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6e édition L’essentiel des les carrés 6e 6e édition

R elations internationales Droit

L’essentiel des relations internationales


Science Politique
Sciences
Le contenu du livre Le sommaire économiques
Ce livre présente en 11 chapitres l’ensemble des • Les données de la scène Sciences
connaissances nécessaires à la compréhension internationale de gestion
de tous les rapports et flux transfrontaliers, –– les relations internationales : Concours
Antoine Gazano

L’essentiel
une réalité complexe de la Fonction
matériels ou immatériels, qui peuvent s’établir publique
entre deux ou plusieurs individus, groupes ou –– les caractères de la société
internationale
collectivités. L’ensemble constitue un maillage
–– les relations internationales
d’une extraordinaire complexité qui bouge tous

des
depuis 1945
les jours et qui évolue entre « le chacun pour –– les facteurs constitutifs des

Rinternationales
soi » et le « tous pour un ». relations internationales
Au total, une présentation synthétique, • Les acteurs et les règles des

elations
rigoureuse et pratique des principes qui régissent relations internationales
les Relations internationales. –– l’État, protagoniste principal
des relations internationales
Le public –– des acteurs récents :
les Organisations
–– Étudiants en licence de Droit, de Sciences
intergouvernementales (OIG)
économiques et d’AES
–– les nouveaux acteurs : ONG, STN,
–– Étudiants des Instituts d’Études Politiques
individus, peuples
–– Candidats aux concours des grandes écoles
–– la régulation normative des
de commerce et de gestion
relations internationales
–– Candidats aux concours de la fonction publique
• Les enjeux et les défis des
relations internationales
L’auteur –– guerre ou paix ?
–– richesse ou pauvreté ?
Antoine Gazano est Maître de conférences
–– l’État, acteur marginalisé ?
à l’Université de Nice Sophia-Antipolis.

A. gazano
Prix : 13 m
ISBN 978-2-297-01626-1
Cette collection de livres présente de manière synthétique,
rigoureuse et pratique l’ensemble des connaissances que l’étudiant
doit posséder sur le sujet traité. Elle couvre :
– le Droit et la Science Politique ;
– les Sciences économiques ;
– les Sciences de gestion ;
– les concours de la Fonction publique.

Catalogue général adressé gratuitement


sur simple demande :
Gualino éditeur
Tél. 01 56 54 16 00
Fax : 01 56 54 16 49
e-mail : gualino@lextenso-editions.fr
Site : www.lextenso-editions.fr

© Gualino éditeur, Lextenso éditions 2011


33 rue du Mail 75081 Paris cedex 02
ISBN 978 - 2 - 297 - 01626 - 1
ISSN 1288-8206
PRÉSENTATION
Si dans certaines disciplines, comme le droit constitutionnel ou le droit international public,
les ouvrages universitaires sont assez semblables, cette remarque ne s’applique qu’imparfaite-
ment aux relations internationales. Chaque auteur développe une conception personnelle
et souvent subjective en fonction de sa formation et de ses centres d’intérêt.
Tel ouvrage s’appesantit sur l’histoire des relations internationales depuis 1945, tels autres sur
les théories et aspects doctrinaux. Certains adoptent une approche exclusivement juridique,
privilégiant les acteurs étatiques et les organisations internationales et minimisent ainsi l’émer-
gence de nouveaux acteurs sur la scène internationale. D’autres mettent principalement
l’accent sur les relations économiques, commerciales et financières.
La difficulté est de trouver un juste équilibre entre le théorique et l’événementiel. L’ambition
modeste de cet « Essentiel » est de concilier, dans un cadre limité, ces différentes facettes des
relations internationales, de manière plus ou moins détaillée, et d’offrir au lecteur, qu’il soit
étudiant ou qu’il soit intéressé par la vie internationale, une présentation claire, vivante et
actuelle de la société internationale.
Cet ouvrage traite en 11 chapitres des rapports et flux transfrontaliers, matériels ou immaté-
riels, qui peuvent s’établir entre deux ou plusieurs individus, groupes ou collectivités. Il se
compose de trois parties :
• les données de la scène internationale (chapitres 1 à 4) : les approches doctrinales ; un
bref historique des relations internationales depuis 1945 ; les caractères de la société inter-
nationale ainsi que les facteurs constitutifs des relations internationales ;
4 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

• les acteurs et les règles des relations internationales (chapitres 5 à 8) : l’État, protago-
niste principal des relations internationales ; les acteurs récents, les Organisations intergou-
vernementales (OIG) ; les nouveaux acteurs, Organisations non gouvernementales (ONG),
Sociétés transnationales (STN), individus et peuples ainsi que la régulation normative des
relations internationales ;
• les enjeux et les défis des relations internationales (chapitres 9 à 11) étudiés sous
forme de questionnement : guerre ou paix ? richesse ou pauvreté ? et l’État est-il margina-
lisé au sein du système international ?
SOMMAIRE
Présentation 3
Liste des abréviations 11

1
Les données de la scène internationale
Chapitre 1 – Les relations internationales : une réalité
complexe 15
1 – La relativité d’une définition 15
2 – Les approches doctrinales 16
■ Les approches réalistes (ou conflictuelles) 16
a) L’étude des conflits 17
b) Les relations de puissance 18
■ Les approches transnationales (ou solidaristes) 20
a) L’interdépendance de la vie internationale 21
b) L’institutionnalisation de la vie internationale 23
3 – Société ou communauté internationale ? 24
6 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Chapitre 2 – Les caractères de la société internationale 25


1 – Une société ambivalente : interétatique ou transnationale ? 25
2 – Une société mondialisée ou fragmentée ? 26
■ La mondialisation 26
a) Un phénomène multiforme 26
b) La mondialisation économique 27
c) La mondialisation culturelle 35
■ La fragmentation 36
a) La montée des nationalismes et des intégrismes 36
b) Les maux du « sous-développement » 37

Chapitre 3 – Les relations internationales depuis 1945 39


1 – L’immédiat après-guerre (1945-1947) 39
2 – La bipolarisation affirmée et contestée (1947-1991) 40
■ L’affirmation 40
■ La contestation 40
a) La contestation interne 40
b) Au niveau externe 41
3 – La disparition de l’URSS ou l’avènement d’un nouvel ordre mondial
depuis 1991 ? 42

Chapitre 4 – Les facteurs constitutifs des relations


internationales 45
1 – Les facteurs matériels 45
■ Le facteur géographique 45
■ Le facteur démographique 46
■ Les facteurs économique, financier et monétaire 48
■ Les facteurs technologique et scientifique 51
■ Le facteur militaire 52
SOMMAIRE 7

2 – Les facteurs intellectuels 53


■ Le facteur idéologique 53
■ Le facteur médiatique 53
■ La diplomatie personnelle des dirigeants politiques 54
■ Le facteur juridique 54

2
Les acteurs et les règles des relations
internationales
Chapitre 5 – L’État, protagoniste principal des relations
internationales 57
1 – Une entité en croissance continue 57
2 – Les éléments constitutifs 58
■ Le territoire 58
■ La population 59
■ Une organisation politique souveraine 60
3 – La reconnaissance internationale de l’État 61
4 – Les regroupements d’États 62
5 – Les relations entre États 62

Chapitre 6 – Des acteurs récents : les Organisations


intergouvernementales 65
1 – Définition et ampleur du phénomène 65
2 – Les principes de dépendance et d’autonomie 65
8 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

3 – Les types d’organisations intergouvernementales 66


■ L’ONU, organisation de coopération 66
a) Les organes intergouvernementaux 67
b) Les organes intégrés 68
c) Les institutions spécialisées et les organes subsidiaires 69
■ L’Union européenne, organisation d’intégration 70
a) Les principales institutions communautaires 70
b) L’évolution de la construction européenne 72

Chapitre 7 – Les nouveaux acteurs des relations


internationales 77
1 – Les Organisations non gouvernementales 77
■ Définition et ampleur du phénomène 77
■ Statut et fonctions 78
2 – Les Sociétés transnationales ou firmes multinationales 79
■ Définition et ampleur du phénomène 79
■ Les stratégies des Sociétés transnationales 80
■ Les relations entre les Sociétés transnationales et les pays
en développement 80
3 – Les individus 82
4 – Les peuples 83

Chapitre 8 – La régulation normative des relations


internationales 85
1 – Les sources du droit des relations internationales 85
■ Les traités 86
■ La coutume 86
■ Les principes généraux de droit 86
■ L’équité 87
■ La jurisprudence 87
SOMMAIRE 9

■ La doctrine 87
■ Les actes unilatéraux 87
■ Le jus cogens 88
2 – Les règles juridico-politiques régissant les relations internationales 88
■ Le principe d’égalité souveraine des États 88
■ Le principe de non-intervention dans les affaires intérieures d’un État 89
■ Le principe de non-recours à la force 89
■ Le principe du règlement pacifique des différends 89
■ Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes 89
■ Le principe du respect des droits de l’homme 89
■ Le devoir d’ingérence humanitaire 90
■ Le principe d’une responsabilité et d’une justice pénales internationales 91

3
Les enjeux et les défis des relations
internationales
Chapitre 9 – Guerre ou paix ? 95
1 – La dialectique guerre ou paix 95
2 – Les mesures préventives 96
■ L’idéal inassouvi : un désarmement généralisé et total 96
a) Des initiatives partielles 98
b) Le dogme de la non-prolifération des armes nucléaires 99
■ Le règlement pacifique des différends 102
a) Le règlement judiciaire 103
b) Le règlement politique 103
10 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

3 – Les mesures répressives 105


■ Les mesures non coercitives 105
■ Les mesures coercitives 106
■ Les mesures issues de la pratique onusienne 106
a) La résolution Dean Acheson 377 (V) du 3 novembre 1950 106
b) Les opérations de maintien de la paix 106
c) Les opérations d’imposition de la paix 109

Chapitre 10 – Richesse ou pauvreté ? 111


1 – L’inégalité croissante de la répartition des richesses mondiales 111
2 – L’impact du facteur démographique 112
3 – Les effets des facteurs économique et financier 113
4 – L’interaction avec les questions environnementales 120
Chapitre 11 – L’État, acteur marginalisé ? 125
1 – La difficile coexistence de deux conceptions de la souveraineté 125
2 – La défense des droits de l’homme 126
■ Une protection universelle insuffisante 127
■ Une protection régionale plus efficiente 127
3 – Une tentative de théorisation de l’ingérence : les rapports Axworthy
et Evans/Sahnoun 129
4 – Des prémices pratiques : le parallèle Kosovo/Timor oriental/Irak/
Géorgie 130
5 – Les limitations au principe de la souveraineté : l’État
« inconfortable » 133
Bibliographie 139
Liste des abréviations

ALEA Association de libre échange des Amériques


APEC Asia Pacific Economic Cooperation (Coopération économique Asie Pacifique)
ASEAN Association des Nations de l’Asie du Sud-Est
ASEM Asia Europa Meeting
BIRD Banque internationale pour la reconstruction et le développement
BIT Bureau international du travail
CIJ Cour internationale de justice
CNUCED Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement
CTBT Comprehensive Test Ban Treaty (Traité d’interdiction complète des essais nucléaires)
FAO Food and Agriculture Organization (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture)
FMI Fonds monétaire international
GATT Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce
IDH Indice de développement humain
OCDE Organisation de coopération et de développement économique
OEA Organisation des États américains
OIG Organisation internationale intergouvernementale
OIT Organisation internationale du travail
OMC Organisation mondiale du commerce
OMS Organisation mondiale de la santé
ONG Organisation non gouvernementale
ONU Organisation des Nations unies
OSCE Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe
OTAN Organisation du Traité de l’Atlantique Nord
PED Pays en développement
PNB Produit national brut
SAARC Association d’Asie du Sud pour la coopération régionale
START Strategic Arms Reduction Treaty (Traité de réduction des armes stratégiques)
STN Société transnationale
TNP Traité de non-prolifération
PARTIE 1
Les données de la scène
internationale

Chapitre 1 Les relations internationales : une réalité complexe 15


Chapitre 2 Les caractères de la société internationale 25
Chapitre 3 Les relations internationales depuis 1945 39
Chapitre 4 Les facteurs constitutifs des relations internationales 45
Les relations
internationales : CHAPITRE
une réalité complexe
La définition des relations internationales est relative et contingente ; elle varie
1
selon les approches doctrinales développées, qu’elles soient conflictuelles ou soli-
daristes. Si, par une commodité de langage, l’expression communauté internatio-
nale est souvent employée, elle ne postule ni qu’il y ait une solidarité étroite
entre ses entités constitutives, ni qu’il existe un gouvernement mondial.

Les relations internationales sont « d’une telle complexité qu’on peut les appréhender de multiples
manières et que les diverses tentatives effectuées pour réduire cette complexité à des termes
simples et univoques débouchent sur autant de définitions controversées ». Ces propos de Marcel
Merle en 1988 restent toujours d’actualité.

1 La relativité d’une définition


Les spécialistes des relations internationales ont quelques difficultés à définir l’objet de leur disci-
pline. Ainsi les définitions varient d’un auteur à l’autre tant au sujet du champ d’investigation, de
la désignation des acteurs, que de l’identification des facteurs.
L’objet ainsi segmenté rend périlleuse toute théorisation générale.
Pourtant, dans un souci de clarté pour le lecteur, nous entendrons par relations internationales,
dans le cadre limité de cet « Essentiel », tous les rapports et flux transfrontaliers, matériels
ou immatériels, qui peuvent s’établir entre deux ou plusieurs individus, groupes ou
collectivités.
Deux erreurs ne doivent pas être commises, d’une part chercher une vérité aux relations interna-
tionales, d’autre part penser qu’elles sont soumises à une forme de déterminisme. Si la spécificité
des relations internationales comme discipline s’appuie toujours sur la distinction externe/interne,
des interactions entre les deux sphères se développent et oscillent entre coopération (ou
16 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

interdépendance) et conflictualité. L’interdépendance favorise les dimensions transnationales avec


l’émergence de nouveaux acteurs et menace la toute-puissante souveraineté étatique, érodée par
le jeu de la mondialisation. Se pose alors la question du bien-fondé du cadre territorial fragilisé par
les effets économiques, culturels, financiers, sécuritaires ou environnementaux de cette
« globalisation ».
Toutefois, la coopération qu’elle engendre peut aussi être source de conflits. Ainsi partagée entre
harmonie et conflit, équilibre et changement, interdépendance et dépendance, la sphère des rela-
tions internationales ne peut se comprendre qu’au travers d’un pluralisme théorique, seule
réponse à des réalités multiples.

2 Les approches doctrinales


Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il existe autant de théories des relations internationales que de
chercheurs. Pour reprendre la classification de J.-J. Roche, deux grandes écoles, elles-mêmes subdi-
visées en chapelles, coexistent et se complètent.
Les réalistes, de toutes obédiences, s’accordent sur quatre données, à savoir :
– la prédominance du politique dans un environnement caractérisé par l’affrontement entre les
relations interétatiques et la profusion des flux transnationaux ;
– l’anarchie originaire du milieu international qu’il est toutefois possible de réguler ;
– la présence d’une structure conditionnant la liberté d’action des entités composant le système
international ;
– la faveur exprimée pour une théorie générale des relations internationales.
Les transnationalistes se rejoignent sur quatre données :
– l’affrontement permanent et non achevé entre un ordre étatique qui subsiste et des flux trans-
nationaux non contrôlés par les États ;
– une tendance à la globalisation induisant des réactions de localisation ;
– la constitution de réseaux, spécifiques du développement mondial des activités, s’organisant en
dehors de la logique territoriale ;
– le choix opéré en faveur d’une sociologie des relations internationales.

■ Les approches réalistes (ou conflictuelles)


Ces approches ont longtemps dominé la discipline des relations internationales. Elles étudient les
conflits ; les analyses développées se fondent sur la puissance de l’État et tendent à montrer que
la société internationale n’est stable qu’en présence d’un système de forces qui s’équilibre.
CHAPITRE 1 – Les relations internationales : une réalité complexe 17

a) L’étude des conflits


Elle s’effectue selon plusieurs approches parmi lesquelles nous pouvons citer :
– les approches marxistes qui mettent l’accent sur les facteurs économiques dans l’organisation
des rapports internationaux et expliquent les conflits par des phénomènes de domination et
d’exploitation. Pour Lénine, la concurrence entre États capitalistes conduit inévitablement à la
guerre (exemple du premier conflit mondial en 1914) et la pression, exercée par l’exploitation
des richesses mondiales, débouche sur la résistance des peuples opprimés. Le thème de la lutte
des classes est ainsi transposé au plan international. L’approche marxiste et néomarxiste a déve-
loppé le concept d’hégémonie. Antonio Gramsci a démontré, qu’au sein d’un État, une classe
peut imposer sa domination idéologique avec le consentement des autres composantes de la
société et pérenniser ainsi son pouvoir. Transposé aux relations internationales, le concept
d’hégémonie décrit les mécanismes employés par une puissance dominante pour convaincre la
société que l’ordre, qu’elle établit, profite à tous ses membres.
Dès les années 1970, le Canadien Robert Cox, inspiré de l’œuvre d’Antonio Gramsci (d’où le nom
de néogramsciens), défendait une nouvelle vision de l’ordre mondial. Il défend l’idée que la
théorie néoréaliste soutient ceux qui détiennent le pouvoir dans le capitalisme mondialisé. À la
différence des néoréalistes, l’économie et la politique mondiales ne peuvent être comprises qu’en
les resituant dans une perspective historique qui détermine les conditions de la stabilité de l’ordre
mondial.
Le pouvoir hégémonique n’est plus défini exclusivement à partir des ressources matérielles (écono-
miques et militaires) de l’État dominant mais résulte de la conjonction de trois éléments : le
pouvoir, les idées et les institutions. Ainsi une véritable hégémonie, seule à même d’assurer la
stabilité, requiert le consentement de ceux qui la subissent. Ce consentement naît dans et par la
société civile et, au niveau mondial, par la société civile internationale, facteur de mutation impor-
tant. L’humanisation de la mondialisation ne peut provenir que d’une mobilisation constante de
cette société civile internationale, contrepoids indispensable à la domination de la classe des capi-
talistes transnationaux. La finance, la production et le commerce sont en effet les trois condi-
tions d’hégémonie, identifiées par Immanuel Wallerstein. Au milieu du XXe siècle, les trois condi-
tions sont réunies au profit des États-Unis, comme elles l’avaient été au XVIIe siècle pour les
Provinces-Unies et au XIXe siècle pour le Royaume-Uni.
– les approches géopolitiques s’accordent à étudier les conflits à partir de la géographie tant
physique, économique qu’humaine. Elles prennent en compte les contraintes qui pèsent sur la
définition des stratégies politico-militaires élaborées par les États. Selon les auteurs, la puissance
vient de la maîtrise soit des terres, soit des mers. L’espace territorial d’un État est un élément
primordial de sa puissance. Il faut néanmoins souligner qu’en raison des progrès de la
18 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

technologie militaire, le territoire n’est plus obligatoirement une garantie certaine quant à la
puissance d’un État.
– les approches géo-économiques qui affirment que la politique étrangère n’est plus unique-
ment la défense d’intérêts politiques mais aussi d’intérêts économiques qui sous-tendent les
nouvelles logiques d’affrontement.
Cette thèse, défendue au début des années 1990 par Edward Luttwak, privilégie l’arme écono-
mique comme instrument de puissance et d’affirmation sur la scène internationale. À la géopoli-
tique traditionnelle pour laquelle les rivalités sont essentiellement territoriales, se substituerait une
géo-économie qui aurait pour but de conquérir ou de préserver une position enviée au sein
de l’économie mondiale. L’intervention directe ou indirecte de l’État dans les diverses activités
d’investissement, de recherche et de développement, à la différence des motivations commerciales
des entreprises privées, relève de la géo-économie. Le concept défini par E. Luttwak est intéressant
car il intègre une dimension économique longtemps sous-estimée par les théoriciens des relations
internationales. Toutefois il n’est pas exempt d’imprécisions, voire de critiques car son concepteur
en limite le champ aux seules nations industrialisées occidentales alors qu’il apparaît aujourd’hui
posséder une dimension plus globale.
À la différence de la géopolitique œuvrant dans un cadre territorial fixe et délimité, la
géo-économie se meut dans un espace en perpétuel mouvement s’affranchissant des frontières
territoriales. Cependant les deux concepts ne sont pas antinomiques mais complémentaires. En
aucun cas, la géo-économie ne signifie la fin des conflits et des revendications territoriales. Si elle
permet d’avoir, au sein des pays industrialisés, une grille d’analyse plus fine des relations entre
l’État et ses partenaires industriels nationaux, elle est utilement complétée par une approche
géopolitique dans la compréhension des conflits et rivalités de pouvoirs dans l’ex-Yougoslavie, en
Afrique centrale ou au Proche-Orient.

b) Les relations de puissance


La puissance est une notion complexe et contingente qui se distingue de celle de force. Si la force
est une notion statique et se définit par l’ensemble des moyens dont dispose un État, la puissance
est au contraire une notion dynamique mais relative puisqu’elle varie en fonction des acteurs
d’une relation internationale. Si la France est, dans ses relations avec les États-Unis d’Amérique,
une petite puissance, elle est une grande puissance dans ses rapports avec les États d’Afrique
noire. De même, le Japon, dans le concert des grandes puissances, est un intervenant économique
de premier plan mais demeure encore en retrait sur le plan militaire. La puissance dépend du
contexte international, paix ou guerre, ainsi que du caractère bilatéral ou multilatéral des relations
internationales d’un acteur donné.
CHAPITRE 1 – Les relations internationales : une réalité complexe 19

Plusieurs auteurs, de Hobbes à Machiavel, de Morgenthau à Aron, ont défendu cette approche
réaliste des relations internationales fondée sur trois éléments principaux :
– les relations internationales sont régies par les rapports interétatiques, limités à un nombre faible
d’acteurs. La théorie réaliste ne nie pas l’existence de relations transnationales mais elle les juge
secondaires dans la compréhension de l’ordre international. Elle prône la dissociation absolue
entre l’externe et l’interne ;
– les rapports entre États sont conditionnés par la recherche de l’intérêt national (d’où le qualifi-
catif réaliste). Il faut assurer la puissance de l’État ;
– les relations internationales sont essentiellement conflictuelles, l’instrument principal étant le
recours à la force. La hiérarchie entre États se fonde principalement sur le facteur militaire,
même si d’autres facteurs économiques ou culturels peuvent exister.
Cette théorie postule donc que les États-nations sont les acteurs presque exclusifs du système
international et qu’ils ne sont motivés que par leur intérêt propre. Il en résulte des relations inte-
rétatiques conflictuelles par nature qui donnent la priorité à la force sur l’économie.
Sous l’influence de divers facteurs, l’école réaliste va se transformer en néoréalisme. Si les interdé-
pendances économiques et technologiques sont davantage prises en compte, les États conservent
le pouvoir effectif de détermination rationnelle de la politique internationale, au nom d’une légiti-
mité issue de la volonté de leurs concitoyens. Autrement dit, pour les néoréalistes (Robert Gilpin,
Stephen Krasner), la gouvernance mondiale ne peut être que le fait des États, que le politique
dominant l’économique.
Les courants néoréalistes considèrent que la fin de la guerre froide signifie le retour aux affronte-
ments de puissance mais cette fois à l’échelle planétaire. Le clivage Est/Ouest, fortement battu en
brèche, laisserait la place aux seuls intérêts nationaux. Ces courants, à la différence de l’analyse
réaliste classique, mettent aussi l’accent sur la composante économique (guerre économique) ou
culturelle (choc des civilisations) des intérêts de puissance et leur possible mutation en conflit
militaire.
En 1993, un professeur américain, Samuel Huntington, renouvela le genre en estimant que les
conflits à venir seraient caractérisés par des affrontements culturels qui opposeraient, non les
États-nations, mais les principales civilisations mondiales. « Le choc des civilisations dominera la
politique mondiale. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front ».
Il distingue huit civilisations : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, hindoue, confucéenne,
japonaise, latino-américaine et africaine.
20 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

S. Huntington se fonde sur six éléments pour justifier sa thèse :


– les différences entre civilisations, fruit d’un processus séculaire, sont essentielles ;
– les interactions entre peuples issus de civilisations différentes se multiplient et accentuent, para-
doxalement, le sentiment de différence ;
– la modernisation économique et l’évolution des sociétés éloignent les hommes des anciennes
identités locales. Il en résulte que l’État-nation est affaibli dans son rôle identitaire ;
– l’Occident est à la fois perçu comme un facteur d’attraction ou de rejet. Une désoccidentalisa-
tion des élites dans le reste du monde s’ensuit et rompt les liens idéologiques ;
– l’appartenance à une civilisation est difficilement modifiable ;
– la régionalisation progressive de l’économie mondiale renforce le sentiment d’appartenance car
le processus d’intégration régionale postule inévitablement un enracinement dans une civilisa-
tion commune.
Une fois établie la place fondamentale du concept de civilisation, Huntington identifie les lignes de
fracture, sources de crises et de conflits, principalement la frontière de la civilisation islamique. Sa
conclusion est simple : l’Occident est menacé, notamment par un axe anti-occidental
islamo-confucéen. Même s’il appelle à une meilleure compréhension par les Occidentaux des
convictions de ses adversaires, il les appelle à conserver la puissance économique et militaire indis-
pensable à la protection de leurs intérêts.
Deux critiques majeures ont été faites de la thèse de S. Huntington. Le premier reproche encouru
est d’avoir sous-estimé le rôle, encore éminent, joué par les États-nations dans les relations inter-
nationales. Les civilisations, aux contours souvent flous, ne peuvent être assimilées à des acteurs
autonomes des États. Le deuxième reproche résulte de l’importance accordée à l’intégrisme isla-
mique. L’universitaire américain semble ignorer que les clivages les plus nets se situent entre les
musulmans eux-mêmes. Il développe donc une vision statique et homogène des civilisations qui
ne correspond pas à la réalité. Le bien-fondé d’un axe islamo-confucéen est bien difficile à
démontrer !

■ Les approches transnationales (ou solidaristes)


Selon les promoteurs des thèses transnationales, le développement des relations internationales
contemporaines est marqué par les phénomènes d’interdépendance et d’institutionnalisation
de la vie internationale.
CHAPITRE 1 – Les relations internationales : une réalité complexe 21

a) L’interdépendance de la vie internationale


Le premier phénomène met en lumière l’expansion du fait démocratique et des relations commer-
ciales, génératrice de paix. Deux écoles se rattachent à cette tendance, les fédéralistes et les
fonctionnalistes. Elles prônent le dépassement de la souveraineté étatique par la multiplication
des solidarités économiques et techniques entre États au sein d’organisations internationales qui
se transforment progressivement en solidarités politiques, suite aux transferts de compétence
opérés nécessairement par les États membres. De G. Scelle à Jean Monnet, le courant fédéraliste
a développé une conception du fédéralisme qui considère que le droit international exprime la
solidarité entre les individus. Il ignore les fictions juridiques comme la souveraineté de l’État qui
ne représente qu’une illusion. La société internationale est avant tout constituée d’individus ; les
rapports interpersonnels priment les rapports interétatiques. Cette solidarité produit des règles
objectives communes puis des institutions communes.
Cette vision rejoint les préoccupations des fonctionnalistes (D. Mitrany et M. Virally). Ils utilisent la
notion de fonction et estiment que la création d’organisations internationales à caractère tech-
nique a pour fonction de convertir les intérêts des États membres en les formulant et en les agré-
geant. Cette conversion, opérée au détriment des politiques nationales, produira des règles que
l’organisation devra élaborer, appliquer et faire respecter. En d’autres termes, l’organisation exer-
cera une fonction de socialisation ; les limitations de souveraineté opérées par les États vont
progressivement aboutir à un passage de solidarités économiques à des solidarités politiques et
l’humanité prendra peu à peu conscience de son unité.
Autre analyse fondée sur l’interdépendance, le courant systémique est essentiellement l’œuvre de
théoriciens américains au milieu des années 1960, principalement David Easton et Karl Deutsch.
Un système est une approche globale qui englobe tous les éléments et tous les protagonistes
intervenant en son sein. Lorsqu’un élément se modifie, cette mutation provoque une réaction sur
les autres éléments constitutifs. De l’environnement culturel, économique, religieux, etc., le
système reçoit des exigences ou des soutiens. Il les régule, les transforme et produit des réponses
aux interrogations et aux demandes qui ont été formulées. Ces réponses (décisions ou actions)
réagissent sur l’environnement et engendrent de nouvelles exigences. Cette théorie systémique
emprunte largement à la biologie et à la cybernétique. Elle se place à un niveau de généralité qui
lui permet d’appréhender des réalités très différentes, mais risque aussi de ne pas permettre de
voir des cadres plus limités. Elle ne dit rien sur ce qui se passe à l’intérieur du système, censé
pouvoir s’adapter à toutes les situations.
Appliquée aux relations internationales, cette analyse intègre différents paramètres : d’une part le
nombre des acteurs publics ou privés, parties prenantes du système global et/ou de systèmes
régionaux, d’autre part la nature du système, homogène (les États appartiennent au même
22 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

archétype et partagent la même conception des relations internationales) ou hétérogène (les États
se réclament de valeurs contradictoires).
Le système se réfère à divers modèles unipolaire, bipolaire ou multipolaire, rigide ou souple, repré-
sentatifs des rapports de force. Un système unipolaire (homogène) ne connaît qu’un seul pôle
de décision, aujourd’hui pour certains auteurs et gouvernants, l’hyperpuissance américaine. Un
système bipolaire peut être homogène quand deux pôles de puissance, de force identique et
partageant les mêmes valeurs, dominent les relations internationales. Il est hétérogène lorsque les
deux pôles défendent des conceptions opposées de la société. Ce système bipolaire est dit rigide
(conflit Est-Ouest de 1947 à 1962) ou souple (naissance du mouvement des non alignés). Dans le
cadre d’un système multipolaire, plusieurs entités politiques, de taille comparable et de force
militaire équivalente, coexistent et se concurrencent mutuellement. Il s’agit d’un système d’équi-
libre, censé éviter la domination d’une entité sur les autres.
En France, Marcel Merle s’est attaché à présenter une explication globale des relations internatio-
nales à partir d’une analyse systémique plus élaborée. Il relève que la formation d’un système
global, soumis à des influences continues de la part de son environnement, engendre deux effets
contradictoires : une interdépendance accrue et une accumulation de contradictions au sein du
système.
Une autre théorie, la gouvernance globale, a été développée, durant les années 1990, par James
Rosenau et met l’accent sur la notion d’autorité, mais définie de manière spécifique au marché ou
au secteur concerné.
Elle n’est pas prédéfinie et ne présuppose pas une hiérarchie spécifique du pouvoir ; elle s’exprime
dans la relation entre les divers acteurs concernés.
La combinaison de la mondialisation et du niveau local favorise l’émergence de nouvelles forces au
sein des sociétés, qui provoquent un double processus d’intégration et de fragmentation et contri-
buent à la dilution de l’autorité entre les niveaux mondial, national et infranational.
L’approche de Rosenau met en lumière une gouvernance globale particulièrement complexe où
interagissent une multiplicité d’acteurs dans un espace en perpétuelle évolution. Les acteurs de
base de la gouvernance sont les sphères d’autorité plutôt que les États, les structures historiques
ou les compromis politiques qui caractérisent les précédentes théories. Chaque sphère exerce son
autorité selon des modalités qui lui sont propres et les relations intersphériques ne sont pas néces-
sairement hiérarchiques. Au sein de chaque sphère, les acteurs les plus puissants font respecter
leur autorité. Ainsi, selon Rosenau, c’est « une convergence entre les besoins des différents
acteurs qui permet à l’un d’entre eux d’obtenir l’approbation des autres et non une contrainte de
type constitutionnel qui attribuerait la plus haute autorité exclusivement aux États et
CHAPITRE 1 – Les relations internationales : une réalité complexe 23

gouvernements nationaux ». Sa conception de la gouvernance réside dans un ensemble d’inter-


actions changeantes et complexes, à l’intérieur et entre les sphères d’autorité.
Pour clore cette présentation synthétique des approches transnationales, il faut citer la vision
harmoniste atypique de l’Américain Francis Fukuyama. Dans son article sur la fin de l’Histoire (au
sens hégélien), publié au début de l’année 1989, il considérait que la démocratie constituait le
point final de l’évolution idéologique de l’humanité, autrement dit le stade ultime de l’évolu-
tion des régimes politiques. Il en tirait la conclusion du caractère inéluctable du renforcement de
l’esprit du marché commun. La démocratie et son corollaire, l’économie de marché, sont les
seules solutions viables pour les sociétés modernes. Selon Fukuyama, les relations internationales
sont en train de s’organiser sur ce modèle.
Il récidive en 1999 et évoque pour demain, dans son ouvrage « Le dernier homme », l’avènement
de la post-humanité, c’est-à-dire un changement de la nature humaine, engendré par les biotech-
nologies. Les possibilités infinies des sciences permettent de changer la nature humaine. L’être
humain, en tant que tel étant aboli, une nouvelle histoire post-humaine peut commencer.
L’école déterministe, dont Francis Fukuyama est l’un des tenants les plus éminents et les plus
contestés, défend la thèse d’une évolution humaine linéaire et prévisible. Cette thèse, comme la
précédente, a suscité des réactions passionnées et contradictoires.
Dans son livre State building, il réaffirme sa croyance en l’universalité des valeurs démocratiques
mais dénonce l’option américaine de recours prioritaire à l’instrument militaire pour faire du State
building. Il réaffirme le besoin d’institutions multilatérales et prend pour exemple l’action de
l’OTAN au Kosovo.

b) L’institutionnalisation de la vie internationale


Le second phénomène conduit à une institutionnalisation de plus en plus poussée dès 1919 avec
la création de la Société des Nations (SDN). Depuis 1945, elle s’opère dans le cadre de l’Organisa-
tion des Nations unies (ONU) dont la Charte fixe les principaux objectifs : le maintien de la paix et
de la sécurité internationale assurée par les grandes puissances, non seulement par une coopéra-
tion et une solidarité contre l’agresseur mais aussi contre la pauvreté et le sous-développement.
L’ampleur de la tâche conduit à la création d’institutions spécialisées, organisations autonomes
liées à l’ONU par des conventions approuvées par l’Assemblée générale de l’Organisation.
Ce système des Nations unies est régi selon des principes tels que ceux de hiérarchie, de coordina-
tion et de complémentarité.
L’essor continu de l’institutionnalisation aboutit à une extrême diversité d’organisations internatio-
nales en dehors même du système onusien. On en dénombre près de 400 dans tous les
24 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

continents, à titre d’exemples l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le Conseil de


l’Europe, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), l’Union afri-
caine, l’Organisation des États américains (OEA), l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est
(ASEAN) et la Ligue des États arabes. Toutes ces organisations interétatiques ont, par la volonté
des États, développé un droit des relations internationales.
L’apparition de plusieurs facteurs tels que l’internationalisation des activités criminelles atténue la
distinction interne/externe, précédemment évoquée. Elle rend compatible les deux approches
traditionnelles des relations internationales.

