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COMMENT PORTER

les mocassins, le blouson,


le short et meme la chemisette

REPORTAGE
dans l’usine de denim la plus
mythique au monde

STORY 
le secret des costumes beaucoup
trop grands de michael jordan

MAIS AUSSI
chilly gonzales, gay talese ,
des paninari, des bons parfums
et des mauvais tatouages...

pr i n t e m p s - é t é
2019

BE 9,90 €. LU X/I T/E SP/PORT. CON T 10,90 €.


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On m’a offert ce béret. Juste C’est un cachemire de chez


après je suis tombé sur un Uniqlo, où j’achète pas mal
article qui parlait de 90 de basiques.
façons d’en porter un. J’ai
tenté, et j’ai bien ai mé.

KENDRICK, MUSICIEN

« Je suis né à NY et j’ai été bercé par


la chaine BET (ndlr : Black Entertaine-
ment Television). Mon premier choc vesti-
mentaire, ce sont les fringues BAPE de
Soulja Boy. Je me souviens en avoir rêvé,
sans jamais pouvoir mettre la main des-
sus. Mes parents s’en foutaient, des vête-
ments. Ils étaient plus branchés bou-
quins. À 17 ans, j’étais accro aux charity
shops, je collectionnais plein de frin-
gues différentes, des chemises aux couleurs
vives, des pantalons à pinces ou à car-
reaux, et beaucoup de vieux sportswear.
C’est comme ça que j’ai commencé à me
construire un style un peu différent. Mon
vestiaire est super versatile, parfois
smart, parfois une vibe Harlem années 70,
parfois plus New York avec un pull ren-
tré dans le pantalon et des mocassins. »

Je l’ai d’abord vu dans un ma-


gazine, glissé dans une paire
de pompes. J’ai aimé le design,
et je me suis dit qu’il se-
rait parfait sur moi. Et un jour,
il y a quatre ans, je suis
tombé dessus dans un charity
Un blazer décontracté de la shop, bingo!
marque italienne Barena.
Je la porte aussi bien avec
une chemise hawaïenne qu’avec
une chemise plus formelle ou
un col roulé.

Je n’ai jamais été trop fan


des mocassins à pampilles, Il vient de chez Timothy
mais quand j’ai essayé ce mo- Everest, en sur-mesure.
dèle d’archive au magasin Je l’ai récupéré il y a une
Present, où je bossais, j’étais semaine seulement, mais
comme Cendrillon. Elles m’al- je l’ai porté tous les jours
laient parfaitement, et je ne depuis.
les ai plus quittées. J’aime
bien l’idée de pouvoir les cas-
ser avec une tenue plus dé-
contractée.
C’est une gabardine des années
40, que je porte souvent l’été.
Je l’ai chinée dans une boutique
vintage de l’East London, il
y a deux ans. Je ne la porte pas
Je l’ai faite faire sur-mesure tant que ça, il faut que le
pour le m ariage d’un a m i temps s’y prête vraiment. C’est
l’été dernier. C’est ce même rare, par ici.
ami qui me l’a faite, dans
un tissu magnifique qu’il avait
chez lui. Il avait juste de
quoi y couper une chemise.
C’est une pièce complètement
unique.

J’ai demandé à une amie qui


fait des bijoux pour fem mes
de faire cette bague pour
moi. Je l’adore, comme le bra-
celet, offer t par un a m i
antiquaire.

C’est un pantalon que j’ai fait


pour ma marque, Scott Fraser
Collection. C’est un mélange
coton et lin. Le poids est
parfait, et j’adore la couleur.
La coupe est taille haute,
classique et large avec une
pince.

SCOTT, DESIGNER

« J’ai grandi à Hong Kong et je me souviens


que mon père m’emmenait acheter des vê-
tements chez des petits tailleurs locaux.
Très tôt, j’ai porté des vêtements sur-
mesures, bien faits, mais à des prix rai-
sonnables. Plus tard, ado, j’étais ob-
sédé par le début des années 60, le jazz
et les vêtements qui allaient avec.
J’adorais les costumes blancs, croisés,
que je voyais dans les vieux films.
Aujourd’hui, je suis encore très porté sur
le vintage. J’aime autant le flair du Les Waldo de chez Grenson.
style italien que l’esthétique Ivy. Je col- Un ami m’a branché sur ce mo-
lectionne aussi les mailles datant des dèle parce que je cherchais
années 50 jusqu’aux années 70. » des sandales. Il restait juste
une paire à ma taille. Je n’ai
pas hésité. J’aime assez que
l’on voie les chaussettes.
39° 35’ 0.478” S 71° 32’ 23.564” W * Reconnectez-vous.

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Montblanc 1858 Geosphere


Un panama roulable de chez
Christy’s, un grand fabri-
quant de chapeaux londonien.
Il est parfait pour l’été
et je change les rubans selon
l’humeur.

Je l’ai fait faire chez Alan


Jones, l’un des meilleurs
tailleurs londoniens, il y a
une dizaine d’années et je
ne m’en lasse pas. Il a un côté
très Ivy, mais pas trop cli-
ché. C’est le seersucker à
rayures rouges, plutôt que
bleues, qui le rend un peu
spécial.
Une chemise button down en
oxford de chez Thom Browne.
C’est un modèle très classi-
que, mais j’aime beaucoup le vo-
lume du col, la hauteur est
parfaite. Le plus souvent, je
la porte déboutonnée.

EDDIE, PATRON DE BOUTIQUE La cravate aussi est une


Thom Browne.
« À l’école, quand j’étais gamin, il y
avait deux façons de se mesurer aux
autres garçons dans la cour de récréa-
tion : les poings ou les fringues. Moi,
je faisais les deux. Il fallait que
je sois le plus fort, et aussi le plus
beau. Depuis, je n’ai jamais renoncé
à bien m’habiller, c’est même devenu mon
métier (ndlr : Eddie est modeste, mais il
a monté l’une des marques les plus ico-
niques des années 90 en Angleterre, Duffer
of Saint George). Mon goût n’a jamais
vraiment varié. Je porte les mêmes vête-
ments depuis très longtemps. Ce sont
simplement les volumes qui varient
au fil des ans. »
Affix, c’est la petite
marque qu’on a montée avec
des amis qui bossent dans
l’industrie.

La surchemise est une rareté,


c’est une pièce de la marque
que le photographe Bruce Weber
avait lancé au début des an-
nées 2000 et qui a duré quel-
ques années, Weberbilt. Je
l’avais achetée ici à Londres, Un T-shirt Takahiro Miyashita
chez Dover Street Market. The Soloïst. Je dois l’avoir
Mais Weberbilt était surtout depuis cinq ou six ans. C’est
distribué au Japon. C’était l’une des rares fringues qui
assez culte là bas, à l’époque. me va encore de cette époque.
A p r ès 30 ans, ça devien t
compliqué de garder la ligne !
(rires)

La chemise tartan aussi est


une Weberbilt. On sent le
style américain, très easy,
presque hippie mais soft
STEPHEN, STYLISTE hippie.

« Enfant, je devais porter un uniforme


à l’école. Je détestais ça, et je pense
que cela m’a traumatisé. Je n’aime pas
qu’on me dise ce que je dois faire de façon
générale, et j’aime encore moins qu’on
me dise comment m’habiller… Aujourd’hui,
je ne m’endimanche jamais, je ne me change
pas pour coller à une occasion ou pour
plaire aux gens. Travailler dans la mode
m’a donné du recul par rapport aux ten-
dances. Je sais reconnaître un vêtement
bien fait, qui a un sens esthétique et
un vrai savoir-faire. Quand je vois une
pièce qui coche toutes les cases, je peux
craquer, même si c’est très mode. Le reste
du temps, je veux juste me sentir bien
dans mes fringues. »

Une écharpe patchwork de la


marque japonaise Takahiro
Miyashita The Soloïst, l’une
de mes marques préférées.
Un jean de la marque japonais
Sa m ou r aï, toi le de 19oz.
Je le porte souvent avec une
paire de New Balance 994.
SIMON NESSMAN PR I N T E M P S/ É T É 19
SA NDRO-PA R IS.COM

PHOTOGRAPHIE RETOUCHÉE
J’ai ce chapeau depuis quarante
ans. Il est troué, déchiré,
il par t franchement en lam-
beaux, mais je l’aime comme ça.

JOHN, COMÉDIEN

« Au théâtre, je me suis souvent retrouvé


à porter des choses incroyables. Des col-
lants, par exemple, quand j’ai joué Shake-
speare, avec une épée et une fraise
autour du cou. Mais dans la vraie vie,
je suis un peu plus sobre. Je porte sur-
tout des pièces workwear, des trucs amples,
coupés dans des matières lourdes, usées
si possible. J’ai plusieurs vestes de tra-
vail Mont Saint-Michel, par exemple,
des chore jackets américaines aussi. Elles
sont très pratiques quand je peins. »

En 1965, j’ai tourné dans un


film avec Cary Grant. Il
portait toujours un petit fou-
lard à l’époque. Cela m’a
beaucoup plu et j’ai commen-
cé à faire comme lui. Cin-
quante cinq ans plus tard,
je continue. Résultat ?
Jamais d’angine.
Une vieille chore jacket
Wrangler. J’aime mes vêtements
patinés, usés, vieillis.
J’ai un blazer Anderson &
Sheppard qui a été fait pour
moi en 1954. Il est encore
magnifique.

Une paire de Nike Air 90 full


black. Je suis très bien de-
dans et ne me dites pas que
j’ai passé l’âge d’en porter.
Please.

Un 501 Levi’s noir surteint.


Quoi d’autre ?
C’est un blazer des années 30.
Le blazer que portaient les Je porte énormément de fou-
étudiants à Oxford. Je l’ai lards, je me sens nu sans
trouvé dans un charity shop rien autour du cou. Celui-ci
à Londres. Il ne valait rien, vient de chez Anderson &
je n’ai pas hésité à une se- Sheppard. Ma mère me l’a don-
conde. Il est taillé dans une né ce matin, il appartenait
flanelle bien lourde et la à mon père.
qualité de la const r uction
est incroyable.

FREDDY, ÉTUDIANT

«Les fringues m’intéressent depuis toujours.


Vers 13 ans, par exemple, je me souviens
avoir eu une obsession pour les cols spear-
points, les cols très longs, très res-
serrés comme ceux que portaient les gars
dans Les Affranchis. Et puis je suis
passé à autre chose. Au fil du temps, j’ai
été teddy boy, mod et rocker, punk...
Aujourd’hui, avec un peu de recul, j’aime
l’idée de piocher dans toutes ces pé-
riodes pour en sortir quelque chose de
nouveau. »

C’est le bas d’un costume,


un des plus contemporains
que j’aie. Il vient de la
ligne prêt-à-porter de chez
Des Playboys de chez Sanders. Hardy Amies, un tailleur sur
J’en ai acheté une paire Saville Row.
dans un charity shop, mais je
les ai tachées avec de la
super glue, com me un idiot,
avant même de les porter.
Une semaine plus tard, je suis
tombé sur cette autre paire
de Sanders, très confor ta-
bles. Je les porte très souvent
quand il ne pleut pas.
n
ero
h
uc
bo
de
ck
ja
Une grand classique :
le Fairway de chez Stetson.

Une vieille chemise de la


marque américaine J. Press.
Avec les poches à rabats,
bien sûr.

Une USN flight jacket. Super


qualité, très bien faite, achetée
pour une bouchée de pain sur
eBay. Il y a une super photo de
Jack Nicholson à Cannes dans
les années 70 avec la même veste,
et un panama.
Un foulard japonais avec un
motif traditionnel. Là bas,
ils appellent ça un tenugui.

Le pull vient du tailleur


Anderson & Sheppard, ils ont
une ligne de prêt-à-porter
très cool. J’aime beaucoup l’as-
sociation du jaune et du
beige. Ce sont vraiment mes
couleurs au printemps.

ANTHONY, VENDEUR ET CHANTEUR

« J’ai grandi dans la banlieue ouest de


Londres et à l’époque, dans les années 80,
la ville était vraiment très tribale.
Il fallait appartenir à une bande et le
montrer. Moi, naturellement, j’ai été
attiré par les casuals, les mecs des stades.
C’est comme cela que je me suis cons-
truit mon identité stylistique. Aujour-
d’hui, j’achète beaucoup de vintage.
Quand tu es un peu plus grand, un peu plus
costaud que la moyenne, ce n’est pas
facile. Il faut chercher, fouiller. Il y
a moins de choix. Le bon côté, c’est
que, comme il y a moins de clients poten-
tiels, c’est aussi souvent moins cher… »
Un vieux 501. Évidemment.
Une chemise Joseph en soie.
Je l’ai achetée l’année der-
nière. J’aime sa souplesse,
son drapé, je la trouve gra-
cieuse, mais à la fois très
simple avec ses boutons en
nacre. Je pourrais ne porter
que ça, en été.

Un pantalon grande mesure de


Je me suis acheté ce bracelet chez Timothy Everest. Il a été
pour mes 38 ans. Ce type de coupé par un ami. Le lin est
bracelet, pour moi, c’est un parfait pour l’été. La taille
truc typiquement cockney. est haute, et la silhouette
classique. J’ai ajouté de petits
détails traditionnels, comme
les boutonnières de serrage.

NICHOLAS, DESIGNER GRAPHIQUE

« Au collège, on devait porter l’uniforme,


et je tentais toujours d’apporter ma touche
perso. Je ne voulais être habillé comme
tout le monde. À partir de 12/13 ans, j’al-
lais même acheter du tissu avec ma mère
pour qu’elle me fasse des fringues. Au-
jourd’hui encore, je ne cherche à res-
sembler à personne. J’aime les tissus tra-
dis, les tweeds, les cachemires, les
lins. J’achète pas mal de vintage, des amis
me dégotent aussi beaucoup de belles
choses. »

Ce sont des Grecian slippers,


des chaussons grecs. Ils vien-
nent de chez Church’s. Je les
aime beaucoup parce qu’ils sont
très confortables, très fa-
ciles à enfiler. Je ne les porte
pas très souvent, mais ils
m’accompagnent souvent en Italie
pour les vacances.
Pour nous, l’innovation doit
toujours servir la fonction. Par
exemple, rehausser notre lunette
de 2mm a amélioré sa prise en
main. Juste un petit peu.

Lorsque pour vous, les montres


ont de l’importance, juste un petit
peu, ça veut dire beaucoup.

Aquis Date Relief

*#SuisTonPropreChemin
Une che m ise sur-m esure de
chez Turnbull & Asser.

Ma pièce préférée : un blazer


C’est une cravate vintage facile à porter au travail,
Hermes que j’ai acheté à Milan mais aussi assez décontracté
l’année dernière. J’aime les pour le week-end. À l’origi-
couleurs dorées, très esti- ne, je voulais un blazer comme
vales. Elle est assez for- celui que le Prince de Galles
melle pour une réunion mais portait dans les années 70,
marche aussi dans un pays mais c’est introuvable. J’ai
tropical. Mexico, Brésil… Elle réalisé que j’avais un vieux
a déjà pas mal voyagé. blazer croisé bleu avec ses
huit boutons, dans un tissu
hopsack magnifique, et j’ai
simplement remplacé les boutons
en corne par des boutons dorés.
« Upcycling », comme on dit.

C’est du sur-mesure, de chez


CHRISTOPHER, ÉCONOMISTE ET DIPLOMATE
Anderson & Sheppard, couleur
ivoire en flanelle. À l’origine,
« Un des plus anciens souvenirs liés au
il fait partie d’un costume,
vêtement, c’est mon père, qui était phy-
j’ai la veste croisée qui va
sicien, et qui ne portait que des costu-
avec mais je ne porte plus
mes ou des blouses blanches. À l’adoles-
que le pantalon. Notamment dé-
cence, j’ai voulu m’habiller comme mon
pareillé, comme aujourd’hui.
frère, qui était skateur. J’ai développé
un style plus personnel pendant mes
études à la fac, en m’inspirant du style
Ivy (le fameux style Ivy réfère au style,
bourgeois mais sport arboré, dans les an-
nées 50 par les étudiants de l’Ivy League,
les grandes universités de la côte est
des États-Unis, telles dont Brown, Yale
ou Harvard), ce qui faisait sens comme
j’étais dans le monde universitaire.
Aujourd’hui, mon style est lié à mon tra-
vail. Je suis économiste et diplomate
pour les Nations unies, dans le domaine Des Crockett & Jones, le
du commerce du café. J’aime le côté modèle Cavendish. J’en suis
hybride, où mon style ne permet pas de déjà à la seconde semelle sur
savoir si je suis l’attaché culturel de cette paire et elles devraient
l’ambassade ou un espion. J’ai assez peu durer au moins une dizaine
de vêtements, mais je cherche des pièces d’années.
de bonne facture. »
La ligne RRL de Ralph Lauren.
Je l’ai achetée il y a un an,
et depuis je ne la lâche
plus. Je porte pas mal d’im-
primés bandana, et le rouge
se marie bien au blanc.

Il y a toujours un tee-shirt
blanc dans mes tenues.
OLI, VENDEUR

« Depuis que je suis petit, c’est la mu-


sique qui influence mon style : le blues,
le garage, Led Zeppelin, Jimi Hendrix...
Ça m’amène à porter pas mal de vintage.
J’en portais déjà beaucoup quand j’étais
ado. Mais je ne suis pas enfermé dans un
style. J’ai porté, et je porte encore,
beaucoup de costumes. J’aime tellement ça
que j’ai même suivi une formation et
que je suis devenu tailleur chez Tom Sweeney,
il y a quelques années. Le dernier cos-
tume que je me suis fait avant de partir Une reproduction de chez RRL,
était en velours marron, un truc très l’une des plus discrètes
1970, évasé sur la jambe. L’idée était que j’aie. Je suis fan de l’es-
bonne, mais je l’ai fait retailler pour thétique amérindienne.
pouvoir le porter le plus souvent possi-
ble. Il faut aussi savoir se tromper… »

J’ai commencé à en porter il


y a dix ans. J’en ai un paquet,
des pièces amérindiennes,
des turquoises, mais aussi des
crânes. Désolé de vous déce-
voir, elles n’ont pas de valeur
sentimentale.

Je suis tout le temps à moto,


donc je porte pas mal choses
Une Rolex DD Presidential utilitaires, solides. Ce Dickies,
des années 60. J’aime l’idée je le porte tout le temps,
que JFK ait porté ce modèle. été comme hiver. Il a l’allure
Si tu veux une montre en or, d’un chino, sans le côté for-
il n’y a pas mieux que Rolex. mel. Et puis j’adore le blanc.
Go hard or go home.

Des Chuck de Converse. Mes


chaussures fétiches, elles
vont avec tout. Tout le monde
devrait en avoir une paire,
c’est un classique. Celles-ci
ont 5 ou 6 ans.
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ÉDITO

UNE ÉLÉGANCE, DES ÉLÉGANCES

m a rc be augé et gau thier bor sa r ello

Il n’y a pas d’élégance absolue. Il n’y en a jamais pereur japonais en tenue traditionnelle. Mais des archives poussiéreuses. C’est d’abord une
eu, il n’y en aura jamais. Parce que cette ma- elle fonctionne également avec des exemples question de bon sens. Quel âge ai-je ? Quel
tière-là est mouvante et fragile. Loin des mouve- moins caricaturaux. Prenez ainsi Gary Cooper, temps fait-il ? De quelle humeur suis-je ? Que
ments de la mode et des caprices des créateurs, acteur de talent, star aux États-Unis de la fin dois-je faire aujourd’hui ? C’est aussi une ques-
elle s’inspire de son temps et de son environne- des années 30 à la fin des années 50. Gary tion de lucidité. Ce vêtement est-il vraiment à
ment. Elle réagit à l’époque et à la géographie. aimait porter d’impeccables complets croisés. ma taille ? N’est-il pas un peu trop serré ? Ou un
Prenons ainsi un exemple. Un soldat massaï, À la boutonnière, il avait souvent un œillet. peu trop grand ? C’est également une question
habillé du traditionnel shuka, un tissu à car- Ses cheveux étaient fréquemment coiffés vers de goût, et d’indépendance d’esprit. Ce vête-
reaux aux teintes bleues et rouges, couvert l’arrière, plaqués à la brillantine. Gary était ment me plaît-il vraiment ? Ou me plaît-il parce
de perles multicolores, est-il élégant ? Il l’est, incontestablement un homme élégant. Pour ce qu’il correspond à la tendance, ou à la conve-
évidemment. Il tend même au sublime. Pour- autant, son élégance est-elle une élégance nance ? Voilà les questions auxquelles ce ma-
tant, mettez-le dans les rues de Paris, de nos de 2019 ? Gary Cooper serait-il chic dans le RER gazine vous aidera à répondre. Il ne vous dira
jours, et ses pouvoirs s’évanouiront. Il sera aux heures de pointe ? Ou apparaîtrait-il en revanche pas si vous pouvez vous habiller
comme perdu : mauvais endroit, mauvais déguisé et totalement hors de son temps ? ce matin en soldat massaï. Mais concen-
moment. La démonstration marche aussi avec L’élégance n’est ni une surenchère, ni un trez-vous quelques instants, la réponse viendra
l’Indien d’Amérique, le moine tibétain ou l’em- jeu de rôle, et encore moins une balade dans toute seule.

24 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
Collection Printemps-Eté 2019, photographiée par Arno Lam
www.chevignon.com
Gérant et directeur de la publication
franck annese

Directeur de la rédaction et rédacteur en chef


marc beaugé

Directeur de la création
franck durand

Rédacteur en chef
gauthier borsarello

Photographe
sean thomas

Directeur artistique
marin muteaud,
assisté de juliette collin

Directeur de casting
noah shelley

Ont écrit dans ce numéro


françois blet , ambre chalumeau , gino delmas , basile khadiry , anouchée khochtinat ,
raphael malkin , anthony madsen silvester , matthieu morge - zucconi

Photographe
Toutes les images shootées pour le magazine sont l’œuvre de sean thomas
assisté de maxime la et quentin chamard bois

Secrétaire de rédaction Coordinateur Redacteur en chef adjoint


françois morice pierre alexis guinet gino delmas

Iconographes Styliste Photogravure


magalie dauleu loyc falque , assisté de mandarine
et yann le marec joséphine dorval +33.(0)1.43.34.69.69
et nike carlotta roth
Mannequins Coiffure
roch barbot (Success models), Production karim belghiran ( Artlist )
peter dupont et ties buzio saraiva , assistée de milena
koningsveld (Rebel management), le mao, pour Nutshell and Co Diffusion à l’international
jan torjan (The Squa), kd press
Maquillage et Manucure
victor ndigew (Elite Paris) 83 rue Chardon Lagache 75016 paris
virginie delin

REMERCIEMENTS : Merci à Arthur de Superstich ADMINISTRATION : Président et directeur de la publica- L’ÉTIQUETTE est édité par SO PRESS — s.a.s au capi-
pour ses précieux conseils sur le sujet White Oak. Mer- tion: Franck Annese. Actionnaires principaux: Franck tal de 1 021 510 euros — rcs n° 445391196 —9 rue de la
ci à Anthony pour son aide sur le casting des «tenues Annese, Guillaume Bonamy, Edouard Cissé, Vikash Dho- croix faubin, 75011 paris — tel : 01 43 35 86 96
préférées» à Londres. Merci à Stéphane de tenir bon rasoo, Patrice Haddad, Sylvain Hervé, Robin Leproux,
PUBLICITÉ - H3 média : 9 rue de la Croix-Faubin
la barre. Merci à Marion, Paola, Léonie et Anton pour Stéphane Régy, Serge Papin. Directeur Général: Éric
75011 Paris, 01 43 35 82 65
leur patience. Karnbauer. Directeur du développement: Brieux Férot.
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Directeur administratif et financier: Baptiste Lambert.
cité: Jean-Marie Blanc. Directeur de clientèle : Maxime
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Trosdorf. Chefs de publicité: Olivier Lega et Christelle
Cedex 9. agir-graphic.fr. Imprimé sur du Materica Gesso DIFFUSION BO CONSEIL : Analyse Media Etude .
Semiglia. Chef de projet: Angie Duchesne
Blanc recyclé (couverture) et du Sappi Galerie Brite Bulk Le Moulin 72160 Duneau, 09 67 32 09 34 ,Directeur Otto
(pages intérieures).Distribution MLP Copyright So Press. Borscha, oborscha@boconseilame.fr Prochain numéro : Octobre 2019

Tous droits de reproduction réservés. L’envoi de tout texte, photo ou document implique l’acception par l’auteur de leur libre publication dans la revue. La rédaction ne peut
pas être tenue responsable de la perte ou de la détérioration de texte ou photos qui lui sont adressés pour appréciation.

26 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
SAC DE VOYAGE CONCORDE / SANDALES IWATE
SOMM A IR E

ENTRETIEN COMMENT LE VESTIAIRE


PORTER DE
32  36 54
CHILLY GONZALES LE SHORT ET LE BERMUDA TERRY ELLIS
par marc beaugé par a.m. silvester
Vous apprendrez ici la bonne
Le pianiste canadien est réputé longueur d’un bermuda selon La Jamaïque, l’Angleterre,
pour sa présence sur scène. l’armée anglaise. le Japon… Cet homme se fournit
Et ses robes de chambre n’y sont en élégance aux quatre coins
pas pour rien. du monde.
58
LE COSTUME
80
Pour les mariages, pour le travail,
GAY TALESE pour sortir, pour séduire et même
par raphael malkin
pour dormir.
Le mythique écrivain
et journaliste américain 86
s’endimanche même
pour aller manger un sandwich. LA CHEMISETTE
Comment lui donner tort ?
Pour en finir avec les
discriminations envers les vendeurs
de chez Darty.

102
MOHAMED RADJI
par gino delmas

À 11 ans, il rêvait d’une paire de


Paraboot, modèle Avignon.
Depuis rien n’a vraiment changé.

« QUAND JE SORS DE CHEZ


MOI MANGER UN SANDWICH,
JE M’HABILLE BIEN. PARCE 112
QUE JE NE PEUX PAS ME LE BLOUSON
PERMETTRE D’ÊTRE ANODIN » Vallstar, Harrington, varsity,
bombers… Il va falloir choisir.

134
Couverture : toutes les images sont l’œuvre
de SEAN THOMAS, à l’exception de celle de LES MOCASSINS
Michael Jordan rééditée dans The LIFE
Picture Collection/Getty Images. Et pourquoi pas avec des
chaussettes blanches ?

28 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
18 octobre 2018, Paris
Hugo Sauzay photographié par Karim Sadli

Boutique en ligne : defursac.fr


SOMM A IR E

HISTOIRE TABLE MAIS AUSSI


RONDE
50 106 74
MICHAEL JORDAN LES ROIS DU JEAN LA GARDE ROBE IDÉALE
par raphael malkin par marc beaugé par marc beaugé
et gauthier borsarello et gauthier borsarello
Il portait des costumes beaucoup
trop grands. On a cherché à savoir Trois designers français racontent En espérant que rien ne
pourquoi et on a fini par comprendre. comment ils ont conquis le vous manque.
marché le plus concurrentiel qui soit.
96 144
WHITE OAK « ANDY WARHOL, IL PORTAIT LE PREMIER PARFUM
par raphael malkin NOS JEANS, DES MARITHE par thomas chatriot
ET FRANCOIS GIRBAUD.
Un an après sa fermeture, ON A MÊME DÉJEUNÉ AVEC Comment le sentir, le choisir,
l’usine de denim la plus mythique le porter.
de l’histoire des États-Unis
LUI, UN JOUR, À LA FACTORY,
fume encore. PARCE QU’IL ADORAIT CE
QU’ON FAISAIT » « EN TERME D’ODEUR,
128 LA DISCRETION EST
PRÉFÉRABLE AU SILLAGE
MARGARET HOWELL 148 TAPAGEUR »
par gino delmas
FAIRE PEAU NEUVE
par mathieu morge zucconi
154
À l’épreuve du détatouage. DES MONTRES BIJOUX

« ON A L’IMPRESSION Et si vous faisiez dans la finesse ?


DE RECEVOIR DES PETITS
COUPS AVEC UN COUTEAU
MAL AIGUISÉ »

Elle ne fait ni de la mode,


ni du luxe, encore moins du buzz.
Elle fait des vêtements.
Et c’est sans doute ça, son secret.

138
PANINARO
par lucas duvernet-copolla

Dans les années 80, ils ont envahi


l’Italie en doudoune Moncler
et Timberland. Voilà les paninari.

30 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
18 octobre 2018, Paris
Hugo Sauzay photographié par Karim Sadli

Boutique en ligne : defursac.fr


EN TR ETIEN
NO 1
CHILLY propos recueillis par marc beaugé ,
à bordeaux

GONZALES Il est Canadien, il vit à Cologne, il joue du piano, et pourtant,


c’est une idole. À 46 ans, Chilly Gonzales continue d’enchaîner
les concerts à guichets fermés avec virtuosité, panache, humour
et élégance. Enfin, une certaine forme d’élégance…

I
l n’est pas encore 20h, mais, É. Alors ?
déjà, devant le théâtre Femina G. Alors moi, d’abord, je ne pense pas qu’il faille
de Bordeaux, il y a foule. Des être habillé de la même façon sur scène et dans
femmes, des hommes, des en- la vie. Au quotidien, je ne veux pas qu’on m’em-
fants, des vieux, quelques mil- merde. Sur scène, je veux créer du fantasme.
lenials, beaucoup des trente- C’est un show.
naires, visiblement ravis
d’attendre dans le froid, per-
suadés qu’ils s’apprêtent à

« MES ROBES DE CHAMBRE EN


voir quelque chose de spécial,
forcément un super concert,
probablement le meilleur de
2019, alors que nous ne sommes qu’en février.
De fait, les prestations de Gonzales sont tou-
SOIE, ELLES SONT FLAMBOYANTES
ET CONFORTABLES À LA FOIS.
jours entourées d’une forme de magie. Pour-
quoi ? La réponse la plus courte, et sans doute
la plus efficace, est que Gonzales est un vir-
tuose du piano. Mais on peut faire plus long.
Ainsi, à force d’enchaîner les dates pour éviter
QUI N’A PAS ENVIE DE CONFORT
ET DE FLAMBOYANCE ? »
de s’ennuyer en studio, là où il passa tant de
temps avec les meilleurs (Daft Punk, Drake,
Jarvis Cocker…), le Canadien a fini par dompter
la scène, maîtrisant à la perfection cette disci-
pline subtile consistant à tout contrôler pour
créer un moment parfaitement incontrôlable. É. D’où les robes de chambre en soie.
A-t-il un secret ? Non. Mais il a une tenue. G. Oui, voilà. J’ai commencé à en porter de
temps en temps au début des années 2000,
Toutes les images sont extraites du documentaire Shut Up And

L’ÉTIQUETTE. Vos concerts sont tous très dif- mais depuis 2009, je ne porte strictement que
férents, mais il y a un fil rouge : la tenue de scène. ça sur scène. D’abord, il y a des raisons prag-
GONZALES. Oui, c’est bien observé, ça (rires). matiques. Sur scène, les gens me voient de
C’est une question importante, la tenue, quand dos, tourné, voûté sur le piano. Ce n’est pas
Play The Piano (2018) réalisé par Philipp Jedicke.

on fait un show. Beaucoup d’artistes sont per- la position la plus flatteuse qui soit pour un
suadés qu’il faut être sur scène comme dans la type un peu grand, un peu gros, et de plus en
vie, sans artifices, brut, pour être aussi authen- plus vieux, aussi… Avec un costume, dans
tique que possible. Du coup, les mecs du rock, cette position, tu peux être sûr que la chemise
les mecs indé, ils montent sur scène dans leurs va sortir du pantalon. C’est un problème. Moi,
habits de tous les jours, ils ne changent rien. Les cela m’est déjà arrivé dans un concert de me
gars du rap ou de l’électro prennent le truc à dire, en voyant le musicien sur scène, « argh,
l’envers, enfin dans l’autre sens. Eux, ils portent remets cette putain de chemise à sa place bor-
dans la vraie vie leur tenue de scène. Tu les del »… Ça rend fou. C’est le genre de truc qui
croises dans la rue, tu es ébloui : wahou, ils sont peut vraiment déconcentrer le public. Les robes
larger than life, tout le temps. C’est intéressant, de chambre, elles donnent une forme de pure-
mais moi ça me crèverait de faire ça. T’imagines té à ma silhouette. Aucun accident n’est pos-
si je m’habillais tous les jours en Chilly Gon- sible. Voilà, ça c’est le côté concret. Mais ces
zales, en robe de chambre de soie… No way. robes de chambre, elles incarnent aussi un

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 33
truc qui se rapproche de ma conception de la É. Euh… Avec vos robes de chambres, vous É. C’est pas vraiment un truc d’ado, les pan-
scène, et aussi de la vie. Elles brillent, elles portez toujours des pantoufles. toufles.
sont colorées, spectaculaires, mais en même G. Là, aussi, c’est à la fois pour des raisons G. Bah, non, mais je ne suis jamais vraiment
temps, elles sont très faciles à porter, on est pratiques et des raisons… philosophiques. habillé comme un ado. Tu sais que je n’ai ja-
comme à la maison. Elles sont flamboyantes et Enfin, presque philosophiques… Les chaus- mais porté de jeans de ma vie ?
confortables à la fois. Qui n’a pas envie de sures de ville, avec semelle cuir, elles sont
confort et de flamboyance ? trop dures sur la pédale, on ne sent plus rien. É. Sérieusement ?
Pieds nus, ça ne va pas non plus. Chaussettes, G. Oui. Très tôt, j’ai senti que ce n’était pas
É. Vous avez une grosse collection de robes de pareil : impossible de jouer du piano comme pour moi, ce truc. Tout cette rigidité, c’est
chambres ? ça. Alors, pourquoi pas les pantoufles ? pas fait pour mon corps. Moi, j’ai envie que
G. J’en ai plein, parce qu’on m’en offre très mes propres vêtements me fassent des câlins,
souvent. Du coup, je les mets tout le temps, É. Certes, mais la question c’est : pourquoi je veux du confort sentimental. Je suis assez
notamment à la maison pour travailler. Mais celles-là ? frileux par exemple, alors je porte beaucoup
sur scène, j’en porte cinq différentes. G. Quoi, vous les aimez pas ? Elles viennent d’épaisseurs, du cachemire, des mailles, des
des chez Uggs. Elles sont fourrées, hyper trucs épais, des écharpes, même quand il fait
É. Elles viennent d’où ? confort. Vous devriez essayer. J’en ai des chaud.
G. Les toutes premières, je les avais achetées dizaines de paires chez moi. Ça aussi on
en 2008 chez Old England, à Opéra. Je me n’arrête pas de m’en offrir. Mon histoire É. Comment vous habilliez-vous quand vous
souviens que c’était cher, 450 euros je pense. d’amour avec ces pantoufles, ça a commencé étiez jeune, alors ?
J’étais pauvre à l’époque, mais bon… C’était en 2005 environ, et depuis j’en porte tout le G. J’ai fait une école privée, donc je portais un
une tenue de scène… Elles étaient très belles, temps. On est si bien dedans. Et puis, uniforme tous les jours. Le vrai uniforme ma-
mais très fragiles. C’était des robes de chambre j’aime bien l’idée que ça envoie, genre je rine, chemise blanche, cravate club, souliers
pour le gars qui lit le Wall Street Journal en suis chez moi n’importe où, dans les salles noirs. Mais bon, j’avais déjà un peu cette pré-
sortant du bain. Elles n’étaient clairement pas de concert, les théâtres, les opéras, les phil- disposition à ne pas beaucoup prendre soin de
faites pour un type comme moi qui fait le con harmonies les plus prestigieuses. Il y a ce mes vêtements, alors l’ensemble était proba-
sur scène. Je n’arrêtais pas de les mettre au petit truc irrespectueux qui me plaît. Le mec blement très bordélique et slouchy...
pressing, et au bout du troisième lavage, elles est en chaussons à l’opéra. Ce n’est pas une
étaient bousillées. provocation dingue, c’est juste légèrement É. Et le week-end ?
irrespectueux. Ça me ressemble, je crois. G. Bah, je portais le pantalon d’uniforme et un
É. Il faut dire que vous transpirez énormément. D’ailleurs, maintenant que j’y réfléchis, je cardigan. La même chose qu’aujourd’hui. Je
G. Ah ça… En concert, c’est le déluge. Je ne crois que je portais déjà des pantoufles n’ai jamais senti le besoin d’appartenir à une
sais pas quoi faire. Il y a des musiciens dont on quand j’étais ado… contre-culture, de me saper en skateur ou en
dit « they don’t break a sweat » : ils ne trans-
pirent pas, aucun signe d’effort, et je peux être
admiratif de ça. Arthur Rubinstein était comme
ça. Toujours parfait, en costume trois pièces.
Pas une goutte de transpi, le gars. Moi, je suis
plus comme Horowitz ou Glenn Gould, la team
des névrosés. Un putain de déluge. Mais je
transpire aussi quand je parle à une belle
femme. Je suis un gars qui transpire, voilà,
c’est comme ça, je l’accepte. Et l’été, je prends
trois douches par jour, c’est tout…

É. Revenons en aux robes de chambre. Comme


vous transpirez énormément, vous avez ruiné
celles de chez Old England. Du coup, vous por-
tez quoi maintenant ?
G. Sur les cinq que je porte sur scène, trois ont
été faites par un tailleur de Hambourg qui
s’appelle Herr Von Eden. Ça fait dix ans qu’on
travaille ensemble. Je lui fais confiance. Il con-
naît les tissus, il sait quelle matière m’ira, quel
grammage convient à mes shows. Il sait s’il
faut les doubler ou pas. Il ne se trompe jamais.
Une autre de ces robes de chambre de scène
a été faite pour moi par le Cirque du Soleil,
parce que j’ai collaboré avec eux à l’occasion
des Pan American Games, des espèces de Jeux
Olympiques que pour les Américains. Et
puis, j’ai une robe de chambre Hermes, très
belle aussi.

