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INTRODUCTION

Dans les conversations, dans les œuvres littéraires,


théâtrales ou cinématographiques, mais aussi dans toute
forme de parole publique, l'humour contribue à révéler
les aspects plaisants, incongrus ou parfois absurdes de la
réalité. L'humour est lié au registre* comique, qui cherche
à faire rire et à divertir. Il naît de la matière même de ce
qui est raconté, par exemple dans un récit de scènes
drôles et cocasses ; il est également affaire de style et de
procédés, notamment quand il repose sur l'imitation, la
caricature, ou sur des inventions verbales qui permettent
de faire entendre une langue nouvelle et insolite.

R epères
On appelle registre littéraire le ton (ou la tonalité)
d'un texte, qui vise à susciter une émotion particu­
lière chez le lecteur. On en distingue plusieurs,
Le registre pathétique (ou pathos) a pour but de faire
naître chez le lecteur des émotions tristes et un fort
sentiment de compassion envers les personnages.
Le registre comique cherche à amuser le lecteur, à le
faire rire ou sourire.
Ce sont les deux registres principaux que l'on peut
identifier dans L'Écume des jours; mais il en existe
bien d'autres; les registres fantastique, tragique,
merveilleux, etc.
Dossier 339

Mais l'humour ne sert pas qu'à divertir. Il permet grammaire et les dictionnaires : l'écrivain les connaît et
aussi de dénoncer ou contester : de Molière à Alfred s'amuse à les subvertir, à les briser pour le plus grand
Jarry, de L'Assiette au beurre à Charlie Hebdo, de plaisir du lecteur qui se retrouve complice de cette
Charlie Chaplin à Jean Dujardin et Omar Sy, l'hu­ joyeuse liberté.
mour traverse des formes et des genres multiples Dans ses romans, mais aussi dans ses chansons,
pour travestir le réel et en révéler les défauts. Les Boris Vian a recouru aux différentes formes de l'hu­
manifestations de l'humour que sont la parodie, la mour, mêlant bien souvent au comique le plus léger
satire et la caricature contribuent ainsi à la dénon­ une intention critique et un ton parfois grinçant. C'est
ciation sociale et aux débats d'idées, quitte à provo­ le cas par exemple de ses chansons les plus célèbres
quer, diviser, voire choquer. L'humour peut faire rire comme « La complainte du progrès » qui critique la
des situations ou des événements les plus sombres, et société de consommation en énumérant les objets
donc a priori les moins risibles. Il s'offre alors comme ménagers les plus fantaisistes (« Une tourniquette /
un exutoire, c'est-à-dire une façon de lutter contre pour faire la vinaigrette / un bel aérateur / pour bouffer
l'absurdité ou la cruauté du monde. Cette forme sin­ les odeurs ») ; ou « La java des bombes atomiques »
gulière d'humour, qu'André Breton le premier a dési­ dont le titre même annonce qu'un sujet grave va être

gnée comme « humour noir » (dans son Anthologie traité de manière joyeuse.

de l'hum our noir, parue en 1939), souligne le lien que L'Écume des jours, qui commence comme un conte
de fées et s'achève comme un récit tragique, englobe
l'humour peut entretenir avec la tristesse et la mélan­
ces différentes formes d'humour.
colie. En explorant les extrêmes à travers l'absurde ou
la fantaisie, il amène l'auditeur ou le lecteur entre le
Lire L'Écume des jours à travers ce prisme, c'est
rire et les larmes.
donc rendre compte de sa puissance poétique et
argumentative. L'humour féconde l'imaginaire et
En littérature, l'humour assume non seulement
transforme ainsi une histoire d'amour en fête du
tous ces rôles (il divertit, il dénonce, il aide le lecteur à
langage, mais il témoigne aussi d'une inquiétude
conjurer ses peurs), mais il revêt aussi une autre fonc­
et d'un pessimisme profonds face aux forces de
tion qui concerne le langage en tant que tel. En effet,
destruction qui menacent les protagonistes. Le rire,
l'humour sert à jouer avec la langue de tous les jours,
au départ euphorique et joyeux, se fait doux-amer,
avec ses conventions, toutes ces règles qu'énoncent la et cède progressivement la place à l'humour noir.
340 Dossier Dossier 341

C'est ce cheminement que l'on se propose de suivre, à


travers une exploration en quatre étapes : I. HUMOUR ET IMAGINAIRE
I. Humour et imaginaire
II. Humour et amour L'humour, dans L'Écume des jours, contribue à éla­
III. Humour et critique sociale borer un univers merveilleux. Il se manifeste par des
IV. L'humour et la mort inventions qui donnent au récit sa tonalité fantaisiste
et légère. Pensons par exemple à la création d'objets
imaginaires et aux noms qui servent à les désigner, à la
dimension absurde de certaines situations, ainsi qu'au
goût de la parodie : l'humour permet ici de créer un
univers autonome où les règles de la raison ne peuvent
plus prévaloir. Dans cette œuvre, l'humour est à la fois
un défi à la logique et au réalisme : il met en scène un
monde insolite qui suscite chez le lecteur surprise et
enchantement.

1. U n univers merveilleux
Le règne de l’imaginaire
L'importance accordée à l'imaginaire est soulignée
dès l'Avant-propos, où le narrateur affirme sans
détour : « l'histoire est entièrement vraie, puisque je
l'ai imaginée d'un bout à l'autre» (p. 29, I. 11-12).
Cette affirmation paradoxale peut faire sourire, mais
elle n'est pas qu'une plaisanterie. Elle vise aussi à valo­
riser l'imagination et la liberté de ton, au détriment des
descriptions réalistes auxquelles le lecteur est habitué.
Et de fait, dès le premier paragraphe du chapitre i,
le récit s'affranchit des règles de la vraisemblance:
la serviette-éponge dans laquelle s'enroule Colin est
341 Dossier Dossier 343

désignée comme une « serviette de tissu boudé », et


Colin prend son vaporisateur « à l'étagère », et non sur
R epères
l'étagère (p. 31, I. 2 et 3-4), comme si celle-ci était La comparaison est une figure de style par laquelle
un être vivant. Dans cet univers étrange, les paupières sont rapprochées deux réalités au moyen d'un outil
repoussent, le bain se vide au moyen d'un trou qu'on de comparaison {« pareil à », « comme... », etc.).
perce au fond de la baignoire, l'appartement est éclairé La métaphore opère ce rapprochement par analo­
par deux soleils, et les souris « danse[nt] au son des gie, sans outil de comparaison. Ex : « Vieil Océan,
chocs des rayons de soleil sur les robinets » (p. 34, 6 grand célibataire » (Lautréamont, Les Chants de
1.10-12).
Maldoror).
Le langage ne se réfère plus à une réalité connue
du lecteur, comme le montre le passage suivant, véri­
table parodie de comparaison* : « Son peigne d'ambre Des personnages de conte merveilleux
divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils La présentation des personnages s'écarte elle aussi
aux sillons que le gai laboureur trace à l'aide d'une des règles habituelles du genre romanesque. Dans un
fourchette dans de la confiture d'abricots» (p. 31, roman traditionnel, les personnages sont le plus sou­
I. 5-8). L'effet de surprise, qui abolit tout rapport avec vent dotés d'un prénom et d'un nom de famille, ils ont
la réalité, est ici suscité par l'association des images. La un passé et une histoire familiale, et le narrateur décrit
première métaphore* (« en longs filets orange ») est leur caractère et leur aspect physique. Or, dans L'Écume
inattendue - quelle étrange façon de parler des che­ des jours, nous avons affaire à des héros dont le passé
veux ! - mais elle est suivie d'une autre, plus habituelle et la famille ne sont jamais mentionnés et qui, à l'ex­
au lecteur, qui compare le peigne au travail du labou­ ception d'Isis Ponteauzanne, sont désignés par leur
reur. Puis, la troisième déroute à nouveau le lecteur, seul prénom.
puisque les sillons ne sont plus ceux des champs, mais Leurs traits psychologiques ne se révèlent qu'au cours
ceux d'une fourchette dans de la confiture d'abricots de l'action, à travers leurs propos et leurs réactions aux
- et tout à coup l'adjectif « orange » prend tout son événements. C'est sans doute une des raisons pour
sens... lesquelles les dialogues sont si nombreux : le narrateur
se fait discret, comme s'il voulait laisser la parole à ses
personnages. Dans le premier chapitre, l'évocation de
la personnalité de Colin est sommaire, puisqu'il est
uossier Dossier 345

