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ANNEE 1995 OURY JEAN-PAUL

MEMOIRE DE DEA:
(Sciences et techniques: histoire, gestion enjeux.)
CONDITIONS DE POSSIBILITE, REALISATIONS ET
SIGNIFICATIONS DES CHIMERES BIOLOGIQUES.

REDIGE SOUS LA DIRECTION DU PROFESSEUR


CLAUDE DEBRU

ET SOUTENU DEVANT LES PROFESSEURS MARX ET


JURDANT.

UNIVERSITE LOUIS PASTEUR (STRASBOURG I).


UNIVERSITE DES SCIENCES HUMAINES (STRASBOURG
II).
UNIVERSITE ROBERT SCHUMAN (STRASBOURG III).
UNIVERSITE DE HAUTE ALSACE (MUHLOUSE).
MOTIVATIONS:
Les conteurs de mythes et les romanciers pressentent-ils les réalisations à venir
de la science? On peut le penser, mais comment en avoir la certitude? Si les auteurs
de littératures futuristes affirment aujourd'hui que la machine à remonter le temps sera
possible demain, qui les croira? Les physiciens sont bien placés pour savoir qu'il
existe des impossibles scientifiques infranchissables. Plutôt que de croire à un
quelconque pouvoir vaticinateur de la littérature, il serait plus judicieux de dire que
les scientifiques se sont acharnés à la réalisation de possibilités que l'on entrevoyait
depuis toujours. Ainsi, des ailes d'Icare aux bathyscaphe de Jules Verne, la science a
pu réaliser des thèmes qui, a leurs origines, étaient illusoires et avaient pour fonction
de faire rêver les hommes (si la science réalise ce que le mythe postule, en revanche
ce dernier illustre des thèmes naturels: le thème du vol ne se trouve-t-il pas dans
l'esprit du genre humain depuis que celui-ci peut observer les oiseaux?) Pour que
l'homme puisse faire des avions, il a fallu, non plus qu'il rêve, mais qu'il s'astreigne à
appliquer certaines lois de l'équilibre et de l'aérodynamique. Dans cette volonté de
réaliser ce qui a priori semblait impossible, l'homme ne s'est pas arrêté à la maîtrise
des phénomènes physiques: il a aussi voulu modifier le vivant. De nombreux auteurs
qualifient les biotechnologies de seconde révolution du vingtième siècle (la première
étant la domestication de l'atome). Or, les animaux fantastiques sont, comme le 'vol',
longtemps restés un thème littéraire; longtemps ils n'ont fait qu'effrayer les gens qui
pouvaient voir dans leurs formes sculptées sur les murs des cathédrales, des
représentations de l'enfer. Aujourd'hui, les chimères ne sont plus des sculptures de
pierre, elles sont des réalisations scientifiques bien vivantes que l'on peut trouver dans
les laboratoires d'embryologie, mais elles continuent de fasciner le profane qui se
demande ce que peut faire la science, comme on s'inquiétait autrefois sur les
possibilités de l'alchimie. Pourtant les chimères n'ont plus rien de surnaturel; et si l'on
donne son extension maximale à ce terme en y incluant les greffes, alors, il est certain
que chacun d'entre nous a côtoyé, côtoie ou côtoiera une 'chimère'.
On se demande alors jusqu'à quel point il est possible de modifier les formes vivantes.
Après s'être prétendu maître et possesseur, l'homme peut-il aussi postuler au titre de
'créateur de la nature' (la question se pose puisque l'embryologie expérimentale et le

2
génie génétique réalisent de nouvelles formes vivantes)? Dans quel but, et à quelles
utilités, les scientifiques modifient-ils le vivant? Et enfin, puisque leurs pouvoirs
semblent illimités, ont-ils le droit de faire tout ce qui leur est possible de faire?
Comme on le voit, cette interrogation aboutit à des problèmes éthiques. Mais plutôt
qu'un débat inféodé à une quelconque idéologie politique, il s'agira de fonder ces
positions sur une interrogation philosophique. Cette dernière reposera à son tour sur
des données scientifiques: en profane, je me suis enquis de définir en recensant
plusieurs cas, ce que les scientifiques nomment chimères biologiques.
Ce sujet m'a permis de faire des recherches interdisciplinaires, et il me semble que
les chimères sont un excellent symbole de l'interdisciplinarité.

INTRODUCTION:
La chimère est un animal fantastique dont on trouve les origines dans les
textes de l'antiquité grecque. Dans son Dictionnaire de la Mythologie grecque et
romaine, Pierre Grimal1 nous indique que: "La chimère est un animal fabuleux, qui
tenait de la chèvre et du lion. Tantôt on lui donne un arrière-train de serpent, et une
tête de lion. Tantôt, on lui donne un arrière train de serpent sur un corps de chèvre,
tantôt elle a plusieurs têtes, une de chèvre, une de lion. Elle souffle des flammes. Elle
est le produit de l'union de Typhon et de la 'Vipère' Echidna. Elle a été élevée par le
roi de Carie, Amisodarès et vit à Patéra. Le roi de Lycie, Iobatès, ordonna à
Bellérophon de la tuer parce qu'elle se livrait à maintes déprédations sur son
territoire; avec l'aide du cheval ailé Péages, Bellérophon y parvint; On raconte qu'il
avait garni la pointe de sa lance d'un morceau de plomb. A la chaleur des flammes
lancées par la chimère, le plomb fondit et tua la bête."
La tradition littéraire a, par la suite, utilisé ce terme afin de désigner les
productions fantaisistes de l'imagination; c'est ainsi qu'Henry Benac dans son Guide
des Idées littéraires2 essaye de définir les 'chimères' comme étant des illusions qui
peuvent se rencontrer dans le domaine des sentiments (par exemple les rêves d'Emma
Bovary), de l'imagination (l'embellissement du passé chez Proust), de l'esprit (la
Pédagogie Idéale de l'Emile). Benac remarque aussi que "les chimères fournissent un
idéal pour les hommes du futur, elles exaltent leur enthousiasme et les pousse à
réaliser pratiquement ce qui a été rêvé" (c'est ainsi que l'on dira que la science a
réalisé les 'chimères ' de Jules Verne).
En littérature, le terme chimère désigne donc deux idées: tout d'abord celle
d'un animal mythique composé de parties provenant de différentes espèces, et par une

1P.Grimal. Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine, PUF 1951.


2Henry Benac, Guide des idées littéraires, coll. Hachette, 1988, pp. 75/76.

3
sorte d'analogie avec l'animal fantastique, on a conservé l'adjectif 'chimérique', afin
de caractériser une réalisation impossible, un phénomène illusoire, une idée
inexistante (les chimères sont souvent choisies par les logiciens à titre d'exemples: il
est bien connu que ce qui distingue la logique classique de la logique moderne, c'est le
présupposé d'existence: alors que la logique classique présuppose l'existence, la
logique moderne, elle, la pose; c'est ainsi que la proposition "Tout centaure est
quadrupède" n'a aucun sens pour la logique traditionnelle, alors que la logique
moderne dit: "Si les centaures existent, ils ont 4 pattes."3).

Qu'en est-il donc de l'utilisation de ce terme par les scientifiques?


L'Encyclopédie Universalis4 est sur ce point très claire: c'est "Par analogie avec la
Chimère de la mythologie' que les scientifiques emploient ce terme pour caractériser
'des organismes constitués par des cellules et des tissus provenant de deux espèces
différentes et qui coexistent en parfaite symbiose."
Ce terme semble être bien ancré dans le milieu scientifico-médical. En effet,
l'encyclopédie scientifique anglaise Mc Graw-Hill5 le définit de la manière qui suit:
"An individual animal or plant made up of cells derived from more than one zygote or
otherwise genetically distinct.". Selon ce même ouvrage, il y a quelques chimères qui
sont naturelles, mais la plupart sont des productions expérimentales. Ces dernières ont
été réalisées afin d'étudier certains problèmes biologiques comme l'origine et la
détermination des lignages cellulaires au court du développement embryonnaire, les
problèmes de tolérance immunologique, de prédisposition aux tumeurs et de nature de
la malignité. On trouvera des chimères dans le règne animal et dans le règne végétal.
En ce qui concerne le règne animal, il existe, comme le précise Brigid Hogan, auteur
de l'article, deux techniques de mélange des cellules embryonnaires qui sont, soit le
mélange de deux ou plusieurs oeufs, par agrégation ce que l'on appelle 'agrégation
chimeras', soit, par injection de la cellule d'un donneur dans la cavité blastocelle ou
dans le centre de la masse des cellules internes ('injection chimeras').
On distinguera encore les 'chimères interspécifiques' (interspecies chimeras), les
greffes tissulaires ("Animals that have accepted skin or organ grafts are technically
chimeras"); l'auteur inclut dans ce groupe les chimères obtenues part radiation
('radiation chimeras').
Enfin, Brigid Hogan remarque que la nature produit elle-même des chimères: dans le
cas de l'homme, il s'agira d'individus hermaphrodites qui possèdent des cellules XX et
XY. Les chimères de sang ('Blood chimeras') sont cependant plus fréquentes chez les
bovidés.
3Exempletiré du cours de logique de M.Louis Vax.
4Encyclopédie Universalis,Index, année 19 , p 371.
5Mc Graw-Hill, Encyclopédia of Science and Technology, ed 1987, vol 3, pp 532,535.

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Venons-en maintenant au règne végétal: F.A.L. Clowes, qui est auteur de
l'article dans l'encyclopédie ci-dessus nommée, définit de la manière qui suit les
chimères végétales: "In modern botanical usage a chimera is a plant consisting of two
or more genetically distinct kinds of cells". Ces chimères peuvent provenir soit d'une
mutation cellulaire dans une partie de la plante où les cellules se divisent, soit en
regroupant ensemble deux plantes différentes, afin qu'elles multiplient leurs cellules
côte à côte pour produire un seul individu. On étudie ces phénomènes, parce qu'ils
aident à la compréhension du développement de certaines plantes.
On produit de telles chimères en faisant des greffes. L'auteur précise que parfois, il
arrive qu'un bourgeon possédant des cellules de deux origines se forme à la jonction
du scion et du porte greffe, et que ces cellules s'arrangent de telle manière que les
pousses provenant du bourgeon contiendront à jamais les cellules provenant des deux
plantes. Une plante de ce genre est le 'Laburnocytisus adami' formé en 1825 par la
greffe d'un 'Cytisus purpureus' sur un 'Laburnum anagyroides'. Les fleurs sont brunes
au lieu d'être violettes comme le scion ou jaunes comme la souche porteuse. Il a la
forme d'un arbre comme le 'laburnum'; ses feuilles ressemblent aussi à celles du
laburnum sauf en ce qui concerne les surfaces, qui sont comme celles du Cytisus.
Parfois, une branche pousse entièrement comme un Laburnum, ou, plus rarement,
comme un Cytisus.
Au début, on a cru le Laburnocytisus et les plantes de ce genre devaient avoir été des
hybrides non-sexuels, mais on s'est aperçu que la plante consistait en une peau fait de
cellules de Cytisus recouvrant un tronc de cellules de Laburnum. Il n'y a donc pas
d'Hybrides de greffe.
Le Laburnocytisus a été synthétisé seulement une fois et tous les spécimens existant
ont été propagés d'une manière végétative à partir de l'original. Ceci implique une
grande stabilité dans la constitution de la chimère. Le problème était de savoir
comment une pousse pouvait conserver un arrangement aussi stable de cellules
génétiquement différentes. C'est afin de répondre à cette question qu'en observant les
plantes de plus près, on a découvert une zone que l'on a nommée 'Apical meristem'.
On observe, dans cette dernière, l'existence d'une couche de cellules qui s'auto-
régénèrent.

Comme on le voit au travers de ces définitions, le terme chimère caractérise un


grand nombre de phénomènes scientifiques. En partant de la classification de
l'encyclopédie anglaise Mc Graw-Hill, on développera chacun des types de
chimérisme en exposant d'une manière détaillée, les expériences qui ont été réalisées.
A la suite de cette classification, on essayera d'établir un critère du chimérisme (c'est à

5
dire quel est le point commun, s'il y en a un, à tous ce que les scientifiques nomment
'chimère'). Est-il judicieux d'accroître l'extension de ce terme afin de l'appliquer à
toutes formes organiques que l'on aurait obtenues par le 'mélange' de deux ou
plusieurs autres formes?.
Cette recherche d'un critère scientifique du chimérisme sera complétée par une
interrogation philosophique.
- Les chimères sont au coeur du débat entre préformisme et épigenèse. Elles ont été,
comme on le verra, un argument décisif dans le rejet du premier. Les scientifiques
ayant remplacé cette dernière thèse par la théorie de l'épigenèse, les chimères leur
sont un outil fantastique pour l'étude des différents processus du développement
embryonnaire; elles ont permis à l'embryologie causale de faire de nombreux progrès:
le développement embryonnaire est une suite d'inductions qui se déroulent dans le
temps et l'espace (aujourd'hui, on parle de programme génétique). L'épigenèse reste
cependant mystérieuse. Une explication philosophique de ce phénomène a été
proposée par le philosophe Raymond Ruyer. Cette explication refuse de faire du
développement embryonnaire le fonctionnement d'une structure dans l'espace et dans
le temps. On s'interrogera alors: les chimères ne prouvent-elles pas qu'il est
impossible de réduire le développement embryonnaire à un pur mécanisme, puisque,
quand l'induction a lieu au sein d'un organisme constitué de deux zygotes différents,
chacune de ces cellules va reconstituer d'une manière systématique les caractères
propres à son espèce?
- Le fait que deux espèces puissent s'assembler afin de donner un seul individu, peut
paraître surprenant, il l'est moins si on considère les chimères comme des 'greffes
sophistiquées', dont la condition de possibilité est l'histocompatibilité entre les parties
constituantes de l'oeuf. Le 'soi' des chimères ne serait donc qu'un 'soi immunologique'.
- On doit ajouter une troisième condition de possibilité à l'existence des chimères
quiest leur viabilité; cette dernière dépend souvent de l'adaptatibilité de leur
organisme. On se rappellera qu'Empédocle avait été fortement critiqué par Aristote à
la suite de sa théorie de la naissance des formes. Il affirmait en effet que toutes les
formes vivantes avaient été formées au hasard et que celles qui n'étaient pas viables
(chimères, centaures...), avaient été emportées par la nécessité
- Le scientifique en faisant des chimères, semblent jouer avec la matière vivante. Les
chimères seraient l'aboutissement de la maîtrise de la nature et la possibilité de créer
des formes vivantes nouvelles semble faire de l'homme un démiurge, voire un Dieu.
Mais, faut-il parler de 'création' ou de 'découverte'? Dira-t-on que Mme Le Doirin est
la créatrice de la chimère 'caille-poulet', ou qu'elle a simplement découvert la
possibilité d'induire (d'après les principes que l'on a défini auparavant) un système
nerveux central de caille en greffant les parties présomptives de cet animal au stade

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embryonnaire sur un poulet sans qu'il y ait rejet. Par cela on veut soutenir l'idée que
l'homme peut réaliser ce que la nature lui laisse faire, en ce sens qu'il ne faut pas
oublier que le scientifique lorsqu'il crée une chimère ne dispose pas de la liberté
absolue de l'artiste. Son imagination sera toujours confrontée à l'autonomie de la
nature.
- Toutes ces remarques théoriques, auront finalement pour but d'établir quelques
principes d'éthique.

PREMIERE PARTIE: Qu'est-ce qu'une chimère biologique?

CH 1/ Quelques rappels historiques sur les 'mélanges interspécifiques':


des hybrides aux chimères.

Les chimères sont, comme on l'a vu dans notre introduction, le résultat de


l'union (expérimentale ou naturelle) de deux ou plusieurs individus d'espèces
différentes (ou parfois de même espèce) au sein d'un même organisme. Longtemps
restées l'apanage de la mythologie, elles sont devenues des objets de la réalité
scientifique. Elles ne sont pourtant pas la première forme d'êtres issus de 'mélanges
interspécifiques'. Il semble que ces essais de réaliser des mélanges interspécifiques,
tout d'abord grâce au procédé d'hybridation, puis grâce aux greffes interspécifiques
prennent leur essor au fur et à mesure que les thèses fixistes reculent.
Aristote, dans son 'Histoire des animaux', était l'un des premiers à avoir classé
les animaux qu'il connaissait en deux catégories: les animaux sanguins et les animaux
non sanguins. Ce qui définissait une espèce, selon lui, c'était la capacité que ses
individus ont de se reproduire entre eux. Grâce à ce système, les individus hybrides
restaient des inclassables. Puis, dans la Bible, Adam ayant nommé chacun des

7
animaux existants, les animaux hybrides étaient généralement des animaux
monstrueux que tout le Moyen âge a représenté comme des symboles de l'enfer (si ce
n'est la Licorne qui est le symbole du Christ pour les alchimistes6). Jusqu'au début du
siècle des lumières, les auteurs se contentent, pour la plupart, de recopier les grandes
classifications d'Aristote en y ajoutant parfois des animaux fantastiques, tels que la
licorne, le dragon ou le centaure. La fixité des espèces est le fondement théorique de
toute l'oeuvre de Linné, même s'il admet à la fin de sa vie que les espèces nouvelles
peuvent apparaître par hybridation interspécifique.
Buffon eut, par contre, un certain intérêt pour l'étude des êtres hybrides.
Comme le souligne Claude Blankaert7, ce qui fonde l'unité de l'espèce pour Buffon,
c'est l'interfécondité. On reconnaîtra les animaux d'espèces différentes à ce que leur
croisement donnera des animaux hybrides non féconds (par exemple le Mulet pour
l'âne et le cheval). Il semble cependant que Buffon soit revenu sur cette idée
d'accouplement interspécifique. Suivant, Blankaert, il s'interroge : N'importe quel
accouplement interspécifique n'est pas possible, mais puisque le bélier se joint à la
chèvre, est-on certain que le cheval ou le cerf ne se produisent jamais avec la vache?
Lui vient alors l'idée qu'il y aurait des genres, sortes de grandes familles; les espèces
différentes proviendraient donc des dégénérations de ces genres. Il tient cependant à
conserver des barrières entre certaines espèces comme le singe et l'homme. Cependant
en 1766, Buffon s'intéresse à la probabilité des mélanges et du métissage des espèces:
"Lui qui ne croyait pas à l'hybridité, y voit maintenant l'une des causes physiques du
changement des espèces"8 En fait, il ne s'agit pas ici, comme on l'a crut souvent d'une
ébauche d'un système transformiste: "Le propos de Buffon n'est pas de remettre en
question l'ordre intangible de la création, mais plutôt de le mettre en perspective. Les
espèces s'étant multipliées au cours du temps, et s'agissant de ramener cette diversité
à l'unité de souches moins nombreuses, Buffon imagine que des formes hybrides, des
métis fertiles, ont rempli les espaces séparant à l'origine les grands types
d'organisation." C'est ainsi qu'il va expérimenter. Il commence à douter de la stérilité
du mulet qu'il qualifie de 'Monstre composé de deux natures'. Dans un programme
expérimental, il prévoit de coupler un zèbre apprivoisé et un cheval, et, un renard
captif avec une chienne. Il entreprend des expériences de métissage entre chien et
loup. Malgré les échecs subis au début, il parvient à ses fins. Blankaert conclut son
article en rappelant que la réalité des hybrides et leur viabilité sera encore discutée à
l'époque même où Darwin publie ses thèses évolutionnistes.

6Voir C G Jung, Psychologie und Alchemie, im Rascher Verlag Zürich, chapitre: Das Einhornmotiv als
Paradigma, pp585~646.
7Claude Blankaert: Le temps, grand ouvrier de la nature, in les Cahiers de Science et vie, n°23, oct
1994, p.60.
8Ibid, p.64.

8
Bien évidemment, les Hybrides ne sont pas des 'chimères' au sens biologique moderne
que l'on donne à ce terme, mais dans l'idée d'un Buffon, la production de tels êtres
participe bien de l'étude de la possibilité de 'mélanges interspécifiques' afin de
comprendre les transitions possibles entre les différentes espèces.
En ce qui concerne l'origine de l'emploi du terme chimère, l'Encyclopédie
Universalis, la situe en 1907 en ce qui concerne le règne végétal, à la suite des
expériences de Winkler et en 1921 pour le règne animal. Les premières chimères
animales auraient été réalisées par Spemann.
Spemann9 est un embryologiste allemand (1869-1941) Il avait été marqué par une des
expériences de son maître G.Wolff qui était la suivante: si on retire une lentille à un
triton, une nouvelle lentille se reforme, non du tissu qui donne naissance à la lentille
dans un développement normal, mais du sommet de la lentille. Spemann va inventer
des appareils qui lui permettront de pratiquer la microchirurgie embryonnaire. On
peut donc considérer que Spemann est l'un des premiers à avoir développé une
expérience d'embryologie causale. C'est lui qui réalise la célèbre expérience qui
consiste à nouer un cheveu autour d'un embryon afin que celui-ci prenne une forme
d'haltère. Il opérera des transplants de fragments d'oeufs de triton sur des fragments
d'oeufs de salamandre ou vice versa afin de vérifier l'effectivité du mécanisme
d'induction. Il découvrit ainsi que le caractère de l'organe induit dépend plus de sa
propre constitution intrinsèque que de celle de l'inducteur: ainsi un triton inducteur,
agissant sur du tissu de salamandre produit un organe de salamandre. Le matériel
réactif n'est pas indifférent comme il le pensait auparavant.
Spemann n'a pas, selon Waddington, employé le terme chimère pour caractériser les
greffes interspécifiques qu'il a réalisées. Il est cependant caractéristique qu'il est dans
le domaine de l'embryologie expérimentale un grand précurseur.
Mais il n'est pas le seul, Hans Driesch10( 1867, 1941) réalise en 1891
l'expérience pour laquelle il est le plus connu. Il secoue des oeufs d'oursins de mer
afin de les séparer en fragments nucléiques et a-nucléiques. Chaque hémi-blastomère
donne un embryon complet. L'expérience inverse est possible: il est possible de
joindre deux embryons d'oursins afin d'obtenir un pluteus complet.
L'embryologie expérimentale va alors progressivement développer ce type
d'associations embryonnaires afin d'analyser le déroulement des mécanismes
embryonnaires. C'est ainsi que Charles Houillon mentionne, dans l'introduction d'un
Compte rendu de l'Académie des sciences de Paris11, les chimères hétéroplastiques
tentées chez les Anoures par Born en 1897, Harisson en 1908 et Stone en 1934. Il
précise que les individus obtenus atteignent difficilement la métamorphose. Dans
9C.H. Waddington, art. Gustav Spemann, in Dictionnary of scientific Biography, pp 567~569.
10JaneOppenheimer, art. Hans Driesch, in Dictionnary of scientific Biography, pp186~189.
11Charles Houillon, CR. Acad des sciences de Paris, t. 258 (13 avril 1964), Gr 12.

9
l'ordre des Urodèles, "les chimères réalisées par Stone entre Amblystoma punctatum
et Amblystoma tigrinum sont peu viables. Par contre, Rutz en 1948 a obtenu des
chimères entre Triturus alpestris et Triturus Helveticus qui réussirent dans quelques
cas à dépasser la métamorphose"12
Cette historique est évidemment incomplet. Il serait intéressant d'approfondir
la question en considérant de plus près les buts précis des scientifiques qui se sont
intéressés aux mélanges interspécifiques. Il est clair cependant que si l'on applique pas
le terme 'chimère' aux individus issus d'hybridations, suivant notre définition de
référence13, le premier à avoir réuni deux cellules provenant de deux zygotes
différents serait bien Driesch et son expérience de 1891; mais il s'agirait plutôt dans
ce cas d'une association par parabiose. Si l'on prend maintenant la définition que l'on
trouve dans l'Encyclopédie Universalis comme critère de référence alors, le premier à
avoir greffé ensembles des parties provenant d'espèces différentes est bien Spemann.
Ces remarques ne valent évidemment que pour le règne animal, car pour ce qui
concerne règne végétal, comme on l'a cité plus haut14, le Laburnocytisus adami a été
formé en 1825 par la greffe d'un Cytisus purpureus sur un Laburnum anagyroides.
Quant à l'idée de mélange interspécifique, on voit qu'elle n'est plus simplement
dévolue à la littérature mythique et fantastique, mais, qu'elle est, comme on va essayer
de le montrer, un élément quotidien de la réalité scientifico-médicale. Et il semble
bien que la possibilité de réaliser des mélanges interspécifiques se soit peu à peu
substituée au dogme d'une fixité des espèces. Mais comment et à quelles fins? C'est ce
que l'on va maintenant essayer de voir.