É. Et qu’est ce que vous portez en-dessous ?


G. Un pantalon de ville et une chemise
blanche.
É. Jamais de nudité sous la robe de chambre ?
G. Pas vraiment, non. Enfin, pas en public.
J’ai jamais été trop dans les histoires de mon-
trer mon corps, en réalité. Enfin, peut-être un
tout petit peu, au début… Vous voulez voir
des photos ?

34
punk. Je n’étais vraiment pas dans la recher- té, mais je les porte tout le temps, et je ne les maines de spa, dans de beaux hôtels au fin
che du cool. En fait, à 16 ans, j’étais déjà con- entretiens pas super bien, alors ils sont ruinés fond de l’Allemagne, avec des vieux, en pei-
scient du fait que j’étais bon au piano. Du assez vite. Dans une chanson, quand il a com- gnoir blanc. Ou alors je voyage en business
coup, je sentais que ce n’était pas les mêmes mencé, Kanye West s’était autodésigné « The class en avion.
règles, pour moi. Louis Vuitton Don ». Moi, dans une chanson, j’ai
dis que j’étais « The Louis Vuitton Slob », le plouc É. Ce côté un peu négligé en apparence vous a
É.Vous voulez dire qu’un virtuose n’a pas be- Louis Vuitton, toujours un trou dans son pull… déjà joué des tours ?
soin de faire d’effort vestimentaire ? G. Bah, dans les avions en première classe, j’ai
G. Oui, bien sûr. Quand on offre une énergie É. Porter des marques n’a jamais été une façon déjà senti que je n’étais pas hyper à ma place.
positive aux gens, par la musique par exemple, d’afficher votre réussite. Les gens se demandent ce que je fous là, habil-
ils vous pardonnent des choses. Ils vous G. Non, vraiment pas. Pour certains artistes, lé n’importe comment. À Paris aussi, je ne me
donnent un passe-droit. J’aime jouir de ce c’est un truc très important, ça matérialise une sens pas au top parfois. Je me souviens qu’une
passe-droit. revanche sociale, c’est une façon de dire qu’on fois ma mère était venue me rendre visite, et
y est arrivé, malgré l’adversité. C’est leur his- moi je l’attendais devant son hôtel. J’étais as-
É. Ça se voit aujourd’hui, par exemple… toire. Mais moi, regardons les choses en face : sis devant la vitrine d’un magasin, par terre,
G. C’est vrai que c’est pas fou... Un pantalon j’ai grandi dans un milieu très favorisé (ndlr : c’était un dimanche, et j’avais probablement
et un cardigan usés. Depuis l’adolescence, je le père de Gonzales est l’un des plus grands l’air crevé. Un gars est passé, il m’a balancé
porte les mêmes trucs. J’aime bien la répéti- entrepreneurs du BTP au Canada), j’étais un une petite pièce : il pensait que j’étais un SDF !
tion, la routine, donc je m’habille toujours pa- gamin privilégié, et d’une certaine façon j’étais
reil. Quand j’ai besoin d’un pull, je vais tou- convaincu que j’allais avoir du succès. C’est É. Mais c’était à cause vêtements ou parce que
jours au même endroit, dans la même bou- une religion dans ma famille, le succès. Donc, tu étais assis là ?
tique pour vieux messieurs à Cologne. Ça s’ap- je ne suis pas une logique de revanche, je G. Sans doute les deux. En tout cas, je portais
pelle John Crocket, parce qu’ils sont dans un n’éprouve pas le besoin d’afficher ma réussite, mon look habituel, rien de fou, mais bon… Un
truc un peu british. Tous les ans, je m’achète par les fringues ou d’autres signes extérieurs peu froissé. En tout cas, le mec a clairement
deux nouveaux cardigans en cachemire écos- de richesse. Mon argent, je le dépense dans pensé que j’avais besoin d’aide. Moi, j’étais là :
sais, et je suis content. C’est de la super quali- des trucs de confort. Je vais me faire des se- « non, mais vraiment, man ? » ♦

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 35
COMMEN T PORTER
NO 1

LE SHORT ET LE BERMUDA

(Garanti sans pantacourt)


Un look sportswear vintage, garanti sans
matière technique : moins respirant, mais
tellement plus chic. ■ N’hésitez pas à couper
sauvagement un bas de jogging pour en
faire un short. Tant que cela ne semblera
pas trop réfléchi ou maniéré, cela passera
très bien. ■ Confirmation : il ne faudra
pas lésiner sur les marquages d’inspira-
tion université américaine cet été. ■ Avec
une allure un peu passéiste, comme celle-
ci, toujours penser à la pointe de moder-
nité : ici, les sneakers.

Pull en coton, MARGARET HOWELL. T-shirt


et short vintage en coton. Chaussettes,
FALKE. Sneakers, NIKE.
Cette photo fait la démonstration qu’un
bermuda (ici en lin et à la coupe par-
faite) peut être plus élégant que bien
des pantalons. ■ Le seersucker n’est pas
que blanc à rayures bleues. La preuve, il
est ici blanc à rayures roses horizon-
tales. Ce qui le rend sans doute encore
un peu plus chic. ■ Avec une telle tenue,
une paire de mocassins est l’évidence
absolue, n’est-ce-pas ?

Blouson en seersucker, GRENFELL chez BEIGE


HABILLEUR. Marcel en coton, HOLIDAY
BOILEAU. Short en lin, POLO RALPH LAUREN.
Mocassins, J.M. WESTON.
Le col camionneur se caractérise par son
zip courant sur l’intégralité du col.
Ceci est donc un col camionneur. Impeccable
sur un simple T-shirt. ■ Le short cinq
poches (coupe similaire à celle d’un jeans)
est une fantaisie, qui de toute évidence
fonctionne très bien ■ À ce propos, le débat
sur le jeans coupé divise encore la ré-
daction. Nous vous ferons connaître
notre position sur le sujet ultérieurement.

Anorak en nylon, PRADA. T-shirt vintage


en coton. Short en coton, PHIPPS.
Y a t-il plus estival qu’une tenue composée
d’une chemisette éponge à imprimé palmiers
et d’un maillot de bain en seersucker ?
La réponse est évidemment « non ».

Chemise vintage en coton. Short en seer-


sucker, POLO RALPH LAUREN chez Mr PORTER.
De façon générale, les bermudas à pinces
sont d’un grand raffinement. Mais celui-
ci l’est particulièrement. ■ Prenez soin,
avec ce genre de bermuda, de rentrer
votre haut : ce serait très dommage de ca-
cher l’essentiel. ■ La cote des T-shirt
vintage Mickey est en train d’exploser sur
le marché de la seconde main : dépêchez-
vous d’investir.

T-shirt vintage en polycoton. Short en


coton, HERMÈS.
Le célèbre imprimé Versace n’est certaine-
ment pas facile à porter, mais si vous
disposez d’une grosse confiance en vous et
d’un corps gracieux, pourquoi ne pas
tenter le coup? Un coup d’œil dans le miroir
et vous serez fixé. ■ À vrai dire, ce
principe fonctionne aussi pour les bobs.
■ Des chaussures bateau en cordovan ?
Quelle merveilleuse idée.

Chemise et short en soie, VERSACE. Bob,


UNIQLO. Bateaux, PARABOOT.
Ce sweat Champion n’a bénéficié d’aucune
technique de lavage artificielle. Il a sim-
plement passé beaucoup de temps au soleil,
le veinard. ■ Des mocassins avec un short
de bain ? Puisqu’on vous dit que les
mo-cassins sont par nature informels…

Hoodie vintage en coton. Short de bain


en coton, BERLUTI. Mocassins, ALDEN.
Chemise oxford, T-shirt blanc et fatigue
pants de l’armée US coupé aux ciseaux,
le tout rehaussé d’une ceinture western :
à moins que vous ne viviez dans des régions
tropicales, vous pourriez passer tout l’été
ainsi vêtu. ■ N’hésitez pas à retrousser
les manches de votre chemise pour plus
de décontraction et d’aération. ■ Imman-
quablement, des fils apparaîtront à l’en-
droit où vous coupez votre fatigue pants.
Ne vous en souciez absolument pas.

Chemise en coton, UNIQLO. T-shirt en coton,


PRADA. Short vintage en coton. Ceinture,
HARPO. Tennis, DOEK chez BEIGE HABILLEUR.
Le polo rugby est un moyen efficace et sûr
de mettre de la couleur dans une tenue.
■ Mais ne le portez surtout pas sur une
chemise (le fameux syndrome Vicomte
Arthur), un T-shirt suffira amplement.
■ Un bermuda marine ? Parfois il faut
faire simple, mais efficace.

Polo et short en coton, JW ANDERSON × UNIQLO.


On gagne toujours (ou presque) à rentrer
son T-shirt pour laisser entrevoir un dé-
tail comme un boutonnage, une ceinture
ou, comme ici, un simple nœud. ■ Le car-
digan sur T-shirt blanc ne va pas à tout
le monde, mais il peut projeter une non-
chalance si raffinée que cela vaut le coup
d’essayer. ■ Cardigan 60s à bandes verti-
cales : mais pourquoi on n’en fait plus,
des comme ça ?

Cardigan vintage en laine. T-shirt en


coton, HERMÈS. Short de bain en coton,
HARTFORD.
Cette tenue est un clin d’œil à une photo
mythique de Ralph Lauren, sur une plage
des Hamptons dans les années 70, vêtu
d’un short de bain et d’une doudoune
sans manche. Un clin d’œil et un hommage
au maître. ■ Vous n’avez pas de doudoune
sans manche ? Vous trouvez que cela fait
un peu trop pompiste? Oubliez vos préjugés,
investissez, portez-la (pas forcément torse
nu) et vous constaterez qu’elle devien-
dra vite indispensable à votre garde-robe,
surtout entre deux saisons. ■ Ce bermuda
est une déclinaison du go to hell pant
américain, un pantalon à l’imprimé si
voyant qu’il renvoie clairement l’idée que
celui qui le porte n’en a rien à faire
de rien (d’où ce nom étonnant).

Doudoune en nylon, CHEVIGNON × GAUTHIER


BORSARELLO. Bermuda en coton, POLO RALPH
LAUREN. Sneakers, NIKE.
Le pull cricket, au col V profond à bordure
de couleur, est un grand classique.
■ Portez-le à même la peau si vous osez,
ou sur un T-shirt blanc, mais évitez
de rajouter un col de chemise qui vous
transformerait directement en enfant
de chœur. ■ Un bermuda à pinces est tou-
jours plus chic qu’un bermuda sans pince,
et plus confortable aussi. ■ Dans l’armée
anglaise, inventrice au 19e siècle du
bermuda pour ses soldats basés dans les
Île Bermudes, on considère historique-
ment que le bon bermuda arrive 7,5 cm au-
dessus du genou. Mais avez-vous vraiment
envie de mesurer ?

Pull en coton, HERMÈS. Short en coton,


GOLDEN ROSE. Casquette, POLO RALPH
LAUREN. Tennis, CONVERSE.

Toutes les pièces vintage de la série


sont fournies par Le Vif Vintage et
Gauthier Borsarello.
CUBA
Made
*
ME
PERNOD SAS au Capital de 40 000 000 euros – 51, chemin des Mèches – 94015 Créteil Cedex – 302 208 301 RCS Créteil

*Havana Club – Cuba m'a fait YOESLANDY, BARMAN À LA HAVANE

L’ABUSL’ABUS D’ALCOOL
D’ALCOOL ESTEST DANGEREUXPOUR
DANGEREUX POURLA
LA SANTÉ.
SANTÉ.ÀÀCONSOMMER
CONSOMMERAVECAVEC
MODÉRATION.
MODÉRATION.
HISTOIR E
NO 1
JORDAN par raphael malkin , à chicago

On connaît son palmarès, ses statistiques, son aura. Mais on


oublie souvent que son style — et ses costumes beaucoup trop
amples — ont aussi contribué à la légende de Michael Jordan.
Retour à Chicago, sur les traces d’un accident vestimentaire.

S
ur East Walton Street, dans le sique et ami. Il lui demande naturellement où trop tout, mais pas grave. « Nous n’avions pas
centre ville de Chicago, la bou- il se fournit. Mais Grover ne lâche rien. « Il ne toutes les mesures, nous ne pouvions pas être
tique Burdi Clothing fait pâle voulait pas donner son secret, mais Michael très précis. L‘idée était donc de faire les
figure aux côtés des enseignes insistait, raconte Rino Burdi.. Tim a fini par retouches dans un second temps, après le
de luxe. Ici, pas d’égéries ou de craquer et lui donner notre adresse. C’est premier essayage », se souvient Rino Burdi.
mises en scène sophistiquées. En comme ça qu’un jour, Michael a débarqué Le fiston tapote le plexiglas de son comptoir
vitrine sont posés quelques man- chez nous. » Ce jour là, Jordan repart avec plu- du bout des doigts. Puis il s’esclaffe : « On a
nequins habillés de velours. À l’intérieur, dans sieurs blousons en cuir. Les semaines sui- tenté notre chance et derrière rien ne s’est
un décor glacial, des raques de costumes sous vantes, il revient, toujours pour les blousons. passé comme prévu ! »
plastique sont alignés près des murs, comme Alfonso et Rino sont ravis, mais voient plus Lorsque Michael Jordan retourne sur East
chez les grossistes du Sentier. Et pourtant, grand. Le père et le fils rêvent que la star porte Walton Street pour acheter de nouveaux blou-
Burdi Clothing est une institution à Chicago. un costume Burdi. Mais Michael Jordan, qui a sons en cuir, Alfonso et Rino lui soufflent qu’ils
« Nous habillons les médecins et les banquiers l’habitude de s’endimancher chez Bigsby and ont taillé pour lui un costume. Jordan passe en-
de la ville, surtout les juifs et les Irlandais », Kruthers, la boutique la plus chic de Chicago, fin en cabine, puis se présente face au miroir : les
s’enorgueillit ainsi, dans un grand sourire, Al- décline systématiquement. « Il a fallu que épaules lui donnent la forme d’une porte de
fonso Burdi, le patron et tailleur de la maison. nous soyons rusés. D’une certaine manière, chambre-forte, la veste glisse jusqu’à mi-cuisses,
Mais dans le carnet de commande des Bur- nous avons piégé Michael », glisse Alfonso Bur- et le pantalon s’écrase sur le sol en un tas de plis.
di figura longtemps un client d’un autre genre. di. Le tailleur profite en effet d’un passage en On explique alors au basketteur que des re-
Ainsi, de la fin des années 80 jusqu’au milieu des boutique du basketteur pour mesurer sa car- touches seront nécessaires, bien sûr. Mais Mi-
années 90, un certain George Koehler s’est pré- rure. Puis, à partir de ce simple chiffre, il com- chael Jordan interrompt les Burdi : il se trouve
senté chaque semaine chez Burdi Clothing. Sys- mence à confectionner une veste et un pantalon très bien ainsi, il veut le costume tel quel.
tématiquement, il récupérait un lot de costumes, pour la star, qui ne se doute de rien. « Il était catégorique, se souvient Alfonso Burdi.
les chargeait dans sa berline puis prenait la di- L’atelier du clan Burdi est installé au Il nous a expliqué que jusqu’ici, il ne s’était jamais
rection des hauteurs de Chicago et du quartier sous-sol de la boutique. On y accède en em- vraiment senti à l’aise dans ses costumes parce
cossu d’Highland Park. Il s’arrêtait alors devant pruntant un escalier long et abrupte. Il y a là que ces derniers étaient toujours trop courts à
un large portail orné d’un immense « 23 ». des colonnes de tissus, et une collection de ci- ses yeux. Il essayait d’allonger ses vestes en ti-
George Koehler était l’homme à tout faire de Mi- seaux en bronze signée « Weiss and Sons, rant dessus. Là, il donnait l’impression d’être
chael Jordan, son chauffeur, son concierge. C’est Newark, New Jersey ». C’est ici que les Burdi enfin à son aise. » Dans cet entretien accordé au
lui qui assurait la liaison entre la star et Burdi imaginent un costume en laine Loro Piana mensuel In Style en 1996, le basketteur confiait
Clothing. Et l’activité était chronophage. « Mi- de couleur gris taupe pour Jordan. La star en effet : « Je me trouve fluet et je masque ça en
chael nous a acheté des centaines et des cen- culmine à un mètre et quatre-vingt-dix-huit portant des grandes tailles, avec des matériaux
taines de pièces, raconte Rino Burdi, le fils de la centimètres, mais les Burdi choisissent de qui me drapent la silhouette. J’ai aussi toujours
maison. Il ne jurait que par nos costumes parce donner encore plus d’ampleur à leur création. pensé que mes pieds étaient trop grands. Du
Photo de The LIFE Picture Collection/Getty Images

qu’il avait des envies très particulières. Michael Le costume sera trop ample, trop long, coup, les pantalons larges me permettent de les
a inventé son propre look. Il a fait quelque chose
d’unique en son genre... »

DES RETOUCHES ? « JE SUIS QUELQU’UN D’ASSEZ


PAS LA PEINE
CONSERVATEUR, J’AIME LES
Michael Jordan, Chicago, 1993.

En matière de style, Michael Jordan a toujours


su ce qu’il voulait. Un jour, il confia ainsi au
magazine In Style : « Je suis quelqu’un d’assez COSTUMES. PORTER UN COSTUME
conservateur. J’aime les costumes. Porter un
costume donne toujours de l’attitude. » Voilà
pourquoi, alors que sa carrière avec les Chica-
DONNE TOUJOURS DE L’ATTITUDE »  
go Bulls décollent, Michael Jordan repère les
complets de Tim Grover, son préparateur phy-

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 51
l’enseigne devient Burdi Clothing et déménage
dans des locaux de plus en plus spacieux.

LE ROUGE PARFAIT

Un peu circonspects, les Burdi travaillent d’ar-


rache-pied pour concevoir les dix-sept cos-
tumes commandés par Michael Jordan. Et si-
tôt les costumes sont-ils livrés à Highland
Park que le basketteur en redemande. Encore
et encore. Sa passion pour les costumes Burdi
confine presque au fétichisme. Très souvent,
la star fait le déplacement jusqu’à East Walton
Street pour compulser les liasses de tissus à
disposition. Le numéro 23 affectionne tout
particulièrement la laine des vigognes, ces la-
mas à poil ras. Il a aussi un faible pour les co-
tons du fabricant anglais Holland and Sherry.
Sur tous les costumes de Jordan, on retrouve
la signature discrète des Burdi : un bouton
unique au niveau de la manchette.
Quelques ajustements sont effectués au fil
du temps. « À force de regarder les matchs de
Michael, j’ai remarqué qu’il avait les jambes ar-
quées. J’ai donc modifié le bas de ses pantalons
pour que cela ne se voie pas », note ainsi Alfonso
Burdi. Le tailleur est tellement absorbé par son
travail que parfois, pendant les essayages, il ne se
rend pas compte qu’il pique les cannes de Sa Ma-
jesté avec ses aiguilles. « Michael me criait des-
sus gentiment : “Pops, faites attention, je dois
jouer demain !” » Soudainement, Jordan est sa-
lué et reconnu pour son allure. Un jour, il envoie
Rino Burdi à New York récupérer en son nom un
prix célébrant son style si personnel. À Chicago,
quelques-uns de ses coéquipiers, comme son fi-
dèle lieutenant Scottie Pippen ou l’ogre austra-
lien Luc Longley, viennent demander aux Burdi
de leur façonner des costumes semblables à ceux
de Michael. « Qu’on le veuille ou non, Michael
a crée une mode, martèle Reno Burdi. Le look
extra-large de Michael s’est retrouvé partout
en quelques mois. »
Copié, Michael Jordan repousse ses li-
mites. Un jour, il commande aux Burdi un
blazer d’un rouge semblable, au pigment près,
à celui du taureau des Chicago Bulls. Alfonso
Michael Jordan sur Hollywood Boulevard, à Los Angeles en 1990. The LIFE Picture Collection/Getty Images
et Rino sont contraints de demander au tisseur
Loro Piana de fabriquer un rouleau de tissu spé-
faire paraître plus petits. » Michael Jordan Tailors, une maison courue par les banquiers cial. « Ils n’avaient jamais fait de rouge comme
commande immédiatement dix-sept costumes locaux. Il est ensuite consacré tailleur par la loge ça. Pour l’obtenir, ils ont dû nettoyer de fond
identiques. Et peu importe que les Burdi le sup- de Bari. Alfonso Burdi porte des costumes clairs en comble leurs machines et leurs cuves. Il fal-
plient de raccourcir au moins le pantalon. « Pour en été, et d’impressionnants polo coats en hiver. lait être certain que rien ne puisse contaminer
nous, c’était impensable que l’on porte un cos- Il aime fumer et a l’habitude de tenir sa cigarette le rouge », se souvient Rino Burdi. Naturelle-
tume comme ça... Nous avons accepté parce le poing fermé. En 1963, en compagnie de sa ment, à chaque fois qu’il s’adresse au monde,
que c’était Michael, mais nous étions très embê- femme, la charmante Rosa, Alfonso tente l’av- Michael Jordan parade dans ces costumes
tés. Ces costumes allaient porter nos noms, et ce enture américaine. À Chicago, il se trouve rapi- monstres. Le 6 octobre 1993, lorsqu’il annonce
n’était pas nous, ce n’était pas le style de la fa- dement du boulot chez le tailleur le plus il- sa retraite, il arbore un complet de couleur
mille Burdi », soupire Alfonso. lustre de la ville, Celano. Dans la boutique de crème. Le 19 mars 1995, le voici en gris, motif
Quand il parle, le tailleur laisse échapper North Michigan Avenue, Alfonso Burdi habille prince de Gales, pour dire qu’il revient sur
un accent tout en rondeur. Alfonso Burdi est né déjà quelques personnages d’importance parmi les parquets. Le 13 janvier 1999, pour annoncer
à Bari, cette ville posée sur une falaise de cal- lesquels Salvatore « Sam the Cigar » Giancana et une nouvelle fois sa retraite, il porte cette fois un
caire, au bord de la mer Adriatique, et a grandi Tony « Big Tuna » Accardo, parrains de la mafia complet noir comme la nuit. C’est l’un des tous
dans un famille de tailleurs. « À l’époque, tout se locale. Rapidement, il ouvre sa propre affaire, derniers costumes faits pour Jordan par les
faisait à la main, sans machine. Les gens comp- « Chez Alfonso », dans un cagibi décoré d’un Burdi. Quelques mois plus tard, la star quittera
taient sur les tailleurs comme mon père, pour simple miroir recouvert de poussière. Sur sa vi- Chicago pour rejoindre Washington, et effec-
avoir l’air beaux. Ce qu’il faisait était un art trine, le tailleur fait installer un écriteau en tuer une dernière pige. Plus rien ne sera comme
prestigieux », lance Alfonso Burdi d’un coup de néons annonçant « costumes sur mesure ita- avant. Ni sur les parquets ni en dehors. ♦
menton. À 17 ans, le jeune Burdi se lance natu- liens ». « Les gens savaient que les Italiens
rellement dans le métier. Il fait ses armes à étaient les meilleurs tailleurs. Cette pancarte
Lugano, en Suisse, chez Rosenstein Customs m’a aidé à me faire connaître ! » Avec le succès,

52 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
KING OF BEERS
*

*MARQUE DE LA STƒ ANHEUSER-BUSH, BUD EST LA BIéRE DÕORIGINE AMƒRICAINE LA PLUS VENDUE DANS LE MONDE. BUD, REINE DES BIéRES.

LʼABUS DʼALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ. À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.


DA NS LE V ESTI A IR E DE
NO 1

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
TERRY propos recueillis
par anthony madsen silvester ,
traduits par gino delmas

Il est né en Jamaïque, vit à Londres, mais passe tout


son temps au Japon. Acheteur pour le grand magasin
nippon Beams, et patron du label Fennica, Terry Ellis,
57 ans, est devenu au fil des décennies une figure culte
de la fringue masculine. Voici comment. Et pourquoi.

(1)

L’ÉTIQUETTE. Quand avez-vous commencé à chemises blanches. On n’avait pas grand-chose, années 70, je me retrouvais à parcourir
vous intéresser au vêtement ? alors on usait tout jusqu’à la corde. Et puis on l’Europe pour dénicher les fringues les plus
TERRY ELLIS. Il faut d’abord poser le con- faisait des efforts pour être beaux. Quand on cool sur le marché.
texte. Je suis né en Jamaïque et j’ai débarqué n’a pas grand chose, on fait ce qu’on peut pour
à Londres à 8 ans. Un choc. Dans mon village impressionner les gens et leur faire croire É. Vous alliez où ?
en Jamaïque, j’étais quelqu’un. Ici, je n’étais qu’on est friqué... On s’habille plus riche que T.E. Beaucoup en Italie. J’étais en décalage,
ville de Hirosaki, chemise en chambray Fennica, pantalon de l’armée anglaise des
Veste en tweed Southwick pour Beams Plus ; cravate en laine en provenance de la

personne. En plus, je ne croisais presque ja- les riches. Aujourd’hui, les riches, ils portent avec mes dreadlocks et mes fringues londo-
mais de Noirs dans les rues. À moins d’aller à un bas de survêt’ et un sweat (rires)… C’est niennes. Je me souviens de cette vendeuse
Ridley Market un dimanche après-midi ou à une autre époque. d’une grande marque de mode qui m’a regardé
l’église, je pouvais passer une semaine entière de la tête aux pieds, comme choquée. Je por-
sans en croiser un seul (rires). Ma famille ne É. Vos débuts dans la sape ? tais un faux survêtement Adidas. Je lui ai dit
roulait pas sur l’or et ma mère cherchait tout le T.E. Ça m’est un peu tombé dessus. Au départ, « c’est ça, la mode à Londres, en ce moment ! »
temps des solutions pour économiser sur mes je voulais être acteur. Pour me payer les cours Elle m’a répondu sèchement : « Ce n’est pas la
fringues. Elle achetait dans les surplus mili- de théâtre, j’ai commencé à travailler dans des mode ici ! »
taires, et souvent c’était trop grand (rires). De boutiques de fringues. Et puis j’ai réalisé qu’en
temps en temps elle m’emmenait chez Mister tant que Noir, on n’allait me proposer que des É. Comment le Japon est entré dans votre vie ?
Byrite, une solderie, pour m’acheter une veste rôles de gangster. Du coup, j’ai continué en tant T.E. J’ai commencé à bosser dans une bou-
années 50, chaussures Padmore and Barnes.

ou un pantalon pour l’église. Ces fringues-là que vendeur de fringues. J’étais au pourcen- tique de Kensington et l’effervescence était
ne m’allaient pas non plus, parce que c’était tage, je touchais 10 livres pour un costume ven- palpable. Londres intéressait les Japonais, ils
des choses très 70s, étroites sur les hanches et du 100 livres, j’étais ravi. Les clients étaient étaient nombreux à passer dans le quartier, la
évasées sur les chevilles. J’étais un peu à côté souvent des gangsters qui lâchaient de gros boutique était un passage obligé. Ils venaient
de la plaque niveau style. Je n’étais vraiment pourboires. Dans les boutiques où je bossais, il chercher des pièces authentiques et représen-
pas le mec cool de l’école. y avait aussi des casuals, et des soulboys. tatives du style londonien. Du coup, j’ai com-
L’époque était très riche en sous-cultures. mencé à rentrer des monkey boots, des boots
É. Comment avez-vous appris alors ? Moi, j’étais très bon pour vendre. J’arrivais à de chantier, des manteaux de surplus mili-
T.E. Grâce aux mecs qui m’entouraient. Avec convaincre les clients de sortir du costume taires, des pulls cols polos noirs, des tricots ou
eux, j’ai appris à m’habiller pour l’église, ou classique. Du coup, on m’a rapidement confié des pantalons de cycliste, ce genre de choses
pour aller en boîte, et ce n’était pas exactement des responsabilités, je suis devenu manager qui incarnaient vraiment le style de Londres à
la même chose. Le samedi soir, on était spec- d’une boutique, puis on m’a demandé d’aider l’époque. Surtout, c’est à ce moment là que j’ai
taculaires. Le dimanche matin : costumes noirs, pour les achats d’une autre. C’était la fin des rencontré Keiko (Kitamura, ndlr), qui est de-

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 55
De gauche à droite, et de haut en bas : une série d’objets d’artisanat du monde entier; un blouson WW2 Dubow MA1
et des copains, une veste en plaid Fennica ; une série de livres et un vieux vide-poche; d'autres vestes Fennica ;
des chapeaux en paille dont un en provenance de la Barbade ; des casquettes et des chemises made in USA; des vestes en denim
dont une collab Fennica x Orslow ; encore des blousons vintage.
venue ma femme et mon associée. Nous avons
commencé à bosser ensemble sur des projets
parallèles, notamment pour des séances pho-
tos. Elle faisait le maquillage, et m’aidait sur le
stylisme. Cela tombait assez bien parce que
certaines marques n’avaient pas très envie de
prêter des vêtements de luxe à un jeune Noir
avec des dreadlocks, alors qu’ils les donnaient
sans problème à Keiko (rires).