seulement qualifié de « très gentil » (p. 32, I. 10), et commande la cuisine (p. 34, I. 22), véritable synthèse
la description de son physique ne fait l'objet que d'une entre la science et l'art (poétique et culinaire). Comme
brève esquisse, le narrateur soulignant sa ressemblance souvent dans L'Écume des jours, le goût pour l'invention
avec « le blond qui joue le rôle de Slim dans Hollywood et la création ludique se manifeste par l'assemblage d'élé­
Canteen » (p. 32, I. 5-6). La référence à cette comé­ ments hétérogènes, voire incompatibles. On retrouve là
die musicale produite en 1944 devient ici une mise en l'inspiration d'un Boris Vian qui était à la fois ingénieur et
abyme* de l'univers de fantaisie et de rêve dans lequel poète, mais aussi héritier lointain du surréalisme.
le lecteur est invité à pénétrer.

À LA LOUPE

La mise en abyme, en littérature, consiste à évoquer Le surréalisme


au sein d'une œuvre une autre œuvre (qui peut être Le surréalisme, théorisé par André Breton dans Le
littéraire, théâtrale, picturale, cinématographique, Manifeste du surréalisme (1924), a réuni des auteurs
etc.) qui lui ressemble par certains aspects. comme Louis Aragon, Philippe Soupault ou Paul Éluard,
Dans L'Écume des jours, la référence à la comédie mais aussi des peintres (voir p. 357). Fortement mar­

musicale Hollywood Canteen pour évoquer le per­ qués par la psychanalyse, les surréalistes favorisent un

sonnage de Colin (p. 32, I. 5-6) éclaire ainsi les mode de création où s'expriment librement l'imaginaire
et l'inconscient, libérés des règles qu’imposent la logique
choix de Boris Vian. Comme dans une comédie musi­
et le réalisme. Le surréalisme privilégie les associations
cale, le récit s'ouvre sur une atmosphère très gaie
d'idées et les rêves et a inspiré des formes poétiques et
et fait entrer le lecteur dans un univers fantaisiste,
artistiques nouvelles. Bien que Boris Vian n'ait jamais été
déconnecté de notre réalité quotidienne.
affilié à ce mouvement, son œuvre est parcourue par des
images insolites et des jeux verbaux qui relèvent d'une
Les protagonistes s'intégrent d'autant mieux au mer­
sensibilité surréaliste. Ainsi la nef de l'église où se marient
veilleux du roman que, contrairement au lecteur, ils ne
Colin et Chloé évoque « l'abdomen d'une énorme guêpe
semblent pas en percevoir le caractère incongru. Ainsi
couchée, vue de l’intérieur» (p. 129, I. 17-19); au
Colin cueille-t-il sans s'étonner une orchidée bleue et rose
chapitre xiii, le jeune couple contemple dans les vitrines
qui a poussé sur le trottoir gelé (p. 59, I. 4-5), et Nico­
des magasins une femme aux seins nus qu'une brosse
las prépare le dîner à partir d'un « tableau de bord » qui
346 Dossier Dossier 347

caresse (p. 94, I. 16-19), un boucher qui égorge des entendus lors de la première rencontre de Colin et
petits enfants (p. 95, I. 8-9) et le ventre de l'ancien de Chloé (p. 84, I. 22) - « Chloe » est d'ailleurs le
cuisinier de Colin, « monté sur des roues caoutchou­ titre d'un morceau de Duke Ellington... C'est un autre
tées » (p. 95, I. 22-23). Autant d'images entre rêve morceau de Duke Ellington et de Johnny Hodges, « The
et cauchemar proches de l'univers des surréalistes. Mood to Be Wooed », qui permet de transformer l'es­
pace autour de Colin et Chloé en rendant leur chambre
toute ronde (p. 1 8 0 ,1. 14-16). Au cours du roman, on
Un roman-jazz passe progressivement d'un boogie-woogie joyeux et
L'alliance du merveilleux et de l'humour concerne trépidant à un rythme de blues, langoureux et mélan­
aussi les références à la musique jazz. À la fin de colique, comme si la musique épousait l'évolution du
l'Avant-propos, Boris Vian indique : « La Nouvelle- récit et l'état psychologique des personnages.
Orléans. 10 mars 1946 » (p. 30) ; et à la fin du récit :
« Memphis, 8 mars 1946. Davenport, 10 mars 1946 »
(p. 334). Il s'agit là d'un canular (une farce), car Boris LECTURE SUIVIE
Vian n'a jamais mis les pieds aux États-Unis, et il n'a Le pianocktail (chapitre i, p. 41-43)
pas non plus rédigé L'Écume des jours en trois jours.
1 - Expliquez le double sens qu'on peut attribuer au
Le choix de ces villes permet en fait de placer le récit
mot anglais « b o t» (p. 42, I. 12) dans le contexte
sous le signe du jazz, car chacune d'elles en fut un des
du passage. En quoi ce double sens coïncide-t-il avec
hauts lieux. Le 10 mars est en outre la date d'anni­
la double fonction du pianocktail ?
versaire de Boris Vian, mais aussi de Bix Beiderbecke,
jazzman très apprécié de Vian. Plusieurs noms de rue, 2 - Le morceau que Chick interprète s'intitule
au sein du récit, rendent également hommage au jazz : « Loveless Love », soit « Amour sans amour ». En
Colin habite « avenue Louis-Armstrong » (p. 37, quoi ce titre préfigure-t-il l'attitude de Chick par la
I. 4), Isis « rue Sidney-Bechet » (p. 171, I. 5), et Chick suite ?
se rend dans une librairie située « rue Jimmy-Noone » 3 - Le pianocktail sera vendu par Colin à un « anti-
(p. 225, I. 12), autre grand nom de l'histoire du jazz. quitaire » au chapitre xlv (p. 243-249). Qu'y a-t-il
Enfin, les standards de jazz qui sont mentionnés ont de surprenant dans la négociation entre les deux
une part active dans le récit, qu'ils soient interprétés personnages ? Quelle image cela contribue-t-il à
sur le pianocktail (p. 41, I. 6 ; p. 42, I. 16) ou donner du personnage de Colin ?
348 Dossier Dossier 349

2. L'invention verbale I. 12) ou «relatifs» (p. 100, I. 7), faux anglicismes à


partir des termes anglais grapefruit (pamplemousse) et
Si l'humour peut naître de situations grotesques ou relatives (proches). Mais le texte comporte aussi de vrais
ridicules, le comique qui domine dans L'Écume des néologismes*, comme « doublezon » (p. 104, I. 10),
jours est avant tout lié à l'invention de mots insolites « biglemoi » (p. 62, I. 23) ou les mots-valises* « tue-
et cocasses. L'humour, dans cette œuvre, est en effet fliques » (p. 306, I. 23) et pianocktail (p. 41, I. 2).
d'abord affaire de langage, d'imagination et de poésie. Dans ces cas, le mot et la chose qu'il désigne sont tota­
Le premier procédé langagier relève du burlesque*. Il lement inédits, alors même qu'ils semblent familiers aux
consiste à altérer des mots pour créer un effet de distan­ personnages de la fiction.
ciation. Par exemple, les termes « sacristoche » (p. 112,
I. 1), Bedon (p. 112, I. 2), «Chuiche» (p. 112, I. 2),
« Chevêche » (p. 112, I. 12) ou « Béniction » (p. 112,
Un néologisme est un mot ou une expression dont
I. 13) permettent de désacraliser la religion. Ce sont en
la forme est soit créée, soit obtenue par déformation,
fait des demi-néologismes, forgés à partir de termes
dérivation, composition, emprunt, etc.
reconnaissables par le lecteur (en l'occurrence, « sacris­
Un mot-valise est un néologisme fabriqué à partir
tie », « bedeau », « suisse », « archevêque », « bénédic­
de l'amalgame entre deux termes, de telle sorte que
tion »). Le lecteur doit en décrypter le sens, à la manière
chacun des deux puisse être reconnu.
d'une énigme ludique.

