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La blancheur de ma feuille s’imprègne souvent de corps énigmatiques et fragmentés.

Le dessin
en tant que technique de représentation visuelle est en effet le pivot de ma pratique artistique :
j’emploie notamment des techniques sèches à l’aide du fusain, des crayons ou bien d’une pierre
noire. Dans un premier temps, les yeux du spectateur se posent sur un art monochrome
traditionnel dont les traces sont pourtant projetées en dehors de la feuille. L’innovation
technique devient alors l’enjeu principal de mon travail plastique, c’est-à-dire, que je vise avant
tout une continuité graphique et matérielle du dessin. Il s’agit a priori de poursuivre et d’élargir
les traits classiques du graphite, au lieu de les rompre. Et c’est ainsi que la question suivante se
pose : en quoi les techniques traditionnelles telles que le dessin peuvent-elles complexifier une
recherche qui se veut expérimentale ?
Tout d’abord, le prolongement efficace du trait et de la matière sera étudié, suivi d’une analyse
visée sur le caractère fragile et éphémère des œuvres ; pour enfin considérer leur nature onirique
tout comme leur inscription dans le réel.

Premièrement, le prolongement efficace du trait et de la matière attire le regard du spectateur


et complexifie la composition de l’œuvre. Déjà, le dessin traditionnel est un moyen de
transformer la réalité. Olivier Kaeppelin, critique d’art, écrit dans « Le dessin hors papier »
que : « La naissance du regard, pour un dessinateur et pour l’art en général, mais en particulier
pour un dessinateur, est l’expérience d’observer comment le regard dans ce rapport d’aller-
retour avec le réel, le transforme fondamentalement, transforme ce qu’on appelle la réalité ».
Autrement dit : la mise en avant du geste et du style graphique propre du dessin, nous permet
de saisir ce qui nous entoure différemment. Avoir un rapport sensible à la matière serait ainsi
nécessaire.
En suivant ce raisonnement, il est assurément possible
de dessiner hors papier. À l’aide d’un scalpel, je trace
sur le support des figures et des textures complexes,
quasiment abstraites, qui complètent parfois les
figures représentées au crayon. Les éléments
envahissent progressivement un espace, comme s’il
s’agissait d’un décor ornemental. Parmi les artistes
qui influencent mon travail, je peux évoquer Henri
Matisse, qui conçut « Nu bleu II » en découpant de
papiers gouachés et en les collant sur une toile. On
observe la silhouette d’une femme assise, dont les
articulations sont définies par les vides crées par les
ruptures. L’artiste regroupe ici des fragments et les
accentue, en instaurant ainsi une forte relation entre les morceaux.
MATISSE Henri (1869-1954) Nu bleu II 1952. Papiers gouachés,
découpés et collés sur papier marouflé sur toile 103,8 x 86 cm.

Le créateur pourrait de cette manière acquérir un statut de metteur en scène. Le découpage de


formes et des silhouettes me permet de présenter au spectateur un théâtre d’ombres dans lequel
la lumière joue un rôle important. Cette mise en avant
d’une esthétique théâtrale serait accentuée par
l’utilisation d’une plaque en acrylique transparente et
l’intégration des ombres portées dans la composition.
Elles dédoublent les traits ce qui permet encore un
prolongement du dessin sur le mur. Il faut
effectivement tracer avec des outils et des supports
différents.

Ensuite, lorsque j’utilise le papier comme support primaire, je conçois des


œuvres fragiles et éphémères. D’une part, cette matière est facilement maniable
puisque toute feuille peut être pliée, froissée, brulée ou détruite. En raison de
son essence fragile, le papier peut être également comparé à une membrane,
soit à une peau dont la vie est éphémère.
La dimension funeste du matériau s’accorde finalement au discours de
l’œuvre : par exemple, la représentation des mouches qui sont dévorées mais
qu’à la fois dévorent, fait écho avec la locution latine « Memento mori »
(« Souviens-toi que tu mourras »), souviens-toi que la vie est aussi fragile que
le papier. À l’évidence, son usage enrichit mon questionnement sur la condition
de l’homme.
Dernièrement, malgré la dimension onirique de mes œuvres, celles-ci s’inscrivent directement
dans le réel. Dans la mesure où mon travail est influencé par le surréalisme ; un courant
artistique apparu au XXème siècle et qui a été picturalement
caractérisé par la représentation de rêves, des allégories et du
merveilleux, j’intègre des éléments qui sont plutôt fantastiques.
Or, il ne s’agit pas de superposer l’œuvre avec le réel, mais de
l’ancrer dans le contexte du spectateur. La nature réaliste, voire
naturaliste de mes dessins au crayon, marque un contraste avec
l’essence surréaliste de l’œuvre.
Les éléments fantastiques sont reconnus et accentués par le recours à la métamorphose et à la
représentation d’hybrides : Les différentes étapes de transformation d’un corps sont souvent
visibles. Je représente en effet des hybrides qui oscillent entre l’humanité, l’animalité et
l’inanimé. C’est pourquoi, on peut encore citer le texte d’Olivier Kaeppelin : « On voit le sujet,
qui essaie de saisir et de comprendre le réel en train de se métamorphoser, par l’intermédiaire
de sa main et de son esprit ». C’est par le biais du geste, du dessin conçu par l’artiste, que l’art
et le réel peuvent subir une telle transformation.
La place du spectateur serait ainsi importante : les effets de transparence tout comme les effets
de miroir permettent au spectateur d’interagir avec l’œuvre plus intimement. Lorsqu’il se
déplace il voit à travers un écran comme s’il s’agissait d’un prisme, au travers lequel il peut
voir le monde autrement.

Par conséquent, on peut en conclure que le recours au dessin, une technique traditionnelle, est
capable d’approfondir ma recherche : le dessin hors papier par le moyen du découpage de la
matière, ou bien la projection d’ombres sur un mur ; enrichit visuellement la composition. Le
spectateur est de cette façon confronté à mon œuvre, ce qui le mène à s’interroger sur son
identité ainsi que sur son altérité.

Bibliographie
« Le dessin hors papier » [colloque organisé à l'abbaye de Maubuisson] sous la direction de Richard
Conte. Paris : Publications de la Sorbonne, 2009. 1 vol. (p-15-21).