É. Comment a commencé votre aventure avec


Beams, l’une des plus grandes institutions de
la mode au Japon, à la fois une chaîne de ma-
gasins et une marque ?
T.E. En 1984, nous sommes partis au Japon
avec Keiko. J’ai été voir les gars de Beams et ils
avaient besoin d’aide et de conseils sur les
achats à Londres, Paris, et en Italie. Et hop !
Un job de plus… (rires).

É. Le style anglais avait à cette époque du suc-


cès au Japon ?
T.E. C’était énorme. Les Japonais voulaient
des costumes de Savile Row, du Barbour, du
Burberry. Ils avaient des demandes plus pré-
cises aussi : des vestes matelassées Lavenham
ou chaussures Loakes. Bon, ce n’était pas tou-
jours facile. Ils m’appelaient parfois et me di-
saient « on voudrait du Invarta ». Je leur ré-
pondais « mais c’est quoi, Invarta ? » Il n’y
avait pas d’Internet à l’époque. Pendant une
semaine, je cherchais à gauche à droite, et fi-
nalement je comprenais qu’ils parlaient d’In-
vertère, une marque spécialisée dans les duffle (2)
coats… Mais il n’y avait pas que le style anglais.
J’accompagnais aussi les acheteurs en France
et en Italie. Je me souviens de les avoir présen-
tés à Jean Touitou, qui bossait encore chez
Agnès B. et qui venait de lancer A.P.C. Je trou- rarement chez Anderson & Sheppard. Avec le (1) Blouson en cuir de l’armée suédoise et veste
de chasse L.L. Bean.
vais ça intéressant, mais les gars de Beams sur-mesure, je pouvais remodeler une sil- (2) Au sol, une doudoune Fennica x Rocky Mountain
n’ont pas du tout compris, à l’époque (rires). houette, placer un bouton plus haut, ce genre Featherbed, réplique d’une veste traditionnelle ancien-
Au fil du temps, ma zone d’action s’est étendue, de choses. Je ne ressemblais pas à un bu - nement portée par les membres de la tribu Aïnous.
j’ai pu prendre de plus en plus de décisions, et sinessman, je pouvais ressembler à qui je vou-
c’est pour cela que Beams a fini par me confier lais. À Sidney Poitier, par exemple. Et ce n’était
la gestion de Fennica. pas la ruine que c’est devenu aujourd’hui.

É. Fennica est un peu plus qu’une marque de É. Vous avez toujours été attiré par les vête-
fringues. ments utilitaires, authentiques, plutôt que par
T.E. Oui, nous produisons des collections des vêtements de mode pure.
hommes et femmes, en collaboration avec plein T.E. Oui, ça a toujours été plus naturel pour
de marques japonaises que nous aimons, moi de porter une pièce vintage qu’une fringue
comme orSlow, Buzz Rickson’s ou Rocky Moun- de créateur. Mais j’ai eu ma petite expérience
tain. Ce sont toujours des vêtements authen- extravagante. Dans les années 80, j’ai porté
tiques, utilitaires, inspirés de pièces vintages. des vestes aux épaules géantes. Et dans l’East
Mais nous produisons aussi beaucoup de pote- London, les gens me demandaient si j’étais un
ries et de meubles en collaborations avec des bodybuilder (rires). En vrai, je mettais mes
artisans locaux. Parce que c’est important de amis mal à l’aise, avec mes tenues. Je me suis
valoriser les savoir-faire. Et aussi parce que donc mis à chercher des vêtements qui me res-
j’ai compris que nos clients en sont générale- semblaient vraiment. Et depuis, je m’habille
ment au stade de leur vie où ils ne veulent pas toujours pareil. Du militaire, du workwear,
que des vêtements. Ils veulent aussi décorer du denim. Mon style ne bouge plus.
leur maison.
É. Et la rue dit que vous avez toujours tout en
É. Vous achetez vous-même encore beaucoup double...
de fringues ? T.E. Pas tout à fait (rires). Quand j’achète une
T.E. De moins en moins, parce que j’en ai déjà pièce vintage que j’aime bien, je la prête
beaucoup. En fait, je suis un peu nostalgique souvent à des marques pour qu’ils s’en ins-
de la période de la fin des années 80 jusqu’au pirent et en fassent une reproduction. Et je
milieu des années 90, où le beau sur-mesure finis toujours par acheter la reproduction
de qualité était accessible. Moi, j’allais chez des aussi. Du coup, j’ai la pièce vintage et la re-
tailleurs londoniens reconnus comme New & pro. Ne faites pas ça si vous voulez faire des
Lingwood, Cleverley, Fallan & Harvey, plus économies ! ♦

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 57
COMMEN T PORTER
NO 2 LE COSTUME

(Même quand il fait chaud)

Le costume en seersucker est un classique


d’été, surtout aux États-Unis. ■ Là-bas,
on a même fini par encadrer son port :
une règle informelle dit que le seersucker
peut uniquement être porté entre le Memorial
Day (le 27 mai) et le Labour Day (le pre-
mier lundi de septembre). ■ S’il peut être
de plein de couleurs différentes, le cos-
tume en seersucker est traditionnellement
blanc à rayures bleu. Ce qui rend le choix
de la chemise très compliquée. Après de
multiples expériences, une solution : la
chemise couleur jaune pâle. ■ À moins que
vous ne régliez le problème avec un vieux
T-shirt de rock (ici ACDC, 1990). ■ Idée :
le jour du mariage, chemise jaune ; le
lendemain pour le brunch, T-shirt ACDC.

Costume en seersucker, HUSBANDS PARIS.


T-shirt vintage en coton. Tennis, CONVERSE.
Costume en seersucker, HUSBANDS PARIS.
Chemise en coton, HOLIDAY BOILEAU.
Cravate, SOZZI CALZE chez BEIGE HABILLEUR.
Lunettes, JACQUES-MARIE MAGE chez BEIGE
HABILLEUR.
Costume crème à rayures tennis, chemise
en oxford bleu ciel: appellons ça le style
Riviera. ■ Et ajoutons un conseil : pour
vaincre le soleil de la Riviera, n'ou-
bliez pas votre casquette baseball. ■ Chic
et cool.

Costume en laine, DE FURSAC. Chemise


en coton, FIGARET PARIS. Casquette, POLO
RALPH LAUREN.
Ici, la taille haute du pantalon fait
l’essentiel, donnant de l’allure à un
ensemble très simple. ■ Si, si, la taille
haute vous ira à vous aussi, puisqu’elle
va à tout le monde. ■ Le T-shirt n’est ni
plus ni moins que le T-shirt officiel du
combat Tyson Vs. Spinks de 1988 (victoire
par K.O de Tyson après 91 sec).

Costume en coton, UNIQLO. T-shirt vintage


en coton. Mocassins, J.M. WESTON.
Si cette image ne vous donne pas envie
d’enfiler un costume plus ample, généreux
aux épaules et couvrant largement les
chaussures (ici, le pantalon fait 23 cm
d’ouverture au niveau de la cheville,
nous avons mesuré), nous ne voyons pas ce
qui le fera. ■ Avec un costume de ce style,
pour ne pas basculer dans le flou total,
il est chaleureusement suggéré de
rentrer son T-shirt, ou sa chemise, dans
son pantalon.

Costume en laine, DIOR MEN. T-shirt vintage


en polycoton. Tennis, ADIDAS.
On a beau chercher, on ne voit rien de
plus fiable et polyvalent pour un homme
qu’un costume marine deux boutons. ■ Celui-
ci vous donnera une bonne idée de la coupe
à viser. Le léger flare au niveau de la
cheville fait notamment la démonstration
que l’étroitesse ne doit pas être un ob-
jectif absolu. Surtout si vous envisagez
de parfois le porter avec une paire de
baskets. ■ Pour déjouer la sobriété du cos-
tume, amusez-vous sur la cravate. Ce mo-
dèle à rayures rugby fait exactement cela.

Costume en laine, HERMÈS. Chemise en


coton, SWANN & OSCAR. Cravate, DRAKE'S
chez BEIGE HABILLEUR. Tennis, CONVERSE.
Le costume croisé à rayures tennis en fresco
est la déclinaison estivale du costume
croisé à rayures tennis en flanelle. Autant
dire un classique. ■ Les rayures de la
chemise se marient sans difficulté à celles
du costume parce qu’elles ne sont pas de
mêmes proportions. ■ La chemise col blanc,
ou col banquier, est très 80s et un brin
ostentatoire. Elle vous évoquera même
sans doute Bernard Tapie, période Phocéa.
Et pourtant : c’est une des envies – inex-
plicables – de la saison. ■ Notez par
ailleurs que le col blanc est un héritage
des cols détachables – toujours blancs,
et amidonnés – qui équipèrent pendant long-
temps les chemises pour homme.

Costume en laine, HUSBANDS PARIS. Chemise


en coton, SWANN & OSCAR. Cravate, BREUER.
Mocassins, J.M. WESTON. Montre, TUDOR.
Instinctivement, vous aurez peut-être
l’impression qu’un croisé est moins es-
tival qu’un costume droit. Dans les faits,
vous ne verrez absolument pas la dif-
férence. ■ La couleur tabac est très
sous-estimée, n'est-ce-pas ?

Costume en coton, DRIES VAN NOTEN.


Chemise en coton, HERMÈS.
Envie de faire tomber la veste et de rouler
les manches de votre chemise en sortant
du bureau ? Qui sommes-nous pour vous en
empêcher ?

Costume en laine, HUSBANDS PARIS. Chemise


en coton, SWANN & OSCAR. Cravate, BREUER.
Mocassins, J.M. WESTON. Montre, TUDOR.
Quelques pages auparavant, cette veste
crème à rayures tennis était accompagnée
d’une chemise oxford bleu ciel, dans une
style impeccable pour un brunch ensoleillé
chez les beaux-parents ■ Pas sûr que cette
nouvelle configuration stylistique et ce
T-shirt Def Leppard plaisent autant à belle-
maman. ■ Elle appréciera en revanche forcé-
ment cette ceinture à boucle en os marqueté.

Costume en laine, DE FURSAC. T-shirt


vintage en coton. Ceinture, HARPO.
Louis-Charles porte ici une déclinaison
du traditionnel abacost. ■ Pour connaître
l’histoire de l’abacost, filez à la fin
de cette série. ■ On notera ici, sans sur-
prise, tout l’apport d’une paire de lu-
nettes spectaculaire dans une tenue habil-
lée. ■ On notera également que ce n’est
définitivement jamais une mauvaise idée
de glisser ses mains dans ses poches, que
ce soit celles de la veste ou du pantalon.

Costume en laine, GRAND TREICHVILLE (à


Abidjan). Chemise en coton, RALPH LAUREN.
Cravate, RRL. Lunettes, PORT TANGER.
Un costume croisé en fresco, une chemise
au long col français (on ne dira jamais
assez que les petits cols de chemise sont
à proscrire) et une cravate en tricot
de soie effet zig-zag (petite rareté à
chercher en ligne) : la vie est belle
quand on fait un petit effort. ■ Encore
une fois : avec un costume strict, n’hési-
tez pas à sortir votre plus belle paire
de lunettes de soleil, mais pensez bien
à les retirer au bureau.

Costume en fresco, HUSBANDS PARIS. Chemise


en coton, FIGARET PARIS. Cravate, HILDITCH
& KEYS. Lunettes, JACQUES-MARIE MAGE.
Et si vous échangiez votre caleçon fétiche
contre un pyjama en popeline subtilement
gansé ? Très bonne idée. ■ Précision impor-
tante : le mannequin porte des Converse
avec son pyjama parce qu’il n’a pas trouvé
ses chaussons vénitiens au saut du lit.
Il ne s’apprête absolument pas à sortir
en pyjama. Et vous non plus, d’accord ?

Pyjama en coton, SLEEPY JONES chez Mr PORTER.


Tennis, CONVERSE.
Ce costume fait la démonstration que le lin
sait se tenir, pour peu qu’il soit lourd
(le lin irlandais a notamment cette cara-
ctéristique) ■ Le polo en maille est tou-
jours une très bonne idée sous un costume.
Pensez simplement à le prendre dans une
taille suffisamment grande pour pouvoir
le boutonner sans mal jusqu’en haut. Sous
une veste, le boutonnage intégral est une
bonne option stylistique. ■ Confirmation :
la couleur tabac est vraiment sous-estimée.
■ Confirmation aussi : l’Adidas Samba est
un classique.

Costume en lin, RING JACKET chez BEIGE


HABILLEUR. Polo en coton, FRED PERRY.
Tennis, ADIDAS.

Toutes les pièces vintage de la série


sont fournies par Le Vif Vintage et
Gauthier Borsarello.
Parmi les costumes d’été, l’abacost
occupe une place à part. Jugez-plutôt.

ABACOST
Qu’est-ce qu’un abacost ? La réponse pourrait ARRÊTÉ POUR PORT
tenir en quelques mots et deux lignes. Concrè- DU COSTUME-CRAVATE
tement, l’abacost est en effet un complet, com-
posé d’un pantalon et d’un veston sans revers, Dans les faits, l’obligation est strictement ap-
à col chemise, dont les manches peuvent être pliquée. « Tous ceux qui travaillaient pour
courtes ou longues. Mais s’arrêter là revien- Mobutu n’avaient pas d’autre choix que de le
drait à passer à côté de l’essentiel. Plus qu’un porter, se souvient ainsi le député de la RDC
vêtement, l’abacost est une idée, une pensée. Alphonse Bonioma. C’était obligatoire. Porter
Mieux : une doctrine politique. le costume-cravate était perçu comme une
Pour comprendre, il faut remonter à 1971. provocation. C’est même ce qui a justifié dans
Joseph-Désiré Mobutu, président auto-pro- un premier temps l’arrestation d’Étienne
clamé de la République du Congo, est alors Tshisekedi, l’un de ses opposants. » Mais ce
solidement installé à la tête du pays qu’il s’ap- qui vaut alors pour les hommes politiques est
prête à rebaptiser « Zaïre ». Mais Mobutu veut également vrai pour ceux de la rue : « Certains
plus que le pouvoir. « Il cherchait à l’époque policiers arrêtaient dans la rue les gens qui
à inventer un dogme qui porterait sa marque, portaient le costume. Pour faire du zèle et les
exalterait le nationalisme congolais et li- rançonner. » Mais la maréchaussée locale n’est
quiderait l’héritage colonial », raconte Jean- pas la seule à se remplir les poches grâce à l’ha-
Pierre Langellier, auteur de la biographie Mo- bit de Mobutu. « Paradoxalement, explique
butu. Le nom du dogme imaginé par Mobutu Jean-Pierre Langellier, l’abacost a beaucoup
est trouvé, ce sera « l’Authenticité ». Un concept enrichi les tailleurs belges. » Ce que confirme
qu’il installe avec une série de mesures pré- Alphonse Bonioma : « C’est la maison Arzoni
cises : concrètement, les prénoms étrangers à Bruxelles qui faisait les plus beaux abacost,
sont proscrits et les Zaïrois n’ont plus le droit de et tout le monde en portait pour les grandes
se faire la bise en public (une aliénation men- occasions. » Car l’abacost raconte aussi une
tale, selon lui). Surtout, les hommes sont obli- histoire d’élégance : « Je pense sincèrement
gés de porter l’abacost, dont le nom n’est rien que c’était esthétique avant d’être culturel ou
d’autre que la contraction de « à bas le cos- politique, défend Louis-Charles Aka, conseiller
tume ». Cette obligation vestimentaire vise un politique sur place. Il ne faut pas sous-estimer
objectif symbolique majeur : affranchir le pays la beauté de l’abacost. »
de l’influence occidentale en le débarrassant de Pourtant, malgré son élégance, l’uniforme
la cravate, symbole du pouvoir européen. de « l’Authenticité » finit par disparaître pro-
gressivement au cours des années 90, celles de
la déchéance de Mobutu, officiellement délogé
en mai 97. « Certains en portent encore au
pays, ou l’ont porté pour montrer leur fidélité
à Mobutu pendant les années Kabila, déve-
loppe Alphonse Bonioma. Mais ils sont de
plus en plus rares. » Jean-Pierre Langellier
n’est pas totalement surpris, au fond : « L’aba-
cost n’était pas aussi confortable et seyant
que Mobutu le prétendait. La veste, par
exemple, était trop cintrée et trahissait l’em-
bonpoint de certains… » ♦

72 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
MANSART Magnum Automatique
LA GARDE ROBE IDÉALE Printemps/été 2019

T- S H I R T S E T P O LO S
□ UNE GROSSE PILE DE T-SHIRTS BLANCS COL ROND. Avec ou sans poche .
□ DES T-SHIRTS GRIS CLAIR COL ROND. Même principe que pour les t-shirts blancs .
□ QUELQUES POLOS PIQUÉS MANCHES COURTES. Dans les couleurs classiques: marine,.
rouge, vert, blanc .

Et pour le plaisir

□ DES POLOS EN MAILLE MANCHES COURTES. John Smedley en fait évidemment des .
très beaux, Uniqlo en fait des fiables .
□ DES VIEUX T-SHIRTS DE GROUPES DE ROCK. Plus ils sont vieux et artisanaux, mieux c’est .
□ DES VIEUX T-SHIRTS AVEC DES MARQUAGES UNIVERSITAIRES OU SPORTIFS AMÉRICAINS .
Dans toutes les couleurs imaginables .

C H E M I S E S E T C H E M I S E T TE S
□ UNE CHEMISE OXFORD BLANCHE À COL BOUTONNÉ. Mais celle-là vous l’avez déjà .
□ UNE CHEMISE OXFORD BLEUE À COL BOUTONNÉ. Idem .
□ UNE CHEMISE OXFORD RAYÉE BLEU ET BLANC. Soyons fou .
□ UNE CHEMISE POPELINE BLANCHE. Avec un col généreux, pour accueillir aisément .
une cravate .
□ UNE CHEMISE POPELINE BLEU CIEL. Pareil .
□ UNE CHEMISE EN CHAMBRAY. Version workwear : avec deux poches plaquées et .
triple surpiqûre blanche .
□ UNE CHEMISE À CARREAUX EN FLANELLE. À porter par-dessus un T-shirt blanc lors .
des soirées un peu fraîches .
□ UNE CHEMISETTE EN SEERSUCKER. Avec les rayures bleu ciel et blanches .
□ UNE CHEMISETTE EN POPELINE. Avec un collar loop. Pour être chic dans la chaleur .

Et pour le plaisir

□ UNE CHEMISE HAWAÏENNE EN RAYONNE. Modèle d’époque de préférence .


□ UNE CHEMISE POPOVER EN MADRAS. À enfiler par la tête, donc .
□ UNE FUN SHIRT DE CHEZ BROOKS BROTHERS. Retrouvez-la dans la série Comment .
porter une chemisette ? Et foncez sur eBay ou Etsy pour en trouver une vieille .

PANTALO N S E T B E R M U DA S
□ DEUX JEANS DE COUPE STANDARD. À la patine naturelle, et si possible à deux .
stades différents de leur évolution .
□ UN PANTALON 5 POCHES BLANC EN COTON. Abusivement appelé « jeans blanc » .
(un jeans est forcément en denim) .
□ UN CHINO BEIGE. Pas slim, s’il vous plaît .
□ UN PANTALON EN COTON VERT OLIVE. Par exemple, un fatigue pant militaire .
□ UN BERMUDA MARINE OU BEIGE. À pinces si possible, ample en tout cas .
□ UN CHINO COUPÉ. Coupé aux ciseaux, si possible de façon totalement nonchalante .
□ UN SHORT NYLON. Assez court mais confortable. Pour le sport ou non .
□ UN SHORT DE BAIN. Arrivant mi-cuisses. Dans une couleur vive ou un imprimé estival .

Et pour le plaisir

□ UN SHORT DE TENNIS BLANC ET COURT. Pour le tennis, et pour le style .


□ UN FATIGUE PANT MILITAIRE COUPÉ. Coupé avec nonchalance, évidemment .

74 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
P U LL S E T S WE AT S H I R T S
□ DEUX PULLS COL ROND BLEU MARINE EN LAINE MÉRINOS. Très pratique .
□ DEUX PULLS COL POLO BLEU MARINE EN LAINE MÉRINOS. Marche aussi en gris foncé .
□ UN PULL COL ROND EN LAINE COLORE. Vert, rouge ou jaune. Torsadé ou pas .
□ UN SWEATSHIRT COL ROND GRIS. Manches raglan de préférence. Vintage si possible .
□ UN SWEATSHIRT COL ROND MARINE. Idem .
□ UN HOODIE GRIS CHINÉ. Parce qu’il y aura toujours des dimanche matins .

Et pour le plaisir

□ UN CARDIGAN VINTAGE À LARGES RAYURES VERTICALES. Très 50s .


□ UN PULL COL ROND OU V EN LAINE À MOTIF ARGYLE. Vous savez, le motif des .
chaussettes Burlington .
□ UN POLO DE RUGBY. Avec ses larges rayures .
□ DES SWEATS AVEC MARQUAGES UNIVERSITAIRES OU SPORTIFS AMÉRICAINS. Obsession .

C O S T U M E S , B L A Z E R S E T C R AVATE S
□ UN COSTUME MARINE DEUX OU TROIS BOUTONS. Idéalement en fresco .
□ UN COSTUME ANTHRACITE DEUX OU TROIS BOUTONS. Fresco aussi .
□ UN BLAZER MARINE EN COTON. Ultra pratique .
□ UNE CRAVATE EN TRICOT MARINE. 8cm de large, pas moins .
□ UNE CRAVATE EN TRICOT NOIRE. Même punition .
□ UNE CRAVATE CLUB EN SOIE. Pour intégrer le club des hommes sachant s’habiller .

Et pour le plaisir

□ UN COSTUME CROISÉ MARINE À RAYURES TENNIS EN FRESCO. Quel classique ! .


□ UN COSTUME BEIGE EN LAINE FROIDE. À porter sur votre belle chemise en popeline ciel .
□ UN COSTUME EN SEERSUCKER. Vous savez que vous en avez envie .

V E S TE S E T MANTE AUX
□ UNE VESTE EN DENIM. Si vous ne parvenez pas à la fermer en entier, c’est .
qu’elle est trop petite .
□ UNE VESTE MILITAIRE VERT OLIVE. Une jungle jacket, reconnaissable à ses .
poches inclinées, fera très bien l’affaire par exemple .
□ UN BLOUSON. MARINE, BEIGE OU ROUGE. Comme un Harrington ou un Valstarino .
□ UN COUPE-VENT EN NYLON. De type coach ou surf jacket .
□ UN PARDESSUS BEIGE IMPERMÉABLE. Pour les journées pluvieuses .

Et pour le plaisir

□ UNE VARSITY JACKET D’ÉPOQUE ÉLIMÉE. Ne dites pas teddy, bon sang .
□ UN BLOUSON À IMPRIMÉ TARTAN BLACK WATCH. Chic .

76 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
AC C E S S O I R E S
□ UNE CASQUETTE DE BASEBALL EN COTON. Pour remplacer votre casquette fétiche .
en flanelle, trop chaude pour la saison .
□ UN CHAPEAU ROULABLE EN FEUTRE OU PANAMA. Communément appelé un travellers hat .
À glisser dans la valise, en toute logique .
□ UNE CEINTURE TRESSÉE MARINE. De chez L’aiglon par exemple .
□ UNE CEINTURE HABILLÉE EN CUIR. Marron de préférence, avec une boucle en .
laiton massif. (Evitez les boucles chromées dont le plaquage partira avec le temps) .
□ UNE PAIRE DE LUNETTES DE SOLEIL EN ACÉTATE. Noir ou écaille. Ou noir et écaille .
□ UNE PAIRE DE LUNETTES DE SOLEIL EN MÉTAL TYPE PILOTE. Légères et agréables .
par temps chaud .
□ UN SAC EN CANVAS ÉPAIS À PORTER À L’ÉPAULE. En semaine, pour partir travailler .
□ UN SAC 48H DE TYPE KITBAG MILITAIRE. Le week-end, pour partir décompresser .

Et pour le plaisir

□ UN BOB EN LIN OU COTON. Si possible non publicitaire .


□ UN TOTE BAG HARRODS EN PVC. Très chic .

S O U S -V Ê TE M E NT S
(Nous vous laissons trancher le grand débat « slip, boxer ou caleçon ?»
en votre âme et conscience)

□ PLUSIEURS PAIRES DE MI-BAS MARINE. SI POSSIBLE EN FIL D’ÉCOSSE. Parfait avec .


un costume marine ou anthracite .
□ PLUSIEURS PAIRES DE CHAUSSETTES EN LAINE ÉPAISSE À GROSSES CÔTES. Pour la détente.

Et pour le plaisir

□ QUELQUES PAIRES DE CHAUSSETTES BURLINGTON. Cheesy à souhait .


□ QUELQUES PAIRES DE CHAUSSETTES BLANCHES OU ÉCRUES CÔTELÉES. Nous parlons ici .
de chaussettes de ville, pas de chaussettes de sport .

C HAU S S U R E S
□ UNE PAIRE DE MOCASSINS NOIR OU MARRON. Plein d’idées dans ce numéro .
□ UNE PAIRE DE RICHELIEU NOIRS. Pour les occasions formelles .
□ UNE PAIRE DE DERBIES MARRONS. En veau velours par exemple .
□ UNE PAIRE DE BASKETS EN TOILE BLANCHE OU ÉCRUE. Converse, Superga, Springcourt…
□ UNE PAIRE DE BASKETS EN TOILE FONCÉE. Idem .
□ UNE PAIRE DE SNEAKERS EN CUIR BLANC. Quelque chose de très simple. Avez-vous .
déjà entendu parler des Stan Smith ? .
□ UNE PAIRE DE RUNNING VINTAGE. Et New Balance ? .
□ UNE PAIRE D’ESPADRILLES. Pour la plage .

Et pour le plaisir

□ UNE PAIRE DE MOCASSINS À MORS. Gucci, forcément .


□ UNE PAIRE DE SNEAKERS NIKE × SACAI. Un peu de mode .
□ UNE PAIRE D’ADIDAS SAMBA. Classique .
□ UNE PAIRE DE TRETORN NYLITE. Un classique preppy qu’il est grand temps de réhabiliter.
□ UNE PAIRE DE BIRKENSTOCK MODÈLE BOSTON. Tout se passera bien .
□ UNE PAIRE DE SANDALES RONDINI. Laissez-vous faire aussi .

78 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
EN TR ETIEN
NO 2

80 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
GAY
TALESE par raphael malkin , à new york

C’est une légende. Une vraie. À 86 ans, l’Américain


Gay Talese, journaliste et écrivain, maître dans l’art
du reportage littéraire, n’a jamais été aussi élégant.
Une histoire de costumes, mais pas seulement…

Dans son dernier numéro d’hiver, la Columbia costume anthracite, coupé de manière assez
Journalism Review demandait à plusieurs conservatrice, à la nuance près que ses revers
grands noms du journalisme américain leurs étaient faits d’une soie flamboyante; ses chaus-
conseils pour réussir un reportage. En préam- sures anglaises, elles, étaient impeccablement
bule de leurs différents témoignages, chacun cirées, jusqu’à l’endroit de leurs semelles »,
était introduit par une présentation mention- écrivait-il ainsi.
nant son journal, sa fonction, ainsi que ses De tout temps, le journaliste a accordé
principaux faits d’armes. Mais pour Gay Talese, une importance particulière à l’habit. Ceux de
la CJR avait choisi d’écrire simplement ceci : ses sujets évidemment, mais les siens aussi.
« Gay Talese, eh bien… C’est Gay Talese. » En plus d’être une plume reconnue, Gay Talese
Point barre. Rien à ajouter. De fait, dans l’in- est un homme d’une élégance remarquable.
dustrie du journalisme américain, Gay Talese
est une légende. Ancienne petite main du New
York Times, ce fils d’immigrés italiens a forgé
son mythe en faisant infuser dans ses travaux « QUAND JE SORS MANGER UN SAND-
les formes de la création littéraire. Ses por-
traits et ses enquêtes sont ainsi constitués de
mises en scène et de longues descriptions, éri-
WICH, JE M’HABILLE BIEN. PARCE
geant la science du détail en art absolu. Consi-
déré, aux côtés de Tom Wolfe ou Truman Capote, QUE JE NE PEUX PAS ME PERMETTRE
comme l’un des totems du Nouveau journa-
lisme, Gay Talese a, au cours de sa carrière,
écrit plus d’une dizaine de livres. Dans Ton
D’ÊTRE ANODIN »
Père honoreras (1971), il embarque dans la
roue d’un puissant baron de la mafia ita- Loin de l’image éculée du journaliste barou-
lienne de New York. Le Motel du voyeur deur, couvert de la glaise de ses aventures, lui
(2016) dresse le portrait d’un patron d’au- s’affiche en un impeccable gandin, son fedora
berge se plaisant à observer l’intimité de ses sur la tête, toujours habillé d’un costume trois
clients au moyen de quelques ingénieux stra- pièces. Ce soir-là, dans sa tanière d’auteur, si-
Photo de Alex Gotfryd/Corbis via Getty Images

tagèmes. L’œuvre de Gay Talese est ainsi faite, tuée au sous-sol de l’hôtel particulier qu’il oc-
ricochant entre les célébrités et les anonymes. cupe dans le nord bourgeois de Manhattan,
On y trouve aussi l’ouvrier chargé de supervi- à New York, Gay Talese porte un gilet et un
ser le fonctionnement des monstrueuses en- pantalon de costume couleur café, ainsi qu’une
seignes lumineuses de Times Square, le vieux chemise à col banquier, parcourue de fines
Gay Talese en 1976 à New York.

gratte-papier du Times s’occupant dans son rayures roses. Avant d’entamer la discussion,
coin de la rubrique nécrologique, ou encore celui qui fêtera cette année ses 86 ans passe
Frank Sinatra. L’article sur le crooner absolu une main dans ses cheveux blancs neige, puis
de l’Amérique, que Gay Talese publia en avril enfile sa veste. « Vous voyez, cette veste a des
1966 dans les pages du magazine Esquire, boutonnières de manches fonctionnelles. Elles
« Frank Sinatra a un rhum », est encore au- ne sont pas juste décoratives, comme sur la
jourd’hui considéré comme un modèle absolu, majorité des vestes d’aujourd’hui. Je peux dé-
où l’observation s’entremêle de manière déli- boutonner la boutonnière. Même si je ne le
cate avec l’investigation. « Sinatra portait un fais jamais, ça change tout… »

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 81
« L’ALLURE DES MAFIEUX ÉTAIT
EXTRAORDINAIRE. CES GENS
N’ÉTAIENT PAS HABILLÉS POUR
TUER. ILS S’HABILLAIENT POUR
MONTRER AU MONDE QU’ILS
ÉTAIENT DES GENS ESTIMABLES »