CH 2/ Les chimères par agrégation.

Les chimères par agrégation sont, comme on la vu dans le premier chapitre, le


premier type de chimère obtenu en pratiquant une greffe interspécifique. Cette
technique consiste, d'une manière générale, à regrouper deux ou plusieurs cellules
provenant de zygotes différents afin de réaliser un seul oeuf.
A/ Echange homospécifique, ou hétérospécifiques entre deux ou plusieurs
cellules d'individus au stade embryonnaire.
1/Greffe de la lèvre dorsale du blastopore d'un triton.
Il s'agit là d'une expérience fondamentale de Spemann que l'on trouve dans les
manuels d'embryologie15: Spemann au cours d'un travail expérimental, se propose de

12Ibid.
13In Encyclopedia Mc Graw & Hill.
14Voir page 3 de cet exposé.

10
greffer la lèvre dorsale du blastopore d'un triton sur un autre triton. Pour lui, comme le
rappelle Houillon, il y avait deux possibilités quant au développement du territoire
greffé: "- Ou bien le greffon était encore labile, auquel cas il devait s'intégrer aux
tissus du germe-hôte; - Ou bien le greffon était déterminé, alors il devait évoluer
conformément à sa détermination, c'est à dire donner, dans l'embryon-hôte, de la
corde et quelques somites." En fait: "On observe après la greffe de la lèvre dorsale du
blastopore, la formation d'un second tube nerveux, puis d'un embryon sur l'embryon
normal."16 Houillon précise dans son manuel que cette expérience peut se réaliser sur
des espèces différentes ou identiques (en ce cas, il est nécessaire de colorer l'un des
deux tritons); il ajoute d'autre part que "L'expérience simple en son principe, est très
délicate à réaliser et dépend beaucoup de l'habileté de l'expérimentateur.
L'intervention se pratique dans un liquide physiologique qui permet la cicatrisation
en une heure. On laisse ensuite le germe hôte évoluer." On observe alors la formation
progressive de deux plaques neurales, qui constituent chacune leur tour un tube
nerveux. Il y a alors deux embryons qui se réalisent.
Il s'agit comme on le voit d'une simple greffe qui donne naissance à un individu
difforme. Cette expérience aurait plutôt tendance à se situer entre les techniques de
greffe et d'agrégation; quant à l'animal obtenu, il a plutôt un caractère monstrueux.

2/ Chimères par agrégation d'embryons chez les Urodèles.


Comme nous le précise l'Encyclopédie Universalis: "Le superordre des Urodèles
réunit les Amphibiens actuels qui à l'état adulte possèdent typiquement deux paires de
membres moteurs et une queue: ainsi les tritons les Salamandres. [...] Il faut insister
sur le rôle important des Urodèles dans la recherche expérimentale: c'est sur l'oeuf
de triton que H.Spemann mit en évidence le phénomène de l'induction; c'est sur ce
même germe qu'ont pu être effectuées les expériences de séparation des deux
premiers blastomères [...] Il faut mentionner aussi l'utilisation des larves d'Urodèles
pour réaliser des greffes siamoises, ou parabioses, pour créer des chimères
intergénériques (chimères triton-axolotl de Houillon), pour opérer des
transformations complètes et définitives du sexe (comme l'ont fait Humphrey chez
l'axolotl et Gallien chez le pleurodèles)."17
Les expériences de chimérisme qui ont été faites dans ce superordre sont en effet
nombreuses. On s'est attaché à suivre les travaux de M. Charles Houillon qui offrent
un panel assez complet d'études sur le chimérisme de ces vertébrés.
a) Chimères xénoplastiques entre Urodèles, Pleurodèles et Waltii Michach.18

15Houillon, Embryologie, Méthodes, Introduction à la biologie, Hermann, 1967, pp 146~147.


16Voirplanche n°1, à la fin du mémoire.
17Encyclopédie Universalis, art. Urodèles.
18CR. Acad des sciences, 13 Avril 1964, Gr 12, embryologie expérimentale. pp3901~3903.

11
Il s'agit ici de fabriquer des chimères de deux espèces différentes par greffe
embryonnaire. La soudure entre une moitié antérieure et une moitié postérieure
s'opère au stade embryonnaire du 'bourgeon caudal' (Houillon précise qu'il faut
distinguer la greffe embryonnaire de la parabiose, cette dernière consiste, comme on
le verra plus loin, en l'association de deux embryons entiers).
Il existe 3 genres de chimères:
- Les chimères homoplastiques (elles associent deux germes d'une même espèce).
- Les chimères hétéroplastiques (elles associent deux germes d'une espèce différente,
mais voisine).
- Les chimères xénoplastiques (elles associent deux germes de groupes zoologiques
plus éloignés). Les chimères xénoplastiques ont déjà été tentées par d'autres
précurseurs sans grand succès (voir rappel historique, p.8). Il s'agit d'associer un
hémi-embryon de Pleurodèle waltii Michach à un Hémi-embryon de Triturus
alpestris19.
La technique consiste à isoler, suivant une 'section transversale au niveau de la région
pronéphrétique', une hémi-partie antérieure d'une hémi-partie postérieure
On peut faire des chimères réciproques: soit la région antérieure de Pleurodèle
associée à la région postérieure de Triton alpestre notée Pl-alp ou l'inverse, noté alp-
Pl.
L'auteur affirme que "Cette technique de recombinaisons a permis de réaliser sans
difficulté des chimères homologues à partir d'embryons normaux ou aneuploïdes de
Pleurodèle. La soudure se fait parfaitement et les recombinaisons homologues issues
de germes normaux atteignent l'état adulte dans les conditions normales." Il ajoute
cependant que l'obtention de chimère xénoplastiques viables est plus délicate.
Le tableau ci-dessous affiche les résultats obtenus à la suite de cette expérience:

Développement 5è mois 11 mois et plus Métamorphose Taille


Pl-alp 9 animaux 4/9 ont survécu à 4 mois 64 mm
alp-Pl 5 animaux 2/5 à 5 mois 64 mm

Les tailles moyennes observées chez les chimères Pl-alp correspondent à la taille des
tritons alpestres de même âge. Les Pleurodèles témoins mesurent eux en moyenne 130
mm. L'hypothèse est donc que "la croissance des chimères serait sous la dépendance
de la plus petite espèce dans la combinaison, en l'occurrence Triturus alpestris."
Quant à la métamorphose, on constate qu'elle est plus tardive que la normale. Cette
période est une phase critique pour les animaux qui cessent souvent de s'alimenter ou
souffrent de nécrose.

19Voir planche n°2.

12
Deux mois plus tard, Houillon présente à la même académie20, les nouveaux
résultats qu'il a obtenus. On se contentera ici de reproduire un tableau des
recombinaisons évoquées:

Partie antérieure Partie postérieure. Dénomination de la Résultats


chimère.
Pleurodèles. Triton palmé. Pl-palm Viable
Triton palmé. Pleurodèle palm-Pl "
Triton alpestre. Triton palmé alp-palm peu viable
Triton palmé. triton alpestre palm-alp "
Pleurodèle. Triton vulgaire Pl-vulg -
Pleurodèle. Axolotl Pl-Ax Létale
Axolotl. Pleurodèle Ax-Pl "
Triton palmé. Axolotl palm-Ax -

Houillon insiste sur le fait que la réussite d'une chimère dépend de l'équilibre
quantitatif entre les deux parties: "Un excès de matériel antérieur Pleurodèle doit être
associé à un excès de matériel postérieur triton palmé de même qu'un déficit de
matériel antérieur doit être associé à un déficit postérieur pour obtenir, dans un cas
comme dans l'autre, une chimère viable".
Voici quelques phénomènes significatifs:
- Pl-palm: Une chimère remarquable a présenté des caractères sexuels secondaires à
10 mois, alors qu'elle était encore à l'état larvaire. Cet animal qui s'est métamorphosé
à 12 mois est actuellement âgé de 3 ans.
- Les 'palm-Pl' posent des problèmes de comportement; après la métamorphose, ils
refusent de s'alimenter.
- Les Chimères alp-palm et palm-alp (voir Hadorn 1945 et Rutz 1948) sont peu
viables. Une a pourtant pu dépasser la métamorphose et a pu atteindre 9 mois.
- Les Chimères Pl-vulg: une a atteint 13 mois, elle mesure 70 mm et a effectué sa
métamorphose à 9 mois.
- En ce qui concerne les 'Pl-ax ' et 'ax-Pl', la cicatrisation est obtenue, mais le mélange
est peu viable. Cela est dû à des problèmes d'intolérance.
- 'palm-Ax': un seul animal a été obtenu; il s'est métamorphosé à 3 mois, et mesure 33
mm à 4 mois.

20CR Acad des sciences Paris, T258 (8 Juin 1964). GR 12. Nouvelles chimères xénoplastiques chez les
urodèles; combinaisons viables et létales. pp5725~5728.

13
On se demandera alors quelle est l'utilité de telles expériences? Selon Houillon, ces
associations permettent d'étudier les problèmes de tolérance: "La compétition ne se
réalise plus entre un organisme entier et un tissu ou un organe comme dans le cas des
greffes, mais toute une partie d'un individu doit s'ajuster à l'autre partie
complémentaire d'un autre individu." On en conclut que la tolérance dépend de deux
facteurs : la quantité des hémi-embryons (celle-ci doit être équilibrée) et la proximité
des espèces mises en présence l'une de l'autre.

b) Le cas de l'Axolotl21.
Le cas de l'axolotl est, semble-t-il, un parfait exemple pour illustrer l'utilité du
chimérisme dans la compréhension du phénomène d'induction.
L'axolotl est un Urodèle néoténique (coexistence, chez un animal de l'état larvaire et
de l'aptitude à se reproduire). Normalement, cet animal ne se métamorphose pas. Mais
lorsque la métamorphose a lieu, on obtient une espèce différente: 'l'Ambystoma
mexicanum'. Les biologistes s'étant interrogés sur le mécanisme qui cause la
métamorphose et ayant découvert l'influence de la thyroïde dans ce mécanisme, il est
possible de le provoquer à volonté en élevant les animaux dans de l'eau additionnée
d'un fort taux de thyroxine (hormone produite par la thyroïde). La question que s'est
alors posée Houillon est : "Pourquoi la néoténie chez l'Axolotl, puisque ses tissus
réagissent à l'hormone thyroïdienne et que la thyroïde est présente?" Il émet alors
deux hypothèses: "l'absence de métamorphose provient soit d'une déficience
hypophysaire, soit de la non-réponse de la thyroïde à l'hormone thyréotrope."
La première hypothèse est confirmée puisque si l'on greffe l'hypophyse de l'espèce
voisine Ambystoma tigrinum, alors il y a métamorphose.
On a aussi réalisé des association en parabiose (union de deux embryons qui évoluent
en restant soudés, et dont la métamorphose se produit d'une manière synchrone) Le
problème a résoudre est alors le suivant: lorsque l'on associe un axolotl et un triton
alpestre en parabiose, et qu'ils se métamorphosent de manière synchrone, cette
métamorphose est-elle due à l'hormone thyroïdienne, libérée par le triton alpestre qui
se métamorphose normalement? Ou bien s'agit-il plutôt de l'hormone thyréotrope du
triton qui, passant dans l'axolotl, va stimuler sa thyroïde normalement inactive?
On a pu répondre à cette question en opérant la soudure de la région antérieure du
triton alpestre à la région postérieure de l'axolotl. La chimère s'est métamorphosée à
l'âge de trois mois, comme une larve normale de triton: "L'hormone thyroïdienne de
triton détermine la transformation des tissus de l'axolotl de la chimère." A contrario,
la chimère inverse (ax-alp) est viable, mais ne se métamorphose pas: "Par suite de
l'inactivité thyroïdienne de la région antérieure, la partie postérieure constituée par

21Houillon, Embryologie, pp46~48.

14
du triton alpestre, demeure néoténique." Dans ce cas, il semble clair que
l'observation de la métamorphose sur une chimère permet de solutionner un problème
que ni la greffe de l'hypophyse, ni la parabiose n'était capable de résoudre.
Il convient maintenant de s'interroger sur ces expériences que l'on vient de
résumer. Dans chaque cas, il s'agit bien d'une agrégation de deux cellules à l'état
embryonnaire. Soit de deux embryons complets, au quel cas, on obtiendra un individu
parabionte, soit de deux hémi-embryons, et là, il s'agit d'une chimère. La technique
dans chaque cas semble relativement simple (elle demande peu de manipulations) et
la réussite de l'opération semble surtout dépendre de l'habileté de l'opérateur.
Comme on va le voir, plus les techniques s'affinent, plus on a de chances d'obtenir des
animaux viables. Le fait que deux parties soient soudées l'une à l'autre et puissent se
métamorphoser d'une manière synchrone indique bien qu'il y a régulation d'un seul
organisme et donc réalisation d'un individu. La régulation et la détermination de
l'embryon n'ont été jusqu'à présent les seuls critères de chimérisme. Ils sont pourtant
largement insuffisants (comme on le verra par la suite, un individu qui a été réalisé
par agrégation peut très bien ne pas avoir de caractères physiologiques marquant son
chimérisme). Il importe donc d'analyser les chimères obtenues afin de savoir quelles
sont leurs caractéristiques physiologiques.

3/ Caractères des chimères obtenues chez les Urodèles.


Si faire des chimères a souvent pour but de mieux comprendre le
développement embryonnaire, la chimère, lorsqu'elle est viable, se prête à toutes
sortes d'analyses qui ont pour but d'étudier certains mécanismes des phénomènes
organiques.
Poursuivant son travail sur les Urodèles, Houillon s'associe avec Charlemagne
afin de pratiquer une étude par électrophorèse des protéines sériques des chimères
xénoplastiques entre amphibiens Urodèles: Pleurodèles waltii Michah et Triturus
alpestris Laur22.
Dans cette expérience, les animaux sont des chimères xénoplastiques: Pl-alp ou alp-
Pl. Le sang est prélevé à l'aide de tubes capillaires en verre par ponction cardiaque ou
par ponction de l'artère fémorale. On obtient alors un sérum qui est analysé suivant
deux techniques: l'électrophorèse en acétate de cellulose et l'électrophorèse en gel
d'amidon. Les analyses obtenues seront comparées avec le sérum des animaux
témoins (53 chimères ont fait l'objet de ces analyses)
Type sérologique
Type Pleurodèle Mixte T.alpestre Nombre total
morphologique

22CR. Acad des Sciences, Paris, t. 269, 21 Juil 1969.

15
Tête Pleurodèle- 25 7 0 32
corps T.
alpestre.
Tête T. alpestre- 2 14 5 21
corps
Pleurodèles

Ces résultats peuvent être expliqués en prenant en compte le niveau de la soudure. En


ce qui concerne les deux types sérologiques mixtes, il est difficile de délimiter
l'emplacement de la soudure; "Par contre, les chimères chez lesquelles toute la tête
apparaît nettement appartenir à une espèce donnée, le type sérologique n'est jamais
mixte, l'animal présente toujours le type sérologique de l'espèce qui constitue la tête."
D'ailleurs, les auteurs s'étonnent eux-mêmes des résultats : "Il est remarquable de
constater qu'un animal composé de deux parties appartenant à des espèces différentes
demeure parfaitement viable aussi bien s'il synthétise des protéines sériques d'une
espèce que s'il synthétise des protéines de deux espèces."

 Passons maintenant à l'analyse morphologique des chimères obtenues par


greffe embryonnaire chez les amphibiens Urodèles23.
Les chimères ont été obtenues à partir des quatre espèces suivantes: Pleurodèles waltii
Michach, Triturus alpestris laur, Triturus helvetius Raz et axolotl. Les embryons sont
opérés au stade 'bourgeon caudal'. Il est intéressant de noter la précision des
techniques opératoires:
- On sectionne transversalement 2 embryons à l'aide d'une lame de rasoir stérile.
- Chaque élément de la chimère est placé dans une logette de pâte à modeler
préalablement calibrée. On dispose les parties dans le prolongement l'une de l'autre.
- La cicatrisation dépend du Ph du liquide opératoire: 10~20 minutes pour un Ph 7,
plus de 20 minutes pour un Ph 8.
- On sort les chimères pour les placer dans un liquide de Holftrerter.
- Leur nourriture est composée de Daphnés vivantes, de Tubifex hachés, entiers et de
larves Chironomes.
Il serait fastidieux de résumer les résultats obtenus dans leur intégralité, étant donné
qu'on a réalisé à partir des 4 espèces d'origines 16 associations possibles (4
allogéniques et 12 hétérospécifiques). D'autre part, ces expériences ont été réparties
en 5 groupes de combinaisons opératoires suivant les parties de l'embryon qui sont

23 Charlemagne, Houillon, Analyse morphologique des chimères obtenues par greffes embryonnaires
chez les amphibiens Urodèles in Journal of Embryology experimental and Morphology. Vol, 31, 2. pp.
263-286, 1974.

16
accolées les unes avec les autres24(on réalise des chimères complémentaires pour
lesquelles chaque animal est le réciproque de l'autre, et des chimères non-
complémentaires, obtenues en soudant 2 parties d'embryons qui n'ont pas été
sectionnées au même niveau, ce qui donne des chimères à corps double). Voici
quelques-uns des résultats obtenus à la suite de l'analyse du groupe 1 (Chimères
allogéniques: Pl-Pl, groupes a, b, c, d, e.)
- Dans le groupe A (section au niveau antérieur de la région branchiale entre la
vésicule optique et le bourgeon du balancier), rien ne distingue les chimères obtenues
des animaux témoins.
- Dans le groupe B(section entre le dernier bourgeon branchial et la légère
protubérance qui marque l'ébauche pronéphrétique), on ne constate aucun signe
d'intolérance, le développement est comparable aux animaux témoins.
- Dans le groupe C (section juste en arrière du bourgeon pronéphrétique ou plus
postérieurement) le tronc est plus court et que la croissance est ralentie, d'autre part,
certains animaux deviennent cachectiques.
On constate que tous les animaux étudiés dans les groupes a, b, c peuvent faire l'objet
d'un échange réciproque. La viabilité nécessite pour chaque chimère la reconnaissance
de la constitution antigénique de son partenaire.
- Dans le groupe D (l'embryon antérieur est sectionné postérieurement, la partie
postérieure du tronc et de l'ébauche caudale sont éliminées. L'embryon postérieur est
sectionné immédiatement en avant de l'ébauche pronéphrétique) les larves se
développent rapidement, elles sont très voraces (Métamorphose à 3 mois, maturité
sexuelle à 1 an).
Il y a un phénomène extraordinaire à signaler: "On observe lors de la marche une
remarquable coordination de leurs mouvements qui sont parallèles pour un même
côté de l'animal. La paire de membres postérieurs est normalement coordonnée pour
une marche en diagonal avec les deux paires de membres antérieurs. [...] Parvenues
à maturité sexuelle, ces chimères se reproduisent normalement..."
Leur anatomie est complexe, elles possèdent deux systèmes digestifs complets:
"L'intestin moyen de la partie antérieure est directement relié à l'estomac de la partie
postérieure; les aliments sont ainsi digérés deux fois." Seule l'hémi-partie postérieure
possède un tractus uro-génital normal.
- Dans le groupe E(L'embryon antérieur est sectionné très postérieurement, la région
anale et l'ébauche caudale seules sont éliminées; l'embryon postérieur est sectionné
légèrement en arrière de la zone pronéphrétique, la partie antérieure éliminée
correspond à la tête et à la ceinture pectorale.) 5o individus sur 150 animaux opérés

24Voir planche n°3.

17
sont parvenus à la maturité sexuelle. Ces chimères possèdent un corps double. Leur
développement est comparable à celui des animaux témoins.
Leur particularité est cependant qu'ils possèdent un double système de glandes
génitales: "Dans les combinaisons d'embryons de même sexe, les deux gonades
antérieures et postérieures peuvent être soient des ovaires, soient des testicules."
Dans les combinaisons hétérosexuées, les testicules parviennent à maturité, les ovaires
sont inhibées.
- En ce qui concerne les chimères allogéniques, les auteurs soutiennent que ce genre
d'étude a des intérêts dans le domaine de la morphogenèse: possibilité d'analyser le
développement des associations entre animaux normaux et aneuploïdes ou affectés de
mutations létales.
Dans le domaine immunologique: Le fait que certaines chimères soient viables encore
à l'âge de huit ans, est une preuve de la tolérance acquise.
Enfin, l'intérêt du groupe E réside dans les interactions sexuelles que l'on observe
chez les animaux à corps double (= double système de glandes génitales).
- Pour les chimères hétérospécifiques (rappel des résultats obtenus: 97 chimères Pl-
alp; 61 alp-Pl; 79 Pl-palm; 55palm-Pl; 40 alp-Ax.), l'intérêt des chercheurs est surtout
porté sur le domaine immunologique. Comme on l'a vu au cours de l'expérience
précédante25, on a mis en évidence un chimérisme des protéines sériques dans les
chimères du groupe B.
En 1972, Charlemagne26 a montré, au cours de son étude immunologique que 'suivant
les combinaisons trois états peuvent se réaliser: Certaines chimères possèdent des
organes hématopoïétiques normaux ou aplasiques, non stimulmés (= association
stable).
- Le système hématopoïétique peut être stimulé en permanence, la lymphocitopoïèse
importante au niveau splénique, le sang riche en polynucléaires et en cellules
mononuclées activées. (cela ne créé pas de problème pour les chimères allogéniques,
on observe cependant un certain rejet chez les chimères hétérospécifiques.)
- Enfin dans d'autres types d'associations, une partie de la chimère rejette
invariablement l'autre au moment de l'acquisition de sa compétence immunologique"

Les deux expériences que l'on vient d'évoquer nous procure donc de nouveaux
critères de chimérisme. On pourra juger de ce dernier au regard de l'appartenance des
protéines sériques à l'un ou l'autre des deux animaux. Pourra-t-on dire alors qu'une
chimère Pl-alp dont le type sérologique est celui du Pleurodèle est véritablement une

25Etude par électrophorèse des protéines sériques; p 14 de cet exposé.


26Charlemagne, J. (1972). Analyses morphologique, sérologique et immunologique des chimères
obtenues par greffes embryonnaires chez les Amphibiens Urodèles: Pleurodèles waltii Michah, et
triturus alpestris Laur, Triturus helveticus Raz. et Ambystoma mexicanum Shaw. Thèse, Paris.

18
chimère? L'idéal étant évidemment l'obtension d'un type de protéines sériques qui
soient mixtes (dans notre exemple, ce ne sera le cas que pour 7 animaux sur 32 27).
L'analyse morphologique montre bien qu'il est possible d'obtenir les animaux les plus
fantastiques; ce qui permet l'étude de la genèse morphologique des animaux, mais
aussi permet de faire varier le processus de tolérance. La diversité et le nombre des
animaux viables obtenus sont impressionnants. Il est important de souligner que chez
les animaux à corps doubles, les organes observés sont propres à chacune des espèces
des animaux mis en présence. On renverra le lecteur à l'expérience de Houillon sur
l'évolution du tractus uro-génital chez les pleurodèles chimères à corps double dont le
but est d'étudier les effets de position sur les chimères à corps double28.

