzième siècle quelques
partisans du dualisme mitigé en Italie croyaient qu'après avoir formé Ève, le démon eut
commerce avec elle, et que Caïn fut leur fils ; du sang de celui-ci naquirent les chiens, dont le
fidèle attachement aux hommes doit prouver qu'ils sont d'origine humaine ». Ces gens étaient
les dignes prédécesseurs de nos vertuistes. – MONETA ; Adv. Cath. et Vald. : (p. 111) Nunc
videndum, est, quod fuerit peccatum Adae secundum ipsos. Ad quod melius intelligendum,
sciendum est secundum eos, quod Sathan alium Angelum inclusit in corpore muliebri facto
de latere Adae dormientis, cum qua percavit Adam ; fuit autem peccatum Adae, ut asserunt,
fornicatio carnalis, dicunt enim, quod semper accessit ad mulierem, et cum cauda corrupit
eam, et ex eius coitu cum ipsa natum esse Cain... En note l'auteur cite MOSES BAR-
CEPHA, qui écrit : Sunt quidam qui existiment non fuisse arborem id, de quo gustavit Adam,
sed venereum amplexum, quo cura uxore ille corpus miscuit... MONETA continue : Dicunt
etiam, quod mulier in luxuria assuefacta ad Adam ivit, et qualiter cum ipsa coiret, ostendit, et
suasit, et sicut Eva suasit ei, sic Adam opere complevit, et istud esse esum ligni scientiae
boni, et mali asserunt... – On trouve aussi des dérivations analogues chez les écrivains
catholiques. Des plus étranges est celle qui attribue pour cause à certains péchés sexuels le
déluge universel et qu'on lit dans SANCHEZ De sancto matrimonii sacramento
disputationum : lib. IX, disp. XVI, p. 215.

Collect. GUIZOT, PIERRE DE VAULX-CERNAY ; Hist. de la guerre des Alb. L'auteur


exagère certainement. Son témoignage doit être retenu seulement dans ce sens qu'il existait
une grande disproportion entre le nombre des combattants de Montfort et ceux des
Provençaux et des Aragonais. « (p. 268) Or, tous les nôtres, tant chevaliers que servants à
cheval, n'étaient plus de huit cents, tandis qu'on croyait les ennemis monter à cent mille,
outre que nous n'avions que très peu de gens de pied et presque nuls, auxquels même le
comte avait défendu de sortir pendant la bataille ».

§ 2524 (note 1) (retour à l’appel de note § 2524 - 1)

Collect. GUIZOT ; Chronique de GUILLAUME DE PUY-LAURENS. En l'an 1229, le


comte Raymond VII se mit à la discrétion du légat du pape et du roi de France. Il accepta un
traité de paix tel que l'auteur croit la protection de Dieu sur le royaume de France seule
capable de l'avoir suscité. « (p. 282) Mais je ne veux pas manquer de dire que, quand le
royaume tomba dans les mains d'une femme et d'enfants, ce que le roi Philippe, leur aïeul,
redoutait après la mort de son fils, n'arriva que par la volonté d'en-haut et la bonté du Roi des
cieux, protecteur des Français [l'auteur aurait pu ajouter : et des assassins et des voleurs]. En
effet, pour les premiers auspices du règne du jeune prince, Dieu voulut à tel point honorer
son enfance à l'occasion d'une si longue guerre avec le susdit comte, que, de plusieurs clauses
contenues au traité, chacune eût été à elle seule suffisante en guise de rançon, pour le cas où
le roi aurait rencontré le dit comte en champ de bataille et l'aurait fait prisonnier ». Ce n'est
pas tout : « (p. 281) Le comte fut réconcilié à l'Église la veille de Pâques (12 avril 1229) ; en
même temps ceux qui étaient avec lui furent déliés de la sentence d'excommunication. Et
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 114

c'était pitié que de voir un si grand homme, lequel, par si grand espace de temps, avait pu
résister à tant et de si grandes nations, conduit nu en chemise, bras et pieds découverts,
jusqu'à l'autel ».

§ 2527 (note 1) (retour à l’appel de note § 2527 - 1)

Journal de Genève, 17 juillet 1911. On commente et l'on reproduit en partie une étude du
r
D E. Labat, sur la natalité en Gascogne. « On tient moins à s'élever qu'à jouir. On songe
moins à la destinée du domaine familial, à l'avenir de sa descendance [résidu de la IIe
classe] ; on songe beaucoup plus à soi-même. La femme, même la paysanne, redoute les
sujétions, les fatigues, les dangers de la maternité, [parce qu'ils sont demeurés les mêmes,
tandis que les sentiments qu'on leur opposait ont diminué d'intensité] ; l'homme fuit les
préoccupations et les charges. Chacun tient à vivre pour soi, à utiliser à son profit le temps et
les ressources dont il dispose [les résidus de la IIe classe ayant disparu, ces buts restent seuls].
Si cette vie est modeste et même étroite, on s'en consolera ; c'est surtout la vie facile,
plénière, sans aléa, qui apparaît comme désirable ». « (E. Labat) Il est difficile de ne voir
qu'une coïncidence entre la diminution de la moralité et l'affaiblissement du sentiment
religieux [c'est la façon ordinaire dont on présente la considération des résidus de la IIe
classe], à moins d'écarter les faits ou de leur faire subir quelque violence. Les différents
centres de la vie psychique, les modes divers de l'activité de l'âme sont d'ailleurs trop
étroitement solidaires pour que des changements aussi importants puissent s'y produire
simultanément sans être dans une relation de dépendance. On n'a jamais été très religieux en
Gascogne... Malgré tout, jusqu'à ces dernières années, l'imprégnation religieuse était
générale, profonde et déterminante... La grossièreté et la misère de l'existence étaient
soulevées, éclairées et embellies par un idéal dont on pouvait reconnaître l'origine et le
caractère religieux non seulement dans les moments solennels, comme la mort, le mariage,
les naissances, mais encore dans la conception de la famille, la notion générale du devoir, la
fidélité aux engagements, la gravité du serment, le respect des vieillards, l'accueil réservé aux
pauvres [description littéraire du fait des résidus de la IIe classe]. L'inculture morale des
jeunes est troublante... Ce qui est précisément inattendu et pénible, c'est le contraste du
progrès intellectuel [résidus de la Ie classe] et du recul moral [résidus de la IIe classe]. L'âme
du petit paysan offre le spectacle d'un champ dont la moitié serait cultivée et l'autre presque
en friche [disproportion entre les résidus de la Ie classe et ceux de la IIe] ».

§ 2548 (note 3) (retour à l’appel de note § 2548 - 3)

La circulation commence par les esclaves ; elle continue par les affranchis, par les
pérégrins, par les étrangers ; elle se poursuit par les chevaliers, par les sénateurs, et arrivera
jusqu'aux empereurs. Vers la fin de la République, l'esclave pouvait acquérir la liberté en peu
d'années. CIC. ; Phil. VIII, 11 : Etenim, patres conscripti, cum in spem libertatis, sexenio post
simus ingressi, diutiusque servitutem perpessi, quam captivi frugi et diligentes solent... Il ne
faut pas prendre à la lettre ce terme de six ans. Il était simplement commode pour Cicéron,
dans son discours ; mais il ne l'aurait pas employé, si le terme au bout duquel l'esclave sobre
et laborieux obtenait la liberté avait été très long au lieu d'être court. Dans un autre passage
de Cicéron, il est fait allusion à la rapidité de la circulation en général. Pro L. Cornelio
Balbo, 7 : « Avant de traiter du droit et de la cause de Cornelius, il semble utile de rappeler
brièvement notre condition commune à tous, afin d'éloigner de la cause la malveillance. Si,
juges, chacun de nous devait conserver, de la naissance à la vieillesse, la condition dans
laquelle il est né ou a été placé par la fortune, et si tous ceux que la fortune éleva ou qui
furent illustrés par leurs labeurs et par leurs œuvres devaient être punis, cette loi ni ces
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 115

conditions de vie ne paraîtraient plus graves pour L. Cornelius que pour un grand nombre
d’hommes sages et énergiques. Si au contraire, par vertu, intelligence et connaissances, un
grand nombre se sont élevés du dernier degré des classes et de la fortune, et ont conquis non
seulement des amitiés et des richesses, mais de très grandes louanges, des honneurs, de la
gloire, de la dignité, je ne comprends pas pourquoi l'envie pourrait offenser la vertu de
Lucius Cornelius, plutôt que votre équité venir au secours de sa modestie ». – MOMMSEN
explique bien la nature de la noblesse. Le dr. pub. rom., t. VI-2 : « (p. 52) La nobilitas n'est
pas sans doute un droit de gentilité comme le patriciat ; mais elle est aussi héréditaire : elle
est acquise à la personne, mais elle se transmet à la descendance agnatique du premier
acquéreur, ou plutôt c'est chez ses descendants qu'elle commence ; car celui qui n'entre pas
dans ce cercle par droit de succession, l'homo novus, n'est pas lui-même nobilis, et il anoblit
ses (p. 53) descendants ». « (p. 54) Depuis que les magistratures curules ordinaires de la
cité... devinrent accessibles aux plébéiens,... le magistrat acquit avec la magistrature pour lui
et sa descendance agnatique les droits... que l'on réunit sous le nom de nobilitas ; .„ l'homme
nouveau “ créa dans sa postérité une nouvelle famille de noblesse romaine ». « (p. 56)
L'avantage le plus important que procure la nobilitas est aussi celui qui est le moins
susceptible d'être déterminé juridiquement. Il consiste en ce que les descendants de l' „
homme nouveau “ sont, comme appartenant à la noblesse héréditaire, sur le pied d'égalité
avec les nobles pour la brigue des magistratures et des sacerdoces ».

§ 2548 (note 4) (retour à l’appel de note § 2548 - 4)

Le souvenir ne nous a été conservé que de quelques faits, mais il est probable que
beaucoup d'autres se sont passés. – PLUTARCH. ; Sulla, 8. L'auteur parle de Sulpicius : « (2)
... il vendait le droit de cité romain aux affranchis et aux étrangers, comptant publiquement le
prix devant une table placée sur le forum ». – Marius fit citoyen, en une seule fois, mille
habitants de Camerinum. Comme on le lui reprochait, il dit : « que le bruit des armes l'avait
empêché d'entendre la loi » (PLUTARCH. ; Marius, 28, 3). – Sulla et Pompée firent citoyens
ceux qui leur plaisaient. APP. ; De bell. civil., 1, 100 « [Sulla] ... fit entrer dans le peuple plus
de dix mille esclaves des proscrits, choisis parmi les plus jeunes et les plus vigoureux. En
leur donnant la liberté, il les fit citoyens romains. On les appela Corneliani, de son nom [qui
était celui de leur patron] ». Une loi décréta « que ceux que Pompée avait fait citoyens en
particulier, selon l'avis de son conseil, seraient citoyens romains » (CIC. ; Pro L. C. Balbo,
8). – À ce propos, Cicéron insiste beaucoup sur l'utilité pour le peuple romain d'accorder le
droit de cité aux gens qui le méritaient. On objectait à Cicéron que les alliés ne pouvaient être
faits citoyens sans le consentement de leur nation. Entre autres choses, il répond qu'il serait
dur de ne pouvoir récompenser ainsi les alliés, alors qu'on accordait le droit de cité à tant
d'autres gens. (9) Nam et stipendiarios ex Africa, Sicilia, Sardinia, ceteris provinciis, multos
civitate donatos videmus : et qui hostes ad nostros imperatores perfugissent, et magno usui
reipublicae nostrae fuissent, scimus civitate esse donatos : servos denique, quorum ius et
fortunae conditio infima est, bene de republica meritos, persaepe libertate, id est, civitate,
publice donari videmus. Cicéron cite de nombreux cas où le droit de cité romain fut accordé.
Il lui arrive même de dire incidemment : (23) Multi in civitatem recepti ex liberis
foederatisque populis, sunt liberati... Ailleurs, (Pro Archia, 10, 25), il dit que si Archias
n'avait pas été citoyen romain de par la loi, il aurait facilement pu le devenir par quelque
imperator. Pro Archia, 10, 25 : Itaque, credo, si civis romanus Archias legibus non esset, ut
ab aliquo imperatore civitate donaretur, perficere non potuit ? Sulla, cum Hispanos et Gallos
donaret, credo, hunc petentem repudiasset ?... 10, 26 : Quid ? a Q. Metello Pio,
familiarissimo suo, qui civitate multos donavit, neque per se, neque per Lucullos
impetravisset ? APP. ; De bell. civil., I, 53, dit qu'à la fin de la guerre sociale, tous les alliés
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 116

obtinrent le droit de cité, excepté les Lucaniens et les Samnites, qui le reçurent plus tard. Plus
loin (55), il remarque que les nouveaux citoyens étaient plus nombreux que les anciens. –
FLOR. ; III, 19, remarque avec justesse que les alliés et les Romains ne formaient qu'un seul
peuple : quippe cum populus romanus Etruscos, Latinos, Sabinosque miscuerit, et unum ex
omnibus sanguinem ducat, corpus fecit ex membris, et ex omnibus unus est... Cependant
toutes les cités n'acceptèrent pas le droit de cité. Dans d'autres, un petit nombre de citoyens
accomplirent les formalités nécessaires pour l'acquérir. Par exemple, Brundusium devait être
demeuré exclus du droit de cité, car Sulla, après son retour de la guerre contre Mithridate,
l'exempta d'impôts (APP. ; De bell. civil., I, 79). Carbon créa aussi de nouveaux citoyens.
LIV. ; Epit. 1. LXXXIV : Novis civibus senatusconsulto suffragium datum est. – Il est
probable que dans toute cette période ce furent surtout les intrigants, les spéculateurs et leurs
auxiliaires qui obtinrent le droit de cité. Les gens tranquilles et laborieux, les petits
propriétaires, n'auront pas pris la peine nécessaire pour l'obtenir. César fut très large dans
l'octroi du droit de cité et des honneurs. SUET. ; Iul. 76 : Civitate donatos et quosdam e
semibarbaris Gallorum recepit in curiam. Le triumvirat d'Octave, d'Antoine et de Lépide
appela à faire partie du Sénat un grand nombre d'alliés, de soldats, de fils d'affranchis, et
jusqu'à des esclaves (DIO CASS., XLVIII, 34, p. 552). Plus tard, Octave, devenu seul maître
sous le nom d'Auguste, voulut restreindre le nombre des esclaves auxquels on donnait la
liberté ; ce qui faisait partie de son plan de rendre à Rome ses mœurs antiques (DIO CASS. ;
LV, 13, p. 786 – SUET. ; Aug., 40). Dans son testament, il recommanda à Tibère de ne pas
trop accorder la liberté aux esclaves, et de ne pas trop donner le droit de cité romain (DIO.
CASS. ; LVI, 33, p. 832). Mais ces recommandations n'empêchèrent guère que le
mouvement ne continuât sous ses successeurs.

§ 2548 (note 8) (retour à l’appel de note § 2548 - 8)

SALL ; Iug., 41 : Paucorum arbitrio belli domique agitabatur ; penes eosdem aerarium,
provinciae, magistratus, gloriae triumphique erant : populus militia atque inopia urgebatur
[ceux qui n'étaient ni « spéculateurs » ni auxiliaires des « spéculateurs »]. Praedas bellicas
imperatores cum paucis diripiebant : interea parentes, aut parvi liberi militum, ut quisque
potentiori confinis erat, sedibus pellebantur. Ita cum potentia avaritia [dérivation éthique
habituelle. Mais d'où venait cette puissance ? Elle était achetée dans les comices] sine modo
modestiaque invadere, polluere et vastare omnia, nihil pensi neque sancti habere
[déclamations éthiques habituelles], quoad semet ipsa praecipitavit [voilà finalement un fait].
– DIOD. ; XXXVI, 3. Ayant fait demander à Nicomède, roi de Bithynie, des auxiliaires pour
l'expédition contre les Cimbres, Marius reçut pour réponse que la plupart des sujets de
Nicomède avaient été réduits en servitude par les publicains. CIC. ; Pro lege Manilia, 22,
65 : Difficile est dictu, Quirites, quanto in odio simus apud exteras nationes, propter eorum,
quos ad eas per hos annos cum imperio misimus, iniurias ac libidines. Quod enim fanum
putatis in illis terris nostris magistratibus religiosum, quam civitatem sanctam, quam domum
satis clausam ac munitam fuisse ? Urbes iara locupletes ac copiosae requiruntur, quibus causa
belli propter diripiendi cupiditatem inferatur. Dans ce discours, Cicéron se montre favorable
à Pompée. Dans un autre, le De provinciis consularibus, il veut se concilier les bonnes grâces
de César et défend les publicains opprimés – dit-il – par Gabinius ; mais ainsi il confirme
indirectement le pouvoir de ces « spéculateurs » : (5, 10) Iam vero publicanos miseros (me
etiam miserum, illorum ita de me meritorum miseriis ac dolore) tradidit in servitutem Iudaeis
et Syris, nationibus natis servituti. On voit qu'au temps de Cicéron on croyait que les Juifs et
les Syriens étaient nés pour être esclaves, et devaient être par conséquent impunément
exploités par les publicains. Aujourd'hui, les peuples civilisés ont une opinion semblable
pour les peuples qu'ils traitent de sauvages ou de barbares. Ils les abandonnent à leurs
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 117

« spéculateurs ». Statuit ab initio et in eo perseveravit, ius publicano non dicere ; pactiones


sine ulla iniuria factas rescidit : custodias sustulit ; vectigales multos ac stipendiarios
liberavit ; quo in oppido ipse esset, aut quo veniret, ibi publicanum, aut publicani servum
esse vetuit... Cicéron conclut que le Sénat doit secourir ces bons publicains, malgré la
pauvreté du fisc – in his angustiis aerarii. Pourtant Cicéron connaissait bien la mentalité de
ses bons amis les publicains. Dans l'une de ses lettres à Quintus, il voudrait que, sans les
heurter trop, on empêchât leur avidité de s'étendre démesurément. On croirait entendre
quelque brave homme de notre époque écrivant à l'un de ses amis magistrats, et lui
conseillant de ménager la chèvre et le chou. – Ad Quint, I, 1, 2 : Quod ego, dum saluti
sociorum consulo, dum impudentiae nonnullorum negotiatorum resisto... « (I, 1, 11, 25) Ta
volonté et ta sollicitude rencontrent chez les publicains une grande difficulté. Si nous nous
tournons contre eux, nous repoussons loin de nous et de la République un ordre qui a bien
mérité de nous, et qui par nous est attaché à la République. D'autre part, si nous sommes
complaisants envers eux en toutes choses, nous supportons qu'on ruine entièrement les gens
que nous devons sauver et protéger ». (§2300, 2268, 1713 5, 2178). Illa causa publicanorum
quantam acerbitatem afferat sociis, intelleximus ex civibus... – LIV. ; XLV, 18. L'auteur
parle des difficultés de percevoir les impôts en Macédoine, et dit de l'impôt des mines : nam
neque sine publicano exerceri posse ; et, ut publicanus esset, ibi aut ius publicum vanum, aut
libertatem sociis nullam esse. Il fallait de l'argent pour acheter les votes aux comices, et il
fallait trouver une manière de s'en procurer. On avait des dons volontaires des provinciaux, le
produit des rapines par la ruse, par les armes, par l'usure, etc. Quand on n'achetait pas les
votes à Rome, c'était une exception extraordinaire. Cicéron approuve certaines libéralités ; et
s'il en condamne d'autres, il paraît être poussé par le désir de faire voir qu'il y a des gens qui
s'en abstiennent, ce qui, entre autres, est son propre cas. – CIC. ; De officiis, II, 17, 58. Il
commence par dire qu'il faut éviter le soupçon d'avarice. Vitanda tamen est suspicio avaritia.
En effet, l'idéal est le spéculateur qui, gagnant beaucoup, dépense beaucoup : tel est aussi
notre ploutocrate. Il cite Mamercus, qui fut blackboulé aux élections consulaires, parce qu'il
n'avait pas demandé premièrement l'édilité, fonction dans laquelle les dépenses étaient plus
grandes. Il dit ensuite qu'on peut aussi faire des dépenses qui ne sont pas approuvées par les
gens sages : Quare et, si postulatur a populo, bonis viris si non desiderantibus, attamen
approbantibus, faciendum est, modo pro facultatibus, nos ipsi ut fecimus ; et, si quando
aliqua res maior atque utilior populari largitione acquiritur, ut Oresti nuper prandia in semitis
decumae nomine magno honori fuerunt. Il raconte que L. Philippus, Cotta et Curius se
vantaient d'avoir obtenu les premiers honneurs sans frais, et il dit que la même chose lui-
arriva, qu'il avait fait seulement de modiques dépenses.

§ 2548 (note 12) (retour à l’appel de note § 2548 - 12)

MOMMSEN ; Le droit publ. rom., t. II : « (p. 156) À l'époque de Polybe, c'est-à-dire au


commencement du VIIe siècle, la loi voulait, avant l'acquisition du tribunat militaire, au
moins cinq et, avant celle d'une magistrature civile, en particulier de la questure, au moins
dix années de service accomplies ; ce qui, puisque c'est là la durée générale du service
obligatoire dans la cavalerie et que les personnes dont il s'agit servaient sans exception dans
la cavalerie, peut encore s'exprimer en disant que la carrière politique ne (p. 157) pouvait
commencer qu'après qu'il avait été satisfait au service militaire ». Les dix années pouvaient
n'être pas effectives. Suivant Mommsen, « (p. 159) l'âge de quarante-six ans accomplis
marquant en principe le terme de l'obligation du service militaire, la (p. 160) preuve du temps
de service requis ne doit plus désormais être demandée, et par suite celui qui n'a pas servi
pendant les dix années ou qui même n'a pas servi du tout est, à partir de ce moment,
éligible ». Cette condition du service militaire cesse d'être légalement obligatoire vers la fin
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 118

de la République, mais « (p. 162) il était encore d'usage à la fin de la République, chez ceux
qui aspiraient à la carrière politique, de ne pas se soustraire complètement au service
militaire ». Voir au §2463 4 la comparaison entre cet état de choses et celui qui régna sous
l'Empire.

§ 2548 (note 13) (retour à l’appel de note § 2548 - 13)

Le mouvement commence avec Marius, qui composa les légions en grande partie de
prolétaires. SALL. ; Iug., 86 : Ipse interea milites scribere, non more maiorum, neque ex
classibus, sed uti cuiusque lubido erat, capite censos plerosque. Id factum alii inopia
bonorum, alii per ambitionem consulis memorabant ; quod ab eo genere celebratus auctusque
erat : et homini potentiam quaerenti egentissumus quisque opportunissumus ; cui neque sua
curae, quippe quae nulla sunt, et omnia cum pretio honesta videntur. « ... Certains disaient
qu'il avait fait cela parce que les gens aisés manquaient ; d'autres à cause de l'ambition du
consul [Marius], car il avait été illustré et élevé aux honneurs par ces hommes. À qui
recherche le pouvoir, l'homme le plus nécessiteux convient parfaitement, parce que, ne
possédant rien, il ne se soucie pas de ses biens, et tout ce dont on lui donne un prix lui semble
honnête ». Cette semence germa et produisit l'Empire. Si l'on s'arrête à ce fait que Marius,
chef des prolétaires, ouvrît les milices aux prolétaires et fut le précurseur de César, on a
volontiers l'opinion, qui autrefois avait cours, que l'Empire a été le triomphe du peuple luttant
contre l'aristocratie. De même, si l'on s'arrête au fait qu'Auguste enleva tout pouvoir aux
comices, et qu'il voulait restaurer les coutumes antiques, on estime que l'Empire a été une
réaction contre les libertés populaires. Mais si l'on ne s'arrête pas à la surface des choses, et si
l'on pénètre un peu plus ces phénomènes si compliqués (§2542), on voit aussitôt que les
récompenses distribuées aux prolétaires étaient des moyens, et non un but des chefs
militaires ; qu'un Marius démocrate en usa aussi bien qu'un Sulla aristocrate, qu'un César et
un Octave qui n’appartenaient ni à l'un ni à l'autre de ces partis. Les chefs militaires se
servirent à leurs fins des mercenaires, du peuple, du Sénat, des chevaliers, de tous ceux qui
pouvaient leur être utiles et qui consentaient à se mettre à leur service. Si, au milieu d'une si
grande variété de faits, nous voulons arriver à quelque chose d'un peu constant, nous le
trouverons dans la lutte entre les « spéculateurs » et ceux qui détiennent la force, qui savent,
qui veulent en faire usage. Ce sont les « spéculateurs » qui triomphent, au temps où Cicéron
réprime la révolte de Catilina. Ce sont ceux qui font usage de la force qui triomphent, d'abord
avec César, puis avec Auguste.

