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Luis J.

Prieto

Études
de linguistique et de
sémiologie générales

Librairie Droz, Genève - Paris


\
Luis J. Prieto

Etudes
de linguistique
etde
sémiologie générales

Genève
Librairie Droz
11, rue Massot

1975
© Copyright 1975 par Librairie Droz S.A., Genève (Suisse) ,
AU rightsreserved. No part of this book may be reproduœd or translated in any form, by print, photoprint,
microfilm, microfiche or any other means without written permission from the publisher.
Imprimé en Suisse
AVANT-PROPOS

Je n'entends pas nier a priori la possibilité que des articles publiés par un
auteur au cours de vingt années constituent un tout synchronique. Ce
recueil, en tout cas, qui réunit des textes parus entre 1954 et 1974, ne l'est
pas. Pour qu'il le devienne il aurait fallu entreprendre la refonte, d'une
bonne partie de ces textes, et, je dois l'avouer,µ m'a été difficile de saisir le
sens qu'aurait eu une telle tâche. Ce n'est donc pas l'état où se trouvent,
pour un auteur, certains problèmes, mais plutôt l'évolution que, chez lui, ils
ont subie, que l'on trouvera dans ce livre.
Les articles reproduits n'ont donc pas été modifiés sur le fond. J'ai
essayé, gar contre, d'en améliorer la forme, surtout pour les plus anciens,
qui ont été généralement rédigés d'abord en espagnol et traduits ensuite en
français, dans des conditions difficiles, pour publication. A part les tout
récents, j'ajoute à chaque article une «postface», soit pour signaler ma
position actuelle à propos d'un problème lorsqu'elle diffère beaucoup de
œlle que je prends dans le texte reproduit, soit pour répondre à des critiques
ou à des commentaires qu'ont suscités mes travaux, soit, enfin, pour
poursuivre simplement la discussion des problèmes traités. .
Je voudrais pour finir remercier, au nom de la Librairie Droz et en mon
nom, les Directeurs de revues et les Maisons d'édition qui, en autorisant la
reproduction des textes qui le composent, ont rendu possible la publication
de ce livre. ·
L. J. P.
Genève, juin 197 4.
1,

,,,, "
TRAITS OPPOSITIONNELS ET
TRAITS CONTRASTIFS *

1. Dans ses Principes, Troubetzkoy appelle «phonèmes» les « unités


r,honologigues gui, au point de vue de la langue en question, ne se laissent
ras analyser en unités phonologiques encore elus petites et successives ». 1
La différence fondamentale entre cette définition du phonème et celle du
Projet du Cercle linguistique de Prague, qui le définit comme une « unité
phonologique non susceptible 'd'être dissociée en unités phonologiques plus
petites et plus simples», 2 réside dans la notion de« non-successivité» des
traits composant un phonème qui figure dans la définition de Troubetzkoy.
Le phonème, en effet, est susceptible d'être dissocié en unités phono-
logiques plus petites et plus simples, celles qu'on appelle les «traits per-
tinents», et ceci rend inutilisable la définition du Projet pour la distinction
entre les phonèmes et les groupes de phonèmes. En ce qui concerne la
définition de Troubetzkoy, il faut remarquer cependant que le caractère
«non successif» des traits composant un phonème 3 permet bien de faire la
'distinction entre un phonème et un groupe de phonèmes, mais ne permet
pas de distinguer entre un phonème d'une part et un trait pertinent ou un
groupe quelconque de traits pertinents non successifs de l'autre. Un trait

* Publié pour la première fois dans Word, Journal of the Linguistic Cercle of New York,
vol. 10, pp. 43-59.
1 N. S. Troubetzkoy, Principes de phonologie traduits par J. Cantineau, Paris, Librairie
Klincksiek, 1949, p. 37.
2 <<Projet de terminologie phonologique standardisée», Travaux du Cercle linguistique de

Prague, vol. 4, p. 311.


3 Qui mis en relief, peut-être pour la première fois, par J. Vachek dans ses articles
(( Phonemes and Phonological Units », Travaux du Cercle linguistique de Prague, vol. ·6,
pp. 235-240, et « Can the Phoneme be Defined in Termes of Tiine? »,Mélanges ... offerts â
J. van Ginneken, Paris, Librairie Klincksieck, 1937, pp. 101-104.
4 Luis J. Prieto

pertinent, lui aussi, est bien une utité phonologique non suscèptible d'être
dissociée en unités plus petites et succ-essives, et il en va de même ·pour
certains groupes de traits, comme, par exe~ple, dans beaucoup de langues,
«sonorité+ occlùsivité», dont on sait bien qu'ils ne sont pas des phonèmes.
En outre, nous verrons plus loin que la définition de phonème, telle qu'elle
• figure dans les Principes: est également applicable au prosodème.

2. · Supposons que des points de couleurs différentes soient disposés en


ligne droite formant certaines combinaisons, et que ces combinaisons soient
pourvues d'une signification. Deux de ces combinaisons ne se différencient
pas nécessairement entre elles par l'opposition de particularités chroma-
tiques. En effet, une combinaison « point bleu point rouge» différerait
d'une autre combiµaison « point rouge point bleu;> par une disposjtion
différente sur la ligne droite des .mêmes particularités chromatiques plutôt
que par l'opposition de celles-ci. Mais entre deux points, sèule est possible,
évidemment, une opposition fondée sur des particùlarités chromatiques,
toute opposition fondée sur une disposition différente des particularités
chromatiques de ces points étant exclue. On peµt dire que dans. ce cas le
facteur espace est réduit à zéro.
Nos points étant disposés sur une ligne droite, les oppositions possibles
fondées sur la disposition différente des mêmes particularités chromatiques
( + et 0) sur cette ligne droite seraient les suivantes:
1) une succession s'oppose à une simultanéité: 0+ / EB;
2) une succession dans un ordre s'oppose à une succession dans l'ordre
inverse: o+ / +o ..
Il est par contre évident que l'unique opposition possible entre deux
·points serait celle qui résul_te de fa différence chromatique de ces points,
é'est-à-dire: +/0.
3. Un phénomène. analogue se manifeste dans la langue, la ligne droite
que nous avons supposée pour les points étant le temps. 4 S'il est possible de
. distinguer deux mots tels que.l'espagnol sé « je sais» et es « il est», ce n'est

4 Le temps de la phonologie n'est certainement pas le temps concret. Ce qui y importe .


c'est: 1) qu'il n'y ait qu'une unjque dimension, et 2) qu'il soit possible d'y distinguer un sens
positif et un autre négatif. Cf J. Vachek, Méla7:ges ... van Ginneken, pp, 103-104.
Oppositjon et contraste 5

pas grâce à l'opposition de particularités phoniques, puisque l'ensemble des .


traits phoniques pertinents est le même dans les deux cas, mais bien par le
fait que ces traits phoniques sont différemment. disposés sur la. ligne du
temps, c'est-à-dire p·ar le fait que /s/ et /e/ sont deux «points»,, deux
moments, dont la distinction et l'ordre de succession sont pertinents. Or, en .
analysant la chaîne parlée, on aboutit à des sections de cette chaîne entre
lesquelles toute opposition de ce type est impossible. Ces sections sont les
. «points» phoniques, ou, pour mieux dire, le&.moments où le temps, quelle
que soit la réalité physique, est réduît à zéro du point de vue fonctionnel. Çe
sont les phonèmes, tels qu'ils sont définis ·dans les Principes: quand on dit
que les unités phonologiques composant un phonème ne sont pas succes-
sives, on veut dire qu:entre deux phonèmes ·on ne peut établit .qu'une
opposition du type «+/0», et que dans ce cas sont donc.exclues,ies ·
oppositions des types« +0/EB » et« +0/0+ ».

4. Nous avons vu que la définition de phonème proposée par


Troubetzkoy nous permet de faire la distinction entre un phonème et un
groupe de phonèmes, mais qu'elle n'est pas utilisable pour établir la
distinction entre, d'une part, le phonème et, del' autre, les unités plus petites
qui le composent. Ceci n'est cependant pas l'essentiel: «l'essentiel-.·- dit
André Martinet- est de donner urte représentation [de la langue à décrire]
qui rende pleine justice à tous les éléments différenciatifs », 5 et ceux-ci ne
sont que les traits pertinents et leur disposition dans le temps. L'analyse en
termes de phonèmes est.donc admissible pour autant qu'elle rend compte
de toutes les oppositions possibles fondées sur la disposition' dans le temps
des particularités phoniques pertinentes. Une fois ceci acquis, ce sont des
raisons d'ordrepratique qui décident de la forme définitive à donner à cette
analyse. Par exemple, dans beaucoup d.e langues il est phonologiquement
indifférent que l'on considère le complexe phonique [b] comme formé d'un
seul phonème caractérisé par les traits « occlusion labiale» et «sonorité»·,.
·ou comme un groupe de deux phonèmes· dont l'un· èst caractérisé par
l' « occlusion labiale» ( ce phonème serait alors identifié comme /p/), et ·
l'autre parla« sonorité». Des raisons d'ordre pratique feront choisir, selon'
le ~as, l'une ou l'autre solution. En tout cas, si les deux solutions sont

5 A. Martinet, « Où en est la phonologie? 1>, Lingua1 vol. 1, p. 48.


6 Luis J. Prieto

également acceptables, c'est que /p/ et «sonorité» n'entrent dans aucun


schème oppositionnel des types« +0/Elh ou« +0/0+ ». Par contre, dans
une langue où un complexe phonique [dii] est en opposition phonologique
avec un autre [na], il faut reconnaître dans l'un ou dans l'autre ou dans l'un
et l'autre deux moments; c'est-à-dire qu'on est obligé de reconnaître les
phonèmes /d/, /ii/ et /na/, ou bien /dii/, /n/ et /a/, ou bien /d/, /ii/; /n/ /a/,
car autrement il devient impossible d'expliquer ce qui oppose entre eux
les complexes phoniques en question.
La définition de phonème proposée par Troubetzkoy est donc valable,
mais avec cette remarque: il faut distinguer entre les complexes phoniques
où l'on ne peut p<!,s découvrir d'éléments successifs du point de vue fonc-
tionnel et ceux où cela est possible. Tenant compte de cette limitation, to_:_gt
ce gui est compris entre le <; comulexe maximum» à tem12,s zéro et le trait
J:)ertinent a le droit d'être appelé «phonème». Dans la description d'une
langue, le choix, parmi les complexes phoniques qui ont le droit d'être
Considérés comme des phonèmes, de ceux qui seront finalement admis
comme les phonèmes de la langue en question, sera déterminé par des
considérations purement pragn;iatiques. Par conséquent, il est possible
d'avoir plusieurs descriptions phonologiques d'une même langue,_gyi
s~aient toutes également bonnes ou, du moins,~gal~m.îmLjllS..tifiables.
5. Dans les Principes, Troubetzkoy définit le «prosodème» comme «la
plus petite unité prosodique de la langue en question, autrement dit, la
syllabe dans les langues qui comptent les syllabes et les mores dans les
langues qui comptent les mores». 6 Pour Troubetzkoy, donc, le prosodème
semble être, non pas l'ensemble des traits prosodiques qui caractérisent une
syllabe ou une more, mais'cette syllabe ou cette more elles-mêmes. Ainsi les
prosodèmes que comporte un mot comme l'espagnol miro «je regarde»
seraient les syllabes mi- et -ro, tandis que l'intensité et son absence qui
caractérisent respectivement ces syllabes restent sans désignation propre.
'Aussi nous semble-t-il plus pratique d'employer le terme «prosodème»
pour une .unité formée par des traits prosodiques, comme nous le ferons
dans la suite.
Que l'on adopte cependant cette terminologie ou que l'on continue à se
servir de celle de Troubetzkoy, et quels que soient d'ailleurs les critères
6 Pp. 212-213.
Opposition et contraste 7

sur lesquels on se,fonde pour considérer comme «prosodiques» certains


traits pertinents, 7 il semble en tout cas qu'un prosodème est, en ce qui
concerne les traits pertinents qui le constituent ou le caractérisent, une unité
indécomposable en unités plus petites et successives, et cela du fait du type
des oppositions dont ces traits sont le terme. Ainsi, si l'on compte deux
prosodèmes dans un mot comme l'espagnol miro, c'est parce qu'il y a en
espagnol un mot miro «il a regardé», auquel le premier s'oppose par ses
traits prosodiques seulement, et que cette opposition est du type
« +010+ » et suppose par conséquent deux «points» successifs. On ne
trouve jamais, par contre, à côté d'un mot monosyllabique comme l'es-
pagnol si « oui» un autre mot auquel celui-là s'opposerait par ses traits
prosodiques de telle façon qu'il fallait lui reconnaître deux «points» suc-
cessifs.
!:e <~rosodème » est donc lui aussi une unité phonologique à temps
zéro et, ear· conséquent, il entre aussi dans la définition de «phonèm~»
proposée par Troubetzkoy.

6. Il y a enfin des cas où l'on pourrait interpréter l'opposition de deux


complexes phoniques comme une opposition du type « +0 / E9 » ou
« +010+ » aussi bien que comme une opposition du ,type« +/0::».
Nous avons considéré dans le paragraph~ précédent l'opposition entre
miro et,miro comme une opposition du type« +0/0+ ». Nous y considé-
rons donc, comme pertinents, l'intensité et le manque d'intensité, et l'on
identifie l'intensité de la première syllabe de miro avec l'intensité de la
seconde syllabe de miro, et le manque d'intensité de la seconde syllabe de
miro avec le manque d'intensité de la première syllabe de miro. Mais il
serait possible aussi de considérer comme pertinentes non l'intensité et son
absence, mais la variation d'intensité, qui est descendante dans miro et
ascendante dans miro. Il y aurait dans ce cas une opposition de « variation
d'intensité», opposant l'intensité montante à l'intensité descendante,
lesquelles, bien qu'elles impliquent le temps pour se réaliser, seraient à
temps zéro au point de vue fonctionnel. L'opposition de miro et miro
correspondrait ainsi au type « + / 0 ».

7 Nous essaierons d'exposer ci-dessous (v. p. 21, § 18) les raisons qui à notre avis
un traitement séparé des traits prosodiques et des traits non prosodiques, quin'appa-
raissent pas clairement dans les Principes.
8· Luis J. Prieto

De même les sons géminés peuvent être considérés comme formant


av~c 1es sons simples correspondants une opposition du type « + + / + », ce
qui n'est qu'un cas particulier du type « +OAB». Cette interprétation
implique l'identification du son simple avec chaque élément entrant dan~ la
composition du son géminé. Mais on pourrait considérer comme pertinente
la gémination elle-même, qui serait alors une espèce d'intensité, et alors
l'opposition «son géminé/son simple» appartiendrait au type «+/0».
Dans la plupart des cas il est probable que la première interprétation
soit pratiquement préférable, mais dans la «variation tonique», qui permet
de discerner deux accents ou davantage, ainsi que dans la gémination des
voyelles, la seconde interprétation peut parfois s'imposer. Elle est
d'ailleurs, dans certains cas, la seule qui s'accord~ avec l'explication d'autres
faits. 8
II
7. Nous avons caractérisé le phonème comme l'unité phonologique à
temps zéro. Nous allons voir maintenant si les phonèmes (et aussi les

8 La première partie de cet essai m'a été suggérée surtout par l'article fondamental

d'André Martinet «Un ou deux phonèmes?», Acta Linguistica (Copenhague), vol. 1,


pp. 94-103. Je me permets pourtant de faire une observation à propos de cet article. On y base
la solution du problème « Un ou deux phonèmes?» sur la possibilité dè procéder à la commu-
tation des sons ou des traits articulatoires qui constituent les groupes de sons (p. 95): deux
sons ·successifs représenteront avec certitude deux phonèmes s'ils sont tous deux commu-
tables (p. 96). A notre avis, ·pourtant, s'il n'existe dans un groupe de sons successifs aucune
raison qui· exige de considérer leur « successivité » comme fonctionnelle et non comme
purement phonétique il n'est pas nécessaire d'y voir deux phonèmes, même si les composants
du groupe en question sont commutables indépendamment les uns des autres. Soit, par
exemple, une langue ·où il n'y a d'autres groupes de consonnes qu'occlusive plus r, ces groupes
pouvant occuper dans la.chaîne les mêmes positions qu'occupent les consonnes simples. Du
moment que les oppositions telles que, par exemple, lpr/-/rp/ sont, dans cette langue,
impossibles, il n'est pas nécessaire de considérer les groupes d'occlusive plus r comme
composés de deux phonèmes, c'est-à-dire qu'ils peuvent être considérés comme mono-
phonématiques. La possibilité de commuter ses composants indépendamment les uns des
autres ne serait pas différente de la possibilité qui existe dans lb/, par exemple, de commuter .
la localisation «labiale» indépendamment de la «sonorité» (lbl-ld/, /b/-/p/). Certes, on
peut au même titre considérer lb/ comme biphonématique, c'est-à-dire comme /pl plus
«sonorité». Dans cette langue hypothétique, en effet, tout ce qu'on peut dire quant à la
possibilité d'analyse de lbrl-/dr/-lb/-/d/ serait valable pour lbl-/dl-lpl-lt/ et inversement.
La nécessité ( et non pas la simple possibilité) de considérer dans un groupe de sons successifs
deux phonèmes ou davantage n'existe qu'en tant que la «successivité» de ces sons est
fonctionl).elle, c'est-à-dire en tant qu'elle est en opposition phonologique avec la «non
successivité » ou avec la« successivité en sens inverse» des mêmes sons. Il semble d'ailleurs que
Martinet, dans ses travaux ultérieurs, suggère, dans une certaine mesure, la même façon de
voir. Cf, par exemple, Lingua, vol. 1, p. 48, à propos dè fi.
Opposition et contraste 9

prosodèmes) sont susceptibles, en se succédant dans le temps, de former des


unités plus grandes.
N.ous savons que, d'après les Principes, on appelle « unité phonolo-
gique» chaque terme d'une opposition phonique distinctive: 9 de l'opposi-
tion tausend/Tischler il ressort, par exemple, que-aq,send et-ischler sont de
telles unités. Il est évident que, dans ce sens, toutes les langues ont des unités
phonologiques formées par la succession des phonèmes dans le temps. Mais
nous voulons donner au terme« unité phonologique» un sens plus étroit. Ce
qui nous intéresse'ici c'est de déterminer si, dans une langue donnée, les
phonèmes forment des groupes tels qu'il soit nécessairede. les considérer
comme.un tQut au point de vue fonctionnel, de sorte que les phonèmes
n'auraient pas d'existence propre en dehors de ces groupes. 10
Or, puisque le phonème n'existe pas en dehors de la phrase, 11 ce,qui
nous permettra de découvrir l'existence d'une unité formée par la
combinaison de phonèmes successifs sera le fait que des groupes de
phonèmes ayant une forme phonique caractéristique remplissent dans la
phrase un rôle particulier; de sorte qu'on ne peut pas considé:rer la phrase
comme composée d'un ou de plusieurs phonèmes, mais comme composée
d'un ou plusieurs de ces groupes. Dans une langue où la phrase pourrait
consister phoniquement en« un ou plusieurs phonèmes quelconques», il n'y
aurait pas lieu de considé_rerune autre unité que le phonème, parce qu'on ne
pourrait pas signaler de groupes de phonèmes jouant un rôle particulier. Là,
au contraire, où l'on peut constater l'existence de groupes de phonèmes tels
que la phrase serait toujours formée d'un ou de plusieurs de ces groupes, I.e
phonème serait à considérer non comme l'élément composant directement
la phrase, mais comme faisant partie de ces groupes, qui deviendraient ainsi
des réalités phonologiques en tant que groupes, c'est-à-dire qu'ils entre-
raient dans la catégorie des« unités phonologiques» au sens étroit du terme.
De 'plus, il est possible qu'après avoir détennlné les unités dont se
compose la phrase, on constate que ces unités ne se composent pas de
phonèmes, mais d'autres unités qui, à leur tour, sont décomposables en

9
P. 36.
10 On est tenté de dire que les phonème~ forment les« mots» dàns le ~ens courant, et qu'ils
n'existent pas en dehors des mots. Mais pour cela il faudrait démontrer que le mot est une
unité phonologique.
11 Nous employons le mot «phrase» dans le sens de « ce qui peut réellement êtr~ dit».
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If/ r
1

10 Luis J. Prieto

phonèmes; et cela pour les mêmes raisons qui nous ont amenés à
reconnaître les unités composant la phrase. Théoriquement, la décompo-
sition des unités peut
1
se répéter plusieurs fois avant d'arriver. aux phonèmes.
En fait, nous ne connaissons pas de langue où il y ait plus de trois unités
ehonologiques au-dessus du phonème, à savoir la sxllabe, la «racine» 12 et
le mot phonologiques.
, Quoi qu'il en soit, les unités formées par la combinaison de phonèmes
successifs se composent de plusieurs unités inférieures (qui ·peuvent être des
phonèmes), et ce n'est qu'un cas particulier quand elles ne s'en composent
que d'une. En conséquence, nous les a12pellerons « unités (phonologigill?.§.)
syntagmatiques», les opposant ainsi aux phonèmes, lesquels, en tant
qu'appartenant à un paradigme de particularités phoniques distinctives;
seront appelés «unités (t2honologiques) paradigmatiques»_,_
Généralement la phonologie s'est occupée jusqu'à présent des unités
paradigmatiques, laissant de côté la détermination et l'étude des unités
syntagmatiques, bien qu'il existe, comme nous le verrons, une étroite
relation entre les unes et les autres.
8: Ce qui permet le plus souvent de caractériser phoniquement une unité
syntagmatique est l'existence de ce que Troubetzkoy appelle un trait à
« fonction culroinative ». · Le fait que certains groupes de phonèmes
comportent un et un seul de ces traits caractérise ces groupes du point de
vue phonique; mais l'élément essentiel, sans lequel le trait en question ne
serait pas culminatif ni les groupes de phonèmes qu'il caractérise des unités
syntagmatiques, c'est le rôle joué par ces groupes, celui d'être l'unité qui
entre dans la composition de la phrase ou d'une autre unité syntagmatique.
En espagnol, par exemple, ainsi qu'en tchèque, il y a un trait,pertinent
« intense», 13 qui, d'après ce que nous avons dit ci-dessus, nous considére-
. rons comme constituant un phonème. En. espagnol donc, de même qu'en
tchèque, on peut trouver de~ groupes de phonèmes caractérisés du fait que,
parmi leurs composants, figure une et une seule fois ce phonème «intense».
Mais, tandis qu'en espagnol toute phrase doit être composée d'un ou
plusieurs de ces groupes, en tchèque, où il existe des mots comme lopata

12 Voir ci-dessous, § 11.


13Peu importe ici que l'intensité reçoive en espagnol une réalisation toute différente de
celle qu'elle reçoit en tchèque. Cf Principes, p. 208.

Opposition et contraste 11

«pelle», 14 qui ne comportent pas le phonème « intense» et peuvent


cependant constituer à eux seuls une phrase, aucun rôle particulier ne
saurait leur être attribué. En espagnol, donc, le phonème «intense>> pos-·
sède une fonction culminative, et il y a par conséquent dans cette langue des
unités syntagmatiques caractérisées du fait de le com,portet une et une seule
fois, ce qui n'est pas le cas en tchèque.
· Dans bien des langues ce n'est pas un seul phonème qui exerce la
fonction culrninative permettant de caractériser une unité syntagmatique
déterminée, mais deux ou davantage, de sorte que l'unité syntagmatique y
est caractérisée par la présence d'un et d'un seul de ces phonèmes. Un
exemple bien connu est celui des langues qui ont deux ou plusieurs types
d'accent culminatif. Chacune des unités qui composent la phrase y est carac-
térisée par la présence d'un et d'un seul de ces accents.
Dans ce qui suit, nous appellerons « phonème central» ou «centre»
d'une unité syntagmatique le phonème culmin,atif qui permet de la carac-
tériser phoniquement.
9. Nous ne croyons pas qu'il existe une langue, comme celle que nous
avons supposée ci-dessus, où la phrase se composerait directement de pho-
nèmes. Dans les langues. qui possèdent un ou plusieurs accents à fonction
culminative, les unités entrant dans la composition de la phrase sont,
comme nous venons de le voir, c.elles qui sont caractérisées par la présence
· d'un accènt et d'un seul. Par contre, dans les langues qui n'ont pas d'accent à
fonction culminative, le rôle d'unité composant la phrase est joué par les
unités que caractérise la présence d'un et d'un seul des phonèmes appelés
«syllabiques», auxquels revient ainsi la fonction culmirrative. Nous avons
vu que, dans les langues à accent culminatif, une phrase non minima
(c'est-à-'dire, formée par plusieurs unités), est analysable en autant d'unités
qu'elle contient d'accé~ts, chacune de ces unités pouvant à son tour consti-
tuer une phrase. De même, dans les langues qui n'ont pas d'accent culmina-
tif, la phrase a'ou· minima est décomposable en un nombre d'unités égal au
. nombre des phonèmes syllabiques qu'elle contient, chacune de ces unités
étant susceptible, du point de vtfophonique- qui est, bien entendu, le seul
qui nous intéresse ici 15 - , de constituer à elle seule une phrase.

14 Principes, p. 213.
15 Voir ci-dessous, § 10 et surtout § 20.
• .1

12 Luis. J. Prieto

Mais même dans les langues qui ont un ou plusieurs types d'accent
culminatif, il existe des unités syntagmatiques caractérisées par la fonction
culminative des phonèmes syllabiques. Il est en effet fort probable qu'il n'y
ait aucune langue dans laquelle les unités. éaractérisée~ par la fonction
culminative de l'accent se composent directement des phonèmes. Si une
telle langue existait, l'unité caractérisée par l'accent serait formée par «un
ou plusieurs phonèmes quelconques». Le cas le plus fréquent est pourtant
celui où l'unité caractérisée par l'accent est composée d'une ou plusieurs .
unités caractérisées par la fonction culminative des phonèmes syllabiques,
lesquelles se composent à leur tour de phonèmes. Mais il y a des langues où,
à côté des unités caractérisées par l'accent et les unités caractérisées par les
. phonèmes syllabiques, il y a un troisième type d'unité syntagmatique. Nous
y reviendrons au § 11.
En tout cas, dans cha,cune des unités qui composent l'unité caractérisée
par l'accent, celui-ci ne peut se trouver qu'en une seule position. A l'inté-
rieur de ces unités ·on ne peut donc contraster deux points successifs au
moyen de l'accent et de son.absence. Ainsi on peut dire que, quelle que
soit la réalité phonétique,. l'accent ou le manque d'accent sqnt associés
à ces unités toµt entières, et non a un des él~ments qui les composent (par
exemple, à un phonème).

10. On admet en général que, dans la mesure où l'accent a une fonction


culminative, les phrases telles que l'espagnol él mismo «lui-même» et el
mismo «le même» 16 se distinguent, non par l'opposition des phonèmes
« intense» et « non intense» associés respectivement àél etel, ou par l' oppo-
sition des phonèmes /é/ et /e/, mais par le fait que él mismo comporte deux
<<unités», tandis que el mismo n'en a qu'une seule. Par contre, on admet en
même temps que deux phrases comme l'espagnol veo « je vois» et ven .«ils
voient», «viens» se distinguent par l'opposition des phonèmes /o/ et /n/ et
. non par le fait que ven ne comporte qu'une unité d'un certain ordre tandis
que veo en comporte deux. Nous croyons cependant que l'opposition que
forment él mismo et el mismo et celle que forment veo et ven sont foncière-
ment a~alogues.

16 D'autres exemples: él vina « il est venu», el vina « le vin»; quién -es? « qui est-ce?»,
quién:fs? «qui? » (pluriel).
Opposition et contraste 13

Ce qui complique sans doute les choses c'est la relation du plan de


l'expressîon avec le plan du contenu. Il existe dans celui-ci aussi une
fonction culminative e4ercée par certains éléments, de sorte que chaque
phrase sur ce plan ou bien est formée d'unè unité; ou bien est analysable en
autant d'unités qu'il y a d'éléments à fonction culminative, chacune de ces'
unités (les mots) étant à son tour capable de c◊hstituer à elle seÙle une
phrase.
Ces unités de contenù correspondent dans bien des langues, sur le plan
de l'expression, aux unités syntagmatiques qui composent la phr;1se.
Lorsque ceci est le cas, les unités qui composent la phrase sur le plan de
l'expression, et qui peuvent, du point de vue phonique, être des phrases à
elles seules, peuvent l'être aussi du point de vue du contenu. Tel est le cas de
l'espagnol où, à chaque unité syntagmatique caractérisée par l'accent, cor- ·
respond toujours une des unités qui composent la phrase sur le plàn du
contenu, et inversement. Nous donnons, à des unités syntagmatiques qui
composent là phrase sur le plan de l'expression, et gui correspondent, sufle
p!an ·du contenu, à des unités gui y composent aussi la phrase, le nom de
«mot phohologigue·». Une unité caractérisée par l'accent semble êtte
toujours un inot phonologique. En' outre, dans les langues où tous les
«mots» sont monosyllabiques on trouve nécessairement le mot pho-
nologique. ·
Il y a des langues où les unités syntagmatiques qui composent le mot
ont toujours un signifié, c'est-à~dire qu'elles correspondent toujours à des
unités du contenu. Ce sont les langues à accent secondaire pertinent que
nous discuterons dans le paragraphe· qui suit.
Dans les langues comme l'espagnol, qui ont un mot phonologique
caractérisé par l'accent culminatif et n'ont pas d'accent secondaire perti-
nent, les unités composant le mot sont celles que caractérise la présence
, d'un et d'un seul phonème syllabique. Ces unités ayant parfois un signifié,
parfois n'en ayant pas, aucune correspondance systématique n'existe, pour
elles, entre le plan du contenu et.le plan de l'expression.
Enfin, il y a des langues ~ù l'on ne peut signaler aucun parallélisme
entre les deux plans: ce sont les langues qui n'ont pas d'accent à fonction
cuh;ninative, 17 dans lesquelles les unités composant la phrase sur le plan du

17 A l'exclusion de celles « à mot monosyllabique l>.


14 Luis J. Prieto

contenu correspondent à une ou plusieurs des unités qui composent la


phrase sur le plan de l'expression, c'est-à-dire, à une ou plusieurs des unités
caractérisées par la fonction culminative des phonèmes syllabiques.
r Les unités syntagmatiques caractérisées par les phonèmes syllabiques
sont toujours composées de phonèmes et jamais d'autres unités syntagma-
tiques. Elles sont donc les unités syntagmatiques les plus petites. Nous les
appellerons « syllabes phonologiques».
Dans bien des langues la syllabe est l'unique unité syntagmatique, le
mot phonologique n'existant pas. Dans les langues comme le birman, 18 où
tous les mots sont monosyllabiques, le mot phonologique et la syllabe
phonologique coïncident.
En ce qui copcerne la distinction entre l'espagnol veo et ven, que nous
avons considérée comme analogue à celle qu'il y a entre él mismo et el
mismo, on pourra nous objecter que ce qui fait la différence entre l'analyse
de la phrase en mots et celle du rnot en syllabes, c'est que la première se fait
pa,rallèlement sur le plan du contenu et sur le plan de l'expression, de sorte
qu'elle nous livre des unités qui, sur un plan aussi bien que sur l'autre,
peuvent être elles aussi des phrases, alors que ceci n'est pas le cas pour
l'analyse du mot en syllabes. En fait; on ne parle, en général, de fonction
culminative, que lorsque celle-ci permet de caractériser des unités de l'ex-
pression qui correspondent à des unités du contenu. 19 Ce faisant on
introduit cependant, pour délimiter l'extension d'un pb_énomène phono-
logique, des critères extra-phonologiques. Dans la mesure où un «groupe
de sons caractérisé par la présence d'un et d'un seul son d'un certain type»
joue, dans le plan de l'expression d'une langue déterminée, un rôle parti-
culier, il a une existence phonologique en tant que groupe et est à considérer ·
donc comme constituant une unité syntagmatique. Selon la langue dont il
s'agit une telle unité sera toujours le signifiant d'un signe, ou elle ne le sera
jamais, ou elle fo sera parfois. Ceci cependant n'est pas à strictement parler
un fait d'expression, mais dépend plutôt de l'usage que le.contenu fait des

D'après Ttoubetzkoy, Principes, p. 264.


18

Ainsi, par exemple, lorsque Martinet écrit: « the permanent fonction of accent is what
19

Trubetzkoy bas called culmination. It shows bow many full words the text is composed of»
(Phonology as Functlonal Phonetics, Londres, University of Oxford Press, 1949, p. 12; c'est
nous qui soulignons). Il nous semble que «full words» ne peut désigner ici qu'une unité
de contenu.
Opposition et contraste 15

possibilités qui lui offre le système phonologique 20 et, par conséquent, ne


change rien à l'interprétation de ce système lui-même.

11. On sait que dans les langues qui ont un accent secondaire, comme
l'allemand, seuls les mots composés peuvent différer entre eux par la
, position de l'accent principal. Les mots composés ont toujours dans ces
langues, outre l'accent principal, un ou plusieurs accents secondaires.
L'opposition entre deux mots par la position de l'accent s'établit toujours
par le fait que l'un a un accent principal à l'endroit où l'autre a un accent
secondaire et inversement. Ainsi s'opposent, par exemple, l'allemand über-
setzen [yberzécen] «traduire» et übèrsetzen [yberzècen] « passer de l'autre
côté». Par contre, une opposition de cette nature ne saurait s'établir entre un
mot «simple» et un autre mot quel qu'il soit. Par exemple, setzen «mettre»
ne saurait jamais s'opposer à un autre mot par la position de l'accent; On
doit donc admettre que, même lorsqu'une voyelle porte l'accent principal,
elle porte aussi, du point de vue fonctionnel, un accent secondaire coïnci-
dant avec celui-là, de sorte que l'accent principal se trouve toujours super-
posé à un accent secondaire et que l'flccent principal peut par conséquent
occuper dans le mot autant de positions qu'il y a d'accents secondaires.
Il en résulte que, dans ces langues, les unités syntagmatiques qui
composent le mot ne sont pas les syllabes, mais les unités caractérisées
phoniquement par la présence d'un et d'un seul accent secondaire
(éventuellement« noyé» par un accent principal coïncidant avec lui). Nous
appellerons ces unités «racine phonologique». D_ans les langues où ces
unités ont une existence phonologique, un mot, ou bien est composé d'une
unique r_acine, ou bien est analysable en deux ou plusieurs racines dont
chacune pourrait, du point de vue phonologique, constituer à elle seule un ·
mot, c'est-à-dire recevoir l'accent principal. La racine, à son tour, est
composée de syllabes, c'est-à-dire qu'elle comporte un unique phonème
syllabique, ou bien en comporte plusieurs et est alors analysable en autant
de parties que de phonèmes syllabiques qu'elle comporte, chacune de ces
parties pouvant à elle seule constituer une racine, c'est-à-dire être porteuse·
d'un accent secondaire.
Puisque l'accent principal ne peut occuper dans la racine qu'une seule

20 Voir ci-dessous, § 20.


16 Luis J, Prieto

position, on peut appliquer àla ràcine cè que nous àvons dit pour la syllabe
au§ 9 in fine. L'accent principal est associé à une racine tout entière, et une
racine est par conséquent «accentuée» ou « non accentuée» comme l'est
une syllabe dans les langues qui n'ont d'autres unités syntagmatiques que la
syllabe et le mot.
III
12 .. Nous croyons avoir démontré l'existence des unités syntagmàtiques.
Nous essaierons, dans la suite, d'en tirer les conséquences.
De la fonction culminative qui revient à certains phonèmes s'ensuit
évidemment que le phonème central et les phonèmes non centraux d'une
· unité syntagmatique (c'est-à-dire le 12honème auquel revient la fonction
· culminative définissant l'unité en question et les autres .phonèmes qu'elle
~omporte euvent commuter, dans cette umte, um uement avec des
phonèmes du même type: le phonème centr , donc, uniquement ayec un
autre phonème central, les phonèmes non centraux uniquement avec des
phonèmes non centraux.
Considérons, par 'exemple, en espagnol, la syllabe el. Son phonème
central lei peut commuter avec un autre phonème central, /a/, /i/, etc.: le'
résultat en sera toujours une syllabe. De même, Ill peut commuter avec un
autre phonème non central: /ri/, Ir/, etc., et aussi avec zéro, ·sans que l'uaité
en question cesse d'être une syllabe. Or, si nous opposons deux syllabes; le
phonème central de l'une peut commuter selon ce que nous venons de voir
seulement avec le phonème central de l'autre, et de même les phonèmes
non centraux de l'une placés avant ou après le centre ne peuvent commuter
qu'avec les phonèmes de l'autre qui se trouvent· dans le niême cas. Par
exemple, en opposànt les syllabes de l'espagnol el et si, le/ peut comml).ter.
avec /i/, et inversement. On en a la preuve dans le fait que il et se sont bien
possibles, comme syllabes, en espagnol. En ce qui concerne les ph<mèmes
non centraux, on peut remplacer, par exemple, le zéro qui précède le centre
de el par le /s/ desi et inversement, puisque sel et i sont passibles en espagnol
comme syllabes. Par contre; en commutant, par exemple, le phonème
central de el avec le phonème non central 'de si, on obtient sl et ei (phoné-
tiquement [ei]), qui ne sont certainement pas des syllabes d.eTespagnol.
,La conclusion qui s'ensuit c'est que deux syllabes se distinguent par
l'opposition de leurs phonèmes cen~raux d'une part et celle de leurs pho-
Opposition et contraste 17

nèmes non centraux de l'autre. Les syllabes de notre exemple se distinguent


ainsi par lès oppositions:
zéro---/s/
/el-'--lii
/il-zéro

Il en va:de même pour le phonème.central et les phonèmes non cen-


tramt qÙi constituent le mot phonologique, c'est-à-dire pour l'accent ou les
accents à fonction culminative.et le manque d'accent. Dans un mot-phono-
logique, l'accent peut commuter avec un autre accent, mais non avec le
mangue d'accent. Et puisque l'accent et le manque d'accent sont associés à
des syllabes, 21 on peut dire que la syllabe accentuée d'un mot peut
commuter avec une autre syllabe, quelle que soit la forme phonématique de
celle-ci, à condition qu'elle soit également une syllabe accentuée. Et la
même chose vaut pour les .syllabes non accentuées.
Deux mots comme, par exemple, en espagnol, veo et ven se distinguent
donc par_ les oppositions:
syllabe centrale 22 lb/-lbl
/el-le/
zéro-ln/

syllabe non centrale /of-zéro

Autre exemple: asa «anse» et asta «hampe»: ·


syllabe çentrale /a/-/a/
zér~/s/

syllabe non·centrale lsl-/t/


/a/-/a/
Feliz «heureux» et alto «haut»:
syllabe non centrale /fe/-zéro

/JI-zéro
syllabe centrale /il-la/
/0/-/Î/

syllabe non centrale zéro--/to/


Et deux. mots comnie miro et miro, qui sont 'deux mots opposés « par la
position de l'accent»:

21 Voir ci-dessus, § 9.
22 C'est-à-dire, associée au phonèrnè central du mot.
18 Luis J. Prieto

syllabe non centrale zéro-/mi/

syllabe centrale /ml-Ir!


/i/-lo/

syllabe non centrale /roi-zéro


On peut enfin appliquer ces mêmes critères aux langues où il y a
l'accent secondaire pertinent et dans lesquelles on trouve donc la racine
phonologique. Deux mots comme, en allemand, übersetzen «traduire» et
übersetzen « passer de l'autre côté» se distinguent ainsi par les oppositions:
racine non centrale /ybe ri-zéro

/z/-zéro
syllabe centrale le/-ly/
racine centrale
Ici-lb/
syllabe non centrale !el-le/
/n/-/r/

racine non centrale zéro--/zecen/

13. Les e.articularités phoniques qui distinguent les JJhonèmes centraux gg


p..,honèmes non centraux ne sont donc ;amais celles qui opposent entre elles
df!_ux unités syntagmatiques. Même dans les cas comme celui de veo et ven ou '
celui de él mismo et el mismo on est obligé de reconnaître que la distinction
ne résulte pas de l'opposition entre /o/ et /ni, ou entre /é/ et /e/, mais de
l'opposition entre des unités phonologiques d'une part et le zéro de l'autre.
Il s'ensuit, puisque deux phonèmes ne sont à considérer comme opposés
que pour autant qu'ils déterminent l'opposition entre deux unités
syntagmatiques, que les particularités phoniques qui distinguent les
phonèmes centraux des phonèmes non centraux ne sont jamais non plus
celles par lesquelles s'établit une opposition entre phonèmes. Les pàrtku-
larités phoniques gui distinguent les phonèmes centraux des phonèmes non
·· centraux appartiennent donc seulement au synta€P?:e: sgy,les les particul{J;-
riïés phoniques par lesquelles se distinguent entre eux les JJ.hQnè~entraux
ou les phonèmes non centraux d'un même ~matig_ue§,,§Q!Jt
l~s termes des oppositions distinctives et, par conséquent, seules' ceU2.f!:!tiÇ/J:-
lqrités forment les..JJ.,aradigmes d'oppositions phoniques distinctives.
· Nous amiellerons les particularités phoniques qui distinguent les
phonèmes centraux des phonèmes non centraux, traits pertinents« contras-
Opposition etcontraste . 19

tifs», 23 et les particularité IlllQiliques gui distinguent entre eux les phonèm3s
centraux ou les Qhonèmes non centraux, traits pertinents« oppositionnels.)>.
Les traits oppositionnels déterminent la définition paradigmatique du .
phonème, les traits contrastifs sa définition syntagmatique. Les traits
oppositionnels établissent des rapports entre eux sur un axe distinct de
celui où s'établissent les rapports entre les traits contrastifs. Ces rapports
sont, pourrait-on dire en des termes saussuriens, de type associatif dans un
cas, de type syntagmatique dans l'autre.
14. Dans ses Principes Troubetzkoy nous. dit qu'au point de vue phono-
logique, l'essentiel dans l'accentuation culminative est seulement « la mise
en relief générale du prosodème culminant [ ...]tandis que les moyens par
lesquels cette mise en relief est obtenue appartiennent au domaine de la
phonétique». 24 Cette appartenance à la phonétique pourrait s'étendre, à
bon droit, à tous les traits contrastifs.
De même, il n'est pas nécessaire que le même emploi syntagmatique
soit toujours caractérisé par les mêmes traits contrastifs: je doute par
exemple qu'il soit possible de trouver un trait commun à tous les phonèmes·
syllabiques d'une langue et un trait commun à tous ses phonèmes non
syllabiques. Le fait essentiel est que, s'il existe deux phonèmes de définition
syntagmatique différente mais de définition paradigmatique identique,
l'ensemble des traits oppositionnels communs est associé, dans chacll,n des
phonèmes en question, à des traits contrastifs différents. En outre, les traits
oppositionnels peuvent, en même temps, jouer le rôle de traits contrastifs.
L'accent et le manque d'accent, dans les langues qui n'ont qu'un seul
type d'accent, illustrent ce qu'on peut entendre par deux phonèmes de
définition oppositionnelle identique et de nature contrastive différente: le
contenu oppositionnel du phonème central du mot, c'est-à-dire de l'accent,
est, dans ces langues, nul, et il en va de même ·pour le contenu oppositionnel
du phonème non central du mot,. c'est-à-dire du manque d'accent.
L' «intensité.et le « manque d'intensité» n'y sont que des traits contrastifs.
Dans les langues qui ont deux types d'accent culminatif ou davantage,
les phonèmes que constituent ces accents ont chacun un contenu opposi-
\
23 on· peut appeler aussi les traits contrastifs « traits constitutifs» en tant qu'ils constituent
les unités syntagmatiques que les traits oppositionnels opposent entre elles.
24 P. 214.
20 Luis 1. Prieto

tionnel, celui qui lui permet de s'opposer à l'autre; mais, dans ces}angues
aussi, le phonè:rne constitué par le manque d'accent a un contenu opposi-
tionnel nul.

15. Le contenu oppositionnel d'un phonème est donc déterminé par


l'opposition de ces phonèmes aux autres phonèmes ayant la même défini-
tion syntagmatique. En espagnol, par exemple, le contenu oppositionnel de
/a/ est déterminé par l'opposition de /a/ aux autres phonèmes centraux de
syllabe, c'est-à~dire /e/, W, etc.; de même, le contenu oppositionnel de /b/ est
détt:1rminé par l'opposition de ce phonème aux autres phonèmes non
centraux de syllabe, c'est-à-dire /d/, /g/, /p/, /t/, etc. Or le contenu opposi-
tionnel du phonème réalisé généralement comme [i] et celui du phonème
réalisé comme [j] sont bien différents, puisque ce contenu est déterminé
dans le premier cas par l'opposition à /a/, /e/, etc., tandis que dansle second
, cas il est déterminé par l'oppositio11 à lb/, !gt,' /pl, etc. La ressemblance des
deux phonèmes en question est donc purement phonétique: il s'agit d'une
ressemblance entre les réalisations et non pas des phonèmes eux-mêmes.
Des considérations analogues péuvent être faites, me semble-t-if, pour,
dans certaines langues, le r <<syllabique)} et le r « non syllabique», etc.

16. Qn phonème central est donc distinct d'un phonème non central, mais
non opposé à lui. Puisqu'un paradigme est formé par un phonème déter-
miné et tous les autres auxquels' il, s'oppose,. il faut conclure gue les
phonèmes centraux et les phonèmes non centraux des différentes unités
syntagmatiques forment touiours des paradigmes différents. Cela n'est pas
bien loin de ce qui se passe pour les archiphonèmes résultant de la neutrali-
sation de l'opposition entre deux ou plusieurs phonèmes et pour ces
phonèmes eux-mêmes. Les archiphonèmes sont évidemment des entités
phonologiques distinctes des pho~èmes correspondants, mais non oppo-
sées. Or si cela est possible c'est parce qu'un archiphonème et les phonèmes
correspondants n'appartiennent jamais au même paradigme.
, < • '

17. !:,es phonèmes centraux, et ,les phonèmes non centraux de syllabe


· forment donc deux paradigmes: l'un se compose des phonèmes qu'on
appelle «vocaliques» et comprend parfois aussi d'autres phonèmes comme
les «consonnes faisant syllabe»; l'autre se compose des phonèmes qu'on
appelle« consonantiques», auxquels s'ajoutent parfois les« sémi-voyelles».
Opposition et contraste 21'

18. Quand les traits pertinen~s. d'un complexe phonique à temps zéro ont
des fonctions syntagmatiques différentes, il est nécessaire de distinguer
dans ce complexe autant de phonèmes simultanés qu'il y a de fonctions
différentes. Soit, par exemple, le mot espagnol mesa« table». Nous distin-
guons dans le complexe [éJ, qui apparaît dans sa prononciation, deux ·
phonèmes simultanés: l'un dontle contenu oppositionnel estl'ensembledçs
traits qui distinguent lei des au!;"es phonèmes centraux de syllabe, et l'autre,
de contenu oppositionnel nul, reconnaissable au trait contrastif «intense».
L~s phonèmes sont donc à clàsser selon. qu'ils sont centraux ou non
centraux et selon l'unité syntagmatique de-la langue en question où ils le
sont. Pour autant qu'il y a deux ou plusieurs phonèmes ayant la même
fonction syntagmatique, ils s'opposent entrè eux par leur contenu opposi-
tionnel et forment ainsi des paradigmes de, particularités phoniques dis-
tinctives.
· Nous allons maintenant comparer cette interprétation des faits
phoniques pertinents avec la distinction entre les traits pertinents « proso-
diques» et les traits pertinents« non prosodiques». Martinet a déjà insisté
sur _le fait que ce n'est pas dans la substance phonique que se trouve le
fondement d'une telle distinction: $< if we indeed distinguish between two
chapters called respectively 'phonematics' and 'prosody', we do this, not
because the substance of phonemes and that of ·prosodical features, is
objectively different». 25 Le fait, cependant, qu'une particularité phonique
caractérise non un phonème, mais un groupe de phonèmes (par exemple;
une syllabe), fait souvent invoqué pour justifier lâ distinction en, question,
ne saurait suffire non plus à cette fin. En effet, pour autant qu'il y a des traits
pertinents pour les phonèmes centraux de syllabe qui ne sont pas pertinents
pour les phonèmes non centraux, c_es traits peuvent être considérés ,comme
caractérisant non le phonème, mais la syllabe entière. Soit, par exemple,
une langue hypothétique où la nasalité et son absence seraient pertinentes
pour les phonèmes centraux de syllabe mais non pour les phonèmes non
centraux de syllabe. Du moment qu'on ne pourrait pas, dans ces conditions,
découvrir dans la syllabe des ~-point-s » successifs caractérisés par la nasalité
ou son absence, on .pourrait dire que ces traits caractérisent non les voyelles,
mais les syllabes, qui seraient ainsi «nasales» ou_ « non nasales». Nous ne

25 Phonology as Functional Phonetics, p. 10.


22 Luis J. Prieto

croyons pas, P<?urtant, qu'on gagnerait quelque chose à ranger dans des
catégories différentes, dans la langue en question, la nasalité et son absence
d'une part, et les autres traits pertinents des voyelles de l'autre: dans un cas
comme dans l'autre on tend compte de tous les faits fonctionnels et, par
conséquent, le fait de considérer la nasalité et son absence comme des traits
«prosodiques» apparaît comme une complication inutile. Ce que nous
avons supposé pour la nasa1ité et son absence dans notre langue hypothé-
tique se présente réellement pour l'intensité, la gémination vocalique, la
hauteur musicale ou la variation de ton dans les langues où ces particularités
' phoniques n'ont pas de fonction culminative. En tchèque, par exemple,
I· l'intensité peut être considérée comme un. trait non prosodique, qui fait
partie du contenu oppositionnel des phonèmes centraux de syllabe, ou bien
comme un· trait prosodique caractérisant la syllabe tout entière où il
apparaît.
La situation est tout autre lorsque les particularités phoniques men-
tionnées ci-dessus, ou d'autres, remplissent la fonction culminative qui
définit le mot phonologique. Dans ce cas, en effet, les particularités
phoniques en qu~stion ont une fonction syntagmatique.différente de celle
des autres traits pertinents qui leur sont simultanés, ce qui exige, comme
nous l'avons vu, le traitement séparé des unes et des autres.
Il nous semble que, si l'on tient à utiliser le terme «prosodique», il
pourrait être appliqué aux phonèmes dont la fonction syntagmatique relève
d'unités plus grandes que la syllabe; c'est-à-dire du mot ou de la racine
phonologiques. Mais dans les langues où la syllabe est l'unique unité syntag-
matique, le terme «prosodique» nous semble tout à fait superflu.

IV

19. Nous avons jusqu'ici laissé de côté les faits d'intonation de la phrase, et
nous n'avons pas l'intention de nous en occuper en détail dans la suite. Il
nous semble cependant nécessaire de signaler que l'intonation peut
déterminer l'existence d'une autre \mité syntagmatique, et que ceci est sans
doute le cas dans la plupart des langues. Dans-la mesure, en effet,.où l'on
découvre dans une langue une _ou plusieurs coùrbes 1!1élodiques « com-
plètes», la phrase comporte toujours une de ces courbes mélodiques
Opposition et contraste 23

complètes ou, si elle en comporte plusieurs, elle est analysable en autant de


parties qu'elle comporte de courbes mélodiques complètes; dont chacune
peut constituer une phrase à elle seule. 26 Or, de dire que la phrase se
compose de un ou plusieurs mots, dont chacun peut à son tour constituer à
lui seul une phrase, ne correspond pas exacetement aux faits. En espagnol,
par exemple, la phrase el nifio va a la escùela «l'enfant va à l'école»
comporte trois mots: el nifio, va, et a la escuela, et ces mots ne peuvent pas,
tels quels, constituer chacun à lui seul une phrase: ils peuvent certes devenir
des phrases, mais à condition de recevoir une intonation complèt~. A
strictement parler la phrase n'est donc pas composée de mots caractérisés
par l'accent, mais d'unités syntagmatiques, que nous appellerons « unités
d'intonation», caractérisées par l'intonation complète. Le mot, à son tour,
est l'unité qui entre dans la composition des unités d'intonation.

20. Le système phonologique d'une langue se présente ainsi comme un


tout articulé. Seules les unités syntagmatiques du niveau le plus haut repré-
senté dans la langue en question ont une existence indépendante. Ces unités
du niveau le plus haut semblent être, dans la généralité des langues, ~s
unités d'intonation. Selon les langues, les unités d'intonation se composent
de mots ou de syllabes, les mots de racines ou de syllabes et les racines de
syllabes. S'il y a plus de formes possibles pour l'unité d'intonation que-pour
le mot, et pour le mot plus que pour la racine ou la syllabe, etc., ce n'est que
du fait du caractère articulé du système phonologique. Et c'est précisément
ce système dans son ensemble qqi constitue l'objet de la phonologie. On ne
peut pas étudier indépendamment la« phonologie de la phrase» d'une part
et la « phonologie du mot» de l'autre. Dans bien des cas il se peut qu'il soit

26 Naturellement, il ne s'agit ici que des faits d'intonation pertinents. C'est le critère
fonctionnel qui nous permet déjà de constater si une courbe mélodique est complète ou non. A
ce propos il faut remarquer qu'il n'est pas nécessaire qu'une possède plusieurs courbes
mélodiques complètes en opposition entre elles pour que faits d'intonation soient
pertinents. Il suffit seulement d'uue courbe mélodique complète pour que l'intonation soit
pertinente, puisqu'il n'en faut pas davantage pour pouvoir distinguer entre une phrase
composée d'une unité et une autre composée de plusieurs unités. C'est un fait analogue à celui
· de l'accentuation culminative à un seul type d'accent. La courbe d'intônation complète unique
ainsi que l'accent unique caractérisent des unités ~yntagmatiques et permettent de distinguer
entre une unité et un groupe de deux ou plusieurs unités. Même s'ils ne sont pas en opposition
avec une autre courbe mélodique complète ou avec un autre accent, la seule courbe mélodique
complète ou le seul accent sont donc pertinents.
24 Luis ]. Priêto

pratiquement préférable de traiter séparément les «phonèmes» et les« pr,o-


sodèmes » et, parmi les « prosodèmes », d'étudier d'une part ceux qui dis-
tinguent les phrases et ceux qui distinguent les mots. Mais en aucun cas il ne
faut perdre de vue les relations qui unissent ces unités, lesquelles, si elles se
situent èertes à des i;iiveaux différents, .forment cependant un unique
système articulé.
Ce système est un système d'expression et, par conséquent, ce sont ses.
possibilités d'expression qui présentent un intérêt. Ces possibilités sont
naturelleme~t au service de l'«exprimé», c'est-à-dire, du contenù. Mais
l'usage que fait le contenu des possibilités d'expression qui lui sont offertes
par le système phonologique, tout en étanLun fait de langue, n'entre pas à
proprement parler dans le système phonologique lui-même et reste par
conséquent
'
en dehors de l'objet de la phonologie. 27 Ceci nous permet de ,

dire avec certitude, une fois connu le système phonologique d'une langue,
si, par exemple, tel ou tel groupe de sons peut être ou non un mot dans cettè
langue, et cela indépendamment du fait qu'il le soit effectivement çm non,
c'est-à-dire, qu'il soit «utilisé» ou non par le contenu. 28
Nous touchons ainsi àu problème de la distinction de ce qui est impos-
s1ble surfe plan de l'expression d'une langue et ce qui y est possible mairnon
«utilisé»: si ce problème existe c'est parce que, précisément, on ne peut
connaître le système phonologique d'une langue qu'en tant qu'il est
«utilisé» par le contenu et parce que certaines parties de ce système ne sont
pas assez <<utilisées» pour nous permettre d'en connaître le contour précis.