Le problème de la 'tolérance immunitaire' n'est pas le moins important. Une


expérience essentielle a été réalisée dans ce domaine par P. Goujon29. Elle a été
menée sur des chimères allogéniques réciproques. L'auteur précise qu'il s'inspire de
l'expérience de Billingham, Brent & Medawar (1953) qui a montré la possibilité
d'induire une tolérance aux allogreffes (chez les mammifères et les oiseaux) en
mettant le futur receveur au contact de cellules allogènes au début du développement.
L'expérience de Goujon montrera:
- Que deux partenaires d'un couple réciproque sont mutuellement tolérants.
- Qu'une chimère viable est constituée de parties antigéniquement différentes.
- Enfin, on établira une étude comparative sur la tolérance aux allogrèphes chez les
chimères et les animaux témoins.
En ce qui concerne la réalisation des chimères, il s'agit toujours de la même technique
(voir page 15). Les allogrephes de peau ont été réalisées selon la technique de
Squadroin et Wolsky (1962) adaptée aux Pleurodèles par Tournefier, Charlemagne et
Houillon (1969). Les chimères atteignent leur maturité immunologique vers l'âge de
6 à 7 mois. Quels sont les résultats?
a) Démonstration de la tolérance acquise: Les greffes sont, soient des autogreffes,
soient des allogreffes entre partenaires d'un même couple de chimères réciproques.
On a procédé à 4 types de greffes différentes:
2 Autogreffes: de région de mêmes origines, ou d'origines différentes.
2 Allogreffes: une greffe croisée sur le partenaire dans la région de même origine, une
greffe croisée sur le partenaire dans la région d'origine différente30.

27Voir tableau p.14.


28C.Houillon et C. Dournon in Reproduction, nutrition , développement, n°5 A, Juillet 1986,
pp1115~1135.
29Induction de la tolérance aux allogreffes dans les chimères de l'amphibien Urodèle, Pleurodèles et
waltii Michah. in Journal of Embryology experimental and Morphology, vol 32, 3, pp 805~818, 1974.
30Voir planche n°4.

19
- On constate qu'aucune greffe n'a été rejetée au bout de 18 mois d'observation. Les
deux animaux d'un même couple sont devenus mutuellement tolérants, alors qu'il n'y
a jamais 100% de tolérance dans les séries de greffes effectuées sur les témoins.
- La position du greffon sur un animal donné n'a pas d'influance sur son évolution,
aussi bien en ce qui concerne les autogreffes que les greffes croisées.
On en déduit alors que chaque chimère se comporte comme une 'unité
immunologique'.
b) Persistance de l'antigénicité de chaque hémi-partie d'une chimère:
On va procéder à des greffes de peau provenant des couples de chimères sur les
témoins afin de mettre en évidence l'antigénicité de chaque hémi-partie31.
L'étude de l'évolution générale de 674 greffons (d'au moins 12 mois) a révélé que ces
derniers subissent soit une tolérance, soit un rejet au bout d'un an.
L'auteur commente alors: "Pour une chimère prise isolément, l'évolution des greffons
en provenance de la partie antérieure ou de la partie postérieure peut être différente
sur un même témoin, ce qui traduit une différence d'histocompatibilité des deux
greffons selon qu'ils dérivent de l'un ou l'autre des deux embryons constituant la
chimère." Sur 114 animaux pris en compte, couples réciproques et chimères isolées,
une différence d'antigénicité entre les greffons antérieurs et postérieurs testés sur les
animaux témoins a été observées dans 60 cas.
Goujon en déduit donc qu'en "utilisant comme test la vitesse de rejet d'un greffon de
peau sur un témoins, ou l'absence de rejet si le greffon est toléré, on peut conclure
que dans une chimère allogénique les tissus en provenance d'embryons différents
conservent leur antigénicité d'origine."(p811).
Cette thèse sera confirmée par l'utilisation de greffons longs (ces derniers recouvrent
les deux hémi-parties de l'animal et leur greffe respecte l'antéro-postériorité), on
constate alors que la partie rejettée correspond à l'hémi-partie qui diffère de l'animal
témoin.
c) Les résultats précédemment obtenus permettent de supposer qu'étant donné
que les chimères possèdent deux parties antigéniquement différentes, elles auront une
double reconnaissance et supporteront mieux les greffes cutanées que les animaux
témoins. Ce que Goujon a pu effectivement vérifier. Il a constaté une augmentation de
30% du taux de tolérance des chimères allogéniques par rapport aux animaux
témoins. Une chimère allogénique manifeste toujours une tolérance vis-à-vis des deux
groupes d'antigènes qu'elle renferme et un rejet vis-à-vis d'un troisième groupe.
On assiste donc dans le cas des Pleurodèles à un chimérisme biparti: "Les parties
antérieure et postérieure gardent leur antigénicité d'origine comme le prouvent les
greffes cutanées de chimères sur les animaux témoins. Les organes situés au niveau

31Voir planche n°5

20
de la soudure peuvent être constitués de parties antigéniquement différentes comme le
révèlent les greffons cutanés prélevés assez longs et même de parties
morphologiquement différentes comme l'indique l'observation du tractus
urogénital.(voir Houillon, Charlemagne & Goujon, 1973 32)"
Le système immunitaire de ces chimères est donc fonctionnel, il faut
cependant souligner que "Seule la réalisation de chimères entre deux souches
histocompatibles différentes permettra d'obtenir des animaux susceptibles de tolérer à
100% les allogreffes en provenance de ces deux souches."

L'histocompatibilité se révèle être un critère essentiel du chimérisme. Les deux


parties sont unies en un seul individu et se tolèrent. Mais chaque hémi-partie conserve
sa propre antigénicité et n'acquiert pas les propriétés de l'autre hémi-embryon qui lui
permettrait d'être tolérée par un animal témoin de l'espèce de ce dernier.
Jusqu'à présent, les critères de chimérisme que l'on a cités n'ont fait que révéler
la possibilité pour certaines cellules de vivre en compagnie l'une de l'autre sans subir
de phénomène de rejet. Il s'agit, pour employer une expression propre à la vie
politique, de bon voisinage et non d'union sacrée et indélébile. Les organismes
obtenus sont capables de régulation, mais il ne développent pas de nouvelles
propriétés: chaque hémi-embryon conserve ce qui lui est propre. L'unité de l'individu,
et donc sa viabilité se fonde sur le principe de tolérance immunologique entre les deux
embryons. Il semble d'ailleurs que cette dernière ne soit pas trop difficile à obtenir
chez les Urodèles. Qu'en est-il maintenant chez les mammifères?

4/ Les souris de Tarkowski:


Si il y a maintenant presqu'un siècle que l'on fait des agrégations avec les embryons
d'Urodèles, la pratique des mêmes expériences sur les mammifères est beaucoup plus
récente. En effet, dans cette classe, les premières chimères ont vu le jour en 1961 à la
suite de l'expérience de AK. Tarkowski33. (cette expérience avait eu cependant un
précédant avec celle que Seidel et Hall avaient menée d'une manière infructueuse sur
les rats en 1954)
L'opération est beaucoup plus délicate que pour les Urodèles. Selon les termes propres
à l'auteur, elle consiste en quatre opérations: "a) Removing the zona pellucida, b)
Joining the eggs, c) Culturing, d) transplanting."

32Houillon,Charlemagne, & Goujon, (1973), Hermaphrodisme des chimères allogéniques chez


l'Amphibien Urodèle, Pleurodèles walttlii Michach, Cr hebd. Acad des Sc, Paris D276, 1617~1620.
33AK.Tarkowski, Mouse Chimaeras developped from fused eggs, in Nature, 3 Juin 1961, vol. 190, pp
857~860.

21
Les souris utilisées dans cette expérience ont été prises au stade 8 blastocelles et
provenaient de donneurs de souche A²g albinos, C57 noir et d'un échantillon de
colonnie gris-Lab (LAB grey rendom-breed colony)
a) Une fois que l'on a retiré la zone pellucide de l'oeuf, on aspire celui-ci à l'aide d'une
pipette (toutes ces manipulations ont été réalisées sous un microscope de dissection,
ainsi on pouvait observer l'oeuf de façon constante et seuls ceux qui étaient en
possession de tous leurs blastomères ont été retenus).
b) Deux oeufs libérés de leurs zones pellucide ont été aspirés avec une pipette et
placés ainsi dans une petite goutte de médium puis dans de la parafine liquide. A
l'aide d'une autre pipette, on a retiré la plupart du médium afin de réunir les oeufs
ensembles. On a opéré une pression pendant une période de 5 à 30 minutes. On a
placé certaines de ces gouttes dans un plat peu profond, traité auparavant à l'aide de
silicone.
c) Le médium de culture a été stérilisé par filtration au travers de filtres 'stérimat', mis
dans des bouteilles de Hemmings puis couvert avec de la parafine liquide et stocké à
20°C. On a ensuite pris le médium à l'aide d'une pipette et on a disposé une goutte sur
chacune des petites gouttes qui contenaient les oeufs. Les petites gouttes se sont
immédiatement trouvées incorporées dans la grosse et ainsi chaque paire d'oeuf a pu
être cultivée séparément. On a alors rajoutté de la parafine liquide dans le plat que l'on
a recouvert à l'aide d'une glace. Les oeufs ont été cultivés à la température de 38° C.
d) La culture a duré suivant les groupes, 24 ou 36-40 heures. On les a alors
transplantés quand ils ont atteint le stade blastocyte. Les oeufs du premier groupe (24
heures) ont été transplantés soit dans les oviductes le premier jour, ou vers l'utérus le
troisième jour. Les oeufs gardés en culture 36-40 heures, ont été transplantés dans
l'utérus seulement après le le troisième ou quatrième jour de la pseudo-grossesse.
Après quelques heures passés en culture, les frontières entre les oeufs étaient
clairement limitées et au bout de 12-16 heures, chaque paire s'était complétement
rassemblée en une seule morula, ne laissant aucune trace de sa double origine. Dans
quelques-uns de ces oeufs une cavité blastocelle est apparue au bout de 24 heures.
Généralement, le pourcentage de développement n'était pas très uniforme et dépendait
de la phase du stade 8-blastocelles et du temps passé par les oeufs dans la salle
climatisée. Après 36-40 heures, les oeufs étaient enflés et très large.
Seuls les oeufs d'origine 'Lab-grey' ont donné des résultats; on n'a pas réussi à faire
féconder les 19 oeufs provenants des autres souches.
L'auteur établit le tableau suivant:
Développement du double blastocyste après transplantation:
Durée Durée et type Nombre Nombre de Implantations Embryons Transplanta
de la de de blastocytes ou jeunes. tions

22
culture la transplantation receveurs. transplantés réussies.
.
24 h Soir du premier 13 63 22 16 8
jour dans
l'oviducte. 7 32 18 13 6
Soir du troisième
jour dans l'utérus.
36-40 Matin du troisième 7 21 1 1 1
h jour dans l'utérus.
Matin du 12 37 10 6 6
quatrième jour
dans l'utérus.
Total 39 153 51(33%) 36(21%) 21(54%)

Quatre des femelles ont pu accoucher normalement, les autres ont été tuées et les
jeunes ont été récupérés par césarienne; on les a placés avec des mères d'adoptions qui
avaient accouché le même jour. Bien que les jeunes observés à la naissance avaient
une apparence normale, leur taux de mortalité était élevé. Sur les dix jeunes qui sont
nés naturellement, aucun n'a survécu. Quelques-uns d'entre eux ont été partiellement
mangés par leurs mères aussitôt après la naissance, les autres ont été trouvés morts
dans les 24 heures qui ont suivi la naissance.
Parmi les 8 jeunes qui ont été obtenus par césarienne, 3 sont morts immédiatement, 1
a survécu 20 heures, et deux sont encore vivants, étant âgés respectivement de 2 et 5
semaines. On ne connaît pas encore les raisons de ce taux de mortalité élevé.
Tarkowsky précise que théoriquement, 50% des embryons expérimentaux devraient
être des chimères génétiquement mâles ou femelles (25% de mâles et 25% de
femelles). Sur les 14 jeunes que l'on a examinés, on a trouvé 2 femelles, 9 mâles et 3
souriceaux avec des appareils génitaux mixtes. Cette information permet de supposer
que: "The ratio - 2females, 3females/male and 9 males - suggest that some of the
'males' are in fact also sex chimaeras in which the male component dominates." Etant
donné que chez la souris, les gonades sexuelles mâles commencent à se différencier
plus-tôt que les femelles, il est possible de supposer que dans les chimères sexuelles,
les hormones de la partie mâle des gonades suppriment d'une certaine manière le
développement des caractères féminins.
On ne sait rien de la distribution dans l'embryon des cellules dérivées des deux oeufs.
Il semble qu'elle ne soit pas uniforme mais varie d'individu à individu.
Cette expérience a pu, selon Tarkowski, mettre en évidence trois preuves de
chimérisme réel qui sont les suivantes:

23
1) L'union complète de deux oeufs en un seul a été observée 'in vitro'.
2) La présence d'intersexualité.
3) La présence de pigment noires dans la majorité des embryons développés à partir
du mélange d'oeufs pigmentés et non-pigmentés.

Cette célèbre expérience qui, à en juger au nombre de fois qu'elle a été citée,
est devenue une véritable référence pour tous les embryologistes, a ouvert la porte à
de nombreuses investigations. Et aujourd'hui, on ne compte plus le nombre des études
qui ont été réalisées en prenant pour cobaille une souris tétraparentale. Il est
intéressant de se demander, ainsi qu'on l'a fait pour les Urodèles, quels sont les
caractéristiques du chimérisme chez les souris. C'est ainsi que dans le Journal of
Embryology experimental and Morphology34, Mystkowska et Tarkowski, rapportent
les observations effectuées à la suite d'analyse sur des souris chimères. Les deux
objectifs de ces travaux sont les suivants: - Examiner plus exactement la participation
et la distribution des cellules originaires des deux oeufs dans les animaux produits et
de s'assurer de l'existence d'une régularité de certains phénomènes.
- Fournir de nouvelles données sur le 'sex-ratio' des chimères et de vérifier
l'hypothèse de Tarkowski selon laquelle les animaux qui résultent de la fusion d'un
oeuf mâle et d'un oeuf femelle donnent soit un hermaphrodite, soient des mâles
phénotypiquement normaux.
Les souris utilisées proviennent des souches CBA-p (souche caractérisée par des yeux
roses, un caryotype normal, un manteau légérement coloré, et une faible quantité de
pigment dans la couche externe de la rétine) et T6T6 (caractérisé par un pelage noir
agouti). Comme pour l'expérience précédante, on procède aussi à 4 types de
transplantations différentes qui définissent 4 groupes. Les femelles ont mis bas 20
jours après l'accouplement.
Après que les souriceaux chimères aient atteint leur maturité sexuelle, on les a
accouplés avec des mâles et des femelles de souche CBA-p. Le sexe de leur
progéniture a été déterminé par dissection aussitôt après la naissance et le type de
pigmentation de chaque individu a été enregistré. Après 6 à 8 mois, les chimères ont
été sacrifiées afin de pratiquer une recherche histologique et carriologique.
Quels sont maintenant les résultats qui ont été obtenus à la suite d'une telle
expérience? Le taux de réussite, bien qu'en progression, reste encore faible, puisque la
transplantation de 195 oeufs vers 48 receveurs n'a réussi que dans 7 femelles (14,6%),
donnant naissance à un nombre total de 14 jeunes (soit 7,2% des oeufs transplantés).
Quatre des jeunes souriceaux n'ont pas réussi à survivre les 5 premiers jours après la

34Ewa T. Mystkowska & Andrzej K. Tarkowski, Observations on CBA-p/ CBA-T6T6 mouse


chimeras., in JEEM, vol.20, pp.33-52, August 1968.

24
naissance, un est mort 18 jours après la naissance et seuls 9 ont survécu jusqu'à la
maturité sexuelle. Selon les auteurs, ces données prouvent que la viabilité des
chimères n'est pas réduite et que le haut taux de mortalité constaté après la naissance,
n'est pas lié à leur constitution en mosaïque comme l'affirmait Tarkowski en 1961.
Quelles sont donc alors les causes de ce faible rendement? Il y en aurait deux: tout
d'abord, la méthode de culture dans le liquide à base de parafine. Mais aussi, le stade
auquel on a pris les oeufs: "When older eight-cell eggs and later stages of the LAB
grey strain (Tarkowski,1961) and the A strain (Mystkowska and Tarkowski,
unpublished results) were cultured in an identical way they were found to develop
completly normaly." affirment les deux biologistes.
Résultats des analyses:
- La co-occurence de cellules CBA-p et CBA-T6T6 a été trouvée dans les couches
externes de la rétine dans les trois souriceaux nouveaux-nés qui mourrurent après la
naissance.
- La couleur du manteau chez les animaux adultes est d'une grande variabilité. La
distribution du pelage CBA-p ou CBA-T6T6 diffère grandement pour chacun des
individus. On observe aussi l'existence de pelages mixtes. Il est impossible d'utiliser la
couleur du pelage afin de déterminer d'une manière exacte la participation. Les
auteurs ont pu cependant réaliser un classement35 (L'animal n°1 est de couleur noire
uniforme, les animaux n°2 et 3 possèdent un manteau légérement coloré avec un
mélange de zones noires....). En bref, il est impossible de déterminer un schéma type
de pigmentation.
- En ce qui concerne la couche de la rétine, les différences de base entre les couches
CBA-p et CBA-T6T6 donnent la possibilité de déterminer le mosaïcisme de la couche
externe de la rétine et de la choroïde. Il reste cependant impossible de déterminer
quantitativement le type de pigmentation.
- Le 'sex-ratio' montre une large prépondérance des mâles sur les hermaphrodites et
les femelles.
- Un facteur inédit jusqu'à présent dans les expériences recensées est celui de la
progéniture des chimères. On a obtenu une génération F1 en croisant des chimères
avec des individus CBA-p . Les résultats obtenus sont dispatchés en deux types
d'individus phénotypiquement différents: soient de caractère CBA-p soient des
hybrides de caractère CBA-p/CBA-T6T6 de couleur Agouti36.
Trois chimères parmi les 8 qui ont été capables de se reproduire ont obtenu une
progéniture des deux types ce qui, pour les deux scientifiques: "indisputably proves
the mixed character of the germe cell population." De plus, il est intéressant de

35Voir planche n°6.


36Voir planche n°7.

25
constater que trois mâles qui, suivant les autres analyses étaient indiscutablement des
chimères (6-8) n'ont produit que des gamettes d'un seul type. Un examen
cariologique de deux des mâles montrera alors qu'il s'agit en fait de 'sex-chromosome
mosaics'.
- L'examen de la moëlle osseuse montre que la participation de celle-ci diffère
grandement d'un individu à un autre. Par exemple, en ce qui concerne les trois
animaux qui avaient une seule couleur de peau, (1, 8 et 9), deux seulement possèdent
des cellules de moëlle osseuse d'un type identique. Le n° 8 possède environ 20% de
cellules de type CBA-p bien que son manteau soit Agouti d'une manière uniforme et
que très peu de cellules CBA-p soient présentes dans ses yeux. On en déduit que la
couleur de peau, ainsi que la pigmentation des yeux n'est plus un critère fiable pour
juger du chimérisme de certains animaux.
- Afin de prouver que certaines chimères sont des 'sex-chromosome mosaïcs', on a
examiné les préparations chromosomiques suivantes. C'est le cas pour l'individu
hermaphrodite (n°3) dont les cellules CBA-p sont génétiquement femelles et les
cellules CBA-T6T6 génétiquement mâles. Mais c'est aussi le cas pour les deux mâles
n°6 et 8; ce qui prouve l'hypothèse déjà émise par Tarkowsky selon laquelle le
phénomène de mosaïque sexuelle chromosomique pouvait se développer dans des
mâles normaux phénotypiquement.
- On a aussi effectué des recherches cariologiques sur les cellules germinales afin de
définir la présence et le pourcentage des deux types de spermatocytes lors de la
diacinèse. La co-occurence des deux types a été découverte chez les mâles 4 et 5 qui
ont une progéniture des deux types. La Ratio entre les spermatocytes CBA-p et CBA-
T6T6 correspond exactement à la ratio entre les individus CBA-p et hybrides obtenus
lors de la reproduction. Les trois individus qui se sont révélés être des mosaïques
sexuelles au court des analyses précédentes affichent une absence totale de cellules
génétiquement femelles parmi les spermatocytes primaires, bien que ces dernières
soient largement représentées plus tard dans les tissus somatiques.
- L'analyse du système reproductif a montré que l'individu hermaphrodite était
similaire à un mâle dans lequel les testicules ne seraient pas descendues. Le côté
gauche de l'individu était typiquement mâle; le côté droit comportait une gonade
ovotestis et un double conduit déférent (l'ovotestis a plus le caractère d'un ovaire que
d'un spermatozoïde). Les examens histologiques des autres individus n'ont pas révélé
d'anomalies.

A la fin de cette analyse complète, les deux scientifiques s'interrogent. Tout d'abord
sur l'efficacité de l'opération: les individus formés de la fusion de deux oeufs sont-ils

26
vraiment des mosaïques? Ensuite, existe-t-il une régularité dans la participation et la
distribution des cellules des deux types dans les tissus et organes de ces animaux?
- Suivant les critères que l'on a étudiés, on s'aperçoit que la fusion de deux oeufs en un
seul blastocyste ne garantit pas de la formation d'un individu chimérique, bien que
cela soit le cas pour de nombreux individus. Deux sur 9 des individus analysés se sont
révélés n'être pas des mosaïques: "The occurence of non-chimeric individuals will not
appear so surprising if we bear in mind that the animals described in this study
represent, with regard to degree of chimerism, a whole range of variation from one
degree to another."
- Les observations faites au cours de cette expérience n'indiquent pas qu'il y ait une
certaine régularité de la distribution des pigments cellulaires dans les corps des
chimères CBA-p/ CBA-T6T6.
- L'intérêt qui existe dans l'étude des chimères porte sur l'étude des différenciations
sexuelles chez les mammifères et le rôle du 'sex-chromosome mosaïcism'.
Suit à cette analyse une longue discussion que l'on ne reproduira pas, car, bien qu'elle
soit d'un grand intérêt, elle entre cependant dans les considérations détaillées d'un
problème qui ne peut être abordé au cours d'un travail aussi général que celui-ci.

L'exposé que l'on vient de fournir sur les expériences qui ont pu être réalisées
en embryologie expérimentale afin de réaliser des chimères par agrégation est loin
d'être exhaustif. Il ne relate pas les exploits récents des embryologistes sur les
animaux domestiques (Willadsen et ses agneaux37 ou encore Polzin et sa chèvre-
mouton38, quoique pour cette dernière, il faille plutôt parler de chimère par injection).
Les chimères par agrégation sont donc des animaux obtenus par l'assemblage d'au
moins deux hémi-embryons avant que ceux-ci ne soient déterminés; le zygote obtenu
se développe afin de donner un individu qui, suivant les cas, possédera les
caractéristiques propre à l'un des deux hémi-embryons ou, dans le cas des animaux
mosaïques aux deux embryons. La question qui s'est posée était de savoir si l'on peut
parler de chimèrisme dans le premier cas (voir Tarkowsky, Mystkowska). Comme on
peut le constater, le chimèrisme véritable dépend beaucoup de la réussite de
l'opération (faut-il dire de l'habileté de l'embryologiste?)
L'intérêt de ces manipulations réside dans l'étude du développement embryonnaire (on
peut observer de manière précise les formes que va donner la partie de l'embryon que
l'on agrége avec une autre), dans l'étude du mécanisme de détermination sexuelle
(phénomènes d'inhibition, sex-ratio, mosaïcisme chromosomique sexuel...), dans
l'étude des systèmes immunologiques. Sur ce dernier point, il est clair que la

37Nuclear Transplantation in sheep embryos, in Nature, vol. 320, 6 March 1986.


38Production of sheep-goat chimeras by inner cell mass transplantation in J. Anim, voir planche 8.

27
réalisation d'une chimère dépend, comme on l'a déjà dit, de la réussite de la
manipulation, mais à un prime abord, il est clair que l'on ne peut pas, même avec la
plus grande habilité du monde, agrégé n'importe quoi avec n'importe quoi. Et s'il
semble plus simple de réaliser une chimère par agrégation qu'une greffe chez
certaines espèces proches, cela est dû, comme le rappelle Charles Salmon39 au fait
que "l'embryon est un organisme qui accepte tout. C'est peut-être là où il y a le moins
de soi."
Si l'on voulait un peu démystifier ces réalisations, qui n'en seront pas pour le moins
fantastiques, on dira que les chimères par agrégation sont des 'systèmes élaborés de
tolérance', dans le sens que la méthode d'agrégation ne concerne plus une partie
déterminée de l'embryon, mais une hémi-partie(c'est le cas pour les Urodèles), voire,
un embryon entier. Qu'en est-il maintenant, des autres formes de chimérismes?