R R epères
<vv> m >v-v< OA. > ÉCRITURE D'INVENTION
K Le burlesque est un registre qui consiste à traiter un
Décrivez un objet de votre invention, sur le modèle
K sujet noble, héroïque ou solennel en le dégradant,
du pianocktail. Vous lui donnerez un nom à la
K par exemple en mettant en scène des personnages
manière du mot-valise de Boris Vian, et vous en
jp vulgaires et en usant d'un style bas et trivial. expliquerez de manière précise le fonctionnement.

Il en est de même pour des termes comme « baise- Enfin, un autre procédé comique relevant de l'inven­
bol » (p. 297, I. 8) - pour base-bail -, « frigiploque » tion verbale consiste à prendre au pied de la lettre des
- pour frigidaire - (p. 231, I. 5), «grapefruit» (p. 63, expressions du langage courant. Ainsi, si le vaisselier
350 Dossier Dossier 351

de Colin contient, comme on peut s'y attendre, de la à faire basculer le récit du côté de l'étrange et du mer­
vaisselle, c'est-à-dire des assiettes et des verres, on y veilleux. Ainsi, lors de la scène de la patinoire dans le
trouve aussi des «lance-pierres» (p. 37, I. 15), ce chapitre m:
qui est une allusion à l'expression « manger avec un • les déplacements désordonnés de Colin provoquent
lance-pierre » qui signifie manger très rapidement. « la formation rapide d'un considérable amas de pro­
Selon le même procédé, le pharmacien qui « exécutfe testants auxquels vinrent s'agglomérer, de seconde
l'jordonnance » (p. 1 9 2 ,1. 5-8) rédigée par le docteur en seconde, des humains » (p. 50, I. 23-25). Le
Mangemanche utilise pour ce faite une petite guillo­ terme « protestant », qui désigne habituellement
tine. L'effet comique tient bien sûr au fait que l'ex­ les membres de l'Église protestante, est en fait ici
pression soit prise dans son sens littéral et qu'elle soit employé dans le sens de « ceux qui protestent »,
immédiatement illustrée de manière concrète par la c'est donc un participe présent employé comme
gestuelle et le petit accessoire du pharmacien. Le pro­ nom. Cependant, la suite de la phrase fait la distinc­
cédé permet ainsi de mettre en relief des images qui tion entre les « protestants » et les « humains », et
sont présentes dans notre langage courant et qu'on ne empêche donc qu'on comprenne à quoi se réfère
perçoit pas habituellement. finalement le premier terme. En outre, le fait que
Parfois, l'humour évoque des plaisanteries de logi­ les protestants et les humains puissent « s'agglomé­
cien (n'oublions pas que Boris Vian était ingénieur rer » en un « considérable amas » contribue à réifier
diplômé de l'École centrale), notamment quand s'in­ (c'est-à-dire transformer en objets) les patineurs.
troduisent dans le discours des éléments incongrus et • Les « varlets-nettoyeurs » viendront par la suite éva­
absurdes. Ainsi peut-on voir passer « un chien et deux cuer les « lambeaux sans intérêt d'individualités dis­
autres personnes» (p. 75, I. 11), ou observer « un
sociées » (p. 5 1 ,1. 17-18).
crucifix peint en rouge auquel il manquait la croix » Grâce à l'humour et à l'invention verbale, la scène se
(p. 74, I. 26-27). Et le narrateur précise que, dans
trouve donc dédramatisée.
l'immeuble de Colin, « Le tapis de l'escalier [...] n'était
usé que toutes les trois marches : Colin descendait en
effet toujours quatre à quatre » (p. 7 4 ,1. 11-13).
Le même effet de décalage est créé lorsque appa­
raissent des mots dont le lecteur ne peut pas vraiment
déterminer le sens. L'invention verbale contribue alors
352 Dossier Dossier 353

LECTURE SUIVIE
La recette de cuisine (chapitre vi, p. 62)
ORAL ET AUDIO
1 - Que signifient les expressions suivantes quand 1 - Écoutez la lecture du chapitre vi (p. 61-64) par
elles sont utilisées dans le domaine culinaire : « pous­ Arthur H (extrait 1), à l'URL suivante :
ser le feu » (I. 9), « faire revenir dans du beurre » www.classiquespedago.livredepoche.com /lecum e
(I. 8) ? desjours.html
En quoi consiste l'invention verbale dans les pas­ Ou à l'aide du flashcode ci-dessous :
sages du texte indiqués ici en italique : « pattes
de homards émincées et revenues à toute bride
dans du beurre assez chaud » (I. 8) et « Poussez
le feu, et sur l'espace ainsi gagné, disposez avec
goût des rondelles de ris mitonné » (I. 9-11) ?

2 - Dans cette même réplique prononcée par Le passage est constitué du dialogue entre deux per­
Nicolas, trouvez deux autres procédés qui concourent sonnages, Colin et Nicolas.
à l'effet comique du passage. 1 - Entraînez-vous à lire ce dialogue à voix haute en
3 - En relisant la présentation que fait Alise de son en soulignant les effets comiques.
oncle Nicolas au chapitre m, vous montrerez comment 2 - Comment le comédien, dans la lecture de l'ex­
le métier de Nicolas se trouve valorisé. Où se situe le trait, rend-il compte par ses intonations de l'admira­
travail créatif dans la hiérarchie sociale du récit ? tion de Colin pour Nicolas ?

3 - Imaginez ce que pourrait être une transposition


théâtrale du passage, en indiquant les déplacements
et les gestes des comédiens.

4 - Travaillez la scène afin de la jouer en classe.


354 Dossier Dossier 355

TEXTES EN ÉCHO du pays andouillois pouvaient être de réserver un


accueil de ce genre et de recevoir en armes leurs amis
Les procédés de l'humour dans étrangers, tout comme les nobles rois de France sont
Le Quart Livre de Rabelais et reçus et salués par les bonnes villes du royaume lors
Zazie dans le métro de Raymond Queneau. de leur première entrée après leur sacre et nouvel
avènement à la couronne.
Texte 1 - François Rabelais, Le Quart Livre, chapitre 36
François Rabelais, Le Quart Livre
Le récit met en scène la guerre que se livrent les troupes de
in Œuvres complètes, texte original,
Pantagruel et l'armée des Andouilles. traduction en français moderne, préface et notes
« Comment les Andouilles farouches dressent par Guy Demerson, © Éditions du Seuil, 1973,
une embuscade contre Pantagruel » 1995, Points, 1997.

