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La pensée en acte : esthétique et historicité

dans les Allégories de la lecture de Paul de Man


Vangelis Athanassopoulos

L’acte de penser, tant qu’il se prolonge, est un état proprement lamentable,


une sorte de colique de toutes les circonvolutions du cerveau ; mais lorsqu’il
est achevé, il a déjà perdu la forme du penser, sous laquelle il est vécu, pour
prendre celle de la chose pensée ; et cette forme est, hélas, impersonnelle,
car la pensée est alors tournée vers l’extérieur et destinée à la communica-
tion. Il est pour ainsi dire impossible, lorsqu’un homme pense, d’attraper le
moment où il passe du personnel à l’impersonnel, et c’est évidemment pour-
quoi les penseurs donnent aux écrivains de tels soucis que ceux-ci préfèrent
éviter ce genre de personnages1.
Il n’est pas rare, dans l’histoire des idées, d’assister à un phénomène
similaire à ce que la science biologique décrit sous le nom de « spéciation
allopatrique » et qui désigne le processus suivant lequel des populations géné-
tiquement identiques se séparent par isolement géographique pour donner
naissance à des espèces différentes. Si l’on remplace l’isolement géographique
par la séparation disciplinaire et les populations humaines par ces forma-
tions plus indéfinissables mais pas moins vivantes qu’on appelle l’art et la
philosophie, on peut envisager le devenir de la pensée comme sa « spécia-
tion » loin de son pays d’origine, sans que ce pays puisse être préalablement
identifié au domaine strictement philosophique ou artistique.
Vue sous cet angle, l’opération artistique se donne comme le terrain où
la pensée se confronte à la question de sa propre effectivité et dans lequel
un certain nombre de discours, de thématiques, de questionnements et de
modes opératoires réputés philosophiques sont soumis à une sensibilité
intellectuelle qui en développe des aspects, des tournures et des ramifica-
tions qui constituent souvent le point aveugle de la philosophie comprise au
sens restreint de la discipline académique (ce point problématique à partir
duquel on tente de se voir en train de regarder, et de penser l’acte de penser
pendant qu’il se pense), une discipline qui se trouve à son tour alimentée
et questionnée par la réflexion artistique comme par son autre constitutif.
1. Robert Musil, L’homme sans qualités, trad. P. Jaccottet, Paris, Seuil, 2004, t. 1, p. 139.

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Ce rapport « allopatrique » entre l’art et la philosophie ne semble pas


coïncider avec ce que l’on nomme habituellement esthétique ou philoso-
phie de l’art, dans la mesure où tantôt l’une, tantôt l’autre, souvent toutes
les deux sont accusées de subordonner l’expérience sensible à des construc-
tions théoriques qui lui sont étrangères et de détourner à leur profit le sens
des œuvres d’art et des pratiques artistiques. Or, que l’accusation porte sur
l’autonomie esthétique comme aliénation de l’art par rapport à la réalité
sociale ou, au contraire, sur le danger « totalitaire » impliqué dans son aligne-
ment avec les utopies de l’émancipation 2, ce qui semble être en jeu, c’est
un certain mode d’inscription historique des phénomènes esthétiques qui
renvoie non seulement à l’historicité de l’art mais aussi à celle de sa théorie.
Partant du travail de Paul de Man et d’un certain nombre de remarques
faites par Fredric Jameson au sujet de la deuxième partie des Allégories de la
lecture, consacrée à Rousseau (et notamment au Discours sur l’origine et les
fondements de l’inégalité parmi les hommes3) cette contribution vise à examiner
le rapport entre l’esthétique et l’historicité au sein du discours déconstructif
en récupérant dans ce dernier son moment pratique comme ce qui fatale-
ment lui échappe mais aussi comme ce qui l’attache d’emblée à une pensée
de l’histoire4. Notre hypothèse est que les deux questions, celle de l’art et du
sensible et celle de la temporalité historique y sont tellement inséparables
que, au moment même où l’on pose la première, l’on se trouve obligé de
traiter la seconde – et vice versa. En ce sens, « esthétique » ne désigne pas
ici une discipline autonome, ni « un régime d’identification spécifique de
l’art5 » mais plutôt un enchevêtrement particulier entre le dire et le faire,
le discursif et le performatif, la structure et l’événement, qui pose la ques-
tion, on ne peut plus historique, de « l’ineffectivité du temps », c’est-à-dire

2. Voir Jacques Rancière, Malaise dans l’esthétique, Paris, Galilée, p. 9-10.


3. Voir Paul de Man, Allégories de la lecture, trad. T. Trezise, Paris, Galilée, 1989 ; Fredric
Jameson, « Immanence and Nominalism in Postmodern Theoretical Discourse. Part 2.
Deconstruction as Nominalism », dans Id., Postmodernism, or, The Cultural Logic of Late
Capitalism, Londres/New York, Verso, 1991, p. 217-259 [trad. Fl. Nevoltry, « Immanence
et nominalisme dans le discours théorique postmoderne. Partie 2 : la déconstruction comme
nominalisme », dans Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, Paris,
École nationale supérieure des beaux-arts, 2007, p. 313-366].
4. « Si le “poststructuralisme”, ou, comme je préfère le nommer, le “discours théorique”,
va de pair avec la démonstration des nécessaires incohérences et impossibilité de toute
pensée, alors, par la vertu de la persistance même de ses critiques du diachronique, et par
le jeu du mécanisme de visée qui fait invariablement apparaître au centre de son point de
mire des conceptualités temporelles et historiques, la tentative de penser l’“histoire” – de
quelque confuse et intérieurement contradictoire qu’en soit la façon – finit à la longue par
être assimilée à la vocation même de la pensée. » Ibid., p. 314.
5. Jacques Rancière, Malaise dans l’esthétique, op. cit., p. 17.