Postface à « Traits oppositionnels et traits contrastifs »

L'intérêt principal de l'article,qu' on vient de füe réside à mon avis dans ce qu'il pose
un pi:oblème qui n'a pas reçi:i jusqu'ici de solution satisfaisante, celui de la syntaxe
phonologique -- dont le développement permettrait sans doute de voir plus clair
aussi dans l'autre ~yntaxe, la syntaxe tout court.
Je ne parle plus aujourd'hui, comme je le faisais dans cet article, de traits oppo-

, 27 Il nous semble ~ue ceci peut contribuer à décider de la place qui revient à laKombina-
tionslehre dans la phonologie. Cf. les objections faites par B. M. lJh:enbeck à Troube~koy
dans Lingua, vol. 2, pp. 242-243. A ce qu'il semble, la se1:1le unité stnctement phonolo!:1que,
c'est-à-dire pouvant être définie indépendamment du fait qu'elle correspond ou non a une
unité de plan du contenu, est, pour Uhlenbeck, le phonème.
2 s Cela confirme d'ailleurs l'existence strictement phonologique des unités syn-

tagmatiques.
Opposition et contraste 25

sitionnels et traits contrastifs, 29 mais je considère que le contrastif et l'oppositionnel


se retrouvent ensemble pour constituer un trait ou une caractéristique. Une carac-'
téristique d'une fenêtre ne saurait être, par exemple, «largeur», ni non plus « 3 m ».,
mais« 3 m de largeur» ou, dans la notation que je propose, « (largeur) 3 m». Or,
«largeur» correspond exactement à ce que dans l'article j'appelle un« trait contras-
tif », et «3 m» à ce que j'y appelle un «trait oppositionneb>. Des considérations
analogues peuvent être faites à propos de n'importe quel trait ou caractéristique,
c'est-à-dire qu'un trait ou une caractéristique comporterait toujours une compo-
sante contrastive et une autre oppositionnelle. J'ai défini ailleurs la composante
contrastive d'un trait comme un point de vue duquel est considéré un objet
présentant le trait en question, et sa composante oppositionnelle comme ce qui
apparaît dans cet objet, considéré de ce point de vue, et n'apparaît pas dans les
objets dont il diffère par le trait en question, considérés clu même point de vue. 30
Ainsi la «largeur» est le point de vue duquel est considérée une fenêtre à laquelle on
reconnaît la caractéristique «(largeur) 3 m », et « 3 m >> ce qui apparaît dans cette
fenêtre considérée du point de vue de sa largeur, et n'apparaît pas dans celles dont
elle diffère par la caractéristique mentionnée, considérées également du point de
vue de la largeur. Ces définitions, si elles ont l'avantage, me semble-t-il, d'être assez
descriptives pour être claires, ont cependant l'inconvénient d'employer l'expression
« point de vue», qu'il faut réserver à mon avis pour le point de vue saussurien, dont
dépend l'identité qu'on reconnaît à un objet, et qui est une toute autre chose. 31 Peut-
être serait-ce une solution de faire un emploi élargi du terme «dimension» et
compter comme des dimensions d'un objet, non seulement, le cas 'êcH'êarit,Jà
largeur, la longueur, etc., mais aussi, par exemple, la« couleur», même la« posiJjon
qes lèvres>>, etc. On pourrait dire alors que la composante contrastive d'un trait est la
«dimension» de l'objet sur laquelle se manifeste ce trait, et que, par exemple, le trait
par lequel le phonème /y/ du français s'oppose au phonème li/, dont la composante
oppositionnelle est «arrondi», se manifeste sur la dimension « position des lèvres»,
laquelle constitue par conséquent sa composante contrastive.
Bien entendu, le problème de bien déterminer ce qui est contrastif et ce qui est
oppositionnel n'est pas le seul que je ne reprendrais plus aujourd'hui de la même
manière que je l'aborde dans l'article. A la base de la première partie de celui-ci se
trouvent, par exemple, l'idée de Martinet selon laquelle «ce n'est pas le phonèiµe,
mais le trait pertinent qui est l'unité de base de la phonologie [ ... et] la seule unité
pour laquelle nous postulions une existence réelle», 32 et son corollaire, qui vëuf que
29 Je renonce déjà à le faire en 1964, dans Principes de noologie, Fondements de la théorie

fonctionnelle du signifié, La Haye, Mouton & Co.


30o. c., pp. 75-78.
31,Voir F. de Saussure, Cours de linguistique générale, édition critique par R. Engler,

Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1968 et ss., vol. 1, p. 26, colonne 3.


32 « Où en est la phonologie?», Lingua, vol. 1, pp. 34-58. Je cite d'après la version de cet

article publiée dans A. Martinet, La Linguistique synchronique, Paris, Presses Universitaires


de France, 1965, p. 69.
26 Luis J. Prieto

le phonème n'est qu'une entité fictive que le phonologue définit de façon co~ven-
tionnelle pour les besoins pratiques de la description. Or cette idée et son corollaire,
que, je crois pouvoir l'affirmer, Martinet lui-même ne soutient plus aujourd'hui, du
moins sous une forme si tranchante, me semblent devoir être re:vus. Le sujet parlant
«sent» le phonème, c'est-à-dire que celui-ci a pour lui une réalité, et cela ne peut
s'expliquer que par un rôle particulier qui revienne, dans l'acte de communication, à
un· ensemble de traits pertinents constituant un phonème et seulement à un tel
ensemble. J'ai essayé de déterminer ce rôle en caractérisant le phonème comme
l'unité d'identification de la phonie: 32 bis le récepteur de l'acte de parole, pour
«comprendre» ce que veut dire l'émetteur, doit d'abord reconnaître le signifiant
auquel appartient la phonie, c'est-à-dire l'identifier. Or, cette identification de la
phonie peut être faite à travers l'identification de segments dans lesquels elle est
susceptible d'être divisée (comme l'on identifie, par exemple, un numéro de télé-
phone en identifiant chacun des chiffres qu'il comporte). Les sons que comporte
une phonie seraient les segments les plus petits dont l'identification, faite à travers
les phonèmes qu'ils «réalisent», constitue une identification partielle de cette
phonie. Mais c'est surtout avec les notions, corrélatives entre elles, d' « objet
composé)) et d'« objet composant», 33 que doit être mis en rapport, à notre avis, le
problème du phonème. Il faut en effet distinguer entre l'analyse d'une classe en
facteurs logiques et l'analyse d'un objet composé en objets composants. Certes,
l'analyse d'un objet composé en objets composants suppose toujours l'analyse en
facteurs logiques de la classe à travers laquelle on connaît le premier, mais l'analyse
en facteurs logiques de la classe à travers laquelle on connaît un objet ne suppose pas
toujours l'analyse de cet objet en objets composants. Or, tandis que le proolème du
trait pertinent se rapporte à l'analyse en facteurs logiques des classes que sont le
signifiant et le phonème, le problème du phonème a plutôt affaire à l'analyse de la
phonie (objet composé) en sons (objet composants).
Une dernière remarque à propos de cet article: son dernière paragraphe
explicite quelque chose qui, de façon plus ou moins implicite, se trouve dans la
théorie phonologique dès ses débuts, savoir, que la description phonologique d'une.
langue doit certes se fonder sur la considération d'un «corpus))' qui est forcément
limité, mais son but n'est pas celui de rendre compte des textes réels que forment ce
corpus, mais celui de calculer, à partir d'eux, tout texte possible dans la langue en
question. L'abandon du positivisme à outrance qui prétend réduire la langue au
corpus a pu donc constituer une nouveauté, dans les années '50, pour la linguistique
nord-américaine, mais non pour la phonologie ni, en général, pour la linguistique
d'inspiration saussurienne.

Dans Principes de noologie, pp. 99-103. Voir aussi ci-dessus, p. 55.


32bis
Voir ci-dessous, p. 147, et EncicloP,edia del Novecento, Roma, Istituto della
} 3
Enciclopedia ltaliana, 1974 et ss., s. v. «Semiologia».
SIGNE ARTICUL$ ET SIGNE PROPORTIONNEL*

1. Le signe étant une entité à deux faces, 34 la face signifiante et la face


signifiée, et la langue étant un système de signes, elle se trouve «entredeux
substances, dont l'une lui sert de contenu et l'autre d'expression». 35 Dans la
langue, la substance du contenu ëst la substance psychique; la substance de
l'expression, comme on l'admet à peu près partout, serait la substance
phonique.,36
Ces deux substances sont, quant à leur nature, indépendantes qe la
relation de signification qui les unit, et se présentent l'une vis-à-vis de
l'autre comme deux continua. Par conséquent, pour qu'une telle relation
puisse s'établir, -il est nécessaire que les deux substances qui en sont les
termes soient soumises à une organisation préalable. On distinguera: donc:
1°) l'organisation de la substance du contenu, 2°) l'organisation de la
substance de l'expression, et 3°) la relation de signification elle-même. La
distinction nette de ces trois aspects de la langue, qui se retrouvent dans les
systèmes de signes même les plus rudimentaires, est une exigence méthodo- -1
logique fondamentale.

2. L'instrument à l'aide duquel on peut arriver à connaître l'organisation


de la substance de l'expression d'une langue - ou d'un système de signes
quelconque - nous a été donné par Troubetzkoy avec sa définition

* Publié pour la première fois dans Bulletin de la S~ciété de linguistique de Paris, vol. 50
(1954), fasc. 1, pp. 134-143.
34 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, LibrairiePayot, 4e éd., 1949, p. 99.

35 L. Hjelmslev, Actes du IV" Congrès intemational des linguistes, Copenhague, Einar

Munksgaard, 1938, p. 140.


36 Cf. A. Martinet, Travaux du Cercle linguistique de Copenhague, vol. 5, p. 37.
1

1
28 Luis J. Prieto

d'«opposition phonologique». 37 UJ!e opposition phonologigue est une


différence phonique qui, dans la langue en question, sert à distinguer les
signifiés. Les termes d'une telle opposition sont les traits phoniques
«pertinents». Les oppositions phonologiques d'une langue forment un
système, appelé «système phonologique», lequel constitue l'organisation
de la substance de l'expression propre de· cette langue.
Or l'organisation de la substance du contenu peut être établie au
moyen d'un instruµient analogue à celui créé par Troubetzkoy pour la
.substance de l'expression. On appellera, faute d'un terme mie.~u1212ro12rié,
« 9pposition plérologiQ.u.e.Ùm.e..diJ:f.é:œnce de la substance dù contenu gqi,
d_ans la langue en guesiion, est exprimée par les signifiants: Les termes des
oppositions plérologiques sont les traits pertinents sur le plan du contenu.
En français, par exemple, le signifiant /puvwar/ est utilisable aussi bien s'il
s'agit de possibilité matérielle que s'il s'agit de possibilité morale. En
allemand, par contre, on a /kônen/ konnen pour la possibilité matérielle et
/dyrfen/ dürfen pour la possibilité morale. En allemand l'opposition entre
« possibilité mat~rielle » · et « poss,ibilité morale>> est donc une opposition
plérologique; et ses termes, c'est-à-dire, «matérielle» et «morale», des
traits pertinents, tandis que ceci n'est pas le cas en français. On peul
· considérer que les oppositions plérologiques d'une langue forment un
système, que nous appellerons le « système plérologique », lequel constitue
l'organisation de la substance du contenu propre de c~tte langue.

,3. Qn. peut, pour étudier le système plérologique, utiliser des méthodes
analogues à celle dont se sert la phonologie po_ur étudier le système
phonologique. Dans la mesure, par exemple, où l'on peut reconnaître,
sur le plan du contenu, des unités composées par plusieurs traits pertinents,
on peut se servir, pour classer les oppositions qui s'établiraient entre
ces entités, des différents classements proposés par Troubetzkoy pour
les oppositions qui s'établissent entre les phonèmes. 38 L'essentiel est que,
tout comme la phonologie, nous aurions affaire, ce fais_ant, ~ des entités
à une seule face.

37 Principes de phonologie traduits par J. Cantineau, Paris, Librairie Klincksieck,

1949, p. 33.
38 Troubetzkoy, o. c., pp. 68 et ss.
Signe articulé et signe proportionnel 29

4. La seule raison d'être des systèmes phonologique et plérologique est


de servir à l'établissement de la relation de signification, c'est-à-dire, pour
le système phonologique, de différencier les signifiés, pour le système pléro-
logique, d'être-différencié par les signifiants. Cela nous explique pourquoi
on ne peut' connaître le système phonologique et le système plérologique
sans tenir compte de la relation de signification et pourquoi il faut recourir à
celle-ci pour définir l'opposition phonologique et l'opposition plérologique.
On ne peut pas plus imaginer une différence 12honigue gui, tout en
cœpartenant au système , phonologique, ne différencierait jamais les
signifiés, qu'on ne saurait concevoir une différence de la substance du
contenu qui appartiendrait au système plérologique mais ne se manife§_-
terait jamais dans les signifiants. ··
Nous insistons pourtant sur la nécessité de distinguer clairement entre
les organisations des substances de l'expression et du contenu d'une part et
la relation de signification de l'autre. Il faut, de même, reconnaître
l'exigence méthodologique fondamentale qui en découle de bien se garder
de confondre les problèmes particuliers à ces trois niveaux. Que tels tr(lits
P,ertinents du contenu soient associés à tels traits pertinents de l'expression,
formant avec eux un signe, c'est unJ(dt qui se trouve en dehors des systèmes
plérologique et phonolo g_ique eux-mêmes. Rien ne changerait, par exemple,
dans-les systèmes plérologique et phonologique du français si l'on appelait
/tabl/ la «chaise» et /sez/ la «table». On peut même admettre que le système
plérologique du français n'est pas affecté, ni bien e~tendu son système
phonologique, du fait qu'on appelle la <<jument» non plus /zyma/ mais
/sval fmel/. C'est la relation de signification, ce sont les signes, entit_és à deux
faces, qui sont, dans ces cas, affectés. 39

5. Les réflexions qui suivent et qui ont été suscitées par l,a lecture d'un
important article de J. Cantineàu 40 se réfèrent précisément à un problème
relevant du domaine du' signe.
La façon dont s'établit la relation entre certains traits pertinents de ,

39 A ce domaine du signe appartient aussi la morphonologie, dans le sens que la conçoit

Troubetzkoy. Cf. J. Cantineau, Cahiers Ferdinand de Saussure, vol. 10, p. 12. La statistique
phonologique ne relève pas non plus del' étude du système phonologique, mais bien de l'étude
des signes.
40 «Les Oppositions significatives», Cahiers Ferdinand çl.e Saussure, vol. 10, p. 11-40.
30 Luis. J. Prieto,

l'expression et certains trajts pertinents du contenu, c'est-à-dire la façon


dont se constituent les signes de la langue, est une de ses caractéristiques les
plus saillantes et peut-être le facteur le plus important de son économie. Les
signes de la langue, en effet, sont des signes articulés. Cela vèut dire qu'avec
des signes en nombre limité, la langue est en état de former, en les
combinant, un nombre indéfiniment plus grand de nouveaux signes,
applicables aux situations Je~ plus variées. Dans la phrase j'ai un horrible
mal de tête, « chacun des sept éléments successifs, que la graphie se trouve ici
parfaitement isoler par une apostrophe ou des espaces, peut se retrouver
dans. d'autres contextes qui serviront .à l'expression de situations toutes
différentes». 41 La face signifiante et la face signifiée du signe constitué par
la phràsè en question sont le résultat de la combinaison des signifiants et des
signifiés des sept éléments qui la composent. Ces éléments, qui sont donc
des entités bifaciales, sont eux aussi des signes, qui se retrouvent, iden-
tiques, dans' des combinaisons différentes.
Cette articulation, qui suffirait à rendre articulés le plan del' expression
et le plan du contenu de la langue, est appelée par Martinet l' « articulation
linguistique sur le plan du contenu». 42 Nous préférerions l'appeler l' « arti-
culation du signe».

6. On sait qu'il y a dans la langué une autre articulation. En effet, la face


signifiante (c'est-à-dire /oribl/, /mal/, /tet/, etc.) des signes non articulés
auxquels aboutit l'analyse de la phrase mentionnée ci-dessus ou de
n'importe quel autre signe de la langue est, elle aussi, articulée, c'est-à-dire
qu'elle est à son tour une combinaison d'éléments qui peuvent, en se
.combinant différemment, former le signifiant d'un autre signe. 43 Mais cette
articulation du signifiant est indépendante de l'articulation du signe dont il
étàit question dans le paragraphe précédent. L'alphabet Morse, par
exemple, est un système de S!gnes à signifiant articulé, puisqu'il compose ses

41 Martinet, Travaux du Cercle linguistique de Copenhague, vol. 5, p. 33.


42 Ibid.

43 Cette articulation du signifiant permet l'existence de deux types de variantes sur le plan
de l'expression, les variantes des pho11cèmes et les variantes des morphèmes. Dans un système
de signes à signifiant non articulé il n'y aurait qu'un seul type .de variantes. Pour parler de
variantes d'un morphème (ou d'un lexème) il faut, en effet, que ces variantes soient différentes
du point de vue phonologique, c'est-à-dire qu'il faut éliminer les traits phonologiquement non
pertinents et ne pas tenir compte donc des variantes des phonèmes.
Signe articulé et signe proportionnel 31

signifiants en se servant de points et de tirets, mais il n'est pas un système


de signes articulés.

7. Dans l'article mentionné, Cantineau essaie d'appliquer aux rapports


entre les signes de la langue les principes de classemenfque Troubetzkoy
emploie pour les oppositions phonologiques. On peut, dans une certaine
mesure, trouver critiquable cette application de principes de classement
conçus pour des oppositions s'établissant entre des entités à une seule face à
des rappo:i:ts unissant des entités bifaciales, mais cela n'amoindrit nullement
la valeur de l'article en question, qµi contient des choses fondamentales.
Particulièrement intéressante nous paraît la définition qu'y propose
Cantin eau d' « opposition significative proportionnelle». Une .« opposition
significative» est définie comme « celle que forment deux signes de la
langue dont les signifiants sont différents». 44 Or «on appellera opposition
' proportionnelle toute opposition significative telle que le rapport formel et
sémantique existant entre ses termes se retrouve entre les termes d'au
moins une autre opposition significative de la même langue». 45 ,
On peut affirmer que l'existence des rapports proportionnels entre les
signes de la langue, dans le sens de la définition de Cantineau, est le
fondement de l'articulation du signe linguistique. Les signes de la langue
sont en effet articulés, c'est-à-dire analysables en signes plus petits dans la
mesure où ils se trouvent en rapport proportionnel avec d'autres signes.
Si, par exemple, on peut analyser le signe la table en deux signes plus petits,
la et table, c'est seulement parce que la table est en rapport proportionnel
avec, par exemple, une table, ce qui ressort de la comparaison avec le
rapport exis!ant, par exemple, entre la chaise et une chaise:
la table la chaise

uné table une chaise


De même la proportion 46 dans laquelle entre, en anglais, le signe take:
take (ltejkl « prendre, présent») shake (/sejkl « secouer, présent»)

took (ltuk/ « prendre, passé») shook (/suk/ « secouer, passé»)

44 Art. cité, p. 16.


45 lbid., p. 27.
4 6 Dans ce qui suit nous appellerons« proportion» deux ou plusieurs couples de signes se
trouvant dans le même rapport proportionnel entre eux. ·
· 32 Luis J. Prieto

permet de l'analyser en deux signes plus pètits, l'un à signifiant /t*/ et


signifié « préndre » et l',autre à signifiant /ej/ et signifié« présènt». Dans tous
ces cas, lès signes résultant de l'analyse d'autres signes se retrouvent dans
des combinaisons distinctes tout en conservant identiques leurs 'signifiants
et leurs signifiés. C'est-à-dire que sans perdre leur identité ni, bien entendu,
leur nature de signes, il1> fonctionnent comme les articuli de signes
plus grands.

8. , Quand les signifiants de deux signes se trouvant en rapport propor-


tionnel entre eux sont tous deux caractérisés positivement, c'est-à-dire par
la présence de particularités différentes, ils forment à peu près ce que
Cantineau appelle une« opposition significative équipollente». 47 Oiiand les
signifiants de deux signes se trouvant en rapport proportionnel entre eux
sont distincts. parce que T'un·présente une particularité qui manque à l'autre,
ils forment à peu près ce que Cantineau appelle une·« opposition signifi-
cative privative». 48
Bien que toutes les oppositions privatives et équipollentes men-
tionnées par Cantineau comme exemples soient en même temps des
oppositions proportionnelles, il n'inclut pas cette condition dans ses
définitions. Mais, du moment que la « marque formelle» dont la présence
ou l'absencè ~araçtérise les termes d'une opposition privative doit être un
élément significatif, c'est-à-dire, doit constituer elle aussi un signe,.
l'opposition privative doit être nécessairement une opposition propor-
tionnelle. L'opposition significative qu'il y a entre {of «eau» eL/otœr/
. « auteur», par exemple, qui n'est certainement pas proportionnelle, ne
saurait évidemment être non plus une opposition priyative. 49 De même, on

41 « On appellera opposition équipollente toute opposition significative dont les signifiants


des deux termes sont équivalents, c'est-à-dire caractérisés tous deux d'une façon positive, et ne
comportent ni l'absence, ni la présence d'une marque formelle», art. cité, p. 31.
48 « On appellera privative toute opposition significative dans laquelle le signifiant d'un

des termes est caractérisé par la présence d'un élément significatif (ou marque formelle) qui
manque au signifiant de l'autre», art. cité, p. 28.
49 Les signes en rapport isolé caractérisés, quant à leurs signifiants, l'un positivement

et 'l'autre négativement semblent constituer un cas limite, dans la mesure où il y a ~ntre les
signifiés respectifs une « base dé compàraiso:q ». En français, par exemple, amer et amertume
sont-en rapport isolé, mais il paraît possible.de considérer -tume comme un élément signifi-
catif et l'inexistence d'une autre pairex/x-tumè comme un fait fortuit. Cf R. Gode.!,. Cahiers
Ferdinand dé Saussure, vol. 11, ·p. 35, note 18.
Signe articulé et signe 'proportionnel 33

voit mal com~ent l'opposition significative ,qu'il y a entre /dâ/ « dent» et


/bâ/ «banc», par exemple, n'étant pas une opposition proportionnelle,
pourrait être une opposition équipollente dans le sens où Cantineau
définit ce type d'opppsitions.

9 ... La distinction entre les oppositions privatives et équipollentes ne se


posant donc que pour les oppositions proportionnelles, il s'ensuit qu'àu
moins l'un de~ termes d'une opposition privative ou équipollente doit être
articulé.
Dans le cas des oppositions équipollentes il y a toujours l'articulation
des deux termes. Quant aux oppositions privatives, il faut distinguer deux
possibilités. Si le signifiant non marqué a le même signifié que le signifiant
marqué privé de sa marque, on ne peut analyser que le terme marqué. C'~st
le cas, par exemple, de l'opposition significative qu'il y a en français entre
, petit arbre et arbre. Il s'agit bien là d'une opposition proportionnellè,
comme le montre, par exemple, la proportion:
petit arbre petit homme
arbre homme·

Mais de cette proportion' résulte seulement le caractère articulé de petit


arbre ( et, bien entendu, de petit homme). Si, par contre, le signifié du
signifiant non marqué n'est pas identique à celui du signifiant'marqué privé
de sa marque, il faut alors analyser aussi le terme non marqué en le décom-
posant en deux signes, dont l'un serait commun aux termes marqué et non
marqué et l'autre un signe à signifiant zéro ou « signe zéro» tout court. Un
exemple en est le pluriel des substàntifs en espagnol. Du moment, par
exemplè, qu~ le signe rosas «roses» entre dans la proportion:
rosas («roses»)' violetas («violettes»)
rosa («rose») violeta ( « violette »)
il ,est analysable en deux signes, l'un à signifiant /rosa-/ et signifié «rose»
(sans spécification, évidemment, de nombre) et l'autre à signifiant /-si et
signifié« pluriel». Mais, le terme non marqué-de l'opposition rosas I rosa,
c'est-à-dire rosa« rose» ( singulier) n'étant égal à aucun des deux signes quJ'
résultent de l'analyse du terme marqué, il faut conclure qu'il s'articule aussi
en deux signes: l'un· à signifiant /rosa-/ et signifié «rose» (sans spécification
34 Luis J. Prieto

de nombre), qui apparaît également dans le terme marqué, et l'autre à


· signifiant zéro et signifié «singulier».
Ou bien, donc, l'un des termes d'une opposition du type que Cantineau
appelle «privatives» comporte deux signes, dont l'un constitue à lui seul
l'autre terme (petit arbre/arbre), ou bien l'un des tertnes comporte deux
signes dont l'un se retrouve dans l'autre terme combiné avec un signe zéro
(rosas I rosa).
Dans le premier cas on a sans doute affaire à une opposition privative
sur le plan du signe: ses termes, .en effet, se caractérisent, l'un à l'égard de
l'aùtre, par la présence et l'absence d'un élément significatif. Mais, dans le
second cas, puisque les termes del' opposition se caractérisént, l'un à l'égard
de l'autre, par la présence d'un signe à signifiant positif et la présence d'un
signe à signifiant zéro, le caractère privatif de l'opposition se situe, nous
semble-t-il, non pas au niveau du signe, mais au niveau purement
phonologique. 50

· 50 A la page 31 de son 'llrticle Cantineau propose une autre classification des oppositions
distinctives. D'après l'étendue de leur pouvoir différenciatif ces oppositions se diviseraient en
constantes et neutralisables. « On appellera constantes les oppositions de signifiés qui, d'une
façon ou d'une autre, ont toujours des signifiants différents» (p. 31 ); « par contre on appellera
supprimables ou neutralisabl,es les oppositions de signifiés qui n'ont pas toujours des signifiants
différents, de sorte que les deux termes peuvent être parfois identiques au point de vue formel»
(p. 32). On voit mal comment les oppositions constantes et neutralisables ainsi définies
pourraient être des oppositions significatives constantes ou neutralisables si on s'en tient aux
termes de-la définition qu'on trouve à la page.16 de l'a1ticle de Cantineau: « On appellera[ ...]
opposition significative celle que forment deux signes de la langue dont les signifiants sont
différents». De même, nous ne voyons pas pourquoi, du fait qu'en français, da)ls les verbes
comme{mir, on a des signifiants différents pour la 3• personne sing. et la 3~ pers. pl. du présent
de l'indicatif (/i fini/, /i finis/), on pourrait tirer la conséquence que l'opposition entre la
3e pers. sing, et la 3• pers. pl. -se trouve neutralisée dans le présent de l'indicatif de verbes
comme manger. Puisque li mâzl est toujours le signifiant et de« il mange» et de« ils mangent»,
il n'y a pas lieu à notre avis de parler de neutralisation. Le faire serait comme si l'on disait que,
du fait qu'en français il y a opposition entre un /t/ sourd et un /dl sonore, le phonème in/ est
l'archiphonème résultant de la neutralisation d'un * /n/ {sourd) et un * /n/ (sonore).
Or, l'opposition significative définie à la page 16 de l'article de Cantineau est l'analogne
de l'opposition ou différence phonique en phonologie: dans un cas comme dans l'autre il s'agit
du type de différen,ces dont il faudra déterminer quand elles sont pertinentes et quand elles ne
le sont pas. En posant, aux pages 17 et 21, la distinction entre les morphèmes ou lexèmes d'un
côté, les variantes (combinatoires ou facultatives) de l'autre, Cantineau établit une distÎ)lction
analogue à celle que fait la phonologie entre les oppositions phoniques pertinentes et les
oppositions phoniques non pertinentes. Il serait donc justifié de parler de neutralisation quand
la différence entre deux signifiants est pertinente dans des conditions déterminées, parce
qu'elle permet de distinguer deux morphèmes ou deux lexèmes, mais non dans d'autres
conditions. En français, par exemple, /pti/ et /ptit/ forment une opposition significative
pertinente devant une consonne ou unh aspiré, ou devant la pause, puisqu'ils permettent, dans
Signe articulé et signe proportionnel 35

10. L'analyse des signes de la langue doit aboutir à des signes non
analysables en signes encore plus petits. Nous appellerons ces signes
« signes minimaux». Deux signes minimaux ne peuvent se trouver qu'en
rapport isolé entre eux. Si, en eff~t, ils se trouvaient en rapport propor-
tionnel entre eux, l'un, au moins, en serait analysable en signes plus petits et
ne serait par conséquent pas un signe minimal.

11. &uls les signes minimaux sont arbitraires. Le signe articulé est relative-
ment motivé. 51 On comprend alors le rôle fondamental que joue l'articula-
tion du signe dans l'économie de la langue: une langue sera d'àutant plus
économique que l'arbitraire y sera plus restreint, 52 c'est-à-dire que ses
signes seront plus articulés.
Ainsi le caractère proportionnel des oppositions significatives dont
dépend, comme nous l'avons vu, l'articulation des signes, joue, sqr le plan
dù signe, un rôle pareil à celui de la corrélation sur le plan de la phonologie.
En effet, si l'on considère le signe arbitraire, c'est-à-dire le signe minimal, et
le trait pertinent comme les unités. à inscrire au solde débiteur dans
l'économie des systèmes respectifs, la proportion et la corrélation
apparaissent comme un moyen de réduire le nombre de ces unités qui
figurent danSie bilan. On peut en effet formuler, pour les proportions que
forment les signes, des lois semblables à celles qu'énonce Martinet pour les
corrélations qui s'établissent entre les phonèmes: 53

ces positions, de distinguer le morphème« masculin» et le morphème« féminin»; mais devant


une voyelle ou un h non aspiré leur opposition se trouve neutralisée, puisqu'on n'y trouve
que /ptit/, qui sert aussi bien pour le masculin que pour le féminin. L'exemple de l'hébreu
biblique que mentionne Cantineau à la page 32 nous semble être de ce dernier type, bien que
les signifiés, trop éloignés, n'offrent pas uhe base de comparaison. Plutôt que d'une neutrali-
sation il s'y agirait donc d'une homonymie limitée à certaines positions, mais, d'une façon ou
d'une autre, ce qui compte pour notre discussion c'est que cet exemple n'est pas du même type
que les autres.
Conçue comme nous le proposons ci-dessus la neutralisation se place exclusivement sur le
plan morphologique: même devant voyelle ou h non aspiré /ptit/ est phonologiquement
différent de /pti/, c'est-à-dire que la neutralisation ne saurait relever de la phonologie. Cf
M. Sanchez Ruipérez, Word, vol. 9, pp. 241 et ss., où l'on trouvera des vues très intéressantes
sux ces problèmes, bien que pas toujours coïncidantes avec les nôtres.
51 Saussure, Cours, p. 180.
52 Ibid., p. 182.

53 Dans Travaux du Cercle linguistique de Prague, vol. 8, p. 275.


• 36 Luis J." Prieto

i. · La disparition d'un signe articulé n'entraîne l'économie d'aucun


signe arbitraire; au contraire de ce qui se passe dans le cas d'ùn signe
non articulé;
II. La création d'un signe articulé n'entraîne l'augmentation d'aucun
signe arbitraire, au contraire de ce qui se passe dans le cas d'un signe
nôn articulé;
III. La modification d'un signe non articulé pour le faire entrer dans
une proportion, ce qui revient à le rendre articulé, entraîne une diminution
du nombre des signes arbitraires sans diminution du nombre des signes. 54
· Nous retrouvons daris ces lois quelqués phénomènes rangés tradi-
tionnellement sous la rubrique « analogie». Quand l'espagnol crée,. à côté
de la forme .. «étymologique» nado (<lat. natu) «né», la forme
«·analogique» nacido, H n'accroît pas le domaine de l'arbitraire. Quand la
forme nado devient inusitée, la langue fait l'économie d'un signe
arbitraire. 55

12. La modificat:Jon d'un signe pour le faire entrer dans une proportion
· - ou, comme le dit Saussure, la création d'un signe analogique et la
substitution de celui-ci. à son partenaire étymologique se fait générale-
ment en modifiant le signifiant, c'est-à~dire qu'un signe, qui est déjà
proportionnel quant au signifié, modifie son signifiant pour entrer dans la
proportion. Mais- le cas inverse, celui de la modification du signifié d'un
signe pour qu'il entre dans une proportion, est possible aussi. Ce cas est
· certainement moins fréquent, ce qui s'explique du fait que le signifié est une
fin en soi, mais il n'en manque pas d'exemples, C'est ainsi que par un
procédé analogue, mais inverse à celui qui a crée l'espagnol nacido, le latin
vulgaire hispanique a changé -le signifié du latin populus «peuplier» en
« petit peuplier». 56 Il en va de même pour la transformation du signifié

s4 La loi Illest une conséquence de I et II. Peu importe ici qu'il y ait modification d'un.
ou création d'un signe articulé à côté d'un non articulé et disparition ultérieure de
Cf' Saussure, Cours, p. 224.
55 L'articulation agit sans doute aussi sur la stabilité du système de signes. Cf Martinet,

ibid., p. 276. Ainsi il faudrait peut-être attribuer à rarticulation si poussée des langues sémi-
tiques la cause de leur relative stabilité.
56. V. C. H. Grand gent, Intro.ducci6n al latin vulgar, traducciôn espaiiola deF. de B. Moll,
Madrid, Revista de Filologfa Espaiiola, 1928, § 352.
Signe articulé et signe proportionnel .3 7 .

«pluriel» des formes en -a des substantifs neutres du latin classique, comme


folia «feuilles», en un signifié «singulier» en latin vulgair~. 57 • ·

CONCLUSION
A côté des systèmes plérologique et phonologique, qui · constituent
l'organisation à laquelle sont soumises la substanèe du conténu et la .
substance de l'expression afin qu'il puisse s'établir entre elles la relation de
signification, existe cette relation eHe~même, qui est Ja relation entre des
traits déterminés du contenu (le signifié) et des traits déterminés de
l'expression (le signifiant) pour constituer les signes. La façon dont se fait·
cette constitution des signes n'a été le phis souvent étudiée qu'ènfremêléè
avec des problèmes relevant d'autres plans de la langue. La linguistique ne
, peut pourtant se dispenser de faire une étude.systématique et totale de cette
question, qui touche au cœur même dè la langue.
Nous n'avons voulu ici qu'attirer l'attention sur un aspect saillant du
problème et mettre en i:elief les conséquences qui en résultent pour
l'économie de la la11,gue: la relation entre certains traits du contenu et
certains traits de l'expression se fait de telle manière qu'il y ait correspon-
dance des différences des deux plans ou, en d'autres termes, qu'il existe des
rapports proportionnels entre les signes. L'articulation des signes et,
subséquemment, le rétrécissement de l'arbitraire, découlent· de .cette
correspondance.

Postface à << Signe articulé et signe proportionnel»


La conviction, au début des années '50, des linguistes de formation phonologiqùe et·
en particulier de ceux ( dont je Ille comptais) qui fondaient ieur travail sur l'œuvre
d'André Martinet, c'était que la phonologie ne pouvait être qu'une partie d'une
théorie embrassant l'ensemble du phénomène linguistique et que, par .conséquent,
il fallait que d'une façon ou d'une autre, mais en•s'inspirant en tout cas de ce que la
phonologie avait établi pour les ·sons, on aborde l'étude du signifié.
La confusion cependant était grande quant à ce à quoi il convenait d'appliquer
'les méthodes de la phonologie et quant à la façon dont le signifié devait y intervenir.
En témoigne le travail de Jean Cantineau, dont l'importance est cependant incontes-
table, que je discute dans l'article que l'on vient de lire. Ainsi Cantineau pense que

57 Il se forme en même temps une« case vide» et, le contenu étant une fin, elle se comble

tout de suite·.
38 Luis J. Prieto

les termes de ses oppositions significatives sont « les signes tout entiers, signifiant et
signifié ensemble», 58 quand en fait le sont seulement les signifiants phonologique-
ment différents, le signifié n'intervenant dans ces oppositions, tout comme dans les
oppositions phonologiques, que comme point de vue dont dépend leur pertinence. 59
Celan' empêche pas que les oppositions que Cantineau classe, « d'après l'étendue de
leur valeur différenciative }} , en oppositions constantes et oppositions neutralisables,
soient d'un tout autre type, puisqu'elles se situent carrément sur le plan du
contenu: 60 si, en effet, quelque chose est pertinent, en français parlé, dans il finit par
rapport à ils finissent, et ne l'est pas dans il parle par rapport à ils parlent, c'est bien
l'opposition entre « singulier» et « pluriel», c'est-à-dire l'opposition entre deux
traits du contenu, qui se manifeste à travers les signifiants dans le premier cas et non
dans le second.61 Martinet lui-même, d'ailleurs, comme je le signale dans mon texte,
n'échappe pas à la confusion lorsqu'il appelle l' « articulation linguistique sur le plan
du contenu» ce que ses exemples montrent être en fait l'articulation du signe, qui
affecte et le plan du contenu et le plan de l'expression de la langue. 62
, Avec les distinctions que j'établis dans les paragraphes 1 à 4 de mon article
j'essaie de porter remède à cette confusion, afin de bien déterminer ènsuite le plan
où se situe le problème que je me propose d'étudier, qui est celui du rapport existant
entre le caractère proportionnel des oppositions significatives et la possibilité
d'analyser un signe en signes plus petits. Aussi suis-je bien étonné de me voir
attribuer par G. Mounin, dans son livreLes Problèmes théoriques de la traduction, 63
où ·il fait une place généreuse à. la discussion de plusieurs de mes travaux, la
confusion que, précisément, je dénonce, 64 et d'y retrouver, mentionnés comme deux
exemples que je fournirais d'une même analyse, deux exemples qu'en fait j'utilise
pour illustrer justement deux types divers d'analyse dont la distinction m'apparaît,
je le dit dans mon article, comme une « exigence méthodologique fondamentale>>. 65
58 Art. cité, p. 16. '
59 Voir ci-dessus, p. 34, note 50. Je discute plus longuement de la nature des oppositions
significatives de Cantineau dans Principes de noologie, pp. 26-32.
6 ° Cela apparaît aussi bien dans les définitions elles-mêmes que dans les exemples. Mais

ceux-ci ne sont pas tous du même type. Voir ci-dessus, pp. 34-35, note 50.
61 Voir ci-dessus, p. 28, l'exemple tout à fait analogue, quant au plan où il se situe, de
l'allemand konnen Jdürfen vis-à-vis du français pouvoir.
62 Voir ci-dessus, p. 30, et l'article· de Martinet y mentionné.
63 Paris, Editions Gallimard, 1963.
64 Cf. o. c., p. 111: «Toutes les fois que Prieto cherche des unités minima de signification

[c'est-à-dire des traits pertinents du contenu] [... ] il n'atteint que [... ] des espèces de monèmes
[c'est-à-dire des signes minimaux][ ...] ce qui l'a conduit à la confusion[ .. .]». Cf. aussi p. 141
et passim.
. 6 5 Cf. o. c., p. 98: «Prieto fournit deux exemples d'une analyse du contenu (sémantique),
conduite sur cette base». Mounin mentionne ensuite l'exemple, utilisé ci-dessus, du français
pouvoir et l'allemand këmnen / dürfen, et ajoute: « L'autre exemple, par la même analyse, met
en évicfence, dans les signes anglais lteJk/ take et ltukl took, les traits de contenu «prendre»,
«présent», «passé» [... ]». (Les soulignés sont de moi).
Signe articulé et signe proportionnel 39

Cela ne relève en tout cas que de la petite histoire. Pour.ce qui est du fond du
problème, je maintiens la position que j'adopte dans l'article et je distingue donc
trois grands chapitres de la linguistique (divergeant ainsi de Martinet et de Mounin).
L'expression« abstraction quasi totale», que R. S. Wells crée dans sa communica-
tion au Congrès des linguistes d'Oslo (1957), 66 permet de bien définir cette position.
Un des plans (le plan de l'expression ou le plan du contenu) de la langue est étudié
« en abstraction quasi totale» de l'autre lorsqu'on ne retient de celui-ci que· les
rapports de différence et d'identité sans tenir compte des termes de 1ces rapports.
C'est bien en faisant abstraction quasi totale du plan du contenu que la phonologie
étudie le plan de l'expression. Il suffit, en effet, de constater que la substitution
d'un [e] ari [i] initial dans la phonie [il ariv] (il arrive) entraîne un changement de
signifié, et qu'en y substituant par contre un [~] (grasseyé) au [r] (roulé) aucun
changement semblable de n'ensuit, pour conclure à la pertinence phonologique, en
français, de l'opposition [e]/[i] et à la non-pertinence phonologique de l'opposi-
tion [M]/[r]. Peu importe, notamment, quel est le signifié de la phonie en question et
quels sont les changements qui y ont lieu le cas échéant. Or, je crois toujours à la
possibilité et à la nécessité d'une étude du plan du contenu qui fasse également
abstraction quasi totale de l'autre plan, du I?lan de l'expression. Naturellement,
reste encore l'étude du signe, dont le domaine doit aller dès l'étude des énoncés,
c'est-à-dire des entités bifaciales autonomes non analysables en entités également
bifaciales et autonomes, jusqu'à l'étude des monèmes, c'est-à-dire des plus petites
entités à deux faces substituables à l'intérieur de l'énoncé, en passant le cas échéant
par l'étude d'entités intermédiaires comme le mot. Pour cette étude du signe,
évidemment, il ne saurait être question de faire abstraction quasi totale de l'un ou de
l'autre plan: c'est seulement en tenant compte de quelles différences déterminées
d'un plan correspondent à telles différences déterminées de l'autre que l'on peut
conclure qu'il y a par exemple, en français, un seul monème dans meilleur ou dans
leçon, deux .monèmes par contre dans plus bon ou dans le son.

66 Proceedings of the viiith International Congress of Linguists, Oslo, Oslo University

Press, 1958, p. 659.


FIGURES DE L'EXPRESSION FIGURES
DU CONTENU*
« L'expressi,on est un moyen,
le contenu une fin».
(A. Martinet, Bulletin de la
Société de Linguistique de Paris,
vol. 42, fasc. 1, p. 40)

Lorsqu'on parle. de l'articulation du plan de l'expression d',un système de


signes on se réfère à la présence, dans ce système, de signes à signifiant
articulé, c'est-à-dire de signes dont le signifiant est une combinaison
d'éléments de la substance de l'expression qui, combinés différemment, se
retrouvent dans les signifiants d'autres signes du même système. Dans le cas
de la langue, ceµe articulation est totale, c'est-à-dire que tous les signes ont
un signifiant articulé, de façon qu'aucun des éléments de la substance de
l'expression qui les composent n'est exclusif à un unique signifiant. Mais il
serait aisé d'imaginer un système dont certains signes auraient un signifiant
articulé, d'autres un signifiant non articulé.
L'articulation du plan de l'expression d'un système de signes se
manifeste dans la possibilité de commuter certains éléments des signifiants
indépendamment des autres. En espagnol, par exemple, la comparaison
de/dal avec/de/ et /ba/ montre que/da/« s'articule» en deux phonèmes, Id/ et
/a/; la comparaison de /d/ avec /t/ et /b/ montre à son tour que !dl est une
combinaison de deux «traits», « sonore» et «dental», etc. Cela demande
cependant une précision: les signes' de la langue, qui sont, comme nous
l'avons dit, des signes à signifiant articulé, sont eux-mêmes des signes
articulés, c'est-à-dire analysables en signes plus petits qui combinés
différemment se retrouvent dans d'autres signes, et cette articulation du
signe suffit déjà à rendre articulés, d'une certaine façon, et le plan de
l'expression et le plan du cont~nu de la langue. En effet~ le signifiant et le
signifié d'un signe articulé sont la combinaison des signifiants et des signifiés

* Publié pour la première fois en espagnol, d1U1s Miscelanea Homenaje a André Martinet
editada por Diego Catalân, La Laguna (Espagne, îles Canaries), Universidad de La Laguna,
1958, vol, I, pp. 243-249.
42 Luis J. Prieto

des signes non articulés qui, en dernière analyse, composent le signe en


question. Lorsqu'il est question donc d'un système de signes articulés, pour
qu'on puisse parler d'une articulation du plan de l'expression qui soit
indépendante de l'articulation du signe il faut que, comme dans la langue,
même le signifiant des signes non articulés qui résultent de l'analyse des
signes articulés soit une combinaison d'éléments qui, combinés diffé-
remment, se retrouvent dans les signifiants d'autres signes. Il faut, en
d'autres termes, que le signifiant des signes s'articule enfigures.
La question se pose de savoir si, dans la langue, il y a aussi des figures du
contenu, c'est-à-dire de savoir si le plan du contenu de la langue, comme le
plan de l'expression, présente une articulation indépendante de l'articula-
tion du signe. Il faut, pour que ceci soit le cas, que le signifié des signes non
articulés qui résultent de l'analyse des signes articulés soit analysable en
éléments qui commutent indépendamment, c'est-à-dire en éléments qui,
combinés différemment, se retrouvent dans le signifié d'autres signes. Or,
cette analyse pouvant certainement être faite, l'existence dans la langue d~s
figures du contenu nous parait incontestable. Dans le signifié du mot latin
vir, par exemple, qui est un signe non articulé, en commutant le trait
« l\omo » on obtient le signifié, par exemple, du mot equus, et en commutant
le trait « masculus » le signifié du mot mulièr. Le signifié de vir se compose
donc de deux éléments, « homo» et « masculus » qui, combinés diffé~
remment, se retrouvent dans le signifié d'autres signes. De même, dans le
signifié « accusatif singulier» des substantifs masculins de la 2e déclinaison
latine on peut commuter le trait «accusatif)) indépendamment du trait
« singulier» et vice versa, ce qui ressort de la comparaison de la terminaison
-um avec les ~erminaisons -us « nominatif singulier» et -os « accusatif
pluriel)). Or il nous semble que, si nous nous plaçons strictement sur le plan
du contenu, peu importe que les figures qui y sont obtenues par commuta-
tion possèdent ou non à leur tour une expression, c'est-à-dire qu'elles
constituent ou non, à leur tour, le signifié d'un autre signe. Le mot vir,
puisqu'il y a en latin lès mots homo et masculus serait un exemple du
premier cas; la terminaison -um un exemple du,second. Cela a toujours été
reconnu pour le plan de l'expression. Le signifiant /sumâr/ du mot espagnol
sumar « additionnen, par exemple, est analysable, par comparaison avec
les signifiants de tomar «prendre>> et subir «monter», en deux éléments,
/su/ et /mâr/. Le signifiant /ponér/ du mot poner «mettre» est analysable à
Figures du contenu 43

son tour, par comparaison avec les signifiants de tener « avoir» et podar
« élaguer», en deux éléments, /po/ et /nér/. Or, on ne songerait jamais à tenir
compte, pour admettre ou non que /su/, /mâr/, /po/ et /nér/ sont des figures de
l'expression, du fait que /su/ constitue en espagnol le signifiant d'un signe, le
possessifsu « son, leur», et de même /mâr/ constitue le signifiant du mot mar
« mer», tandis que /po/ n'est en espagnol le signifiant d'àucun signe ni /nér/
non plus. Certes, les signifiés « son, leur» et« mer» ont bien peu à voir avec
le signe sumar, mais pas moins, que les signifiants des mots latins homo et
masculus n'ont à voir avec vir.

II

Le plan du contenu de la langue, de même que le plan de l'expression, est


donc analysable en figures. Mais le parallélisme entre les deux plans
s'arrête là.
Un système de signes est u1,1 instrument et, par conséquent, a une
fonction, c'est-à-dire sert à quelque chose. 67 Un système de sigqes suppose
que certaines différences d'une substance correspondent à certaines
différences d'une autre. Mais, dans l'une de ces substances, les termes des
différences, c'est-à-dire les traits pertinents, intéressent positivement, par
ce qu'ils sont eux-mêm,es, pour la fonction que le système de signes possède
en tant qu'instrument, tandis que dans l'autre substance les traits pertinents
n'intéressent que négativement, pour autant que chacun n'est pas les
autres. 68 La substance qui se trouve dans le premier cas est la substance du
contenu ou substance signifiée; celle qui se trouve dans le dernier cas la
substance de l'expression ou substance signifiante. Quels sont les traits
pertinents de la substance du contenu, c'est donc là quelque chose qui
dépend directement de la fonction du système de signes; cette fonction, par
contre, n'est nullement concernée par le fait que les traits pertinents de la
substance de l'expression soient tels ou tels autres: il suffit qu'avec ces traits,
quels qu'ils soient, on puisse établir autant de différences qu'il en faut pour

67 Cf. A. Martinet, Bulletin de la Société de linguistique de Paris, vol. 42, fasc. 1, p. 40.
68 Cela peut être dit également des substances elles-mêmes: l'une ne peut être changée
sans changement de la fonction du. système de signes en tant qu'instrument, l'autre non.
44 Luis J. Prieto

qu'à chaque différence du plan du contenu dont la pertinence est exigée par
la fonction du système de signes cortesponde une différ~nce sur le plan
d~ l'expression.
Cette asymétrie qui existe entre les deux plans de la langue implique
une différence de nature fondamentale entre l'articulation du plan du
èontenu et l'articulation du plan de l'expression et entre les figures respec-
tives. La pertinence ou la non-pertinence de chaque trait de la substance de
l'expression ne dépend, d'après ce que nous avons vu, que de la langue elle-
même, et c'est par conséquent une question interne à celle-ci que, pour
former les signifiants, la substance de l'expression soit employée de façon
plus ou moins économique. Un système de signes peut faire recours, sans
aucune conséquence pour sa fonction en tant qu'instrument, au procédé
consistant à se servir non pas de signifiants simples, mais dè signifiants qui
résultent de la_ combinaison de plusieurs éléments, ce qui lui permet de
réduire le nombre de traits pertinents de la substance de l'expression. En
effet, certains éléments étant donnés, le nombre de combinaisons diffé-
rentes ·qu'on peut former avec eux est plus grand que le nombre de ces
éléments. 69 Si, par conséquent, les·signifiants d'un système de signes sont
des combin<1isons d'éléments, le nombre d'éléments différents nécessaires
pour les former est plus petit que le nombre d'éléments différents qui
seraient nécessaires au cas où chaque signifiant était constitué par un seul
élément. 70 En fait, tout système de signes qui doit distinguer un nombre
considérable de signifiants fait recours à ce procédé, qui n'est en définitive
que l'articulation du plan de l'expression: c'est le cas de l'alphabet Morse,
des chiffres arabes lorsqu'ils sont utilisés, par exemple, pour caractériser les
lignes de trànsport d'une ville ou les abonnés au service téléphonique,
certaines insign"es militaires, etc.; et, bien entendu, de toutes les langues.
L'articulation du plan de l'expression de la langue s'explique donc
comme un· mécanisme interne à la langue, dont les différentes «pièces»
seraient les figures de l'expression, et dont le but est celui de permettre la 1

69 Cette règle est valable tant que le nombre d'éléments différents est plus grand que le

nombre ·d'éléments entrant dans chaque combinaîson, plus l.


70 L'économie de traits pertinents, démontrée par Martinet, qui résulte de la corrélation

des phonèmes, se fonde sur le même principe. Cf. Travaux du Cercle linguistique de Prague,
vol. 8, p. 275: « Il n'est aucun des éléments phoniques qui concourent à sa réalisation [la
réalisation de chacun des phonèmes qui entrent dans une corrélation], qui ne se retrouve
ailleurs».
Figures du·contenu 45

formation des signifiants des signes, dont le nombre et la variété sont


énormes, avec un nombre relativement très restreint de traits pertinents. 71
L'articulation du plan du contenu, par contre, .ne saurait s'expliquer par la
langue même, et une fois qu'on arrive, daI;J.s l'analyse d'un signe articulé,
aux signes non articulés qui le composent, l'analyse ultérieure du signifié en.
figures ne révèle rien de spécifiquement linguistique.72
La tendance à l'économie dans le nombre des traits pertinents, dont on
connaît l'importance pour l'évolution des systèmes phonologiques grâce
aux travaux de l'illustre linguiste à qui est dédié le volùme où cet article est
paru pour la.première fois, 73 ne joue peut-être aucun rôle dans l'évolution
du plan du contenu de la langue. En général, on peut supposer que, du fait
de l'asymétrie entre les deux plans qu'on a signalée, les facteurs «internes,,
exercent une influence beaucoup plus grande dans l'évolution du plan de
l'expœssion de la langue que dans l'évolution de son plan du contenu.
Lorsqu'un phonème isolé est modifié de façon qu'il occupe une« case vide>>
dans une corrélation, on fait l'économie d'un trait pertinent sans diminu-
tion des possibilités de différenciation du système phonologique 74 et, par
conséquent, sans aucune conséquence pour la fonction de la langue en
tant qu'instrument. L'apparition ou la disparition de traits pertinents sur
le plan du contenu, par contre, Îlllplique toujours une modification des
possibilités d'utilisation de la langue comme instrument, ce qui permet de
supposer que ce sont les facteurs qu'on pourrait appeler «anthropo-
logiques>> dans un sens large ceux qui jouent le rôle princip&l dans
l'évolution de ce plan.

71 Cf. A. Martinet, Travaux du Cercle linguistique de Copenhague, vol. 5, pp. 34-35, et

E. Buyssens, Actes du VI" Congrès international des linguistes, Paris, Llbrairie Klincksieck;
1949, p. 228. .
72 Les «corrélations» que peuvent former les signifiés des signes non articulés et, par
conséquent, leur analyse en figures, intéressent d'un point de vue diachronique, puisqu'elles
peuvent servir de fondement à un processus analogique. Cf. ci-dessus, p. 36. Mais il s'agit alors,
non pas de figures en tant que telles, mais d'éléments du contenu susceptibles de devenir des
• signifiés de signes.
7 3 Cf. A. Martinet,« Rôle de la corrélation dans la phonologie diachronique», Travaux du

Cercle linguistique de Prague, vol. 8, pp. 273-288, «Equilibre et instabilité des systèmes
phonologiques», Proceedings of the Third Intemationpl Congress of Phonetic Sciences,, C:,and,
1938, pp. 30-34, et surtout l'ouvrage fondamental Economie des changements plwnetlques,
Traité de phonologie diachronique, Berne, Francke Verlag, 1955.
74 Cf. Martinet, Travaux du Cercle ling. de Prague, vol. 8, p. 276.
46 Luis. J. Prieto

Postface à « Figures de l'expression et figures du contenu»

Des objections qu'on a soulevées pour nier la possibilité de parler de «figures du


contenu» de la même manière que l'on parle de «figures de l'expression», la seule
que je continue à admettre comme valable est celle que je forml!-le moi-même dans
l'article reproduit ci-dessus: tandis que les figures de l'expression peuvent être
considérées comme les «pièces» d:un mécanisme interne à la langue, d'un méca-
nisme linguistique, cela ne semble pas être le cas pour d'éventuelles figures du
contenu, puisqu'on ne saurait changer un signifié et ne plus dire quelque chose que
l'on a besoin de dire afin que ce signifié devienne articulé. 75
Je n'admet pas notamment l' « objection clé» que soulèvè Mounin à la suite de.
Martinet, 76 selon laquelle chacun des éléments que nous livre l'analyse du signifié
d'un monème 77 se retrouverait toujours comme signifié d'un autre signe. D'une
part, en effet, je ne pense pas que cela arrive toujours: certes, les traits« cheval» et
«femelle», par exemple, qu'on dégage en analysant le signifié du monème jument,
constituent les signifiés respectifs des signes cheval et femelle; mais, par contre, ni le
trait «première personne», ni le trait «singulier», par exemple, qu'on dégage en
analysantle signifié du monème je, ne constituent en français le signifié d'un signe. 78
D'autre part, il me semble qu'il y a en tout cas une certaine inconséquence à se
fonder sur un tel critère pour refuser le statut de figures aux éléments qu'on dégage
en analysant le signifié d'un monème. Considérons, en effet, le monème seau, dont le
signifiant, /sol, est analysable en deux éléments, /s/ et lof. Ces éléments constituent en
même temps les signifiants respectifs des signes se et eau: personne cependant n'a
jamais songé à y voir un obstacle pour considérer que /s/ et loi constituent, dans le
monème seau, des figures qui composent son signifiant. Or, entre.ce qui se passe

75 Martinet a sans doute raison lorsqu'il affirme que les éléments que dégage l'analyse du

plan du contenu, dans la mesure où ils constituent les faces signifiées d'unités de première
articulation, sont des entités linguistiques: dans ce cas, en effet, l'articulatjon du plan du
contenu est« utilisée» dans un mécanisme certainement linguistique. Mais ce n'est pas là le
seul cas où une telle «utilisation" a lieu ni le seul cas donc où les éléments du plan du contenu
devieilllent des entités linguistiques: ainsi dans la mesure où la langue offre la possibilité de
« pertinentiser" certains traits de contenu indépendamment d'autres on a affaire encore à un
mécanisme linguistique qui « tire profit» de l'analyse dont sont susceptibles les signifiés. q. ici-
même, pp. 51 et 65, et Prieto, Principes de noologie, pp. 93 et ss. La discussion de ces
problèmes gagneràit d'ailleurs en clarté si l'on connaissait mieux les rapports qui unissent les
signifiés et les classes de ce que j'appelle le« système d'intercompréhension ». Cf Enciclopedia
del Novecénto, s. vv. « Semiologia » et « Lingua ».
76 Cf Mounin,Les Problèmes théoriques de la traduction, pp. 105,112 et 123 etpqssim, et

Martinet, Bull. de la Société de Ling. de _Paris, vol. 42, fasc. 1, pp. 39-40.
77 Bien entendu, ce n'est que l'analyse des siguifiés des monèmes qui nous intéresse ici.