3 Société ou communauté internationale ?


Dans le langage courant, les expressions communauté, société ou système international sont
employées indifféremment. Peut-on parler de communauté ou doit-on lui préférer l’expression de
société internationale ?
La distinction a été introduite, à la fin du XIXe siècle, par un sociologue allemand, Ferdinand
Tönnies et reprise par Max Weber. Les deux termes se différencient principalement par des liens
d’intérêt, parfois discordants, entre ses membres (société) ou par des liens affectifs et harmonieux
(communauté). La réalité du monde actuel est ambivalente ; il est partagé entre harmonie et riva-
lité, entre anarchie et communauté.
Ainsi évoquer une société internationale, encore dominée par les rapports interétatiques, semble
plus approprié car le concept de village mondial, cher à Marshall Mac Luhan, paraît excessif. Elle
ne dispose pas encore du tissu institutionnel, un gouvernement mondial démocratique, capable
d’imposer la paix par la force du droit. Cela s’avère impossible tant que l’ensemble de la popula-
tion de la Terre ne reconnaîtra pas la nécessité et la légitimité d’un tel gouvernement. La société
internationale forme donc une sorte d’état intermédiaire entre le chacun pour soi (état de
nature) et le tous pour un (état de communauté).
Les caractères
de la société CHAPITRE
internationale
La société internationale se caractérise par son ambivalence entre régulation et
2
anarchie, ordre et désordre. Elle conserve encore un caractère interétatique mais
possède déjà un caractère transnational. Cette société est parcourue par deux
courants apparemment contradictoires, la mondialisation et la fragmentation.

Elle connaît une mutation accélérée qui met à mal les vérités de la veille et rend aléatoire les prévi-
sions du lendemain. Un aspect significatif de cette transformation réside dans la formation d’une
société civile mondiale transcendant les frontières, composée d’Organisations non gouvernemen-
tales intervenant dans les champs religieux, humanitaire, écologique et culturel. Ce phénomène
est facilité et amplifié par l’essor rapide des techniques de l’information et de la communication,
qui soit dit en passant, accentuent les inégalités entre pays développés et pays en développement
(PED).

1 Une société ambivalente : interétatique


ou transnationale ?
Une analyse révèle un trait distinctif de la société internationale, sa contradiction. Organisée en
institution, elle est régie par une série de règles encadrant le comportement des États qui ne les
respectent pas toujours.
Comme de nombreux auteurs le constatent, cette société balance entre régulation et anarchie,
ordre et désordre. Mais n’est-ce point là une constante historique d’une société relationnelle qui,
à toutes les époques, a connu parallèlement, non seulement des mécanismes d’ordre et de régu-
lation, mais aussi des forces déstabilisatrices, désireuses de remettre en cause l’ordre établi ? Une
question se pose alors : cette société est-elle interétatique ou transnationale ?
La dialectique de « l’encore » et du « déjà » est à l’œuvre.
26 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Si l’État reste la composante essentielle d’une société de coexistence entre États souverains, donc
encore interétatique, la réalité contemporaine des relations internationales révèle déjà la présence
d’une société transnationale dont les acteurs développent leurs activités « par-delà des frontières
submergées par des mouvements irrésistibles d’hommes, de capitaux et de trafiquants ».

2 Une société mondialisée ou fragmentée ?


Deux tendances concomitantes, apparemment contradictoires, la mondialisation et la fragmenta-
tion, se développent et s’alimentent en parallèle.

■ La mondialisation
a) Un phénomène multiforme
Elle n’est pas nouvelle puisque Paul Valéry affirmait dès 1919 (Actuelles) que « le temps du monde
fini commence ». Les progrès fulgurants des échanges et des techniques, notamment de commu-
nication, ont rendu le monde plus exigu et accentué l’interdépendance des États et des peuples.
Qu’un indicateur économique américain ou japonais soit préoccupant et dans les minutes qui
suivent les indices des places boursières mondiales chutent. Que les bénéfices d’une société
soient moins élevés que les prévisions ne l’envisageaient, voilà des actionnaires à la recherche
d’un profit maximal qui sanctionnent la gestion des dirigeants en vendant leurs actions (les fonds
de pension, principalement anglo-saxons, gèrent des encours supérieurs à 46 000 milliards de
dollars).
Cette mondialisation multiforme touche les domaines politiques, économiques et culturels. Elle
s’étend sous l’influence de plusieurs facteurs technologiques (effacement virtuel des frontières) et
économiques (développement du multilatéralisme). La mondialisation politique résulte de la prise
de conscience des États de réguler leurs rapports en fonction de nouveaux impératifs. La plupart
des problèmes ne peuvent plus être traités et résolus à l’échelon national, la mondialisation se
double ainsi de la globalisation. Autrement dit, un transfert s’opère de la sphère nationale à la
sphère mondiale. La notion de globalisation se réfère ainsi à des phénomènes souvent peu diffé-
renciés : d’une part des faits comme la circulation des personnes et des biens ou des délocalisa-
tions, d’autre part des politiques économiques, notamment la libéralisation commerciale (biens
et services), financière (capitaux) ou la libéralisation des marchés du travail. Toutefois la libéralisa-
tion n’est pas synonyme de laisser-faire. La globalisation implique donc des processus
contradictoires.
CHAPITRE 2 – Les caractères de la société internationale 27

b) La mondialisation économique
Ce phénomène est particulièrement sensible en matière économique et financière. Comme le
supposent de nombreux économistes, la mondialisation de l’économie est sans doute le dernier
aboutissement de la « modernité » occidentale, processus initié avec l’avènement du capitalisme.
L’établissement d’un cadre multilatéral pour les échanges se matérialise par l’institutionnalisa-
tion de règles de libre échange (Accord général sur les tarifs douanniers et le commerce
(GATT) puis Organisation mondiale du commerce (OMC) et par la volonté de stabiliser les règles
monétaires internationales.
1) L’adoption d’accords commerciaux
Après le second conflit mondial, les puissances alliées, principalement les États-Unis, ont souhaité
l’adoption d’accords commerciaux, capables de doter les relations commerciales d’un cadre orga-
nisé et de créer un code de bonne conduite, destiné à empêcher les États d’imposer des restric-
tions aux échanges ou des barrières commerciales. Ainsi est né l’Accord général sur les tarifs et le
commerce fondé sur des principes simples : la non-discrimination, la réciprocité et la transparence.
Des exceptions étaient prévues pour les PED, non soumis à l’obligation de réciprocité afin de
protéger leur commerce intérieur.
La réduction progressive des obstacles tarifaires et non tarifaires s’est opérée par négociations
successives, dénommées Round (exemples des Kennedy, Tokyo et Uruguay Rounds). Ces cycles
de négociation ont pour objet de diminuer ou de supprimer des barrières douanières, des quotas
d’importation, des subventions et des entraves techniques ou sanitaires.
Un autre moyen de réduction consiste à accorder, dans un traité commercial bilatéral, à un parte-
naire commercial la clause de la nation la plus favorisée.
Par un effet de cascade, tous les autres partenaires commerciaux plus anciens bénéficieront auto-
matiquement des avantages tarifaires ou douaniers octroyés au dernier État arrivant.
Les accords de Marrakech, conclus à la fin de l’Uruguay Round (1986-1994), créent l’Organisation
mondiale du commerce, entrée en fonction le 1er janvier 1995. Ses 153 États membres représen-
tent plus de 93 % du commerce mondial et de nombreux États comme la Russie (son admission
est probable en 2011) ou l’Algérie ont fait acte de candidature. L’OMC dispose de compétences
plus étendues que le GATT et le cycle de négociation en cours (Doha Round) porte non seulement
sur la libéralisation de l’agriculture et des services, mais aussi sur la réglementation des investisse-
ments et des marchés publics, sur les droits de douane relatifs aux produits industriels, sur les
questions de développement et les règles de l’OMC concernant le commerce et l’environnement.
Sur le programme des négociations, il existe des différences d’appréciation entre les États-Unis et
l’Union européenne, les Américains étant plus enclins à accorder des mesures sectorielles alors que
28 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

les Européens désirent que le Round débouche sur des réglementations globales et que la libérali-
sation du commerce international ou l’adoption de normes sociales (travail des enfants) ou envi-
ronnementales ne se fassent pas au détriment des pays les plus pauvres.
Les PED, regroupés au sein du « Groupe des 77 » et majoritaires numériquement au sein de
l’Organisation, demandent que la libéralisation concerne aussi les secteurs où ils ont un avantage
comparatif. Ils réclament un meilleur accès aux marchés des pays de l’hémisphère Nord, un traite-
ment spécial et différencié et une équité plus grande du système commercial. Ils dénoncent princi-
palement le protectionnisme agricole de certains pays développés qui les handicape lourdement.
Les PED ont contribué à l’échec de la conférence de Cancun en 2003 et militent pour une
suppression des subventions agricoles. Le dossier ne semble pas en voie de résolution après le
double échec en juin 2007 de la réunion de Potsdam entre les États-Unis, l’Union européenne, le
Brésil et l’Inde et en juillet 2008 de la réunion de Genève à la suite d’un différend
américano-indien. En dépit des multiples réunions tenues à Genève en 2009 et 2010, il semble
difficile de conclure le cycle de Doha (initié en 2001), à court terme, à moins que l’appel à une
conclusion rapide du cycle lancé par le G 20 en novembre 2010 à Séoul ne soit suivi d’effet. Les
concessions de l’Union européenne et des États-Unis en matière agricole, en ces temps de crise,
apparaissent peu probables car la défense de leurs intérêts nationaux prédomine.
Le Directeur général de l’OMC a tout de même incité, en décembre 2010, les États membres à
conclure le cycle en déclarant que « Personne ne peut plus se fixer de ligne rouge a priori ».
L’OMC dispose d’un pouvoir juridictionnel de règlement des différends dont elle use pour
condamner, par exemple l’interdiction européenne d’entrée du bœuf aux hormones
nord-américain ou les aides fiscales illégales attribuées par les États-Unis à ses exportateurs.
Ce mécanisme de règlement des différends est largement utilisé par les PED dans les conflits
commerciaux qui les opposent aux États-Unis ou à l’Union européenne. De 1995 à octobre 2010,
l’Organe de règlement des différends a traité 418 affaires.
2) La recherche de stabilité des règles monétaires internationales
Elle reflète la volonté des États. Celle-ci s’est exprimée par la création d’institutions spécialisées des
Nations unies, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque Internationale pour la recons-
truction et le développement (BIRD).
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods en même temps que la Banque mondiale. Il compte
187 pays membres, soit la quasi-totalité des États membres de l’ONU, exceptés Cuba, la Corée du
Nord et quelques micro-États. Son rôle premier est d’assurer la stabilité du système financier et
monétaire international. Créé en vue de réguler un système de changes fixes et de mettre fin aux
fréquentes dévaluations, le FMI a vu son rôle évoluer sensiblement à partir de 1973 avec la
CHAPITRE 2 – Les caractères de la société internationale 29

flexibilité des taux de change. Il devient alors un instrument de régulation financière et d’aide aux
pays en développement confrontés à des crises de financement du déficit de leur balance des
paiements.
Le FMI assure aujourd’hui quatre missions principales :
– la surveillance macroéconomique de chaque pays membre ;
– une assistance financière adaptée aux besoins de chaque État ;
– une assistance technique à la conception et la mise en œuvre des politiques économiques ;
– et la contribution à la lutte contre la pauvreté (mission qui s’est imposée au cours du temps).
L’organisation du FMI repose sur un système alliant la représentation de pays ou de groupes de
pays rassemblés au sein de circonscriptions et une pondération des voix aux Conseils, calculée en
fonction de la quote-part de chaque pays. Contrairement à d’autres institutions comme l’ONU ou
l’OMC, le FMI a pour particularité de ne pas offrir une voix égale aux 187 États qui en sont
membres. Une quote-part est attribuée à chaque pays sur la base de son importance relative au
sein de l’économie mondiale. En effet, la quote-part d’un pays membre détermine le montant
maximum de ressources financières que ce pays s’engage à fournir au FMI et le nombre de voix
qui lui est attribué, déterminant également le montant de l’aide financière qu’il peut obtenir.
La plupart des observateurs constataient l’inadéquation croissante entre des institutions, nées dans
l’après-Seconde Guerre mondiale, et l’extension du phénomène de mondialisation engendrant
l’avènement de nouvelles puissances économiques et financières dans des pays anciennement
colonisés.
Après la réforme des quotes-parts et de la représentation d’avril 2008, il a été décidé par le G 20
à Pittsburgh, choix entériné à Séoul, d’un transfert de quotes-parts au profit des pays émergents
et en développement dynamiques d’au moins 5 % depuis les pays sur-représentés vers les pays
sous-représentés.
Cette réforme des droits de vote, adoptée par le Conseil d’administration du FMI en décembre
2010, (qui conditionnent les droits à emprunter) accorde notamment à la Chine, à l’Inde, au
Brésil et au Mexique un poids plus important dans l’institution.

Répartition des droits de vote entre vingt États membres


les plus importants du FMI (en %)

Classement 2006 2011


1 ÉTATS-UNIS 17,38 ÉTATS-UNIS 17,43

——————————————————————————————
2 JAPON 6,23 JAPON 6,47
------------------------------------------------------------------------------------------
30 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

——————————————————————————————————————
------------------------------------------------------------------------------------------
3 ALLEMAGNE 6,09 CHINE 6,39
4 FRANCE 5,02 ALLEMAGNE 5,59
5 ROYAUME-UNI 5,02 FRANCE 4,23
6 ITALIE 3,30 ROYAUME-UNI 4,23
7 ARABIE SAOUDITE 3,27 ITALIE 3,16
8 CANADA 2,98 INDE 2,75
9 CHINE 2,98 RUSSIE 2,71
10 RUSSIE 2,78 BRÉSIL 2,32
11 PAYS-BAS 2,42 CANADA 2,31
12 BELGIQUE 2,15 ARABIE SAOUDITE 2,08
13 INDE 1,95 ESPAGNE 2,00
14 SUISSE 1,62 MEXIQUE 1,87
15 AUSTRALIE 1,51 PAYS-BAS 1,83
16 ESPAGNE 1,43 CORÉE DU SUD 1,80
17 BRÉSIL 1,42 AUSTRALIE 1,38
18 VENEZUELA 1,24 BELGIQUE 1,34
19 MEXIQUE 1,21 SUISSE 1,21
20 SUÈDE 1,12 TURQUIE 0,98

Source : FMI 2010.


La crise financière a redonné au FMI un rôle majeur dans la gouvernance économique mondiale.
Les plans d’ajustement structurels demandés par le FMI dans les années 1980 aux pays en déve-
loppement (dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler le « Consensus de Washington »)
comme sa gestion contestable de la crise asiatique de 1997-1998 ont parfois conduit à remettre
en cause la légitimité et l’efficacité des politiques du FMI.
Cependant, la crise économique et la nécessité de répondre aux risques financiers internationaux
systémiques ont conduit les dirigeants du G 20 réunis à Londres en 2008 puis à Pittsburgh en
2009 à accroître considérablement les moyens d’intervention du FMI et à faire de sa réforme un
des éléments clés de la redéfinition de la gouvernance économique mondiale.
CHAPITRE 2 – Les caractères de la société internationale 31

Au plus fort de la crise financière de 2008, le rôle de coordonnateur de la régulation mondiale du


FMI a été réaffirmé. Lors de la réunion du G 20, le 15 novembre 2008 à Washington, un plan de
nouvelle gouvernance a été proposé. Il s’articulait autour des cinq axes suivants :
– mettre en place un prêt nouveau qui permette de soulager les problèmes de liquidité à court
terme que rencontrent certaines économies ;
– augmenter les ressources du FMI pour faire face à l’ampleur de la crise à moyen terme ;
– tirer les leçons des politiques économiques qui ont engendré ces bulles à répétition dont l’écla-
tement détruit l’économie réelle ;
– surveiller la mise en place des nouvelles régulations financières élaborées avec le FMI par le
Forum de stabilité financière constitué, entre autres, des grandes banques centrales ;
– aider à repenser un système mondial plus cohérent et plus efficace.
Le FMI s’est, dans les années 1970, orienté vers l’aide au développement. Il accorde des facilités
de crédit, à des taux très bas, aux pays en difficulté (depuis la fin 1999, facilité pour la croissance
et la réduction de la pauvreté) mais exige en contrepartie des aménagements stricts des politiques
monétaire, budgétaire et salariale de l’État bénéficiaire (ajustement structurel). Le Bureau indépen-
dant d’évaluation du Fonds a publié, en 2007, un rapport qui précise que de 1995 à 2004, sur
120 programmes d’aide à 55 PED, le FMI a imposé en moyenne dix-sept conditions par
programme. Le Fonds a récemment infléchi sa position dans un sens plus pragmatique en édictant
des conditions qui ne découlent plus d’une ligne idéologique (le consensus de Washington) mais
des besoins réels des pays concernés.
Le FMI a ainsi entamé une profonde réforme de ses instruments, avec depuis 2009, une refonte
majeure de son cadre de prêt et de conditionnalité, qui inclut notamment une réforme importante
de la conditionnalité de ses programmes et la création d’une nouvelle ligne de crédit pour les
économies performantes, la « ligne de crédit modulable » (LCM), sans critère de performance
ni limite de montant. De plus, de nouveaux instruments pour assouplir et adapter son soutien
financier aux différentes caractéristiques des pays à faible revenu ont été institués ; de même
l’expansion de l’aide financière concessionnelle aux pays à faible revenu a été actée, pour porter
la capacité de prêts « concessionnels » de l’institution à 17 milliards de dollars d’ici à 2014, dont
8 milliards durant les deux premières années 2009 et 2010.
D’une manière générale, il a vocation à analyser et à surveiller les déséquilibres de change et de
balance des paiements. Il dispose d’une réserve (voir encadré suivant) qui lui permet de prêter les
sommes nécessaires à tous les pays en difficulté, à titre d’exemple : l’Islande (2,1 milliards de
dollars), l’Ukraine (16,5) et la Hongrie (8,1).
D’autres pays devraient faire appel à ses services pour résister à la défiance des marchés et à la
récession économique et sociale qui s’ensuivrait.
32 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Si certains progrès sont patents (augmentation des ressources du FMI, amélioration des instru-
ments de prêts, régulation bancaire, encadrement des bonus et contrôle des hedge funds), la
coordination macroéconomique et la surveillance des objectifs, assurée par le FMI est restée lettre
morte. Lors du Sommet de Séoul en novembre 2010, il a été décidé que le FMI et la présidence
française établissent au premier semestre 2011 des indicateurs permettant de juger le caractère
excessif ou non d’un excédent ou d’un déficit courant d’un État membre.

Organisation et ressources du FMI


1) L’organisation
La gouvernance du fonds est assurée par deux organes principaux :
– le Conseil des gouverneurs, instance formelle, dont les membres sont en général des
ministres des finances ou des gouverneurs de banque centrale, qui se réunit une fois par an ;
– le Conseil d’administration, qui est l’organe permanent de décision. Composé de 24
administrateurs nommés ou élus par les États membres, il se réunit au siège de l’institution à
Washington. Cinq administrateurs sont, depuis la création du FMI, nommés directement par
leurs pays (États-Unis, Japon, Allemagne, France et Royaume-Uni). La Russie, la Chine et
l’Arabie Saoudite ont également obtenu depuis lors d’avoir leur propre administrateur.
Lors du Sommet du G 20 à Séoul en 2010, les Européens ont accepté de céder deux de leurs
neuf sièges au profit de pays émergents. Tous les autres États membres doivent se regrouper
au sein de 16 groupes de pays représentés par un administrateur. Les décisions sont prises
habituellement par voie de consensus.
Enfin, le Directeur général – depuis 2007 le Français Dominique Strauss-Kahn – choisi par
les administrateurs, préside leurs réunions et gère les affaires courantes suivant les instructions
des administrateurs. Il est le chef des services du Fonds, composé de 2 500 personnes et
représentant 158 nationalités.
2) Les ressources du FMI
Elles proviennent pour l’essentiel de la quote-part apportée par chacun de ses membres. Le
FMI peut également emprunter auprès de ses membres, notamment dans le cadre des
accords d’emprunt. De plus, le FMI perçoit des intérêts sur les prêts qu’il consent, les
montants ainsi recueillis servant à financer ses frais de fonctionnement.
CHAPITRE 2 – Les caractères de la société internationale 33

Le G 20 de Londres a décidé le triplement des ressources du FMI à 750 milliards de dollars,


qui ont été très majoritaires via des accords d’emprunts. L’Union européenne a contribué,
pour 100 milliards de $ et la France pour 15 milliards de $, à ces 500 milliards de $.
La France a plaidé auprès de ses partenaires européens en vue d’une nouvelle augmentation
de la contribution européenne au FMI, annoncée lors de l’Ecofin informel du 2 septembre, à
175 milliards de $. Une allocation spéciale de 250 milliards de $ de droits de tirages spéciaux
a été décidée à Londres, dont 110 milliards au profit des pays émergents et en développe-
ment. L’allocation, effective depuis le 23 août 2010, a été complétée par une allocation
supplémentaire de 33 milliards de $ le 9 septembre 2010.

Quant à la Banque mondiale, elle octroie des prêts à long terme à des pays à faible revenu par
habitant (20 milliards de dollars en moyenne annuelle). Elle impose aux États destinataires le
respect de conditions générales et coordonne son action avec celle des banques régionales de
développement. Les États membres du G 20 ont entériné, au sommet de Toronto (juin 2010),
une réforme qui permet aux pays émergents et en développement de détenir 47 % des droits de
vote.
3) La recomposition du monde en zones régionales intégrées
La recomposition du monde en zones régionales intégrées, première étape vers le multilaté-
ralisme, s’est accélérée à la fin des années 1980. En 1990, on en dénombrait moins de vingt-cinq,
elles sont au début de ce siècle près d’une centaine. En Europe, l’unification fruit d’un double
processus d’approfondissement et d’élargissement (Union européenne) fait progressivement
émerger une nouvelle forme d’organisation politique supranationale qui s’imposera vraisemblable-
ment dans quelques décennies. Sur les autres continents, un mouvement vers la création d’organi-
sations régionales se dessine en Amérique du Nord (l’ALENA puis l’ALEA), en Amérique latine (le
Mercosur) et en Asie (l’ASEAN et la SAARC), sans pour autant atteindre le même degré d’intégra-
tion que l’Union européenne.
En effet, il est nécessaire d’établir une distinction entre les différentes formes choisies : zone de
libre échange, union douanière, marché commun ou union économique. Au sein d’une zone de
libre échange, les obstacles commerciaux (quotas, droits de douane) sont abolis entre États
membres (exemple de la zone regroupant la Chine et certains pays de l’ASEAN depuis le 1er janvier
2010 qui regroupe plus de deux milliards de personnes). Cependant chaque pays fixe son tarif
douanier applicable aux États tiers. Une union douanière aboutit aux mêmes suppressions
d’entraves mais est dotée d’un tarif douanier extérieur, commun aux États membres. Un marché
34 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

commun ajoute aux règles précédentes le principe de libre circulation des personnes et des capi-
taux. Une union économique, stade atteint par l’Union européenne en 1992, cumule les avan-
tages d’un marché commun avec l’harmonisation des politiques économiques, financières, moné-
taires et sociales des États membres.
Peu d’États veulent rester autonomes et presque tous s’engagent ou projettent de le faire, dans
des liens commerciaux régionaux. Les économistes et les dirigeants politiques sont partagés sur
les bienfaits supposés de cette mondialisation multipolaire. Selon certains, ces regroupements
permettent à des États de sortir plus rapidement d’une crise économique (Alena et Mexique). De
plus, ils ont contribué à augmenter le flux du commerce mondial.
Pour d’autres économistes, la constitution de blocs régionaux recèle des dangers comme l’exclusi-
visme des échanges intrazone ou l’édification de barrières tarifaires pénalisant les exportations de
pays tiers. Quelle que soit la forme d’intégration de ces organisations, elles ne fonctionnent bien
que lorsqu’il existe un affectio societatis entre ses membres. Cette régionalisation des échanges
est essentiellement un phénomène structurel lié à un ensemble de facteurs de proximité : la
distance géographique, les liens culturels, historiques, linguistiques et la concordance des systèmes
politiques et des politiques commerciales. L’exemple de l’APEC (Coopération économique
Asie-Pacifique) créée en 1989, est significatif. Cette organisation, regroupant 21 pays aussi divers
que les États-Unis, le Japon, la Russie, le Vietnam et le Pérou, ne dispose pas d’une réelle
structuration.
Régionalisme et multilatéralisme ne s’opposent pas mais vont de pair.
L’économie mondiale est organisée autour de trois pôles principaux, européen, américain et
pacifico-asiatique qui n’entendent pas se cantonner dans leur sphère d’influence naturelle. Des
instances de dialogue interpôles se multiplient, par exemple entre l’Europe et l’Asie (l’ASEM),
entre l’Europe et l’Amérique latine (sommets entre l’Union européenne et les pays du Mercosur),
entre les États-Unis et les États asiatiques (l’APEC), entre l’Europe et les États-Unis (Sommet Union
européenne et États-Unis) ou plus récemment entre l’Amérique du Sud et les pays arabes.
Ces intégrations régionales ne gênent pas les relations commerciales puisque plus de 80 % du
commerce de chaque pôle se fait avec les deux autres. Il appartient à l’OMC de contrôler que les
tentations protectionnistes s’estompent. Il faut constater également que les zones extérieures à ces
trois pôles sont exclues des flux commerciaux mondiaux et par conséquent partiellement margina-
lisées (Afrique). L’interdépendance entre les grandes régions économiques du globe est une
conséquence logique de la mondialisation des échanges et des marchés des capitaux. Détenant
près du quart de la dette des États-Unis, le Japon s’interroge sur leur solvabilité, de même il est
naturel que Washington s’inquiète de la solidité financière du système bancaire japonais.
CHAPITRE 2 – Les caractères de la société internationale 35

Les responsables économiques des trois continents sont conscients des risques que représentent
les inégalités de la croissance mondiale. De telles différences risquent de conduire à des évolutions
divergentes des taux de croissance. Ainsi sauf à rétablir des barrières protectionnistes et à remettre
en cause les fondements de l’économie de marché, cette surveillance réciproque et permanente
des politiques économiques perdurera. Certains le déploreront au nom de la souveraineté des
États, d’autres s’en réjouiront, jugeant constructive la critique extérieure.
L’intégration régionale n’est qu’un élément de la mondialisation économique qui, outre le marché
global, comprend d’autres niveaux infrarégionaux (États) et infra-étatiques (collectivités territo-
riales) ainsi que des opérateurs privés. Selon la Banque mondiale, la montée du pouvoir écono-
mique des collectivités locales sera l’une des tendances les plus importantes de ce siècle. Dans
son rapport annuel 1999-2000 sur le développement, les experts prévoient que « la localisation
(décentralisation) et la mondialisation sont les deux forces qui dessineront les contours de l’éco-
nomie mondiale de demain ». Si la décentralisation favorise la démocratie et constitue un facteur
d’efficacité économique, elle n’est pas sans inconvénients. Le danger principal tient à ce que
« poussées à l’extrême, les revendications d’autonomie locale peuvent dégénérer en conflits ethni-
ques et en guerre civile ».
Depuis trente-cinq ans, le nombre de pays indépendants dont la population est inférieure à un
million d’habitants a plus que triplé (47 au lieu de 13). Le risque de voir se multiplier les situations
de séparatisme économique entre régions utiles et régions fardeaux est patent. La poursuite de la
mondialisation, si elle n’était pas régulée par des mécanismes appropriés, risque de s’accompagner
d’instabilités dangereuses. Instruits par la crise asiatique qui a perturbé l’économie mondiale
durant deux ans (1997-1998) et provoqué des conséquences sociales dramatiques en Asie orien-
tale ainsi que sous la pression des mouvements altermondialistes, les responsables du G 8 ont
voulu dès juin 1999, « humaniser la mondialisation et construire un monde plus solidaire ».

c) La mondialisation culturelle
La mondialisation atteint aussi le domaine des biens culturels. Le principe libéral, qui la sous-tend,
vise à l’universalité, en d’autres termes, au refus de la différence culturelle (même s’il s’en
accommode dans le discours officiel). Son fondement repose, d’une part, sur l’individualisme et
l’indépendance absolue des individus et, d’autre part, sur la primauté de l’économique et du
marché. La culture est devenue un enjeu central des relations internationales et fait l’objet de
controverses autour de l’exception (ou de la diversité) culturelle, protectrice des cultures nationales
et régionales, menacées par l’hégémonisme culturel américain. Des débats animés ont eu lieu
dans des enceintes internationales (GATT en 1994, OCDE en 1998 et OMC en 1999, 2003 et
2007) et perdurent encore aujourd’hui.
36 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

■ La fragmentation
Elle se caractérise par une montée des nationalismes et des particularismes, conséquences d’une
profonde crise identitaire et par une aggravation du « sous-développement ».

a) La montée des nationalismes et des intégrismes


La montée des nationalismes paraît s’imposer comme une évidence après les bouleversements
intervenus à la fin des années 1980. La désagrégation des régimes communistes européens a fait
réapparaître les identifications nationales existant à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Mais comme l’a souligné Jean Leca, le nationalisme engendre exclusion et inclusion. La disparition
des idéologies officielles a accéléré son expression, tout à la fois instrument de mobilisation et de
légitimation. De même, la déliquescence du modèle étatique, adopté lors des indépendances au
début des années 1960 en Afrique, s’est amplifiée (Liberia, Sierra Leone, Somalie et Congo). Les
faiblesses du cadre stato-national suscitent des revendications émanant de communautés de plus
en plus resserrées. La fièvre nationaliste notamment dans les Balkans s’est manifestée par un
retour vers le passé, perçu comme un futur virtuel. Ainsi la conception ethnique de la nation,
forgée en Allemagne au XIXe siècle, retrouve sa capacité destructrice entrevue par Ernest Renan
comme « l’explosif le plus dangereux de tous les temps ».
Cette montée peut aussi s’analyser comme une forme de résistance à la modernité portée par la
mondialisation. Comme le souligne Alain Dieckhoff dans son ouvrage La Nation dans tous ses
états : « l’expression de ces nationalismes semble aller à l’encontre d’un processus de mondialisa-
tion qui devrait, selon le sens commun, s’accompagner de l’émergence d’une authentique condi-
tion humaine... ».
A priori, la mondialisation de l’économie peut donc sembler antinomique de la montée des crispa-
tions identitaires. Au contraire l’une et l’autre se révèlent solidaires. La mondialisation des déci-
sions économiques et financières renforce la marginalisation de tous ceux qui ne sont pas en
prise avec le marché mondial et exclut par là même les pays les plus pauvres des flux financiers.
Comme nous le verrons ultérieurement, la pauvreté, forme majeure de l’exclusion, devient une
donnée structurelle en progression. La mondialisation produit alors parmi les exclus un phéno-
mène de rejet, générateur de replis identitaires. Le principe de l’universalité, qui postule la parfaite
homogénéité de la société et du monde, a quelque chance de conduire au chaos.
Les zones d’incertitudes se multiplient et se développent en dehors de la sphère de l’État de droit.
Cette fragmentation conduit alors à l’affaiblissement de l’État-nation. Cette vision est défendue
par certains théoriciens des relations internationales. Zaki Laïdi affirme que la mondialisation
déstabilise l’État et favorise l’émergence de mouvements identitaires, suite à la dilution de la
CHAPITRE 2 – Les caractères de la société internationale 37

cohésion sociale. Ce phénomène identitaire s’appuie sur la « tribu » (communauté de proximité) ; il


est présent aussi bien dans les territoires mal décolonisés, les pays de l’Europe orientale que dans
les pays d’Europe occidentale.
La mondialisation des particularismes se manifeste également par l’internationalisation des
conflits internes. La fin du clivage Est-Ouest, synonyme d’affrontements par pays interposés et de
régulation des conflits, a laissé certains États confrontés à des contestations internes déstabilisa-
trices. Les États ne sont pas les seuls à être fragilisés, l’ONU est elle-même impuissante face à ce
nouveau type de conflits. Créée pour résoudre des conflits entre États, elle a les pires difficultés à
résorber ces flambées nationalistes. Selon Pascal Boniface, le morcellement du monde résulte de
l’action de forces profondes qui veulent faire coïncider l’identité linguistico-culturelle avec la
forme juridique et politique de l’État-nation, parfois pour quelques centaines de milliers d’indi-
vidus. L’émergence d’une nation, de plus en plus des micro-États, n’est pas une fin en soi.
Dix-huit ans après son accession à l’indépendance, la Macédoine n’a toujours pas adopté une
langue commune entre les communautés macédonienne (65 % de la population) et albanaise
(plus de 30 %), rendant ainsi la coexistence fragile. De même, l’adhésion de Chypre à l’Union
européenne en 2004 n’a pas réglé la question de la partition de l’île.
Le phénomène de fragmentation du monde s’explique ainsi principalement par la diffusion de plus
en plus prégnante des passions identitaires, ce que certains auteurs qualifient
d’ethno-nationalisme.

b) Les maux du « sous-développement »


Nous reviendrons ultérieurement sur ce défi majeur, enjeu essentiel des relations internationales
du XXIe siècle. À ce stade, il faut savoir simplement que sur les 5,6 milliards d’habitants des PED,
près des trois cinquièmes sont privés d’hygiène alimentaire, plus d’un quart n’ont pas accès à
l’eau salubre et manquent de logements adéquats. Un cinquième n’ont pas accès aux services de
santé modernes tout comme un cinquième des enfants ne suivent pas une scolarité primaire
complète. Les inégalités se sont accentuées entre pays riches et pays pauvres, notamment devant
la maladie.
L’exemple du Sida est éclairant. La onzième conférence sur le Sida et les maladies sexuellement
transmissibles en Afrique, qui s’est tenue en septembre 1999 à Lusaka, a établi un sombre diag-
nostic confirmé depuis par l’ONUSIDA dans ses rapports annuels. L’épidémie menace non seule-
ment l’espérance de vie de millions de personnes (2,1 millions de morts et 2,6 millions de
personnes infectées par le virus chaque année dans le monde, plus de 33 millions de séropositifs
dans le monde en 2009) mais paralyse progressivement l’économie de plusieurs pays, faute de
main-d’œuvre qualifiée. Le Premier ministre du Mozambique a clairement identifié les risques :
38 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

« cette pandémie menace la cohésion sociale, la situation économique et l’équilibre démogra-


phique de nos nations ». Productions industrielle et agricole en baisse, scolarisation et alphabétisa-
tion déclinantes, ce sont ainsi les quelques acquis du développement qui s’érodent inexorable-
ment. À titre d’exemple, 26 % de la population adulte du Swaziland est contaminée, sans
certitude de bénéficier de traitements appropriés. La pandémie se développe aussi rapidement en
Asie et en Europe orientale.
La mise en place d’ONUSIDA démontre une prise de conscience de la société internationale. Il
existe cependant un décalage entre les efforts accomplis ces dernières années dans l’accès aux
traitements et l’augmentation de nouvelles infections. Dans certains pays, le nombre de nouvelles
infections est plus élevé que celui des malades mis sous-traitement (Rapport 2009 de l’ONUSIDA).
Des progrès ont été, malgré tout, réalisés. Le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le
paludisme (15,9 milliards de dollars en 2009) procure un traitement antirétroviral à plus de
5 millions de personnes.
Les relations
internationales CHAPITRE
depuis 1945
Unis dans un même combat contre les puissances de l’Axe, les Alliés sont incapa-
3
bles, une fois la paix conclue, de maintenir leur union. Les relations internationales
sont alors marquées par un phénomène de bipolarisation américano-soviétique,
initialement affirmé puis progressivement contesté. La dislocation de l’URSS en
1991 a-t-elle permis l’avènement d’un nouvel ordre mondial ?