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de ce qui rend l’histoire possible et qui, pour cette raison même, ne saurait
en faire partie6.
Dans le cadre théorique qui est le nôtre ici, la « spéciation allopatrique »
dont il est question ne renvoie pas uniquement à la fortune inespérée que
la déconstruction a connue outre-atlantique (« l’Amérique, mais c’est la
déconstruction 7 ») et à ses diverses hybridations postmodernes qui ont
donné naissance à de nouvelles disciplines (études culturelles, de genre,
postcoloniales 8) avant d’être réintroduites dans son pays d’origine sous
l’appellation générique de « Fresh Théorie9 ». Elle pointe plus particulière-
ment vers le champ artistique comme vecteur privilégié de cette dissémi-
nation, réappropriation et transmutation de la critique déconstructive et
au rôle catalyseur du discours sur l’art dans l’articulation d’un ensemble de
questions théoriques élaborées à l’intérieur d’un cadre philosophique précis
(qu’on a l’habitude de désigner comme post-structuraliste) avec des problé-
matiques historiques, culturelles, sociales, politiques et identitaires que ce
cadre semblait interdire de premier abord.
Ce rôle est d’autant plus significatif que l’esthétique et la déconstruction
entretiennent des rapports ambigus : sous sa version postmoderne, cette
dernière se trouve tour à tour associée à la généralisation de l’élément esthé-
tique dans les sociétés postindustrielles (Vattimo), à la dissolution des critères
d’évaluation (Danto), voire à une « anti-esthétique » qui vise à en poser de
nouveaux (Foster)10. Et si l’expérience sensible et les diverses pratiques artis-
tiques occupent une place privilégiée dans la pensée de Jacques Derrida 11,
non seulement celle-ci empêche d’identifier le projet d’une quelconque

6. « Il s’agite en chaque temps – en chaque époque, ou suspension actuelle du temps – une


question de l’ineffectivité du temps. Ce rapport, non plus à l’actualité, mais de l’actua-
lité à ce qu’elle inactualise, c’est le rapport philosophique (quel que soit, encore une fois,
le nom qu’il prend). Et ce rapport est inévitable – il n’est pas moins évitable que l’his-
toire. » Jean-Luc Nancy, Ego sum, Paris, Flammarion, 1979, p. 14. Jacques Derrida va
dans le même sens quand il observe, à propos du caractère historique de l’impossibilité de
recouvrement du discours critique et du discours clinique sur le rapport de l’œuvre d’art
à la folie : « Cette historicité ne peut être plus soustraite, depuis longtemps soustraite à la
pensée, qu’au moment où le commentaire, c’est-à-dire précisément le “déchiffrement de
structures”, a commencé son règne et déterminé la position de la question. Ce moment
est d’autant plus absent à notre mémoire qu’il n’est pas dans l’histoire. » Jacques Derrida,
« La parole soufflée », dans Id., L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1979, p. 254.
7. Jacques Derrida, Mémoires. Pour Paul de Man, Paris, Galilée, 1988, p. 41.
8. Voir François Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations
de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2005.
9. Voir Mark Alizart, Christophe Kihm (éd.), Fresh Théorie, Paris, Léo Scheer, 2005-2007, 3 t.
10. Voir Gianni Vattimo, La fin de la modernité, trad. Ch. Alunni, Paris, Seuil, 1987 ; Arthur
Danto, Après la fin de l’art, trad. Cl. Hary-Schaeffer, Paris, Seuil, 1996 et L’art contempo-
rain et la clôture de l’histoire, trad. Cl. Hary-Schaeffer, Paris, Seuil, 2000 ; Hal Foster (éd.),
The Anti-Aesthetic, Seattle/Washington, Bay Press, 1983, préface, p. ix-xvi.
11. Voir Adnen Jdey (éd.), Derrida et la question de l’art, Nantes, Cécile Defaut, 2011.

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théorie esthétique, mais aussi, en mettant en question le logocentrisme de la


philosophie occidentale et les fondements métaphysiques de son approche
de l’art et de l’histoire, elle semble se situer à l’opposé de l’esthétique en tant
que discipline autonome autant que d’une attitude herméneutique visant à
inclure l’œuvre dans un récit historique.
L’approche demanienne de la déconstruction occupe une place parti-
culière dans ce contexte, dans la mesure où, comparée à celle de Derrida
ou de Jean-Luc Nancy, elle semble éloignée, voire hostile à des préoccupa-
tions d’ordre esthétique « dans son rejet ascétique du plaisir, du désir, et de
l’ivresse du sensoriel12 » et se laisse moins aisément inscrire dans la logique
de la culture contemporaine13. Et pourtant, comme l’observe Jameson, elle
« peut apparaître comme une opération de secours et de sauvetage in extremis
de l’esthétique […] au moment où elle semblait sur le point de disparaître
sans laisser de trace14 ». Si cette remarque laisse entendre un rapport d’ordre
historique entre l’œuvre de de Man et le contexte théorique et universitaire
américain des années 1970-198015, il s’agit là d’un rapport critique d’inac-
tualité, comparable à celui qui lie La crise des sciences européennes d’Edmund
Husserl16 avec le contexte politique allemand et européen des années 1930.
En fait, d’entrée de jeu, de Man met en suspens la question de l’historicité :
J’ai commencé à lire Rousseau sérieusement en vue d’une réflexion historique
sur le romantisme et me suis trouvé incapable d’aller au-delà de problèmes
d’interprétation spécifiques. En essayant de résoudre ces problèmes, j’ai dû
passer de la définition historique à la problématique de la lecture. Les effets
de ce déplacement, qui est d’ailleurs typique de ma génération, sont plus
intéressants que ses causes17.
Mais cet avertissement fait plus que simplement séparer le projet de l’au-
teur d’une perspective ouvertement historique. Car l’incapacité, réflexive-
ment assumée, « d’aller au-delà de problèmes d’interprétation spécifiques »

12. Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 361.