78 On ne saurait soutenir, sans ~aire une confusion grossière entre langue et méta-

langue, que les traits mentionnés constituent les signifiés respectifs des signes première
personne et singulier, ce qui reviendrait à dire que les signifiants /prmjer persan/ et lsëgylje/ se
trouvent, à l'égard de ces traits, comme les signifiants lsval/ et /fmel/ se trouvent à l'égard de
« cheval» et « femelle".
Figures du contenu 47

pour le signifiant du monème seau et ce qui se passe pour le signifié du monème


jument il y a une symétrie spéculaire parfaite. De même que /s/ et fol sont des
éléments qui composent le signifiant du monème seau, «cheval>> et «femelle» sont
. des élémènts qui composent le signifié du monème jument. Si le fait que /s/ et fol
constituent les signifiants respectifs d'autres &ignes n'empêche pas de les considérer
comme des figures qui composent le signifiant du monème seau, le fait que «cheval»
et «femelle» se retrouvent comme signifiés respectifs d'autres signes ne devrait
donc pas constituer non plus un obstacle pour les considérer comme des figures qui
composent le signifié de jument. C'est pour cela que, dans mon article, j'affirme;
« sans justification», comme me le reproche Mounin, que peu importe que les·
éléments résultant de l'analyse du signifié ·d'un monème possèdent ou non, à leur
tour, un signifiant: dans le signifié du monème jument de même que dans le signi-
fiant du monème seau il y a lies éléments qui «commutent» ( au sens martinétien du
terme); or on ne peut pas, au nom de critères à l'égard desquels les uns et les
autres ont un comportement parfaitement analogue, refuser aux uns un statut qu'on
reconnaît aux autres.
Mounin considère que lorsque je dégage, par exemple, dans le signifié de
jument, les traits« cheval» et« femelle», je pratique « une analyse intuitive», dont je
ne fournis «nulle part les critères». 79 Or, de nouveau, je réponds à Mounin en
attirant son attention sur ce qu'il fait lui-même sur le plan de l'expression: j'analyse
le signifié de jument en «cheval» et «femelle» en comparant jument avec vache
(dont le signifié comporte «femelle>> mais non «cheval») et avec étalon ( dont le
signifié comporte au contraire« cheval» mais non pas «femelle»), tout comme l'on
fait, par exemple, l'analyse du signifiant de bon en lb/ et /ô/ en comparant bon avec
bain ( dont le signifiant comporte lb! mais non /ô/) et avec ton ( dont le signifiant
comporte au contraire /6/ mais non pas lb/), ou encore comme l'on fait l'analyse, par
exemple, de /b/ en «labial» et «sonore» en le comparant avec /p/ ( qui est «labial»
mais non «sonore») et avec Id! (qui étant au contraire« sonore» n'est pas« labial»),
etc. 79 bis C'est-à-dire que je me fonde,"pour analyser le signifié°d'un monème, sur les
mêmes critères sur lesquels, plus ou moins intuitivement, on se fonde pour analyser
les signifiants en phonèmes et les phonèmes en traits et, en général, pou:r analyser
une classe en facteurs logiques se trouvant en rapport d'intersection entre eux.
Une dernière remarque en réponse à une objection de Mounin. Si je comprend
bien ce qu'il dit, il faudrait compter comme des traits pertinents du signifié de jument
non seùlément «cheval» et «femelle», mais encore« être»,« animal», «vertébré»,
«mammifère», «pachyderme», «solipède», «équidé» et «domestique». 80 Il y a là
un malentendu: les traits qu'on dégage en analysant un signifié doivent déterminer
toujours des classes se trouvant en rapport logique d'intersection entre elles et dont le

19 o.c., p. 112.
79 bis Cf. Troubetzkoy, Principes de phonologie, p. 36, Martinet, « Où en est la phono-
logie?», Lingua, vol. 1, pp. 44-45,~etc.
so o. c., p. 109.
48 Luis J. Prieto

produit logique est le signifié en question. Si, en effet, deux traits dégagés par
l'analyse d'un signifié déterminent des classes se trouvant en rapport logique
d'inclusion entre elles, la mention de celui qui détermine la classe incluante est
superflue, puisqu'il figure nécessairement dans le signifié .en question du moment
qu'y figure celui qui détermine la classe incluse. 81 Ne pas tenir compte de cela est à
mon avis une des failles principales de certaines formes d'« analyse de contenu))
qu'on pratique actuellement. Quant au rapport logique d'exclusion, il est impossible
que ce rapport soit celui qu'il y a entre les classes que déterminent les ,traits dégagés
par l'analyse d'un signifié, car dans ce cas le signifié en question, qui est le produit
logique de ces classes, serait une classe vide, et le signe dont il constitue l'une des
faces serait en conséquence' un signe qui ne sert à rien dire,

81 C'est là la raison pour laquelle on ne compte pàs, par. exemple, parmi les traits
pertinents du phonème français /ni, « nasal>> et «sonore», mais seulement le premier: dans
l'univers du discours que fonnent tous les sons qu'on peut prononcer en.parlant français, les
traits «nasal» et «sonore» déterminent des classés qui se trouvent én rapport logique
d'inclusion entre elles, ce qui rend inutile la me;ntion du trait déterminant la classe incluante
(«sonore») du moment que l'on mentionne le trait déterminant la classe incluse («nasal»).
Le procédé que Martinet désigne du terme «commutation)) (qui n'est pas le même que
Hjelmslev, et moi à sa suite, nous appelons de ce même terme) n'est d'ailleurs que le procédé
permettant de prouver que les éléments dégagés par l'analyse d'une entité linguistique
déterminent des classes se trouvant en rapport d'intersection entre elles.
RAPPORT PARADIGMATIQUE ET
RAPPORT SYNTAGMATIQUE
SUR LE PLAN DU CONTENU*

L'étude selon les méthodes structurales des unités de la« première articula-
tion linguistique», mots et parties de mot douées de signification, c'est-à-
dire, en gros, de ce qu'on appelle en termes traditionnels la «grammaire»
et le «lexique», s'est heurtée jusqu'à présent à des difficultés qui l'ont
empêchée d'arriver à des résultats comparables à ceux que la phonologie a
obtenus dans l'étude des sons. On n'a pas avancé, en général, au-delà du
classement des unités de première articulation au 1noyen de critères« distri-
bùtionnels » et del' applicatipn de la commutation pour déterminer les traits
pertinents de leurs signifiés. Cet état de choses s'explique sans doute du fait
que les unités de première articulation; à l'encontre des unités de seconde
articulation qu'étudie la phonologie,,sont des unités à double face,,signifiant
et signifié_- Mais les difficultés dues à la complexité propre de l'objet se
trouvent accrues, ,nous semble-t-il, du fait qu'on ignore à peu près tout ce
que peut être le signifié global de la phrasé, c'est-à-dire le signifié de l'unité
d'où l'on dégage les unités de première articulation, considéré indépen-
damment de cette articulation.
Il ne nous semble donc pas inutile d'essayer une étude du signifié de la
phrase qui s'abstraie de tout ce qui dépend de l'articulation de celle-ci en
mots ou parties de mot douées de signification. Mais il ne s'agit nullement,
bien entendu, de faire une étude« pré-linguistique)) du ~ignifié de la phrase,
· c'est-à-dire, une étude de ce que, intégré à la langue, nous appelons
« sjgnifié », avant ou indépendamment de cette intégration. Ce sont bien les
signifiés des phrases, ayant par conséquent un signifiant, et dont les traits

* Publié pour la première fois dans Omagiu lui Iorgu. Jordan, Bucarest, Editura
Academiei Republîeii Popolare Romîne, 1958, pp. 705-713.
50 Luis J. Prieto

pertinents auront été déterminés par la commutation, qui seront l'objet de


notre étude. Seulement, il nous suffira de savoir que chacun des signifiés ·
que nous considérons possède un signifiant différent des signifiants des
autres phrases, le fait que ce signifiant soit tel ou tel autre signifiant
déterminé n'entrant pour rien dans nos considérations. Tout ce que nous
dirons à propos du signifié d'une phrase devra donc être valable quel que
soit le signifiant correspondant, pourvu qu'il soit différent du signifiant des
autres phrases. Bref, nous tenterons, non pas une étude des signifiés qui
fasse abstraction totale des signifiants et qui, de ce fait, ne saurait être
linguistique, mais une étude des signifiés qui, dans les termes de
R. S. Wells, 82 fasse une « abstraction quasi totale» des signifiants, c'est-à-
dire n'en garde que le fait qu'ils sont identiques ou différents. Dans ces
conditions, le fait qu'une même différence entre signifiés·correspond, dans
plusieurs paires de phrases, à une même différence entre signifiants, fait qui,
comme l'on sait, constitue le fondement de l'analyse de la phrase en unités
de première articulation, 83 ne jouera aucun rôle dans nos raisonnements.
Nous adopterons l'avis de Wells 84 et, à ce que nous connaissons, de
tous ceux qui ont envisagé la possibilité d'une étude du signifié menée çans
les conditions signalées ci-dessus, et considérerons que, lorsqu'on laisse de
côté tout ce qui est une conséquence de la première articulation, le signifié
de la phrase ne se déroule plus dans le temps et, par conséquent, les rapports
de « successivité » ou de« simultanéité» entre les éléments qui le composent
disparaissent. Les signifiés des signes français plus grand et majeur, par
exemple, nous semblent identiques en tant que signifiés, et ce n'est, à notre
avis, que pour autant que le· premier est le signifié d'un signe articulé et le
second le signifié d'un signe non articulé, c'est-à-dire, pour autant que l'on
considère ces signifiés ensemble avec leurs signifiants, qu'on peut dire que
les traits « comparatif de supériorité» .et« grand» sont successifs dans l'un et
simultanés dans l'autre. Mais, évidemment, cette conclusion perd tout son
sens dès qu'on fait abstraction quasi totale des signifiants.
Nous ne croyons pas, pourtant, comme semble le penser Wi:;Us, qu'un
signifié, considéré en faisant abstraction quasi totale de son signifiant, soit

82 Reports of the viiith International Congress of Linguists, Oslo, 1957, pp. 201 et 204.

s3 Cf ci-dessus, p. 31.
84 L. c., p. 202.
Paradigme et syntagme 51

quelque chose comme une masse amorphe, m!)llquant de toufe organisa-


tion. 85 L'organisation du signifiant phonique, certes, dépend entièrement
de ce qu'il se déroule dans le temps, mais il nous paraît que le signifié global
de la phrase présente aussi une organisation, laquelle, bien que fondée sur
des faits tout à fait différents, est analogue dans une certaine mesure à
l'organisation du signifiant. Le démontrer, et signaler comment l'étude de
· cette organisation peut contribuer à la solution de problèmes pendants,
voici le but de cet article.

I
1. La confronta,tion des signifiés qes phrases possibles dans une langue
déterminée montre que la présence, dans le signifié d'une phrase, d'un trait
pertinent déterminé, peut être plus ou moins liée à la présence, dans le
même signifié, d'autres traits pertinents.
Considérons, par exemple, les traits « possesseur 3me personne» et
« possesseur singulier» par lesquels la phrase française Regarde son chat
s'oppose repectivement aux signifiés des phrases Regarde ton chat et
Regarde leur chat. Il n'y a, en français, aucune phrase dont le signifié
comporte le trait« pos·sesseur 3me personne» et ne comporte pas, soit le trait
« possesseur singulier», soit son opposé, c'est-à-dire « possesseur pluriel».
Et il n'y. a non plus aucune phrase dont le signifié comporte le trait
« possesseur singulier» et ne comporte pas, soit le trait« possesseur 3me per-
sonne», soit l'un de ses opposés, c'est-à-dire « possesseur 2me personne» ou
« possesseur 1re personne». La présence, dans le.signifié d'une phrase, en
français, du trait « possesseur 3rne personne», suppose donc la présence,
dans ce même signifié, du trait « possesseur singulier» ou du trait « posses-
seur plurieb>, et la présence du trait «possesseur singulier» suppose celle
d'un des traits «possesseur 3me personne», «possesseur 2me personne» ou
«possesseur ire personne».
Toute autre est, par contre, la situation du trait «possesseur 3me per-
sonne» ou celle du trait <<possesseur singulier» à l'égard, par exemple, du

85 Ibid.: « In the E-plane [le plan de l'expression] the text is ordered by the order of rune.

In the C-plane [le plan du contenu] rune is lacking; the text has no temporal ordering, except
per accidens through its association with the E-plane. Consequently, under nearly-total
abstraction from E-plane, even this per accidens ordering will drop away AND TilERE WILL BE
NO ORDERING AT ALL}} (les petites capitales sont de nous).
r.

52 Luis J. Prieto

trait« objet direct chat», par lequel le signifié de la phrase Regarde son chat
s'oppose, par exemple, au signifié de la phrase Regarde son chien. Il y a en
effet, en français, bien des phrases;comme, par exemple, Regarde le sien,
dont le signifié, tout en comportant les traits pertinents « possesseur 3me
personne» et « possesseur singulier», ne comportent ni le trait« objet direct
chat» ni aucun de ses opposés, c'est-à-dire «objet direct chien», «objet
direct cheval», etc.; et. également, il y a en français bien des phrases,
comme, par exemple, Regarde le chat, dont le signifié comporte le trait
« objet direct chat»mais ne comporte ni le trait« possesseur 3me personne»,
ni le trait « possesseur singulier», ni aucun des traits -opposés à l'un ou à
l'autre.
Dans le signifié d'une phrase commy, par exem~le, Regarde son chat,
où l'on trouve les traits « possesseur 3~e pèrsonne », « possesseur singulier»
et « objet çlirect ch~t >>, les deux premiers _forment donc une sorte d'unité en
face du tr-0isième; qui en constitue une autre. 86 L'analyse complète du
signifié de cette phrase nous révélerait encore d'autres unités semblables,
constituées, soit par un. seul trait dont la présence dans Ie signifié d'une
phrase n'est réciproqùement liée à la présence d'aucun autre trait, comme
c'est le cas pow le trait« objet direct chat», soit par deux ou plusieurs traits
tels que la présence d'un quelconque d'entre eux est liée à la présence des
autres ou de l'un de leurs oppos_és respectifs.
Ces unités, nous les appellerons «noèmes.». 87 Elles remplissent, dans le

86 Qu'entre les faits que nous considérons et l'articulation de la phrase en mots et parties

de mot douées de signification il y a des rapports, ce n'est que trop évident. C'est à cause de ces
rapports que l'analyse du signifié que nous proposons peut être utile pour l'étude de la
première articulation. Mais, en tout cas, tout ce que nous disons à propos des signifiés des
phrases mentionnées ci-dessus pourrait être dit quels que fussent les signifiants resp.ectifs et,
par conséquent, indépendamment du fait qu'elles s'articulent en signes plus petits. Nos
conclusions ne seraient nullement changées si, par exemple, chacune des phrases dont la
confrontation nous a <U11ené à gro~per les· traits « possesseur 3e pers.» et « possesseur
singulier» en-face du trait« objet direct chat». avait, à titre de signifiant, un chiffre digital et si,
par conséquent, elles n'étaient pas analysables en signes plus petits. A condition, bien en tendu,
que chacune ait comme signifiant un chiffre distinct. '
87 Du grec n6'llma noimatos, « sens d'un mot ou d'une phrase». Avec ce terme nous
_ désignons l'unité que, à titre provisqire, nous avions appelée « plérème » dans notre article
«Contributions.à l'étude fonctionnelle du contenu», Travaux de l'Institut de Linguistique,
voL 1, pp. 23-41, et dans les discussions du Congrès d'Oslo [cf. aussi le terme «plérofogique»
employé ci-<lessus, pp. 29 et ss.]. Noussomm~sredevable àM:111° GenevièveN'Diaye-Corréard
d'avoir suggéré la racine noo- pour remplacer plet- et à M.· A· Martinet de la discussion
minutieuse du problème de terminologie que posait la notion de «.noème».
' 1
Paradigme et syntagme 53

signifié de la phrase, un rôle tout à fait analogue de celui que remplit, dans le
signifiant du mot, le phonème.ss Cela ne devient cependant apparent que si
l'on tient compte des rôle~ que jouent respèctivement ·1e noème et le
phonème pour l'émetteur qui choisit une phrase et pour le rècepteur qui
identifie un.mot.

2. L'émetteur choisit une phrasé en choisissant les traits qui composent


son signifié. Or, supposons que la phrase choisie soit celle de notre exemple,
c'est-à-dir~ Regarde son chat. On ne peut pas dire, d'après ce 'que nous
avons vu, que l'émetteur ait choisi, d'une part, le trait «possesseur 3me per-
sonne» d'entre les traits:
« possesseur 3e pers.» .
«possesseur ze pers.))
et «possesseur ire pers.»,
et, d'autre part, le trait « possesseur singulier» d'entre:
« possesseur singulier»
et « possesseur pluriel».
En effet, puisqu'en français le signifié d'une phrase qui comporte un de ces
traits~là comporte obligatoirement l'un de ces trait-ci et réciproquement, le
choix d'un traitparmiles premiers est inséparable du choix d'un trait parmi
les derniers et vice versa. C'est donc en fait l'ensemble des traits·:
«possesseur singulier ~e personne»
que choisit l'émetteur lorsqu'il se sert de la phrase Reg~rde son chat, et ce
choix il le fait parmi les diverses combinaisons possibles d':1ne «personne»
et un « nom,bre » du possesseur, soit parmi:

88 C'est-à-dire qu'au schéma de Martinet, Cahiers Ferdinand de Saussure, vol. 15, p. 107:
phonème ·11--m_o_t_ __
· phrase
où l'on oppose les unités à deux faces, mots et phrases, aux unités à face unique qui composent •
la face signifiante des mots, c'est-à-dire aux phonèmes, nous ajoutons d'autres unités à face

li-
unique, les noèmes,. qui composent la' face signifiée des phrases:

_phon_ème 11-mo_t
phrase noème
54 Luis J. Prieto

« possesseur sing. 3e pers.»


« possesseur pl. 3e pers.»
« possesseur sing. ze gers. »
« possesseur pl. ze pers. »
« possesseur _sing. 1re_ pers.»
et « possesseur pl. pe pers.».
' L'émetteur, en cl,'autres termes, ne choisit pas, à proprement parler, les traits
qui composent le signifié-de la phrase, mais les noèmes.

3. C'est d'autre part, en identifiant les traits pertinents qui composent son
signifiant que le récepteur identifie un mot. Or, considérons, dans le signi-
fiant /telivr/ du mot tes livres les traits « apical», par lequel ce signifiant
s'oppose au signifiant /selivr/ des mots ses livres ou ces .livres et le trait
«sourd» par lequel il s'oppose au signifiant /delivr/ du mot des livres. On ne
peut pas dire que le récepteur, en entendant une suite de sons qui «réalise»
le signifiant /telivr/, identifie, d'une part, le trait« apical» par opposition à:
« pré..cdorsal »
«labial»
« labio-dental »
etc.
et, d'autre part, le trait «sourd» par opposition à:
«sonore».
En effet, puisque les traits «apical>> et «sourd» sont simultanés, le
récepteur ne peut pas identifier l'un sans identifier l'autre aussi et, s'il y en a,
tous les autres encore qui soient simultanés d'«apical» et de «sourd».
C'est-à-dire qu'en fait c'est l'ensemble des traits «apical» et «sourd», et
non pas chacun de ces traits séparément, que le récepteur identifie, et cette
identification, il la fait par opposition aux autres ensembles de traits
simultanés qui pourraient se trouver à la place d'«apical sourd», c'est-à-
dire par opposition à:
« apical sonore»
« pré-dorsal sourd>)
«pré-dorsal sonore»
« labial sourd»
etc.
Paradigme et§yntagme 55

En d'autres termes, puisqu'un ensemble de traits pertinents simultanés est


un phonème, le récepteur n'identifie pas, à proprement parler, les traits qui
composent le signifiant d'un mot, mais les phof}èmes.
4. Les phonèmes peuvent donc être considérés comme les éléments mini~
maux du signifiant d'un mot qui sont identifiés par le récepteur, c'est-à-dire
les éléments du signifiant d'un mot qui sont identifiés par le récepteur et
dont l'identification n'est pas le résultat d'identifications partielles. De ce
point,de vue ils se distinguent des traits pertinents du fait que ceux-ci,
d'après cé que nous venons de voir, ne sont pas à proprement parler
identifiés, et des unités plus complexes, comme, par,exemple, la syllabe, du
fait que l'identification d'une syllabe est le résultat d'identifications par-
tielles: en percevant, par exemple', une suite de sons qui «réalise» le
signifiant /telivr/, le récepteur y identifie sans doute la syllabe /te/, mais cette
identification est le résultat d'identifications partielles, savoir, de l'identifi-
cation du phonème ltl et de l'identification du phonème le/.
C'est cette prop:riété d'être l'élément :minimal que. le récepteur
identifie dans le signifiant d'un mot, qui fait du phonème le composant des
paradigmes. Un paradigme est composé par un élément, présent dans un
signifiant, que le récepteur identifie, et les autres par opposition auxquels il
l'identifie, lorsque cette. identification ne résulte ·pas d'identifications par-
tielles. Or ce ne sont pas les traits pertinents qui composeraient .les
paradigmes, puisque les traits pertinents ne sont pas à proprement parler
identifiés, ni non plus, par exemple, les sylfabes: une syllabe comme, par
exemple, /te/, est certes identifié par opposition à '/de/, /se/, Itô/, etc., mais
/tel - /de/ - /se/ - Itô/ etc. ne forment pas un paradigme car l'identification
de /te/ est le résultat de l'identification de /t/ par opposition à /d/, /s/, etc. et
de l'identification de /e/ par opposition à /6/, etc .
. 5. De façon analogue les noèmes sont, sur le plan du contenu, les
éléments minimaux du signifié d'une phrase que l'émetteur choisit, c'est-à-
dire les éléments du signifié d'une phrase qui sont choisis par l'émetteur et
dont le choix n'est pas le résultat de choix partiels. De ce point de vue ils se
distinguent des traits pertinents du fait que ceux-ci, d'après .ce que nous
avons vu, ne sont pas à proprement parler choisis, et des groupes plus
complexes de traits pertinents du fait que le choix d'un tel groupe de traits
pertinents résulte toujours de choix partiels.
56 Luis J. Prieto

Or. si l'on convient d'appeler «paradigme», sur le plan du contènu,.


l'ensemble des éléments parmi lesquels est choisi un élément présent dans le
signifié d'une phrase, lorsque ce choix n'est pas le résultat de chott partiels,
on devra conclure que ce sont les noèmes qui,. sur ce plan, composent les
paradigmes. Ce ne sauraient être en effet les traits, qui les èomposent,
puisque les traits ne sont pas à proprement parler choisis, ni non plus les
groupes de traits pertinents plus complexes que le noème, puisque le choix
d'un tel groupe est le résultat de deux ou plusieurs choix partiels. Ainsi le
groupe de traits pertinents:
« possesseur 3e pers.» + « possesseur sing. » + « objet direct chat»

qui figure dans le signifié de la phrase Regarde son chat, est certes choisi
1
parmi d'autres groupes semblables, comme, par exemple:
1 « possesseur 3e pers.>> + « possesseur pl.» + « objet direct chat»
« possesseur 2e pers.» + «possesseur sing. » + « objet direct chat»
«possesseur 2e pers.» + «possesseur pl.» + «objet direct chat»
«possesseur 3e pers.»+ «possesseur sing.» + «objet direct chien»
etc.
mais l'ensemble de ces groupes ne constituent pas un paradigme puisque le
choix de:
« possesseur 3e pers.» + « possesseur sing. » + « objet direct chat»

· est le résultaf d~ deux choix partiels, le choix du noème « possesseur sing.


3e pers.» parmi d'autres noèmes comme:

« possesseur pl. 3e pers.»


« possesseur sing. 2e pers.»
etc.
et le choix du noème« objet direct chat» parmi d'autres noèmes comme:
«objet direct chien»
«objet direct cheval»
etc.

6. La présence d'un phonème dans un signifiant, ou la présence d'un


noème dans un signifié, exclut bien entendu la présence, dans le même
Paradigme etsyntagme 57

signifiant ou le même signifié, des autres phonèmes ou des autres noèmes


qui appartiennent au même paradigme. Par conséquent, deux phonèmes ou
deux noèmes qui sont présents l'un et l'autre dans le même signifiant ou
dans le même signifié appartiennent nécessairement à des paradigmes
distincts. C'est là, nous semble-t-il, l'essentiel du rapport syntagmatique,
qu'on identifie souvent et à tort avec la succession dans le temps. Le rapport
syntagmatique est celui qui existe entre deux unités, phonèmes ou noèmes,
telles que la présence de l'une dans un signifiant ou dans un signifié n'exclut
pas la présence de l'autre; entre deux unités donc qui appartiennent à des
paradigmes distincts. Le rapport syntagmatiqùe s'oppose ainsi au rapport
paradigmatique, qui est celui qui unit deux phonèmes ou deux noèmes
appartenant au même; paradigme.
Or en dépit du fait que, d'après ce que nous avons dit ci-dessus, aucun
rapport temporel, et notamment la succession, ne saurait exister entre deux
noèmes, deux noèmes présents l'un et l'autre dans un signifié se trouvent en
rapport syntagmatique entre eux, tout comme deux phonèmes présents l'un
et l'autre dans un même signifiant. Le noème est donc, sur'le plan du
contenu, ainsi que le phonème sur le plan de l'expression, l'unité autour de
laquelle s'établit le double jeu des rapports paradigmatiques et les rapports
syntagmatiques.

II

7. Nous n'entrerons pas, dans cet article, dans le détail de l'analyse du


signifié d'une phrase en noèmes, qui est en fait très compliquée surtout à
cause de l'existence de traits dont le comportement est analogue à celui de
certains traits «prosodiques)) du plan de l'expression. 89 Nous voudrions
seulement, après avoir démontré, nous l'espérons, la possibilité de
pratiquer une telle analyse, indiquer la façon dont il nous sémble qu'elle
peut contribuer à la solution de problèmes relevant de la première
articulation linguistique, c'est-à-dire du domaine de la« grammp.ire)) et du
«lexique)) traditionnels. L'analyse du signifié de la phrase que nous propo-

89 Nous en faisons un exposé plus détaillé dans « Contributions à l'étude fonctionnelle du

contenu», Travaux de l'Institut de linguistique, vol. 1, pp. 23-41 [et surtout dans Principes de
noologie; cf. principalement pp. 99 et ss.J.
58 Luis J. Prieto

sons permetpotamment de faire l'étude des unités de première articulation,


c'est-à-dire des mots et parties de mot douées de signification, en se fondant
sur la nature des modifications que le remplacement, dans une phrase, d'un
signe par un autre, provoque dans son signifié.

8. Deux distinctions, quant à la nature de ces modifications, nous


semblent particulièrement importantes. Le remplacement, dans une
phrase, d'un signe par un autre peut provoquer, dans son signifié, le
remplacement d'un m;>ème par un autre appartenant au même paradigme.
En substituant, par exemple, dans la phrase Regarde le chai, le signe chien
au signe èhat, le noème « objet direct chat», qui figure parmi ceux qui
composent le signifié de la phrase mentiànnée, est remplacé par le noème
« objet direct chien», appartenant au même paradigme: c'est en effet parmi:

« objet direct chat»


(<objet direct chien»
« objet direct cheval»
etc.
que l'un et l'autre sont choisis. La substitution de ton à son, dans la phrase
Regarde son chat, provoque également, dans le signifié de celle-ci, le
remplacement du noème « possesseur sing. 3e pers.» par le noème« posses-
seur sing. 2° pers.» qui, nous l'avons vu, appartient au même paradigme que
le premier. Dans tous les cas de ce type le signifié de la phrase qui résulte de
la substitution des signes est, bien entendu, opposé au signifié de la phrase
originale: 90 le signifié de la phrase Regarde son chat, par exemple, e~t
opposé à celui de la phrase Regarde son chien, de même que le signifié de la
phrase Regarde son chat est OPP?Sé à celui dela phrase Regarde ton chat.

90 Une faut pas se laisser influencer par ce qui se passe pour les signifiants et.se débarrasser
de l'idée que qui dit signifiés différents dit signifiés opposés. Les signifiés de deux phrases ne
sont à considérer comme opposés que lorsque l'une ne sert jamais, quelle que soit la situation, à
dire ce que l'on dit en se servant de l'autre. C'est, par exemple, le cas des signifiés des phrases
Regarde le chat et Regarde le chien. Mais les signifiés des phrases Regarde le chat et Regarde le
sien, par exemple, tout en étant différents, ne sont pas opposés, puisqu'il est possible, selon la
situation, de dire avec une de ces phrases la même chose que l'on dit avec l'autre. V. Prieto,
« D'une asymétrie entre le plan de l'expression et le plan du contenu de la langue», Bull. de la
Société de Linguistique de Paris, vol. 53, fasc. 1, pp. 86-95, l'article cité des Travaux de I' Institut
de Linguistique, principalement pp. 33-35 et Principes de noologie, pp. 47 et ss.
Paradigme et syntagme 59

La possibilité que nous venons d'examiner n'est pas pourtant la·seule.


Il se peut aussi, en effet, que la substitution, dans une phrase, d'un signe à
un autre, ne provoque pas la substitution, dans son signifié, d'un noème à un
autre appartenant au même paradigme. La substitution, dans la phrase
Regarde le chat, par exemple, du signe sien au signe chat, provoque la
disparition, dans le signifié, du noème «objet direct chat», qui n'est pas
remplacé par •aucun noème appartenant au même paradigme, et
l'apparition du noème « possesseur sing. 3e pers.», qui relève d'un para-
digme qu'aucun noème ne représente dans le signifié de Regarde le chat. Il
en va de même, par exemple, pour la substitution de lupum à lupus dans une
phrase latine comme Videt lupus: les signifiés des phrases Videt lupus et
Videt lupum diffèrent du fait que l'un comporte le noème « sujet loup» et
l'autre le noème « objet direct loup». Or ces noèmes appartiennent à des
paradigmes distincts, puisque l'un est choisi parmi « sujet loup», « sujet
chien», «sujet cheval», etc. et l'autre parmi «objet.direct loup», «objet
direct chien», « objet direct cheval», etc. Un autre exemple de la même
possibilité est, en français, celui de la phrase Il parle del' enfant qui résulte de
la substitution du signe de au signe à dans la phrase Il parle à l'enfant: le
signifié de la première diffère du signifié de la seconde du fait qu'il comporte
un noème appartenant à un paradigme non représenté dans celui-ci et vice
versa. Enfin, de la substitution du signe son au signe le dans la pprase
Regarde le chat résulte la phrase Regarde son chat dont le signifié comporte
tous les noèmes qui figurent dans le signifié de la première plus le noème
« possesseur sing. 3e pers.», appartenant bien entendu à un paradigme non
représenté dans ce signifié-ci.
Puisqu'en aucun des cas que nous venons d'examiner, à l'encontre
ce qui se passait pour ceux qu'on a examinés ci-dessus, il n'y a dans le
signifié de la phrase, à la suite de la substitution des signes, de remplacement
d'un noème par un autre appartenant au même paradigme, en aucun cas le
signifié de la phrase qui résulte de la substitution des signes n'est opposé à
celui de la phrase originale: 91 entre les signifiés des phrases Regarde son
chat et Regarde son chien il y a opposition, mais non entre les signifiés des
phrases Regarde le chat et Regarde le sien, Videt lupus et Videt lupum, Il
parle à l'enfant et Il parle de l'enfant ou Regarde le chat et Regarde son chat.
91 Voir la note précédente.
60 Luis J. Prieto

La claire distinction de ces deux résultats possibles de la substitution d'un


signe à un autre dans une phrase nous ser;nble fondamentale pour le classe-
ment des unités de première articulation. ·

9. L'étude dès paradigmes que forment les noèmes permet d'en.


distinguer deux .types fondamentaux: les uns se comppsent d'un nombre
défini de noèmes, qui forment fréquemment une« corrélation». Les autres,
au contraire, se composent d'un nombre indéfini de noèmes, généralement
«isolés», c'est-à-dire qu'ils ne forment pas de corrélations, et lorsqu'ils en
forment une celle,-ci comporte un nombre défini de «séries» et un nombre
indéfini d' «ordres». 92
Un exemple de paradigme du premier type est celui que représente,
dans le signifié de la phrase Regarde son chat, le noème « possesseur sing.
3e pers.}>. Ce paradigme se compose en effet de six noèmes, qui forment une
corrélation: 93
«possesseur sing. 3e pers.}} « possesseur pl. 3e pers.»
« possesseur ze pers. )) « possesseur pl. ze
pers. >>
« possesseur 'sing. 1re pèrs. » « possesseur pl. 1re pers. »

Un exemple de paradigme du second type est celui que représente,


dans le signifié dè la même phrase, le noème «objet direct chat». Ce
paradigme comeorte en effet un nombre indéfini de membres, lesquels ne
forment pas de corrélation:

92 « Série » et « ordre>> · sont termes empruntés à la terminologie de Martinet


concernant les corrélations phonologiques. V. Économie des changements phonétiques, Berne,
Francke Verlag, § 3.8.
93 On soutient parfois, en alléguant que notre ne signifie pas «de plusieurs moi», tandis

que leur signifie « de plusieurs lui», que le trait « possesseur pluriel» qui apparaît dans le
signifié .du des signes mentionnés n'est pas le même trait « possesseur pluriel» qui
apparaît dans le signifié du dernier. Il nous paraît cependant qu'aussi bien dans notre que dans
leur « possesseur pluriel» veut dire « plusieurs possesseurs», de même que dans mon et dans
son « possesseur singulier» veut dire« un seul possesseur», et que la différence entre le signifié
de. notre et celui de leur réside exclusivement dans les personnes: « possesseur 1re P,_ers. », que
l'on ryncontre dans le signifié de mon et dans celui de notre, veut dire «moi inclus»;
« possesseur 2 • pers. », qui figure dans les signifiés de ton et de votre, veut dire à son tour « moi
exclu et toi inclus», et« possesseur 3• pers.})' trait commun aux signifiés de son et de leur, veut
dire enfin «moi exclu et toi aussi». Naturellement,« un seul possesseur, moi inclus», ne peut
être que «moi», de même qu'«un seul·possesseur, moi exclu et toi inclus» ne peut êti;e que
«toi». Il s'agit donc bien, dans notre exemple, d'une corrélation.
Para<J,igme et syntagme 61
'
« objet direct chat»
« objet direct chien»
« objet direct cheval»
etc.
Lorsqu'en substituant, dans une phrase, un signe.à un autre, on obtient
une autre phrase dont le signifié est opposé à celui de la première, c'est-à-
dire,·lùrsqu'une telle substitution provoque, dans le signifié de la phrase en
question, le remplacement d'Ùn noème par un autre appartenant au même
paradigme, il est à notre avis important de distinguer les cas selon que ce
remplacement se produit à l'intérieur d'un paradigme du premier typy ou
d'un paradigme du second type. C'est dans cette distinction que se frouve,
nous semble-t-il, le fondement de la distinction entre la « grammaire» et
le «lexique>>.

Postface à <( Rapport paradigmatique et rapport syntagmatique sur le


plan du contenu»

Cet article constitue, de même que d'autres qui y sont cités, une des premières ( et
parfois maladroites) présentations des idées concernant la structure du signifié que
je développe plus tard dans Principes de noologie. De formuler une définition de
«phonème» fondée, non pas sur dès faits de substance comme c'est, par exemple, la,
simultanéité des traits pertinents, mais sur des faits fm1ctionnels (soient-ils
conséquence de faits de substance), s'est vite avéré être une tâche préalable indis-
pensable pour conclure à l'existence ou à l'inexistence, sur le plan du contenu,
d'unités analogues au phonème. Il est en effet évident que, les deux plans ayant des
substances distinctes, si analogie il y a entre des unités de l'un et de l'autre, cette
analogie ne peut être que fonctionnelle. C'est pourquoi dans l'article reproduit
ci-dessus, ainsi d'ailleurs que dans l'ouvrage cité, en même temps que j'.étudie le
signifié je m'efforce à redéfinir le phonème. Or c'est à propos de la définition de
cette unité proposée dans l'article que je voudrais faire une
comme une unité que le récepteur identifie nécessairement le honème·
considéré, me sem e+ au1ourd' Ul, comme une limite, comrrie la limite jusgu'à
la uelle le récepteur peut «partialiser)) l'identification du si nifiant, Rien n'em-
pêche par exemp e que e récepteur identifie les syllabes qui composent -··· ..,~...
fiant et que cette identification ne résulte pas d'identifications partielles. ~
semble certain gue le récepteur ne va jamais au-delà du phonème dans la seg~n-
tation du si nifiant en éléments ui sont identifiés séparément les uns des autres. Si
la segmentation que le récepteur fait du signifiant pour '1 en 1er peut aiÏÏSialler
plus ou moins loin, c'est parce que la réussite de la communication n'est pas affectée
62 Luis J. Prièto

quelle que soit cette segmentation, à la seule condition cependant qu'elle permette
de différencier le signifiant en question de tous les signifiants dont il doit être diffé-
rencié. C'est là quelque chose qui confère un caractère et une manière d'exister bien
différents aux faits paradigmatiques et aux faits syntagmatiques: les faits para-
. · sont soumi à travers les réussites et les échecs de la communication, à
~n CO sqgix=J-eJjls_ogt,i!}I'. êCii1mii~rit l~a~fifétè "d'ex1ster-gill est celle· des
institutions sociales; les faits syntagmatig.l!!'<§,.nar contre~_puisqu'ils n'affectent pâsia
réussite de la communic~tion, ne sont 2as soumis à un tel cont~ët7'_plu1ôfqUe
comme des institutions sociales. ils a araissêïîfëômffieUëssôlûîioris, souvent
cofncidentes certes mais en tout cil~elles, à des pro Iemes to~nant à 'effor.t
que coûte la communifl!!i.9~~"' c' est-à-pi,r~à son économie. Cf Prieto, « Fonction et
économie», La Linguistique, année 1965, fasc. 1, pp. 1-13 et même année, fasc. 2,
ppAl-66 (spécialement:PP· 57 et ss.).
t

LA NOTION DE NOÈME*

Lorsque deux phonèmes sont différents, chacun comporte toujours au


moins un trait que l'aut1e ne comporte pas. Ainsi le phonème /p/ du français
· comporte le trait «labial» que le phonème /t/ ne comporte pas, et celui-ci
comporte à son tour le trait « apical» que celui-là ne comporte pas. Le
phonème /p/ comporte le trait« sourd» que le phonème /b/ ne comporte pas,
et celui-ci comporte le trait «sonore» que /p/ ne comporte pas. Et de même
dans tous les cas.
Si l'on confronte les signifiés des énoncés d'une langue on constate
que les choses se passent pour eux de façon bien différente. On tr9uv~ cer-
tainement des énoncés dont les signifiés diffèrent comme diffèrent deux
phonèmes, c'est-à-dire des ,énoncés dont les signifiés diffèrent du fait que
chacun comporte au moins un trait que l'autre ne comporte pas. Soient, par
exemple, les signifiés des énoncés Donnez-moi le livre et Donnez-moi le
crayon: le signifié de Donnez-moi le livre comporte le trait «objet direct
livre» que le signifié de Donnez-moi le crayon ne comporte pas et, à son
tour, ce signifié-ci comporte le trait « objet direct crayon» que celui-là ne
comporte pas. Pour le reste ces signifiés sont identiques. Tout se passe donc
pour eux comme pour les phonèmes. Mais on trouve aussi des énoncés dont
les signifiés diffèrent seulement du fait que l'un comporte un trait ou
plusieurs traits que l'autre ne comporte pas, celui-ci ne comportant donc
aucun trait qui ne figure également parmi les composants de l'autre. Ainsi la
seule différence qu'il y a entre les signifiés des énoncés Donnez-moi le livre
et Donnez-le-moi consiste en ce que le premier comporte le trait « objet

* Communication présentée au rx• Congrès International des Linguistes, Cambridge,


Mass., 1962 et publiée pour la première fois dans les Actes de ce Congrès (Proceedings of the
Ninth Internation~l Congress of Linguists, La Haye, Mouton & Co., 1964), pp. 771-778.
64 Luis. J. Prieto

direct livre» que l'autre ne comporte pas. Le signifié de l'énoncé Donnez-


le-moi ne comporte en effet aucun trait que le signifié de l'énoncé Donnez-
moi le l(vre ne comporte également: c'est, par exemple, le cas des traits
« objet direct singulier», « objet direct déterminé», « objet direct mascu-
lin», etc. D'une certaine façon, donc, on peut établir l'équation:

signifié de D signifié[ de . + trait « objet direct livre».


Donnez-moi le livre onnez- e-moz

Lorsque les signifiés de deux énoncés diffèrent entre eux comme les
signifiés de l'exemple je dirai- et cela me permettra d'alléger l'exposé-
qu'ils sont en rapport de «restriction» entre eux. Le signifié qui comporte
plus de traits sera dit « plus restreint» par rappeirt à l'autre, qui sera à son
toù.r dit « moins restreint» par rapport à celui-là. Ainsi dans l'exemple le
signifié de Donnez-moi le livre est plus restreint que le signifié de Donnez-
le-moi, ce signifié-ci moins restreint que le premier.
Chaque trait que comporte le signifié de l'énoncé employé dans un acte
de parole constitue une précision que l'émetteur fournit au récepteur à
propos du message concret qu'il veut transmettre. Il s'ensuit que, lorsque les
signifiés de deux énoncés sont en rapport de restriction entre eux, le
message concret qu'on transmet au moyen de l'énoncé à signifié plus
restreint peut toujours être transmis au moyen de l'autre, mais en le
spécifiant moins, c'est-à-dire en fournissant au récepteur moins de
précisions à propos de ce message. Supposons, par exemple, que le message
concret qu'on transmet au moyen de l'énoncé Donnez-moi le livre soit la
demande au récepteur de donner à l'émetteur un livre déterminé. Or
l'énoncé Donnez-le-moi, dont le signifié est moins restreint par rapport au
signifié de Donnez-moi le livre, peut évidemment servir lui aussi à trans-
mettre cette demande; mais, tandis qu'en employant l'énoncé Donnez-moi
le livre on indique au récepteur que ce qu'on lui demande de donner à
l'émetteur est «déterminé», <<singulier», «masculin», «troisième per-
sonne» et, notamment «livre», en employant l'énoncé Donnez-le-moi on
précise également que ce qu'on demande de donner à l'émetteur est
«déterminé», « singulier», etc., mais on ne précise pas que c'est «livre».
C'est, d'une part, la situation où l'acte de parole a lieu et, d'autre part,
la tendance à l'économie, qui déterminent le choix que l'émetteur fait,
, parmi tous les énüncés servant pour transmettre son message mais en le
La notion de noème 65

spécifiant plus ou moins, de celui qu'il emploie effectivement à cette fin. La


situation, en effet, rend superflu de fournir certaines précisions, tandis que
d'autres doivent nécessairement être fournies au récepteur, sans quoi le
message risque d'être mal compris ou p,as compris du tout. Or l'émetteur
choisit de façon à s'assurer d'abord qu'il fournit au récepteur toutes les
précisions nécessaires et à éviter ensuite de lui fournir des précisions
superflues.
Il n'est pas toujours possible, cependant, de se limiter aux précisions
que la situation exige. Il existe en effet des sortes de contraintes qui font
que, du moment qu'on fournit au récepteur certaines précisions concernant
ce qu'on veut lui dire, on est obligé de lui en fournir d'autres même si
celles-ci sont; dans la situation où a lieu l'acte de parole, tout à fait
superflues. Ces contraintes, qui, bien entendu, sont à déterminer pour
chaque langue en particulier et auxquelles j'attribue la plus grande impor-
tance puisqu'elles déterminent une organisation sui generis du plan du
contenu, deviennent apparentes lorsque l'on confronte le signifié d'un
énoncé avec les signifiés des autres énoncés de la même langue qui sont
moins restreints par rapport au signifié en question; avec les s~gnifiés donc
des énoncés de la même langue capables de transmettre les mêmes me_s-
sages qu'on transmet avec l'énoncé en question, mais en le spécifiant moins
du fait que leurs signifiés comportent moins de traits. Cette confrontation
permet de constater qu'il y a entre les traits qui composent le signifié d'un
énoncé trois sortes de rapports. Soit, par exemple, le signifié de l'énoncé
Donnez-moi mon livre, lequel comporte, parmi d'autres, les traits suivants:
« possesseur ( de l'objet direct) singulier»
« objet direct livre))
« objet direct singulien
« possesseur ( de l'objet direct) ire personne)>.

Or, considérons d'abord les deux premiers, c'est-à-dire «possesseur ( de


l'objet direct) singulier» et «objet direct livre)>. Il y a; dans la langue à
laquelle appartient l'énoncé Donnez-moi mon livre, c'est-à-dire en français,
des énoncés comme Donnez-le-moi, dont le signifié est moins restreint par
rapport au si~ifié de Donnez-moi mon livre et ne comporte aucun çies traits
en question. Il y a aussi des énoncés comme Donnez-moi le mien, dont le
signifié est également moins restreint parrapport au signifié de Donnez-moi
66 Luis J. Prieto

mon livre et comporte le trait« possesseur ( de l'ol'.'ljet direct) singulier» mais


non le trait« objet direct livre». Et il y a enfin des énoncés cotnmeDonnèz-
moi le livre dont le signifié est aussi moins restreint par rapport au signifié de
Donnez-moi mon livre mais comporte au contraire le trait « objet dirèct
livre» mais non le trait « possesseur (del' objet direct) singulier» ( schéma I).

Donnez-moi mon livre


(Le signifié comporte les traits
«poss. (de l'objet direct) singu-
lier» et « objet direct livre»)

/
f?onnez~moi le mien
(Le signifié comporte le trait
·~
Donnez-moi le livre
(Le signifié comporte le trait
« poss. ( de l'objet direct) singu- « objet direct livre» mais non le
lier» mais non le trait «objet trait «poss. (de l'objet direct)
drroct Hvre,) \ singulim) /

\. Donnez-le-moi I
(Le signifié ne comporte ni le trait
« poss. (de l'objet direct) singu-
lier» ni le trait «objet direct
livre»)
SCHÉMA I

En employant donc l'énoncé Donnez-moi mon livre l'émetteur indique


au récepteur, à propos du message concret qu'il veut transmettre, que la
chose à donner est un livre («objet direct livre») et que son possesseur est
singulier («possesseur ( de l'objet direct) singulien ). Mais la langue
employée lui offre aussi la possibilité de transmettre le même message en ne
fournissant aucune de ces précisions, ou en fournissant la première et non la
seconde, ou, enfin, en fournissant au contraire la seconde et non pas la
première. Lorsque deux traits composant le signifié d'un énoncé se trouvent
dans le cas des traits que nousyenons de considérer je dirai qu'ils sont en
La notion de noème 67

rapport « a I b » (lire: rapp~rt « a et b ») entre eux. Deux traits composant le


signifié d'un énoncé qui se trouvent en rapport alb entre eux constituent
·deux précisions que l'émetteur, en employant l'énoncé en question, fournit
au récepteur, mais dont chacune peut être fournie indépendamment
de l'autre.
Considérons maintenant les traits « possesseur ( de l'objet direct)
singulier» et « objet direct singulier» qui, comme il a été déjà signalé,
figurent parmi les composants du signifié de l'énoncé Donnez-moi mon
livre. Il y a en français des énoncés, comme Donnez-moi, dont le signifié est
moins restreint par rapport au signifié de Donnez-moi mon livre et ne
comporte ni le trait «possesseur (de l'objet direct) singulier», ni le trait
«objet direct singulier». Il y a aussi des énoncés, comme Donnez-moi le
livre, dont le signifié est moins restreint par rapport au signifié de Donnez-
moi mon livre et comporte le trait « objet direct singulier» et non pas le trait
«possesseur (de l'objet direct) singulier». Mais il n'y a par contre en
français aucun énoncé dont le signifié soit moins restreint par rapport au
signifié de Donnez-moi mon livre et comporte le trait « possesseur ( de
l'objet direct) singulier» et non pas le trait «objet direct singulier»:
tout énoncé dont le signifié est moins restreint par rapport au signifié
de Donnez-moi mon livre et comporte le trait « possesseur ( de l'objet
direct) singulier» comporte également le trait « objet direct singulier»
(schéma II).
En employant donc l'énoncé Donnez-moi mon livre l'émetteur indique
au récepteur, à propos du message concret qu'il veut transmettre, que ce
qu'on demande de donner est singulier («objet direct singulier») et que son
possesseur est singulier («possesseur ( de l'objet direct) singulier»). La
langue employée lui offre aussi la possibilité de transmettre le même
message en fournissant la première de ces précisions sans la dernière. Mais
aucun énoncé ne permettrait à l'émetteur, tant qu'il se sert du français, de
transmettre le même message en fournissant au contraire la dernière et
non la première des précisions mentionnées: du moment qu'il indique
que le possesseur de ce qu'il demande est singulier, l'émetteur est obligé
d'indiquer aussi que ce qu'il demande est singulier, même si cette dernière
précision se trouve être, dans la situation où l'acte de parole a lieu, tout à fait
superflue. Lorsque deux traits composant le signifié d'un énoncé se
trouvent dans le cas des traits de l'exemple je dirai qu'ils sont en rapport
68 Luis J. Prieto

« b» (lire: rapport «a sur b ») entre eux. Deux traits composant le signifié


d'un énoncé et se trouvant en rapport i entre eux constituent deux
précisions que l'émetteur, en employant l'énoncé en question, fournit au
récepteur, et dont l'une (a) peut être fournie indépendamment de l'autre
(b ), mais non vice versa.

Donnez-moi mon livre


(Le signifié comporte les traits
«poss. (de l'objet direct) singu-
lier>) et « objet direct singulier»)

/
(Il n'y a en français aucun "énoncé
~.
Donnez-moi le livre
à signifié moins restreint et corn- (Le signifié comporte le trait
portant le trait« poss. ( de l'objet « objet direct singulier» mais non
direct) singulier» et non le trait le trait «poss. (de l'objet direct)
« objet direct singulier») singulien)

\ Donnez-=i I
(Le signifié ne comporte ni le trait
«poss. (de l'objet direct) singu-
lien ni le trait « objet direct
singulier)))

SCHÉMA II

Considé.i;:ons enfin, toujours dans le signifié de l'énoncé Donnez-moi


mon livre, les traits «possesseur ( de l'objet direct) singulier>> et «possesseur
(de l'objet direct} 1re personne», Il y a certainement en français des
énoncés, comme Donnez-moi le livre, dont le signifié est moins restreint par
rapport au sign.ifié de Donnez-moi mon livre et ne compor_te aucun des deux
traits en _question. Mais il n'y a par contre aucun énoncé dont le signifié
serait moins restreint par rapport au signifié de Donnez-moi mon livre et
comporterait soit le trait « possesseur ( de l'objet direct) singulier» et non
La notion de noème 69

pas le trait «possesseur ( de l'objet direct) 1re personne)), soit, au contraire,


le trait «possesseur (de l'objet-direct) ire personne» et non pas le trait
«possesseur (de l'objet direct) singulier»: tout énoncé français dont le
signifié est moins restreint par rapport au signifié de Donnez-moi mon livre
et comporte l'un de ces traits comporte l'autre aussi, et vice versa
(schéma III).

Donn-ez-moi mon livre


(Le signifié comporte le trait
«poss. (de l'objet direct) singu-

/eE>)
lier» et« poss. (de l'objet direct)

(Il n'y a en français aucun énoncé (Il n'y a en français aucun énoncé
à signifié moins restreint et com- à moins restreint et com-
portant le trait «poss. (de l'objet portant le trait « poss. ( de l'objet
direct) singulier» et non le trait direct) ire pers.» et non le trait
« poss. (de l'objet direct) 1re «poss. (de l'objet direct) sing.»)
pers.>>)

\ Donnez-moi le livre
I
(Le signifié ne comporte ni le trait
«poss. (de l'objet direct)
lier» ni le trait « pôss. {de l'objet
direct) ire pers. )) )

SCHÉMA III

En employant donc l'énoncé Donnez-moi mon livre l'émetteur indique


au récepteur, à propos du message concret qu'il veut transmettre, que le
possesseur de ce qu'on demande dè donner est singulier («possesseur ( de
l'objet direct) singulier») ,et que l'émette:ur y figure («possesseur (del' objet
direct) ire personne»). Dans la langue employée il y a des énoncés qui
permettent au locuteur de tr.ansmettre le même message en ne fournissant à
l'auditeur aucune des deux précisions mentionnées. Mais dans cette lan~ue
il n'y a par contre aucun énoncé qui servirait à transmettre ce même
70 Luis J. Prieto

message en fournissant l'une de ces précisions et non pas l'autre ou vice


versa: du moment qu'il en fournit l'u11e, l'émetteur est obligé d'en fournir
l'autre, même si cela, dans la situation où l'acte de parole a lieu, est tout à
fait superflu. Lorsque deux traits composant le signifié d'un énoncé sont
dans le cas des traits de l'exemple je d;irai qu'ils sont en rapport «ab)). Deux
traits composant le signifié d'un énoncé et se trouvant en rapport ab entre
eux constituent deux précisions que le locuteur, en employant'cet énoncé,
fournit au récepteur, et dont. aucune ne saurait être fournie indépen-
damment de l'autre.
En résumant, et en appelant a et b deux traits composant le signifié
d'un énoncé, nous dirons donc:
1) que ces traits sont en rapport a/b entre eux lorsque la précision à
propos du message que constitue a peut être fournie indépendamment de
celle que constitue b et réciproquement;

2) que ces traits sont en rapport i entre eux lorsque la précision à


propos du message que constitue a peut être fournie indépendamment de
celle que constitue b mais non réciproquement;
3) que ces traits sont en rapport ab entre eux lorsque la précision à
propos du message que constitue a ne peut pas être fournie indépen-
damment de celle que constitue b ni vice versa.
Ce gue j'appelle un «noème» 94 est un ensemble maximum de trag_s
composant le signifié d'un énoncé et se trouvant en rapport ab entre eux.
Par « ensemble maximum>> j'entends un ensemble de traits se trouvant en
rapport ab entre eux et ne faisant pas partie d'un autre ensemble de traits se
trouvant également en rapport ab entre eux. Le noème se comporte comme
l'unité de spécification du message: en effet, puisque entre les traits qui le
compose~t il y a rapport ab, le noème est un ensemble de précisions à·
propos du message que l'émetteur fournit au récepteur et dont aucune
partie·ne saurait être fournie indépendamment du reste; et puisqu'il est un
ensemble maximum, il ne fait pas partie d'un ensemble plus grand et se
trouvant dans ce même cas.
94 Le terme est employé par Bloomfield dans «A Set of Postulates for the Science of
Language», Language, Journal of the' Linguistic Society of America, vol. 1, pp. 153-164,
définition 50, et dans Language, New York, Henry Holt & Co., 1933, p. 264.
1
La notion de noème 71

Le message concret qu'il veut transmettre constitue pour l'émetteur le


point de départ de l'acte de parole. Choisir les précisions qu'il fournira au
récepteur à propos de ce message c'est pour l'émetteur choisir l'énoncé;l'en-
tité linguistique abstraite, qu'il emploiera dans l'acte de parole. C'est
lors de cette opération de choisir les précisions à fournir au récepteur, opé-
ration dans laquelle, comme nous venons de le voir, le noème se comporte
comme l'unité, qu'a lieu pour l'émetteur le passage du concret (le message)
à l'abstrait (l'énoncé). L'opération merüionnée est analogue à celle qu'ac-
complit le récepteur lorsqu'il reconnaît les traits pertinents de l'ensemble de
sons concrets qu'il entend: cet ensemble de sons concrets, en effet, consti-
tue pour le récepteur, tout comme le message concret pour le locuteur, le
point de départ de l'acte de parole, et en reconnaissant ses traits pertinents
le récepteur identifie l'énoncé, l'entité linguistique abstraite employée dans
cet acte de parole. C'est-à-dire que le passage du concret (l'ensemble de
sons) à l'abstrait (l'énoncé) a lieu, pour le récepteur, lors de l'opération de
reconnaître lès traits pertinents de l'ensemble de sons concrets qu'il entend.
Or, dans cette opération, c'est le phonème qui se comporte comme l'unité.
Le phonème est en effet un ensemble maximum de traits pertinents
simultanés: puisque les traits qui composent un phonème. sont donc
simultanés, le phonème constitue un ensemble de traits dont aucune partie
ne saurait être identifiée indépendamment du reste; et puisqu'il est un
ensemble maximum, il ne fait pas partie d'un ensemble plus grand et qui se
trouverait dans le même cas. La conclusion quis' ensuit c'est que le noème et
le phonème sont des entités fo.11cièren:ien! analogues: eues remplissent des
fonctions analogues daiis les opérations a.nalogues où a lieu le passage du
concret à l'abstrait pour l'émetteur et :gour lerécepteur respectivement.
Les faits que nous venons de considérer, ainsi que l'unité qu'ils nous
ont permis de définir, ont une importance fonctionnelle assez considérable
pour qu'on puisse supposer qu'ils se reflètent dans le « sentiment linguis-
tique>> des sujets parlants. Aussi me semble-t-il que leur connaissance peut
contribuer à obtenir la coïncidence entre ce «sentiment>> et ,la théorie
linguistique (coïncidence qui est la pierre de touche de celle-ci, qu'on
veuille l'admettre ou non) dans des domaines où elle n'a pas encore été
atteinte: je pense surtout au domaine du «mot>) et en général de la première
articulation. Mais, naturellement, toute tentative ~ans ce sens se trouve
au:-delà de ce que je me propose dans cette communication.
72 Luis J. Prieto

Postface à « La Notion de noème»


Je garde, dans le texte qu'on°vient de lire, le terme «restriction» pour désigner le
rapport qu'il y a, par exemple, entre les signifiés des énoncés Donnez-moi le livre et
Donnez-le-moi, rapport qui n'est bien entendu autre que le rapport logique d'inclu-
sion entre deux classes et auquel je me réfère au moyen de ces termes dans mes
travaux ultérieurs.
La façon dont je parle dans l'article de message «concret» et de suite de sons
«concrète» est bien naïve. Mais, surtout, il y a un fait qui ne m'est apparu que plus
tard et qui détermine une différence importante entre le « passage du concret à
Fabstrait» d.e l'émetteur et celui dlf récepteur: le message est déjà identifié, déjà
conçu par l'émetteur logiquement avant qu'il ne le réidentifie et ne le reconçoive à
travers le signifié de l'énoncé employé pour le transmettre; l'identification que le
récepteur fait de la suite de sons ou phonie et donc la façon dont il la conçoit lorsqu'il
la reconnaît comme réalisation du signifiant correspondant ne suppose par contre
aucune identification préalable de cette phonie, aucune autre façon dont le
récepteur la concevrait logiquement avant. 95
Cette différence mérite d'être signalée, mais elle ne modifie pas le fait que le
noème remplit, dans le choix de l'énoncé par l'émetteur, un rôle foncièrement
analogue à celui que remplit le phonème dans l'identification de l'énoncé par le
récepteur.