1 L’immédiat après-guerre (1945-1947)


La Seconde Guerre mondiale, qui prend fin le 8 mai 1945 sur le continent européen et le 14 août
en Extrême-Orient avec les capitulations allemande et japonaise, a été un affrontement global tant
par les stratégies poursuivies que par les moyens militaires employés. Les rapports de force entre
puissances s’en trouvèrent profondément modifiés. La fin des hostilités consacrait la disparition
des empires germanique et nippon, l’affaiblissement durable des empires coloniaux britannique
et français et l’émergence des deux nouvelles puissances dominantes, les États-Unis d’Amérique
et l’Union soviétique. La victoire acquise, encore fallait-il organiser la paix.
Les fondements d’un nouvel ordre mondial figurent dans la Charte de San Francisco du 26 juin
1945 portant création de l’Organisation des Nations unies. Celle-ci a pour ambition de pérenniser
l’unité des Alliés, de préserver le maintien de la paix et de favoriser la coopération interétatique.
Toutefois les rivalités et les divergences d’intérêts entre Américains et Soviétiques, tous deux
porteurs d’un message messianique, s’accentuent en raison d’actes délibérés et de malentendus.
La volonté d’hégémonie manifestée par les deux États conduit inévitablement à l’affrontement et
à une bipolarisation de la vie internationale.
Ce phénomène perdurera jusqu’au milieu des années 1980.
40 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

2 La bipolarisation affirmée et contestée (1947-1991)


■ L’affirmation
L’échec des conférences de Moscou (mars-avril 1947) et de Londres (novembre-décembre 1947)
marque le début de la guerre froide. L’URSS impose par la force ses conceptions idéologiques,
politiques, économiques et sociales dans les pays occupés par l’Armée rouge. L’expansionnisme
soviétique est perçu par les Occidentaux comme une menace qui doit être contenue. Comme le
soulignait avec justesse Raymond Aron, « la guerre est improbable, la paix impossible ». À partir
de 1948, les deux principaux protagonistes vont s’opposer indirectement par le biais de pays
affidés.
Le blocus de Berlin, les guerres d’Indochine et de Corée en sont des manifestations emblémati-
ques et démontrent que l’antagonisme ne se limite pas au théâtre centre-européen mais aussi à
l’Asie.
La mise en place progressive d’organisations internationales concurrentes (Organisation du Traité
de l’Atlantique-Nord et Pacte de Varsovie, OECE et COMECON) structurent les deux camps. Les
deux Grands expriment ainsi leur volonté de figer la bipolarisation et de défendre leur pré-carré.
L’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev inaugure l’ère de la coexistence pacifique, basée sur
« le respect mutuel de l’intégrité territoriale et de la souveraineté, la non-agression, la
non-ingérence dans les affaires intérieures, l’égalité réciproque et la coopération économique ».
Cette théorie se borne à exclure le conflit armé direct mais n’interdit pas les tentatives de déstabi-
lisation et les pressions de toute nature exercées à l’encontre de l’adversaire. Cependant les néces-
sités et les intérêts complémentaires condamnent les deux superpuissances à coopérer.

■ La contestation
La bipolarisation est remise en cause sous l’effet d’un double mouvement : un mouvement interne
à chaque bloc et un mouvement plus général, initié par certains États qui ne se reconnaissent pas
dans la logique des blocs antagonistes.

a) La contestation interne
Elle se développe dans des États estimant que leurs intérêts nationaux transcendent ceux du camp
auquel ils appartiennent. En Europe comme en Asie, la résistance à la domination soviétique
émane des partis communistes frères. De la révolution hongroise en 1956 au printemps de Prague
de 1968, les tentatives d’instaurer « un socialisme à visage humain » sont brisées par l’emploi de
CHAPITRE 3 – Les relations internationales depuis 1945 41

la force armée au nom de la doctrine de la souveraineté limitée qui privilégie au contraire l’intérêt
collectif du Pacte, défini, il est vrai, par la seule URSS.
La création en 1949 de la République populaire de Chine renforce initialement le camp commu-
niste mais la rupture est consommée en 1961 pour des raisons idéologiques (leadership révolu-
tionnaire) et territoriales (différend frontalier).
Un constat analogue peut être opéré au sein du camp occidental.
À l’instigation du général de Gaulle, la France s’efforce, dans les années 1960, de rompre la
logique des blocs en se dotant d’une force nucléaire et en quittant les structures militaires inté-
grées de l’OTAN en 1966. Elle multiplie les contacts avec les dirigeants soviétiques et reconnaît
en 1964 la République Populaire de Chine. De même la République fédérale allemande (RFA)
sous l’impulsion du chancelier Willy Brandt conduit une politique autonome de dialogue avec la
République démocratique allemande (RDA) et s’efforce de renouer les liens politiques, culturels et
humains entre les deux États issus de la partition de l’Allemagne.
De plus, la construction européenne progresse dès 1957 avec la signature du traité de Rome insti-
tuant une Communauté économique européenne. La création de ce marché commun permet à
l’Europe de concurrencer, à terme, l’économie américaine.
b) Au niveau externe
À ce phénomène de remise en cause interne, s’ajoute un phénomène analogue au niveau externe.
À la fin des années 1950, les États, nés de la première vague de décolonisation, sont majoritaires
au sein de l’Assemblée générale des Nations unies et contestent pour la plupart d’entre eux
l’hégémonisme américano-soviétique. 29 États africains et asiatiques s’étaient réunis à Bandoeng,
en avril 1955. Malgré de réelles divergences, ils prônaient le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes, le désarmement nucléaire et le développement économique des pays du
Tiers-Monde, selon l’expression d’Alfred Sauvy. La volonté exprimée de faire apparaître une troi-
sième voie, le non-alignement, se concrétise en 1961 avec la création du Mouvement des pays
non alignés. L’ambition de ce mouvement est de rester à l’écart en ne participant pas aux alliances
militaires et en refusant toute présence militaire étrangère sur leurs territoires.
En réalité, le concept de non-alignement, dès ses origines, était nécessairement ambigu puisque
d’une part les États non alignés s’étaient libérés de la colonisation occidentale et militaient ardem-
ment pour la poursuite du processus de décolonisation mais d’autre part, face à la situation de
sous-développement, dépendaient de l’aide économique des Occidentaux.
En dépit de ces contestations, les deux superpuissances vont préserver pour l’essentiel leur supré-
matie sur la scène internationale durant les années 1970 et 1980. L’implosion du bloc soviétique
provoque la dissolution d’un ordre bipolaire, certes atténué, mais toujours dominant.
42 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

L’arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev, en 1985, correspond à un tournant dans l’histoire des


relations internationales. Le nouveau secrétaire général du parti communiste soviétique est
persuadé que seules des réformes d’envergure peuvent empêcher le déclin de l’URSS. Il infléchit
la politique traditionnelle de son pays et en développe une nouvelle autour deux principes cardi-
naux : la reconstruction (perestroïka) et la transparence (glasnost).
En matière de politique étrangère, il multiplie les initiatives en acceptant des concessions dans les
domaines des armements nucléaires et conventionnels, en procédant au retrait des forces soviéti-
ques d’Afghanistan et en défendant dès 1987 le thème de la « maison commune européenne ».
Toutefois, la rénovation du système communiste relevait du rêve et malgré toutes ses tentatives,
Mikhaïl Gorbatchev ne put éviter l’éclatement de l’Union soviétique en 1991 après avoir
contribué, parfois malgré lui, à l’affranchissement de l’Europe orientale, sous contrôle depuis
1945.

3 La disparition de l’URSS ou l’avènement d’un nouvel


ordre mondial depuis 1991 ?
La disparition brutale d’un des deux acteurs principaux des relations internationales qualifiée par le
président russe V. Poutine de grande catastrophe géopolitique du xxe siècle, ainsi que l’inter-
vention des États-Unis en Irak suscitent une interrogation : sommes-nous en présence d’un nouvel
ordre mondial ou au contraire d’un nouveau désordre international ?
La société internationale, depuis le début des années 1990, est partagée entre apparence et
réalité : l’apparence d’un ordre enfin établi, fondé sur le respect du droit international, garant du
maintien de la paix dans le monde ; la réalité d’une société toujours conflictuelle, peu respec-
tueuse du droit international. L’apparence est celle d’un nouvel ordre international institué à la
suite de la dilution du camp socialiste qui aurait exprimé l’adhésion à un système de valeurs
universelles. Les tenants de cette thèse se fondent sur certaines manifestations : le renouveau de
l’ONU, la résolution de conflits régionaux et une tendance générale au désarmement. En effet, le
Conseil de Sécurité, paralysé par l’usage du droit de veto, fonctionne le plus souvent. Le Secrétaire
général retrouve une influence et l’Organisation peut pour la première fois employer les moyens
de contrainte prévus par le chapitre VII de la Charte. On constate aussi l’accélération d’un
processus de paix dans le cadre de conflits régionaux grâce au désengagement des super puis-
sances. De même, le désarmement progresse, notamment par la mise en œuvre du traité
de Washington de 1987 qui prévoit des destructions d’armes et des contrôles sur place.
Ces manifestations sont trompeuses car en réalité ce soi-disant nouvel ordre résulte de l’aligne-
ment d’un des deux Grands sur l’autre, du rejet d’une forme de régime politique et d’un désir de
CHAPITRE 3 – Les relations internationales depuis 1945 43

bénéficier des « bienfaits » de la société de consommation. Si l’on considère le renouveau onusien,


l’action de l’Organisation est tributaire du bon vouloir américain et entraîne deux conséquences :
l’incapacité de résoudre les problèmes sur le terrain et les difficultés croissantes, notamment finan-
cières, du fait de la multiplication des interventions. De plus, même si elle a été officialisée a
posteriori, l’opération préventive unilatérale contre le régime de Saddam Hussein au printemps
2003 menée par les Américains et les Britanniques sans mandat du Conseil de Sécurité, fragilise
fortement le mythe des Nations unies, garante de la sécurité collective obtenue par l’application
d’un droit international conçu et appliqué par des institutions internationales. À propos des
conflits régionaux, la fin de l’affrontement Est-Ouest a eu initialement un effet pacificateur mais
de nouveaux conflits sont apparus. Ils reposent sur des paramètres identitaires qui s’inscrivent
essentiellement dans une perspective non étatique. Quant à la tendance au désarmement, elle
est réelle, en dépit de tensions récentes sur le déploiement du bouclier antimissile américain en
Europe orientale, si l’on se focalise sur la relation nucléaire américano-russe. En revanche, hors de
ce rapport, la prolifération continue et certains États professent même un regain d’intérêt pour les
armements conventionnels plus appropriés à la typologie actuelle des conflits.
Au monde bipolaire qui prévalait jusqu’en 1991 a succédé un monde monopolaire arrivé aujour-
d’hui à son terme. Un monde multipolaire, encore en gestation, est en passe de le remplacer.
Le mythe de l’hyperpuissance américaine a vécu. La puissance des États-Unis, si elle reste seule à
pouvoir prétendre à la globalité, se trouve de plus en plus contestée par l’émergence de puis-
sances rivales, par des États en rupture de ban et aussi par la mondialisation. Dans un système
international dont l’instabilité croît avec sa multipolarité et l’hétérogénéité des systèmes de
valeurs et de croyances, rien ne peut se faire contre les États-Unis, mais les États-Unis ne peuvent
plus tout faire. Perçus comme les gendarmes du monde, ils ont en réalité perdu la maîtrise. Ils
disposent néanmoins des moyens de préserver un leadership à condition de réviser leur politique
extérieure et leur modèle économique. Par pragmatisme et raisons budgétaires, les États-Unis
recherchent, en tant que chef de file, des partenariats ciblés avec d’autres États pour la réalisation
d’objectifs communs : il s’agit donc bien d’un multilatéralisme encadré.
Comme le remarque avec pertinence Thierry de Montbrial, « la rivalité entre les pôles concerne
davantage les dimensions classiques de la puissance (économique, militaire, territoriale...) que
l’idéologie. Surtout tous les pôles s’entendent sur la nécessité de faire front face au défi commun
de l’hyperterrorisme ». La stabilité passe indubitablement par la réalisation de trois conditions
cumulatives : tout d’abord l’existence d’acteurs légitimes, ensuite la définition de règles du
jeu clairement établies et acceptées par tous, enfin des enjeux communs autour desquels
s’organisent des relations.
Les facteurs constitutifs
des relations CHAPITRE
internationales
Le jeu et l’interaction de multiples facteurs, matériels ou intellectuels, condition-
4
nent l’évolution des relations internationales. Leur connaissance est indispensable
à une analyse fouillée de la vie internationale.

La compréhension de la société internationale passe par l’identification des principaux facteurs


matériels ou immatériels qui conditionnent son fonctionnement. Pris séparément, aucun facteur
n’a de réel intérêt, seule la conjonction de ces facteurs est révélatrice.

1 Les facteurs matériels


Le propre des relations internationales est de s’appliquer dans un cadre géographique, écono-
mique et social objectif.

■ Le facteur géographique
Certains auteurs ont accordé à la dimension climatique une influence en fonction de la nature du
sol, du relief et de la végétation d’un État. D’autres ont expliqué et parfois justifié la politique
étrangère des États par le déterminisme des facteurs naturels.
Les relations entre l’espace et la puissance semblent évidentes. L’étendue du territoire étatique
est une première donnée spatiale dont les effets positifs sont connus sur le plan stratégique (échec
des invasions napoléonienne et hitlérienne contre la Russie) et juridique mais qui peut s’avérer
redoutable lorsqu’il s’agit de défendre des milliers de kilomètres de frontières.
La situation est une autre donnée importante, un État enclavé sans accès à la mer souffrira d’un
déficit de puissance manifeste. La configuration territoriale révèle l’existence de situations qui
protègent mieux l’État bénéficiaire de risques extérieurs. Ainsi la configuration insulaire a protégé
la Grande-Bretagne de plusieurs invasions. D’autres États comme la Turquie, l’Indonésie, l’Égypte
46 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

ou le Panama voient leur puissance valorisée par la présence de détroits ou de canaux par lesquels
transite une part importante du trafic maritime international.
La présence de ressources naturelles qu’elles soient vivantes ou minérales influe sur le degré de
puissance d’un État. Encore faut-il qu’il dispose de l’ingénierie technique et de la capacité finan-
cière de les exploiter. L’intérêt de la Chine pour les importantes réserves africaines de minéraux le
prouve avec acuité et explique la place grandissante que ce pays a acquis sur ce continent
(Sommet Chine-Afrique en 2007 et 2009). De même que les hydrocarbures, les « terres rares »,
terme désignant 17 minéraux stratégiques entrant dans la composition de la plupart des produits
civils et militaires issus de l’industrie high-tech, constituent un élément essentiel des relations
économiques internationales. La Chine en assure 95 % de la production mondiale et n’a pas
hésité en septembre 2010, suite à un incident naval avec le Japon, à réduire ses importations
vers l’Occident et à instituer un organisme chargé de gérer ces ressources non renouvelables.
L’arme, pour certains le chantage, énergétique relève d’un rapport de puissance d’un État produc-
teur vis-à-vis de pays voisins moins favorisés (par exemple la Russie à l’égard de l’Ukraine ou du
Bélarus).

■ Le facteur démographique
L’intérêt de l’approche démographique est de compléter un élément stable donné par la géogra-
phie en considérant les rapports entre l’espace et son occupation humaine ; Une première consta-
tation s’impose : la population mondiale dépasse aujourd’hui les 6,9 milliards d’individus. Seconde
constatation, la population est inégalement répartie et sa croissance est plus rapide au Sud qu’au
Nord. Au cours du XXe siècle, 90 % de la croissance provenaient des PED. En 2025, la population
des pays développés représentera 15 % du total, 13,5 % en 2050, au lieu de 23 % en 1990.

Données Population Population Taux moyen % Taux


2010 prévue 2050 de croissance de de
En Millions En Millions démographique population fécondité
(2005-2010) urbaine (2010)
% (2010)
Total mondial 6 908,7 9 150 1,2 50 2,52
Régions 1 237,2 1 275,2 0,3 75 1,65
développées
Régions en 5 671,5 7 946 1,4 45 2,67

——————————————————————————————
développement
------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 4 – Les facteurs constitutifs des relations internationales 47

——————————————————————————————————————
------------------------------------------------------------------------------------------
Afrique 1 009,9 1 998,5 2,3 40 4,45
Amérique du Nord 351,7 448,5 1,0 82 2,02
Amérique latine et 588,6 729,2 1,1 80 2,17
Caraïbes
Asie 4 166,7 5 231,5 1,1 42 2,30
États arabes 359,4 598,2 2,1 56 3,20
Europe 732,8 691 0,1 73 1,52
Océanie 35,8 51,3 1,3 89 2,42

Source : État de la population mondiale 2010.


Plusieurs paramètres qualitatifs doivent être pris en compte dans l’analyse du facteur démogra-
phique : la pyramide des âges, le niveau d’instruction, l’état médical et les flux migratoires.
Les mouvements démographiques empruntent des voies diverses ; volontaire pour le tourisme,
envisagé dans ses formes culturelle et économique ou parfois contrainte avec le délicat problème
des réfugiés. Ce dernier phénomène est non seulement plus pressant au fil du temps mais il est
renouvelé dans son essence. Le réfugié dans une vision classique fuit, soit un régime politique
oppresseur afin de trouver refuge dans un autre État respectueux du droit, soit une situation de
combat dont il est la victime ou l’enjeu, voire un espace où il ne dispose pas des moyens de
mener une vie décente (réfugié économique).
Les conséquences sur la stabilité des rapports internationaux sont considérables. La réponse des
pays d’accueil est variable en fonction de leurs législations et de leurs capacités économiques à
absorber cet afflux de réfugiés. Généralement ils s’installent dans les États voisins et risquent
alors de les déstabiliser du fait de leur seule présence (exemples des Palestiniens au Liban, des
Kosovars en Macédoine ou des Soudanais du Darfour au Tchad).
La crise écologique devient désormais un facteur croissant et inéluctable de nouvelles migrations.
L’Organisation internationale des migrations a donné, en 2007, une définition des migrants envi-
ronnementaux, personnes qui « pour des raisons contraignantes de changement soudain ou
progressif de l’environnement sont obligés de quitter leur résidence habituelle ». Ces migrants,
que certaines projections évaluent à plus de 200 millions en 2050, ne bénéficient d’aucune
protection juridique puisque la Convention sur les réfugiés de 1951 ne les concerne pas.
Il faut ici souligner l’interaction entre la démographie, l’économie et l’environnement. Le dévelop-
pement économique est lié à la pression démographique qui engendre pauvreté, malnutrition,
maladies et analphabétisme. La surpopulation accélère l’urbanisation rapide de la planète (plus de
48 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

50 % en 2008, 60 % en 2025) qui exacerbe les besoins alimentaires et exerce des influences
négatives sur l’environnement en favorisant le déboisement, la surexploitation forestière, l’érosion
des sols, la désertification et la pénurie en eau.

■ Les facteurs économique, financier et monétaire


L’ampleur de ces facteurs est envisagée différemment selon les écoles de pensée. Trois visions
théoriques se dégagent : celle de l’autonomie des relations politiques vis-à-vis des relations
économiques, défendue par les libéraux, celle de la dépendance des relations politiques aux
relations économiques, prônée par les marxistes et celle de l’interaction des unes sur les
autres, privilégiée par les réalistes.
Sur le plan pratique, il faut constater qu’en matière de développement les inégalités entre États
persistent et s’accentuent dans les années 1980 et 1990. L’écart de richesse est calculé et traduit
selon des indicateurs plus ou moins performants. La prise en compte du Produit national brut
(PNB) est trompeuse car elle aboutit à une uniformisation des situations et ne constitue qu’une
mesure strictement économique.
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a donc élaboré un nouvel instru-
ment qui permet de classer les pays en fonction de leur indice de développement humain
(IDH). Ce ratio intègre des éléments économiques et sociaux tels que le revenu par habitant,
l’espérance de vie ou le niveau d’éducation ainsi que des notions plus subjectives comme le
niveau de liberté, de dignité ou la place des femmes dans la société.

Les quinze premiers États à indice de développement humain très élevé


(données 2008)

État IDH (/1) RNB/par habitant (en $ US)


1. Norvège 0.938 58 810
2. Australie 0.937 38 692
3. Nouvelle-Zélande 0.907 25 438
4. États-Unis 0.902 47 094
5. Irlande * 0.895 33 078
6. Liechtenstein 0.891 81 011
7. Pays-Bas 0.890 40 658

——————————————————————————————
8. Canada 0.888 38 668
------------------------------------------------------------------------------------------
CHAPITRE 4 – Les facteurs constitutifs des relations internationales 49

——————————————————————————————————————
------------------------------------------------------------------------------------------
9. Suède 0.885 36 936
10. Allemagne 0.885 35 308
11. Japon 0.884 34 692
12. Corée du Sud 0.877 29 518
13. Suisse 0.874 39 849
14. France 0.872 34 341
15. Israël 0.872 27 831

* L’indice étant calculé sur des données 2008, il est très probable qu’en raison des grandes diffi-
cultés financières que connaît depuis ce pays, son classement se soit détérioré depuis.

Les quinze premiers États à indice de développement humain faible


(données 2008)

État IDH (/1) RNB/par habitant (en $ US)


155. Afghanistan 0.349 1 419
156. Guinée 0.340 953
157. Éthiopie 0.328 992
158. Sierra Leone 0.317 809
159. République Centrafricaine 0.315 758
160. Mali 0.309 1 171
161. Burkina Faso 0.305 1 215
162. Libéria 0.300 320
163. Tchad 0.295 1 067
164. Guinée-Bissau 0.289 538
165. Mozambique 0.284 854
166. Burundi 0.282 402

——————————————————————————————
167. Niger 0.261 675
------------------------------------------------------------------------------------------
50 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

——————————————————————————————————————
------------------------------------------------------------------------------------------
168. R. D. Congo 0.239 291
169. Zimbabwe 0.140 176

Source : Rapport 2010 sur le développement humain, PNUD.


Le sous-développement soulève des problèmes et des débats touchant à l’aide au développement
et à la résorption de la dette extérieure des pays concernés. De même, la place prise par les rela-
tions commerciales et monétaires démontre l’influence croissante de ces facteurs dans la vie inter-
nationale. Les principaux enjeux ont tous une dimension économique et financière que ce soit le
désarmement ou le développement.
La diplomatie commerciale se substitue souvent à l’approche classique et si les organisations inter-
nationales compétentes ont pour objet de développer le multilatéralisme des échanges, elles ne
suppriment pas les conflits commerciaux, la différenciation des politiques économiques, l’imposi-
tion d’embargos ou de surtarifications douanières.
La suppression au 1er janvier 2005 des quotas en matière textile a engendré un « activisme »
chinois qui inonde les pays développés d’articles bon marché en raison des coûts de
main-d’œuvre trente fois inférieurs en moyenne.
Les crises monétaires et financières qu’elles soient mexicaine, asiatique, russe ou argentine influent
grandement sur les comportements des acteurs et modifient le jeu des relations internationales. La
crise de 2008 ne déroge pas à la règle. L’extrême volatilité des marchés montre que la crise finan-
cière continue à produire des effets dans l’attente des résultats des plans de « sauvetage » améri-
cain (700 milliards de dollars), européen (1 700 milliards d’euros) ou chinois (455 milliards de
dollars). La crise financière s’accompagne d’une crise économique, pour certains analystes la plus
grave depuis celle de 1929. Le ralentissement de l’économie mondiale et ses conséquences
sociales sont prévisibles avec une croissance globale à moins de 3 % en 2009 (négative de
0,3 % dans les pays développés, positive de plus 5 % pour les pays émergents). La reprise de
l’économie internationale en 2010 est variable selon les continents et illustre une grande disparité
de croissance : plus de 8 % en Asie orientale, 5,7 % en Amérique latine, 2,6 % aux États-Unis et
1,7 % pour l’Union européenne.
De même l’émergence sur la scène internationale des fonds souverains a modifié l’architecture
financière traditionnelle. Selon la définition du FMI, un fonds souverain répond à trois critères :
tout d’abord il est contrôlé par un gouvernement ; ensuite il gère des actifs financiers dans une
optique de long terme ; enfin sa stratégie d’investissement vise des objectifs macroéconomiques
précis (garantie des pensions de retraite, diversification de l’économie nationale ou soutien de
secteurs de l’économie fragilisés par des chocs extérieurs). Leurs ressources proviennent de
CHAPITRE 4 – Les facteurs constitutifs des relations internationales 51

l’accumulation d’excédents de la balance courante, résultant de l’exportation de matières


premières (pays du Golfe persique, Russie et Norvège), d’un excédent de l’épargne nationale
(Singapour), voire d’une part des réserves de change (Chine). Ces fonds d’État servent souvent
davantage des intérêts géopolitiques que financiers ce qui explique la multiplication des mesures
de contrôle et de transparence adoptées par les États visés et par le Groupe de travail international
sur les fonds souverains, constitué par le FMI, l’OCDE et les États concernés.

Les dix premiers fonds souverains


(Actifs en milliards de dollars US en 2010)

1 Abu Dhabi Authority Émirats arabes unis 625


2 Government Pension Norvège 456,4
Fund Global
3 SAFE Investment Company Chine 350
4 China Investment Chine 290
Corporation
5 Government of Singapore Singapour 247,5
Investment Corporation
6 Kuwait Investment Koweït 202,8
Authority
7 Hong Kong Monetary Hong Kong 193,4
Authority Investment
Portfolio
8 Temasek Holdings Singapour 119,2
9 National Social Security Chine 113
Fund
10 Dubai World Émirats arabes unis 100

Source : Société de Conseil financier britannique Preqin – Londres 2010.

■ Les facteurs technologique et scientifique


Les découvertes scientifiques et les avancées technologiques ont des effets notables sur les rela-
tions internationales. Certains auteurs comme Marcel Merle considèrent ce facteur déterminant.
Les implications sont multiples, tantôt positives tantôt négatives. Si le progrès a gommé les
52 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

distances entre États grâce à l’invention de moyens de communication instantanée et à l’usage


croissant des nouvelles techniques de l’information, il fait peser sur l’environnement et sur la
santé humaine des risques grandissants.
Il a profondément modifié la perception stratégique du monde par le développement de technolo-
gies militaires sophistiquées et a transformé les pratiques diplomatiques (diplomatie itinérante). En
revanche, il a ouvert de nouveaux champs à la compétition internationale et offre aux pays qui
maîtrisent ces nouvelles technologies un avantage indéniable (exemple d’Internet). Il est donc
responsable d’un accroissement des inégalités de puissance et de développement entre États.
L’écart croissant constaté entre les budgets, publics ou privés, consacrés par les États-Unis et les
autres pays à la recherche scientifique s’avère éclairant. Ainsi, dans le domaine de la recherche
biotechnologique, notamment pharmaceutique, les entreprises américaines accaparent 85 % des
investissements mondiaux et occupent une position de quasi monopole.

■ Le facteur militaire
Toute société est travaillée par des tensions. La société internationale n’échappe pas à cet axiome
et les entités qui la composent n’ont pas hésité à recourir à la force armée pour régler leurs diffé-
rends ou pour se protéger d’une menace réelle ou potentielle. La course aux armements est
intemporelle, générale et multiforme. Elle concerne toutes les régions du monde et tous les types
et systèmes d’armes nucléaires ou conventionnelles.
La militarisation implique la mise en œuvre de moyens humains, matériels, financiers, scientifiques
et commerciaux considérables. La présence, notamment dans les pays du Tiers-Monde, d’arsenaux
militaires disproportionnés aux réalités contemporaines représente un danger patent pour le main-
tien de la paix et la stabilité mondiales.
L’augmentation sensible des dépenses militaires américaines depuis les attentats du 11 septembre
2001 (661 milliards de dollars en 2009) résulte en partie du changement de doctrine stratégique
opéré en septembre 2002 et du coût de l’intervention en Irak. La suprématie militaire sans égale
dont bénéficie aujourd’hui les États-Unis vise à écarter préventivement toute menace en prove-
nance d’États voyous, voire à plus long terme l’émergence d’une puissance militaire qui pourrait
contester leur hégémonie.
En retour, on constate un fort accroissement des budgets militaires chinois ou russe. Selon l’Ins-
titut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires mondiales ont
avoisiné les 1 531 milliards de dollars en 2009, soit une augmentation réelle de 6 % par rapport
à 2008 et de 49 % depuis 2000.
CHAPITRE 4 – Les facteurs constitutifs des relations internationales 53

2 Les facteurs intellectuels


Dans la mesure où la finalité des relations internationales est l’Homme, il devient naturellement un
enjeu. Les différents acteurs vont essayer d’influencer son comportement par le jeu de méca-
nismes psychologiques qui résultent à la fois de facteurs idéologiques, culturels et médiatiques.

■ Le facteur idéologique
Les détenteurs d’une parcelle d’autorité véhiculent un message à destination des nationaux et du
monde extérieur, parfois contrebalancé par des contre-idéologies. Qu’elles soient globales ou
confinées aux rapports interétatiques (Marcel Merle), fonctionnelles ou dysfonctionnelles
(P.-F. Gonidec), les idéologies sont à la fois source d’affirmation et d’occultation.
Ainsi, les influences du nationalisme ou du fait religieux sur la scène internationale, depuis 1990,
sont difficilement contestables.

■ Le facteur médiatique
L’impact des grands médias (télévision et presse écrite) sur les relations internationales est indé-
niable. L’instrument médiatique conditionne souvent les réactions des opinions publiques natio-
nales et internationale. La lutte d’influence que se livrent les chaînes d’information continue améri-
caines et arabes dans la couverture des événements en Afghanistan ou en Irak ou sur d’autres
théâtres d’affrontement est significative. La publication de dépêches diplomatiques américaines
par le site WikiLeaks en est une illustration indéniable.
L’opinion publique internationale est une réalité mouvante dans l’espace et dans le temps qui
peut revêtir des formes diverses et émaner des États, de mouvements transnationaux ou d’indi-
vidus de nationalité différente, unis autour d’objectifs communs. Face au système international,
elle exerce une double fonction, régulatrice et déstabilisatrice. Régulatrice en ce sens qu’elle
contribue à l’interpénétration des sociétés ainsi qu’au développement et à la coopération des
Organisations non gouvernementales. Déstabilisatrice car elle reste, le plus souvent, une opinion
des États développés, façonnée par leurs médias et légitimant leur action diplomatique. En dépit
de quelques questions consensuelles (réactions à des catastrophes naturelles), cette opinion
publique est plus unilatérale qu’internationale. De même sur le plan juridique, si les États sont
responsables de leurs actes au regard du droit international, les ONG pourtant dotées de capacités
d’influence, sont internationalement irresponsables. L’idée d’une société civile mondiale relative-
ment homogène ne résiste pas à l’analyse. Elle est à l’image du monde hétérogène, fractionnée
et traversée par des intérêts divergents.
54 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

La médiatisation de la vie internationale produit des effets variables sur les situations rencontrées :
maintien au pouvoir d’autorités légitimes contestées, internationalisation d’un conflit local (Timor
oriental), renforcement de la solidarité et de l’assistance humanitaire (tremblement de terre en
Turquie ou tsunami en Asie), isolement d’un régime politique (Irak de Saddam Hussein) ou pres-
sions en faveur d’un respect des droits de l’homme.

■ La diplomatie personnelle des dirigeants politiques


De nombreux exemples illustrent la part prépondérante prise par un gouvernant qui modifie le
cours des relations internationales par son charisme ou son action politique. Les équations person-
nelles du président égyptien Nasser en 1956 (nationalisation du Canal de Suez), du général
de Gaulle en 1966 (retrait de la France des structures militaires intégrées de l’OTAN), de l’Aya-
tollah Khomeyni en 1979 (révolution islamique en Iran) ou de Mikhaïl Gorbatchev à la fin des
années 1980, ont été déterminantes. Les années 1990 et 2000 ne dérogent pas à la règle.

■ Le facteur juridique
La production de normes juridiques internationales, écrites ou coutumières, représente un facteur
non négligeable, même si les règles de droit formulées ne reçoivent pas toujours d’application
effective de la part des États destinataires.
PARTIE 2
Les acteurs et les règles
des relations internationales

Chapitre 5 L’État, protagoniste principal des relations internationales 57


Chapitre 6 Des acteurs récents : les Organisations intergouvernementales 65
Chapitre 7 Les nouveaux acteurs des relations internationales 77
Chapitre 8 La régulation normative des relations internationales 85
L’État, protagoniste
principal des relations CHAPITRE
internationales
L’identification des facteurs explicatifs permet de confirmer l’évolution que
5
connaissent les acteurs des relations internationales.
Pendant des siècles, il n’y a eu qu’un acteur unique, l’État, qui présente encore
l’originalité d’être à la fois le protagoniste principal et l’architecte du système
international en tant que créateur de la règle de droit.

Selon la définition de l’État formulée par la Cour internationale de justice, « les États sont des
entités politiques égales en droit, de structure semblable et relevant toutes du droit international ».
Loin d’être la forme d’organisation politique par excellence qui caractériserait aussi bien les
sociétés tribales et l’Antiquité que les temps modernes, l’État est au contraire un phénomène
historique récent. Sa naissance remonte aux XVe et XVIe siècles et correspond à une « réponse histo-
rique à un problème intemporel », celui du pouvoir. Il constitue une invention occidentale qui a
permis à une partie de l’Europe de quitter l’ère féodale pour entrer dans la modernité politique.

1 Une entité en croissance continue


La propagation du modèle étatique se développe en plusieurs étapes : au XIXe siècle en Amérique
latine, au début du XXe siècle en Europe avec l’éclatement des empires austro-hongrois et
ottoman, au milieu du XXe siècle en raison des vagues successives de décolonisation, enfin au
début des années 1990 avec la désagrégation du bloc communiste et de l’URSS. Cette augmenta-
tion du nombre des États se mesure aux effectifs de l’ONU, 51 États membres en 1945 contre 192
aujourd’hui. Cette « prolifération » se poursuivra au XXIe siècle au nom du droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes (exemples du Montenegro en 2006, à terme du Kosovo et du Sud-Soudan
après le référendum d’autodétermination en janvier 2011) ou sur la base de ce que Pascal Boni-
face appelle le séparatisme économique.
58 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

2 Les éléments constitutifs


En droit interne comme en droit international, un État existe chaque fois que sur un territoire déli-
mité par des frontières, une population, identifiée par un certain nombre de caractéristiques
communes, est soumise à une organisation politique souveraine. Aux deux éléments substantiels
(territoire et population) se juxtapose un élément organique (appareil politique) auquel le droit
international est indifférent puisqu’il n’attache pas d’importance à la nature du régime politique.
Néanmoins il est vrai que la forme démocratique d’un régime est un aspect qui intervient parfois
a priori lors de sa reconnaissance et souvent a posteriori pour accorder ou refuser des aides
financières.

■ Le territoire
Portion d’espace sur laquelle l’État va exercer sa souveraineté, le territoire, délimité par des fron-
tières terrestres, maritimes et aériennes, constitue l’assise de la puissance étatique.
Les frontières sont les conséquences de l’Histoire, des guerres, de négociations et de traités.
Certaines peuvent prendre une base naturelle comme le relief montagneux, les fleuves ou les
côtes. P. Renouvin a noté l’influence de cette géographie sur la politique elle-même en soulignant
qu’elle a souvent préservé l’indépendance d’une population.
Si l’ensemble des terres émergées de la planète est partagé entre les États, il n’en est pas ainsi de
tous les espaces maritimes. La Convention de Montego Bay sur le droit de la mer de 1982, entrée
en vigueur en 1994, autorise les États riverains à prolonger leur emprise territoriale sur la portion
de mer immédiatement voisine de leur frontière côtière. Cette extension s’effectue horizontale-
ment (mer territoriale) et verticalement (droits exclusifs et souverains sur les ressources de la zone
économique exclusive et du plateau continental).
La maîtrise du territoire permet d’assurer la cohésion et la protection de la population qui y réside.
Ce dernier facteur est primordial car il concerne l’intégrité territoriale et l’attachement au sol qui
sont des ferments de l’identité nationale et très souvent des éléments de mobilisation patriotique.
Le droit international a défini les principes protecteurs d’inviolabilité et d’intangibilité des
frontières conventionnellement reconnues.
Si un État ne peut exister sans territoire, il peut survivre à une amputation (annexion) ou à une
division, du moment où ces bouleversements n’impliquent pas la domination d’une puissance
étrangère.
Le principe de territorialité s’applique sans aucune limite inférieure ou supérieure de superficie (des
quelques hectares du Vatican aux millions de kilomètres carrés de la Russie). Dans le périmètre
CHAPITRE 5 – L’État, protagoniste principal des relations internationales 59

défini par les frontières, existent des espaces où l’État n’exerce pas son pouvoir ; le droit interna-
tional reconnaît par exemple l’extraterritorialité des ambassades des pays étrangers soumises à
leurs droits nationaux respectifs.