CH 3/ Les Chimères par injection.


Cette technique a été décrite pour la première fois par Richard Gardner40. Ce
dernier commence son article en exposant les limites des expériences de chimérisme
qui ont été établies par l'embryologie expérimentale: "Mouse chimeras have proved
extremly useful in the investigation of aspects of embryogenesis, but the fusion of
embrypos as a means of their production has a number of limitations. Fusion can only
be achieved between cleaving eggs or morulae [...] Mosaicism can only be
established as a result of the fusion of embryos that are synchronous in three stage of
development." Il propose donc de fournir une nouvelle méthode afin de produire des
chimères: il s'agit d'injecter des cellules étrangères dans la cavité blastocelle d'un
embryon et de vérifier le chimérisme à l'aide de marqueurs cellulaires.
Les blastocystes, âgés de 3 à 5 jours, proviennent de l'accouplement de souris albinos
de souche PDE. Les cellules du donneur qui portait un marqueur de couleur et un
chromosome T6 de translocation provenaient d'un blastocyste obtenu à partir d'un
accouplement de deux souris CBA/T6-PDE (on a aussi effectué un transfert
réciproque). La méthode est la suivante:
- On ôte la zone pélucide du blastocyste donneur, puis on le désagège dans du calcium
et du magnésium.

39CharlesSalmon, in Soi et non soi, Discussion: le Soi des chimères, p98.


40Mouse chimeras obtained by the injection of Cells into the Blastocyst. in Nature, vol 220, nov. 1968.
pp.596-597.

28
- Le blastocyste receveur est maintenu dans une pipette de succion; on le pénettre à
l'aide de deux fines pointes de verre à l'endroit de la masse interne cellulaire.
- On réalise une fente dans le trophoblaste à l'aide d'un instrument de microchirurgie
('Leitz micromanipulator') que l'on intercale entre les deux fines pointes de verre. La
pointe de la pipette inoculatrice peut alors être insérée dans la fente. On a ainsi injecté
de une à cinq cellules dans le blastocelle de chaque blastocyste. (l'auteur remarque
que malgré l'utilisation récente d'un nouvel appareil: un 'goldacre manipulator',
l'opération reste cependant difficile.)
- Enfin, ces blastocystes sont transférés dans l'utérus d'une femelle.

Quels sont les résultats obtenus?


Nombre de Nombre de Nombre de Nombre de Nombre de
cellules injectées blastocystes blastocystes jeunes nés jeunes
dans les injectées avec transférés mosaïques
blastocystes cellules obtenus.
Entre 2 et 5 30 40 4 1
3 36 40 16 2
Sur les vingt jeunes qui sont nés, douze ont été sevrés. Les huit autres sont morts dans
les 24 heures de la naissance, quatre ayant été dévorés par l'une des mères porteuses.
- Chez les foetus étudiés à mi-terme, le mosaïcisme a été détecté dans la pigmentation
des yeux et par la présence de la translocation T6 dans certains des métaphases. Dans
la progéniture, on a regardé la pigmentation de l'iris, de la peau et du pelage.
- Une forte pigmentation visuelle a été constatée dans deux des foetus PDE-PDE
(16%), et un certain nombre de métaphases possédaient la translocation (19%).
- Le mosaïcisme de l'iris était évident dans l'un des souriceaux qui est mort peu de
temps après la naissance. Deux des souriceaux qui ont été sevrés affichaient des
caractères externes de mosaïcisme. La pigmentation du manteau et de la peau était
très grande pour l'un des souriceaux. Les cinq autres chimères ont été obtenues par
l'opération inverse (injection des cellules PDE-PDE dans Les blastocystes CBA/T6-
PDE) n'ont affiché qu'un mosaïcisme limité.
- La présence de la translocation a été constatée dans d'autres métaphases de foetus
PDE-PDE qui n'affichaient pas de pigmentation dans les yeux.
- En ce qui concerne la peau, la fourure et les yeux, les dix autres jeunes qui ont été
sevrés ressemblent au blastocyste receveur.

Ces résultats montrent que les cellules injectées dans le blastocelle peuvent
être incorporées dans l'embryon hôte. Jusqu'à présent 14% des foetus et des souricaux
ont prouvé être des chimères. L'auteur explique le faible taux de réussite par la

29
méthode qui a été employée et qui peut, selon lui, encore être améliorée. Il souligne
d'autre part que "One of the offspring shows extensive mosaicism of the skin and coat,
although only three cells were transferred into the blastocoele. This suggests that the
number of true embryonic cells in a blastocyst containing sixty-four cells could be
low." Enfin, l'avantage de cette technique sur la technique d'agrégation, c'est qu'elle
permet d'étudier les conséquences du transfert de cellules assynchrones, de cellules
différenciées de type spécifique, et de cellules d'embryons d'espèces différentes.

L'encyclopédie Mc Graw & Hill signale à propos de cette méthode de production de


chimères, qu'une grande variété de cellules a été injectée de cette manière: c'est ainsi
que l'on a injecté des cellules adultes qui n'ont pas pu s'incorporer au foetus; ou
encore des embryons au stade de la blastulation ont été placés dans la cavité
blastocelle d'embryons géants que l'on avait obtenus par agrégation, ce qui donna un
blastocyste à l'intérieur d'un autre blastocyste. Par contre, si l'on incorpore des cellules
individuelles provenant d'un embryon du même âge que l'embryon hôte au coeur de
celui-ci, alors elles peuvent parfaitement se développer.
C'est ainsi qu'en prenant certaines cellules marquées provenant de différentes
positions dans l'embryon donneur, en les plaçant dans une position différente au sein
du blastocyste hôte, on peut alors observer leur contribution à la gestation tardive de
l'embryon; de nombreuses informations sur les lignages cellulaires et l'interaction
entre les cellules ont pu être obtenues de cette manière chez la souris.
Cette méthode de production de chimères par injection a aussi permis de faire
progresser l'étude des cellules tératocarcinomes. On va donc donner quelques
précisions sur ce point.
Les Tératocarcinomes (on fait ici référence à un article sur les différenciation
cellulaire)41 sont des tumeurs très particulières du testicule ou de l'ovaire; elles sont
constituées de plusieurs tissus différents (os, cartilages, muscles, tissus nerveux,
épiderme, dents...) En bref, ces tumeurs ressemblent à des embryons désorganisés et
monstrueux dans lesquels la différenciation s'est produite normalement, alors que la
morphogenèse est restée inexistante. On distingue deux types de tératocarcinomes:
ceux qui sont faits de tissus différenciés, et ceux qui sont faits de tissus indifférenciés
et qui sont responsables des maladies. L'auteur souligne que "l'injection d'une seule
d'entre elles à un animal peut provoquer l'apparition de tératocarcinomes
multidifférenciés. Ces cellules indifférenciées sont donc multipotentielles, tout comme
les cellules souches primitives de l'embryon." Des lignées de carcinomes
embryonnaires ont pu être cultivées in vitro à partir de cellules indifférenciées de
tumeurs ou de corps embryonnaires. De nombreuses expériences ont été effectuées

41Encyclopédie Universalis, vol, pp 160~162.

30
sur les tératocarcinomes. Comme l'a montré Stevens (1967) les tératocarcinomes
proviennent des cellules germinales primordiales. En greffant des embryons dans des
endroits immunologiquement protégés, on obtient des tératocarcinomes.
Les scientifiques émettent alors l'hypothèse suivante: "Si les cellules de carcinomes
embryonnaire sont effectivement équivalentes à des cellules embryonnaires précoces,
elles doivent se comporter comme ces dernières dans un environnement normal." On
va alors procéder à des expériences (Brinster, 1974, Mintz et Illmensee, 1975;
Papaioannou et al., 1975) qui consistent à injecter une cellule de carcinome
embryonnaire à l'intérieur d'un blastocyste, que l'on greffe ensuite à l'intérieur de
l'utérus d'une souris, on s'aperçoit alors que le développement se poursuit
normalement, et parfois, il arrive que l'on obtienne des chimères qui auront à la fois
des cellules ayant le génotypes parental et des cellules ayant le génotype des cellules
de carcinomes embryonnaire injectées.
C'est en 1975, que Béatrice Mintz et Karl Illmensee42 réussisent à produire une
chimère par injection de tératocarcinome, à la suite d'une expérience qui avait
commencé en 1967.
Avant de décrire l'expérience dans le détail, les auteurs commencent par affirmer que
le meilleur test que l'on puisse faire afin d'être sûr de la totipotentialité des cellules
carcinomes, serait de vérifier la contribution de ces cellules à la différenciation de
tous les tissus virtuels chez la souris. Afin de démontrer cela, on associera ces cellules
malignes avec les cellules d'un embryon précoce de telle manière que celui-ci puisse
produire un schéma d'organisation approprié à un développement normal.
Les tératocarcinomes qui seront utilisés au cours de cette expérience sont des noyaux
qui proviennent de petits corps embryonnaires grandis 'in vivo', (ces derniers ayant
subi moins de mutations que ceux qui ont été cultivés in vitro). Il s'agit en fait d'une
expérience qui a eu lieu sur 8 ans43.
- En 1967, on obtient un tératocarcinome en greffant dans les testicules d'un mâles un
embryon de 6 jours à génotype Slj/ + (pelage de couleur acier et noir). Là, il forme un
tératome. On hache cette tumeur primaire, puis on la transplante. Elle se transforme
en tumeur ascitique de corps embryoïde. On conserve cette tumeur jusqu'en 1975 en
la transplantant successivement in vivo.
- On a maintenu des tératomes en permanence dans des mâles de souche 12 grâce à un
transfert intrapéritonal. Afin d'obtenir des noyaux cellulaires, seuls les corps
embryoïdes de petite taille ont été collectés et conservés dans une préparation. On les
a ensuite exposés à la lumière, puis traités. Après environ 15 minutes, les corps
embryoïdes ont été centrifugés puis transférés dans du 'DMEM'. On a écarté
42Normal genetically mosaïc mice produced from malignant teratocarcinoma cells, in Proc. Nat. Acad
Sci USA, Vol 72, No.9, pp3585~3589, September 1975.
43Voir planche 9.

31
l'épithélium à l'aide d'instruments en tungstène. Les noyaux ont été séparés dans un
liquide spécial, puis rincés et enfin aspirés pour obtenir des cellules individuelles.
- Dans ce cas, les auteurs soulignent qu'il est impossible de pratiquer la méthode par
agrégation afin d'assembler le blastomère normal et les cellules centrales ('core cells')
étant donné les différences de surface qui existent entre les deux types de cellules.
C'est donc pour cette raison que l'on a utilisé la méthode par injection. (voir méthode
décrite précédemment). Chaque blastocyste a reçu 5 cellules centrales dans la cavité
blastocelle, proche des cellules de la masse interne. On a ensuite laisé incuber les
blastocystes dans une solution pendant 4 heures à environ 37°C. Enfin, ils ont été
transférés en direction des utérus de femelles albinos.
- L'analyse des génotypes des tissus par electrophorèse a révélé la présence de
variations électrophorétiques dans les allèles souches spécifiques des tissus
homogènes ('presence of strain-specific allelic electrophoretic variants in tissue
homogenates') ou de cellules sanguines ('blood cell lysates'). On a aussi trouvé des
variations dans les protéines produites par le système urinaire.

Les résultats obtenus sont les suivants:


- L'analyse que l'on a effectuée des 76 métaphases des cellules centrales des corps
embryoïdes a révélé la présence normale de 40 chromosomes.
- Sur les 280 blastocystes qui ont été implentés, 97 ont été analysés entre le huitième
et le dix-huitième jour de gestation: il y avait 45 embryons ou foetus vivants. Les 183
autres ont pu se développer dans la mère jusqu'à terme. On a obtenu 48 souriceaux
vivants, tous semblaient normaux et aucun n'affichait la présence d'une tumeur.
- Trois sur six des animaux qui ont été analysés se sont révélés être des mosaïques
génétiques cellulaires avec des contributions du tératocarcinome dans les tissus.
- Une de ces trois souris est vivante ( onze mois ). Il s'agit d'un mâle qui provient d'un
blastocyste C57-b/b dans lequel on a injecté une cellule centrale de corps embryoïde.
La souche C57 n'avait jamais auparavant produit d'animaux comme celui-ci. Cet
animal est choquant parce qu'il ressemble aux animaux de la souche témoin 129. Son
pelage est largement agouti et noir (environ 90% de chaque), et il possède un ventre
de couleur crème. A la suite d'un examen plus poussé, on a pu déterminer que ce
pelage possédait des rayures (cf. les souricaux allophéniques de Mintz44). Etant donné
le fait que la souris n°1 possède de larges bandes de poils agouti, ses zones brunes ont
une allure jaunâtre et ne ressemblent pas à la véritable couleur brune des animaux
témoins C57-b/ b. Une observation tout à fait inattendue était que le manteau de cet
animal était largement de couleur acier comme dans la souche Slj/ +.

44Intrinsic Immunological Tolerance in Allophenic Mice, in Science, Dec. 1967, pp. 1484~1487.

32
- Les leucocytes et les lymphocytes, qui ont été examinés par electrophorèse,
proviennent à 90% du type de la souche 129. L'analyse par electrophorèse des
protéines de l'urine à montré la présence de 'MUP' en provenance des deux souches.
- On a accouplé la souris n°1 au bout de 7 semaines à une femelle de souche C57-b/b.
Elle a pu engendrer 61 souriceaux, tous normaux et tous produits par les spermes de la
souche 129. Certains ont reçu le gène Slj de leur père et sont phénotypiquement de
couleur acier.
- La souris n°2 a été sacrifiée à l'âge de 13 jours afin de pratiquer des analyses. C'était
une femelle dont le pelage avait l'apparence d'un animal C57 témoin. Comme pour les
souris allophéniques, son mosaïcisme ne concernait que les tissus internes. Ses
cellules sanguines étaient entièrement de type C57. L'analyse du Thymus et des reins
a montré une certaine proportion de cellules dérivées de la tumeur. Le tractus
reproductif, bien que phénotypiquement femelle contenait certaines cellules souches
de la tumeur qui sont de constitution X/Y.
- La souris n°3 a été tuée au bout de trois jours. Tous les organes qui ont été analysés
(cerveau, coeur, poumon, thymus, estomac, intestins, rate, pancréas, tractus génital,
muscles) se sont révélés être de souche C57-b/b. Cependant, son foi contenait environ
33% de cellules de type 129, sa bile 20% et ses reins 33%.

D'après Mintz et Illmensee, ce que l'on doit retenir de cette expérience, c'est que les
cellules malignes d'un carcinome, après introduction dans un blastocyste normal ont
pu produire une large variété de tissus normaux dans trois souris mosaïques. En effet,
les tissus se sont bien différenciés et ils ont pu donner des mélanoblastes, des
érythroccytes et des leucocythes de diverses variétés, le foie, le thymus, les reins et
peut-être, ce qu'il y a de plus surprenant, des spermatozoïdes. Tous ces organes ont
une fonction normale (production d'hémoglobine de type souche 129, reproduction...).
Il est important de souligner que cette différenciation a eu lieu dans plusieurs tissus
qui sont sans parenté au niveau du développement. Les auteurs supposent que la
différenciation doit dépendre d'interractions inductives entre les parties embryoïdes.
Ces résultats soutiennent en tous cas l'hypothèse selon laquelle les cellules centrales
de carcinomes embryonnaires cultivées 'in vivo' restent totipotentes. Il semble, en
effet, hautement improbable que les cinq cellules injectées par blastocystes aient déjà
été engagées dans un processus de différenciation spécifique dans le passé. On ne peut
pas cependant généraliser ce résultat aux autres cellules de carcinomes. En effet,
Brinster a tenté la même expérience avec des cellules de corps embryoïdes
complétement dissociées dont l'albinisme était le seul marqueur connu; il n'a obtenu
qu'une seule souris sur 60 qui portait quelques poils pigmentés sur un fond albinos.

33
Cette expérience a permis l'observation de l'expression de plusieurs gènes in vivo
après qu'ils soient restés silencieux ou intacts pendant 8 ans. On a aussi découvert un
phénotype de l'organisme dont la présence restait insoupçonnée: la couleur acier.
Les cellules carcinomes embryonnaires des corps embryoïdes offrent de nouvelles
possibilités d'études des systèmes de régulation des mammifères. La participation à la
différenciation d'un individu mosaïque permettra des analyses évolutives
(developmental) et biochimiques des mutations; la conversion de certaines cellules en
gamètes permet l'analyse génétique et la cartographie des régions mutantes dans la
recombinaison et la ségrégation au cours de la méïose.
Les avantages que permettent l'étude de la mutagénèse des cellules germinales in-
vivo sont:
- La possibilité de contourner les problèmes de stérilité des léthales dominants.
- D'obtenir des clones mutants de la taille désirée.
- D'analyser biochimiquement les mutants à un stade précoce.
- Cette étude offre aussi un nouveau moyen d'analyser les bases de la maladie: La
capacité des cellules de carcynome embryonnaire de former des tissus adultes
normaux démontre que la néoplasie ('néoplasia') n'implique pas forcément un
changement structural du génome, mais plutôt un changement dans l'expression des
gènes. La maintenance d'une prolifération des cellules et donc d'une contribution à la
maladie semble être due seulement à un dérangement dans l'organisation au cours du
développement. Sa réversion totale dans un environnement normal est sans
équivoque, c'est à dire, non attribuable à la selection des cellules non malignes. Ces
résultats devraient pouvoir être appliqués à l'explication de certaines maladies.
Ces résultats, pour le moins surprenants, ont permis de suggérer l'idée selon laquelle
les cancers ne se développent pas seulement en tant que résultats d'une mutation
génétique, mais aussi comme le résultat de dérangements dans les facteurs
environementaux qui contrôlent la différenciation cellulaire.

Tout comme les chimères par aggrégation, les chimères par injection se
révèlent être un formidable outil pour l'étude du développement embryonnaire, avec
cet avantage pour les chimères par injection que les possibilités de chimérisme sont
plus nombreuses. La méthode par injection semble en effet permettre une grande
variété de mélanges possibles. Les tératocarcinomes en sont, comme on l'a vu, un bon
exemple. Le chimérisme des individus issus d'un embryon qui avait subi une injection
était évident dans de nombreux cas étudiés.
Il serait intéressant de faire une étude comparative portant sur les animaux issus de
chimérisme par agrégation et ceux issus de chimérisme par injection.

34
CH 4/ Les greffes.

Selon la définition qu'en donne MC Graw & Hill, les animaux qui ont accepté
des greffes de peau ou d'organes sont techniquement des chimères. Comme on l'a déjà
signalé la technique de greffes de peau ou d'organes à un stade embryonnaire a été la
première forme d'expérimentation sur l'embryon (voir expériences de Spemann sur
l'induction de la rétine chez le Triton). La différence entre les chimères obtenues par
agrégation et les greffes interspécifiques ne semble pas bien importante. L'expérience
comparative de John Davison45 donne quelques informations éclairantes sur ce point.
Ce dernier est parti du fait que lorsque l'on échange des enveloppes neurales entre des
embryons de Rana pipiens, elles s'incorporent dans l'embryon, mais les pigments
cellulaires qui proviennent de la crête neurale du donneur sont rejetés par la peau de
l'hôte au cours de la moitié de la vie de la larve. Il existe deux manières d'éviter ce
rejet: - Après l'échange des enveloppes neurales, les animaux peuvent être unis en
parabiose; ou - l'échange de l'enveloppe neurale peut être suivi de l'échange de portion
de la région ventrale afin d'obtenir des cellules destinées à produire les cellules
sanguines de l'animal donneur.
L'obtension de la tolérance, par l'intermédiaire de ces deux méthodes est un d'un
intérêt considérable. Elle permettra de vérifier l'hypothèse "no blood-no tolerance".
L'auteur précise que toute généralisation au sujet des échanges homoplastiques doit
reconnaître deux cas de transplantation: la parabiose qui est une transplantation d'un
individu sur un autre; la deuxième consiste en l'agrégation de deux hémi-embryons
afin d'obtenir une chimère.
L'intérêt de cette expérience, c'est qu'elle utilise une nouvelle forme de parabiose: il
s'agit de séparer les deux parabiontes aussitôt après la métamorphose. La méthode
consiste à unir les animaux par l'intermédiaire des branchies. Tous les ex-parabiontes
ont survécu à la séparation.
Après la séparation, ils acceptent uniquement les transplants provenant de leurs
homologues. Ils rejettent la peau qui provient des animaux témoins ou des autres ex-
parabiontes. Cette tolérance est spécifique et persiste au moins deux ans.
On a réalisé trois types de combinaisons chimériques en utilisant des embryons au
stade du bourgeon caudal46.
Les chimères réalisées à partir du niveau 1 et 2 ont pu se développer normalement,
alors qu'on avait prédit, selon l'hypothèse 'no blood-no tolérance' que seule la partie

45John Davison, Chimeric end Ex-parabiotic Frogs (Rana pipiens): Specificity of tolerance., in Science,
may 1966, vol 153, pp1250~1253.
46Voir planche 10.

35
n°1 pourrait induire la tolérance. Si l'on accepte, la 'no blood-no tolerance theorie', il
faut penser qu'il existe une autre source de l'hémoglobine antérieure au niveau 2. Et en
effet, on a découvert que la partie antérieure du niveau 2 produisait des méroplastes.
Ces 'méroplastes' fournissent des éléments des cellules sanguines. Cette information
va à l'encontre de la théorie qui affirme que les cellules sanguines définitives ne
proviennent que des ilôts sanguins.
La chimère de niveau 3 qui est antérieure au coeur et à la région des ilôts sanguins n'a
pas pu se développer. Dans les méroplastes de la zone 3, seul le fragment postérieur
développe des éléments de forme sanguine, phénomène qui confirment l'hypothèse
selon laquelle la reconnaissance de soi nécessite la présence des produits dérivés
sanguins du donneur pour accompagner le transplant somatique du donneur.
Comme les animaux ex-parabiontes, les chimères réciproques réalisées ne supportent
que les transplantations de peau des animaux homologues. Ces animaux ont été élevés
jusqu'à la maturité sexuelle. Et ils se trouvaient en pleine forme.
Les parabioses et les chimères qui ont été réalisées confirment donc la thèse
'no blood- no tolerance'. Il semble normal qu'un transplant du sang du donneur doive
accompagner un transplant somatique.
On notera enfin cette remarque de Davison: "I would like to suggest that the term
'eutolerence' be used to describe the persistent compatibility produced by the methods
I have described, so distinguish it from that produced by the familar means of massive
doses of antigen, radiation, and drugs."

Il ne semble donc pas exister une grande différence entre les greffes, les
associations en parabiose et les chimères par agrégations. Puisque comme vient de le
démontrer l'expérience suivante, elles obéissent toutes trois au même principe de
tolérance. On ne peut, cependant, appliquer ce résultat à toutes les espèces (voir les
chimères réalisées par Goujon, page 17~19 de ce même exposé).
Il existe d'autre part des formes vivantes très maléables du fait qu'elles ne rencontrent
très peu de problèmes de tolérance, c'est ce que montre depuis un certain nombre
d'années Jacques Bierne en travaillant sur les Némertiens. Dans l'expérience47 que l'on
rapporte ici, il s'agit d'effectuer des chimères au sein de la même espèce (le ver Lineus
ruber). Chez les Némertiens, l'auteur nous précise que les combinaisons de chimères
peuvent se faire dans le sens longitudinal ou transversal et on peut utiliser différentes
parties du corps.
Dans ce cas précis, deux types d'opération ont été effectués: 1) Une greffe après
décapitation, d'une extrémité antérieure de sexe antagoniste; 2) Un échange entre
47Jacques Bierne, Sur le contrôle endocrinien de la différenciation du sexe chez la Némerte Lineus
Ruber Müller. La masculinisation des chimères hétérosexuées. in CR acad des sc Paris, T.265, 31 juil
1967, Biologie expérimentale.