95 Certes, je pose ce problème déjà en 1962, dans «Qu'est-ce la linguistique fonc-


tionnelle?» (v. ci-dessous, p. 79). Mais, malheureusement, jene l'approfondis pas ni n'en tire
les conséquences que bien plus tard, dans ma communication au Congrès de Bologne (v. ci-
dessous, pp. 172 et ss.) et dans les voix «Lingua>> et« Semiologia » rédigées pour I'Enciclo-
pedia del Novecento.
QU'EST-CE LA LINGUISTIQUE FONCTIONNELLE?*

Si l'on se proposait de déterminer quel est le trait qui caractérise le mieux la


linguistiqùe du xxe siècle par rapport à celle du siècle précédent, il faudrait
considérer comme tel, à mon avis, la préoccupation de la première pour
remonter jusqu'aux faits concrets êt définir à partir d'eux· 1es entités
lit!-guistigues.
Pour s'expliquer comment une telle préoccupation a pu apparaître si
tardivement dans l'histoire de notre science-l'événement que l'on consi-
dère comme marquant sa naissance est la publication, en 1816, de l'œuvre
de Franz Bopp, Über das Konjugationssystem der Sanskritsprache in
Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen, persischen und
germanischen Sprache il faut tenir compte de l'emploi que le sujet
parlant fait de la langue, qui finit par lui cacher la vraie nature des entités qui
la composent. Ces entités: phrases, mots, phonèmes, etc., ne sont pas, eE
effet, des faits concrets, mais des classes de faits concrets, c'est-à-dire des
entités abstraites. Pour se servir d'une langue, le sujet parlant doit classer les
faits concrets selon les systèmes de classement que forment les entités qui
composent cette langue: c'est justement la capacité de faire ce classement
que les linguistes appellent d'habitude le « sentiment linguistique» du sujet
parlant. Or, du fait de la pratique constante de cette activité classificatrice,
le sujet parlant prend l'habitude de ne faire attention, dans les faits concrets,
qu'à celles de leurs caractéristiqt1es qui déterminent leur classement linguis-
tique; et cette habitude devient si forte que le sujet parlant arrive à êtte
totalement inconscient de l'existence même des autres caractéristiques des

* Publié pour la première fois en espagnol, dans Questiones de filosofia, vol. 1, fasc. 2-3
(Buenos Aires, 1962), pp. 127-135. ,,
I

74 Luis J. Prieto

faits concrets, de celles de leurs caractéristiques qui ne comptent pas pour le


classement mentionné. Arrivé à ce point le sujet parlant ne se rend plus
compte de l'opération qu'il réalise lorsqu'il reconnaît deux faits concrets,
différents en tant que tels, comme membres de la même classe linguistique,
c'est-à-dire qu'il ne se rend plus compte de ce qu'il fait abstraction de leur
différence, et croit avoir affaire simplement à des faits concrets identiques
en tant que tels. Naturellement, le sujet parlant finit ainsi par prendre les
entités linguistiques pour des faits concrets.
C'est ce qui se passe de façon ty,pique pour les sons. Il y a en espagnol,
par exemple, un son [b], qu'~n trouve dans des mots comme rombo
«losange», et un son IP], qu'on trouve dans des mots commerobo «vol».
Ces sons diffèrent par le degré de l'obstacle opposé au passage de l'air, qui
est total dans le premier et seulement partiel dans le dernier. Le degré de
l'obstacle opposé au passage de l'air n'est pas cependant, pour ces sons de
l'espagnol, une caractéristique "qui compte pour leur classement linguis-
tique, c'est-à-dire que, malgré la différence qu'il y a entre eux, ils appar-
tiennent à la même entité linguistique, le phonème /b/. Or le sujet hispano-
phone est tellement habitué à ne pas faire attention, dans ces sons, au degré
de l'obstacle opposé au passage de l'air, qu'il arrive à ne plus remarquer que
ce degré n'est pas le même dans l'un et dans l'autre; et lorsqu'il « sent»
que [b] et fP] sont «la même chose», il ne se rend pas compte qu'il inclut
deux faits concrets, différents en tant que tels, dans une même classe, en
faisant abstraction de leur différence, mais croit avoir affaire à deux faits
concrets identiques en tant que. tels. L'identité de la classe linguistique à
laquelle ces sons appartiennent en espagnol est, autrement dit, confondue
avec l'identité des sons eux-mêmes. Naturellement, l'entité linguistique
qu'est, dans notre exemple, le phonème /b/ de l'espagnol s'en trouve appa-
remment coïncider avec un fait concret.
Les linguistes, qui, bien entendu, sont av~nt tout des sujets parlants et
ont eu d'abord une connaissance seulement pratique de la langue, ont été
victimes, eux aussi, de ce mirage., et ont admis longtemps, de façon plus ou
moins explicite, que les entités linguistiques sont des faits concrets. Une
preuve en est l'emploi qui a été fait pendant le XIXe siècle du terme« son».
Ce terme n'a jamais désigné que des faits concrets. Mais, puisque durant le
xrxe siècle les entités linguistiques que nous appelons les« phonèmes» ont
été prises pour des sons, c'est-à-dire pour des faits concrets, les linguistes
.,
1

Linguistique fonctionnelle · 75 ·

n'ont pas vu d'inconvénient à désigner ces entités linguistiques du même


terme dont on se sert pour désigner ces faits concrets.
1
Dans une telle situation, il n'était même pas concevable qu'on se pose
le problème. de la définition des entités linguistiques. On les a considérées
comme.données et comme point de départ de la linguistique, laquelle, bien
entendu, n'a pu être qu'historique et comparative: avec une incontestable
suite dans les idées on considérait en effet que le travail proprement
scientifique commençait s~ulement lorsqu'on comparait diverses langues
entre elles ou différents états d'une même langue entre eux, la simple
description d'une langue apparaissant au contraire comme une tâche pré-
scientifique, quelque chose comme une simple récolte de matériel.
C'est justement à propos des sons, et grâce au développement de la
phonétique instrumentale qui a lieu à la fin du siècle dernier, que se modifie
la situation que nous venons de décrire. La phonétique instrument9 le, en
effet, mit en évidence que les entités linguistiques qu'on avait jusqu'alors
appelées« sons» n'étaient pas en fait ôes sons, mais des classes de sons. Ces
entités n'étaient donc pas des faits concrets, mais des classes de faits
concrets. Le terme qui désignait ceux-ci ne pouvait donc continuer à être
employé pour les entités linguistiques, et on créa pour celles-ci le terme
«phonèmei}.
On peut considérer, sans craindre de tomber dans l'exagération, que
d'avoir reconnu clairement et explicitement que les «sons» de la linguis-
tique du xrxe siècle ne sont pas des sons, mais des classes de sons, constitue
l'événement fondamental avec lequel commence la linguistique moderne.
Le mérite principal semble devoir en revenir à Jan Baudouin de Courtenay.
L'idée que ce qui était vrai pour les «sons» devait l'être également
pour les autres entités de la langue devint petit à petit familière aux
lingnistes et naquit ainsi la préoccupation qui, dans certains cas, comme
nous le verrons, n'est jusqu'aujourd'hui que théorique - de ne plus partir
des entités «senties» et prises à tort pour des faits concrets, mais des véri-
tables faits concrets.
Les faits concrets que le sujet parlant distribue dans les classes que sont
les entités linguistiques, qui constituent les vraies données de la linguistique
et que celle-ci doit par conséquent prendre comme point de départ, sont le
«sens» et la« phonie» qui se retrouvent dans l' « acte de parole». Le «sens»
est le rapport social dont l'établissement entre }'émetteur et le récepteur est

1 '
76 Luis J. Prieto

le but de l'-acte de parole. 96 Il peut consister en une information que l'émet-


teur foûrnit au récepteur, en une question qu'il lui pose ou en un ordre
(demande, prière, etc.) qu'il lui adresse. La «phonie» est la suite de sons
que l'émetteur produit pour établir lerapportsocialqu'estle sens. C'est, par
exemple, pour informer le récepteur de l'arrivée du bus, c'est-à-dire pour
établi_r le rapport social « information que le bus arrive», que.l'émetteùr
d'un acte de parole produit la phonie [il ariv) (Il arrive); c'est, par exemple,
pour ordonner au récepteur de monter sur l'autobus, t'est-à-dire pour ·
établir le rapport social « ordre de monter sur l'autobus», que l'émetteur
d'un acte de parole produit la phonie [môte] (Montez), etc.
Il faut, lorsqu'on a affaire aux faits concrets que sont la phonie et le
sens, éviter de tomber dans l'erreur que nous attribuions à la linguistique du
siècle dernier et de les confondre avec les entités linguistiques auxquelles ils
appartiennent. Deux phonies comme [il ariv] et [il a1Iiv) (Il arrive prononcé
avec [t] «roulé>> et [<l] «grasseyé»), par exemple, appartiennent certes à la
même classe linguistique, et le lecteur francophone sera sans doute tenté de
les considérer comme « la même chose». En tant que faits concrets il s'agit
cependant de deux phonies différentes, aussi différentes, comme peuvent
l'être, par exemple, les phonies [il àriv] et [ël ariv] (Elle arrive). Il en va de
même pour les sens: le rapport social «information que le bus~arrive », par
exemple, qui on va le supposer - constitue le sens d'un acte de parole
dont la phonie est [il ariv], et le rapport social « information que le facteur
arrive», par exemple, qui - on va le supposer également- constitue le
sens d'un autre acte de parole, dont la phonie est [il a<liv], sont, en tant que ,
rapports sociaux concrets, .différents, même si tout sujet parlant franco-
phone sait·ou, plutôt,« sent» que, pour autant qu'on se sert, pour les établir,
des phonies mentionnées, ils sont d'une certaine façon «la même, chose».
Cela nous amène au problème central de la linguistique fonctionnelle,
qui la caractérise face à d'autres façons d'aborder le ph~nomène linguis-
tique. D'avoir établi fa distinction entre, d'une part, les faits concrets: les
phonies, les sons qui les composent et les sens, et, de l'autre, les classes que
sont les entités linguistiques et dans lesquelles se distribuent ces faits
condets, constitue cettes un progrès fo11damental. Mais, en ~tablissant

96 Nous appellerons en général «sens» tout rappor.t social en tant que susceptible de

devenir le sens d'un acte de parole.


Linguistique fonctionnelle 77

cette distinction, on posait du même coup le problème de déterminer quel


est le critère sur lequel se fonde le classement des faits concrets, c'est-à-dire,
en définitive, le problème de détermine.r ce qui constitue le fondement des
entités linguistiques. Pourquoi, par exemple, les sons [b) et [fi] appar-
tiennent, en espagnol, à la même classe, le phonème fb/, tandis que Jes
sons [b] et [p] appartiennent à des classes distinctes, les phonèmes /b/ et /p/?
Les linguistes du siècle dernier, lorsqu'ils se rendaient compte de ce que
plusieurs sons différents étaient «le même son», ont souvent traité le
problème comme si les particularités phoniques étaient .en elles-mêmes plus
ou moins importantes. Mais cette forme d'essentialisme, qui n'a d'ailleurs
aucun fondement réel, ne résout pas le problème, car, comment s'expliquer
alors qu'en espagnol les sons [s] et[z] appartiennent à la même classe et sont
donc pour le sujet parlant« le même son», tandis qu'en français ils appar-
tiennent à des classes distinctes et sont donc des «sons» distincts?
Le sujet·parlant, pour sa part, ne peut nous être d'aucun secours dans
la solution de ce problème. Son « sentiment linguistique» lui permet certes·
de distribuer les faits concrets de l'acte de parole dans les classes que sont
les entités linguistiques, mais nous avons vu qu'il ne se rend pas compte
qu'il fait un classement et, par conséquent, il pourrait difficilement nous
expliquer sur quoi ce classement se fonde.
Quant à Baudouin de Courtenay qui, en distinguant d'une part les sons,
de l'autre les phonèmes, pose le problème du fondement de ceux-ci, il ne
propose aucune solution satisfaisante.
C'est F. de Saussure qui fournit, sinon la solution elle-même, du moins
la base sur laquelle celle-ci devait être élaborée, lorsqu'il affirme que
«l'entité linguistique n'existe que par l'association du signifiant et du
signifié» et que, « dès qu'on ne retient qu'un de ces éléments, elle s'éva-
nouit» .97 Par conséquent, ajoute Sauss~ë, « une suite de sons n'est linguis-
tique que si elle est le support d'une idée», de même que·« des concepts tels
que 'maison', 'blanc', 'voir', etc. [... ]' ne deviennent entités linguistiques
que par association avec des images acoustiques». 98 Même si Saussure la
formule dans des termes dont on ne se servirait plus aujourd'hui, son affir-
mation est parfaitement valable. Une autre formulation, plus adaptée à

97 Cours de linguistique générale,. Paris, Librairie Payot, 4° éd., 1949, p. 144.


9s Ibid.
78 Lui.s J. Prieto

l"
notre problème, mais qui ne contredit celle-là en rien d'essentiel, serait la
1
suivante: les phonies sont des outils pour établir des rapports sociaux; le
t classement que le sujetparlant fait des phonies et des rapports sociaux qu'on
établit par leur moyen n'est que le classement que tout usager d'outils fait de
ces outils et des opérations qu'il exécute avec eux.
Du fait même qu'il existe> en effet,, un outil détermine une classe
d'opérations, savoir, la classe des opérations qui peuvent être exécutées
avec l'outil en question. Cette classe d'opérations constitue ce qu'on appelle
l' «utilité» del' outil: on dit que deux outils ont la même utilité lorsque toute
opération pouvant être exécutée au moyen de l'un peut l'être également au
moyen de l'autre et vice versa; il suffit par contre qu'il y ait une opération
pouvant être exécùtée avec un outil qui ne peut pas être exécutée avec
l'autre pour que l'on dise (même s'il y a des opérations pouvant être
exécutées aussi bien avec l'un qu'avec l'autre) que ces outils ont des utilités
différentes. Or tout usager d'un outil établit d'une part l'utilité de cet
outil, c'est-à-dire la classe des opérations pouvant être exécutées par son
· moyen, et, une fois établie l'utilité de l'outil, reconnaît d'autre part cet
outil comme membre de la classe des outils qui possèdent cette utilité. Ces
deux classements. que pratique l'usager d'outils: le classement des
opérations par rapport àux outils et le classement des outils par rapport à
leurs utilités respectives, peuvent être faits au moyen' du procédé que la
· linguistique fonctionnelle appelle «commutation». 99 En symbolisant
par« R » la relation qu'il y a entre un outil et une opération qu'il peut servir à
exécuter, on peut définir l'utilité d'un outil A comme la classe des opéra-
tions pouvant figurer comme terme de la relation:
outil A R . , .....
Deux outils A et B ont la même utilité lorsque toute opération pouvant
figurer comme te:i;me de la relation:
outil A R ...... .
peut figurer également comme terme de la relation:
outil B R ...... .

9 9 Lequel est utilisable chaque fois qu'il s'agit de distribuer èn classes les indiviâus d'une
«substance» en tenant compte de leur relation avec les individus d'une autre «substance».
Remarquons, d'ailleurs, que le terme ·« eommutation » n'est pas toujours employé en
linguistique dans le sens. où nous l'employons ici (cf. ci-dessus, p. 48, note 81).
Linguistique fonctionnf}lle 79

et vice versa. Ce n'est pas autrement que l'usager d'outils établit, plus ou
moins consciemment, l'utilité de ceux,..ci.
Symbolisons maintenant par R la relation qu'il y a entre un outil et son
utilité. Il est évident que l'usager d'un outil A, du moment qu'il reconnaît
que celui-ci possède une utilité déterminée, que nous symboliserons par X,
reconnaît l'appartenance de l'outil en question à la classe des outils pouvant
figurer comme terme de la relation:
....... R utilité X . .
Un autre outil B apparaîtra à l'usager comme étant ou non « la même
chose» que l'outil A selon s'il possède ou non, comme A, l'utilité X, c'est-
à-dire selon s'il peut figurer ou non comme terme de la dernière des rela-
tions mentionnées.
Remarquons que l'asymétrie:
outil = moyen
opération = fin,
qui détermine l'ordre des «commutations» au moyen desquelles l'usager
d'outils classe ces outils et les opérations qu'ils servent' à exécuter,1° 0
explique aussi que les classes d'outils soient, pour ainsi dire, « senties», par
l'usager, plus intensément que les clas_ses d'opérations ..Un outil n'a, en
effet, du moins pour le simple usager, d'autre raison d'être que son utilité,
c'est-à-dire la possibilité d'être employé pour exécuter certaines opéra-
tions. Deux outils qui possèdent la même utilité sont ainsi« sentis» souvent
par l'usager comme étant absolument «la même chose», leur éventuelle
différence restant inaperçue. Une opération, par contre, possède une raison
d'être indépendante de sa relation avec les outils susceptibles de servir à son
exécution. Deux opérations susceptibles d'être exécutées au moyen d'un
même outil sont certes « la même chose», mais seulement d'un certain point
de vue qui n'épuise nullement leur raison d'être, et, par conséquent, de

100 Dans la première de ces «commutations», en effet, c'est-à-dire dans celle qui permet
de déterminer l'utilité d'un outil, les deux termés de la relation, outils et opérations, sont des
faits concrets. Dans la seconde « commutation.», par contre, celle qui permet d'établir les
classes d'outils, l'un des termes·de la relation, le terme donné, est une utilité, c'est-à-dire une
classe d'opérations et par conséquent une entité abstraite. C'est là la raison pour laquelle on ne
peut commencer par une quelconque de ces deux« commutations»; la seconde, qui établit des
classes d'outils en tenant compte de leur utilité, suppose la première, qui détermine cette
utilité, mais non vice versa.
80 Luis. J. Prieto

façon non absolue. Leur éventuelle . différence est en tout cas toujours
reconnue. L'outil, autrement dit, n'intéresse le simple usager que du poi:tü
de vue des opérations qu'il peut servir à exécuter; l'opération, au contraire,
l'intéresse certes du point de vue des outils pouvant servir à son exécution,
mais
1
non seulement de ce point de vue.
Les entités linguistiques que le su jet parlant « sent» et que la linguis-
tique du siècle dernier avait considérées comme données, sont, peut-être
sa°'s exception, soit des classes de phonies ou des classes de sens établies
selon ce qui est dit ci-dessus pour les classes d'outils en général et pour les
opérations correspondantes, soit des entités« bifaciales» composées d'une
classe de phonies et une classe de sens, soit enfin des entités plus petites
résultant del' analyse des entités mentionnées précédemment basée sur leur
comparaison.
La méthode fonctionnelle en linguistique est celle qui étudie les faits
concrets de l'acte de parole, la phonie et le sens, en considérant la phonie
comme l'outil servant à exécuter l'opération que constitue l'établissement
du sens. Se plaçant de ce point de vue, la méthode fonctionnelle établît des
classes de sens et des classes de phonies, et la comparaison de ces classes lui
permet de les analyser en factéurs logiques, c'est-à-dire en d'autres
classes. 101 On voit donc que, bien que la méthode fonctionnelle soit neuve
en tant que procédé scientifique, les principes sur lesquels elle se fonde sont ·
les mêmes qui ont servi de fondement à la linguistique du siècle dernier et
servent toujours de fondement aux écoles «traditionalistes» contempo-
raines- à l'insu, bien entendu, de celle-là et de celles-ci. La linguistique du
siècle dernier, en effet, et de même les écoles mentionnées, partent des
entités «sentiès» par le sujet parlant. Or ce «sentiment» du sujet parlant
résulte de l'application qu'il fait, de façon inconsciente, aux phonies et aux
s~ns, des mêmes cr~tères de classement et d'analyse que la méthode fonc-
tionnelle leur applique de façon consciente.
Il faut bien dire, cependant, que ce que nous présentons ci-dessus
comme une réalité n'existe en partie que comme projet de recherche et que

1o1 La comparaison des classes de phonies entre elles et des classes de sens entre elles
montre en effet que ces classes peuvent être considérées comme le produit logique de classes
plus larges. Les entités plus petites dans lesquelles s'analysent les classes de phonies et les
classes de sens ne sont rien d'autre que les facteurs dont elles sont le produit. Les phonèmes,
par exemple, sont des facteurs d.ont les classes de phonies sont le produit logique. ·
Linguistique fonctionnelle 81

la méthode fonctionnelle n'a en fait été appliquée jusqu'ici de façon


conséquente et plus ou moins complète qu'à l'étude des phonies. Cette
priorité dont a joui la considération fonctionnelle des phonies s'explique
aisément si l'on tient compte de l'événement le développement de la
phonétique instrumentàle- qui amène les linguistes à se poser le problème
de la linguistique fonctionnelle, et de ce qui a été dit à propos de l' « inten-
sité» variable avec laquelle l'usager d'outils «sent>> les classes d'outils
!,
établies en rapport avec les opérations et les classes d'opérations établies en
rapport avec les outils-c'est-à-dire, pour ce qui est de la langue, les classes
linguistiques de phonies et les classes linguistiques de sens. L'application de
la méthode fonctionnelle à l'étude des phonies a été faite principalement
par les phonologues del'« Ecole de Prague>>, dont le résultat est la phonolo-
gie « pragoise ». L'essentiel, en bonne partie i~plicite, de la théorie phono-
logique peut se résumer comme suit. On considère comme donné le signifié
de chaque phonie, lequel n'est rien d'autre que son utilité, c'est-à-dire la
classe des sens ou rapports sociaux qu'elle peut servir à établir. Le procédé
pour établir les classes de phonies est la« commutation», déjà mentionnée,
et consiste dans ce cas particulier à ,remplacer une phonie par une· autre
comme terme de la relation avec un signifié: si ce. remplacement peut être
fait sans qu'il s'ensuive de changement dans le signifié, les phonies en
question appartiennent à la même classe; autrement elles appartiennent à
des classes distinctes. En symbolisant par A une phonie déterminée, par X
son signifié et par R la relation qu'il y a entre celle-là et celui-ci, on dira
qu'une phonie B appartient ou non à la même classe que la phonie A selon
qu'elle peut remplacer ou non cette dernière comme terme<le la relation:
phonie A R signifié X.
La classe de phonies à laquelle appartient la phonie A est donc celle que
forment les phonies pouvant figurer comme terme de la relation:
......... R signifié X.

SiX est, par exemple, le signifié dela phonie [il ariv], nous conclurons que la
phonie [il a}Iiv] appartient à la même classe que celle-là, puisqu'elle peut la
remplacer comme terme de la relation:
[il ariv] R signifié X,
82 Luis J. Prieto

mais non la phonie [el ariv], puisqu'elle ne peut pas la remplacer comme
terme de la relation mentionnée.
Nous voyons donc que ce que fait la phonologie n'est que la seconde
des deux «commutations)} que pratique l'usager d'outils et que suppose
l'étude fonctionnelle de ceux-ci. En effet, l'usager des outils particuliers que
sont les phonies établit d'abord l'utilité de celles-ci, c'est-à-dire leur signifié
respectif, et il les distribu~ ensuite dans des classes en tenant compte de leur
signifié. Or la phonologie, en considérant comme donnés les signifiés des
phonies, saute la première de _ces «commutations».
Bien entendu, la limitation de la linguistique fonctionnelle à la seule
étude des phonies ne saurait être que provisoire. Mais même ainsi limitée,
elle a déjà provoqué d'importantes transformations de notre scienc::e. Ainsi,
par exemple, pour la phonétique historique. Une fois résolus les problèmes
q_ue la linguistique du xrxe s. ne s'était pas posés et qui étaient donc
nouveaux, c'est-à-dire les problèmes que pose la description synchronique
du système phonologique d'une langue, la linguistique fonctionnelle, en
date relativement récente, a repris sur des bases nouvelles les problèmes
historiques traditionnels. Or elle a pu ajouter, à la simple description des
changements phonétiques que faisait la linguistique historique tradition-
nelle, l'explication de ces changements. 102
Mais les conséquences de l'introduction du fonctionalismè dans la
linguistique ne resteront sans doute pas dans les limites de cette discipline.
La linguistique générale devient de plus en plus une sorte de mécanique
du processus de la parole, qui est surtout un processus de classification. Si
l'on pense que les classes linguistiques figurent parmi les premières dont
l'homme se sert, que cet emploi dure normalement toute sa vie et que
dans ces classes sont distribués, non seulement les phonies, mais aussi
les sens et, avec eux, tout ce qui fait l'univers de l'homme, on comprendra
que l'étude objective, conséquente et complète de ces classes ne peut
pas ne pas avoir une grande répercussion dans les sciences de l'homme
en général.

102
Cette transfonnation de la linguistique historique, de descriptive en explicative, est
due surtout à l'œuvre d'A. Martinet Économie des changements phonétiques, Traité de
phonologie diachronique, Berne, Francke Verlag, 1955, et aux plusieurs articles qui la
préparent, publiés surtout dans la revue Ward, Journal of the Linguistic Cercle of New Yark.
Linguistique fonctionnelle 83

Postface à «Qu'est-ce que la linguistique fonctionnelle?»


La reproduction de cet article était-elle justifiée? J'ai beaucoup hésité à l'inclure
dans ce recueil, et ce qui m'a finalement décidé à le faire c'est justement un de ses
aspects négatifs: en essayant de donner une description complète et relativement
«formalisée» de la commutation 103 je fais apparaître sans me le proposer, bien
entendu - les faiblesses épistémologiques de ce procédé tel qu'il était pratiqué par
les phonologues «pragois» ou, du moins, tel que je le concevais à partir de
l'enseignement des phonologues «pragois». Peut-être personne ne va-t-il jusqu'à
affinner comme moi qu'à force de classer les sons et de ne tenir compte pour cela que
de leurs traits pertinents le sujet parlant « arrive à être complètement inconscient»
de la présence des autres. Mais en tout cas Troubetzkoy lui-même parle déjà 104
comme si le fait de reconnaître une opposition phonique 105 était quelque chose qui
va de soi, et cela suffit à mon avis pour pouvoir affirmer que le procédé est entac,hé
d'empirisme. Plus exactement, il repose sur ce que je dénonce ailleurs 106 comme
l'illusion empiriste « en intension », qui consiste à croire possible une ·appréhension
de l'objet qui reconnaîtrait toutes les caractéristiques qu'il présente et donc toutes
lès oppositions dont il est terme.
Faut-il, en conséquence, abandonner la commutation? Non pas. Mais il faut
admettre que, du moins pour le sujet parlant, la commutation n'est pas un procédé
permettant d'établir de façon inductive comme le laisse entendre ma présenta-
tion-les classes de phonies et les classes de sens, mais de vérifier ou d'invalider une
hypothèse, qui la précède nécessairement, d'une correspondance entre une classe
déterminée de phonies et une classe déterminée de sens.

103 Je rappelle encore que par «commutation» j'entends le procédé permettant de


çiistinguer les oppositions pertinentes et les oppositions non pertinentes.
104 Par exemple dans Principes, pp. 33 et "sss.
105 Qu'elle soit distinctive ou non: justement, c'est parce qu'on les reconnaît toutes qu'on

peut dfatinguer les unes et les antres.


106 Dans «La Découverte du phonème, Interprétation épistémologique», La Pensée,
n° 148, pp. 35-53, esp. pp. 51 et ss. Cf aussi Enciclopedia del Novecento, s. v. « Llngua ».
L'ÉCRITURE, CODE SUBSTITUTIF? *

E. Huyssens, explicitement, 107 et d'autres auteurs, surtout ceux qui étudient


spécialement l'écriture, explicitement ou non, établissent un classement des
codes qui distingue, d'une part, les codes« directs» et, de l'autre, les codes
« substitutifs». Les exemples classiques en sont la langue parlée - code
direct et la langue écrite code substitutif. D'après Huyssens, la
langue écrite serait un code substitutif parce que « le lien [entre le signal
écrit et le sens] est indirect: lorsqu'on lit [... ] on substitue les sons de la
· parole aux caractères écrits, et c'est à partir [des sons] de la parole qu'on
passe à la signification» .108
Il ne fait pas de doute que beaucoup de gens, en lisant, font comme dit
Huyssens, c'est-à-dire qu'ils passent par les phonèmes avant d'arriver au
sens, et qu'en écrivant ils parcourent le chemin inverse et intercalent les
phonèmes entre le sens et les lettre.s. Mais il est certain qu'il y a aussi ou,
en tout cas, qu'il peut parfaitement y avoir des gens qui, de même qu-1en
parlant ou en entendant parler passent directement des sens aux sons ou
inversement, en écrivant ou en lisant n'ont besoin d'aucun intermédiaire
entre le sens et les lettres; et des gens encore qui en parlant ou en entendant
parler intercalent les graphèmes entre les sons et le sens - par exemple, des

* Publié pour la première fois comme partie de l'article« Sémiologie» dans le volume Le.
Langage de l'Encyclopédie de la Pléiade, Paris, Editions Gallimard, 1968, pp. 137-144.
L'article mentionné et, par conséquent, le texte reproduit ici ont été rédigés en 1961.
Lorsqu'en 1967 la Maison Gallimard décide finalement de publier le volume, le manuscrit
n'est modifié que dans son paragraphe d'introduction (pp. 93-95) pour y faire mention de '
l'œuvre de R. Barthes, dont les « Éléments de sémiologie» avaient été publiés entre-temps.
107 E. Buyssens, Les Langages et le discours, Bruxelles, Office de publicité, 1943,

pp. 49 et SS.
108 Ibid., p. 49.
86 Luis. J. Prieto

gens qui parlent ou entendent parler une langue étrangère qu'ils ont
jusqu'alors utilisée surtout sous sa forme écrite. Il s'ensuit que l'insertion
des phonèmes entre le sens et les lettres, qui es,t le fondement du classement
de la langue écrite comme code substitutif, n'est nullement une condition
nécessaire pour le fonctionnement de celle-ci, mais seulement une habitude
de certains usagers - de la plupart, certainement qui est due,_comme
nous le verrons, à la façon dont la langue écrite est apprise. Cela ne veut pas
dire que la classification qui nous occupe ne soit pas valable. Nous pensons
même qu'avec les réserves qu'on fera plus loin, on peut continuer à appeler
« substitutif» ou «direct» un code selon qu'entre ses signifiants et le sens
s'intercalent ou non les signifiants d'un autrè code. Mais il faut remarquer
seulement que, puisqu'un code n'est pas direct ou substitutif par lui-même,
· mais seloii le sujet qui s'en sert, cette classification ne saurait être de celles
qui définissent typologiquement un code.
D'autres rapports qu'il y a entre la langue parlée et la langue écrite sont
beaucoup plus intéressants du point de vue sémiologique. Une langue
parlée et la langue écrite correspondante sont en effet ce qu'on appellera
des codes «parallèles», c'est-à-dire des codes tels qu'à chaque entité de
l'un - sème, signe ou figure correspond dans l'autre une entité ana-
logue, et vice versa. Ce parallélisme n'est parfait que si l'écriture est
«phonématique»: dans ce cas, à chaque sème, chaque signe ou ch~que
figure (phonème) de la langue parlée correspond un et un seul sème, signe
ou figure (graphème) de la langue écrite, et réciproquement. Mais, même
s'il s'agit d'une écriture qui se trouve aussi loin du « phonématisme » que
celle du français, on peut toujours établir des correspondances entre
graphèmes et phonèmes, c'est-à-dire entre les figures de la langue écrite et
les figures de la langue parlée, et, par conséquent, entre les signes et entre
les sèmes de l'une et de l'autre.
-Parmi les imperfections qu'il peut y avoir dans le parallélisme entre une
langue parlée et la langue écrite correspondante, celle_ qui se présente
· lorsque l'écriture est« syllabique» mérite une attention spéciale. Entre une
langue et son écriture en caractères syllabiques le parallélisme est imparfait
du fait qu'à une figure du code que constitue l'écriture, c'est-à-dire à
un caractère syllabique, correspond dans l'autre, dans la langue parlée,
non une figure, mais une combinaison de figures (une combinaison de
phonèmes). En d'autres termes, la langue écrite est dans ce cas, quant àla
L'écriture 87

seconde articulation, «sous-articulée» par rapport à la langue parlée


correspondante. Remarquons qu,e le même rapport qu'il y a entre une
langue écrite en caractère syllabiques et la langue parlée correspondante
existe, par exemple, entre une langue écrite en caractères latins et la même
langue écrite en caractères Braille ou en alphabet Morse: à une figure de la
langue écrite en caractères latins (un graphème) correspond, en effet, dans
la langue écrite en caractères Braille ou en alphabet Morse, non une figure,
mais une combinaison de figures (une combinaison de points et absences de
points dans le premier cas, ou de points et de tirets dans l'autre). Naturelle-'
ment, qu'une langue écrite en caractères Braille ou en alphabet Morse soit
un code doublement substitutif, comme le pense Buyssens, 109 du fait
qu'entre, ses signifiants et le sens s'intercalent les graphèmes et les
phonèmes, ou qu'elle ne le soit pas, est une question complètement à part.
Très différent est le cas des écritures idéographiques: il peut s'agir là
d'un parallélisme entre deux codes dont l'un seulement, la langue'parlée, est
à double articulation, l'autre étant à première articulation seulement. Les
correspondances s'établissent alors entre les signes et entre les sèmes de
l'un et l'autre code, mais non entre les figures puisque l'un des codes en
question ne comporte pas, dans ce cas, cette sorte d'entité. Mais il est
possible aussi que la langue écrite «idéographique» présente la seconde
articulation et comporte, par conséquent, des figures, mais qu'il n'y ait pas
de correspondance entre ces figures et celles de la langue parlée.
Les langues parlées et les langues écrites correspondantes ne sont pas
les seuls codes parallèles. On trouve facilement des exemples de codes
parallèles non linguistiques, les correspondances s'établissant, selon les
articulations que présentent les codes en question, entre les sèmes et entre,
les signes, ou entre les sèmes et entre les figures, ou entre les sèmes
seulement.
Lorsque les codes ,parallèles dont il s'agit sont tous deux des, codes à
première articulation seulement, les correspondan~es s'établissent entre les
sème.s et entre les signes. Par exemple, dans certains ports la hauteur des
eaux au-dessus du zéro des cartes est indiqué, le jour, au moyen d'un code
comportant trois signes:

109 E. Huyssens, Les Langages et le discours, Bruxelles, Office de publicité, 1943,

pp. 49 et SS.
88 Luis J. Prieto

/voyant sphérique/ «5 m»
/voyant cylindrique/ « 1 m»
/v'?!ant conique/ « 0,2 m »

qui, combinés, forment des sèmes comme celui que montre la figure 1; la
nuit, au moyen d'un code parallèle de celui-là, où le feu blanc correspond aù
voyant sphérique, le feu rouge au voyant cylindrique et le feu vert au voyant
conique. La figure 2 montre le sème de ce code qui correspond au sème de la·
figure 1.

rur7ffeA1/lZ?2(/.

î·
l
Il'
'[
« 6,4 m au-dessus de O"
Fig. 1
l
Fig. 2

Lorsque les codes parallèles sont des codes à seconde articulation


seulement, les correspondances s'établissent entre les sèmes et ·entre les
figures. Il y a quelques années encore, par exemple, les lignes d'autobus de
la ville de Buenos Aires se caractérisaient le jour par des chiffres et, la nuit;
par des feux dont les différentes couleurs correspondaient au chiffres. Le
code diurne et le code nocturne étaient donc des codes· parallèles à seconde
articulation seulement.
Dans tous les autres cas de parallélisme qu'on peut envisager il ne peut
y avoir des correspondances qu'entre les sèmes. Un exemple de codes
parallèles ne présentant aucune articulation, avec des· correspondances,
donc, entre les sèmes seulement, est celui des codes que cop.stituent, d'une
L'écriture 89

part, les positions du bras âu sémaphore représenté dans la figure 3, qui


indiquent le jqur si la voie est libre ou non, et, d'autre part, le feu rouge et le
feu vert, qui l'indiquent la nuit.
Comme les exemples l'ont.suffisam-
ment montré, deux codes parfaitement
parallèles ne diffèrent que par la « subs-
tance» dont sont constitués les signifiants:
sons, feux, dessins, etc. Généralement~
et ceci est peut-~tre nécessaire pour qu'on
puisse considérer que deux codes sont
parallèles les conditions de perception
de cette «substance>> ou, parfois, ses
conditions de production, sont dans
chaque cas différentes. Ainsi les sons,
«substance» dont sont faits les signifiants
Fig. 3
de la langue parlée, ont l'avantage de
pouvoir être produits très facilement; mais les graphiques, «substance» du
signifiant de la langue écrite, ont en revanche l'avantage d'être perceptibles
loin du moment et du lieu de production. La «substance» dont sont
constitués les signifiants d'une langue écrite en caractères Braille - qui est
un code parallèle tant de la langue parlée que de la langue écrite en d'autres
caractères correspondantes - a, par rapport aux sons, les mêmes avan-
tages que les lettres et, par rapport à celles-ci, l'avantage d'être perceptible
sans intervention de la vue; les lettres ont, en revanche, sur cette « subs-
tance», l'avantage de pouvoir être perçues sans contact. Dans les autres
exemples considérés ci-dessus il s'agit toujours de« substances» facilement
perceptibles le jour et non pas la nuit et inversement.
Des différentes conditions de perception ou de production des
« substances» du signifiant respectives, s'ensuit la complémentarité des
possibilités d'emploi de deux codes parallèles. Celle-ci explique pourquoi
n'est pas superflue l'existence côte à côte de deux codes qui, même dans les
cas de parallélisme imparfait, sont pratiquement identiques en ce qui
concerne le signifié et rendent donc, quant à celui-ci, les mêmes services.
Quant au parallélisme, il s'explique par l'économie d'effort qu'il permet
d'obtenir dans l'apprentissage d'un code, lorsque l'on connaît déjà un autre
code parallèle de celui-là. Cette économie est.surtout évidente lorsqu'il y a
90 Luis J. Prieto

des correspondances au niveau des figures et le nombre de ces entités,"


comme c'est normalement le cas, est plus petit que le nombre de signes .ou
de sèmes. L'effort nécessaire pour retenir la correspondance entre deux
figures appartenant chacune à l'un de deux codes·parallèles est comparable
à celui que demande la mémorisation du rapport conventionnel qu'il y a
entre le siguifié et le signifiant d'un signe ou d'un sème. Or, pour apprendre,
par exemple, l'italien écrit-qui est une des langues écrites qui approchent
le plus du « phonématisme » parfait- une fois connu l'italien parlé il suffit,
grâce au parallélisme et mis à part les défauts de celui-ci, de retenir quelque
trois douzaines de correspondances e~tre des graphèmes et des phonèmes,
c'est-à-dire entre les figures des codes en question, tandis que sans le
parallélisme l'apprentissage de l'italien écrit impliquerait la mémorisation
d'autant de rapports arbitraires entre signifié et signifiant que le code en
question comporte de signes. De même, le nombre des lignes d'autobus de
Buenos Aires est plus grand que le nombre des chiffres arabes ou des feux
correspondants. Le nombre des sèmes du code diurne ou du code nôcturnè
qui sert à indiquer la ligne à laquelle appartient un véhicule est donc plus
grand que le nombre des figures respectives, ce qui fait que l'étude des
correspondances entre chiffres et feux demande moins d'effort de mémoire
quel' étude des r<l,pports arbitraires qui unissent le signifiant et le signifié de
chaque sème.
Dans les autres cas de parallélisme l'économie est moins évidente. Elle
se réduit probablement à celle qui résulte du fait que les codes en question
sont identiques sauf en ce qui concerne la «substance» du signifiant. Cette
identité partielle implique certainement qu'une partie de l'effort nécessairè
pour apprendre à manier l'un des codes en question peut être épargnée
lorsqu'on connaît déjà l'autre, mais, dans ces cas, l'économie•n'est pas
mesurable, comme dans les cas précédents, en termes de rapports à retenir.
La notion de codes parallèles nous permet de compléter sur deux
points ce qui a été dit ci-dessus à propos des codes substitutifs. D'abord, il
faut remarquer que, même si les signifiants d'un code s'intercalent entre les
signifiants d'un autre et le sens, ce code-ci n'est substitutif par rapport à
celui-là que s'ils sont parallèles. Ainsi, comme le signale Buyssens, 110 il y a

110 E. Buyssens, Les Langages et le discours, Bruxelles, Office de publicité, 1943,

pp. 51-52.
L'écriture 91

des gens qui ont besoin de l'intermédiaire d'une traduction mentale dans
leur langue «maternelle» pour parler ou pour comprendre une langue
étrangère; mais cela ne fait certainement pas de la langue étrangère un code
substitutif par rapport à la langue «maternelle». Les considérations faites à
propos des codes parallèles nous permettent d'autre part de comprendre les
raisons pour lesquelles la langue écrite est généralement substitutive par
rapport à la langue parlée: le lien entre le signal phonique et le sens est
facilement observable, ce qui permet à l'enfant d'apprendre directement la
langue parlée; par contre, le lien entre le signal graphique et le sens s'étale
très souvent à travers le temps et l'espace - c'est là justement la raison
d'être de la langue écrite. De ce fait, l'enfant n'a guère d'occasions de
l'observer, ce qui l'empêche d'apprendre directement la langue écrite. On
fait en général cet apprentissage de façon indirecte, à partir de la langue
parlée et au moyen des correspondances qui font de cette langue et de la
langue écrite deux codes parallèles. Cet apprentissage indirect coftte certes
énormément moins d'effort que l'apprentissage direct. Mais il en résulte
que, pour la plupart des sujets parlants, la langue écrite reste leur vie
durant un code substitutif par rapport à la langue parlée. Remarquons qu'à
part la difficulté d'observation signalée, la langue écrite n'vst pas plus
difficile à apprendre que la langue parlée, et que tout permet de supposer
que, si la difficulté d'observation mentionnée disparaissait, c'est-à-dire •si
l'enfant pouvait observer la relation qu'il y a entre le signal graphique et le
sens aussi facilement qu'il observe la relation qu'il y a entre le signal
phonique et le sens, il apprendrait la langue écrite au même âge que la
langue parlée. Cela, bien entendu, de façon directe. Une toute autre chose,
qui requiert certainement un plus grand d'évolution mentale, est
l'apprentissage d'un code de façon indirecte, c'est-à-dire par l'inter-
médiaire d'un code parallèle: un tel apprentissage suppose notamment que
le sujet soit arrivé à maîtriser les mécanismes des articulations et en
particulier qu'il soit capable d'analyser le signifiant en figures, ce qui
n'arrive qu'à un âge relativement avancé.

Postface à <<L'écriture, code substitutif?»

Les idées que j'ébauche dans le texte qu'on vient de lire ont été reprises,
développées et à l'occasion rectifiées par G. M. Alisedo dans sa thèse Las lenguas
92 Luis J. Prieto

graficas: 1 11 Si, cependant, je le reproduis ici, c'est parce que cette thèse remarquable
reste encore inédite et qu'entre-temps la vieille idée que « les sons émis par la voix
sont les symboles des états de et les mots écrits les symboles des mots.émis par
la voix» 112 continue de jouir, malgré une certaine prudence qu'on observe parfois
dans les affirmations des linguistes, d'une enviable vitalité. Ainsi si J. Lyons, par
exemple, se dit amené « à modifier le principe de la primauté de la langue parlée,
san:s toutefois [s']obliger à l'abandonner entièrement», 113 trois prestigieux manuels
alphabétiques de linguistique publiés ces dernières années répètent en revanche
i:ldée mentionnée. M. Coyaud nous dit d'une part dans le « Guide alphabétique»·
La Linguistique, en citant Février, que « !:écriture est un procédé dont on ·se sert
pour 'immobiliser, fixer le langage articulé, fugitif dans son essence'»; 114 selon
Coyaux, les signes d'écriture phonétique, par opposition aux idéogrammes,
auxquels il reconnaît la possibilité de « représenter dans une certaine mesure
directement des concepts ou des choses», «ne représentent les concepts ou les
choses que par l'intermédiaire des monèmes ou des phonèmes» . 115 Dans le
Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, d'autre part, Tz. Todorov
définit l'écriture,« au sens étroit», comme« un système graphique de notation du
langage»; 116 il ne reconnaît qu'aux pictographies l'indépendance à l'égard de la
langue phonique, tandis que, selon lui, « le système morphémographique, comme
tout système logographique, dénote le langage, non la 'pensée' ou l' 'expérience'»,
et, bien entendu, à plus forte raison « la phonographie, où le signe graphique dénote
une unité linguistique non signifiante, [c'est-à-dire,] un son ou un groupe de
sons» .117 Dans le Dictionnaire de linguistique publié par J. Dubois et collaborateurs
on lit enfin que «l'écriture est une représentation de la langue parlée au moyen de
signes graphiques. C'est un code de,communication au second degré par rapport au
langage, code de communication au premier degré» .l18 Un exemple, que je connais
bien grâce aux recherches actuelles d'Alisedo, 119 mais qui n'est sans doute qu'un
parmi d'autres, des conséquences lamentables auxquelles l'idée en question peut

111 Thèse de doctorat ès lettres, Université de C6rdoba (Argentine), 1972, exemplaires

dactylographiés, disponible en microfiches.


112 Aristote, De l'interprétation, Organon, trad. nouvelle de J. Tricot, Paris, Librairie

Philosophique J. Vrin, 1966, vol. I, pp. 77-78.


113 J. Lyons, LinguÙitique générale, Introduction à lt1 linguistique théorique, traduit par
F. Dubois-Chartier et D. Robinson, Paris, Librairie Lar.ousse, 1970, p. 34.
11 4 La Linguistique, Guide alphabétique, sous la direction d'A. Martinet, Paris, Editions

Danoël, p. 147.
115 lbid., p. 149.

116 O. Ducrot et Tz. Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris,
Editions du Seuil, 1972, p. 249. ·
117 ibid., p. 251.

118 J. Dubois et aa., Dktionnaire de linguistique, Paris, Librairie Larousse, 1973, p. 175.
1 1 9 Qui a bien voulu me communiquer ses matériaux àinsi que ses conclusions, ce dont je
lui suis très reconnaissant.
L'écriture 93

amener dans la pratique, est celui de l'alphabétisation des sourds-muets. Se fondant


sur le postulat de l'impossibilité quasr métaphysique d'un rapport direct entrdes
lettres et « les concepts ou les choses», on n'apprend aux sourds-muets à lire et à
écrire que les mots qu'ils ont appris à articuler. 120 Or un tel apprentissage ne peut
certainement amener les sourds-muets à ri'en qui puisse ressembler à une véritable
maîtrise de la langue graphique: d'une part, parce qu'on ne leur apprend que des
mots; 121 et, d'autre part, parce que le nombre qu'ils en parviennent à apprendr.e se
chiffre, dans les meilleurs des cas, à quelques dizaines par an. Ainsi, au nom de ce qui
n'est qu'une idée reçue, on barre-aux sourds-muets l'accès au seul code dont le
maniement est compatible avec leur surdité et leur permettrait d'atteindre un degré
de développement mental comparable à celui que les sujets jouissant d'une ouïe
normale àtteignent grâce au maniement de la langue phonique; et on les condamne à
pâtir d'un handicap intellectuel auquel leur déficience, au début purement senso-
rielle, ne les condamne nullement.

120 Notons en passant qu'en aucu.n cas ce ne sont les sons que le sourd-muet réussit à

intercaler entre les lettres et les «concepts ou les choses».


121 Un sujet normal peut, par exemple, apprendre une langue étrangère en apprenant des
mots, parce qu'il opère avec les phràses de sa langue maternelle et sait qu'un mot µ'est en
définitive qu'une possibilité de variation significative à l'intérieur d'une phrase. Mais le sourd-
muet à qui on apprend à articuler des mots et à les écrire, ne connaît aucune langue; et lorsque,
ce qui doit fatalement arriver, il ne sait pas trop quoi faire des mots qu'on lui a appris, on
conclut simplement à une sorte d'incapa9ité, .qui viendrait avec l'insensibilité auditive,
d'apprendre la syntaxe ...
LANGUE ET STYLE*

1. Ayant expliqué ailleurs, et à plusieurs reprises, 122 le mécanisme de


l'indication, c'est-à-dire le mécanisme grâce auquel un fait devient capable
de faire connaître quelque chose à propos d'un autre fait, je n'en rappellerai
ici que quelques traits dont il nous faut tenir compte pour pouvoir dans la
suite aborder convenablement le problème qui nous intéresse.
Comme ce qui vient d'être dit le laisse déjà entendre, l'indication met
'en rapport deux plans. L'un est le plan auquel appartient le fait fournissant
l'indication, c'est-à-dire l'indice. Nous l'appellerons, par analogie avec le
plan où se situe le signifiant saussurien, le plan« de l'indiquant». L'autre
pla~ est celui où se trouve le fait auquel se réfère l'indication et nous
l'appellerons, en nous inspirant toujours de la terminologie du Cours, le
plan « de !'indiqué».
Pour qu'il puisse se produire une indication ou, plus exactement, pour
qu'il puisse se produire une indication effective il faut qu'il y ait, sur le plan
de l'indiqué, plusieurs possibilités en jeu. Cela veut dire que le fait auquel se
réfère l'indication doit pouvoir se prései:iter de plusieurs façons différentes,
celle dont il se présente effectivement n'étant donc qu'une parmi ces
diverses façons possibles. La personne recevant l'indication ne connaît pas

* Travail présenté, en espagnol, au symposium sur « Théories de la communication et


modèles linguistiques en sciences sociales» organisé à Buenos Aires, les 23-25 octobre l 96 7,
par l'Instituto Torcuato Di Tella. Publié ensuite dans Lenguaje y comunicaciôn social, éd.ité par
Eliseo Ver6n, Buenos Aires, Ediciones Nueva Visiôn, 1969 (où sont réunis les travaux
présentés au symposium mentionné) et, en français, dans La Linguistique, année 1969,
fasc. 1, pp. 5-24.
122 Surtout dans «Fonction et économie», La Linguistique, année 1965, fasc. 1, pp. 1-13
et fasc. 2, pp. 42-66 et dans Messages et signaux, Paris, Presses Universitaires de France, 1966,
pp. 15-27.
,96 ·· Luis J. Prieta.

directement le plan dé i'indiqué. Elle se trouve donc, du fait de la pluralité


des possibilités en jeu sur ce plan, dans l'incertitude quant à ce qui s'y
passe, quant à la possibilité qui s'y réalise effectivement. L'indice qui,
bien entendu, est directement connu par la personne recevant l'indication,
diminue l'incertitude où se trouve cette personne en lui apprenant
l'appartenance de la possibilité qui se réalfse sur le plan de l'indiqué à une
classe déterminée .de possibilités: c'est en cela que consiste exactement
l'indication. On ne sait pas, par exemple, quel est l'animal qu'on a entendu
échapper, mais la.forme en fer à chèval qu·e présentent les traces laissées
par cet animal peqt âiminuer notre incertitude en nous apprenant qu'il
s'agit d'un cheval,. c'est-à-dire en nous apprenànt qu'il appartient à• la
classe des .«chevaux».
En tenant compte de la diminution de l'incertitude que l'indice
provoque on peut estimer quantitativement l'indication qu'il fournit Il se
peut, par exemple, que la classe indiquée par l'indice soit une classe
unimembre; c'est-à-dire une classe ne comportant qu'un élément. Ce serait
le cas, dans l'exemple précédent, si parmi tous les animaux pouvant être
celui qu'on a entendu s'échapper, il n'y avait qu'un cheval. Dans ce cas, en
effet, en nous apprenant l'appartenance de l'animal en question à la classe
des «chevaux» l'indice, constitué par la forme des traces, fait disparaître
totalement l'incertitude, puisque l'animal qui s'est échappé, c'est-à-dire
celle des possibilités en jeu sur le plan del'indiqué qui.a effectivement lieu,
ne saurait être que le seul membre de la classe mentionnée. Un indice
indiquant l'appartenance de là possibilité qui se réalise sur le plan de
l'indiqué à une classe uniniembre fournit donc une quantité d'indication
qui, en rapport avec le degré d'inèertitude résultant du nombre des
possibilités en jeu sur le plan de l'indiqué, est la plus grande possible. 123 Plus
la classe indiquée par l'indice e,st loin d'être une classe unimembre, c'est-
à-dire plus elle est large, moindre est là diminutj.on d'inc.ertitude que
123 Pour déterminer les possibilités en jeu sur le plan de !'indiqué il faut tenir eompte de la

spectative de l'interprète de l'indice. Nous avons supposé,.dans l'exemple utilisé ci-dessus, que
l'interprète s'intéresse à savoir quel est l'animal qui s'est échappé. Or, dans ce cas, la forme des
tra.ces en fer à cheval n'enlève totalement l'incertitude qu'à condition que parmi les animaux
pouvant être celui qui s'est échappé il n'y ait qu'un cheval. Mais si l'interprète s'intéresse, par
éxempJe, à savoir simpfément si l'animal qui s'est échappé est un èheval ou un bœuf, il n'y a en
fait, quel que soit le nombre des.ehevaux et des bœufs, que deux possibilités en jeu, et les traces
en forme dé fer à eheval, en indiquant que l'animal en question est un eheval, enlèvent
totalement l'incertitude.
Langue etstyle. 97

l'indice provoque et,. par conséquent, moindre également la quantité


d'indication qu'il fournit. A la limite se trouve le cas, important du point de
vue théorique, d'un indice indiquant une classe. le plus large possible; c'est.-
à-dire une classe universelle, comportant donc comme membres toutes les
possibilités en jeu sur le plan de l'indiqùé. Ce serait le cas, toujours dans
l'exemple de l'indice constitué par la forme en fer à cheval des traces, si les
animaux pouvant être celui qu'on a entendu s'échapper étaient tous des
chevaux. Tout ce qu'indiquerait dans ce ças la forme des ti;a.c.es ce serait que
la possibilité qui se réalise effectivement sur le plal} de !'indiqué est une des
possibilités en jeu sur le plan de l'indiqué, ~'est-à-dire une pure tautologie.
L'incertitude, quant à l'animal qui s'est échappé, ne diminuerait .donc en
rien du fait que l'on connaît la forme des traces, et l'on atteindrait ainsi ce
que l'on peut appeler la quantité zéro d'indication,.l'indication nulle.
La raison pour laquelle il est impossible qu'il y ait une indication
effective lorsqu'µ n'y a qu'une possibilité en jeu sur le plan de l'indiqué
devient à présent évidente: s'il n'y a sur ce plan qu'une unique possibilité en
jeu, la classe indiquée par l'indice doit se composer nécessairement de cette
seule possibilité; elle est donc nécessairement universelle et .l'indication
fournie par l'indice nécessairement tautologique. JI s'agit en d'autres termes
de l'impossibilité de diminuer ce qui n'existe pas: l'indication n'est effective
que si elle diminue l'incertitude où l'on se trouve quant à ce qui se passe sur
le plan de l'indiqué; mais s'il n'y a là qu'une seule possibilité enjeu, il ne
peut y avoir d'incertitude quant à ce qui s'y passe et, par conséquënt, rien·ne
saurait provoquer une diminution d'incertitude.