§ 2549 (note 1) (retour à l’appel de note § 2549 - 1)

MOMMSEN ; Le dr. publ. rom., VI-2 : « (p. 68) L'ancien système, selon lequel toutes les
fonctions publiques étaient ouvertes à tous les citoyens, fut renversé : les magistratures et les
sacerdoces furent complètement fermés à ceux qui n'appartenaient pas à une des deux
noblesses [la nobilitas, héréditaire, et l’ordre équestre, personnelle ; ou bien : Ordo
senatorius, Ordo equester, constituant l’uterque ordo], et, parmi les deux noblesses, il n’y eut
qu’une moitié des magistratures et des sacerdoces d'accessibles à chacune ». « (p. 56) La
nobilitas devint [sous Auguste]... un ordre sénatorial légalement fermé, une pairie
héréditaire ». « (p. 58) L’ancienne nobilitas de la république se maintient en fait à côté de
l'ordre sénatorial sous la dynastie Julio-Claudienne. Mais les vieilles familles s'éteignirent
rapidement ou furent détruites... à partir des Flaviens, la nobilitas républicaine a, dans l'État
romain, une place encore plus restreinte que celle occupée par le patriciat à l'époque moderne
de la République ». « (p. 82 1) Les ex-tribuns militaires jouent un rôle saillant dans la
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 119

chevalerie des derniers temps de la République avant la réforme d'Auguste ». –


WALTZING ; Étude historique sur les corporations professionnelles chez les Romains, t. II :
« (p. 7) L'administration romaine fut créée presque tout entière par l'Empire. La république,
même à l'époque où elle dominait déjà le monde, n'administrait pas ; elle n'avait que peu de
fonctionnaires ou d'agents financiers... Avec l'Empire, l'administration prit un développement
rapide et extraordinaire... »

§ 2549 (note 6) (retour à l’appel de note § 2549 - 6)

FRIEDLÆNDER ; Mœurs rom., t. I : « (p. 60) Jusqu'à Vitellius, les affranchis eurent, en
quelque sorte, le monopole des offices de cour, qui avait fait passer dans leurs mains presque
tout le pouvoir, depuis Caligula. Vitellius fut le premier qui conféra quelques-unes de ces
charges à des chevaliers ». « (p. 63) C'est dans les contrées de l'Orient... la Grèce, l'Asie
Mineure, la Syrie et l'Égypte, que se recrutait presque exclusivement, à cette époque, la
domesticité du palais impérial, ainsi que celle des autres grandes maisons de Rome. Tandis
que le Nord et l'Occident fournissaient surtout les gardes du corps, auxquels les empereurs
confiaient la défense de leur personne, ce furent des Grecs et des Orientaux qu'ils
choisissaient de préférence pour leur service particulier et la gestion de leurs affaires. On vit
ainsi continuellement (p. 64) reparaître au faîte du pouvoir des hommes sortis du sein des
nations que l'orgueil romain méprisait le plus profondément, entre toutes. C'est que les
Orientaux, comme un des leurs, Hérodien (III, 8, 11), s'est complu à le faire sonner, avaient
le plus de sagacité... ». « (p. 80) Les richesses qui affluaient dans leurs mains [des
affranchis], par suite de leur position privilégiée, étaient une des principales sources de leur
pouvoir. Il est certain qu'à cette époque, où l'opulence des affranchis était devenue
proverbiale, (p. 81) très peu de particuliers pouvaient rivaliser, à cet égard, avec cette classe
de serviteurs de la maison impériale... Indépendamment de ce que leur rapportaient des
postes lucratifs, les affranchis avaient dans les provinces comme à Rome, dans les
administrations fiscales comme au service particulier de l'empereur, mille occasions
d'accroître leur fortune, en profitant habilement des circonstances, même sans précisément
commettre des rapines et des exactions... (p. 83) Possesseurs de si énormes richesses, les
affranchis de la maison impériale éclipsaient tous les grands de Rome par leur luxe et leur
magnificence ».

§ 2549 (note 10) (retour à l’appel de note § 2549 - 10)

MOMMSEN ; Le dr. publ. rom., t. VI-2 : « (p. 148) Auguste a sans doute retiré aux
contubernales, que l'on rencontre encore dans les derniers temps de la République, ce qu'il
leur restait du caractère militaire ». En note : « Nous avons montré, dans la théorie de la
Capacité d'être magistrat, au sujet du service militaire, que le service en qualité de
contubernales s'est maintenu jusqu'à César. Mais il doit avoir perdu de plus en plus son
caractère militaire, non pas seulement parce que le service d'un cavalier qui n'était plus dans
les rangs n'était pas sérieux, mais parce qu'il y avait, dans la cohors amirorum, de plus en
plus des gens. qui ne servaient même pas nominalement... ». « (p. 170) L'accomplissement
du service d'officier a pendant longtemps été, sous le Principat, la seule voie donnant accès
aux fonctions équestres... (p. 171) Avec le temps, il s'ouvrit, pour entrer dans cette carrière, à
côté de la voie militaire, une voie civile. L'existence ne peut en être établie au premier siècle ;
mais depuis Hadrien, le service administratif, commencé par le bas de l'échelle, peut
conduire, sans service d'officier, aux postes supérieurs... (p. 172) Les objections qui étaient
encore opposées du temps d'Antonin le Pieux aux nominations de scribes et d'avocats,
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 120

s'effacent peu à peu ; le temps où une période préalable d'instruction militaire était imposée
aux fonctionnaires administratifs n'est plus ». T. II : « (p. 164)... ce tribunat (p. 165) a
essentiellement perdu son importance militaire sous l'Empire, et... s'il n'est pas une fonction
nominale, il y est cependant plutôt une fonction administrative qu'un véritable
commandement ». En note : « La rédaction de la loi Julia Municipa1is et les dispositions
rapportées [divers exemples cités par l'auteur] montrent que le séjour en province près du
gouverneur était tenu pour un service ». L'auteur continue : « Le lien rigoureux établi sous
l'Empire entre le service d'officier et la carrière politique est plus apparent que réel ; quant au
fond, le service et le commandement militaire ont été un élément beaucoup plus essentiel de
cette carrière sous la République, même à sa fin, que sous l'Empire ». MARQUARDT ;
L'organ. milit. Sous l'Empire, « (p. 64) le tribunat militaire était donc une sorte de fonction
honorifique donnant rang de chevalier ; on comprend que les empereurs aient conféré cette
dignité à des personnes qui n'avaient pas l'intention de se vouer à la carrière militaire ; elles
se contentaient de servir pendant un semestre (tribunatus semestris), (p. 6,5) puis elles
rentraient dans la vie privée, en possession du titre qu'elles avaient ainsi obtenu ».

§ 2550 (note 1) (retour à l’appel de note § 2550 - 1)

C'est surtout la sortie de certaines de ces castes qui est interdite ; ainsi celle des décurions
et des corporations, parce qu'elles impliquent, dans l'État, des charges très lourdes. Les
décurions jouissent de privilèges judiciaires et d'honneurs : cependant, vers la fin de l'Empire,
ils fuient la curie autant qu’ils peuvent. Ce mouvement commence bientôt, avec la
cristallisation de la société. – ULPIEN, dans le Dig., L, 2, 1 : Decuriones quos sedibus
civitatis, ad quam pertinent, relictis in alia loca transmigrasse probabitur, praeses, provinciae
in patrium solum revocare et muneribus congruentibus fungi curet. – Ibidem, 2, 7, (2) : Is, qui
non sit decurio, duumviratu vel aliis honoribus fungi non potest, quia decurionum honoribus
plebeii fungi prohibentur. – WALTZING ; loc. cit. §2549 1 : « p. 7) Si les empereurs
rompirent avec les traditions de la république, c'est qu'ils y furent forcés. L'administration
dépend de la constitution politique [rapports de cause à effet substitués à ceux de mutuelle
dépendance]. Or, la révolution qui était en germe dans les réformes d'Auguste, quoiqu'elle ait
mis trois siècles pour arriver à son complet développement ; ou mieux, pour se débarrasser de
ses apparences demi-républicaines, peut se résumer ainsi : tous les pouvoirs sont concentrés
dans les mains de l'Empereur ». « (p. 260) À Rome, l'absence de liberté économique fut une
conséquence du manque de liberté politique. Ce fut le despotisme et la centralisation
excessive qui tuèrent la liberté du travail ». Il n'est pas du tout certain que l'absence de liberté
économique soit une conséquence de l'absence de liberté politique ; souvent, au contraire, la
diminution de la première liberté coïncide avec une augmentation de la seconde. Pour le
prouver, il suffit de citer l'exemple des peuples civilisés de notre époque, chez lesquels la
liberté politique s'accroît, tandis que la liberté économique diminue (§2553 1). Notre
ploutocratie démagogique a appris à se servir de la « liberté » et peut-être aussi de l'anarchie
politique comme d'un instrument profitable. Nombre d'auteurs du temps présent sont poussés
à rejeter la faute de la décadence de l'Empire romain sur le « despotisme » impérial, parce
qu'ainsi ils détournent leurs regards d’une décadence analogue, à laquelle pourrait conduire le
régime ploutocratique démagogique. Les corporations fermées de l'Empire romain et les
monopoles d'État étaient un mal ; les syndicats obligatoires qu'on veut imposer aujourd'hui,
et les monopoles d'État qu'on institue en nombre toujours croissant sont un bien. La cause de
la différence, c'est le « despotisme » impérial. On a trouvé le bouc émissaire. L’auteur réfute
lui-même sa thèse d'une organisation imposée par le despotisme impérial. « (p. 17) Est-ce à
dire que le service de ces collèges fut dès le début une véritable corvée imposée et exigée
comme l'impôt ? Non, ce système se développa lentement [on parcourt la courbe descendante
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 121

d'une des oscillations mentionnées au §2553]. Dans les premiers siècles, les dignités
municipales n'étaient pas imposées non plus : elles étaient recherchées, au contraire, parce
que l'honneur compensait la peine et la dépense [§2607 3]. Pour les corporations aussi, les
avantages l'emportèrent au commencement sur les charges, et c'est sans répugnance que leurs
membres acceptèrent, soit collectivement, soit individuellement, de servir l'État ou les villes,
et consentirent à remplir une fonction spéciale que l'État aurait pu imposer à tous les
contribuables ». Donc, s'ils ont « accepté » cette organisation et s'ils ont donné leur
« consentement », on ne peut pas dire que cela leur a été imposé par le despotisme impérial.
Aujourd'hui aussi, les citoyens « acceptent » ; ils veulent même les chaînes dont la
ploutocratie démagogique profite. Ce que dit Waltzing dans le passage suivant, de l'Empire
en décadence, on peut le répéter mot pour mot de l'état de choses vers lequel s'acheminent les
peuples civilisés : « (p. 261) Peu à peu, cette administration si fortement organisée, qui avait
ses agents partout [qu'on la compare avec l'énorme augmentation du nombre d'employés de
nos gouvernements] et se mêlait de tout [pourtant pas de ce que mangeaient et buvaient les
citoyens ; l'antialcoolisme est une maladie moderne] couvrit l'Empire tout entier. La
population tout entière fut soumise à des fonctionnaires sans responsabilité sérieuse.
S'occupant elle-même de tout, l'administration impériale commença par tuer le peu
d'initiative privée que l'état social des Romains rendait possible, parce que là où le pouvoir
fait tout, le citoyen ne fait plus rien et se désintéresse ». Il continue en disant : « Puis elle
anéantit toute liberté, parce que personnes, et biens étaient à sa merci [comme ils sont à la
merci des majorités parlementaires manipulées par nos ploutocrates démagogues], et elle
facilite cette épouvantable oppression financière qui est restée célèbre [et qui peut-être sera
dépassée par celle à laquelle s'acheminent nos sociétés] ». Ici, il y a une erreur. Ce n'est pas
l'administration impériale qui anéantit la liberté des citoyens. C'est plutôt parce que celle-ci
avait disparu que celle-là put exister. Tibère entrevoyait le fait quand il disait des sénateurs :
« Oh ! hommes disposés à la servitude ! » – Memoriae proditur Tiberium, quoties curia
egreditur, graecis verbis in hunc modum eloqui solitum : « 0 homines ad servitutem
paratos ! » (TACIT. ; Ann., III, 65). – La liberté meurt le jour où les citoyens acceptent,
invoquent les chaînes, et non celui où on leur impose ce qu'ils ont demandé, ni celui où ils en
subissent les conséquences. Parmi les forces qui agissent sur l'homme, il en est une qui le
pousse à conserver la liberté de ses actes, et beaucoup d'autres qui le poussent à les entraver,
par intérêt, par ascétisme, par désir d'uniformiser les lois, les mœurs, etc. Suivant l'intensité
diverse de ces forces, les peuples disposent de plus ou moins de liberté. Si les ascètes et les
jurisconsultes ont été et sont encore parmi les plus grands destructeurs de la liberté, c'est
parce que les citoyens se laissent amorcer par le désir d'imposer à tout le monde un genre de
vie uniforme, au prix de n'importe quelles souffrances physiques et morales ; et ils ne se
rendent pas compte, ils ne veulent pas se rendre compte que ceux qui sont aujourd'hui les
oppresseurs demain seront les opprimés.

§ 2550 (note 2) (retour à l’appel de note § 2550 - 2)

Remarquables sont les analogies entre cet état social et celui de la Chine quand elle fut
conquise par les Tartares. Mais ceux-ci s'assimilèrent aux vaincus beaucoup plus que les
Barbares qui envahirent l'empire romain. Ils adoptèrent leurs institutions au lieu de les
détruire et de faire disparaître la rigidité sénile de la nation. C'est pourquoi la Chine continua
à être un pays pacifique. Cela explique en partie son sort actuel, si différent de celui du
Japon. Les Européens contemporains qui rêvent de « la paix par le droit », qui imaginent un
état social où « civilisation, justice, droit » assureront les nations contre l'oppression de leurs
voisins, sans qu'elles aient besoin de défendre leur indépendance par les armes, ces braves
gens peuvent trouver dans l'histoire de la décadence de l'empire romain, surtout dans celle de
l'empire d'Orient et dans celle de la Chine, de nombreux indices de ce que sera réellement
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 122

l'état auquel ils veulent acheminer leurs nations. On sait que les Chinois, tout comme nos
pacifistes, estimaient qu'un peuple devait faire plus grand cas de sa civilisation que de sa
puissance militaire. C'est pourquoi, dans leur histoire légendaire, ils parlent de peuples
soumis à la Chine, non par la force des armes, mais par respect pour les vertus du
gouvernement chinois. Par exemple, Hist. gén. de la Chine ou Annales de cet Empire,
traduites du Tong-Kien-Kang-Mou, t. I « (p. 49) La cinquième année du règne de Yao, Yuei-
chang-chi, prince d'un pays situé au midi de la Chine, sur la seule réputation de l'empereur, et
charmé des grandes choses qu'il entendoit dire de lui, se fit une gloire de venir se soumettre à
ses loix, et de le reconnoître pour son souverain... ». « (p. 221) La sixième année du règne de
Cao-Tsong, six royaumes étrangers, dont la langue était inconnue à la Chine, envoyèrent des
ambassadeurs, qui avoient avec eux chacun leur interprète, pour rendre hommage à Cao-
Tsong, et se soumettre à ses loix ». Cfr. p. 274, 316, et passim. La légende veut aussi que des
rebelles aient été soumis par la vertu seule. Un certain Yeou-miao se révolta contre
l'Empereur, qui envoya contre lui Yu avec la troupe : « (p. 105) Yu partit à la tête de ses
troupes, et comme il vouloit éviter d'en venir aux mains, pour épargner le sang, il se contenta
de le tenir assiégé dans son gouvernement ; il se passa plus d'un mois sans qu'il parût que
Yeou-miao, ni les révoltés se disposassent à se soumettre, ce qui causoit du chagrin à Yu. Pé-
y qui accompagnoit Yu dans cette expédition, s'en apercevant, lui tint ce discours : „ La seule
vertu peut toucher le Ciel, il n'y a point de lieu, quelque éloigné qu'il soit, où elle ne pénètre...
“ ». C'est ainsi que dissertent aujourd'hui nos humanitaires, sauf qu'ils invoquent le droit, la
justice, la démocratie, au lieu du Ciel. « (p. 106) Yu, pénétré de la sublimité de ces paroles,
pour témoigner à Pé-y combien il en étoit touché, ordonna, sur le champ, à ses troupes de se
retirer et les fit camper dans un endroit fort éloigné de Yeou-miao [c'est ainsi qu'agissent nos
humanitaires en cas de grève ; mais la réalité leur est habituellement moins favorable que la
légende ne le fut à Yu]... Au bout de soixante-dix jours, Yeou-miao, et les autres rebelles
vinrent se soumettre ». – En des temps plus historiques, en l'an 731 de notre ère, le roi Tsan-
pou envoya une ambassade à l'empereur Hiuen-Tsong, pour lui demander les livres sacrés de
la Chine. « (t. VI, p. 220) Yu-hiou-lieï, qui avoit soin de ces livres, lui représenta, à cette
occasion, que quoique le prince de Tong-ping fût parent assez proche de la famille des Han,
cependant ils lui avoient refusé les livres d'histoire qu'il demandoit ; qu'à plus forte raison on
ne devoit pas en accorder au prince de Tou-san, ennemi de la Chine, parce que ce seroit lui
procurer les moyens d'apprendre la manière de bien gouverner, et lui fournir des armes contre
l'empire. Hiuen-Tsong, arrêté par cette objection, proposa l'affaire à son conseil, qui fut d'avis
de donner ces livres au roi Tsau-pou, afin qu’il pût s'instruire des sages maximes qu'ils
renferment, et il décida que non seulement il n'y avoit point d'inconvénient, mais qu'il étoit
même nécessaire de les accorder, afin que ce prince y puisât les grands principes de droiture,
de bonne foi et de vertu qu'on doit chercher à faire connoître à tout le monde. L'empereur
suivit la décision de son conseil ». Cette controverse sur la vertu des livres de morale, qu'on
estime capables de donner force et pouvoir à une nation, est digne de nos « intellectuels »,
qui substituent simplement les maximes de leur « droit international », ou d'autres
semblables, à celles des livres chinois.

§ 2551 (note 1) (retour à l’appel de note § 2551 - 1)

WALTZING ; loc. cit. §2549 1 , t. II « (p. 263) Le mouvement ascensionnel, qui


renouvelle et maintient la classe moyenne et la classe supérieure, était arrêté ». « (p. 303)
...bientôt [après Constantin] les hommes seront partout liés à leur condition avec leurs biens
et leur famille. Ce furent probablement les curiales qui se virent d'abord soumis à cette loi ;
peu à peu, elle fut appliquée à toutes les conditions [de même aujourd'hui on a commencé à
exploiter les gens aisés ou riches ; plus tard on exploitera les autres]. On naissait curiale,
membre d'une corporation, employé d'un bureau, soldat d'une cohorte, colon d'un champ. On
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 123

était forcé de succéder aux charges de ses pères. Presque tous les habitants de l'Empire sont
assujettis de par leur naissance à une condition déterminée : obnoxii condicioni,
condicionales, originarii ». Ainsi disposait la loi, mais en pratique la faveur de l'empereur
permettait une certaine circulation : « (p. 318) Ces faveurs spéciales ne devaient pas être
rares ; ce qui le prouve, c'est le grand nombre de lois où les princes défendent de leur
adresser des suppliques pour obtenir un pareil rescrit [qui dispensait de la condition imposée
par la loi]. C'est surtout par la protection des grands [aujourd'hui : la protection des
politiciens] que l'on parvenait à les arracher au prince, soit que l'empereur cédât à leurs
sollicitations, soit qu'il se laissât tromper par les ruses des corporati et de leurs protecteurs ».

§ 2553 (note 1) (retour à l’appel de note § 2553 - 1)

Ainsi que nous l'avons dit si souvent, les faits du présent servent à comprendre ceux du
passé, et vice-versa. C'est pourquoi il est bon de prêter attention à l'exemple contemporain de
la Suisse. Cet État fédéral est admirable en ce qu'il a fait vivre en parfaite harmonie et en
parfait accord trois races ailleurs hostiles ; l'allemande, la française, l'italienne. On le doit non
seulement aux mœurs du peuple, qui sont les meilleures d'Europe, mais surtout à
l'indépendance des Cantons. Elle a supprimé les contrastes qui, en d'autres États, apparaissent
entre différentes nationalités ; elle a permis à chacune de vivre selon ses goûts, sans être
gênée par ceux des autres. Mais, depuis quelques années, il se dessine un mouvement qui
s'accélère toujours plus, de centralisation politique et administrative, d'affaiblissement de la
liberté des Cantons et des individus, d'entreprises et de monopoles fédéraux, de cristallisation
des institutions judiciaires, économiques, sociales. Ce mouvement est en partie semblable à
celui qui s'accomplit en France, en Angleterre, en Italie, sous les auspices et en faveur de la
ploutocratie démagogique. Pour le moment, on ne perçoit que son premier effet : celui
d'accroître la prospérité des pays où il se produit, en absorbant la somme d'énergies sociales
et économiques accumulées par les efforts des particuliers, dans la période de liberté.
Précisément à cause de cet effet, le mouvement est bien accueilli, favorisé par la majorité des
personnes auxquelles on impose de nouveaux liens. Pour l'Empire romain de la décadence,
on peut se demander s'il en a vraiment été de même, et si les liens n'ont pas été imposés par
les empereurs qui gouvernaient avec la force des légions. Pour la France, l'Angleterre, l'Italie,
ce doute disparaît en partie ; mais il n'est pas entièrement dissipé, car on peut objecter que les
parlements ne représentent pas précisément les tendances des citoyens. Pour la Suisse, aucun
doute n'est possible. On remarquera, en effet, que dans ce pays aucun changement ne peut
être apporté à la Constitution fédérale, s'il n'est approuvé par la majorité des citoyens
électeurs et des Cantons. C'est donc avec le plein consentement des uns et des autres que se
désagrège l'ancienne organisation, qui apporta tant de prospérité, tant de paix, tant
d'harmonie au pays, et c'est avec ce consentement qu'on en institue une nouvelle. Si le sens
du mouvement demeurait toujours le même, ce qui peut encore ne pas arriver, cette
organisation nouvelle aboutirait à un État centralisé, gouverné par la partie la plus
nombreuse, la partie allemande, avec des procédés de gouvernement analogues à ceux de
l'Empire allemand. Peut-être aussi ferait-elle surgir l'irrédentisme, qui, jusqu'ici, est
parfaitement inconnu dans le pays. Ces faits, qui se passent sous nos yeux, confirment la
conclusion à laquelle nous a conduit l'examen direct de l'histoire de la décadence de l'Empire
romain : que la cristallisation des institutions fut voulue, ou du moins consentie par la
population, plutôt qu'imposée par le gouvernement impérial.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 124

§ 2553 (note 3) (retour à l’appel de note § 2553 - 3)

Les grosses dépenses s'étendaient à toute l'administration. LUIGI LUZZATTI ; Corriere


della Sera, 3 septembre 1915 : « ... Lorsqu'il était chancelier de l’Échiquier, Lloyd George ne
faisait pas d'économies. Il taxait avec facilité, mais augmentait trop l'administration et ses
organismes. Ce fut lui qui permit que, des 400 livres sterling d'indemnité accordée à chaque
membre de la Chambre des Communes, 100 livres fussent défalquées pour l'impôt sur le
revenu, ce qu'on ne voulut pas faire en Italie. Ensuite, les dépenses pour les ministres
s'accrurent notablement aussi. Au lieu d'un seul, on ajouta un second fauteuil ministériel,
avec 5 000 livres sterling de traitement, etc., etc. On rapporte des cas singuliers, ressemblant
un peu aux dépenses pour la péréquation des impôts fonciers en Italie. La commission qui
évalue les revenus fonciers, dans le but de taxer ce qui n'est pas le produit du travail ou du
capital, mais des circonstances favorables, coûte déjà 676 mille livres sterling, et a recueilli
jusqu'à présent un produit de 50 mille livres ! [On institue de semblables commissions pour
faire gagner ses amis et pour donner une satisfaction aux instincts démagogiques. En cela, la
commission mentionnée a atteint son but]. Le 29 juin, cette énormité fut mise en lumière à la
Chambre des Communes, et discutée sans aucune conclusion [parce que les loups ne se
mangent pas entre eux]. Les administrations locales imitent le gouvernement. Par exemple, –
chose excellente, mais en des temps de paix profonde – on crée des réseaux complets de
routes indépendantes pour les automobiles ; et le subside de l'État au budget atteint presque
un million et demi de livres sterling par année... ».

§ 2561 (note 1) (retour à l’appel de note § 2561 - 1)

MARQUARDT ; La vie privée des R., t. II : (p. 15) Tandis que l'acquisition des
provinces causait en Italie cette crise agricole, elle imprimait en même temps au commerce
de l'argent et à la spéculation une extraordinaire impulsion. De tout temps les Romains eurent
du goût pour les profits de cette sorte : ils avaient beau les juger indécents et odieux, ils ne
pouvaient s'empêcher de les trouver abondants à souhait... À plus forte raison le scrupule
moral s'est-il apaisé quand les provinces s'ouvrent à ce genre d'exploitation : à peine une
nouvelle province est-elle conquise, qu'elle voit s'abattre une nuée de traitants romains... (p.
16) La noblesse fait fortune en administrant les provinces ; les chevaliers, en prenant à ferme
les impôts et les faisant rentrer par d'atroces exactions : grands et petits pressurent à l'envi les
pays conquis. La spéculation est encore encouragée par les concessions d'entreprises,
ouvertes par les censeurs au nom de l'État, ou même par les communes et les simples
particuliers : perception des impôts, construction de temples, de routes et d'aqueducs,
entretien des édifices publics, des ponts et des égouts, fournitures à l'usage du culte et des
jeux publics, puis encore affaires privées de toutes sortes, construction d'une maison,
enlèvement d'une récolte, liquidation d'une masse successorale ou d'une distribution entre
créanciers, cérémonie des obsèques ; autant de travaux concédés à forfait et riches de profit
pour le spéculateur qui les prend à entreprise ». Ici Marquardt tombe dans l'erreur habituelle
des éthiques qui s'imaginent que l'odieux spéculateur gagne toujours. Oui, ces travaux
procurent des gains et la prospérité au spéculateur expert, habile dans les combinaisons ; ils
provoquent des pertes et la ruine au spéculateur inexpérimenté, qui n'a pas d'aptitudes pour
trouver et utiliser les combinaisons. De la sorte, il se fait un choix. Les individus possédant
des résidus de la Ie classe et une grande ingéniosité s'élèvent ; les autres sont éliminés.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 125

§ 2561 (note 2) (retour à l’appel de note § 2561 - 2)

DELOUME ; Les manieurs d'argent à Rome : « (p. 45) ...Les chevaliers surtout, qui
avaient quelques avances et que les préjugés aristocratiques n'arrêtaient pas, s'enrichissaient
par les entreprises ou les fermages de l'État dont ils se rendaient adjudicataires. L'or des
vaincus entrait sans mesure dans les coffres des negotiatores et des publicains. Les patriciens
de race fidèles aux anciennes mœurs, dont le nombre diminuait tous les jours, étaient réduits
aux seuls bénéfices de l'agriculture ; ils furent débordés de toutes parts. Ils abandonnaient,
après des résistances héroïques et des prodiges d'habileté, chaque jour un nouveau privilège à
la plèbe [en réalité : aux bandes dirigées par les spéculateurs]. Leurs patrimoines perdaient
leur valeur relative, et les droits enlevés à la naissance, la fortune les conquérait par le fait
des mœurs, autant que par celui des lois. Le siège de l'autorité et de l'influence se déplaçait
ainsi ; il passait... des patriciens aux riches, aux homines novi. La morale de l'intérêt menaçait
de n'être plus tempérée par les traditions de famille et de race [la proportion des résidus de la
Ire et de la IIe classe change]. Aussi, on a pu appliquer aux assemblées politiques de Rome, ce
que M. Guizot a écrit de celles de l'Angleterre : „ Dans un des premiers parlements du règne
de Charles I, on remarquait avec surprise que la Chambre des communes était trois fois plus
riche que la Chambre des lords... Les simples gentilshommes, les francs-tenanciers, les
bourgeois, uniquement occupés de faire valoir leurs terres, leurs capitaux, croissaient en
richesse, en crédit, s'unissaient chaque jour plus (p. 46) étroitement, attiraient le peuple entier
sous leur influence...“ … À Rome, la révolution fut plus complète encore qu'en Angleterre ».