Alors Pantagruel se lève de table pour observer les 1 - Quels sont les procédés qui contribuent à la
environs du bosquet ; puis il retourne aussitôt et
dimension comique du texte ?
nous assure avoir découvert à gauche une embuscade
d’Andouilles farfelues et, du côté droit, à une demi- 2 - Montrez que le dernier paragraphe a aussi une
lieue de là, un autre gros bataillon d’Andouilles dimension critique.
puissantes et gigantesques, le long d’une petite col­
line, marchant en ordre de bataille contre nous avec Texte 2 - Raymond Queneau, Zazie dans le métro
furie, au son des cornemuses et fifres, des boyaux Zazie, une enfant d'une douzaine d'années, monte à Paris
et des vessies, des joyeux flageolets et tambours, pour rendre visite à son oncle Gabriel.
des trompettes et clairons. En nous fondant sur les
— Tonton, quelle crie, on prend le métro ?
soixante-dix-huit enseignes qu’il y comptait, nous
— Non.
estimions que leur nombre n’était pas inférieur à
— Comment ça, non ?
quarante-deux mille. L’ordre qu’elles suivaient, leur
Elle s’est arrêtée. Gabriel stope également, se retourne,
démarche fière, leurs visages pleins d’assurance nous
pose la valoche et se met à espliquer.
faisaient penser que ce n’étaient pas des Quenelles,
— Bin oui : non. Aujourd’hui, pas moyen. Y a grève.
mais de vieilles Andouilles de guerre. [...] Sur les
— Y a grève.
ailes, elles étaient flanquées d’un grand nombre de
— Bin oui : y a grève. Le métro, ce moyen de trans­
Boudins des bois, de Pâtés en croûte massifs et de
port éminemment parisien, s’est endormi sous terre,
Saucissons à cheval, tous de belle taille, gens insu­
car les employés aux pinces perforantes ont cessé
laires, bandouliers et farouches.
tout travail.
Pantagruel fut fort inquiet, et non sans raison, bien
— Ah les salauds, crie Zazie, ah les vaches. Me faire
qu’Epistémon lui démontrât que les us et coutumes
ça à moi.
356 Dossier Dossier 357

— Y a pas qu’à toi quils font ça, dit Gabriel parfai­ 3. P rolongement : histoire des arts
tement objectif. (l’objet surréaliste)
— Jm’en fous. N ’empêche que c’est à moi que ça
arrive, moi qu’étais si heureuse, si contente et tout de M eret O p p en heim , Object, 1936
m’aller voiturer dans lmétro. Sacrebleu, merde alors.
(voir verso de la couverture. Figure 1)
— Faut te faire une raison, dit Gabriel dont les
propos se nuançaient parfois d’un thomisme légè­ Le surréalisme est un mouvement qui a inspiré les
rement kantien. écrivains et les poètes (voir l'encadré « À la loupe »,
Et passant sur le plan de la cosubjectivité, il ajouta : p. 345), mais aussi les peintres et les sculpteurs,
— Et puis faut se grouiller : Charles attend.
comme Max Ernst, Salvador Dali, René Magritte ou
— Oh ! celle-là, je la connais, s’esclama Zazie furieuse,
je l’ai lue dans les Mémoires du général Vermot. Man Ray. Dans cette oeuvre intitulée Object, Meret
— Mais non, dit Gabriel, mais non, Charles, c’est Oppenheim a modifié le matériau d'une tasse en
un pote et il a un tac. Je nous le sommes réservé à recouvrant la porcelaine ou la faïence par de la four­
cause de la grève précisément, son tac. T ’as com­ rure. Comme très souvent dans le surréalisme, l'imagi­
pris ? En route.
nation de l'artiste procède par rapprochement de deux
Raymond Queneau, Zazie dans le métro, réalités normalement incompatibles. La fourrure, en
© Éditions Gallimard, 1959, p. 563-564.
effet, n'est pas faite pour contenir du liquide, et la tasse
perd ainsi tout usage pratique. Ce n'est désormais plus
1 - Relevez les inventions linguistiques et stylis­
tiques du texte et classez-les dans les catégories sui­ un ustensile qui sert à boire du thé ou du café, mais

vantes : contractions, déformations, néologismes, un objet à contempler et à toucher. Autrement dit, la


syntaxe incorrecte. tasse qui, dans notre quotidien, passe inaperçue, sol­
licite désormais notre attention et notre imagination.
2 - Quelle est la part du dialogue dans cet extrait ?
Nous reproduisons mentalement le geste de la saisir et
Quel effet cela produit-il ?
de la porter à nos lèvres, en imaginant successivement
3 - Comment la représentation des personnages la douceur tactile de l'objet dans la main et la sensation
contribue-t-elle à la dimension comique du pas­ désagréable des poils au contact de la bouche.
sage ? Quels traits psychologiques sont mis en L'objet acquiert un puissant pouvoir de suggestion,
avant ?
qui n'est, en l'occurrence, pas dénué d'une certaine
sensualité, voire d'un certain érotisme. La réaction
d'André Breton, lors de la première exposition où
Dossier 359
358 Dossier

cette œuvre fut montrée, est significative : il proposa smoking recouvert de verres à liqueur contenant du
de rebaptiser la tasse de Meret Oppenheim « Déjeuner Pippermint.
en fourrure », faisant sans doute allusion au célèbre Il a l'avantage arithmétique des combinaisons et
tableau d'Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe jeux de nombres paranoïaques-critiques susceptibles
(1862-1863), qui choqua en son temps le public. Ce d'être évoquées par la situation anthropomorphe
tableau représente en effet une femme nue pique- des verres. »
niquant près d'une rivière avec des hommes portant Pourquoi le veston est-il désigné comme une
des vêtements de la même époque que celle du « machine à penser » ?
peintre (ce qui écarte l'hypothèse d'un sujet mytho­ Cherchez le sens des mots « paranoïaque » et
logique). La scène suggère ainsi un contexte libertin « anthropomorphe » dans un dictionnaire. Comment

ou érotique. pourriez-vous expliquer ici leur emploi ?

RECHERCHE MÉDIAS
***** - <
ET LECTURE D’IMAGE
Salvador Dali, Le Veston aphrodisiaque

1 - Qui était Salvador Dali ? Présentez en un court


paragraphe l'œuvre de cet artiste.

2 - Allez sur le site de l'INA et regardez la fin de


la vidéo consacrée à la présentation du « veston
aphrodisiaque » par Salvador Dali.
Quelle est l'originalité de ce veston ? Comment Dali
en détourne-t-il l'usage habituel ?

3 - Pourquoi Dali garde-t-il un ton sérieux ? Quel


effet cela produit-il ?

4 - Le Veston aphrodisiaque est mentionné en


ces termes dans le Dictionnaire abrégé du surréa­
lisme (1938, réédition José Corti, 2005) : « Machine
à penser composée par Salvador Dali. Veston de
360 Dossier Dossier 361

parodique, à reprendre les clichés des contes de féés.


II. HUMOUR ET AMOUR Par exemple, Nicolas fait disparaître subitement, grâce
à un « breuvage », les cernes qui marquent son visage
Que l'on pense à Tristan etlseult, à Roméo et Juliette
après une nuit de fête (chapitre xxm, p. 137, I. 15);
ou à Cyrano de Bergerac, l'amour apparaît comme un
les souris de la cuisine aiment « danser au son des
thème privilégié de la littérature. Le récit de Boris Vian
chocs des rayons de soleil sur les robinets » (chapitre i,
s'ajoute à la liste, mais il se démarque par son origina­
p. 34, I. 10-12); Colin ouvre sa porte avec «une
lité en déplaçant les enjeux habituels de la littérature
petite clé d 'o r» (chapitre v, p. 60, I. 14), et quand
amoureuse. Ce ne sont ni les prémices de la relation, ni
il se hâte avec son ami Chick, celui-ci semble « monté
l'évolution des sentiments qui servent de fil conducteur
sur dragons volants» (chapitre xxi, p. 123, I. 22-23).
au récit, puisque Colin et Chloé s'aiment tout de suite
La rencontre amoureuse entre Colin et Chloé s'inscrit
et que leurs sentiments ne changent pas. L'enjeu du
dans ce même registre parodique, ce qui permet à Boris
texte se trouve dans le travail de réécriture parodique
Vian de renouveler de manière originale une scène de
des scènes de genre - c'est-à-dire les scènes attendues
genre de la littérature romanesque.
dans tous les romans relatant des intrigues sentimen­
La scène du coup de foudre est savamment prépa­
tales - , comme la rencontre amoureuse et le mariage.
rée par l'évocation du désir de tomber amoureux que
Boris Vian tisse ainsi un lien entre amour et humour,
ressent Colin. Cette attente de l'amour est ainsi évo­
qui permet de renouveler le thème de l'amour en lui
quée au chapitre ix puis au chapitre x, quand Colin
conférant poésie et légèreté. Mais l'humour peut aussi
s'habille en conjuguant « vouloir être amoureux »
se faire grinçant et satirique, surtout lorsqu'il concerne
(p. 72, I. 1-4), et quand il prédit qu'« Il y aura de
les représentants de l'Église chargés d'officialiser la
l'amour dans l'air» (p. 73, I. 14). Grâce à la foca­
relation du couple par le mariage.
lisation* interne qui permet de rendre compte des