2. Ce n'est pas pourtant sur le plan de !'indiqué seulement, mais aussi sur
le plan de l'indiquant, que la pluralité des possibilités en jeu est indispen-
sable pour qu'il puisse y avoir une indication effective. Pour qi;t'il puisse y
avoir une indication effective l'indice,. c'est-à-dire lé fait apparaissant sur le
plan de l'indiquant, ne doit être qu'une possibili!é parmi d'autres qui sont
également en jeu sur cè plan: l'indice est alors celle de ces possibilités en jeu
. qui a effectivement lieu.
Nous avons vu, en effet, au paragraphe précédent, en quoi consiste
l'indication: l'indice apprend, à celui qui l'interprète, l'appartenance de la
possibilité qui se réalise sur le plan de !'indiqué à une classe déterminée de
possibilités. Or si l'indice peut agir de la sorte c'est parce qu'entre certaines
98 Luis J. Prieto

classes formées par des possibilités en jeu sur le plan de l'indiquant et


certaines classes formées par des possibilités en jeu sur le plan de l'indiquéH
y a des correspondances telles que l'appartenance de l'indice à une de ces
classes-là implique l'appartenance de la possibilité qui se réalise sur le plan
de l'irtdiqué à celle de ces classes-ci qui lui correspond. Ainsi, c'est grâce, à
une correspondance de cette sorte que les traces, dans notre exemple, sont
capables d'apprendre à leur interprète que l'animal qu'on a entendu
s'échapper appartient à la classe des «chevaux>>: toujours, lorsque les traces
appartiennent à la classe des« traces en forme de fer à cheval», l'animal qui
les a laissées appartient àla classe des« chevaux»; du moment donc que l'on
constate l'appart~nance des traces à cette classe-là, on sait que l'animal
appartient à cette classe-ci.
L'indication, donc, qui, comme nous l'avons vu, est toujours l'indi-
cation d'une classe à laquelle appartient la possibilité qui se réalise sur le
plan de Findiqué, résulte d'un rapport entre cette classe et une classe à
laquelle appartient. à ~on tour la possibilité qui se réalise sur le plan de
l'indiquant, c'est-à-dire l'indice. Nous appelons la première· la classe
«indiquée». Or les mêmes analogies qui justifient cette désignation nous
permettent d'appeler l'autre classe, celle àJaquelle appartient l'indice et
dont le rapport avec la classe indiquée permet à l'indication d'avoir lieu, la
classe «indicante». Nous pouvons dire en conséquence que c'est parce que
la possibilité qui a lieu sur le plan de l'indiquant appartient à une classe
indicante déterminée, que nous savons que la possibilité qui se réalise sur
l'autre plan appartient à la classe indiquée correspondante. Dans notre
exemple, la classe indican te est la classe des « traces en forme de fer à
cheval», et c'est parce que les traces laissées par l'animal appartiennent à
cette classe que l'on sait que cet animal appartient à la cla~se indiquée
correspondante, qui est la classe des «chevaux».
Or, supposons d'une· part que la classe indicante soit universelle,
c'est-à-dire que toutes les possibilités en jeu sur le plan indiquant en soient
membres: la classe indiquée correspondante serait alors elle aussi
universelle, puisque, quelle que soit la possibilité qui se réalise sur le plan de
l'indiqué, celle qui se réalise sur l'autre appartiendrait à la classe indicante
en question. Il en résulte naturellement que l'indication est nulle. Ce serait
le cas, à propos toujours du même exemple, si la classe des« traces en forme
· de fer à cheval>> était universelle, c'est-à-dire s'il était impossible que les
Langue et style 99

traces laissées par l'animal n'aient pas la forme en fer à cheval: l'animal en
question ne saurait être alors qu'un cheval, et en nous apprenant son
appartenance à la èlasse des «chevaux» la forme des traces ne nous
apprendrait rien de nouveau. Supposons, d'autre part, qu'il n'y ait sur le
plan de l'indicant qu'une unique possibilité en jeu: la classe indicante serait
alors nécessairement universelle, puisqu'elle ne saurait se composer que de
cette seule possibilité et, par conséquent, l'indication qu'on obtiendrait en
constatant qu'elle est la possibilité qui se réalise sur le plan de l'indiquant
serait nécessairement tautologique.
Le besoin, pour qu'il y ait indication effective, d'une pluralité de
possibîlités en jeu non 'seulement sur le plan de l'indiqué, mais également
sur le plan de l'indiquant, constitute le trait du mécanisme de l'indication le
plus important pour notre problème: il ne s'agit en définitive que du fait
évident que seul ce qui peut varier est capable de fournir une indication
effective.
Cette possibilité de variation est bien une condition nécessaire pour
qu'il y ait indication effective. Mais il ne faut pas y voir une condition
suffisante: de constater quelle est, des plusieurs façons dont peut se
présenter un fait, celle dont il se présente effectivement, ne permet pas
toujours d'obtenir une indication, c'est-à-dire d'en déduire l'appartenance
d'un autre fait à une classe déterminée. Pour un type particulier de cas,
cependant, on peut admettre qu'il suffit qu'un fait puisse se présenter de·
plusieurs façons différentes pour que la façon dont il se présente effective-
ment constitue un indice: toujours, en effet, lorsque la façon dont se
présente effectivement un fait pouvant se présenter de plusieurs façons
différentes dépend du choix de quelqu'un, elle indique quelque chose. Qu'il
s'agisse, par exemple, de la façon dont on se comporte ou dont on màrche,
de la façon dont sont disposés les meubles dans une chambre, e_tc., du
moment que cette façon n'est pas la seule possible et qu'elle a été l'objet
d'un choix o_n peut obtenir d'elle une indication effective.

3. Nous proposons d'appeler «style» la façon dont une opération est


effectivement exécutée, dans la mesure où cette façon de'1'exécuter n'est
pas la seule possible et qu'elle a été l'objet d'un choix de la part de
l'exécutant.
Deux corollaires découlent de cette définition. Le style, d'une part,
1

100 Luis J. Prieto

d'après ce qui ·a été dit au paragraphe précédent; constitue toujours un


indice: le style, en effet, est la façon dont se présente un fait, savoir, une
opèration, et cette façon dé se présenter du fait en. question a été l'objet d'un
choix de l'èxécutant parmi d'autres façons également possibles. Notre
définition suppose, ~'autre part, que le style se place sur le plan de
l'indiquant, c'est-à-dire qu'il est le porteur d'une indication et non pas
. l'objet de celle-ci. Cette. dernière remarque vise à prévenir contre toute
tentation de situer le style sur le plan de l'indiqué: aux termes de notre
. définition la façon dont une opération est effectivement exécutée ne révèle ·
pas lé style de l'exécutant, mais le constitue.
. Il est' possible que cette faculté de l'exécutant de choisir la façon dont il
exécute.une opération déterminée puisse s'exercer indépendamment sur
différents aspects de celle-ci. Chàcun de ces aspects déterminera alors ce
que rîous appellerons une « dimension_» du style. Supposons, par exemple,
, que l'opération dont il s'agit consiste en l'impressioti d'un texte sur un
-papier, et que l'exécutant se serve d'un crayon à bille. L'exécutant peut
exécuter cette opération, par exemple, en appuyant plus ou moins forte-
ment le crayon sur le papier et en donnant aux lettres des formes différentes.
Puisqu'il peut choisir la forme qu'il donne aux lettres indépendamment de
la pression qu'il exerce sur le papier et vice versa, c'est-à-dire puisqu'il
s'agit là de deux aspects de l'opération dont chacun peut être l'objet d'un
choix indépendant, la forme des lettres et la pression exercée sur le papier
peuvent déterminer deux dimensions du style.
Chacun des aspects d'une opération qui, du fait qu'ils sont l'objet d'un
choix indépendant, déterminent une dimension du style, est certainement
l'analogue.des« traits» si familiers aux p.nguistes: ainsi nous pourrions dire
tout simplement, dans le cas considéré ci-dessus comme exemple, que la
forme effectivement donnée aux lettres et la pression effectivement exercée·
su~ le papie.i; constituent; dans la mesure où elles aient été i'ob jet d'un choix
de l'exécutant, deux traits du style avec lequel celui-ci exécute l'opération
en question, tout comme l'on dît, par exemple, que le contact complet des'
lèvres et l'absence de vibrations des cordes vocales constituent deux traits
composant le phonème· français /p/. Si je préfère pourtant parler de
« dimensions)> du style, c'est qu'il m'intéresse de mettre l'accent sur la
latitude de.choix dpnt dispose l'exécut~t du fait que chacun des traits qui
composent l~ style, de même d'ailleur~ gue chacun des traits qui composent
Langue et styl'f: 101

un phonème, est toujours un parmi d'autres pouvant apparaître à sa place. Il


s'agit, autrement dit, de rappeler, au moyen du terme « dimension», ia
pluralité µes possibilités en jeu, indispensable pour qu'il puisse y avoir
indication effective: lorsqu'il n'y a qu'une possibilité la dimension en
question disparaît, tout comme en géométrie une dimension sur laquelle on
ne pourrait distinguer au moins deux points.
Dans certaines conditions, une dimension du style peut disparaître du
fait du choix qu'on a effectué sur une autre. Ainsi, si, dans le même exemple,
l'exécutant se sert pour imprimer le texte, non pas d'un crayon à bille, mais
d'une machine à écrire, la pression exercée .sur le papier, puisqu'elle peut
toujours varier, détermine toujours une dimension possible du &tyle, tandis
que la forme des lettres ne saurait dans ce càs èn constituer une. autre,
puisqu'elle est donnée d:avance. Naturellement, le fait quel' exécutant peut
choisir, pour exécuter l'opération en question, entre un crayon à bille et une
machine à écrire, détermine luï aussi une dimension possibfo du style: c'est
justement du choixfaît par l'exécutant sur cette dimension que dépend cell~
qui résulte de la forme des lettres. Cette sorte d'enchevêtrements que l'on
a
constate entre les différentes dimensions du style également son analogue
dans les systèmes phonologiques: selon qu'il choisit le crayon ou la machine
à écrire, l'opérateur peut ou non choisir entre les différentes formes de
lettres, tout comme le choix entre le trait «oral» et le trait «nasal» déter-
mine, dans une partie du système phonologique du français, 1a possÎbilité
ou l'impossibilité, pour le locuteur, de ·choisir encore entre le trait« sourd>>
et le trait «sonore>>. Bien entendu, l'analyse du style avec lequel unè
opération est exécutée devra tenir compte non seulement .de ses dimensions
possibles, mais aussi des enchevêtrements de celles-ci, car seulement ainsi
l'analyse pourra rendre compte des latitudes réelles dans lesquelles a pu
s'exercer, dans chaq1,1e cas, le choix de l'exécutant. ·

4. Dans cet article nous nous occuperons du styi'e d'un type particulier
d'opérations, savoir, le style des opérations appelée~ « actes sémiques» et
qui consistent en la transmission d~ messages. Nous nous proposons princi-
palement de montrer que, tant que le code dont on se sert pour transmettre
un message est un de ceux qu'on appelle «langues»,le style de l'opération
possède une dimension qui manque lorsque le code employé est un _code
non linguistique. Naturellement, lorsqu'il y a la possibfüté _d.e choisir,
102 Luis J. Prieto

pour transmettre un message déterminé, parmi différents codes, les uns


linguistiques et les autres nort linguistiques, cette possibilité de choix
détermine à son tour une dimension du style, et nous avons par conséquent
affaire à des enchevêtrements du type de ceux que nous avons signalés dans
le paragraphe précédent.
Le déroulement de l'opération de transmettre un message, qu'on se
serve pour l'exécuter d'une langue ou d'un code non linguistique, est pour
l'essentiel toujours le même. L'initiative de l'opération, ainsi que la décision
sur la façon de l'exécute!, revient à l'un de ses acteurs, l'émetteur.
L'émetteur connaît bien entendu le message à transmettre, qui n'est que ce
qu'il« veut dire». Or la transmission est accomplie du moment que l'autre
acteur de l'opération, le récepteur, arrive lui aussi à connaître ce message, à
savoir ce que l'émetteur « veut dire». L'opération de transmettre un
message n'est donc que celle qui consiste à indiquer ou à «dénoter» ce
message au récepteur. La façon dont l'émetteur s'y prend pour dénoter le
message, dans la mesure où elle résulte d'un choix, constitue le style avec
lequel l'opération est exécutée. Ce style, naturellement, fournit à son tour
une indication, et nous avons ainsi affaire à une indication qui résulte de la
façon dont on en fournit une autre: c'est pour désigner ce phénomène qu'on
doit réserver, nous semble-t-il, le terme « connotation». Foun:iir l'une de
ces indications constitue l'opération qu'on exécute: c'est l'opération que
nous appellerons dénotative. Quant à l'autre, celle qui résulte du style avec
lequel on fournit l'indication dénotative, elle sera appelée à son tour
l'indication « connotative ».

5. Pour dénoter le message, c'est-à-dire pour indiquer au récepteur quel


est le message qu'il veut transmettre, l'émetteur produit un signal dans des
circonstances déterminées. Le signal est un indice et, comme tout indice,
indique l'appartenance de la possibilité qui se réalise sur le plan de !'indiqué
à une classe déterminée de possibilités. La possibilité qui se réalise sur le
plan de l'indiqué est, dans ce cas, le message que l'émetteur veut effective-
ment transmettre, et la classe indiquée par le signal une classe de messages,
qui reçoit la dénomination spéciale de «signifié» de ce signal. Nous pouvons
dire en conséquence que le signal indique l'appartenance du message à la
classe que constitue son signifié.
La capacité, que possède le signal, d'indiquer l'appartenance du
Langue et style 103

message à son signifié, de même que la capacité analogue que possède tout
indice, résulte des correspondances qu'il y a entre les signifiés et des classes
de signaux appelées «signifiants»: l'appartenance du signal à un signifiant
déterminé implique celle du message au signifié correspondant. Il suffit
donc de constater l'appartenance du signal à un signifiant déterminé pour
savoir en même temps que le message appartient au signifié correspondant.
Un signifiant, et le signifié correspondant, constituent un «sème». Les
sèmes, dans les codes appelés «langues>>, reçoivent la désignation spéciale
d'« énoncés». Un code est un système de sèmes, c'est-à-dire, des classes de
signaux qui correspondent à des classes de messagès. L'énoncé Est-ce qu'il
vous plaît? est, par exemple, un sème appartenant au. code « langue
française». Cet énoncé peut servir, par exemple, pour interroger le
récepteur à propos du plaisir qu'il trouve à voir un film aussi bien que pour
l'interroger à propos de celui qu'il trouve à goûter un vin. On peut donc
« vouloir dire» des choses bien différentes par son moyen. Il peut d'autre
part recevoir des prononciations bien différentes selon la personne qui s'en
sert. La classe formée par tout ce qu'on peut «vouloir dire» en employant
l'énoncé en question constitue son signifié, la classe formée par toutes les
phonies qui peuvent servir à le prononcer, son signifiant.
Comme l'exemple précédent le montre déjà, le signifi~ d'un signal peut
être une classe comportant plus d'un message. Lorsque tel est le cas, il ne
suffit donc pas, pour que la transmission du message ait lieu, que le
récepteur connaisse l'appartenance du message au signifié du signal: il faut
encore qu'il arrive à savoir lequel des messages composant ce signifié est
celui que l'émetteur veut transmettre. C'est pourquoi le message n'est pas
toujours dénoté par le signal seulement, mais aussi, le cas échéant, par les
circonstances dans lesquelles celui-ci est produit. Ainsi ce sont les cir-
constances, par exemple le fait que lorsque l'émetteur prononce l'énoncé
Est-ce qu'il vous plaît? il se trouve au cinéma en compagnie du récepteur,
qui permettent à celui-ci de se rendre compte que la question que lui pose
l'émetteur se réfère au film qu'ils sont en train de voir et non pas au vin qu'ils
ont bu au restaurant ou à quoi que ce soit d'autre.
Le récepteur arrive donc à connaître le message en partant du signal.
En reconnaissant celui-ci comme membre du signifiant d'un sème
déterminé il sait que le message appartient au signifié correspondant. Le
cas échéant il sélectionne ensuite, guidé par les circonstances, un qes
104 Luis. J. Prieto

messages qui composent ce signifié. Cette partie de l'acte sémique qui est
exécutée par le récepteur est appelée la «réception». Le message dont la
sélection constitue l'aboutissement de la réception est ce que le récepteur
«comprend». Lorsque l'acte sémique réussit, ce que le récepteur « com-
prend» ·coïncide avec ce que l'émetteur «veut dire». Naturellement, pour
obtenir cette coïncidence et que. l'acte sémique réussisse en conséquence.
il faut que le chemin suivi par lé récepteur soit celui qu'a parcouru préala-
blement et en sens inverse l'émetteur dans la partie de l'acte sémique qu'on
appelle l' «émission)):· l'émetteur part du message qu'il reconnaît comme
membre du signifié d'un sème déterminé et produit ensuite un des signaux
qui composent le signifiant correspondant. L'opération de transmettre
un message se déroule donc selon le processus schématisé dans la
figure 1.

émission _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

message signifié
.___ _ _ _ _ _ _ SÈME - - t - - - - - - - ,
· signifiant signal 1

,.__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ réception

Fig. 1

La partie qui en _revient à l'émetteur, c'est-à-dire l'émission, est celle


qui nous intéresse ici. Comme nous l'avons déjà dit, en effet, dans la mesure
où il y a choix quant à la façon d'exécuter l'opération, ce choix appartient à
l'émetteur, le récepteur n'ayant qu'à revenir sur le chemin suivi et éven-
tuellement choisi par l'émetteur. C'est donc dans l'émission qu'il faudra
chercher le style de l'acte sémique.
Pour alléger l'exposé nous distinguerons, dans l'émission, deux étapes.
La première est celle dans laquell~ l'émetteur passe du message au sème en
reconnaissant l'appartenance du premier au signifié du dernier: nous
l'appellerons l'étape «concret-abstrait» de l'émetteur. La seconde est
Langue et style 105

l'étape dans laquelle l'émetteur produit un des signaux composant le


signifiant du sème, et sera appelée l'étape «abstrait-concret>~ de
l'émetteur. 124

6. On trouve toujours dans le style d''un acte sémique, aussi bien si l'on s'y
sert d'une langue que d'un code non linguistique, une dimension_ qui a
rapport avec la seconde des deux étapes
, ,.
que nous avons
'
distinguées ci-
dessus dans la partie de l'opération appelée « émission», c'est-à-dire dans
l'étape« abstrait-concret» de l'émetteur. Il s'y agit, comme nous venons de
le voir, de passer de l'abstrait au concret en produisant un des signaux qui
composent le signifiant du sème. Or le signifiant d'un sème, quel que soit le
code auquel ce sème appartient, est toujours une classe plurimembre,
c'est-à-dire composée de plus d'un signal. Ce qu'on peut appeler les
«circonstances de l'émetteur», par exemple, lorsqu'il s'agit de choisir un
signal phonique, la forme particulière de ses organes de phonation,
imposent certes des limitations au choix qu'il peut faire parmi les différents
signaux composant le signifiant; mais elles laissent normalement une
certaine marge. C'est de cette marge, à l'intérieur de laquelle l'émetteur
peut choisir le signal qu'il produit, que résulte la dimension dont il est
question ci-dessus et que possède le style d'un acte sémique quel que soit le
code qu'on y emploie. 125
Supposons, par exemple, qu'il s'agisse d'informer le récepteur, au
moyen de la langue française, du retour de son frère, et que l'on emploie
pour cela l'énoncé Il est revenu. Les différentes prononciations que
l'émetteur peut donner à cet énoncé, par exemple, [il E r"v"ny], [il E ~Pvny],
etc,, sont des signaux différents appartenant au signifiant de l'énoncé
~entionné, parmi lesquels l'émetteur peut choisir celui qu'il produit finale-
ment. Il s'agit dans cet exemple d'un acte sémique où l'on se sert d'un code

124 Il y a ensuite une étape «concret-abstrait» du récepteur, lorsque celui-ci reconnaît


l'appartenance du signal au signifiant d'un sème, et une étape« abstrait-concret» du récepteur,
lorsque celui-ci, guidé par les circonstances, sélectionne, parmi les messages composant le
signifié de ce sème, le message qÙ'il «comprend». Mais ce sont là les étapes que comporte la
réception, où, comme nous l'avons dit, aucun choix n'est possible, et qui ne nous intéressent
donc pas pour notre problème.
125 Font peut-être exception certains codes à signaux hautement standardisés comme, par

exemple, celui auquel appartiennent les signaux en forme de fiches ou rubans perforés qu'on
«adresse» aux machines électroniques: aucun choix ne semble permis à l'émetteur parmi
différents signaux qui composeraient le signifiant d'un sème de ce code.
1

~
/ 1
r l

106 Luis J. Prieto

linguistique. Mais la même possibilité de choix et par conséquent la même


dimension du style se retrouve dans des actes sémiques où le code employé
n'est pas une langue. Pour donner au chauffeur l'ordre d'arrêter l'autobus,
par exemple, le passager peut choisir parmi des sonneries de longueur
différente qu'il peut produire en appuyant plus ou moins longuement sùrle
bouton. Il s'agit là, bien entendu, d'un acte sémique dont l'émetteur est le
passager, le récepteur le chauffeur et le message à transmettre l'ordre
d'arrêter l'autobus. Or, les sonneries plus ou moins longues parmi lesquelles
le passager choisit celle qu'il produit effectivement sont des signaux
différents appartenant au signifiant du sème dont il se sert pour transmettre
le message en question. 126

7. Une autre dimension du style de l'acte sémique a rapport avec l'étape


«concret-abstrait>> de'l'émetteur, c'est-à-dirQ avec celle où l'émetteur passe
dq message au sème en reconnaissant l'appartenance du premier au signifié
du dernier. Mais cette dimension, à l'encontre de celle que nous avons
~tudiée dans le paragraphe précédent, n'apparaît que dans le style des actes
sémiques où le code employé est une langue.
La coïncidence entre l'emploi d'une langue et la présence, daqs le style
de l'acte sémique, de la dimension en question, n'est pas fortuite. Ce qui
caractérise le mieux les langues en face des codes non linguistiques ce sont,
me selllble-t-il, les rapports logiques qu'il y a entre les signifiés des sèmes
respectifs. Dans tous les codes, qu'ils soient ou non des langues, on trouve
des sèmes dont les signifiés sont en rapport logique d'exclusion entre eux,
mais les langues sont les seuls codes à comporter aussi des sèmes dont les
signifiés sont en rapport logique d'inclusion entre eux et des sèmes dont les
signifiés sont en rapport logique d'intersection entre eux. Or, c'est, comme
nous verrons, des rapports logiques qu'il y a entre les signifiés des sèmes
composant le code employé dans l'acte sémique, dont dépend également la
présence ou l'absence, dans le style de celui-ci, de la dimension en question.
Un sème, naturellement, ne saurait être employé pour la transmission
d'un message déterminé qu'à condition que ce message soit un membre de
son signifié. Or, si l'exclusion est le seul rapport logique qu'il y a entre les

126 C'est sur la dimension du style étudiée dans ce paragraphe que se fonde la graphologie.
••
Langue et style 107

signifiés des sèmes que comporte le code employé, le message ne peut être
membre que du signifié d'un seul sème de ce code et, par conséquent, il ne
peut y avoir dans ce code qu'un seul sèm,.e capable de le transmettre. Dans
une langue, par contre, puisque l'exclusion n'est pas le seul rapport logique
qu'il y ~ entre les signifiés de ses sèmes, il est possible en principe qu'un
message soit membre des signifiés de plusieurs sèmes. C'est ce qui arrive
toujours en fait et, par conséquent, un message étant donné, il y a toujours
dans une langue plusieurs sèmes servant pour le transmettre, leurs signifiés
étant bien entendu;du moment que le message en question en est membre
de tous, en rapport logique d'inclusion ou d'intersection entre eux. Si •
l'émetteur se propose, par exemple, d'informer le récepteur du retour de
son frère, et qu'il emploie pour cela la langue française, il y trouve des sèmes
comme Il est revenu, Ton frère est revenu, Le tien, etc., qui, bien que
différents, peuvent tous servir à transmettre ce message.
Dans un acte sémique où l'on se sert d'une langue, et seulemenfdans
un tel acte sémique, l'émetteur peut donc choisir parmi différents sèmes
celui qu'il emploiera effectivement pour transmettre le message. Cette
faculté de choix est sujette cependant à une limitation qu'imposent les
circonstances dans lesquelles l'acte sémique a lieu. Puisque chaque sème a
un sig!1ifié différent, l'indication qu'on fournit au récepteur au moyèn du
signal diffère selon le sème employé et, par conséquent, la partie de la tâche
de dénoter le message qui revient aux circonstances diffère aussi. Or, pour
que la transmission du message ait lieu, il faut que les circonstances soient
capables d'assumer la partie de la tâche mentionnée que leur laisse le signal.
Le sème// est revenu, par exemple, est utilisable pour informer le récepteur
du retour de son frère seulement si les circonstances suffisent pour que le
récepteur se rende compte que c'est du retour de son frère qu'il s'agit, et non
pas de celui d'une autre personne. Le sème Ton frère est revenu, par contre,
peut être employé pour transmettre le message en question même si les
circonstances n'indiquent pas au récepteur du retour de qui il s'agit. En fait,
donc, l'émetteur ne peut choisir, pour transmettre le message, que parmi les
sèmes servant à cette fin dans les circonstances dans lesquelles l'acte
sémique a lieu. Cette limitation cependant laisse toujours une marge,
c'est-à-dire que tant que le code employé est une langue, l'émetteur peut
toujours choisir parmi plusieurs sèmes celui dont il se servira pour trans-
mettre le message et, par conséquent, le style d'un acte sémique où le code
108 Luis J. Prieto

employé est une langue possède toujours la dimension qui résulte de


ce choix. 127
Les figures 2 et 3 représentent graphiqüement les deux dimensions que
peut posséder le style d'un acte sémique et que nous venons d'étudier. Dans
la figure 2, le message étant donné, 128 l'émetteur choisit le sème à employer
pour le transmettre: nous venons de voir qu'en fait l'émetteur n'a ce choix
que si Je code employé est une langue. Dans la figure 3, le message et le
sème étant donnés, l'émetteur choisit le signal à produire (cf la figure 1).

Fig. 2 Fig. 3

8. Nous voudrions, dans ce dernier paragraphe, mettre à contribution les


conclusions auxquelles nous sommes arrivé ci-dessus, qui relèvent sans
doute de la sémiologie générale, pour la discussion de problèmes se situant
dans le domaine plus restreint de la théorie littéraire. Mais il nous faudra
pour cela essayer de circonscrire ce domaine en signalant certaines condi-
tions qui nous semblent nécessaires, bien que mm suffisantes, pour qu'on
puisse considérer que des actes de parole déterminés. constituent une
« œuvre » littéraire.
Il semble d'abord que l'œuvre littéraire doive se composer d'actes de
parole dont le style est au moins en partie voulu par l'émetteur, c'est-à-dire
que parmi les différents choix dont il résulte il doit y en avoir quel'émètteur
fait à dessein pour fournir avec eux des indications déterminées (connota-

127 Nous pensons, en affirmant que le style d'un acte sémiq1.+e ne possède cette dimension

que si le code y employé est une langue, exclusivement aux codes qu'on peut appeler «utili-
taires». Pour ce qui est des codes «artistiques» (cinéma, bandes dessinées, voire peinture
figuràtive ), on ne les connaît pas assez pour qu'on puisse discuter à propos des dimensions que
posséderait le style des opérations communicatives exécutées par leur moyen.
128 Naturellement, le fait que l'émetteur choisit de transmett.re un message déterminé

indique aussi quelque chose, mais cette indication ne relève pas du style. Dans ce cas, en effet, il.
ne s'agit l?as de la façon dont l'exécutant choisit d'exécuter une opération, mais,du fait que
l'exécutant choisir d'exécuter cette opération et non pas une autre - par exemple, celle de
transmettre un autre message - ou de n'en exécuter aucune.
Langue et style · 109

tives, bien entendu}. Si nous pensons à la _distinction qu'on fait en


sémiologie entre le simple indice et le signal, 129 c'est-à.,.dire entre les faits
qui, simplement, fournissent des indications et les faits qui ont été produits
expressément pour qu'ils en fournissent, nous pourrons parler d'un << style-
indice » et d'un« style-signal», et dire que dans l'œuvre littéraire on trouve
toujours, à ce qu'il semble, un style-signal. Il y aurait ainsi toujours, dans
l'œuvre littéraire, communication 130 à deux niveaux, au niveau dénotatif et
au niveau connotatif. 131 En utilisant des termes traditionnels et à la seule fin '
de pouvoir dans la suite faire aisément les références nécessairès, nous
appellerons « anecdote» del' œuvre ce qui est communiqué dénotativement
dans les actes de parole qui la composent et« contenu esthétique» ce qui est
communiqué connotativement par le style-signal de ces actes de parole.
Dans les actes de parole qui composent l'œuvre littéraire le récepteur
est le «public)), qui est également le destinataire de la communication au
niveau connotatif. Quant au rôle d'émetteur, il est tenu, bien entendu, par
l'auteur, plus ou moins dissimulé sous la fiction d'un« narrateun), mais pas
entièrement par l'auteur, puisque là production des signaux à travers
lesquels le public prend contact avec l'œuvre est normalement la tâche de
quelqu'un d'autre, que, nous inspirant du cas paradigmatique qu'est
l'exécutant d'une partition musicale, nous appellerons également de ce
terme «exécutanü. 132
Or, la première question que nous nous posons c'est de déterminer si la
dimension du style de l'acte de parole qui résulte du choix des signaux-(voir
ci-dessus, figure 3) contribue, dans l' œuvre littéraire, à la communication au
niveau connotatif et, en cas de réponse affirmative, dans quelle mesure ce

1 19 Cf E: Buyssens, Les Langages et le discours, pp. 8-12 et L. Prieto, « La Sémiologie",

dans le volume Le Langage de l'Encyclopédie de la Pléiade, pp. 95-96.


130 Au sens strict du terme, qui l'oppose il. la simple manifestation. Cf Buyssens, l. c.

131 Il y aurait donc des actes sémiques au niveau dénotatif et des actes sémiques au niveau

connotatif. Les actes sémiques qui ont lieu à ce niveau-ci sont bien entendu, comme tout acte
sémique, des opérations, et peuvent posséder donc un style qui, me semble-t-il, ne saurait être
qu'un style-indice. Ce serait ce style-indice ce qu'on appelle couramment le «style» d'un
auteur: si compliqué que cela puisse paraître, le «style» d'un auteur devrait dans ce cas être
défini comme le style(-indice) avec lequel l'auteur exécute l'opération de commuqiquer au.
niveau connotatif au moyen du style(-signal) avec lequel il exécute l'opération de
communiquer au niveau dénotatif.
13 2 J'espère que, même si j'emploie, dans les paragraphes précédents, le terme « exécu-

tant» dans un sens différent (plus large), l'emploi que j'en fais ici ne donnera pas lieu à des
malentendus.
r
r
l· 110 Luis J. Prieto

choix est laissé à l'exécutant et dans quelle mesure celui-ci partage en


r conséquence avec l'auteur la tâche de communiquer le contenu esthétique.
Lorsque l'œuvre littéraire. dont il s'agit appartient au genre roma-
nesque l'exécutant, c'est-à-dire celui qui produit les signaux des actes de
parole qui la composent, 133 est l'imprimeur. Or les réponses qu'il faut
donner à nos questions ne semblent pas, dans ce cas, faire de doute. Certes,
du moment qu'on emploie, dans le texte d'un roman, deux ou plusieurs
types de caractères, on peut considérer que les caractères effectivement
employés pour chacun des énoncés de la langue écrite qui composent ce
texte ont été l'objet d'un choix parmi les deux ou plusieurs types men-
tionnés .. Mais ce choix, qui peut contribuer à la communication au niveau
connotatif, n'est pas fait par l'imprimeur, qui doit s'en tenir strictement aux
instructions qu'il reçoit de l'auteur. A part ces variations typographiques
ordonnées par l'auteur, aucune autre n'est permise, et cela enlève à l'impri--
meur toute possibilité de contribuer au style des actes de parole composant
le roman. 134 Dans le roman, donc, la dimension du style de l'acte de parole
qui résulte du choix des signaux, si elle contribue à la communication du
contenu esthétique - ce qu'elle semble faire d'ailleurs en une très faible
mesure-, est en tout cas à la charge exclusive de l'auteur. De l'uniformité
typographique qu'à part les cas expressément demandés par l'auteur on
exige de l'imprimeur, il paraît même découler que toute connotation
résultant d'un choix des signaux qu'effectuerait celui-ci non seulement ne
contribuerait pas à la communication du contenu artistique de l'œuvre, mais
troublerait plutôt cette communication.
Les réponses qu'il faut 'donner à nos questions sont moins sûres
lorsqu'il s'agit d'une œuvre poétique phonique (destinée donc à être
"
133 Nous considérons, bien entendu, qu'une langue écrite est une langue au, même titre

que l'est une langue parlée, et que son emploi donne donc lieu à des actes de parole (où les
signaux ne sont pas des phonies, mais des graphies). Cf ci-dessus, pp. 86 et 92, et surtout
Enciclopedia del Novecento, s. v. «Lingua».
134 L'auteur décide combien de types de caractères (éventuellement et très fréquemment

un) seront employés pour l'impression du roman. Quels seront effectivement chacun de ces
types dépend certes du choix de l'imprimeur. Mais ce choix- comme le choix du papier, des
· marges, etc, - concerne, il me semble, non pas le style des actes sémiques qui composent le
roman, mais le style de l'opération qu'est son impression: on sera ainsi d'accord que le contenu
esthétique d'uu roman est le même en livre de poche ou en édition de luxe. Une fois que
l'imprimeur a fait le choix dans chacune des dimensions du style de l'impression, il n'y a qu'un
signal qu'il puisse produire pour chaque éno.ncé.
Langue et style 111

entendue et non pas à être vue, c'est-à-dire lue), 135 dans laquelle l'exécu-
tant est donc un « déclamateur>>. Il nous paraît cependant que la décadence
d'un certain type de déclamation 136 ainsi que l'exemple des poètes qui
deviennent les exécutants de leurs propres, œuvres nous permettent de
nous demander au moins si le déclamateur idéal n'est pas celui qui s'efface,
autant que l'imprimeur d'un roman, dans une sorte de « degré zéro>>
du style grâce au ton «neutre}} - · neutre parce qu':uniforme - des
signaux phoniques qu'il produit. Nous ne voyons d'autre part, dans
l'œuvre poétique, rien qui puisse être considéré comme un choix des
signaux fait par l'auteur ( et auquel donc le déclamateur devrait
s'en tenir). 131
La faible importance, pour la communication du contenu esthétique de
l'œuvre, de la dimension du style de l'acte sémique qui résulte du choix des
signaux, et la non-intervention, certaine ou probable, de l'exécutant dans ce
choix, constituerait donc la règle tant quel' œuvre dont il s'agit est un: roman
ou un poème. Or, les.choses semblent à première vue se passer de façon
toute différente lorsqu'on a affaire à mie œuvre dramatique. Pour être un
bon acteur, c'est-à-dire un bon exécutant d'œuvres dramatiques, il ne suffit
pas en effet de s'en tenir fidèlement aux énoncés choisis par l'auteur, en
produisant des signaux qui appartiennent effectivement à ces énoncés, et de
s'effacer pour le reste dans un ton le plus «neutre}} possible: il faut encore
savoir bien choisir parmi les différents signaux qui composent chacun de ces
signifiants, faute de quoi la communication avec le public s'en ressent.
C'est-à-dire qu_e, dans l'œuvre dramatique, la dimension du style de l'acte
sémique qui résulte du choix des signaux semble d'une part jouer un rôle '
important et, d'autre part, elle semble être confiée en partie- pas entière-
ment, puisque l'auteur oriente souvent le choix avec des indications comme,

135 Pour ce qui est de l'œuvre poétique destinée à être vue, les choses se présentent

comme pour le roman, à une différence près, que le choix des signaux - décidé toujours par
l'auteur - semble y jouer un rôle plus important que dans le roman.
136 Cf. le sens péjoratif que possède en français le terme «déclamateur».

137 Peut-être faut-il dire «presque rien». Le point d'exclamation, par exemple, pour

autant que, comme je le crois, la différence entre le ton exclamatif et le ton assertif n'est pas
pertinente au niveau dénotatif, indiquerait au déclamateur un choix, fait par l'auteur, parmi les
signaux composant le signifiant. De même l'écriture en vers d'un poème non rimé
indiqueraient au déclamateur des pauses qui caractérisent des signaux choisis par l'auteur
(dans le poème rimé le retour des rimes rend superflues les pauses pour la délimitation de&
unités rythmiques, et l'écriture en vers ne serait dans ce cas qu'une tradition graphique).
112 Luis J. Prieto

par exemple, «avec dédain», «d'un ton ironique», etc. - à l'exécutant.


C'est, . pourtant, justement à propos du genre dramatique que nous
voudrions signaler ce qui nous semble êtreune seconde condition qu'une
œuvré doit satisfaire pour pmnroir être considérée comme une œuvre
littéraire. Dans le roman, dans lapo~eyie, le public connaît l'anecdote qui lui
est communiquée dénotativement grâce à des actes de parole, c'est-à-dire
grâce à des actes sémiques où le code employé est une langue. Or ce dernier
fait, le fait que le code donton se sert pour comm~niquer l'ànecdote est une
langue, nous paraît constituer une des caractéristiques qui définissent
l'œuvre,littéraire; et, dans ce cas, puisque dans l'œuvre dramatique ce ne
sont pas des actes de parole qui permettent au public de connaître
l'anecdote, elle est à exclure du domaine littéraire. Apparemment, certes,
des actes de parole ont lieu sur la scène, qui contribuent à faire connaître
l'anecdote au public. Mais, justement, cela n'est qu'àpparernment le cas: sur
la .scène on imite des actes de parole de même qu'on imite des
comportements de toutes sortes, et ce sont ces imitations qui constituent les
signaux au moyen desquels l'anecdote est communiquée au public, signaux
qui n'appartiennent certainement pas à une Iimgue, mais à un code
«iconique» comme celui du cinéma ou des bandes dessinées. Il faut
cependant tenir compte de certaines exceptions: dans lès passages en voix
off, dans les passages réservés au chœur dans la tragédie classique, le code
employé pour dénoter l'anecdote est· bien une langue. Ce sont là des
véritables morceaux littéraires insérés dans l'œuvre drainatiqùe, et ils
peuvent montrer encore par contraste que ce caractère manque au «jeu»
des acteurs, dialogue compris.
Nous n'avons pas l'intention de nous occuper ici de la dénotation et la,
connotation dans le code iconique qu'est celui du drame, mais nous
remarquerons cependant que l'exigence qu'on pose à l'acteur, de bien
choisir les phonies qu'il produit sur la scène, semble concerner la dénotation
de l'anecdote de l'œuvre au moyen du code iconique plutôt que la connota-
tion de son contenu esthétiq"ue: la dénotation de l'anecdote exige en effet
que l'imitation soit.bonne; il faut donc, lorsqu'on imite une situation où a
lieu un acte de parole -de même d'ailleurs que lorsqu'on imite n'importe
quel autre comportement du «personnage» - , que l'acteur produise une
phonie qui aurait pu être le signal que le personnage produit dans la
situation imitée. ,
Langue et style 113

L'œuvr~ dramatique n'étant donc pas une œuvre littéraire, l'exception


qu'elle paraissait constituer n'en serait pas une et la conclusion à laquelle
nous sommes arrivé pour le roman et la poésie serait v:alable pour l'œuvre
littéraire en général: la dimension du style de l'acte sémique qui résulte du
choix des signaux n'y joue qu'un rôle très modeste dans 1a communication
duc.on tenu artistique et, en tôut cas, ce. choix est réservé à l'auteur. Ce serait
l'autre dimension du style d~ l'acte sémique, celle qui résulte dÙ choix des
sèmes et dans laquelle l'exécutant n'intervient évidemment pour rien, qui
constituerait par conséquent "le moyen principal de cette communication.
L'explication de ce rôle prédominant que la dimension en question tient
dans la communication littéraire se trouve peut-être dans certaines implicà-
tions du choix dont elle résulte, et que nous analyserons dans la suite.
Remarquons en premier lieu qu'en choisissant, parmi les sèmes de la
langue employée capables de transmettre le message, celui dont il sé servira
effectivement pour le transmettre, l'émetteur choisit la classe 'à laquelle
devra appartenir le signal à produire. Ce choix qu'implique le choix du sème
contribue sans doute dans une mesure importante à la communication du
contenu esthétique de l'œuvre poétique, mais semble le faire dans une
mesure beaucoup plus réduite. lorsqu'il s'agit d'une œuvre romanesque.
Quoiqu'il en soit, le choÎX du sème implique encore un autre choix dont
l'importance nous semble, de loin, bien plus grande, pour la poésie san's
doute aussi bien que pour le roman. « Concevoir» une chose, c'est la
reconnaître comme appartenant à l'extension d'un concept, c'est-à~dire à
une classe. Pour transmettre le message l'émetteur doit donc le concevoir
d'une façon déterminée, puisqu'il doit le reconnaître comme membre de
· la classe de messages qui constitue le signifié du sèine employé. Il s'ensuit
que, lorsqu'il peut choisir entre plusieurs sèmes pour transmettre un
message, l'éinetteur, en en choisissant u.q, choisit en même temps la façon
dont il conçoit ce· message pour le transmettre. 138 Dans l 'œuvre littéraire
l'aneédote est constituée par les mes~ages dénotés dansJes.actes de parole
qui constituent cette œuvre. Le choix des sèmes qui serviront pour dénoter
l'anecdote implique par conséquent, 1,elon ce que nous venons de voir, le_.
choix par l'auteur de la façon dont il la conçoit. Je serais tenté de conclure

138 Cette conclusion, ainsi que la suivante (<< Le choix des sèmes qui serviront...») sont

apparues au cours d_'une discussion avec Ezra Heymann.

\
114 Luis J. Prieto

que c'est là que se trouve la raison principale de l'importance que possède,


pour la communication du contenu esthétique de l'œuvre littéraire, la
dimension du style qui résulte du choix des sèmes. On peut voir dans ces
conclusions l'ébauche d'une reformulation de la vieille théorie du« fond)> et
la «forme)). Seulement, telle qu'elle serait .reformulée ici, cette théorie
impliquerait, d'une part, que le fond et la forme n'appartiennent pas 1'un au
plan du contenu, l'autre au plan de l'expression, mais qu'ils se situent l'un et
l'autre sur le plan du contenu; et, d'autre part, que le moyen principal de la
. communication du contenu esthétique de l'œuvre n'est ni le fond en lui-
même ni la forme en elle-même, mais leur relation, qui est une relation
entre individu et classe, donc, une relation entre concret et abstrait.

Postface à «Langue et style»

Cet article constitue la première de plusieurs tentatives que j'ai faites pour rendre
plus précise la notion de «connotation», la dernière en date, mais pas. forcément la
plus acceptable pour le lecteur, en étant l'article« Signe et instrument>), reproduit
ci-dessous.
Malgré la note de la page 96, dont il aurait suffit' de tirer les conséquences
pour en être délivré, jè suis encore prisonnier, dans « Langue et style», de l'empi-
risme et du mirage de l'objet «èoncreh: l'incertitude ne vient pas de deux faits,
mais de deux classes de faits 139 (fussent-elles unimembres: mais ce terme a-t-il
vraiment un sens?); on ne choisit pas entre deux faits, mais entre deux classes de faits
ou, ce qui revient au même, entre un fait appartenant à une classe et un fait
appartenant à une autre classe.
Des amis acteurs, metteurs en scène du acteurs-metteurs en scène m'ont fait de
très utiles remarques à propos de ce que je dis sur l'acteur et en général sur le drame.
Même si je ne suis pas encore en conditions de faire une révision de fond des idées
que j'expose à ce propos, ils m'ont cependant convaincu du besoin d'une telle
révision. Mais ils n'ont pas ébranlé ma certitude quant à la conclusion à laquelle je
tiens le plus, que le dialogue sur scène n'est pas parole, mais imitation de parole. 140
Enfin, c'est un agréable devoir que d'insister sur l'influence décisive qu'ont
exercée sur ma façon d'aborder le problème de la connotation les discussions
soutenuès, à la place Zabala de Montevideo et ailleurs, avec Ezra Heymann.

1
139 V. «Semiologia», dans l'Enciclopedia del Novecento.
1 4 o Cf.·cl•dessous, p. 135.
1
NOTES POUR UNE SÉMIOLOGIE
DE LA COMMUNICATION ARTISTIQUE*

Sous le terme de «sémiologie» on comprend des domaines de recherche


très variés et cependant apparentés.
D'abord, le domaine de la communication. La sémiologie de la
communication est en fait une sorte d'extension de la linguistique, dont le
but n'est pas, comme on a pu le penser, celui d'étudier des codes d'un intérêt
si« dérisoire» que le code routier, mais celui d'étudier la communication en
général. Elle ne se propose donc pas 0 de décrire des codes réels, mais de
calculer des codes possibles, et cela, en premier lieu, pour mieux com-
prendre la spécificité et l'originalité du phénomène linguistique dont
personne, bien entendu, n'a mis en doute l'intérêt.
Il y a ensuite une sémiologie de la signification, dont le domaine est
beaucoup plus vaste, embrassant tout ce que j'appellerai ici la « cérémo-
nie»: tous nos comportements, du fait que nous vivons en société,
deviennent significatifs, deviennent des cérémonies, et il est possible par
conséquent de les étudier en utilisant pour cela les méthodes élaborées pour
l'étude de la signification linguistique ou, mieux encore à mon· avis, les
méthodes de la sémiologie de la communication.
Il y a enfin un troisième domaine qui se trouve, probablement, pour
ainsi dire à cheval entre les deux autres, et qui est celui de la sémiologie de la
communication artistique. A cheval entre les deux autres, dis-je, parce que,
si bien d'une part, commeCla désignation même de cette branche de la
discipline le postule déjà, le phénomène artistique est probablement un
phénomène communicatif, qui relèverait donc, s'il en était ainsi, de plein

* Publié pour la première fois dans Werk, an.née 58, n° 4 (Zurich, 1971), pp. 248-251,
dans le cadre·d'une enquête sur« Architecture et sémiotique» organisée parBruno Reichlin et ·
Fabio Reinhart.
116 · Luis J. Prieto

droit de la sémiologie de la communication, la communication y résulterait


d'autre part, comme nous le verrons plus loiri, du choix délibé;ré des .
cérémonies, c'est:-à-dire de ce qui constitue d'après ce que nous venons de
dire l'objet de la sémiologie de la signification.
La sémiologie de la communication artistique est sans doute la branche·
de la discipliné qu(se lieurte au plusgrand nOil)bre de difficultés. II n'est,
pour,commencer, nullement certain que ce soit effectivement de phéno-
mènes communicatifs qu'elle a à s'occuper. Mais, même si cela venait à
être démontré et que l'on pouvait être sûr que l'art est une forme de
communication, il resterait encore le problème du traitement objectif des
contenus transmis dans cette' éommunication, traitement beaucoup plus
dif;ficile que celui, pourtant déjà bien loin d'être facile, des contenus
linguistiques. Le comportement du récepteur, en effet; permet finalement
de vérifier de façon objective lés signifiés des énoncés' 'de. la langue, tandis
que rien ne semble permettre mae v~rification semblable en ce qui concerne
les contenus artistiques. ·
· On s'explique )Jien que la sémiologie de la communication artistique ne
soit qu'à ses débuts, à sa préhistoire. Sa construction, cependant, ne pourra
qu'aider l'artiste à mieux comprendre ce qu'il fait et surtout l'homme en
général à mieux connaître une partie fondamentale de son activité, à le
délivrer des mythes, hérités ou non, dont Pont chargée nos sociétés et à
prévenir les nouveaux mythes dont risquent de la charger les sociétés
futures.
Les lignes qui suivent ne sont que des notes sur le siijet, qui ne forment
pas nécessairement un tout structuré, et dans lesquelles j'essaie de
présenter ce que je ne saurais nullement considérer comme des thèses à
défendre, mais comme des hypothèses à explorer. J'espère avec ces notes
. susciter la discussion sur les fondements de cette branche de la sémiologie,,
fondements soqvent négligés au profit de recherches plus particulières et,
peut-être, plus stimulantes dans l'immédiat, mais condamnées à mon avis à
piétiner sur des appwximations plus ou moins intuitives· tant qu'elles
manqueront d'une base solide s-ur laquelle s'appuyer._

l. Ce qu'on appelle !'«utilité» 9'rin outil est une clàsse, la classe des
opérations que l'on peut exécuter par son moyen. L'utilité d'un outil doit
donc être distinguée des opérati_ons concrètes qu.'on exécute en se servant
La communication artistique 117

de lui, qui se trouvent, à l'égard de celle-là, dans le rapport où se trouve en


général un objet à l'égard d'une classe dont il est membre. Deux outils
peuvent servir l'un et l'autre pour exécuter une même opération tout en
ayant des utilités différentes. Ainsi un simple tire-bouchon et un tire- ·
bouchoi:rdécapsuleur peuvent servfr l'un aussi bien que l'autre pour
exécuter l'opération de déboucher une bouteille de Bordeaux, et cette
opération appartient donc à l'utilité de l'un aussi bien qu'à l'utilité de
l'autre; mais cela n'empêche pas évidemment que l'utilité du simple tire-
j
bouchon et celle du tire-bouchon-décapsuleur soient distinctes. Il y a en
effet des opérations comme, par exemple, celle de décapsuler une bouteille 1
de bière, que l'on peut exécuter avec le dernier mais non pas avec le premier
et qui appartient donc à la classe d'opérations que constitue l'utilité de l'un
mais non à celle que constitue l'utilité de l'autre. ·

2. Les signaux, parmi lesquels on doit compter les suites de sons ou


«phonies» quel' on produit lorsqu'on parle, sont des outils, et les opérations
qu'on exécute èn se servant d'eux consistent à transmettre des messages. Cé
qu'on appelle le «signifié» d'un signal n'est que son utilité, c'est-à-dire la
cla~se des messages qu'on peut tran~mettre par son moyen. Les mêmes
remarques faites ci-dessus pour l'outil en général et son utilité sont valables
pour le cas particulier que constituent les signaux et leurs signifiés. Pour
exécuter, par exemple, l'opération d'annoncer l'arrivée de l'autobus à la
personne qui l'attend avec môi je peux prononcer la phrase Il arrive aussi
· bien que la phrase Le bus arrive. L'opération en question figure donc parmi ·
les_membres dé l'utilité (le signifié) dela phonie queje prononcerais dans le
premier cas ainsi que de l'utilité (le signifié) de la phonie que je pronon-
cerais dans le dernier. Cela n'empêche pas cependant que ces utilités soient
distinctes, 1a classe de «ce qu'on peut vouloir dire» en prononçant la
première p~ase étant évidemment beaucoup plus large que la classe de« ce
qu'on peut vouloir dire» en prononçan·t la dernière.
Dans la suite je parlerai d'outil; d'utilité et d'opération en général,
étant entendu que, sauf avis contraire, ce qui sera affirmé est applicable à
· tout butil, à son utilité et aux opérations qui composent ceile-ci indépen-
damment du fait que l'outil en question, soit un signal ou un outil qui n'est
pas un signal.
r.

118 Lµ,is J. Prieto

3. J'entends par «concevoir» un objet, le reconnaître comme membre de


l'extension d'un concept ou, ce qui est exactement la même chose, comme
membre d'une classe. Or, du fait qu'un outHpossède toujours une utilité et
que celle-ci est une classe à laquelle appartient nécessairement une
opération qu'on exécute en se servant de lui, l'exécution d'une opération
suppose-toujours une façon particulière de concevoir celle-ci qui dépend de
l'outil dont on se sert pour l'exécuter. Si, en effet, on se sert d'un outil
déterminé pour exécuter une opération, on reconnaît nécessairement
l'appartenance de celle-ci à la classe des opérations que l'on peut exécuter
en se servant de l'outil en question, c'est-à-dire à son utilité .
. En choisissant donc, parmi plusieurs outils à utilité différente mais
servant tous à l'exécution d'une opération déterminée, celui dont on se sert
effectivement pour l'exécuter, on choisit en même temps une façon particu-
lière de concevoir cette opération. Or je crois pouvoir expliquer par ce
double choix, par ce choix qui implique un autre choix, quelque chose que
mentionne R. Barthes, le fait que tout comportement, « dès qu'il y a
société», devient « fonction-signe ». 141 Nos comportements, en effet, sont
'des moyens servant à des fins précises, c'est-à-dire, dans un sens large, des
outils, servant à exécuter des opérations déterminées et ayant en consé-
quence une utilité. Du moment donc que plusieurs comportements à utilité
différente peuvent servir tous à exécuter une opération déterminée, celui
dont on se sert effectivement pour l'exécuter devient l'indice- la fonction-
signe - d'une façon particulière de concevoir cette opération, celle qui
dépend du comportement choisi. Quant au terme «fonction-signe» nous
propo'sons, vu sa lourdeur, de le remplacer, et de dire, à la suite du prota~
goniste du film d'Alain Tanner Charles mort ou vif, si riche en suggestions
pour le sémiologue, que tout comportement, du moment qu'il a pu être-
choisi parmi d'autres à utilité différente, devient, en société, «cérémonie».