§ 2562 (note 1) (retour à l’appel de note § 2562 - 1)

M. Emilius Scaurus est un type de spéculateur romain qui, mutatis mutandis, présente
cependant des ressemblances avec les nôtres. Il était gendre de Sulla, et il semble qu'il n’a
pas abusé de cette parenté pour s'enrichir. CIC. ; Pro M. Aemilio Scauro Argumentum ; M.
Scaurus, M. Securus filius, qui princeps senatus fuit, vitricum habuit Sullam : quo victore et
munifico in socios victoriae, ita abstinens fuit, ut nihil neque donare sibi voluerit, neque ab
hasta emerit. Plusieurs de nos spéculateurs agissent de même et sont honnêtes dans les
affaires privées. Parvenu à l'édilité, il fit comme les spéculateurs romains et les nôtres qui
sèment pour moissonner. Aedilitatem summa magnificientia gessit, adeo ut in eius impensas
opes suas absumpserit, magnumque aes alienum contraxerit. Les spéculateurs romains
dépensaient leur argent. Les nôtres dépensent celui des contribuables ; mais en cela ils ont été
devancés par Périclès. ARIST. ; [en grec]. 27. L'auteur nous dit que Périclès n’étant pas
suffisamment riche pour lutter de libéralité avec Cimon (lutte habituelle entre les parvenus et
ceux qui possèdent une fortune de famille), imagina de faire des cadeaux aux citoyens avec
leur propre argent. Pline décrit la magnificence d'un théâtre édifié par Scaurus pendant son
édilité. Contrairement à ce qui est dit plus haut, il semble faire remonter à Sulla la puissance
de Scaurus. – PLIN. ; Nat. hist., XXXVI, 24, 10 (XV) Non patiar istos duos Nerones, ne hac
quidem gloria famae frui : docebimusque etiam insaniam eorum victam privatis operatibus
M. Scauri, cuius nescio an aedilitas maxime prostraverit mores [toujours le fait particulier
substitué au fait général, l'anecdote aux uniformités générales, le rapport de cause à effet à la
mutuelle dépendance], maiusque sit Sullae malum, tanta privigni potentia, quam proscriptio
tot milium. Hic fecit in aedilitate sua opus maximum omnium, quae umquam fuere humana
manu facta, non temporaria mora, verum etiam aeternitatis destinatione. Theatrum hoc fuit.
Le grain produit la moisson. – Arg. cit. : Ex praetura provinciam Sardiniam obtinuit – puis on
récolte –in qua neque satis abstinenter se gessisse existimatus est et valde arroganter : quod
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 126

genus morum in eo paternum videbatur, cum cetera industria nequaquam esset par. Accusé
de ce fait à Rome, il fut défendu par Cicéron, qui le savait pourtant coupable. Quand cet
orateur s'apprêtait à le défendre, il écrivaità Atticus (IV, 15) que, si Scaurus n’était pas élu
consul, il s'en tirerait difficilement. Le procès eut lieu et Scaurus fut acquitté à une grande
majorité. (Asc. ; Pro M. Scaur., s. r. L. ipse Metellus). Se souvenant de ses libéralités et en
espérant probablement d'autres nouvelles, le peuple le favorisait. –Asc. ; loc. cit. : Cato
praetor, cum vellet de accusatoribus in consilium mittere, multique e populo manus in
accusatores intenderent, cessit imperitae multitudini, ac postero die in consilium de calumnia
accusatorum misit. De même aujourd'hui, les électeurs se montrent reconnaissants envers nos
ploutocrates pour les profits passés, dans l'espérance de profits futurs (§2262).

§ 2566 (note 1) (retour à l’appel de note § 2566 - 1)

Que l'on compare la révolte des Jacques, en 1358, et la révolution française de 1789. Il
est impossible d'admettre que les souffrances du peuple fussent plus grandes au temps de la
seconde qu'à celui de la première. Cela ne prouve pas que ces souffrances ne soient pas l'une
des forces agissantes : cela montre qu'elles ne sont pas la seule ni la plus efficace. On trouve
une autre différence entre ces deux révoltes, dans l'emploi de la force par la classe
gouvernante. Cet emploi apparaît puissant et sûr dans la première, faible et incertain dans la
seconde. Là encore, nous dirons qu'on n'en peut pas conclure que l'emploi de la force suffise
à réprimer les révoltes ; mais on peut voir sans peine qu'étant donné ce but, cet emploi est
parmi les causes les plus efficaces. Que serait-il arrivé si les gouvernants de 1789 avaient
combattu avec l'énergie dont ont fait preuve ceux de 1358 ? Nous ne pouvons le dire avec
certitude (§139), mais nous, pouvons affirmer que les gouvernants auraient eu de plus
grandes probabilités de victoire qu'il ne leur en restait avec la résignation humble et vile
qu'ils manifestèrent. Toute l'histoire démontre que si l'on peut être vainqueur ou vaincu en
combattant vaillamment, on est sûrement vaincu lorsqu'on fuit le combat ; et l'on voit se
vérifier toujours le proverbe : Qui se fait agneau, le loup le mange. Pour la Jacquerie, voir
dans SIMÉON LUCE la description des souffrances des gouvernés et les odieuses cruautés
des gouvernants. S. LUCE ; Hist. de la Jacq. L'auteur décrit le combat de Meaux. « (p. 141)
Si l'on en croyait Froissart, depuis le commencement jusqu'à la fin du combat, les nobles
n'eurent que la peine de tuer, sans courir eux-mêmes le moindre danger. Jamais on ne frappa
plus en plein ni à la fois avec plus d'acharnement et de mépris dans la chair humaine. Il faut
lire dans le chroniqueur l'expressive et vivante peinture qu'il nous a tracée de cette
épouvantable boucherie ». Suit une citation de Froissart ; puis : « (p. 142) Toutefois, la
victoire dut être plus chèrement achetée que Froissart ne semble ici le dire ; car les assaillants
parvinrent jusqu'à la barrière et au delà. Plusieurs nobles furent tués, notamment [suivent des
noms de gens tués]. Il est certain, d'autre part, que bon nombre de gens d'armes de Paris, ainsi
que beaucoup de bourgeois de Meaux, réussirent à s'échapper, comme l'attestent encore
aujourd'hui les nombreuses lettres de rémission qui leur furent délivrées plus tard (p. 143) sur
le fait de leur participation à l'attaque du marché de Meaux. Quoi qu'il en soit, la vengeance
que les nobles exercèrent après l'issue de la lutte ne fut pas moins impitoyable que la lutte
elle-même. Toute la ville fut mise au pillage. Non seulement les habitations des particuliers,
mais les églises elles-mêmes furent saccagées : on n'y laissa rien qui pût avoir quelque
valeur. Une partie de la population de Meaux fut massacrée. Ceux des habitants qui eurent la
vie sauve furent emmenés prisonniers dans la citadelle. Le maire Soulas, pris pendant le
combat, fut pendu. Cela fait, les nobles mirent le feu à la ville. L'incendie dura quinze jours ;
il consuma le château royal et un grand nombre de maisons, entre autres, quelques-unes de
celles des chanoines. Tous les vilains qui y étaient enfermés périrent dans les flammes... De
telles rigueurs auraient dû, ce semble, assouvir (p. 44) le ressentiment des nobles. Il ne se
trouva point encore satisfait... Les nobles se ruèrent ensuite, comme des furieux, sur les
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 127

campagnes, environnantes, égorgeant tous les vilains qu'ils pouvaient atteindre et mettant le
feu à leurs villages. Les désastres furent tels, que, s'il faut en croire un chroniqueur, les
nobles causèrent en cette occasion plus de maux au royaume que les Anglais eux-mêmes, ces
ennemis-nés de la France, n'auraient pu lui en faire ». Ce carnage fait par le parti alors
victorieux peut aller de pair avec les massacres de septembre accomplis par l'autre parti, qui
fut victorieux au temps de la Révolution française. Il faut sans doute s'abstenir du
raisonnement post hoc, propter hoc, mais on ne doit pourtant pas négliger de semblables
rapprochements de faits, d'autant plus que l'histoire nous en fait connaître un grand nombre.

§ 2566 (note 3) (retour à l’appel de note § 2566 - 3)

Par exemple, la thèse de DE TOQUEVILLE et de TAINE est que la classe gouvernante


française fut dépossédée par la Révolution, parce qu'elle conservait ses privilèges et
négligeait ses « devoirs ». Il y a là une part de vérité ; mais il y a aussi une grande part qui
diffère de ce que nous enseigne l'expérience. Celle-ci nous montre des gouvernants qui
maintiennent leur pouvoir en opprimant les gouvernés. DE TOQUEVILLE nous fournit lui-
même des arguments qui contredisent sa thèse. L'ancien régime et la Révolution : « (p. 33)
Une chose surprend au premier abord : la Révolution, dont l'objet propre était d'abolir partout
le reste des institutions du moyen âge, n'a pas éclaté dans les contrées où ces institutions,
mieux conservées, faisaient le plus sentir au peuple leur gêne et leur rigueur, mais, au
contraire, dans celles où elles les lui faisaient sentir le moins ; de telle sorte que leur joug a
paru le plus insupportable là où il était en réalité le moins lourd. Dans presque aucune partie
de l'Allemagne, à la fin du XVIIIe siècle, le servage n'était encore complètement aboli et,
dans la plupart, le peuple demeurait positivement attaché à la glèbe, comme au moyen
âge... ». TAINE met clairement en rapport la récompense avec les bonnes actions. L'ancien
régime : « (p. 108) Juste et fatal [dérivation éthique] effet du privilège que l'on exploite à son
profit au lieu de l'exercer au profit d'autrui. Qui dit sire ou seigneur, dit „ le protecteur qui
nourrit, l'ancien qui conduit “ [dérivation verbale] ; à ce titre et pour cet emploi, on [qui peut
bien être ce, messire on ?] ne peut lui donner trop, car il n'y a pas d'emploi plus difficile et
plus haut. Mais il faut qu'il le remplisse ; sinon, au jour du danger, on le laisse là [en vérité,
les troupes de Sulla, de Marius de César. d'Octave et beaucoup d'autres demandaient surtout
de l'argent et des terres]. Déjà, et bien avant le jour du danger, sa troupe n'est plus à lui ; si
elle marche, c'est par routine ; elle n'est qu'un amas d'individus, elle n'est plus un corps
organisé ». Taine oublie que précisément un « amas d'individus » peut être facilement
gouverné par qui dispose d'un petit nombre d'hommes armés, fidèles parce que bien pavés
avec l’argent pris à 1'« amas d'individus ». « (p. 109) Déjà avant l'écroulement final, la
France est dissoute, et elle est dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractère
d'hommes publics ». Si ce qu'expose Taine était une uniformité expérimentale, les
« Jacques » auraient dû vaincre, car les nobles de ce temps, beaucoup plus que les nobles du
temps de la révolution de 1789, avaient négligé leurs « devoirs » envers leurs sujets. – S.
LUCE : Hist. de la Jacq. : « (p. 33) Quelle qu'en fût la source, ces revers répétés [de Courtray
et de Crécy] eurent pour la noblesse française deux conséquences également désastreuses.
D’abord ils la dépouillèrent d'un prestige qui était la plus grande partie de sa force, le prestige
militaire [observation juste parce qu'elle concorde avec l'expérience en tout pays et en tout
temps]. En second lieu, faits prisonniers en masse dans toutes ces batailles, les seigneurs,
pour trouver l'argent nécessaire à leur rançon, durent recourir à des exactions qui poussèrent
à bout la patience de leurs vassaux [autre observation expérimentalement juste]. Déjà
méprisés, ils devinrent encore plus odieux [la force qui maintenait les vassaux dans
l'obéissance diminue, celle qui les poussait à la révolte s'accroît]. La noblesse ne pouvait
même plus, d'ailleurs. revendiquer le mérite du désintéressement dans la défense du pays.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 128

Commençant à vivre loin de leurs châteaux, près du roi, les chevaliers se mirent à prendre en
retour les allures serviles et mercenaires des courtisans. (p. 34) Ils ne voulurent plus servir
gratis... J'ajoute que, par une singulière coïncidence, les nobles choisissaient, pour exiger une
solde qui était une innovation, le moment même où, par leurs fautes et leurs insuccès
militaires, ils la méritaient le moins... (p. 36) „ Après la bataille de Poitiers “, dit le second
continuateur de Nangis, „ les affaires du royaume commencèrent à prendre une fâcheuse
tournure ; l'État fut en proie à l'anarchie ; les brigands se répandirent par tout le royaume. Les
nobles, redoublant de haine et de mépris envers les vilains [belle façon de remplir ses
devoirs ! En 1789, il n'y avait ni mépris ni haine, il y avait l'humanitarisme], se mirent à faire
bon marché des intérêts de la Couronne et de ceux de leurs vassaux : ils pillaient et
opprimaient leurs hommes et en général les gens de campagne...“ (p. 39) Souvent encore,
sans se confondre intimement, gentilshommes et brigands s'associaient et marchaient tous
ensemble à la proie de compte à demi... À cette époque, dit ce chroniqueur [Guillaume de
Nangis], ceux qui auraient dû protéger le peuple ne lui faisaient pas subir moins de vexations
que ses ennemis... ». Ceux qui commirent de si mauvaises actions furent vainqueurs, se
tirèrent d'affaire, détruisirent leurs ennemis. Leurs successeurs, en 1789, dont les actions
étaient, au contraire, humaines, honnêtes, bienveillantes, furent vaincus, marchèrent à leur
perte, furent détruits. Il est probable qu'au point de vue de l'utilité sociale, il est bon de ne pas
mettre en lumière ce contraste. mais expérimentalement, on ne peut le nier. On trouve dans
un très grand nombre d'auteurs contemporains des conceptions analogues à celles qu'exprime
Taine. En voici un exemple. MARIO MISSIROLI ; Satrapia : « (p. 13) Raffermir le
sentiment du devoir et la liberté morale, même au prix de sacrifices – surtout à ce prix –
[dérivation métaphysique], signifie résoudre la question économique, dans la mesure où les
biens économiques sont évalués, lorsqu'ils sont considérés comme un moyen et non comme
une fin [dérivation de l'âge d'or placé dans l'avenir]. Tant que toute la vie se déroulera dans la
catégorie de l'économie et de l'intérêt personnel [à l'auri sacra fames, on donne ici le nom de
catégorie], le problème économique (p. 14) sera prédominant et insoluble [il l'est depuis les
temps les plus reculés dont le souvenir nous ait été conservé ; il le sera peut-être encore
quelque temps]. Tout le monde voudra concourir aux jouissances matérielles et se déposséder
tour à tour [c'est en effet ce que rapporte l'histoire]. L'histoire ne peut heureusement pas
conclure [l'histoire a-t-elle une conclusion ?] à un échange de portefeuilles. Mais qui doit
[dérivation métaphysique] donner cet exemple le premier ? C'est clair : ceux qui occupent le
haut de l'échelle sociale : les bourgeois. J'en reviens involontairement aux idées exprimées au
début. La bourgeoisie doit rénover le concept de la propriété et la regarder comme un devoir
plutôt que comme un droit, et accepter tous les sacrifices, toutes les douleurs qui sont
inhérentes à son idée ».

§ 2579 (note 2) (retour à l’appel de note § 2579 - 2)

SALL. ; De bell. Cat., XLIX : ... ut nonnulli equites romani, qui praesidii causa cum telis
erant circum aedem Concordiae [où s'assemblait le Sénat], seu periculi magnitudine, seu
animi nobilitate impulsi, quo studium suum in rempublicam clarius esset, egredienti ex
senatu Caesari gladio minitarentur. – SUETONE (Caes.. XIV) ajoute d'autres détails. Après
avoir dit que César s'opposa à la sentence de mort contre Catilina et ses complices, il ajoute :
Ac ne sic quidem impedire rem destitit, quoad usque manus equitum romanorum, quae arata
praesidii causa circumstabat, immoderatius perseveranti necem comminata est : etiam strictos
gladios usque eo intentans, ut sedentem una proximi deseruerint, vix pauci complexu togaque
obiecta protexerint. Tunc plane deterritus, non modo cessit, sed etiam, in reliquum anni
tempus curia abstinuit. Si les chevaliers avaient continué à faire ainsi usage de la force, ils
eussent été eux-mêmes vainqueurs ; mais leur tempérament s'y opposait ; c'est, d'une façon
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 129

générale, celui des « spéculateurs ». Cfr. PLUTARCH. ; Caes., VIII. Dans son discours in
toga candida, dont nous n'avons conservé qu'un petit nombre de fragments, CICÉRON dit
que Catilina ne peut demander le consulat ni aux principaux citoyens, qui s'opposèrent à sa
candidature, ni au Sénat, qui le condamna, ni à l'ordre des chevaliers dont Catilina fut
l'assassin : ab equestri ordine ? quem trucidasti. - ASCONIUS note à ce propos : Equester
ordo pro Cinnanis partibus contra Sullam steterat, multasque pecunias abstulerant : ex quo
saccularii erant appellati : multique ob eius rei invidiam post Sullanam victoriam erant
interfecti. Là, on voit bien les « spéculateurs » qui remplirent leur sac et ne furent réprimés
que par la force. Cfr. Q. CIC. ; De pet. cons., II.

§ 2584 (note 1) (retour à l’appel de note § 2584 - 1)

Crassus est un type de ploutocrate et de politicien de la fin de la République ; il est


semblable à nos ploutocrates et nos politiciens. Il en diffère surtout en ce qu'il était d'origine
sénatoriale, tandis que nos ploutocrates et nos politiciens sortent généralement des classes
moyennes ou inférieures de la population. Crassus, comme ceux-ci, a en abondance
extraordinaire les résidus de la Ie classe et fort peu, presque pas du tout ceux de la IIe classe.
Crassus était d'une race de spéculateurs ; tels sont aussi plusieurs de nos ploutocrates. –
PLIN. ; Nat. hist., XXXIII, 47 (10) : Postea Divites cognominati : dummodo notum sit, eum
qui primus acceperit hoc cognomen, decoxisse creditoribus suis. Ex eadem gentes M.
Grassus negabat locupletem esse, nisi qui reditu annuo legionem tueri posset. – MOMMSEN
décrit excellemment Crassus. Hist. rom., t. VI : « (p. 139) Du côté des dons de l'esprit, de la
culture littéraire et des talents militaires, il restait loin en arrière de beaucoup de ses pareils :
il les dépassait tous par son activité infatigable, par son ardeur opiniâtre à vouloir tout
posséder, et à marquer en tout [exactement comme nos ploutocrates]. Il se jeta à corps perdu
dans les spéculations [c'est ainsi que s'enrichissent nos ploutocrates]. Des achats de terres
pendant la révolution (p. 140) furent la base de son énorme fortune [pour nos ploutocrates,
les sources de la richesse sont généralement, outre la protection douanière, les fournitures au
gouvernement, les concessions gouvernementales et autres faveurs qu'ils achètent des
politiciens] sans qu’il négligeât d'ailleurs les autres moyens de s'enrichir, élevant dans la
capitale des constructions grandioses autant que prévoyantes ; s'intéressant avec ses
affranchis [ils correspondent aux partisans de nos ploutocrates] dans les sociétés et les
compagnies commerciales ; tenant banque dans Rome et hors de Rome, avec ou sans le
concours de ses gens ; prêtant son or à ses collègues du Sénat [comme Berteaux faisait en
France avec les députés], et entreprenant pour leur compte et selon l'occasion, tantôt des
travaux, tantôt l'achat des collèges de justice [de nos jours : des politiciens dont dépend la
justice]... Attentif d'ailleurs à ne point entrer en lutte ouverte avec le juge criminel, il savait
vivre simplement, bourgeoisement, en vrai homme d'argent qu'il était. C'est ainsi qu’en peu
d'années on le vit, naguère possesseur d'un patrimoine sénatorial ordinaire, amasser de
monstrueux trésors ; peu de temps avant sa mort, malgré des dépenses imprévues, inouïes, on
estimait encore son avoir à 170 000 000 sesterces (48 750 000 francs)... Il n'était point de
peine qu'il ne se donnât pour étendre ses relations... (p. 141)... La moitié des sénateurs étaient
ses débiteurs [en France, un très grand nombre de députés étaient les débiteurs de Berteaux ;
en Italie, l'enquête sur les banques a révélé que beaucoup de députés étaient les débiteurs de
la ploutocratie] : il tenait une foule d’hommes considérables dans sa dépendance... Homme
d'affaire avant tout, il prêtait sans distinction de partis, mettait la main dans tous les camps
[exactement comme nos ploutocrates, qui soutiennent même des ennemis acharnés de la
bourgeoisie, des financiers, des capitalistes], et donnait volontiers crédit à quiconque était
solvable, ou pouvait devenir utile. Quant aux meneurs, même les plus hardis, quant à ceux
dont les attaques n'épargnaient personne, ils se seraient gardés d'en venir aux mains avec
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 130

Crassus... Depuis que Rome était Rome, les capitaux y avaient joué le rôle d'une puissance
dans l'État : au temps actuel, on arrivait à tout par l'or aussi bien que par le fer [pour soutenir
la comparaison avec notre temps, il faut supprimer le fer]... (p. 142) Ce fut alors (signe trop
caractéristique des temps !) que l'on vit un Crassus, orateur et capitaine médiocre, un
politique ayant l'activité et non l'énergie [on dirait la description des ploutocrates qui
gouvernent aujourd'hui les pays civilisés], les convoitises et non l'ambition, ne se
recommandant par rien si ce n'est sa colossale fortune et son habileté commerciale, étendre
partout ses intelligences, accaparer la toute puissante influence des coteries et de l'intrigue
[pour nos ploutocrates il faut ajouter : et des journaux], s'estimer l’égal des plus grands
généraux, des plus grands hommes d'État de son siècle, et lutter avec eux pour la palme la
plus haute qui puisse attirer les convoitises de l'ambitieux ! » – PLUTARCH. ; Crass., 2, 2 :
« Au début, il ne possédait pas plus de trois cents talents ; puis, lorsqu’il fut au pouvoir, il
consacra à Hercule la dîme de sa fortune, invita le peuple, distribua à chaque citoyen du grain
pour trois mois. Toutefois, avant son expédition contre les Parthes, ayant fait le compte de sa
fortune, il trouve la somme de 7 100 talents ». Plutarque raconte les entreprises de Crassus :
il achetait à vil prix des maisons en mauvais état et les reconstruisait ; il possédait des mines
d'argent, des fonds à la campagne donnant de gros revenus ; « (2, 7) toutefois cela semblerait
peu de chose, si on le comparait avec l'argent qu'il retirait du travail des esclaves ; il
possédait une quantité de ceux-ci et de toute espèce : des lecteurs, des copistes, des experts
en métaux, des administrateurs, des maîtres d'hôtel ». Crassus faisait le démocrate comme
nos ploutocrates font les socialistes ; il savait capter les bonnes grâces des puissants, toujours
comme nos ploutocrates. Quand César était sur le point de se rendre en Espagne, Crassus le
libéra de ses créanciers, en se portant sa caution pour au moins 830 talents (loc. cit., 7, 7).
Après avoir remarqué qu'il y avait à Rome trois factions, celle de Pompée, celle de César,
celle de Crassus, Plutarque ajoute : « (7, 8) Crassus tenant le milieu [entre les deux factions]
profitait de toutes les deux, et changeant souvent dans la ville, il se mettait tantôt d'un côté,
tantôt d'un autre. Il n'était ni un ami sûr, ni un ennemi implacable, mais abandonnait
facilement la bienveillance ou la colère, suivant que cela lui était utile [exactement comme
nos ploutocrates]. Souvent on le vit en peu de temps tantôt défenseur, tantôt adversaire des
mêmes hommes ou des mêmes lois ». Ainsi fut le ministre Caillaux pour l'impôt sur le
revenu et le ministre Giolitti pour le suffrage universel. Immédiatement après avoir repoussé
comme excessive la modeste extension du suffrage, proposée par le ministre Luzzatti, la
Chambre italienne approuve l'extension beaucoup plus considérable voulue par le ministre
Giolitti. Les ploutocrates et leurs représentants se préoccupent de l'argent ; ils ne se soucient
guère d'autre chose.