L’ÉTIQUETTE. Vous avez écrit un jour : mille, mon père portait un costume blanc. parents, à Ocean City, j’y suis allé. Un matin, j’ai
« Lorsque je m’habille d’un de mes costumes Même dans ces moments là, il ne voulait pas enfilé un costume trois pièces et un fedora mar-
faits sur mesure, je suis en harmonie avec mes porter de vêtements de sport. Il fallait qu’il en ron clair. Je suis monté dans un bus qui rejoi-
plus grands idéaux. » Quels sont ces idéaux et jette. Cela a à voir avec ce que l’on appelle en gnait New York et je suis descendu à l’arrêt de la
quel est leur rapport avec le vêtement ? Italie faire « la bella figura » : les Italiens aiment 41ème rue, à deux blocks des bureaux de la rédac-
GAY TALESE. J’ai toujours été intéressé par être bien habillés pour impressionner le monde. tion du New York Times. Au troisième étage
le style, parce que je baigne là-dedans depuis Mon père m’a confectionné mes premiers cos- de l’immeuble du journal, je suis tombé sur
mon plus jeune âge. Mon père était tailleur. Il tumes sur mesure alors que je n’étais pas encore un large hall de réception. Un homme était pré-
était italien, aussi. Il est né dans un petit vil- tout à fait adolescent, parce qu’il voulait que je posé à l’accueil. Je lui ai dit que je venais voir le
lage de Calabre, au sud de l’Italie, là où il n’y sois le plus beau et le plus respectable de tous. rédacteur en chef, Monsieur Turner Catledge.
avait rien. À 17 ans, il a rejoint son cousin An- J’ai tout de suite aimé ça. Au lycée, je portais des Le réceptionniste m’a demandé : « Avez-vous
tonio Cristiani, qui vivait à Paris et était tail- costumes, des vestes et des cravates, j’étais ha- un rendez-vous ? – Non, pas le moins du
leur, rue de la Paix. Antonio Cristiani a ensei- billé comme un homme des années 30, alors monde. Je suis là parce que je connais le cousin
gné à mon père le tailoring. Pour mon père, que mes camarades, eux, avaient des boots, des de M. Catledge », ai-je répondu. Et dans la fou-
l’apparence était quelque chose d’essentiel. vestes de sport et des chinos. Je ne m’habillais lée, j’ai raconté l’histoire de mon camarade
Il m’a transmis cette conviction. D’une cer- pas « jeune » du tout, et je crois que je ne l’ai ja- d’université. L’homme, qui devait avoir 65 ou 70
taine manière, je suis comme mon père. Avec mais fait. Je n’ai jamais eu l’air d’un adolescent. ans et portait un nœud papillon, m’a regardé de
mon stylo, mon carnet, mes articles et mes Lorsque je m’habille, je veux faire en sorte d’être haut en bas, comme pour me sonder. En un ins-
livres, je fais attention aux détails, comme unique. Je veux que l’on se demande qui je suis tant, il a disséqué mon costume, ma cravate,
mon père le faisait avec ses costumes. Je tra- quand on me voit. Avec mes costumes, c’est mon chapeau. Il a dû se dire que je n’étais pas un
vaille de telle sorte que mes chapitres ne s’ef- comme si j’étais sur un plateau de tournage. Et escroc ou bien un fou. Je l’intriguais, je pense.
fondrent pas comme un vulgaire château de je ne suis pas un second rôle : je suis habillé à la J’avais l’air de quelqu’un qui compte. Il a décro-
cartes. La minutie du tailoring et celle de l’écri- manière de celui qui tient le pistolet, de celui qui ché fébrilement son téléphone. Cinq minutes
ture se rejoignent. J’écris comme un tailleur. embrasse la fille, ou de celui à qui appartient la plus tard, un jeune homme est venu à ma ren-
Je couds les mots ensemble. belle villa. Mon rapport au vêtement est extrême- contre. Herb Andre était le secrétaire de Turner
ment individualiste. Il faut que je sois sans cesse Catledge. J’ai raconté l’histoire du cousin. Il m’a
É. Votre père, Joseph Talese, possédait sa parfaitement habillé. Quand je sors de chez moi répondu que Turner Catledge était un homme
propre affaire à Ocean City, la petite ville du pour manger un sandwich au bout de la rue, je occupé, mais que si je revenais aux environs de
New Jersey où vous êtes né et avez grandi. Quels m’habille bien. Pourquoi ? Parce que l’on va me 16h, juste avant la réunion de rédaction de
sont les premiers souvenirs de votre père et de voir. Je ne peux pas me permettre d’être anodin. l’après-midi, je pourrais lui parler quelques mi-
sa boutique qui vous reviennent en tête ? Je suis un homme élégant et je crois en l’élé- nutes. Je suis revenu à 15h45, après avoir tourné
G.T. Je me souviens de cabines d’essayage, gance en toutes circonstances. L’apparence pendant des heures dans le quartier. Le récep-
avec leurs rideaux en velours et les trois mi- est une chose essentielle pour moi. Surtout tionniste à nœud papillon m’a conduit dans la
roirs. Les clients qui entraient dans la bou- parce que je suis journaliste. C’est une ma- grande salle de rédaction du New York Times,
tique portaient des manteaux et des Homburg, nière de montrer le respect que je porte à l’his- pleines de journalistes accrochés à leurs machines
des chapeaux en feutre aux bords légèrement toire que je veux écrire. C’est aussi une manière à écrire, qui buvaient, qui fumaient, qui re-
relevés. Ces hommes, surtout des protestants, de séduire ceux à qui je veux parler, l’élu comme niflaient et hurlaient, aussi. J’avais l’impression
avaient des revenus confortables et ils jouis- l’ouvrier. On a toujours plus tendance à ouvrir d’être dans un film. Nous avons tourné à gauche
saient en ville d’une certaines réputation. Mon sa porte à un homme qui présente bien. et je me suis retrouvé dans ce cabinet lambrissé.
père leur faisait presque la révérence. Dans la Au fond, il y avait cet homme imposant aux
boutique, les clients montaient sur un genre É. Quelle est la première fois où votre appa- cheveux grisonnants, avec un costume sombre
de piédestal et mon père prenait leurs me- rence, donc, a vraiment compté selon vous ? à rayures, et des chaussures noires parfaitement
sures. Puis, après que ses clients soient partis, G.T. En 1953. Au mois de juin de cette année-là, cirées. C’était Turner Catledge. Le rédacteur en
il se retirait dans son atelier, où il s’occupait de j’ai obtenu mon diplôme de journalisme de chef m’a vu, moi, Gay Talese, jeune homme de
couper les costumes. Je le revois étendre des l’Université d’Alabama. Quelques temps aupa- rien du tout, vêtu d'un costume trois pièces. Il
rouleaux de tissu sur cette longue table, mesu- ravant, j’avais rencontré cet étudiant au sein de s’est redressé pour me saluer. Une fois encore,
rer, tracer des lignes, couper… mon cours de français qui m’avait dit que son j’ai évoqué l’histoire du cousin fréquenté en
cousin était le rédacteur en chef du New York Alabama, James Pinkston. Turner Catledge m’a
É. De votre côté, vous vous êtes appliqués à Times et que, si je voulais vraiment devenir dévisagé, interloqué. Il n’avait aucun cousin qui
être élégant dès votre plus jeune âge… journaliste, je n’avais qu’à lui rendre visite de sa s’appelait James Pinkston. Au même moment,
G.T. L’été, quand nous allions à la plage en fa- part. Pendant l’été, alors que j’étais chez mes des journalistes en bras de chemises sont arri-

82 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
Gay Talese, sur la plage d’Ocean City, New Jersey, 1986. Photo de Harry Hamburg/NY Daily News via Getty Images

vés dans son bureau pour la fameuse réunion de adjoint. Pourquoi ces détails sont importants cré un long article puis un livre à Joseph Bon-
rédaction. Je ne savais plus où me mettre. dans vos travaux de journaliste ? nano, le fondateur du clan new-yorkais du
Monsieur Catledge a demandé à son assistant G.T. Il s’agit de traiter le réel en utilisant les tech- même nom. C’était un homme fier, qui voulait
de prendre mes coordonnées en indiquant que niques littéraires de la mise en scène, de la des- montrer qu’il était quelqu’un de spécial. Il agis-
si une place de copy boy venait à se libérer, on cription, de la construction de personnages, ce sait comme un roi. On sentait qu’il avait le
m’appellerait. Puis j’ai été congédié. Dans le qu’ont toujours fait Marcel Proust, Ernest He- droit de gouverner, de dominer et de tuer.
bus, en rentrant dans le New Jersey, j’ai pensé mingway, Joyce Carol Oates ou Guy de Maupas- C’était un immigrant, il était né en Sicile et ar-
à cet enfoiré de Pinkston. Il n’y avait jamais eu sant. L’idée est de permettre à mon lecteur rivé à New York par bateau, mais il n’était pas
de cousin. C’était du bullshit. Comment avais-je d’avoir une photographie parfaite des gens aux- comme les paysans avec qui il avait débarqué.
pu être aussi naïf ? Deux semaines plus tard, quels je m’intéresse. De ce point de vue, il faut Lui n’était pas venu en Amérique pour ramas-
le téléphone a sonné chez mes parents. C’était que je les décrive de la manière la plus pointil- ser les ordures. Il était venu pour parader pen-
Herb Andre, le secrétaire de Turner Catledge. leuse possible. Et cela passe d’abord par les ha- dant qu’on lui baisait la main. Un jour, j’ai
Le New York Times avait besoin d’un copy boy, bits. Je suis un observateur, et même un voyeur. invité Joe Bonnano à dîner chez moi. J’ai de-
et il voulait savoir si j’étais disponible. J’ai ré- Je regarde et je raconte. Avant d’écrire, je dois mandé à mon père de venir. Il ne comprenait
pondu « oui », sans hésiter une seule seconde. apprendre à quoi ressemble mes héros, je col- pas pourquoi je m’intéressais tant aux mafieux
Aujourd’hui, je suis convaincu que j’ai obtenu lectionne leurs photos, je fais des collages. Il et, en particulier, au personnage de « Joe Ba-
ce premier boulot grâce à mon costume. C’est ce faut que je me représente les gens et, en ce sens, nanas ». Il aurait aimé que j’écrive à propos de
putain de costume trois pièces et rien d’autre je veux tout savoir de ce qu’ils portent et de ce Marconi, l’inventeur du télégraphe et, moi, de
qui m’a permis de devenir journaliste. Ma car- que cela veut dire d’eux. mon côté, je lui disais que les gangsters me
rière a démarré, et ma vie a changé, non pas paraissaient magnifiques dans leur manière de
parce que je savais écrire mais parce que je É. Parmi les gens que vous avez interviewés au vivre à l’écart du reste de la société, avec leur
savais m’habiller. cours de votre carrière, quels sont ceux dont le morale de villageois siciliens, comme s’ils sor-
style vous a le plus frappé ? taient tout droit du 19ème siècle. Lorsque Joe
É. Dans Le Royaume et le pouvoir, le livre que G.T.  Quand même, l’allure des mafieux était Bonnano est arrivé chez moi, il portait un long
vous avez consacré aux coulisses du New York extraordinaire. Ces gens n’étaient pas habillés pardessus en cachemire. Tout au long du dî-
Times en 1969, vous décrivez avec une atten- pour tuer. Ils s’habillaient pour montrer au ner, il a gardé sa veste sur ses épaules. Il était
tion toute particulière la tenue des journa- monde qu’ils étaient, avant toute chose, des très formel. Mon père aussi. Ils se ressem-
listes, notamment celle de Turner Catledge, gens estimables, comme des banquiers ou des blaient, tous les deux. Quand ils étaient en pu-
directeur de la rédaction, et Clifton Daniel, son chefs d’entreprise de tous les jours. J’ai consa- blic, ils agissaient comme s’ils étaient sur la

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 83
Gay Talese dans sa maison d’Ocean City, New Jersey, 1986. Photo de Harry Hamburg/NY Daily News via Getty Images

scène d’un théâtre. Ils avaient la sensation


aigüe qu’on les regardait et ils devaient, pour
ça, être impeccable. Au cours de ce dîner, mon
père et Joe Bonnano se sont entendus tous les
deux comme des larrons en foire. Ils ont parlé
de musique, ils ont cité des vers de leurs
poèmes favoris. Mon père a oublié que Joe
Bonnano faisait tuer, chaque année, des di-
zaines de personnes.

É. Vous est-il déjà arrivé de vous tromper à


propos d’une personne, à cause des habits
qu’elle portait ?
G.T. Plus jeune, je jouais au tennis dans un
club privé du sud de Manhattan. Un jour, alors
que je cherchais un partenaire, on m’a présen-
té ce type qui avait l’air perdu. Il portait cet
affreux t-shirt couvert de gerbes de peinture
de toutes les couleurs. C’était un bon joueur,
qui savait renvoyer la balle. Lorsque nous
avons terminé la partie, l’homme m’a confié
qu’il était peintre. J’ai cru qu’il était peintre
en bâtiment. Nous avons rejoué ensemble et,
à chaque fois, il portait le même fichu tee-shirt
bariolé. J’ai fini par lui demander où il travail-
lait, et il m’a répondu qu’il avait un studio à lui.
C’était un artiste. Il m’a emmené visiter son
studio, à l’angle de la 34ème rue et de Park Ave-
nue. L’endroit était gigantesque, gorgé de lu-
mière. Mon partenaire de tennis était Frank
Stella, l’un des peintres les plus célèbres de
l’histoire contemporaine. Une icône new-
yorkaise qui a participé à l’émergence du cou-
rant minimaliste. Je n’ai jamais été assez riche
pour acheter ses peintures… J’aurais pu
m’acheter son tee-shirt, par contre.

É. Pouvez-vous être touché par des manières


de s’habiller qui ne sont pas les vôtres ?
Gay Talese en 2009, au Brésil. G.T. Je suis ami depuis des années avec le
Photo de Luciana Whitaker/LatinContent/Getty Images
chanteur Tony Benett, et il m’a présenté Lady

84 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
Gaga. Depuis, j’ai passé beaucoup du temps Ce sont des petits artisans de l’ombre, des gens
avec elle. Son style me touche, même si ce n’est ordinaires et isolés. Ils cousent, ils font et re-
pas le mien. Chaque jour, sa panoplie est un font dans leur coin. Et qui fait attention à cela ?
nouveau discours. Elle est comme une roman- Peu de gens, comme peu de gens s’intéressent
cière, elle crée des visions. Et dans le même à la poésie. Les tailleurs sont des artistes
temps, elle n’est absolument pas snob et arro- sous-estimés. Ils n’ont pas les honneurs qu’ils
gante comme on pourrait le croire. Elle n’a méritent. Moi, mes costumes viennent de chez
rien à voir avec Barbara Streisand qui, elle, Cristiani bien sûr, mais aussi de chez Brioni,
je peux vous le dire, est infernale. Un jour, le Smalto, ou encore Zegna, des grandes maisons
célèbre joueur de baseball des New York Yan- italiennes. Ce ne sont pas des costumes d’au-
kees Joe DiMaggio a déclaré qu’il jouaient jourd’hui. Ils ont été pensés pour aller avec
chacun de ses matchs comme s’il s’agissait toutes les époques, le passé, le présent et le
d’un challenge immense parce qu’il y avait futur. Ce sont des pièces intemporelles et
dans les tribunes des gens qui le voyaient pour uniques. L’un de mes costumes Cristiani, par
la première fois et qu’il voulait que ceux-ci se exemple, a un col avec une double patte d’atta-
souviennent de lui à tout prix. Lady Gaga, elle, chement, je crois que vous appelez ça « la
se réinvente en permanence pour les gens qui pelle » en français (ndlr : nous l’apprenons !).
la découvrent. Personne d’autre ne fait ça. C’est de l’art.

É. D’une autre manière, vous arrive-t-il de É. Vous êtes un peu fétichiste dans votre rap-
trouver de l’élégance ailleurs que dans les vê- port aux belles fringues ?
tements ? G.T. Évidemment. En plus de tous mes cos-
G.T. Il y a des années, j’ai écrit un livre sur la tumes, je possède tout un tas de chapeaux – un
construction du Verrazano Bridge, qui, à New homme n’est pas complètement habillé s’il ne
York, relie Brooklyn à Staten Island. Pour ce porte pas un chapeau sur la tête. Je possède
travail, j’ai côtoyé pendant de nombreuses se- environ une quarantaine de fedoras, que je
maines les ouvriers de cet énorme chantier. Des porte exclusivement en hiver. Ils sont bleu,
hommes que la précision exigée par leur métier orange, ocre, caramel. La plupart d’entre eux
rendait élégants. Quand ils travaillaient, les ou- sont faits par un artisan qui a un magasin à
vriers avaient plus de style que n’importe qui. Le Miami et un atelier à Bogota, en Colombie.
pont qu’ils construisaient avait une forme ma- Cet homme vient une fois par an à New York.
jestueuse, ses câbles faisaient penser à des fils Je l’invite chez moi et nous discutons des nou-
ou aux arches d’une toile d’araignée. Ces ouvriers veaux chapeaux qu’il pourrait spécialement
étaient comme des tailleurs ou des écrivains.Ils me fabriquer. Bruno Lacorraza, c’est son nom,
faisaient « du beau ». gagne surtout sa vie en confectionnant en série
de larges Borsalinos pour les rabbins ortho-
É. Au fond, existe-il un Gay Talese « casual » ? doxes. J’ai aussi une vingtaine de chapeaux
Vous arrive-t-il parfois de vous défaire de vos plus légers, pour l’été. Je suis fétichiste, mais
habitudes et d’être un peu moins élégant, de je ne suis pas excentrique. Je ne suis pas David
vous habiller comme un ouvrier ? Bowie. Je suis simplement fier de porter des
G.T. Le Gay Talese « casual » n’existe pas. Il n’a vêtements bien faits. ♦
jamais existé. Quand je ne suis pas en ville, je
porte un pantalon de toile, un foulard, des mo-
cassins italiens et un panama. Et je roule dans
une voiture Triumph de 1957, que j’amène très
régulièrement au garage pour ne pas m’en
débarrasser. Je dépense des fortunes afin que
cette voiture puisse continuer de rouler. Cette
Triumph a une histoire, des souvenirs, et c’est
important. Je ne veux pas que cela disparaisse.
Je n’ai jamais porté de jean de ma vie. Au-
Gay Talese en 1981 aux côtés de l’écrivain Budd Schulberg à New York.

jourd’hui, la vie est une succession de tâches


qu’il faut exécuter le plus rapidement possible,
sans réfléchir, pour gagner du temps. Le port
du jean est le reflet de cette tendance. Mais
perdre du temps est quelque chose qui a une
véritable valeur. Moi, je veux gâcher du temps
pour réfléchir à la manière dont je m’habille, et
pour le reste aussi. C’est en perdant du temps
que l’on apprend des choses. Quand j’étais re-
porter au New York Times, je pouvais passer
Photo de Ron Galella, Ltd./WireImage

des heures à éplucher les archives du services


de la documentation. C’est comme ça que je
dénichais des histoires…

É. Aujourd’hui, vous dîtes considérer les tailleurs


comme « une espèce en danger ». Pourquoi ?
G.T. Emmanuel Ungaro a fait ses débuts au-
près de mon oncle Cristiani, à Paris, et il est
devenu extrêmement célèbre et riche par la
suite. Mais Ungaro est une exception. Les tail-
leurs italiens ne deviennent jamais très riches.

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 85
COMMEN T PORTER
NO 3

LA CHEMISETTE 

( Sans surprise, cette


série est assez courte )

Peut-on faire plus américain que cette


tenue ? Non. ■ La chemisette à col boutonné
en seersucker, une matière gaufrée très
estivale, est un classique absolu qui ne
mérite aucune esbroufe stylistique. ■ Ce
pantalon 5 poches brille par sa raideur
(regardez ce pli le long de la jambe), et
pour cause: c’est un sta-press contenant du
polyester et ne nécessitant donc aucun
repassage (comme toujours avec le polyester:
attention à la transpiration) ■ Aux pieds
les fameux mocassins penny loafer de chez
Bass, et cette finition hautement dési-
rable : une couture latéral à l’aspect d’un
gigot. C’est d’ailleurs pour cela que les
Américains parlent de mocassins « beefrolll ».

Chemisette en seersucker, BROOKS BROTHERS.


Pantalon vintage en poly-coton. Mocas-
sins, G.H. BASS. Casquette, POLO RALPH
LAUREN. Montre vintage, SEIKO.
Cette chemisette, comme celle de la
page opposée, présente un open collar,
aussi appelé camp collar, et un bas
droit. Conséquence ? Elle n’est pas des-
tinée à être rentrée dans le pantalon
(le bas droit provoquerait sa sortie ré-
gulière du pantalon) et fonctionne
parfaitement bien sur un T-shirt blanc.
■ Le pantalon est un cargo P43 de l’armée
américaine. Joli, non ? ■ Des bateaux
blanches ? Évidemment. (rappel, au cas où :
jamais de chaussettes dans des bateaux !)

Chemisette en coton, PRADA chez MATCHES-


FASHION. T-shirt en coton, GAP. Pantalon
vintage en coton. Bateaux, SEBAGO.
Ceci est une chemisette hawaïenne. Outre
l’imprimé, à quoi le voit-on ? Au col
ouvert, aux boutons en noix de coco et à
la légèreté caractéristique de la
rayonne. ■ En bas, on aperçoit le joli vert
d’un autre pantalon mythique de l’armée
US, le « fatigue pant ». Il est facilement
trouvable en vintage, mais si vous n’aimez
pas chercher sachez que de nombreuses
marques en font des reproductions.

Chemisette en rayonne, POLO RALPH LAUREN.


T-shirt en coton, GAP. Pantalon vintage
en coton.
C’est l’été, alors pourquoi ne pas rajou-
ter une chemisette à col ouvert ? En
l’occurrence, celle-ci présente une petite
boucle de boutonnage. Il s’agit donc
plus précisément d’un loop collar. ■ Notez
que sans T-shirt en-dessous, cela
marche aussi (dès lors que l’on assume
de montrer un peu son encolure, ce qui
n’est pas le cas de tout le monde). ■ La
beauté du pantalon, et de ses pinces,
a-t-elle besoin d’être commentée ? Non.

Chemisette en lin, G. INGLESE chez BEIGE


HABILLEUR. Pantalon en lin, RING JACKET
chez BEIGE HABILLEUR.
Encore une chemisette à col ouvert. Oui,
mais celle-ci, en coton épais, vaut le
détour. ■ Rappel : un jeans brut, non
patiné, non délavé, et sans ornement est
indispensable dans une garde-robe.
■ Sachez que si Michael Jackson portait
des chaussettes blanches dans ses
mocassins (des mocassins à pampilles de
la marque Florsheim, le plus souvent),
c’était pour que l’on distingue mieux
ses pas de danse. CQFD.

Chemisette en coton, SIES MARJAN chez


MATCHESFASHION. Jeans, GAP. Chaussettes,
FALKE. Mocassins à pampilles, ALDEN.
Cette chemisette en madras, une matière
estivale d’origine indienne, s’enfile
par la tête, car le boutonnage s’arrête
au niveau du plexus. Les anglo-saxons
appellent ça une chemise « popover ». ■ Si
le T-shirt blanc dépasse au niveau
des manches, laissez-le faire. Ce n’est
pas un problème. Au contraire. ■ Le pan-
talon est équipé de deux pinces françai-
ses : élégant et confortable.

Chemisette en coton et lin, JOHN SIMMONS.


T-shirt en coton, GAP. Pantalon en
laine, OFFICINE GÉNÉRALE. Tennis, VANS.
Cette chemisette de plusieurs couleurs
est mythique : c’est la fun shirt de
chez Brooks Brothers. ■ Rien ne vous oblige
à la porter nouée ainsi à la taille,
mais en même temps qu’est-ce qui vous en
empêche (hormis un éventuel embonpoint
bien sûr) ? ■ Les Boston de chez Birkenstock
ne s’expliquent pas. Elles se portent.

Chemisette en coton, BROOKS BROTHERS. Short


vintage en coton. Sabots, BIRKENSTOCK.
Et une dernière chemisette en rayonne à col
ouvert pour la route. ■ Le pantalon en
peau est un statement, mais il faut par-
fois prendre ses responsabilités, n’est-
ce-pas ? ■ Il est accompagné ici de Weston
180 dans la couleur iconique « toucan ».
Oui, comme l’oiseau.

Chemisette en rayonne et pantalon en peau,


HOLIDAY BOILEAU. Mocassins, J.M. WESTON.

Toutes les pièces vintage de la série


sont fournies par Le Vif Vintage et
Gauthier Borsarello.
HISTOIR E
NO 2
WHITE OAK
par raphael malkin , à greensboro

Plus qu’une usine, c’était un symbole. Et une certaine idée de


l’Amérique. Entre 1905 et 2017, l’usine White Oak, détenue par
la firme Cone Mill, a fièrement produit une toile de jean unique,
prisée par toutes les plus grandes marques américaines.
Jusqu’à ce que la mondialisation ne s’en mêle... Reportage
en Caroline du Nord, dans les entrailles d’une usine de légende.

D
’après le glossaire du Storm Center,
l’agence américaine de prévision des
tempêtes, le « EF-2 » est un ouragan
porté par des vents tourbillonnants
dont la vitesse ne retombe jamais sous la barre
des 180 km/h, et peut culminer à 220 km/h. « ICI, ON PRODUISAIT LE MA-
Un monstre de colère provoquant des « dégâts
considérables », poursuit la définition offi-
cielle. Pas de quartier, jamais. Sur son pas-
TÉRIAU LE PLUS AMÉRICAIN,
sage, le EF-2 fait valser les voitures, il décapite
les toits des pavillons, abat les arbres cente- LE DENIM, POUR LE VÊTEMENT
naires. Le matin du dimanche 15 avril 2018,
un ouragan de type EF-2 traversant Greensbo-
ro, une ville moyenne et plate de Caroline du
LE PLUS AMÉRICAIN, LE JEAN.
Nord, sur la côte est des États-Unis, a ainsi dé-
CETTE USINE ÉTAIT LE SYMBOLE
De haut en bas, de gauche à droite : Greensboro, en 1936. Des ouvrières,
août 1942. Machines de l’usine White Oak, 1961. Ouvrières, aout 1942.

raciné le lourd chêne blanc qui trônait à la li-


sière de Fairview Street. Aujourd’hui, de longs
mois après le passage de la tempête, l’arbre gît
encore sur le sol, mastiqué par le temps,
D’UNE TOUTE-PUISSANCE
comme un cadavre que la morgue aurait omis
de récupérer. CULTURELLE »
Autour de l’arbre, la même désolation.
Des pyramides de feuilles mortes. Des par-
kings abandonnés à perte de vue. Surtout, ce
vaste ensemble de bâtiments de brique ocre
d’où ne s’échappe aucune lueur, aucun bruit, l’on s’en est allé d’ici à la hâte, sans se retourner. ça », se souvient-il, agrippé à un tourniquet
aucune fumée. Sur l’étroite porte vitrée du bâ- Dans ce lourd silence, une ombre circule au cadenassé. Il porte sa cigarette à la bouche, sans
timent le plus avancé, un écriteau scotché à la hasard entre les palissades et les murs de même l’allumer. Jeremiah Sanders semble hyp-
va-vite annonce : « Le bureau est fermé. » On l’imposante propriété. C’est une habitude. notisé par cette enseigne en fer blanc qui trône
distingue, à travers le verre, la forme d’un petit Toutes les semaines ou presque, Jeremiah sur le petit bureau abandonné. « White Oak
guichet. Une canette de soda et un téléphone à Sanders erre à cet endroit de Greensboro Plant », lit-on là-haut. « L’usine du Chêne
cadran rotatif traînent là. De l’autre côté de la pour satisfaire une furieuse nostalgie. Pen- Blanc ». Au bout d’une poignée de secondes,
pièce, d’une rangée de casiers en bois vermou- dant des années, ce gaillard a travaillé ici. Jeremiah Sanders s’arrache à sa torpeur et
lu dégueule du papier froissé, du courrier, « À l’heure de ma rotation, je montrais ma souffle encore, un peu confus et triste : « Cette
des photocopies ou bien des cartes de visite. carte avec ma tronche dessus, je passais et, usine, ce lieu, tout ça…C’est un cimetière. Dire
Un désordre laissant l’étrange impression que mince, j’étais heureux tous les jours comme qu’avant, c’était le centre du pays… »

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 97
LES LÉGENDAIRES MÉTIERS préaux, dont on comparait la surface totale à les remettre dans le droit chemin, insiste
à celle de trois terrains de football américain, James Stevens. Ouais, on était les capitaines
À TISSER DRAPER baignait dans la poussière et le bruit du travail de nos machines. »
à la chaîne. « L’usine était comme un parc de Lorsqu’elles étaient suffisamment four-
En Caroline du Nord, l’usine de White Oak fa- dinosaures. Vous ne vous rendez pas compte, nies en fil, les bobines étaient ensuite trans-
briqua pendant plus d’un siècle le meilleur des mais c’était extraordinaire. Un univers à part. portées dans le saint des saints de l’usine : la
denim. « Elle a produit le matériau le plus Je me sentais bien là-dedans », se souvient salle de tissage. Afin de produire du denim par
américain, le denim, pour le vêtement le plus Jeremiah Sanders, tout en esquissant un kilomètres, White Oak disposait de plusieurs
américain, le jean, note Emma McClendon, sourire fragile. Chez White Oak, le manuten- centaines de métiers à tisser disposés les uns
curatrice au musée du Fashion Institute of tionnaire opérait en amont de la fabrication à la suite des autres. Il y avait les modèles de
Technology de New York et auteur de plu- de la toile. Il appartenait à une escouade char- marque Nissan, il y avait aussi leurs cousins
sieurs ouvrages sur le denim. Elle a été le fleu- gée de peigner et d’harmoniser les fibres, ces développés par le manufacturier Sulzer, ainsi
ron de l’industrie textile du pays et le symbole languettes produites par le battage initial de que les légendaires Draper, des machines
d’une toute-puissance culturelle. White Oak, larges balles de coton. La matière était ensuite d’avant-guerre. Poussé vers l’avant, le fil bleu,
c’est un monument. » Ces dernières années, étirée, densifiée et entortillée par d’autres le fil de chaîne, était avalé par une navette qui,
la fabrique de Greensboro avait pris d’autant ouvriers et d’autres machines pour finir par dans un va-et-vient perpendiculaire, l’enche-
plus d’importance qu’elle était la toute der- prendre l’apparence du fil. Dans la foulée, vêtrait avec le fil blanc, ou « fil de trame », afin
nière manufacture à produire du denim made une grande partie de celui-ci, baptisé « fil de de former la toile. Dans cette salle de tissage,
in US, résistant tant bien que mal aux déloca- chaîne », était trempé dans des fûts remplis l’ouvrière Laroya Pettress s’occupait de veiller
lisations et à la religion du petit prix. Cela n’a d’indigo. Les ouvriers assignés à cette tâche au bon fonctionnement d’une flotte de dix-
pas duré. Le 31 décembre 2017, sous le con- portaient une tenue rappelant celle des Schtrou- sept machines. Pendant son tour de quart,
trôle sévère de Cone Mills, sa maison mère, mpfs, à cause de cette teinture bleue qui les de 8h à 15h, ou bien de 16h à 23h, elle passait
White Oak a notifié que son bureau était « fer- éclaboussait de haut en bas. L’étape d’après d’une Nissan à une Sulzer, réajustant la navette
mé » pour de bon à compter de ce jour. La clé consistait à organiser le fil en une gigantesque de l’une et rechargeant l’autre en bobines.
sous la porte, et puis c’est tout. Cette petit collection de bobines. Déployés sur toute la « Il fallait que tout soit parfait. Chez White
mort fit réagir. Parmi les gens de la mode, dans longueur d’une aile de l’usine, des rotors fai- Oak, il y avait le culte du travail bien fait.
les rangs de la presse et ceux des élus, on parla saient ensuite tourner le fil à grande vitesse. Chaque rouleau de toile que l’on faisait avait
d’une tragédie nationale. « Il faut vraiment se Pendant longtemps, cette section de l’usine valeur de consécration. » Pour Laroya Pettress,
rendre compte : un morceau du patrimoine fut le territoire des maîtres bobineurs, tels cette toile n’était pas un tissu ordinaire. « C’était
des États-Unis a disparu à cette occasion, James Stevens, Horace Tarpley et Arthur Tac- notre fierté. Sans moi et sans les gens comme
insiste Emma McClendon. White Oak est ker. Ces vieux compères avaient été embau- moi, il n’y aurait jamais eu tous ces jeans, et toute
une usine qui, jusqu’au bout, aura utilisé des chés à White Oak au milieu des années 70 et ces modes. » Installée dans ce restaurant à sand-
vieilles techniques pour produire du denim y ont officié pendant plus de quatre décennies. wichs de Greensboro, Laroya Pettress montre
de qualité. L’usine portait en elle une tradition « Et jamais nous n’avons manqué un jour ses mains aux paumes sèches. Ses doigts sont
et un héritage qui, aujourd’hui, n’existent de travail. Pas une fois. Nous étions là tous boudinés comme des ronds de charcuterie
plus nulle part. » Au faîte de sa gloire, White les jours, même le dimanche s’il le fallait », et se terminent par des ongles étonnement cro-
Oak employait des milliers d’ouvriers comme disent-ils ensemble. James Stevens, Horace chus, vernis de paillettes et de couleurs fluos.
Jeremiah Sanders. Des milliers de corps en Tarpley et Arthur Thacker restent amoureux « Mes mains ont fait des choses incroyables
tabliers, dont l’histoire se confond irrémédia- de leurs machines. « Je crois qu’on se compre- avec ces machines. Elles sont magiques. »
blement avec celle de l’usine. Lorsque White nait mutuellement, elles et nous », lance fière- Aujourd’hui, Laroya Pettress aime à analyser
Oak a cessé de faire du bleu, c’est un monde ment Horace. « On faisait partie d’elles, et elles les jeans que portent les gens qu’elle croise
qui a disparu. faisaient partie de nous », ajoute James. « En au quotidien. Et elle assure pouvoir repérer en
Avant ce fichu 31 décembre 2017, au temps vérité, elles étaient plus importantes que nos un éclair les pantalons faits dans la toile White
de la prospérité, les parkings bordant l’en- femmes, elles étaient toute notre vie », conclue Oak. « Je n’ai même pas besoin de retourner le
ceinte de White Oak étaient remplis de voi- Arthur. Parfois, il arrivait que les machines jean. Je connais trop bien le tissu. » Ce jour-là,
tures, de jour comme de nuit. Les hautes s’emballent et que le fil casse sous le coup Laroya Pettress porte elle-même un jean taillé
cheminées plantées dans le dos de l’usine ne de la vitesse. « Elles pouvaient nous mettre dans une toile délavée produite ici. « Tous
s’arrêtaient jamais de cracher leurs colonnes en colère parce qu’elles n’en faisaient qu’à les ouvriers de l’usine portaient notre toile »,
de fumée. À l’intérieur, une suite de vastes leur tête, mais à la fin on arrivait toujours dit-elle, comme une évidence. « C’est en nous,

joanne chrisco , ancienne bobineuse

« ON ÉTAIT CERTAINS DE GAGNER


NOTRE CROÛTE, ICI. IL Y AVAIT TOU-
JOURS DU DENIM À PRODUIRE. WHITE
OAK N’A MÊME PAS FERMÉ PENDANT
LA GRANDE DÉPRESSION »

98 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
c’est notre culture », confirme le bobineur
Arthur Thacker. James Stevens était particuliè-
rement amateur des jeans imaginés par Wran-
gler avec le denim de White Oak : « J’ai grandi
avec ces modèles, ils me vont comme un gant.
Ce sont les meilleurs, et de loin ! » Horace Tar-
pley manque de s’étouffer : « Foutaises ! Il y a
Levi’s et le reste. Le numéro 501, c’est le top
du top. C’est celui que l’on a toujours fait avec
notre denim pour Levi’s. »