13. Le texte déjà cité de Jameson est une tentative d’opérer cette inscription à travers la
théorie marxienne de la valeur. Craig Owens, de son côté, en offre une version différente
en passant par l’œuvre de Robert Smithson et l’approche benjaminienne de l’allégorie.
Voir Craig Owens, « The Allegorical Impulse: Toward a Theory of Postmodernism, Part
2 », dans Beyond Recognition, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California
Press, 1992, p. 70-87. Pour notre part, nous avons essayé de tirer les conséquences de cette
inscription dans le cadre des rapports entre l’art contemporain et les médias de masse.
Voir Vangelis Athanassopoulos, La publicité dans l’art contemporain I. Esthétique et post-
modernisme, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 107-137.
14. Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 356.
15. Voir François Cusset, French Theory, op. cit.
16. Voir Edmund Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcen-
dantale, trad. G. Granel, Paris, Gallimard, 1976.
17. Paul de Man, Allégories de la lecture, op. cit., p. 17.

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prend néanmoins racine dans une réflexion sur l’histoire littéraire, réflexion
qui, même avortée, constitue l’arrière-fond nécessaire d’une théorie de la
lecture qui se trouve elle-même obligée d’adopter comme point de départ
les principes et catégories mêmes dont elle opère la déconstruction18. Et si
les effets du déplacement de la perspective historique vers des probléma-
tiques textuelles « sont plus intéressants que ses causes », le déplacement lui-
même n’est pas l’oubli ou le rejet pur et simple de ce qui est déplacé mais
reste marqué par une certaine complicité avec celui-ci19.
De l’autre côté, supposer que ce déplacement puisse en lui-même plaider
en faveur d’une réhabilitation de l’esthétique comme système cohérent et
unitaire, système distinct, voire opposé à la pensée historique, c’est faire un
raccourci arbitraire et une généralisation abusive qui passent à côté de la
complexité de l’opération et qui reconduisent des présupposés métaphy-
siques que la prose de de Man vise précisément à défaire. Plutôt, il convient
de chercher l’opérativité de la survivance de catégories esthétiques (fiction,
ironie, métaphore, allégorie) chez ce dernier dans l’objet particulier qu’il
choisit et la manière selon laquelle il le plie sur lui-même.
Au centre de l’analyse demanienne se trouve la manière selon laquelle
Rousseau conçoit la réflexion historique comme retour aux origines, construi-
sant « le dit état de nature », « non pas juste [comme] le passé en général,
ou n’importe quel passé historique, mais [comme] le passé historique néces-
saire – ce qui reste, ce qui doit avoir été là quand nous ôtons l’artifice, la
frivolité et le luxe décadents de la “civilisation”, tels que d’ores et déjà iden-
tifiés et dénoncés dans le Premier Discours 20 ». Or, l’état de nature sera
caractérisé par de Man comme une « fiction21 » et ramené à une « situa-
tion optionnelle », ce qui déplace son contenu historique vers « la question

18. « En principe, [le déplacement de l’histoire vers la lecture] pourrait mener à une rhéto-
rique de la lecture dépassant les principes canoniques de l’histoire littéraire qui fonctionnent
encore, dans ce livre, comme point de départ de leur propre déplacement. Notre lecture
ne laisse pas intacts les principes qui sous-tendent la diversité thématique de Rousseau,
la chronologie de Rilke et de Nietzsche, la rhétorique de Proust, mais cette conséquence
critique dépend encore de la position initiale de ces mêmes principes. On ne devrait pas
tenir a priori ou naïvement pour certaine la possibilité d’un pas supplémentaire dépassant
ce modèle herméneutique. » Ibid.
19. « Mais le rejet des catégories de périodisation des manuels est compliqué et dialec-
tique, dans la mesure où ces catégories sont retenues par le travail de de Man, où les notions
de différence radicale entre Lumières et romantisme restent en vigueur, de même qu’une
distinction, plus hésitante, entre Romantisme et Modernisme. » Fredric Jameson, Le post-
modernisme, op. cit., p. 317.
20. Ibid., p. 322-323.
21. Voir Paul de Man, Allégories de la lecture, op. cit., p. 173.

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de la naissance de l’abstraction et, en fait, de la conceptualisation philoso-


phique en tant que telle22 ».
« Fiction » désigne ici le mécanisme textuel – en fait, la textualité en tant
que telle, dans la conception de de Man – suivant lequel la distinction entre
l’au-delà et l’en deçà du texte est faite dans le texte et qui produit ainsi l’ori-
gine – l’état de nature d’avant l’émergence du langage mais aussi la subjec-
tivité de l’auteur23 – comme effet de la structure du texte. Le mécanisme
fictionnel se donne ainsi comme ce qui rapporte les conditions de possibi-
lité de l’histoire à celles de la conceptualisation philosophique à travers une
approche particulière de la métaphore, bien différente de celle qui a permis
à l’esthétique d’en faire la « marque du génie créateur » et l’« essence même
du langage poétique24 ».
La métaphore néglige l’élément fictif ou textuel dans la nature de l’entité
qu’elle connote. Elle suppose un monde dans lequel les événements intra-
et extratextuels, les formes littérales et figurées du langage peuvent être
distingués, un monde dans lequel le littéral et le figuré sont des propriétés
qui peuvent être isolées et, par conséquent, échangées et substituées l’une à
l’autre. C’est une erreur, bien qu’on puisse dire qu’aucun langage ne serait
possible sans elle25.
Si cette approche s’oppose à la conception traditionnelle de l’opération
métaphorique, c’est qu’elle refuse d’y voir un effet de superstructure du
langage, en la situant au contraire à sa base, comme sa source, son origine
ou son fondement (elle n’est plus « l’espace dans lequel le langage est libéré
du littéral et du référentiel » mais « la cause profonde des illusions litté-
rales et référentielles elles-mêmes26 »). Et c’est ainsi que la métaphore cesse
d’être une simple « figure » pour devenir une « erreur nécessaire », dans la
mesure où elle s’identifie avec l’émergence du langage en tant que tel comme
processus de généralisation, d’abstraction et de conceptualisation qui réduit
le monde hétérogène des objets particuliers à des catégories fondées sur une
relation, une équivalence ou une ressemblance préalables27.

22. Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 325, traduction revue (p. 227 de l’édi-
tion originale).
23. Voir ibid., p. 343.
24. Ibid., p. 325.
25. Paul de Man, Allégories de la lecture, op. cit., p. 190.
26. Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 325.
27. Cet intérêt pour le langage en tant que thématisation problématique, ainsi que la
méfiance « thérapeutique » à l’égard de l’habitus linguistique ne sont pas sans renvoyer aux
préoccupations du Wittgenstein des Philosophische Untersuchungen. Toutefois, et au-delà
de la distance qui sépare l’approche et la terminologie analytiques de la déconstruction
demanienne et qui rend nécessaire un transcodage qui nous ne pouvons opérer ici, nous
nous contenterons d’observer que la « thérapie » wittgensteinienne postule la possibilité

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Jameson tient à distinguer cette lecture du Discours sur l’origine et les


fondements de l’inégalité parmi les hommes de la perspective adoptée par
Derrida dans De la grammatologie28, dans la mesure où l’insistance de ce
dernier sur les contradictions internes du texte de Rousseau serait remplacée
chez de Man par « un intérêt philosophique d’un genre assez différent, qu’il
serait erroné de qualifier d’épistémologique et dans lequel le problème des
origines est également, d’une certaine manière, transformé29 ». Il n’est pas
ici le lieu de discuter le rapport entre Derrida et de Man et leurs versions
respectives de la déconstruction. Néanmoins, nous nous permettrons l’ob-
servation suivante : si le problème de la naissance de la conceptualisation
philosophique n’est pas exactement épistémologique, c’est qu’il se situe en
amont de la division épistémique et disciplinaire comme ce qui la rend
possible, il n’est pas son produit mais sa condition préalable. Ceci veut dire
que dans l’état des choses visé, l’histoire et l’esthétique ne sont pas encore
distinguées par leurs discours respectifs comme des épistémês séparées et que
le problème posé est aussi bien celui de la possibilité de leur séparation. C’est
dans ce sens que nous pouvons comprendre le rapprochement opéré par
Jameson entre l’entreprise de de Man et ces « hauts faits de la pensée et de
la conceptualisation » qui se donnent comme tâche de « partir de zéro dans
le domaine de la réflexion30 ». Dans la mesure même où cette tâche coïn-
cide avec le retour aux origines des catégories philosophiques, elle n’est pas
sans rappeler que, au moment où celles-ci font leur apparition, chez Platon,
la question de l’art est inséparable d’une réflexion métaphysique qui vise la
sphère publique et la vie politique de la cité31.
de rectifier les erreurs du langage, tandis que de Man fait de l’erreur la condition même de
possibilité de ce dernier. Voir Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, trad. F. Dastur
et al., Paris, Gallimard, 2004. Sur Wittgenstein, voir également Dominique Chateau, « Les
ressemblances de famille », dans Id., La question de la question de l’art, Saint-Denis, Presses
universitaires de Vincennes, 1995, p. 15-29 et Pierre Hadot, Wittgenstein et les limites du
langage, Paris, Vrin, 2004.
28. Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Éditions de Minuit, 1967.
29. Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 325.
30. Ibid., p. 315 et 316.
31. Voir Platon, La République, Livre X, trad. R. Baccou, Paris, GF Flammarion, 1966.
En ce sens, et quelles que soient les différences entre les arguments respectifs de Derrida
et de de Man, la précondition requise par le premier, à savoir « que nous continuons effec-
tivement à “croire” en la différence du passé, malgré l’incohérence de cette conception »,
répercute au niveau « politique et intellectuel » la survivance de catégories esthétiques qui
caractérise le second comme marque indélébile de la dépendance de la déconstruction des
distinctions mêmes qu’elle vise à saper. Voir Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit.,
p. 325. Mais aussi, cette « croyance » infondée se donne comme le point d’articulation de
l’historique avec l’épistémologique, l’esthétique et le politique ; car maintenir la foi en la
différence du passé ouvre la possibilité d’imaginer un avenir différent, même si « par défi-
nition, la thèse de la différence et du changement veut justement dire cela, que le passé [et
l’avenir] est inaccessible et inimaginable ». Ibid., p. 324. Inaccessibilité de l’histoire comme
partie de l’histoire qui prend aujourd’hui une résonance particulière sur fond de poésie

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L’opération métaphorique se donne ainsi chez de Man comme ce qui


permet le passage du contenu historique du problème de l’origine vers la
question de la naissance de la conceptualisation philosophique comme
ressemblance. Or, ce passage est lui-même une métaphore32, l’identification
de l’abstraction comme opération métaphorique est elle-même une « erreur
nécessaire » qui rejoue le moment originel et fictif où la ressemblance (la
mimésis) et la différence (historique) naissent ensemble. En d’autres termes,
et au-delà de ses résonances nietzschéennes, le déplacement (c’est-à-dire la
survivance en même tant que la transformation) de l’opération métaphorique
ne vise pas à remplacer le discours historique par des catégories esthétiques ;
plutôt, il signale leur origine et leur caractère problématique communs, leur
interdépendance constitutive et l’impossibilité de leur séparation.
De l’autre côté, placer la métaphore à la base du processus de la connais-
sance (philosophique, historique, ou autre), c’est non seulement remettre
en cause la validité de celle-ci ainsi que les prétentions du langage à la litté-
ralité et à l’objectivité mais aussi récupérer le moment « esthétique » de ce
processus comme celui de la pensée en train de se faire, moment qui en
détermine les conditions opérationnelles de possibilité. Et si ce déplace-
ment remet en cause la différence entre le littéral et le figuré, tout comme
la distinction entre des catégories telles que l’histoire, la philosophie ou
la littérature, non seulement il continue d’en dépendre mais il est aussi
accompagné d’un jugement de valeur (« erreur ») qui, bien qu’il ne puisse
être qualifié d’esthétique (dans la mesure où la subjectivité requise par ce
type de jugement se donne chez de Man comme un effet de la structure du
langage), il partage néanmoins avec le jugement esthétique l’impossibilité
de trouver ailleurs qu’en lui-même son critère d’évaluation, dans la mesure
où la structure même du langage nous interdit d’en sortir pour le soumettre
à notre jugement (d’où la « nécessité » de l’« erreur »)33. S’il est impossible
« d’appréhender une chose sans laquelle, jamais, nous ne pouvons être34 »,
il reste que la tâche de la philosophie est de considérer les choses du point
de vue de leur nécessité, c’est-à-dire de leur inexistence. Ceci ne veut pas
dire que la philosophie soit impossible mais que sa tâche s’identifie à cette