§ 2585 (note 2) (retour à l’appel de note § 2585 - 2)

FUSTEL DE COULANGES : L'emp. rom. : « (p. 219) Toutes ces distinctions sociales
étaient héréditaires. Chaque homme avait de plein droit le rang dans lequel la naissance
l'avait placé. Toutefois on devait déchoir si l'on devenait pauvre, et l'ont pouvait aussi s'élever
par degrés à mesure qu'on devenait riche. Monter les échelons de cette hiérarchie était
l'ambition de tout ce qui était actif et énergique. Le gouvernement impérial ne s'opposa pas à
cette sorte d'ascension continuelle vers laquelle tous les efforts tendaient. Il veilla seulement
à ce qu'elle ne fût pas trop rapide ; il fixa les conditions et les règles suivant lesquelles elle
était permise. Il prit soin d'empêcher, autant qu'il était possible, qu'une famille ne franchît
deux degrés dans une seule vie d'homme. L'esclave pouvait, par l'affranchissement (p. 280)
complet, s'élever à la plèbe ; mais il lui était défendu de monter au rang des curiales. Le
plébéien devenait curiale à la condition de posséder vingt-cinq arpents de terre et de
supporter sa part des charges municipales. Le curiale, à son tour, pouvait passer au rang des
principaux s'il avait une fortune qui lui permît de faire les frais des hautes magistratures et si
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 131

ses concitoyens les lui conféraient ; mais le gouvernement impérial exigeait que l'on remplît
toutes les fonctions inférieures avant d'arriver aux plus élevées, ce qui était un premier
obstacle et tout au moins un long retard pour les parvenus ». L'auteur cite le code théodosien.
Il est vrai que c'était la loi écrite, mais il aurait du ajouter qu'en pratique les exceptions
étaient nombreuses (§2551 1). Cfr. TAC. ; Ann., XIII, 27. « Quand la carrière municipale
avait été parcourue tout entière, alors seulement une famille pouvait aspirer au titre de
sénateur romain. Ici la richesse était encore nécessaire, mais elle ne suffisait plus. La règle
était qu'il fallût obtenir du prince une magistrature romaine... »

§ 2585 (note 3) (retour à l’appel de note § 2585 - 3)

Encore sous Tibère, à Rome, le luxe était extravagant. TACIT. ; Ann. II, : 38. Plus loin,
III, 52 : C. Sulpicius, D. Haterius consules sequuntur : inturbidus externis rebus annus ; domi
suspecta severitate adversum luxum, qui immensum proruperat ad cuncta quis pecunia,
prodigitur. Les édiles voulaient diminuer ces dépenses, et le Sénat demanda à Tibère de
décider sur ce qu'il y avait à faire. Tibère montra la difficulté de l'entreprise : « (p. 53) Que
faut-il vraiment d'abord interdire pour entreprendre ensuite de revenir aux mœurs antiques ?
Les vastes villas le nombre et la race des familles, la somme d'or et d'argent, les merveilles
du bronze et des tableaux, les vêtements confondus des hommes et des femmes, et ceux qui
sont bien ceux des femmes, lesquelles portent notre argent aux étrangers ou aux ennemis,
pour acquérir des pierres précieuses ? » Les voiles habituels des dérivations éthiques une fois
ôtés, ce que dit Tibère est juste : (54) Externis victoriis aliena, civilibus etiam nostra
consumere didicimus. « Par les victoires remportées à l'extérieur, nous avons appris à
dépenser les biens des étrangers ; par les victoires des guerres civiles, nous avons aussi appris
à dépenser nos biens ». Tibère conclut au laisser-faire. Tacite observe (55) que cependant le
luxe diminua. Il en attribue le mérite à l'élite qui, des provinces venait à Rome, et au bon
exemple donné par Vespasien. Il fait ensuite allusion au doute que nous avons rapporté au
§2552 1. Les causes indiquées précédemment peuvent se trouver parmi les secondaires et non
parmi les principales, parce qu'après Vespasien la première avait produit tout son effet
possible, et que la seconde disparut entièrement; car parmi les successeurs de Vespasien,
pour ne nommer que ceux-là, ce n'est pas un Commode, un Caracalla, un Eliogabale qui
auront donné l'exemple de l'économie dans leur vie. Pourtant le luxe des particuliers et la
prospérité économique continuèrent à diminuer.

§ 2587 (note 1) (retour à l’appel de note § 2587 - 1)

VOPISCUS ; Aurel., nous raconte la mort d'Aurélien, l'interrègne et le règne de Tacite. Il


cite la lettre des légions (41) où elles demandent au Sénat un empereur : ... et de vobis
aliquem, sed dignum vestro iudicio, principem mittite. Tacite qui était consul, estima
dangereux l'honneur fait au Sénat, et dit ; Nam de imperatore, deligendo ad eundem
exercitum censeo esse referendum. Etenim in tali genere sententiae, nisi fiat quod dicitur, et
electi periculum erit, et eligentis invidia. Le Sénat approuva cet avis ; mais comme on
continuait à insister des deux côtés, il finit par nommer précisément Tacite : attamen cum
iterum atque iterum mitterent, ex. S. C. quod in Taciti vita dicemus, Tacitus factus est
imperator. Dans la vie de Tacite, notre auteur dit : « (2) Ergo quod rarum et difficile fuit, S.
P. Q. R. perpessus est ut imperatorem per sex menses, dura bonus quaeritur, respub. non
haberet. Mais il était nécessaire que l'armée eût un chef. Le consul Gordien dit au Sénat : (3)
... Imperator est deligendus : exercitus sine principe recte diutius stare non potest, simul quia
cogit necessitas. Nam limitem trans Rhenum Germani rupisse dicuntur... Il ne se trouva
aucun démagogue de la trempe de nos Jaurès, Caillaux, Edward Grey, etc., pour dire qu'on
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 132

n'avait pas à se soucier des Germains belliqueux. Mais Rome n'y gagna pas grand'chose,
parce que les Pères Conscrits, en bons humanitaires, estimèrent qu'on repoussait les ennemis
par les vertus privées et civiques. Pour tant, le pauvre Tacite, refusant l'honneur qu'on voulait
lui faire, dit avec beaucoup de bon sens : (4) ... Miror. P. C., in locum Aureliani fortissimi
imperatoris senem velle principem facere... Un sénateur consulaire exprima délicieusement
les rêveries humanitaires qui conseillaient le choix de Tacite : (6) Seniorem principem
fecimus, et virum qui omnibus quasi pater consulat [Clémenceau aurait dit : qui sera un pur
républicain]. Nihil ab hoc immaturum, nihil perperum, nihil asperum formidandum est. ...Scit
enim qualem sibi principem semper optaverit : nec potest aliud nobis exhibere quam quod
ipse desideravit et voluit. On dirait tout à fait une idylle. Il ne manque que la bergère et les
moutons ornés de beaux rubans. Ce brave homme régna six mois. (13) ... Gessit autem
propter brevitatem temporum nihil magnum. Interemptus est enim insidiis militaribus, ut alii
dicunt, sexto mense : ut alii, morbo interiit. Tamen constat, factionibus eum oppressum,
mente atque anime defecisse.

§ 2593 (note 1) (retour à l’appel de note § 2693 - 1)

PETR. ; 65. Cet Abinna va vêtu de blanc, avec un licteur et un nombreux cortège. Inter
haec triclinii valvas lictor percussit, amictusque veste alba cum ingenti frequentia comissator
intravit. Ego maiestate conterritus praetorem putabam venisse. Itaque temptavi assurgere et
nudos pedes in terram deferre. Risit hanc trepidationem Agamemnon et contine te, inquit,
homo stultissime. Habinas sevir est idemque lapidarius, qui videtur monumenta optime
facere. Ces sévirs provenant en très grande partie de la classe des affranchis, étaient pour le
moins aisés, car ils étaient tenus à de lourdes prestations – E. DE RUGGIERO ; Diz. Epig., I,
s. r. Augustales. D'abord, il y a la « (p. 833) Summa honoraria. Panhormus (sic) C. X 7269 :
aram Victoriae Sex. Pompeius Mercator VI vir Aug(ustalis) praeter summ(a)m pro honore
d(ecurionum) d(ecreto) p(ecunia) s(ua) p(osuit) ». Puis il y a les dépenses pour les jeux. « (p.
834). À l'origine, leur activité se concentrait sur l'organisation des spectacles... ». À
Narbonne, (Orelli, 2489), les sévirs sacrifiaient deux fois l'an, à leurs frais, et fournissaient,
quatre fois l'an, de l'encens et du vin à tous les coloni et à tous les incolae. - MARQUARDT ;
Organ. de l'emp. rom. : « (p. 304) Les attributions des seviri comprenaient, d'une part,
l'accomplissement des sacrifices ordinaires... et de festins populaires, dont les frais étaient
couverts par l'argent qu'ils avaient payé, lorsque les décurions ne l'avaient pas employé en
bâtiments publics de toute nature ». Un hasard singulier veut que parmi les inscriptions qui
nous sont restées, il y en ait justement une d'un marmorarius qui était Augustalis. On nomme
aussi des negotiatores, un argentarius, un mercator suarius, un vestiarius tenuiarius,
purpurarius, pistor, etc. Cela montre comment de la plus basse classe sortait l'aisance.

§ 2593 (note 3) (retour à l’appel de note § 2693 - 3)

MART :
III (59) Sutor cerdo dedit tibi, culta Bononiit, munus.
Fullo dedit Mutinae : nunc ubi caupo dabit ?
III (16) Das gladiatores, sutorum regule, cerdo,
Quodque tibi tribuit subula, sica rapit.
Ebrius es : nec enim faceres id sobrius unquam,
Ut velles corio ludere, cerdo tuo.
…………………………………………………
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 133

Tacite rapporte qu'un affranchi avait donné un spectacle de gladiateurs. TACIT. : Ann.,
IV, 62, ...Atilius quidam libertini generis, quo spectaculum gladiatorum celebraret…

§ 2594 (note 1) (retour à l’appel de note § 2694 - 1)

IUVEN. :
I (24). Patricios omnes opibus quum provocet unus,
Quo tondente gravis iuveni mihi barba sonabat.
X (225). Percurram citius, quot villas possideat nunc,
Quo tondente gravis iuveni mihi barba sonabat.

Le scholiaste note : (225) Percurram citius : quot villas habeat extonsor, eo die, qui me
tutundit, senator factus. (226) Quo tondente gravis : Licinius ex tonsore senator factus.

§ 2595 (note 1) (retour à l’appel de note § 2695 - 1)

Juvénal montre, d'une part les « descendants des Troyens » qui, tombés dans la misère,
demandent la sportule, et de l'autre, un affranchi enrichi qui veut aller au-devant des
Romains.
1 (102) ………………..……..Prior, inquit, ego adsum :
Cur timeani, dubitemve locum defendere, quamvis
Natus ad Euphraten, molles quod in aure fenestrae
Arguerint, licet ipse negem ? sed quinque tabernae
Quadringenta parant : quid confert purpura maior
Optandum, si Laurenti custodit in agro
Conductas Corvinus oves ? ego possideo plus
Pallante et Licinis ? Exspectent ergo tribuni ;
Vincant divitiae, sacro nec cedat honori,
Nuper in hanc urbem pedibus qui venerat albis :

« Cinq tavernes » pourrait être le nom d'un lieu ; mais cela n'est nullement probable. On
blanchissait au gypse les pieds de l'esclave récemment importé d'outre mer, lorsqu'on le
mettait en vente.

§ 2595 (note 2) (retour à l’appel de note § 2695 - 2)

IUVEN. ; III :
(60) ………………………..Non possum ferre, Quirites,
Graecam urbem : quamvis quota portio faecis Achaei ?
Iam pridem Syrus in Tiberim defluxit Orontes,
Et linguam, et mores, et cum tibicine chordas
Obliquas, nec non gentilia tympana secum
Vexit, et ad circum iussas prostare puellas :
Ite, quibus grata est pirta lupa barbara mitra.

§ 2595 (note 3) (retour à l’appel de note § 2695 - 3)

IUVEN. ; III :
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 134

(158) ……………..……………………………Exeat, inquit,


Si pudor est, et de pulvino surgat equestri,
Cuius res legi non sufficit ; et sedeaut hic
Lenonum pueri, quocunque in fornice nati.
Hic plaudat nitidi praeconis filius, inter
Pinnirapi cultos iuvenes, iuvenesque lanistae.

Le scholiaste note : nitidi praeconis filius : divitis degenere gladiatoris. Pinnirapi : a


pinna. Pinnis pavonum ornari solent gladiatores, si quando ad pompam descendunt.

§ 2597 (note 1) (retour à l’appel de note § 2697 - 1)

BELOT : Hist. des ch. rom., t. II : « (p. 385) Mais ce fut Claude qui fit faire le plus grand
pas au pouvoir de ses affranchis, nommés à Rome procurateurs (p. 386) du fisc. Dominé par
une camarilla, il ordonna que les sentences de ses affranchis fussent respectées comme les
siennes. Il leur livra ainsi la justice extraordinaire et personnelle que l'empereur se plaisait à
substituer à l'action des tribunaux. Ces causes de péculat, ces accusations de repetundis, pour
lesquelles les partis républicains s'étaient livré tant de batailles, étaient maintenant décidées à
huis-clos par le comptable Pallas, successeur de l'affranchi Ménandre. Les armées et les
provinces se ressentirent de la faveur nouvelle des affranchis. L'affranchi Félix fut nommé
tribun de cohorte, et préfet d’aile de cavalerie... et, au sortir de ces commandements
militaires, il fut chargé de gouverner la Judée, où Claude envoyait indifféremment des
procurateurs chevaliers ou des procurateurs affranchis ». L'auteur note d'autres provinces
gouvernées par des procurateurs. « Tacite compte, à la mort de Néron, entre autres provinces
gouvernées par les procurateurs, les deux Mauritanies, la Rhétie, la Norique, la Thrace.
Bientôt les Alpes maritimes, la Cappadoce (p. 387), obéirent à la juridiction pacifique des
procurateurs ».

§ 2597 (note 6) (retour à l’appel de note § 2697 - 6)

SUET. ; Nero, 37. Néron disait qu'il voulait détruire l'ordre sénatorial ac provincias et
exercitus equiti romano ac libertis permissurum. TACIT. ; Hist., I, 58 : ... Vitellius ministeria
principatus, per libertos agi solita, in equites romanos disponit. - PLINE LE JEUNE loue
Trajan de n'avoir pas imité plusieurs de ses prédécesseurs, qui se laissaient gouverner par les
affranchis. Paneg., 88 : Plerique principes, cum essent civium domini, libertorum erant
servi : horum consiliis, horum nutu regebantur ; per hos audiebant, per hos loquebantur, per
hos praeturae etiam et sacerdotia et consulatus, immo et ab his petebantur. Tu libertis tuis
summum quidem honorem sed tanquam libertis, habes ; abundeque sufficere his credis, si
probi et frugi existimentur. - Hist. Aug. ; A ntoninus Pius, 11 : Amicis suis in imperio suo non
aliter usus est quam privatus : quia et ipsi nunquam de eo cum libertis suis per fumum aliquid
vendiderunt : siquidem libertis suis severissime usus est. Pertinax, 7. Cet empereur fit vendre
ceux qui avaient appartenu à Commode, mais et de his quos vendi iussit, multi postea reducti
ad ministerium, oblectaverunt senem, qui per alios principes usque ad senatoriam dignitatem
pervenerunt.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 135

§ 2602 (note 1) (retour à l’appel de note § 2602 - 1)

PLIN. ; Epist., VII, 31. Il parle d'un individu qu'il a connu lorsqu'il faisait son service
militaire : Hunc cum simul militaremus, non solum ut commilito inspexi. Pracerat alae
militari : ego iussus a legato consulari rationes alarum et cohortium excutere... Il paraît aussi
qu'il trouvait le temps de s'occuper de philosophie et de littérature. - Epist., I, 10. Il parle du
philosophe Euphrate : Hunc ego in Syria, cum adolescentulus militarem, penitus et domi
inspexi, amarique ab eo laboravi, etsi non erat laborandum. - Epist., III, 11. Il parle d'un autre
philosophe : ... et Artemidorum ipsum iam tum, cum in Syria tribunus militarem, arcta
familiaritate complexus sum... D'ailleurs, ceux qui voulaient pouvaient aussi faire autrement,
et, comme Trajan, faire réellement le service militaire. Paneg., 15 : Neque enim prospexisse
castra, brevemque militiam quasi transisse contentus, ita egisti tribunum, ut esse statim dux
posses, ... Tacite loue Agricola de n'avoir pas imité les jeunes gens qui passaient dans les
plaisirs le temps du service militaire. - TACIT. ; Agric., V : Nec Agricola licenter, more
iuvenum qui militiam in lasciviam vertunt, neque segniter, ad voluptates et commeatus
titulum tribunatus et inscitiam retulit.

§ 2605 (note 2) (retour à l’appel de note § 2605 - 2)

AUREL. VICT. ; De Caesaribus, 33 : Quia primus ipse, metu socordiae suae, ne


imperium ad optimos nobilium transferretur, senatum militia vetuit, etiam adire exercitum.
La séparation entre les optimales et l'armée continua à devenir toujours plus rigide. Iust.
Cod., X, 82 (31), 55 Impp. Theodosius et Valentinianus AA. Isidoro pp. Si quis decurio aut
subiectus euriae ausus fuerit ullam adfectare militiam, nulla praescriptione temporis
muniatur, sed ad condicionem propriam retrahatur, ne ipse vel eius liberi post talem ipsius
stafum procreati quod patriae debetur valeant declinare. - D. III non. April Constantinopoli
Isidoro et Senatore conss. [a. 436]. Cfr. Ibidem, XII, 33 (24), 2. - Theod. Cod., VIII, 4, 28. Le
service militaire était aussi interdit à d'autres classes de la population. - Iust. Cod., XII, 34
(35). 1. Imp. Iustinianus A. Menae pp. Eos, qui vel in hac alma urbe vel in provinciis cuidam
ergasterio praesunt, militare de cetero prohibemus. D'ailleurs, il en excepte les banquiers,
auxquels il interdit seulement d'entrer dans la troupe armée, ainsi qu'aux armuriers, à cause
de leur utilité pour l'armée. Negotiantes etenim post hanc sanctionera huiusmodi militia
privabuntur : illis, qui ad armorum structionem. suam professionem contulerint, minime
prohibendis ad competentem suae professionis venire militiam et huiusmodi negotiationem
nihilo minus retinere [an. 528-529]. Aux colons aussi l'accès de l'armée était interdit. - Iust.
Cod., XII, 33 (34), 3. Impp. Arcadius et Honorius AA. Pulchro magistro utriusque militiae.
Cura pervigili observare debebit sublimitas tua, ne coloni vel saltuenses aut ultro se
offerentes ad militiam suscipiantur armatam aut cogantur inviti.

§ 2607 (note 1) (retour à l’appel de note § 2607 - 1)

Hist. Aug., Alex. Sev., 32 ; Corpora omnium constituit vinariorum, lupinariorum,


caligariorum, et omnino omnium artium : hisque ex sese defensores dedit, et iussit quid ad
quos indices pertineret. – Cours, t. II, §803 : «(p. 144) D'une manière générale et sans
attacher trop d'importance à des dates qui sont assez incertaines, on peut distinguer une
période d'Auguste à Alexandre Sévère, dans laquelle les corporations autorisées par le
gouvernement se recrutent librement. Les empereurs interviennent quelquefois pour donner
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 136

des encouragements à certaines corporations qui ont des buts d'utilité publique. Une seconde
période commence avec Alexandre Sévère, qui organisa, ou peut-être réorganisa les
corporations... Dans (p. 145) la troisième période, qui va de Constantin à Théodose, le
caractère coercitif des corporations s'accentue. L'équilibre est rompu ; les privilèges ne
compensent plus les charges. Enfin, de Théodose à Honorius, la corporation établit ne sorte
de servitude et les hommes font tous leurs efforts pour s'y soustraire. Le recrutement est
forcé, comme le dit Serrigny (Droit pub., I, p. 170) : „ Cette interdiction de changer sa
condition est un des traits le plus caractéristique de la législation impériale. Elle s'appliquait à
un si grand nombre d'états ou de professions, qu'on peut la considérer comme une règle
générale pour la masse des habitants de l'empire romain“ ».

§ 2607 (note 3) (retour à l’appel de note § 2607 - 3)

La cristallisation s'étend à l'ordre des augustales, qui était au-dessous de celui des
décurions. DE RUGGIERO ; loc. cit. §2583 1 : « (p. 851) Depuis la fin, de la troisième
décade du IIe, siècle, une transformation radicale s'accomplit dans les institutions augustales.
Elle s'étend d'une manière spéciale à ces communautés dans lesquelles il y avait eu
jusqu'alors un collège annuel de sexviri Augustales... Mais dans les communes mêmes où
jusqu'alors il n'y avait eu que des Augustales... on rencontre maintenant à leur place bon
nombre de sexviri Augustales, organisés en corporations... Là même où le culte d'Auguste de
la plèbe n'avait d'abord pas été admis... surgit actuellement une corporation organisée en
collège qu'on désigne par le nom de sexviri Augustales ». Au temps de la prospérité de
l'Empire, c'était un honneur très recherché de faire partie des sexviri Augustales. Au temps de
la décadence, pour beaucoup de personnes cela devient un fardeau insupportable auquel on
tâche d'échapper de toute façon. - BOUCHÉ-LECLERCQ, cité dans MARQUARDT ; Le
culte chez les Romains : « (p. 233) Comme tous les honneurs sous l'empire, ceux-ci étaient
onéreux et il vint un moment où ils ne furent plus guère qu'un impôt ajouté à tant d'autres...
on rendit à la corporation quelques-uns des droits qu'elle avait perdus en cessant d'être une
association privée, la capacité civile ou faculté de recevoir des legs et donations, la gestion de
ses deniers et le choix de ses comptables... C'était un moyen de rendre un peu de vie à des
organes menacés d'atrophie. Et cependant il fallut, vers la fin du IIIe siècle, appliquer à ce
sacerdoce le système de l'investiture forcée au moyen duquel on maintenait au complet les
conseils municipaux et les municipalités (C. I. L., X, 114. Cfr. II, 4514). Les décurions qui
nommaient les Augustales exerçaient ainsi sur d'autres la contrainte qu'ils subissaient eux-
mêmes ».

§ 2610 (note 1) (retour à l’appel de note § 2610 - 1)

Cours, t. II, §802 : « (p. 144) La mauvaise organisation économique de l'Empire romain,
la destruction systématique des capitaux mobiliers, affectaient de plus en plus la production.
Au lieu de tâcher de remonter le courant qui conduisait à d'aussi funestes résultats, on
s'enfonça de plus en plus dans la protection, et le gouvernement s'occupa d'organiser la
production économique. On commença par donner des privilèges aux corporations d'arts et
métiers, on finit par les réduire en une sorte de servage ». Voir : JULES NICOLE, Le livre du
préfet ou l'Édit de l'Empereur Léon le Sage sur les corporations de Constantinople, pour
savoir jusqu'où put arriver, en ce temps là, la cristallisation sociale, l'organisation, et par
conséquent pour avoir une lointaine idée de la limite analogue vers laquelle s'acheminent
aujourd'hui nos sociétés. La description faite par l'auteur du Cours, de l'évolution
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 137

économique de l'Empire romain, n'est pas exempte des erreurs indiquées aux §2334 et 2385.
Ce fait est remarquable, parce que la théorie des crises économiques du même auteur non
seulement les évite, mais encore les dévoile. Ce fait est peut-être en rapport avec les suivants
(§2547 1). 1° L'auteur cédait, au moins en partie, au préjugé des économistes qui estiment
qu'on peut séparer entièrement le phénomène économique des autres phénomènes sociaux.
Ce n'est qu'après avoir achevé les études exposées ici qu'il se rendit pleinement compte de
cette erreur. En attendant, celle-ci l'avait empêché de faire le petit pas qui, de la théorie
particulière des crises économiques, conduit à la théorie générale des phénomènes sociaux,
indiquée aux §2330 et sv. – 2° Il cédait aussi, sans trop s'en rendre compte, à la tendance
habituelle aux économistes et aux sociologues, qui ne veulent pas se borner à la recherche et
à la découverte des uniformités (lois) que contiennent les rapports des faits, mais qui, bien
que disposant seulement de connaissances assez rudimentaires et assez imparfaites, croient
pouvoir connaître le but vers lequel la société « doit » et peut marcher, et qui s'imaginent que
leurs discours ont la vertu de contribuer à changer les faits et le pouvoir de rapprocher de ce
but. Ils n'ont pas encore réussi à donner une forme tant soit peu bonne à l'étude des
mouvements réels (§ 129), et ils s'imaginent pouvoir accomplir l'étude beaucoup plus
difficile des mouvements virtuels (§130, 2653 : II-a). Il ne leur suffit pas de se livrer à des
recherches scientifiques : ils veulent aussi conseiller et prêcher. – 3° L'auteur s'efforçait de
substituer partout l'expérience scientifique à la foi, et ne s'apercevait pas qu'il restait en lui un
vestige de foi, manifestée par une certaine inclination pour la liberté. Cette inclination
dépasse la science pure, qui recherche les rapports des faits, sans aucune idée préconçue.
Nous relevons cela dans le but de donner un exemple des obstacles qui, dans les sciences
sociales, s'opposent à la recherche de la vérité expérimentale.