1. LA RENCONTRE AMOUREUSE pensées et des perceptions du personnage, c'est la nar­


ration elle-même qui est ensuite modifiée par le désir
L'attente de l'amour de l'amour. Ainsi la porte claque « avec le bruit d'une
L'Écume desjours, dans sa première moitié, se déroule main nue sur une fesse nue » (p. 74, I. 7-8), une
comme un conte merveilleux qui serait transposé dans autre porte se referme « avec un bruit de baiser sur une
un monde contemporain. La magie est présente par­ épaule nue » (p. 74, I. 20-21) et quand Colin marche
tout, et le narrateur s'amuse, dans une intention dans la rue, il ne manque pas de remarquer par deux
362 Dossier Dossier 363

fois des amoureux qui s'embrassent sous un porche. prémonitoires. C'est dans un décor tout aussi ambigu
C'est tout l'univers du jeune homme qui est habité par que Colin se retrouve, lors de la fête à laquelle Isis Pon-
l'attente de l'amour, jusqu'à orienter la moindre de ses teauzanne l'a convié. Dans la chambre d'Isis transfor­
perceptions. mée en vestiaire pendent en effet des crocs de boucher
et des têtes de mouton écorchées (chapitre xi, p. 78,
I. 25-27). Mais la scène de la rencontre avec Chloé
semble ensuite effacer pour un temps l'impression
La focalisation est le point de vue adopté par le
inquiétante que produit pareil décor.
narrateur. On distingue la focalisation interne, par
laquelle le narrateur se glisse dans la conscience d'un
La réécriture d'un topos
personnage et en restitue les pensées et les impres­ Dans cette scène du chapitre xi, Boris Vian s'amuse
sions ; la focalisation externe, quand le narrateur n'a à reprendre les éléments qui composent habituelle­
pas accès à la conscience des personnages ; la foca­ ment le topos* de la rencontre amoureuse, mais en les
lisation omnisciente, quand le narrateur a accès à la détournant et en les parodiant. Par exemple, le goût
conscience de tous les personnages dans un même de « gratouillis de beignets brûlés » (p. 80, I. 8) que
passage du récit. Colin ressent au moment où il voit Chloé pour la pre­
mière fois évoque avec humour l'image du coup de
Néanmoins, le décor dans lequel le personnage se foudre amoureux. La métaphore de la foudre glisse
déplace comporte des éléments inquiétants : les grands vers l'univers culinaire - dont on sait l'importance dans
immeubles ont un « aspect cruel » (p. 75, I. 6), et le L'Écume des jours ! La première question que Colin
froid est tellement intense que des gens « [meurent] pose à Chloé, « [ ...] êtes-vous arrangée par Duke
d'angine» (p. 75, I. 14). Enfin, la femme dont Colin Ellington ? » (p. 80, I. 10), souligne quant à elle que
remarque les jolies jambes et les cheveux roux s'avère Chloé, d'une certaine manière, existait déjà avant son
avoir « au moins cinquante-neuf ans » (p. 76, I. 6-7), apparition, puisque le morceau d'Ellington était men­
ce qui fait pleurer le jeune homme. L'intrusion de la tionné au chapitre vi (p. 63, I. 22). La rencontre avec
mort et de la vieillesse fait pressentir les événements Chloé est donc aussi une reconnaissance. La coïnci­
sombres qui interviendront dans la suite du récit. La joie dence des noms propres fait ici office de destin : Chloé
de Colin et son envie d'aimer sont ainsi, dès le chapitre x et Colin, l'amoureux du jazz, étaient destinés l'un à
(p. 72), contrebalancées par des signes funestes et l'autre.
366 Dossier Dossier 367

le changement des circonstances : ce sera la maladie


ton choisi par le comédien à la lecture vous semble-
de Chloé. L'apparition du nénuphar vient bouleverser
t-il approprié pour rendre compte des rêveries de
le cours du récit. Comme le dira Colin au chapitre lui :
Colin ?
« Les gens ne changent pas. Ce sont les choses qui
4 - Entraînez-vous à lire la réplique de Colin changent » (p. 2 8 8 ,1. 3-4).
(P- 87, I. 11-18), en travaillant votre intonation de La préparation du mariage et le déroulement de la
sorte à faire ressentir le plaisir du personnage. cérémonie sont placés sous le signe de la dérision. Tout
5 - « L'attente est un prélude sur le mode mineur » le chapitre xvu joue ainsi sur le thème de l'inversion :
(p. 89, I. 7-8), dit Chick. Quel est ici le sens du mot inversion des signes, mais aussi « inversion » au sens
« prélude » ? Quelle est la figure de style employée d'« homosexualité ».
ici par Chick ? En quoi convient-elle particulièrement - Les frères Desmarais ne sont pas des garçons d'hon­
à l'atmosphère du récit ? neur, mais des « pédérastes d'honneur » (p. 1 0 9 ,1. 2),

6 - Quelles sont les caractéristiques du vin que ce qui est évidemment un pied de nez à la condamna­
boivent Chick et Colin ? tion de l'homosexualité par l'Église.
- Pégase évoque avec répulsion le couple hété­
7 - Relevez tous les éléments qui inscrivent le pas­
rosexuel que forment Colin et Chloé et critique la
sage dans le registre du merveilleux.
nature vicieuse de son frère Coriolan, qui trouve jolie
8 - Comment, à la fin de l'extrait, le comédien sou- la poitrine ronde de la future mariée. C'est encore une
ligne-t-il la fermeté du geste de Chick ? manière de dénoncer avec humour la stigmatisation de
l'homosexualité, perçue pendant longtemps comme
2. ÜN MARIAGE SINGULIER
une perversion.
Une cérémonie burlesque - Plus loin, c'est bien Coriolan, parce qu'il est tenté
C'est un autre détournement des histoires d'amour par les femmes, qui devient l'« inverti » (p. 1 3 3 ,1. 5-8).
traditionnelles que de raconter le mariage dans la pre­ Le chapitre xvu, est ainsi la première étape de la désa­
mière moitié du récit, et non à la fin, comme accom­ cralisation du mariage religieux - qui, rappelons-le, est
plissement heureux du destin des personnages. Dans un sacrement.
L'Écume des jours, rien ne fait obstacle à la rencontre La cérémonie du mariage est évoquée au chapitre xxi.
et à l'union de Colin et Chloé. Le roman ne repose D'emblée, le détournement des termes religieux inscrit
pas non plus sur l'évolution des sentiments, mais sur le passage dans un registre burlesque.
368 Dossier Dossier 369