brechtienne : « Remballez la musique ! / Comme ils ont filé, la soupe finie ! / Leurs regards
aujourd’hui ne savent s’élever / Plus haut que le bord de l’assiette. / Ils ne croient plus à rien
qu’à ce qu’ils tiennent dans leurs mains. / Croient-ils même à leurs mains ? » Bertolt Brecht,
Sainte Jeanne des abattoirs, trad. G. Badia, Paris, L’Arche, 1974, p. 16, nous soulignons.
32. Comme l’observe Jameson, « la métaphore […] est, chez de Man, elle-même un acte
métaphorique ». Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 340. Cette conception
de la métaphore est à mettre en rapport avec celle de Derrida dans « Signature événement
contexte », dans Id., Marges. De la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 365-393.
33. Voir Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 326.
34. Ibid., p. 319.

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impossibilité même, une tâche qu’il est impossible d’éviter35. Au-delà de


leurs sensibilités respectives, l’opérativité de la déconstruction de de Man
et de Derrida, mais aussi de celle de Jean-Luc Nancy, dépend du maintien
et de la réactualisation constante et assumée de ce double bind, de l’impos-
sibilité avérée de se placer en dehors du langage, du corps, de l’Être et de la
nécessité de le faire.
Si l’erreur est nécessaire, le terme « erreur » ne semble pas approprié et
pourtant c’est ce jugement, avéré impossible par la suite, qui déclenche le
processus de la déconstruction demanienne. En ce sens, la portée propre-
ment historique ou politique de cette attitude intellectuelle ne doit pas être
cherchée du côté d’un discours sur l’histoire ou la politique mais plutôt du
côté de cet « acte de langage » particulier qui consiste à établir un jugement
alors qu’il est de toute évidence impossible de le faire. En ce sens, on peut
transposer dans le texte de de Man ce que ce dernier établit à propos du
Contrat social : dans la mesure où il « a recours aux principes d’autorité qu’il
subvertit », il se donne comme une allégorie « qui retombe dans la figure
[la métaphore] qu’elle a déconstruite ». De Man, à l’instar de Rousseau,
« persiste à accomplir ce dont il a montré l’impossibilité ». Mais ce qu’il
accomplit et ce dont il a montré l’impossibilité ne sont pas exactement la
même chose, ou, plutôt, ils se situent à deux niveaux différents du discours,
aussi différents que ce que le discours dit et ce qu’il fait en le disant, ce qu’il
« exécute [performs], ce qu’il ne cesse de faire après avoir établi que cela ne
pouvait être fait36 ».
Ceci doit prévenir contre une certaine lecture « pluraliste » de la déconstruc-
tion et de sa transposition acritique dans le cadre d’une idéologie postmoder-
niste qui y voit l’affirmation de l’équivalence généralisée, de la liquidation
pure et simple des critères d’évaluation et de l’impossibilité de distinction
et de choix. Mais il ne s’agit pas non plus de rejeter en bloc toute tenta-
tive postmoderne de lier les enjeux et les modes opératoires de la critique
déconstructive avec ceux de l’art et de la culture contemporaine. Si cette
tentative peut comporter un pouvoir critique, c’est dans la mesure où, au

35. Une tâche qu’elle partage aussi avec la littérature : « Dépossédés d’une langue univer-
selle après l’aventure de la tour de Babel, autoritairement éconduits, devenus étrangers
au monde que nous habitons, privés d’une place à tenir et d’une détermination à agir,
condamnés à l’errance, nous nous engageons alors, de l’intérieur de nos langues respectives
et relatives, à tenter de tisser un monde signifiant, parallèle et décalé, dont la motivation
serait de traduire, transposer, doubler, dupliquer, réfléchir celui qui nous est interdit. » Luc
Lang, Délit de fiction, Paris, Gallimard, 2011, p. 34-35. Derrida, pour sa part, a insisté
à plusieurs reprises sur la déconstruction comme impossible ou l’impossible. Voir, entre
autres, Jacques Derrida, L’université sans condition, Paris, Galilée, 2001.
36. Voir Paul de Man, Allégories de la lecture, op. cit., p. 329 et Fredric Jameson, Le post-
modernisme, op. cit., p. 346-347. Ce rapprochement entre de Man et Rousseau est opéré
par Jameson lui-même plus haut dans son texte, p. 316 et 326.

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38 vangelis athanassopoulos

lieu de se servir de la déconstruction comme système et méthode, c’est-


à-dire comme idéologie, elle vise à y récupérer la possibilité d’un juge-
ment ad hoc qui puisse répondre à la situation historique postmoderne (et
à plusieurs égards actuelle) dans laquelle plus les choix paraissent restreints,
voire impossibles, plus leur urgence se fait sentir. Et si la déconstruction
demanienne résiste par elle-même à sa généralisation et à sa systématisation,
ce qui peut y sembler transposable, réutilisable et réactualisable, c’est un
processus « thérapeutique » qui, au lieu de se substituer à l’objet déconstruit,
se défait lui-même, comme une gomme, au moment même où il défait cet
objet auquel, par là, il s’identifie.
Cette lecture critique de de Man tente de tirer les conséquences du dépla-
cement de la focale, chez ce dernier, « de la structure vers l’événement, du
postulat d’une relation structurale au sein d’un moment textuel vers ses
effets subséquents qui désagrègent alors la structure initiale37 ». En ce sens,
la revalorisation de l’esthétique, que Jameson attribue à de Man, se donne
comme l’« effet » d’un processus de distinction et d’évaluation qui dépend
moins d’une « cause » préalable (le critère impossible) que d’un mécanisme
réflexif attribué au texte lui-même. Si, d’un côté, toute tentative d’évalua-
tion s’avère problématique et contradictoire, c’est que, de l’autre, son critère
se trouve déplacé vers la capacité du texte à se déconstruire de l’intérieur
en développant la conscience de ses propres ambiguïtés et contradictions :
Le paradigme de tout texte consiste en une figure (ou un système de figures)
et sa déconstruction. Mais comme ce modèle ne peut être achevé par une
lecture définitive, il engendre à son tour une superposition figurée supplé-
mentaire qui raconte l’illisibilité du récit précédent. En contraste avec les
récits déconstructeurs primaires centrés sur les figures et finalement toujours
sur la métaphore, on peut nommer allégories ces récits au deuxième (ou
troisième) degré. Les récits allégoriques racontent l’histoire de l’échec de
la lecture tandis que les récits tropologiques, comme le second Discours,
racontent l’histoire de l’échec de la dénomination. Il ne s’agit là que d’une
différence de degré et l’allégorie n’efface pas la figure. Les allégories sont
toujours des allégories de la métaphore et, comme telles, toujours des allé-
gories de l’impossibilité de la lecture – phrase dans laquelle il faut « lire » le
« de » génitif comme une métaphore38.
Si cette réflexivité apparaît comme « survivance » d’un modèle évaluatif
d’ordre esthétique39, elle ne se laisse pas pour autant assimiler à l’intérieur
37. Paul de Man, Allégories de la lecture, op. cit., p. 326, traduction revue.
38. Ibid., p. 250.
39. Dans la mesure où cette conception du texte se donne chez de Man comme « la
définition même du “langage littéraire” en tant que tel ». Voir Fredric Jameson, Le post-
modernisme, op. cit., p. 348 et 357.