■ La population
L’État suppose une population définie comme l’ensemble des personnes (nationaux et étrangers)
qui vivent sur un territoire national et sont soumises à l’autorité de l’État. Son autorité ne
s’applique pas de la même façon aux nationaux et aux étrangers auxquels le droit international
garantit un certain nombre de protections.
La nationalité est le lien juridique qui unit un individu, un groupement (sociétés) ou une chose
(navires ou aéronefs) à un État donné.
Ce lien personnel ne recouvre pas exactement le fait de vivre sur tel territoire. Ainsi un « national »
d’un État ne perd pas sa nationalité du seul fait qu’il réside à l’étranger ; à l’inverse le fait de
résider sur le territoire d’un État ne donne pas automatiquement la nationalité de cet État.
L’octroi de la nationalité relève de la compétence exclusive de l’État. Elle s’acquiert soit par la nais-
sance (droit du sol) soit par la filiation (droit du sang). Pour qu’elle soit opposable aux autres États,
la nationalité doit être effective et réelle (affaire Nottebohm, CIJ 1955).
L’octroi de la nationalité à des personnes physiques ou morales crée des droits et fait peser des
obligations.
Les nationaux bénéficient du droit d’entrer et de sortir du territoire national ; ils peuvent
demander à leur État d’exercer la protection diplomatique. De plus tout individu doit bénéficier
d’une nationalité (article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948).
Toutefois la double nationalité est envisageable de même que l’apatridie (absence de nationalité).
Les étrangers sont titulaires de divers droits conformément à un principe général de droit interna-
tional (libertés de la personne, impartialité du système judiciaire) et régis par des accords interéta-
tiques bi ou multilatéraux instaurant une réciprocité.
Le lien juridique et personnalisé, précédemment évoqué, a souvent fait assimiler la population
d’un État à la nation. L’origine de cette affirmation se trouve dans le principe des nationalités,
consacré par la Révolution française.
Le droit qui en découle, celui de toute nation à devenir un État, a contribué à la formation d’États
européens accédant à l’indépendance au XIXe siècle et a été appliqué en 1919 (Traité de Versailles).
Ce principe des nationalités a un prolongement dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Ce droit reconnu par la Charte des Nations unies est étroitement lié au mouvement de décoloni-
sation. Réaffirmé en 1960 par la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux
60 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

peuples coloniaux (Résolution 1514), ce droit a permis de mener à bien le processus de décoloni-
sation et de conduire à l’indépendance de nombreux États par la voie de l’autodétermination.
Pourtant son utilisation soulève des ambiguïtés et des difficultés.
Au moment de la décolonisation, les nouveaux États ont accédé à l’indépendance dans le cadre
de frontières établies par le colonisateur.
Or ces frontières étant souvent artificielles, les populations de ces États ne présentaient pas un
caractère homogène. En effet il arrive que plusieurs groupes à forte identité partagent un territoire
et soient placés sous l’autorité d’un même État. Ils ont accepté, ou ont été contraints d’accepter,
une coexistence plus ou moins harmonieuse.
Cette situation favorise les risques de conflits infra ou interétatiques.
Les exemples de conflits entre communautés abondent en Inde, au Sri-Lanka, à Chypre, au
Rwanda et dans les anciens pays du bloc soviétique.
À la source, on retrouve toujours des causes identiques : volonté d’indépendance, antagonisme
ethnique et/ou religieux, voire des luttes de pouvoir. Le conflit se ramène fréquemment à une
persécution ou à une répression de ces communautés, en général des minorités, par l’État dirigé
par une ethnie ou une confession dominante.
En vue d’assurer leur protection, faute de pouvoir les doter de structures étatiques, le droit inter-
national a développé un statut des minorités nationales (ethniques, religieuses, linguistiques).
La question de la protection des minorités retrouve une actualité avec l’accession à l’indépendance
des anciennes républiques soviétiques et la résurgence d’États plurinationaux. Elle apparaît de plus
difficilement conciliable avec le principe de souveraineté des États.

■ Une organisation politique souveraine


La troisième condition à l’existence de l’État est la détention d’une autorité qui lui permette
d’exercer le pouvoir. Cette autorité, servie par une organisation politique, se manifeste par la
détention de la souveraineté.
Sur son territoire, l’État dispose de la contrainte juridique et de la contrainte armée, dans le
respect des libertés (monopole de la contrainte légale). Ainsi l’État est à la source et à l’aboutisse-
ment de l’ordre juridique interne. Sur le plan externe, l’idée de souveraineté implique que l’État
n’est subordonné à aucune autorité qui lui est extérieure. Cependant ce principe d’indépendance
absolue apparaît de plus en plus comme une illusion.
En premier lieu, les relations internationales, théâtre d’une confrontation et d’une recherche
d’équilibre entre les différentes souverainetés étatiques, obligent l’État à respecter la souveraineté
des autres États.
CHAPITRE 5 – L’État, protagoniste principal des relations internationales 61

En second lieu, le développement récent du droit international vient interférer avec la volonté
propre des États. L’adhésion de l’État aux règles du droit international et sa participation aux
multiples organisations internationales, lui imposent le respect d’un certain nombre de principes
qu’il n’a pas édicté lui-même, bien qu’il ait contribué à leur rédaction.
De plus la logique d’appartenance à une organisation supranationale aboutit inévitablement à une
érosion de la souveraineté des États membres par transfert (pour certains par abandon) de compé-
tences à l’organisation.
Par ailleurs, si en théorie les États naissent souverains et égaux en droit et sont donc libres de
choisir leur régime politique, économique et social, la liberté de choix est limitée par l’apparition
d’un modèle dominant constitué du couple démocratie libérale-économie de marché.
Il faut s’interroger sur l’effectivité de la souveraineté de nombreux États qui semblent être sous
tutelle politique ou économique d’autres États ou d’organisations internationales (plans d’ajuste-
ment structurel du Fonds monétaire international dans certains pays du Tiers-Monde).
Force est de constater que la réalité de la souveraineté d’un État se mesure à l’aune de son
indépendance dans la conduite de sa politique intérieure et extérieure.

3 La reconnaissance internationale de l’État


Le problème essentiel pour la souveraineté d’un État est sa reconnaissance par la société interna-
tionale. La reconnaissance est la prise en compte d’un fait international et la volonté d’en tirer des
conséquences juridiques, autrement dit un constat et une manifestation.
L’acte de reconnaissance est essentiellement déclaratif et relatif car il n’a de valeur qu’à l’encontre
de son auteur. Il n’a aucun effet sur les autres États. Ainsi, l’admission au sein de l’ONU n’entraîne
pas une reconnaissance automatique de cet État par tous les autres membres de l’organisation
(exemple de l’État d’Israël non reconnu par la plupart des pays arabes).
La reconnaissance peut être de droit ou de fait et sert à stabiliser les relations internationales par
l’établissement de relations diplomatiques.
Toutefois des problèmes de reconnaissance peuvent se poser quand le pouvoir d’un État est
contesté par une fraction plus ou moins importante de sa population ou quand un événement
brutal (révolution ou coup d’état) vient bouleverser son organisation politique.
Afin de surmonter cette difficulté, le droit international établit une distinction entre la reconnais-
sance d’État et la reconnaissance de gouvernement. Deux attitudes sont alors envisageables, privi-
légier l’effectivité ou la légitimité.
62 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

En pratique, la reconnaissance tend à devenir collective comme le démontre l’attitude de la


Communauté puis de l’Union européenne à l’égard des nouveaux États issus de l’implosion de
l’URSS ou de l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie.
Elle prend également un caractère conditionnel ; ainsi le droit européen a défini, en 1991, un
certain nombre de principes que tout nouvel État accédant à l’indépendance doit respecter pour
bénéficier de la reconnaissance par l’Union européenne. Sont concernés le respect de la démo-
cratie et des droits de l’homme, celui des droits des minorités et des groupes ethniques, le
non-recours à la force et l’inviolabilité des frontières existantes.

4 Les regroupements d’États


Une fois reconnu, l’État entre en relation avec ses homologues au sein de la société internationale
en fonction d’affinités militaires, idéologiques ou économiques.
Les classifications militaire et idéologique ont perdu de leur intérêt dès le début des années 1990 ;
désormais les typologies économiques sont privilégiées.
Les critères économiques différencient les États développés des États en développement,
eux-mêmes subdivisés en pays les moins avancés, pays en transition et nouveaux pays industria-
lisés (clivage Nord-Sud).
La « groupomanie » segmente les États en G 7, G 8, G 10, G 15, G 20, G 22, groupe des 77 (en
réalité 130) ou G 90. En dehors de ces regroupements, il existe des situations juridiques et diplo-
matiques particulières, créatrices de nouvelles catégories comme les micro-États ou les États
neutres.
Aux règles relatives à la création de nouveaux États et à leur reconnaissance, le droit international
organise les relations entre États.

5 Les relations entre États


Acteur des relations internationales, l’État ne prend sa véritable signification qu’en entretenant des
relations interétatiques. Il utilise la voie diplomatique, composante majeure des relations interna-
tionales. Comme le souligne la CIJ dans l’affaire du personnel diplomatique américain en Iran, la
diplomatie s’est avérée « un instrument essentiel de coopération de la communauté internationale
qui permet aux États malgré les différences de leurs systèmes... de résoudre leurs différends par
des moyens pacifiques. Les règles relatives à la diplomatie sont essentielles pour la sauvegarde de
la communauté internationale ».
CHAPITRE 5 – L’État, protagoniste principal des relations internationales 63

Ces relations diplomatiques sont l’œuvre des dirigeants politiques qui pratiquent une diplomatie
personnelle en raison de l’internationalisation de toutes les activités sociales. Il ne faut pas omettre
le personnel spécialisé, agents diplomatiques et consulaires, dont le statut et les fonctions ont été
codifiés respectivement en 1961 et 1963 par les Conventions de Vienne afin de concilier les impé-
ratifs de souveraineté aux exigences des relations internationales. La mission diplomatique et les
agents qui y sont rattachés jouissent d’immunités fonctionnelles telles que l’inviolabilité des
locaux et du courrier (mission) ainsi que l’inviolabilité physique, l’immunité de juridiction et
l’exemption fiscale (agents).
Les modalités des relations revêtent deux formes : le conflit ou la coopération. Dans le cadre
d’une action diplomatique, la seconde forme est privilégiée. Cette coopération traduit dans les
faits un accord de volonté entre États afin d’aboutir, dans une matière précise, à une réalisation
commune.
Elle est l’expression d’un mode de relations amicales et ne connaît pas de limitation dans son
objet. Le phénomène s’inscrit dans la durée et requiert des moyens administratifs et financiers
appropriés. Tributaire des variations de comportements de ses protagonistes, ce phénomène est
éminemment instable. Les tendances actuelles mettent en lumière l’importance des disparités de
développement, un relatif désengagement de l’État au profit d’opérateurs publics ou privés
et surtout une globalisation de la coopération et un développement des mécanismes
multilatéraux.
Ces relations de coopération sont souvent finalisées dans un document écrit, généralement un
traité, acte juridique par lequel deux ou plusieurs sujets de droit international s’accordent pour
produire des effets juridiques.
Instrument destiné à préserver la souveraineté des États, le traité souffre d’un formalisme et d’une
solennité parfois préjudiciable aux relations internationales. La pratique a donc développé les
accords en forme simplifiée et la technique des réserves qui permet à un État ayant ratifié un
traité de ne pas se considérer comme lié par une ou plusieurs de ses dispositions.
Des acteurs récents :
les Organisations CHAPITRE
intergouvernementales
Peu à peu, d’autres intervenants, les organisations internationales intergouverne-
6
mentales, sont apparus sur la scène, écornant partiellement le monopole étatique,
sans parvenir pourtant à le remettre fondamentalement en cause.

1 Définition et ampleur du phénomène


Depuis le XIXe siècle, les États sont concurrencés par d’autres acteurs, les organisations intergouver-
nementales. Ce phénomène ancien s’est accéléré avec l’internationalisation des sociétés et s’est
diversifié suscitant une multiplication d’organisations régionales.
L’OIG est une association d’États constituée par traité, dotée d’une constitution interne et
d’organes communs permanents et possédant une personnalité juridique distincte de celle des
États membres. Elle est donc partagée entre le bon vouloir des États et l’autonomie à leur égard.

2 Les principes de dépendance et d’autonomie


Aucune organisation ne peut être créée sans un acte de volonté de la part des États. Ce constat
est valable également pour son fonctionnement puisque le budget est alimenté par les contribu-
tions financières des États membres et que les organes sont formés de représentants désignés
par leurs gouvernements respectifs.
Les États peuvent toujours bloquer le processus de prise de décision si la règle de l’unanimité est
prévue ou bien si la règle de la majorité est cantonnée à des décisions n’ayant pas de caractère
obligatoire.
En revanche, l’autonomie de l’organisation conduit à la reconnaissance d’un statut juridique
distinct et de compétences propres.
66 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

L’octroi de la personnalité juridique inclut la capacité juridique dans les limites des attributions de
l’organisation. Cela signifie que « l’organisation est un sujet de droit international, qu’elle a la
capacité d’être titulaire de droits et de devoirs internationaux et qu’elle a capacité de se prévaloir
de ses droits par voie de réclamation internationale » (CIJ, avis consultatif du 11 avril 1949 relatif
aux réparations des dommages subis au service des Nations unies).
Le traité constitutif confère à l’organisation des compétences spécifiques, autrement dit elle obéit
au principe de spécialité.
Pourtant une théorie des « compétences implicites » a été invoquée par la Cour internationale de
justice (CIJ) en vertu d’une tendance générale à l’élargissement et à l’aménagement des compé-
tences des organisations internationales.
L’OIG adopte des règles juridiques contraignantes (résolutions) ou non contraignantes (recom-
mandations) selon son degré d’intégration et son champ d’intervention. Elle exerce un contrôle
plus ou moins effectif sur les activités des États membres.

3 Les types d’organisations intergouvernementales


Différentes classifications sont envisagées par les théoriciens et les praticiens des relations
internationales.
Le classement peut s’opérer à partir d’un critère idéologique (OTAN/Pacte de Varsovie), d’un
critère quantitatif (organisation à vocation universelle ou organisation à vocation régionale), d’un
critère de compétences (organisation à compétence générale ou organisation spécialisée) ou d’un
critère d’effectivité des décisions (valeur déclarative ou valeur décisoire).
Une autre approche différencie les organisations en fonction de leur but premier : coopération
(ONU) ou intégration (Union européenne).

■ L’ONU, organisation de coopération


Créée en 1945, l’ONU tire les leçons de l’échec de la Société des Nations, organisation non univer-
selle et dépourvue de moyens de contrainte.
Ses promoteurs lui allouent des objectifs ambitieux : la paix et la sécurité internationales. Toutefois
le succès de l’entreprise repose sur la bonne volonté des États. L’article 2, § 7 de la Charte fixe les
limites à l’action de l’organisation en délimitant le domaine réservé des États où toute intervention
est impossible. Cette omniprésence étatique influence les structures de l’ONU que ce soient les
organes intergouvernementaux ou les organes intégrés.
CHAPITRE 6 – Des acteurs récents : les Organisations intergouvernementales 67

a) Les organes intergouvernementaux


1) L’Assemblée générale
Tous les États membres siègent à l’Assemblée générale et participent à la prise de décision selon le
principe « un État, une voix ».
L’Assemblée se réunit, en session ordinaire, de septembre à décembre (65e session en 2010) et
éventuellement en session extraordinaire.
Le travail effectif est réalisé en commissions qui préparent les projets de résolution transmis à
l’Assemblée plénière aux fins d’adoption.
Si la technique du consensus n’est pas utilisée, le vote s’effectue à la majorité simple des membres
présents (questions mineures) ou à la majorité qualifiée des 2/3 des membres présents (admission
d’un nouvel État, élection du Secrétaire général, opérations de maintien de la paix...).
Les décisions internes, notamment budgétaires, lient les États alors que les décisions à portée
générale n’ont pas force obligatoire.

Les dix États les plus contributeurs au budget général de l’ONU 2010-2012 (en %)

1 États-Unis 22 %
2 Japon 12,53 %
3 Allemagne 8,02 %
4 Royaume-Uni 6,60 %
5 France 6,12 %
6 Italie 4,99 %
7 Canada 3,20 %
8 Chine 3,19 %
9 Espagne 3,18 %
10 Mexique 2,36 %
Total : 72,19 % du budget
68 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

2) Le Conseil de Sécurité
Organe restreint de quinze membres dont cinq membres permanents, le Conseil de Sécurité est
conçu comme l’organe exécutif des Nations unies. Il travaille sans discontinuer lorsque les circons-
tances l’exigent.
Les décisions de procédure sont prises à la majorité des 9/15e ; les décisions majeures sont adop-
tées dans les mêmes conditions de majorité, encore faut-il que le vote des cinq membres perma-
nents soit favorable. Le droit de veto, accordé en 1945 aux vainqueurs de la Seconde Guerre
mondiale, a souvent paralysé l’action de l’ONU. L’imperfection fondamentale de toute construc-
tion juridique est manifeste en droit international. Le système du Conseil de sécurité en est une
illustration parfaite puisque cinq membres permanents dotés d’un droit de veto, souvent juges et
parties, peuvent bloquer toute initiative collective (échec en 2003 d’une résolution
américano-britannique autorisant l’usage de la force en Irak ou menace russe d’user de ce droit
sur la question de l’indépendance du Kosovo).
Il est aujourd’hui contesté par de nouvelles puissances qui désirent modifier la composition du
Conseil et réclament une réforme leur accordant un siège permanent au sein du Conseil. Des
projets de réforme proposent son élargissement à 24 voire 25 États avec de nouveaux membres
permanents ou semi-permanents selon les projets. Le groupe des quatre (Allemagne, Brésil, Inde
et Japon) a pris une initiative en ce sens. Mais pour qu’ils aboutissent, une révision de la Charte
est nécessaire. Or s’agissant d’une décision majeure, elle requiert l’accord unanime des cinq
membres permanents qui ne sont pas pressés de partager leurs privilèges avec d’autres États.
Il est critiqué également pour des raisons d’équité, notamment pour des différences de traitement
face à des situations similaires mais son impuissance est souvent la conséquence d’un désintérêt
flagrant de la part de ses membres les plus éminents.
Saisi par l’Assemblée générale, le Secrétaire général, un État membre ou même par un État
non-membre, le Conseil de Sécurité est chargé du maintien de la paix, conformément aux chapi-
tres VI et VII de la Charte.

b) Les organes intégrés


1) Le Secrétaire général
En vertu de la Charte, le Secrétaire général, actuellement le Coréen Ban Ki-moon, dirige le Secré-
tariat de l’ONU. Il est nommé sur proposition du Conseil de Sécurité, approuvée par un vote de
l’Assemblée générale. Il remplit des fonctions de représentation et des fonctions politiques et
diplomatiques. Il met en œuvre les décisions de l’ONU et dispose d’un pouvoir d’initiative person-
nelle (ordre du jour, médiation, interprétation de la Charte).
CHAPITRE 6 – Des acteurs récents : les Organisations intergouvernementales 69

Son rôle est subordonné à l’état des relations entre les cinq Grands. Si le Conseil est confronté à
une situation de blocage, l’action diplomatique du Secrétaire général sera paradoxalement faci-
litée. En revanche si le Conseil fonctionne normalement, il empiète sur les compétences du Secré-
taire général qui encourt alors les éventuels reproches des États, des organisations et des individus.
Il ne faut pas non plus occulter la personnalité du détenteur de la fonction qui lui donne une
tonalité particulière.
2) La Cour internationale de justice
Organe judiciaire principal des Nations unies, la CIJ est composée de quinze juges élus conjointe-
ment par l’Assemblée générale et le Conseil de Sécurité selon des critères de compétence, de
représentation de tous les courants juridiques et des grandes formes de civilisation ainsi que de
répartition géographique équitable.
Un État dont le litige est examiné par la Cour peut demander la désignation d’un juge ad hoc de
son choix.
La CIJ remplit une double fonction : contentieuse et consultative.
La fonction contentieuse consiste à rendre des arrêts sur la base du droit international, autre-
ment dit de sanctionner un comportement étatique condamnable.
La Cour ne peut juger les États que s’ils ont accepté sa juridiction (clause facultative de compé-
tence obligatoire) ; dans cette éventualité ses décisions ont force obligatoire. En cas de refus d’exé-
cution, elle ne dispose pas d’instruments de contrainte. Le Conseil de Sécurité est seul habilité à
employer des mesures contraignantes.
La fonction consultative consiste à dire le droit dans une situation juridique incertaine sur saisine
des organes intergouvernementaux de l’ONU et des institutions spécialisées.

c) Les institutions spécialisées et les organes subsidiaires


Créées pour certaines d’entre elles antérieurement à la naissance de l’ONU, les institutions spécia-
lisées ont vocation à faciliter la coopération interétatique. Au nombre de 17, ces institutions sont
établies par traité et sont autonomes, tout en étant liées par convention bilatérale avec l’ONU.
À titre d’exemple, nous pouvons citer l’UNESCO, la FAO, l’OIT, l’OMS, le FMI et l’OMC.
Quant aux organes subsidiaires (HCR, PNUD et UNICEF), ils sont institués par l’Assemblée géné-
rale, le Conseil de Sécurité et le Conseil économique et social.
Ainsi le système des Nations unies reste dominé par le principe de souveraineté des États, pilier
traditionnel, aujourd’hui contesté, des relations internationales.
70 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

■ L’Union européenne, organisation d’intégration


Dans le cadre d’une organisation d’intégration, la démarche des fondateurs est différente puis-
qu’ils initient un processus de dépassement de l’État, échelonné dans le temps et dans
l’espace. L’Union européenne (27 États et plus de 500 millions d’habitants en 2010) en est l’illus-
tration éclatante. Dans la mesure où l’objectif initial vise à l’intégration des États, les structures de
l’Union s’avèrent plus sophistiquées que celles de l’ONU.
Les différents organes de l’Union assurent une représentation originale des États (Conseil euro-
péen et Conseil des ministres), de l’intérêt communautaire (Commission), de l’intérêt des peuples
(Parlement européen) et des intérêts économiques et sociaux (Comité économique et social).
Le système européen, à la différence du système onusien, est un système complet doté de fonc-
tions de décision, d’exécution et de contrôle.
Le processus de décision est assuré par le Conseil européen et le Conseil des ministres selon des
modalités de vote variables allant de l’unanimité à la majorité simple en passant par la majorité
qualifiée. La fonction d’exécution incombe conjointement à la Commission et aux États
membres alors que la fonction de contrôle est exercée par le Parlement (contrôle politique) et
par la Cour européenne de justice (contrôle juridictionnel).
a) Les principales institutions communautaires
1) La Commission européenne
Composée actuellement de vingt-sept membres (un commissaire par État), désignés pour cinq ans
par les États membres et approuvés par le Parlement européen, elle incarne l’intérêt communau-
taire et se doit d’agir en toute indépendance. Elle remplit trois fonctions principales.
En tant que gardienne des traités, elle veille au respect par les États membres du droit communau-
taire primaire ou dérivé. Elle peut engager des actions judiciaires devant la Cour de justice, voire
même infliger des sanctions financières à des personnes physiques ou morales ayant violé les
règles communautaires.
Elle dispose d’un très large pouvoir d’initiative normative dans presque tous les domaines de la vie
communautaire ; ces propositions sont ensuite transmises au Conseil des ministres et au Parlement
européen. Elle représente l’Union, vis-à-vis des pays tiers, et négocie les traités internationaux.
Elle gère enfin le budget de l’Union, les crédits étant répartis entre les différentes actions enga-
gées notamment dans le cadre des politiques communes.
CHAPITRE 6 – Des acteurs récents : les Organisations intergouvernementales 71

2) Le Conseil de l’Union européenne


Le Conseil de l’Union européenne, plus communément appelé Conseil des ministres, est l’organe
principal de décision. Il réunit les ministres des États membres, concernés par un domaine inscrit à
l’ordre du jour. Il dispose à cet égard d’un véritable pouvoir normatif qui s’exprime sous forme de
règlements, de directives ou de décisions. La présidence est assurée à tour de rôle par les États
membres pendant une période de six mois (la Hongrie à compter du 1er janvier 2011 puis la
Pologne à partir du 1er juillet 2011).
Le Conseil fixe les objectifs politiques, coordonne les politiques nationales et règle les différends
qui opposent les États. Les questions litigieuses non résolues sont soumises à l’arbitrage du
Conseil européen qui réunit, deux fois par an, chef d’État et chefs de gouvernement. Les traités
ont renforcé l’influence du Parlement européen à travers la procédure de codécision.
3) Le Parlement européen
Élu au suffrage universel direct (751 membres) pour un mandat de cinq ans, le Parlement repré-
sente les peuples des États de l’Union. La représentation des citoyens de l’Union ne peut être infé-
rieure à 6 sièges et supérieure à 96 sièges par État membre. Il assure un contrôle politique des
autres institutions en participant au processus normatif (avis ou pouvoir d’amendement), en arrê-
tant le budget de l’Union (qu’il peut rejeter) et en contrôlant le Conseil et la Commission (qu’il
peut censurer contraignant ses membres à démissionner collectivement).
4) La Cour de justice
Juridiction indépendante, la Cour est composée de vingt-sept juges, un par État membre, et de
neuf avocats généraux qui assistent les juges en présentant des « conclusions » (exposés du litige
et proposition de solution). Ils sont nommés d’un commun accord par les gouvernements pour un
mandat de six ans renouvelable. Les juges sont, pour la plupart, des universitaires de haut rang qui
ont exercé des fonctions dans les systèmes judiciaires nationaux. Le traité de Rome exige que les
membres de la Cour soient des juristes ou des jurisconsultes (des spécialistes et praticiens du
droit), connus pour leurs qualités d’indépendance.
La Cour juge des recours en manquement, c’est-à-dire de la plainte d’un État ou de la Commis-
sion contre un pays qui ne respecte pas ses obligations européennes. Elle contrôle la légalité des
actes des institutions (Commission, Conseil des ministres) ; interprète les traités et tous les actes
pris sur leur fondement, à la demande des juges nationaux (questions préjudicielles) ; juge des
actions en réparation pour les dommages causés par les institutions européennes ou leurs agents.
Elle est, depuis 1988, le juge d’appel du Tribunal de première instance des Communautés euro-
péennes, qui statue essentiellement sur les affaires de concurrence et les litiges concernant les
fonctionnaires européens.
72 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

b) L’évolution de la construction européenne


1) Une construction par étapes
La construction européenne s’est édifiée historiquement, autour d’un marché commun et de poli-
tiques sectorielles. Le Traité de Maastricht parachève le marché commun par la mise en place
d’une Union économique et monétaire autour d’une monnaie unique et d’un Institut d’émission
central.
Des traités ultérieurs, Amsterdam (1997) et Nice (2001), ont contribué, de manière inégale, à
l’approfondissement de cette construction.
L’Union européenne élabore des politiques centrées autour de politiques communes (pouvoirs de
l’Union), de politiques d’harmonisation (pouvoirs partagés avec les États) et des politiques de coor-
dination (pouvoirs essentiellement étatiques). Ces pouvoirs se matérialisent par l’adoption d’actes
juridiques originaux : règlements, directives et recommandations communautaires. Ces actes ont
été complétés par une abondante jurisprudence de la Cour de justice dont les arrêts ont l’autorité
absolue de la chose jugée. De nombreuses politiques publiques ont été communautarisées au fil
des traités européens (Rome, Maastricht et Amsterdam) et des domaines nouveaux relèvent désor-
mais de la compétence des institutions de l’Union européenne. À plus ou moins long terme, il est
probable que l’ensemble des politiques publiques seront inscrites dans un cadre normatif, défini
par des directives communautaires, qui fixent aux États membres une obligation de résultat.
2) La perspective d’une Union à vingt-sept États membres
Les quinze États membres de l’époque ont approuvé, lors du sommet d’Helsinki en
décembre 1999, la décision de convoquer une nouvelle conférence intergouvernementale destinée
à réformer les institutions communautaires existantes (composition de la Commission, pondération
des votes, extension du principe du vote à la majorité qualifiée...).
Cette réforme s’avérait nécessaire dans la perspective d’une Union européenne élargie à vingt-sept
États. Officialisée par le Traité de Nice, elle demeure néanmoins insuffisante, malgré quelques
acquis durement négociés. La Commission européenne, organe exécutif de l’Union, est actuelle-
ment composée d’un collège de vingt-sept membres, dont son président (actuellement José
Manuel Barroso).
L’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne ont accepté de perdre leur second
commissaire.
Un système de repondération est à la base du fonctionnement du Conseil des ministres de
l’Union, organe décisionnel primordial, pour les votes à la majorité qualifiée. L’élargissement
supposait une repondération des voix qui tiennent mieux compte du poids démographique de
CHAPITRE 6 – Des acteurs récents : les Organisations intergouvernementales 73

chaque pays (de trois à vingt-neuf voix). La parité des voix entre les quatre grands est maintenue
(vingt-neuf voix) mais l’Allemagne obtient un « filet démographique », selon lequel les votes au
Conseil des ministres devraient, pour être validés, représenter 62 % de la population européenne
(17 % pour la seule Allemagne). Les petits pays ont obtenu qu’une décision ne puisse être prise
sans l’accord de quatorze États sur vingt-sept. Le système, adopté à Nice, est donc particulière-
ment complexe puisque trois seuils sont désormais prévus lors de la prise de décision : majorité
des États, majorité qualifiée en voix et filet démographique de 62 %.
Pour éviter la paralysie des institutions communautaires après l’élargissement, les votes à l’unani-
mité devaient devenir l’exception. L’objectif initial était d’étendre à une cinquantaine de domaines
le vote à la majorité qualifiée. Le compromis final reste en deçà des espérances, la plupart des
pays ont réussi à préserver leur droit de veto sur les sujets les plus sensibles (justice, fiscalité, immi-
gration et défense).
Le Traité de Nice facilite le déclenchement d’une coopération renforcée, qui permet à un nombre
limité de pays (huit) d’avancer plus vite que d’autres dans certains domaines.
Une convention a élaboré en 2003 un nouveau traité instituant une constitution pour l’Europe.
Signé en juin 2004, ce traité, fruit d’un compromis, apportait des changements sur plusieurs
points : un président du Conseil élu pour deux ans et demi un ministre des Affaires étrangères et
un président de la Commission élu par le Parlement européen ; une délimitation plus précise des
compétences entre l’Union et les États membres, conforme au principe de subsidiarité ; l’incorpo-
ration de la charte des droits fondamentaux adoptée en 2000 ; la simplification des traités ; un
accroissement du rôle des Parlements nationaux dans l’architecture européenne et l’amélioration
de la légitimité démocratique et de la transparence de l’Union et de ses institutions, afin de les
rapprocher des citoyens des États membres. Il facilitait la création d’un espace judiciaire européen,
l’approfondissement de la politique extérieure et de sécurité commune (PESC).
Comme tout traité international, il devait être ratifié par voies référendaire ou parlementaire par
les vingt-cinq États membres (la Bulgarie et la Roumanie n’ont rejoint l’Union qu’en 2007) et
entrerait en vigueur en novembre 2009.
La construction européenne serait rentrée alors dans une nouvelle phase.
Le double vote négatif des peuples français et néerlandais a conduit le Conseil européen réuni à
Luxembourg en juin 2005 à autoriser les États qui le désiraient à geler le processus de ratification.
Il est presque certain que ce texte ne pourra être mis en œuvre en l’état.
Après deux ans de statu quo, le Conseil européen des 21, 22 et 23 juin 2007 a débloqué, après
de longues tractations, la situation de paralysie dans laquelle l’Union se trouvait. Le Traité modifi-
catif, adopté par les 27 chefs d’État et de gouvernements (Traité sur le fonctionnement de
74 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

l’Union), amende les traités existants mais ne les remplace pas. On conserve donc la multiplicité
des traités alors que le défunt projet de constitution constituait un texte unique.
Ce futur traité ne contient plus de dispositions symboliques (références au drapeau, à l’hymne, à
la devise et à la monnaie de l’Union). Le terme de constitution disparaît, de même que la partie III
du traité constitutionnel fixant les politiques et le fonctionnement de l’Union. La Charte des droits
fondamentaux, qui formait la partie II de la Constitution, n’est plus reprise dans son intégralité et
fait l’objet d’une référence qui lui donne malgré tout une force juridique contraignante, à l’excep-
tion du Royaume-Uni, exempté de son application. La personnalité juridique de l’Union est main-
tenue avec la fusion des trois piliers : politiques communautaires (1er pilier), politique étrangère et
de sécurité commune (2e pilier) et la coopération judiciaire et policière (3e pilier).
La délimitation des compétences entre l’Union et les États membres est conservée : l’Union doua-
nière, le commerce, la concurrence et la politique monétaire demeurent des compétences exclu-
sives de l’Union. La politique sociale, le marché intérieur, l’énergie et la recherche restent des
compétences partagées avec les États.
Les principales innovations institutionnelles, introduites dans la partie I de la Constitution, sont
préservées : à partir de 2009, un président de l’Union pour une période stable de deux ans et
demi, élu par ses pairs, au lieu de l’actuelle rotation semestrielle (actuellement Herman Von
Rompuy) ; la composition réduite de la Commission européenne dès 2014 (2/3 de sa composition
actuelle et rotation égalitaire) et la fonction de Haut représentant pour les affaires étrangères et la
politique de sécurité (terme qui remplace celui de ministre des Affaires étrangères) élu pour un
mandat de cinq ans et doté des mêmes pouvoirs que dans le projet de Constitution (actuellement
Catherine Ashton).
Le champ des décisions à la majorité qualifiée est étendu à 40 nouveaux domaines, notamment
en matière de coopération judiciaire sur le plan pénal et de coopération policière. Cette réforme
se traduit par une augmentation des pouvoirs du Parlement européen, colégislateurs dans ces
domaines avec le Conseil des ministres. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont obtenu de ne pouvoir
appliquer les décisions prises dans ces domaines que lorsqu’ils y sont intéressés. Elle s’accom-
pagne, à la demande du Royaume-Uni, de la création d’un mécanisme destiné à faciliter les
coopérations renforcées entre les États désireux d’aller de l’avant. En ce qui concerne le calcul de
la majorité qualifiée, le futur traité reprend le système de votes de la Constitution qui prévoyait
qu’une décision serait adoptée si elle obtenait le soutien de 55 % des États membres représentant
65 % de la population de l’Union.
Cependant pour obtenir le soutien de la Pologne, plusieurs concessions ont été consenties : son
entrée en vigueur est reportée en 2014, et, jusqu’en 2017, un État membre pourra demander à
ce que s’applique le système de votes du Traité de Nice, précédemment évoqué. De plus un
CHAPITRE 6 – Des acteurs récents : les Organisations intergouvernementales 75

mécanisme permettra à un groupe d’États qui approche la minorité de blocage d’obtenir une
poursuite de la négociation en vue d’une solution. L’unanimité demeure néanmoins la règle pour
la politique étrangère, la fiscalité, la politique sociale, les ressources de l’Union ou la révision des
traités. Le rôle des Parlements nationaux est renforcé : ils disposeront de huit semaines (au lieu de
six) pour examiner un texte communautaire et, à la demande des Pays-Bas, la Commission euro-
péenne devra justifier une décision, la revoir ou la retirer, si elle est contestée à la majorité simple
des voix attribuées aux Parlements nationaux. Si la Commission ne les suit pas, ils pourront
demander aux États membres de bloquer le processus de décision.
Le droit d’initiative citoyenne, qui permettra à un million de citoyens d’inviter la Commission à
soumettre une proposition figure dans le projet de traité modificatif. Quelques dispositions
inédites ont été introduites dans le texte : d’une part, un protocole sur les services publics souligne
l’importance des services d’intérêt général ainsi que la grande marge de manœuvre des autorités
nationales, régionales et locales ; d’autre part est insérée une référence à la solidarité énergétique
en cas de problème d’approvisionnement.
Le Conseil européen de juin 2007 avait fixé le calendrier : la présidence portugaise a convoqué en
juillet 2007 la Conférence intergouvernementale chargée de rédiger le nouveau traité au plus tard
fin 2007. Il devait ensuite être ratifié par les 27 États membres pour pouvoir entrer en vigueur
comme prévu à la mi-juin 2009.
Le non irlandais lors du référendum organisé au printemps 2008 a entraîné une entrée en vigueur
plus tardive que prévue. Il a fallu attendre que les électeurs irlandais aient à se prononcer une
seconde fois au dernier trimestre 2009. L’unanimité des 27 États membres constituant un impé-
ratif juridique, un résultat négatif aurait définitivement compromis les chances d’application du
Traité de Lisbonne dans sa rédaction actuelle.
Le texte est finalement entré en vigueur le 1er décembre 2009 et fera l’objet d’une révision pour
permettre d’institutionnaliser le mécanisme de sauvetage mis en place pour assister les pays de la
zone euro (17 depuis l’entrée de l’Estonie au 1er janvier 2011) en difficulté financière. En premier
lieu, un Fonds européen de stabilité financière (FESF), doté de 440 milliards d’euros, peut aider un
État en empruntant sur les marchés à un taux compétitif grâce aux garanties apportées par les
États de la zone euro. Il est activé à l’unanimité des États participants. En second lieu, un méca-
nisme européen d’assistance financière, doté de 60 milliards d’euros, est financé par des emprunts
réalisés par la Commission sur les marchés, garantis par le budget communautaire. Il est activé à la
majorité qualifiée des Vingt-Sept.
Les nouveaux acteurs
des relations CHAPITRE
internationales
Si les organisations internationales gouvernementales restent assujetties à la
7
volonté des États, de nouveaux acteurs sont apparus et ont vocation à modifier
l’ordre interétatique en favorisant l’émergence de concurrents et en offrant un
complément ou une alternative au modèle interétatique existant.