36
mâle et femelle suivi de la greffe de la moitié postérieure de la région génito-
intestinale. Les chimères ainsi obtenues sont hétérosexuées.
Selon Bierne: "Le but de ces interventions qui associent des tronçons de sexes
différents était de déceler d'éventuels facteurs épigamiques agissant sur les caractères
sexuels." Il s'agit donc d'une expérience comparative entre les phénomènes observés
chez le Lineus ruber normal est le Lineus ruber chimère.
Quels sont les résultats obtenus dans ces deux types d'expérience?
- Le premier type d'opération a réfuté l'hypothèse selon laquelle les centre céphaliques
auraient une influence sur le type sexuel, puisqu'à la suite de la greffe de la région
céphalique: "Dans tous les cas, la partie postérieure de la chimère a conservé ou
régénéré tous les attributs de son sexe."(on a opéré environ 40 individus)
- Le deuxième type d'opération offre sans doute le phénomène le plus intéressant: on
assiste en effet à 'la masculinisation des ovaires de chimères hétérosexuées.'
Sur 50 associations, 9 seulement ont pu être conservées, mais on a fait les
observations suivantes:
- Au cours du cycle sexuel consécutif à l'association, la maturation somato-germinale
des tronçons respectivement mâle et femelle n'est pas perturbée pour 4 chimères.
- Au cours du deuxième cycle sexuel, la partie femelle est le siège d'une altération de
la différenciation ovarienne pour 5 chimères: "L'altération du sexe gonadique femelle
présente des aspects progressifs allant de l'inhibition de la différenciation à la
masculinisation complète des ovaires."
Le biologiste pense alors qu'une migration des cellules d'une partie à l'autre ne permet
pas de rendre compte du phénomène (aucun phénomène de féminisation ne s'est
produit). Par contre, on peut supposer l'existence d'un facteur androgène: "Le
développement d'un tissu de type sécréteur sur la paroi des testicules de la partie
mâle conjointement à la masculinisation des ovaires de la partie femelle témoigne
peut-être d'une activité endocrinienne testiculaire."
Il y aurait donc bien chez les némértiens un contrôle endocrinien de la différenciation
sexuelle.

Les résultats obtenus dans cette expérience sont surprenants, mais ils ne
vallent certainement pas ceux que Bierne présente quelques années plus tard dans le
périodique Transplantation48. Il s'agit ici d'une 'sorte d'exercice' qui consiste à éviter
tous les problèmes que posent habituellement les greffes en réalisant un ver composé
de pièces ('a patchwork worms') provenant de différents adultes, mâles ou femelles,
de mêmes espèces ou d'espèces histocompatibles.

48Bierne,Viable animals obtained by grafting pieces from several Nemertean adults, in


Transplantation, January 1981, vol 29, n°1

37
La tâche a été facilitée par le fait que les blessures des Németiens guérissent
rapidement lorsqu'ils demeurent dans de l'eau de mer propre. D'autre part les
Némertiens sont capables de réparer toutes formes de blessures et possèdent en outre
une extraordinaire faculté de régénération.
Les vers sont d'abord anesthésiés. On les étend ensuite sur une couche de parafine où
on les découpe à l'aide d'une lame de rasoir sous un microscope de dissection.
Les parties qui doivent être assemblées sont placées blessure contre blessure sur un
cercle de papier filtre sec et posées dans une boîte de Petri pendant 24 heures.
Bierne a découvert que, contrairement à ce que l'on aurait pu croire, les allogreffes ou
les xénogreffes qui ont été réalisées sur des espèces identiques, mais en provenance de
régions différentes, n'ont pas rencontré de gros problèmes de tolérance. Tous les rejets
qui ont été observés dépendent en fait du plus ou moins grand écart entre les espèces
mises en présence.
Bierne a donc eu l'idée de réaliser une chimère faite de plusieurs pièces49 dont les
doneurs ont été choisis deux par deux et à cause de leur pigmentation contrastée afin
d'accentuer leur statut de chimère.
La première des chimères obtenues était allogénique (Lineus ruber) de couleur rouge
brique- orange. La seconde était xénogénique (Lineus sanguineus et Lineus
pseudolacteus) de couleur rouge sang-albino.
Les parties des animaux ont été obtenues par une section transversale de chaque ver,
suivie d'une coupe en largeur de chacune de ces sections. On a alors greffé ensemble
des parties contrastées. Deux semaines plus tard, on a pratiqué des greffes
transversales à plusieurs reprises de façon à ce que les zones soient contrastées de la
tête à la dernière partie. On ainsi obtenir une chimère faite de douze parties différentes
provenants des deux sexes.
Au court de la guérison qui a duré environ 24 heures, l'épiderme et les différents
organes se sont ajustés les uns aux autres. Au bout de quinze jours, les connections
des fonctions nerveuses étaient restaurées. Ces phénomènes démontrent la faculté
selective des cellules du Némertien qui reconnaissent et adhèrent plus volontiers aux
cellules de même type. Un mois après la greffe finale, les chimères possédaient un
comportement identique aux animaux témoins. Elles ont pu croître et développer des
caractères sexuels (testicules ou ovaires suivant le sexe initial des parties). L'auteur
termine son exposé en remarquant "The results reported here indicate the feasibility
of countless surgical manipulations in lineus resembling either games of construction
or sculpture with living matter."

49Voir planche 10.

38
L'intérêt de ce 'jeu' étant bien évidemment l'étude de plusieurs facteurs comme ceux
de l'immunologie, de la différenciation sexuelle, ou encore de la reconnaissance et de
la communication intercellulaire.

Encore plus 'époustouflant' que les vers de Bierne, le lecteur sera sans doute
fasciné, s'il n'en a déjà entendu parlé, par la fameuse chimère 'Caille-poulet'50, obtenue
par Nicole Le Douarin51 en 1969. La réalisation de cette chimère permet d'étudier le
phénomène des migrations cellulaires et de répondre à certaines questions restées sans
réponses: "les cellules qui sécrètent la somatostatine ou les enképhalines dans le tube
digestif ont-elles la même origine embryonnaire que celles qui sécrètent les peptides
du cerveau? Les cellules qui migrent sont-elles prédestinées à se localiser dans tel ou
tel site de l'embryon? Comment reconnaissent-elles leur chemin et leur point
d'arrivée?"
Le modèle de la caille poulet a suscité de nombreuses études (voir bibliographie). On
abordera ici quelques-uns problèmes qui ont été soulevés dans la revue la
Recherche52.
La chimère 'caille-poulet', permet d'étudier les migrations cellulaires in vivo. En effet,
il existe une différence de structure du noyau des deux espèces qui sont
taxonomiquement proches, ce qui est une excellente technique de marquage. Les
noyaux des cellules de caille ont la particularité suivante: "le nucléole est associé dans
tous les types cellulaires embryonnaires et adultes, à une masse importante
d'hétérochromatine (c'est à dire à du DNA associé à des protéines se présentant sous
forme condensée). Alors que chez le poulet, l'hétérochromatine n'est pas concentrée
en une ou plusieurs masses (chromocentre) multiples et de petite taille." Il est donc
possible de distinguer ces deux types de coloration. Ce marquage a l'avantage de ne
pas être toxique, et on n'observe pas de rejet avant l'éclosion.
Ici cette méthode a donc été utilisée afin d'étudier la migration des cellules de la crête
neurale et des cellules hématopoïétiques chez l'embryon d'oiseau.
Lorsque l'embryon d'oiseau arrive au stade de la gastrulation, on observe la
'délamination de la discoblastula en trois feuillets.'
On assiste à l'ébauche du système nerveux central, par la formation d'une plaque
neurale. Elle présente l'aspect d'une gouttière qui passe en position interne et prend la
forme définitive d'un tube par lequel coule le liquide céphalo-rachidien. Le système
nerveux central provient du tube neural primitif.

50Voir planche 11.


51N. Le Douarin, Bull. Biol. Fr. Belg., 103, 435, 1969 et in Developm. Biol, 30, 217, 1973.
52N. Le Douarin, Les migrations des cellules dans l'embryon, in la Recherche, vol 10, n°97, Février
1979.

39
C'est ensuite le système nerveux périphérique qui s'édifie: les bourelets neuraux se
rejoignent pour former la crête neurale. Les cellules de la crête neurale entreprennent
une migration prolongée dans les tissus embryonnaires. Elles vont édifier 'les
ganglions nerveux périphériques', les 'cellules responsables de la pigmentation des
cheveux et de la peau', les 'cellules de Schwann' ainsi que les 'cellules de nombreux
tissus localisés dans la tête'.
Afin de suivre le déplacement et donc la différenciation des cellules dans l'embryon,
on enlève un fragment d'ébauche neurale chez un embryon de poulet (ou de caille) qui
sera l'animal receveur que l'on greffe dans l'espace ménagé. Cette greffe est
isochronique et isotopique. On peut suivre les cellules neurales issues du greffon à
toutes les phases de leur évolution sur des coupes des embryons hôtes.
Le modelle caille poulet a permis de vérifier l'hypothèse du professeur A.G.E.
Pearse: "il existe, dispersées en différents points de l'organisme, des cellules
endocrines qui présentent des caractères structuraux communs." Pearse souligne
aussi "la capacité qu'ont toutes ces cellules de prélever dans le sang les précurseurs
de monoamines: ces dernières sont des molécules comme la noradrénalinbe ou la
sérotonine (elles sont utilisées par l'organisme comme hormones ou comme moyen de
communication entre les neurones)". On parle aujourd'hui de série 'APUD' pour
caractériser ces cellules. Pearse leur a donc suggéré une origine commune. Il a signalé
qu'en pathologie humaine, on observe des syndromes où "plusieurs types cellulaires
de la 'série APUD' sont simultanément affectés". Son hypothèse est donc que toutes
ces cellules dérivent des mêmes cellules embryonnaires. A la suite de leur migration
et de leur différenciation, elles conservent une origine commune "sous la forme de
caractères biochimiques structuraux et semblables".
On s'est aperçu que "les péptides récemment découverts dans le cerveau comme la
substance P, la somatostatine, les enképhalines, se rencontraient aussi dans l'appareil
digestif et notament dans certaines cellules du système endocrinien diffus." Ceci
n'étant pas vérifié du point de vue embryologique, le modèle caille poulet semblait
être tout indiqué pour le faire.
On a pu constater, après la greffe de l'ébauche de la partie postérieure de l'encéphale
de caille chez un poulet que les 'produits' suivants étaient dérivés de la crête neurale:
"Cellules à calcitonine, Cellules type I du corps carotidien, Parois des troncs
aortiques, Tissus conjonctif du thymus et des glandes parathyroïdes, Derme du coup
de la face."
Ces découvertes datent de 1979, depuis de nombreuses autres recherches ont étaient
entreprises à partir du modèle 'Caille-poulet' et les techniques de greffes ont été
améliorées, ce qui permet une plus longue viabilité des animaux. C'est ainsi que

40
E.Balaban a réalisé une étude comparative53 sur les différences de comportement qui
existent entre des animaux témoins et des poussins chimères obtenus (caille-poulet ou
poulet-caille). Il a établi une stratégie de recherche qui est destinée "à localiser des
différences cellulaires responsables des différences de comportement entre les
espèces."
Il est possible de créer des couvées de chimères possédant des cerveaux
interspécifiques. Les poulets sont capables d'éclore et d'avoir un comportement
normal deux semaines après la naissance; après il deviennent somnolent et ont des
spasmes. Mais ces symptômes ont disparu à la troisième semaine. Dans les animaux
sacrifiés à ce moment, on s'est aperçu que les cellules de la caille avaient
complétement disparu. Etant donné que le cerveau est considéré comme un site
immunitaire privilégié, de tels rejets ne peuvent s'expliquer que par la présence
d'autres éléments au moment où le transplant a lieu. Il est cependant possible d'éviter
le rejet. Balaban a procédé à une série de trois études dont voici les résultats:
- La première étude comportementale a porté sur les battements d'ailes postnataux
('postnatal wing flapping'). D'après les travaux de R.Provine (1970) il existe une
différence développementale entre les deux espèces caille et poulet: alors que les
cailles sont capables de produire dans l'immédiat des battements d'ailes, les jeunes
poussins ne développent cette capacité qu'une semaine après. On sait d'après une
expérience de Narayan et Hamburger (1971) qu'au moins une partie du circuit du
battement d'ailes était contenue dans la corde spinale brachiale. On a reconstitué
l'expérience de Provine (qui consistait à lacher le poussin sur deux mêtres et à
regarder le nombre de battements d'ailes effectués par celui-ci) avec des animaux
témoins et 13 chimères (9 cailles doneuses et poulets hôtes et 3 poulets donneurs-
caille hôte) que l'on peut classer en trois groupes différents:
a) 10 chimères n'étaient statistiquement pas distinctes des animaux hôtes non-opérés.
b) 2 chimères caille donneuse-poulet hôte battent des ailes plus vite que les animaux
témoins ou que les chimères du groupe 1 aux alentours du deuxième, troisième et
quatrième jour; les deux chimères n'étaient pas distincte l'une de l'autre et battaient
des ailes 5 fois sur 2 mètres. Cette fréquence est considérée comme un intermédiaire
entre la caille et le poulet.
c) Un poulet donneur-caille receveuse qui bat des ailes d'une manière beaucoup plus
lente qu'une caille normale pendant le premier et le cinquième jour après l'éclosion,
mais bat des ailes à un fréquence normale le septième et douzième jour après
l'éclosion.

53E.Balaban, Avian brain chimeras as a tool for studying species behavioral differences. in The avian
model in developmental biology: from organism to genes. collectif, edité par N.Le Douarin ,
F.Dieterlen-lievre and Julian Smith. Ed CNRS, Paris 1990.

41
On constate donc que l'intervention chirurgicale n'affecte pas le schéma de battement
d'ailes. De larges transplantations modifient cependant la fréquence du battement
d'ailes dans le sens du donneur, mais on ne peut dire qu'il y ait une conversion totale.

- Une autre expérience comparative a porté sur un comportement qui ne résulte pas de
l'apprentissage: le piaillement des cailles, des poulets et de leur chimère.
D'après les expériences de Guyomarc'h (1974), lorsque l'on injecte de la testostérone
aux poussins nouveaux-nés, on s'aperçoit que ceux-ci développent des comportements
sexuels adultes, dont des piaillements en forme de vocalises ('crowing vocalizations');
ces dernières diffèrent selon les deux espèces. La vocalisation a pu être induite dans
les chimères avant le rejet de la greffe. On a étudié les sons grâce à des techniques
digitales. A la suite de plusieurs greffes le transplant du rhombencéphalon, du
mésencéphalon, du diencéphalon et de portions antérieures du télencéphalon ont eu
des effets sur le chant en lui donnant une structure temporelle non similaire à celles
d'une caille ou d'un poulet normaux. La chimère chantait sans avoir l'amplitude et la
fréquence du chant de caille.
Enfin, un troisième test a consister à comparer la réaction aux cris maternels chez les
animaux témoins et chez les chimères: 24 heures après l'eclosion, on expose l'animal
au caquet, soit d'une mère caille, soit d'une mère poulet. Les sujets sont ensuite testés
seuls au bout de 2 à 4 jours; ils sont enfermés dans une petite cage en fil de fer et le
stimuli est provoqué à l'aide de deux haut-parleurs différents situés derrière des
panneaux sensitifs; un comportement d'approche est enregistré quand l'oiseau pousse
l'un des deux panneaux. On enregistre ainsi les préférences de l'oiseau sur ordinateur.
Les animaux non-opérés s'approchent plus volontiers de leur espèce. On a été capable
de spécifier les critères afin de classifier les animaux individuels dans le type caille,
ou poulet, ou aucun des deux, en se basant sur les résultats individuels de plusieurs
tests.

Suite à ces trois tests Balaban se demande s'il est possible d'étudier les comportements
contrôlés par des systèmes complexes de cellules nerveuses et de déterminer ainsi le
rôle des structures périphériques. Il est certain que la technique caille-poulet permet
de dissocier les différences entre les espèces dans les circuits neuraux complexes
d'une manière systématique et de délimiter les effets dus au système nerveux central
et à la périphérie. Il est nécessaire cependant, de greffer le plus d'éléments neuraux
possible, afin de savoir si le système périphérique joue un grand rôle dans une
différence constatée. On peut aussi transplanter des régions particulières, ou effecuter
des combinaisons de régions afin de localiser les différences de comportements dans
les parties transplantées. En effectuant des transplants de plus en plus petits, il sera

42
ainsi possible d'affecter des rôles à de très petites populations de cellules (cf. lésions).
Enfin, il sera possible d'étudier les différences entre les espèces et comment ces
différences s'accroissent au cours du développement.
Ce travail n'est pas fastidieux puisqu'il permet d'étudier les relations entre la structure
du cerveau et sa fonction, et l'évolution du cerveau des vertébrés.

On vient de voir qu'il était possible d'obtenir des chimères au moyen de greffes
entre animaux d'espèces différentes. Et ces dernières ne sont pas les moins
spectaculaires. On signalera pour terminer sur les greffes l'emploie de ce terme par
Jean Bernard pour caractériser les individus qui auraient subis un transplant d'organe
quelconque: "Il ne faut pas oublier aussi les chimères que nous créons chez l'homme.
Jean Dausset se rappellera que, lorsque nous avons fait le premier travail sur la
greffe de moelle osseuse, nous avions mis comme titre: une entreprise doublement
chimérique, la greffe de moelle osseuse? Et j'ai reçu, il y a un ou deux ans, les
confidences d'une jeune fille que l'on avait sauvée d'une leucémie aiguë par une greffe
de moelle. Elle était très troublée, et elle m'a dit: si je comprends bien, maintenant,
mon coeur envoie dans mes artères le sang de mon frère. Et c'est vrai: vous savez
qu'après une greffe de moelle osseuse, la moelle osseuse du donneur persiste
définitivement chez le receveur. Cela, c'est aussi une chimère."54
Le terme chimère prend de plus en plus d'extension. La dernière catégorie de chimère
que l'on va à présent aborder sera pourtant la plus ancienne, puisqu'il s'agit des
chimères naturelles.

CH5/ Les chimères naturelles.


Les scientifiques devront avouer qu'en ce qui concerne la réalisation de
chimères, ils n'ont pas le privilège d'être les premiers. Si dans le domaine littéraire, les
grecs, Empédocle, Aristophane et Platon furent de grands précurseurs, la nature elle
semble se charger de faire des chimères depuis bien plus longtemps. Les scientifiques
ont cependant eu le privilège de découvrir ces phénomènes connus de tout le monde et
de les analyser d'un peu plus près. Pain bénit pour les mythes et la psychanalyse les
individus hermaphrodites55 ont pu faire l'objet d'études scientifiques poussées. C'est

54Jean Bernard, in Soi et non soi, Discussion sur le Soi des chimères.
55"L'hermaphrodisme est une forme de reproduction sexuée, caractérisée par la présence de deux sexes,
mâle et femelle, chez un même individu. [...] On tend à grouper sous le terme d'hermaphrodisme tous
les cas ambigus de sexualité; mais au sens précis du terme, seuls les êtres possédant des gonades
fonctionnelles capables de produire des gamètes mâles et femelles sont hermaphrodites. " ce

43
ainsi qu'en 1974, un groupe de scientifiques finlandais56 a fait une série d'études
poussées sur un nouveau né qui avait le caractère XX/XY.
Il existe deux manières de détecter les chimères humaines:
a) Le groupe sanguin doit révéler plus qu'une seule population cellulaire (démontré
par Race et Sanger en 1968).
b) Les personnages ayant une anomalie développementale doivent avoir des lignées
cellulaires avec des caryotypes différents (Bernirschkte 1972).
Les auteurs de l'exposé soutiennent qu'ici l'individu hermaphrodite analysé est le
produit d'une fusion prématurée de deux embryons.
Le sujet observé est né en octobre 1972, la grossesse s'est déroulée sans incident. - On
a observé des caractères génitaux ambigus immédiatement après la naissance. La
désignation du sexe a été remise à plus tard. En 1973, on a fait une laparotomie suite à
l'ambiguité apparente des parties génitales: on a trouvé un utérus de 4 centimètres de
long, à droite une trompe de fallope normale, mais à gauche, il n'y avait aucune
connexion entre l'utérus et la trompe de fallope dont la fin proximale était aveugle. La
gonade de gauche mesurait 2,5 centimètre et avait une forme irrégulière. Le pôle
supérieur ressemblait à un ovaire et le pôle inférieur semblait être d'apparence
testiculaire. Il n'y avait aucun signe de présence des canaux de Wolff, si ce n'est une
espèce de corde située à côté du canal inguinal que l'on a supprimée. On a aussi
supprimé la partie testiculaire et l'enfant a été désigné de sexe féminin.
- L'analyse histologique a montré que la gonade de droite était d'un tissu ovarien bien
développé. La zone corticale était pleine de follicules primaires, tous les oeufs étaient
revêtus de couches granuleuses. On a analysé la gonade de gauche dont la partie
ovarienne contenait des follicules primordiaux corticaux. La partie testiculaire, elle,
possédait des tubes séminifaires infantiles dont le lumen pour certains, été ouvert
('open lumen')
Des cultures de lymphocytes ont permis de faire les découvertes cytogénétiques
suivantes: 89-94% des cellules possèdent un cariotype 46 XY, le restant possède le
cariotype 46 XX.
A la suite d'une étude du système HL-A et des antigènes on a constaté que les cellules
du patients se comportaient normalement. Afin de tester le chimérisme éventuel de
ses lymphocytes immunitaires, on a pratiqué une cytolise. Les résultats obtenus (les
deux facteurs HL-A définis par 4 Locus) suggèrent que le chimérisme est impliqué

phénomène peut être naturel, accidentel, reproduit expérimentalement chez divers animaux, et parfois
même présent chez l'homme. in Encyclopédie Universalis.
56Albert de la Chapelle, Jim Schröder, Penti Rantanen, Björn Thomasson, Mikko Niemi, Anja
Thlikainene, Ruth Sanger, Elizabeth B.Robson. Early fusion of two human embryos. in Annal, Human
genetic, London 1974, pp 38~63.

44
dans deux lignes de cellules lymphocytes. Les deux lignes doivent avoir reçu une
contribution des deux parents.
- Les auteurs ont procédé à une analyse des antigènes et des types d'enzymes des
leucocytes. A chaque fois, on trouve qu'il y a eu une double participation des parents.
- Il est à remarquer que la distribution des deux lignes souches varie grandement
(90%¨XY pour les lymphocytes et de 1-15 % XY pour les gonades). Les découvertes
de cette analyse confirment l'hypothèse de Ford selon laquelle un petit nombre de
cellules XY dans les gonades peut dominer un plus grand nombre de cellules XX dans
leur entourage et provoquer un développement testiculaire plutôt qu'un
développement ovarien. Il doit y avoir une certaine proportion de cellules XY pour
que le développement testiculaires échoue (ces données sont confortées par les
découvertes de Tarkowsky et de Mystkowska sur les souris chimères).
- Quel est, dans ce cas, le mécanisme de formation des chimères naturelles humaines?
Il y a eu, à n'en pas douter, quatre gamètes parentales qui ont contribué à la formation
du patient. Deux contributions paternelles ont été mises en évidence dans les
chromosomes sexuels (sur le chromosome n°22). Deux contributions maternelles ont
été mises en évidence (sur le chromosome n°3).
Alors que les deux spermes doivent être indépendants, Ford a mis en évidence que les
marqueurs dans les deux noyaux haploïdes (haploid nuclei) fournis par la mère
doivent avoir une relation en partie complémentaire l'un avec l'autre. Cela a pu se
produire si les deux noyaux maternels étaient les produits d'un noyau oogonique
commun ('common oogonial nucleus')
- L'hypothèse est donc que le sujet observé est le produit de la fusion précoce de deux
embryons indépendants séparés (Type 6 selon Ford, 1969). Le mécanisme par
l'intermédiaire duquel une telle fusion a pu se produire est inconnu. Mais des
chimères expérimentales de ce type sont produites actuellement (voir Tarkowski
1961). La fusion embryonnaire spontannée a aussi été mise en avant afin d'expliquer
le chimérisme d'une souris analysée dans le détail ( Russell & Woodiel 1966).