§ 2610 (note 2) (retour à l’appel de note § 2610 - 2)

PRISCUS PANITES, dans Fragm. hist. graec., t. IV, p. 86-87. Si la période ascendante
de notre ploutocratie démagogique se prolonge un certain temps, et amplifie le mouvement
dont nous voyons le début, on peut imaginer qu'un homme ayant réussi à fuir l'oppression de
ce temps-là, et réfugié chez certains X, répète sans y changer beaucoup le discours de
l'interlocuteur de Priscus. Il dira que « ceux qui se trouvent chez les X ont la vie tranquille,
après avoir travaillé, pour faire quelques épargnes : chacun jouit de ses biens, et n'est molesté
en aucune façon par qui que ce soit ; tandis que là où il était avant, de toute manière, il était
dépouillé et opprimé. De lourds impôts l'accablaient, établis par le vote du plus grand
nombre, lequel ne les payait pas ; c'était un nombre toujours plus restreint de gens qui les
payaient ; et ils étaient augmentés sans mesure, pour faire face aux dépenses énormes du
gouvernement de la ploutocratie démagogique. En outre, il subissait les vexations de ceux
qui font partie de ce gouvernement ou en sont les suppôts. Les lois ne sont pas égales pour
tout le monde. Si quelque violateur de la loi appartient d'une manière ou d'une autre à la
classe dominante, son délit n'encourt aucune peine ; si c'est quelqu'un qui, comme le
contrebandier, attente aux privilèges fiscaux de cette classe, on lui applique la peine prévue
par la loi. Un sort meilleur n'attend pas l'innocent accusé à tort, qui ne porte préjudice à
personne, et voudrait qu'on ne lui en portât pas non plus, en traînant en longueur les procès,
en lui faisant dépenser son argent, grâce aux caprices des « bons juges », et aux menées de
ceux qui veulent se concilier la faveur des politiciens et des avocats-princes. Il y a, en effet,
une manière absolument inique d'obtenir par protection ce qui ressortit à la loi ; cela en se
mettant au service des gouvernants, et en leur étant utile aux élections, par lesquelles ils
accaparent le pouvoir ».
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 138

§ 2611 (note 2) (retour à l’appel de note § 2611 - 2)

Au temps de la guerre européenne de 1914, la bureaucratie russe renouvela exactement


les erreurs commises dans la guerre contre le Japon. Elle sembla n'avoir rien appris de
l'expérience. Un discours prononcé à la séance de la Douma, le 14 août 1915, par M.
Maklakov, frère d'un ex-ministre de l'Intérieur, offre sous une forme modérée une vue
synthétique de cet état social. « ... Cela nous amène à la question la plus épineuse de notre vie
politique. Ce n'est un secret pour personne que la Russie est, par malheur, le modèle
classique de l'État où beaucoup de gens ne sont pas à leur place [sénilité d'une bureaucratie
qui autrefois fut bonne] (approbations à gauche et au centre). C'est le pays où l'on se plaint
de manquer d'hommes et où l'on ne fait aucun cas de ceux qui y sont. Nous savons que, par
malheur, ce sont surtout les gens complaisants qui réussissent, les nullités aimables
(approbations), les causeurs agréables, les gens qui savent descendre le courant et deviner où
le vent va souffler ; et ceux qui ne réussissent pas sont tous les hommes de caractère et de
volonté et de science réelle [cette description de la circulation de la classe gouvernante est
remarquable : elle est faite par un homme pratique]. Les choses en sont là, messieurs, qu'une
carrière rapide et parfois brillante est un mauvais point pour un homme ; nous savons que
derrière une belle carrière il n'y a pas des talents, des mérites et des services, mais des
complaisances, des complicités, des protections et des faveurs (approbations à gauche et au
centre). Nombre de nominations sont un scandale public, un défi à l'opinion publique ; et
quand on s'aperçoit de l'erreur, il est trop tard pour éloigner ces créatures, le prestige du
pouvoir ne le permet pas. Le nouveau gouvernement, dont la tâche est de vaincre les
Allemands, verra bien vite qu'il est plus difficile encore de vaincre la résistance de ses
subordonnés. Le grand obstacle contre lequel sont venues se briser tant d'initiatives, c'est le
personnel administratif ». Un orateur socialiste avait rejeté sur le régime « despotique » la
faute du manque de préparation de la Russie. M. Markov répondit très bien : « Mr. Adjemov
a dit très justement que, dans cette affreuse guerre, l'Allemagne était prête. Il nous a dit aussi,
en manière de reproche, que la France l'était aussi. Les Français étaient encore plus mal
préparés que nous, et la guerre a montré que l'allié le plus fort c'est la Russie. À gauche, on
dit que si nous ne sommes pas prêts, c'est qu'on a enchaîné la liberté ; mais les
gouvernements français, anglais et belge ne l'ont pas enchaînée, et pourtant ils n'étaient pas
prêts, ils l'étaient moins que la Russie ». (Journal de Genève, 3 septembre 1915). Ajoutons
que, comparé au gouvernement russe actuel, le gouvernement de la grande Catherine était
plutôt plus que moins autocratique, ce qui ne l'empêcha pas d'être victorieux en différentes
guerres.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 139

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917)

Notes
ajoutées par l’auteur
à l’édition française

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§9273 ARISTOTE, De animal. hist., rapporte, sans en prendre la responsabilité, la


croyance que les juments peuvent être fécondées par le vent.

§1313. Les sentiments complexes auxquels on donne le nom de haine appartiennent en


partie à ce genre. La crainte est très souvent l'origine de la haine, chez l'homme et chez
l'animal. La haine, en de nombreux cas, se change en mépris lorsque la crainte disparaît. En
général la haine naît du désir de repousser une atteinte à l'intégrité. Une foi vive fait partie de
cette intégrité, et cela explique la violence des haines théologiques. Elles s'atténuent lorsque
la foi diminue, ou lorsque l'individu ne la considère plus comme essentielle à sa propre
personnalité. Pour un artiste, un littérateur, un poète, non seulement la vanité, mais aussi un
sentiment profond de leur art, font voir dans toute manifestation contraire, parfois même dans
le simple silence, une offense à l'intégrité. Souvent tout changement à l'état de choses
existant est aussi estimé une offense, qui est repoussée par l'attachement à la tradition, la
néophobie.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 140

§17491 Carpenteriana, Paris 1741 : « (p. 237). La Mothe-le-Vayer aïant fait un Livre de
dur débit, son Libraire vint lui en faire ses plaintes, et le prier d'y remedier par quelque autre
Ouvrage. Il lui dit de ne se point -mettre en peine ; qu'il avoit assez de pouvoir à la Cour pour
faire défendre son Livre ; et qu'étant défendu, il en vendroit autant qu'il voudroit. Lorsqu'il
l'eut fait défendre, ce qu'il prédît arriva ; chacun courut acheter ce Livre, et le Libraire (p.
338) fut obligé de le réimprimer promptement, pour pouvoir en fournir à tout le monde ».
§1755. Au commencement du mois d'octobre 1918, on put lire dans les journaux la note
suivante : « Le grand organe libéral anglais le Daily Chronicle a été acheté par sir Henry
Dalziel et quelques sociétaires pour la somme de 87 millions de francs... Le nouveau
propriétaire, M. Dalziel, est un journaliste riche et député libéral, qui est surtout connu
comme l'ami intime et le fidèle appui de M. Lloyd George tant au Parlement que dans la
presse. En cela consiste principalement la signification politique de l'achat du Daily
Chronicle, lequel paraissait récemment peu enclin à appuyer Lloyd George et penchait
davantage vers les tendances du parti libéral, qui accepte Asquith comme chef. On annonce
que la politique du journal ne changera pas, mais il est probable que sous le nouveau
propriétaire il soutiendra vigoureusement Lloyd George ».

§17161. Un livre excellent sur le sujet traité ici a été publié après que ces lignes ont été
écrites. Voir : DANIEL BELLET ; Le mépris des lois et ses conséquences sociales, Paris,
Flammarion éditeur, 1918.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 141

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917)

Table analytique
des matières
contenues dans les deux volumes

Les chiffres arabes indiquent les paragraphes.


Ceux qui sont munis d'un * se rapportent aux paragraphes les plus importants.

I
GÉNÉRALITÉS

(I-a)
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Les règles suivies dans un ouvrage n'ont rien d'absolu (II-l) ; elles sont établies suivant le
but de l'ouvrage. Exposé de ces règles et de ce but [Chap. I, §4*, §5*, §6*, §70*, §71 ; voir
Sociologie logico-expérimentale, Étude à laquelle nous procédons].

(I-b)
Pour faciliter l'étude, nous divisons les faits observés dans les sociétés humaines en deux
catégories : (M) Les manifestations, par actes ou paroles, des instincts, des sentiments, des
tendances, des appétits, etc., des intérêts, et les conséquences logiques ou pseudo-logiques
tirées de ces manifestations. Cette catégorie comprend donc les actions non-logiques et les
actions logiques [Ch. II]. On peut diviser en deux autres catégories la partie qui concerne les
actions non-logiques, soit : Une partie (d), qui ne donne naissance à aucune manifestation
verbale : une autre partie, (c), qui donne naissance à des manifestations verbales [§851* à
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 142

§854, §1690*, §2083]. (N) Tous les autres faits du milieu dans lequel se trouvent les sociétés
humaines. Cette division des faits est exclusivement expérimentale. Les deux catégories (M)
et (N) ne correspondent nullement au « monde interne » et au « monde externe » des
métaphysiciens [95* ; voir Concepts] ; ce sont de simples catégories de faits. Chez les
animaux, la partie (c) fait défaut ; il ne reste que la partie (d) [voir : Actions non-logiques] ;
chez les hommes, on néglige, on ne prend pas garde, on ignore que de nombreux groupes
constituant (c) sont uniquement des manifestations d'instincts, de tendances, etc. [voir :
Actions non-logiques, Dérivations]. L'un des buts du présent ouvrage est d'ôter ces voiles de
la réalité [Ch. II, III, IV, V].

(I-c)

La partie (c) prédomine chez les hommes, puisqu'ils ont l'habitude d'exprimer verba-
lement instincts, sentiments, etc., et qu'ils se complaisent à y ajouter des développements
logiques ou pseudo-logiques. Elle se sépare facilement et spontanément des faits dont elle
n'est qu'une manifestation, et paraît alors avoir une existence propre [§1690 ; voir : III.
Langage]. La partie (c) se divise en deux autres : (a) une partie peu variable [résidus] ; (b)
une partie très variable [dérivations] – §798* à §841 ; Ch. V, VII, VIII, IX, XI.

(I-d)
Nous avons à étudier les rapports suivants entre les catégories (M) et (N) de faits : (alpha)
Les rapports mutuels entre (M) et (N) ; Les rapports de (M) et de (N) avec les théories, les
doctrines, les propositions ; (gamma) Les rapports de (M) et de (N) avec la constitution des
sociétés humaines. Dans une première approximation, on peut, en de très nombreux cas,
réduire la partie (M) à la partie (c), spécialement dans l'étude des théories [Ch. II, III, IV, V].

(I-e)
(alpha) Rapports mutuels entre (M) et (N). Il existe un certain rapport, qui n'est pas une
correspondance parfaite, entre (M) et (N) ; de même entre les diverses parties de (M) et de
(N), soit, en général, entre diverses catégories de faits [voir : Mutuelle dépendance]. Tout être
vivant est adapté en une certaine mesure, au milieu où il vit, et aussi bien au point de vue des
formes matérielles qu'à celles de l'instinct, des sentiments, etc., il se trouve dans une certaine
dépendance avec ce milieu. Par exemple, l'instinct des animaux qui vivent de proie est en
corrélation avec l'existence de cette proie [§1768 à §1770]. Plus brièvement, on peut dire
qu'il peut y avoir certaines corrélations entre ces groupes de faits de (M) et les groupes de
faits de (N). Nous avons surtout à nous occuper des corrélations entre (c) et (N). On peut
comparer les groupes de (c) à des nébuleuses ayant chacune un noyau entouré d'un amas.
Dans quelques-unes de ces nébuleuses, il y a, tant bien que mal, une certaine correspondance
entre le noyau et les faits (N) ; mais avec l'amas cette correspondance fait défaut. Dans
d'autres nébuleuses, la correspondance fait défaut avec le noyau et avec l'amas [§1767]. En
d'autres termes : certains groupes de (c) sont semblables à une mauvaise photographie de (N)
[§17781*, (III-f] ; certains autres n'ont que peu de chose ou rien de commun avec (N) [Ch. XI,
XII].
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 143

(I-f)
Parmi les groupes de (c) qui n'ont rien de commun avec (N) se trouvent ceux qui
correspondent entièrement à un monde dit surnaturel ou métaphysique, en somme à un
monde non-expérimental ; et aussi ceux dans lesquels cette correspondance n'est que
partielle. Les sciences logico-expérimentales ne s'occupent pas de ces rapports [voir : (II-g),
(II-h), (II-i).

(I-g)
(bêta) Rapports de (M) et de (N) avec les théories. Au lieu de (M) nous pouvons, pour
une première approximation, considérer (c). Au point de vue indiqué, la catégorie (c) peut
être divisée en deux sous-catégories : (c1) celle qui réside en l'auteur de la théorie ; (c2) celle
qui réside en d'autres hommes, avec lesquels il est en relations ; (c1) et (c2) ont des parties
communes. Toute théorie dépend évidemment de (c1). Les différences entre les diverses
théories proviennent des variétés de cette dépendance et des divers modes suivant lesquels on
tient compte de (c2) et de N [voir : Objectif et Subjectif, Dérivations, Résidus ; Ch. I, III, IV,
V].

(I-h)
Il existe une partie commune à la sous-catégorie (c1) et à la sous-catégorie (c2), chez les
individus de la collectivité à laquelle appartient l'auteur. Ce fait explique l'illusion des
personnes qui, dans leurs raisonnements, partant de (c1), croient partir d'une entité
impersonnelle, et atteindre à l'absolu en s'élevant au-dessus du contingent [voir : Dérivations,
Esprit humain, Consentement].

(I-i)
(gamma) Rapports de (M) et de (N) avec la constitution des sociétés humaines. À ce
point de vue, on peut diviser (M) en deux parties : (Ms) Instincts, sentiments, etc. [voir
Résidus] ; (Mr) Raisonnements [voir Dérivations]. Théoriquement, à l'un des extrêmes, on a
des sociétés déterminées par (Ms) et par (N) : telles sont probablement les sociétés animales.
À l'autre extrême, on aurait des sociétés déterminées par (Mr) et par (N). Mais ces sociétés
n'existent pas dans le monde concret [2143]. Croire qu'elles peuvent exister, est l'un des
dogmes qui divinisent la Raison ou la Science [voir : Religion et métaphysique de la Raison,
Idem de la Science]. Les sociétés humaines occupent des degrés intermédiaires [2146]. Pour
autant que nous pouvons le savoir, l'ensemble de (M) et de (N) paraît déterminer la
constitution de ces sociétés [Ch. XII].

(1-l)
Parmi les rapports de (M) et de (N) avec la constitution des sociétés, une place très
importante appartient aux rapports avec les diverses utilités des individus, des collectivités,
des sociétés, de la race humaine, etc. [voir : Utilité]. La science logico-expérimentale ne peut
en avoir connaissance que par l'examen des faits (II-b) ; les sciences non-logico-expéri-
mentales fixent habituellement a priori tous ces rapports ou une partie d'entre eux. Elles les
réduisent très souvent à une identité entre certaines utilités et une de leurs entités à laquelle
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 144

elles donnent le nom de « vérité » [Ch. XI, XII, XIII ; voir : Métaphysique et Théologie,
Vérité et Utilité].

(I-m)
La société humaine est hétérogène. La théologie de l'égalité nie cette hétérogénéité,
comme autrefois la théologie chrétienne nia les antipodes. La science logico-expérimentale
ne peut se soucier ni de l'une ni de l'autre, lorsqu'elle recherche les uniformités des faits ainsi
travestis. Elle s'en occupe, au contraire, pour connaître comment ces théologies se sont
constituées, et à quels sentiments, tendances, etc., elles correspondent [voir : Dérivations,
Résidus.] En une première approximation, certains phénomènes peuvent être considérés en
moyenne, pour une société donnée ; mais il est presque toujours indispensable de procéder à
une seconde approximation qui tienne compte de l'hétérogénéité. Nous devons dès l'abord
considérer certains autres phénomènes en rapport avec l'hétérogénéité sociale, afin de ne pas
nous éloigner trop de la réalité. Pour étudier cette hétérogénéité, on peut diviser la société en
différentes classes ou castes, suivant divers critères. Il faut considérer ces classes ou castes,
non seulement à l'état statique, mais aussi à l'état dynamique. De là les études sur la
circulation des élites, sur la circulation des classes de rentiers, de spéculateurs, et d'autres
encore. Enfin, il faut tenir compte des caractères différents de ces classes, pour étudier la
forme et l'évolution de l'ensemble social (I-r) [voir : Classes sociales ou castes, Démocratie,
Évolution, Proportion des résidus, etc., Résidus, Répartition et changement dans l'ensemble
d'une société, Utilité des doctrines, Spéculateurs, Vérité].

(I-n)
La société humaine est considérée comme un système de molécules [§2066*] qui ont
certaines propriétés, dans l'espace et dans le temps, sont soumises à certaines liaisons,
présentent certains rapports. Les raisonnements [dérivations], les théories, les croyances qui
ont cours dans cet agrégat, sont considérés comme des manifestations de l'état de cet agrégat,
et sont étudiés comme des faits, à l'égal de tous les autres faits sociaux (II-e). Nous en
recherchons les uniformités, et nous nous efforçons de remonter à d'autres faits dont ceux-ci
procèdent. Nous n'entendons nullement opposer une dérivation à une autre dérivation, une
croyance à une autre croyance. Il nous importe seulement de savoir en quel rapport se
trouvent les dérivations et les croyances entre elles et avec les autres faits, dans le temps et
dans l'espace [voir : Apostolat, Applications pratiques, Actions, Ensemble social, Économie,
Phénomène économique, Éléments qui déterminent l'équilibre économique et l'équilibre
social, Équilibre social et équilibre économique, Expérience, Formes sociales, Lois expé-
rimentales, Utilité, Maximum d'utilité, Méthode historique, Morale, Objectif et Subjectif,
Système social, Résidus, Dérivations, Sentiment, Société, Sociologie logico-expérimentale,
Étude à laquelle nous procédons, Histoire, Spéculateurs, Théories].

Les phénomènes sociaux présentent habituellement une forme ondulée, oscillatoire. Les
ondes sont de divers genres et de diverses intensités. Elles peuvent, par conséquent, être
divisées en différentes catégories, qui indiquent certaines périodes des phénomènes [voir :
Ondes, Périodes économiques et sociales ; Ch. XIII].
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 145

(I-p)
Mutuelle dépendance. Les molécules du système social sont mutuellement dépendantes
dans l'espace et dans le temps. La mutuelle dépendance dans l'espace apparaît dans les
rapports des phénomènes sociaux. Soient A, B, C... , les diverses parties en lesquelles, pour
faciliter notre étude, nous estimons utile de diviser l'ensemble du phénomène social. La
science logico-expérimentale qui étudie A [par exemple l'économie] tient compte directement
de la mutuelle dépendance des molécules de A. Les sciences logico-expérimentales qui
étudient B, C.... procèdent de même (voir : Mutuelle dépendance]. Ensuite, la science logico-
expérimentale qui étudie l'ensemble A, B, ou A, B, C, ou A, B, C, D..., etc., doit tenir compte
de la mutuelle dépendance de A et de B, ou de A, de B, de C, etc. On exprime ce fait en disant
que la science logico-expérimentale sépare l'analyse de la synthèse, et fait succéder celle-ci à
celle-là (II-q) ; et aussi en observant que la science qui étudie A ne peut donner une théorie
complète des phénomènes concrets dont se compose apparemment A (II-r). En réalité, A se
compose uniquement d'abstractions de ces phénomènes, dont on a précisément éliminé toutes
les parties qui dépendent de B, C, D,... La synthèse, qui fait suite à l'analyse, a pour but de
rendre à ces parties leur place. Les personnes qui, en sciences sociales, suivent les méthodes
des sciences non logico-expérimentales, ne peuvent comprendre cela, parce qu'elles
raisonnent sur des concepts [94, 95*] plus que sur des faits ; et les concepts sont non
seulement beaucoup plus simples que les faits, mais apparaissent en outre beaucoup plus
indépendants [voir : Juste, Injuste, Moral, Immoral, Pratique et Théorie, Prescriptions]. De
l'incapacité de ces auteurs à comprendre la réalité expérimentale, il résulte que lorsqu'on
observe que la théorie logico-expérimentale qui étudie A ne peut expliquer un phénomène
concret apparemment compris dans A, ils concluent qu'il faut rejeter cette science, tandis
qu'au contraire il faut seulement la compléter en y ajoutant d'autres études (II-s). Ou bien ils
font pis, et usent d'une dérivation verbale qui révèle leur grande ignorance de la réalité
expérimentale ; ils affirment que les lois économiques et sociales souffrent des exceptions, et
ils ne s'aperçoivent pas du ridicule qu'il y a à affirmer l'existence d'uniformités non-
uniformes [§109*, §16893*, §1792*].

(I-q)
Mutuelle dépendance. Si l'on considère les phénomènes dans le temps, aux observations
précédentes il faut en ajouter d'autres. La forme des phénomènes sociaux est essentiellement
oscillatoire (I-o). Pour un phénomène A, nous avons une suite d'oscillations ; de même pour
les phénomènes B, C, D,... Il faut considérer : 1° la mutuelle dépendance des oscillations de
A, et de même celle des oscillations de B, C, D,... séparément pour chaque phénomène ; la
mutuelle dépendance des oscillations des différents phénomènes [§2552*]. Cette dernière
étude se rapproche beaucoup plus que la première de l'étude de la mutuelle dépendance dans
l'espace (I-p). L'action des oscillations précédentes sur les suivantes pourrait apparaître dans
l'étude de l'évolution, si l'on accomplissait cette étude en tenant compte de la forme
oscillatoire des phénomènes [§2585]. Beaucoup de personnes sont empêchées de le faire,
parce qu'elles recherchent, afin de la faire disparaître, la cause des maux de la société
[§2541] ; ou bien parce qu'au lieu d'étudier comment sont les faits, elles prêchent en vue de
les modifier ; ou parce qu'à l'histoire logico-expérimentales, elles substituent des histoires
éthiques, théologiques, etc. [voir : Histoire]. En réalité, la succession des oscillations peut,
pour un grand nombre de phénomènes, se produire d'une manière grossièrement analogue à
la succession des divers âges de la vie humaine [§2541]. De même que la naissance est pour
l'homme l'origine de la jeunesse, et qu'avec la jeunesse elle est l'origine de l'âge mûr, et enfin
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 146

de la vieillesse et de la mort, de même les périodes précédentes des phénomènes sociaux


peuvent, dans une certaine mesure, être considérées comme l' « origine » des périodes
suivantes, et certains faits peuvent favoriser d'abord la prospérité, ensuite la décadence [2541,
2585*]. Tout cela est contraire aux résultats des théories et des histoires non logico-
expérimentales, qui, de l'éthique, de la métaphysique ou de quelque théologie, se flattent de
tirer un jugement absolu (II-m) sur la valeur des faits [voir : Théories, Religions,
Métaphysique, Sociologie].

Proportions des résidus dans les diverses classes sociales. Si, parmi les innombrables
éléments qui sont en rapport avec les formes sociales et leurs évolutions, on recherche les
faits principaux, on y trouvera la proportion des résidus dans les diverses classes sociales, et
surtout la proportion des résidus de la Ie et de la IIe classes, dans la partie gouvernante et dans
la partie gouvernée. L'histoire confirme qu'on obtient une première et grossière image des
phénomènes, en portant son attention principalement sur ces proportions, et d'une manière
subordonnée à d'autres circonstances importantes [Ch. XII, XIII].

II
THÉORIES LOGICO-EXPÉRIMENTALES
ET THÉORIES NON LOGICO-EXPÉRIMENTALES
Sauf indication contraire,
par « expérience » il faut entendre « expérience et observation ».

(II-a)
Retour à la table des matières

Pour trancher un différend, il faut un juge [§17 *, §27, §28, §961]. Dans les sciences
logico-expérimentales, ce juge est exclusivement l'expérience objective, dont on tire les
preuves [§16, §17, §42, §69*-7, §475]. Dans les sciences non logico-expérimentales, on peut
avoir divers autres juges. Tels seraient les livres sacrés pour les croyants de certaines
religions, la « conscience » pour certains métaphysiciens, l'auto-observation pour d'autres, les
principes « nécessaires » pour d'autres encore, etc. [voir : Vérité, Auto-observation, Néo-
chrétiens, Droit naturel, Droite raison, Nature, Bien, Métaphysique, etc.]. Très souvent les
sciences non logico-expérimentales ont pour juge l'accord avec les sentiments [§42, §49,
§581 : voir Logique des sentiments, Persuader.] On fait en outre intervenir la considération
de l'utilité : une doctrine passant pour « vraie » parce qu'elle est « utile » [voir : Vérité] –
[§423, §473, §474, §475, §581, §593, §594, §961 : voir : Étude à laquelle nous procédons.
Sociologie].

(II-b)
Les théories logico-expérimentales se laissent guider uniquement par les faits ; elles sont
constituées par des propositions descriptives qui affirment des uniformités expérimentales, et
par des conséquences logiques de ces propositions [voir : Théories]. Les théories non-logico-
expérimentales visent à dominer les faits, et renferment des propositions qui ajoutent quelque
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 147

chose aux uniformités expérimentales [§55, §56, §521, §524 ; voir : Lois (uniformités),
Principes, Métaphysique].

(II-c)
Les sciences logico-expérimentales déduisent les principes des faits [2078 1], auxquels les
principes sont toujours subordonnés. Les sciences non-logico-expérimentales posent a priori
certains principes dont les faits dépendent [§10, §11, §22, §23*, §24, §54* à §56, §57*,
§63*, §90 à §93, §343, §514, §521, §638*, §642*, §643*, §665, §976, §1532, §2397,
§2398].