De nouveaux intervenants interférents dans les relations États-Organisations internationales. Ils


obéissent à des logiques propres de complémentarité ou de concurrence. Cette mutation entraîne
l’apparition d’un monde transnational diversifié, composé d’Organisations non gouvernementales,
de sociétés multinationales et d’individus jusqu’alors écartés de la scène internationale. À la diffé-
rence des États et des OIG qui sont acteurs et sujets de droit international, les nouveaux protago-
nistes sont uniquement des acteurs.

1 Les Organisations non gouvernementales


■ Définition et ampleur du phénomène
Malgré une dénomination générique souvent contestée, l’expression ONG a le mérite de l’effecti-
vité puisque l’article 71 de la Charte de l’ONU s’y réfère expressément.
Si les définitions de l’ONG varient selon les auteurs, un consensus se dégage autour de ses carac-
téristiques principales.
L’ONG est une association de personnes physiques ou morales privées, de différentes nationalités,
internationale par sa structure, ses fonctions et son action, dépourvue de tout but lucratif. Elle
relève du droit national de l’État où elle a établi son siège.
Le phénomène s’est amplifié au cours du XXe siècle et atteint des proportions inégalées. On
dénombre environ 38 000 ONG selon l’Union des associations internationales réparties sur
78 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

l’ensemble des continents, même si la localisation européenne demeure dominante. Ces ONG
interviennent dans des domaines très variés (plus d’une centaine) que Josepha Laroche a judicieu-
sement regroupés en quatre grandes catégories : les organisations corporatives, axées sur la
défense des intérêts de leurs membres au sein d’Institutions spécialisées comme la FAO, l’OMS
ou le Bureau international du travail (BIT), les organisations techniques telles que la Commission
Internationale de Protection radiologique, les organisations sociales et humanitaires comme
Amnesty International, le Comité international de la Croix Rouge (CICR), Médecins sans frontières
(Prix Nobel de la Paix 1999), Médecins du Monde ou Greenpeace et enfin les organisations
savantes comme l’Institut de Droit International, la Fondation Carnegie ou le Mouvement
Pugwash.

■ Statut et fonctions
Les ONG les plus représentatives bénéficient d’une certaine reconnaissance de la part des organi-
sations intergouvernementales qui leur accordent, dans leurs domaines d’activités, un statut
consultatif (plus de 2 000 à l’ONU).
Elles sont toutes habilitées à recevoir des informations des organisations intergouvernementales et
même pour certaines d’entre elles à être automatiquement consultées, voire à proposer l’inscrip-
tion à l’ordre du jour des débats de leurs propositions. De plus, les ONG organisent, avec le
soutien des OIG, des réunions en marge des grandes conférences internationales des Nations
unies consacrées aux problèmes de société (environnement, démographie, développement social,
criminalité transnationale ou situation des femmes). La tenue, depuis 2001, d’un Forum social
mondial a permis à des groupes jusque-là exclus des affaires internationales de s’exprimer et de
défendre l’idée d’une autre mondialisation. Le mouvement altermondialiste, lui-même divisé, n’a
pu élaborer un projet alternatif global mais peut jouer un rôle précurseur dans des cadres plus
sectoriels.
Elles sont donc associées au processus normatif ; parfois elles participent de façon implicite ou
explicite à l’élaboration et à l’adoption de la règle de droit (exemple du CICR en matière de droit
humanitaire).
Le travail des ONG ne s’arrête pas au stade de l’adoption des règles ; elles surveillent l’application
effective par les États de leurs obligations conventionnelles.
Aiguillon ou promoteur de nouvelles normes de droit international, les ONG humanitaires, théori-
quement indépendantes des États, deviennent de plus en plus dépendantes de financements
publics (en moyenne 60 %). Cette prolifération n’est pas toujours synonyme de transparence et
d’indépendance car il existe aussi des ONG créées par des gouvernements pour défendre leurs
intérêts et d’autres dont le sérieux, la compétence et le but non-lucratif laissent à désirer. Les
CHAPITRE 7 – Les nouveaux acteurs des relations internationales 79

plus sérieuses jouent la complémentarité avec les États et les entreprises. Un examen attentif
montre que leurs actions ont renforcé l’interventionnisme étatique dans les relations
internationales.
L’influence des ONG est appréciée différemment par les auteurs, certains leur attribuent « un rôle
considérable dans la politique internationale » (J. Laroche), d’autres « un rôle diffus et modeste »
(D. Collard), confirmant, en réalité, la dialectique de l’encore interétatique et du déjà transnational.

2 Les Sociétés transnationales ou firmes multinationales


■ Définition et ampleur du phénomène
Le débat se situe ici au niveau de l’entreprise, organisme qui agit en fonction d’intérêts économi-
ques propres. Le terme de sociétés transnationales est désormais usité par de nombreux analystes
car il illustre bien l’autonomie de ces sociétés à l’égard des systèmes économiques nationaux.
La définition des STN soulève de nombreuses difficultés, néanmoins quelques traits communs
méritent citation. En tant que société, une STN a un rattachement national (siège social), exerce
ses activités de production ou de distribution dans plusieurs pays par le biais de filiales et dispose
d’une direction centrale qui définit la stratégie de gestion de l’ensemble maison mère/filiales. Le
Conseil des droits économiques, sociaux et culturels a adopté une définition en 2003 selon
laquelle une STN est une entité économique ou un ensemble d’entités économiques
opérant dans plus d’un pays quelle que soit leur forme juridique, que ce soit dans le pays
du siège ou le pays d’activité et ce que les entités en question soient considérées indivi-
duellement ou collectivement.
La recherche du profit et de la rentabilité caractérise les STN et conditionne leur implantation
géographique, indépendamment des États. On en dénombre environ 82 000 dans le monde,
s’appuyant sur plus de 810 000 filiales étrangères et employant près de 80 millions de salariés.
Elles représentent près de 40 % des exportations mondiales et à elles seules, en 2008, les filiales
étrangères ont réalisé un chiffre d’affaires de plusieurs milliers de milliards de dollars (Rapport
2010 de la CNUCED sur l’investissement dans le monde).
Certaines grandes multinationales (pétrolières, automobiles, informatiques) ont un chiffre
d’affaires supérieur à la plupart des PNB des États. Ainsi le chiffre d’affaires des 200 plus grandes
STN est supérieur au PNB de 180 États.
Le débat sur la nationalité réelle des sociétés transnationales est, pour certains analystes, dépassé
et la volonté d’élaborer une réglementation globale semble illusoire. Les tentatives d’encadrement
de l’OCDE, de l’OIT et de l’ONU (Code de conduite de 1984), même partielles, n’ont pas en effet
80 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

connu un franc succès. Pour d’autres experts, notamment ceux du Commissariat général au Plan
français (Rapport d’octobre 1999 sur La nouvelle nationalité de l’entreprise dans la mondialisa-
tion), la nationalité d’une entreprise s’exprime de cinq manières : la finance, le territoire, la
matière grise, la culture et les relations avec les institutions de l’État. À chacun de ces niveaux,
une communauté nationale peut conserver une marge de manœuvre sur son destin économique.
La principale conclusion du rapport conduit à dénoncer le mythe de l’entreprise globalisée sans
référence à un territoire.

■ Les stratégies des Sociétés transnationales


Les STN, apparues initialement en Europe puis aux États-Unis et au Japon, s’internationalisent en
s’implantant dans des pays récemment convertis à l’économie de marché. Même si le monde des
STN reste dominé par les entreprises de la Triade (90 des 100 premières STN), il faut constater
avec intérêt l’émergence de STN originaires des PED, notamment des BRIC (Brésil, Russie, Inde et
Chine). En 2006, les flux des IDE en provenance des PED représentaient 17 % du flux mondial
(133 milliards de dollars). Cette internationalisation se manifeste par des rachats, des fusions ou
des prises de participation qui leur permettent de mieux contrôler les processus de production, de
recherche et de commercialisation.
Le total des rachats mondiaux a atteint le record de 4 300 milliards de dollars en 2007. La crise de
2008 a fait chuter la valeur des opérations à 2 100 milliards en 2010 (toutefois une augmentation
de 23 % par rapport à 2009) et suite à la reprise de l’activité, leur volume atteindrait les
3 000 milliards de dollars en 2011.
Toutefois, il est intéressant de noter, depuis une quinzaine d’années, une évolution dans la stra-
tégie des STN. En effet, elles ne fournissent plus la totalité des apports en capitaux ou en techno-
logie et se bornent à fédérer les potentialités de divers intervenants locaux. Cette rationalisation
des choix permet de limiter les investissements propres et de mettre en concurrence des États
enclins à multiplier les avantages pour obtenir, par exemple, une implantation industrielle ou un
contrat.

■ Les relations entre les Sociétés transnationales et les pays


en développement
Les rapports entre les STN et les États, principalement en développement, représentent un
problème central des relations internationales.
Il a été traité historiquement de deux manières. Dans un premier temps (jusqu’au milieu des
années 1980), la STN a été perçue comme un danger par l’État d’accueil. L’investissement direct
CHAPITRE 7 – Les nouveaux acteurs des relations internationales 81

étranger (IDE) était strictement réglementé afin de contenir l’influence de la firme sur le territoire
national. Dans un second temps (à partir des années 1990), les États ont favorisé les IDE par la
libéralisation de leurs codes d’investissements et l’octroi de nombreuses facilités aux
STN. Soixante et onze pays ont ainsi assoupli leurs législations en 2001 pour séduire les firmes
multinationales.
Avec la crise de 2008, ce double objectif est concommitant : libéraliser et promouvoir l’investisse-
ment étranger tout en le réglementant davantage. En 2009, 70 % des mesures prises allaient
dans le sens de la libéralisation, 30 % dans celui d’une réglementation plus stricte.
Le rapport 2010, précité, de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développe-
ment (CNUCED) sur les investissements internationaux affirme que durant la période 1991-2001,
95 % des modifications des textes régissant les investissements étrangers introduisent un environ-
nement plus favorable. Ces changements ont entraîné un afflux d’investissements dans certains
PED, passés d’une moyenne de 20 milliards de dollars par an entre 1983 et 1988 à 548 milliards
de dollars en 2009, soit la moitié des flux mondiaux des IDE.
Cette libéralisation s’est également accompagnée de la signature de multiples accords internatio-
naux d’investissements (5 939 au 1er janvier 2010). Ils ne régissent plus uniquement les relations
des pays développés avec les PED mais celles entre les PED eux-mêmes ainsi qu’entre ces derniers
et les pays en transition. Ces accords sont de plus en plus détaillés, complexes et illustrent une
interaction croissante entre les investissements et d’autres préoccupations financières et environ-
nementales. En 2001, cinq sociétés issues de pays émergents asiatiques ont fait leur apparition
dans le classement des cent plus grosses firmes transnationales et ce chiffre est en régulière
augmentation (en 2008, 77 des 100 premières STN du PED avaient leur siège en Asie).
Amplifiés par le phénomène de déterritorialisation de l’activité économique et de la dérégulation
des marchés boursiers, les échanges des STN représentent, en 2008, plus d’un tiers des échanges
mondiaux. Il est vrai que les dix premiers pays en développement bénéficiaires d’investissements
directs étrangers accueillent 65 % du total des flux. En 2010, 33 % des fusions-acquisitions ont
été réalisés par des entreprises de pays émergents (14 % en 2005).
Dans un intérêt mutuel bien compris, les États-Unis, la Grande-Bretagne et plusieurs sociétés trans-
nationales pétrolières et minières anglo-saxonnes ont signé en décembre 2000 avec des ONG un
code de bonne conduite en matière de droits de l’homme par lequel ils s’engagent à ne pas
encourager ou soutenir des violences contre les populations locales afin de protéger leurs investis-
sements. En 1997, le Programme des Nations unies pour l’environnement a mis en place avec des
STN et des ONG américaines la Global Reporting Initiative (GRI) identifiant des critères de compor-
tement socialement responsables, de plus en plus exigeants et détaillés. La moitié des entreprises
cotées au Dow Jones et au CAC 40 suivent ces recommandations. Le rapport 2010 affirme que
82 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

« les STN, avec leurs compétences, leurs technologies de pointe et leur champ d’application plané-
taire, sont nécessairement des acteurs de premier plan dans les efforts mondiaux pour réduire les
émissions de gaz à effet de serre et passer à une économie à faible intensité de carbone ».
De même près de 8 000 entreprises adhèrent en 2010 au Global Compact (Pacte Mondial) initié
en 1999 par Kofi Annan (respect de dix principes environnementaux, civiques, sociaux et de lutte
contre la corruption). Toutefois le caractère général des « normes » proposées et l’absence de
mécanisme de contrôle et de sanction éventuelle ne permettent pas un réel suivi de leur applica-
tion. Une nouvelle initiative pourrait aboutir à la promulgation d’un ensemble de « normes ONU »
plus universelles et plus contraignantes que celles du Global Compact. Elle ne pourra aboutir
qu’avec le concours actif des entreprises et des ONG.
En réalité les deux acteurs, États et STN sont, dans le contexte actuel, liés par une solidarité et une
complémentarité évidentes. La réussite des uns conditionne celle des autres. Cette interdépen-
dance, lorsqu’elle joue, est manifeste : si l’État a besoin de l’entreprise transnationale pour affermir
son développement, préserver l’emploi et assurer le bien-être de sa population, la firme est tribu-
taire de l’État pour assurer la sécurité et le maintien de l’ordre, indispensables au succès de
l’entreprise.
Cependant la compétition internationale que l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon se livrent,
s’effectue en partie par l’entremise des STN, « véritables moteurs du système de production
mondiale intégré ».
Cette concentration et cette course à la « taille critique » sont la conséquence du phénomène de
mondialisation et suscite toujours interrogations et inquiétudes. La mondialisation induit, nous
l’avons vu, une logique d’affrontement mais aussi une logique de coopération.

3 Les individus
Le professeur René-Jean Dupuy affirmait en 1972, dans son « Que sais-je ? » sur le Droit interna-
tional, que « l’homme, personne privée, est en exil dans la société des États. Le dialogue entre
l’homme et l’État s’est déroulé à l’intérieur des mêmes frontières : la démocratie a été instituée à
la mesure de l’État. C’est à lui que l’homme a confié sa conservation, et sa participation à la vie
internationale n’a été que médiate ».
Cette conception classique des relations internationales doit être relativisée par l’insertion
sous-jacente de l’individu dans la sphère mondiale.
Préoccupation nouvelle des théoriciens, l’individu exerce une influence grandissante sur le
processus de prise de décision des États et sa capacité de contestation s’élargit. Encore faut-il
CHAPITRE 7 – Les nouveaux acteurs des relations internationales 83

l’envisager regroupé et non isolé, autrement dit il est nécessaire de se référer aux individus in
concreto et non à l’individu in abstracto.
Leurs interventions sur la scène internationale revêtent des formes diverses, de l’expertise aux déci-
deurs politiques et économiques, du mécénat de milliardaires comme Bill Gates ou Warren Buffet
(notamment l’appel à des dizaines de milliardaires de léguer la moitié de leur fortune à des
œuvres caritatives ou pour la Fondation Gates qui consacre 3 milliards de dollars par an à des
causes humanitaires) en passant par l’usage de l’aura décernée aux Prix Nobel de la Paix
(Desmond Tutu, Rigoberta Menchu, Monseigneur Belo et Jose Maria Horta, Aung San Suu Kyi,
Kofi Annan, Al Gore ou plus récemment en 2010 au dissident chinois Liu Xiaobo). Cette distinc-
tion a permis soit de sensibiliser les opinions publiques à des situations ou conflits inacceptables,
soit à prendre acte des efforts prodigués en faveur des populations civiles ou à la recherche de la
paix.

4 Les peuples
En tant qu’acteurs des relations internationales, les peuples ont eu une destinée surprenante dans
la mesure où tout le monde s’accordait à dire que leur rôle s’était achevé à la décolonisation. La
fin de la bipolarisation a engendré un renouveau du droit des peuples dans des domaines tradi-
tionnels et aussi dans des domaines nouveaux. Le principe du droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes, consacré par l’ONU en faveur des peuples coloniaux, avait une finalité unique, leur
accession à l’indépendance et au statut étatique. En revanche, une fois le peuple devenu État, la
question n’était plus d’actualité au sein des frontières de l’État décolonisé. Depuis, ce principe, aux
effets juridiques limités mais aux implications politiques évidentes, n’est plus cantonné aux seuls
peuples coloniaux. Il est fréquemment invoqué comme un droit identitaire qui se matérialise par
une revendication d’autodétermination ou de reconnaissance de droits ancestraux (cas des
peuples autochtones).
S’intéresser aux peuples sans terre ou aux minorités opprimées remet en cause les équilibres
géopolitiques actuels et risque de mettre à bas une société internationale très fragilisée.
Cette prise en compte des peuples par le droit international est donc partielle et se heurte encore
au principe de souveraineté des États, soucieux d’éviter sécessions et démembrements.
La régulation normative
des relations CHAPITRE
internationales
Les relations internationales sont régies par un corpus de règles spécifiques qui en
8
couvre tous les aspects traditionnels ou nouveaux.
Le fondement du droit international, relationnel ou institutionnel, repose sur la
reconnaissance par les différents protagonistes, présents sur la scène mondiale,
d’un certain nombre d’intérêts. Il permet de définir et d’organiser des règles
collectives visant à prévenir l’insécurité et limiter le recours à la force.

Le droit est un instrument de la politique, il exprime l’état des rapports sociaux, y compris les
rapports de force, à un moment donné.
Malgré ses imperfections et ses incertitudes, le droit international ne cesse de s’étendre. Il couvre
la quasi-totalité des activités humaines s’exerçant à travers des frontières et permet un minimum
de régulation de l’interdépendance. Le phénomène juridique, parfois nié par les tenants dépités
d’un droit naturel et universel dont l’ONU serait garante, est perçu différemment selon les
cultures. Il n’en demeure pas moins que ces sociétés se reconnaissent liées réciproquement par
des obligations juridiques contenues dans des traités ou des contrats.
Ce constat nous conduit à aborder la question des sources du droit international.

1 Les sources du droit des relations internationales


L’article 38 du statut de la CIJ énumère les modes de formation : les traités, la coutume, les prin-
cipes généraux de droit et accessoirement la jurisprudence et la doctrine. D’autres sources, les
actes unilatéraux des États et les décisions des organisations internationales, ne figurent pas dans
l’énoncé de l’article 38 ; elles occupent pourtant une place importante dans les relations
internationales.
86 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

■ Les traités
Le traité, procédé de formation le plus ancien, prend la forme d’un accord conclu entre deux ou
plusieurs sujets de droit international en vue de produire des effets juridiques. Cet acte conven-
tionnel écrit, et conclu entre États ou entre Organisations, manifeste leur volontarisme.
La matière a été codifiée en 1969 par la Convention de Vienne.
Trois phases jalonnent la procédure : la négociation, la signature et la ratification. La négociation
est menée par des plénipotentiaires spécialement mandatés par l’autorité nationale compétente.
Elle s’effectue dans un cadre bilatéral ou multilatéral. La signature authentifie le texte sans
engager l’État. Cet engagement d’application du traité résulte de la ratification, acte par lequel
l’organe supérieur de l’État confirme la signature du plénipotentiaire.
La ratification est laissée à l’appréciation discrétionnaire de l’État signataire. La date d’entrée en
vigueur d’un traité bilatéral est fonction des ratifications par les deux parties. Pour les traités multi-
latéraux, deux procédés sont utilisés séparément ou conjointement, soit la date est précisée par le
traité lui-même, soit le texte prévoit le nombre de ratifications nécessaire.
Un traité ratifié doit être appliqué, sous réserve de réciprocité, tant qu’il n’a pas été dénoncé par
l’une des parties. Encore faut-il que la dénonciation soit possible (exemple des traités européens
qui ne la prévoient pas).

■ La coutume
« Pratique juridique générale, acceptée comme étant le droit », la coutume internationale est la
manifestation d’un comportement répété, constant, durable et clair. Ces caractères impliquent
une adhésion volontaire et consciente de nombreux États à se conformer à une règle obligatoire
en gestation. Les actes susceptibles de créer des précédents sont issus d’une pratique organique
émanant des États ou des Organisations internationales.
La coutume possède une valeur identique à celle des traités, en d’autres termes leur force juri-
dique est égale. Si une disposition conventionnelle ultérieure peut modifier ou abroger une règle
coutumière, la réciproque est vraie. L’attrait de la norme écrite conduit fréquemment la société
internationale à un travail de codification de la coutume (droit de la guerre, droit des traités,
droit de la mer).

■ Les principes généraux de droit


Ces principes sont communs à tous les systèmes juridiques des États démocratiques. Ils sont donc
partie intégrante du droit positif et sont, pour la plupart, relatifs à l’administration de la justice
CHAPITRE 8 – La régulation normative des relations internationales 87

(égalité entre les parties, réparation intégrale des dommages causés, autorité de la chose jugée).
Toutefois, ils ne représentent qu’une source supplétive de droit international, utilisée uniquement
en l’absence de règles conventionnelles ou coutumières.

■ L’équité
Le Statut de la CIJ autorise cette juridiction, avec l’accord des parties au litige, à statuer ex æquo
et bono, c’est-à-dire en équité.
Le recours à un jugement en équité permet de réduire les effets pénalisants d’une application
stricte du droit international (par exemple en matière de délimitation des frontières maritimes).
S’il comble parfois les lacunes du droit, il est généralement admis qu’il ne puisse pas le contredire
(pas d’équité contra legem).

■ La jurisprudence
Moyen « auxiliaire » de détermination de la règle de droit, la jurisprudence est l’ensemble des
décisions juridictionnelles et arbitrales à portée universelle ou régionale. Le droit international
établit le principe de l’autorité relative de la chose jugée ; néanmoins la force interprétative, tirée
des jugements ou sentences, crée des précédents juridiques. Certes il dit le droit mais il favorise
aussi l’émergence de normes juridiques coutumières ou écrites.

■ La doctrine
Autre moyen « auxiliaire », la doctrine se situe au bas de la « hiérarchie des normes de droit inter-
national ». La CIJ ne s’y réfère jamais explicitement ce qui n’empêche pas les spécialistes éminents
de la discipline de réfléchir et de proposer la création de nouvelles règles ou la modification de
règles existantes inadaptées aux réalités des relations internationales. Ces points de vue doctrinaux
peuvent être défendus par les États devant des instances internationales qui ont la faculté de les
prendre en compte dans le prononcé de leurs décisions.

■ Les actes unilatéraux


Ces actes émanent des États et des Organisations internationales et manifestent la volonté de ces
sujets de droit international d’adopter des normes écrites ou orales produisant des effets
juridiques.
Ils se caractérisent par leur grande variété : pour les États, procédure de reconnaissance d’un
nouvel État, protestation diplomatique ou renonciation à l’exercice d’une action ; pour les organi-
sations internationales, résolution, décision ou recommandation.
88 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

■ Le jus cogens
Cette notion a été introduite par l’article 53 de la Convention de Vienne sur les traités sous la
pression des États en développement.
Une norme de jus cogens est « une norme impérative du droit international acceptée et reconnue
par la communauté internationale dans son ensemble en tant que norme à laquelle aucune déro-
gation n’est permise et qui ne peut être modifiée que par une nouvelle norme du droit interna-
tional général ayant le même caractère ». Cette norme est placée au sommet de la hiérarchie,
autrement dit toutes les autres règles de droit lui sont assujetties et elle s’impose à tous les États,
faisant fi de la théorie volontariste. La violation d’une norme de jus cogens est une cause de
nullité absolue d’un engagement international. L’article 53 ne donne aucune définition concrète
de la notion, cependant la CIJ a précisé son contenu en se référant à l’interdiction du recours à
la force, du génocide, de la torture ainsi qu’à la prohibition de l’esclavage.
Des principes fondamentaux des relations internationales ont ainsi été introduits par le traité, la
coutume et les principes généraux de droit et souvent consacrés par la Charte de l’ONU.
Il est nécessaire de les mentionner et d’en préciser les éléments essentiels.

2 Les règles juridico-politiques régissant les relations


internationales
Le système mis en place par les Traités de Westphalie inaugurait un ordre dans lequel les relations
internationales étaient exclusivement interétatiques. Les principes, établis en 1648, régissent
encore la vie internationale. Ils ont été, pour la majorité d’entre eux, inscrits dans la Charte de
1945. D’autres principes sont en gestation.

■ Le principe d’égalité souveraine des États


Ce principe (article 2 § 1) est constitué par la juxtaposition des concepts classiques de souveraineté
et d’égalité entre États.
La souveraineté de l’État est, selon la définition de Charles Rousseau, plénitude, autonomie et
exclusivité. Ce dernier élément est aujourd’hui le plus contesté (voir infra, le devoir d’ingérence
humanitaire).
L’égalité repose sur un postulat juridique occultant les inégalités de fait entre États ; il protège
« les États faibles des appétits des États forts ». En pratique ce principe relève souvent de la pure
fiction juridique.
CHAPITRE 8 – La régulation normative des relations internationales 89

■ Le principe de non-intervention dans les affaires intérieures


d’un État
Ce principe, établi à l’article 2 § 7 de la Charte, prohibe toute ingérence d’un État dans les affaires
intérieures d’un autre État. Il a été précisé par l’Assemblée générale des Nations unies dans sa
Résolution 36/103 du 9 décembre 1981 sur l’inadmissibilité de l’intervention et de l’ingérence
dans les affaires intérieures des États. La jurisprudence de la CIJ l’interprète de manière extensive
(affaire Nicaragua contre États-Unis, 27 juin 1986).
Il se heurte depuis la fin des années 1980 au devoir, voire au droit d’ingérence pour des raisons
humanitaires.

■ Le principe de non-recours à la force


L’article 2 § 4 de la Charte interdit le recours à la force armée, constitutif d’une agression directe
ou indirecte caractérisée, à l’encontre de l’indépendance ou de l’intégrité territoriale d’une autre
collectivité étatique sauf légitime défense. Si les États-Unis ont été habilités à intervenir en Afgha-
nistan en octobre 2001, suite aux attentats contre les tours du World Trade Center, leur interven-
tion en Irak au printemps 2003 constitue, au regard du droit international, une violation manifeste
de la Charte.

■ Le principe du règlement pacifique des différends


Corollaire du précédent, ce principe est clairement réaffirmé par la Charte aux articles 1 § 1, 2
§ 3, 33 et au chapitre VI. Les techniques et les modalités de règlement seront évoquées
ultérieurement.

■ Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes


Ce principe, posé par l’article 1 § 2 de la Charte, est applicable, nous l’avons vu, aux seuls peuples
sous domination coloniale, sous domination étrangère ou soumis à un régime raciste.

■ Le principe du respect des droits de l’homme


Il est consacré aux articles 1 § 3 et 55 de la Charte. Les cinquante dernières années ont vu la
promotion des droits de l’homme dans l’ordre international, soit au niveau mondial par l’action
des Nations unies, soit au niveau régional avec les conventions européenne, américaine et
africaine.
90 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Doctrine officielle de la société internationale, l’universalisme des droits de l’homme doit passer
« de la sphère de l’idéal à celle de la réalité ».

■ Le devoir d’ingérence humanitaire


Certains auteurs prônent l’avènement d’une paix perpétuelle grâce à l’extension universelle de la
démocratie et défendent, en son nom, un droit d’ingérence dans les affaires intérieures des États
non démocratiques.
Le droit, ou tout au moins le devoir d’intervention (dénommé aujourd’hui responsabilité de
protéger), est justifié par la nécessité de prévenir des conflits futurs. Conséquence première de
violations des droits de l’homme par certains États, le principe d’ingérence au bénéfice d’un État
ou d’un groupe d’États tend à s’imposer, du moins à exister dans les faits. Il contredit le
sacro-saint principe de non-intervention dans les affaires intérieures d’un État, précédemment
évoqué. Il est multiforme et s’applique aux domaines humanitaire, politique et écologique.
La première forme répond, à l’origine, à une préoccupation d’assistance humanitaire suite à
des catastrophes naturelles (Résolution 43/131 de l’Assemblée générale des Nations unies du
8 décembre 1988). Ce texte établit la subsidiarité à finalité humanitaire en cas de carence de
l’État concerné par cette situation d’urgence. Il ouvre aux ONG caritatives la possibilité d’intervenir
afin de porter secours et assistance aux victimes de ces catastrophes. Appliqué en Irak (1991), en
Somalie (1992) et au Kosovo (1999), ce principe suscite des controverses passionnées entre parti-
sans d’un interventionnisme international et défenseurs de la souveraineté étatique.
Le secrétaire général Kofi Annan, lors de l’ouverture de la 54e session de l’Assemblée générale des
Nations unies en septembre 1999, s’est félicité de l’évolution positive de la loi internationale
désormais plus réticente « à accepter que des gouvernements flouent les droits de leurs propres
citoyens sous prétexte de souveraineté ».
De nombreux PED, dont le président algérien A. Bouteflika s’est fait le chantre à la tribune de
l’Assemblée générale, contestent au nom de la souveraineté des États, non seulement l’émer-
gence d’une obligation erga omnes, mais aussi l’application sélective du principe aux seuls pays
pauvres.
La deuxième forme consiste généralement en l’immixtion d’un gouvernement étranger dans
la vie politique d’un État soit pour cautionner un acte contesté soit pour dénoncer une action
donnée. La conditionnalité de l’aide financière participe à cette « ingérence démocratique ».
La troisième forme, l’ingérence écologique, habilite certains États à s’ériger en censeur de la poli-
tique et de la gestion environnementales d’un pays au nom de la protection des ressources décla-
rées patrimoine de l’humanité. Perçue par les PED, non parfois sans fondement, comme un dessein
CHAPITRE 8 – La régulation normative des relations internationales 91

néocolonialiste et mercantile des États développés, l’ingérence progresse dans les esprits et irrigue
lentement la société internationale, en dépit des obstacles dressés par les « souverainistes ».

■ Le principe d’une responsabilité et d’une justice pénales


internationales
Les développements les plus récents traduisent la volonté de la société internationale de réprimer
pénalement les atteintes les plus graves aux droits de l’homme (crimes contre l’humanité, crimes
de guerre et génocide).
Deux tribunaux ont été créés par des résolutions du Conseil de sécurité pour juger les auteurs
présumés de violations graves en ex-Yougoslavie et au Rwanda. Ces tribunaux instaurés à titre
temporaire ont cédé en 2004 la place à la Cour pénale internationale permanente en matière
d’enquête et achèveront leur mission en 2011. Le statut de cette nouvelle juridiction a été
adopté le 17 juillet 1998, à Rome, sous l’égide de l’ONU. Le Procureur près la Cour dispose d’un
pouvoir personnel d’enquête sur les agissements éventuels d’individus, y compris les gouvernants,
soupçonnés de crime de génocide, de crime contre l’humanité, de crime de guerre ou, il
s’agit d’une proposition, de crime d’agression. Cette enquête, dont certains actes peuvent
s’effectuer sur les territoires des États parties, sans assistance des autorités judiciaires nationales,
peut être suspendue par le Conseil de sécurité pendant un an. Les règles d’amnistie et de prescrip-
tion sont inopposables à la Cour dans les quatre cas d’ouverture précités.
Ce progrès de la justice internationale doit être tempéré par le refus américain et chinois de signer
ce texte. Opposée à la Cour pénale internationale, l’Administration Bush a signé des accords bila-
téraux d’immunité avec plus de 80 pays. D’autres États risquent de céder aux pressions améri-
caines tendant à leur supprimer toute aide militaire, voire économique. Cependant la Cour dont
les organes internes (notamment les dix-huit juges) ont été constitués en 2003, exerce pleinement
ses compétences en 2004, pour tout événement répréhensible qui se produirait depuis le 1er juillet
2002. Elle enquête sur les crimes massifs commis dans l’ex-Congo-Kinshasa depuis cette date (le
jugement du vice-président congolais J.-P Bemba a commencé fin 2010) et a été saisie en 2005
des violations des droits de l’homme dans la province soudanaise du Darfour et le procureur près
la Cour a mis en accusation, à ce sujet, le président soudanais Omar el Béchir.
En 2007, la Cour a ouvert une enquête sur des crimes sexuels commis en République centrafri-
caine lors du conflit interne entre forces loyalistes et rebelles en 2002-2003.
En dépit de progrès certains (création de tribunaux spéciaux pour juger de crimes commis par des
gouvernants en Sierra Leone et au Cambodge, création d’un tribunal spécial pour juger les assassins
de l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri), la justice internationale reste une justice à double
standard tiraillée par des considérations politiques qui freinent, voire bloquent ses initiatives.
PARTIE 3
Les enjeux et les défis
des relations internationales

Chapitre 9 Guerre ou paix ? 95


Chapitre 10 Richesse ou pauvreté ? 111
Chapitre 11 L’État, acteur marginalisé ? 125
Guerre ou paix ? CHAPITRE

L’établissement d’un ordre pacifique est l’enjeu premier des relations internatio-
9
nales contemporaines. La nature des conflits a évolué. Cette ambition justifie la
mise en œuvre de mesures préventives et éventuellement l’emploi de mesures
répressives coercitives ou non coercitives.