Citons enfin quelques cas de chimères biologiques recensés chez l'homme par
Charles Salmon57.
Selon lui, les jumeaux qui possèdent une double population de marqueurs provenant
chacune d'un zygote différent sont des chimères: "Les chimères hématopoïétiques sont
des greffes embryonnaires réussies par la nature: une illustration de la tolérance
immunologique chez l'homme."
- On a découvert une double population d'érythrocytes chez des jumeaux dizygotes.
(Owen avait déjà observé ce phénomène chez les bovidés): "Si le sujet secrète H et

57Art. in Soi et non soi.

45
non A, on sait qu'il est génétiquement du groupe O et que les cellules A observées
dans sa circulation résultent de la greffe du tissu hématopoïétique de l'autre jumeau."
(p50). On en déduit que les sujets mosaïques du groupe O et A ne possèdent pas
d'anti-A. Et donc les greffes cutanées sont possibles. Mais cela ne peut être démontré
que si les jumeaux sont dizygotes.
- On a aussi découvert une chimère hématopoïétique unilatérale réalisant une greffe
transitoire: la double population de globules rouges n'a été observée que chez l'un des
deux jumeaux. Ce mélange a disparu à l'âge de 6 mois.
- Comme on l'a vu dans l'article précédant, une double fécondation est possible.
Salmon évoque, lui, le cas d'une petite fille qui possède une hétérochromatie iridienne
(elle a un oeil brun et un oeil noisette). L'analyse de son cariotype a révélé qu'elle
était une mosaïque XX/XY; elle possède une double population de globules rouges.
On a démontré une double contribution paternelle pour les 'systèmes MNS' et Rh.
L'enfant a reçu deux apports génétiques de son père, l'un des spermatozoïdes portant
un X et l'autre un Y, les deux différant par leurs gènes Rh et MNS.
- Salmon conclut en citant le 'monozygotisme hétérocaryote' dans lequel cas, deux
jumeaux monozygotes n'ont pas le même caryotype. Ils possèdent cependant des
marqueurs génétiques identiques. On a confirmé le monozygotisme par le succès des
'greffes réciproques'. Cependant l'un des jumeaux est XO, l'autre XX. L'analyse
génétique démontre que l'anomalie a eu lieu après la fécondation. On s'est rendu
compte que les couples de jumeaux étaient en fait des mosaïques (XO= XX/XO).
Selon l'auteur "Les échanges de cellules hématopoïétiques doivent être réglés dans les
gémellités monozygotes normales, mais elles ne peuvent pas être démontrées faute de
différence dans les marqueurs."

Comme on vient de le voir, la nature est la première a donner des exemples de


chimérisme. L'étude n'en est pas vaine car elle fournit aux scientifiques un excellent
modèle pour comprendre le processus de tolérance entre deux populations cellulaires
différentes ou encore les processus de détermination sexuelle. Une étude comparative
entre les chimères artificielles et les chimères naturelles aurait sans doute un grand
intérêt: on pourrait se demander par exemple, s'il existe des chimères naturelles qui ne
peuvent pas être obtenues de manière artificielle et si au contraire certaines chimères
artificielles sont des modèles 'contre nature'. Mais un tel projet suppose que l'on
spécifie un critère général du chimérisme, ce que l'on se propose de faire maintenant.

CH 6/ Peut-on donner un critère du chimérisme?

46
Ce chapitre a pour but de réaliser une synthèse des classifications que l'on a
effectuées précédemment. En effet, partant de la définition de l'encyclopédie Mc
Graw & Hill, on a distingué chimères artificielles et chimères naturelles. Dans le
premier groupe, on a recensé trois types distincts de chimérismes qui correspondent à
trois méthodes différentes d'obtentions de chimères (par agrégation, par injection et
par greffes). Le deuxième groupe contient les individus hermaphrodites dont on pense
qu'ils sont le résultat d'une double fécondation, et les jumeaux dizygotes dont un
modèle est fourni par l'étude du phénomène de free-martin chez les bovidés par
Owen, et enfin les jumeaux monozygotes hétérocaryotes dus à une anomalie (voir
article de Salmon).
Mais existe-t-il un critère général du chimérisme? C'est-à-dire une définition qui
puisse s'appliquer à tous ces cas. Car jusqu'à présent, il semble que l'emploi
scientifique du terme 'chimère' ne soit justifié que par un pure critère opératoire, c'est
à dire selon l'explication qu'en donne Hempel dans son livre58: "L'idée centrale de
l'opérationalisme est que la signification de chaque terme scientifique doit pouvoir
être déterminée en spécifiant une opération de vérification bien définie qui lui fournit
un critère d'application." Dans notre cas, les embryologistes devront employer le
terme 'chimère' pour caractériser le résultat des opérations d'agrégations, d'injection
ou encore de greffes qu'ils pratiquent sur l'embryon. Or on observe que la réalisation
de l'opération n°1 n'entraîne pas forcément l'obtention d'un individu dont l'organisme
est composé d'organes provenant de deux espèces distinctes. Par exemple, sur les 9
souris que Tarkowsky a obtenues par agrégation, deux ne présentent aucun caractère
de chimérisme (voir pages 22 à 25 de cet exposé). Et comme on l'a vu dans plusieurs
de nos expériences, le chimérisme véritable dépend de nombreux facteurs (quantité de
matière en présence, proximité des espèces, habileté de l'expérimentateur...) . Il
semble donc nécessaire de compléter cette première définition opératoire par une
seconde qui serait celle d'une analyse des individus obtenus: on dira qu'il y a
chimérisme lorsqu'à la suite d'analyses déterminées d'un organisme (cariologique,
immunologique, morphologique), on aura observé la cohabitation d'au moins deux
populations cellulaires distinctes dans ce même organisme. Cette définition permet
alors d'inclure les chimères naturelles dans son extension. On a donc précisé l'emploi
du terme chimère (tous les individus qui seraient obtenus suivant les méthodes qui ont
été énoncées, mais qui ne présenteraient aucun critère de chimérisme ne pourront pas
être considérés comme des 'chimères') Ces deux critères seront nécessaires afin de
pouvoir dire si oui ou non tel individu est une 'chimère'.

58Carl Hempel, Eléments d'épistémologie, coll. U2, ed. A. Colin, Trad. B. Saint-Sernin, Paris 1994. pp.
138~142.

47
Quant au 'chimérisme', il semble que les scientifiques emploient ce terme pour
caractériser de nombreux phénomènes. On parlera de chimérisme pour caractériser la
recombinaison du DNA qui a pu donner un anticorps (voir "Chimeric mouse-human
IgG1 antibody that can mediate lysis of cancer cells."59), ou encore la combinaison
d'une séquence de douze aminoacides d'hémoglobines de crocodile avec celles de
l'homme60. Doit-on compléter notre première définition opératoire en admettant que
toute molécule issue de manipulations génétiques dont la nature est double est une
chimère? Plus notre définition est vague, plus elle semble pouvoir englober de
phénomènes. Puisque l'on a admis que la nature aussi produisait des chimères, il
faudra reconnaître que l'évolution entière n'est faite que de chimères: C'est ainsi que
M. Delsol remarque que: "Puisque l'on peut fabriquer des chimères de façon
artificielle, il n'y a rien d'étonnant à ce que se soient parfois constituées des chimères
naturelles: il paraît logique de penser dans ce cas qu'elles ont pu jouer un rôle dans
l'évolution biologique." Les eucaryotes auraient été les premières chimères naturelles,
suite à la pénétration des mitochondries dans le cytoplasme des cellules procaryotes; il
emploie le terme de 'Chimères mitochondriales': "Un génome d'origine bactérienne
qui viendrait de mitochondries primitives se serait intégré au code génétique." ces
dernières "présentent une nouveauté qui permet l'évolution." Ce type de chimère est,
selon le même auteur une 'chimère intégrée' et les eucaryotes peuvent être comparés
à un animal transgénique très complexe. On pourrait aussi voir des chimères dans les
'lichens' ('chimères de bactéries et de champignons') et de "nombreux spongiaires ou
cnidaires qui ne peuvent vivre que parce qu'ils sont unis à des algues symbiontes."61.
On saisit la fécondité du concept de chimérisme pour le biologiste qui peut l'appliquer
à de nombreux phénomènes. Tout devient alors chimère ou procède du chimérisme,
comme le prouve certaines des réflexions que l'on a relevées dans la discussion sur le
soi des chimères62: c'est ainsi que Jean-Michel Claverie parle "du rôle du chimérisme
moléculaire dans l'évolution"; cela rend compte, selon lui, du phénomène que "l'on a
échangé des gènes entre espèces relativement éloignées au cours de l'évolution."
Toutes les recombinaisons interspécifiques de gènes seraient des formes de
chimérisme.
Marcel Bessis émet l'hypothèse que nous sommes des chimères, "puisque nous venons
de notre père et de notre mère, de notre grand-père, etc.?"
Jean Dausset rappelle alors qu' "On parle de chimères quand il s'agit de deux espèces
différentes.", M. Bessis pose la question: "chacune de nos cellules ne vient-elle pas de

59Alvin Y. Liu, Randy R. Robinson, Karl Erik Hellström, E. David Murray, C. Paul Chang, and
Ingegerd Hellström, in Proc. Natl. Acad. Sci. USA. vol. 84, pp. 3439-3443, May 1987.
60Gail Vines, Why crocodiles rarely come up for air, in New Scientist, 21 January 1995, p.19.
61M. Delsol, in Soi et non soi, art. Les chimères chez les êtres vivants.pp.83~85.
62Discussion, le Soi des chimères, in soi et non soi, pp. 94~101.

48
la combinaison de toutes sortes d'ancêtres?" . Pour Bede Morris, il est possible de
faire une chimère "par fusion de deux cellules de n'importe quelle espèce." Et pour
finir en beauté ce feu d'artifice d'hypothèses sur la définition de la chimère, Jean-
Didier Vincent s'interroge: "La chimère parfaite n'est-elle pas finalement celle qui a
atteint l'immortalité? Auquel cas, on pourrait faire la chimère de l'un avec lui-même
peut-être."
Dans ce mélange hétéroclite d'hypothèses, on aura saisi que les scientifiques associent
'chimérisme' à l'idée d'une individualité obtenues par l'association de deux autres. En
faisant cela, la notion de 'chimérisme' a perdu de sa précision. Et l'on sent que la
définition de départ a pris une telle extension que l'on se trouve très proche de
formules toutes parménidiennes telles que 'les chimères réalisent l'union du multiple
dans l'un', ou encore 'la réunion des contraires dans l'identique'.
Si, comme l'a montré M.Delsol, l'expression 'chimérisme' peut être fertile pour
comprendre certains mécanismes de l'évolution, ou encore pour nommer les mélanges
interspécifiques, peut-on se permettre d'employer le terme 'chimère' pour caractériser
toutes formes d'unités organiques obtenues du mélange, naturel ou artificiel, de deux
autres unités organiques, ou faut-il se restreindre aux critères opératoires que l'on a
vus, et aux modèles que la nature produit?
On ne peut laisser la polysémie d'un terme s'étendre indéfiniment. Le terme 'chimère'
doit caractériser une forme vivante précise, dont l'extension peut s'accroître, mais
selon certains critères opératoires que l'on aura fixés dès le départ. Il ne faut pas
oublier que ce terme a été employé par analogie avec le terme de la mythologie qui
désigne un animal fantastique composé de plusieurs formes. Il est d'ailleurs curieux de
constater que dans la tradition littéraire, la chimère possède toujours la même forme,
mais qu'elle a autant d'histoires qu'il existe d'auteurs pour les raconter. Les chimères
biologiques ne sont pas en reste...
On propose donc d'employer le terme 'Chimère' pour caractériser les animaux obtenus
à la suite des critères opératoires que l'on a définis. Le terme 'Chimérisme', lui, est un
peu plus problématique; car s'il désigne la réunion au sein d'un même individu de
deux populations cellulaires d'origines différentes, alors le chimérisme est le propre
d'un grand nombre de phénomènes naturels.

49
DEUXIEME PARTIE: Conditions de possibilité des chimères.

CH 1/ Les chimères biologiques au coeur du débat entre


préformisme et épigenèse.
1) Quelques rappels sur l'histoire de l'embryologie.
a)Débuts de l'embryologie:
Comme le rappelle Jösselyn Salaün dans un article sur l'embryologie animale63,
l'intérêt des médecins et des philosophes pour cette matière remonte à l'antiquité. Ses
débuts furent spéculatifs faute de moyens techniques pour étudier le développement
de l'embryon. Les progrès de l'embryologie furent lents et il fallut attendre le milieu
du dix-septième siècle pour que Harvey établisse la notion fondamentale que "tout ce
qui vit vient initialement d'un oeuf." Il étudie le développement de l'oeuf de poule et
constate qu'il se développe partie après partie. La théorie de l'épigenèse est née. Mais
elle se trouvera bientôt en opposition avec les thèses préformistes, supportées par les
observations qui ont pu être faites au microscope du spermatozoïde et de l'ovaire. Les
partisans du préformisme compteront dans leurs rangs les ovistes (ils pensent que

63Art. Embryologie, in Encyclopédie Universalis.

50
l'être est préformé dans l'oeuf) et les animalculistes (ces derniers pensent que l'être est
préformé dans le sperme). Bonnet présente sa fameuse thèse de l'emboîtement des
germes. Mais les expériences de Spalanzani permettent de réhabiliter les thèses des
spermatistes. C'est au dix-neuvième siècle que l'embryologie progresse le plus: Van
Beneden décrit le mécanisme de la fécondation de l'ascaris et montre que les oeufs
fécondés proviennent en partie égale de l'ovule et du spermatozoïde. Von Baer
découvre la théorie des feuillets germinatifs. Découverte complétée par celle de
Remak qui décrit l'ectoderme, le mésoderme et l'endoderme. A partir de ce moment
l'embryologie n'est plus seulement descriptive, elle devient comparative, et enfin,
expérimentale (le premier à avoir expérimenté sur un oeuf de grenouille est Whilelm
Roux). Les expériences qui vont pouvoir être menées sur l'embryon remettront à
l'ordre du jour le vieux débat entre préformation et épigenèse.
b) De la théorie de la préformation à celle de l'oeuf mosaïque.
Comme le rappelle Houillon dans son Manuel d'embryologie64, la thèse de la
préformation a été renouvelée et améliorée par la thèse de l'oeuf mosaïque: cette
dernière affirme que les différentes parties de l'oeuf correspondent à tel ou tel organe
futur de l'adulte. L'épigenèse est la thèse du médecin GF. Wolff (XVIIIè), selon
laquelle le germe est la réalisation progressive d'une forme: "Chaque étape étant
conditionnée par une étape antérieure ou plus simple. On suppose alors que les
potentialités totales du germe sont supérieures à ses potentialités réelles." Si dans la
plupart des cas, des embryons qui ont été observés sont largement en faveur de la
théorie de l'épigenèse, il existe cependant des oeufs mosaïques. C'est par exemple le
cas de l'ascidie dont tous les territoires sont déterminés dès la naissance (Houillon p.
123). Ce phénomène a été prouvé par l'expérience de Chabry en 1887; celui-ci détruit
l'un des deux premiers blastomères de l'oeuf d'ascidie: "La suppression du blastomère
gauche aboutit à la formation d'un hémi-embryon droit avec de la corde, des éléments
nerveux, endodérmiques, et mésodérmiques." Cependant, si l'on opère avant la
fécondation, alors on observe que l'oeuf d'Ascidiella scabra est bien capable de
régulation, puisque, comme l'a montré l'expérience de Dalq, chaque moitié non
fécondée a donné naissance à un têtard: "La moitié de l'oeuf qui renfermait le noyau
de l'ovocyte aboutit à une larve mérogone diploïde, l'autre moitié sans pronucleus
femelle, conduit à une larve andromérogone haploïde."
c) Le vitalisme de Driesch et l'organicisme de Spemann.
Les expériences qui seront menées sur le Pluteus d'oursin, elles, sont largement en
faveur des théories de l'épigenèse. Comme l'a montré Hans Driesch, il est possible
d'obtenir deux Pluteus à partir d'un seul et qui donneront naissance à des embryons
complets. A la suite de ses expériences, Driesch s'oppose au préformisme: l'oeuf ne

64pp. 121~123.

51
peut être préformé dès la naissance puisque si on le scinde en deux, on obtiendra deux
individus distincts. Ces phénomènes l'orienteront dans le développement d'une
philosophie vitaliste: le vivant, selon lui, ne peut être réduit à une série de
phénomènes physico-chimiques, puisqu'une machine ne peut reproduire deux
machines.
Il reste cependant que si l'on opte pas pour cette solution philosophique, il est toujours
possible de conserver une explication causale du développement embryonnaire. C'est
ce que feront la plupart des scientifiques. C'est ainsi que Spemann, à la suite des
expériences dont on a déjà parlées, considère la plaque neurale comme la cause du
développement de l'embryon. Il adopte, contrairement à Driesch, une solution
organiciste65.
Quels que soient les opinions philosophiques de Spemann et Driesch, il est certains
que leurs expériences ont permis la découverte de principes fondamentaux de
l'embryologie causale.
d) Trois concepts fondamentaux:
La théorie de l'épigenèse, repose sur un premier concept qui est celui de 'régulation':
"La régulation est le processus grâce auquel un systèle embryonnaire partiel réagit
pour tendre à réaliser l'ensemble des prestations morphogénétiques normales. Les
formations observées peuvent simuler un embryon plus ou moins complet, mais les
individus obtenus possèdent tous les organes essentiels de l'espèce considérées."66
C'est grâce à ce processus qu'il est possible de réaliser des chimères. En effet, à la
suite de ces expériences sur les oursins, Driesch a pu constaté que l'embryon était
capable d'opérer la 'régulation d'une déficience' (reformer un oursin complet à partir
d'un hémi-embryon) que la 'régulation des excédants' (l'agglomération de deux
embryons donne un seul embryon tétraparental). On comprend alors l'intérêt de
l'embryologie expérimentale pour les chimères: celles-ci permettent d'étudier le
passage de la régulation au stade de la 'détermination' ('processus de fixation de la
destinée des parties'.) En effet, à la suite d'une greffe interspécifique d'une partie de
l'embryon on peut dire si celle-ci est déterminée ou non: c'est ainsi que Spemann, au
cours de ses expériences sur les tritons s'aperçoit que si l'on supprime la région de
l'ectoderme dont on pense qu'elle va donner la lentille et qu'on la remplace par une
autre pièce, on s'aperçoit que cet ectoderme étranger est aussi induit à devenir une
lentille. On est alors en présence d'un troisième phénomène: celui de l'induction:
"L'induction est le phénomène qui permet à des cellules de subir un transfert de leurs

65"Organicisme: A. Opposé à animisme et à vitalisme, doctrine d'après laquelle 'la vie est le résultat de
l'organisation'. Janet, Traité de philos., §687. Ce qui peut s'entendre soit en ce sens que la vie résulte
mécaniquement du jeu des organes; soit que chaque organe organe est doué de propriétés vitales.", in
Vocabulaire critique Lalande, PUF, Paris, 1988.
66 Houillon, Op. Cit., p126.

52
prestations, différant de leurs préstations présomptives. Le transfert se produit à la
suite d'une action de contact et il est stable. Lorsque l'action inductrice s'est
manifestée, elle sera stabilisée; il n'y aura pas de retour en arrière, même si l'action
cesse de se produire. Dans le phénomène d'induction se dégage deux notions: - Un
transfert des potentialités du territoire; - Un effet d'harmonisation."67. D'un point de
vue scientifique, il est clair que le processus d'induction permet comprendre la
détermination progressive des différentes régions de l'embryon.
e) Quelques positions sur le développement embryonnaires en 1951.
Dans un texte publié dans la Revue de Philosophie68, le célèbre biologiste
strasbourgeois Etienne Wolff affirme: "L'opposition entre oeufs anisotropes (en
mosaïque) et oeufs isotropes (à régulation) n'est pas aussi irréductible qu'on pouvait
le penser." Il s'agit en fait d'une différence chronologique; mais la théorie de
l'épigenèse triomphe à bien des égards: "Non seulement les organes ne sont pas
préformés, mais encore, ils ne préexistent pas à l'état indifférencié sous formes
d'ébauches topographiquement délimitées." Il reste cependant deux problèmes
importants à traiter:
- Le passage de l'homogène à l'hétérogène et de l'indéterminé au déterminé. Afin de
résoudre ce problème, il va émettre une série d'hypothèses:
- La première est que l'épigenèse serait une réaction constante avec le milieu; mais
"Le milieu contribue au déclenchement de certains mécanismes, il ne les crée pas."
C'est ainsi qu'en modifiant le milieu, il est possible de créer des monstres. Mais la
genèse des monstres s'explique par les mêmes lois que l'ontogenèse normale: "Une
truite cyclope et un triton cyclope, malgré l'identité des mécanismes qui leur ont
donné naissance, ont respectivement le caractère de truite et de triton. Il ne faut donc
attendre du milieu que des adjuvants indispensables à la vie et non les facteurs
déterminants et spécifiques de l'ontogenèse." (p.4)
- La seconde hypothèse est celle selon laquelle la détermination des axes pourrait être
le commencement du déclenchement de toutes les autres déterminations. Par exemple,
dans l'oeuf d'oiseau, il existe un plan de symétrie bilatérale: l'axe qui relie le pôle
animal au pôle végétatif constitue le futur axe céphalo-caudal. L'oeuf n'est pas
homogène suivant cet axe, mais il reste homogène suivant tous ses méridiens. Le
point d'entrée du spermatozoïde est responsable de cette première détermination. On
observe cependant qu'il est possible de faire basculer l'axe de symétrie de cet oeuf.
- La troisième hypothèse est celle d'un centre organisateur. Elle a été formulée par
Spemann. On a déjà vu en quoi elle consiste; pour Wolff cependant: "Il paraîtra
difficile de comprendre comment on peut préciser la répartition de certaines
67 Houillon, Op.cit, p.146.
68La positionactuelle de quelques problèmes fondamentaux du développement embryonnaire, in la
Revue philosophique, Juillet-Sept 1951, Paris PUF.

53
ébauches et prétendre en même temps qu'elles sont indéterminées. C'est qu'elles n'ont
de réalité que par leur devenir, et en fonction des influences qu'elles subissent." (p10)
- Les scientifiques émettent des hypothèses sur l'induction du système nerveux. Il
existe deux explications: une qui est dynamique (prise en compte de lignes de force),
l'autre qui est chimique (transfert de substance du tissu inducteur au tissu induit). Pour
l'embryologiste strasbourgeois, seule cette dernière explication est valable. Il cite la
substance organisatrice de Holftreter (organisine). Cependant, on n'a fait que déplacer
le problème: la question qui se posait pour l'organisme se pose maintenant pour
l'organisateur.
Wolff termine cet exposé en s'excusant de ne pouvoir donner une réponse définitive
au problème du développement embryonnaire. Il souligne les progrès réalisés par
l'embryologie expérimentale à la suite de la découverte du processus d'induction:
"Nous savons que les facteurs actifs des inductions sont des substances chimiques
spécifiques, quand bien même nous ignorons encore leur constitution." Il ajoute que
"Toute différenciation morphologique fait suite à une différenciation chimique qui la
conditionne". Le développement est en définitive "une succession de réactions
chimiques localisées dans le temps et l'espace." Mais il avoue que le problème du
passage de l'homogène à l'hétérogène est loin d'être résolu, il est simplement déplacé:
"les questions qui se posaient au sujet de l'oeuf entier se retrouvent à propos de l'une
de ses parties (l'organisine)"
Enfin il évoque la récente hypothèse du patrimoine génique: "Comment cette structure
que conserve chaque noyau de l'organisme commande-t-elle, au cours du
développement, une hétérogénéité qualitative dans les différentes cellules du corps?
La question n'est pas plus claire à l'échelle des organisateurs qu'à l'échelle de
l'embryon entier." Il recommande alors aux embryologistes de se garder de tout
optimisme en croyant le problème résolu lorsqu'ils parlent de 'mécanisme
embryonnaire', car malgré tous les progrès de la science embryologique, un certain
mystère subsiste dans la compréhension de ce phénomène. Il soumet donc le
problème, pour reprendre ses propres termes, à la "sagacité des philosophes".
f) Le Finalisme ruyérien, une solution philosophique aux problèmes du
développement embryonnaire.
Il est frappant que deux années plus tôt une réponse philosophique ait été donnée à ce
problème par l'un de ses anciens compatriotes du camp où Wolff avait été fait
prisonnier pendant la dernière guerre: dans un exposé qu'il fait à la Société française
de philosophie69, Raymond Ruyer propose une solution philosophique originale et
pertinente fondée sur les phénomènes scientifiques. Après avoir renvoyé dos à dos la

69Le Domaine naturel du trans-spatial, in Bulletin de la Société française de philosophie, Séance du 31


Janvier 1948, Paris, PUF .