(II-d)
Les théories logico-expérimentales raisonnent sur les faits, c'est-à-dire sur les catégories
(c2) et (N) de (I-g) ; elles tiennent compte des éléments (c1) uniquement comme de simples
faits, jamais comme de sentiments qui s'imposent ; elles s'occupent exclusivement de mettre
en rapport certains faits avec d'autres faits [voir : Explications] ; tout ce qui dépasse
l'expérience leur est étranger [Ch. IV, VI ; les abstractions sont des parties communes à
certains faits. Les théories non logico-expérimentales raisonnent au moyen de sentiments (c1)
de l'auteur (I-g), et surtout grâce à l'impression que produisent sur lui certains mots [voir :
Langage] ; elles s'occupent non seulement des faits, mais aussi de certaines entités qui
dépassent l'expérience [Ch. IV, V], et avec lesquelles elles mettent en rapport les faits. Pour
de telles théories les abstractions ne sont pas seulement des résumés de certaines parties des
faits : elles ont une existence propre et indépendante. La différence entre les théories logico-
expérimentales et celles qui ne le sont pas consiste avant tout en ce que les premières ont
pour but de réduire à zéro la partie contenant exclusivement (c1) [§2411 * ; Ch. I] ; les
secondes attribuent, souvent implicitement, parfois explicitement, un rôle plus ou moins
prépondérant et dominant à (c1) [voir : [Classification, Théories]. À l'un des extrêmes se
trouvent les théories qui s'efforcent de combattre la prédominance du groupe (c1), pour ne
s'attacher qu'à (c2) et à (N) ; du moins autant que possible, car il est bien difficile d'éviter
entièrement (c1). À l'autre extrême se trouvent les théories qui attribuent un rôle prédominant
aux sentiments exprimés par (c1) ; du moins autant qu'elles le peuvent, car il est de même
bien difficile d'ignorer entièrement (c2) et (N) [§142*, §143, §170] – [§9, §10, §69, §75,
§76*, §108, §170, §5142, 521, 803, §804, §977* à §979, §2411 ; Ch. I, III, IV, V ; voir :
Objectif et subjectif, Hypothèses expérimentales et hypothèses non-expérimentales, Économie
en partie non logico-expérimentale, Sociologie en partie non logico-expérimentale].

(II-e)
Les sciences logico-expérimentales étudient comme de simples faits sociaux (I-n) les
théories, les doctrines, les propositions, etc., qui ont cours dans la société, même si ces
théories, doctrines, etc., ne sont pas logico-expérimentales, ou si elles sont fantaisistes,
absurdes, etc. [§7, §12, §69*-6°, §81, §145, §466, §514 2, §838, §843, §845]. Analogies avec
l'étude de la philologie [§346, §468, §469, §659, §879* à §883 ; voir : Dérivations].
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 148

(II-f)
Chronologiquement, les sciences non-logico-expérimentales précèdent d'habitude les
sciences logico-expérimentales [§57].

(II-g)
Le domaine des théories logico-expérimentales est nettement distinct de celui des
théories non logico-expérimentales, et n'a aucun point de contact avec lui. L'étude du monde
expérimental n'a rien de commun avec l'étude du monde non-expérimental [§16, §43, §69*-
2°, §70, §97, §474, §477, §481, §973]. Chaque étude est souveraine dans son domaine, et l'on
ne saurait admettre qu'elle envahisse celui de l'autre [§16, §43, §69*-3°, §70*, §477].

(II-h)
Les dieux, les êtres divinisés sont en dehors de la réalité expérimentale à l'égal des
abstractions métaphysiques [voir : Métaphysique et théologie], ou des abstractions pseudo-
expérimentales [voir : Théories, Néo-chrétiens]. Pour la science logico-expérimentale, autant
vaut une simple abstraction métaphysique qu'une abstraction divinisée [§1667 ; voir Gnose].
Au point de vue de l'approximation de la réalité expérimentale, autant valent les entités et les
principes métaphysiques que les entités et les principes théologiques, et en général les entités
et les principes non-expérimentaux [§67, §616, §928, §1667, §1767 ; voir : Entités, Religion,
Métaphysique]. Il n'y a pas de religion plus ou moins scientifique qu'une autre [§162, §43,
§309, §377, §569, §570, §616, §630*, §765, §928, §1533, §1767 ; voir : Néo-chrétiens,
Modernistes]. La métaphysique n'est pas plus « scientifique », plus près de la réalité que la
théologie [§67, §378*, §928, §1533, §1538 ; voir : Impératif catégorique, Droite Raison,
Nature, etc.].

(II-i)
La science logico-expérimentale ne peut accepter de théorèmes établissant des rapports
entre des choses qui, toutes ou en partie, sont en dehors du monde expérimental (§479,
§1667). De même elle ne peut accepter, si la vérification expérimentale fait défaut, des
théorèmes qui établissent des rapports uniquement entre des choses du monde expérimental,
mais qui sont obtenus grâce à l'élimination d'entités non-expérimentales [§479, §480* à
§482, §1540, §1607*, §1608]. Enfin, elle repousse aussi la conclusion qu'on voudrait tirer du
fait que ces théorèmes sont ou ne sont pas vérifiés par l'expérience, pour démontrer
l'existence ou la non-existence hors du monde expérimental, de l'entité éliminée [§481*,
§487, §516 ; voir : Religions, Prophéties, Miracles, Entités, etc.]. Toutes ces propositions
sont des conséquences de (II-g).

(II-l)
Étant donné qu'on ne peut comparer d'une manière absolue l'étude logico-expérimentale
avec des études non logico-expérimentales, on ne peut dire laquelle est la « meilleure », la
« moins bonne », la pire. On pourrait le dire d'une manière contingente, en indiquant le but
que l'on veut atteindre [§70*, §71 voir : Casuistique, Fin, Vérité, etc.].
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 149

(II-m)
Les sciences logico-expérimentales sont entièrement contingentes ; les sciences non
logico-expérimentales visent à l'absolu [voir : Absolu et contingent]. Les premières n'ont pas
de conclusions « certaines », « nécessaires » [§1531], « absolues », mais seulement
probables, très probables [voir : Probabilité]. Ces conclusions sont toujours énoncées avec la
restriction : dans les limites du temps, de l'espace et de l’expérience à nous connus [§69-5°].
Les secondes ont des conclusions « certaines » « nécessaires », « absolues », sans conditions
restrictives [§47, §69*-5°, §97, §408, §5292, §976, §1068, §1531*, §1532, (I-r)].

(II-n)
Les sciences logico-expérimentales n'ont pas de principes « certains ». Les sciences non-
logico-expérimentales ont de tels principes, auxquels elles donnent le nom de « principes
naturels » ou « nécessaires », de « lois » considérées comme différentes des uniformités
expérimentales, d'axiomes théologiques ou métaphysiques, etc. [§55, §56, §90, §91, §642,
§1068 ; voir : Lois (uniformités), Métaphysique, Religion, etc.].

(II-o)
Les personnes qui cultivent les sciences non logico-expérimentales ne saisissent
habituellement pas le caractère contingent des sciences logico-expérimentales, et raisonnent
comme si ces sciences avaient aussi en vue un « absolu » quelconque, simplement différent
de celui des sciences non logico-expérimentales [§973]. Par conséquent elles s'imaginent que
les sciences logico-expérimentales ont des dogmes, tels que celui-ci : le « vrai » ne peut être
connu que par l'expérience [§16] ; ou bien : le « vrai » expérimental est supérieur à d'autres
« vrais » [§26, §46*, §69] ; ou encore : les théorèmes des sciences logico-expérimentales
donnent la « certitude » ; ils nous font connaître des « lois » et non de simples uniformités
expérimentales ; « tout » peut s'expliquer par l'« expérience » [déterminisme]. On ne parvient
pas à leur faire comprendre qu'un tel énoncé suffit pour montrer qu'il ne peut être celui d'un
théorème logico-expérimental, dans lequel il n'y a jamais aucune place pour l'absolu que
renferme le terme « tout » [§88, §528* à §532, §976, §1531* ; voir : Lois (uniformités),
Vérité, Dérivations, Déterminisme, etc.].

(II-p)
Les théories logico-expérimentales sont dans un continuel DEVENIR ; elles procèdent
par approximations successives. Les théories non-logico-expérimentales atteignent
habituellement du premier coup un état qui paraît à leurs fidèles devoir être immuable, bien
qu'en fait il change avec les auteurs et les fidèles [§69*-9°, §91, §92, §106, §107, §144, §826,
§1531*, 2410 ; voir : Approximations successives, Faits, Concret, Ondulations, etc.].

(II-q)
Les sciences logico-expérimentales séparent l'analyse de la synthèse (I-p). Chacune
d'entre elles est essentiellement analytique : elle détache les différentes parties d'un phéno-
mène concret, et les étudie séparément. On procède à la synthèse en unissant les conclusions
de plusieurs de ces parties (I-p). Les mouvements réels sont toujours considérés séparément
des mouvements virtuels, l'étude de ce qui est, de l'étude de ce qui doit être [pour atteindre un
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 150

but déterminé]. Les sciences non logico-expérimentales tendent à unir l'analyse et la


synthèse, à les confondre, sans même que les auteurs de ces sciences se rendent compte qu'il
y a lieu de considérer à part l'analyse et la synthèse. Ils ne distinguent pas ou distinguent mal
les mouvements réels des mouvements virtuels [voir : Mouvements]. Chacune de ces sciences
prétend connaître entièrement, d'un seul coup, certains phénomènes ; et lorsque l'expérience
démontre que cette prétention est vaine, cette science recourt à des subterfuges souvent
puérils, tels que changer le sens des mots [voir : Valeur] ; ou bien admettre, au moins
implicitement, que ce qui n'est pas devrait être ; ou encore chercher délibérément ce qui doit
être, L'élément non-expérimental réside dans le terme doit, employé d'une manière absolue,
sans indication d'un but expérimental [§10, §28* à §32, §33 à §40, §69*, §253, §265, §277,
§279, §297 à §299, §346, §483, §518, §605, §613, §701, §711, §804, 817*, §818, §845,
§966* à §975, §1459, §1687, §1689, §2016, §2017, §2147, §2214, §2411, §2219 ; voir :
Devoir, Empirisme, Pratique et théorie, Applications pratiques, Absolu et contingent, etc.].

(II-r)
À elle seule, l'économie ne peut donner une théorie de la valeur, du capital, de l'intérêt,
de la protection, etc., si par ces termes on entend des phénomènes concrets. Il est nécessaire
d'ajouter les conclusions d'autres sciences (I-p). De même, la comptabilité ne peut, à elle
seule, donner une théorie du commerce concret, ni la thermodynamique une théorie des
machines à vapeur concrètes, etc. §135, §36, §38, §2022* à §2024, §2219*].

(II-s)
Dans les sciences non logico-expérimentales, pour la connaissance du phénomène
concret, la synthèse doit suivre l'analyse. C'est pourquoi, lorsqu'il arrive que l'une des
sciences logico-expérimentales n'explique pas entièrement un phénomène, il est nécessaire de
la compléter à l'aide d'autres théories, et non de la rejeter ni de tenter de la compléter au
moyen d'une synthèse arbitraire en changeant le sens des termes employés, ou en divaguant
dans le domaine non-expérimental. Au contraire, cette voie est habituellement suivie par les
personnes qui ne sont pas accoutumées à raisonner suivant les méthodes des sciences logico-
expérimentales, et parfois aussi par les personnes auxquelles ces méthodes sont familières
dans les sciences naturelles, mais qui se laissent entraîner par le sentiment et par les intérêts,
dans les sciences économiques ou sociales [§33* à §39, §2017* à §2024 ; voir : Dérivations].

(II-t)
Les théories logico-expérimentales visent au perfectionnement de la méthode
quantitative ; les théories non logico-expérimentales sont habituellement qualitatives [§108,
§144*, §2091* à §2104, §2107, §2122*, §2155*, §2175, §2467 et sv. ; voir : Quantitatif et
qualitatif].

(II-u)
La réalité expérimentale et l'utilité sociale sont deux choses entièrement distinctes,
parfois opposées. Dans les théorèmes des sciences logico-expérimentales, on trouve la
première, et l'on peut ne pas trouver la seconde. Dans les théorèmes des sciences non logico-
expérimentales, habituellement on ne trouve pas la première, mais on y peut trouver la
seconde. En somme, une théorie peut être d'accord avec l'expérience et nuisible à la société,
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 151

ou bien en désaccord avec l'expérience et utile à la société [voir : Vérité, Religion et


métaphysique de la Raison, Morale, Religion, Fins idéales].

III
LANGAGE ET DÉFINITIONS

LANGAGE
(III-a)
Retour à la table des matières

Langage scientifique et langage vulgaire [§108*, §109, §113* à §118, §245, §266, §331,
§366, §396, §408, §815, §960*, §1545, §2240].

(III-b)
Dans les sciences logico-expérimentales, on s'efforce de rendre le langage aussi précis
que possible ; les termes sont d'autant meilleurs qu'ils sont mieux déterminés. Dans les
sciences non logico-expérimentales, on s'efforce de laisser le langage indéterminé, pour tirer
avantage de ce caractère : les termes sont d'autant meilleurs qu'ils sont plus indéterminés [§9,
§18, §21, 26, §69*-9°, §108, §171, §408, §499 à §506, §507*, §508, §515*, §586, §595,
§596*, §640, §965, §1546*, §1522 à §1554, §1686 ; voir : Dérivations, Contradictoires,
Persuader, Logique].

(III-c)
Au point de vue logico-expérimental, toute discussion est vaine, où l'on use de termes tels
qu'on ne sait pas avec précision à quoi ils correspondent réellement §127*, §69, §108, §119,
380, §442, §490, §965 ; voir : (II-i)

(III-d)
Les sciences logico-expérimentales ne discutent jamais sur les noms ; elles discutent sur
les choses désignées par les noms. Un raisonnement logico-expérimental conserve entière-
ment sa valeur, si l'on substitue des lettres de l'alphabet ou des nombres, aux noms usuels des
choses. Pourvu que les choses soient désignées sans aucun doute ni équivoque, il importe peu
ou point comment elles le sont. Les sciences non logico-expérimentales discutent sur les
noms. Il convient qu'elles suivent cette voie, car, en ces sciences, lorsque les noms ne
désignent pas des choses entièrement fantaisistes, ils ajoutent pour le moins quelque chose de
non-expérimental aux choses qu'ils doivent désigner. Cette adjonction consiste très souvent
en sentiments de l'auteur ou d'autres personnes (II-d). Les controverses des sciences non
logico-expérimentales tendent donc à devenir des logomachies. Elles perdent leur valeur et
leur sens, si l'on substitue des lettres de l'alphabet ou des nombres aux noms usuels des
choses, car ces lettres ou ces nombres n'agissent pas sur les sentiments comme le font les
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 152

noms usuels [§16, §21*, §113 à §116*, §119, §124, §128, §380, §514, §580, §642*,
§2002*].

(III-e)
Dans les sciences logico-expérimentales, le langage, étant arbitraire (III-r), n'exerce
aucune influence sur les choses. Dans les sciences non logico-expérimentales, le langage,
ayant une existence indépendante des choses, peut paraître exercer sur elles une influence
plus ou moins grande, et en exerce certainement une sur les théories que l'on fait au sujet de
ces choses. L'une et l'autre influences peuvent être légères, puis, graduellement, atteindre à
un extrême où les mots paraissent exercer un pouvoir occulte sur les choses (magie), ou bien
où ils servent à édifier des théories entièrement en dehors de la réalité (métaphysique,
théologie) [voir : Concepts et faits, Dérivations, Religions, etc. ; §182*, §183, §227, §514,
§958 à §965]. Mots transformés en choses [§658, §660, §691, §698, §1548, §1686].

(III-f)
Le langage reflète les faits extérieurs, dans la meilleure hypothèse, comme une
photographie mal faite, voire très mal faite, et qui, dans les cas défavorables, peut même
devenir entièrement imaginaire. Quiconque raisonne sur les noms agit comme celui qui, de
ces photographies, croirait tirer la connaissance précise des choses qu'elles représentent mal
[§1081, §118, §600, §691, §694, §695, §1767, §1769, §1772].

(III-g)
Dans les conditions les plus favorables, en peut tirer quelque chose du langage vulgaire
pour constituer une théorie, de même que, dans les conditions les plus favorables, on peut
tirer quelque chose des photographies pour connaître les choses qu'elles représentent mal.
Comme le langage vulgaire est habituellement synthétique, lorsqu'on en use, on tient compte,
bien que rarement et mal il est vrai, de la mutuelle dépendance des phénomènes. Ce peut être
utile si, pour cela, on ne dispose d'aucun autre moyen qui soit meilleur [§108, §109, §117,
§118*, §1767].

(III- h)
Dans la vie pratique, pour constituer des théories, on peut tirer bien davantage du langage
vulgaire, précisément parce que l'adjonction de sentiments (III-d), est un élément important
des décisions pratiques [113*, 815, 817 ; voir : Empirisme, Pratique et théorie, Dérivations].

(III-i)
Conséquences de l'indétermination du langage vulgaire [§266, §267, §365, §366, §376,
§1545, §1546*, §1552, §1556, §1797, §1857, §1904 à §1912, §1937, §2240].

(III-l)
Le langage comme manifestation d'actions non-logiques [§158* ; voir : (III-h)].
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 153

(III-m)
Étant donné que les sciences logico-expérimentales usent d'un langage objectif et précis,
il ne faut jamais rien entendre au delà de ce qu'il exprime ; il faut repousser toute adjonction
que le sentiment serait porté à faire. Étant donné que les sciences non logico-expérimentales
usent d'un langage en partie subjectif et dépourvu de précision, on peut souvent entendre ce
qui va au delà de ce qu'il exprime, ou ce qui diffère du sens rigoureux. Les adjonctions ou les
modifications faites de cette manière par le sentiment concordent très souvent avec celles que
l'auteur entendait faire à son exposé. Par conséquent, l'interprétation qui n'est pas rigoureuse
se rapproche souvent de l'idée de l'auteur plus que l'interprétation rigoureuse. [§41*, §74*,
§75*, §171, §311, §1678 et sv. ; voir : Pratique et théorie.]

DÉFINITIONS
(III-n)
Dans les sciences logico-expérimentales, étant donnée la chose, on détermine
arbitrairement (III-r) le nom. Dans les sciences non logico-expérimentales, étant donné le
nom, on cherche souvent la chose à laquelle il devrait correspondre, ou bien la chose à
laquelle correspondent les sentiments suscités par le nom ; et si on ne la trouve pas parmi les
choses réelles, on recourt aux choses imaginaires [§26, §109, §118*, §119, §150, §371, §578,
§638, §639, §686 à §691, §960 à §963, §965].

(III-o)
Il résulte de ce qui précède que, sauf le cas d'erreurs involontaires, les sciences logico-
expérimentales ont des termes qui correspondent au réel. Au contraire, les sciences non
logico-expérimentales ont des termes qui, ou par la volonté de l’auteur, ou à cause des règles
suivies en use, ne correspondent pas au réel, et souvent ne correspondent qu'à des choses
entièrement imaginaires [§108, §109, §171, §371, §408, §442*, §509 à §511, §515, §579,
§640].

(III-p)
Dans les sciences logico-expérimentales, les définitions sont des simples ÉTIQUETTES
qui ne servent qu'à désigner certaines choses. Dans les sciences non logico-expérimentales,
les définitions renferment un élément non-expérimental, très souvent en rapport avec le
sentiment [§119*, §150, §236, §245, §577, §578, §638, §642*, §798*, §868*, §960, §965 ;
voir : Définitions].

(111-q)
Dans les sciences logico-expérimentales, les définitions sont arbitraires ; c'est pourquoi, à
part quelques considérations de convenance (III-r), on ne peut rien y faire entrer de ce qui
doit faire l'objet d'un théorème [§381, §382* à §388, §442, §963].
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 154

(III-r)
Conditions pour les définitions logico-expérimentales [§387, §388*].

IV
TABLE DE SUJETS PARTICULIERS
L'ordre alphabétique est double :
1° celui des sujets ; 2° celui des parties de ces sujets.

A
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Absolu et contingent §6, §9 à §11, §16, §19, §28, §69*-5°, §97*, §108*, §408, §447, §488,
§528, §540, §1531, §2144, §2155.
Abstrait et concret. Voir : Concret et abstrait.

Actions concrètes. Leurs éléments §148, §798*.

Actions dépendant d'un état psychique, supposées l'effet de certaines doctrines (dérivations),
tandis qu'au contraire doctrines et actions sont des manifestations de l'état psychique
(résidus). Croyances et actions sont dépendantes, non pas directement, mais
indirectement, parce qu'elles forment deux branches du même tronc §162* à §164,
§166, §176 à §178, §184, §211, §217, §261, §267*, §268*, §284, §16902*.

Actions théories et état psychique (Actions, dérivations, résidus) §165 à §172, §267*, §268*,
§269 à §279, §283 à §296. Voir : Résidus, Dérivations, Religion.

actions logiques et actions non-logiques – Rôle qu'elles jouent dans les actes humains. Ch. II,
III, §283* à §290, §698, §707 à §711, §1127, §1242, §2141* à §2146, §2271.

Actions logiques §150, §152*, §157*, §160, §161, §1478, §1498.

Actions logiques, ou supposées telles, chez les animaux §156, §706.

Actions logiques. Forme logique ou juridique donnée aux rapports avec les dieux §220, §221,
§1320.

Actions logiques. Erreur de les considérer exclusivement §183, §212, §261, §706 à §711,
§793, §794, §1491, §1847, §2552, §2566.

Actions logiques en économie politique §263.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 155

Actions non-logiques Ch. I, II, §150, §151, §153* à §162, §249, §280, §289, §698, §980,
§1148, §1273*, §1322, §1729, §2119.

Actions non-logiques. Elles ne sont nullement illogiques ; au contraire, elles peuvent être
parfaitement appropriées à certains buts. Elles proviennent de tendances, d'états
psychiques, etc., qui donnent naissance aux résidus et aux dérivations, lorsqu'ils sont
manifestés par le langage §146, §154*, §160 à §162*, §217, §260, §282, §1127, §1761
à §1763.

Actions non-logiques. En général, les hommes ont la tendance de leur donner l'apparence
d'actions logiques §212, §218, §220, §223, §249*-2°, §253, §255, §256*, §261, §281*,
§282, §289, §290, §292, §295, §296, §306*, §694, §696, §698 à §711, §793, 794,
§1057 à §1064, §1121, §1122, 1123* à §1125, §1142, §1146, §1274 à §1276, §1425,
§1690, §1744, §1894, §2232, §2271.

Actions non-logiques. Pour leur donner une apparence logique, on les suppose instituées en
vue d'atteindre artificieusement un but §211, §217-6°, §312* à §318, §1990, §1997.

Actions non-logiques. Pour produire leurs théories, les théoriciens ont intérêt à les supposer
logiques §262*, §264, §291, §710.

Actions non-logiques. Les hommes pratiques en tiennent compte implicitement ou les voilent
en partie §308, §358 à §366. Voir : Empirisme, Pratique et théorie.

Actions non logiques. Considérées comme absurdes §265, §309, §310, §1679.

Actions non-logiques chez les animaux §155 à §157, §160, §162, §705, §1148, §2119.

Actions non-logiques. Dans les arts en général §159.

Actions non-logiques. Dans la magie §149, §160, §175, §179, §182 à §185, §194 à §199,
§202 à §206, §208 à §215, §913 à §917, §953 à §956.
Actions non-logiques. Dans la politique §159, §160, §200, §201, §254, §270* à §275, §278,
§279.

Actions non-logiques. Dans la religion §149, §150, §160, §167, §174, §176, §195 à §199,
§202 à §206, §208 à §215, §221 à §225, §254, §304.

Albigeois 2382, 2514* à 2525*. « Parfaits » Albigeois §1186.

Allégories et métaphores §351, §352, §764* à §785*, §1614* à §1685.

Anarchistes §1156.

Animisme §693 à §711.


Annona §996, §997, §1085.

Anti-alcoolisme §1102, §1166, §14411, §1442, §1715, §1818, §1819, §1994.

Anti-militarisme et anti-patriotisme §1129, §1302, §1781, §1818.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 156

Antipodes §67, §70, §485* à §489.

Apostolat séparé de la recherche des uniformités (lois) logico-expérimentales §76, §77, §86,
§87*, §141, §287.

Apothéose des empereurs romains §999.

Apparition de morts §1054, §1055.

Applications pratiques. La recherche d'applications pratiques prématurées nuit à


l'investigation scientifique. §2752, §277, §287, §288, §641.

Appropriation des biens d'autrui §1716*.

Approximations successives §69-§90, §91, §105 à §107, §144, §2092*.

Ascétisme §1163 à §1206, §1799, §1858, §2520, §2522.

Assimilation des peuples sujets §1843, §2246 à §2248.

Automobile §1463.

Auto-observation §69, §109, §111*, §431, §434, §488, §493*, §581, §599*, §600 à §602,
§604, §997.

Auteur. Il peut arriver qu'il n'y ait pas unité d'idées chez un auteur §541, §1739*, §1972.

Autorité §583 à §590, §652*, §984, §1156 à §1159, §1434 à §1463.


B

Bacchanales §1108, §1109, §1110.

Bibliographies complètes §538.

Bien du plus grand nombre §1489.

Bien et souverain bien §478, §479, §1513, §1546, §1584* à §1606, §1906, §1913, §1976.
§20671.
C

Cantique des Cantiques §1452, §1627*.

Capital §118, §2022.

Capitalisme §1890, §1884 1 §2559.


Capitalistes §2231* et sv.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 157

Casuistique §226, §816, §1268, §1799, §1919 à §1929.

Castes hindoues §1044.


Christian Science §184, 1503, §1695* à §1697, §1909, §2050, §2154 1.

Chronologies fabuleuses §652, §653.

CLASSES SOCIALES OU CASTES.


Élites et leur circulation §278, §279, §1143, §1152, §2025 à §2046, §2205, §2209,
§2213 à §2219, §2221 à §2230, §2233 à §2236, §2300 et sv. §2309 à §2319,
§2324, §2477 et sv.

Classe gouvernante §2033, §2034, §2047 à §2059, §2175, 2177, §2178, §2180 à §2202,
§2209, §2211, §2215 à §2236, 2239 à §2278, §2306, §2326 à §2328, Ch. XIII.

Classe gouvernée §2034, §2047 à §2049, §2055 à §2059, §2175, §2179, §2180, §2202,
§2209, §2215 à §2236, §2239 à §2278, Ch. XIII.