1 La dialectique guerre ou paix


Le philosophe Emmanuel Kant affirmait que « la guerre est une donnée, la paix un projet ».
Le principe de la souveraineté des États constitue le fondement du droit international depuis le
milieu du XVIIe siècle. Dans la conception classique des relations internationales, les États incapa-
bles de surmonter pacifiquement leurs différends lorsque des intérêts essentiels sont en cause, les
règlent par l’usage de la guerre. Depuis que les tribus, les peuples et les nations se battent, la
guerre a souvent changé de signification. Sous l’Antiquité, le droit des cités de recourir à la force
n’a pas été contesté et pendant des siècles, la guerre fût considérée comme l’exercice d’un droit
inhérent à la qualité d’État. Cette perception ne correspond plus à la réalité.
Ce droit à la guerre a été aboli par la Charte des Nations unies qui interdit le recours à la force
dans les relations entre États. La légitimité du recours à la violence comme moyen de résorption
des conflits est donc contestée. Pourtant les conflits n’ont jamais été aussi nombreux. Selon l’Ins-
titut international de recherche sur la paix de Stockholm, 14 conflits armés majeurs avaient cours
dans le monde en 2010 (la plupart en Afrique et en Asie). À l’examen, une remarque pertinente
doit être faite, presque tous les conflits n’opposaient pas des États mais étaient des guerres civiles
avec ou sans interventions extérieures. Le nombre de conflits a même diminué depuis 1999.
Comme le souligne avec justesse Thierry de Montbrial, « la plupart des conflits sont plus souvent
provisoirement interrompus que définitivement maîtrisés ». Le nombre des victimes civiles est en
96 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

constante augmentation (5 % en 1914-1918, 75 % en 1939-1945 et 95 % dans l’ancienne


Yougoslavie).
Cette évolution des conflits rend la recherche de la paix aléatoire car il est plus aisé de négocier
sur la base de critères substantiels (territoire) que sur le fondement de critères immatériels (idéo-
logie). La paix n’est pas un concept figé se définissant a contrario comme un état de non-guerre,
elle est « l’expression d’un équilibre temporaire de puissance ». L’absence de guerre ne peut être
considérée ni comme un signe de paix, ni comme une preuve de stabilité. La condamnation de la
guerre ne suffit pas à établir la paix.
La définition classique de la guerre, à savoir la violence mise en œuvre par une entité politique, est
devenue insuffisante.
Une privatisation de la violence publique se développe en dehors des États et parfois même délé-
guée à des bandes armées. La guerre se fait davantage au sein des États ou d’État à non-État ou
quasi-État. La distinction traditionnelle entre état de paix et état de guerre a perdu de son
évidence (Irak, Afghanistan et Côte d’Ivoire). La violence terroriste accentue cette indécision
et selon le Département d’État américain, les actes de terrorisme ont triplé en 2004. La tendance
ne s’est pas inversée.
La sécurité internationale est sans cesse menacée par des facteurs de tension et des sources de
déséquilibre qui sont exploités par différents États ou mouvements œuvrant à une subversion
généralisée de la société internationale. La mise en place de moyens matériels et juridiques,
même imparfaits, est seule capable d’établir et de garantir un ordre supérieur à toutes les parties
en cause.
Cette quête de sécurité collective passe par l’emploi de mesures préventives et éventuellement
de mesures répressives.

2 Les mesures préventives


■ L’idéal inassouvi : un désarmement généralisé et total
La mesure la plus radicale consisterait dans le désarmement total et généralisé. Si la Charte des
Nations unies n’envisageait qu’une limitation, dès 1978 l’Assemblée générale, dominée par les
PED, prônait un tel désarmement afin de redéployer les crédits militaires vers l’aide au développe-
ment. En réalité pour que les États renoncent à leurs armées, une mutation structurelle profonde
est inévitable : passer d’une société internationale à une communauté internationale où l’ordre
serait assuré par une autorité universelle supranationale. Sans faire preuve d’un pessimisme
déplacé, ce bouleversement n’est pas proche. Les grandes puissances, généralement exportatrices
CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 97

d’armements, ne désirent pas transférer leurs compétences et préfèrent gérer le problème en


termes de maîtrise. Quant aux PED, ils sont les premiers à acquérir des armes et à obérer ainsi,
pour certains d’entre eux, les chances d’un développement économique. Même les effets négatifs
de la crise financière et économique mondiale semblent avoir eu peu d’impact sur les dépenses
militaires mondiales. Les 2/3 des pays pour lesquels des données étaient disponibles en 2009 ont
augmenté leurs budgets militaires.

Les dix États ayant les dépenses militaires les plus importantes en 2009
(en milliards de dollars US)

Classement Pays Budget militaire


1 États-Unis 661
2 Chine 100 *
3 France 63,9
4 Royaume-Uni 58,3
5 Russie 53,3 *
6 Japon 51,8
7 Allemagne 45,6
8 Arabie Saoudite 41,3
9 Inde 36,3
10 Italie 35,8

* Estimations du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).


Source : Rapport 2010 SIPRI.
La multiplication de conflits sur la planète n’instaure pas un climat de confiance suffisant pour
favoriser la conclusion d’accords généraux de désarmement. Toutefois des accords limités, régio-
naux ou bilatéraux, peuvent être conclus par certains États selon des méthodes de négociation
précises.
98 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

a) Des initiatives partielles


Sur le continent européen, l’Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe (OSCE)
institue des mesures de confiance privilégiant l’information, la transparence et l’action
diplomatique.
Un traité, signé en 1990, limite les forces conventionnelles en Europe et opère une diminution
sensible des matériels militaires. En raison du récent regain de tension entre la Russie et les
États-Unis, Vladimir Poutine a menacé de suspendre l’application de ce traité si des éléments du
bouclier antimissile étaient installés en Pologne et en République tchèque. Son successeur, le prési-
dent Medvedev, a franchi en novembre 2008 un pas supplémentaire dans ce qu’il appelle la remi-
litarisation des relations internationales, imputable aux États-Unis, en envisageant le déploie-
ment de missiles d’une portée de 500 km dans l’enclave russe de Kaliningrad. Cette menace est
suspendue, pour l’instant, depuis que l’Administration Obama a écarté l’installation d’un tel
bouclier et que la Russie et l’OTAN ont accepté en novembre 2010 de réfléchir ensemble à la
mise en place en Europe d’une protection antimissile. En revanche, si cette coopération n’aboutis-
sait pas, une nouvelle course à l’armement commencera (529 milliards de dollars de dépenses
d’armements programmées de 2011 à 2020). Au-delà de la rhétorique à usage interne et des
difficultés budgétaires, cette déclaration des dirigeants russes n’est pas à prendre à la légère.
De même, trente pays ont signé à Istanbul en 1999 un traité réduisant les niveaux d’armes
conventionnelles d’environ 10 %, non encore ratifié par la Russie.
Des négociations bilatérales américano-soviétiques (puis russes) ont abouti à la conclusion
d’accords de réduction des armements stratégiques de l’ordre de 30 % pour START 1 (en 1991,
arrivé à échéance le 5 décembre 2009) et des 2/3 en 2003 pour START 2 (en 1993). Ces accords
START 2 ont été dénoncés en 2002 par la Russie en réponse à la dénonciation du Traité ABM de
1972 par les États-Unis. Un nouvel accord, conclu en mai 2002, vise à réduire à l’horizon 2012 le
nombre d’ogives nucléaires des deux puissances de façon drastique : 2 200 pour les États-Unis et
pour la Russie contre 22 500 en 2009. Ce traité ne limite ni les vecteurs ni le nombre de têtes
nucléaires stockées et ne prévoit aucun mécanisme de vérification.
Toutefois, en avril 2010, les présidents américain et russe ont signé à Prague un nouveau traité de
réduction de leurs arsenaux nucléaires (nouveau START) qui remplace START 1. Il prévoit d’une
part, une réduction à 1 500 têtes nucléaires et 700 vecteurs déployés dans les sept ans suivant la
ratification et, d’autre part, un système de dix-huit inspections réciproques annuelles. Cet instru-
ment international a été ratifié par le Sénat américain et la Douma russe en décembre 2010.
Les initiatives engagées par les membres de la société internationale ont parfois abouti à des résul-
tats concrets en fonction des types d’armes.
CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 99

En ce qui concerne les armes chimiques et bactériologiques, qualifiées d’armes des pauvres, le
traité sur l’interdiction totale et la destruction des armes chimiques du 15 janvier 1993 (entré en
vigueur en 1997) comprend un dispositif strict de contrôle confié à une organisation spécifique,
dotée d’un corps d’inspecteurs. Il vérifie que les États signataires respectent l’interdiction de fabri-
cation, de stockage et d’utilisation.
De même, un traité sur l’interdiction totale des armes bactériologiques et à toxines du 10 avril
1972 (entré en vigueur en 1975) prévoit des mesures de destruction de ce type d’armes.
En ce qui concerne les armes conventionnelles, un traité du 10 avril 1981, sur l’interdiction ou la
limitation de certaines armes classiques susceptibles de provoquer des traumatismes excessifs ou
des souffrances inutiles, a été conclu. Il vise à prohiber l’emploi de certains projectiles, d’armes
incendiaires et d’armes-pièges. Cette convention a été complétée sur ce point par le Traité sur
l’interdiction totale des mines antipersonnelles du 3 décembre 1997. Il impose la destruction des
stocks existants, obligation à laquelle la France s’est conformée au 31 décembre 1999. On ne
peut que regretter que les principaux États exportateurs (États-Unis, Chine et Russie) aient refusé
de le signer et par conséquent de le ratifier. Si la réglementation fait défaut en matière de prolifé-
ration d’armes légères et de petit calibre, il en va différemment pour les armes de destruction
massive.

b) Le dogme de la non-prolifération des armes nucléaires


En ce qui concerne les armes nucléaires, la poursuite de la prolifération, selon ses détracteurs, est
un facteur d’aggravation des tensions internationales et seule une limitation peut apporter la
stabilité. Le président Obama a développé, en avril 2009, une vision jugée idéaliste par la plupart
des grandes puissances d’un monde sans armes nucléaires à échéance lointaine (option zéro).
Cette éventualité est peu crédible, notamment parce qu’elle renforcerait la prépondérance mili-
taire quasi absolue des États-Unis dans le domaine des armes conventionnelles en raison de la
puissance du complexe militaro-industriel, ce qui est inacceptable pour la Chine ou pour la Russie
dont la doctrine nucléaire cible l’OTAN et les États-Unis comme la principale menace à la diffé-
rence de la doctrine américaine (Nuclear Posture Review) qui cible en priorité le terrorisme et,
tout en modernisant son arsenal, minimise le recours à l’arme nucléaire. Des conventions multila-
térales ont pour objet la non-prolifération horizontale (limitation des États détenteurs) et verticale
(diminution et non-amélioration des stocks d’armes existants).
1) Le cadre juridique de la non-prolifération
Il est composé de multiples instruments dont les pièces maîtresses sont le Traité de
non-prolifération nucléaire (TNP) et le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (Compre-
hensive Test Ban Treaty ou CTBT).
100 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Le TNP, adopté en 1968, insiste sur le souci d’éviter la dissémination des armes nucléaires à travers
trois objectifs : éviter une guerre atomique, encourager la coopération nucléaire pacifique et
aboutir à un désarmement nucléaire. La première disposition établit une distinction entre les États
dotés de l’arme nucléaire (EDAN) au premier janvier 1967 et les États non dotés de l’arme
nucléaire (ENDAN). Le régime vise essentiellement les ENDAN placés dans l’impossibilité d’accéder
au statut d’États nucléaires et assujettis à des procédures de contrôle internationales.
En dépit de difficultés et de divergences entre les deux catégories d’États, le traité a été reconduit
indéfiniment en 1995. Les EDAN ont consenti quelques concessions aux pays non alignés, d’une
part en parrainant la résolution 984 du Conseil de sécurité qui accorde à un État non doté,
menacé d’agression nucléaire, l’assistance du Conseil et d’autre part en acceptant l’interdiction
totale des essais nucléaires.
La promesse sera tenue en 1996 avec l’adoption du CTBT. Ce traité prévoit en effet dans son
article 1er l’interdiction complète de toute explosion expérimentale ou de toute autre explosion
nucléaire, et ce, dans tous les milieux (terre, eau, atmosphère et espace). Le CTBT apporte ainsi
une contribution essentielle à la prévention de la prolifération des armes nucléaires en empêchant
la mise au point de nouvelles armes de destruction massive. Il complète le mécanisme de vérifica-
tion mise en place avec l’Agence internationale pour l’énergie atomique dans le cadre du TNP. Un
dispositif de surveillance internationale particulier, destiné à faire respecter leurs engagements aux
États parties, est institué. Toutefois, l’article 14 prévoit l’entrée en vigueur lorsque les 44 États
désignés dans une liste annexe auront tous ratifié le traité dans un délai de trois ans.
2) Un avenir incertain
L’avenir de ces deux conventions universelles est incertain après les campagnes d’essais indienne
et pakistanaise en mai 1998. Le CTBT n’a pas encore été ratifié par les États-Unis, la Russie et la
Chine. La défection de trois puissances nucléaires majeures enlèverait au traité toute signification.
Seuls 35 des 44 États nommément désignés l’ont ratifié ce qui risque d’encourager les « États
parias ou voyous » (Rogue States) à ne pas respecter la non-prolifération. Les États-Unis ont, par
ailleurs, dénoncé en 2002 le traité ABM de 1972, conclu avec l’URSS, afin de pouvoir déployer
un système antimissile qui les protégerait des velléités guerrières ou terroristes de ces États. L’équi-
libre de la terreur, malgré tout préservé depuis les années 1950, apparaît dès lors compromis.
Le TNP, suite aux essais indo-pakistanais, est confronté à des États échappant désormais à toute
classification juridique. L’Inde et le Pakistan sont devenues des puissances nucléaires de fait ; ils
ne sont plus des ENDAN au sens du TNP mais ils ne sont pas des EDAN ! Le traité n’a pas
empêché l’émergence de nouveaux États nucléaires (Israël et Corée du Nord) ce qui pourrait
amener certains pays à ne pas reconduire leur adhésion au TNP suivant en cela l’exemple de la
CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 101

Corée du Nord en janvier 2003. Au-delà de l’avenir du TNP, se pose la question de la


non-prolifération.
En procédant à leurs expérimentations au nom de la sécurité nationale, l’Inde et le Pakistan ont
souligné les limites de l’ordre mondial nucléaire. Ils ont voulu dénoncer l’impérialisme nucléaire
des cinq Grands en affirmant leur droit souverain de développer une capacité nucléaire. Les deux
États n’ont pas violé le droit international puisqu’ils n’étaient pas liés conventionnellement et ont
pu trouver une base légale dans l’avis consultatif de la CIJ du 8 juillet 1996 sur la licéité de la
menace ou de l’emploi d’armes nucléaires. Si la Cour, dans son raisonnement, condamne l’utilisa-
tion de l’arme nucléaire comme contraire aux principes intransgressibles du droit humanitaire
international, « elle ne saurait perdre de vue le droit fondamental qu’a tout État à la survie, et
donc le droit qu’il a de recourir à la légitime défense, conformément à l’article 51 de la Charte,
lorsque cette survie est en cause » (§ 96 de l’avis).
Faut-il craindre, au cours des prochaines années, un renouveau de la prolifération nucléaire dans
des PED désireux de sanctuariser leur territoire et d’accéder ainsi à un degré de puissance et de
prestige sur la scène internationale ? La réponse dépendra en partie de l’attitude des grandes puis-
sances nucléaires à l’égard de l’obligation de résultat insérée dans l’article VI du TNP et réaffirmée
en 2000 en vue de conclure un traité de désarmement général et complet. L’échec de la Confé-
rence de révision du TNP en mai 2005 dû en partie au refus américain de démanteler leur
arsenal, assombrit davantage la perspective de désarmement généralisé. Il intervient à un
moment où les inquiétudes internationales ne cessent de croître autour des programmes
nucléaires nord-coréen et surtout iranien et des activités de réseaux internationaux de trafic de
matières nucléaires. La Conférence quinquennale de révision de 2010, en dépit d’un meilleur
climat de négociations qu’en 2005, a mis en lumière le « théâtre d’ombres » de la
non-prolifération.
Les États du Sud accusent les États détenteurs de ne pas respecter les engagements de réduction
inscrits à l’article VI précité, d’avoir un double discours à l’égard d’Israël, protégé et de l’Iran,
dénoncé et de vouloir placer les activités nucléaires civiles sous un régime d’inspections internatio-
nales renforcées. Le récent accord américano-russe New START, la réduction de l’arsenal français à
300 têtes nucléaires et celle de l’arsenal britannique à 225 têtes ne sont pas jugés suffisants par
les puissances émergentes du Sud.
Comme le souligne le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, « il nous
faut développer une nouvelle approche internationale, sinon nous aurons affaire en l’an 2020 à
30 États ayant la capacité de développer des armes nucléaires très rapidement ».
Il n’est pas exclu que les États-Unis, même si cela paraît peu probable, utilisent la force armée
pour écarter cette menace au nom de leur doctrine de guerre préventive. Il faut également
102 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

mentionner l’initiative de sécurité contre la prolifération (PSI), initiée en 2003, qui est destinée à
lutter contre la contrebande d’armes de destruction massive (ADM) et a fortiori de faire respecter
d’éventuelles sanctions. Elle s’apparente à une coalition d’une soixantaine de pays désireux
d’empêcher la prolifération grâce à des contrôles d’aéronefs ou de navires soupçonnés de trans-
porter des ADM ou des matériels connexes en provenance ou à destination d’un État « proliféra-
teur ». Cette initiative louable suscite des controverses (manque de transparence, libertés prises
avec le droit international).
Le TNP apparaît donc comme un instrument fragile mais nécessaire. La récente décision du
6 septembre 2008 du Nuclear Suppliers Group (NSG) regroupant 45 pays membres illustre ce
dualisme. Elle accorde à l’Inde une exemption au regard du régime de non-prolifération et lui
permet ainsi de bénéficier de transferts de technologie nucléaires civiles. Les enjeux politiques et
économiques (vente de centrales nucléaires indispensables pour couvrir les énormes besoins éner-
gétiques du pays) ont prévalu sur les risques de traitement différencié à l’égard d’autres pays dési-
reux de développer leurs capacités nucléaires civiles comme le Pakistan. Une convention internatio-
nale sur le terrorisme nucléaire, adoptée en 2005, complète le dispositif existant mais n’est pas
entrée en vigueur, faute des ratifications suffisantes.
Un sommet sur la sécurité nucléaire, réunissant 47 pays dont huit des neuf États détenteurs de
l’arme atomique, s’est tenu à Washington en avril 2010 sur un ordre du jour consensuel : la sécu-
risation des matériaux nucléaires tels que le plutonium et l’uranium hautement enrichis. Si la
déclaration finale rappelle l’objectif de mettre en sûreté toutes les matières en quatre ans (1 587
tonnes sont entreposées dans quarante pays), elle réaffirme que la sécurisation relève toujours de
mesures nationales.
Un autre instrument de non-prolifération consiste dans la création de zones dénucléarisées au sein
desquelles les armes nucléaires sont bannies. L’instauration d’une telle zone représente un gage
de paix et de sécurité et actuellement cinq régions sont dénucléarisées : l’Antarctique (1959),
l’Amérique latine et les Caraïbes (1967), le Pacifique sud (1985), l’Asie du Sud-est (1995) et
l’Afrique (1996). Deux autres « zones » sont exemptes d’armes nucléaires, le fond des mers et
l’espace extra-atmosphérique.
Cependant, faute de pouvoir désarmer les États, il faut s’efforcer d’éviter le recours à la force en
réglant pacifiquement les différends.

■ Le règlement pacifique des différends


Obligation faite aux États par la Charte de l’ONU dans son chapitre VI, la résolution pacifique des
différends nécessite des procédures offrant aux parties des garanties d’impartialité et d’équité.
CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 103

Les États ont une liberté de choix quant aux méthodes de règlement de situations conflictuelles.
Sans méconnaître la portée du règlement judiciaire, il faut admettre que la plupart des conflits ne
peuvent être prévenus que par des moyens politiques.

a) Le règlement judiciaire
Cette forme de règlement de litiges entre États concerne un règlement par des juridictions perma-
nentes, régies par des textes qui sont de portée générale et sont établis à l’avance. Les États
peuvent recourir à une juridiction (CIJ) ou à l’arbitrage.
1) La Cour internationale de justice
Organe juridictionnel des Nations unies siégeant à la Haye, la CIJ est compétente pour résoudre
des litiges d’ordre juridique. Néanmoins, les États ne sont pas obligés de lui soumettre leurs diffé-
rends sauf s’ils ont ratifié la clause facultative de juridiction obligatoire les contraignant à accepter
la compétence de la Cour. Les États utilisaient peu cette voie judiciaire jusqu’aux années 1980 ;
grâce à l’impartialité de ses décisions, elle est saisie depuis de nombreuses affaires.
2) L’arbitrage
Selon la définition donnée par la Convention de la Haye de 1907, « l’arbitrage international a
pour objet le règlement des litiges entre États par des juges de leur choix sur la base du droit
international ».
Procédure contractuelle, il suppose un accord préalable entre États sous forme d’un compromis
d’arbitrage, occasionnel ou permanent. Celui-ci détermine le rôle et la compétence des arbitres
(personnalité unique ou commission mixte). Le recours à l’arbitrage présente des avantages liés à
la souplesse d’utilisation car ce sont les États intéressés qui choisissent la composition du tribunal
arbitral. De même, si le litige porte sur une règle de droit international, les parties sont libres de
préciser dans le compromis les règles applicables en l’espèce. Les juges se prononcent en droit et
en équité et leur décision est définitive et obligatoire. Les parties peuvent décider la confidentialité
de la sentence. Cette technique de règlement judiciaire est assez souvent utilisée dans des
problèmes de délimitation des espaces maritimes (Canal de Beagle, plateau continental de la mer
d’Iroise et récemment îles de la Mer rouge).

b) Le règlement politique
Cette méthode de règlement, prévue par le chapitre VI de la Charte, fait appel à des procédés
traditionnels et institutionnels.
104 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

1) Les procédés traditionnels


Depuis le Moyen Âge, la pratique internationale a engendré plusieurs moyens d’ordre diploma-
tique pour empêcher un litige de dégénérer en conflit ouvert. L’article 33 de la Charte en dresse
une énumération non exhaustive : la négociation, la médiation, les bons offices, l’enquête et la
conciliation.
La négociation est la procédure la plus simple, elle implique un contact direct ou indirect entre
les parties, soumises au respect des principes de bonne foi et de parole donnée.
La médiation fait intervenir un tiers qui suggère aux parties une solution précise à leur différend.
La mission de bons offices n’est pas fondamentalement différente de la précédente puisqu’un
tiers propose son intervention en vue de favoriser la discussion entre les protagonistes mais sans
suggérer de solution.
Créée par la Convention de la Haye de 1899, l’enquête internationale permet d’établir la maté-
rialité et la véracité des faits à l’origine d’un litige. La Commission d’enquête doit comprendre,
sous la présidence d’un tiers, des représentants des parties. Elle rédige un rapport établissant les
faits sans se prononcer sur les responsabilités encourues.
La conciliation est le procédé le plus réglementé en droit international. Les éléments d’un litige
sont transmis à une commission mixte de trois ou cinq membres, présidée par un tiers. Elle a
pour but de rapprocher les points de vue et de proposer un règlement acceptable par les parties.
Certains traités internationaux prévoient à l’avance l’existence d’une commission de conciliation,
gage d’une plus grande efficacité.
Ces méthodes classiques de règlement présentent la particularité d’être facultatives et de ne pas
lier les États, autrement dit elles n’ont pas de caractère contraignant, à la différence des
procédés de règlement judiciaire.
2) Les procédés institutionnels
Dans ce cadre, le règlement ne repose plus sur un accord bilatéral mais sur une décision unilaté-
rale de l’Organisation internationale. La Charte de l’ONU a prévu un mécanisme souple ;
conformément au chapitre VI, les parties à un différend doivent d’abord recourir à l’un des
procédés traditionnels de règlement des conflits ou, s’il y a lieu, aux mécanismes institués à cet
effet dans les textes constitutifs d’organisations régionales (OTAN, Union Africaine, Ligue
arabe...), habilitées à régler les différends mettant en cause la stabilité régionale. En cas d’échec
de cette première tentative, les États en litige doivent saisir le Conseil de sécurité qui peut recom-
mander le procédé le plus approprié. Il peut se proposer en tant que médiateur ou organiser
lui-même une commission d’enquête. L’avènement des organisations internationales a ainsi
permis d’institutionnaliser les procédures classiques de règlement.
CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 105

Ces instances collectives offrent des instruments de dialogue aux parties et dans l’hypothèse où le
différend est porté devant une organisation internationale, la pression des États membres s’exerce
et contraint souvent les antagonistes à justifier leur position et à accepter la discussion, surtout si
les grandes puissances se trouvent directement intéressées à la résolution de ce conflit. Les résul-
tats sont plus aléatoires si une grande puissance est impliquée directement dans un conflit.
Si le recours à la force ne peut être évité, les Nations unies ont le pouvoir de rétablir l’ordre
troublé. L’ONU demeure théoriquement l’unique cadre de référence légal et légitime des interven-
tions internationales les plus importantes. Hormis l’hypothèse de la légitime défense, elle apparaît
seule compétente pour décréter des actions (sanctions ou interventions) au nom de la justice
internationale.

3 Les mesures répressives


L’article 11 et le chapitre VII de la Charte confèrent au Conseil de sécurité le monopole de la
contrainte pour maintenir ou rétablir la paix.
Le chapitre VII est en théorie mis en œuvre contre les États qui ont violé l’article 2 § 4 de la
Charte, transgressant ainsi le principe de l’interdiction de la menace et de l’emploi de la force
armée dans les relations internationales.
Le Conseil de sécurité est seul qualifié pour apprécier la gravité de la situation et déterminer les
mesures adaptées pour y faire face.
Un des problèmes essentiels réside dans la constatation de l’agression, notion non définie par la
Charte. Son contenu a été précisé dans la Résolution 3314 du 14 décembre 1974 dont les dispo-
sitions laissent, en fin de compte, au Conseil une liberté d’appréciation. L’article 39 de la Charte
l’habilite à décider des moyens de répression, militaires ou non, aptes à empêcher ou à faire
cesser l’agression.

■ Les mesures non coercitives


Ces mesures sont des sanctions politiques et économiques prononcées par le Conseil de sécurité
en vertu de l’article 41 de la Charte. Les États membres doivent les appliquer. Selon l’ampleur du
comportement fautif, la sanction sera graduée entraînant l’arrêt total ou partiel des communica-
tions de toute nature, la cessation des relations économiques ou la rupture des relations diploma-
tiques. Certains États ont été ainsi sanctionnés (Afghanistan, Irak, Iran, Soudan, Libéria...). Ces
mesures ont presque toujours un effet très limité et pénalisent principalement les populations et
non les gouvernants.
106 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

■ Les mesures coercitives


Elles découlent des articles 42 à 47 de la Charte. L’éventail des mesures est large puisque les
moyens militaires mis en œuvre vont du blocus à l’action militaire directe contre l’État agres-
seur. Dans l’hypothèse où le Conseil de sécurité décide d’engager des opérations militaires, il peut
recourir aux forces armées nationales mises à sa disposition. Ces contingents sont placés sous
l’autorité d’un Comité d’état-major composé de représentants des cinq membres permanents. Les
dispositions du Chapitre VII, en raison de l’affrontement américano-soviétique, ont rarement été
utilisées jusqu’en 1990. La guerre du Golfe illustre le changement opéré, pour la première fois le
Conseil a autorisé le recours à la force pour faire respecter le blocus décrété contre l’Irak (Résolu-
tion 665 du 25 août 1990) puis pour intervenir militairement au Koweït. Des résolutions prises sur
la base du Chapitre VII ont été ultérieurement adoptées (Bosnie-Herzégovine, Somalie, Rwanda,
Haïti). Pendant quarante ans, le Conseil de sécurité, paralysé par l’usage du veto, n’a pu décider
d’opérations coercitives. Depuis 1990, la plupart des conflits, qu’ils soient intra ou infra-étatiques,
sont traités par l’ONU.
Toutefois la pratique onusienne a dégagé des mesures de police internationale, dans des condi-
tions autres que celles prévues par la Charte, pour pallier à la carence du Conseil.

■ Les mesures issues de la pratique onusienne


a) La résolution Dean Acheson 377 (V) du 3 novembre 1950
Ce texte, voté en pleine guerre de Corée par l’Assemblée générale des Nations unies sous l’intitulé
« Union pour le maintien de la paix », a pour finalité de surmonter le blocage du Conseil par
l’URSS.
Le Secrétaire d’État américain Acheson fit approuver par l’Assemblée une résolution qui habilite
cette dernière à adresser aux États membres, lorsque le Conseil est défaillant, toutes les recom-
mandations appropriées sur les mesures collectives à prendre pour rétablir la paix ou la sécurité
internationale. Cette capacité de substitution n’engendre pas un pouvoir de décision mais de
recommandation. Elle a été utilisée, entre autres, durant la guerre de Corée, les crises de Hongrie,
de Suez, du Congo ou d’Afghanistan.

b) Les opérations de maintien de la paix


Ces opérations, non prévues par la Charte, consistent dans l’envoi, sur le théâtre de conflits, de
forces des Nations unies (Casques bleus) constituées de contingents militaires nationaux. Il
convient de distinguer les missions d’observation des forces de maintien de la paix.
CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 107

Une opération de maintien de la paix est conservatoire et non coercitive, elle est menée
sur une base consensuelle.
Conservatoire car les forces déployées s’interposent entre les belligérants en toute neutralité et ne
peuvent faire usage de leurs armes, sauf légitime défense. Consensuelle puisque l’envoi
de Casques bleus requiert l’accord des parties au conflit et celui des États qui mettent à la disposi-
tion de l’Organisation des personnels militaires ou civils. Ces opérations sont créées à l’initiative de
l’Assemblée générale ou du Conseil de sécurité et placées sous l’autorité du Secrétaire général de
l’ONU. Il appartient donc à l’Organisation de recruter les troupes, d’assumer le commandement,
de fournir le soutien logistique et le transport. Elles ont pour but de geler la situation (peace
keeping) afin de favoriser la recherche d’un règlement négocié (peace making), selon les moyens
diplomatiques du Chapitre VI.
Ces opérations ont progressivement évolué vers une finalité de raffermissement de la paix par une
politique de reconstruction des infrastructures nécessaires au bon fonctionnement d’un pays ou
d’une région, voire par une assistance à la tenue d’élections démocratiques (peace building).
Au-delà de la paix sécuritaire, on s’efforce de bâtir la paix structurelle en établissant les conditions
politiques, économiques et sociales susceptibles de consolider au sein des populations concernées
le désir de cohabiter en harmonie. Huit États financent 75 % du coût des quinze opérations de
maintien de la paix en cours (7,2 milliards de dollars en 2010 et quelque 102 000 personnels mili-
taires et civils). À titre de comparaison, ce montant annuel est inférieur à ce que coûte chaque
mois aux États-Unis leurs interventions en Irak et en Afghanistan soit 125 milliards de dollars en
2010) ; ces dépenses ne représentent que 0,4 % des dépenses militaires mondiales.

Les dix États les plus contributeurs au financement des opérations


de maintien de la paix de l’ONU 2010-2012 (en %)

1 États-Unis 27,17 %
2 Japon 12,53 %
3 Royaume-Uni 8,16 %
4 Allemagne 8,02 %
5 France 7,56 %
6 Italie 5%
7 Chine 3,94 %

——————————————————————————————
8 Canada 3,21 %
------------------------------------------------------------------------------------------
108 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

——————————————————————————————————————
------------------------------------------------------------------------------------------
9 Espagne 3,18 %
10 Corée du Sud 2,26 %
Total : 81,03 % du budget

Source : Rapport ONU 2010.

Les opérations de maintien de la paix des Nations unies


(en cours au 1er janvier 2011)

Nom Pays Création Effectifs


(101 867)
FINUL Liban 1978 12 067
FNUCHYP Chypre 1964 926
FNUOD Syrie 1974 1 041
MINUAD Darfour 2007 22 087
MINUK Kosovo 1999 16
MINUL Liberia 2003 9 049
MINURCAT RCA et Tchad 2007 3 149
MINURSO Sahara Occidental 1991 239
MINUS Soudan 2005 10 611
MINUSTAH Haïti 2004 10 916
MINUT Timor Oriental 2006 1 530
MONUC R. D. Congo 1999 20 796
ONUCI Côte d’Ivoire 2004 8 531
ONUST Proche-Orient 1948 154
UNMOGIP Inde/Pakistan 1949 44

Source : Rapport ONU 2010.


CHAPITRE 9 – Guerre ou paix ? 109

c) Les opérations d’imposition de la paix


La pratique onusienne, dans un souci de diversification, a développé depuis la fin des années 1980
des opérations de police internationale décidées par le Conseil de sécurité sur la base du
chapitre VII mais sans en appliquer les modalités (Comité d’état-major). Le Conseil a autorisé ainsi
des États membres à employer la force armée dans le cadre d’une fonction précise d’imposition de
la paix (peace enforcement). Les actions engagées sont collectives et coercitives et ont pour
mission de faire cesser une menace contre la paix ou la sécurité internationale. Elles se
distinguent alors des opérations classiques de maintien de la paix, placées sous l’autorité du Secré-
taire général. Il ne s’agit plus de Casques bleus mais d’une force multinationale placée sous le
commandement militaire d’un État membre (Irak en 1991, Timor oriental en 1999). Dans le cas
de Timor, la force multinationale s’est effacée au profit d’une force de maintien de la paix dont
la création a été décidée par la Résolution 1272 du Conseil de Sécurité fin octobre 1999. Un
administrateur civil provisoire, désigné par le Secrétaire général des Nations unies, a administré ce
territoire jusqu’à son indépendance en 2002.
Richesse ou pauvreté ? CHAPITRE

La richesse mondiale s’accroît, la pauvreté aussi. Cette opposition paradoxale


10
représente non seulement une ligne de fracture essentielle entre le Nord et le
Sud mais aussi un redoutable clivage au sein des sociétés des pays développés.
De la résolution de questions alimentaires, démographiques, économiques et envi-
ronnementales dépend le devenir des relations internationales du XXIe siècle.