-Le Religieux, le «B ed o n » (p. 126, I. 2) et « les formules» (p. 130, I. 1). La désignation choisie
le «C hu ich e» (p. 126, I. 2) sont ainsi affublés (« un gros livre ») permet de désacraliser la Bible et la
d'« Enfants de Foi » (I. 5, au lieu d'enfants de choeur). transforme en une sorte de vieux grimoire plein de for­
- Ils jouent de la grosse caisse, du fifre, des maracas mules magiques, ce qui fait déchoir la religion au rang
et de la contrebasse (au lieu de l'orgue qui est habituel­ de simple superstition.
lement utilisé à l'église). Le Chuiche commence ensuite - Puis, tandis que le Religieux lorgne sur la robe de
à faire des claquettes. La solennité de la musique Chloé, le Chevêche somnole doucement en attendant
d'église, le rituel et les codes qui orchestrent habituel­ son tour de chant et le Chuiche, tel un vieil instituteur,
lement la cérémonie du mariage se trouvent ainsi tour­ donne un coup de canne sur les doigts de Chick parce
nés en dérision. qu'il n'est pas assez attentif.
Du point de vue chronologique, tout se déroule Tous ces comportements, fort peu conventionnels,
selon un ordre parfaitement conventionnel : formation achèvent de priver la cérémonie de toute forme de
du cortège, entrée en procession dans la nef, agenouil­ solennité et lui donnent son aspect parodique.
lement des époux; consentement, félicitations et sor­
tie. Mais la cérémonie n'a en fait rien de traditionnel : L'annonce des malheurs à venir
- les invités pénètrent dans l'église en s'installant Si l'humour léger domine dans ces chapitres, cer­
dans les wagonnets d'un train fantôme qui les fait tains éléments préfigurent aussi les malheurs qui frap­
tomber « dans un couloir obscur qui sentait la reli­ peront les protagonistes. Sous le regard d'un « Jésus
gion » (p. 128, I. 9-10) - l'obscurité renvoyant ici à sur une grande croix noire» (p. 130, I. 16), image
l'obscurantisme religieux. déjà sombre, Colin est soudain pris d'une grande las­
- Sur le parcours du train fantôme apparaissent un situde, et songe à l'importante somme d'argent qu'il
Saint éclairé d'une lumière verte, la Vierge, puis Dieu a dépensée pour la cérémonie, et dont on appren­
« qui avait un œil au beurre noir » (p. 128, I. 19). Les dra au chapitre xxn (p. 132, I. 11-15) qu'elle sera en
signes religieux deviennent des éléments de spectacle, grande partie détournée par le Religieux à son propre
dénués de tout fondement spirituel. profit. La cupidité et l'absence de scrupules de ce per­
Le moment du consentement est évoqué avec la sonnage seront confirmées à la fin du récit (chapitre
même intention subversive : lxiv, p. 320-322), lorsqu'il sera question du prix à
- le Religieux compulse « u n gros livre» (p. 129, payer pour l'enterrement de Chloé. En outre, c'est
I. 28) car, nous dit le narrateur, il ne se rappelle plus au sortir de l'église que Chloé est saisie par l'air froid
370 Dossier Dossier 371

et qu elle commence à tousser, ce qui annonce le


3 - Qu'est-ce que la «fontanelle» (p. 152, I. 8 )?
début de sa maladie. Le lien entre mariage, maladie
Quelle est la métaphore induite par l'usage de ce
et mort est ainsi figuré ici pour la première fois. Il
terme pour évoquer le carreau brisé ?
sera suggéré à d'autres reprises : le narrateur sou­
4 - « Chloe » est un arrangement par Duke Ellington
ligne que c'est sur le « lit de leurs noces » (p. 176,
d'une mélodie des années 1920 intitulée « Song of
I. 12-13) que Chloé repose après son premier éva­
the Swamp » (« Chanson du marécage »). En quoi
nouissement, et plus tard encore, quand elle sera
la chanson à laquelle se trouve associée Chloé peut-
morte. Cette étrange coïncidence donne une vision
elle être considérée comme prémonitoire ?
potentiellement négative du mariage et invite à
nuancer la lecture habituelle de L'Écume des jours 3. P rolongement : histoire
comme célébration de l'amour. Le lien entre l'amour (l’anticléricalisme, du Moyen Âge à Charlie Hebdo)
et le malheur semble obscurément ressenti par Colin
lui-même, dans un dialogue avec Nicolas : « [...] ta L'Écume des jours a paru en 1947, à une époque où
valeur baisse et c'est un peu de ma faute. - C'est pas le rôle social et politique joué par l'Église catholique était
vrai, dit Nicolas. C'est pas de ta faute si tu es embêté. encore très important, et cela malgré la séparation des
- Si, dit Colin, c est parce que je me suis marié et Églises et de l'État instaurée en 1905. La satire des repré­
parce qu e... » (p. 252, I. 12-17). sentants de l'Église et de leur comportement, au sein du
récit, avait donc une dimension très provocatrice pour
les lecteurs contemporains. Les rituels religieux sont
LECTURE SUIVIE moqués, de même que la cupidité et le cynisme qui sont
prêtés aux gens d'Église, comme le montrent la scène du
Le voyage de noces (chapitres xxiv-xxvii, p. 139-153)
mariage, les négociations pour le prix de l'enterrement
1 - Dans la description qui ouvre le chapitre xxvi de Chloé et le déroulement des obsèques. Mais c'est en
(p. 147, I. 3-17), relevez tous les éléments incon­
fait dès le début du récit que la satire se met en place :
grus, en montrant notamment que les quatre sai­
au chapitre ni, à la suite de l'accident provoqué par Colin
sons coexistent.
à la patinoire Molitor, les « varlets-nettoyeurs » évacuent
2 - Quelle est la part du récit et des dialogues dans le corps de la victime tandis que, en guise de recueille­
le chapitre xxvn (p. 152-153)? Quel est l'effet pro­ ment, le garçon de piste passe des disques religieux, le
duit ?
temps que fonde une croix de glace (p. 5 5 ,1. 1-4).
372 Dossier Dossier 373

Par ce goût de la satire, Boris Vian s'inscrit dans la Le mouvement de laïcisation de la société s'est ensuite
longue tradition de l'anticléricalisme littéraire et artis­ accompagné d'un anticléricalisme ouvertement athée,
tique. Il consiste à dénoncer, par les moyens de l'art, et donc très différent de l'anticléricalisme médiéval qui
et de manière souvent polémique, la dégradation de n'était pas, lui, opposé à la religion en tant que telle.
la religion. Au départ, il ne s'agit pas de critiquer la C'est à cet anticléricalisme-là qu'appartient l'œuvre de
religion en tant que telle, mais sa transformation en Boris Vian. Il critique non seulement les représentants

un cléricalisme marqué par l'hypocrisie des religieux et de l'Église, mais rejette aussi les croyances et les dogmes

leur volonté de domination sur la vie publique. La cri­ religieux. De nombreux auteurs du xxe siècle ont reven­
diqué cet anticléricalisme athée, de Gide à Camus, en
tique des gens d'Église dans la littérature est, de fait,
passant par les surréalistes comme Breton. Les existen­
très ancienne, comme le montrent déjà les fabliaux du
tialistes ont quant à eux tiré les conséquences, d'un
Moyen Âge, petits récits comiques où apparaît pour
point de vue philosophique, de l'idée que Dieu n'existe
la première fois le personnage du moine gourmand
pas. Sartre affirmait ainsi que « l'homme est condamné
et paillard. À la figure médiévale du moine succède
à être libre » (L'existentialisme est un humanisme)
ensuite, à partir du xvne siècle, celle du jésuite (membre
et doit par conséquent inventer ses propres valeurs et
de la Compagnie de Jésus, l'un des ordres les plus
assumer sa responsabilité face au monde.
importants de l'Église catholique). Sa satire se retrouve
Enfin, un anticléricalisme plus radical encore, antire­
dans des œuvres aussi différentes que celles de Pas­
ligieux, s'est toujours exprimé dans la tradition de la
cal, de Molière, de Voltaire ou d'Eugène Sue. Dans ses
chanson militante et dans le dessin de presse. Il mani­
contes philosophiques. Voltaire met ainsi en scène des
feste une défiance, voire une aversion, envers toutes
personnages de prêtres critiqués aussi bien pour leur les religions. C'est dans la presse satirique qu'il s'est
hypocrisie et leur goût du pouvoir, que pour leur fana­ manifesté de la manière la plus visible, et notamment
tisme. Voltaire, dont les œuvres ont été régulièrement dans la caricature de presse, dans des journaux comme
condamnées par l'Église, se fera d'ailleurs l'avocat des La Caricature et Le Charivari au xixe siècle, La Calotte, La
victimes du fanatisme religieux, comme le chevalier de Libre-pensée ou L'Assiette au beurre au début du xxe,
La Barre, condamné à mort pour blasphème ou Jean et, à partir des années 1960, dans Hara-Kiri, qui sera
Calas, condamné à tort pour meurtre parce qu'il était interdit en 1970 et auquel succédera Charlie Hebdo,
protestant, et pour qui Voltaire écrira le Traité sur la dont les dessinateurs seront assassinés en janvier 2015
tolérance (1793). par des terroristes.
374 Dossier Dossier 375