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LES ALLÉGORIES DE LA LECTURE de paul de man 39

du cadre discursif de l’autoréférence et de l’autonomie auquel ce modèle se


trouve traditionnellement associé. Non seulement à cause du statut problé-
matique, chez de Man, de la subjectivité et de la sensibilité, précédemment
mentionné, mais aussi parce que le terme d’allégorie, convoqué pour décrire
l’opération proprement réflexive du texte, renvoie précisément au « refoulé »
de l’esthétique moderne, à ce qui y est dévalué comme extrinsèque et acces-
soire et, pour cette raison, banni hors de l’œuvre d’art40. La réflexivité se
donne chez de Man sur un mode pour ainsi dire négatif41 qui déconnecte
la conscience de soi de la notion d’identité comme coïncidence (avec soi).
D’où aussi sa dimension simultanément méta- et proto-esthétique : l’allé-
gorie comme récit de deuxième, voire de troisième degré qui raconte (ou,
plutôt, qui échoue à raconter) ce qui se situe en dehors de tout récit, mais
qui rend le récit possible. Or, plutôt que de chercher l’articulation des deux
extrêmes (la réflexivité comme conscience de soi et la nécessité d’un lieu
impossible au-delà du langage) dans une direction métaphysique et/ou
idéologique, comme le fait Jameson 42, on devrait insister sur l’effectivité
de l’« effet » esthétique, c’est-à-dire sur ce que le texte se fait lui-même – et
qui est désigné par le déplacement de la structure vers l’événement, dépla-
cement du comment le texte est fait vers les conséquences que cette fabri-
cation a sur son propre contenu.
En ce sens, les deux aspects de la réflexivité allégorique que Jameson consi-
dère comme différents, l’un lié à la naissance du langage comme abstrac-
tion qui se saisit en tant que telle et l’autre lié à la valorisation esthétique 43,
convergent dans la tentative demanienne de « comprendre la mécanique du
langage au moment précis de son opération44 ». Ce moment, qui désigne

40. « Si donc un tableau allégorique se trouve avoir par surcroît une valeur artistique, cette
valeur n’est en aucune façon solidaire ni dépendante de son intention allégorique ; une
pareille œuvre sert, en même temps, à deux fins, l’expression d’un concept et celle d’une
Idée ; seule, l’expression d’une idée peut être le but de l’art ; l’expression d’un concept est
une fin d’un tout autre ordre ; c’est un amusement agréable, c’est une image destinée à
remplir, comme font les hiéroglyphes, l’office d’une inscription. » Arthur Schopenhauer, Le
monde comme volonté et représentation, trad. A. Burdeau, Paris, PUF, 1992, p. 338. Sur le
retour de l’allégorie dans le postmodernisme, voir Craig Owens, « The Allegorical Impulse:
Toward a Theory of Postmodernism », dans Id., Beyond Recognition, op. cit., p. 52-69 et
« The Allegorical Impulse: Toward a Theory of Postmodernism, Part 2 », art. cité. Voir
également Vangelis Athanassopoulos, « Notes sur le retour de l’allégorie dans le postmo-
dernisme », dans Frédérique Toudoire-Surlapierre, Nicolas Surlapierre (éd.), Des pouvoirs
visionnaires de l’allégorie, Paris, L’Improviste, 2012, p. 225-235.
41. D’où aussi les diverses tentatives de rapprochement de la déconstruction en général
et de sa version demanienne en particulier avec la dialectique négative adornienne. Voir,
respectivement, Pierre V. Zima, La déconstruction. Une critique, Paris, L’Harmattan, 2007
[1994] et Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 328-329.
42. Ibid., p. 349-350.
43. Voir ibid., p. 356.
44. Ibid., p. 341.