54
solution vitaliste de Driesch et la solution purement mécaniste des embryologistes, il
affirme que le développement embryonnaire a 'un caractère mnémique' qui repose sur
un schéma finaliste d'actualisation des formes spécifiques.
- On ne peut réduire le développement embryonnaire "au fonctionnement d'une micro-
structure dans l'espace." [...] "Si l'on admet l'épigénèse autrement que du bout des
lèvres, on ne peut échapper au recours d'un facteur tout différent. Puisque l'état t,
dans l'espace, ne contient pas les détails de l'état t', également dans l'espace, il faut
que quelque chose soit survenu transversalement à l'espace. Il faut que la
détermination du territoire comme plaque neurale, ou comme bourgeon de patte, ou
comme patte droite qui précède la différenciation visible, ait consisté en une mise en
circuit avec quelque chose qui n'est pas dans l'espace."( p.137)
- D'autre part, le vitalisme de Hans Driesch a raison de faire appel à un principe non
spatial afin d'expliquer le développement embryonnaire, mais il a tort de vouloir en
faire un principe surnaturel; de plus, les faits s'opposent au vitalisme: s'il y a une
entéléchie qui relie le corps et l'âme et qui explique le développement embryonnaire,
comment rendre compte alors que si l'on scinde un embryon de manière longitudinale,
il ne se développera pas deux embryons, alors que si on le scinde d'une manière
verticale, on obtiendra deux embryons complets. Et d'autre part, le vitalisme ne peut
expliquer les greffes interspécifiques (point sur lequel on reviendra par la suite).
- Il reste donc la possibilité d'une théorie mnémique du développement. Selon notre
philosophe, la plupart des théories mnémiques ont le défaut de faire appel à des
'engrammes organiques, c'est à dire des structures actuelles dans le protoplasme- et
dans l'espace.' (on pensera par exemple à l'organisine) comme les véritables causes
des formes qui se développent.
- La théorie mnémique deRuyer fait appel à ce qu'il nomme le 'domaine naturel du
trans-spatial'. Ce dernier est équivalent au 'Monde des Idées' de Platon et il suppose
un réalisme des thèmes spécifiques, des essences et des valeurs qui se situent au
même niveau. Ces thèmes spécifiques sont des 'idéaux' qui se trouvent au delà de
l'espace et du temps. Cette métaphore permet de concevoir qu'ils sont en fait des
'possibles éternels' qui deviennent des normes pour qui cherche à les actualiser. Lors
du processus de détermination et à la suite des phénomènes d'induction, l'embryon
actualise ces thèmes spécifiques. La détermination est en fait analogue au phénomène
psychique de 'rédintégration': d'où l'analogie entre le développement embryonnaire et
l'épisode de la Madeleine de Proust: "Les substances inductrices ne jouent pas un rôle
différent de celui des odeurs ou des saveurs dans l'évocation des souvenirs; elles
agissent comme le morceau de thé trempé dans la madeleine de Proust. Tout le
développement a un caractère 'proustien'. Les facteurs actuels du développement ne
sont pas les causes, mais seulement les signaux mnémiques, les occasions." Une

55
hormone inductrice (par exemple l'hormone thyroïdienne dans la métamorphose de
l'Axolotl) joue le rôle d'un stimulus qui ne fait que provoquer le souvenir d'un thème
spécifique (par exemple la métamorphose). Ce dernier point sera développé plus
longuement dans un autre livre70: il faut distinguer, selon Ruyer, entre un stimulus et
une cause véritable. C'est ainsi qu' "on trompe l'épiderme quand, en transplantant un
cartilage annulaire tympanique à d'autres endroits que celui qui forme normalement
l'oreille externe, on l'induit à former son tympan. Bref toute l'embryologie
expérimentale qui se croit encore volontiers une 'science classique' à base de
causalité et de déterminisme, est au fond un ensemble d'expériences à l'aide de stimuli
signaux et de leurres." A la suite de cette remarque, le philosophe établit ce qu'il
nomme 'un classement des efficaces'. On doit distinguer: a) La cause en physique
classique qui agit par poussée et accumulation et produit des effets proportionnels. b)
l'efficace dont l'effet n'est pas proportionnel à la cause (par exemple une chute de
domino); c) Le déclenchement d'un piège par stimulus: il y a indifférence de la forme
de l'effet à la forme de la cause. d) "les stimuli déclencheurs peuvent être disposés en
stimumli-clés, une partie du piège étant disposée en 'serrure' par ce moyen, le
stimulus imite l'action d'un stimulus signal. On peut dire par jeu, que le piège ou
l'appareil homologue au piège 'reconnaît' ou 'perçoit' le déclencheur et que celui-ci
apporte une information au piège. Mais ce n'est évidemment qu'une métaphore" (pp
111-112.) Il affirme alors qu'aucune de ces quatre efficaces, même si on les trouve
toutes dans l'organisme ne permet de décrire le développement. Dans le domaine
psycho-biologique (il faut préciser pour le lecteur sceptique, que pour Ruyer, les
organismes vivants ne sont pas dénués d'une certaine forme de conscience qu'il
nomme, par analogie avec la conscience humaine, conscience primaire; celle-ci
consiste, 'en gros', à établir des liaisons entre les formes vivantes afin de leur assurer
une certaine unité organique): "Un signal doit donc être considéré sinon comme
toujours perçu à proprement parler - un tissu embryonnaire n'a pas d'organe
sensoriel - du moins comme éveillant ce qu'il faut bien appeler une conscience
mnémique dans le répondant homme, animal ou tissu organique."
Les stimuli-signaux doivent pouvoir déclencher une compétence; cette dernière
désigne "l'état de réactivité de la part d'un tissu embryonnaire, lui permettant de
répondre à un stimulus dit morphogénétique par une différenciation dans une
direction déterminée." On doit alors reconnaître qu'il existe une non-spécificité des
inducteurs par rapport à la compétence du tissu: "Comme de Beer (voir Embryology
and evolution) l'a montré d'une façon générale, des structures contrôlées par des
inducteurs identiques ne sont pas nécessairement homologues, et des structures
homologues peuvent être contrôlées par des inducteurs différents; elles ne naissent

70R.Ruyer, La Genèse des formes vivantes, Payot, Paris 1956.

56
pas nécessairement des mêmes situations dans l'embryon, des mêmes tissus primaires.
La spécificité des formes et des comportement est quelque chose d'obstiné; elle se
réalise, non pas selon, mais malgré la variété des stimuli mis en oeuvre." (pp133-
134).
Cette longue disgression philosophique, nous ramène tout droit aux phénomènes que
l'on a observés dans le développement embryologique des chimères; ces dernières
supposent effectivement une non-spécificité des inducteurs par rapport à la
compétence du tissu. Lorsqu'on réalise des chimères hétérospécifiques, comme dans
les expériences de Houillon, il est caractéristique que chaque hémi-embryon va
donner la partie qui lui est propre, alors que l'induction n'est pas la même que celle qui
a lieu habituellement pour un organisme donné. Ruyer pour déffendre cette thèse cite
encore l'expérience de Giesberg qui a échangé par greffe à un stade primitif les
cerveaux embryonnaires de, deux espèces d'amphibiens (pelobates fuscus et Rana
arvalis): "l'animal qui, adulte, possédait ainsi un cerveau de pélobates dans un corps
de Rana manifeste l'instinct fouisseur des Pélobates."
g) Le problème de la subsistance des thèmes mnémiques.
On dispose de nombreux exemples pour illustrer cette idée. Evidemment, il ne s'agit
que d'une solution philosophique qui tente d'expliquer la genèse des formes vivantes
par un comportement finaliste des individus: ces derniers actualisent des formes
spécifiques intemporelles (en ce sens qu'elles sont définies comme étant possibles de
tous temps, mais non déjà existantes dans un autre monde idéal). Ruyer ne peut croire
en la thèse qui dit que les formes spécifiques sont le résultat d'une accumulation de
causes fortuites qui se seraient transmises par la suite en se reproduisant d'une
manière purement mécanique et en subissant de petites modifications. Un problème
subsiste pourtant dans cette explication; Ruyer a toujours insisté sur le fait qu'elle
n'avait rien de surnaturel. Elle reste cependant difficilement recevable par un esprit
scientifique en ce sens qu'elle repose sur une position métaphysique aujourd'hui
désuète: le platonisme. Ce dernier suppose un dualisme entre le monde des Idées et le
monde des existants. Platon n'a pu se sortir de ces difficultés sans faire appel au
mythe. Ruyer, a suprimé dans le platonisme tout ce qu'il avait de mythique. Selon lui,
il faut voir dans ces formes éternelles autre chose qu'un 'Monde d'Idées immobiles',
dont les existants seraient la simple copie. L'organisme est, comme on a pu le
constater dans les expériences d'embryologie expérimentales, capable d'improvisation,
et ces thèmes sur lesquels il improvise jouent le rôle de guide. Aussi Ruyer
s'interroge: "En rejetant l'idée fausse de fonctionnement, on rejette tout préformisme.
Mais en invoquant un thématisme trans-spatial, n'est-on pas conduit à remplacer une
préformation mécanique par une préformation métaphysique, et à mettre simplement
les modèles de la forme hors de l'espace, au lieu de les chercher dans un coin de

57
l'espace? La réponse peut être tirée de l'expérience humaine, puisque celle-ci est
homogène à toute conscience organique. L'expérience de la technique ou de l'art
révèle avec évidence que la morphogenèse par intervention humaine est dirigée par
des idéaux, guidée par des possibles entrevus ou des impossibles durement éprouvés,
mais qu'elle n'est pas la copie d'un modèle tout fait [...] On a voulu la télévision par
analogie avec la radio, on a entrevue sa possibilité et soupçonné les directions de
recherche, mais le modèle n'en existait nulle part, et pas plus dans un ciel platonicien
que dans notre espace. [...] La morphogenèse n'est ni un travail de copiste, ni pure
force qui va. Corrélativement, son Logos directeur n'est pas un modéliste de grand
couturier, ou un fabriquant d'automates mécaniques. C'est tout un ordre, non spatial,
un idéal informulé mais efficace, un guide d'activité indissociable de l'activité. Il ne
garde pas pour lui tout l'être réel, les formes n'en étant que la copie. Mais il n'est pas
non plus un pur Rien illusoire. La réalité des organismes et des êtres actuels suppose
un être non parménidien."71
Encore une fois, il ne s'agit là que d'une hypothèse métaphysique; à mon avis, son
avantage est qu'elle ne fait appel à aucune explication surnaturelle. On pourrait être
gêné par l'analogie qui est établie entre conscience organique et conscience
psychique, mais, il s'agit là d'un argument philosophique que Ruyer utilise en
permanence pour distinguer ce qui se donne une forme par soi en actualisant un
thème, une essence, une valeur, et ce qui ne fait qu'obéir aux lois de la physique
classique. Enfin l'explication de Ruyer n'empèche pas celle des scientifiques
puisqu'au contraire, elle se fonde dessus.
g) Thèse: c'est parce que le développement embryonnaire ne se fait pas suivant
le déroulement d'un programme, mais qu'il y a bien une épigenèse que les chimères
sont possibles.
Il n'est pas lieu d'aller plus loin dans ces considérations métaphysiques. revenons
d'une manière brève et concise sur notre problème. Les chimères biologiques sont des
'outils' de l'embryologie expérimentale. Les embryologistes les font afin d'observer les
mécanismes du développement embryonnaire: par exemple, comme on l'a vu, Mme
Le Doirin a réalisé la chimère caille-poulet afin de pouvoir observer les migrations
cellulaires de la crête neurale et de pouvoir décider si l'évolution de cette structure est
formée "d'une population cellulaire homogène à potentialités multiples ou si elle est
un mélange de cellules dont la destinée est génétiquement programmée avant que la
migration n'ait commencé." et les résultats obtenus montreront qu'en fait "la
régionalisation de la crête neurale ne correspond pas à une détermination des
cellules. Au contraire, nous avons montré que les potentialités de différenciations
cholinergiques et adrénergique sont en fait distribuées tout le long de l'axe nerveux. Il

71Ibid. pp260~263.

58
apparaît donc que le phénotype exprimé par une cellule nerveuse embryonnaire ne
dépend pas de la fixation précoce d'un programme génétique mais qu'il est acquis
plus tardivement sous l'influence de signaux de différenciation reçus par la cellule au
cours ou au terme de la migration." elle en déduit donc que "les neurones
embryonnaires ou neuroblastes du système nerveux autonome effectuent un choix
quant à la voie métabolique qu'ils suivront (adrénergique ou cholinergique). Ce choix
est influencé par l'environnement cellulaire auquel il est soumis"72. Dans ce dernier
exemple, on observe que le phénomène d'induction a effectivement lieu puisqu'il
détermine la migration cellulaire à partir du tissu greffé. Les formes qui proviennent
de la partie greffée sont propres à la caille, c'est donc bien qu'il y a indifférence de la
compétence par rapport au stimulus et que les formes développées ne sont pas le
résultat d'une 'mécanique', du fonctionnement d'une structure dans l'espace, pour
reprendre des termes propres à Ruyer. Les formes semblent bien se réaliser
indépendamment de tout programme, elles ne demandent que des occasions. Lorsque
les conditions de son développement seront réunies, une forme pourra se développer,
mais elle ne dépend pas du mécanisme qui la met en place. On peut donc penser que
c'est parce que le développement embryonnaire est épigénétique et qu'il n'est pas
seulement le développement d'une forme dans l'espace-temps (le résultat d'un
programme génétique) que les chimères sont possibles. Mais, encore une fois, il ne
s'agit là que d'une hypothèse philosophique.

Ch 2/ Le Soi des chimères.


"Ainsi l'abbaye romane, l'église philosophale, l'art gothique, l'art saxon, le
lourd pillier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel
Nicolas Flamel préludait à Luther, l'unité papale, le schisme, Saint-germains-des-
près, Saint-Jacques-de-la-boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-
Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une
sorte de chimère; elle a la tête de l'une, les membres de celle-là, la croupe de l'autre;
quelque chose de toutes."73 La littérature a toujours eu l'avantage de faire comprendre
au lecteur d'une manière intuitive ce que les scientifiques ne parviennent pas à
expliquer. Ces magnifiques lignes extraites du célèbre roman de Victor Hugo aideront
à saisir la difficulté du problème du 'soi' des chimères biologiques. Dans cet extrait, il
est clair que ce que partagent toutes les églises en commun avec Notre-Dame, c'est
"La constitution même de l'Eglise chrétienne."[...] "C'est toujours la même charpente
intérieure, la même disposition logique des parties. Quelle que soit l'enveloppe

72N. Le Douarin in art. cit.


73Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre III, ed. du livre de poche, Paris, 1966, p.151.

59
brodée et sculptée d'une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l'état
de germe et de rudiment, la basilique romaine."74 Quelle est donc la nature du 'soi'
des chimères?
a) Le principe de régulation.
On essayera de montrer au cours de ce chapitre que le soi des chimères est avant tout
immunologique. Comme on l'a vu dans le chapitre précédant, pour réaliser une
chimère, il faut que le processus d'induction ait lieu et qu'il évoque dans les parties
d'embryons mises en présence le souvenir des formes propres à leurs espèces
différentes. C'est ainsi que par exemple, la métamorphose des chimères Triton
alpestre-pleurodèles peut avoir lieu, ou encore que l'embryon de souris réalisé par
agrégation va pouvoir donner naissance à un souriceau chimère. Mais l'induction
repose sur un processus encore plus fondamental qui est la régulation. Ainsi, Michel
Delsol affirme: "Il semble donc exister dans les embryons des êtres vivants et au
niveau même de la matière vivante en général deux propriétés qui sont partiellement
opposées: - La tendance à faire des êtres, c'est à dire des 'soi'; - La tendance à faire
des chimères, c'est à dire à constituer des êtres uniques à partir d'êtres différents. Or
en réalité, ces deux propriétés ne sont pas opposées car elles sont liées à une
troisième qui a été l'objet de très nombreux travaux, c'est la capacité de régulation."75
b) Un 'soi immunologique'
Pour que le processus de régulation ait lieu, il faut supposer l'existence d'un nouveau
'Soi' qui englobe les soi des embryons mis en présence. Quelles sont donc les
conditions de possibilités de ce 'soi'? L'agrégation de deux embryons de souris est
possible parce que les deux zygotes ne sont pas déterminés, ce qui comme on l'a déjà
remarqué(voir remarque de Charles Salmon), facilite le processus de tolérance
immunologique. Etant donné que l'histocompatibilité est la condition de possibilité de
toutes les greffes, si on accepte l'idée selon laquelle 'les chimères sont des greffes
sophistiquées', alors l'histocompatibilité est la condition de possibilité de toutes les
chimères. Le soi des chimères est donc un soi immunologique en ce sens qu'il est
capable de coordonner l'existence dans un seul individu de différentes populations
cellulaires qui dans d'autres conditions n'auraient pas pu se tolérer.
Comme l'a montré P. Goujon au cours d'une expérience (voir page 17 de cet exposé):
deux partenaires d'un couple de chimères réciproques sont mutuellement tolérants.
Ceci a été mis en évidence par le fait que des greffes d'animaux témoins des deux
espèces sont tolérées par les individus chimères à 100%, alors que si l'on fait des
greffes de peau entre les animaux témoins, on observe un grand nombre de rejets. Le
'soi' immunologique est une propriété nouvelle que la chimère a pu acquérir au cours

74Ibid., p154.
75M. Delsol, art. cit., p.85.

60
du processus de régulation. Et il ne s'agit pas de pures spéculations philosophiques;
puisque comme les faits le montrent, on constate que la tolérance des témoins à
l'égard des greffes provenant des chimères variera suivant qu'il s'agit de la partie
antérieure ou postérieure. Goujon rappelle en effet que "Dans une chimère
allogénique, les tissus en provenance d'embryons différents conservent leur
antigénicité d'origine." (p.18) Le soi immunologique semble bien être une acquisition
des chimères, une sorte de propriété nouvelle.
Mais un mystère subsiste, 'philosophiquement parlant', sur la nature ontologique de ce
soi.
c) Nature ontologique du 'soi' des chimères.
Dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain76, Leibniz reprend et commente
l'Essai de Locke77 en présentant le tout sous une forme de dialogue. Le chapitre qui
nous intéresse traite de l'Identité et de la diversité; à l'issu de ce pseudo dialogue, on
se trouve en présence de deux définitions diamétralement opposées du 'soi'. On
utilisera ce débat afin de donner un éclairage nouveau au 'soi' des chimères.
Pour Locke, ce qui fait l'identité ou la diversité d'un objet ou d'un individu, c'est la
différence de temps et de lieu dans laquelle ce sujet se trouve: "Nous ne trouvons
jamais et ne pouvons concevoir qu'il soit possible que deux choses de même espèce
existent dans un même temps et un même lieu." (p179) Ensuite, l'identité d'une même
plante c'est d'avoir "une telle organisation de parties dans un seul corps qui participe
à une commune vie, ce qui dure pendant que la plante subsiste quoiqu'elle change de
parties." Enfin Locke définit ce qu'il nomme 'consciouscness' : "Le mot personne
emporte un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, qui se peut
considérer soi-même comme le même, comme une même chose, qui pense en
différents temps et en différents lieux; ce qu'il fait uniquement par le sentiment qu'il a
de ses propres actions." Cette connaissance accompagne chacune de nos perceptions
et définit ce que l'on nomme 'soi-même'. Le soi consiste donc en l'unité d'un corps
organisé pour un temps et un lieu donné, accompagné, dans le cas de l'homme,de la
conscience de cette unité.
Leibniz, lui, substantialise le 'soi'. Il existe selon lui un principe d'individuation qui
permet de distinguer les choses qui peuvent, contrairement à ce qu'affirme Locke, se
trouver dans le même temps et le même lieu (par exemple deux ombres ou deux
rayons de lumières). Aussi, il fait fond sur le fait qu'il n'existe pas dans l'univers deux
êtres semblables et égaux, pour défendre l'idée de ce principe. Enfin, les arguments de
Locke sont insuffisants car "tout corps est altérable et même altéré toujours
actuellement en sorte qu'il diffère actuellement de lui-même et de tout autre." (p180)

76Leibniz, ch 27, de L'identité et de la diversité.pp. 179~191. in GF- Flammarion, 1990.


77An Essay on Human understanding.

61
Il introduit alors le concept de 'monade'78; La monade d'un individu contient la nature
de cet individu en puissance. L'identité d'un individu ne dépend donc pas de l'identité
de son corps organisé comme le prétend Locke avec des présupposés atomistes, mais
de "l'incessabilité de l'âme pour une bête ou de son immortalité en ce qui concerne
l'homme" et la 'conscience interne' ('consciouscness') n'est pas le seul moyen de
distinguer un individu d'un autre il faut y ajouter l'âme. On ne rappellera pas la suite
du débat qui porte sur la transmigration de l'âme. Il est trop évident d'ailleurs que
Leibniz est confronté à des difficultés insurmontables, difficultés qui ne se résolvent
qu'au regard de l'ensemble de son système.
On dispose maintenant de deux conceptions distinctes de l'identité du 'soi': la première
réside dans l'organisation des parties d'un corps qui participent à une vie commune;
l'autre qui en fait une substance qui se distingue des autres par quelques principes
indiscernables pour les hommes et que Dieu seul peut connaître.
Qu'en est-il du soi des chimères par rapport à ces deux positions?
Il n'y a que d'un point de vue immunologique que le soi des chimères respecte le
principe d'identité en ce sens qu'il est le seul point commun aux parties différentes qui
composent la chimère. Une chimère Pleurodèle-Triton alpestre peut posséder
certaines caractéristiques du Pleurodèle et certaines caractéristiques du Triton
alpestre, mais elle n'est ni Pleurodèle, ni Triton alpestre. A un premier abord, le 'soi
immunologique' des chimères, en ce sens qu'il permet l'identité et la continuité des
parties originaires de plusieurs individu dans un seul organisme, aurait plutôt le statut
ontologique du 'soi' de Locke que celui du 'soi' de Leibniz. Ce dernier reste en effet
confronté à certaines difficultés: comment en effet fonder l'identité du 'soi' sur le
principe métaphysique de 'monade' lorsqu'on sait qu'un embryon peut être divisé en
deux, voire, en plusieurs autres individus, ou inversement, un 'soi' peut naître de
l'agrégation de plusieurs autres 'soi'. Mais est-il possible de trancher d'une manière
aussi nette entre le spiritualisme de Leibniz et l'atomisme de Locke?
On sait en effet que les chimères sont rendues possibles parce qu'au stade de la
régulation, le système immunologique de l'embryon est quasiment nul. Mais lorsque
le système immunologique se développe, il est bien vrai que l'identité de l'individu
réside dans un principe qui aurait plus de ressemblance avec le principe indiscernable
de Leibniz qui fait de chaque individu est un être unique, irremplaçable, différent de
tous les autres individus, comme le rappelle Jean Bernard79. Et une fois que le

78La monade est "une substance simple, c'est à dire sans parties qui entrent dans les composés"
Monadologie, 1. "Ces Monades sont les véritables atomes de la Nature, et en un mot les éléments des
choses."Ibid.3. Elles sont impénétrables à toute action extérieure, différentes chacune l'une de l'autre,
soumises à un changement continuel qui vient de leur propre fonds, et toutes douées d'appétition et de
perception, sans préjudice des facultés plus relevées que possèdent quelques-unes d'entre elles (Ibid., 4-
29)
79Introduction de l'ouvrage Soi et non soi, p.15.