vise à faire rire des choses tristes ou macabres. Le tra­


vail, en effet, quand il n'est pas librement choisi (comme
III. HUMOUR ET CRITIQUE SOCIALE
celui, presque artistique, du cuisinier Nicolas), est décrit
L'humour dans L'Écume des jours ne se réduit pas à comme avilissant et dégradant. Non seulement il aliène
présenter un univers enchanteur. Si, dans un premier les travailleurs, mais il contribue à les déshumaniser. Lors
temps, tout semble devoir participer au bonheur des de leur voyage en voiture, Chloé et Colin croisent ainsi
protagonistes - de la gentillesse naturelle des per­ une « bête écailleuse » (chapitre xxiv, p. 1 4 0 ,1. 23 - en
sonnages aux inventions techniques qui, comme le fait l'un des ouvriers qui travaillent en bord de route.
pianocktail, mélangent l'art et la technique - , le récit Dans les mines de cuivre qu'ils traversent, le métal
fait peu à peu apparaître un monde plus sombre où l'or­ s'écoule en ruisseaux rouges comme du sang. Ces
ganisation de la société contribue à l'aliénation des indi­ images contredisent la vision positive du travail selon
vidus. L'humour sert alors la critique sociale, par le biais laquelle il contribuerait à l'émancipation, à la reconnais­
de la satire et de la caricature. Quand Colin est contraint sance sociale, voire à l'épanouissement des travailleurs.
de travailler pour financer les traitements de Chloé, il Pour Colin - et à travers lui sans doute, pour Boris
découvre un univers dégradant où le corps de l'homme Vian - le travail, au contraire, abêtit et empêche de réflé­
est mis au service de la machine et du système de pro­ chir. L'utopie, que dessine en creux le discours de Colin,
duction. La satire dénonce aussi une société qui trans­ n'est donc pas celle d'un monde où le travail serait une
forme tout en spectacle et invite à une consommation forme d'expression ou d'accomplissement de soi, mais
effrénée : ainsi peut-on interpréter le comportement de celle d'un monde où les hommes n'auraient plus besoin
Chick et le culte qu'il voue à Jean-Sol Partre, dont la de travailler pour vivre, un monde sans travail.
célébrité rabaisse la réflexion intellectuelle à un produit Cette image négative du travail se retrouve au cha­
de consommation. Les questions que pose le récit de pitre xlviii (p. 259), où Chick perd son emploi car le ren­
Boris Vian n'ont donc rien perdu de leur actualité. dement de sa chaîne de production a baissé à la suite de
la mort de quatre des ouvriers qui y travaillaient : « Je n'y
1. U ne société aliénante
pouvais rien, dit Chick. Qu'est-ce que c'est que la jus­
La critique du travail tice ? - Jamais entendu parler, dit le chef de la produc­
La représentation du monde du travail dans L'Écume tion. J'ai du travail, il faut dire » (p. 2 6 4 -2 6 5 ,1. 27-28 ;
des jours donne lieu à une satire particulièrement 1-2). Les corps des quatre hommes tués sont envoyés
sombre. L'humour bascule du côté de l'humour noir, qui au « Collecteur Général » (p. 2 6 2 ,1. 20) ; Chick déclare
376 Dossier Dossier 377

simplement qu'il y a eu une « avarie » et qu'il y a « quatre la production des fusils utilise en fait son énergie vitale,
hommes à remplacer» (p. 263, I. 11-13): quelques entraînant un épuisement du corps et de l'esprit. Colin
instants plus tard, quand il se retrouve licencié et laisse est inapte à ce travail, car ses préoccupations intimes
donc vacant son poste d'ingénieur, son chef réclame altèrent la qualité des fusils qu'il a couvés (p. 282,
« un ingénieur de rechange type 5 pour l'atelier 700 » I. 19-22). Des roses de métal poussent au bout des
(p. 265, I. 11-12). Au sein d'un univers soumis à la ren­ canons, témoignant de son obsession pour les fleurs
tabilité et au pouvoir infernal des machines dévoreuses qu'il doit offrir à Chloé, seul remède contre le nénuphar.
d'êtres humains, tous les travailleurs sont désormais Ainsi la sensibilité et les sentiments du jeune homme
interchangeables et remplaçables. Ils sont devenus les font obstacle au bon fonctionnement de l'usine d'ar­
rouages d'un immense mécanisme qui nie l'individualité mement.
des personnes et le prix de la vie humaine. Dans ce passage, Boris Vian se fait ainsi l'héritier de
toute une tradition chansonnière libertaire et antimi­
La critique antimilitariste litariste. Certaines de ses propres chansons s'inscri­
La satire du monde du travail est prolongée par une ront par la suite dans la même veine : qu'on songe au
critique antimilitariste aux chapitres u et lii (p. 273 et « Déserteur », ou à « La java des bombes atomiques ».
p. 280), qui décrivent la fabrication de fusils grâce à la
chaleur humaine. Colin a fini par trouver du travail dans
une usine d'armement, où il doit nourrir de sa propre
TEXTE EN ÉCHO
chaleur la pousse des fusils. Pour cela, il s'allonge sur un Boris Vian, « Le déserteur », 1954
massif de terre en forme de cercueil dans lequel douze « Le déserteur » est sans doute la chanson la plus célèbre de
graines de canon de fusil ont été plantées - douze, Boris Vian. Jugée trop contestataire lors de son enregistre­
comme le nombre de tireurs dans les pelotons d'exécu­ ment en 1954, elle a été censurée jusqu'en 1962.
tion. L'expression «chaleur humaine» (p. 277, I. 11)
Monsieur le Président
pour produire les armes dénonce ouvertement l'in­ Je vous fais une lettre
dustrie de l'armement, qui croît et s'enrichit grâce aux Que vous lirez peut-être
guerres et aux pertes humaines. Mais la métaphore fait Si vous avez le temps
aussi du complexe militaro-industriel une forme sour­
Je viens de recevoir
noise de l'aliénation par le travail : bien que la tâche
Mes papiers militaires
demandée au travailleur semble n'exiger aucun effort,
378 Dossier Dossier 379

Pour partir à la guerre De Bretagne en Provence


Avant mercredi soir Et je dirai aux gens :

Monsieur le Président Refusez d’obéir


Je ne veux pas la faire Refusez de la faire
Je ne suis pas sur terre N ’allez pas à la guerre
Pour tuer des pauvres gens Refusez de partir

C ’est pas pour vous fâcher S’il faut donner son sang
Il faut que je vous dise Allez donner le vôtre
Ma décision est prise Vous êtes bon apôtre1
Je m’en vais déserter Monsieur le Président

Depuis que je suis né Si vous me poursuivez


J ’ai vu mourir mon père Prévenez vos gendarmes
J ’ai vu partir mes frères Que je n’aurai pas d’arme
Et pleurer mes enfants Et qu’ils pourront tirer.

Ma mère a tant souffert Paroles de Boris Vian, musique de Harold B. Berg.


Qu’elle est dedans sa tombe © Éditions Musicales DJANIK.
Et se moque des bombes
Et se moque des vers 1 - La chanson a été diffusée en mai 1954. Quelle
bataille la France perd-elle le 7 mai 1954 ? Et dans quel
Quand j ’étais prisonnier nouveau conflit colonial s'apprête-t-elle à entrer ?
On m’a volé ma femme
On m’a volé mon âme 2 - En quoi ce texte relève-t-il de la poésie enga­
Et tout mon cher passé gée ? Quels sont les arguments avancés ?

Demain de bon matin 3 - À la place des deux derniers vers, Boris Vian
Je fermerai ma porte avait à l'origine écrit : « Que je tiendrai une arme et
Au nez des années mortes que je sais tirer. » En quoi la modification de ces vers
J ’irai sur les chemins change-t-elle le sens de la chanson ?