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40 vangelis athanassopoulos

un processus créatif plutôt qu’un instant originel, est le moment d’élabo-


ration d’une pensée en acte, celui du retour « à l’acte de penser comme
praxis45 », selon une modalité réflexive qui ne se rapporte pas à la question
de l’être comme identité mais à celle du faire comme événement : ce qui
ne peut coïncider, c’est ce que le langage dit avec ce qu’il fait en le disant
(c’est-à-dire, aussi, ce que de Man lui-même dit de l’esthétique avec ce qu’il
en fait)46. Dévalorisée comme aisthesis, l’esthétique est revalorisée comme
praxis qui déclare impossible ce qu’elle est par ailleurs en train de performer,
ou, inversement, qui performe sa propre impossibilité.
Comme le note Jameson, de Man, tout en assignant « à l’apparence
sensible le statut négatif de l’idéologie esthétique et de la fausseté », garde l’art
(ou du moins la littérature) comme domaine privilégié où le langage se
déconstruit et où, par conséquent, une version très tardive de la « vérité »
pourrait se trouver encore disponible. L’expérience esthétique est ainsi à
nouveau valorisée, mais sans la séduction de ces plaisirs esthétiques qui ont
toujours semblé faire partie de son essence propre, comme si l’art était une
pilule à avaler en dépit de son enrobage de sucre […]47.
Cependant, étant donné que ce modèle (réflexif ) ne peut être achevé par
une lecture définitive, le terme de « vérité », même entre guillemets (tout
comme celui d’« erreur ») ne semble pas en mesure de rendre compte de
ce qui est en jeu ici, en tout cas pas si l’on considère la « vérité » comme
quelque chose qui se situe à l’intérieur du discours, comme adéquation du
langage avec lui-même. En ce qui nous concerne, nous préférerons y voir
un effet du langage comme acte et envisager l’art comme la formalisation
de l’écart mouvant entre « le dire » et « ce qui est dit48 ».
Sous ce prisme la notion de fiction, dont nous sommes partis, ne veut
pas simplement dire l’erreur et la fausseté mais renvoie plus spécifique-
ment au langage comme fabrication, création, modelage, invention49. Cette
45. Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 316, traduction revue.
46. C’est dans ce sens que nous pouvons entendre l’observation de Jameson, déjà évoquée,
selon laquelle la métaphore est, chez de Man, elle-même un acte métaphorique. Ce sens est
complémentaire plutôt qu’opposé à celui retenu par Jameson : pour ce dernier, l’acte méta-
phorique renvoie à « un violent accouplement d’objets distincts et hétérogènes », tandis
qu’ici, il désigne l’écart produit entre le dire et le faire. Voir Fredric Jameson, Le postmo-
dernisme, op. cit., p. 340.
47. Ibid., p. 361.
48. « Le langage est l’incorporel (comme disaient les Stoïciens). Le dire est corporel, en
tant que voix audible ou trait visible, mais ce qui est dit est incorporel, c’est tout l’incor-
porel du monde. Il n’est pas au monde ou au-dedans du monde comme un corps : il est
dans le monde le dehors du monde. » Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris, Galilée,
1996, p. 108.
49. Voir Luc Lang, Délit de fiction, op. cit., p. 27-49. « La fiction englobe ainsi tout autant
l’idée de la réalité et de la vérité que celle de leur illusion » (p. 30).

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LES ALLÉGORIES DE LA LECTURE de paul de man 41

conception de la fiction comme acte de langage, inhérente à l’étymologie du


terme et remise à jour par la théorie littéraire, remonte, comme Luc Lang
le rappelle, aux fictions légales (fictiones), qui, au Moyen Âge, désignent les
règles juridiques qui « suppléent à l’ordre naturel quand celui-ci demeure
trop silencieux parfois, dans l’expression de la volonté divine touchant aux
âmes ou à l’ordre social et politique50 ». La fiction est une métaphore et la
métaphore est une fiction, un arte-fact qui assure le passage à ces endroits
où, faute de modèle, « l’harmonie du monde n’est pas explicite », tradui-
sant « en langage des “passages obscurs”, des “trous de sens” qui produi-
saient jusque-là des discontinuités, des brisures dans la plénitude signifiante
du monde 51 ». Mais il ne faudrait pas pour autant confondre l’approche
demanienne de l’allégorie comme événement avec la théorie pragmatiste
des actes du discours : la notion de « performatif » de John L. Austin ouvre
à un discours du faire qui, dans la mesure où il se propose de dépasser l’op-
position entre la parole et l’action en incorporant dans le langage ce qui
s’en trouve par définition exclu – et que nous pouvons synthétiser ici sous
le terme d’histoire –, postule la possibilité de coïncidence entre le dire et le
faire52. Or, en termes demaniens, cette coïncidence est encore une fiction,
une métaphore qui, en faisant le langage parler de ce qui le parle, refoule
son propre caractère d’acte 53 ; ce n’est pas la fiction en soi qui est une erreur,

50. Ibid., p. 30-31.


51. Ibid., p. 31 et 32.
52. Voir John L. Austin, How to do Things with Words, Oxford, Oxford University Press,
1962 [trad. G. Lane, Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970]. Comme le note Jameson,
la théorie d’Austin, en déplaçant les « limites structurelles de la linguistique, qui doit se
constituer en excluant tout ce qui se trouve en dehors de la phrase (action, “réalité”, et ainsi
de suite) […] apporta soudain une façon de parler en termes “linguistiques” de cette réalité
non linguistique exclue, comme une sorte de nouvel “autre” au sein de la philosophie du
langage qui, en paraissant assurer une place pour l’action à l’intérieur de la nouvelle termi-
nologie linguistique, justifiait désormais l’extension de cette terminologie à “tout” ». Fredric
Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 340. Pour une critique des positions d’Austin, voir
Jacques Derrida, « Signature événement contexte », art. cité.
53. « L’acte métaphorique engage constitutivement l’oubli ou le refoulement de lui-
même : les concepts générés par la métaphore dissimulent immédiatement leurs origines
et se présentent comme vrais ou référentiels ; ils émettent une prétention à être un langage
littéral. » Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 344, traduction revue. Il faudrait
noter que la traduction originale présente ici un contre-sens. Il serait par ailleurs intéres-
sant de rapprocher cette remarque non seulement de ce que dit Nietzsche de la métaphore
dans Le livre du philosophe mais aussi de ce que Louis Marin appelle « dénégation » dans le
contexte du dispositif classique de la représentation picturale. Voir Friedrich Nietzsche, Le
livre du philosophe, trad. A. Kremer Marietti, Paris, GF Flammarion, 1991 ; Louis Marin,
Détruire la peinture, Paris, Flammarion, 1997 [1977]. Dans le premier cas notamment, le
style d’écriture adopté, truffé de métaphores, enchevêtre d’une manière singulière le sujet
du texte avec l’opération même de son énonciation. Sur Nietzsche et la métaphore, voir,
entre autres, Sarah Kofman, Nietzsche et la métaphore, Paris, Galilée, 1983 ; Angèle Kremer
Marietti, « Nietzsche, la métaphore et les sciences cognitives », Revue tunisienne des Études
philosophiques, 28-29, 2001, p. 27-45 (http://www.dogma.lu/txt/AKM-Nietzsche-meta.htm,