4. L'opération, donc, est conçue d'une façon particulière par rapport à


l'outil dont on se sert pour l'exécuter. Ce n'est pas cependant là la seule
façon dont elle est conçue. Une opération, en effet, est toujours conçue
aussi, et logiquement avant, parrappôrt au butqu'on se propose d'atteindre
en t'exécutant. De rétablir le parallélisme des phares d'une voiture, par

141 R. Barthes, "Éléments de sémiologie», Communications, vol. 4, p. 106.


La communication artistique 119

exemple, est une opération que, l'on conçoit d'abord par rapport à la
visibilité nécessaire sur la route, au procès-verbal que l'on risque, etc. Mais,
au moment de l'exécuter, on la conçoit aussi par rapport à l'outil employê.
Ainsi l'opération citée dans notre exemple peut être conçue, par rapport à
l'outil employé, c'est-à-dire en tant que membre de son utilité, comme étant
«la même chose» que, par exemple, l'opération de redresser un pare-choes;
mais il est évident que, par rapport au but poursuivi, l'opération de rétablir
le parallélisme des phares ne saurait être conçue comme étant «la même
chose» que celle de redresser un pare-chocs. Il en va de même lorsque, par
exemple, on prononce la phrase Ji arrive pour annoncer l'arrivée du bus. Ce
faisant on reconnaît certes l'appartenance de cette opération à l'utilité
(signifié) de la phonie produite, ce qui veut dire qu'on la reconnaît comme
étant « là même chose» qué tout autre message appartenant également à
cette utilité,« la même chose», par exemple, que l'annonce de l'arrivée d'un
cortège. Mais ces deux annonces, conçues com111_e « la même chose» par
rapport à la phonie mentionnée, ne sauraient l'être aussi par rapport au but
que l'on se propose en fai&ant l'une ou l'autre: à preuve que si l'inter-
locuteur, lorsqu'on essaie de lui annoncer l'arrivée du bus en prononçant là
phrase JI arrive, comprend qu'arrive le cortège ce qui se manifeste, par
exemple, dans le fait qu'au lieu de sortir son ticket il commence à
applaudir-, on considère que l'opération a échoué.
La double conception que l'on a de toute opération que l'on exécute,
d'une part par rapport au but poursuivi, d'autre part par rapport à l'outil
employé - c'est-à-dire, ce qu'on pourrait appeler en termes linguistiques
la double «pertinence>> à laquelle on la soumet - me paraît constituer un
fait fondamental pour la sémiologie. .

5. Que nous le voulions ou non, le ehoîx de l'outil dont on se servira pour


exécuter une opération devient nécessairement cérémonie, c'est-à-dire
l'indice d'une façon particulière de concevoir cette opération, façon de la
concevoir qui vient s'ajouter à celle qu'on en a déjà par rapport au but
poursuivi. Mais ce choix n'est pas nécessairement fait avec le propos
délibéré de fournir cette indication. Je propose, comme hypothèse de
travail, de dire qu'il y a un phénomène «artistique» toutes les fois què
quelqu'un- l'artiste choisit, en le produisant à l'occasion lui-même, un
outil destiné à l'exécution d'une. opération déterminée, avec le propos

' 1
120 Luis J. Prieto

délibéré d'indiquer par èe choix, c'est-à-dire de communiquer par son


moyen, la conception particulière de l'opération qui résulte de son rapport
avec Foutil choisi. Ce serait donc le choix délibéré, à des fins comm9nicà-
tives, des cérémonie~, qui se trouverait à la base du phénomène·artistique:
la cérémonie qu'on choisit pour exécuter une opération serait ainsi le
véhicule, le signal de la communicatioµ àrtistique.

6. A la base de toute communication artistique il y aurait donc une


opération que l'on exécute: Or cette opération peut être elle-même m1:e
opération communicative. Dans ce cas l'outil dont le choix constitue le
signal de la communication artistique est lui~même un signal, le signal de
l'opération communicative qui est à la base de la communication artistique
en question. On parle alors de communication « connotative » pour se
référer à celle-ci et de communication <<dénotative» pour se référer à
celle-là. Mais il se peut aussi, bien entendu, que l'opération dont la
cérémonie constitue le signal de la communication artistique ne spit pas
elle-même une opération communicative: habiter, s'assoir, etc., ne sont pas,
par exemple, des opérations communicatives, mais cela n'empêche pas que
la cérémonie choisie pour les exécuter - l'outil: maison ou chaise, créé
pour cela - soit, elle, le véhicule d'une communication artistique,
c'est-à-dire d'une communication analogue de la communication connota-
tive définie ci-dessus, même si elle n'a pas à sa base une autre opération
également com~unicative qui -serait, par rapport à elle, dénotative.

7. C'est en relation à la façon dont on conçoit une opération par rapport


au but qu'on se propose d'atteindre en l'exécutant, façon de la concevoir
que j'appellerais volontiers «idéologique», que la conception de cette
même opération, communiquée par l'artiste à travers le choix de l'outil
servant à l'exécuter, prend, à mon avis, son sens. Les «conditions» du
concours pour la construction d'un bâtiment, par exemple, de même que
ce ·que le futur propriétaire « veut que ce soit sa maison», constituent la
conception donnée d'avance, la conception idéologique de l'opération dont
l'exécution est faite·au moyen des outils que sont le bâtiment ou la maison,
et c'est en relation avec elle que possède un sens la conception de cette
opération que l'artiste communique en choisissant, parmi tous les bâtiments
possibles satisfaisant les conditions du concours ou parmi toutes les maisons
La communication artistique 121

capables de contenter son client, le bâtiment ou la maison qu'il construit


effectivement. Il en va de même pour l'œuvre littéraire, pour un roman, par
exemple: pour avoir accès à son contenu artistique il faut d'abord que l'on
comprenne l'anecdote que ce roman nous raconte, car c'est en relation avec
la conception de cette anecdote que suppose le fait de la comprendre, que la
conception de cette même anecdote communiquée par l'artiste à travers le
choix qu'il fait des moyens servant à la raconter prend son sens. Cela peut
expliquer pourquoi une.combinaison i.le mots produite par une machine
ne saurait en ,aucun cas constituer une œuvre littéraire: pour qu'il y ait
communication au niveau connotatif il faut comprendre, donc c9ncevoir
d'une certaine façon, ce que l'émetteur a «voulu dire», et la machine,
évidemment, ne saurait rien «vouloir dire». On peut, également, mieux
comprendre _à partir de ce que nous venons de dire ce qu'est une architec-
ture ou une prose «banales»: l'architecture banale est celle qui produit des
outils servant à exécuter l'opération d'habiter, par exemple, qui,impliquent
une façon de c~ncevoir cette opération qui ne fait que calquer la conception
qu'on a déjà d'elle par rapport au but poursuivi, c'est-à-dire sa conception
idéologique; et, de même, une prose banale est celle dont les outils -Jes
signaux - servant à communiquer un contenu déterminé impliquent une
conception de celui-ci qui coïncide avec celle que suppose sa com-
préhension.

8. Il me paraît possible, à partir de la définition de communication


artistique que je propose, de caractériser un groupe d'arts que j'appellerai
les arts «littéraires»· et·qui seraient ceux dans lesquels l'opération qui se ·
trouve à la base de leurs produits est une opération communicative. Je
compte parmi ces ~rts la littérature, bien entendu, mais aussi la peinture, la ·
sculpture et la mimique figuratives, le cinéma, le drame, les bandes
dessinées, etc., lesquels diffèrent tous par le code employé au niveau
dénotatif mais coïncident sur un point fondameµtal: l'opération de base est
une opération comniunicative et son outil par conséquent .un signal,
c'est-à-dire une chose qui est à la place d'une autre, qui dit ou représènte
quelque chose distinct d'elle~même. Quelqu'un qui ne verratt au cinéma
que des faisceaux lumineux projetés sur un écnw, qui ne reconnaîtrait dans·
un tableau (figuratif) que des taches de peinture sur une toile, qui
n'admettrait pas que les décors d'une pièce sont quelque chose d'autre que
' 1
122 Luis J. Prieto

du carton peint, manquerait l'opération de base de ces phénomènes


artistiques, tout comme quelqu'un qui, devant une page du Don Quichotte,
ne verrait que des traits noirs sur du papier blanc.

9. D'autres arts, que j'appellerai« architecturaux», se caractérisent par le


fait qu'à la base de leurs produits se trouve une opération non communi-
cative. J'y compte bien entendu. l'architecture, mais aussi tout ce qui tombe
dans le domaine du design, domaine que les architectes ont tendance, et
pas par hasard, à s'approprier. De même que l'accès au contenÛ artistique
d'un prqduit relevant d'un art littéraire suppose, comme condition néces- ,
saire (mais non suffisante), que l'on comprenne ce qu'il représente, ce
qu'il «veut dire», l'accès au contenu artistique d'un produit relevant d'un
art architectural suppose que l'on reconnaisse à quoi il sert.

10. Il reste un troisième groupe d'arts qui pose des problèmes particuliers,
de la solution desquels dépend lljl validité de la définition de communication
artistique proposée dans la note 5. Il s'agit des arts que j'appellerai
« musicaux» et parmi lesquels je compte naturellement la musique (non
figurative), mais aussi les arts plastiques non figuratifs, la danse, etc. La
difficulté que soulèvent ces arts réside dans ce qu'on voit mal à leur propos
quelle est l'opération de base qu'on trouve cependant partout ailleurs. Dans
tous les autres arts, en effet, l'objet artistique est sans doute un outil,
servant, dans les arts littéraires, à exécuter une opération communicative et, .
dans ~es arts architecturaux, à exécuter une opération non communicative;
tandis que, dans les arts musicaux, les objets qui en relèvent n'apparaissent
pas si évidemment comme des outils. L'opération de base, dans les arts
musicaux, est-elle une opération communicative portant sur la réalité
subjective, à l'encontre de celle qui se trouve àla base des arts littéraires, qui
porte sur la réalité objective? On pourrait trouver des arguments à l'appui
de -eette hypothèse. Il n'est pas exclu, par exemple, qu'un système tonal
puisse être considéré comme un code analogique qui fonctionne au niveau
dénotatif et dont les signifiés concerneraient des tensions psychiques. Ce
code dénota.tif serait bien entendu- le même, par exemple, dans une simple
gamme et çlans une fugue de Bach ou une symphonie de Mozart, tout
comme l'espagnol est le même dans la plus banale des phrases et dans le .
Quichotte; et quelqu'un, par exemple, qui resterait insensible au fait que
1l
1

La communication artistique 123

l'accord de dominante appelle la tonique ou qui.n'aurait pas une impr.ession


d'apaisement à ente11dre le thème réexpôsé dans la tonalité principale après
le développement d'un mouvement de sonate, serait quelqu'un qui se
trouve, à !'égard d'une fugue de Bach où d'une symphonie de Mozart, dans
la même situation que, devant le Quichotte, quelqu'un qui ne connaît pas
l'espagnol. Il est peut-être possible d'en dire autant d'un système rythmique
ou, plutôt, .de penser qu'un tel système forme, avec un, système tonal, le code
servant à la communication dénotative. Mais, est-ce que dans les produits
de tous les arts compris dans ce groupe, et en particulier dans les arts
plastiques non figuratifs, on peut trouver également des systèmes rappelant
des codes analogiques, qui fonctionneraient au niveau dénotatif et qui
communiqueraient des contenus se rapportant à une réalité subjective? Il
ne semble pas possible, pour l'instant, de répondre à de telles questions que
par des conjectures.

11. 11 y a une particularité dont la présence dans les produits artistiques


littéraires ( dans le sens large défini ci-dessus) semble, de nos jours, être
. devenue la norme: l'opération communicative qui se trouve à leur base n'est
qu'un simple moyt;ln, une sorte de prétexte manquant de raison d'être én
lui-même, et dont le seul but est de servir de support à la communication
artistique ( connotative). La considération de cas, anciens ou modetnes, qui
échappent à cette norme, permettra de mieux comprendre en quoi consiste
cette particularité. « Ce que veut dire}}, par exemple, l'auteur d'un film
documentaire artistique, comme La Hora de los homos de Solanas ou Nuit
et brouillard de Resnais, n'est pas seulement ce qu'il dit sur le plan
connotatif. Le contenu communiqué par un tel film sur le plan dénotatif
constitue une fin en lui-même, c'est-à-dire que l'opération consistant à le
transmettre n'est pas un simple prétexte pour la communication artistique,
mais possède une raison d'être autonome. L'art religieux pour le croyant, le
portrait du père pour ses enfants, ce sont encore là des exemples de produits
artistiques littéraires où la communication de base, c'est-à-dire la commu-
nication dénotative, a une raison d'être qui n'est pas seulement celle de
servir de support à la communication sur le plan connotatif. Rien de
semblable ne saurait évidemment être dit à propos de films comme, par
exemple, Les Amants de L. Malle ou à propos de tableaux comme, par
exemple, Les Joueurs de cartes de Cézanne.
124 Luis J. Prieto

12. Les arts architecturaux semblent avoir presque totalement échappé à


cette sorte de <(parasitation}) de l'opération qui est à la base de leurs
produits. Les arcs de triomphe, sorte de simulacre de l'outil de l'entrée,
c'e~t-à-dire de la porte, un objet de maison, par exemple un plateau,
purement «décoratif», c'est-à-dire qui ne servira jamais comme plateau,
sont parmi les rares exemples.que l'on peut citer de produits artistiques
architecturaux où l'opération de base n'est qu'un support pour la commu-
nication artistique, manquant de toute raison d'être autonome. Il serait
cependant intéressant d'étudièr les styles architecturaux en tenant compte
du degré de «parasitisme}) des éléments qui les caractérisent: est-ce que,
par exemple, la colonne renaissance, qui ne soutient rien, s'apparente
sémiologiq~ement au film non documentaire de nos jours?

i
Î
SÉMIOLOGIE DE LA COMMUNICATION
. ET
SÉMIOLOGIE DE LA SIGNIFICATION*

Les deux tendances principales que manifestent les tentatives faites


jusqu'ici pour donner réalité au projet, saussurien d'une science générale
des signes, dont la linguistique ne serait qu'une partie et que l'auteur du
Cours baptise du nom de« sémiologie», coïncident en situant l'objet de la
discipline à l'intérieur du domaine des «indices», c'est-à-dire des faits
capables de yéhiculer une connaissance qui va au-delà dela simple connais-
sance d'eux-mêmes. Elles divergent par contre quant à la délimitation de
cet objet. Pour Eric Buyssens, qui, avec son ouvrage Les Langages et le
discours, 142 fait en 1943 le premier« essai de réaliser le vœu de Saussure»,
les limites de l'objet de la sémiologie sont celles de ce qu'il appelle la
«communication». Roland Barthes, par contre, qui est le principal repré-
sentant de la seconde des tendances mentionnées, signale, dans la
«Présentation» du 4 e volume de la revue .communications, 143 le besoin de
ne pas confondre «communication» et «signification», et voit dans cette
dernière la marque distinctive de l'objet de la sémiologie. Si nous voulons
donc bien caractériser ces deux tendances, il nous faut tout d'abord préciser
les notions de .«communication» et de « signification».
Dans un sens strict, dans le sens, par exemple, où l'on dit qu'au moyen

* Publié pour la première fois en italien comme Préface à l'édition en itaiien de Messages
et signaux (L. Prieto, Lineamenti di semiologia, Bari, Editori Laterza, 1971).
142 Bruxelles, Office de Publicité. Le livre a été réédité en 1967 sous le titre La Commu-

nication et l'articulation linguistique, Bruxelles et Paris, Presses Universitaires de Bruxelles et


Presses Universitaires de France. Je préfère cependant la première édition, à laquelle se
réfèrent mes citations.
143 Pp. 1-3. En plus de la «Présentation», Barthes publie dans ce volume de Communi-

cations deux importantes études auxquelles nous nous référerons souvent dans la suite: les
« Éléments de sémiologie», pp. 91-135, et la« Rhétorique de l'image», pp. 40-51.
\.

126 Luis J. Prieto

de la langue nous nous communiquons, la notion de «communication» doit


être définie à mon avis comme l'établissement d'un rapport social entre
deux personnes grâce à un indice que produit l'une d'elles et au moyen
duquel elle fournit à l'autre une indication conceniant ce rapport social. Un
rapport social pouvant être établi au moyen d'un tel procédé semble devoir
être nécessairement soit une «information» - ·c'est-à-dire, un rapport
social comme celui qui existe lorsqu'une personne essaie de faire savoir ,
quelque chose à une autre - , soit une <~injonction» - c'est-à-dire un
rapport social comme celui qui existe lorsqu'une personne essaie de faire
faire quelque chose à une autre-, soit enfin une « question» - c'est-
à-dire un rapport social comme celui qui existe lorsqu'une personne
requiert d'une autre une information ou une injonction. 144 On voit que dans
tous les cas il s'agit d'un rapport asymétrique, où l'une des personnes inter-
venant joue un rôle actif et l'autre un rôle passif. La première, qui est bien
entendu celle aussi qui produit l'indice, est appelée l' «émetteur» de l'acte
communicatif ou « acte sémique»; l'autre, celle qui interprète l'indice, est
appelée à son tour le «récepteur». Le rapport social, information,
injonction ou question, est le« message», et l'indice que produit l'émetteur
et qui «transmet» le message est le «signal». La sémiolof1:ie telle gue la
conçoit Bu_yssens_, gui se propose l'étude des phénomènes communicatifs et
que j 'ap_Eeller ai de ce fait ·la~< !émiologie- de la communication.», s'occupe-
rait donc seulement de ceux des indices gui sont des signaux.
-,, Buysséns distingue, d'une part, ce qu'on peut appeler les indices
144 Dans la première édition de son livre (p. 10 et passim), mais non dans la dernière,

Buyssens compte un autre type de rapport social qu'on pourrait établir au moyen d'un signal,
celui qu'il y a lorsqu'une personne interpelle une autre. Il farit remarquer, cependant, que
jàmais une pérsonné n'interpelle une autre sans l'informer de quelque chose, l'enjoindre à
quelque chose ou l'interroger à propo_s de quelque chose. Un énoncé ne comportant qu'un
vocatif, comme, par exemple, Garçon!, ne peut en effet être utilisé qu'à condition que les
circonstances suffisent au récepteur pour coniprehdré quelle information, quelle injonction ou
quelle question on essaie de lui transmettre (par exemple, « injonction d'approcher»}.
Autrement le récepteur réagira avec un Quoi? qui prouve l'échec 'de l'acte sémique ou, du
moins, qu'une fois interpellé il attend automatiquement une information, un injonction ou une
question. Il me semble évident d'autre part que, du moment qu'il y a information, injonction ou
question il y a interpellation. Le fait qu'il y a des énoncés qui ne comportent pas de vocatif ne
prouve pas le contraire, puisqu'un tel énoncé ne peut être employé que dans des circonstances
qui indiquent qui est-ce la personne interpellée. On ne saurait donc compter l'interpellation
comme une «modalité» particulière de la communication. N'y ayant pas d'interpellation sans
communication ni de communication sans interpellation, l'une et l'autre sont eïîfa1t la même
chose: être inte ellé n'est en définitive nen d'autre que d etre reqms comme terme d'un
rapport social e ty e information, de t e in onction ou e e uestion.
Communication et signification 1'27

. naturels ou spontanés et, d'autre part, les indices intentionnels, 145 et


identifie les signaux à ceux-ci. Cela imm.igue d'admettre qu'un indice inten-
tionnel se réfère toujours à un message qu'on essaie de transmettre Ear son
moyen, et que c'est seulement par l'intermédiaire de ce message qu'il se
réfère à une autre quelconque réalité. Or Buyssens a bien raison de fairé .
une telle identification. Il est évident que l'intercalation nécessaire d'un
message entre un indice intentionnel et une autre quelconque réalité se
vérifie,,par exemple, dans le cas d'une suite de sons ou «phonie» comme
[don· mwa 1e livr], qu'on produit lorsqu'on prononce la phrase Donne-moi le
livre, et de même dans le cas d'une phonie comme [u e 1e livr?], qu'on
produit lorsqu'on prononce la phrase Où est le livre?: dans ces cas l'indice
intentionnel ne se réfère, par exemple, au livre, qu'à travers l'injonction ou
à travers la question qu'il concerne en premier lieu. Mais une telle interca-
lation se vérifie également, malgré ce qui peµt paraître à première vue, dans
un cas comme celui de la phonie [il plœ ], qu'on produit lorsqu'on prononce
la phrase Il pleut. Si, en effet, l'indicç intentionnel qu'est la phonie men-
tionnée se référait directement à la pluie, l'indication qu'il fournit serait la
même que fournit, par exemple, le bruit de la pluie sur le toit. Or cela n'est
pas le cas: tandis que le bruit de la pluie indique que ce phénomènè
météorçlogique a actuellement lieu, la phonie [il plœ] indique quant à elle
que celui qui la produit essaie de nous faire savoir qu'il pleut. Nous en
voyons une preuve dans le type de mensonge, très différent, qui est possible
' .
dans un cas et dans l'autre: si quelqu'un imite; d'une façon ou d'une autre, le
bruit de la pluie pour nous faire croire qu'il pleut, on a affaire à un indice
« faussement spontané», c'est-à-dire à un indice intentionnel qui ne fournit
cependant l'indication que celui qui le produit essaie de fournir par son
moyen qu'à condition qu'il apparaisse comme spontané; la phonie [il plœ ],
par contre, qu'il fasse beau ou qu'il pleuve, indique toujours que celui qui la
produit informe qu'il pleut, et c'est précisément pour ceia que, dans le
premier cas, on peut dire que l'information qu'il transmet est mensongère.
La distinction, que nous venons de. faire, entre un indice faussement
spontané et un indice intentionnel qui fournit une information fausse, nous
permet, en faisant apparaître une exception à ce qui a été dit sur le caractère
nécessairément communicatif de l'indication intentionnelle, de mieux.

145 Les Langages et le discours, pp. 9-11.


128 Luis. J. Prieto

préciser ce qu'il faut entendre par «signal». Comme Buyssens le fait


expressément remarquer, 146 lorsqu'une personne se propose d'indiquer
quelque chose à une autre au moyen d'un indice faussement spontané,
même si elle réussit à le faire et malgré le caractère intentionnel de l'indice,
elle ne ~communique pas avec cette autre personne. Il ne suffit donc :eas
qu'un indice soit produit intentionnellement pour qu'il constitue un signal,
il faut encore pour cela qu'il puisse être reconnu « par le témoin comme un
moyen, non comme une manifestation involontaire». '
La notion d'indice « faussement spontané» établie ci-~essus peut nous
permettre aussi de faire quelques remarques à propos de l'objection à
laquelle se prête évidemment notre définition de« signal», de se fonder sur
quelque chose comme l' «intention», dont la présence peut si difficilement
être vérifiée de façon objective. Il y a là sans doûte un problème que la
sémiologie devra un jour résoudre, mais dont l'importance réelle est loin
d'être celle que l'on peut supposer à première vue. Le même problème se
pose d'ailleurs dès qu'on essaie de définir des notions comme celles de
«moyen>> ou «instrument», qu'on emploie cependant sans guère
d'appréhensions: c'est en définitive le problème de vérifiér quand il y a un
but et quand il n'y en a pas. Or ce problème n'est pas un de ceux qui
occupent une place centrale dans la sémiologie. La tâche de celle-ci n'est
pas de vérifier. si dans un cas particulier il y a ou non production d'un signal,
màis, s'il y a un signal, c'est-à-dire un indice qui, tout en étant intentionnel,·
n'est pas un indice faûssement spontané, de déterminer comment il fonc-
tionne et sur quoi peut porter Findication qu'il fournit.
Un indice comme celui que constitue le bruit de la pluie, utilisé déjà
comme exemple, est ce qu'on peut appeler un indice «naturel»: un indice
naturel est celui dont la relation avec !'indiqué et par conséquent capacité sa
d'être un· indice sont données' naturellement. 147 Dans d'autres cas, par
contre, l'indice acquiert, dans une société déterminée, sa capacité d'êtr~n
indice, parce que c'est la société elle-même gi.µ institue le lien gui l'unit à
son indiqué: on dira dans ces cas que l'indice est ,< con.Y,entionn.el ». Ainsi,
pour ne citer pour l'instant qu'un exemple facile, la position relative

146 Ibid.' p. 11.


En appelant« naturel» un tel indice nous ne nions pas, bien entendu, que même s'il est
14.7
naturellement lié à son indiqué et possède donc naturellement la capacité d'être indice, il ne le
devient effectivement que par un processus qui ne saurait être que social.
Communication et signification 129

qu'occupent deux personnes marchant ensemble sur le trottoir (côté rue ou


côté immeubles, côté droit ou côté gauche, etc.) peut être l'indice, par
exemple, d'un rapport hiérarchique entre elles, et cela certainement parce
q u" entre. cette position relative et ce rapport hiérarchique il y a une relation;
il est évident cependant que cette relation n'est pas naturellement donnée,
mais socialè'm ent instituée. Nous croyons pouvoir définir la «signification»,
- qui, comme nous l'avons vu, caractérise, selon l'une des deux grandes
tendances de la sémiologie gui se réclament du projet saussurien, l'objet de
cette discipline - comme la relation gu'il y a entre un indice et son indiqué
lorsque cette relation n'est pas naturelle mais a été instituée par un groupe
soci4!. Nous appellerons la sémiologie, telle que la conçoivent les tenants de
cette tençlance, la « sémiologie de la signification)). Puisque la signification
caractérise son objet, cette sémiologie devrait s'occuper, d'après ce que
nous venons de voir, de ceux des indices qui sont conventionnels, c'est-
à-dire de ceux des indices qui ont acquis, dans une société déterminée, leur
capacité d'être indices.
Tous les signaux, dans le sens où le terme a été défini ci-dessus, sont
certainement des indices conventionnels. Mais l'exemple mentionné
ci-dessus l'a déjà montré-· il y a des indices conventionnels qui ne sont pas
des signaux. Or, si tel est le cas, c'est parce que, comme le dit Barthes, « qès
qu'il y a société, tout usage [c'est-a-dire tout comportement] est converti en
signe de cet usage [de ce comportement]». 148 C'est l'étude du phénomène
auquel Barthes se réfère dans le passage cité et qu'il appelle la « sémanti-
sàtion)) des comportements, qui confère son importance à la sémiologie de
la signification. Il n'est bien entendu pas que;,tion d'essayer ici de découvrir
les mécanismes de cette sémantisation; Je voudrais cependant ajouter à ce
qui dit Barthes une précision: if me semble indispensable, pour qu'un
comportement devienne signe, que ce comportement, qui a nécessairement
une fonction, c'est-à-dire, vise un but, ne soit pasJe seul pouvant satisfaire
cette fonction, atteindre ce but. Il faut, en d'autres termes, pour qu'un
comportement se «sémantise>>, qu'il possède un style.
Un comportement qui devient, du fait de la sémantisation, un signe, est
appelé par Barthes une «fonction-signe». 149 Je pense que l'on gagnerait à

148 « Éléments», p. 106.


149 Ibid.
13 0 Luis J. Prieto

remplacer ce terme d'emploi malaisé par cebü de« cérémonie>>, avec lequel
Alain Tanner, à travers les paroles du protagoniste de son film Charles mort
ou vif, désigne à peu près la même chose: de s'habiller, de se nourrir, de
marcher ou de s'asseoir, qui sont des comportements dont la raison d'être,
comme la raison d'être de tout comportement, est, à l'origine, celle de
satisfaire une fonction, deviennent, du fait de la sémantisation, la cérémonie
de s'habiller, de se nourrir, de marcher ou de s'asseoir. Bien entendu,il est
possible que la fonction dont la satisfaction est la raison d'être d'un compor-
tement soit une fonction communicative et que le comportement en
question consiste donc en la production d'.un signal. Rien n'empêche que la
sémantisation agisse dans ce cas comme elle agit pour tout comportement
susceptible d'avoir un style et que communiquer devienne par conséquent
la cérémonie de communiquer: il se produit ainsi le phénomène appelé
«connotation)), sur lequel nous aurons à revenir.
D'après les définitions que nous avons proposées, la linguistique, la
sémiologie de la communication et la sémiologie de la signification consti-
tueraient donc trois disciplines dont les objets respectifs s'emboîteraient
l'un dans l'autre dans l'ordre dans lequel elles ont été mentionn,ées: la
sémiologie de la communication étudierait tous les faits qu'étudie la
linguistique, c' est-à-dirè les signaux linguistiques, mais aussi les signaux non
linguistiques, que cette discipline-cin' étudie pas; la sémiologie de la signifi-
cation étudierait tous les faits qu'étudie la sémiologie de la communication,
c'est-à-clire les signaux, mais aussi les indices conventionnels qui ne sorit pas
des signaux et que la sémiologie de la communication, par. conséquent,
.n'étudie pas. Cette distribution des tâches respectives de la linguistique, la
sémiologie de la communication·et la sémiologie de la signification, qui peut
paraître claire, pose cependant certains problèmes.
Le premier que nous considérerons ici est celui de la place qui revient,
dans la distribution mentionnée, aux objets artistiques- parmi lesquels je
compte, bien entendu, les objets littéraires. Il ne saurait y avoir de doute, il
me semble, que ces objets sont qes objets significatifs. Quelques-uns
d'entre eux, notamment les objets littéraires, sont aussi, sans doute, des
objets communicatifs. Mais d'autres questions se posent à propos de ces
objets auxquelles on ne peut répondre que par des hypothèses de travail.
C'est le cas notamment de deux questions que je considère comme typiques
dans le sens qu'elles résument le problème: les objets littéraires, qui sont
1

132 Lurs J. Prieto

représentants de ce type d'objets artistiques seraient certainement les


objets architecturaux.1so
Si, donc, l'hypothèse avancée et les conclusions que j'en tire sont
valables, l'étude des objets artistiques se situe dans le domaine de la
sémiologie de la communication. PÙisque, cependant, la communication
artistique utiliserait à ses fins, dans tau~ les cas, la sémantisation d'un
comportement; c'est-à-dire, puisqu'elle se fonderait toujours sur une
utilisation particulière du phénomène dont résulte la signification non
communicative, on peut supposer que la sémiologie qui concentre son
attention sur ce phénomène est mieux préparée pour son étude que la
sémiologie de la communication, ou, plutôt, la sémiologie n'étant jusqu'ici,
quelle qu'en soit la branche 'que l'on considère, qu'en bonne partie un
projet, que seul le développement de la sémiologie de la signification peut
rendre possible l'étude rigoureuse de l'objet artistique.
· Un autre problème qui se pose à propos de la distribution des tâches de
la sémiologie· est celui de la restriction que subit, dans la pratique, l'objet de
la sémiologie de la signification et, surtout, celui du rapport que Barthes
considère possible d'établir entr'e l'objet de la sémiologie de la signification
ainsi restreint et l'objet de la lingµistique. Selon Barthes, lorsqu'en sortant
dù domaine strictement linguistique, on essaie de l'intégrer à une
sémiologie, on trouve deux sortes de systèmes de signes: d'une part des
« codes d'intérêt dérisoire», d'autre part des systèmes de signes «doués de
véritable profondeur sociologique» .151 Barthes ne précise pas quels sont les
uns et les autres, mais, d"'une part, l'exemple qu'il fournit des premiers (le
système de signes que forment les signaùx routiers) et, de l'autre, les
systèmes de signes qu'il traite plus ou moins longuement dans ses travaux,
permettent de supposer que les systèmes de signes «d'intérêt dérisoire»
sont les systèmes communicatifs no'n linguistiques à l'exclusion des objets
artistiques, tandis que les systèmes de signes de «véritable profondeur
sociologique» sont les systèmes significàtifs non communicatifs (habille-
ment, nourriture, mobilier, etc.) et ceux que formeraient les objets plus ou
moins certainement artistiques (narration, photographie, affiche, etc.).
L'appréciation que fait Barthes des systèmes de communication non
150 L'architecture tend d'ailleurs à s'approprier de tout objet artistique se trouvant dans ce
cas: le design, notamment, devient de plus en plus une tâche d'architectes.
· 1 s1 «Présentation», pp. 1-2.
Communication et signification . 133

linguistiques ( des « codes d'intérêt dérisoire») l'amène ainsi, d'une part, à


une position à mon avis discutable, lorsqu'il met én doute l'intérêt d'une
sémiologie qui s'occupe d'eux; mais cette appréciation l'amène aussi,
d'autre part, à une restriction de l'objet de la sémiologie de la signification
qui, on ne saurait le nier, est raisonnable: cette discipline, à laquèlle
reviendrait en principe l'étude de tout indice conventionnel, qu'il soit ou
non communicatif, qu'il soit ou non linguistique, se limite dans la pratique à
l'étude des indices conventionnels qui échappent au domaine de la
sémiologie de la communication ( e.t par conséquent au domaine de la
linguistique) et des objets qui, bien que probablement communicatifs,
seraient, d'après ce que nous avons vu, plus profitablement, étudiés dans le
cadre de la signification en général que dans celui plus restreint de la
communication .
. Le problème se pose cependant lorsque Barthes, qui, à ce qu'il semble,
reconnaît aux systèmes de communication non linguistiques un caractère
autonome à l'égard du «langage» (c'est le terme qu'il emploie), considère
au contraire que lorsqu'on passe à l'étude de systèmes de signes de
« véritable profondeur sociologique; on rencontre de nouveau le lal).-
gage ».152 Et alors, par une de ces pirouettes qui caractérisent sa pensée et
qui contribuent sans doute à son pouvoir de séduction, Barthes nous dit
qu' « il faut [... ] admettre dès maintenant la possibilité de renverser un jour
la proposition de Saussure: la linguistique n'est pas une partie, même privi-
légiée, de la science générale des signes, c'est la sémiologie qui est une partie
de la linguistique». 153 Malgré l'attrait que peut exercer ce point de vue,
je considère qu'il est insoutenable. Je suis d.'accord avec l'affirmation de.
Barthes, qu' « il n'y a de sens que nommé», 154 si avec elle l'auteur veut dire
que toute connaissance - et en particulier la construction de tout
concept - suppose une structure du même type de celle que l'on trouve
autour du signe, dans laquelle la relation qu'il y a entre deux classes, le
signifiant et le signifié, constitue ce qui confère la pertinence à la distinction
entre ces classes et les classes complémentaires respectives; et que, par
conséquent, la réalité n'acquiert de sens qu'à travers des structures de c~

.is21bid.
153 Ibid., p. 2.
154 Ibid.

1
1
Î
l

134 Luis J. Prieto

type. Mais il m'est difficile de le suivre lorsqu'il affirme, par exemple, que
« percevoir qu'une substance signifie, c'est fatalement recourir au décou-
page de la langue», 155 ce qui impliquerait que ce ne sont même pas les
signes en général, mais seulement les signes linguistiques qui détiennent le
monopole de ces structures dispensatrices de sens. Je pense, par exemple,
que, pour l'exécutant d'une opération, celle-ci possède un sens par rapport
aux outils susceptibles de servir à son exécution et ces outils à leur tour
possèdent un sens par rapport aux opérations qu'ils peuvent servir à
exécuter. Certes, il est probable qu'une langue soit un système de signes
dans leciuel on peut «traduire» toute signification, ce qui voudrait dire que
tout sens peut être «verbalisé». Mais même si une telle «verbalisation»
était toujours possible - ce qui ne me semble nullement évident-, il ne
faudrait pas en tirer la conclusion qu'elle constitue une sorte de condition
sine qua non de toute interprétation de la réalité: _les difficultés que
rencontre souvent l'exécutant d'une opération pour expliquer « ce qu'il
fait», montrent que, du moins dans des cas comme "ceux-ci, c'est a
posteriori, et grâce à un effort qui n'atteint pas toujours son but, que
certaines significations non verbales sont «traduites» dans une langue.
Est-ce l'emploi alternatif et, à ce qu'il semble, indiscriminé, des termes
«langue» et «langage», et les équivoques qui en résultent, qui a amené
Barthes à son surprenant point de vue? Parce qu'à condition qu'avec
«langage», de même que, dans le passage cité ci-dessus, avec<~ nommer»,
on se réfère, non pas à une structure spécifiquement linguistique ( comme
c'est nécessairement le cas si on dit <<langue»), mais à une structure de type
linguistique, on peut être parfaitement d'accord avec des affirmations
comme, par exemple, celle selon laquelle « le monde des signifiés [des
significations?] n'est autre que celui du langage» . 156 Mais, si cette condition
s'accomplit, c'est à une sémiologie dont la linguistique constitue une partie,
et non pas à une sémiologie qui . est au contraire contenue dans la
linguistique, que revient l'étude des significations.
Il me semble d'ailleurs que certains objets que Barthes retrouve en
étudiant des systèmes significatifs et qu'il considère linguistiques ne le sont
pas en faj.t. Ainsi dans l'affiche publicitaire de pâtes« Panzani » qu'il analyse

155 Ibid.
156 Ibid. Les italiques sont de moi.
Communication et signification 135

· dans « Rhétorique de l'image», Barthes compte parmi les signaux linguis-


tiques non seulement la légende, «marginale», imprimée en bas; mais
aussi les paroles imprimées, par exemple, sur les paquets de pâtes. 157
Or, de même que dans l'affiche il n'y a pas de véritables paquets de pâtes,
mais des signaux iconiques représentant les véritables paquets de pâtes quë
la m~nagère trouve chez son épicier, il n'y a pas non plus de véritables
paroles imprimées sur les paquets, mais des signaux, qui ne peuvent être
qu'iconiques et qui ont pour signifié les véritables paroles imprimées sur les
véritables paquets grâce auxquelles la ménagère sait, chez son épicier, qu'il
s'agit de paquets de pâtes «Panzani ». La même confusion entre des signaux
linguistiques et des (méta)signaux iconiques qui les représentent se
retrouve, à mon avis, dans d'autres cas cités par Barthes dans lesquels la
substance visuelle confirinerait d'après lui ses significations en se faisant
doubler par des signaux linguistiques. 158 Les« bulles» des bandes dessinées,
les dialogues du cinéma ou du théâtre, ne constituent pas des signaux
linguistiques, mais des signaux iconiques représentant des signaux linguis-
tiques qui auraient été émis dans l'anecdote que la bande dessinée, le film
ou la pièce en question nous transmettent, tout comme une table présente
sur la scène, photographiée dans le film ou dessinée dans la bande dessinée,
constitue un signal iconique dont le signifié est une table à laquelle, d'une
façon ou d'une autre, on a affaire dans l'anecdote mentionnée. On.voit que
la distance entre le signal iconique et son signifié peut être, selon le cas, plus.
grande ou plus petite: les« bulles», la table dessinée se trouvent plus loin de
leurs signifiés respectifs que les dialogues ou la table présente sur la scène.
Mais il y a toujours une distance, qui n'est autre que celle qu'il y a toujours
en1;!e l'acteur et le personnage, et celle encore qu'ignorent les enfants
lorsque, par exemple, ils «avertissent» la «bonne» marionnette d'un
mauvais tour que veut lui jouer la« méchante», ou les simples lorsque, par
exemple, ils essaient de lyncher l'acteur ayant joué le rôle de Judas dans une
représentation de la Passion. 159 Dans la façon dont Barthes traite, dans les
157 «Rhétorique de l'image», p. 41.
l 58 «Présentation», p. 2.
159 Lorsqu'on parle de la «musique» d'un film on se réfère des fois à des signaux

musicaux, des fois à des signaux imitatifs de signaux musicaux. Lorsqu'il s'agit de « musiqué
de fond», comme celle, par exemple, du film de R. ClémentLes Jeux interdits, on a affaire à des
véritables signaux musicaux. La «musique» ne représente pas dans ce cas une musique qui
aurait été jouée dans l'anecdote transmise par les autres signaux qui composent le film
/

136 Luis J.Prieto

«Éléments», 160 le système significatif que constitue la mode, il y a, à mon


avis, une confusion quelqu_è peu différente. Il n'y a pas, dans un journal de
modes, de «vêtemep_t écrit;,.pas plus qu'il n'y a de «vêtement photo-
graphié», mais simplement un code linguistique, par exemple le français, et
un code iconique,la photographie; utilisés comme métlt-codes du code ves-
timentaire. Même dans le défilé de modèles il n'y a pas de véritables objets
vestimentaires, mais des ( méta-)signaux icçmiques dont la distance à l'égard
de leurs signifiés respectifs -.- les véritables objets vestimentaires - est
encore cefle qui sépare l'acteur et le personnage: une preuve en est que l'imi-
tation de port d'une robe que fait le mannequin ne possède pas les connota-
tions que possède le port véritable de cette même robe. La mode comme sys-
tème significatif n'aurait donc pas d'autre manifestation que Je vêtement
vraiment porté, e( dans cette manifestation, lalanguen'intervientpourrien.
L'affiche publicitaire considérée ci-dessus ne comporte pas seulement
des signaux iconiques - parmi lesquels, comme je l'ai expliqué, je compte
les « étiquettes» - mais aussi la légende: pâtes - sauce - parmesan à
l'italienne de luxe, qui, elle, constitue à mon avis un véritable signal linguis-
tique le seul de l'affiche. Barthes attribue aux signaux linguistiques qui,
comme la légende mentionnée, « doublènt » des signaux iconiques, deux
fonctions possibles, celle d' «ancrage» et celle de «relais» .161 Pour ma part
je préférerais parler plutôt de «symbiose» et de «parasitisme» sémiolo-
giques, et cela en référence non seulement aux cas particuliers dans lesquels
un signal linguistique «double» un signal iconique, mais en général aux
rapports pouvant exister entre deux signaux appartenant à des codes
distincts quels qu'ils soient. Deux signaux seraient« symbiotiques» chacun
par rapport à l'autre lorsque chacun fait partie des «circonstances» sans
lesquelles l'autre ne saurait être «compris»: le signal gestuel consistant à
signaler de la main Un objet et la phoq,ie avec laquelle on prononce en même

( dialogues, bruits, images, etc.), mais «double» ces signaux, à ·l'égard desquels èlle se trouve
dans le même rapport où se trouvent dans la plupart des cas les gestes que fait un orateur à
l'égard des signaux linguistiques qu'il pro.duit, c'est-à-dire dans le type de rapport que j'appelle
plus loin le «parasitisme». Tout autre est le cas lorsqu'il s'agit de «musique» qui est censée ·
avoir été jouée dans l'anec.dote, comme, par ~xemple, la célèbre «Framboise» que chante
_Boby Lapointe dans Tirez'sur le pianiste, dè F. Truffaut. Il ne s'agit pas ici de sîguaux musicaux,
mais de signaux imitatifs des signaux musicaux émis dans l'anec.dote.
t6op_ 99. -
161 « Rhétorique de l'image», p. 44.
.,
-l
Communication et signification 137

temps la phrase Donnez-moi celui,-là sont, par exemple, des signaux


symbiotiques, puisque aucun n'en saurait être· «.compris» en dehors de la
«circonstance)) que constitue l'autre. Un signal serait par contre «parasi-
taire» lorsqu'il dépend d'un autre, qui serait à son égard «parasité)>;pour
être déchiffré, tandis que celui-ci n'a pas besoin, pour l'être, du concours du
premier: les signaux gestuels avec lesquels un orateur accompagne son ,
discours sont, par exemple, dans la plupart des cas, des signaux parasitaires ·
des signaux linguistiques qui constituent ce discours. Or si l'on se demande
quel est le rapport, de symbiose, de parasitisme ou, bien entendu, d'auto-·
nomie, qu'il y a entre le signai'linguistique qu'est la légende de l'affiche
« Pauzani » et les signaux iconiques qu'il accompagne, il me semble qu'il n'y
a pas de doute que celui-là parasite ceux-ci: le dessein des paquets de pâtes,
de la boîte de sauce et du sachèt de parmesàn portant leurs étiquettes
explicatives de la marque et du contenu et débordant d'un sac avec des
légumes frais, le tout baignant dans une lumière aux couleurs italiènnes.,
constitue un signal dont le sens ne laisse pas de doute, tandis que la légendé,
privée de son «hôte)>, manque évidemment de sens. Bien entendlJ., il ne
s'ensuit pas de cet exemple qu'un signal linguistique qui accompagne un
signal iconique parasite toujours celui-ci; mais il montre que le contraire
n'est pas vrai non plus.
Quelles que soient les objections que l'on fasse à propos du rapport que
Barthes établit - ou considère comme possible d'établir - entre la classe
des objets linguistiques et la classe des objets significatifs, on ne saurait en
aucun cas mettre en question l'importance, què cet auteur est le piemièr à
signaler, du processus de sémantisation des comportements qui rend
ceux-ci porteurs de signification. Il serait donc superflu· de faire ici la
défense du droit à l'existence d'une sémiologie étudiantce processus, C'est
plutôt le droit à l'existence d'une sémiologie de la communication; que je•
considère tout aussi incontestable mais que Barthes semble i:nettre en
doute, qui nécessite, de ce fait, d'être démontré. Il ne s'agit pas, à cette fin,
de discuter à propos de l'importance anthropologique et sociale des
systèmes de communication nori linguistique dans le monde contempo-
rain, 162 importance que, vu l'emploi de plus en plus intense de tels systèmes,
1 6 2 Cf G. Mounin, « Les Systèmes de communication non linguistiques et leur place dans
la vie du xxe siècle», reproduit dans Introduction à la sémiologie, Paris, Les Editions de
Minuit, 1970, pp. 17-39. ·
1

138 Luis J. Prieto

je ne considérerais pas aussi insignifiante que Barthes. De toutes façons la


sémiologie de la communication ne se propose pas d'étudier des systèmes
de communication comme .ceux que forment, par exemple, les signaux
routiers, les signaux maritimes, les signes cartographiques, etc.", du fait de
l'importance qu'ils ont en eux-mêmes. Comme la linguistique générale, la
sémiologie de la communication n'est pas une science de constatation de
faits réels, mais une science de calcul de faits possibles - ce qui ne veut
nullement dire qu'elle n'est pas applicable à la réalité. Ce qu'elle se propose
c'est de calculer toutes les formes possibles que peut prendre le phénomène
de la comm.unication, et cela surtout pour étudier les langues dans ce cadre
général, dans lequel seulement or,i peut reconnaître la raison d'être de
chacun de leurs mécanismes et distinguer ceux qu'elles possèdent en
commun avec les codes non linguistiques et ceux qui font, au contraire., leur
originalité. C'est pourquoi la sémiologie ainsi conçue constitue à mon avis la
meilleure introduction à la linguistique générale. Ce n?est pas d'ailleurs
autrement que Buyssens, qui sous-titre son livre «Essai de linguistique
fonctionnelle dans le cadre de la sémiologie», la conçoit en 1943. L'intérêt
de la sémiologie de la communication ne résulte donc pas de l'importance
que peuvent posséder, des points de vue anthropologique et sociologique,
les systèmes de communication non linguistiques, mais de l'importance que
possèdent, de ces mêmes points de vue, les systèmes de communication
linguistique eux-mêmes.
Il y a cepend;mt une autre raison encore qui suffirait à elle seule pour
justifier l'élaboration d'une sémiologie de la communication. En essayant,
comme se le propose Barthes, « de dégager de la linguistique des concepts
analytiques dont on pense~ priori qu'ils sont suffisamment généraux pour
permettre d'amorcer la recherche sémiologique», 163 la sémiologie de la
signification encourt un double risque. Elle s'expose, d'une part, à prendre
pour des concepts « suffisamment généraux» des concepts qui ne sont
applicables en fait qu'aux codes à spécificité aussi marquée que les langues.
Or il est évident que ce risque, dont Barthes est d'ailleurs. conscient, 164
n'existerait pas ou serait bien moindre s'il y avait une sémiologie de la
communication, conçue comme il est dit ci-dessus, où la sémiologie de la

163 «Éléments», p. 92.


164 Ibid.
Communication et signification 139

signification pourrait aller puiser, plutôt que dans la linguistique, ses


concepts initiaux. Toute entité linguistique, par exemple, se place au croise-
ment de deux axes, l'axe paradigmatique et l'axe syntagmatique. L'étude
des phénomènes communicatifs en général montre cependant que si la
présence, dans un code, d'entités en rapport paradigmatique est indispen-
sable pour le fonctionnement du code et pour la constitution même de ces
entités, l'agencement d'entités sur l'axe syntagmatique n'est par contre
qu'une particularité de certains codes, qui n'obéit pas en principe à une
, exigence fonctionnelle mais à un besoin d'ordre économique. Or il me
semble qu'en s'inspirant de la linguistique la sémiologie de la signification a
été amenée à attribuer une trop grande généralité au concept de « syn-
tagme» et s'est condamnée ainsi à retrouver partout l'axe syntagmatique,
même dans des systèmes significatifs où sa présence semble loin d'être
évidente.
Le second des risques auxquels je fais allusion est l'inverse de celui que
.nous venons de considérer, le risque d'ignorer, parce qu'ils n'apparaissent
pas dans les langues, des mécanismes communicatifs qui ont cependant leur
analogue dans les systèmes significatifs. Ce risque est en fait purement
théorique: les codes non linguistiques semblent en effet se distinguer des
langues parce qu'ils manquent de mécanismes que celles-ci comportent et
non pas parce qu'ils comportent des mécanismes qui n'apparaissent pas
dans les langues. Mais, évidemment, c'est là une conclusion à laquelle. on
peut arriver dans le cadre de la sémiologie de la communication et non pas
dans celui, plus restreint, de la linguistique.
Ainsi, même si l'importance, que personne ne met en doute, des
systèmes de communication linguistiques, ne fournissait déjà une justifica-
tion suffisante au droit d'exister de la sémiologie de la communication, cette
discipline en trouverait une dans l'importance, tout aussi indiscutée, des
systèmes significatifs eux-mêmes, pour autant qu'elle permet d'aborder
leur étude à partir d'hypothèses comportant moins de risques que celles
qu'on peut formuler à partir de la linguistique. Or, dès qu'on se place dans
cette perspective, la seule hypothèse qui apparaît comme étant susceptible
d'amener à une meilleure compréhen,sion des systèmes significatifs est à
mon avis celle qui consiste à supposer que ceux-ci, comme les systèmes de
communication, se fondent sur des rapports d'opposition (ceux qui existent,
par exemple, entre deux signifiants ou entre deux signifiés) et des rapports
140' Luis J. Prieto

de signification (ceux qui existent, par exemple, entre un· signifiant et son
signifié). 165 De postuler, par contte, une spécificité quelconque quant à la
manière dont s'organise, dans les systèmes significatifs, ce double jeu de
rapports,. sonstituerait, me semble-t-il, un préjugé qui ne saurait que
compliquer, voire fausser, leur étude.

Postface à « Sémiologie de la communication et sémiologie de la


signification»

Faut-il préciser que les considérations que j'ajoute chaque fois que je me réfère à la
distinction entre sémiologie de la communication et sémiologie de la signification
visent à montrer, non pas que seule la sémiologie de la communication présente un
intérêt, ma:is qu'elle aussi en présente un? Et que si cela me semble nécessaire, c'est
parce que l'intérêt de la sémiologie de la communication semble être mis en question
par Barthes, lorsqu'il dit, en la réduisant à l'étude de systèmes de signes comme le
code routier, que «la sémiologie n'a eu jusqu'ici à traiter que de codes d'intérêt
dérisoire»? 166 Et que si j'affirme enfin que« la sémiologie de la signification devra
trouver dans la sémiologie de la communication un modèle beaucoup plus approprié
que celui que lui fournitla linguistique», 167 je lefais à la suite du dessein déclaré par
Barthes dans ses Eléments de « dégager de la linguistique des concepts analytiques
dont on pense a priori qu'ils sont suffisamment généraux pour permettre d'amorcer
la recherche sémiologique», 168 et parce que je considère, justement, que la sémio-
logie de la communication doit permettre, mieux que la linguistique elle-même,
d'apprécier la généralité des concepts de celle-ci? Il paraît que oui, qu'il le faut, à
juger par certaines réactions qu'ont suscitées mes travaux, dont la dernière en date
est sans doute la véhémente mais cordiale critique contenue dans la communication
de J.-M. Klinkenberg au Congrès <le Milan de l'Association Internationale de
Sémiologie. 169 A l'origine du malentendu il y a certainement une phrase de facture
malheureuse peut-être, mais dont le sens en tout cas ne prête pas à éonfusion dès
qu'on la lit sans préjugés. Lorsque je dis 170 que « l'intérêt d'une sémiologie de la
signification semble être évident sans plus», avec les deux derniers mots («sans
plus>>) je veux dire - et, me paraît-il, je ne peux que vouloir dire - que l'intérêt
d'une telle sémiologie semble ne pas a:voir besoin d'être démontré. Quelqu'un,

165 Ces deux types de r~pports, d'~illeurs, se supposent réciproquement.


166 «Présentation», p. L
167 «Sémiologie», vol. Le Langage de !'Encyclopédie de la Pléiade, p. 94.

168 «Éléments», p. 92.


169 «Communication et signification: l'unité de la sémiologie».
170 Dans «Sémiologie», p. 94.
Communication et signification 141

cependant, va même jusqu'à parler, à propos de cette phrase, des attaques de Prieto
contre Barthes. 171
Parfois, certes, il m'arrive d'« attaquer» Barthes, mais c'est toujours à propos
des solutions qu'il propose des problèmes qu'il traite, ce qui montre déjà que
l'intérêt de ceux-ci ne me paraît pas négligeable.Je ne saurais d'autre part mettre en
doute l'intérêt de ces problèmes, l'un des arguments dont je me sers pour défendre la
sémiologie de la communication pouvant se résumer ainsi: du moment que la
sémiologie de la signification est intéressante, la sémiologie de la communication,
qui peut contribuer à sa construction, l'est aussi. 172 Moi-même, enfin, je m'occupe
de plus en plus - et« officiellement» depuis 1967 173 -de problèmes relevant du
domaine de la sémiologie de la signification. Eniait mon dernier ouvrage, publié en
1966, 174 clôt pour moi la périodé purement «communicative» (c'est-à-dire
linguistique) et amorce en même temps, dans son «Introduction» et dans son
paragraphe final, la discuss\on d'une problématique beaucoup plus ample.

171 L.-J. Calvet, Roland Barthes, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973, p. 128. Il est vrai

que Calvet falsifie ma phrase en ajoutant une virgule, mais même -comme cela...
1 72 Cf «Sémiologie», pp. 94-95 et ci-dessus, p. 139.