Classe supérieure et classe inférieure §2047 à §2059, Ch. XIII.


CLASSIFICATION. – Dans les classifications, nous nous efforçons de suivre les principes
des classifications dites naturelles des roches, des plantes, des animaux, etc. §12,
§147*, §149, §186.

CLASSIFICATIONS DIVERSES.

Actions logiques et actions non-logiques §151*.

Dérivations §1419.

Buts idéaux §1876.

Ondulations ou oscillations §2552.

Moyens pour éliminer les actions non-logiques §306.

Propositions qui ajoutent quelque chose à l'uniformité expérimentale, ou qui la


négligent §575.

Rapport entre le fait d'observer les règles de la religion et de la morale, et le fait de


réaliser son bonheur §1902.

Résidus §888.

Théories §13.
Utilité §2115.

Clientèle §1026, §1027, §1037 à §1040.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 158

Composition des résidus et des dérivations §2087 à §2104.

Composition des utilités, des résidus et des dérivations §2148 à §2155,

Concepts abstraits, étrangers aux peuples peu civilisés, §469, §695, §702*.

Concepts et faits §94, §95*, §469, §488, §499, §514 2*, §1798, §1909*, §1910, §2206.

Conclusions opposées tirées du même principe §587*, §873.

Concret et abstrait. Les hommes procèdent, en général, du concret à l'abstrait, §177, §181.

Concret. On ne peut connaître aucun phénomène concret dans ses moindres détails §106.

Consentement §591 à §612, §1471, §1473, §1476.

Consentement d'un grand nombre ou de tous ; il n'est pas une preuve de la réalité
expérimentale §593, §651*.

Consentement universel §402 à §406, §462, §574, §1470.

Contradictoires. Propositions contradictoires tirées d'un même principe §587*, §873, §1416*,
§1800 et sv. Voir : Dérivations non concordantes et dérivations contradictoires.

Contrat social §6, §270, §463, §1029, §1504* à §1507.

Contrition et attrition §1459.

Corruption politique §2265 à §2267.

Croisades d'enfants §1106.

Curiosité. Faible chez les sauvages §702.

Cycles de mutuelle dépendance 2203 à §2230, §2299 à §2328.


D

Darwinisme et darwinisme social §828, §1770, §2005.

Définitions. Dans les sciences logico-expérimentales, elles sont de simples étiquettes pour
désigner les choses §119*, §958, §959. Voir : Index III.

DÉFINITIONS LOGICO-EXPÉRIMENTALES DIVERSES.

Actions logiques et actions non-logiques §150.

Capitalistes. Catégories de capitalistes. Rentiers et spéculateurs 2231, §2233 à §2235.

Cycles de mutuelle dépendance §2206.

Circulation des élites §2042.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 159

Conditions §131.

Dérivées §868.

Dérivations §868.

Effet direct et effet indirect d'un élément de l'équilibre social §2204.

Effets immédiats et effets médiats dans les cycles de mutuelle dépendance §2207.

Éléments de l'équilibre social §2060.

Élite §2026 à §2031.

Élite de gouvernement §2032.

Équilibre statistique §2074.

Équilibre. État d'équilibre §2068 à §2070.

Forces §121.

Histoire scientifique §2158.

Impossible §134.

Liaisons §126.

Mutuelle dépendance du premier genre, et mutuelle dépendance du second genre


§2088.

Maximum d'utilité D'une collectivité §2121 à §2127.

Maximum d'utilité Pour une collectivité §2131 à §2139.

Mouvements §129.

Mouvements réels §129.

Mouvements virtuels §130.

Possible §134.

Qualitatif §1441

Quantitatif §1441

Résidus §868.

Sociologie §1, §2.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 160

Spéculateurs et rentiers §2235.

Système social §2066.

Théories logico-expérimentales §13.

Utilité §2111.

Déifications 994 et suiv., §1082 à §1085.

Délit privé et délit politique §2177.

Démocratie §2240, §2253, §2259, §2260, §2261.

Démocratie. Gouvernements de la démocratie moderne §2228, §2236.

Démons et dieux païens 213, 610, 1612*,


1613*.

Démonstration et invention §50, §977* §2397* à §2407.

DÉPENSES DES GOUVERNEMENTS Ch. XII, XIII.

Dépenses pour l'entretien des gouvernements §22561, §22573, §2258, §2306 à §2319.

Dépenses de l'État §2269 à §2278. Science des finances §2273.

DÉRIVÉES ET DÉRIVATIONS.
En général. Sous un autre nom §119, §162 (C désigne résidus et dérivations, ou
dérivées) : §165 (la théorie C est une dérivation) ; §167, §169, §180 (adjonction
de développements logiques) ; 186, 189 (ramifications) ; §210, §216 (partie
variable) ; §217 (interprétations) ; §218, §304, §305, §357, §408, §409 à §515,
§574 à §796.
Dérivations indiquées par (b) §798 à §867, §1722.

Dérivations. En général. Sous leur nom Ch. IX, X, §868*, §1401 à §1403, §1688 à §1690,
§1716, §1722, §2410.

DÉRIVATIONS PROPREMENT DITES ET DÉRIVATIONS-MANIFESTATIONS §1688,


§1826.
Influence des dérivations. Les dérivations ont peu d'influence sur les faits sociaux, mais
cette influence peut ne pas être nulle §167, §168*, §239, §356, §359, §360,
§801*, §802, §1453, §1706 à §1710, §1755, §1843 à §1849, §2201, §2206,
§2211, §2239, §2514 à §2520, §2553 et sv.

Influence. Conséquences de dérivations §162, §168*, §171*, §826, §833.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 161

Influence. Les dérivations ont de l'importance, moins par les conséquences qu'on en tire
que par les résidus dont elles sont l'indice §177, §184, §218, §259, §800, §801,
§1703, §1706 à §1710, §1800, §1859, §1867, §2081, §2520.

Influence. Souvent nous nous imaginons que les dérivations se sont transformées en
résidus, tandis qu'il est arrivé le contraire §1747, §1751 à §1763.

Influence. Composition des résidus et des dérivations §2087 à §2104.

Influence. Souvent, au lieu d'être la cause des actes, les dérivations en sont la
conséquence ; ou bien elles sont, avec les actes, une conséquence commune des
résidus §200, §298, §1414, §1416, §1507, §1590, §1619, §1628, §1689, §1761,
§1844, §2085, §2086.

Influence. Faible effet produit en modifiant les dérivations, pour changer les actions qui
en sont apparemment la conséquence §168*, §299, §356, §1415, §1416, §1843,
§1844, §2086-2°.

Influence. Pour agir sur les hommes, il faut que les raisonnements se transforment en
sentiments §168, §877, §1449, §1463, §1746*, §2082.

Influence. Un seul résidu peut avoir un grand nombre de dérivations. Si ce résidu


demeure, le fait de détruire une dérivation n'a d'autre effet que d'en faire surgir
une autre, laquelle remplit la même fonction que la première §184, §195, §1416,
§1843, §1844, §1851, §2004 à §2007, §2086*.

Influence. Dérivations multiples qui réunissent un point de départ (souvent des résidus
ou des intérêts) à un but §184, §195 à §197, §217, §1300, §1414*, §1416, §1504,
§1507, §1590, §1619, §1628, §1705, §1716, §2004, §2086.

Influence. Les dérivations permettent de démontrer tout ce qu'on veut §237, §491,
§512, §587*, §670, §799, §873, §1416, §1450, §1474, §1504, §1542, §1573,
§1590, §1619, §1628, §1716, §1816 à §1824, §2193, §2194, §2262, §2571.

Influence. Grâce aux dérivations, les actions non-logiques prennent la forme d'actions
logiques §176, §180, §218*, §223, §304 à §367, §514, §694, §1233, §1297,
§1415, §2206 et sv.
Influence des dérivations sur les dérivations §1766, §1767. Voir : Réfutations.

Influence des dérivations sur les résidus §1746 à §1765, §2206 et sv.
Nature des dérivées et des dérivations.

Presque tous les raisonnements dont on use en matière sociale sont des dérivations
§367, §476, §486, §1397, §1403, §1499, §2147, §2199 et sv.

Nature. Très souvent, les dérivations sont acceptées par accord de sentiments, et parce
qu'elles expriment d'une façon claire des conceptions qui étaient à l'état confus
dans l'esprit de qui les accepte ; ou bien parce qu'elles donnent une forme précise,
en apparence, aux sentiments manifestés par les résidus §437, §445, §491,
§1747*, §2192 et sv.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 162

Nature. Plusieurs dérivations peuvent appartenir à un même individu sans qu'il se rende
compte des contradictions en lesquelles elles peuvent se trouver §184, §217,
§1901, §1941 et sv.

Nature. Comment les dérivations s'amplifient §196, §217, §649, §676 à §680, §1398,
§1639.

Nature. Propagation des dérivations §2004 à §2008.

Nature. L'homme a la tendance d'ajouter des développements logiques ou pseudo-


logiques à des actions non-logiques 180, 218, 223, 307, 514, 16902, 2086-4°.
Voir : Influence. Grâce aux dérivations, les actions non-logiques prennent la
forme d'actions logiques.

Nature. Dérivations non-concordantes et dérivations contradictoires. Avec les


dérivations on peut prouver le pour et le contre §184, §587*, §873, §1416*,
§1474, §1556, §1573, §1677, §1706 à §1710, §1716, §1737* à §1739, §1800,
§1819, §1941 et sv., §2086-4°. Voir : Influence. Les dérivations permettent de
démontrer tout ce qu'on veut.

Nature. Les dérivations dépassent souvent la réalité §1772.

Nature. Les dérivations ne correspondent pas précisément aux résidus dont elles
proviennent §1767 et sv., §1780 et sv., §2083.

Nature. Périodes des dérivations §1683 Ch. XIII. Voir : Périodes économiques et
sociales.

Nature. Les faits apparaissent comme voilés par les dérivations. Pour les connaître, il
faut ôter ces voiles §169, §253, §256, §259, §369, §466, §541, §545, §635 à §640,
§1141, §1403*, §1498, §1522* à §1529, §1555, §1684, §1713*, §1716, §1733,
1734, §1859, §1901, §2081, §214718, §2174, §2181* à §2189, §2192 à §2194,
§2199 et sv., §2357 et sv., §2476, §2514, §2516, §2517, §2539 à §2541, §2560.
Le présent ouvrage est principalement une recherche de la réalité cachée sous les
dérivations que nous font connaître les documents.

Déterminisme §132 à §134. Additions §132a.


DEVOIR.

Dans les propositions métaphysiques et théologiques §299, §324, §336, §338, §483,
§518; §1580, §1589, §2147, §2411.

Dans les propositions scientifiques §326*, §338.

Divination §224, §225, §1457.

Domestication des animaux §897 à §904.

DROIT
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 163

Droit-fait et droit théorie §256, §466*.

Droit naturel ou des gens §241, §401* à §446, §453 à §463, §576, §965, §1689, §1778.

Droit et morale §398 à §400.

Droit sans sanction §1318 1.

Théories juridiques §838 à §841, §2572.

Droite raison §402 à §406, §409 à §417, §422*, §423 à §444, §457, §1513, §1540, §1546,
§1563, §1605, §1606, §1630.
E

Échelle des pénalités. Elle est réduite, de nos jours §1127.

ÉCONOMIE.

Économie appliquée §263, §1731, §1732, §2014, §2207.

Économistes classiques §2016.


Économie logico-expérimentale §35* à §37, §39, §76*, §99, §104, §110, §144, §159,
§263, §824, §825, §1732, §2129, §2408, §2409.

Économie en partie logico-expérimentale §35* à §37, §50, §77*, §110, §117*, §118*,
§144, §5143, §1415, §1592, §1731, §1732, §1786, §22071, §2208, §2214.

Économie nationale 2015.

Économie pure §35, §61, §263, §824, §825, §16901, §1731, §1732, §2107, §2207,
§2208.

Phénomène économique §2010.

Éléments qui déterminent l'équilibre économique et l'équilibre social Ch. XII, §851, §861,
§1690, §2060* à §2066, §2099* à §2101.

Éléments. Action et réaction des trois éléments : état psychique (résidus) doctrines
(dérivations), actions §165*, §168, §217, §261, §267*, §293 à §295, §1218, §1322,
§16902. Voir : Dérivations, Résidus, Actions.

Élimination d'une entité non-expérimentale ou indéterminée §479, §480*, §1540, §1607*,


§1608.

Empirisme §1776* à §1789, §2176, §22561, §2397.

Ensemble social §2396 à §2411.

Enthymème §1405 à §1409.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 164

ENTITÉ

Entités juridiques §1501 à §1509.

Entités non-expérimentales et entités expérimentales §470, §472 à §476.

Entités surnaturelles §1533 à §1542.

Entrepreneurs §2231 et sv.


Épargneurs §2228, §2232, §2234, §2312* à §2318. Voir : Rentiers.

équilibre social et équilibre économique Ch. XII, §121 à §125, §1208 à §1219. État
d'équilibre §2067 à §2078.

Esclavage naturel §274, §1050.

Esprit humain ou esprit d'une personne abstraite §434, §493, §592, §594*, §595, §1798.

Étérogénéité sociale et circulation entre les différentes parties §2025 à §2059, §2172. Voir :
Classes sociales ou castes (I-m).

Étymologie. Comment du nom d'une chose on croit pouvoir acquérir la connaissance de la


chose §686, §687* à §691, §1548. Voir : Langage, Origine et étymologie.

Eucharistie §940 à §943.

Évhémérisme ancien §347, §682* à §684. Néo-évhémérisme §708* à §711.

ÉVOLUTION §93, §276, §278, §343 à §345.


Erreur de la considérer a priori comme unique §217*, §343*, §344*, §345, §346, §513,
§576, §730, §737, §1018, §1534.
EXPLICATIONS

Logico-expérimentales §19, §533*, §534*. Non logico-expérimentales §19, §1398,


§1400, §1430, §1641. Voir : Logique des sentiments.

FAITS ET LEUR USAGE EN SOCIOLOGIE §80, §81*, §82.

Faits approchés. Ils servent à obtenir une moyenne §540, §2401*.

Faits. Compositions littéraires §544, §545.

Faits. Au point de vue logico-expérimental, il n'est pas question de les distinguer en


plus ou moins en rapport avec la « dignité » de la science §80*.
Faits. Comment ils influent sur l'état d'esprit 108. Voir : Dérivations, Résidus.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 165

Faits. Il faut aller du connu à l'inconnu ; ils convient d'interpréter le passé au moyen du
présent, et vice-versa. Voir : Interprétations.

FAITS EN SOCIOLOGIE.

Interprétations §546 à §573.


Nombre §537.
Poids §538 à §545.

Études qui excluent explicitement les faits §700*, §701.

Étant donnés certains faits, le problème ayant pour but d'en trouver la théorie n'a pas
une solution unique §53, §67, §106, §107.

Famille §254, §256, §1015 à §1031, §1037, §1146, §1262.

Féministes §1169.

Féodalité ancienne et féodalité moderne §1153, §1154, §1714*.

Fictions 229, §834 à §836.

FIN §478, §972, §974, §1513, §21111.


La fin justifie les moyens §1823, §1824. Voir : Casuistique.

Les fins idéales et leurs rapports avec les autres faits sociaux 1869 à 1896.

Flagellation §1190 à §1204.

FORCE ET SON EMPLOI DANS LA SOCIÉTÉ §2170 à §2202.


Force et consentement §2251, §2252, §2259.

Gouvernants et l'emploi de la force §214718, §2178, §2185 à §2189, §2192.

Gouvernés et l'emploi de la force §214718, §2179, §2182 à §2189, §2193.


L'action anarchique des gouvernés supplée à l'emploi insuffisant de la force par les
gouvernants §2180, §2609.

Uniformités existant dans une société, en rapport avec l'emploi de la force §2175.

Forces. Ce qu'on entend par ce terme en économie politique et en sociologie §121, §124,
§128, §131.

Formes sociales. Elles sont déterminées par les actions non-logiques plus que par les
dérivations §360*, §770, §994, §1066, §1684, §1761 à §1765. Voir : Dérivations,
Société.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 166

Générations divines §926 à §928.


Gens et [mot grec] § 1023 à §1030.

Gnose §1644 à §1650.

gouvernement. Types de gouvernements 2274 à 2278. L'art de gouverner consiste à se servir


des résidus existants, plutôt qu'à vouloir les modifier §1832, §1843, §2247* à §2249,
§2255, §2435 et sv., §2455 et sv.
H

Hégélianisme §51, §111, §486, §1906, §2340.

HISTOIRE §2156 à §2169.

Logico-expérimentale §139, §644* à §649, §1580, § 2158, §2161*.

Non-logico-expérimentale §649* à §691, §776, §1570 à §1583, §1765, §2156, §2157,


§21901, §2539 à §2544, §2558 et sv., §2569.

Histoires théologiques, métaphysiques, éthiques §257, §776, §1765, §2160, §2162,


§2163, §2165 à §2167, §2355, §2356, §2539, §2558, §2569, §2571, §2573,
§2576, §2582. Histoire « vivante » §663.

Comment « on doit » écrire l'histoire §1580.


Interprétation des faits §258, §259. Voir : Interprétations.

On ne peut refaire l'histoire §137, §139*, §140.

Prodiges, dans l'histoire §258.

HISTORIQUE. École historique §1790* à §1792.

Humanitarisme §6, §49, §52, §212, §1136 à §1141, §1638, §1716.

Hypothèse §59* à §63.

Hypothèses expérimentales et hypothèses non-expérimentales §52, §55, §56, §59*, §60* à


§63, §69*4°.
I

Idéologie de Napoléon 1er §1793.


Imitation §349, §733 à §763, §1117 à §1125, §1150, §2005.

Impératif catégorique §615, §1463, §1514* à §1521, §1998.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 167

Implicites (parties). Les parties implicites des raisonnements non logico-expérimentaux en


sont souvent la part la plus importante §337, §595, §819* à §822*, §1876, §2083,
§2147*, §2155, §2162, §2208, §2239.

Indifférence. C'est le contraire de la pitié et de la cruauté §1133.

Inférieurs et supérieurs §1221 à §1228.


Instinct des combinaisons §157, §221. Voir : Résidus.

Intellectuels §970, §1779, §2229.

Intérêts §2009, §2146, §2205 ৠ2236, §2254, §2299 et sv. §2420 et sv.

INTERPRÉTATIONS

Difficulté d'interpréter les conceptions de peuples peu connus §469, §551, §552, §694,
§695, §907, §16412, §1956 à §1971.

Il faut aller du connu à l'inconnu ; il convient d'interpréter le passé an moyen du


présent, et vice-versa §548, §571, §572, §887, §1656, §2449 à §2454.

Comment, de l'expérience, on peut tirer un critère pour estimer la probabilité des


conclusions d'une méthode donnée d'interprétations §544, §547*, §649, §665,
§666* à §670, §716, §717, §787 à §789, §1064, §1106, §16412, §1660, §1662.

Intuition §1081.
J

Jalousie des dieux §1986.

Journaux §1755 à §1760.

Juste, injuste, moral, immoral, etc. §69-6°, §335, §965, §1210* à §1219, §1486, §1513,
§1551, §1616, §16452, §1995, §2190 1.
« Justice immanente des choses » §1953.

Justice soumise à la politique 466, §1716


L

Latifundia §2355, §2557, §2559.

LÉGENDES. Comment elles se forment et se développent 675 à §680, §915, §928, §1656* à
§1660, §1666 à §1677. Voir Allégories, Dérivations.

Légendes. Comment elles deviennent acceptables §657 et sv.

Légendes. Comment séparer la partie réelle de la partie imaginaire §672 à §674.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 168

LÉGISLATION. Obstacles qu'on rencontre en voulant l'instituer §1863 à §1866.

Sentiments qui la font accepter §1864, §1867.

Libre arbitre §97.

Liberté §298, §299, §1553*, §1554, §1565.

Liberté de fait et liberté de droit §2609.

Liberté de pensée §2196.

Liens non-logiques des théories §13, §328, §337, §477, §479 et sv.

Limite. Hypothèse d'une limite des phénomènes sociaux §720 à §732, §831.

LOGIQUE.

Logique usuelle §29*, §42, §76*, §97*, §98, §477, §514, §1399, §1410, §1411, §1748,
§1782.

Logique des sentiments §42, §45, § 69-6°, §76*, §78, §80, §84, §109, §113, § 118,
§337, §338, §407, §408, §427, §437, §442, §471, §480, §490, §491, §513 à §516,
§581, §586, §598, §636, §640, §802, §965, 972, 978 à 990, §1300 à §1302,
§1315, §1316, §1397, §1416, §1471, §1492, §1555, §1673, 1748* à §1765,
§1772, §1782, 1996, §2022, §2086, §2147, §2188, §2229.

Loi naturelle §406*, §410, §428 à §444, §455 à §463.

LOIS (UNIFORMITÉS) EXPÉRIMENTALES. Ce sont de simples uniformités


contingentes ; elles ne sont pas « nécessaires » §52, §69*4°, §69*-5°, §96, §97*, §528,
§976, §1068, §1424, §1531, §1532, §1792.

Par l'expérience (ici différente de l'observation), on peut séparer les effets de certaines
lois ; on ne peut le faire pour d'autres §100*.

Les uniformités (lois) de la sociologie et de l'économie, et celles de la chimie, de la


physique, de l'astronomie, etc. sont semblables. La distinction que certains
veulent établir est du même genre, bien que moins raisonnable, que celle qu'on
voulait faire entre les lois de la mécanique terrestre et celles de la mécanique
céleste §97*, §1792.

Elles n'ont pas d' « exceptions ». Ce nom désigne seulement la superposition d'effets
d'autres lois à ceux de la loi que l'on considère §101*, §16892*, §1792*. Voir : (1-
q).

Lois (uniformités) non-logico-expérimentales. Comment elles sont créées §1429.

« Lutte de classes » §830, §1045.


M
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 169

Marxistes §309, §1045, §1416, §1859, 2006, §2021.

Matérialisme historique et matérialisme économique §829, §830, §1727, §2238.

MAXIMUM D’UTILITÉ.

D'un individu ou D'une collectivité 2121 à §2127, §2131.

pour une collectivité §2131 à §2139.

Maximum d'ophélimité pour une collectivité §2128 à §2130.

Mesures pour atteindre un but §1825 à §1875.


Métaphore. Voir : Allégories, métaphores.

MÉTAPHYSIQUE.

Entités métaphysiques §103, §104, §257, §282, §332, §335, §336, §355, §471*, §477,
§478, §497, §508, §510, §511, §579, §597, §598, §616, §928, §1510 à §1532,
§1550, §1551, §16452.

Essences métaphysiques 19, 23, 24, 69, 97, 399, 400, 471*.

Métaphysique et théologie §19* à §28, §49, §111*, §435, §461, §477, §478, §490,
§582, §593, §594, §613, §776, §928, §974, §1066, §1299, §1429, §1469, §1673,
§1674, §1798.

Méthode historique §619, §857*, §858, §859.

Il ne faut pas la confondre avec la méthode expérimentale ; elle peut seulement y


conduire §619, §2018* à §2020.

« Méthode mathématique » de Taine §1794, §1795.

Miracles §49, §98, §610, §620 à §623, §952, §1438.


Modernistes §309, §611, §773, §774, §1086, §1630, §1859. Voir : Néo-chrétiens.

MORALE §3032, §354 à §356, §365, §1893, §1932*, §1897 à §2001.


Morale utilitaire §1893, §1935.

Rapport entre observer les règles de la religion et de la morale, et obtenir le bonheur de


l'individu §1897 à §2001.

Mouvements réels §129, §483, §484 à §516, §1827, §1829, §1830, §1838 à §1862, §1975,
§2262.

Mouvements virtuels §130, §134, §135*, §136, §137, §483, §517, §1825 à §1875, §1975,
§2262.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 170

Moyennes. Elles sont en partie arbitraires. Phénomènes moyens §102* à §104.

Mutuelle dépendance §96, § 99, §138, §254*,§ 255, §267, §1731, §1732*, §1767, §1861,
§2023*, 2061, §2080, §2088* à §2104, §2161, §2202, §2203, 2207, §2336 à §2338,
§2397 à §2410, 2547, 2552, §2557. Voir : Cycles de mutuelle dépendance.

mythes §650 à §660, §1868* à §1875.

Pour connaître l'équilibre social, il importe de savoir ce que les contemporains pensèrent d'un
mythe, plus que de connaître le rapport du mythe avec la réalité expérimentale §541*,
§545.

Mythes solaires §786 à §791, §793 à §796.


N

Nature §271 à §274, §282, §333, §336, §403 §404, §410 à §417, §419, §428, §429, §431,
§434, §435, §443, §447, §448,451, §456, §459, §1513, §1521, §1546, §1600, §1602*,
§1606.

Naziréat §1205.

Néfastes. Jours néfastes §908, §909.

Néo-chrétiens §43, §69-2°, §309, §336, §431, §570, §581, §592, §602, §626 à §630, §777,
§925, §1859, §1917. Voir : Auto-observation.

Nombres parfaits §960* à §964, §1645.

Nominalisme et réalisme §64*, §65, §1651*, §1652, §2368*, §2373.


O

objectifs et subjectifs §23, §94, §95*, §149 à §151, §368, §494, §777, §778, §994, §1467,
§1577, §1581, §1586, §1689*, §1765, §1913 à §1918, §1930 et sv., §2168 à §2169.

« Existence » objective §1689.

Ophélimité §61, §119, §1441, §16901, §2409.


Ondulations ou oscillations. Les phénomènes sociaux ont une forme ondulée §724 à §726,
§1680* à 1683, 1694, 1702, 1715, §1718*, §1909, §2050, §2053 à §2059, §2221*,
§2224 à §2229, §2291* à §2294, §2552 (I-o). Voir : Périodes économiques et sociales.

Oracles §1105.

Organisation 2610 et sv.