62
système immunitaire s'est développé, il n'est plus possible de disposer des organismes
comme on dispose des embryons: on n'opère pas une greffe d'organe comme on cloue
une planche; et l'identité de l'organisme, ce qui fait qu'il est un soi, semble résider
dans un principe autre que la simple organisation des parties. Les phénomènes de rejet
ne sont-ils pas la preuve que l'on ne peut disposer de l'organisme comme on dispose
de la matière brute (ce qui ne signifie nullement que cette identité réside dans un
principe surnaturel comme le soutiendrait certainement Leibniz).
Pourtant la possibilité de réaliser des chimères démontrent bien qu'à un certain
moment, de la vie, il est possible de contourner cet obstacle que constitue le système
immunitaire.
Comme on le voit, le problème du 'soi' des chimères soulève de nombreuses
difficultés. On soutient qu'il s'agit d'un soi immunologique qui permet l'union de
plusieurs individus distincts dans un seul; cela ayant été rendu possible par le
procésus de régulation. Mais le mystère subsiste sur ce principe: "Tous ces faits
paraissent liés entre eux par une sorte de mécanisme qui régule, suivant les cas, les
déficiences ou les surplus. La raison de ces mécanismes de régulation, cette capacité
embryonnaire nous échappe totalement."80

CH 3/ Chimères et sélection naturelle.

Les chimères sont confrontées à une troisième condition de possibilité: leur


viabilité. Les biologistes comparent souvent cette dernière à celle des animaux
témoins. Aussi, ils réalisent parfois les formes les plus bizarres (vers de Bierne,
Urodèles à corps double...). Comment ces formes s'adaptent-elles au milieu extérieur?
La viabilité de ces animaux ne dépend pas uniquement de l'induction de la tolérance
immunologique. On doutera par exemple de l'utilité d'un double système digestif
complet; ci celui-ci permet aux aliments d'être mâchés deux fois, les chimères
Urodèles qui en sont munies meurent souvent d'occlusion intestinale (voir expérience
de Charlemagne et Houillon, p.15 de cet exposé.). D'après A. Dorozynski81, la
chimère 'chèvre-mouton' est un animal fébrile qui tient difficilement sur ses jambes.
Indépendamment de considérations éthiques qui seront abordées par la suite, il serait
judicieux de réaliser les chimères quine soient pas des monstres. La viabilité des
chimères permet de revoir sous un nouvel angle celui de la sélection naturelle. Il est
remarquable que ce problème ait déjà été, d'une manière indirecte, l'occasion d'un
débat entre Aristote et Empédocle. Ce dernier avait une théorie de la naissance des

80M. Delsol in art. cit.


81A. Dorozynski, le Marché aux chimères, in Science et vie.

63
formes vivantes qu'il divisait en quatre étapes successives: 1) A la première étape, les
plantes et les animaux n'étaient pas entiers, mais divisés, avec des parties qui n'avaient
pas grandi ensemble. 2) La deuxième génération verra les parties s'assembler et
donner des animaux fantastiques. 3) A la troisième étape, on observe la génération de
la nature entière. 4) La quatrième génération n'a plus été engendrée comme les trois
autres, par la fusion des éléments, mais par les individus: chez l'homme, la génération
a pour cause la beauté des femmes qui excitent l'appétit sexuel. (On se réfère ici à un
article extrait de l'Histoire de la philosophie grecque de Guthrie82) On ne s'intéressera
qu'aux deux premières étapes: La première va de l'état séparé des membres ayant pour
cause la 'haine' à leur combinaison par l'intermédiaire du processus amoureux;
Aristote cite ce passage dans le Traité du ciel (III, II, 300b25): "On pourrait se
demander s'il était possible, ou non, que certains éléments agités de mouvements
désordonnés pussent se mélanger pour composer des corps semblables à ceux dont
l'arrangement est produit par la nature, je veux parler, par exemple, des os et de la
chair: car c'est, d'après Empédocle, ce qui prend naissance sous l'emprise de
l'Amour. Il déclare en effet: 'D'elle poussaient nombreuses têtes, mais sans cou, et
erraient des bras nus et dépourvus d'épaules, et des yeux flottaient non amarrés au
front.' "83
C'est alors que vient à régner l'amour et que des membres se mêlent au hasard:
(Empédocle cité par Elien dans ses Histoires variées, XVI, 29): 'Une foule naquit de
monstres à deux faces, à deux poitrails, des bovidés à face d'homme; à rebours des
enfants à la tête de boeuf . Naissaient des créatures moitié homme, moitié femme, et
dont les membres disparaissaient sous les poils."84
Guthrie signale que c'est à ce passage que l'on trouve la théorie de la 'survie du plus
adapté' que certains commentateurs ont comparée à celle de Darwin (p.203). Il
poursuit en précisant qu'Aristote a refusé ces arguments anti-téléologiques selon
lesquels tous les signes apparents d'un but dans la nature seraient en fait fortuits: "Ce
sont les êtres chez qui toute l'organisation s'était produite comme en vue d'une fin,
alors qu'elle résultait d'une conformité due au hasard, qui survécurent. Tous les êtres
non conformes ont péri et périssent, tels les bovidés à face d'homme dont parle
Empédocle "(Physique, II, VII, 198 b 29.)85 Guthrie soutient alors que: quelles que
soient les ressemblances superficielles des thèses d'Empédocles avec les théories de
l'évolution, on doit cependant admettre que ces thèses représentent un essai
d'explication naturaliste de l'évidence apparente d'un dessein dans la nature, ou
82Guthrie, History of greek philosophy, vol. II, The Presocratic tradition from Parmenides to
démocrite, 1965; pp. 200~210.
83Cit. extraite de l'art. Empédocle, in les Présocratiques, coll. Pléïade. Textes traduits, présentés et
annotés par Daniel Delattre. p.396.
84Ibid.
85Ibid. p.398;

64
comme diraient les grecs par des causes nécessaires (p205). Il poursuit "The monsters
described are reminiscent of various figures in Greek mythology, and it is fair to
assume that Empedocle had these in mind, for he was always glad to show that his
carefully constructed system accounted to phenomena known or believed in by his
countrymen. The Minotaur provided a bull-headed man, and other mixed forms
included centaurs and the Chimaera (lion's head, goat'body, and serpent's tail)
Bisexual beings were by no means confine to hermaphroditos, whose cult seems to
have been introduced in Athens during the fifth century."(p. 205).
Toutes les chimères obtenues par les biologistes ne sont pas viables; et comme dans le
mythe d'Empédocle, elles semblent emportées par une sorte de nécessité, une cause
aveugle qui sera sans pitié à l'égard de toutes les constitutions morphologiques non
adaptées à l'environnement. Mais ces déviances ne sont-elles pas la preuve de la
parfaite adaptation des autres formes? Le fait que l'on n'ait pas besoin de deux tubes
digestifs pour survivre est-il la preuve que les animaux munis de deux tubes n'ont pas
pu s'adapter laissant la place à ceux qui n'en avaient qu'un, ou que l'adaptation va de
soi chez ces derniers et qu'il y a une finalité dans une telle constitution qui est tout
simplement de pouvoir digérer et de permettre à l'animal de persévérer? Si
effectivement la grande victoire de la science contemporaine consiste dans le rejet du
finalisme, il n'en reste pas moins que d'un point de vue philosophique, le débat entre
mécanisme et finalisme reste ouvert.

CH 4/ Peut-on dire que le biologiste soit un créateur de chimère?

Ce chapitre a pour but d'entrer dans des considérations anthropologiques.


Partant des trois thèses que l'on a posées dans les chapitres précédants, et qui
définissent les conditions de possibilité des chimères (induction des formes au cours
d'un développement épigénétique, histocompatibilité entre les embryons mis en
présence, adaptabilité des formes obtenues), il est clair que le scientifique, pour
employer une image n'est pas entièrement maître des mélanges interspécifiques qu'il
réalise comme Homère était maître des caprices de son imagination quand il inventa
la forme de la chimère. Dira-t-on alors que le biologiste crée des formes vivantes, ou
dira-t-on tout simplement qu'il modifie le vivant en usant de certaines possibilités?
La tradition veut que l'on parle de création artistique ou divine (cette dernière étant
une création ex-nihilo), de découvertes scientifiques et d'inventions technologiques.
Tout d'abord, il est clair que les formes d'un animal réalisé à partir de l'agrégation de
deux embryons ne sont pas des 'création ex nihilo'; les chimères seraient plutôt des

65
créations au sens A du dictionnaire critique Lalande86. Réaliser une chimère ne
consiste à faire du nouveau avec de l'ancien. En effet, on part bien de deux formes
préexistantes pour en réaliser une nouvelle. Mais le terme 'invention' ne serait-il pas
meilleur pour caractériser les chimères? Ce terme signifie, toujours suivant le même
dictionnaire, la "Production d'une synthèse nouvelle d'idées, et spécialement,
combinaison nouvelle de moyens en vue d'une fin." Ces inventions auront pour
conditions de possibilité les lois de l'immunologie: comme le rappelle Marcel Bessis,
"Quand on ne peut pas greffer n'importe quoi sur n'importe quoi, cela peut être pour
incompatibilité chromosomique, purement matérielle, sans intervention de
régulation."87.
Enfin, le scientifique doit chercher à obtenir des animaux viables en mélangeant des
formes dont on pense qu'elles vont pouvoir s'adapter à l'environnement et qui ne
donneront pas des formes disgracieuses. Le biologiste peut donc inventer de
nouvelles formes, mais il doit pour cela s'appliquer à respecter certaines règles que lui
impose le vivant. Il est toujours confronté à une sorte d'autonomie du vivant; et c'est
lorsque l'on veut modifier ces lois que l'on s'aperçoit qu'elles existent et que l'on doit
faire avec. Le scientifique ne peut faire que ce que la nature lui laisse faire. Et cela
n'enlève rien à son génie, bien au contraire! Le célèbre docteur Moreau de Wells88 n'a
pu empêcher malgré ses talents de vivisecteur que ses mélanges interspécifiques ne
retrouvent petit à petit leur nature: 'l'homme-léopard' s'est remis à courir à quatre patte
et est redevenu féroce, l' 'Hyène-porc' a regoûté de la chaire fraîche, 'l'homme-chien'
s'est montré être un fidèle compagnon...Cette fiction montre bien que la nature se
laisse modifier, mais jusqu'à un certain point: celui de la viabilité de ses créatures.
Le scientifique lorsqu'il réalise un chimère, ou une manipulation génétique montre
que la nature n'est pas immuable et qu'il est possible de la modifier, comme elle se
modifie elle-même en permanence. Mais il ne fait que la modifier selon des possibles
qui sont éternels et qui correspondent à des lois que l'on doit découvrir.
Ces considérations purement théoriques mènent notre débat à une réflexion
éthique, que l'on va développer dans le chapitre suivant.

CH 5/ Considérations éthiques.

86Création: "Production d'une chose quelconque, en particulier si elle est nouvelle dans sa forme, mais
au moyen d'éléments préexistants: création d'une oeuvre d'art, création d'une route; imagination
créatrice." in op.cit.
87Le Soi des chimères, art cit.p. 95.
88Herbert-George Wells, L'île du Docteur Moreau, (1896), Mercure de France, 1946, Paris.

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Certaines des chimères que l'on a étudiées ne sont pas loin de ressembler à des
oeuvres d'art et les biologistes qui les réalisent en sont parfaitement conscients. C'est
ainsi qu'après avoir réalisé ses 'patchwork worms' Bierne compare son travail à un jeu
de construction, ou de sculpture avec la matière vivante (p. 35 de cet exposé). Les
défenseurs de la nature ne manqueront pas de se plaindre en demandant de quel droit
joue-t-on ainsi avec la vie d'un ver de terre. Dans le débat imaginaire qui pourrait
alors s'instaurer, les scientifiques répondraient que l'argument du 'ne pas faire de mal à
une mouche' est désuet lorsque l'on prend en compte le nombre des informations -
dont certaines d'entre elles ont peut-être permis de sauver des vies humaines - qui ont
pu être fournies à la suite d'études sur la drosophile ou autres petits animaux. Car les
retombées des expériences des expériences qui sont menées sur les animaux de
laboratoire sont immenses. Aussi, les biologistes ont deux bonnes raisons de justifier
la production de chimères. Tout d'abord, il y a un intérêt purement théorique: étudier
les processus du développement embryonnaire (régulation, détermination,
différenciation, migrations cellulaires...), et un côté pratique que révèlent les greffes.
Après tout, il n'y a aucun mal à faire des chimères. Comme le rappelle J.Davison, qui
emploie le mot 'eutolerance' (voir page 33 de cet exposé), ce sont des greffes
naturelles. Et puisque la nature elle-même fait des chimères...
Evidemment certaines sont plus ou moins viables; c'est ainsi qu'afin d'user son modèle
jusqu'au bout, Nicole Le Douarin a suggéré de comparer les 'cailles-poulets' qui, après
un certain temps rejettent leur greffes, à des phénomènes observés dans des maladies
neuronales de type sclérose89 (cette comparaison a d'ailleurs été fortement critiquée
dans l'article de Déborah Barnes).
Mais pour employer un dicton de circonstance: 'on ne fait pas d'omelettes sans casser
d'oeufs'.

Mais trêve de plaisanterie: il ne faudrait pas, que ces manipulations deviennent un pur
jeu, ou une lubie de scientifique. Gardons à l'esprit, même si elle sont purement
romancées, les aventures du docteur Moreau.: ce dernier, bien qu'il ait pratiqué la
vivisection d'une manière inhumaine en torturant ses animaux, était un grand
humaniste, puisqu'il rêvait à une utopie dans laquelle toutes ses créatures auraient
perdu leurs comportements bestiaux. Le personnage de Moreau est typique du savant
fou: parce qu'il possède un idéal, une fin qu'il considère être supérieure, il ne se
préoccupe pas des sacrifices et des malheurs qu'il doit causer pour parvenir à cette fin.
Le but de Moreau était de savoir jusqu'à quel point il était possible de modifier les
créatures vivantes:: "Je pose une question, invente quelque méthode d'avoir une

89Deborah M. Barnes, Bird Chimeras may be models for certain neurogical diseases, in Science,
vol.232, 23 May 1986, pp.930~932.

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réponse et j'obtiens...une nouvelle question. Ceci ou cela est-il possible? Vous ne
pouvez vous imaginer les étranges délices de ces désirs intellectuels. La chose que
vous avez devant vous n'est plus un animal, une créature comme vous, mais un
problème. La souffrance par sympathie - tout ce que j'en sais est le souvenir d'une
chose dont j'ai souffert il y a bien des années. Je voulais - c'était mon seul désir -
trouver la limite extrême de la plasticité dans une forme vivante [...] Jusqu'à ce jour
je ne me suis nullement préoccupé de l'éthique de la matière. L'étude de la nature
rend un homme au moins aussi impitoyable que la Nature."90 La lecture du chapitre 8
du livre de Wells est aussi instructive que n'importe quel traité d'éthique. Bien
évidemment, il s'agit là de pure fiction, et, heureusement, on ne rencontre pas des
'Moreau' à tous les coins de rue.
Mais la question qui se pose effectivement c'est: les scientifiques ont-ils le droit de
faire tout ce qu'il est possible de faire en manière de modification des formes
vivantes? Comme le remarque H. Alexandre dans un article91: "Il se pourrait donc
qu'en dehors des rares cas d'accouplements interspécifiques cités plus haut, aucune
hybridation entre espèces différentes de Mammifères ne soit possible.[...]Mais ici,
seule une expérimentation peut apporter une réponse définitive et il n'est donc pas
permis d'exclure a priori la possibilité de créer un hybride homme-singe [...] des
préoccupations d'ordre éthique doivent cependant guider les scientifiques et, en tout
cas, leur imposer le refus de toute tentative d'implantation d'un tel embryon hybride
s'il venait un jour à le concevoir en laboratoire." Mais quelles sont ces
préoccupations d'ordre éthique dont parle Alexandre et sur quoi les fonde-t-on.? Ne
risque-t-on pas de tomber dans l'excès inverse qui consisterait à refuser toutes
modifications scientifiques de la 'nature'. Si c'était le cas, il faudrait revenir sur bien
des idées reçues. Et comble de l'hypocrisie, c'est souvent ces mêmes idées qui peuvent
parfois se mettre en travers de fabuleuses applications des découvertes que font les
biologistes. Les xénogreffes en sont un bon exemple. Opérer une xénogreffe consiste
à suppléer un organe humain déficient par un organe animal ayant la même fonction.
Dans une sorte de plaidoyer de six pages qu'elle a tenu au colloque sur les
Xénogreffes qui a eu lieu à Strasbourg, France Quéré remarque qu'il serait paradoxal
de refuser les xénogreffes à cause de préjugés éthiques, alors que "cette technique
révolutionnaire se coulera dans un comportement millénaire et indiscuté." (il s'agit de
l'exploitation de l'homme par l'animal). Mme Quéré montre , à la suite d'une analyse
subtile des livres premier et neuvième de la Bible que la répugnance au mélange
homme-animal est d'ordre religieux (p.4). Les xénogreffes devraient être pour elle
l'occasion de tempérer notre anthropocentrisme et de réhabiliter l'animal: "Le porc
90Wells, op. cit., p.137.
91H.Alexandre, L'expérimentation sur les embryons de mammifères, in les Manipulations génétiques,
jusqu'où aller? Ouvrage collectif, Bruxelle,

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(dont il est possible de greffer le coeur sur l'homme) symbole du pire devient
l'instrument du meilleur." Mais si on les respecte à la lettre, les religions invitent au
respect de l'animal. Si la Cité du Vatican était allé jusqu'au livre neuvième de la Bible,
elle aurait vu que les animaux ne sont pas, comme elle le prétend dans son
Encyclopédie catholique: "des moyens donnés à l'homme pour son service." Au
contraire, il y a une progression sensible dans les six alliances que Dieu établit avec
l'homme qui fait que l'animal se retrouve petit à petit au niveau de l'homme: "Je me
souviendrais de l'alliance qu'il y a entre moi et vous et tous les êtres animés, en
somme toute chair." Dans la sixième alliance enfin, l'homme et l'animal sont fondus
dans la même espèce: "Toute chair." France Quéré en déduit que Dieu éduque
l'homme: "Avec tous les ménagements désirables Dieu lui a dit en somme: tu n'as
aucun pouvoir sur le monde. Mais tu lui dois toutes les solidarités. Sans ton respect et
sans ta garde, tu périras avec toute ton arche. Vous avez tous partie liée, les vivants,
votre interdépendance seule assurera votre survie."
Cette conclusion de France Quéré n'est pas éloignée de ce que l'on a essayé de
montrer dans les chapitres précédents. L'homme ne doit pas oublier que le pouvoir
dont il dispose sur la nature est limité. Ce n'est pourtant pas l'impression que donne
les dernières lois qui ont été établies aux Etats-Unis: il est désormais possible, depuis
1987, de faire breveter une créature vivante, comme il est possible de breveter une
invention technique. C'est ainsi qu'un certain nombre de scientifiques ont pu faire
breveter leurs inventions en matière de génie génétique; par exemple, les souris Myc-
Mouse, réalisées par le groupe Genentech, dont le patrimoine génétique a été modifié
par l'introduction d'un gène du cancer et qui constituent un modèle inédit pour l'étude
du cancer du sein on reçu depuis 1988 une 'patent' de l'office national des brevets. On
se doute que le problème est avant tout commercial. Il s'agit là d'un premier pas dans
l'aire des biotechnologies industrielles. Aire dans laquelle, on fera des 'machines
animales' en se fondant sur la théorie des 'animaux machines'. Et la loi qui consiste à
breveter le vivant n'est-elle pas la volonté d'inscrire une marque d'appartenance du
créateur sur sa 'créature'? Or n'oublions pas que le pouvoir de ce créateur limité. Que
l'on autorise le brevet d'une technique de greffe ou de clonage, ou d'une méthode
d'injection d'un gène ce n'est que justice pour l'inventeur génial qui a su appliquer ce
qu'il avait découvert. Mais doit-on penser que l'animal (peut-être un jour l'homme),
qui résulte de cette technique est réductible à cette technique? Pour ma part, je ne le
pense pas. Comme le rappelle le professeur Pierre Chambon dans un article du
Monde: "On ne devrait pas pouvoir breveter des séquences d'ADN humain, tout
comme d'ailleurs, on ne devrait pas pouvoir breveter les séquences d'animal. C'est un
peu comme si on entendait breveter le cours du Rhin...En revanche, on doit pouvoir
breveter les techniques qui permettent d'analyser les séquences d'ADN humain ou

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animal."92 Evidemment, le problème de la brevetabilité des séquences de l'ADN, ou
des animaux transgéniques est bien éloigné de celui de la production de chimères.
Mais il reflète bien la tendance qui veut faire de l'homme le maître possesseur et
créateur de la nature en général et des organismes vivants en particulier. On a essayé
de montrer qu'il fallait relativiser cette prétention en soutenant que les techniques qui
permettent la modification du vivant n'autorisent pas l'homme à s'approprier, par
l'intermédiaire de brevet, le produit de sa modification.

Conclusion:
La science en faisant des chimères semble avoir réalisé l'impossible. En inventant des
formes vivantes, elle s'est en quelque sorte, mise à la place de la nature elle-même.
Mais cet exploit n'a rien de surnaturel. Il serait plus judicieux de dire que les
scientifiques ont relégué les 'animaux fantastiques' au rang des phénomènes naturels
en maîtrisant certaines lois de l'embryologie.
L'idée de réaliser de nouvelles formes vivantes issues de mélanges interspécifiques
qui s'est d'abord manifestée par les hybrides, puis par les chimères est longtemps
restée réservée aux mythes ou à la littérature fantastique. Est-ce en rapport avec la
croyance aux thèses fixistes? On peut le penser.
Les premières chimères biologiques, elles, sont nées dans le cadre de l'embryologie
expérimentale. Elles ne furent au départ que de simples greffes interspécifiques. Puis
les biologistes se sont attaqués à l'oeuf de Mammifère. Ils ont perfectionné leurs
techniques réalisant des chimères de plus en plus spectaculaires (chimères par
agrégation, chimères par injections...), révélant ainsi l'extraordinaire plasticité du
vivant, mais aussi les contraintes que ce dernier impose à l'expérimentateur. Car il ne
faut pas oublier que les chimères sont, avant d'être des créatures fascinantes pour le
'profane non biologiste', des 'outils théoriques' que l'embryologiste utilise afin
d'étudier le développement embryonnaire et les processus de tolérance immunitaire.
Les chimères ont mis en évidence que le développement de l'embryon était une
épigenèse. C'est d'ailleurs pour cette première raison que les chimères sont possibles.
L'épigenèse signifie que l'oeuf n'est pas préformé, mais qu'il est capable pendant une
certaine période d'effectuer des régulations (régulation des déficiences ou des
surplus); ce processus permet donc l'agrégation de deux embryons ensemble. C'est
aussi lorsque l'embryon régule qu'il est le plus permissif, car son système immunitaire
n'est pas encore développé. Cela ne signifie pas pour autant que tous les mélanges
sont possibles. Comme pour les hybrides, seules les espèces proches peuvent être
associées (la chèvre et le mouton, la caille et le poulet,..). Enfin, toutes les formes
réalisées en matière de chimérisme ne sont pas viables: certaines chimères ne peuvent
s'adapter à l'environnement.
Ces conditions de possibilité ne constituent pas des obstacles éthiques à la réalisation
de chimères. Elles doivent rappeler à l'homme qui voudrait se prétendre maître et
créateur du vivant, qu'il ne fait que le modifier, mais que le vivant reste autonome et
qu'il conserve ses propres lois. Encore une fois, l'homme ne peut faire que ce que la
92Cité par Jean Yves Nau dans l'art. Créature privatisée, le Monde, 18 Mai 1988.

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nature lui laisse faire. Et lorsqu'il va à l'encontre de ces lois, qu'il réalise des monstres
à la place de chimères, il n'est point besoin de comité d'éthique pour le rappeler à
l'ordre. Il voit bien par lui même que ce qu'il fait n'a pas de sens.

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