17 3 Lors du symposium organisé par E. Ver6n à l'Instituto Torcuato Di Tella de Buenos


Aires en octobre 1967. Cf la note* de p. 95. .
174 Messages et signaux, Paris, Presses Universitaires de France, 1966. La« Sémiologie»
publiée dans le volume Le Langage de !'Encyclopédie de La Pléiade a été rédigée en 1961.
V. ici~mêrne, p. 85, note*.
GI:
LA COMMUTATION
ET LES PROBLÈMES DE LA CONNAISSANCE*

Je préciserai, pour commencer, da:p.s quel sens je parle de «connaissance»,


car les discussions que nous avons déjà eues ont montré qu'au moyen de ce
terme on peut se référer à des choses bien distinctes. Je parle de la
«connaissance» d'un objet pour me référer à la simple appréhension
intellectuelle de celui-ci qui est, bien entendu, une autre chose que son
appréhension sensorielle. Je considère qu'il y a appréhension intellectuelle
d'un objet lorsqu'on le reconnaît comme membre d'une classe non
universelle. Si, par exemple, l'univers du discours est celui que forment les
«arbres», «connaître» un objet relevant de cet univers du discours veut
dire - dans l'emploi que je ferai du terme - le reconnaître comme
meiµbre d'une classe qui ne coïncide pas avec l'ensemble des« arbres», par
exemple comme membre de la classe des «peupliers». Ce que j'appelle
l'« appréhension intellectuelle» d'un objet peut donc être appelé aussi son
« appréhension conceptuelle»: lorsqu'on reconnaît, en effet, l'apparte-
nance d'un objet à une classe, on lui reconnaît les caractéristiques qui
définissent la compréhension de cette classe, c'est~à-dire les caractéris-
tiques qui composent le concept - qui n'est pas nécessairement explicite
pour le sujet dont la classe en question constitue l'extension.
Je sais bien que la réalité n'est pas connue qu'à travers les conceets, et
qu'il y a notamment les propositions, susceptibles de vérité ou de fausseté,
qui mettent en rapport les concepts. Si cependant je me limite dans les

* Communication présentée au Convegno Internazionale di Studi de la Società di


Linguistica Italiana, Rome, 16-17 avril 1971. Une traduction italienne, faite directement de
l'enregistrement magnétophonique des délibérations du Convegno, a été publiée dans les
Actes de celui-ci, édités par A. Ludovico e U. Vignuzzi (Linguistica, Semiologia, Epis-
temologia, Roma, Bulzoni, 1972).
144 Luis J. Prieto

considérations qui suivent à la connaissance qui se fait à travers les concepts,


c'est parce que je pense que cette connaissance, - cette partie d_u
«connaître» - est celle que concerne principalement le problème qui
m'intéresse, le problème des rapports entre la langue et la connaissance.
Une langue, en effet, est «neutre» quant à la vérité ou la fausseté des
propositions, elle n'impose nullement à ses parlants de reconnaître une
proposition comme vraie ou comme fausse, tandis qu'au niveau des
concepts la situation est tout autre. Une langue est un système de classes
ou, plus exactement, un système de systèmes de classes. Elle est donc un 1

système de systèmes de concepts (qui, normalement, ne sont pas explicite~


pou~ le sujet parlartt). Or ces classes et ces concepts, à travers lesquels peut
être connu et conçu, dans le sens défini ci-dessus, pratiquement tout ce qui
est réalité pour k sujet, sont imposés à celui-ci par la langue. 175 Le sujet,
peut-on dire en d'autres termes, construit, avec des concepts que lui impose
la langue, des propositions que celle-ci ne lui impose nullement. Qui parle
français doit nécessairement savoir opérer, par exemple, avec les concepts
d' «homme>> et de «mortel» (e.t par conséquent avec les complémentaires
«non~homme» et «immortel»); parler français n'oblige pas par contre à
tenir pour vraie ou pour fausse la proposition « tous les hommes sont
mortels»·.
Cela quant à la «connaissance». Venons-en maintenant à la « commu-
tation»; Vers la fin du siècle dernier, et grâce au développement de la
phonétique instrumentale, les linguistes - même s'ils n'emploient jamais le
terme« classe» :a_ se rendent compte, d'une part, que ce qu'on avait appelé
jusqu'alors les« sons» d'une langue n'étaient pas en fait des sons, mais des
classes de sons qu'ils appellent désormais les «phonèmes»; et, d'autre part,
que le classement des sons d'une langue qu'est leur distribution dans les
phonèmes de cette langue est impossible d'expliquer à partir de ce que les
sons sont «en eux-mêmes», à partir de «leur réalité concrète». Puisque,
donc, ce classeme:O:t n'est pas «naturel», les linguistes se demandent quel est
l'arbitraire qui l'explique. Le problème que, ce faisant, les lmguistes se
posent, mérite cerJaines remarques:

175 Avec la conséquence fondamentale que le sujet tend à« naturaliser», c'est-à-dire à

. considérer comme imposée par la réalité elle-même la façon de la éonnaître et de la concevoir


qui lui est imposée par la langue.
Commutation et connaissance 145

1) En se posant ce problème les linguistes se posent le problème de


l'arbitraire d'une connaissancè, savoir, le problème de l'arbitraire de la
connaissance que le sujet parlant a des sons de sa langue.
2) Un problème analogue se pose à propos de tout classement et à,
propos donc de toute connaissancè: aucun classement, en effet, et aucune
connaissance, ne sont « naturels». De mettre en lumière l'arbitraire qui
l'explique n'est donc pas un problème qui se pose en particulier pour le
classement que le sujet parlant fait des sons de sa langue, ni pour la
connaissance de ces sons qui en résulte, mais pour tout classement et pour
toute connaissance.
3) Il s'ensuit que la solution que les linguistes trouvent pour le classe-
ment et la connaissance des sons doit en principe être valable, mutatis
mutandis, pour tout classement et pour toute connaissance.
4) Les linguistes soulèvent ainsi clairement, peut-être pour la
première fois dans l'histoire des sciences, un problème du type qui me
semble être celui qui caractérise les disciplines appelées « sciences de
l'homme». Il me semble en effet que, tandis que les sciences de la nature ont
pour objet la réalité sensible, les sciences de !:homme ont pour objet les
façons de connaître la réalité sensible. Les sciences de la nature établissent
ainsi des classes et des concepts dans lesquels elles ordonnent la réalit.é
sensible; les sciences de l'homme expliquent des classes et des concepts
dans lesquels elles trouvent déjJ! ordonnée la réalité sensible. Ce n'est pas
un hasard si l'exemple qui me semble le plus clair est celui de la phonétique
et de la phonologie: la phonétique, science de la nature, établit des classes
de sons; la phonologie, science de l'homme, explique des classes de sons
les phonèmes qu'elle trouve déjà établies par le sujet parlant.·
La méthode dont se servent les linguistes pour expliquer les classes que
sont les phonèmes est la commutation, qui se fonde, comme on sait, sur les
·· rapports qui unissent les sons aux signifiés: deux sons, tels que la substitu-
tion de l'un à l'autre dans une phonie entraîne une modi~cation du signifié
de celle-ci, appartiennent à des phonèmes distincts; deux: sons, au.contraire,
tels que la substitution de l'un à l'autre dans une phonie n'entraîne pas de.
changement dans le signifié de cette phonie appartiennent à un même
phonème. Le but de la commutation n'est pas cependant, comme on lè dit
146 Luis J. Prieto

souvent, de « déterminer les traits pertinents des phonèmes». Déterminer


les traits pertinents des phonèmes veut· dire expliciter la compréhension des
classes que sont ces phonèmes. Or, pour cela, le recours aux signifiés n'est
pas nécessaire: du moment que l'on reconnaît que les phonèmes sont des
classes, il est possible sans plus de déterminer les traits ou caractéristiques
qui définissent lèurs compréhensions respectives. Le but de la commutation
est celui d'expliquer la pertinence que possèdent les tra1ts pertinents: elle
montre que les traits pertinents sont pertinents parce qu'ils sont les seuls qui
comptent, dans les sons, par rapport aux signifiés.
L'importance que j'attribue à la méthode commutative vient de ce que,
comme 1~ classement des sons, tout classement se fait à mon avis en tenant
compte des rapports qui unissènt les objets que l'on classe à des entités qui
se placenf en dehors de leur univers du discours. C'est pourquoi je considère
qu'il n'est pas suffisant de définir une «classe» comme « un ensemble
d'objets qui présentent tous et présentent seuls dans leur univers du
discours certaines caractéristiques déterminées>> ( qui composent la « com-
préhension» de la classe en question). Il faut encore, pour autant, du moins,
qu'il s'agisse d'une classe avec laquelle un sujet opère effectivement, que
tous les objets qui composent une classe et seuls ces objets dans leur univers
du discours se trouvent dans un même rapport à l'égard d'une entité
extérieure à cet univers du discours. D '« expliquer» une classe consiste
justement à déterminer par rapport à quoi tous ses membres sont « la même
chose», c'est-à-dire par rapport à quoi les traits ou caractéristiques qui
définissent sa compréhension acquièrent leur pertinence. 176 Or ce n'est que
cela que font les phonologues lorsqu'ils pratiquent la commutation.
Une question se pose pourtant. Seules les phonies ont un signifié, les
sons en tant que tels en manquant. Seules les phonies sont donc en principe
susceptibles d'être classées par rapport aux signifiés. Comment se fait-il
alors que ce soit aux sons que les phonologues pensent lorsqu'ils pratiquent

176 Toute tentative de fonder sur la compréhension d'une classe, que tous ses membres et

eux seulement« réalisent», l'équivalence qu'il y a entre ceux-ci, c'est-à-dire le fait qu'ils sont
tous, pour le sujet, « la même chose», est condamnée à l'échec: la compréhension d'une classe
ne saurait expliquer l'équivalence qu'il y a entre ses membres parce que c'est justement cette
compréhension qu'il faut expliquer, c'est-à-dire qu'il faut expliquer pourquoi ce sont les objets
présentant telles caractéristiques déterminées (celles qui composent la compréhension de la
classe en question) et non pas ceux qui présentent telles autres caractéristiques déterminées,
qui sont, pour le sujet, équivalents entre eux.
Commutation et connaissance 147

la commutation? Or si cela est le cas, c'est parce que les phonologues


partent du postulat plus ou moins implicite que les phonies sont des objets
composés et que les sons sont les objets qui les composent. En fait, la
commutation par rapport aux signifiés explique tout d'abord le classement
des phonies dans les classes que sont les signifiants (même si les linguistes
parlent souvent comme s'il était possible de définir les signifiants à partir
des phonèmes). Mais l'explication d'un classement d'objets composés
explique en même temps le classement des objets composants correspon-
dants, et les phonologues peuvent ainsi, grâce à la commutation faite par
rapport aux signifiés, expliquer le classement des sons dans les classes que
sont les phonèmes. Les phonologues, cependant, et bien qu'il y a là un
problème fondamental pour la validité' de leurs théories, n'ont pas ,
développé suffisamment les notions corrélatives d'« objet composé» et
« objet composant» pour qu'il apparaisse clairement comment, en
expliquant le classement des objets composés, on explique en même temps
le classement des objets composants et comment donc la commutation des
phonies par rapport aux signifiés permet d'expliquer le classement des sons.
Un objet, à mon avis, ne saurait être considéré comme composé
indépendaJnment de la classe à travers laquelle on le connaît. 177 Un objet,
en effet, apparaît comme étant composé lorsque la classe à travers laquelle
on le connaît peut être considérée comme le produit logique de plusieurs
facteurs se trouvant en rapport logique d'intersection entre eux, chacun de
ces facteurs se définissant par une classe à laquelle appartient un segment
de l'objet en question, distinct, du point de vue spatio-temporel, des
segments qui définissent les autres. Ces segments de l'objet en question,
qui, étant distincts entre eux du point de vue spatio-temporel, peuvent,
chacun à son tour, constituer un objet, apparaissent alors comme les objets
qui le composent.Une phonie comme, par exemple, [pe] est connue, par un
sujet francophone, à travers la classe qu'est le signifiant /pé/ du mot pain.
Mais cette classe peut être considérée comme le produit logique de deux
facteurs qui se définissent, l'un comme la classe des phonies comportant un
premier segment de la classe qu'est le phonème /p/, auquel appartient le

1 77 D'oû s'ensuit qu'un même objet peut apparaître comme composé lorsqu'on le connaît
à travers une classe et comme non composé (ou comme composé différemment) lorsqu:on le
connaît à travers une autre.
148 Luis. J. Prieto

segment [p]. de la phonie en question; l'autre comm~ la classe des phonies


çomportant un second segment de la classe qu'est le phonème /ë/, auquel
appa~tient le segment [ë] de la phonie en question. Puisque ces facteurs sont
en rapport logique d'intersection entre eux et que les segments [p] et [ë], qui
déterminent que la phonie [pë] en est membre, sont distincts entre eux du
.point de vue spatio-temporel, ces segments apparaissent comme des objets
composant cette phonie, comme les «sons» qui la composent. J'insiste,
parce que c'est important pour les considérations qui suivront, que les
segments d'Un objet qui apparaissent comme les objets qui le composent,
sont toujours distincts entre eux du point de vue spatio~temporel, et que
les classes qu'ils définissent, dont le produit logique est la clll.sse à travers
laquelle on connaît l'objet (composé) en question, se trouvent toujours en
rapport logique d'intersection entre elles. Des segments d'un objet qui ne
satisfont pas à ces conditions n'apparaissent jamais comme a.es objets qui
composent cet objet-là, du moins dans le sens où l'on dit qu'une phonie se
compose de sons.
On sait que le terme «commutation» n'est pas ·employé par les
phonologues de l'époque «classique», mais qu'il a été créé par la glossé-
matique et n'a été emprunté par la phonologie que plus tard. Je m'en suis
servi jusqu'ici dans le sens que je considère« originaire">>, c'est-à-dire celui
qui lui attribue la glossématique. Dans ce sens le terme désigne le proc~dé
p.ermettant de résoudre le problème que pose Troubetzkoy dans la
première section, «Distinction entre phonèmes et variantes», du
ze chapitre de ses.Principes. 178 Mais l'adoption, par la phonologie, du terme
hjelmslévien ne s'est pas passée sans ambiguïté. Certains phonologues, en
effet, et principalement Martinet, emploient le terme pour désigner aussi la
méthode permettant d'analyser une phonie en sons, c'est-à-dire pour
désigner ce qui constitue la sqlution du .problème dont je m'occupe
ci-dessus et que Troubetzkoy développe ( de façon peu satisfaisante) dans la
3e section, « Phonèmes simples .et groupes de phonèmes», du chapitre
mentionné de son livre. 179 Lorsqu'en effet Troubetzkoy, en comparant le
mot allemand Bühne avec Sühne et Bohne, justifie l'analyse du «complexe
phonique» [by:], qui apparaît dans la prononcia,tion du premier, en deux

178 N. S. Troubetzkoy, Principes de phonologie, pp. 47-53.


179 Ibid., pp. 57-66.
Commutation et connaissance 149

entités plus petites, [li] et [y:], 180 lorsque Martinet, se fondant sur la même
comparaison, dit que [b] et [y:] « commutent dans [by:] », 181 ce qu'ils font
c'est montrer, d'une part, que la classe à travers laquelle le sujet parlant
allemand connaît le« complexe phonique» [by:] est le produit qui résulte de
la multiplication logique de la classe des « complexes phoniques» compor-
tant un premier segment de la classe lb/ et la classe des «complexes
phoniques» comportant un second segment de la classe· /y:/; et, d'autre
part, que ces classes-ci se trouvent. en rapport logique d'intersection
entre elÏes: s~, en effet, une phonie avec laquelle on prononce Bühn~
appartient à l'une et à l'autre, une phonie avec laquelle on prononce Bohne
appartient à la première mais non à la dernière et une phonie avéc
laquelle on prononce Sühne appartient au contraire à celle-ci mais non
pas à celle-là. 182
J'ai affirmé ci-dessus que la commutation, dans le sens de la glossé-
matique, peut servir pour expliquer, non seulement la distribution des sons
dans les classes que sont les phonèmes, mais en général toute distribution
d'objets dans des classes. De même je pense que la commutation tèlle que la
conçoit Martinet peut servir pour démontrer le caractère composé, non
seulement des phonies, mais de tout objet qui possède ce caractère, et pour
analyser donc en objets composants, non seulement les phonies, mais tout
objet composé. La commutation martinétienne n'est, en effet, que
l'application au cas particulier des phonies de la définition d'<< objet
composé» formulée ci-dessus.
Cependant, en plus des malentendus qui peuvent résulter de ce double
emploi du terme «commutation», l'emploi qu'en fait Martinet comporte
encore un autre risque. En effet, lorsque l'on continue d'appeler «commu~
tation » la méthode permettant l'analyse les phonèmes en traits pertinents
et que l'on dit, par exemple, que la comparaison, en français, du phonème
/p/ avec lb/ et /t/, montre qu'il est analysi;ible en deux traits, «labial» et
«sourd», puisque ces traits y «commutent», on passe, malgré l'analogie
évidente entre, d'une part:

rno Ibid., pp. 36-37.


181 Cf. A Martinet, La Linguistique synchronique, Paris, Presses Universitaires de
France, 1965, p. 111.
1s2 Le signifié, dans cette «commutation», ne joue, me semble-t-il, aucun rôle.
'\

150 Luis J. Prieto

Bohne

et, d'autre part:

/t

d'un problème à un autre tout différent. Dans un cas èomme dans 1:autre on
aboutit certes à l'analyse d'une classe en facteurs se trouvant en rapport
logique d'intersection entre eux: d'un signifiant dans un cas, d'un phonème
dans l'autre. Dans les deux cas on fait donc une explicitation de la
compréhension de ces classes. Mais, dans le cas de l'analyse d'un signifiant
en phonèmes, on fait en même temps l'analyse en objets composants,
c'est-à-dire en sorts, de l'objet composé qu'est la phonie, tandis que rien de
tel ne se passe dans le cas de l'analyse d'un phonème en traits pertinents.
Puisque les traits ne possèdent pas, les uns par rapport aux autres,
d'autonomie spatio-temporelle, en analysant un phonème en traits
pertinents on n'analyse pas un son en objets composants: un son, même si
l'on peut déterminer plusieurs traits pertinents qu'il présente, n'est jamais
un objet composé ( dans le sens que nous précisons ci-dessus et qui est celui
dans lequel l'est une phonie).
Or il est probable que le sujet d'une connaissance «spontanée» ou
« non scientifique» -comme celle que le sujet parlant a des phonies ou des
sons lorsqu'il les connaît à travers le signifiant ou à travers les phonèmes -
1
i
Commutation et connaissance 151

soit toujours capable d'analyser un objet composé. en objets composants,


mais que l'analyse d'une classe en facteurs, lorsqu'elle ne coïncide pas avec
l'analyse d'un objet composé en objets composants, se trouve au-delà de ses
possibilités. C'est en tout cas ce qui se passe pour le sujet parlant en ce qui
concerne l'analyse du signifiant en phonèmes et l'analyse du phonème en
traits. Le sujet parlant est toujours capable d'analyser la phonie en sons, et,
ce faisant, il analyse la classe que constitue le signifiant en facteurs que
définissent les phonèmès. Mais, arrivé aux phonèmes, il est incapable de
poursuivre l'analyse et, notamment, d'analyser les phonèmes en traits. Un
sujet francophone reconnaît, par exemple, que les signifiants des mots pain
et bain comportent un facteur commun, défini par le phonème /e/, et chacun
un facteur non commun que définissent respectivement les phonèmes /p/ ·
et lb!. Par contre, les phonèmes /p/ et lb! s'opposent, pour le sujet parlant, en
bloc, c'est-à-dire qu'il est incapable de se rendre compte que ces phonèmes
comportent un facteur commun, « labial», et chacun un facteur non
commun, « sourd» et «sonore» respectivement. 183
L'emploi du terme «commutation» tant pour le procédé permettant
l'analyse du signifiant en phonèmes que pour le procédé permettant
l'analyse du phonème en traits entraîne ainsi le risque de dissimuler la
différence fondamentale qu'il y a entre l'opération consistant à analyser la
phonie (objet composé) en sons (objets composants) et . l'opération
consistant à expliciter la compréhension logique des classes que sont les
phonèmes. Les conséquences qui peuvent s'ensuivre, pour la phonologie,
d'une distinction insuffisante de ces deux opérations s'apprécient lors-
qu'elle amène à des affirmations comme celle qui prétend que le phonème
n'est qu'une entité fictive, créée par le linguiste aux seules fins de la
description de la langue, et que la seule unité réelle est le trait pertinent.
Avec des tell.es affirmations on laisse complètement de côté le « sentiment
linguistique» du sujet parlant, c'est-à-dire, la connaissance non scientifique
qui constitue l'objet de la science de l'homme qu'est la linguistique, et, de
cette façon, avec son objet, s'évanouit la linguistique elle-même.

183 On peut arguer que la capacité du sujet parlant de pou~ser. l'analY_se jusq.u'aux

phonèmes et seulement jusqu'aux phonèmes résulte de son alphabétisation. Mars alors 11 faut
expliquer pourquoi aucune écriture ne pousse le parallélisme, au-delà du phonème, jusqu'aux
traits, c'est-à-dire pourquoi il y a des écritures «phonématiques», mais pas d'écritures
« tractiques » ( si on ose dire). ·
CONSIDÉRATIONS SUR LA PHONOLOGIE*

1. La constitution de la phonologie.

honème et avec cette décou-


~ -,rte, à la constitution de la phonologie ne saurait être expliqué qu'à partir
<i~s options épistémologiques de base qu'impose la dynamique de ce même
processus et gui peuvent être caractérisées par ce que nous appellerions une
èonception «relationnelle» de l'objet, c'est-à-dire une conception selon
laquelle l'objet ne précède pas, en tant que tel, les relations dont on le
reconnaît comme terme. Pour ce qui est de l'explication que nous nous
proposons, le point clé en est peut-être le statut qu'il faut attribuer à ce que
constitue une «caractéristique». ~l apparaît en effet, dans le cadre d'une
telle conception de l'objet, gue caractéristique et différence se supoose11t
téciproguement et ne sont, en définitive, gye deux awects d'une seule et
même chose: on ne reconnaît pas une caractéristique qu'un objet présente
sans reconnaître que cet objet est différent _d'au moins un autre objet et, vice
versa: on ne reconnaît pas qu'un objet est différent d'un autre objet sans
reconnaître au moins une caractéristique qu'il présente. Une telle caracté- .
risdque n'est pas, par conséquent, quelque chose que cet objet posséderait
en soi, indépendamment de toute relation dont il soit un terme, mais, au ,
contraire, quelque chose qu'un objet ne possède qu'en relation avec
d'autres objets et, puisque la différence est une relation réciproque, en
relation aussi avec une caractéristique que ces autres objets présentent
à leur tour.

* Publié pour la première fois en espagnol, comme préface à l'édition en cette langue des
Principes de phonologie de N. S. Troubetzkoy (N. S. Trubetzkoy, Principios de fonologia,
Madrid, Editorial Cincel, 1973).
154 Luis J. Prieto

La notion de <<classe» n'es, qu'un moyen commode. qui permet de se


référer en même temps à une ou plusieurs caractéristiques qu'on reconnaît à
un objet et à la relation de différence dans laquelle, du moment qu'on lui
reconnaît ces caractéristiques, on reconnaît qu'il se trouve à l'égard d'autres
objets. De reconnaître,, en effet, qu'un objet est membre d'une classe, ce'
n'est rien ·d'autre que de reconnaître à cet objet une ou plusieurs caracté-
ristiques qu'il présente - dont on dit qu'elles composent la « compréhen-
sion» de la classe mentionnée et reconnaître par conséquent qu'il differe
d'autres objets - des objets qui ne sont pas membres de la classe en
question et dont on dit qu'ils forment le «complément» ou la « classe
complémentaire» correspondante. Il est donc parfaitement équivalent de
dire qu'on reconnaît à un objet une caractéristique qu'il présente et de dire
qu'on 'te reconnaît comme membre d'une classe dont la compréhension
comporte cette caractéristique, et ce l'est également de dire qu'on reconnaît
qu'un objet diffère d'un autre objet et de dire qu'on reconnaît son appar..
tenance à une classe dont le complément comporte cet autre objet parmi
ses membres. L'«.identité» dont un objet apparaît doué pour un sujet
dépend de la classe dont celui-ci le reconnaît comme membre, c'est-à-,dire,
dés caractéristiques qu'il lui reconnaît et des objets dont il le reconnaît
en conséquence comme étant différent. Deux objets qui apparaissent à
un sujet comme étant identiques entre eux sont deux objets qui lui
apparaissent comme étant doués de la même identité, c'.est-à-dire deux
objets que le sujet e~ question reconnaît comme mrmbres de la même
classe, auxquels il reconnaît donc les mêmes caractéristiques et qu'il
reconnaît par conséquent comme étant différents des mêmes autres
objets.
Lorsqu'une classe comporte parmi ses membres un objet qui est
· également membre d'une autre classe et un autre objet gui, au contraire,
n'est pas membre de cette autre classe, nous dirons que la dernière des
slasses en question «découpe>> la première. La classe des «mammifères>>,
par exemple, déco·upe la classe des « aquatiques», puisque parmi les
membres de celle-ci figurent les baleines, qui sont des mammifères, et les
saumons, qui ne le sont pas. Une classe découpe donc une autre lorsqu'elle
a
se trouve son égard en rapport logique ·d'intersection ou d'inclusion
comme terme inclus, mais non lorsqu'elle se trouve à son égard en ra~t
logique d'exclusion ou d'inclusion comme terme incluant. Naturellement, si
Sur la phonologie 155

une classe est découpée par une autre classe, elle l'est aussi par le complé-
ment de celle-ci.
L'utilité de cette notion, que nous venons d'établir, de «découpage»
d'une classe par une autre, apparaît lorsqu'on essaie de déterminer, en
tenant compte de ce qui est dit ci-dessus, les conditions dans lesquelles un
sujet peut reconnaître qu'un objet appartenant à une classe diffère d'un
autre objet appartenant également à cette classe. Nous avons vu, en effet,
que reconnaître qu'un objet diffère d'un autre objet ce n'est rien d'autre
que de reconnaître l'appartenance de l'un de ces objets à une classe et
l'appartenance de l'autre à laclasse complémentaire correspondante. Il faut
par conséquent, pour qu'un sujet soit capable de reconnaîtr.e que deux
objets qui appartiennent à une même classe sont différents entre eux, qu'jl
soit capable d'opérer avec une autre classe dont l'un de ces objets est
membre et l'autre non: avec une class~ donc qui découpe la première. On
arrive, bien entendu, à la même conclusion en posant le problème en termes
de caractéristiques, c'est-à~dire en se demandant dans quelles conditions un
sujet devient capable de reconnaître qu'un objet appartenant à une classe
présente une caractéristique qui ne figure pas parmi celles qui composent la
compréhension de cette classe. Si, en effet, on reconnaît à un objet une
caractéristique qui ne figure pas dans la compréhension d'une classe dont il
est membre, on le reconnaît comme étant différent d'un autre objet qui
n'appartient pas au complément de cette classe. On le reconnaît donc
-puisqu'un objet appartient nécessairement à une classe ou à son complé-
ment - comme étant différent d'un autre objet qui est également membre
de la classe en question, ce qui suppose, tel que nous venons de le voir, qu'on
dispose d'une autre classe qui découpe celle-là. De ces conclusions il
s'ensuit que les classes dont dispose un sujet, qui ne sont découpées par
aucune aùtre classe dont il dispose également, marquent, pour ce sujet, la
limite de sa capacité de discrimination des objets. Un objet, en effet, ne peut
être reconnu comme étant c)jfférent d'aucun autre objet dont il ne soit déjà
tecorinu comme étant différent lorsqu'on le reconnaît comme membre
d'une telle 'classe; ni, pa~ conséquent, aucune caractéristique ne saurait lui
être reconnue qui ne lui soit déjà reconnue dans le cas envisagé.
On peut admettre que si un sujet dispose de.deux classes dont est
membre un même objet, il dispose également de la classe qu'est le produit
logique de celles-là et dont l'objet en question est, bien entendu, membre
r
!

156 Luis. J. Prieto

également. Or on peut en déduire, en tenant compte des relations qu'il y a


entre un produit logique et les classes dont il résulte, deux conclusions:
d'une part, puisque deux classes étant données, leur produit logique en
découpe au moins une, 184 un sujet ne peut disposer que d'une classe dont
soit membre un objet et qu'aucune autre classe dont ce sujet dispose
également ne découpe; et, d'autre part, puisqu'un produit logique n'est
jamais découpé par les facteurs dont il résulte, la seule classe dont peut
disposer un sujet, qui comporte parmi ses membres un objet déterminé et
que ne découpe aucune autre classe dont ·ce sujet dispose, est le produit
logique de toutes les classes dont il dispose et dont est membre l'objet en
question. Un sujet atteint donc la limite de sa capacité de discrimination
d'un objet lorsqu'il le reconnaît comme membre du produit logique de
toutes les classes dont il dispose et dont cet objet est membre. On voit qu'il
s'agit d'une limite subjective, qui dépend des classes dont le sujet en
question est capable de se servir. Le sujet, cependant, a la tendance. à
projeter sur la réalité sa propre limitation et à supposer qu'il «épuise»
l'objet lorsqu'il le reconnaît comme membre du produit logique de toutes
les classes dont il dispose qui le comptent parmi leurs membres, c'est-à-dire
qu'il suppose qu'il reconnaît dans ce cas la totalité des caractéristiques que
l'objet présente et qu'il le reconnaît par conséquent comme étant différent
de tous les objets dont il diffère. L'identité dont un objet apparaît doué pour
un sujet lorsque celui-ci le reconnaît comme membre d'un tel produit
logique devient ainsi, pour ce sujet, l'identité «naturelle» de l'objet, celle
qu'il possède « en soi»;, et si l'objet lui apparaît .comme étant identique à
tous les autres qui sont également membres de ce produit logique, c'est, à
l'avis du sujet, parce qu'ils sont «réellement» identiques entre eux, Cette
confusion entre l'incapacité subjective et l'impossibilité objective de discri-
•mination des objets explique, à mon avis, l'illusion, commune à tous les
empirismes, d'un objet «concret» auquel aurait accès la connaissance: ce
que l'on prend pour l'objet «concret», ce n'est que l'objet tel qu'il apparaît
lorsqu'on le reconnaît comme membre du produit logique de toutes les
classes dont on dispose et dont il est membre.

184 Tant qu'il ·s'agit effectivement de deux classes, c'est-à-dire, de deux classes distinctes.

Le produit logique de deux classes identiques nè découpe certes aucune de celles-ci, mais il
n'est pas du tout certain qu'il faille considérer dans ce cas qu'il s'agit de deux classes et non pas
d'une seule et même classe.
Sur la phonologie 157

La confusion mentionnée permet en tout cas d'expliquer la façon dont


la linguistique traite les sons de la langue dans la période qui va jusqu'.à la
constitution de la phonologie et la situation qui se produit à la fin du siècle
dernier, du fait du développement de la phonétique instrumentale, et qui
aboutit à la découverte du phonème. Les sons qu'on peut produire en
parlant une langue déterminée sont normalement distribués, par les sujets
qui parlent cette langue, dans les classes que sont ses phonèmes. En principe
les phonèmes d'une langue se trouvent toujours en rapport logique
d'exclusion entre eux, ce qui veut dire qu'en principe un phonème d'une
langue n'est jamais découpé par un autre phonème de la même langue. 185
Or les seules classes dont dispose normalèment un sujet parlant, dont sont
membres les sons de sa langue et qui découpent les phonèmes de celle-ci,
sont des classes déterminées par des caractéristiques qui dépendent du
locuteur , qui produit les sons, comme, par exemple, les classes avec
lesquelles on opère lorsqu'on reconnaît une « voix d'homme» ou une « voix
de femme», ou lorsqu'on reconnaît par sa prononciation l'origine régionale
du locuteur, etc. Le su jet parlant croit donc, d'après ce que nous avons vu ci-
dessus, que les sons de sa langue sont «réellement» comme ils luLappa-
raissent lorsqu'il les reconnaît comme membres des classes qui résultent de
la multiplication logique entre les phonèmes et les classes du type
mentionné çi-dessus dont il dispose. Cette conviction, plus ou moins
explicitement manifestée, a été aussi, pendant tout lè siècle dernier, celle
des linguistes, qui, dans ce cas, de même que dans beaucoup d'autres, n'ont
fait qu'incorporer à la théorie de la langue la connaissance pratique de la
langue qu'ils avaient en tant que simples sujets parlants.1 86 A partir de la
façon dont ils traitent des «sons», leurs points de vue peuvent se résumer
ainsi: une langue comporte un nombre limité et relativement petit de
«sons» aveç lesquels elle compose les mots (c'est-à-dire les signifiants des
mots); chacun de ces «sons» peut certes recevoir des prononciations
diverses selon le locuteu:rc qui les produit, mais, abstraction faite de ces
différences, qui dépendent du locuteur, il est toujours «le même». Lés

185 Je dis « en principe" parce qu'il y a des exceptions, dont les plus intéressantes sont
celles qui résultent de la« neutralisation"· L'« archiphonème» qu'on trouve à la« position de
neutralisation» est en effet incluant à l'égard des phonèmes dont l'opposition s'y« neutralise ".
186 On peut dire que ce procédé a été le procédé habituel, jusqu'à l'avénement de

Saussure, pour tout ce qui concerne la langue en tant que système synchronique.
158 Luis J. Prieto · ,

linguistes, autrement dit, ont admis pendant tout le siècle dernier que
l'identité sous laquelle les sons d'une langue apparaissent au sujet parlant
· peut s'expliquer par ce que les sons sont «en soi» et par l'abstraction que, ·
«naturellement», le su jet parlant fait de celles de leurs caractéristiques qui
dépendent du locuteur qui les prononce.
L'événement qui impose aux linguistes une révision de ces points de
vue est, comme nous l'avons déjà signalé, le développement de la phoné-
tique instrumentale. Le rôle qu'a joué cette discipline est simplement celui
de mettre à la disposition d~s linguistes des classes de sons qui découpent les
phonèmes et qui se définissent par des caractéristiques qu'on ne peut mettre
sur 'le compte de la « façon de prononcer» des différents locuteurs. La
phonétique ne délivre certes pas les linguistes de l'illusion empiriste, et
ceux-ci continuent de penser qu'un son est, «dans sa réalité concrète», tel
qu'il apparaît lorsqu'on le reconnaît comme membre du produit logique de
toutes les classes dont on dispose et dont il est membre. Mais aux classes
dont les linguistes avaient disposé jusqu'alors et dont résultait donc pour
eux èe produit logique, sont venues s'ajouter, avec le développement de la
phonétique instrumentale, les classes que fournissait cette discipline, et cela
a fait apparaître qu'un «son» de la langue n'est pas, abstraction faite des
particularités de prononciation du locuteur, toujours le même son. La
réaction devant cette révélation a pu être et a été sans doute pour beaucoup
celle d'abandonner ·purement et simplement les anciens «sons» et ne
s'occuper que de ce que la phonétique montrait être les « vrais» sons.
D'autres, par contre, tout en admettant que les« vrais» sons c'étaient ceux
que montrait la phonétique, et du fait même qu'ils l'admettaient, se sont
posé le problème de déterminer pourquoi, des fois, plusieurs «vrais» sons
étaient cependant, pour le sujet parlant, «le même» son. Ils se sont posé,
autrement dit, le problème de l'identité que le sujet parlant reconnaît aux
sons: ce qu'ils ont appelé le «phonème» qu'un son «réalise)), ce n'est que
cette identité sous laquelle le son en question apparaît au sujet parlant ou, si
l'on préfère, la classe qui la détermine.

2. La phonologie, science de l'homme~

C'est en constituant son objet que se.constitue une science. Pour ce qui est
de la phonologie, cet objet, en constituant lequel elle s'est constituée
Sur la phonologie 159

comme science, est bien entendu le phonème: les linguistes commencent à


faire de la phonologie dès le moment où ils arrivent à la conclusion qu'un
phonème, c'est-à-dire, un ancien « son» de la langue, n'est pas un son.
L'objet de la phonologie est cependant un objet d'un type particulier.
D'après ce que nous avons vu ci-dessus, un phonème est une certaine
identité dont un objet apparaît doué pour un sujet, savoir, l'identité dont un
son prononcé en parlant une langue est doué pour un sujet parlant cette
langue. Nous savons d'autre part que l'identité dont un objet apparaît doué
pour un sujet dépend de la classe dont celui-ci le reconnaît comme membre.
Or si l'on admet, ce que, à notre avis, il faut certainement faire, que de
reconnaître l'appartenance d'un objet à une classe et de lui reconnaître
donc une identité c'est déjà« connaître» cet objet, c'est-à-dire en avoir uhe
appréhension non simplement sensorielle, mais intellectuelle, on devra
conclure qu'en prenant pour objet le phonème, la phonologie prenait pour
objet une façon déterminée dont certains sujets connaissent certains objets,
savoir, la façon déterminée dont les sujets parlants connaissent les sons
qu'ils produisent en parlant leur langue.
Peu importe si les fondateurs de la phonologie ont été loin de prendre
pleinement conscience de la nature particulière de l'objet de celle-ci. 187 De
toutes manières la phonologie, ên se proposantl'étude du phonème, s'attri-
buait, plus clairement que ne l'avait fait jusqu'alors aucune des disciplines
appelées « sciences de l'homme», un objet du type qui, à notre avis,
caractérise ces disciplines. Face à la réalité première et naturelle qu'est la
réalité matérielle, l'activité cognitive de l'homme crée en effet une autre
réalité, seconde et historique, constituée par les connaissances de la réalité
matérielle. Nous considérons que la division fondamentale des sciences est
celle qui distingue d'une part les sciences qui étudient la réalité matérielle,
c'est-à-dire les sciences ,de la nature, et, d'autre part, les sciences dont
' l'objet est constitué par une connai;sance et relève donc, non pas de la
réalité naturelle, mais de la réalité historique. Parmi les dernières il faut
compter certainement les «épistémologies», qui étudient les façons

1s7 Troubetzkoy n'utilise jamais le terme «classe"· La polémique qu'il soutient avec

DanielJones (Principes, pp. 43-44) aurait pu être évitée si on s'était pleinement aperçu que les
phonèmes sont des classes: une classe peut en effet être à la fois, selon que l'on considère son
extension ou sa compréhension, .une «famille» d'objets (Jones) ou «la somme des
particularités pertinentes» que comporte un objet (Troubetzkoy).
160 Luis J. Prieta

«scientifiques» de connaître la réalité matérielle. 188 Les disciplines tradi-


tionnellement appelées les «sciences de l'homme», qui, comme les épisté-
mologies, ont pour objet respectif une façon de connaître la réalité maté-
rielle et s'opposent de ce fait aux sciences de la nature, se caractérisènt, face
aux épistémologies, par le caractère «spontané» ou « non sci~ntifique » 189
de la connaissance qui constitue leur objet. Toute science de l'homme
se trouve donc, à notre avis, dans le cas de la phonologie, qui est dans la
pratique des phonologues, même si ces derniers ne le reconnaissent pas
explicitement, une connaissance scientifique dont l'objet est constitué par
une connaissance spontanée que certains su jets-les su jets parlants- ont
de certains objets les sons de leur langue.
Cette particularité de l'o}?jet qui, selon nous, caractérise les sciences de
l'homme, explique les difficultés que celles-ci rencontrent pour le définir et
pour.se constituer ainsi en disciplines épistémologiquement autonomes. Le
su jet de la connaissance spontanée ( et sou vent aussi celui de la connaissance
scientifique) a tendance, en effet, à «naturaliser» sa connaissance,
c'est-à-dire à la considérer comme une conséquence nécessaire de ce que
l'objet est «en soi». Or il est évident que tant que l'on est victime de ce
mirage et qu'on ne se rend pas compte de l'impossibilité d'expliquer par ce
que l'objet est «ensoi» la façon dont un sujet le connaît, cette façon de le
connaître ne peut apparaître comme constituant une réalité distincte de
celle que constitue son objet ni devenir donc à son tour l'objet d'une autre
connaissance. Pour mesurer l'importance de l'obstacle que cette tendance
du sujet de la connaissanèe spontanée oppose .à la constitution d'une science
de l'homme, il faut tenir compte du fait que le sujet de la connaissance
scientifigU:e qu'est une science de l'homme est toujours et en même temps le
sujet d'une des formes au moins de connaissance spontanée de la réalité
matérielle qui constituent l'objet de cette science de l'homme. Ainsi le
phonologue, en même temps que sujet de la connaissance scientifique
qu'est la phonologie, est toujours sujet de la connaissance spontanée des

188 Les épistémologies sont certainement à être comptées parmi les sciences de l'homme.
Nous réservons cependant, dans la suite, la désignation « sciences de l'homme» pour les
disciplines auxquelles elle s'applique habituellement.
189 Le t~rme «spontané» n'est pas l'idéal, mais il présente moins d'inconvénients que

d'autres comme·« intuitif», «empirique», etc. Quant à la caractérisation de la connaissance


spontanée face à la connaissance scientifique, v. p. 163, note 194.
I

Sur la phonologie 161

sons de sa langue, qui fait partie de l'objet de la phonologie, et dans des cas
analogues se trouvent, à notre avis, le sociologue, l'économiste, le psycho- ·
logue, etc.
. Il faut donc, pour qu'une science de l'homme se constitue, que la réalité
'd'une connaissance soit d'une certaine manière« détachée» de la réalité de
son objet, avec laquelle le sujet a tendance à la confondre. Or un tel
« détachement» ne se produit, c'est-à-dire qu'une connaissance n'apparaît
comme constituant une réalité distincte de celle que constitue son objet, que
pour autant qu'on reconnaisse à cette connaissance ce qu'on peut appeler
en termes saussuriens son caractère «arbitraire>>: une science de l'homme·
se constitue lorsqu'on reconnaît l'arbitraire d'.une connaissance, qui devient
son objet. La clé de cet «arbitraire», c'est Saussure lui-même qui nous la
livre lorsqu'il affirme que «la relation d'identité [entre des objets] dépend
du point de vue variable qu'on décide d'adopter»; 190 c'est-à-dire, ainsi
l'interprétons-nous, que toute connaissance est arbitraire parce que toute
connaissance suppose un point de vue duquel l'objet est classé et dont
résulte donc l'identité sous laquelk celui-ci apparaît au su jet, et que ce point
de vue n'est nullement imposé par· l'objet, mais «adopté», dans un contexte
historico-social, par le sujet.
Nous tirerons ensuite quelques conséquences de ce ca,ractère arbitraire
que possède toute connaissance, mais nous voudrions tout d'abord citer
encore Saussure, qui est sans doute, même de nos jours, le linguiste qui a
traité le plus lucidement de ces problèmes, pour montrer que la division des
sciences que nous proposons ci-dessus et la façon dont nous caractérisons
les sciences de l'homme en face des sciences de la nature se trouvent
probablement formulées déjà dans les cours avec lesquels il inaugure à
Genève, aux débuts du siècle, la linguistique générale. « En d'autres
domaines -dit Saussure - on pe1,1t parler des choses 'à tel ou telpoint de
vue', certain qu'on est de retrouver un terrain ferme dans l'objet
même»; 191 en linguistique, par contre «nous nions en principe qu'il y ait des
objets donnés, qu'il y ait des choses qui continuent d'exister quand on passe
d'un ordre d'idées à un autre»: «Il nous est interdit en linguistique[ ... ] de

190 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, édition critique de R,. ,Engler,


Wiesbaden, Harrassowitz, vol. I, 1968, p. 25, colonne 3. Nous citons cette édition du Cours en
simplifiant les conventions graphistiques d'Engler.
191 Ibid., p. 26, colonne 5.
l 62 Luis J. Prieto

parler' d'une chose' à différents point de vue, [... ] parce que c'est le point
de vue qui fait la chose ». 192 Nous croyons possible d'interpréter les passages
cités dans le sens suivant: tandis que les sciences de la nature, qui étudient
des objets matériels, fixent un point de vue sur lequel elles se fondent pour
les considérer et dont résultent les identités avec lesquelles ces objets leur
apparaissent-point de vue et identités qui deviendront l'objet des épisté-
mologies correspondantes en linguistique une telle chose n'est pas
possible parce que ce sont précisément un point de vue et les identités dont
apparaissent doués certains objets auxquels ce point de vue est appliqué,
qui ·constituent son objet.

3. Phonologie et structuralisme.

Le point de vue duquel l'objet est classé et dont résulte l'identité sous
laquelle il apparaît au sujet est, en ce qui concerne le classement que le sujet
parlant fait d'un son lorsqu'il reconnaît son appartenance à un phonème et
l'identité qu'il lui reconnaît en conséquence, celui des rapports qu'il y a
entre les sons et les objets auxquels on se réfère avec eµx, c'est-à-dire entre
les. sons et les «sens». 193 On voit qu'il s'agit d'un point de vue que
définissent des rapports s'établissant entre les objets que l'on soumet au
classement (les sons) et qui forment ce qu'on appelle l'« univers du
discours» de celui-ci, et des objets (les sens) qui, n'entrant pas dans ce
classement, sont extérieurs à son univers du discours. Or ce qui est valable
pour l'identité que le sujet parlant reconnaît aux sons l'est également pour
l'identité qu'un sujet reconnaît à un objet quel qu'il soit, non seulement
quant au fait que l'identité que l'on reconnaît à un objet dépend toujours
«du point de vue variable qu'on décide d'adopter», mais aussi quant à la
nature de ce point de vue: la distribution en classes des objets qui

192
Ibid,
193Nous considérons que ces objets sont toujours des «influences», consistant à« faire
savoir» ou à « faire faire», que l'émetteur peut essayer à exercer sur le récepteur (cf
L. Prieto, Enciclopedia del Novecento, Roma, Istituto della Enciclopedia ltaliana, 197 4 et ss.,
s. v. « Semiologia »). Si cela n'est pas immédiatement évident, ce l'est en tout cas que, lorsqu'on
parle, en produisant des sons on fait référence à des objets qui ne sont pas des sons, et cela suffit
à notre argumentation.
Sur la phonologie 1,63

composent un univers du discours se fonde toujours, quel que soit cet


univers du discours, sur des rapports qui unissent ces objets et d'autres
objets, extérieurs à leur univers du discours.
Du moment cependant que les objets composant un univers du
discours sont classés du point de vue des rapports qu'ils entretiennent avec
des objets extérieurs à cet J.1nivers du discours, ces objets-ci sont inévitable-
ment classés à leur tour du point de vue des rapports qui les unissent aux
premiers, et forment donc à leur tour un autre univers du discours. Le
classement auquel un sujet soumet les objets d'un univers du discours et les
identités dont lui apparaissent doués ces objets sont donc toujours respecti-
/
vement corrélatifs d'un classement auquel ce même sujet soumet les objets
d'un autre univers et des identités qu'il leur reconnaît en conséquence. Le
classement auquel on soumet un objet et la façon donc dont on le connaît se
trouvent ainsi être toujours «significatifs», dans le sens qu'ils supposent
toujours le classement <;i'un objet relevant o'un autre univers du discours et
une façon particulière de connaître cet autre objet; et une classe et un
concept 194 se trouvent par conséquent constituer toujours, d'une certaine
manière, l'une des «faces» d'une entité bifaciale, l'autre face étant, bien
entendu, constituée elle aussi par une dasse et un concept.
La distribution des &ons dans les classes que sont les phonèmes suppose
donc, du fait qu'elle se fonde sur les rapports qu'il y a entre les sons et les
sens, le classement des sens fondé sur les rapports qui les unissent aux sons.
Ces classes de sens que le sujet parlant établit en tenant compte de leurs
rapports aux sons, sont ce qu'on appelle les «signifiés» des phrases et des
mots. Lorsque Troubetzkoy définit la notion d'« opposition phonolo-
gique», qui constitue la pierre d'angle de sa théorie, il le fait en référence
aux signifiés ou, comme il dit sans doute pour éviter toute confusion avec les
oppositions phoniques qui ont seulement une valeur stylistique, aux
« significations intellectuelles» des mots. Or ce que nous avons vu ci-dessus
permet de mettre en lumière le sens de cette façon de procéder du fondateur
de la phonologie et, en même temps, un des aspects fond,amentaux de la
problématique de cette discipline. Les oppositions phonologiques ne sont

194 Nous ;ntendons par «concept» la compréhension d'une classe. Qui opère avec des

classes opère donc toujours avec des concepts. Une particularité, qui semble constante, de la
connaissance spontaJ).ée, est celle de ne pas expliciter les concepts avec lesquels elle opère, à
l'encontre de la conn,:1issance scientifique, qui les explicite toujours.
164 Luis J. Prieto

rien d'autre que les différences phoniques pertinentes, c'est-à-dire les


différences phoniques '<<qui comptent» pour le classement que le sujet
parlant fait des sons lorsqu'il les distribue en phonèmes et pour l'identité
que, ce faisant, il leur reconnaît. La linguistique n'a donc nullement besoin
d'avoir-recours au signifié pour. déterminer quelles sont, dans une langue,
· les oppositi9ns phonologiques: au contraire, le problème que le recours
au signifié vient résoudre n'a pu se. poser qu'à partir du moment où l'on
s'est rendu compte que, même en « faisant abstraction» des particularités
des sons résultant de la « façon de prononcer» des divers locuteurs, il y
a encore des différences phoniques « qui comptent» et des différences
phoniques « qui ne comptent pas» pour l'identité que le sujet parlant
recqnnaît aux sons. Il a fallu, autrement dit, avant que le.besoin du recours
au signifié ne se présente, qu'on se rendît compte qu'il y a, dans la langue en
question, ·des différences phoniques qui - quelle que soit la façon dont on
les appelle - constituent des oppositions pho!;lologiques et des différences
phoniques qui, au contraire, ne constituènt pas des oppositions phonolo-
giques. Si, pourtant, il est courant, même de nos jours, d'entendre affirmer
que le recours au signifié est nécessaire pour la détermination des
· phonèmès; c'est parce que l'on part d'une fausse conception de l'objet de la
. phonologie. Le résultat que vise le travail théorique d'une science de
l'homme n'est pas celui d'établir des classes d'objets matériels pertinentes
d'un certain point de vue, mais celui d'expliquer, en mettant en lumière le
point de vue dont dépend leur pertinence, des classes d'objèts matériels que
la science de l'homme en question trouve déjà établies. La tâche çlu ·
phonologue n'est donc pas celle d'établir des classes de sons, mais celle
d'expliquer des classes de sons-les phonèmes-qu'il trouve déjà établies
par le sujet parlant. C'est lors de cette explication que le recours au signifié
èst indispensable, c'est-à-dire qu'un tel recours est indispensable, non pour
déterminer quelles sont, dans une langue, les différencys phoniques
pertinentes, mais pour expliquer la pertinence que possèdent, dans une
langue, les oppositions phoniques pertinentes.
Nous pouvons donc conclure, des considérations qui précèdent, que la
phonologie est« structurale» en deux sens, qu'il importe de bien distinguer.
Elle l'est d'abord parce qu'elle considère que son objet, le phonème, ne
peut être défini en dehors d'un système d'entités semblables qui se ·
déterminent réciproquement. Cela, que la phonologie soutient à propos du
Sur la phonologie 165

phonème, n'est, on le voit, qu'un cas particulier du principe général selçm


lequel une classe ne peut être définie en dehors d'un univers du discours et
par opposition à son complément, c'est-à-dire, en dehors de ce que nous
proposons d'appeler une structure « oppositio_nnelle )). Mais la phonologie
est aussi structurale, et de façon bien plus originale, lorsqu'elle explique la
struc~ure oppositionnelle que constitue le système phonologique d'une
langue par sa corrélation avec une autre structure oppositionnelle, celle
que forment les signifiés. Avec une ~elle explication la phonologie pose
un principe, qui s'inscrit dans la plus pure tradition saussurienne et dont
les conséquences sont encore très loin d'avoir être appréciées dans toute
leur importance, savoir, le principe que toute structure oppositionnelle ou,
du moins, toute structure oppositionnelle avec laquelle un sujet opère
effectivement, fait nécessairement partie d'une structure d'un autre type,
que nous proposons d'appeler structure «sémiotique», dans laquelle la
structure oppositionnelle dont il s'agit et une autre structure également
oppositionnelle se fournissent réciproquement la pertinence.

4. Importance actuelle de la phonologie.

La phonologie, par sa rigt1eur et par la nécessité logique qui se manifestait


dans ses conclusions, ne pouvait certes pas ne pas séduire les autres sciences
de l'homme. Les qualités mentionnées de la phonologie furent considérées
comme une conséquence de son structuralisme et c'est par conséquent de
· celui-ci que les autres sciences de l'homme cherchèrent surtout à s'inspirer.
Le structuralisme de la phonologie était cependant celui d'une disci-
pline qui, explicitement ou non, avait en tout cas reconnu que son objet
est constitué par une façon de connaître certàins objets et par conséquent
par une manière de les distribuer dans des classes. 195 Or il était inévitable
qu'en s'adaptant à une discipline qui n'avait pas fait, à propos de son objet;
une prise de conscience semblable,. le structuralisme phonologique se
, modifie dans des aspects essentiels. C'est comme cela que nous croyons

195 Ce doit être clair qu'en disant, par exemple, que la phonologie étudie la façon dont le

sujet parlant distribue en classes les sons, nous nous référons à la façon dontle sujet parlantune
langue déterminée distribue en classes les sons de cette langue. En aucun cas, bien entendu,
nous ne pensons à une classification universelle.
166 Luis J. Prieto

pouvoir expliquer l'ambiguïté qui se manifeste dans certains « structura-


lismes», lorsqu'on ne sait pas à quel niveau ils se situent, si à celui de l'objet
ou à celui de la méthode d'analyse de l'objet. Vu le caractère évidemment
structural d'un système d~ classes, une ambiguïté du type mentionné
pourrait difficilement se manifester dans une discipline qui reconnaît avoir
pour ,objet un tel système.
Les sciences de l'homme qui ont essayé d'adapter à leurs propres
problèmes le structuralisme de la phonologie semblent d'autre part - à
juger, par exemple, par la fréquence d'emploi du terme « opposition»
avoir concentré leur attention sur la structure de type oppositionnel avec
laquelle a affaire la phonologie, c'est-à-dire, sur le système phonologique,
dans lequel chaque phonème se définit par son opposition aux autres, et
avoir négligé de tenir compte de la structure sémiotique dans laquelle
s'intègre et acquiertun sens la structure oppositionnelle mentionnée. Il est
'intéressant de remarquer à ce propos que deux entités entre lesquelles
il y a opposition appartiennent nécessairement au même univers du
discours, puisqu'un univers du discours se définit justement comme
l'ensemble formé par un objet que l'on connaît et tous les autres objets par
opposition auxquels on le connaît. En réduisant donc tous les rapports à
l'opposition on reste forcément à l'intérieur d'un unique univers du
discours. Or, le problème fondamental que s'est posé la phonologie est celui
de l'impossibilité de trouver à l'intérieur des limites d'un univers du discours
l'explication de la façon dont un sujet distribue en classes l~s objets qui le
composent, c'est-à-dire, l'impossibilité d'expliquer une structure opposi-
tionnelle sans franchir les limites de l'univers du discours auquel cette
structure oppositionnelle se réfère; et la solution que la phonologie donne à
ce problème, qui, comme nous l'avons vu, consiste à expliquer une structure
oppositionnelle par sa corrélation avec une autre structure oppositionnelle
âvec laquelle elle forme une ,structure sémiotique, constitue sans aucun
doute la contribution la plus originale que la phonologie a apportée à la
théorie de la connaissance et aux sciences de l'homme en général. Dans la
mesure donc où l'on ne saisit pas clairement la façon dont s'articulent, pour
la théorie phonologique, les deux types de structur~ mentionnés,, c'est ce
qu'il y a de plus intéressant dans cette théorie que l'on laisse de côté.
L'importance des deux aspects mentionnés de la théorie phonologique
qui, d'après ce qu'il nous semble, n'ont pas été suffisamment exploités par
Sur la phonologie 167

les autres sciences de l'homme, autorise à affirmer que la phonologie


continue d'être, dans ce domaine, une discipline d'avant-garde. Mais
l'importance de la phonologie comme science pilote reste intacte également
à l'intérieur de la linguistique même. Du fait même qu'elle existe la phono-
logie postule en effet une linguistique, qui devra comporter, outre la phono-
logie, d'une part une théorie du signifié, c'est-à-dire une théorie de la
structure <;>ppositionnelle en référence à laquelle la phonologie explique la
structure oppositionnelle qu'est le système phonologique d'une langue; et,
d'autre part, une théorie de la structure sémiotique, qui n'est rien d'autre
que la langue, dans laquelle s'intègrent les deux structures oppositionnelles
mentionnées. Or c'est déjà trop dire que d'affirmer que la tâche de donner
réalité à une telle linguistique est à peine ébauchée: se fondant, en effet~ sur
des prémisses que nous considérons fausses, les linguistes qui adoptent la
phonologie comme une des parties dont est constituée leur discipline,
abandonnent pourtant, lorsqu'il s'agit d'étudier d'autres plans de la langue,
les problèmes qui s'y posent à partir de la phonologie et, avec ces
problèmes, la construction de la seule linguistique dans laquelle la
phonologie pourra trouver organiquement sa place. 196

196 Même si leur publication date de 35 ans déjà, les Principes de phonologie de
N. S. Troubetzkoy constituent toujours l'œuvre de base de la phonologie. Le seul livre traitant
de la phonologie dont l'importance soit comparable à celle des Principes de Troubetzkoy est
·!'Économie dès changements phonétiques d' A. Martinet (Berne, .Francke Verlag, 1955); mais
ce livre, loin de remplacer le livre de Troubetzkoy, vient au con!raire le compléter. Je regrette
que Martinet ait abandonné la ligne de recherche qu'ouvrai~ l'Economie ( et la série d'articles
qui la préparaient) pour se consacrer à des travaux dont l'intérêt me paraît beaucoup moins
évident.
LA DOUBLE PERTINENCE
SUR LE PLAN DU CONTENU*

'Dans l'acte de parole et, en général, dans l'acte de communication ou acte


sémique, l'un des acteurs, l' « émetteur», produit un objet, appelé «signal»,
directement perceptible par l'autre acteur, le« récepteur», afin que celui-ci
produise à son tour un autre objet, appelé« sens», appartenant à une classe
déterminée. L'acte de communication réussit, et l'on dit alors que le
récepteur a « bien compris», lorsque le sens qu'il produit appartient
effectivement à cette classe.
Remarque 1: Le but de l'acte de communication, dont l'initiative
revient bien entendu à l'émetteur, c'est d'amene~ le récepteur à
produire un sens appartenant à une classe déterminée. Cette classe
constitue donc, pour l'émetteur, le point 'de départ de l'acte de
communication.
Remarque 2: On n'a guère fait de progrès quant à la détermination
de la nature de cet objet appelé sens dont la production par le récepteur
est le but de l'acte de communication. Certes, si vérification il y a de la
« bonne compréhension» du récepteur, c'est-à-dire de l'appartenance
du sens qu'il produit à la classe voulue par l'émetteur, cette vérification
ne semble pouvoir se fonder que sur le comportement, verbal ou non,
du récepteur, à la suite de l'acte de communication. Mais il me sem~
abusif de définir le but de l'acte de communication· comme celui
d'amener le ré_eepteur à J?!.2duire un comportement appartenant à une
classe déterminée. Tout ce qu'à mon avis on est en droit d'affirmer c'est

* Communication présentée auXJ• Congrès internatiunal des linguistes (Bologne, 1972).