ORIGINE DES PHÉNOMÈNES SOCIAUX, §23, §93, §345, §540, §619, §661, §693, §885*
à §887, §1028, §1063, §1192, §16902*.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 171

Les recherches sur l'origine ont souvent été, sans que leurs auteurs s'en aperçussent, des
recherches sur les résidus §885.

Origine de la religion, suivant Spencer §292, §704 à §711.

Suivant Reinach §345. Suivant Taylor §694 à §699, §703.

Dans le totémisme §714.

Origine et étymologie §346, §659, §686, §779.


P

Paix par le droit §1508, §1559, §1560.

Palaephate §347, §661*.


Pangermanistes §1297.

Partis §1713, §2262 à §2264, §2268.

Patriotisme §1041, §1042, §1146.

Peine de mort §1637.

Pénates §1034.

PÉRIODES.

Des dérivations §2324 et §2325.

Oscillations des dérivations, en rapport avec les oscillations sociales §2329 à §2395.
Périodes économiques et périodes sociales §2279 à §2328. Voir : Ondulations.

Persécutions, réfutations §1749 à §1753, §1835 à §1853.

Persécutions religieuses §1297* à §1319.

Persistance des agrégats. Sous un autre nom §157, §172 (l'état désigné par A) §220, §221,
§226, §227, §241. Sous son nom. Voir : Résidus.

Personnification §995 à §999, §1468.


PERSUADER §516, §598, §600, §603, §614, §765, §802, §1397, §1425, §1689, §1716,
§1749 à §1760, §1772, §1800, §2159, §2438.

Motifs intérieurs de persuasion §581.

Persuader, dans les sciences logico-expérimentales §42, §78*, §108.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 172

Persuader, dans les sciences non logico-expérimentales §42, §67, §76, §78*, §108,
§512, §513, §586. Voir : Logique des sentiments.

PEUPLE

Peuples conservateurs §173 à §178, §226, §1721, §1722.

Peuples formalistes §173 à §178, §220, §223, §224, §226* à §247, §1721, §1722,
§2089.

Peuples qui changent la forme et le fond §172, §173, §221, §224, §226*, §230, §232,
§236, §239, §240, §241*, §243, §1721, §1722.

Peuples qui conservent le fond et la forme §226.

Volonté populaire §1695


Physiocrates §447*, §448.

Ploutocratie §1152, §1755, §1760, Ch. XIII.

Politique §242, §1786, §1787, §2238, §2239.

Pratique et théorie §469, §604, §1783 à §1790, §2008.

Précepte §321* à §333, §1480 à §1497, §1913 à §1919.

Présages §924, §925.

Prescriptions. Les prescriptions morales ou religieuses ne peuvent être suivies à la lettre


§1797 à §1824. Voir : Casuistique.

Principe égoïste concilié avec le principe altruiste §1487 à §1493.

Principes dans les sciences logico-expérimentales et dans les sciences non logico-
expérimentales §4, §54* à §56, §58*, §63, §64, §67, §90, §642*.
Probabilité §97, §540, §554* à §573. Voir : Interprétations.

Prodiges §924 à §926, §1285 à §1287.

Production des métaux précieux §2284 à §2292, §2295 à §2297.


Propagation des dérivations §2004 à §2008.

Prophéties et prophètes §620 à §623, §652, §1101 à §1103, §1579.

Proportion des résidus de la Ire classe et de ceux de la IIe, chez les gouvernants et chez les
gouvernés §2048 à §2050, §2057, §2209, §2221, §2227 à §2229, §2232, §2254, §2268,
§2274, §2300, §2311, §2324, §2326, §2351, §2354, §2359 à §2367, §2375, Ch. XIII,
§2457* et sv.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 173

PROPOSITIONS

Propositions contradictoires. Dans la logique des sentiments, elles peuvent subsister


ensemble §1416, §2086. Voir : Dérivations, Logique des sentiments.

Propositions descriptives §523, §525.


Propositions qui affirment une uniformité expérimentale §523, §526 à §535. Voir : Lois
(uniformités).

Propriété du système social §2105 à §2110.

Prospérité §2106 à §2110.

Protection §2208 à §2226, §2236.

Purifications §1229 à §1295.


Q

Quantitatif et qualitatif §108, §144*, §163, §2155, §2279 et sv., §2467 et sv. (II-t).

Races Inférieures et races supérieures §1049* à §1051.

Rapport entre le fait d'observer les règles de la religion et de la morale, et le fait, pour un
individu, de réaliser son bonheur. Voir : Morale.

Réalisme. Voir : Nominalisme et réalisme.

Réfutations §1748 à §1752, §1834, §1835.

Régime politique §2237 à §2278.

Renaissance §2384, §2529 et sv.

RELIGION §69, §374 à §396, 4§64, §465, §697*, §1799, §1854*, §1857, §1932*, §2001,
§2532 et sv.

Religion et théologie §49, §165*, §166, §167, §974, §1066*, §1767, §2337.

Religion, Morale, Droit §368, §369, §371, §373, §374, §464, §1883, §2001, §2571,
§2572.

Religion et culte §165* à §167, §174, §288, §361, §365, §1128, §1747, §1832, §1854,
§1855.

Religion. Sa valeur sociale dépend peu ou point de sa théologie §309, §365, §765,
§1767, §1850 à §1855. Voir : Dérivations.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 174

Religions, morales, droits, etc. pratiques ; religions, morales, droits, etc. théoriques
§373 à §376, §464, §465.

Religions sans êtres surnaturels §377 à §379, §394, §395, §611, §1510, §1702, §1917.
Religio (Persistance des agrégats) §236 à §238, §243.

Religion des cités grecques et des romaines 1031 à 1036. Ch. I, §111.

RELIGIONS ET MÉTAPHYSIQUES DIVERSES.

Démocratiques §212, §304, §585, §928, §935*, §936, §1077, §1426, §1511, §1513,
§16951, §1712, §1713, §1715, §1859, §1891, §2187, §2326, §2473.

De l'hygiène, de la Médecine. Phobie du microbe §1156, §1440*, §1695, §1697*,


§1974, §21541.

Nationalistes §45, §1702 à §1704, §2255.

Pacifistes §45, §1078, §1079, §1704* à §1711, §1818, §1891, §2193, §2324, §2470.

Positivistes §6, §45, §112, §288, 616, §1536, §1537, §1702, §2005.

Du Progrès §301, §611, §933*, §1077, §1102, §1156, §1426, §1463, §1511, §1708,
§1712, §1890*, §1891, §1896, §1935, §2001, §20721. 2147, §2213, §2394,
§2470.

De la Raison §45, §265, §300* à §304, §1540, §1783, §1889, §1935, §2001, §2016,
§2143, §2393.

De la Science §45, §353, §354 à §356, §452 à §454, §973, §1127, §1217, §1513,
§1695, §1697, §1698, §1881, 1891, §1935, §1974, §2016, §2143, §2473.

Sexuelle §207 à §210, §366, §607, §608, §618, §911, §1010, §1011*, §1012, §1047,
§1048, §1102, §1127, §1178, §1297, §1326*, §1330 à §1396, §1715, §1717,
§1757, §1818, §1819, §1844, §18611, §1862, §1994, §2050, §2522.
Socialiste §1073, §1081, §1701, §1711, §1712, §1858.

De la Solidarité §418, §449* à §451, §479, §611, §1511, §1513.

Humanitaire §45, §302, §303, §353, §379, §585, §609, §611, §1047, §1080, §1087,
§1102, §1156, §1301, §1426, §1511, §1513, §1701, §1711, §1712, §1716, §1847,
§1848, §1859*, §1890, §1891, §2186, §2213, §2324, §2473. Voir :
Humanitarisme.

De la Vérité §304, §1890, §1891.

Rentiers §2235, §2313 *, §2314, §2315 à §2317.


RÉSIDUS. Voir : Dérivations, Périodes économiques et sociales, Gouvernement, Classes
sociales ou castes.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 175

Composition des résidus et des dérivations §2087 à §2104.

Ils changent lentement §1701, §1702, §1712 à §1718*, §1719, §1720.

Ils ne sont pas seulement les effets ou les causes des faits §1014.

Influence des résidus correspondant à un même ensemble de sentiments §1240 à §1745.

Influence des résidus sur les résidus §1736.

Intensité §1691, §1703, §1711.

Rapports des résidus et des dérivations avec les autres faits sociaux §16902, §1768 à
§1772, §1787, §1841, §1843, §1916, §2191, §2221 et sv., §2339* et sv. Voir :
Dérivations.

Rapports entre les résidus et les conditions de la vie §1725 à §1734, §2339 et sv.,
§2390.

Répartition et changements des résidus dans l'ensemble d'une société §1695 à §1772,
§2191, §2229, §2390 et sv., §2415 et sv.

Répartition et changements des résidus dans les différentes couches d'une société
§1723, §1724, §1733, §1734, §1853, §2199, §2300 et sv., §2364, §2365, §2418 et
sv., §2521* et sv., Ch. XIII. Voir : Classes sociales ou castes.

Résidus et dérivations en rapport avec l'utilité §2140 à §2147. Voir : Dérivations.


Vérité et utilité.

Résidus non-concordants et leurs dérivations §1132, §1737 à §1739, §1937, §1943,


§1944. Voir : Dérivations.

Résidus, sous un autre nom §119, §151, §160*, §162, §169, §189 (un tronc), §210
(partie constante), §217 (noyau), §218, §307, §308, §407, 409 et sv., §574 et sv.,
§798 et sv. (sous le nom de (a). Résidus sous leur nom. Ch. VI, VII, VIII, §868*,
§869 à §1396, §1401, §1402, §1690, §1691, §2080, §2410.
Réveil au Pays de Galles §1098, §1102, §1107, §1112.

Ruse et force §2190, §2191, §2274 à §2278, §2320.


S

Sanction §329 à §331, §1478 à §1497.

Schamanisme §1095, §1096, §1100.

« Science * métaphysique §19* à §21.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 176

Science logico-expérimentale §16, §20, §21. Voir : Théories, Métaphysique. Index II :


Théories logico-expérimentales et théories non logico-expérimeniales.

Sectes 1047*, §1048.

Sociabilité et subordination §1713.


SOCIÉTÉ Voir Système social.

Cristallisation de la société §2607 et sv.

Éléments §2060 à §2066, §2146*.

États fétichiste, théologique, métaphysique de A. Comte §1536.

Mobilité de la société §2235, §2236.

Stabilité de la société §2176, §2194 à §2196, §2235, §2236.

SOCIOLOGIE §1, §2.

Sociologie logico-expérimentale §50, §68*, §69*, §79, §80 à §83, §85 à §89, §99,
§110, §144, §263, §277, §396, §2161, §2201, §2410.

L'étude de la sociologie à laquelle nous procédons ici est exclusivement logico-


expétimentale. Voir Index II : Théories logico-expérimentales, et théories non
logico-expérimentales §5, §17, §20, §21, §27, §28, §29*, §32, §65, §68*, §69*,
§71, §79* à §89, §110, §114, §119*, §144, §370, §388, §396, §486, §496, §642,
§723, §2410.

Sociologie en partie au moins non logico-expérimentale §6, §50, §75*, §76*, §80, §84,
§93, §110, §277, §291*, §292, §476, §486, §522, §642, §849, §2229, §2411.
Solidarité §49, §854, §965, §1497, §1503, §1557*, §1562, §1563, §1631, §1988. Voir :
Religion.

Sophisme de répartition §1495*, §1496.

Sorite §1550, §1551.

Spécification §805 à §814.

Spéculateurs Ch. XII, XIII, §1498, §2187, §2254, §2262, §2313, §2480, §2548 à
§2550, §2561, §2565, §2593 à §2596.

Stylites §1187 à §1199.

Superstition §265, §301, §1127, §1242, §1890, §1987. Voir : Religion, Actions non-
logiques, Dérivations.

Survivances §174, §1001* à §1009.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 177

TABOU §321* à §323, §581, §712, §1122, §1125, §1241, §1280, §1326*, §1427, §1481 à
§1484, §1558.

Du tabac chez les Wahabites §1123*, §1124.


Taurobole §1292.

Tautologies et raisonnements en cercles §592, §593, §605 *, §1471, §1556, §1562, §1563,
§1904 à §1912.

Tempêtes. Résidus et dérivations dans la croyance suivant laquelle on peut, par certains
artifices, provoquer ou éloigner les tempêtes §186 et sv.
théologie §334, §336, §974. Voir : Religion.

Entités théologiques 332 à 334.

Théologies en regard de l'emploi de la force §2147 exemple II, §2173.

THÉORIES Voir : Index II.

Comment il arrive qu'en de nombreux cas, dans les matières sociales, les théories et les
raisonnements non logico-expérimentaux conduisent à peu près aux mêmes
résultats que les raisonnements logico-expérimentaux §1768* à §1796. Voir :
Pratique et théorie, Empirisme.

Comment les sciences logico-expérimentales se substituent aux sciences non logico-


expérimentales, et vice-versa §58*, §64*, §68, §109, §615* à §618. Voir :
Ondulations, Périodes économiques et périodes sociales, Dérivations.

Décomposition des théories §6, §35, §636*. Une théorie (c) se décompose en deux
parties (a) et (b) §798*, §799 à §867. Voir : Dérivations.

Théories scientifiques §479, §519, §524, §803, §824, §826, §841, §2274 à §2278.
Éléments et liens des théories.

Éléments. Entités non-expérimentales

Entités expérimentales §13, §327, §470, §475.

Éléments. Entités non-expérimentales §13, §307 à §311, §319 à §352, §452, §470*,
§474, §476, §478, §485, §486, §16452.

Éléments. Entités pseudo-expérimentales §13, §471*.


Théories. Aspect objectif §13, §304, §541, §855, §994.

Théories. Aspect subjectif §13, §304, §541, §855, §994.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 178

Théories acceptées pour des motifs autres que leur valeur logico-expérimentale
§516, §581, §586, §597, §598, §815, §1747. Voir : Logique des sentiments,
Vérité et utilité, Périodes économiques et sociales.

Théories des peuples sauvages imaginées avec nos conceptions §698, §699.

Théories et raisonnements non logico-expérimentaux. Voir : Index II, Ch. IV.

Théories pseudo-scientifiques §479*, §485, §486, §489 à §511, §521, §581, §599,
§643, §821 à §823, §1276*, §1278, §1279, §1481 à §1497, §2271 à §2273,
§2337, Ch. V.

Vérité expérimentale des théories §568, §16452.

Thérapeutes §1185.

Totémisme §712*, §713 à §719, §793, §794, §903 à §907, §937, §939, §940, §1191 à §1195,
§1277.

Transgressions des règles d'uniformité matérielle et de celles d'uniformités intellectuelles


§2176.
U

UTILITÉ Différentes espèces d'utilités §439, §2111 à §2119, §2271.

Utilité complexe §2120.


Utilité des doctrines. Elle varie suivant les différentes classes sociales §246, §247,
§299-4*.
Utilité et Vérité. Voir : Vérité et Utilité.

Utopies §2145.
V

Valeur §38*, §62, §118, §1592, §2022*.

VÉRITÉ. Voir : Index II.

Vérité expérimentale et vérité non-expérimentale. Leurs critères §14, §16, §18, §26*, à
§28, §69, §380, §570, §1567, §1578.

Vérité. Sens divers de ce mot §9, §10, §14, §16, §69, §376, §433, §435, §440, §441,
§541, §570, §721, §1242, §1451, §1561*, §1564* à §1568, §1570 à §1572,
§1575, §1578*, §1579, §1852, §1890, §1891, §2340. Additions §69a.
Le vrai §1513, §1601.

Vérité expérimentale confondue avec l'utilité §49, §72*, §73*, §440, §441.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 179

Vérité expérimentale séparée de l'utilité §14, §78, §86*, §167, §171, §219, §249-3˚,
§308, §311, §312, §351, §445, §568, §579, §598, §615 à §618, §843, §965,
§1226, 16452, §1679* à §1683, §1896, §1897 et sv., §1932*, §2002*, §2339 à
§2341, §2395. §2435.

Vérité. On laisse la « liberté » de la vérité, non celle de l' « l’erreur » §570, §1564*, §1566.

Vérité. Pour estimer vraie expérimentalement une théorie, il est presque nécessaire qu'on
puisse la discuter librement 568.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 180

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917)

Table des auteurs


et des ouvrages cités

Les chiffres arabes désignent les paragraphes. Pour les livres modernes, on a indiqué,
lorsque cela a été possible, les traductions françaises ou italiennes. Dans les citations, les
noms des saints sont uniformément précédés de la lettre D (Divus).

Les chiffres entre parenthèses indiquent l'année de l'édition 1.

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ABÉLARD. Ouvrages inédits d'ABÉLARD pour servir à l'histoire de la philosophie


scolastique en France, publiés par M. Victor COUSIN. Paris, Imprimerie royale (1836)
- §1651-1.

ACTA PONTIFICIA et Decreta SS. RR., Congregationum. Romana mensualis ephemeris.


Romae, October (1907) - §1630-5.

ACTUS APOSTOLORUM - §952.

AELIANI opera - §1595-1.

1 Afin de ne pas allonger outre mesure, on n'a pas indiqué les éditions lorsqu'il s'agissait d'auteurs très
connus, ou bien lorsqu'on en a utilisé plusieurs. Pour faciliter le lecteur et pour qu'en de nombreux cas il
puisse utiliser l'édition qu'il a sous la main, on a indiqué, dans les citations, les chapitres et les paragraphes,
qui sont les mêmes dans les différentes éditions, et souvent aussi les pages de plusieurs éditions.
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 181

AESCHINIS orationes, §1501-4.

AESCHYLI tragoediae - §239, §1343-1, §150l-4, §1612-1, §1994 à §1969, §2345.

AGOBARDUS. Migne (1851) - §198, §201, §213.

AGRIPPA - §1393-1.

ALCORAN (L') DES CORDELIERS... A. Amsterdam. Aux dépens de la Compagnie (1734)


- §1371-2.

ALMA (Jean d'). La controverse du quatrième Évangile. Paris (1907) - §775-1.

Divi Ambrosii Mediolanensis episcopi opera... Parisiis (1536) - §1355-1.

AMÉLINEAU. Notice sur le papyrus gnostique Bruce. Texte et traduction... Paris (1896) -
§1645-1, §1645-2, §1646-1, §1646-2, §1647-2.

AMMIANI Marcellini quae supersunt - §931-1, §1390-1.

ANNUAIRE STATISTIQUE DE LA SUISSE, publié par le Département fédéral de


l'intérieur. XXIle année : 1913. Berne (1914) - §1225-1.

Divi ANSELMI opera - §1366-1, §1803-4, §2368-1.

Epigrammatum ANTHOLOGIA Palatina... Didot. Parisiis (1864) - §239-2, §587-4, §927-4,


§1184-3, §1339-2, §1343-1, §1367-1, §1594-1.

ANTHOLOGIA veterum latinorum epigrammatum et poëmatum... cura Petri Burmanni


Secundi... Amstelaedami (1759) - §1292-2.

ANTOINE. Syntaxe de la langue latine. Paris (1885) - Grammaire de la langue latine - §2,
§177-2.

ANTOINISTES - §1696-1.
APOLLODORI bibliotheca. - Epitoma vaticana ex APOLLODORI bibliotheca edidit
Richardus Wagner. Lipsiae (1896) - §927-1, §927-4, §938-1, §939-1, §1253, §1254,
§1255.

APOLLONII RHODII Argonautica - §193-2, §1246-4, §1339-2.

APPIANI Alexandrini romanarum historiarum quae supersunt - §2200-1, §2180-2, §2548-4,


§2573-1, §2575-1, §2577-1.

APULEI opera - §739-1.

Caesaris AUGUSTI index rerum a se gestarum sive monumentum Ancyranum ex reliquiis


graecae interpretationis restituit Ioannes FRANZIUS. Berolini (1845) - §233.

ARCHIVES CANTONALES VAUDOISES - §212-1, §1297-1.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 182

ARIOSTO. Orlando furioso - §1975-2.

ARISTOPHANIS Comoediae, - Scholia graeca in Aristophanem. Didot - §192-1, §572,


§919- , §1246- , §1266, §1927-1, §2345-7, §2348.
1 4

ARISTOTELIS opera omnia. - Traduction Barthélemy Saint-Hilaire - §270, §271, §272,


§274, §275, §276, §278-1, §313-1, 410, 411, 431, 469, 474, §475, 490, §491, §492,
§497, §501, §507, §509, §522, §648-1, §960, §1408, §1552, §1604, §1645-2, §1690-2,
§2110-1, §2330-2, §2330-4, §2345, 2494, §2497-1, §2509, §2511-1, §2512-2, §2562-1.

ARNOBII Afri disputationum adversus gentes. Orellius. Lipsiae (1816) - §223-1, §684-1,
§926-1, §927-4, §942-1, §1339-3, §1343-1.

ARRIANI quae exstant omnia - §1255-5, §1323, §1645-2, §2440-1.

ARTEMIDORI oneirocritica. Lipsiae (1805) - §1470-2.

ATHENAGORAE philosophi atheniensis opera. I. C. Th. Otto Jenae (1857) - §1331-1.

ATHENAEI naucratitae deipnosophistarum libri quindecim. I. Schweighaeuser. Argentorati


(1801) - Cfr. Poetarum comicorum graecorum fragmenta. Didot (1855) - §744-1,
§1343-1, §1359-1, §1382-1, §1382-3, §1595-1, §1595-2, §1907-1, §2493.

Sancti Aurelii AUGUSTINI Hipponensis episcopi opera omnia. - Oeuvres complètes


traduites en français et annotées par Péronne, Ecalle, Vincent, Charpentier, H. Barreau.
Paris (1870) - §67, §70, §177-3, §177-4, §213, §485, §541, §583, §684, §927-5, §928-1,
§963, §1004-1, §1184-3, §1246-1, §1289-1, §1289-1, §1325-2, 1339-3, 1343-1, §1367-1,
1368, §1374, §1382-3, §1438, §1470-2, §1521-1, §1541, §1564, §1575 à §1577, §1600,
§1602-1, §1623, §1624, §1627-2, §1662, §1664-1, §1803, §1995-3.

AULARD. Histoire politique de la Révolution française (1901). - Taine historien de la


Révolution française (1907) - §538-3, §723, §1749-5, §2180-4.

Sexti AURELII VICTORIS historia romana. Amstelodami (1733) - Liber de Caesaribus.


Teubner (1911) - §235-2, §2598-4, §2605-2.
Avanti ! (journal) - §2313-1, §2320-1, §2480-1
B

BACHI (Riccardo). La Riforma Sociale. Supplemento al fascicolo VI-VII, gin. gno-luglio


1915. - L'ltalia economica nel 1914 - §2282-1.

BACONIS (Franc. de Verulamio, summi Angliae cancellarii. Novum Organum scientiarum -


§508.

ANNALES ECCLESIASTICI auctore Caesare BARONIO, Lucae. - Annales ecclesiastici ab


anno MCXCVIII, ubi desinit cardinalis Baronius, auctore Odorico RAYNALDO,
Lucae - §198-1, §1187, §1200, §1201, §1810-1, §2381-1.

BARRAS. Mémoires. Paris (1895) - §2169-1.


Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale (1917) : chapitre XIII 183

BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE. Physique d'Aristote. Paris (1862) - §1604.

BARTOLOMMEO. Gli ammaestramenti degli antichi, raccolti e volgarizzati da Fra


BARTOLOMMEO da San Concordio... Vincenzo Nannucci. Firenze (1861) - §1326-2,
§1359.

BASCOUL. La chaste Sapphos de Lesbos. Paris (1911) - §777-1.

Sancti patris nostri BASILII Caesareae Cappadociae archiepiscopi opera omnia quae
exstant... Gaume, Parisiis (1839) - §955.

BASTIAT. Oeuvres complètes de Frédéric Bastiat. Paris (1855) - §2147.

BAYET. Enseignement primaire. Collection A. AULARD. Moi-ale par Albert BAYET.


Cours moyen. Paris (1902) - §723, §1440, §1483-1, §1716-2, §1948-1, §1974-1.

BAYLE. Dictionnaire historique et critique par Mr. Pierre Bayle. Sixième édition. Basle
(1741) - Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne à l'occasion de la Comète
qui parut au mois de décembre 1680. Quatrième édition (1704) -Commentaire
philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ: Contrain-les d'entrer, ou Traité de la
Tolérance universelle. Rotterdam (1713) - §358 à §362, §365, §366, §679, §716-1,
§939-1, §1356-1, §1393-1, §1415-1, §1471-3, §1564-2, §1575-5, §1639-1, 1737-1, §1821-1,
§1944-3, §1948-1, §1949, §1975-1.

BEAUCHET. Histoire du droit privé de la république athénienne. Paris (1897) - §227,


§1501-2.

BEAUMANOIR. Philippe de Beaumanoir. Coutumes de Beauvaisis. Texte critique publié...


par Am. SALMON. Paris (1899) - §1502-2.

BEAUMARCHAIS - §1152-3.

BEBEL - §1322-2.

BEECHEY. Bibliothèque universelle des voyages... ALBERT MONTÉMONT, tome XIX.


Paris (1834) - §1008-1.
BELIN. Le commerce des livres prohibés à Paris de 1750 à 1789. Paris (1913) - §1749-1,
§2048-1.

BELLI (G. G.). I sonetti romaneschi di) ; pubblicati a cura di Luigi MORANDI. Città di
Castello (1896) - §1851-1.

BELOT. Histoire des chevaliers romains. Paris (1869) - §2597-1.

BENTHAM. Traités de législation civile et pénale. Ouvrage extrait des manuscrits de M.


Jérémie Bentham... par Et. DUMONT. Paris (1820). - Déontologie ou science de la
morale. Ouvrage posthume de Jérémie Bentham ; revu, mis en ordre et publié par John
BOWRING. Traduit sur le manuscrit par Benjamin LAROCHE. Genève (1834). -
Théorie des peines et des récompenses... Du