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42 vangelis athanassopoulos

mais le fait de négliger son caractère fabriqué, inventé, bref, actif. Si l’his-
toire reste (fatalement ?) en dehors du « discours du faire », c’est dans la
mesure où elle renvoie au faire du discours.
Ce qui paraît antihistorique chez de Man, c’est l’impossibilité de raconter
une histoire, de dépasser quelques problèmes de lecture pour aller vers une
définition historique. (Faudrait-il souligner que le terme de lecture acquiert
dans ce contexte un caractère résolument actif, inséparable de l’événement
de l’écriture.) Le problème, c’est que quand on veut raconter une histoire,
pour que l’histoire existe, l’on se rend compte qu’elle doit tourner autour
du même problème insoluble, celui des conditions qui permettent de penser
historiquement, qui déterminent la possibilité même de l’histoire, l’on se
rend compte que son déroulement est comme celui d’un thème et de ses
variations ; ne pas pouvoir raconter une histoire, c’est peut-être prendre l’his-
toire à bras-le-corps, c’est l’identifier à la forme même de son impossibilité.
Ainsi, d’une certaine manière, le parti pris méthodologique des Allégories
de la lecture éloigne et en même temps rapproche ce texte de la question de la
temporalité historique, dans la mesure où l’esthétique y permet de rapporter
– de lier, de métaphoriser – cette question à celle, philosophique, de la nature
du langage. Sauf qu’ici la temporalité n’est pas comprise comme durée mais
comme irréversibilité, l’histoire ne se déroule pas comme récit mais comme
événement. Si l’on peut retrouver dans cette structure la fonction tradi-
tionnelle de l’esthétique (et de l’art) comme lien et intermédiaire, l’un des
buts de cette contribution était précisément d’insister sur l’écart que ce lien
introduit : la base du rapprochement n’est pas la fiction de l’identité mais
l’événement de cet écart54. L’aporie du texte renvoie à la difficulté où à l’im-
possibilité dont il est issu, l’impossibilité de lecture renvoie la déconstruction
à la question de l’histoire comme à son point aveugle, le point impossible à
partir duquel on peut voir, théoriser et historiciser. Mais ce que le texte fait
de cette impossibilité, c’est un événement qui, tout en déconstruisant l’his-
toire comme concept, la produit comme fiction, dont le caractère fictif tend

consulté le 25 octobre 2015) et Monique Dixsaut, « Nietzsche et le métaphorique : des


métaphores, des concepts et des catégories », Recherches sur la philosophie et le langage, 9,
1988, La Métaphore, p. 155-172.
54. Événement d’autant plus imprévisible qu’il se place d’emblée sous le signe de l’échec :
« […] puisque le problème initial ne peut être résolu (il n’y a aucune “solution” au dilemme
métaphorique), il n’autorise pas non plus de résultat unique, mais produit une variété de
tentatives de solutions dont on ne peut prédire ni théoriser par avance le mode d’échec,
bien que logique après coup ». Fredric Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 346. Sur
l’imprévisibilité, voir également Jean-Luc Nancy, « Surprise de l’événement », dans Id.,
Être singulier pluriel, op. cit., p. 185-202.

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LES ALLÉGORIES DE LA LECTURE de paul de man 43

à s’identifier à sa dimension active et performative55. Fiction veut dire ici


la réalité de la fabrication de l’histoire56 et événement ce qui sort du temps
permettant à l’histoire d’avoir lieu57, « passage obscur » dont l’affinité avec
l’esthétique tient en ceci que les œuvres d’art se donnent à nous, précisé-
ment, comme des trous noirs dans le tissu discontinu du temps historique.

coda
« Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence58. » Mais s’il y
a de l’indicible, il n’y a aucun mystère à cela. Car ce qui ne peut être dit,
ou écrit, il doit rester en dehors du langage, non pas parce que cela relève-
rait d’une révélation ésotérique ou d’une réalité inapprochable mais parce
que c’est ce qui rend le langage possible, quelque chose qui n’est pas encore à
proprement parler, espace vide de scansion dynamique de l’avant et de l’après
du signe. Ce qui reste en dehors du langage, cet impossible dont le langage
dépend et dont l’in-effectivité est l’un des enjeux majeurs de la déconstruc-
tion, cet espace que le langage ne peut contenir est celui de son effectuation
et non pas de son autosuffisance (encore qu’une approche véritablement
dialectique saurait démontrer la proximité des deux positions), espace struc-
turé autour d’un point aveugle qui, s’il peut devenir objet d’écriture, n’est
jamais objet écrit. La différence entre dire et faire, c’est que l’on ne saurait
dire ce que l’on fait. Il en va de même pour l’écriture. Je ne saurais dire ce
que j’écris (en fait, je veux dire autre chose). Mieux : ce que j’écris, il faut
surtout que je ne le dise pas. Ce que je fais en écrivant, il faut surtout que
je ne l’écrive pas, pas ici, pas maintenant.

55. D’où aussi la différence entre la « narrativité interne » de l’analyse de de Man et la « narra-
tivité externe » de la « dialectique des Lumières » d’Adorno et Horkheimer. Voir Fredric
Jameson, Le postmodernisme, op. cit., p. 329.
56. Comme un « ingénieux meuble bricolé ». Ibid., p. 315-316.
57. « […] un “nouveau” concept d’écriture qui correspond aussi à ce qui a toujours résisté
à l’ancienne organisation des forces, qui a toujours constitué le reste, irréductible à la force
dominante qui organisait la hiérarchie – disons, pour faire vite, logocentrique. Laisser à ce
nouveau concept le vieux nom d’écriture, c’est maintenir la structure de greffe, le passage et
l’adhérence indispensable à une intervention effective dans le champ historique constitué ».
Jacques Derrida, « Signature événement contexte », art. cité, p. 393.
58. Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, trad. G.-G. Granger, Paris, Gallimard,
1993 [1922], p. 112.

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