LE « GOLDEN HANDSHAKE »
AVEC LEVI’S

L’histoire de White Oak est intimement liée


à celle de la célèbre maison de San Francisco,
et ce depuis la création de l’usine. À l’époque,
à la fin du 19ème siècle, deux fils d’un vieux mer-
cier bavarois et juif de New York débarquent
à Greensboro, avec une idée un peu folle. Moses
et Cesar Cone veulent faire de cet endroit au-
trefois occupé par des tribus sioux une terre de
production de tissu. Profitant de la proximité
des champs de coton, ils font construire plu-
sieurs fabriques qui, très vite, se concentrent
sur le façonnage du denim. Il y a d’abord celle
de Proximity Cotton Mill en 1896, puis White
Oak en 1905, avant l’ouverture d’une douzaine
d’établissements du même genre. En 1915, les
frangins Cone et le clan Levi’s se rapprochent
afin de sceller un partenariat. Dorénavant,
les fabriques de Greensboro, et tout particuliè-
rement l’usine de White Oak, seront les fournis-
seurs exclusifs en denim du « jeaneur » califor-
nien. On appellera cet accord le « Golden
Handshake », « la poignée de main en or ».
Très vite, les métiers à tisser de White Oak
tournent à plein régime et l’usine devient un
aimant fantastique, attirant vers elle tous ceux
qui veulent travailler. C’est ainsi que les ar-
rières-grands-parents de Joane Chrisco quit-
tent leurs champs en Virginie natale afin d’en-
filer le tablier de White Oak. « On était certains
de gagner sa croûte, ici. White Oak n’a même
pas fermé pendant la Grande dépression.
Il y avait toujours du denim à produire », fait
remarquer Joanne Chrisco, une ancienne bobi-
neuse. Moses et Cesar Cone décident de créer
de véritables petites villes autour de leurs
usines. En échange de loyers modiques, on hé-
berge ainsi bientôt un total de 2675 travailleurs
dans près de 1500 petits pavillons répartis sur
180 hectares. Les aïeuls de Joanne Chrisco
élisent domicile sur Spruce Street, une rue
rattachée à ce qu’il fallait alors appeler le
« White Oak Village ». La famille Cone fait flottait au-dessus de sa tête comme une mau- De haut en bas, de gauche à droite :
également sortir de terre des écoles, des églises, vaise auréole. Joanne Chrisco a également Marlon Brando, Keith Andes, Marilyn Monroe,
Robert Mitchum, Jane Birkin et
des magasins et même un hôpital, selon une conservé précieusement les salopettes que
Serge Gainsbourg, tous portant un jean Levi’s
stratégie paternaliste visant à ne jamais voir sa grand-mère aimait confectionner à partir réalisé à partir d’une toile de chez White Oak.
partir les ouvriers. « Les ouvriers avaient l’im- de chutes de denim discrètement embarquées
pression que l’usine faisait totalement partie à la fin du boulot. Naturellement, Joane Chris-
d’eux. C’était une grande famille et cela se co finit elle-même par travailler pour White
transmettait de génération en génération », Oak. L’aboutissement d’un « rêve », sourit-elle.
raconte encore Joanne Chrisco. Après ses Mieux encore : son mari, Glenn, travaille à ses
arrières-grands-parents, c’est donc au tour côtés, et c’est à l’usine, dans le bruit des ma-
de ses grands-parents de rejoindre White chines, qu’elle lui annonce qu’elle est enceinte
Oak. Joanne Chrisco revoit encore sa nanny de leur premier enfant. Dans les années 70,
fendre la neige à l’heure des grands froids le bleu inonde toutes les stratesde la société,
pour prendre son service en salle de tissage. les salaires des ouvriers de White Oak augmen-
Elle se souvient de sa blouse tachée d’indigo tent à chaque trimestre de quel-ques dollars
et de l’odeur insupportable de la teinture qui et l’usine recrute encore et encore. Un jour,

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 99
Glenn et Joanne Chrisco achètent l’une des lisation progresse tambour battant et voilà qu’on
maisonnettes du White Oak Village. Ils y vivent commence à faire du denim bon marché aux
toujours, aujourd’hui. Leur adresse se trouve quatre coins du monde. Trop cher, Cone Mills
sur Hubbard Street, une allée bordée d’arbres voit une bonne partie de sa clientèle s’envoler
moyens. Dans la maison d’à côté vit une dame vers l’étranger, au Japon, en Chine, en Thaïlande,
minuscule qui vient de fêter ses cent ans. ou encore au Mexique. Les conséquences sont
Frances Harris est installée dans la maison terribles : l’enseigne fondée par les ancêtres
où elle est née et où elle a grandi. « Mon père Arthur et Moses doit fermer coup sur coup dix
a travaillé pour l’usine, ma mère aussi, et moi de ses usines, parmi lesquelles Proximity Cotton
évidemment derrière. Je ne peux pas partir Mill, la première du genre. Et les choses vont
d’ici. Toute ma vie est à White Oak Village. » de mal en pis. 1994 : le North American Free
Sous son toit, rien ne semble avoir jamais Trade Agreement (NAFTA) signé par le pré-
changé. Au rez-de-chaussée, un salon au pla- sident américain Bill Clinton annule la taxa-
fond comme un couvercle laisse apparaître une tion des produits textiles importées depuis
cheminée noire. Un escalier pavé de moquette le Mexique. Les grands noms du jean, comme
mène à une enfilade de chambres où les lits sont Levi’s, Wrangler ou encore Gap, s’empressent
surélevés. En haut, on trouve aussi de vieilles de déménager leurs opérations de conception
malles, ainsi que cet élégant cabinet de maquil- au sud du Texas, dans ces maquilladoras
lage devant lequel Frances Harris se faisait belle ne payant leurs ouvriers que quelques kopeks.
avant de se rendre aux bals que l’usine organi- Suivant la même logique, ils choisissent d’y faire
sait alors en ville. « Je vais mourir dans cette fabriquer également tout le denim dont ils ont
maison. Mais j’ai toujours pensé que je mour- besoin. « Les marques n’en avaient plus rien
rai pendant que l’usine, elle, fonctionnerait à faire, de l’Amérique et de White Oak. Ce qui
encore. L’usine représentait une forme de comptait, ce n’était plus la qualité, mais la
stabilité dans le paysage. White Oak était quantité que l’on pouvait faire sans rien dépen-
là depuis trop longtemps… » ser dans ces bleds de misère », se désole l’ancien
contremaître Glenn Chrisco. Un an après la si-
UN MILLION DE gnature du NAFTA, une série de licenciements
frappe Fairview Street. Après vingt ans de bons
KILOMÈTRES DE TOILE et loyaux services, Glenn Chrisco est renvoyé
chez lui. 2003, cette fois : tandis que les denims
Comment donc White Oak a-t-elle pu s’effon- mexicains et chinois, mal foutus mais pas chers,
drer ? En vérité, cette fichue fermeture à l’hi- s’imposent sur le marché mondial, Cone Mills
ver 2017 fut l’aboutissement d’une longue se déclare en banqueroute. La vieille enseigne
déliquescence. Après des décennies d’une de Greensboro est ballotée entre les mains
perpétuelle croissance, Cone Mills, la compa- de divers repreneurs. « Chaque fin d’année,
gnie possédant l’usine de Fairview Street, on se disait que si on n’atteignait pas un cer-
se met à vaciller à l’orée des eighties. La globa- tain objectif de ventes, on allait mourir. C’était
comme si l’entreprise et l’usine se battaient
contre le cancer et que, année après année,
elles se surprenaient encore à être là », note
Phil Cohen, le représentant du bureau local
du syndicat Workers United. 2016, maintenant :
Levi’s exige de White Oak qu’elle produise un
million de kilomètres de toile pour les besoins
de ses collections. Las, même en turbinant vingt
quatre heures sur vingt quatre et sept jours sur
sept, il est impossible pour l’usine de produire
une telle quantité de denim. Levi’s renonce alors
à passer commande à White Oak, qui doit en-
core bazarder des machines et dégraisser ses
effectifs. L’usine finit par ne plus faire travailler
que 182 ouvriers. Pour vivre, ou plutôt survivre,
il lui faut désormais compter sur les commandes
de quelques marques de niches chérissant le de-
nim ancien fait par les vieilles machines Draper.
« Mais ce n’était pas assez. Et puis d’autres pays
se sont mis à faire du très bon jean pour moins
cher... C’était foutu », peste Phil Cohen. Pour
faire quelques économies, la direction prend
la décision unilatérale de condamner l’infirmerie
de l’usine. On rogne aussi les factures d’énergie
en cadenassant les toilettes, en se débarrassant
du système d’air conditionné et en procédant
à une extinction régulière des lumières au cours
de la journée. Et lorsque le lambris couvant
la salle de tissage commence à s’effriter sous
l’effet du temps, aucun travail de colmatage n’est
effectué. « Tout tombait en ruines. Les salles
Métiers à tisser de l’usine White Oak, 1936.
de travail étaient sombres et vides, comme un
véritable désert. Je grelottais même s’il faisait
chaud, bredouille Laroya Pettress. Cela me don-

100 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


« À LA FIN, TOUT TOMBAIT EN RUINES.
LES SALLES DE TRAVAIL ÉTAIENT
SOMBRES ET VIDES, COMME UN VÉRI-
TABLE DÉSERT. J’ÉTAIS PERDUE, JE NE
RECONNAISSAIS PLUS MON USINE »
laroya pettress , ancienne tisseuse

nait des vertiges, je ne savais plus du tout où Dan River Mills, Burlington Industries et Pil- qui correspondent à l’époque. C’est une néces-
j’étais. J’étais perdue, je ne reconnaissais plus lowtex Corporations n’existent plus. Siégeant sité pour que Greensboro continue d’exister.
mon usine. » Le couperet tombe finalement dans les hautes tours en plexiglas plantées dans Il faut arriver à dire au monde que l’on peut en-
un mardi d’octobre de l’année 2017. Ce jour-là, le quartier d’affaires clairsemé de Greensboro, core réussir ici », parait presque s’excuser Brent
les derniers ouvriers de l’usine sont convoqués Brent Christensen, directeur de la Chambre Christensen, le premier cadre de la Chambre
dans une grande salle de réunion où on leur de commerce municipale, transpire sous sa de commerce. La transformation a commencé.
annonce sans sourciller que tout devrait être chemise blanche. « La ville de Greensboro, telle Dans une petite usine annexe où par le passé on
bouclé pour le dernier jour de l’année. « On avait que nous l’avons connue pendant des années, fabriquait de la flanelle de Cone Mills siège au-
l’impression de mourir, nous aussi. Une partie est bel et bien morte. On l’appelait “Jeansboro” jourd’hui une ribambelle de petites compagnies
de nous s’éteignait. On se demandait comment pour le jean, mais il n’y a plus de jean. C’est ex- proposant des conseils en marketing ou des ap-
on allait faire sans l’usine », dit aujourd’hui trêmement dur émotionnellement. Une page plications internet prêtes-à-l’emploi. Les cou-
Horace Tarpley. Le collègue Arthur Thacker glorieuse s’est tournée », marmonne-t-il. Au- loirs sont encadrés par des murs en plexiglas et
hoquète : « Franchement, c’était la merde. jourd’hui, Laroya Pettress porte un uniforme le sol couvert d’un parquet massif. Les venelles
Une putain de situation de merde. » Personne, de la ville et conduit des bus pour personnes qui serpentent sur les flancs du bâtiment sont
parmi les travailleurs, n’a la force de se battre âgées. James Stevens, lui, arbore une toque décorées de jolis arbustes. En automne et en
contre la fermeture de l’usine. Chacun a le ge- blanche sur le crâne : il est cuisinier dans une hiver, il n’y a pas de feuilles mortes par ici. Des
nou à terre et l’esprit résigné. « Il n’y avait rien cantine de bureaux. Certains ont rejoint d’autres bonshommes en salopettes armés d’énormes
à faire : notre denim s’était fait bouffer par usines, comme celle de Proctor and Gamble, canons à air s’occupent chaque jour de tout
l’étranger et on le savait tous depuis longtemps. où ils passent leurs journées à empaqueter balayer. Si White Oak suit le même chemin,
On ne pouvait pas aller contre le sens de l’his- du savon ou du dentifrice. Mais beaucoup n’ont que restera-il alors de son passé, de sa sueur
toire, grommelle Horace Tarpley. On savait pas trouvé de travail, parce qu’il n’ont pas eu ouvrière ? Sur une table où des serveurs
que c’était fichu. » Les ouvriers passent leurs der- de chance et peut-être aussi parce qu’ils n’ont déposent habituellement des hamburgers,
nières semaines à White Oak sans rien changer pas fini de faire le deuil de l’usine. C’est le cas Laroya Pettress pose deux menus rectangles
à leurs habitudes de travail. Ainsi font-ils en sorte de Jeremiah Sanders. L’ancien tisseur a été d’étoffe bleue. Du vrai denim de White Oak.
que l’usine puisse honorer les dernières lignes de forcé de quitter ce pavillon dont il n’était plus Machinalement, elle fait glisser la toile entre
son carnet de livraison. Puis, lorsqu’il n’y a plus capable de payer le loyer. Il s’est séparé de sa ses gros doigts. « La voilà, l’histoire de White
de fil à bobiner, les bobineurs quittent les lieux. femme, aussi. Ces temps-ci, Jeremiah Sanders Oak, dit la tisseuse. Ces bouts de rien, ce sont
Quand il n’y a plus de denim à tisser, c’est au tour vit chez sa sœur. D’une voix qui s’essouffle vite, des trésors. Il ne faut pas les perdre. Jamais.
des tisseurs de partir. Le 31 décembre 2017 au il dit : « J’ai tout perdu, moi. J’ai coulé. Au- On m’a dit que je pourrais les vendre pour
soir, les immenses parkings de l’usine sonnent jourd’hui, je n’ai même pas de quoi me payer un des milliers de dollars. Mais moi, je les garde,
tristement creux. Quelques jours plus tard, une forfait de téléphone. Parfois, quand je suis seul il ne faut pas que ça disparaisse. » ♦
colonne d’imposants camions débarque, charge sur le canapé, je ferme les yeux et je repense
les métiers à tisser, puis s’en va sans même un à l’usine. J’entends le bruit des machines, je me
coup de klaxon d’adieu. C’est fini. revois travailler dessus. Et j’ouvre les yeux et
je me rends compte qu’il n’y a plus rien. »
Au cours de ses promenades solitaires
ADIEU JEANSBORO à l’ombre de l’usine, Jeremiah Sanders passe
toujours par le trottoir pelé de la 16ème rue. De ce
Contrainte par la législation de l’État de Caro- côté-ci, un large portail ouvert aux vents donne
line du Nord, l’entreprise Cone Mills s’occupe à voir ce qui se trame à l’intérieur de White Oak
tant bien que mal de reclasser les hommes depuis le 31 décembre 2017. Triste scène : dans
et les femmes de White Oak. Une série de foires un mouvement taciturne, – sans cœur, même
à l’emploi est ainsi organisée en ville. Malheu- – des pelleteuses désossent l’édifice, morceau
reusement, aucun fabricant de denim ou de tis- par morceau. On éventre le sol, on abat ses
su n’a de boulot à proposer dans le coin. Et pour parois et on fait gicler sa toiture. Sur le portail,
cause : les usines de textiles qui, dans le sillage un panneau trompette en lettres de couleur :
de Cone Mills, avaient essaimé aux environs « À vendre ». « Nous sommes en train de réin-
de Greensboro et sur le pourtour du comté de venter ce qu’est Greensboro, et le terrain de
Guilford, ont été anéanties les unes après les White Oak fait partie de cette politique. Bien-
autres par la crise et la concurrence mondiale. tôt, on y trouvera des services et des métiers

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 101


DA NS LE V ESTI A IR E DE
NO 2

(1)
MOHAMED propos recueillis par gino delmas

Merchandiser chez Adidas, en Allemagne, il élabore


aujourd’hui la stratégie de distribution des sneakers
de la marque. Avant cela, Mohamed Radji, 41 ans,
a bossé pour Carhartt ou New Era, collaboré avec
les marques Padmore & Barnes ou Rocky Mountain,
organisé des soirées pour Supreme et même le récent
lancement de la collab Palace x Ralph Lauren. Alors,
(2)
qu’a-t-il appris en chemin ?

L’ÉTIQUETTE. Quels sont vos premiers souve- dansent sur du Papa Wemba. Ce n’était pas ça m’a transformé. Je suis rentré, j’ai mis un
nirs liés au vêtement ? mon délire, mais ça m’a beaucoup impres- peu d’argent de côté et je suis directement re-
MOHAMED RADJI. Je suis né et j’ai grandi à sionné. Dans mes influences, il y a ce mélange. parti pour un mois. À Tokyo, je me croyais
Tremblay-en-France, dans le 93, avec mes sept Morad ou mon oncle, hyper chics, d’un côté. dans un film. Il y avait toutes les baskets, de
frères et sœurs. Pour mes parents, c’était très De l’autre, ces types habillés en zoulous. toutes les époques. J’avais l’impression de va-
important de bien présenter, d’être soigné. lider quelque chose. Je les comprenais, ils me
Moi, j’avais intégré cela. Quand les gamins É. Quelle importance ont eu les voyages dans comprenaient.
étaient dingues de LC Waikiki, moi je ne com- ton cheminement esthétique ?
prenais pas. Pour la rentrée en 6ème, à 11 ans, la M.R. Je suis allé à New-York en 1995, à 17 piges. É. Comment concilier cette passion et la
famille a proposé de m’acheter des chaus- Le voyage était organisé par le Conseil géné- vraie vie ?
sures, je leur ai dit : « Je veux des Paraboot. » ral du 93, il y avait des jeunes de cité comme M.R. Après le bac, j’ai étudié le droit à Nan-
Je les avais vues sur un mec de ma cité, Morad, moi, d’autres de banlieues plus chics. Là-bas, terre. Puis j’ai travaillé au Shop, la boutique
qui était super chic. En banlieue, à l’époque, il j’ai pété les plombs : les murs de baskets sous cool de l’époque, à Étienne Marcel. Cela m’a
y avait une vague de mecs qui s’appropriaient cellophane, les Timberland, les doudounes… donné accès à plein de marques, plein de gens
les codes BCBG : duffle coat, écharpe Bur- J’ai acheté des trucs infâmes que je n’ai jamais intéressants. À côté, j’étais surveillant dans un
berry, jeans 501 et Paraboot... Mes sœurs se réussi à mettre après, tellement j’étais excité. collège à Aulnay-sous-Bois. J’arrivais avec des
sont cotisées et elles m’ont acheté une paire de Notamment cette grosse doudoune Southpole. jeans japonais Fullcount, eux ils ne juraient
Michael. Sauf que moi je voulais les Avignon. (rires). C’est aussi la première fois que j’ai ré- que par Levi’s et ils se foutaient de ma gueule.
Elles m’ont bien envoyé balader (rires). alisé que je n’étais pas tout seul. Les Air Max Puis, je suis parti à Vancouver. Un pote s’y
95, les vestes The North Face Steep Back avec était installé et m’a invité à venir. En arrivant,
É. Qui étaient tes modèles stylistiques ? les deux zips, ou les doudounes Nuptse… tout j’ai halluciné. Partout, des boutiques vintage
M.R. À 12 ans, j’adorais le style Fonzie dans le monde portait ça, là-bas. Quelque part, cela avec du Champion Reverse Weave, des jeans
Happy Days : perfecto, 501, Converse et m’a rassuré, parce que c’était tout ce que j’ai- Big-E, des Nike Air Pressure. J’ai notamment
T-shirt blanc. Mes oncles étaient un peu sapés mais. Et ça ma donné envie d’en découvrir découvert une boutique, 24, avec une super
comme ça, en rockers. Ensuite il y a eu Loo- plus encore. sélection de Stussy et Supreme. J’ai passé un
ping de L’Agence tout risques, puis John mois sur place, je me suis ruiné. En rentrant,
Belushi. Le film Black Mic-Mac m’avait mar- É. Et le Japon ? j’ai envoyé un e-mail au mec de la boutique. Je
qué, aussi. Notamment la scène dans la boîte à M.R. J’y suis allé pour la première fois en 2003, lui ai proposé de lui envoyer des baskets qui
Montreuil, le Nelson, où des Congolais Zaïrois avec mon frère. On a passé cinq jours là-bas, n’étaient distribuées que sur le marché euro-

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 103


De gauche à droite, et de haut en bas : trois livres importants (Les Tatouages du milieu, de Delarue et Giraud, I Would Rather
Drink Muddy Water and Live in a Hollow Log, de Dash Snow, Horseday, de Mohamed Bourouissa) ; un vieux 501 Big E ;
le portrait d’un jeune fan de Crocs ; un top trouvé dans la boutique Léonard à Paris ; d’autres livres importants ;
une paire réalisée avec Padmore and Barnes ; de la lumière ; encore des livres ; un short vintage Avirex.

104
péen, et il a tout de suite été enthousiaste. On
a débuté avec la Air Force One Courir, noire,
virgule blanche, semelle gomme. Je lui ai com-
posé une ligne de tailles complète en allant
d’un magasin Courir à l’autre. À chaque envoi,
je me faisais une petite marge. Puis, il m’a
branché avec Eddie Cruz, qui ouvrait une bou-
tique à Los Angeles, Undefeated. J’ai com-
mencé à lui envoyer aussi des paires. Puis la
même chose avec Chris Gibbs, de la boutique
Union à NY. Un mur de ma chambre était rem-
pli de paires en attente. Le mec de Footlocker,
quand il me voyait débarquer, il était refait.
Il savait que j’allais repartir avec au moins
vingt paires.

É. Quel rapport entretiens-tu avec les sneakers ?


M.R. J’ai des baskets pour faire du sport. Et
d’autres pour porter tous les jours. Au quoti-
dien, j’adore les canvas, le Made in US. J’aime
quand c’est plat et long. J’ai des Converse, des
Vans, des Adidas Classics, des paires modernes.
Ce qui me fait plaisir, c’est quand une paire
revient à la mode, et que je l’avais déjà quand
personne n’en voulait. Quand Nike a ressorti
les Spiridon, j’ai retrouvé des photos de moi
avec les Spiridon d’époque, les bleues, des noires.
Quand je joue au basket, mon look c’est Woody
Harrelson dans Les Blancs ne savent pas sau-
ter. J’ai beaucoup porté des Adidas Superstar
SG, un modèle pas cher, super simple, avec un
short coupé, un tee-shirt usé sans marque, ou un
tee-shirt de skate. Quand j’étais plus jeune et que
je voyais un mec arriver avec tout l’équipement
Jordan, je n’avais qu’une envie : le découper.

É. Quelles sont tes obsessions vestimentaires ?


M.R. Dans mon vestiaire, il y a des trucs qui
reviennent systématiquement. Du militaire, (3)
du denim. Je peux mettre un chino ou un ve-
lours, mais à ce moment-là, il y aura toujours
une pièce en jeans, une pièce militaire ou un
truc technique. J’ai toujours eu un faible pour
l’allure d’une veste militaire M-65. La M51,
aussi. J’adore. Je n’ai jamais été jusqu’à la
M-43, un peu trop retro pour moi. Une autre
pièce qui revient souvent, c’est le sweatshirt être l’expert. Avant Internet, j’étais attentif au des couleurs d’une autre époque. À Montreuil,
gris, sport US. Mon style mélange le sport- moindre détail, dans un clip, dans un film. Un il n’y a quasiment pas de tri. Tu peux tomber
swear, le workwear et le military. Je saupoudre tee-shirt que je voyais dans Friends, je m’arrê- sur une paire de Jordan ou des John Lobb à 1
juste avec un peu de tailoring. J’ai un Loden tais, je cherchais et je finissais presque tou- euro. Ça permet de relativiser sur les prix, sur
classique de chez Old England, et quelques jours par le retrouver sur ebay… la durée de vie des fringues, sur les grandes
pièces de chez Arnys ou Burberry. Un trench théories du style. Moi, j’ai envie d’être libre. Si
Burberry porté avec un pantalon camouflage, É. Quand on cherche comme ça, on doit aussi je veux m’habiller en vêtements outdoor an-
ça me parle. C’est un peu pareil pour les chaus- avoir des frustrations… nées 80 avec des baskets de 2018, on s’en fout,
sures. Je porte beaucoup de baskets, mais aus- M.R. Évidemment. Un jour, je suis tombé sur non ? Si j’ai pas la bonne paire de Danner mais
si des paires très classiques, des Alden, des un stock de Vans dans le Nord. Plus de 800 des Danone qui défoncent, pourquoi je ne les
Paraboot, des Converse. Mais, s’il y a un truc paires, des couleurs et des motifs incroyables. mettrais pas ?
qui m’a suivi toutes ces années, c’est sans J’en ai revendu une petite partie à Vans US
doute ma veste The North Face Mountain pour leur archives. Le reste, je l’ai vendu à la É. Il y a quand même un truc que tu ne ferais
Light. C’est la première veste technique que boutique Starcow. Mais devine quoi: sur 800 jamais ?
j’ai achetée chez Streetmachine dans les an- paires, il n’y en avait aucune à ma taille ! M.R. Jamais de baskets noires. J’ai l’impres-
nées 90. Je l’ai portée jusqu’à la tuer. sion d’être un flic. ♦
É. Aujourd’hui, tu achètes encore beaucoup de
É. Le bon goût, ça existe ? fringues ?
M.R. Question difficile. Pour moi, le danger, M.R. Non, j’ai la plupart des pièces dont j’ai
c’est le snobisme, l’entre-soi. Avec Instagram, besoin. Mais de temps en temps, je tombe sur
on a parfois tendance à se resserrer sur une des choses que je cherche depuis longtemps. Sur (1) de bas en haut : une paire de la fameuse Wakouwa
niche, à rentrer de plus en plus dans le détail. eBay, notamment, ou sur Instagram parfois. pour Anatomica, une paire de Vans checkboard Made
Alors que je pense au contraire qu’il faut ou- Je vais toujours aux puces, à Montreuil, mais in Usa et une paire de Converse achetée sur eBay
il y a presque 10 ans.
vrir. Régulièrement des gens me demandent je n’achète plus rien. J’adore juste l’ambiance. (2) Casquette Droors, T-Shirt Champion USA vintage,
« ta veste c’est une M51 ou une M43 ? ». Sou- J’y vais, je regarde, je trouve de l’inspiration. jean Full Count et parka 60/40 North Face Brown Label.
vent, je ne sais pas et je le dis. Je ne veux pas Je trouve ça très inspirant de voir des détails, (3) Trench réversible Burberry et chemise Suger Cane.

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 105


TA BLE RONDE
NO 1

DENIM
DE FRANCE
Les Américains ne sont pas les seuls à faire des jeans. Ces trois 
hommes-là, dans trois styles et à trois époques différentes, ont 
réussi l’exploit de conquérir le marché le plus concurrentiel qui soit. 
Pourquoi ? Comment ? Avec quel produit ? Et quelles galères, 
au passage ? Jean Touitou d’A.P.C, Brice Partouche d’April 77 
et François Girbaud de Marithé et François Girbaud racontent tout.

propos recueillis par marc beaugé et gauthier borsarello

L’ÉTIQUETTE. Comment votre histoire avec


le jean a-t-elle commencé ?
LE CASTING JEAN TOUITOU. Un peu par accident parce
que je ne suis pas du tout un spécialiste ou un
JEAN TOUITOU - A.P.C. nerd du jeans. L’ambition initiale d’A.P.C. était
A la tête de la marque A.P.C., de faire des vestes dans de beaux tissus anglais,
il propose depuis 30 ans le jean des tissus que j’aurais simplement lavés au pré-
de référence des créatifs urbains, alable. Les jeans, je n’y avais jamais pensé.
un jean brut et raide, mais au dé- Jusqu’au jour où je me suis retrouvé à Barce-
lavage naturel parfait, au prix lone sans ma valise. Je n’avais rien à me mettre,
d’environ 170 euros. donc j’ai cherché un jeans sur place. J’ai regar-
dé partout, et j’ai constaté qu’il n’y avait rien
de bien. Mais vraiment rien. À l’époque, A.P.C.
BRICE PARTOUCHE - APRIL 77 n’était pas encore véritablement lancé, c’était
Avec April 77, il a popularisé, en cours de préparation. Je dessinais encore
tout au long des années 2000, une des collections – pour le groupe Et Vous, no-
esthétique rock à base de jeans tamment – et ils avaient été très contents d’une
bien moulants. Après avoir fermé collection que j’avais dessinée. Du coup, ils m’ont
April 77 début 2019, il s’occupe demandé « qu’est ce qu’on peut t’offrir ? » J’ai
de sa marque, Satisfy, spécialisée répondu « un rouleau de jean vraiment bon. » 
dans le running. Et ils m’ont amené « le meilleur », selon eux.
C’est comme ça que ça a commencé.
BRICE PARTOUCHE. Je viens de Grenoble,
FRANÇOIS GIRBAUD et j’ai grandi entouré par le jean et l’America-
Avec la marque Marithé et François na. Des membres de ma famille possédaient
Girbaud, il a beaucoup innové, pour une boutique, Santa Fe, dans le centre ville.
finir par imposer le jeans baggy et C’était la boutique cool de Grenoble, un peu
délavé jusqu’aux États-Unis, dans cowboy, avec plein de marques américaines,
les années 90. La marque continue des boots, des jeans... Il y avait des tas de 501
d’exister, mais de façon beaucoup à vendre, dans tous les délavages, des bruts,
plus modeste qu’autrefois. des noirs… Et je passais mon temps là-bas.
Et puis un peu plus tard, mon père a monté
sa propre marque de jeans, Bonaventure.

106 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


Dans les années 80, c’était gros : les premiers
jeans à plus de 500 francs sur le marché je crois.
Ils étaient tous fabriqués en France délavés
dans une usine à Castelnaudary. Moi, j’y accom-
pagnais souvent mon père. J’adorais y aller. jean touitou
FRANÇOIS GIRBAUD. À la base, moi, je suis un
petit gars de Mazamet. Je ne sais rien faire, je ne
connais rien ni personne, mais je suis passionné « JE NE SUIS PAS UN SPÉCIA-
de rock. Alors, je lis tous les magazines qui
sortent et je suis fasciné. J’écris des lettres
de fan aux artistes, et certains me répondent.
LISTE OU UN NERD DU JEANS.
On discute. Quand ils viennent jouer dans la ré-
gion, je les rencontre. Et puis naturellement, JE ME SUIS LANCÉ LÀ-DEDANS
je finis par monter à Paris. C’est la fin des années
60, tout est facile, je me fais des potes, surtout
des artistes. Je passe mes journées dans une
PAR ACCIDENT… »
boutique qui s’appelle Western House, avenue
de la Grande Armée, où on vend plein de frin-
gues américaines, tous ces trucs que j’adore de-
puis des années. Je suis là, j’aide, je conseille les
clients. Je ne suis pas payé mais ce n’est pas un
problème, je passe mes journées comme ça. On
vend des jeans, mais pas des Levi’s, hein : des
Wranglers et des Lee, surtout. Tous les types  Les Kris Kross arborant leurs jeans Marithé et François Girbaud à l’envers 
cools de Paris viennent chez nous, même les sur la pochette de l’album “Totally Krossed out”, 1992
minets. Les stars de l’époque aussi sont là.
Aujourd’hui, on dirait que c’est du placement
de produit, mais non, elles achètent juste des trucs
chez nous. Je me souviens que Yul Brynner pas-
sait souvent, par exemple. Bref, ça cartonne.
Et puis, à un moment, à force de rencontres,
notamment avec Marithé, je me dis « pourquoi 
ne pas faire nos propres vêtements ? Et nos 
propres pantalons ? » Ça commence comme ça.

É. Votre tout premier jean ressemblait à quoi ?


J.T. Avec ce premier rouleau de denim, je fais
faire un proto dans un atelier en Vendée.
Là, tout de suite, je comprends que pour faire
un vrai jean, à la différence du prêt-à-porter
ou de la couture, l’instrument de travail
compte énormément. Une machine à coudre
des jeans, c’est comme un énorme tracteur
Caterpillar. Elle ne fait pas « tic tic tic tic », elle
fait « BBBBROUM ». Elle avale tout sur son
passage. Ça, c’est important. Après, il a fallu
que j’apprenne le reste... Ces tout premiers
jeans, ils avaient un défaut : ils n’avaient pas
de point de chaînette à la taille. C’est un défaut,
parce que le point de chaînette donne de l’élas-
ticité dont on a besoin à la taille. Je n’ai com-
pris cette erreur que dix ans plus tard, mais j’ai
décidé de ne pas la rectifier, parce que nos jeans
marchaient bien comme ça. Au final, ces pre-
miers protos étaient assez similaires aux jeans
A.P.C. d’aujourd’hui, même si la coupe était
beaucoup plus droite. Aujourd’hui, ça nous pa-
raîtrait presque baggy. Le regard change avec
le temps. À l’époque, j’avais presque l’impres-
sion qu’ils étaient taille basse aussi, mais je les
trouve taille haute maintenant.
B.P. J’avais lancé une première marque avant
April 77, ça s’appelait Pro-Capitalist. C’était
une marque de skate, avec des influences de
punk et de rock hardcore. J’avais 19 ans. Notre
premier jean, c’était un jean brut, avec des
clous sur la réhausse, très punk. Il était fabri-
qué au Portugal, parce qu’il n’y avait plus les
machines pour faire de bons jeans en France.
On a dû en vendre 5000 en deux saisons. Mon
père m’aidait un peu dans la gestion du truc,
mais c’était quand même très à l’arrache.