1 L’inégalité croissante de la répartition des richesses


mondiales
Les inégalités de développement sont incontestablement l’un des plus sérieux facteurs de tension
à l’intérieur de la société internationale. On constate en effet une inégalité croissante de la répar-
tition des richesses, l’écart de revenu par habitant entre pays industrialisés et pays en développe-
ment a triplé entre 1960 et 2000. L’écart de revenus entre les 20 % les plus riches et les 20 %
les plus pauvres de la population mondiale s’est fortement accru en 50 ans (1960 : de 1 à 30 ;
1999 : de 1 à 74 ; 2010 : de 1 à 84). Les 20 % les plus riches se partagent plus de 85 % du PIB
mondial et près de 1,1 milliard de personnes (un quart de la population des PED) vit en deçà du
seuil de pauvreté absolue. La pauvreté exprime une situation, celle où un État est dans l’incapacité
d’assurer le bien-être de ses ressortissants et d’exercer ses fonctions régaliennes. La définition de la
pauvreté est différente selon les hémisphères. Dans les pays du Sud, les organisations financières
internationales, notamment la Banque Mondiale, considèrent comme pauvres les populations
dont les ressources n’atteignent pas 1,25 dollar par jour (1,4 milliard de personnes en 2008),
quoique depuis peu cette institution inclue dans ses statistiques le chiffre de deux dollars (soit
2,6 milliards d’êtres humains).
112 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Dans les pays du Nord, la pauvreté ne se définit pas de manière absolue mais relative, elle touche
toute personne dont les ressources sont inférieures de 60 % au revenu médian (en France,
949 euros par mois en 2009).
Les classements nationaux des PED sont souvent moins rigoureux que celui basé sur le standard
international d’un de 1,25 dollar. La Chine, par exemple, reconnaît deux fois et demi moins de
pauvres et l’Inde deux fois moins que les statistiques internationales. Si la pauvreté reste très majo-
ritairement celle du Sud, ce dernier n’en a plus le monopole (nouvelle pauvreté dans les pays
industrialisés, en Russie, dans certaines anciennes républiques soviétiques, en Europe orientale et
au Moyen-Orient). Il faut noter que ces inégalités évoluent de façon contradictoire. D’un côté, les
pays émergents rattrapent les pays riches (convergence) mais de l’autre, certaines régions du
monde, l’Afrique ou l’Amérique latine, restent en retrait (divergence).
Un autre phénomène est constatable : les inégalités croissent fortement au sein même des pays
émergents. Si les plus pauvres profitent de cette nouvelle croissance, le bénéfice est moindre que
dans les années 1980 (Rapport Banque mondiale 2010). Dix ans après l’adoption en 2000 des
Objectifs pour le développement du millénaire (ODM), dont l’un vise à diviser par deux la pauvreté
mondiale soit 920 millions de pauvres, d’ici à 2015, le pari pourrait être gagné sauf dans la
plupart des pays africains, certaines régions de l’Europe orientale et d’Asie orientale, à condition
que les taux de croissance constatés depuis 2004 perdurent et que l’aide au développement
atteigne les 100 milliards de dollars par an.
Les facteurs démographique et économique expliquent, en partie, le phénomène.

2 L’impact du facteur démographique


La population mondiale a atteint les 6,9 milliards d’habitants en 2010 et 137 millions d’êtres
humains naissent chaque année dont 122 millions dans les PED. Au cours du siècle dernier, 90 %
de la croissance démographique mondiale a été le fait des PED et cette tendance s’accentuera
jusqu’en 2050. Certes la probabilité d’une « explosion démographique » semble s’éloigner si l’on
se fie aux dernières prévisions du Fonds des Nations unies pour la population (moins de 8 milliards
en 2025, 9,1 milliards en 2050 et environ 10 milliards en 2100).
Toutefois les défis n’en demeurent pas moins redoutables. Selon la FAO, 925 millions d’individus
souffrent de malnutrition en 2010 (plus d’un milliard en 2009), dont 880 millions dans les
PED. La concentration de la faim dans les zones rurales démontre qu’aucune amélioration signifi-
cative n’est envisageable sans d’importants investissements dans le développement rural et agri-
cole. La faim n’est pas seulement la conséquence de la pauvreté, elle en est l’une des causes.
Dans un rapport récent (mai 2007), la Banque mondiale s’inquiétait de la possibilité d’une hausse
CHAPITRE 10 – Richesse ou pauvreté ? 113

de 40 % du prix des céréales due à la faiblesse des stocks mondiaux. Malgré une récolte
2008-2009 abondante et une baisse temporaire des prix, le véritable problème est celui des
revenus et de l’accès des plus pauvres à la production.
La crise financière de 2008 a amplifié ce problème car pour assurer la sécurité alimentaire
mondiale d’une population qui croît, il faut investir. Or les fonds publics risquent de faire défaut
pour financer l’aide alimentaire. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), l’aide internatio-
nale a atteint en 2008 son plus bas niveau depuis quarante ans. Les conséquences seraient alors
dramatiques dans les PED où la réduction du revenu des populations les plus pauvres pourrait
s’élever en moyenne à plus de 6 %. Selon la FAO, 22 pays sont particulièrement vulnérables à la
flambée des prix en raison de sous-alimentation chronique et d’une forte dépendance vis-à-vis des
importations de céréales et de produits pétroliers. Dans des pays comme le Nicaragua, « une
augmentation de 40 % du prix des céréales pourrait suffire à faire tomber 2 % supplémentaires
de la population dans une situation d’extrême pauvreté ». La crise actuelle pourrait conduire plus
de 100 millions de personnes nouvelles dans l’extrême pauvreté. De nombreux pays pauvres sont
frappés de plein fouet par l’augmentation des prix sur des produits agricoles sur les marchés inter-
nationaux, souvent génératrice d’émeutes de la faim et la facture des importations alimentaires
mondiales avoisine les 1 000 milliards de dollars en 2010.
Les experts de l’ONU renouvellent leur appel contre une croissance démographique anarchique
qui entraverait le développement économique et déséquilibrerait davantage les conditions climati-
ques et l’écosystème. Les conditions de vie et de travail s’en trouveraient dégradées. 700 millions
d’adolescents sont arrivés sur le marché du travail en 2010 ; cette arrivée massive impliquera des
efforts considérables dans les domaines des infrastructures, de l’emploi, de l’éducation et de la
santé. Or le choix de stratégies économiques orientées vers le marché, le libre échange et le
désengagement de l’État aboutit à une réduction drastique des dépenses publiques peu propice
au développement humain.

3 Les effets des facteurs économique et financier


La mondialisation n’est pas synonyme d’équité puisque si quelques pays émergents sont plus ou
moins insérés dans le jeu des échanges mondiaux, la plupart des PED restent à l’écart. La part du
commerce extérieur des PED dans l’ensemble du commerce mondial ne cesse de diminuer.
La mondialisation est porteuse d’affrontements engendrés par un nouveau rapport de forces,
conforté par la démographie. Des États comme la Chine ou l’Inde, peuplés de 2,5 milliards d’indi-
vidus et situés sur le continent asiatique où vivent 61 % de la population mondiale, réclament des
responsabilités plus grandes.
114 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Alors que les échecs du développement sont interprétés par la Banque mondiale comme le
résultat de mauvais choix économiques, sans lien avec la croissance démographique, le
Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) adopte une vision plus contrastée.
Depuis son dixième rapport (1999), « Pour une mondialisation à visage humain », il portait une
attention particulière à la lutte contre la pauvreté grâce aux investissements dans les secteurs
sociaux, préalable indispensable à un éventuel développement économique.
L’aide au développement passe par l’aide publique et par les flux de capitaux privés.
Depuis le début des années 1990, l’aide publique (ADP), évaluée par rapport à la richesse natio-
nale des pays donateurs, ne cesse de diminuer à l’exception notable des années 2003-2005.
Jusqu’en 1992, elle représentait 0,33 % du revenu national brut des 23 pays industrialisés,
membres du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE. En 2009, ces pays ont accordé
près de 120 milliards de dollars d’aide, soit une légère hausse de 0,7 % en termes réels par
rapport à 2008. Ce chiffre représente 0,31 % du revenu national brut (RNB) cumulé des
membres. Les États-Unis ont donné 28,7 milliards, soit 0,20 % du RNB, et les États de l’Union
européenne 67,1 milliards d’euros, soit 0,44 % du RNB. Cette aide est accordée à 70 % sous
forme de dons (18 % représentant des allègements de dettes), le reste étant constitué de prêts à
très faible taux d’intérêt.
Toutefois, comme le souligne la plupart des experts, ces sommes ne sont pas suffisantes pour
atteindre les Objectifs du millénaire en matière de réduction de la pauvreté. Les engagements
pris au sommet du G 8 en 2005 auraient dû faire passer le montant total de l’ADP à 130 milliards
de dollars.
L’aide publique est donc insuffisante pour initier le développement, cela a conduit les PED à faire
appel à des capitaux privés pour le financer. Ces flux ont atteint en moyenne, dans les années
1990, 185 milliards de dollars.
En raison des nombreuses incertitudes pesant sur la conjoncture internationale, les entrées de
capitaux avaient fortement diminué en 2002 (moins de 113 milliards de dollars). Ils ont augmenté
de nouveau depuis 2004 et ont atteint, en 2009, les 548 milliards de dollars, soit près de 50 % du
total mondial. Les effets de la crise économique de 2008 ont été néfastes pour les IDE qui ont
fortement diminué en 2008 (- 16 %) et en 2009 (- 37 %) pour s’établir à 1 114 milliards de
dollars.
La répartition de ces capitaux, en 2009, est très inégale. Les 49 pays les moins avancés recueillent
1 % du montant total des investissements directs étrangers. L’Afrique a reçu 59 milliards de
dollars, l’Amérique latine et les Caraïbes 117 milliards et l’Asie 301 milliards dont 95 pour la
seule Chine (plus de 143 milliards avec Hong Kong). La CNUCED et la Banque mondiale estiment
CHAPITRE 10 – Richesse ou pauvreté ? 115

le volume 2010 à 1 200 milliards de dollars, les flux devant avoisiner les 1 500 milliards à l’horizon
2012.
En raison des difficultés rencontrées par les PED, le poids de la dette publique extérieure a
quadruplé depuis 1980 ; il atteint près de 2 800 milliards de dollars en 2006 et obère les chances
d’un décollage économique. Les politiques de rééchelonnement de la dette sont généralement
inutiles et les pays créanciers privilégient, pour les 41 États les plus pauvres de la planète, une
annulation de leur dette. Celle-ci représente 250 milliards de dollars, soit à peine 0,6 % du PIB
mondial (plus de 60 000 milliards de dollars).
Le G 7 a décidé, lors du sommet de Cologne en juin 1999, d’annuler une partie de la dette à
hauteur de 70 milliards dans le cadre de l’initiative Pays pauvres très endettés (PTTE) dont les
critères d’application ont été assouplis. Cette initiative, étalée sur dix ans, est insuffisante (2,8 %
de la dette totale des PED) mais néanmoins nécessaire pour éviter que les quarante-et-un pays
éligibles ne deviennent des « entités chaotiques ingouvernables », rongées par la violence.
30 États dont 23 en Afrique ont bénéficié de 58 milliards de dollars d’allègement au titre de l’ini-
tiative PTTE et de l’Initiative de l’allègement de la dette multilatérale (IADM). Au-delà des chiffres,
le FMI et la Banque mondiale se sont engagés en septembre 1999, lors de leurs assemblées
annuelles, à faire de la lutte contre la pauvreté une priorité, réaffirmée lors des Sommets du G 8
depuis celui d’Evian (2003). Encore faut-il que l’allégement de la dette ne se fasse pas aux dépens
de l’aide nouvelle. En effet plusieurs économies industrielles sont dans un processus de consolida-
tion budgétaire et de réduction des dépenses publiques, notamment des crédits affectés à l’aide
au développement. Les pays occidentaux rencontrent des difficultés croissantes pour tenir leurs
promesses d’aide. Par un effet de résorption, la part des effacements de dettes accordées aux
pays africains est désormais réduite au sein du montant global de l’aide et nécessite de trouver
de nouvelles liquidités. Selon une étude de la Banque mondiale de juin 2007, « les chiffres dispo-
nibles jusqu’à maintenant montrent que, à part la réduction de la dette, les pays africains n’ont
pas engrangé les résultats des promesses faites lors des sommets des G 8... ».

Le G 8
Le Groupe des Huit (G 8) est un forum de discussion, qui vise à permettre aux dirigeants des
huit nations les plus industrialisées du monde de trouver un terrain d’entente sur des ques-
tions essentielles ainsi que des solutions à des enjeux mondiaux. Au fil des ans, le sommet a
évolué pour prendre la forme d’une réunion annuelle, au cours de laquelle les dirigeants se
penchent sur des thématiques reliées au développement international, à la santé, à la paix et
à la sécurité.
116 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Le G 8 est composé de l’Allemagne, du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du


Japon, du Royaume-Uni et de la Russie. Même si les dirigeants de ces pays entretiennent des
rapports réguliers, ils se réunissent officiellement une fois par an dans le cadre du G 8.
Le G 8 était à l’origine un instrument ancré dans la politique économique, dont la création
découle de réunions régulières entre Valéry Giscard D’Estaing et Helmut Schmidt, alors respec-
tivement ministres des Finances de la France et de l’Allemagne. Ils ont par la suite accédé au
pouvoir dans leur pays respectif et, au moment où la crise pétrolière du milieu des années
1970 affaiblissait les grandes économies mondiales, le président français Giscard D’Estaing a
invité les dirigeants de l’Allemagne, des États-Unis, de l’Italie, du Japon et du Royaume-Uni
de se réunir en 1975 pour trouver une solution à cette crise.
Le Canada s’est joint au groupe lors du Sommet de 1976, que les États-Unis ont tenu à Porto
Rico. La Communauté européenne, maintenant appelée Union européenne, a reçu le statut
d’observateur l’année suivante, au Sommet de Londres. La Russie est devenue membre à
part entière du G 8 en 1998.
Les dix derniers sommets ont eu lieu à Gênes (2001), Kananaskis (2002), Evian (2003),
Sea Island (2004), Gleneagles (2005), Saint Petersbourg (2006), Heiligendamm (2007),
Hokkaido (2008), L’Aquila (2009) et Muskoka (2010).
Les États membres assument à tour de rôle la présidence annuelle du G 8, dans l’ordre
suivant : France, États-Unis, Royaume-Uni, Russie, Allemagne, Japon, Italie et Canada. Bien
que ne faisant pas partie de ce roulement, l’Union européenne participe également au G 8,
où elle est représentée par le Président du Conseil européen et le Président de la Commission
européenne.
Le pays qui exerce la présidence du G 8 (la France en 2011) accueille et organise le sommet (à
Deauville en fin d’année) et un certain nombre de réunions ministérielles préparatoires. Il doit
également s’exprimer au nom du G 8 et engager le dialogue avec les pays qui ne sont pas
membres du G 8, les organisations non gouvernementales et les organisations internationales.

Un nouveau forum de dialogue avec les PED, le G 20, a été institué.


Créé en 1999 à l’issue de la crise financière asiatique, le G 20 avait comme objectif de réunir les
ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales une fois par année, habituelle-
ment à la fin de l’automne, afin de discuter de questions économiques internationales.
CHAPITRE 10 – Richesse ou pauvreté ? 117

Depuis le début de la crise économique mondiale en 2008, le G 20 est devenu le principal forum
de dirigeants en matière de coopération économique internationale. Les réunions annuelles des
ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales se poursuivent toujours, permet-
tant l’avancement des initiatives du G 20 et contribuant aux discussions lors des Sommets des diri-
geants. Les objectifs du Groupe étaient d’apporter de la stabilité aux marchés financiers et de
promouvoir la coopération économique.
Le G 20 regroupe des économies développées et émergentes de tous les continents représentant
90 % de la croissance mondiale : 19 États dont les huit États du G 8, l’Afrique du Sud, l’Australie,
l’Arabie saoudite, la Turquie, la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Corée du Sud, le Brésil, l’Argentine et
le Mexique auxquels s’ajoute l’Union européenne.
Le G 20 est désormais perçu comme l’enceinte la plus efficace pour diriger les efforts mondiaux
visant à contenir la crise et à atténuer ses répercussions. Les dirigeants du G 20 se sont réunis
dans le cadre de cinq sommets distincts tenus à Washington, Londres, Pittsburgh, Toronto et
Séoul pour stabiliser le système financier, pour coordonner les programmes économiques natio-
naux afin de guider l’économie mondiale vers la reprise, et pour assurer que les institutions finan-
cières internationales reposent sur des bases solides et qu’elles possèdent les ressources néces-
saires. À partir de 2011, les Sommets des dirigeants du G 20 se tiendront une fois l’an (le
prochain en France puisqu’elle en assure la présidence, en novembre, à Cannes).
Le premier Sommet des dirigeants du G 20 s’est tenu à Washington, les 14 et 15 novembre 2008,
lors duquel les dirigeants ont convenu d’un Plan d’action visant à stabiliser l’économie mondiale et
à prévenir d’autres crises éventuelles. Il a pointé les déficiences des régulateurs nationaux, le
manque de coordination internationale, la mauvaise évaluation des risques ; l’opacité des bilans,
la disparité des normes comptables et l’absence de surveillance sur certains marchés.
Ils ont souligné l’importance cruciale de rejeter le protectionnisme et ont présenté des plans de
relance coordonnés. Dans leur ensemble, ces mesures ont constitué la plus importante initiative
de stimulation budgétaire et monétaire et le plus vaste programme de soutien du secteur financier
des temps modernes.
Les dirigeants se sont réunis une seconde fois à Londres, les 1er et 2 avril 2009, où ils ont poursuivi
le travail qu’ils avaient commencé à Washington et ont annoncé une contribution sans précédent
de 1,1 milliard de $US afin de rétablir le crédit, la croissance et les emplois dans l’économie
mondiale. Cet engagement comprenait un apport de 750 milliards $ pour le Fonds monétaire
international, de 100 milliards de $ en prêts additionnels pour les banques multilatérales de déve-
loppement, ainsi que de 250 milliards de $ pour appuyer le financement du commerce.
Pour donner suite aux mesures adoptées à Londres, les dirigeants du G 20 se sont réunis une troi-
sième fois, à Pittsburgh, les 24 et 25 septembre 2009. Le Sommet de Pittsburgh a permis de
118 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

désigner le G 20 à titre de principale enceinte pour la coopération économique internationale,


conférant ainsi au Groupe le mandat de poursuivre son travail après la présente crise économique.
Les dirigeants ont renforcé leur coopération en s’engageant à donner une plus grande place aux
économies émergentes au sein des institutions financières internationales tout en jetant les bases
d’une activité économique responsable en fonction du Cadre pour une croissance forte, durable et
équilibrée.
Lors de la dernière réunion à Séoul en novembre 2010, le G 20 a décidé, tout d’abord :
– d’encourager des solutions globales et coordonnées pour atténuer la croissance inégale et les
déséquilibres croissants ;
– ensuite de mettre en place une série d’indicateurs pour aider à identifier les grands déséquilibres
commerciaux qui nécessitent des actions préventives et correctives ;
– et enfin d’éviter les dévaluations compétitives des monnaies en promouvant des systèmes de
taux de change déterminés par le marché et de s’opposer au protectionnisme sous toutes ses
formes.
Les travaux du G 20 sont soutenus par des organisations internationales telles que la Banque
mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation de coopération et de développement
économiques, l’Organisation internationale du travail, l’Organisation mondiale du commerce et
l’Organisation des Nations unies.
Le G 20 fait appel aux experts de ces institutions afin de bénéficier de conseils techniques et de
suggestions dans leurs domaines de responsabilité respectifs. Le G 20 travaille aussi avec le
Conseil de stabilité financière pour réduire les vulnérabilités, pour élaborer et mettre en œuvre
des politiques solides de réglementation et de surveillance ou d’autre nature, ainsi que pour
assurer le suivi des progrès en ce qui concerne le renforcement de la réglementation financière et
en faire rapport.
Toutefois le G 20 a perdu de son efficacité initiale et comme le souligne le Directeur du FMI, à
l’issue du sommet de Séoul, « les problèmes demeurent, mais les pays ont moins envie de
coopérer. Ils sont d’abord préoccupés par la politique dans leur pays ».
Parallèlement à cet effort en faveur des pays les plus déshérités, les pays industrialisés soutiennent
des États pivots, essentiels au maintien d’un équilibre géopolitique régional. Le Brésil et le
Mexique, l’Algérie, l’Égypte et le Nigeria ou l’Indonésie ont bénéficié ainsi d’aides bilatérales ou
multilatérales. Les pays créanciers ou donateurs de même que les organisations internationales
financières (selon les circonstances) se montrent plus attentifs à l’utilisation faite par les pays réci-
piendaires de l’aide octroyée. On ne peut occulter ici un facteur réel de pauvreté, la « mauvaise
gouvernance ». Cette expression désigne des principes et des méthodes de gestion et d’adminis-
tration décriés, suivis par les gouvernants des PED. L’adoption d’un modèle de développement
CHAPITRE 10 – Richesse ou pauvreté ? 119

inadapté, le niveau élevé des budgets militaires et la corruption endémique de dirigeants politi-
ques et économiques (conception patrimoniale du pouvoir) ont souvent empêché le décollage
attendu. Ce n’est pas un hasard si, comme le montre le tableau suivant, les pays perçus comme
les plus corrompus sont souvent les plus pauvres.

Indice de perception de la corruption en 2010


Les quinze États les plus corrompus

Classement État Note/10


164 R. D. du Congo 2.0
164 Guinée 2.0
164 Khirghistan 2.0
164 Venezuela 2.0
168 Angola 1.9
168 Guinée équatoriale 1.9
170 Burundi 1.8
171 Tchad 1.7
172 Soudan 1.6
172 Turkmenistan 1.6
172 Ouzbékistan 1.6
175 Irak 1.5
176 Afghanistan 1.4
176 Myanmar (Birmanie) 1.4
178 Somalie 1.1

Source : Transparency International IDC 2010.


Trois interrogations subsistent et sont lourdes de conséquences pour l’avenir : quelle est l’effica-
cité des aides ? Des échanges internationaux ouverts sont-ils le meilleur gage de dévelop-
pement ? Comment faire pour que la croissance globale n’approfondisse pas les
inégalités ?
120 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Il est vraisemblable que deux forces contraires joueront un rôle déterminant, d’une part les inté-
rêts des firmes mondialisées, d’autre part les exigences d’un développement équitable. Leur
conciliation conditionne l’atténuation des inégalités de richesses préjudiciables à une cohabitation
harmonieuse au sein de la société internationale.
Comme le soulignait, en 1999, le secrétaire général de la CNUCED, « si les sociétés transnatio-
nales s’attaquent à ce défi, elles contribueront à un processus de mondialisation moins générateur
de crise. Sinon le danger existe, non négligeable, que la relation qui s’est établie entre les grands
groupes et les pays d’accueil ne soit soumise à de fortes tensions et ne conduise à une remise en
cause de la libéralisation, facteur essentiel de leur expansion ces dernières décennies ».

4 L’interaction avec les questions environnementales


Un autre aspect, étroitement lié à la dialectique richesse/pauvreté, enrichit les relations internatio-
nales. Depuis deux siècles la nature souffre des activités de l’homme. Les recherches sur le fonc-
tionnement de l’environnement de la Terre, système complexe où interagissent toutes les compo-
santes atmosphérique, océanique et biosphérique, n’ont été engagées que dans les années 1970.
Les progrès réalisés par les scientifiques dans la compréhension des mécanismes et des équilibres
souvent fragiles qui régissent le milieu naturel ont amené les différents acteurs à intégrer, dans
leur réflexion, ce phénomène d’interrelations. Les équilibres écologiques de la planète sont fonda-
mentalement fragilisés. Le constat établi par les responsables politiques du G 7, réunis à Paris le
16 juillet 1989, est exemplaire : « le monde a pris conscience de la nécessité de mieux préserver
l’équilibre écologique, notamment en ce qui concerne les graves menaces pesant sur l’atmosphère
et pouvant entraîner, à l’avenir, des modifications du climat. La pollution de l’air, des lacs, des
rivières, des océans et des mers ; les substances dangereuses ; la rapidité de la désertification et
de la déforestation sont autant de sujets d’inquiétude grandissante. Une telle dégradation de
l’environnement met en péril les espèces et compromet le bien-être des individus et des sociétés.
Il est urgent de prendre des mesures pour comprendre et protéger l’équilibre écologique... afin de
préserver nos objectifs économiques et sociaux et de remplir nos obligations envers les générations
futures ».
La notion de patrimoine commun de l’humanité prend ici tout son sens.
Sa protection nécessite une coopération de l’ensemble des acteurs des relations internationales
(États, OIG, ONG, entreprises et individus).
Le problème de l’environnement excède celui de la pauvreté puisque l’espèce humaine est
concernée. Les membres du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat
(GIEC) estiment que le réchauffement climatique rendra plus difficile à atteindre les Objectifs du
CHAPITRE 10 – Richesse ou pauvreté ? 121

Millénaire dans le domaine du développement durable, comme la réduction de la pauvreté. Néan-


moins le « défi écologique » fait resurgir l’antagonisme Nord-Sud dans un champ nouveau. Le
clivage pays riches/pays pauvres domine les débats environnementaux. Enoncé et théorisé au
Sommet de Rio en 1992, le développement durable est « un modèle de développement qui
permet de satisfaire les besoins d’une génération, en commençant par ceux des plus démunis,
sans compromettre la possibilité pour les générations suivantes, de satisfaire les leurs ».
En dépit de nombreuses acceptions sémantiques, il ne l’est donc réellement que si les générations
futures héritent d’un environnement de qualité au moins égal à celui qu’ont reçu les générations
précédentes. En fait les notions de durabilité et d’équité intergénérationnelle impliquent
d’accorder la même importance à un présent concret et à un avenir abstrait. Or comment concilier
les intérêts de pays aux niveaux de développement très différents ?
Lors des grandes conférences internationales tenues en 2002 (Monterrey et Johannesburg), les
PED ont dénié aux pays développés, grands pollueurs de l’écosystème, le droit de leur imposer
des règles contraignantes qui risqueraient de peser fortement sur une croissance déjà faible ou
inexistante.
Cette « globalisation écologique », par ailleurs inévitable, est assimilée à une ingérence inaccep-
table dans leurs affaires intérieures. Les risques majeurs encourus par l’environnement passent au
second rang des préoccupations des gouvernants du Sud et même de l’Est ; ils privilégient le déve-
loppement économique, seul capable de réduire le phénomène de pauvreté.
Confrontés au remboursement de la dette, certains PED dilapident leur patrimoine forestier et
favorisent ainsi l’érosion des sols et la désertification.
Une très grande partie des pauvres sont des ruraux et leur survie dépend de la productivité de sols
qui se dégradent rapidement.
De même, les conséquences écologiques de l’accroissement démographique sont préoccupantes.
À terme, la présence de 8 à 9 milliards d’êtres humains entraînera une augmentation des surfaces
cultivables au détriment des forêts et de la diversité biologique.
Les besoins en eau potable s’accroîtront en même temps que la population. Or dix pays se parta-
gent environ 65 % des ressources en eau potable et 145 partagent leurs ressources hydriques
avec d’autres États, ce qui laisse augurer de futurs conflits pour la possession de cette ressource
indispensable à la vie humaine, érigée en droit humain fondamental par l’Assemblée générale
des Nations unies le 28 juillet 2010 (l’étude de la géopolitique de l’eau est édifiante). Pour tenter
de prévenir le risque de conflit, une Convention des Nations unies sur le droit relatif aux cours
d’eau internationaux a été adoptée et définit les mesures de protection et de gestion à mettre en
œuvre sur les cours d’eaux transfrontaliers afin de préserver leur qualité et de limiter les différends
entre nations pour l’accès à la ressource. Cet instrument international n’est pas encore en vigueur
122 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

puisque le seuil des 35 ratifications nécessaires n’est pas encore atteint (22, début 2011). Presque
un milliard de personnes n’ont pas accès à un point d’eau suffisamment protégé et 1,6 million
d’individus meurent de maladies liées à une eau souillée. D’après l’Institut international de
gestion des ressources en eau, le manque pour l’irrigation, s’il se vérifiait, pourrait réduire de
25 % la production céréalière de l’Inde, alors que 53 % des enfants souffrent déjà de
malnutrition.
La question environnementale sera sans conteste centrale dans l’évolution des relations internatio-
nales du XXIe siècle et de nombreux analystes jugent inévitable une double révolution verte
(suffisance alimentaire et respect de l’environnement), qui se heurte encore à une certaine réti-
cence des PED, principalement du Brésil, de la Chine et de l’Inde.
Ces derniers, non assujettis aux objectifs du Protocole de Kyoto entré en vigueur en février 2005,
devront impérativement intégrer les dispositifs de réduction des gaz à effet de serre dans la pers-
pective de l’après Kyoto en 2012. La seizième conférence sur le climat, qui s’est déroulée à
Cancun en décembre 2010, a relancé le processus de négociations en adoptant un accord
presque inattendu après l’échec de la quinzième conférence à Copenhague en 2009. Il prévoit la
création d’un Fonds vert pour recueillir les 100 milliards de dollars annuels promis par les pays
riches afin d’aider les pays les plus vulnérables. Il confirme l’objectif de limiter la hausse de la
température moyenne de la planète à 2 ºC par rapport à l’ère préindustrielle et crée les fonde-
ments d’un système de vérification des engagements de réduction de gaz carboniquepris par les
États. Il donne enfin une assise plus solide au programme REDD + (réduction de la déforestation
et de la dégradation des forêts).
Cet accord laisse cependant de nombreuses questions ouvertes comme le mode de financement
du Fonds vert (à titre d’exemples vente aux enchères de quotas d’émission de gaz carbonique,
instauration d’une taxe sur le carbone, d’une taxe sur les émissions de gaz du transport interna-
tional aérien et maritime ou bien d’une taxe sur les transactions financières).
De même, il ignore l’insuffisance des objectifs de réduction des gaz à effet de serre à l’horizon
2020 pour ne pas dépasser les 2 ºC et contourne l’épineux sujet du protocole de Kyoto qui
s’achève fin 2012 (la Russie et le Japon ont annoncé leur intention de ne pas le prolonger
au-delà de 2012). Sans une nouvelle période d’application, le principal instrument de coopération
Nord-Sud, à savoir le mécanisme de développement propre (MDP), serait menacé. Il permet à des
industriels qui investissent dans des technologies réduisant les émissions de gaz à effet de serre
des pays du Sud de recevoir en contrepartie autant de crédits carbone que de tonnes de CO2
économisées. 70 % des projets approuvés par les Nations unies concernent la Chine, l’Inde ou le
Brésil et seulement 2 % l’Afrique.
La dix-septième conférence s’annonce cruciale à Durban (Afrique du Sud) en 2011.
CHAPITRE 10 – Richesse ou pauvreté ? 123

L’économiste britannique Nicolas Stern, dans un rapport publié en novembre 2006, a évalué le
coût économique à 5 500 milliards d’euros si rien n’est fait pour enrayer l’augmentation des gaz
à effet de serre dans l’atmosphère.
De plus, lors du sommet de la Terre à Johannesburg, les chefs d’État avaient pris l’engagement de
ralentir de manière significative d’ici à 2010 la perte de biodiversité. Le taux actuel d’extinction,
selon les espèces, est 100 à 1 000 fois supérieur au taux d’extinction naturel : un mammifère sur
quatre, une espèce d’oiseaux sur huit, un tiers des amphibiens et 70 % des plantes sont
menacés. Une étude publiée en juin 2008 montre que la disparition d’espèces animales et végé-
tales coûte chaque année 6 % du produit national brut mondial soit 2 000 milliards d’euros.
Ainsi la situation s’est fortement détériorée depuis 1960 ; l’activité humaine dégrade les écosys-
tèmes, plus vite qu’ils ne peuvent se reconstituer, d’environ 30 %.
La dixième conférence sur la diversité biologique, qui s’est tenue à Nagoya en octobre 2010, a
adopté un accord certes limité mais significatif. Il repose sur trois volets :
– l’adoption d’un plan stratégique de vingt objectifs, décliné en plans nationaux, visant à freiner le
rythme de disparition des espèces à l’horizon 2020 ;
– le principe d’engagements financiers, basée sur le volontariat et des mécanismes innovants ;
– l’adoption d’un protocole sur l’accès et le partage des avantages (APA) tirés de l’exploitation des
ressources génétiques (application aux savoirs traditionnels issus de l’utilisation de ces
ressources) et affectés en priorité à la préservation de la biodiversité.
De plus, les États parties ont décidé de créer un organisme, sur le modèle du GIEC, pour mener à
bien des études sur les menaces pesant sur la biodiversité et les solutions concevables pour y
remédier.
L’État, acteur CHAPITRE
marginalisé ?
L’opposition de la souveraineté étatique et du droit d’ingérence constitue l’un des
11
enjeux principaux des relations internationales du prochain siècle.
La société internationale devra tenter de concilier le maintien d’un cadre étatique
réaménagé et le respect des droits de l’homme. Si des tentatives de théorisation
sont déjà formulées, les prémices pratiques au Kosovo, au Timor oriental et en
Irak sont peu convaincantes. De plus, de nombreux États, fragilisés par des
menaces multiples, relèvent leur impuissance devant le développement de flux
mafieux. Toutefois le « dépérissement » de l’État dans la sphère internationale
n’est pas imminent.

1 La difficile coexistence de deux conceptions


de la souveraineté
Un éditorialiste du journal Le Monde dénonçait en 1999 le danger d’une nouvelle fracture
Nord-Sud. Cette ligne de faille, perceptible depuis plusieurs années, sépare globalement les pays
riches « occidentaux » (mais qu’est-ce que l’Occident ?) et les pays pauvres. Les premiers défen-
dent un droit d’intervention humanitaire de l’ONU, attentatoire à la souveraineté des États. Les
seconds contestent une évolution qualifiée d’ingérence dans les affaires intérieures des États.
Deux conceptions de la souveraineté externe s’opposent : la conception absolutiste, une, indivi-
sible, imprescriptible et inaliénable qui ne tolère aucune entorse ou exception à un principe inscrit
dans la Charte, et la conception relativiste, plurielle, divisible et aliénable en fonction des
domaines ou des intérêts concernés. Les uns évoquent une impérieuse obligation morale d’inter-
vention pour prévenir ou sanctionner les crimes perpétrés contre l’humanité ou les crimes de
guerre, les autres y voient une manifestation néocolonialiste dirigée contre des pays politiquement
faibles et économiquement pauvres. Ces deux approches ont chacune leurs mérites. Les
126 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

« interventionnistes » seraient renforcés dans leur démarche si l’impératif moral invoqué n’était
pas à géométrie variable, autrement dit si le droit d’ingérence s’appliquait également au Tibet, en
Afrique ou au Caucase. Les « souverainistes » ne pourront pas indéfiniment occulter l’exigence
pressante de protection de populations civiles menacées de massacres, étape obligée vers un
règlement pacifique des différends.
Comme le souligne Mario Bettati, « il est acquis... que le droit d’ingérence est aujourd’hui un droit
dont jouissent les Nations unies et qu’elles peuvent déclencher des opérations. Il se trouve qu’elles
ne l’exercent pas toujours ».
Cette sélectivité répond à une stratégie concertée des grandes puissances et principalement des
États-Unis. Dans son discours d’investiture, prononcé le 20 janvier 1993, le président Clinton affir-
mait que « si nos intérêts vitaux sont menacés ou si la volonté et la conscience de la communauté
internationale sont mises au défi, nous agirons, par des moyens pacifiques si c’est possible, par la
force si c’est nécessaire ». Or la tentation est parfois grande pour les États-Unis de pratiquer l’uni-
latéralisme et la confusion de leurs intérêts propres avec ceux de la société internationale. Il est
tout autant vrai que, sans la puissance militaire américaine, l’application des résolutions de l’ONU
serait sans doute plus incertaine qu’elle ne l’est. Comme le souligne Jacques Lévy, « il y a dans les
propos de Bill Clinton une double dimension, celle de la nature du mobile (intérêts ou éthique) et
celle de l’échelle de la réponse (nationale ou mondiale). La conciliation dans les démocraties est
difficile d’autant plus qu’il appartient à des responsables politiques étatiques ou interétatiques,
comme le secrétaire général des Nations unies, de mettre en œuvre des actions et des institutions,
à terme, déstabilisatrices des pouvoirs nationaux ».