J'en supprime une « remarque » où j'ébauchais ce que je développe dans « Signe et
instrument», reproduit ci-dessous.

j
17 0 Luis J. Prieto

que, tandis que du fait que le comportement adopté par le récepteur à


la suite de l'acte de communièation appartient à certaines classes
déterminées, on ne peut rien conclure quant à savoir s'il y a eu ou non
«bonne cômpréhension», l'appartenance de ce comportement à
d'autres classes déterminées permet au contraire, avec cependant une
dose inévitable d'incertitude, de le vérifier. Il n'y aura pas pourtant
d'inconvénient, à condition que l'on tienne compte de ce' qui vient
d'être dit, de parler du sens d'un acte de communication comme s'il
était constitué par un comportement du récepteur lorsque cela peut
contribuer à simplifier l'exposé.
Si le récepteur d'un acte de communication parvient, grâce au signal
que produit l'émetteur, à connaître la classe à laquelle, pour qu'il y ait
«bonne compréhension», doit appartenir le sens qu'il produit, c'est
qu'émetteur et récepteur acceptent tous deux certaines conventions quant
aux rapports entre signaux et sens, conventions dont l'ensemble s'identifie
avec ce qu'on appelle un «code» (les langues constituant à mon avis, que ne
partage pas, par exemple, A. Martinet, un type particulier de codes): ils sont
· d'accord, d'une part, à ce qu'un signal est toujours produit par un émetteur
pour amener un récepteur à produire à son tour un sens; et ils sont d'accord,
d'autre part, à ce que, du moment que le signal que produit un émetteur
présente certains traits ou caractéristiques, le sens que produise le récepteur~
doit nécessairement présenter à son tour certains traits ou caractéristiques.
Les traits dont la présence dans le signal rend nécessaire la présence
dans le sens de certains traits déterminés sont ce qu'on appelle les traits
«'pertinents» du signal. Les traits dont la présence dans le sens devient
nécessaire du moment que le signal présente certains traits déterminés sont
à leur tour ce qu'on appelle les traits «pertinents» du sens.

Remarque 3: Les traits pertinents du signal sont donc les traits du signal
qui ne peuvent pas changer .sans changement consécutif des traits
pertinents du sens, et les traits pertinents du sens les traits du sens qui
ne peuvent pas changer sans changement consécutif des traits
pertinents du signal. La circularité apparente de ces définitions recèle
en fait quelque chose qliime semble fondamental: lès traits pertinents
du signal ne sont tels que par rapport aux traits pertinents du sens, et
vice versa, ce qui veut dire que leurs pertinences respectiv~s sont
Pertinence sur le plan ;du contenu 171
'
réciproquement dépendantes et ne sauraient par conséquent être
vérifiées séparément. Les tentatives (dont quelques-unes faites par
moi-m~me) d'établir au moyen de la commutation les tnuts peftinents
de l'un des objets en question, signal et sens, en se référant àla «réafüé
c~crète » de l'autre, reposent sur un mirage, sur l'illusion em12iriste ~~
Eouvoir atteindre cette« réalité concrète)>. Le sujet qui« découvre>) un
code, comme, par exemple, l'enfant qui apprend sa première langue,
ne peut partir que d'hypothèses concernant des traits du signal et des
. traits du sens qui se fourniraient réciproquement la pertinence, et des
procédés de type commutatif ne peuvent venir qu'après ces hypo-
thèses, pour les confirmer ou les invalider.
Tout trait ou ensemble de traits que présente un objet définit l'inten-
sion 197 d'une classe à laquelle cet objet appartient. Cela est bien entendu
valable, au même titre que pour tout autre ensemble similaire, pour
l'ensemble des traits pertinents du signal et pour l'ensemble des traits
pertinents du sens: l'ensemble des traits pertinents du signal d'un •acte de
communication et l'ensemble des traits pertinents du sens correspondant
définissent l'intension d'une classe de signaux et d'une classe de sens dont le
signal et le sens en question sont respectivement membres. Le rapport
concernant certains traits du signal et du sens sur lequel, nous l'avons vu,
l'émetteur et le récepteur doivent être d'accord pour que le signal serve
celui-ci à connaître la classe à laquelle doit appartenir le sens que celui-là
l'amène à produire peut, par conséquent, être défini en termes de classes: ce
rapport consiste en ce que, du moment que le signal produit par l'émetteur
appartient à une classe déterminée, le sens que produit le récepteur doit
appartenir à son tour à une classe déterminée, ces classes étant celles dont
l'intension est respectivement définie par les traits pertinents du signal et les
traits pertinents du sens. La classe dont l'intension est définie par les traits
pertinents d'un signal est appelée le« signifiant» que ce signal« réalise)>. La
classe dont l'intension est définie par les traits pertinents du sens correspon-

1 9 7 L'emploi du terme « intension » pour désigner l'ensemble de traits ou caractéristiques

que tous les membres d'une classe présentent et seuls les membres de cette cla.sse présentent,
est peut-être moins fréquent (et sans doute moins aisé, du fait de l'homonymie, dans la langue
phonique, avec «intention») que celui de « cpmpréhension ». Mais l'utilisation, inévitable, de
«compréhension» pour le résultat du déchiffrement du signal par le récepteur, le rend ici
préférable.
;172 Luis J. Prieto

dant est appelée à son tour le« signifié», commun à ce signal-là et à tous les
autres qui appartiennent au même signifiant, que ce sens «réalise» .. A la
·. suite d'E. Buyssens j'appelle« sème» l'entité que forment un signifiant et le
.signifié correspondant, c'est-à-dire un signifiant et le signifié commun à
tous ses signaux. 198 Dans le Cours de F. de Saussure on peut lire qu' « une
suite de sons n'est linguistique que si elle est le support d'une idée», et que
« des concepts[ ... } ne deviennent des entités linguistiques que par associa-
. tiofts avec des images acoustiques ». 199 Celà revient à dire que le signal et le
sens d'un acte de parole ne sont des entités linguistiques qu'en tant que
«réalisations» respectives dù signifiant et du signifié d•un sème, et que, par
consëquent, seuls leurs traits pertinents respectifs déterminent ce qu'ils sont
du point de vue de la langue.
Nous avons vu que l'acte de communication ne réussit qu'à condition
que le sens que le récepteur produit appartienne à une classe déterminée.
Or cette classe n'est pas-le signifié du signal que produit l'émetteur. Certes,
~ il y a des ca;, où la classe qu'est le signifié du signal et la classe à laquelle doit
appartenir le sens pour qu'il y ait« bonne compréhension» comcident. Mais
il y a. aussi des cas où elles ne coïncident pas et qui montrent justement que,
dans les autres cas, il s'agit bien de Jeux classes coïncidentes et non pas
d'uné seule et même classe. Il est évident, par exemple, que dans un acte de
·communication.dans lequei' l'émetteur produit un signal appartenant au
signifiant du sème (phrase) Il arrive aujourd'hui, il ne suffit pas, pour qu'il y
ait « bonne compréhension» de la part du récepteur, que celui-ci produise
simplement un sens appartenant à la classe qu'est le signifié de ce sème,
mais que ce sens doit appartenir à une certaine classe incluse dans ce
·signifié.
L'acte de communication suppose donc que le sens dont la production
par le récepteur constitue son but n'est pas soumis seulement à la pertinence
qui résulte de son rapport avec·le signal, c'est-à-dire, lorsqu'il s'agit d'un
acte de parole, à 1~ pertinence linguistique: les traits pertinents du sens dont
il a été questio~ jusqu'ici sont ceux dont la pertinence résulte de ce rapport;
mais le sens est soumis aussi, dans l'acte de communication, à un autre

198 E. Buyssens, Les Langages et le discours, p.12 et passim. Le terme a été utilisé bien des
années plus tard dans un sens tout à fait différent.
199 Cours de linguistique généra/.e, 4° éd., p. 144.
Peftinenœsur le plan du contenu 173

classement, qui est celui qui détermine qu'il y ait ou non « bonne corn--
préhension», et les traits qui sont pertinents pour ce classement, qui sont
bien entendu ceux qui définissent l'intension de la classe à laquelle le sèns
que produit le récepteur doit appartenir pour qu'il_ r ait « bonne ·com-
préhension», ne sont pas nécessairement les mêmes. Toujours, lorsque le
signifié ne coïncide pas avec la classe déterminant s'il _y a ou non « bonne
compréhension», il l'inclut. Tous les traits du sens, par conséquent, qui_sont
pertinents par rapport au signal, le sont aussi pour le classement détermi-
nant s'il y a ou non « bonne compréhension»; mais il est_ possible que des
· traits qui sont pertinents pour ce dassement ne le soient pas par rapport
au signal.
Si l'on admet que le point de départ de l'acte de communication est
pour l'émetteur la classe à laquelle le sens que produit l'émetteur doit
appartenir pour qu'il y ait « bonne co~préhension », c'est-à-dire si l'on .
admet que l'_éinetteur choisit le sème en fonction de cette classe et non pas le
contraire, on conclura que des deux classements et des deux pertinence.s
auxquels est sou1!1_ÎS le sens dans l'acte de communication, ce sont le classe-
ment et la pertinence qui déterminent s'il y a ou non « bonne compréhen-
sion» qui sont logiquement premiers, et que le 7lassement et la pertine:qce
auxquels on soumet le sens en tenant compte de son rapport avec le signal,
c'est-à-dire le classement et la pertinence que, lorsqu'il s'agit d'un acte de
parole, on peut appeler linguistiques, ne viennent, du point de .vue logique,
qu'en seconde place.
Rien d'analogue à ce double classement et à cette double pertinence ne
se retrouve, sur le plan de l'exprèssion, . à propos du signal: l'acte de
collllllunication ne suppose pas que l'on soumette le signal à un classement
et à une pertinence autres que ceux qui résultent de son rapport avec le sens;
c'est-à_-dire à un classement et à une pertinence autres que ceu9' que,
lorsqu'il s'agit d'un acte de parole, on peut appeler linguistigues.

ll_emarque 4: Mainte péripétie de l'histoire de la linguistique qu, plus


èxactement, de la réflexion sur la langue, peut s'expliquer peut-être à
partir de cette asymétrie entre les deux: plans, le plan du contenu et le
plan de l'expression. Le signal, qui n'est soumis dans l'acte de commu-
nication qu'à la pertinence qui résulte de son rapport avec le sens, a
toujours été reconnu colllllle un objet linguistique. Il a fallu par contre
r ..
174 Luis. J. Prieto

du temps pour.que les linguistes se rendent compte que le sens, soumis


en premier lieu à la pertinence extra-linguistique qu'est celle qui
détermine s'il y a ou non « bonne compréhension», est soumis aussi à la
pertinence linguistique qui résulte de son rapport avec le signal, et qu'il
constitue par conséquent lui aussi un objet linguistique: ce n'est
· qu'avec le Cours de Saussure, et dans la mesure où il a été connu,
compris et admis, que cette idée est devenue courante parmi les
linguistes. Une notion comme celle de «sous-entendu», l'idée que le,
pronom «remplace» le nom, constituent des efforts faits par les pré-
saussuriens pour combler, dans les cas les plus évidents e_t les plus
simples, l'écart entre la pertinence linguistique et la pertinence extra-
linguistique auxquelles est soumis le séns, et pour escamoter ainsi la
première en la réduisant à la dernière. Mais on est en droit de se
·demander si la linguistique moderne, après avoir reconnu la pertinence
linguistique à laquelle on soumet le sens et avoir admis par conséquent
que celui-ci constitue un objet linguistique, n'est pas tombée dans
l'erreur inverse, celle d'ignorer la pertinence extra-linguistique à
laquelle on soumet également le sens dans l'acte de parole.,

Remarque 5: Le classement du sens qui détermine s'il y a ou non


« bonne compréhension» se fait certainement en tenant compte d'un
rapport liant le sens à quelque chose d'autre: ce n'est en effet qu'un tel
rapport qui peut à mon avis conférer la pertinence aux traits définissant
l'intension des classes concernées d~s un classement. Le problème
que se sont posé les phonologues en se demandant le pourquoi de la
pertinence des traits pertinents, et qu'ils ont résolu en tenant compte
des rapports des sons avec les signifiés, n'est donc pas à mon avis un
problème que pose en particulier la distributio:q. des sons d.tns les
classes que sont les phonèmes, mais un problème qui se pose en général
pour tout classement. Or on est loin, dans le cas qui nous intéresse, de
pouvoir dire par rapport à quoi est classé le sens dans la communication
iinguistique. Des codes non linguistiques peuvent cependant fournir
une idée de ce qui se passe dans le cas des langues et montrer en même
temps, de façon évidente, la double pertinence à laquelle est soumis le
sens. Un excellent exemple nous est donné par X. Cuny, qui décrit un
code de signaux gestuels à l'usage des ouvriers d'un service !<trans-
Pertinence sur le plan du contenu 175

ports>> dans une usine. 200 La « bonne compréhension» ou son absence


se manifestant toujçrnrs, dans un acte de communication où l'on se sert
· de ce code, par un comportement du récepteur, on peut considérer ce
.. comportement comme s'il était le sens et dire en conséquence que le
but d'un acte de communication où l'on se sert de ce code est la
production, par le récepteur, d'un comportement appartenant à une
classe déterminée. Or cette classe, à laquelle doit appartenir le com-
portement du récepteur pour qu'il y ait « bonne compréhension», est
sans doute déterminée par, rapport aux opérations («tirer»,
«refouler», « arrêter», etc.) que le comportement mentionné peut
servir à exécuter, c'est-à-dire qu'il y a « bonne compréhension»
lorsque le comportement qu'adopte le récepteur à la suite de l'acte de
communication appartient à la classe des comportements qui servent à
l'exécution d'une opération appartenant à une class.e d.éterminée. Le
comportement du récepteur est classé aussi, bien entendu, par rapport
au signal gestuel servant à le commander, mais c'est là un classement.
qui ne vient que logiquement après. 201
Il me paraît que la reconnaissance de la double pertinence à laquellç on
soumet le sens dans l'acte d~ communication ouvre des possibilités nou-
velles à l'analyse de certains problèmes parmi les plus importants de la
linguistique. Je pense, par exemple, au problème des rapports entre langue
et culture. Il est évidemment impossible d'aborder ici une discussion de ce
problème, mais je voudrais cependant en donner un aperçu qui justifie mon
affirmation. La communication suppose certes un code commun à
l'émetteur et au récepteur, mais il est évident qu'elle suppose aussi que
l'émetteur et le récepteur.sont d'accord quant à ce qu'est de« dire la inême
chose>> ou de «ne pas dire la même chose»; c'est-à-dire quant aux classes
dans lesquelles on distribue les sens et dont dépend qu'il y ait ou non

200 x. Cuny, ~,L'Approche psycho-sémiplogique: Etude d'un code gestuel de travail»,

Cahiers de linguistique théorique et appliquée (J3ucarest), vol. 9, pp. 261-275.


20 1 Cette priorité logique n'empêche pas cependant que, dans une perspective dia-

chronique, le classement des comportements par rapport aux signaux exerce une influence
sur leur classement par rapport aux opérations et par conséquent sur le classement des
opérations elles-mêmes: il est concevable que la dîstinction de certaines opérations devienne
superflue pour les besoins de l'usine, mais l'on continue à disti11glfer. ces opérations et les
comport,ements servant à les exécuter du fait qu'on distingue les signaux gestuels servant à
commander ceux-ci.
17 6 · Luis J. Prieto

« bonne compréhensiori ». Qr la ·distribution des sens dans ces classes gIJ.i,


~ous l'avons vu, 'ne sè confond pas avec la· distribution des sens dans l~s
classes gue sont les signjfiés, ressemble de près ce qu'on appelle une
«cultme» ou, en tout cas, fait sans do!l~I,?artie de ce qu'on désigne de ce
terme. La claire distinction des deux pertinences âù~les on soumet le
' ~ '
sens doit ainsi permettre de donner un sens précis à quelque chose qui a été
sans doute déjà signalé, que la communication n'est possible qu'à condition
que l'émetteur et le récepteur possèdent des cultures largement
coïncidentes.
Un autre problème, apparenté d'ailleurs au précédent,.sur lequel la
distinction des deux pertinences qui jouent surie plan du contenu peut, me
paraît-il, jeter une clarté nouvelle, est celui de la traduction. Si la condition
pour qu'une tràduction soit bonne était qué le signifié du signal de traduc-
-tion soit identique au signifié du signal original, la traduction au français
d'une phrase italienne si banale comme, par exemple, Arriva o ggi serait
impossible puisque, du fait du caractère obligatoire du «pronom sujet» en
fr~nçais, il n'y a, dans cette langue, aucune phrase dont le signifié coïncide
avec celui de la phrase italienne. Il ne fait cependant pas de doute que, si en
prononçant la phrase Arriva oggi l'émetteur se propose, par exemple,
d'informer son interlocuteur de l'arrivée de son frère, la phrase française Il
arrive aujourâ' hui est une traduction parfaite, malgré la différence des
signifiés. Çela montre que ce n'est pas la coïncidence des signifiés qui
compte Qour QJl'une traduction soit bonne, mais la coïncidence quant à la
classe à laquelle doit appartenir le sens produit par le récepteur pour qu'il y
ait «bonne compréhension». C'est-à-dire qu'il faut et qu'il\suffit, pour
qu'une traduction soit bonne, qu'à partir du signifié du signal de traduction
le récepteur, dans les circonstances dans lesquelles est produit le signal
original, « comprenne la même chose» - c'est-à-dire soit amené à produire
Qn sens appartenant à la même classe du système de classes déterminant la
« bonne» ou la« mauvaise compréhension» - qu'il comprendrait, irpartir
du signifié du signal original, dans ces mêmes circonstances. La nécessité de
· coïncidence culturelle entre l'émetteur (qui produit le signal original) et le
récepteur (qui déchiffre le signal de traduction) ne se pose en principe, pour
l'acte de communication traductif, de façon différente que pour l'acte de
communication en général, même si, compte tenu de l'influence que le code
peut sans doute exercer sur la distribution des sens dans les classes déter·-
1

Pertinence sur le plan du contenu 177·

miqant la «bonne compréhension», 202 cette coïncidepce devient .plus·


aléatoire pour deux sujets qui se servent habituellement de co!les différents,
- et surtout de langues différentes - que pour deux sujets se servant
habituellement du même code.
Un dernier problème que je v9udrais mettre en rapport avec la double
pertinence à laquelle on soumet le sens dans l'acte de communication est "
celui de la connotation. Si «concevoir» un objet d'une certaine façon véut-
dire le reconnaître comme appartenant à l'extension d'un concept, êt.
reconnaître un objet comme appartenant à l'extension d'un concept c'est le·
reconnaître comme membre d'une classe, le sens est alors, dans l'acte de
comunicàtion, conçu deux fois, puisqu'il est reconnu d'une part commè
membre de la classe qui détermine s'il y a ou non« bonne compréhension>> .
et d'autre part comme membre de la classe qu'est le signifié du signal
employé pour amener le récepteur à le produire. Or il me semble qu,e ces
deux conceptions que l'on a du sens dans tout acte de communicatio:q ..
peuvent être désignées respectivement la conception «(dé)not<1-tive» et la ,
conception «connotative» du sens, et que ce qu'on appelle la «connota-
tion» ce n'est que la façon dont on conçoit le sens, qui résulte du choix du
signal dont on se sert pour amener le récepteur à le produire.

202 V. la l).Ote précédente.


SIGNE ET INSTRUMENT*

1. L~J?.ut gue poursuit l'émetteur d'un acte de communication ou acte


s~miq'!;_~ en :erenant l'initiative de celui-ci est d'exercer ~~r le récepteur une
i~éter11'.linée consistant_ soit à lui faire savoir guelgue ~ e
-:-S:~st-à-dire à l'info,:mer de quelque chose-,. soit à le faire agir d'uye
c~r_tainef~on -é; est-à-dire à l'enjoindre à faire quelque chose .. C'est cette
influence que l'émetteur e.ssaie d'exercer sur le récepteur qui constitue ce
qu'on appellè le «sens» d'un acte sémique, etc' est également à elle qu'on se
réfère lorsqu'on parle de èe que « veut dire» l'émetteur. Il s'agit, nous
l'avons signalé, d'une influence déterminée, c'est-à-dire présentant
certaines caractéristiques; d'une influence donc connue par l'émetteur sous
une certaine identité ou, ce qui revient encore au même, reconnue par lui
comme membre d'une classe à travers laquelle il la conçoit. Faute d'un
terme technique approprié pour désigner cette classe nous nous référerons
à elle simplement comme « la classe qui détermine le sens d'un acte
sémique».
La classe qui détermine le sens d'un acte sémique n'est pas cependant
la seule à laquelle l'émetteur reconnaît qu'appartient ce sens et, par
conséquent, l'identité sous laquelle l'émetteur connaît le sens lorsqu'il le
reconnaît comme membre de la classe qui le détermine n'est pas la seule
sous laquelle il le connaît. Pour parvenir à ses fins, en effet, l'émetteur
produit un «signal» - qui est, lorsqu'il s'agit d'un acte de communication
linguistique ou acte de parole, une «phonie» ou une «graphie». Or
l'émetteur reconnaît nécessairement l'appartenance du sens, c'est-à-dire de

* Publié pour la première fois dans Littérature, Histoire, Linguistique, Recueil d'études
offen à Bernard Gagnebin, Lausanne, L'Age <l'Homme, ,1973.
180 Luis J. Prieto

l'influence qu'il essaie d'èxercer sur le récepteur, à ce qu'on appelle le


« signifié» du signal qu'il produit, qui n'est rien d'autre que la classe des
influences qu'on peut essayer d'exercer en le produisant. Supposons, par
exemple, que l'influence qu'un émetteur se propose d'exercer sur un
récepteur consiste à l'informer de l'arrivée du bus qu'ils attendent tous
deux, et qu'il produise pour cela le signal [il ariv] (Il arrivd). L'émetteur
reconnaît l'appartenance du sens à la classe qui le déterµiine, qui définit
parmi d'autres le, fait que toutes les informations qui en sont me,mbre
concernent le bus comme sujet. Mais il reconnaît aussi l'appartenance du
sens au signifié du signal qu'il produit-on voit mal, autrement, pourquoi il
le produirait-, c'est-à-dire à la classe de ce qu'on peut vouloir dire en
produisant la phonie [il ariv], classe que ne saurait évidemment définir le
fa_Hgue tous ses membres concernent le bus comme sujet.
Ces deux classemen~s que l'émetteur fait du sens peuvent certes
coïncider. Mais le fait qu'ils peuvent également, comme l'exemple v~ent de
le montrer, ne pas coïncider, permet, nous semble-t-il, de considérer
comme tels les cas où il y a coïncidence et de parler, même dans ces cas, de
deux classements auxquels l'émetteur de l'acte sémique soumet le sens,
de deux façons dont il le conçoit et de deux identités qu'il lui reconnaît
en conséquence.
Bien entendu, le signal est lui aussi conçu sous une certaine iden-
tité et reconnu donc comme membre d'une classe par l'émetteur qui le
produit: en effet, puisque l'émetteur reconnaît l'appartenance du sens au
signifié du signal, il reconnaît nécessairement l'appartenance de celui-ci
à la classe des signaux possédànt ce signifié, classe qu'on appelle le« signi-
fiant» que le signal «réalise». A l'encontre, pourtant, de ce que nous
venons de voir se passer pour le sens, le signal n'est nécessairement reconnu
par l'émetteur que comme membre du signifiant qu'il réalise, et ce n'est
par conséquent que SOlJS l'identité qui en résulte que l'émetteur le connaît
nécessairement. 203
Pour ce qui est du récepteur de l'acte sémiqu,e, dès qu'il a reconnu
comme. tel le signal que produit l'émetteur, il sait que celui-ci essaie
d'exercer sur lui une influence, mais se trouve dans l'incertitude quant à
203 Rien n'empêche, naturellement, que l'émetteur connaisse le signal sous des identités
autres que celle qui résulte de le reconnaître comme membre du signifiant qu'il réalise, mais
cette 1dentité-ci est la seule sous laquelle il le connait nécessairement dans l'acte sémk1ùe.
Signe et instrument 181

l'identité de cette influence, c'est-à-dire quant à la classe qui la détermine.


Comme toute incertitude, celle du récepteur suppose donc la distribu!ion de
tout ce qui est possible dans un univers du discours-dans n~tre cas, de tout
ce que peut vouloir dire l'émetteur- en au moins deux classes formant un
système, 204 el consiste exactement à ne pas savoir à laquefle de ces classes
appartient ce qui a effectivement lieu dans l'univers du discours en ques-
tion - dans notre cas, ce que veut effectivement dire l'émetteur. Le_
récepteur, s'il accepte de communiquer, ce qÙi n'est bien entendu pas
nécessairement le cas, 205 essaie de sortir de cette incertitude, c'est-à-dire de i
savoir quelle est, des deux ou plusieurs classes dont elle résulte, celle qui
détermine ce que veut dire l'émetteur. A cette fin îl cherche d'abord à
reèonnaîtré quel est le signifiant que le signal réalise,. ce qui lui permet,
lorsqu'il y parvient, de déduire l'appartenance du sens au signifié corres-
pondant. Lorsque ce signifié coïncide avec une des ciasses dont résulte son
incertitude,' le récepteur conclut simplement que c'est cette classe qui
détermine ce que veut dire l'émetteur. Lorsque le signifié ne coïncide avec
aucune des classes dont résulte l'incertitude du récepteur et qu'il coïn_cide
alors avec la somme logique de plusieurs de ces classes,2° 6 le récepteur
cherche à déduire des «circonstances>> dans lesquelles l'acte de communi-
cation a lieu l'appartenance du sens à une des plusieurs classes dont la-
somme logique coïncide ayec ~e signifié du signal et dont résulte ce qui reste
de son incertitude, et, s'il parvient, il conclut que c'est cette classe qui
détermine ce que veut dire l'émetteur.
On dit que le récepteur d'un acte sémique «comprend>> totalement
lorsqu'il parvient, grâce soit au seul signal, soit au signal et aux cir-
const'ances, à supprimer totalement son incertitude et à déduire donc
l'appartenance du sens à une des classes dont elle résulte. 207 La compréhen-

2o4 Nous disons que deux bu plusieurs cfusses forment un système lorsqu'elles sont toutes
. en rapport logique d'exclusion entre elles et que leur somme logique est égale à l'univers du
discours. ·
205 V. J.-C. Pariente, « Vers un nouvel esprit linguistique?», Critique, n° 227, pp. 334-
359, spécialement pp. 352 et ss., et L. Prieto, Enciclopedia del Novecento, s. v. « Semiofogia ».
206 Le récepteur n'interprète le signal qu'en fonction de son incertitudd.' De là que le
signifié du signal coïncide toujours, pour le récepteur, soit avec une des classes qui déterminent
son incertitude, soit avec la somme logique de plusieurs de ces classes. Cf. Prieto; o.· c.
207 Il y a compréhension partielle lorsque le récepteur, grâce soit aù seul signal,. soit au_

signal et aux circonstances, parvient à diminuer son incertitude mais sans la supprimer
totalement. V. Prieto, o. ·c.
182 Luis J. Prieto

sion de la part du récegteur est bien entendu condition nécessaire de la


réussite de Î'acte sémique, mais elle n'est pas condition suffisante. Il faut, en
effet, pour qu'il y ait une telle réussite, non seulement que le récepteur
comprenne totalement, mais encore qu'il comprènne bien, c'est-à-dire què
la classe qu'il conclut être celle qui détermine ce que veut dire l'émetteur
soit çffectivement la classe qui le détermine. Or cela suppose évidemment
bien des choses, et tout d'abord que la classe qui détermine effectivement·ce
que veut dire l'éi:netteur figure parmi les classes dont résulte l'incertitude du
récepteur, puisque c'est toujours une de ces classes-ci que le récepteur
conclùt être celle qui détermine ce que veut dire l'émetteur. Le signifié du
signal et le signifiant qu'il réalise peuvent d'autre part ne pas être les mêmes
pour l'émetteur et pour le récepteur. Une telle divergence n'entraîne pas
nécessairement l'échec de l'acte de communication, mais peut bien entendu
y amener, de même que la différente appréciation des circonstances par
l'émetteur et par le récepteur. Notre propos n'est pas cependant d'entrer ici
da°'s le détail des causes d'échec de l'acte sémique ni des formes que cet
échec peut revêtir; mais de montrer que, dq moins dans les cas où le
récepteur parvient à comprendre totalement, qu'il le fasse bien ou mal, il
reconnaît nécessairement l'appartenance du sens à deux classes, l'une en
étant le signifié du signal et l'autre celle, parmi les classes dont résulte son
incertitude, qu'il conclut être la classe qui détermine ce que veut dire
l'émetteur.
Le récepteur, comme l'émetteur, conçoit donc deux fois le sens et il le
conrÏàît 1par conséquent sous deux identités. La communication ne suppose
pas par contre que le récepteur doive reconnaître le signal comme membre
d'aucune class.e autre que le signifiant qu'il réalise, ni qu'il ne le conçoive
par conséquent plus d'une fois ni ne le connaisse sous plus d'µne identité. 208

2. L'influence que l'émetteur se propose d'exercer sur le récepteur dans


l'acte sémique et qui constitue le sens de celui-d est toujours, nous l'avons
vu, une influence déterminée. Or la même chose peut évidemment être dite
à propos d'une opération, quelle qu'elle soit, que quelqu'un se propo~e
d'exécµter: quelle que soit l'opération qu'un «exécutant» se propose

208 Ce quî ne veut pas dire qu'il ne puisse le connaître sous d'autres identités et le

concevoir donc autrement. V. ci-dessus, p. 180, note 203.


Signe et instrument 183

d'exécuter dans ce que nous appellerons un « acte instrumental», cette


opération est toujours une opération déterminée, c'est-à-dire une
opération présentant certaines caractéristiques et reconnue donc, par
l'exécutant, comme membre d'une certaine classe.
Cette classe, que nous désignerons comme la classe déterminant
l'opération d'un acte instrumental, n'est cependant pas la seule à travers
laquelle l'exécutant conçoit cette opération. Pour parvenir au but qu'il se
propose l'exécutant se sert en effet d'un «outil». Or l'exécutant reconnaît
nécessairement l'appartenance de l'opération à la classe des opérations
pouvant être exécutées au moyen de l'outil dont il se sert - autrement on
vojt mal pourquoi il s'en servirait. Ce qu'on appelle l' «utilité» d'un outil ce
n'est que cette classe que forment les opérations pouvant être exécutées par
son,moyen. Deux outils, en effet, possèdent la même utilité, non pas simple-
ment lorsqu'une opération pouvant être exécutée au moyen de l'un peut
l'être également au moyen de l'autre, m.tjs lorsque toute opération se
trouvant dans le premier cas se trouve égàlement dans le dernier et vice
versa. Nous dirons donc que l'exécutant d'un acte instrumental, qui
reconnaît l'appartenance de l'opération qu'il exécute à la classe qui la
détermine, reconnaît aussi son appartenance à la classe qu'est l'utilité de
l'outil dont il se sert.
Certes, comme, dans l'acte sémique, la classe déterminant le sens et le
signifié du. signal employé pour le transmettre, la classe déterminant
l'opération d'un acte instrumental et l'utilité de l'outil employé pour
l'exécuter peuvent coïncider. Mais elles peuvent ne pas coïncider: ainsi, ,si ce
que «veut faire» l'exécutant d'un acte instrumental c'est, par exemple, de
serrer un boulon, et qu'il se sert pour cela d'une clé, le sens positif du serrage
figure sans doute parmiles caractéristiques. qui déterminent l'opération,
mais non pas, évidemment, parmi celles qui définissent l'utilité de la clé. Or
il suffit, nous semble-t-il, qu'il y ait des cas comme celui-ci, où la classe
déterminant l'opération d'un acte instrumental ne coïncide pas avec l'utilité
\' de l'outil employé, pour qu'on puisse considérer qu'il y a dans les autres cas .
coïncidence de deux classes et non p'as simplement une classe unique, et
pour qu'on puisse conclure que l'exéèutant d'un acte instrumental conçoit
deux fois l'opération exécutée et qu'il la connaît donc sous deux identités.
Puisque l'exécutant d'un acte instrumental reconnaît toujours l'appar- 1
j
tenance de l'opération à l'utilité de l~outil dont il se sert, il reconnaît
l
l
l
184 Luis J. Prieto

,nécessairement l'appartenance de celui-ci à la classe des outils possédant


cette utilité. Pour désigner cette classe, qui est l'analogue, pour l'outil, de ce
qu'est le signifiant pont le signal, nous employons le terme «opérant>;: 209
nous disons ain'si que l'exécutant d'un acte instrumental reconnaît
nécessairement l'appartenance de l'outil dont il se sert à la classe qu'est
)'«opérant» que cet outil «réalise». Mais cette classe est la seule dont
. l'exécutant d'un acte instrun1ental reconnaît nécessairement comme
membre l'outil dont il se sert, c'est-à-dire qu'à l'enpontre de l'opération,
l'outil n'est nécessairement conçu, dans l'acte instrumental, qu'une fois, rii
connu donè que sous une idéntité. ·

3. Le signal est sans doute une entité linguistique ou, si l'on se place dans
le cadre plus large de la communication en général, une entité sémio-
logique. Il ne l'est pourtant qu'en tant qu'il est conçu à travers la classe
qu'est Je signifiant qu'il réalise et connu donc sous l'identité qui résulte du
fait de le reconnaître comme membre de cette classe. Or, cette façon de
connaître le signal suppose, nous l'avons vu, que l'on connaisse le sens sous
l'identité qui résulte du fait de le reconnaître comme membre du signifié
correspondant. Puisque le sens n'est connu sous cette identité que du fait du
signal dont on se sert pour le transmettre, on peut considérer qu'elle
constitue son identité linguistique ou sémiologique, et que le sens, ainsi
connu, constitue lui aussi, comme le signal, une entité linguistique ou sémio-
logique. Avec ces considérations nous ne faisons d'ailleurs que reformuler,
nous semble+il, l'affirmation bien connue de Saussure selon laquelle «le
signe linguistique est [... ] une entité psychique à deux faces»: 210
«psychique», dit à notre avis Saussure, parce que le signe se compose, non
pas simplement du signal et du sens, mais du signal et du sens connus chacun
sous une certaine identité ou, ce qui revient au même, des classes qui déter-
minent ces identités et qui sont le signifiant et le signifié; et« à deux faces»,
paice que ces identités respectives du signal et d~ sens, ainsi que les classes
qui les déterminent, se supposent réciproquement.
Bien entendu, aucune raison ne justifie qu'on attribue un caractère·
linguistique à l'identité sous laquelle on connaît le sens lorsqu'on le

209
Dont nous sommes redevable à Armando Sercovich.
21 °F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 4° éd., p. 99.
Signe et instrument 185

reconnaît comme membre de la classe qui le détermine, 211 ce qui veut dire
que le sens est aussi, pour autant qu'il est connu sous cette identité, une
entité non linguistique. Les linguistes et en général les_ théoriciens de là
langue ont toujours eu de la peine à admettre cette double identité sous
laquelle on connaît le sens dans l'acte sémique et le. double caractère
d'entité linguistique et d'entité non linguistique qu'il possède en
conséquence. La grammaire traditionnelle escamotait l'identité linguis-
tique du sens en la réduisant, ~ l'aide de notions telles que celle de « sous-
entendu », celle du «pronom» conçu comme « mot qui tient la place d'un
nom», etc., à son identité non linguistique. Cette même difficulté à
reconnaître la double identité du sens se manifeste aussi dans le refus de
certains d'étudier celui-ci dans le cadre de la linguistique, sous prétexte qu'il
est de natùre extra-linguistique: le sens est certainement de nature extra-· .
linguistique, mais il est aussi de nature linguistique. On comprend bien que
pour ceux qui soutiennent de tels points de vue le signe ne saurait être
qu'une entité unifaciale, réduite à son seul signifiant. L'avènement de la
linguistique saussurienne amène comme nous l'avons vu à Ia reconnaissance
du sens comme entité linguistique. Mais la tendance s'est manifestée par la
suite à ignorer au contraire l'identité non linguistique du sens, en ne. lui
reconnaissant que son identité linguistique. · La notion de «parole»
proposée par Saussure y a sans doute contribué. L'identité non linguistique
du sens qui résulte du fait dé le reconnaître comme membre de la classe qui
le détermine n'est pourtant pas une quelconque identité non linguistique du
sem; qu'on puisse simplement reléguer à la parole. A l'encontre, en effet,
des autres identités non linguistiques sous lesquelles, en nombre infini, sont
susceptibles d'être connus le signal et le sens, l'identité non linguistique du
sens dont il est question ici est une identité sous laquelle. le sens est
nécessairement connu, dans l'acte sémique, par l'émetteur et par le
récepteur, et on ne saurait par conséquent lui attribuer, en Iinguistiq~e, le
même statut qu'on attribue à celles-là. En tout cas, seule ll;l considération
des deux identités sous lesquelles le sens est nécessairement connu dans
l'aète sémique permet de poser correctement, nous semble-t-il, bien des

211 Il ne faut surtout pas en conclure que cette id~ntité soit son identité «naturelle»:
l'identité sous laquelle on co1111aît un objet est toujours« arbitraire» dans un des sens au moins
dans lesquels le sont les identités linguistiques du signal et du sens. V. Prîeto, Enciclopedia del
.,Novecento, s. v, «Lingua».. ·
j

186 Luis J. Prieto

problèmes parmi les plus importants auxquels a affaire la linguistique.


De même qu'on admet qu'un signal est une· entité linguistique ou en
général une entité sémiologique, on peut admettre qu'un outil est une entité
«instrumentale». Ce n'est pas pourtant conçu n'importe comment, mais
conçu à travers la classe qu'est l'opérant qu'il réalise et connu donc sous
l'identité qui en résulte, que l'outil constitue une telle entité. Or nous av.ons
vu que connaître l'outil sous cette identité suppose connaître l'opération
qu'on exécute sous l'identité qui résulte de la reconnaître comme membre
de l'utilité correspondante. Puisque l'opération n'est connue sous cette
identité que du fait de l'outil dont on se sert pour l'exécuter, on peut
considérer qu'il s'agit-là de l'identité instrumentale de l'opération et que,
connue sous cette identité, l'opération constitue, comme l'outil, une entité
instrumentale. On constate ainsi qu'on peut faire, à propos de l'outil et de
l'opération, des considérations parfaitement analogues à celles qui amènent
à considérer que ce n'est pas le signal, ni le signifiant, qui constitue le moyen
dont on se sert pour transmettre un sens, mais une entité bifaciale que
composent un signifiant et le signifié correspondant. Nous conclurons donc .
que c'est également une entité bifaciale, composée d'un opérant et l'utilité'
correspondante, qui constitué à proprement parler le moyen dont on se sert
pour exécuter une opération, et que l'outil employé n'est que la _«réalisa-
tion» d'une des faces de cette entité. Des deux termes «outil» et « instru-
ment», pratiquement synonymes, qu'on trouve dans le langage courant,
nous utilisons le premier exclusivement pour l'objet individuel qui ré1:tlise
l'opérànt. Cela nous permet de disposer du terme« instrument» po~r dési-
gner l'entité bifaciale que forment un opérant et l'utilité correspondante. 212
Naturellement, avoir admis que l'identité sous laquelle on connaît
·l'opération en la reconnaissant comme membre de l'utilité de l'outil est son
identité instrumentale et que, par conséquent, connue sous cette identité
l'opération constitue une entité instrumentale, ne doit pas nous faire oublier
que l'opération est nécessairement connue aussi, dans l'acte instrumental,
sous l'identité qui résulte de la reconnaître comme membre de la classe qui
la détermine. Or aucu'ne des raisons qui amènent à attribuer à cette
identité-là le caractère d'instrumentale n'est valable pour celle-ci, qui est à
212 Sont également synonymes, dans le langage courant, les termes «signal» et «signe»,

qu'on emploie en linguistique pour des entités respectivement analogues à celles que nous
désignons par les ~ermes «outil» et «instrument».

1
Signe et instr_ument 187

considérer donc comme non instrumentale, d'où s'ensuit que l'opération est
aussi,,pour autant qu'elle ·est reconnue comme membr<:5 de la classe qui la
détermine, une entité non instrumentale.

4. On admet couramment en linguistique que le sens constitue une fin et


le signal un moyen. Ce que nous avons vu cependant, à propos de la double
identité sous laquelle on connaît le sens dans l'acte sémique et de la n1?-ture
bifaciale du signe, fait apparaître le besoin de préciser cette distribution de
rôles. Lesens constitue certes une fin, mais seulement en tant qu'entité non
linguistique, c'est-à-dire conçu à travers la classe qui le détermine; en tant
qu'entité linguistique, c'est-à-dire conçu à travers le signifié du signal, le
sens fait déjà partie, au contraire, de ce qui est à considérer comme le moyen
mis en œuvre pour le transmettre. 213 De même on sera d'accord pour dire
que l'opération constitue le but de l'acte instrumental, mais elle le constitue ·
seulement en tant qu' entité non instrumentale, c'est-à-dire conçue à travers
la classe qui la détermine: en tant qu'entité instrumentale et conçue donc à
travers l'utilité de l'outil l'opération fait partie par contre du moyen dont on
se sert pour l'exécuter.
Ce double rôle, une fois comme fin, l'autre comme moyen, que nous
faisons jouer au sens et à l'opération, peut paraître peu convaincant. Ce
n'est cependant là que la conséquence du fait que le moyen dont on se sert
pour dire ou pour faire quelque chose est nécessairement une entité
bifadale, c'est-à-dire qu'il ne saurait se réduire à une unique face, signifiant
ou opérant, mais en comporte nécessairement une aut:i;e, signifié ou utilité;
et cela parce que l'emploi du moyen en question implique que l'on conçoit
ce que l'on dit ou fait à travers une classe autre que celle qui le détermine.
Or c'est à propos de cette façon de concevoir ce que l'on dit ou fait, qui
résulte du moyen dont on se sert pour le dire ou le faire et qui vient s'ajouter
à la conception qu'on en a déjà à travers la classe qui le détermine, que le
terme «connotation», si fréquent dans le discours oral ou écrit des sémio-
logues, trouve à notre avis son emploi le plus intéressant: nous proposons
213 Tant que ce fait n'a pas été clairement reconnu il a été impossible de poser correcte-

ment le problème de la traduction. En traduisant, peut-on dire, on change de moyen pour


atteindre le même but. Or celui-ci n'est pas le sens conçu à travers le signifié du signal original,
mais le sens conçu à travers la classe qui le détennine, et, par conséquent, une traduction est
bonne tant que le récepteur arrive à reconnaître cette classe-ci, même si en pas·sant d'une
langne à l'autre le signifié n'est pas resté identique. .
· 188 Luis J. Prieto

d'appeler « connotative >; la façon de concevoir et par conséquent de


connaître un sens que l'on transmet ou une opération que l'pn exécute, qui
résulte du moyen, signe ou instrument, dont on se sert pour le transmettre
. ou pour l'exécuter. Cette façon connotative de concevoir le sens ou
l'opération est donc celle qui se fait à travers le signifié du signe employé
pour· le transmettre ou à travers l'utilité de l'instrument employé pour
l'exécuter, et elle.vient s'ajouter à la conception «dénotative·» ou, comme
nous préférons le dire, « notative » que l'on a déjà du sens ou del' opé~ation
à travers la classe qui les détermine respectivement.
Il ne saurait bien entendu être question ici de passer en revue les.défini-
tions de «connotation» qui, plus ou moins explicitement, ont été formulées
ailleurs, ni de justifier les écarts que la nôtre prend à leur égard. Signalons
cependant, d'une part, une coïncidence: notre définition s'accorde av~c la
généralité des autres en ce que le connoté y apparaît comme quelque chose
d'ajouté, de subsidiaire à l'égard du (dé)noté. Et, d'autre part, unè
divergence: le connoté ne saurait, à notre avis, que revenir sur le ( dé)noté:
il nous paraît dangereux ou, dans le meilleur des cas, peu intéressant, de
dire, par exemple, que le roulement des r «connote» en français l'origine
rurale du sujet parlant.
Chaque fois que l'on dit ou l'on fait quelque chose, qu'on le veuille ou
non, on connote. Chaque fois que l'on dit ou l'on fait quelque chose, en
effet, on conçoitde façon connotative ce que l'on dit ou fait. La connotation
ne semble cependant pas pouvoir être significative que -si l'émetteur de
J'acte sémique ou l'çxécutant de l'acte instrumental dispose, pour dire ou
faire ce qu'il veut dire·ou faire, de plusieurs signes ou instruments distincts:
dans ce cas, en effet, et dans ce cas seulement, la façon connotative de
concevoir le sens ou l'opération ne se suit pas nécessairement de la façon
(dé)notative de les concevoir. La connotation ne semble, autrement dit,
pouvoir être significative que si l'émetteur ou l'exécutant a le choix quant
au moyen à employer pour dire ou faire ce qu'il veut dire ou faire et, avec
ce choix, celui de la façon connotative dont il conçoit ce qu'il dit ou fait.
Si donc la connotatio.n est nécessairement présente dans l'acte sémique
ou l'acte instrumental, elle peut cependant ne pas être voulue par l'émetteur·
ou l'exécutant. Or lorsqu'elle l'est on aurait affaire, au niveau de la connota-
tion, à un phénomène de type communicatif. Est-ce là, si tant est que l'art
soit une forme de communication, le « canal» de cette communication?
Signe et instrument 189

Telle <?St la définition que nous avons proposée ailleurs: 214 il y aurait com-
munication artistique chaque fois qu'on choisit délibérément le moyen
dont on se sert pour dire ou faire quelque chose afin de -communiquer la
façon connotative, résultant de ce choix, de concevoir ce qu'on dit ou fait.
Cette définition,.se fondant sur la connotation, dont participent, au même
titre mais sans se confondre, le «dire» .et le «faire», permet, tout en gardant
son unité au d.omaine de l'« artistique», d'y délimiter les deux grandes
divisions des arts du «dire» (littérature, certes, mais aussi cinéma, drame,
plastique figurative, etc., et peut-être encore plastique rion figurative et
musique) et les arts du «faire» (architecture, design). Mais, bien entendu,
on ne saurait prétendre, dans l'état acitu;el de la recherche en ce domaine, à y
énoncer. rien d'autre que des hypothèses.

214 Dans « Notes pour une sémiologie de la communication artistique», reproduit

ci-dessus, pp. 115-124.



INDEX DES THÈMES

Abstraction quasi totale: 39, 50. Commutation: 48 (n. 81), 78;


Accent cul.minatif: voir « culmina tif 78 (n. 99), 79, 81, 83, 145, 147, 148,
(accént)». 149, 151, 171.
Accent principal: 15. Composante contrastive (d'un trait):
Accent secondaire: 15, 16. 25.
Acte instrumental: 183. Composante oppositionnelle
Arbitraire (de la connaissance): 145, (d'un trait): 25.
161. Concept, concevoir: 143, 144, 163,
Arbitraire (du signe): voir <; signe arbi- 163 (n. 194), 177.
traire». Connaissance: 143, 144, 145, 159. .1
Architecturaux (arts): 122, 131-132. Connotation: 102, 120, 130, 131, 177,
Articulation du signe: 30, 31, 36, 38, 41. 187, 188.
1
Articulation du signifiant (articulation Culminatif (accent): 11, 12
sur le plan de l'expression): 30, 41, ( voir « accent principal», « accent
44, 46. . secondaire», « phonème central»).
Articulation du signifié (articulation sur Culminative (fonction): 10, 11, 12, 14.
le plan du contenu): 44, 45, 45
(n. 72), 46, 46 (n. 75). Découpage (d'une classe par une
Artistique (communication): 114, 115- autre): 154-155.
116, 119-120, 131, 132, 188, 189. Dénotation: 102, 120, 131, 177, 188.
Dialogue (dans le drame): 114, 135.
Caractéristique: 153. Différence (relation de ): 153.
Cérémonie: 115, 118, 119, 120, 130. Dimension (du style): 100, 101.
Circonstances: 103, 107, 181 (voir Dimension (sur laquelle se manifeste
«situation»). un trait): 25.
Classe: 146, 154, 163, 174. Dramatique (œuvre): 112, 113.
Code: 170.
Code direct: 86.
Codes parallèles: 86,,89. Émetteur: 126.
Code substitutif: 85, 86, 90, 91. Émission: 104.
Communication: 126, 176. Exécutant (de l'œuvre d'art): 109.
192 Luis J. Prieto

Figure de l'expression (figure compo- Opposition significative neutralisable:


sant le signifiant): 42, 44, 46. 34 (n. 50), 38. ·
Figure du conténu (figure composant Opposition significative privative:
le signifié): 42, 44, 47. 32, 32 (n. 48), 34.
Fonction-signe: 118, 129 (voir Opposition significative proportion-
«cérémonie»). nelle: 31, 35.
Fonctionnelle (m~thode): 80. Outil: 183, 186.
Identité (d'un objet): 154, 156, 1~9, Paradigmatique (rapport): 57.
161, 185 (n. 211). Paradigme: 55, 56, 57, 58, 62.
Idéographique (écriture): 87. Parasitisme ( entre des signaux): 137.
Inclusion: 64, ·12. Phonème: 3, 5, 6, 8 (n. 8), 25-26, 53,
Indication: 95-99. 53 (n. 88), 55, 61, 63, 71, 80, 151,
Indication nulle: 97. 158.
Indice: 125. Phonème central: 11, 16, 17, 18, 20.
Indice faussement spontané: 127. Phonème non central: ~oir «phonème
Indice intentionnel: 127. ·, central».
Indice spontané: 127. Phonie: 76.
Information: 126. Proportion: 31 (n. 46).
Injonction: 126. Prosodème: 6, 7 (voir « trait
Interpellation: 126 (n. 144). prosodique»).
Instrument: 186, 186 (n. 212).
Question: 126.
Littéraire ( œuvre ): 108, 112.
Littéraires (arts): 121, 131. Racine phonologique: 15.
Mensonge: 127. Rapport ab (entre des traits composant
Mot phonologique: 13. un signifié): 70.
Musicaux (arts): 122. Rapport alb (entre des traits compo-
Musique (dans le film): 135 (n. 159). sant un signifié): 67, 70.
Rapport !!. (entre des traits composant
Noème: 52-53, 53 (n. 88), 54, 55, 70, b
71. ' un signifié): 67-68, 70.
Récepteur: 126.
Objet composant: 26, 147, 150. Réception: 104.
Objet composé: 26, 147, 150. Restriction (rapport de): voir
Opérant: 184. «inclusion».
Opposition phonologique: 28.
Opposition plérologique: 28. Sciences de la nature: 145, 159, 162.
Opposition significative: 31, 38. Sciences de l'homme: 145, 151, 159,
Opposition significative constante: 160, 161, 162, 164.
34 (n. 50), 38. Sème: 103.
Opposition significative équipollente: Sémiologie (rapport avec la
32, 32 (n. 47). linguistique): 133-134.
Index de thèmes 193

Sémiologie de la communication: . Symbiose (entre des signaux): 136.


115, 125-126, 130, 132, 138-139, Syntagmatique (rapport): 57.
140. Syntagme: 62.
Sémiologie de la signification: 115, 125,
129,.130, 132, 133, 140.
Sens: 75-16, 169,179, 184-185, 187. Traduction: 176, 181 (n. 213).
Signal: 117,128,169, 179, 184, 186 Trait èontrastif: 18-19 (voir «compo-
(n. 212). sante constrative (d'un trait) »).
Signe: 29, 184, 186 (n. 212). Trait oppositionnel: 19 (voir « compo-
Signe arbitraire: 35, 36. sante oppositionnelle (d'un trait)»).
Signe articulé: voir « articulation du Trait pertinent: 3-4, 25, 26, 28, 146,
signe». 151, 164, 170, 173. .
Signe relativement motivé: 35. Trait prosodique: 21 (voir« culminativè
Signe zéro: 33. (fonction)»).
Signifiant: 171, 180.
Signifié: 117, 171-172, 180. ' Unité d'intonation: 23.
Signifiés (rapports entre des): Unité paradigmatique: 10.
58 (n. 90), 63-M. Unité phonologique: 9, 10.
Situation: 65. Unité syntagmatique: 10, 11, 13, 14, 18~
Structuralisme: 164, 165, 166. Utilité (d'un outil): 78, 116, 183.
Structure oppositionnelle: 165, 166.
Structure sémiotique: 165, 166.
Style: 99-100, 109, 109 (n. 131), 110, Variantes (des morphèmes):
110 (n. 134), 111, 113, 131. 30 (n. 43).
Syllabe phonologique: 14. Variantes (des phonèmes): 30 (n. 43).
Syllabique (écriture): 86-87. Vêtement (code vestimentaire): 136 ..
TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos .........................................•.... 1

Traits oppositionnels et traits contrastifs ....................... . 3


Postface à« Traits oppositionnels et traits contrastifs » •..•.•.•... 24
1
Signe articulé et signe proportionnel .......................... . 27
Postface à« Signe articulé et signe proportionnel» ............. . 37
Figures de l'expression et figures du contenu .................... . 41
Postface à« Figures de l'expression et figures du contenu» ...... . 46
Rapport paradigmatique et rapport syntagmatique sur le plan du
contenu .................................................. . 49
Postface à «Rapport paradigmatique et rapport syntagmatique
surleplanducontenu» ................................... . 61
LaNotiondenoème ........................................ . 63
Postface à« La Notion de noème» .......................... . 72

Qu'est-ce que la linguistique fonctionnelle? .................... . 73


Postface à« Qu'est-ce la linguistique fonctionnelle?» .......... . 83
L'écriture, code substitutif? .................................. . 85
Postface à« L'écriture, code substitutif?» .................... . 91
Langue et style ............................................ . 95
Postface à« Langue et style» ............................... . 114
Notes pour une sémiologie de la communication artistique ........ . 115
r 196 . Luis J. Prieto

Sémiologie de la communication et sémiologie de la signification . . 125


Postface à « Sémiologie de la communication et sémiologie de la
signification)) ...................................... , . . . . . 140
La commutation etles problèmes de la connaissance .............. · 143
Considérations sllljla phonologie ............................. . 153
1. La constitution de la phonologie, 153. 2. La phonologie,
science de l'homme, 158. 3. Phonologie et structuralisme,
162. - 4, Importance actuelle de la phonologie, 165.
La double pertinence sur le plan du contenu ..... : . . . . . . . . . . . . . . . 169
Signeetinstrumen~ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179
Index des thèmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191

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