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 107


fr a nçois gir baud

« WARHOL, IL PORTAIT NOS JEANS.


ON A MÊME DÉJEUNÉ AVEC LUI,
UN JOUR, À LA FACTORY, PARCE
QU’IL ADORAIT CE QU’ON FAISAIT »

Pro-Capitalist s’est arrêtée assez vite, en 1998, pas du tout envie de faire leur éducation sur
et trois ans plus tard j’ai lancé April 77. Là, l’idée le sujet, parce qu’on n’était pas des nerds du
était très claire. On ne trouvait pas de jeans jeans. Du coup, il a fallu du temps pour que
étroits à l’époque, je passais tout mon temps cela prenne.
à resserrer des 501 pour moi et mes potes, com- B.P. Non, personne ne comprenait au début.
plètement à l’arrache, avec la machine à coudre Les boutiques qui vendaient nos jeans nous
familiale. Il y avait un vide à combler. C’est renvoyaient la marchandise en me disant « tu te
comme ça qu’est né le premier jean April 77. les gardes, c’est trop serré .» Personne n’était
Il était serré, très long, et les jambes étaient cour- éduqué à ces jeans moulants. Acne et Cheap
bées en bas, parce que je trouvais ça cool que ça Monday en faisaient depuis quelques temps
fasse l’accordéon. On le fabriquait en Bulgarie. mais il n’y en avait quasiment pas en France.
F.G. On a commencé en travaillant sur un pan- Du coup, pendant trois ans, ça n’a pas marché.
talon. Un pantalon en denim, mais pas un 5 Une seule boutique en vendait vraiment beau-
poches classique, hein… Non, un pantalon de coup : Noir Kennedy, dans le Marais. C’était
travail français, avec des boutons visibles à la la folie là-bas. Mais sinon, rien, ou presque.
braguette, des grandes poches plaquées à l’ar- Tout le monde me disait de changer mes jeans,
rière, et patte d’éléphants aussi. On le met en de les élargir… Mais j’ai tenu bon. J’ai quitté
vente, ça cartonne. Un peu plus tard, on ren- Grenoble et je suis monté à Paris en 2004 pour
contre des mecs de l’usine Cone Mills (voir  tenter de faire décoller la marque. Finalement
l’article sur White Oak) qui font du denim aux c’est un rendez-vous avec Sarah pour Colette
États-Unis. Ils sont à Paris, on parle, et ils nous qui a tout changé. Elle a directement compris
demandent si on a besoin de quelque chose. l’esprit de la marque. Elle en a commandé une
On leur répond qu’on rêve d’un tissu avec plu- centaine, et boom ! Les gens ont subitement
sieurs teintes différentes : brut, délavé, brut, capté ce qu’on voulait faire. À ce moment-là,
délavé, un truc sans couture. Du jamais vu. on a aussi bénéficié de la popularité du boulot
Ils repartent et trois semaines plus tard, on de Slimane chez Dior Homme. Sans le vouloir,
reçoit un paquet. On n’y croit pas. On se dit avec leur imagerie, ils faisaient le marketing
qu’ils sont fort, les Américains. On ouvre, et le d’April 77 à notre place. Plein de rockeurs se
truc n’est pas parfait. Mais c’est pas mal, quand sont mit à porter nos jeans. Pete Doherty, Amy
même. Du coup, on fait des jeans comme ça. Winehouse, Iggy Pop, Kate Moss… On ne leur
Johnny nous en achète un. Et il nous ramène demandait rien, ils nous achetaient naturel-
Jimi Hendrix à la boutique, et Jimi Hendrix lement. Les ventes ont explosé grâce à ça.
nous en achète un aussi. Ça cartonne. On en fait En 2007, on devait faire 100 000 jeans par an.
100, puis 300, puis 1000… Ça devient un truc F.G. C’est allé vite. On a développé plein de
important dans l’underground. On en voit plein modèles, on a travaillé les coupes, les finitions.
à Woodstock en 69. À l’époque, on appelle ça un On a commencé à laver les jeans avant de les
« pinto jeans ». On est lancés. Le plus dingue, vendre. On allait à la laverie dans un premier
on va le comprendre plus tard, c’est que les gars temps, à Saint-Germain. Personne n’avait ja-
de l’usine n’avaient pas du tout développé ce mais fait ça avant. Et on les vendait le double
tissu spécialement pour nous à notre demande. du prix… C’était la préhistoire du délavage.
En fait, il y avait eu une inondation dans l’usine Plus tard, on a inventé le délavage au sable,
et le rouleau de tissus avait été mouillé. C’est à la pierre, à la pierre ponce. On a commencé
pour cela que la toile avait ce délavage bizarre ! à mettre du stretch dans les jeans, aussi. On a
fait un autre truc de dingue, on a mis une petite
É. Et ça a tout de suite marché ? étiquette blanche sur la braguette. On attirait
J.T. Le démarrage a été lent. Les gens disaient le regard vers l’entrejambe. Personne n’avait
« la toile est dure », je leur répondais « ouais  jamais osé faire ça, tu imagines... Mais ça
mais au bout d’une semaine, il sera cassé, ne  marche. Au bout de quelques mois, il y avait
vous inquiétez, et puis c’est trop beau, n’est- nos jeans partout à Paris, en France. Et puis,
ce-pas ? » Mais pendant quatre ou cinq ans, très vite, on a signé des licences aux quatre
on en a peu vendu. D’ailleurs, on avait plus de coins du monde. Ça a commencé avec l’Alle-
clientes femmes, parce qu’elles avaient un œil magne, ça a cartonné là-bas, aussi. Et puis un
un peu plus mode, elles captaient le truc. Les jour, des Américains viennent nous voir et nous
mecs ne comprenaient pas trop, et je n’avais proposent plein d’argent pour distribuer nos

108 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


De gauche à droite de bas en haut:  Jean en Touiton,  1979.
Communiqué de presse A.P.C., août 2001.
Publicité Marithé et François Girbaud pour le marché japonais, 1991.

Images tirées de : A.P.C. Transmission (Phaidon)


Marithé et François Girbaud (La Martinière)
jeans aux États-Unis. On trouvait ça incroyable, Cette scène avait besoin de signes de reconnais-
tout cet argent. Putain, on va pouvoir refaire sance, et nos jeans en faisaient partie. Au pic du
la façade, c’est fou ! Alors, on y va. On s’associe succès, on vendait des centaines de jeans par
avec ces mecs de New York, des mecs qui jour dans certaines boutiques, les gens faisaient
pèsent, puisqu’ils ont aidé à construire Calvin la queue dans la rue pour acheter du April 77.
Klein. Et ils mettent le paquet. Un jour, ils C’était assez magique.
m’envoient une fille à Paris. Je vais la chercher F.G. Ce qui fait vraiment décoller le business
à l’aéroport. On passe 24h avec elle. Bon, elle aux États-Unis, c’est le jean baggy. À l’époque,
est sympa, elle est jolie, ok… Mais je m’en fous, au début des années 90, la marque Ventilo
des mannequins. Elle repart aux États-Unis. cartonne avec des pantalons à poches cargo,
Et là, les Américains m’appellent. Ils me disent et on arrive avec le Pépère, notre premier
« on pense signer cette fille comme égérie de la  baggy. Ce n’est pas juste un jean trop grand,
marque pour deux millions. » Mais deux mil- hein. Il y a du boulot sur le derrière : on re-
lions, vous êtes fous, les mecs ! Elle est sympa, monte les fesses ; on les propulse, même.
mais elle a quoi de spécial ? Et là, ils me disent Le tout en donnant plein d’aisance. Michael
qu’elle sort un film, Flashdance. La fille c’est Jordan, il adore. Il est sponsorisé par Nike,
Jennifer Beals ! Et grâce à elle, on éclate tout mais il passe son temps en Marithé et François
aux États-Unis. On fait une tournée à travers Girbaud. Pourquoi ? Parce qu’il est bien de-
le pays en jet privé. On voit notre nom partout. dans. Il a de la place pour ses cuisses. Et c’est
Marithé et François Girbaud explose là-bas. ça qui fait la différence, en fait. Jusque-là, les
Ça dure trois ans comme ça. C’est la folie. Et jeans, ça moulait les couilles. Nous, c’est l’in-
puis, dans la foulée, un de nos associés meurt verse. On peut bouger, courir, danser, faire du
à ce moment là, et Wrangler nous rachète. sport dans nos jeans.
On passe des New-Yorkais aux Rednecks.
É. C’est en voyant plein de jeans de votre
É. Pourquoi vos jeans ont-ils tellement plu , marque dans la rue que vous avez compris que
à votre avis ? ça cartonnait ?
J.T. Nous, on ne fait pas des jeans de jeaners. J.T. Quand j’ai commencé à en voir dans les rues
On ne cherche pas à faire un cul plus bombé à Paris, je ne me suis pas dit que c’était un carton.
aux femmes, et plus viril aux mecs. On ne tra- Parce que Paris, c’est la province de la mode.
vaille pas à la chosification du postérieur. Moi, Enfin vous voyez ce que je veux dire... C’est en
je travaille sur le fait que nos jeans soient au voyageant que j’ai compris qu’on avait créé un
point. Au millimètre, quoi. Et ça, c’est du bou- monstre. Au Japon, à New York, Los Angeles,
lot. Et puis, on a toujours tenté de simplifier j’ai commencé à en voir partout. Et les gens féti-
nos jeans. Il n’y a pas de surpiqûres superflues chisaient leurs jeans. Ils ne les lavaient jamais,
aux fesses, pas d’étiquettes, pas de gadgets. parce qu’ils pensaient qu’il ne fallait pas les
C’est la toile brute qui parle. Cette toile, c’est la laver. Certains clients m’envoyaient leurs vieux
meilleure de toutes. Quand on me l’a donnée, jeans jamais lavés, comme une offrande. C’était
la première fois, je n’ai pas compris. J’ai capté embrassant, je vous jure, la puanteur du truc…
plus tard, en allant à Hiroshima, dans l’usine C’étaient surtout des Américains. Ils y vont
Kaihara. J’ai compris que c’était du fil égyptien à fond, les Américains. Ils ne lavent pas leurs
de très bonne qualité. J’ai compris que la tein- jeans pendant des années entières, parfois,
ture de la chaîne était un mélange savant d’in- et puis quand ils constatent qu’ils ne rentrent
digo naturel et d’indigo artificiel, parce que si plus dedans, ils le jettent. Mais au-delà de la
on ne fait que de l’indigo naturel ça part très blague, cette histoire de lavage et de patine
vite, et si on fait que de l’artificiel on fait nous a aidés à créer un lien avec nos clients. Les
comme tout le monde. Et j’ai compris aussi gens s’investissent dans nos jeans, ils se les ap-
quelque chose que je ne vous dirai pas. Il y a un proprient. Nous, on en joue un peu, on donne
secret dans cette toile. Un secret que j’essaie des conseils hystériques, comme tremper son
d’oublier pour être sûr de ne jamais le répéter jeans dans l’eau de mer et le laisser sécher au
à personne. Un truc que l’usine ne fait que soleil. Moi-même, il m’est déjà arrivé d’accro-
pour nous. Et cette toile, ils ne l’ont jamais cher mon jean à l’arrière d’un bateau pendant
vendue à personne d’autre. On n’a rien signé, 200 miles nautiques. Ça faisait « plou, plou,
on s’est serré la main, et ça marche comme plou » en rebomdissant dans l’eau !
ça entre nous depuis 30 ans. B.P. Oui, j’en voyais partout, notamment dans
B.P. Il y avait une vraie attention aux détails. les files d’attente devant les concerts de rock.
On n’achetait pas un jean fini dans une usine. C’était un plaisir, parce que ça voulait dire que
On achetait de la matière chez un bon fabri- notre clientèle correspondait à notre cible.
quant, on achetait les fournitures aux bons Mais bien sûr, au fil du temps, la clientèle s’est
endroits, on faisait le patronage nous-mêmes. élargie. Je me souviens que ma mère m’a ap-
Comme je baignais là-dedans depuis longtemps pelé pour me dire qu’Anne Roumanoff en por-
et que j’avais vu mon père faire, je faisais même tait un dans son spectacle. Elle avait reconnu
les formules pour les délavages. Quel produit le médiator April 77 sur la poche avant. Ah ok,
utilisé, quel temps de pose. On savait exacte- merde… On a fait gaffe à ne pas être trop par-
ment ce qu’on voulait. Ça, c’était la partie très tout. On avait un modèle qui cartonnait, avec
concrète. Et puis il y avait l’esprit du truc. Les un zip de travers sur le devant, très reconnais-
gens sentaient qu’on faisait cela sincèrement, sable, le Dee Dee. On l’a arrêté volontaire-
qu’on aimait nos produits, qu’on était vrai- ment, parce qu’il y en avait trop sur le marché.
ment dans le délire rock. On ne vendait pas Il faut savoir tuer les produits pour préserver
simplement des jeans. On vendait une idée, une image de marque, même si c’est contre
une culture. T’avais les Strokes, les Libertines, toute logique commerciale... On faisait atten-
les « bébés rockeurs » à Paris à cette époque. tion aussi à garder une sélection de boutiques

110 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


assez pointues. On disait non à plein de bou- En fait, quand quelque chose marche, tu ne t’en
tiques qui voulaient acheter du April 77. Au rends pas compte, tu n’as pas le temps. On était
bout de quelques années, on a d’ailleurs fini trop dans le truc. Et au fil du temps, c’est deve-
par monter notre propre contrefaçon. Ça s’ap- nu plus compliqué. On a été énormément co-
pelait Hells Bells, c’était une autre marque, piés. On a lancé plein de procédures, mais rien
avec des jeans identiques, mais faits dans des n’a jamais abouti. Les marques se liguaient
tissus un peu moins chers. Quand une bou- même contre nous parce qu’on les attaquait. Et
tique pas terrible nous appelait pour vendre avec les licences, c’est devenu plus compliqué
du April 77, on déclinait. Et quelques jours aussi au fil des années. On n’était pas proprié-
plus tard, on rappelait, sans rien dire, en pro- taires de l’outil de production. C’est ça, le cœur
posant des jeans Hell’s bells. Ça marchait bien. du truc. Donc oui, on a gagné de l’argent. Mais
Au fil du temps, c’est même devenu la marque on a connu aussi une vraie descente… (ndlr :
fétiche des Tektoniks. Les rockeurs étaient la marque a été placée en redressement judi-
en April 77, les Tektoniks en Hells Bells. ciaire en 2012, avec fermeture des boutiques, 
F.G. Aux États-Unis, c’était incroyable. Grâce avant de reprendre une activité plus modeste)
à Wrangler et sa puissance de distribution,
on est devenu la marque favorite des Noirs
américains. En fait, on brisait les barrières. br ice pa rtouche
Il y avait du Marithé et François Girbaud

« JE NE SAIS PAS COMMENT JE ME


uptown, midtown et downtown, de Harlem
à Mannathan. Warhol, il portait nos jeans.
On a même déjeuné avec lui, un jour, à la Fac-
tory, parce qu’il adorait ce qu’on faisait. On
a vraiment conquis le pays en quelques années.
SUIS DÉMERDÉ AVEC TOUS CES
JEANS VENDUS, MAIS JE NE SUIS
Ça explosait dans tous les sens. Un jour, la stan-
dardiste du building nous appelle au rez-de-
chaussée du siège de la boîte. Quoi encore ? On
descend en traînant les pieds, et on tombe sur
deux jeunes rappeurs. Ils veulent nous voir pour
PAS DEVENU RICHE »
qu’on les habille. Bon, ok. Mais on habille déjà
tout le monde. Alors, on va faire quoi avec eux ?
Et là, c’est la réceptionniste qui dit « Bah, ils 
É. Et là, aujourd’hui, vous portez quel jean sur
n’ont qu’à mettre leurs pantalons à l’envers ! »
vous ?
Et ils le font. Ce sont les Kris Kross. Un mois
J.T. Un A.P.C, mais je ne sais pas trop quel mo-
plus tard, tout le pays met ses jeans à l’envers…
dèle, à vrai dire. D’ailleurs, je vais vous faire une
confidence : tous les jeans A.P.C. que je porte
É. Les jeans, ça vous a rendu riche ?
aujourd’hui sont retouchés. Ce sont des vieux
J.T. Bah, non… pas vraiment. Je vis très bien,
modèles que j’ai portés pendant des années, qui
très très bien, je ne me plains pas du tout, mais
se sont patinés, et que je trouvais trop larges.
je ne suis pas devenu milliardaire grâce aux
Du coup, je les ai fait retoucher. Je n’avais pas
jeans. Parce que le prix a très peu augmenté au
le courage d’en prendre des neufs et de les user
fil du temps, et la qualité, elle, n’a jamais baissé.
patiemment…
On aurait pu doubler le prix. Plein de marques
B.P. Un 501 acheté 40 dollars aux États-Unis.
l’auraient fait et vendraient le jean à 300 ou 400
F.G. Non mais, regardez-moi ça. (il se lève et 
euros, parce que le marché est captif, comme on
tire sur son jean) Ce que je porte, c’est le jeans
dit. Mais, nous, on n’a jamais considéré le jeans
de demain. C’est stretch, sans coutures. Et puis,
comme une planche à billets. Notre marge sur
surtout, c’est propre. Parce que c’est ça le com-
les jeans est très raisonnable pour ce position-
bat aujourd’hui. En finir avec les dégueulasse-
nement de prix.
ries de l’industrie du jean. Il y a encore des types
B.P. Bah, non… Je ne sais pas comment je me
qui délavent les jeans à l’acide, vous vous ren-
suis démerdé mais je ne suis pas devenu riche.
dez compte ! C’est criminel, ça ! Moi, j’ai contri-
Plusieurs gros groupes sont venus nous voir
bué à salir la planète, ok, mais je ne le savais
pour racheter la marque. Notamment des Ita-
pas, à l’époque. Maintenant, je sais. Tout le
liens. On a discuté, mais ça ne s’est pas fait.
monde sait. Alors il est temps de se bouger le
Je regrette un peu, maintenant… Il faut dire
cul, hein ! Maintenant, on met notre énergie
que c’était un management un peu spécial
là-dedans. ♦
chez nous à l’époque. Il fallait écouter du rock,
il fallait comprendre la culture April 77 pour
bosser avec nous. Du coup, on embauchait que
des amis. On a fini par être une trentaine dans
la boîte, en 2010, avec un chiffre d’affaires
de 12 millions d’euros, dont 70% sur le jeans.
Et c’est un peu à ce moment-là, quand on a été
contraints de passer d’une boîte familiale à une
vraie boîte, qu’on s’est fait avoir et qu’on s’est
perdus…
F.G. Le chiffre d’affaires a explosé rapidement.
70 millions, 120 millions… C’est même monté
jusqu’à 220 millions par an. À un moment don- Brice Partouche,  2016.
né, on a atteint 7 millions de pièces par an à
travers le monde. Mais on ne se rendait pas
compte, nous. On bossait comme des dingues.

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 111


COMMEN T PORTER
NO 4

LE BLOUSON

(Plus décontracté qu'un blazer)


Ce blouson à carreaux, un McGregor vintage,
était originellement un blouson de golf.
Vous constaterez qu’il se porte aussi très
bien hors des greens. ■ Le pantalon, un
carpenter pant, est renforcé au niveau des
genoux. On appelle cela un double knee,
ou double genou. ■ La tenue se conclut sur
une paire de mocassins à pampilles (ne
dites plus « glands » !). Certains y verront
un décalage avec le reste de la tenue,
mais les vrais sauront qu’une paire de mo-
cassins n’est jamais totalement formelle,
même à pampilles.

Blouson vintage en coton. T-shirt en


coton, GAP. Pantalon en coton, CARHARTT.
Mocassins, CHURCH'S.
Les sweat-shirts (rappel : se prononce
« swète », pas « swite ») de ce type, à col
polo zippé, sont caractéristiques du
sportswear US des années 50. Portez-les
sur un simple T-shirt col rond. ■ Ce tissu
à carreaux est appelé « Vichy », parce que de
nombreuses filatures furent longtemps
installées dans la ville de l’Allier. Les
anglo-saxons, qui ne connaissent pas
l’Allier, disent eux « gingham ». ■ Un chino
blanc, évidemment. Surtout ne le portez
pas moulant.

Blouson en nylon, SANDRO. Sweat-shirt


vintage en coton. Pantalon en coton, GAP.
Lunettes, JACQUES-MARIE MAGE.
Ce blouson en veau velours (laissons les
daims vivre en paix) est le parfait croi-
sement entre un blouson de moto et un
spencer. ■ Notez qu’avec une imperméabi-
lisation efficace, il ne craindra abso-
lument pas la pluie. ■ Comme toujours avec
une pièce forte, l’accompagnement d’un
simple T-shirt blanc est recommandé.

Blouson en cuir, SAINT LAURENT par ANTHONY


VACCARELLO. T-shirt en coton, CAMBER
chez BEIGE HABILLEUR. Pantalon en laine,
LOUIS VUITTON.
Le mythique Valstarino en cuir velours,
conçu en 1935, se décline ici dans une
tissu déparlant. Tellement évident qu’il
aurait fallu y penser plus tôt. ■ Les
mocassins Gucci à mors ont été créés en
1953 par la marque italienne. On peut
aujourd’hui le dire : ils ont très bien
vieilli. ■ Si vous avez le cœur bien
accroché, portez-les avec des chaussettes
blanches, ou écrues. Cela vous vaudra
quelques remarques moqueuses, mais vous
pourrez répondre que l’association moca-
ssins-chaussettes blanches est un classi-
que preppy, testé et approuvé de longue date.

Blouson en nylon, VALSTAR chez BEIGE


HABILLEUR. Pantalon vintage en denim.
Mocassins, GUCCI. Chaussettes, FALKE.
Lunettes, SAINT LAURENT by ANTHONY
VACCARELLO.
Le tweed est une matière sportswear :
portez-le comme le denim, avec une
maille épaisse, des baskets en toile
etUnpas
blouson
mal deen décontraction…
cuir sur un bermuda
■ Ce? logo
Pourquoi
pas,
« NY quand
» est le le soleil
tout se couvre
premier des Newet York
que le
blouson créé
Yankees, est unen G1 original de la guerre
1903.
du Vietnam. ■ Les sandales pour hommes
ont mauvaise
Blouson vintageréputation. Mais,
en cuir. Pull enàcoton,
moins de
douter
APC. de sa
Short en virilité, pourquoi
coton, HOLIDAY ne pas suc-
BOILEAU.
comber auPOLO
Sandales, charme de LAUREN.
RALPH ce modèle-ci ?
Franchement.

Blouson vintage en cuir. Pull en coton,


A.P.C. Short en coton, HOLIDAY BOILEAU.
Sandales, POLO RALPH LAUREN.
Ce blouson est inspiré des « satin jacket »,
traditionnellement portées par les spor-
tifs et supporters outre-Atlantique. ■ Vous
a-t-on déjà dit que le pantalon cinq
poches ne devait surtout pas se porter
moulant ? ■ Une paire de moc sans chaus-
settes, et des lunettes de soleil: c’est l’été!

Blouson en soie et lunettes, CELINE par


HEDI SLIMANE. T-shirt et pantalon en
coton, HOLIDAY BOILEAU. Mocassins, GUCCI.
Le blouson est ici un anorak en coton écru
porté par les marins américains pendant
la Seconde Guerre mondiale. Pour briller
en société, dites un « WW2 US Navy Gun-
ners smock ». ■ Un patchwork bandana ? Quelle
bonne idée.

Anorak vintage en coton. Short en coton,


LOEWE.
Confirmation : le blouson se porte sans
complexe avec un short ou un bermuda.
■ En l’occurrence ce modèle d’inspiration
nautique se marie très bien avec ce
short à marquage d’inspiration université
US. ■ Soyons francs : gros attrait cette
saison pour les marquages de ce genre.

Blouson en laine, JW ANDERSON. Short en


nylon, HOLIDAY BOILEAU. Tennis, CONVERSE.
Ce bomber L2B de l’US Air Force et ce
Levi’s 501 ont beaucoup vécu, et alors ?
Ne jetez pas vos vêtements. Portez les,
usez les, réparez les, patchez les, portez
les encore. Avec un peu de chance, et
de soin, ils seront de plus en plus beaux.

Bomber en nylon et pantalon en denim


vintage. Polo en coton, LACOSTE. Mocassins,
TIMOTHÉE PARIS.
Encore une déclinaison du Harrington G9
de la marque Barracuta. Encore une option
extrêmement pratique dans votre garde-
robe. ■ Et encore un jean patché ? Oui,
on est bel et bien sur ce qu’il convient
d’appeler une tendance. ■ Les sabots
Boston Birkenstock vous intimident ? Pour
vous rassurer, dites vous que les Japonais
adorent. Et que nous aussi.

Blouson et T-shirt en coton, UNIQLO. Jeans


vintage. Sabots, BIRKENSTOCK.
Un spectaculaire blouson Polo Ralph Lauren
d’inspiration nautique se cache dans
cette image. Indice : il est juste au-
dessus du pantalon. ■ En l’occurrence,
ledit pantalon est un chino de l’US Army
datant des années 30. ■ Des mocassins
Alden en cordovan aux pieds : la trilogie
US est complète.

Blouson en coton, POLO RALPH LAUREN.


Pantalon vintage en coton. Mocassins, ALDEN.
Ce coupe-vent Stone Island nous offre
l’occasion de rappeler que le maniement
d’un zip à double curseur, pouvant
être simultanément descendu par le haut
et monté par le bas, est l’un des plus
grands plaisirs vestimentaires qui soient.
■ Pour info, le créateur de la marque
Stone Island s’appelle Massimo Osti. Il est
mort en 2005, mais son génie, celui
d’un créateur obnubilé par la technici-
té et la portabilité des pièces, fait
encore l’objet d’un véritable fétichisme.

Coupe-vent en polyamide, STONE ISLAND.


Marcel en coton, HOLIDAY BOILEAU. Short
en coton, HERMÈS. Sac, BLEU DE CHAUFFE.
Un blouson en nylon bleu marine sera tou-
jours une bonne idée. Surtout avec un
short ou un pantalon beige. ■ D’ailleurs,
existe-t-il une association de couleurs
plus sûre que marine et beige ? Si oui, on
ne la connaît pas. ■ Un short court et
ample ? Largement préférable à un short
étroit et long. ■ Des Adidas Samba ?
Ressortez-les du placard et jouissez de
votre plaisir : vous avez plusieurs mois
d’avance sur la tendance.

Blouson en nylon, OLIVIER SPENCER. Short


vintage en coton. Chaussettes, FALKE.
Tennis, ADIDAS.

Toutes les pièces vintage de la série


sont fournies par Le Vif Vintage et
Gauthier Borsarello.
HISTOIR E
NO 3

MARGARET
HOWELL
propos recueillis par gino delmas

Elle ne fait ni du luxe ni de la fashion. Encore moins du buzz. Depuis


toujours, Margaret Howell fait juste des vêtements. Ce qui ne l’a pas
empêchée de construire un petit empire et de générer autour d’elle un vrai
culte. Et aussi, accessoirement, de voir Lady Di en culotte.

128 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


A
ssise sur un tabouret jaune
dans le café Leila’s Shop, au
cœur de Shoreditch, Marga-
ret Howell semble préoccu-
pée. La discussion avec sa
collaboratrice porte sur le

« JE N’AI PAS FAIT


planning du mois à venir. Deux défilés se
profilent à quelques semaines d’intervalle,
un masculin puis un féminin. « Donc je vais

D’ÉCOLE DE MODE. JE
devoir passer les quatre prochains week-
ends à Londres, au lieu d’être chez moi dans
le Suffolk… », peste Margaret, comme acca-

CROIS QUE JE N’AURAIS


blée à l’idée d’être rattrapée par la mode.
Depuis bientôt cinquante ans, l’Anglaise se
plaît en effet à l’éviter soigneusement, pour

PAS SURVÉCU... » 
ne pas dire à la fuir. Loin de l’hystérie de l’in-
dustrie, elle a construit sa marque avec pa-
tience, sans bruit. Souvent, il faut d’ailleurs
tendre l’oreille pour distinguer sa voix, et
s’habituer aux silences qui courent générale-
ment entre deux phrases.
Quand on lui demande de définir son mé-
tier, Margaret Howell, 73 ans, marque ainsi
une pause, puis répond « artisan-designer »,
plutôt que « designer » ou « créatrice ». À une Paris, mais aussi aux États-Unis, chez Tommy recteur général de Margaret Howell. En free-
époque où les logos, les détournements et les Perse à Los Angeles, chez Alan Bilzerian à Bos- lance. « Le courant est tout de suite passé
collaborations agitent les foules, surtout sur ton, ou encore chez Ralph Lauren à New York. entre nous, raconte en français cet acteur-clé
Instagram, Margaret Howell préfère les sil- La première véritable boutique Howell ouvre de la seconde vie du label. Elle avait le talent,
houettes discrètes et intelligentes, où le luxe à Londres, à St Christopher’s Place dans le on a reconstruit la marque patiemment. »
réside autant dans le souci du détail que dans quartier de Marylebone en 1980. Quelques « Je suis très chanceuse, insiste aujourd’hui
une fabrication responsable. Au sous-sol de sa coups d’éclat, ou plutôt coups de chance, Margaret. Je travaille avec des gens qui me
boutique de Margaret Street (ça ne s’invente viennent nourrir la notoriété grandissante de laissent faire ce que je veux. Ils ont compris
pas), qui accueille une partie de ses archives, la marque. Comme ce rapprochement avec qu’au départ je ne pense pas les choses d’un
trônent ainsi les pièces les plus précieuses de Jack Nicholson, fan de la première heure, qui point de vue commercial, mais qu’on peut
sa collection personnelle. Soit autant de vrais s’entiche d’une veste en velours côtelé bor- ensuite trouver le bon équilibre. » Et cela sans
vêtements, portés, usés mais toujours vail- deaux de la marque, et insiste pour que son renoncer au style, simple, évident, et unisexe
lants. On remarque ce mackintosh inspiré par personnage de Jack Torrance la porte dans le très souvent, qui fait l’identité de la maison.
celui que portait son père ou ce pull col polo film Shining. Kubrick accepte et en commande Chez l’homme, depuis toujours, Margaret
fabriqué pour elle par Smedley. Ou encore treize pour le tournage. « J’étais ravie, j’aimais Howell apporte ainsi douceur et confort. Chez
cette robe à pois d’une élégance rare. beaucoup l’acteur. Moins le film, que j’ai trou- la femme, elle soigne la praticité et la liberté
Pas de Central Saint Martins ou de Royal vé irritant. » Ou encore ce matin de 1983 où, de mouvement. Par exemple : « J’ai lu un jour
College sur le CV de Margaret Howell – « Je recommandée par le Vogue anglais, elle se re- que les femmes se plaignaient de ne jamais
n’aurais pas survécu », souffle-t-elle –. Mais trouve à Buckingham Palace devant Lady Di en avoir de poches, ou pas assez profondes.
une passion pour le vêtement transmise très culotte pour prendre ses mesures. « J’étais Du coup, j’ai beaucoup travaillé sur le sujet. ».
tôt par sa mère. « Comme nous ne roulions pas tellement nerveuse, se souvient-elle. Mais Dia- Il faut voir les vêtements de Margaret Howell
sur l’or, ma mère, Gladys Ivy, nous fabriquait na était très amicale. » La veste de smoking pour les comprendre, mais il faut surtout
tous les vêtements qu’elle pouvait. Moi- blanc, que Diana portera un an plus tard à un les porter, et les regarder vieillir. La mode de
même, je m’y suis mise dès que j’ai pu, au concert de Genesis, contribuera à faire le nom l’Anglaise n’est pas jetable. Ce qui, à défaut
début de l’adolescence. ». Margaret confec- de Margaret Howell. « La photo a fait le tour du de slogans ou d’une communication écolo,
tionne ainsi des chemises, des robes et des monde. Tant mieux : j’aimais beaucoup ce que la rend évidemment militante.
jupes, « parfois dans des matières habituel- Diana dégageait ce jour-là. »
lement utilisées pour des pantalons ou des Les choses vont vite. Trop, sans doute.
costumes d’hommes ». C’est ainsi qu’elle ap- Le milieu des années 80 est marqué par une * * *
prend le métier, sur le tas, tout en étudiant crise de croissance. « Paul (Renshaw, son mari
l’art et le design aux Beaux Arts. Jusqu’à cette et associé de l’époque, ndlr) et moi étions inex-
chemise pour homme, dégotée, un jour de périmentés en business. J’étais très occupée L’ÉTIQUETTE. Pourquoi cela vous embête-t-il
1971, dans une jumble sale, l’une de ces bro- à gérer la production et à élever nos jeunes autant de ne pas pouvoir passer les week-ends
cantes typiquement londoniennes. C’est une enfants. J’ai délaissé certains aspects. Paul à venir dans le Suffolk ?
vieille chemise, patinée, à fines rayures a emprunté trop d’argent… Nous avons fait MARGARET HOWELL. Parce que la cam-
marrons, très bien faite. Elle inspire Marga- l’erreur de vouloir grandir trop vite. » Le pagne, c’est important pour moi. Ça l’a tou-
ret. Ses toutes premières chemises pour couple explose. Margaret prend du recul, s’ac- jours été. L’endroit où j’ai grandi ressemblait
femme lui ressembleront, à la fois amples et cordant une pause de plus d’un an. « J’ai été à la campagne, même si je me rends compte
solides, à l’épreuve d’une vie très active. Vite, approchée par des grands groupes, mais j’ai aujourd’hui que ce n’était que la zone 6 du mé-
elles tapent dans l’œil de Joseph Ettedgui, un décidé de rester indépendante. Franchement, tro, en grande banlieue (rires). Je me souviens
coiffeur franco-marocain installé à Chelsea, au je n’étais pas sûre de mon coup, mais je pen- de vacances dans le Sussex, chez ma grande
cœur de Londres, qui les propose bientôt dans sais que c’était mieux ainsi… » Le trentenaire tante. L’odeur de la lessive et les draps suspen-
son salon. Le magazine ELLE France repère Richard Craig débarque en 1990 pour un dus. Je revois une pièce de lin naturel offerte
Margaret à cette époque et lui consacre son contrat de trois jours à la demande des inves- par cette grande tante et cette odeur si parti-
premier vrai papier. Nous sommes au début tisseurs basés au Japon, où la griffe est déjà culière. J’ai énormément travaillé le lin. Il y a
des années 1970, et l’Anglaise vend désormais très largement implantée. Il se voit finalement pas mal de choses enfouies dans un coin de ma
ses collections homme dans le grand magasin confier la gérance de l’entreprise. Vingt-neuf mémoire qui ressortent dans mon travail.
Browns à Londres ou chez Marcel Lassance à ans plus tard, Richard Craig est toujours le di- Dans la première école primaire que j’ai fré-