2 La défense des droits de l’homme


Issus des théories du droit naturel et du contrat social, les droits de l’homme apparaissent solen-
nellement en droit en 1789. Ils se développent tant sur le plan national que sur le plan interna-
tional. Leur contenu s’est transformé : aux droits individuels se sont ajoutés les droits collectifs. Le
passage de droits absolus aux droits subjectifs illustre le passage de l’homme isolé et abstrait à
l’homme situé. Depuis les années 1970, une troisième génération, les droits de solidarité, s’est
imposée sous l’influence des PED (droit au développement, droit à la paix, droit à un environne-
ment sain et droit à la liberté culturelle de chacun, groupes ou individus).
Les droits de l’homme sont « un ensemble de droits qui conditionnent à la fois la liberté de
l’homme, sa dignité et l’épanouissement de sa personnalité en tendant vers un idéal sans cesse
inassouvi ». Ils ne recouvrent pas la même réalité en fonction des valeurs auxquelles se rattachent
ceux qui s’y réfèrent (libéralisme, communisme, islamisme...). Enjeu des relations internationales, le
CHAPITRE 11 – L’État, acteur marginalisé ? 127

débat sur l’universalité des droits de l’homme a opposé, lors de la seconde conférence mondiale
en 1993 à Vienne, les pays occidentaux à certains pays, principalement asiatiques. Pour l’Occident,
les droits de l’homme sont indissociables et universels. Inhérents à la personne humaine, leur viola-
tion par un État concerne tous les membres de la société internationale, nonobstant les environne-
ments historiques, culturels, ethniques ou religieux.
Pour la plupart des pays asiatiques, bien que le relativisme culturel ne puisse justifier la dilution des
normes et obligations universelles, l’universalisme des droits de l’homme doit être fondé sur une
approche plurielle des modes d’interprétation qui reconnaisse les vertus du pluralisme et de l’alté-
rité dans le domaine juridique et politique.
La réalisation des principes fixés par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et
par les Pactes de 1966, adoptés sous l’égide des Nations unies, ne peut se faire, à terme, que
par le développement économique générateur de justice sociale et de démocratisation. En effet sa
promotion peut aider dans le temps au respect graduel des droits de l’homme. Les exemples
de Taiwan et de la Corée du Sud sont significatifs car la réussite de l’économie de marché, dans
ces États nouvellement industrialisés, a engendré une prise de conscience des gouvernants qui
ont compris que le maintien d’un régime politique autoritaire ne serait plus systématiquement
compatible avec la poursuite de leur développement économique. La proclamation internationale
de droits universels est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Il faut prévoir un système effectif de
sanction des atteintes à ces droits reconnus.

■ Une protection universelle insuffisante


En l’état actuel du droit, les textes adoptés ne sont pas assortis de mécanismes de contrôle effi-
caces. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU, institué par le pacte relatif aux droits civils et
politiques, ne dispose que d’un pouvoir de recommandation, voire dans certaines hypothèses de
simple constatation. La politisation des débats rend difficile l’examen objectif des violations et la
sélectivité dans le choix des États mis en cause est évidente. Les solidarités idéologiques, politiques
ou économiques jouent pleinement et évitent souvent une condamnation. Si la protection univer-
selle est encore imparfaite, les garanties régionales semblent plus efficaces.

■ Une protection régionale plus efficiente


Trois raisons essentielles expliquent l’effectivité de cette protection régionale, notamment sur le
continent européen. La première réside dans la tradition historique de valeurs communes unissant
les États en matière de droits de l’homme. La deuxième tient à la perte d’autorité d’un État, liée à
une mise à l’écart de la communauté des États représentés. La troisième consiste à l’établissement
128 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

d’un contrôle juridictionnel des actes étatiques, qui plus est éventuellement sur l’initiative des indi-
vidus (Cour européenne des droits de l’homme).
Comme nous l’avons précédemment évoqué, le droit international, pour les crimes les plus graves,
a évolué dans une double direction : d’une part, la définition des infractions internationales,
d’autre part l’établissement d’une justice pénale internationale. Des travaux de codification ont
été entrepris et ont partiellement abouti. Les trois juridictions internationales (les deux tribunaux
ad hoc pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda et la Cour pénale internationale) sont habilitées à
juger les quatre mêmes catégories de crimes (paix, guerre, humanité et génocide). Ces crimes
sont spécifiques puisque au-delà de l’atteinte à des individus, ils portent atteinte au concept
même d’humanité. Le génocide se différencie des autres crimes par l’élément intentionnel qui le
caractérise, du point de vue juridique, sa spécificité réside bien dans l’intention de détruire un
groupe en tant que tel. Le premier jugement, rendu le 2 septembre 1998 par le tribunal interna-
tional pour le Rwanda dans l’affaire Akayesu, a confirmé bon nombre d’opinions doctrinales sur la
définition du génocide. Il peut y avoir génocide même si la totalité du groupe visé n’est pas exter-
minée ; un accusé peut être condamné pour génocide même s’il n’a pas personnellement tué des
membres du groupe. De plus, les viols et violences sexuelles, particulièrement nombreux au
Rwanda et en Bosnie-Herzégovine, ont été inclus dans la définition alors qu’ils ne figurent pas
dans l’article 2 de la Convention sur le génocide de 1948.
La responsabilité des gouvernants n’est pas occultée, elle est prévue à l’article 4 de la Convention
et à l’article 24 du statut de la Cour pénale internationale. Le procureur du tribunal pour
l’ex-Yougoslavie, en pleine guerre du Kosovo, n’a pas hésité à inculper, le 22 mai 1999, le prési-
dent yougoslave Milosevic et quatre hauts dirigeants de la Fédération de crimes contre l’humanité.
De même l’arrestation et le transfert en 2008 de l’ancien responsable suprême des Serbes
de Bosnie, Radovan Karadzic, démontre que l’impunité totale n’est plus assurée. Plusieurs anciens
dirigeants ont été jugés ou sont sur le point de l’être (le libérien Charles Taylor, le tchadien
Hissene Habré, certains dirigeants Khmers rouges...). La mondialisation juridique de la répression
des violations les plus graves des droits de l’homme est-elle enfin traduite dans les faits ?
Il faut être prudent. Si l’évolution actuelle représente un progrès certain (se référer à la Résolution
1757 du Conseil de Sécurité créant un tribunal international chargé de juger les responsables de
l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Hariri), il ne faut pas s’attendre à une judiciarisa-
tion rapide de la vie internationale. Le combat mené par les États-Unis contre la Cour pénale inter-
nationale (signature d’accords bilatéraux excluant toute extradition de citoyens américains) l’abro-
gation partielle de la loi belge de compétence universelle ou l’impunité dont bénéficient encore
certains anciens chefs d’État tortionnaires (l’éthiopien Mengistu) illustrent parfaitement cette
méfiance à l’égard d’une telle justice. L’arrêt de la Cour internationale de justice du 26 février
2007 dans l’affaire Bosnie/Serbie Montenegro ne lève pas réellement cette ambiguïté.
CHAPITRE 11 – L’État, acteur marginalisé ? 129

3 Une tentative de théorisation de l’ingérence : les rapports


Axworthy et Evans/Sahnoun
Deux documents informels, les Rapports Axworthy (du nom du ministre canadien des Affaires
étrangères) sur La sécurité humaine : la sécurité des individus dans un monde en mutation, et
Evans/Sahnoun (respectivement australien et algérien) sur Une responsabilité de protéger se
proposent de définir dans les faits (Axworthy) ou dans le droit (Evans/Sahnoun) de nouvelles
normes des relations internationales établissant les droits et les obligations dans le cadre des
actions humanitaires. « La nature changeante des conflits violents et l’intensification de la mondia-
lisation, placent de plus en plus l’individu au cœur des affaires mondiales... La sécurité de l’individu
devient un nouvel étalon de mesure de la sécurité mondiale et imprime une nouvelle impulsion à
l’action internationale (Axworthy) ».
Ce rapport part de deux constatations paradoxales :
– la mondialisation, si elle procure de nombreux avantages, s’accompagne d’une recrudescence
de crimes avec violence, trafic de stupéfiants, terrorisme, propagation des maladies et dégrada-
tion de l’environnement. Ce constat dément le postulat selon lequel la sécurité des individus
découle de la sécurité des États ;
– plus les instruments de guerre tendent à se sophistiquer, plus les principales victimes des conflits
armés sont les populations civiles comme l’a démontré le récent conflit du Kosovo. Ainsi, selon
M. Axworthy, la sécurité nationale ne suffit pas à assurer la sécurité de la population. Une
nouvelle approche s’avère indispensable. Les Traités, interdisant l’emploi des mines antiperson-
nelles et créant une Cour pénale internationale, procèdent de cette approche de la sécurité
axée sur les individus qui transcende les frontières des États et ne fait plus de la souveraineté
nationale le pilier des relations internationales. Pour promouvoir la sécurité humaine, il faut
accepter le principe du recours à des mesures coercitives, y compris des interventions militaires
ou l’imposition de sanctions économiques globales à des régimes non démocratiques. Aux
États d’initier le mouvement par l’élaboration de politiques étrangères axées sur les individus et
non plus seulement sur les intérêts nationaux en y associant les organisations multilatérales, les
groupes de la société civile, les ONG et le milieu des affaires.
Le rapporteur préconise même un régime international de sanctions contre les multinationales qui
financent ou tirent profit des conflits. Il reconnaît que la raison d’État et le devoir d’ingérence
humanitaire coexistent difficilement. De plus, les États-Unis, notamment, conservent des habi-
tudes de grande puissance, comme le prouve son refus de signer le traité instituant la CPI ou
celui prohibant les essais nucléaires.
130 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

Il est également plus facile de proposer une ingérence internationale pour protéger les populations
civiles en Angola, au Kosovo ou en Sierra Leone qu’en Tchétchénie ou au Tibet.
Cependant, plus s’affirme l’urgence de la protection des individus dans les conflits modernes, plus
les notions de souveraineté nationale et d’ingérence humanitaire entrent dans un processus de
tension dynamique. Selon M. Axworthy, pour que la sécurité humaine prime progressivement
sur le droit des États, il faut réformer étape par étape les institutions internationales, principale-
ment le Conseil de sécurité afin qu’il établisse les normes définissant l’espace et les limites du
droit à l’ingérence, autrement dit les hypothèses où la souveraineté perd sa légitimité.
Le Rapport Evans/Sahnoun prône également une forme de droit d’ingérence et propose un droit
d’intervention des Nations unies dans tout État coupable de crimes graves et répétés contre ses
propres citoyens.
Ces documents constituent l’une des premières tentatives pour théoriser la limitation de la souve-
raineté nationale au profit du droit d’ingérence humanitaire. Il faut toutefois faire preuve de vigi-
lance lorsque le droit d’ingérence est évoqué pour justifier une guerre préventive car le droit
humanitaire fournit alors un alibi ambigu à l’exercice d’une politique de puissance (Irak en 2003).

4 Des prémices pratiques : le parallèle Kosovo/Timor


oriental/Irak/Géorgie
L’intervention de l’OTAN au Kosovo (mars-juin 1999), décidée au nom du respect des droits de
l’homme, marque le passage de la théorie à la pratique. Cette organisation de défense collective
est intervenue alors qu’aucun de ses États membres n’était menacé par la République fédérale
de Yougoslavie. La politique d’épuration ethnique et de transferts forcés de populations a justifié
le bombardement de sites militaires ou d’infrastructures civiles. Le conflit du Kosovo, que certains
commentateurs ont érigé en précédent, suscite quelques interrogations et réflexions. L’inter-
vention est-elle désormais la règle ou l’exception ? Il semble que le Kosovo constitue un cas
atypique. L’ingérence, selon Zbigniew Brzezinski, n’est envisageable que dans les régions du
monde où les voisins se sentent concernés. Voulue par les Européens, essentiellement la France,
l’Allemagne et la Grande-Bretagne et exécutée principalement par les États-Unis, cette guerre
non déclarée visait avant tout à libérer une province à fort particularisme local d’un régime
central oppressif, sans interférences économique ou stratégique. Ce consensus « atlantique » n’a
pas été partagé par tous les États dans le monde. Aux laudateurs des progrès du droit interna-
tional, coté occidental, correspondent, coté PED, les critiques à l’égard d’une régression
néo-coloniale. Le fait que l’OTAN se soit substituée à l’ONU a été mal perçue par des pays
soucieux de leur souveraineté et peu disposés à abandonner le dogme de la non-intervention
CHAPITRE 11 – L’État, acteur marginalisé ? 131

dans les affaires intérieures d’un État. Plusieurs pays d’Asie, multinationaux ou pluriethniques,
privilégient l’unité nationale et s’inquiètent de l’indépendance unilatérale de Kosovo. Le sort
réservé aux minorités ethniques, dans bon nombre de ces États, leur fait craindre la force d’un
précédent, applicable sur le continent asiatique. Cela explique aussi pourquoi la Chine et les
ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, réunies au sein du Groupe de Shanghai, ont refusé de
soutenir l’intervention russe en Géorgie en août 2008.
Les propos du président Clinton pouvaient leur faire redouter le pire : « Que vous viviez en
Afrique, en Europe centrale où n’importe où ailleurs dans le monde, si quelqu’un veut commettre
des crimes de masse contre une population civile innocente, il doit savoir, que dans la mesure de
nos possibilités, nous l’en empêcherons ».
Le parallèle avec le Timor oriental est édifiant. En septembre 1999, le porte-parole du Départe-
ment d’État américain, James Rubin, déclarait que le Timor n’était pas le Kosovo. L’appréciation
des situations est différente alors que, sur le fond, les exactions contre des populations minori-
taires sont identiques. Comment expliquer ces différences de perception ? Au Kosovo, l’inter-
vention visait, entre autres objectifs, à donner à l’OTAN une légitimité nouvelle « hors zone » (en
dehors de la zone géographique des Alliés) et à la doter d’un nouveau concept stratégique. Consi-
dérée déjà comme responsable du conflit bosniaque, la Serbie de M. Milosevic représentait un
facteur de déstabilisation régionale qu’Américains et Européens ne pouvaient plus tolérer. Au
Timor, ces considérations étaient inopérantes puisque la plupart des pays asiatiques étaient réti-
cents à l’envoi d’une force multinationale sous commandement australien, l’Asie ne disposant
pas d’une organisation de sécurité collective comparable à l’OTAN. Quel paradoxe ! Au Kosovo,
une organisation régionale intervient sur le territoire d’un État souverain et reconnu comme tel
par la société internationale, sans son autorisation. L’ONU est marginalisée et n’intervient qu’à la
fin du processus par le vote de la Résolution du Conseil de Sécurité 1244 du 10 juin 1999, fixant
les détails du plan de paix qui maintient la fiction juridique de l’intégrité territoriale serbe.
Au Timor oriental, l’ONU retrouve le rôle principal et conditionne son intervention, par le biais
d’une force multinationale dirigée par l’Australie, pays ayant reconnu l’annexion de ce territoire
dès 1978, à l’accord de l’Indonésie alors que cette même organisation mondiale n’a jamais
reconnu l’annexion du Timor-Est. Le paradoxe n’est qu’apparent. Malgré une suspension provi-
soire de l’aide internationale, les considérations géopolitiques et géostratégiques l’ont emporté
au Timor oriental. L’Indonésie est un pays indispensable à la stabilité de la zone sur les plans
démographique, militaire et stratégique (il ne faut pas oublier qu’elle contrôle plusieurs détroits
par lesquels transitent une part importante du commerce mondial).
Cet État, depuis la guerre froide, est un allié fidèle des États-Unis qui ne sont pas insensibles aux
risques de désagrégation d’un archipel de 240 millions d’habitants.
132 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

En 2003, l’ONU ne donne pas son aval à l’entrée en guerre contre l’Irak et le précédent moral
invoqué en fin de processus par les États-Unis, qui se référaient au devoir d’ingérence pour
renverser le régime irakien, peut paraître spécieux. Au-delà de l’aspect juridique, à la différence
des exemples kosovar et timorais, l’intervention en Irak comportait des risques réels de déstabilisa-
tion aggravés par l’absence d’un projet consensuel de sortie de crise élaboré par la société interna-
tionale. Malgré la mise en place d’un gouvernement intérimaire reconnu par l’ONU dans la Réso-
lution 1546 du 8 juin 2004 du Conseil de Sécurité puis la tenue d’élections démocratiques,
l’établissement d’un gouvernement d’unité nationale ainsi que l’exécution de Saddam Hussein et
des principaux dirigeants baasistes de l’ancien régime, les actes de violence n’ont pas cessé
depuis 2005. Un accord a été signé par les États-Unis et l’Irak en novembre 2008. Il prévoit un
calendrier de retrait des troupes américaines des centres urbains au 30 juin 2009, leur regroupe-
ment dans une soixantaine de bases avant un retrait définitif du pays au 31 décembre 2011.
Sans faire preuve d’un pessimisme déplacé, on ne peut que souscrire au constat établi par Thierry
de Montbrial lorsqu’il affirme que « la conduite de la politique internationale reste dominée par
des calculs d’intérêt où la justice et la morale n’occupent au mieux qu’une place restreinte ».
La crise géorgienne de l’été 2008 confirme ce constat. Prenant prétexte d’une opération armée
géorgienne en vue de reconquérir une souveraineté effective sur l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud,
maintenues lors de l’indépendance au sein du nouvel État géorgien en 1991, conformément à la
volonté de Boris Eltsine de le faire dans le cadre des frontières de l’ex-Union soviétique, la Russie a
procédé à une intervention militaire en août 2008. Elle a rejeté toute intervention des Nations
unies et sous couvert de reconnaissance de l’indépendance de ces deux entités territoriales, elle
procède de fait à une annexion de facto de ces régions séparatistes. Cette intervention russe
répond à un double objectif : d’une part conserver le leadership dans le Caucase et ainsi envoyer
un message de fermeté aux anciennes républiques de l’URSS, parfois moins coopératives que par
le passé ; d’autre part, faire payer aux Occidentaux leur soutien à l’indépendance unilatérale du
Kosovo au prix de contorsions juridiques quant à la conformité de leur décision avec la résolution
1244 précitée. Vladimir Poutine l’avait dénoncée non comme un cas sui generis mais comme un
précédent fâcheux pouvant faire jurisprudence. Pour des raisons politiques, l’indépendance du
Kosovo est apparue comme la moins mauvaise des solutions. En réalité le parallèle entre le
Kosovo et la Géorgie met en lumière deux conceptions antagonistes des relations internationales.
D’un côté, la volonté occidentale, parfois hypocrite, de surpasser la contradiction entre le principe
d’intégrité territoriale et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; d’un autre côté la volonté
russe de dépasser les antagonismes ethniques par le retour à la politique de puissance basée sur
le fait accompli par l’usage de la force.
CHAPITRE 11 – L’État, acteur marginalisé ? 133

5 Les limitations au principe de la souveraineté : l’État


« inconfortable »
Ces limitations se sont multipliées. Les États-nations sont, pour reprendre l’expression de Bùi Xuân
Quang, des États inconfortables, fragilisés par un double phénomène. Par le haut, les échanges de
marchandises, de capitaux et d’informations font fi de la géographie, les unions régionales se
voient reconnaître des compétences exclusives et le droit international commence prudemment à
reconsidérer le dogme de la souveraineté étatique (phénomène d’intégration transnationale). Par
le bas, les revendications de populations se font jour soit pour une plus grande autonomie dans
le cadre d’une large décentralisation, soit pour défendre leur droit à l’autodétermination. De
nombreuses collectivités locales disposent désormais des mêmes instruments que les États pour
s’informer et emprunter sur les marchés financiers. À l’inverse les recettes fiscales étatiques ont
diminué dans de nombreux pays en raison de la possibilité reconnue aux entreprises de déloca-
liser, totalement ou partiellement leurs activités dans des zones à faible imposition (phénomène
de fragmentation subnationale).
De plus, la lutte contre les dérives mafieuses s’annonce délicate. La volonté de captation des
richesses naturelles au profit d’affidés et l’essor de groupes mafieux contrôlant divers trafics confir-
ment plus qu’ils ne révèlent la dégradation du système politique successeur d’un État soviétique. À
un État tyrannique, podagre et tout-puissant non exempt lui-même, d’impéritie, d’improductivité
et de concussion, s’est substitué un État apparemment dominateur. Si les événements de Beslan
en septembre 2004 ont favorisé une dérive autocratique (nomination des gouverneurs régionaux,
Parlement et justice aux ordres, opposition muselée), l’État se montre souvent inefficace et miné
par la corruption.
L’État dans le monde traverse une crise. La Colombie fournit un autre exemple de société
gangrenée par des groupes criminels. L’État colombien est confronté à deux phénomènes qui se
renforcent mutuellement, la guérilla communiste et les trafiquants de drogue. En Albanie, le
marxisme-léninisme à peine abandonné, la société a retrouvé sa segmentarisation multiséculaire
en clans nordistes et sudistes.
Dans une vision plus large, il semble que le XXe siècle aura été, à la fois, celui de l’hypertrophie de
l’État et celui de son « déclin ». Certes il n’y a pas de commune mesure entre les théories de l’État
modeste et la réalité des États fantoches que submergent les mafias. De plus, il ne faut pas mettre
sur le même plan la globalisation économique qui transcende les frontières nationales et les souve-
rainetés étatiques et la tendance à l’internationalisation des réseaux criminels et terroristes. Plus de
vingt ans après le Sommet de l’Arche, à Paris, en juillet 1989, où les chefs d’État et de
134 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

gouvernement s’engageaient à renforcer la coopération pour lutter contre « l’argent sale », les
mafias du crime n’ont cessé de prospérer.
Le Crime organisé transnational (COT) représentait en 2009, 150 milliards d’euros issus des trafics
sur les êtres humains, de stupéfiants et d’armes légères et constitue, selon l’ONU, une menace
globale pour la stabilité internationale. Ce chiffre d’affaires annuel se surajoute à une masse
considérable de capitaux dont l’ampleur semble de nature à déstabiliser le système financier
mondial. Ce phénomène du blanchiment est devenu un enjeu économique qu’il faut maîtriser.
Ces opérations bénéficient des nouvelles technologies (portefeuille et courrier électroniques) qui
facilitent les transferts anonymes. Chaque marché constitue un instrument potentiel de recyclage,
y compris les acquisitions d’entreprises.
Le FMI constate que le blanchiment de l’argent sale répartit ses capitaux autour du monde, non
pas en fonction d’un taux de rentabilité mais selon la facilité à éviter les contrôles nationaux. Ces
flux financiers, qui entrent et sortent en dehors de toute rationalité économique, déstabilisent de
nombreux États, que ce soient les 35 paradis fiscaux répertoriés par l’OCDE ou à l’inverse la Russie
ou la Colombie. Selon l’OCDE, les fonds placés par les entreprises des pays du G 7 dans ces
paradis avoisinent les 250 milliards de dollars (le total des dépôts est d’environ 10 000 milliards
de dollars). Ces paradis ont en commun une taxation faible ou nulle pour les non-résidents, un
fort secret bancaire et des procédures d’enregistrement souples pour les sociétés (plus de 400
banques et deux millions de sociétés-écrans). Ils font courir un risque systémique mondial.
Créé en 1989, à l’initiative du G 7, le Groupe d’action financière sur le blanchiment des capitaux
(GAFI) qui réunit les pays de l’OCDE ainsi que la Commission européenne et le Conseil de coopé-
ration du Golfe, désire lutter contre « le côté obscur de la mondialisation ». Il a adopté en
juin 2003 une série de quarante mesures permettant d’améliorer son dispositif de surveillance
des circuits d’argent sale et de financement du terrorisme. Les résultats obtenus ne sont pas
toujours probants et en 2014, les experts estiment que l’argent sale dépassera en volume ce
qu’était le PNB américain en 1997 !
Toutefois, la crise de 2008, sans doute une opportunité historique, rend nécessaire une régulation
du système financier international et un accroissement de la transparence. En effet, on doit se
rendre compte que la législation de certains États permet l’inexistence de publication des
comptes, d’obligation de tenir un registre des actionnaires, d’avoir un minimum de capital social,
voire d’en avoir un tout court, d’aviser le registre du commerce sur les modifications des statuts,
etc. La plupart de ces sociétés n’existent pas, sont fictives et servent à contourner une obligation,
voire à commettre une infraction.
Le blanchiment progresse en dépit d’une vigilance internationale accrue. L’OCDE distingue en
effet au sein de sa liste les pays coopératifs parmi lesquels figurent les paradis bancaires
CHAPITRE 11 – L’État, acteur marginalisé ? 135

européens à fort secret bancaire (Suisse, Luxembourg, Belgique et Autriche) des pays non coopé-
ratifs qui ne sont plus que deux en 2010 (Costa Rica et Labuan en Malaisie). Quant aux rares terri-
toires figurant sur la liste grise, ils ne pèsent que 0,25 % du marché mondial de la finance off
shore. Or, empêcher les juridictions non coopératives de menacer le système financier mondial,
tel que prévu dans les déclarations d’intention adoptées lors des sommets du G 20, reste un
objectif difficile à atteindre en raison du traitement inégalitaire entre États. En dépit de plus de
600 accords bilatéraux d’échanges d’informations fiscales conclus depuis 2008, des paradis
fiscaux perdurent, parfois au sein même du territoire d’États membres du G 20 ! L’année 2011,
grâce à l’action conjuguée des différents acteurs nationaux et internationaux, permettra-t-elle de
mettre en place un système d’évaluation coercitive permanente ?
Cependant, la globalisation et l’internationalisation des activités mafieuses forment, l’une et
l’autre, les deux faces d’un monde où les États peinent à rester les acteurs principaux, sinon exclu-
sifs, des relations internationales.
Ainsi à l’extérieur, le concert des nations est devenu discordant et à l’intérieur des États, les déci-
deurs cherchent le point d’équilibre que Paul Valéry voyait toujours s’échapper en remarquant que
« l’État, trop fort, nous écrase, mais que, trop faible, il nous manque ».
Comme le fait remarquer justement Joseph S. Nye, la tendance au désengagement étatique,
cause et conséquence de la mondialisation, n’est pas, dans l’absolu, irréversible. Comme je l’indi-
quais dans la première édition de cet Essentiel en janvier 2000, nul ne pouvait exclure un retour
en grâce de l’État si la situation mondiale évoluait vers le désordre sous l’effet de récessions
économiques, d’actes terroristes, de dégradation accélérée de l’environnement ou de tout autre
événement imprévu. Les attentats du 11 septembre 2001 et les crises financières systémiques ont
prouvé que les véritables acteurs publics restent les pouvoirs étatiques nationaux dotés de vraies
monnaies convertibles et d’institutions juridiques solides. La gestion de la crise financière et écono-
mique de 2008 en est l’illustration la plus éclatante. La globalisation n’implique pas le retrait de
l’État mais réclame son renforcement, voire sa construction. Le Rapport 2005 sur la gouvernance
mondiale de la Banque mondiale apporte un éclairage intéressant. La bonne gouvernance
débouche sur des conditions de vie meilleures et sur une réduction renforcée de la pauvreté.
L’amélioration des droits, l’efficacité de l’Administration, la lutte contre la corruption ou le respect
des contrats donnent des résultats encourageants en six ou huit ans.
La Banque mondiale qui, il y a douze ans, prônait la libéralisation et les privatisations chères à
Milton Friedman, privilégie la bonne gouvernance. Elle comprend qu’un État efficace doté d’insti-
tutions pérennes et respectées permet à terme de multiplier par deux ou trois le PIB par habitant
d’un PED.
Toutefois si certains pays ont progressé, d’autres stagnent.
136 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

La société internationale se caractérisera donc toujours par son extrême complexité et sa fragilité.
Elle conservera, à terme, un caractère hétérogène en raison de la diversité géographique, cultu-
relle, religieuse, politique et économique de ses composantes. Comme le souligne l’économiste
Nicolas Baverez, le monde multipolaire en gestation « ne deviendra pas spontanément stable et
pacifique ». À l’aube du troisième millénaire, nous vivons une période intermédiaire où le temps
de l’hégémonie occidentale, et plus particulièrement américaine, s’estompe alors que celui des
pays émergents se profile (52 % de la production industrielle, 80 % des réserves de change et
42 % de la capitalisation boursière mondiale). Le nouveau paradigme s’établit donc entre pays
développés et pays émergents en concurrence pour une gestion plus efficace du capitalisme.
Toutefois, les États-Unis demeurent et demeureront encore à long terme l’unique superpuissance,
certes capable d’intervenir sur l’ensemble de la planète mais sans pour autant en avoir la volonté
ou la capacité de gestion. En dépit de l’accumulation des déficits et de la dévaluation du dollar, ils
n’en disposent pas moins de nombreux atouts démographiques, intellectuels, scientifiques et tech-
nologiques qui devraient leur permettre de retrouver une croissance forte.
La Russie, en dépit d’une rhétorique menaçante à usage interne, est devenue une puissance
souvent résiduelle et nostalgique de la gloire passée de l’URSS, incapable d’empêcher des actions
occidentales. La lutte d’influence avec les États-Unis dans les anciennes républiques de l’URSS
(États baltes ou du Caucase) est significative. L’accession du Kosovo à l’indépendance, en dépit
de l’opposition de la Russie, en est une nouvelle démonstration.
L’Europe se construit difficilement mais demeure encore inopérante dans bien des domaines,
notamment la politique de défense commune. L’année 2010 a accentué la perte d’influence du
Vieux continent et l’Union européenne apparaît divisée entre trois pôles économiques divergents ;
l’Allemagne et les États qui ont adopté son modèle renouent avec la croissance ; les pays intermé-
diaires fragilisés par la crise et sous la menace des marchés (Espagne, Italie et voire la France) et
enfin les pays fortement endettés et déficitaires en voie d’implosion (Grèce, Irlande et Portugal).
L’Union européenne sera-t-elle capable de relever le défi d’un nouveau modèle économique
et social ?
L’Asie, zone potentielle de conflictualité, se cherche. La montée en puissance de la Chine perturbe
les équilibres mondiaux : hausse des cours des matières premières et de l’énergie, hausse des
exportations vers les pays développés entraînant des pertes d’emplois, nouvelle donne stratégique
et rivalités sino-japonaises. Ainsi sur le plan diplomatique et stratégique, la Chine a rompu avec sa
traditionnelle prudence et affiche désormais sa puissance militaire ou ses intérêts lors des grands
sommets internationaux. Sur le plan économique, l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange
avec l’ASEAN est un premier pas vers la constitution d’une zone d’influence commerciale et moné-
taire. Sur le plan financier, elle joue de l’arme monétaire pour doper ses exportations et accumuler
CHAPITRE 11 – L’État, acteur marginalisé ? 137

des réserves considérables (près de 2 600 milliards de dollars fin 2010) qui lui permettent de
racheter de la dette portugaise, grecque et espagnole pour plusieurs milliards de dollars et
d’acquérir aussi des actifs stratégiques.
La conjoncture mondiale des années 2010 sera tendue et bienheureux les prophètes et les profes-
sionnels de la prévision qui décèlent, de manière péremptoire, les évolutions futures de la société
internationale. S’il est envisageable de subodorer des tendances possibles, il est périlleux de les
croire certaines.
BIBLIOGRAPHIE
Atlas
– L’Atlas des religions, Hors série Le Monde-La Vie, 2007.
– L’Atlas des migrations, Hors série Le Monde-La Vie, 2008.
– L’Atlas des civilisations, Hors série Le Monde-La Vie, 2009.
– L’Atlas des mondialisations, Hors série Le Monde-La Vie, 2010.

Ouvrages
– ARNAUD (A. J.), Dictionnaire de la globalisation, coll. Droit et société, LGDJ, 2010.
– DEVIN (G.), Sociologie des relations internationales, coll. Repères, La Découverte, nº 335,
2007.
– GRAZ (J.-C.), La gouvernance de la mondialisation, coll. Repères, La Découverte, nº 403,
3e édition, 2010.
– LEFEBVRE (M.), Le jeu du droit et de la puissance, Précis de relations internationales, PUF,
3e édition, 2007.
– LE HARDY et DE BEAULIEU (sous la dir.), Relations internationales : grands textes politiques et
juridiques, Anthemis, 2010.
140 L’ESSENTIEL DES RELATIONS INTERNATIONALES

– ROCHE (J.-J.), Les relations internationales, LGDJ, 5e édition, 2010 ; Théorie des relations
internationales, coll. Clefs, Montchrestien, 8e édition, 2010 ; Chronologies thématiques des
relations internationales de 1945 à fin 2006, coll. Carrés rouge, Gualino éditeur, 2007.
– SMOUTS (M.-Cl.) (sous la dir.), Les nouvelles relations internationales, pratiques et théories,
Presses de Sciences Po, 1998.
– SUR (S.), Les relations internationales, Montchrestien, 5e édition, 2009.

Rapports et Revues spécialisées


– Annuaire français de relations internationales, Bruylant, 2000 à 2010.
– Études internationales.
– Politique étrangère (revue de l’Institut français de relations internationales).
– Politique internationale.
– Questions internationales, La Documentation française.
– Géopolitique (revue de l’Institut international de géopolitique).
– Ramses, Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies (IFRI), éditions
Dunod, notamment les rapports 2009, 2010 et 2011.
– Revue internationale et stratégique, notamment le numéro 66, été 2007 consacré à « la
géopolitique de l’eau », Dalloz.

Quelques adresses Internet


– Banque Mondiale : http://www.worldbank.org
– FMI : http://www.imf.org
– OCDE : http://www.oecd.org
– OMC : http://www.wto.org
– ONU : http://www.un.org/french
– Union européenne : http://europa.eu.in
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N° d’impression : 10215 - Dépôt légal : février 2011

Imprimé en France
6e édition L’essentiel des les carrés 6e 6e édition
R elations internationales Droit

L’essentiel des relations internationales


Science Politique
Sciences
Le contenu du livre Le sommaire économiques
Ce livre présente en 11 chapitres l’ensemble des • Les données de la scène Sciences
connaissances nécessaires à la compréhension internationale de gestion
de tous les rapports et flux transfrontaliers, –– les relations internationales : Concours
Antoine Gazano

L’essentiel
une réalité complexe de la Fonction
matériels ou immatériels, qui peuvent s’établir publique
entre deux ou plusieurs individus, groupes ou –– les caractères de la société
internationale
collectivités. L’ensemble constitue un maillage
–– les relations internationales
d’une extraordinaire complexité qui bouge tous

des
depuis 1945
les jours et qui évolue entre « le chacun pour –– les facteurs constitutifs des

Rinternationales
soi » et le « tous pour un ». relations internationales
Au total, une présentation synthétique, • Les acteurs et les règles des

elations
rigoureuse et pratique des principes qui régissent relations internationales
les Relations internationales. –– l’État, protagoniste principal
des relations internationales
Le public –– des acteurs récents :
les Organisations
–– Étudiants en licence de Droit, de Sciences
intergouvernementales (OIG)
économiques et d’AES
–– les nouveaux acteurs : ONG, STN,
–– Étudiants des Instituts d’Études Politiques
individus, peuples
–– Candidats aux concours des grandes écoles
–– la régulation normative des
de commerce et de gestion
relations internationales
–– Candidats aux concours de la fonction publique
• Les enjeux et les défis des
relations internationales
L’auteur –– guerre ou paix ?
–– richesse ou pauvreté ?
Antoine Gazano est Maître de conférences
–– l’État, acteur marginalisé ?
à l’Université de Nice Sophia-Antipolis.

A. gazano
Prix : 13 m
ISBN 978-2-297-01626-1