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 129


quentée, la récréation se faisait dans de grands je choisissais la coupe de la jupe et le type de lement trouvé le rythme. Je ne dessine plus
champs d’herbe et de fougères. J’ai toujours cardigan. J’adorais porter la cravate, et le duffle mais j’essaye presque toutes les pièces avant
aimé ce genre de textures, elles incarnent la coat aussi. qu’on les approuve. En général, si j’ai envie de
campagne pour moi. J’adore le tweed aussi. porter une pièce, elle se vend bien.
Ce goût pour les belles matières vient du fait que É. Cet amour des uniformes vous est resté…
ma mère parlait sans cesse de bonne qualité. M.H. La plupart des pièces de mon vestiaire É. Comment définiriez-vous votre style ?
ont une parenté avec un vêtement tradition- M.H. J’aime l’idée d’être habillée avec des
É. Quel était votre rapport au vêtement pen- nel, ou un uniforme. Je les réinterprète. choses très simples, mais qui ont de l’allure.
dant l’enfance ? Quand j’ai fait un duffle coat, il était oversized Les vêtements ne sont pas précieux, ils doivent
M.H. Mon père était toujours très smart. Che- et noir, en référence à celui que je portais tous vivre et durer. Quand vous dessinez quelque
mise-cravate, sauf dans le jardin. Ma mère les jours pour aller à l’école. J’aime les vête- chose, comment ne pas vouloir que cela dure,
nous a transmis l’amour des choses naturelles. ments militaires ou workwear, parce que la que cela soit bien fait ? Mon style a une cer-
Elle n’a jamais teint ses cheveux ou ce genre fonction est un point de départ. C’est de là que taine constante, un côté intemporel, mais les
de choses. Elle a bossé dans une boutique de part le design pour moi. C’est pour cela que je coupes évoluent au fil du temps. Quand j’ai
robes quand elle était plus jeune. J’ai retrouvé trouve souvent l’inspiration dans de vieux commencé, les gens respectaient presque trop
une photo d’elle en train de poser dans une livres d’histoire sociale. la tradition et certaines pièces paraissaient
robe, une cigarette à la bouche. J’aime beau- rigides. J’ai essayé de moderniser cela, en y
coup cette image. Ma mère ne portait jamais É. Quelle importance a eu le fait que vous ayez ajoutant une certaine douceur. J’aime que mes
de pantalons, plutôt des jupes. Je me souviens fabriqué vous-même beaucoup de vêtements vêtements soient portables et réels. Les gens
qu’à Noël, elle nous emmenait systématique- dans votre parcours ? ne viennent pas chez moi s’acheter une sil-
ment à Londres, et elle nous achetait des cardi- M.H. J’ai toujours aimé faire moi-même mes houette. Généralement, ils savent ce qu’ils
gans écossais. On les portait jusqu’à ce qu’ils ne vêtements. Ma mère m’a offert une machine cherchent en rentrant.
nous aillent plus. Un des premiers vêtements à coudre électrique quand j’avais 19 ans.
que j’ai pu me payer moi-même, à l’adoles- Une machine italienne, de la marque Necchi. É. Quelles sont vos sources d’inspiration ?
cence, était un petit pull rouge shetland, qui À l’époque, j’aimais accompagner ma mère M.H. À mes débuts, des femmes fortes comme
avait coûté quelque chose comme 5 livres, chez Miss Smith, un grand magasin de tissus. Katharine Hepburn, Jane Birkin, ou la sculp-
ce qui était beaucoup pour l’époque. Plus tard, Je me souviens de l’excitation quand je trou- teuse Barbara Hepworth m’inspiraient dans
j’avais réussi à récupérer un trench Burberry, vais un tissu qui me plaisait, que je le couchais leur manière de s’habiller, leur attitude, des
et une chemise Cacharel. J’y tenais comme sur la table pour couper selon le patron. J’ado- petites choses. Un créateur comme Yves Saint
à la prunelle de mes yeux. Sinon, nous nous rais ce processus. Il y a eu beaucoup de désa- Laurent m’a aussi inspirée, avec ses pantalons
habillions avec des choses trouvées dans stres avant que je parvienne à faire de belles de costume. Je ne suivais pas les défilés, mais
des brocantes ou des fripes. On faisait nos pièces, évidemment (rires). Mais il y a dans les je lisais le ELLE français. Je partais de ce que
propres jupes et chemises tant qu’on le pou- archives une robe que j’avais réalisée avant de j’avais envie de porter, et je dessinais. Je ne
vait. J’avais aussi l’habitude d’aller dans les lancer la marque. C’était un patron français, cherche pas vraiment l’inspiration, ce sont
boutiques spécialisées dans les uniformes sco- un motif à pois – une marotte chez moi. Je l’ai plutôt des choses qui viennent à moi et que je
laires, où j’achetais des chaussettes de garçon portée longtemps. J’achetais des patrons fran- capte. Je marche beaucoup au bord de la mer.
à rayures. À cette époque, Marks & Spencer çais que je préférais aux anglais, car ils étaient La dernière fois que je m’y suis promenée, la
faisait des cardigans de très bonne qualité, et généralement plus confortables. J’expérimen- lumière était grise, le ciel et l’eau se confon-
j’en achetais pour porter avec mon uniforme. tais beaucoup. D’ailleurs quand j’ai dû délé- daient et il y avait beaucoup de vent. Les ro-
J’aimais bien le customiser à ma sauce. On guer à d’autres designers, la transition n’a pas seaux jaune sombre qui dansaient dans le vent
était tenues de respecter un code couleur mais été évidente. Ce n’était pas naturel. On a fina- m’ont marquée. Leur mouvement m’a aussi
rappelé Pina, le film de Wim Wenders sur Pina
Bausch, dans lequel les gens dansent dans
leurs vêtements de tous les jours. Je l’ai noté
tout de suite. On est complètement libre quand
on marche seul. Quand je marche dans la rue,

« J’AI LU UN JOUR QUE LES je suis dans mes pensées, mais je peux remar-
quer une allure ou repérer un détail. Je fais un
dessin rapide en rentrant pour m’en souvenir.

FEMMES SE PLAIGNAIENT Et puis parfois, quelques mois après, le détail


ressort, l’usine fabrique un prototype et on
avance comme ça…

DE NE JAMAIS AVOIR DE * * *
POCHES, OU PAS ASSEZ Au nord de Londres, dans la fameuse zone 6

PROFONDES… DU COUP, du métro, la ville d’Edmonton abrite un petit


bâtiment de briques beiges de deux étages,
sans cachet. C’est là, au cœur d’un quartier

J’AI BEAUCOUP TRAVAILLÉ industriel, que Margaret Howell fabrique une


partie de ses collections. C’est là aussi que celles-
ci sont dispatchées aux quatre coins du monde.

SUR LE SUJET » À l’intérieur, une petite musique s’échappe d’un


poste de radio. Au centre de la grande pièce,
des cartons attendent d’être remplis, d’autres
sont prêts à être emportés. Au fond, on distingue
plusieurs étages de racks auxquels sont suspen-
dues les collections. À côté, une grande cuisine
commune, accolée à un open space de bureaux.
L’ambiance, apaisée, douce, ne ressemble pas

130 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


Margaret Howell dans sa maison du Suffolk. Photo de Emma Hardy
Margaret Howell à son bureau, dans la boutique
de Wigmore Street. Photo de Sean Thomas

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 131


à celle d’une usine ordinaire. June s’approche, lisés si on grandissait trop vite. Il n’y a pas de
attrape la main du visiteur et la secoue dans plan pour envahir le monde, on cherche une
un grand sourire. Elle était déjà là, dans les croissance raisonnée, équilibrée. » Dans le jar-
années 80, quand Margaret Howell employait gon, on appelle cela le grow slow.
une dizaine de mécaniciennes dans une bou-
tique-appartement dans le quartier de Black-
heath. Aujourd’hui responsable de tous les * * *
patrons des chemises et vestes, qu’elle réalise
elle-même à la main, June est un peu la mé-
moire vivante des lieux. Mais c’est surtout elle Après avoir quitté Leila’s Shop, Margaret
qui fait quotidiennement le lien entre Margaret Howell se faufile dans les petites rues de
et son équipe, d’un côté, et les mécaniciennes Shoreditch, où elle a ouvert une boutique
de l’usine de l’autre. en 2012. Jusqu’à pénétrer dans la petite salle
Au premier étage de l’usine, elles sont dépouillée et bruyante de la Rochelle Canteen,
justement neuf machinistes à s’affairer devant un de ses restaurants préférés de Londres. La
d’immenses fenêtres et sous des posters de Tom discussion s’oriente naturellement sur la cui-
Hardy. Un peu plus loin, Kirk, le coupeur mai- sine, l’une des passions de Margaret. Un de ses
son, tranche au millimètre plusieurs couches collaborateurs raconte avoir commandé une
de tissu à carreaux. Au fond du plateau, dans assiette de frites pour accompagner sa chicken
une petite pièce, Knitsa repasse et supervise pie la veille, Margaret Howell s’offusque, elle
le lavage des pièces. C’est là que sont coupées et aurait opté pour du chou, dans la plus pure
montées les chemises qui ont fait la réputation tradition culinaire anglaise. Puis elle s’extasie
de la griffe. À l’intérieur de chacune d’elles, une devant une pomme rôtie coulée sur un lit de
tradition : une petite étiquette avec les initiales crème anglaise. « J’aime la simplicité, le bon
de l’ouvrier qui a monté la chemise est cousue. ingrédient au bon endroit. Les Italiens font
« Comme cela, en cas de défaut, l’ouvrière peut cela très bien. Les Japonais m’ont appris
reprendre la chemise, détaille Margaret Howell. la subtilité du goût des aliments. Dans mes
Chez nous, le but n’est pas de produire le plus plats, j’essaie toujours de faire en sorte qu’un
possible, mais le mieux possible, et cela néces- élément ne prenne pas le dessus sur les
site un temps incompressible. » Ici, le turn-over autres. » Ses plats favoris sont le poulet à l’es-
est faible. Les conditions de travail attirent tragon et le saumon vapeur sauce gingembre.
le savoir-faire et incitent les ouvriers à rester. Margaret Howell cuisine surtout le week-end,
« Il est primordial que les conditions de travail chez elle, dans le Suffolk, quand elle n’est pas
soient bonnes, cela devrait être comme ça par- occupée à enrichir sa collection de galets.
tout », énonce Margaret Howell. « Je suis toujours en train de collecter des
Si elle a évidemment donné son avis sur choses sur la plage et je crée des assemblages
la mise en place de la plateforme d’Edmonton, selon la couleur, la forme, la texture, parfois
Richard Craig en est le véritable architecte. des mobiles aussi. »
À elle le style, à lui le marketing les finances, À 73 ans, Margaret Howell continue à na-
le personnel, et la production. « Le souci de ger toutes les semaines, et arpente le Suffolk
qualité dans la fabrication fait partie des fon- tous les week-ends, baskets aux pieds. À ses
dements de la marque depuis le tout début, débuts, une des premières étiquettes cousues
dit-il. Même si nous avons travaillé et conti- dans ses créations représentait deux petits
nuons avec des usines expertes, il était nor- marcheurs côte à côte. « J’avais été inspirée
mal que nous ayons notre propre point de par une image trouvée au dos d’un catalogue
fabrication. » Le directeur général est un peu de la British Rail, dans une brocante. Je trou-
le gardien du temple et de la philosophie Mar- vais que l’idée de la marche collait très bien à
garet Howell : « On grandit petit à petit, un ou la marque. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ce
deux magasins par an, pas plus. On soutient de rythme lent nous va à la perfection. » La fast
nombreux petits ateliers, qui seraient déstabi- fashion n’a pas tout emporté sur son passage. ♦

« CHEZ NOUS, LE BUT N’EST


PAS DE PRODUIRE LE PLUS
POSSIBLE, MAIS LE MIEUX POS-
SIBLE, ET CELA NÉCESSITE UN
TEMPS INCOMPRESSIBLE »

132 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


DRAKES.COM
COMMEN T PORTER
NO 5

LES MOCASSINS

(Très chics ou très décontractés)

Mis au point par les Amérindiens, les mo-


cassins étaient à l’origine des chaus-
sures en peau, faites d’une seule pièce
de cuir. Equipés d’une semelle souple,
ils permettaient une marche silencieuse
en forêt, et favorisaient ainsi la chasse.
Avec le temps, les mocassins (ou loafer,
en anglais) sont devenus de simples
chaussures sans attache (pas de lacets,
pas de boucles, pas de zip, pas d’élas-
tique). ■ L’association mocassin s/chaus-
settes blanches est un grand classique
et sans doute l’un des paris à tenter lors
de l’été 2019.

Mocassins à pampilles en cuir, ALDEN.


Chaussettes en coton, UNIQLO.
De gauche à droite et de haut en bas:
■ Mocassins « Butterfly » en cuir, EDWARD
GREEN. Chaussettes en fil d’écosse,
FALKE. ■ Mocassins «Legacy Penny», SEBAGO.
■ Belgian loafers en cuir tressé,
RUBINACCI. ■ Opera pump en cuir vernis,
MATTHEW COOKSON. Chaussettes en fil
d’écosse, FALKE.
De gauche à droite et de haut en bas:
■ Mocassins « 180 » en cuir, J.M. WESTON.
■ Chaussons veniciens en velours, GALLO.
■ Mocassins « 1er jour » en cuir, TIMOTHEE
PARIS. ■ Chaussons «Colis» en velour, RALPH
LAUREN.
Décontractés par nature et faciles à
enfiler, les mocassins sont particu-
lièrement recommandés en été. Ils to-
lèrent d’ailleurs très bien l’absence
de chaussettes (ou la présence de chaus-
settes invisibles, mais on ne veut
pas le savoir, et encore moins les voir).
■ Les mocassins prennent tout leur
sens avec un pantalon court. Ils fon-
ctionnent aussi avec un bermuda. Avec
un pantacourt ? Sortez d’ici. ■ Pour le
plaisir, sachez que les fameux « mo-
cassins Nebuloni», évoqués dans « Je danse
le Mia », font référence à la marque
de chaussures de golf Nebuloni, et
étaient cultes dans les années 80s.

Mocassins en rafiat artisanaux du Maroc.


HISTOIR E
NO 4
PANINARO
UNE HISTOIRE ITALIENNE

par lucas duvernet copolla , à milan

Au départ, ils étaient vingt. Vingt jeunes Milanais bagarreurs,


portant des bombers, installés devant un restaurant de paninis.
À l’arrivée, ils furent des millions à travers toute l’Italie, fiers
d’appartenir à la bande et de porter ses étendards, notamment
la doudoune Moncler et les Timberland. Voici l’histoire vraie des
Paninari, l’improbable mouvement de jeunesse qui secoua l’Italie
des années 80. Et prit soin, au passage, de la relooker.

D
ans un restaurant anonyme, là où la dit consacrer ses journées à gérer ses proprié- cale et les franges les plus violentes des sup-
grande couronne milanaise a des tés immobilières et ses deux restaurants, divi- porters de foot, ont crée malgré eux une mode
airs de province plus que de ban- sant son temps entre « l’Italie et les États- – et un mode de vie – sans équivalent en Italie.
lieue, un homme de 50 ans, assis Unis, huit mois à New York, quatre à Milan ». L’Histoire les a appelés Paninari, ou « ven-
devant une viande saignante, parle le plus bas En ce moment, il est en Italie. Tout à l’heure, deurs de sandwichs », parce qu’ils se retrou-
possible. « Je ne peux pas citer les noms des il sera même à Varese pour enterrer un ami, vaient à l’époque devant un bar baptisé Il Pa-
pères fondateurs, tu comprends ? Il y en a « Dede », mort le 26 décembre dernier à Milan, nino. Inscrits dans les lycées privés les plus
qui… Je ne veux pas me retrouver avec une renversé dans de mystérieuses circonstances chics de Milan, ils portaient des bombers,
balle dans la tête. » Il se retourne vers l’ami par une camionnette, après des affrontements des Timberland, des jeans Armani, des vestes
Des « paninari » devant le fast-food Burghy, place San Babila,

qui l’accompagne : « J’exagère ? » L’ami fait entre les supporters les plus radicaux de l’In- Stone Island, ou des doudounes Moncler.
non de la tête : « Il n’exagère pas. » C’est le ter de Milan et de Naples. À 39 ans, Dede était Ils étaient si beaux et si différents que bientôt,
mois de janvier, il est bientôt 14h. L’homme le leader des Blood & Honour, un groupe la ville, puis la région, puis le pays tout entier
offre de raccompagner à la gare la plus proche. d’ultras de Varese ouvertement fasciste. Steve voulurent leur ressembler. Au départ, ils
Au moment de démarrer sa Porsche blanche, Jobs était proche de Dede. Les deux hommes étaient vingt, et ils finirent par être des mil-
1987. Photo de Egizio Fabbrici\Getty Images

il murmure comme à lui-même : « Il y en a un fréquentaient tous les deux la Curva Nord lions. En Italie, tout le monde connaît les Pa-
qui accepterait peut-être de te parler. Voici de l’Inter et partageaient les mêmes affinités ninari, mais plus personne ne se souvient de
son pseudonyme sur Facebook. Ne le contacte politiques. Après les funérailles, un dîner est l’origine trouble de ce mouvement qui a tra-
pas de ma part, mais tente ta chance. » Avant prévu dans un restaurant de Milan. Pour l’oc- versé les années 80 comme une étoile filante.
de repartir, il dessine une étrange parabole : casion, Steve Jobs sera entouré d’avocats et Des Paninari, le pays n’a retenu que la fin : des
« Si tu écrivais sur l’histoire d’Apple, ce serait d’experts comptables, des drogués et des habi- gosses paradant avec les vêtements les plus
plus intéressant d’avoir un contact direct tués de la malavita. Mieux que des amis, « bien chers, les plus flashy possibles, ne pensant à
avec Steve Jobs qu’avec un simple employé, plus que des frères ». Ensemble, ils évoqueront rien d’autre qu’aux filles et à la fête. Un jour de
non ? Lui, c’est notre Steve Jobs. » Dede. Ensemble, surtout, ils parleront du passé. 2013, le futur chef du gouvernement italien
Quelques jours plus tard, sur Facebook, Dans les années 80, Steve Jobs et ses ca- Matteo Renzi, alors maire de Florence et se-
« Steve Jobs », appelons-le ainsi, répond. marades, tous aussi discrets les uns que les crétaire général du Partito Democratico (centre-
Peut-il nous dire son nom, son prénom ? « Il ne autres, naviguant pour certains à la frontière gauche) liquida cette drôle d’histoire dans
vaut mieux pas. » L’homme, âgé de 57 ans, de la légalité, tutoyant l’extrême droite radi- un discours évoquant l’arrivée imminente

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 139


matteo renzi , ancien chef du gouvernement italien

« DANS LES ANNÉES 80, AVOIR


UNE DOUDOUNE MONCLER
VOULAIT DIRE ÊTRE “PANINARO.”
ET MOI, LES “PANINARI,”
JE NE LES AI JAMAIS SUPPORTÉS »  

du groupe Moncler en bourse : « Dans les an- que la police disperse tant bien que mal avec vourne, où est installée une base de l’OTAN.
nées 80, avoir une doudoune Moncler voulait des lacrymogènes. La place, aujourd’hui située Ils côtoient des fringues que connaît déjà la
dire être un Paninaro. Et moi, les Paninari, au début du quadrilatère de la mode, le temple bonne bourgeoisie habituée des plus belles
je ne les ai jamais supportés. » Pour com- du luxe milanais, est une forteresse à défendre. stations balnéaires et de sports d’hiver, les
prendre, poursuit-il, il faut basculer quarante Les fascistes qui zonent là portent des vestes vestes Henry Lloyd de navigation, les dou-
ans en arrière, et revenir dans les années 70, en cuir, des trucker jackets Levi’s au col fourré dounes Moncler en plume d’oie. Aux pieds, les
à l’ombre du dôme de Milan. ou des Loden. Dissimulés derrière leurs Ray- premières Timberland emportent immédiate-
Ban, ils surveillent les allées et venues sur leur ment l’adhésion. « D’un côté, elles incarnaient
territoire. « Si tu avais une barbe, une parka l’imaginaire du bûcheron américain, dé-
DES BOMBERS, COMME LES kaki, une crête, une écharpe rouge, ou n’im- crypte Danijl, proche des pionniers. De l’autre,
PILOTES DE L’OTAN porte quoi qui pouvait faire penser que tu étais elles rappelaient les chaussures que portaient
éventuellement de gauche, tu te faisais frap- les nazis de l’Afrikakorps. » Pour se déplacer,
« Tu te souviens de ce à quoi ressemblait per, continue Umberto, auteur d’un site dédié le petit groupe opte pour une autre référence
Paris, les jours qui ont suivi le 13 novembre ?, à la mode de l’époque, Stile Ruvido. Résultat : nazie : la moto Zundapp, celle de la Werhmacht,
interroge Umberto, témoin de l’époque, en tout le monde s’habillait en gris, de la façon la que ne propose qu’un seul revendeur, du côté
portant à ses lèvres un café au ginseng. Nos plus neutre possible. » À la fin des années 70, de Porta Tenaglia. Milan n’a jamais vu ça. « Il
années 70, ça a été ça pendant dix ans. » Les alors que la plupart de leurs frères d’armes était impossible de passer Piazza del Liberty
historiens s’accordent pour considérer le 12 sont arrêtés ou en cavale, les plus jeunes des sans se demander : ‘Mais qui sont ces mecs ?’ »,
décembre 1969 comme point de départ de ce San Babilini, décident de se décaler de 300 confirme Stefano Olivari, auteur de L’impor-
qui est resté comme les « années de plomb. » mètres, sur le Piazza del Liberty. La place est tanza dei Paninari (éditions Indiscreto, 2013).
Ce jour-là, cinq attentats ont lieu dans le pays plus facilement défendable en cas d’attaque La gauche, elle, n’a pas de doute : « Ces mecs-

Un Paninaro portant une doudoune Moncler et des Timberland, Place San Babila,
en l’espace de 53 minutes. Le plus violent est des communistes, ou des flics. Et puis il y a ce là » sont les héritiers direct des San Babilini.
perpétré à Milan, Piazza Fontana, au siège de bar, en plein milieu, où ils pourront manger, De fait, certains d’entre eux prônent encore
la Banque nationale de l’agriculture. 17 morts, boire, et garer leurs motos : Il Panino. l’affrontement violent. Plusieurs fois, des anti-
88 blessés. Les différentes attaques, commises fascistes chargent le Panino. L’attaque la plus
par des terroristes d’extrême droite, visent à Steve Jobs, encore lui, n’a rien oublié : « Parmi violente a lieu en 1981, quand des vitres sont
provoquer l’état d’urgence et déstabiliser le nous, il y avait des membres du Fronte della détruites, et le feu donné. Mais ces assauts ré-
pays. À la violence d’extrême droite se succède Gioventù (le mouvement de jeunesse du MSI, coltent plus grave encore que la vengeance :
celle de l’extrême gauche. Les noirs, les rouges, le parti néo-fasciste italien, ndlr). Mais il y l’indifférence la plus complète. à Milan, 1987. Photo de Egizio Fabbrici\Getty Images
et les services secrets dansent une valse ma- avait surtout des types qui voulaient s’amu- Rapidement, quelques lycéens du centre-
cabre dans toute la Botte. Entre les attentats, ser, et foutre le bordel. » Tous ont en commun ville grossissent les rangs de la bande, attirés
les coups de feu, et les enlèvements, la décen- une haine profonde des communistes. Le petit par le style plus que par le combat politique.
nie fera plusieurs centaines de morts. Les groupe s’est déjà trouvé un nom, « la Compa- « Après les cours, ou le samedi, on allait dans
bombes n’explosent pas quotidiennement, gnie du Panino, » mais il lui manque encore l’es- le centre pour voir comment ils s’habillaient »,
mais Milan ressemble à une partie de chat per- sentiel pour devenir une véritable bande : un se souvient Umberto. La jeunesse dorée mila-
ché mortel. L’ultragauche est majoritaire. Elle style. Le premier habit que la bande décide naise a grandi en cachant son aisance finan-
contrôle l’essentiel des universités et les centres d’arborer est le bomber, le même que portent cière et sociale, enfilant docilement les habits
sociaux. Les fascistes, eux, sont retranchés les pilotes américains de l’OTAN. Ça n’a l’air tendus par les parents. C’est terminé. Cette jeu-
à quelques centaines de mètres du dôme, Piaz- de rien, mais c’est une fracture nette avec le nesse veut sortir de ce qu’Umberto appelle
za San Babila, en plein centre historique. Très passé encore fumant : l’extrême droite tradi- « le paupérisme catho-communiste. » Elle
actifs malgré leur minorité, ils s’appellent « les tionnelle déteste les Américains, coupables veut vivre avec légèreté et avec style. « Avec
San Babilini ». d’être les alliés d’Israël. Ceux du Panino les ad- la bande du Panino commence la fin de l’en-
Chaque samedi, les rouges manifestent mirent au contraire parce qu’ils sont les prin- gagement collectif, confirme Edoardo Novel-
dans le centre. Et chaque samedi, la journée se cipaux ennemis des communistes. Les fameux li, professeur de sociologie au département
conclut par le traditionnel assaut à San Babila, bombers, verts, sont achetés d’occasion à Li- de philosophie de l’université Roma Tre. C’est

140 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


la fin de la saison du militantisme qui avait dernière nouveauté, de l’habit le plus rare. « parce que personne dans le centre ne voulait
duré dix ans et dont tout le monde commen- « Évidemment, pour se distinguer de la masse », louer un appartement à des méridionaux ».
çait à se lasser. » À l’aube des années 80, explique un ancien. Stone Island, crée en 1982, Il n’est pas riche, et certainement pas d’extrême
alors que les rouges et noirs disparaissent petit répond précisément à toutes leurs attentes. droite, mais il en est, lui aussi : « J’aimais tout,
à petit, Milan ressemble à un gros gâteau que « Un vêtement fait avec des produits rares, l’état d’esprit, les couleurs. Je travaillais dur
peuvent enfin se partager différentes tribus donc cher, détaille Danijl, que personne ne pour m’acheter les mêmes habits. » Du centre
plus soucieuses des apparences que de poli- porte encore, et léger, donc adapté à la bataille ville de Milan, le mouvement s’étend à la ban-
tique. Les punks sont autour des Colonnes urbaine. Et puis il y a le logo, la rose des vents, lieue, la région, et au pays tout entier. Rome,
de San Lorenzo. Plus loin, on peut croiser des sur le bras, que certains, les plus politisés, Bologne, Vérone, Naples, Mantoue, Modène…
mods, ou des rockabilly. Il y a aussi les dark, considèrent comme une croix celtique... » Par- Les Paninari sont partout, dans toutes les
les métalleux, vers le dôme, ou les ska. Mais tout autour des magasins s’installent les nou- couches sociales, même dans les endroits les plus
très vite, les Paninari s’imposent comme la veaux métiers dans l’air du temps : des publici- reculés. À Cosenza, en Calabre, Massimiliano
plus grosse bande de la ville. C’est l’année 1981 taires, des gens du marketing ou de la télévision. découvre le mouvement « parce que les Mila-
et l’Amérique, au cœur de tous leurs fantasmes, Eux aussi remarquent ces jeunes qui ne font nais venaient profiter de notre mer, et tu vou-
s’apprête à venir vers eux. Burghy, une chaîne que dépenser l’argent de leurs parents, et com- lais forcément leur ressembler. » Les vingt
de fast-food italienne, ouvre son premier prennent le parti qu’ils peuvent en tirer. types du début, la fameuse vieille garde, se
restaurant à Milan. L’ouverture de l’enseigne Drive-In apparaît sur les écrans d’Italia retrouvent noyés dans cette masse d’adoles-
ressemble à la ruée vers l’or. Personne, à Milan, Uno pour la première fois en 1983. L’émission cents pré-pubères. « Nous n’avons jamais
n’a jamais mangé de hamburgers, encore moins humoristique vise à capter un public d’adoles- vraiment été des Paninari, affirme d’ailleurs
de ketchup, ni de milkshakes. Les Paninari cents. Le personnage le plus populaire, campé Jobs. Nous étions la Compagnie du Panino, et
La place San Babila, à Milan, 1987.

investissent naturellement les lieux. par l’acteur Enzo Braschi, est un Paninaro. quand tout le monde a commencé à nous res-
Il parle dans un argot spécifique, parsemé de sembler, nous sommes partis... » La bande
mots d’anglais. Il passe son temps à draguer originelle se retrouve dans différents bars des
LA CONSOMMATION,
Ttolini/RCS/Contrasto

des filles, se fait taper par les rockers, est un quartiers élégants, et dans le virage nord de
PLUTÔT QUE LA RÉBELLION peu ridicule, mais l’Italie l’adore. Au fil des Milan, celui de l’Inter. Là, l’un des pionniers
mois, les sacs à dos Invicta font leur apparition fonde les Skins, un groupe entièrement dédié
Au même moment, le centre de Milan, autre- dans la panoplie des Paninari. Les habits sont à la violence politique et raciste, tandis que le
fois réputé dangereux, se métamorphose. Les de plus en plus colorés. Antonello rejoint les monstre qu’il a contribué à créer continue de
magasins de mode ouvrent un peu partout. rangs à ce moment-là. Ce fils d’immigrés du grossir. Un an après Drive-In, Il Paninaro,
Les Paninari sont toujours à la recherche de la Sud a grandi à Rho, une banlieue milanaise, une bande dessinée, sort en kiosque. Elle pro-

142 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


stefano olivari , auteur d ’ un ouvrage sur le mouvement

« LES “PANINARI” NE SE REBELLAIENT


CONTRE RIEN. ILS ÉCOUTAIENT DE LA
MUSIQUE COMMERCIALE ET PORTAIENT
DES VÊTEMENTS CHERS. ILS CONSOM-
MAIENT, VOILÀ TOUT »

pose un dictionnaire pour parler comme les mices de l’Italo Disco et des chansons commer-
vrais Paninari, une carte des bandes milanaises, ciales –les Duran Duran, les Spandau, les
et le guide pour choisir les bonnes chaussures. Righeira. En 1986, les Londoniens des Pet
Le fascicule vendra jusqu’à 100 000 exem- Shop Boys font un concert à Milan. Scotchés
plaires mensuels. par le look en vigueur, ils décident d’offrir
Chaque samedi, des milliers de mômes un hymne à toute une génération. Paninaro,
fanfaronnent désormais le long du Corso Vitto- mélange de disco et de synthpop, est un tube.
rio Emanuele, entre le dôme et San Babila. Les paroles sont écrites en anglais mais per-
« Quel-ques affrontements éclataient parfois çoivent l’essentiel : « I don’t like much, really
contre des punks, des métalleux, ou d’autres do I ? But what I do like, I love passionately. »
bandes, raconte Max. Mais il y avait beaucoup Le mouvement est à son apogée. La suite sera,
de filles, et tout le monde était content. Nous, naturellement, une lente descente.
parce qu’on les protégeait. Elles, parce qu’elles Un jour de juin 1990, lors d’une assemblée
se sentaient protégées. La vérité, c’est qu’on des actionnaires de FIAT, Gianni Agnelli af-
voulait tous simplement s’amuser, et le climat firme : « La fête est finie », comme pour dire que
était amusant. » À Milan, les rues sont noires les années 80 et leur insouciance ne dureront
de monde. Partout, les mêmes dégaines, les pas éternellement. Certains lisent dans cette
même marques. Au plus fort du mouvement, phrase l’acte de décès des Paninari. « Le mou-
dans la seconde partie des années 80, les réfé- vement s’est éteint naturellement quand on
rences sont les suivantes. Lunettes de soleil : a grandi, analyse Max. C’était une mode pour
Ray-Ban (modèles Easy Rider, Olympian), Per- les très jeunes, et à 18 ans, on passait à autre
sol, Dilliman, IDC. Blousons : Schott, Avirex, chose. » On a parfois qualifié cette mode de
WilkerIndustries, Diesel, Jack Miller, Guess, « stupide », tant les Paninari semblait apoli-
Boy London. Tee-shirts : Johnny Lambs, Peter tiques et animés par des préoccupations futiles.
Hadley, Ralph Lauren, U.S Copy Lee Cooper, Stefano Olivari préfère le dire autrement : « Ils
New Republic, Motor Oil, Turbo Sport, Cube vivaient le présent, c’était la seule chose qu’ils
Company. Ceinture : El Charro (918). Pantalon : aimaient. Ils ne se rebellaient contre rien. Les
Levi’s 501, Stone Island, Bell Bottom, Uniform, Paninari ne se rebellaient contre rien. Ils écou-
G. Company, Valentino Jeans, Carrera, Lee. taient de la musique commerciale et portaient
Chaussettes : Burlington, Scottsdale, Twenty des vêtements chers. Ils consommaient, voilà
Miles, C.P. Company, Dyaguar. Chaussures : tout. C’est d’ailleurs sans doute pour ça qu’ils
Timberland, Sebago, Vans, Converse (All Star), n’ont laissé aucun véritable héritage… » Ah si,
Siport, Paraboot, Reebok, New Balance, Lacoste, un truc : « Leur héritage, c’est le désintérêt de
American Eagle, Hawkins, Tod’s. Bottes : Duran- la jeunesse pour la politique. » ♦
go, Frye, Campero. Les Paninari sont à la mode,
et la mode tente de suivre. « Tout le monde
a commencé à faire des doudounes comme
Moncler, des chaussures comme les Timber-
land parce que c’était ça qui marchait, regrette
Danijl. On voyait des types avec la panoplie
entière, mais que des fausses marques. » Mais
il n’y a pas que les fringues. À Milan, les disco-
thèques aussi ouvrent à la chaîne. Le Central
Park, le Merry Go Round sont parmi les plus
prisées des Paninari. Ils dansent sur les pré-

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 143


GUIDE
L’ÉTIQUETTE. Comment choisir son premier
vrai parfum ?
DOMINIQUE ROPION. C’est très personnel,
mais il faut d’abord chercher les affinités olfac-
tives. Si vous aimez les balades en forêt, diri-
gez-vous vers les parfums terreux, hespéridés,
les fragrances tournant autour de la fougère.
Le vétiver est également une matière qui vous
plaira. Si vous préférez les senteurs plus fraîches
et légères, jetez un œil du côté des aromatiques,
souvent à base de menthe et d’eucalyptus. Enfin
si vous préférez l’ambiance d’un salon où se
mêlent fauteuils club, fumée de cigare et table
de billard, pensez aux parfums de la famille des
ambrés, les cuirés, et enfin ceux à base de oud
et de tabac.

É. Les notes sucrées et florales sont souvent


associées à la parfumerie féminine.
D.R. À tort. Un homme ne doit pas les exclure.
Je voyage beaucoup au Moyen-Orient et là-bas,
les hommes se fichent totalement des codes oc-
cidentaux. Pour tout vous dire, l’un des parfums
les plus portés par les hommes là-bas est Alien
pour femmes de Thierry Mugler ! La rose est
également très appréciée. Évidemment, qu’il y
a des notes dites masculines et d’autres fémi-
nines. Mais je ne crois pas trop à cette dichoto-
mie dans le produit final.

É. Quelles différences entre une eau de par-


fum, une eau de toilette et une cologne ?
D.R. C’est une question de concentration des
matières dans l’alcool. L’eau de parfum est très
concentrée et la cologne, beaucoup moins. L’eau
de toilette est entre les deux. Une eau de parfum
tiendra plus longtemps sur la peau, plus qu’une
eau de toilette et beaucoup plus qu’une cologne.

É. On entend souvent parler de note de tête, de


cœur et de fond. Pouvez-vous nous expliquer
ces termes ?
D.R. Lorsque vous choisissez un parfum, il faut
toujours garder à l’esprit ces trois notes. La note
de tête est la première que vous sentirez. En re-
vanche, elle disparaîtra en deux, trois heures
maximum. Elle laissera place à la note de cœur,

LE PREMIER PARFUM
propos recueillis par thomas chatriot ,

séléction par anouchée khochtinat et basile khadiry

Lequel ? Et pourquoi ? Choisir son premier vrai parfum,


dans l'immensité du marché, est moins simple qu'il n'y
paraît. Dominique Ropion, l’un des plus grands nez
français, auteur de nombreux best-sellers, livre ici
ses conseils. Nous vous proposons ensuite notre sélection,
évidemment subjective et incomplète.

144 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


qui restera trois à quatre heures sur votre peau.
Ensuite viendra la note de fond, qui constituera
votre sillage tout au long de la journée selon
la tenue du parfum.

É. D’ou l’intérêt de ne pas se contenter de l’odeur


sur la mouillette au moment de choisir…
D.R. Exactement. Testez-en trois maximum sur
des mouillettes avant que votre nez ne sature,
puis sélectionnez-en deux, pas plus, que vous
appliquerez sur vos poignets pour en constater
l’évolution au final de la journée.

É. Pensez-vous que le prix soit un gage de


qualité ?
D.R. Ça devrait l’être. Mais ce n’est pas parce
qu’un parfum est cher qu’il sent bon. Il existe de
véritables catastrophes hors de prix et des par-
fums de grande distribution à élever au rang de
chef-d’œuvre.

É. Où faut-il vaporiser son parfum ? Et com-


bien de fois ?
D.R. Partout. Le cou, le torse, les poignets et
pour ceux qui en ont encore, sur les cheveux !
C’est aussi pour cela que j’aime les colognes.
On peut s’en mettre en grande quantité.

É. Le parfum d’un homme doit-il laisser un sil-


lage puissant ou être plutôt discret ?
D.R. Je pense que la discrétion est préférable
au sillage tapageur que je trouve un brin vul-
gaire. Mais tout cela est très subjectif.

É. Le printemps est là et l’été arrive. Diriez-vous


qu’à chaque saison, son parfum ?
D.R. Pas nécessairement. Je pourrais dire que
l’hiver, les parfums capiteux sont à privilégier,
contrairement à l’été, où les eaux fraiches sont
de rigueur. Mais c’est un peu un lieu commun.
Il faut tout de même garder en tête que des tem-
pératures élevées échauffent le parfum. Vous
risquez donc de submerger votre entourage…
Pour rester dans une idée de temporalité, je pré-
fère les colognes fraîches le matin et les parfums
capiteux, boisés et cuirés pour sortir le soir.
La nuit est toujours propice à la séduction.

É. Et vous, quel était votre tout premier par- NOTRE SELECTION


fum ?
D.R. C’était l’Eau sauvage de Christian Dior. DE PARFUMS
Il traînait chez mes parents et ça a été un véri-
table coup de cœur. Depuis, j’ai une préférence ■ AMBRE SULTAN, DE SERGE LUTENS
pour les colognes dites hespéridées, des co- À l’origine de cette eau de parfum, un coup
lognes citronnées. ♦ du destin : Serge Lutens achète un morceau
de cire d’ambre sur le souk de Marrakech, puis
l’oublie dans une boîte en bois de thuya. Quand
il retombe dessus, quelques années plus tard,
l’inspiration est une évidence. Un soupçon
d’épices et de vanille plus loin, l’un des plus
« EN TERME D'ODEUR, LA grands classiques de Serge Lutens prend forme.
DATE DE CRÉATION : 2000

DISCRÉTION EST PRÉFÉRABLE


NEZ : Christopher Sheldrake
FAMILLE : oriental  
NOTES OLFACTIVES :

AU SILLAGE TAPAGEUR » coriandre,bois de santal, feuille


de laurier, patchouli, angélique,
résines, myrrhe, ambre, origan,
dominique ropion , nez
myrte, benjoin et vanille 

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 145


■ BOIS DU PORTUGAL, DE CREED ■ PORTRAIT OF A LADY, DE FRÉDÉRIC ■ BLENHEIM BOUQUET, DE PENHALIGON’S
Classique de la famille des colognes, Bois du MALLE Ce classique centenaire, mêlant des notes de
Portugal allie une identité boisée à une touche Dans la famille Malle, Frédéric appartient à la citron, lavande et pin, est inspiré par les sen-
de lavande inspirée des montagnes portugaises. troisième génération de parfumeur. « Éditeur » teurs du jardin du palais de Blenheim où est né
L’un des best-sellers de Creed, parfumeur pré- des plus grands « nez », il collabore ici avec Winston Churchill. Naturellement, c’était son
féré de JFK ou Georges Braque. Dominique Ropion pour créer un parfum de parfum de choix. Sec et aromatique, comme
DATE DE CRÉATION : 1987 femme, pour un homme. les meilleurs gins, paraît-il.
NEZ : Olivier Creed DATE DE CRÉATION : 2010 DATE DE CRÉATION : 1902
FAMILLE : oriental NEZ : Dominique Ropion FAMILLE : hespéridé
NOTES OLFACTIVES : FAMILLE : oriental floral NOTES OLFACTIVES :
bergamote, lavande, cèdre, bois de NOTES OLFACTIVES : citron, citron vert, lavande, pin,
santal, vétiver et ambre gris rose de Turquie, cassis, fram- musc, poivre noir
boise, clou de girofle, patchouli,
bois de santal
■ EAU TRIPLE, DE BULY ■ SMOKE, DE PERFUMER H
Un parfum sans alcool, à base d’eau, qui ne Les meilleurs parfums ne sont pas tous cen-
tâche pas les habits, respecte la peau et n’as- ■ POUR UN HOMME, DE CARON tenaires. La preuve avec ce bijou oriental as-
sèche pas les cheveux. Disponible en douze La première fragrance masculine de la maison sociant notes d’herbes sauvages et d’épices à
fragrances, dont celle-ci, mêlant un yuzu et fondée par Ernest Daltroff est une évidence : l’odeur réconfortante de l’air juste après que
un laurier du Japon à la fraîcheur de la men- lavande fraîche relevée de pointes de vanille le bois ait brûlé.
the. Un beau flacon sans l’ivresse. et de fève de tonka. Elle a même su séduire un DATE DE CRÉATION : 2018
DATE DE CRÉATION : 2015 membre éminent de L'Étiquette, qui ne jure NEZ : Lyn Harris
NEZ : Ramdane Touhami que par elle. FAMILLE : oriental
FAMILLE : hespéridé DATE DE CRÉATION : 1934 NOTES OLFACTIVES :
NOTES OLFACTIVES : NEZ : Ernest Daltroff coriandre, bois de santal, feuille
yuzu, menthe, poivre noir, bois de FAMILLE : aromatique de laurier, patchouli, angélique,
hô, laurier et citron NOTES OLFACTIVES : résines, myrrhe, ambre, origan,
citron vert, lavande, géranium myrte, benjoin et vanille, ciste
bourbon, ambre gris, vétiver
■ POUR MONSIEUR, DE CHANEL d’Haïti
Le premier (et seul) parfum masculin créé ■ HABIT ROUGE, DE GUERLAIN
du vivant de Gabrielle Chanel. La recette ? Ce grand classique est inspiré de l’équitation,
Derrière une vague de fraîcheur, des piques de ■ EAU SAUVAGE, DE CHRISTIAN DIOR la passion de Jean-Paul Guerlain. Son nom
basilic et de gingembre, avant finalement un Le secret de cette eau de toilette à grand succès renvoie d’ailleurs aux vestes qu’enfilent tradi-
sillage boisé. (Emmanuel Macron fait partie de ses adeptes) tionnellement les cavaliers les jours de com-
DATE DE CRÉATION : 1955 se cache quelque part en Calabre, dans le sud de pétition.
NEZ : Henri Robert l’Italie, où pousse la bergamote San Carlo, une DATE DE CRÉATION : 1965
FAMILLE : chypré récolte vendue exclusivement à la Maison Dior. NEZ : Jean-Paul Guerlain
NOTES OLFACTIVES : DATE DE CRÉATION : 1966 FAMILLE : oriental hespéridé
néroli, petit-grain, citron de Si- NEZ : Edmond Roudnitska NOTES OLFACTIVES :
cile, coriandre, gingembre, basi- FAMILLE : hespéridé aromatique lavande, néroli, orange, citron,
lic, cardamome, mousse de chêne, NOTES OLFACTIVES : rose, jasmin, cannelle, patchouli,
vétiver, cèdre romarin, carvi, notes fruitées, vanille, bouleau, girofle, fève,
basilic, bergamote, citron, co- tonka labdanum, cèdre, ambre gris
riandre, bois de santal, patchouli,
■ LE PASSANT, DE ORMAIE racine d’iris, jasmin, rose, ambre,
Son nom est un clin d’œil au poème Les pas- musc, mousse de chêne, vétiver… ■ POUR HOMME, DE VAN CLEEF & ARPELS
santes d’Antoine Pol et à sa mise en musique Serge Gainsbourg le portait en permanence
par Georges Brassens. Avec sa formule artisa- et le possédait même dans toutes les tailles
nale à base d’ingrédients naturels et sa bou- ■ GRAND SOIR, DE MAISON FRANCIS de flaconnage. S’il vous faut une autre raison
teille en verre recyclé, ce parfum illustre le sa- KURKDJIAN de l’adopter, sachez que Pour Homme est un
voir-faire Ormaie. Star de la parfumerie, créateur à 25 ans du parfum en deux temps : d’abord la fraîcheur de
DATE DE CRÉATION : 2018 fameux Mâle de Jean-Paul Gaultier, Francis lavande et de sauge, ensuite l’obscurité du bois
NEZ : travail collectif Kurkdjian livre ici l’un de ses assortiments fumé. (Précision utile : Pour Homme n’est plus
sous la direction de Marie-Lise Jonak les plus marquants : un fond de résine, relevé distribué par Van Cleff & Arpels, mais rien ne
FAMILLE : aromatique fougère de pointes de vanille et de fève de tonka. vous empêche de fouiller un peu sur eBay pour
OTES OLFACTIVES : DATE DE CRÉATION : 2016 le retrouver).
bergamote, lavande, tagètes, fève NEZ : Francis Kurkdjian DATE DE CRÉATION : 1978
de tonka, amyris vanille FAMILLE : oriental NEZ : Louis Monnet
NOTES OLFACTIVES : FAMILLE : chypré
ciste labdanum d’Espagne, benjoin NOTES OLFACTIVES :
■ EPIC MAN, DE AMOUAGE de Siam, fève tonka du Brésil, bergamote, lavande, myrte, noix de
Profond et subtil, ce parfum est inspiré de accord ambré-vanillé Muscade, genièvre, sauge sclarée,
la fameuse route de la soie, qui traversait la armoise, rose, girofle, vétiver,
Chine et l’Inde, vers l’Arabie. cèdre, cuir, musc, chypre, ciste
DATE DE CRÉATION : 2009 Labdanum, encens
NEZ : Randa Hammami
FAMILLE : oriental boisé
NOTES OLFACTIVES :
poivre rose, cardamome, safran,
noix de muscade, carvi, myrthe,
macis et résine oliban

146 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


Souliers pour homme fabriqués en France timot heepar is.com, instagram @timot heepar is
TA BLE RONDE
NO 2

(DÉ)TATOUÉS par matthieu morge - zucconi OU COMMENT EFFACER


SES ERREURS DE JEUNESSE

BASTIEN FRANCIS
Se fait retirer deux tatouages : S’est déjà fait retirer trois tatouages :
le titre d’une chanson de LCD Soundsystem sur le torse, un tribal sur l’épaule, cinq étoiles sur le bras droit
et une spirale au-dessus de la cheville et une citation de Spike Lee sur le gauche

GABRIEL JULIEN
Se fait actuellement enlever deux tatouages Envisage sérieusement de se faire
dans le dos : une étoile noire et son nom de graffeur retirer un tatouage réalisé avec un amour
en typo d’inspiration chicano de vacances à l’âge de 18 ans

148 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


Un tatouage tribal sur l’épaule,
la citation d’un film de Spike Lee
sur les bras ou les initiales d’une
amoureuse (enfin, d’une ex) sur
le bas ventre… Gabriel, Bastien,
Francis et Julien ont décidé que
cela ne leur ressemblait plus. Ils
racontent ici les galères – et les
joies – du détatouage.

LES TATOUAGES

GABRIEL. Mon premier tatouage, je l’ai fait à


19 ans chez Tintin (illustre tatoueur du 9ème
arrondissement de Paris, ndlr). C’était un ca-
deau commun avec un pote. Pour être tout à
fait honnête, c’est lui qui a eu l’idée. C’était une
étoile noire, remplie, d’environ 12 à 15 centi-
mètres de circonférence, dans le haut du dos.
Mon pote a la même. Et puis plus tard, au-des-
sus de l’étoile, j’ai rajouté mon nom de taggeur
dans une typo d’inspiration un peu « chica-
no ». Un classique… Mes parents ne savaient
pas, j’étais un peu défoncé car je fumais beau-
coup de weed à l’époque. Mais je me trouvais
tellement cool...
BASTIEN. Je me suis fait faire mon premier
tatouage à 18 ans, pendant des vacances en Bul-
garie. À l’époque, j’avais un piercing à l’oreille,
j’allais en rave et j’avais rencontré cette fille,
avec qui je suis devenu pote, une punk bulgare.
Les tatouages, elle connaissait. Ce premier ta- « QUAND JE ME SUIS FAIT MON
touage, pour moi, c’était comme une première
clope, pour avoir l’air cool. C’était une spirale
au-dessus de la cheville. L’idée était de montrer
PREMIER TATOUAGE, J’ÉTAIS
que la vie est un recommencement perpétuel.
Le fruit d’un brainstorming à la vodka, quoi. UN PEU DÉFONCÉ. MAIS JE ME
Mais, dans mon souvenir, le tatoueur était en-
core plus bourré que moi… L’autre tatouage,
je l’ai fait bien plus tard, en 2010. C’est le titre
TROUVAIS TELLEMENT COOL… »
d’une chanson de LCD Soundsystem que j’avais
écoutée en boucle avant de m’endormir, All on est rentré dans le premier salon qu’on a trou-
My Friends. Le lendemain matin, en gueule de vé, et le mec nous a pris tout de suite. Il avait
bois, j’ai traversé la rue, et je me suis fait tatouer peut-être peur qu’on change d’avis. Le tatouage
ça, dans un salon situé au-dessus d’un coiffeur, c’est un A et un J, dans une typo un peu go-
boulevard de Strasbourg, à Paris. C’était très thique. « A » pour Alice, « J » pour Julien, avec
mal fait. Une typo un peu italique, qui bave… une petite subtilité : sur moi, le A est en capi-
JULIEN. L’été de mes 18 ans, je suis parti tale et le J en miniscule, et inversement sur
en vacances au Cap d’Agde avec un groupe elle. Malin, non ?
d’Anglais, enfin surtout des filles. Histoire FRANCIS. Moi, j’en avais trois. Le premier
classique : j’ai suis sorti avec une des filles, c’était un tribal sur l’épaule, un truc choisi
Alice. Le grand amour. Et à la fin des vacances, sur catalogue à 16 ans et payé par ma mère.
on a voulu continuer l’histoire. Elle vivait à Et puis il y a les cinq étoiles, c’était vraiment
Londres et moi à Paris. Début septembre, juste à la mode à l’époque. Je viens de Marseille,
avant la rentrée des classes, elle est venue pas- tout le monde avait ça là-bas. J’avais aussi
ser le week-end à Paris. Et là, on a eu une idée de une phrase de Spike Lee sur l’avant bras,
génie : se faire tatouer ! On est allés à Châtelet, « Do the right thing ».

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 149


LES REGRETS

F. Honnêtement, ils m’ont rapidement saoulé,


ces tatouages. Ils étaient pas planqués dans le
bas du dos, je les voyais tout le temps. Le tribal
et les étoiles, je ne les assumais plus depuis
longtemps quand j’ai décidé de me lancer.
Le Spike Lee, j’aurais peut-être pu le garder.
Il était pas mal. Mais j’ai décidé de tout enle-
ver. Tant qu’à faire autant repartir de zéro…
B. La spirale, bon, je l’ai regrettée presque
immédiatement. De toute façon, après chaque
tatouage, j’ai eu une sorte de baby blues.
G. Ces tatouages, ils étaient cools à 19 ans.
LES REGRETS
Mais aujourd’hui, j’ai 40 ans, ils ne me vont
plus. L’étoile par exemple, c’est une forme que
je ne me referai jamais. Jamais. Une étoile, tu
fais ça quand tu n’as pas d’idée, c’est comme
le dauphin. En plus, elle était mal remplie, il
y avait des zones un peu tigrées. Bon, comme
j’étais jeune et con, je l’ai fait repasser plusieurs
fois, afin qu’elle soit bien pleine... Aujourd’hui,
je suis père de famille, j’ai la quarantaine et le
regard des autres était parfois pesant, on ne va
pas se mentir. À la plage, j’avais l’air con avec
ces trucs.
J. L’histoire d’amour n’a évidemment pas duré.
C’est elle qui m’a largué, trois mois après qu’on
ait fait le tatouage. Je la revois me dire « si
j’avais su, j’aurais pas fait de tatouage ! » Bah,
ouais, moi non plus. Aujourd’hui, ce tatouage
n’a plus aucune valeur symbolique ou senti-
mentale. J’ai les initiales de cette fille sur le
ventre, mais ça ne m’évoque rien de plus que
ça. Ça ne gêne pas non plus ma compagne
actuelle. Le problème est uniquement esthé-
tique. Je ne vais pas souvent à la plage, mais
quand j’y vais, c’est toujours un peu compliqué sultats étaient assez douteux. Et puis je me suis
à assumer. Même si j’essaie de prendre les mis en couple avec une fille qui adorait la plage
choses du bon côté. Ce tatouage, il me permet et j’ai commencé à y aller de plus en plus sou-
de raconter une histoire marrante qui fait tou- vent. Je passais beaucoup de temps torse nu, en
jours son effet auprès des gens. Et puis quand short, c’est là que je me suis dit qu’il fallait que
on parle du tatouage, on ne parle pas de mon je fasse quelque chose.
embonpoint… Mais, concrètement, ça fait cinq G. Je me suis renseigné une première fois il y
ans que je me dis qu’il faut que je me fasse dé- a 7 ou 8 ans. À l’époque, les techniques étaient
tatouer. Je le note chaque mois de janvier dans vraiment rudimentaires. Je n’étais pas trop ras-
mon agenda, comme une sorte de bonne réso- suré. J’ai songé à le faire recouvrir, mais vu la
lution. J’ai même passé des soirées entières taille, il aurait fallu faire quelque chose qui oc-
à regarder sur Internet comment ça marchait, cupe la moitié de mon dos. Pas une bonne idée.
combien il fallait de séances… J’ai aussi en- F. Moi, c’est ma copine qui m’a conseillé de me
voyé des photos à un dermatologue pour qu’il faire enlever mes tatouages et qui m’a expliqué
me fasse un genre de devis. comment cela marchait. Après, c’est allé très
B. Pendant 5 ou 6 ans, j’ai envisagé de me faire vite : j’ai pris les choses en main, je suis allé
détatouer. Mais j’avais l’impression que la tech- voir mon dermatologue, il m’a fait un devis,
nologie n’était pas super précise, et que les ré- et voilà, c’était parti.

« MA COMPAGNE A QUASIMENT LE


MÊME TATOUAGE CHINOIS QUE MOI.
ÇA NOUS FAIT MARRER, ON POUR-
RAIT SE FAIRE DÉTATOUER EN
COUPLE. CE SERAIT ROMANTIQUE »
150 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019
LE DÉTATOUAGE, MODE D’EMPLOI

QUELLES SONT LES TECHNIQUES DISPO- ÇA MARCHE À TOUS LES COUPS ? Si vous
NIBLES ? Il y en a deux. Le laser Pico- êtes patient, oui, vous obtiendrez for-
sure est le plus perfectionné. Il agit cément des résultats. Mais attention :
plus vite (en picosecondes, soit 100 certains tatouages peuvent ne pas s’ef-
fois plus vite que les lasers nanose- facer complètement. Les pigments verts,
condes), laisse moins de traces, et est par exemple, sont réputés pour être
plus précis – il ne traite que le ta- particulièrement difficiles à éliminer.
touage, rien que le tatouage. Dix Les tatouages très profonds peuvent
séances peuvent suffire pour retirer un également donner du fil à retordre à
tatouage professionnel, la moitié pour votre dermatologue.
un tatouage amateur. Il convient d’es-
pacer chaque séance d’un mois. L’incon- ON PEUT LE FAIRE TOUT LE TEMPS ? Non. Il
vénient est évidemment qu’il est plus est impossible de le faire sur une peau
cher, environ 400 euros la séance. bronzée, et fortement déconseillé avant
L’autre technique disponible est le la- une exposition au soleil. Notons aussi
ser Q Switched Trivantage. Il combat que les femmes doivent strictement
efficacement les pigments les plus s’abstenir.
résistants. Il est en revanche mois
rapide que la Picosure : jusqu’à 20
séances, au prix d’environ 100 euros,
peuvent être nécessaires pour effacer
un tatouage particulièrement dense.
Il convient de laisser 6 à 8 semaines
entre chaque séances.

LES SÉANCES

B. Je le fais chez une dermatologue, celle que 85 euros. Le prix a été défini au début de mes
je vois depuis toujours. Je m’allonge, je mets consultations avec ma dermato. Mais c’est un
des petites lunettes de protection, et puis c’est peu à la tête du client, j’ai l’impression. J’ai
parti. Elle me donne des boules anti-stress pour amené un pote et lui paye 115 euros la séance.
m’occuper l’esprit. Comme tu ne peux faire que quatre à cinq
F. Le bruit est assez impressionnant. Ça claque, séances par an, car la peau doit se régénérer
comme des petits pétards. entre deux séances, cela me revient à 400 eu-
B. Et c’est vraiment très douloureux. ros par an. C’est acceptable, pour enlever un
G. L’étoile est située en partie sur ma colonne tatouage qui te gâche la vie. En tout cas, j’ai
vertébrale, la peau est fine à cet endroit là. commencé il y a deux ans, et je n’ai jamais
Du coup, c’est vraiment très désagréable, beau- rebroussé chemin.
coup plus que de se faire tatouer. C’est comme B. Après le passage du laser, on passe dans une
si on te donnait des petits coups de couteaux. autre salle et on fait des leds, pour cicatriser
F. Oui, un couteau mal aiguisé. L’odeur est as- plus vite. Ça réactive les cellules. Et puis, à la fin
sez particulière aussi, ça sent le poulet brûlé. de la séance, la dermato met une crème cicatri-
Ce sont la peau et les poils qui brûlent. sante et un pansement. Ça tire, ça brûle.
B. Concrètement, le laser, ça dure seulement F. Ça cloque aussi. Il faut changer régulière-
45 secondes par tatouage. Il est abrasif, il at- ment le pansement, une compresse avec une
taque les pigments et fait exploser le noir. crème cicatrisante. C’est un peu encombrant.
F. Au final, une séance dure environ quinze mi- Tu le sens quand tu dors.
nutes. Et ça me coûte 450 euros. Mais le dermato G. Il y a des croûtes pendant deux semaines,
me fait un petit tarif dégressif, 400 euros la séance, mais comme les résultats sont visibles assez ra-
puis 350. C’est un peu comme une carte de fidélité. pidement, on n’y pense pas vraiment. À la fin de
Le budget global pour enlever les trois tatouages, chaque séance, tu as l’impression d’avoir franchi
c’est 5000 euros. Alors que les tatouages eux- une étape. L’étoile est encore un peu visible chez
mêmes m’ont coûté 400 euros. C’est quand même moi, mais mon nom de graffeur en chicano, c’est
con, on ne va pas se mentir. Après, mon dermato quasiment de l’histoire ancienne.
est le seul à Paris à utiliser ce laser très perfec- B. Les résultats sont très frappants lors des pre-
tionné, le Picosure (voir encadré). C’est l’élite ! mières séances, quand il y a encore beaucoup
G. Les prix ont baissé, ces dernières années. d’encre noire. Lors des séances suivantes, l’ef-
Aujourd’hui, une séance, avec le laser Q Swit- facement est beaucoup moins rapide. J’en suis
ched Trivantage (revoir encadré) me coûte à 8 séances, et je dirais qu’il m’en reste 5 ou 6.

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 151


LES SUITES

F. Aujourd’hui, à l’endroit où se trouvait le tribal


j’ai des petites traces blanches, comme un grain
de beauté mais blanc. On ne voit plus du tout le
tatouage. Les étoiles sur l’avant bras étaient as-
sez denses, donc j’ai encore des traces d’encre.
Mais on est clairement sur la fin.
G. Maintenant, je me demande si je ne devrais
pas faire enlever d’autres tatouages. Un est
proche de la main. C’est écrit « Love me or
hate me ». J’étais un peu rebelle et contre tout
à l’époque... La typo ne me plaît pas. Mais
le détatouage serait compliqué sur cette zone,
d’après ma dermato. L’encre pourrait se diffuser,
former une sorte d’auréole, au lieu de s’effacer.
B. Je pense que je vais garder ceux qui me
restent pour le moment. Mais si la technique
devient plus rapide et moins chère, je pourrai
les enlever. Aux États-Unis, je sais qu’on peut
maintenant se faire détatouer en 3 séances.
J. Quand j’aurai fait enlever les initiales, je pas-
serai à l’autre tatouage : un espèce de motif
chinois, fait à 19 ans, un truc vraiment naze.
Je ne sais même plus ce qu’il signifie, sans
doute un truc affreux genre « paix et sérénité ».

« ON A L’IMPRESSION DE RECE-


VOIR DES PETITS COUPS AVEC UN
COUTEAU MAL AIGUISÉ. L’ODEUR
EST ASSEZ PARTICULIÈRE AUSSI,
ÇA SENT LE POULET BRÛLÉ »
Bon, comme il est dans le dos, je le vois moins,
j’ai presque tendance à l’oublier. Mais esthéti-
quement, c’est au moins autant un problème
que l’autre. Ça devait être la mode à l’époque :
ma compagne a quasiment le même, ça nous
fait marrer, on se dit qu’on était vraiment des
cons. On pourrait se faire détatouer en couple.
La boucle serait bouclée. ♦

152 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


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là où tant de plongeuses viennent se
heurter. ■ Attention : les bracelets en
maille, comme celui de cette Patek Philippe,
ne peuvent pas être réglés et doivent
être soudés à la taille précise du poignet
de son propriétaire. Ce qui, bien évi-
demment, rend la chose encore plus sublime.

L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019 155


Une vieille règle d’élégance stipule que
tous les cuirs d’une tenue doivent être de
la même la couleur, et qu’ainsi le cuir
du bracelet de la montre doit correspondre
à celui des chaussures. Mais la vie n’est-
elle pas trop courte pour ce genre de con-
sidérations ? ■ D’autres idées de montres
fines ? La Ceinture, la Tank et la Vendôme,
toutes de chez Cartier, la Rolex Cellini,
la Patek Philippe Clou de Paris, La Elipse
d’Audemars Piguet ou encore la Magique
de chez Omega (celle de Tony Montana dans
Scarface), pour ceux qui aiment les choses
intenses. Le tout en vintage, si possible.

De gauche à droite, de bas en haut :


Montre en or jaune « Protocole », PIAGET.
Montre en or jaune et cadran lapis-lazuli
« Protocole », PIAGET.

Costume en laine et chemise en coton,


HUSBANDS PARIS.

156 L’ É T IQU E T T E — P R I N T E M P S/ É T É 2 019


COMMEN T PORTER
NO 7

LES LUNETTES
1 2 3 Renversant

( Quand on ne les a pas sur le nez )

Chemise en coton, UNIQLO. Blouson en


denim, LEVI’S. ■ 1 Lunettes « FDR »
en acétate, JULIUS TART OPTICAL chez
BEIGE HABILLEUR. ■ 2 Lunettes en acétate,
SAINT LAURENT par ANTHONY VACCARELLO.
■ 3 Lunettes « Politician » en acétate,
MAX PITTION chez BEIGE HABILLEUR. ■ 4
Lunettes « Meflecto » en acétate, PERSOL
chez CULTURE FRAMES. ■ 5 Lunettes en
acétate, MOSCOT. ■ 6 Lunettes « Shooter
Bausch & Lomb » en métal, RAY BAN chez
CULTURE FRAMES. ■ 7 Lunettes «Hopper» en
acétate, JACQUES-MARIE MAGE chez BEIGE
HABILLEUR. ■ 8 Lunettes « Wayfarer Baush
& Lomb » en acétate, RAY BAN chez
CULTURE FRAMES.

Acrobatique
4 5

Périlleux
6 7 8

158 L’ É T I Q U E T T E—AU T O M N E / H I V E R 18 -19


DES SOULIERS CONÇUS
POUR LES HOMMES D'AUJOURD'HUI
WWW.INCORIO.COM
LE DER NIER MOT

Si vous avez lu le portrait


de Margaret Howell,
vous comprendrez pourquoi cette
photo de la princesse Diana,
prise le 29 février 1984
à Birmingham, clôt ce numéro.
Si vous ne l’avez pas lu,
admirez cette élégance
princière, puis filez page 128.