Je mendierai ma vie
1. Nom donné aux disciples de Jésus qui furent chargés, dans
Sur les routes de France les premiers temps de l’Église, de prêcher la parole du Christ. Par
380 Dossier Dossier 381

LECTURE D'IMAGE R epères >v y < v » w < * » v y <w y-'X

Fernand Léger, Les Constructeurs, 1950


Une métathèse est l'altération d'un mot par dépla­
(voir verso de la couverture, Figure 2)
cement ou inversion de lettres. Ex. : « Un jorvres miid,
1 - Décrivez avec précision cette toile, en prêtant sru la palte-frome aièrrre d'un aubutos » (Raymond
notamment attention à ses couleurs et à sa compo­ Queneau, Exercices de style).
sition.

2 - A-t-on affaire à une œuvre figurative ou abstraite? Par ses théories mais aussi par son implication dans
Diriez-vous qu'il s'agit d'une représentation réaliste ? la vie sociale et politique, Sartre est resté associé à la
notion d'engagement. Or ce terme, qui, dans la pensée
3 - Commentez le titre du tableau. Sur quoi Fernand
de Sartre, a un sens politique, est tourné en dérision
Léger cherche-t-il à attirer l'attention ?
dès le début de L'Écume des jours. Ainsi, dans le cha­
4 - Quelle image l'artiste donne-t-il des ouvriers pitre ix, Nicolas évoque une réunion où sera exposée la
et du monde moderne ? Votre réponse devra être polysémie (les différents sens) du mot (p. 69-70,
argumentée. I. 19-20 - I. 1-3). Cette phrase relativise et dégrade le
sens que lui attribue Sartre, penseur de gauche proche
2. C élébrité et culture de masse du Parti communiste français qui s'était opposé à la
politique coloniale de la France. L'engagement politique
Jean-Sol Partre, culte médiatique
qu'il défendait ne peut donc en rien être rapproché de
Par une métathèse* restée célèbre, Boris Vian met
l'engagement des soldats dans les troupes coloniales,
en scène dans L'Écume des jours un certain Jean-Sol
ni de l'engagement (dans le sens d'« embauche ») de
Partre, référence à peine voilée à Jean-Paul Sartre. Ce
domestiques par des gens fortunés. L'amalgame est ici
dernier est l'un des philosophes les plus influents de
une manière de ne pas prendre au sérieux la notion
la vie intellectuelle française de l'après-guerre, rendu
d'engagement théorisée par Sartre.
célèbre par des œuvres comme La Nausée (1938),
Pourtant, l'humour à l'encontre de Sartre, de ses
L'Être et le Néant (1943), ou encore L'existentialisme
concepts et de ses œuvres ne doit pas être interprété
est un humanisme (1946).
comme une attaque contre l'homme, avec lequel
Boris Vian entretenait, au moment de la parution de
extension, le terme désigne celui qui propage une religion ou un
message à la manière d’un apôtre. L’Écume des jours, de bonnes relations. Tous deux
382 Dossier Dossier 383

fréquentaient le même milieu artistique et intellectuel fanatique. Son arrivée est décrite comme un spectacle
de Saint-Germain-des-Prés, et Sartre avait associé Boris de foire : perché sur un éléphant, protégé par des tireurs
Vian à l'équipe des Temps modernes (voir p. 12). Boris d'élite armés d'une hache, Partre se fraie un passage au
Vian s'en prend donc surtout au phénomène média­ milieu des auditeurs, en en écrasant quelques-uns au
tique qu'était devenu l'existentialisme dans la période passage. Son corps « souple et ascétique » (p. 157,
d'après-guerre. Ceci explique l'humour qui s'exerce I. 22) dégage « une radiance extraordinaire » (p. 157,
contre cette notion d ' « engagement » devenue trop à I. 23), un «charm e redoutable» (p. 157, I. 24) qui
la mode, ainsi que le détournement des titres de Sartre assimilent le personnage à un gourou de secte.
tout au long du roman : Mais la satire ne s'arrête pas là, car ce que montre
- La Nausée devient ainsi Paradoxe sur le Dégueu- la scène, c'est l'absurdité de la conférence elle-même.
lis ; Comme une parodie de démonstration scientifique,
- Choix Préalable avant le Haut-le-Cœur (imprimé Partre présente à son auditoire « des échantillons de
nous dit-on « sur rouleau hygiénique »), Vomi, Remugle vomi empaillé» (p. 161, I. 3-4), sans que jamais ses
ou Renvoi de Fleurs ; propos soient audibles des spectateurs, ni que ceux-ci
- L'Être et le Néant, véritable somme philosophique cherchent vraiment à l'entendre. Ainsi, Chick a trouvé
publiée par Sartre en 1943, est désigné par le titre La le moyen d'enregistrer l'allocution de Partre, ce qui lui
Lettre et le Néon, pure invention de Boris Vian. permet, pendant la conférence, de parler de tout autre
La passion que suscite le philosophe est mise en chose avec Alise et Isis (p. 158, I. 17-20). Et s'il enre­
scène lors de la conférence à laquelle se rendent Chick, gistre la conférence, c'est moins pour l'écouter plus
Isis et Alice (chapitre xxvm, p. 154). Des « dizaines de tard que pour posséder un enregistrement de la voix
milliers » (p. 154, I. 6) de fausses invitations ont été de Partre (p. 159, I. 17-18). Le passage souligne donc
mises en circulation, et les gens cherchent à entrer par une forme d'idolâtrie qui n'a plus rien à voir avec la
tous les moyens dans la salle. Pour cela, ils utilisent des transmission d'un savoir ou la relation pédagogique
subterfuges farfelus et invraisemblables - corbillards, que le conférencier est censé entretenir avec son public.
sauts en parachute, accès par les égouts. Mais « Seuls À travers la représentation de Partre, la satire cible tout
les purs, les au courant, les intimes [ont] de vraies un système médiatique. Partre est devenu un rouage
cartes » (p. 1 5 5 ,1. 9-10) qui leur permettent de rentrer de la société du spectacle et un produit marchand que
sans risquer leur vie. Jean-Sol Partre, que tout le monde ses admirateurs cherchent à s'approprier. De même, la
attend fébrilement, fait l'objet d'un culte irrationnel et passion de Chick pour les livres de Partre ne traduit en
384 Dossier Dossier 385

rien une soif de savoir : il s'agit d'un pur instinct de col­ À la fin du récit, Alise cherchera à se venger de tous
lectionneur. ceux qui ont exploité la folie de Chick et l'ont ruiné.
Elle s'attaque ainsi à ceux qui ont tiré profit du système
L'obsession consumériste médiatique et qui participent aux illusions de la société
Au fil du récit, Chick en vient à vouloir acquérir de consommation.
toutes sortes d'objets liés à la personne de Partre, y
compris les plus banals. Il dépense sans compter pour
des éditions rares de ses oeuvres, mais aussi pour des
LECTURE SUIVIE
reliques du philosophe. Alors qu'il n'a plus d'argent, il La mort de Partre (chapitre lvi, p. 296-300)
achète au prix fort un pantalon et une pipe qui lui ont
1 - En quoi les réactions de Jean-Sol Partre sont-
appartenu (p. 228-229), et achève ainsi de montrer,
elles surprenantes tout au long de ce passage ?
par son comportement, à quel point son engouement
pour Partre n'a que peu à voir avec sa réflexion intel­ 2 - « Il est trop engagé » (p. 298, I. 27) dit Alise en
lectuelle. parlant de Chick : comment comprendre cette phrase ?

Chick évolue progressivement vers une obsession 3 - Quelle image Jean-Sol Partre donne-t-il de son
maladive : ses yeux, nous dit le narrateur, « s'éteign[ent] métier d'écrivain et de philosophe ?
dans sa figure » (p. 2 6 6 ,1. 15-16), et sa fébrilité gran­
dissante montre l'aggravation de son état. Chick cède 3. P rolongement :
à une maladie d'ordre social, sans même se rendre INFORMATION, COMMUNICATION, CITOYENNETÉ
compte des sacrifices qu'Alise fait pour lui. Il l'aban­ (la société de consommation et l’ère des peopîe)
donne pour se livrer à sa passion de collectionneur, et
son amour pour elle est progressivement remplacé par Les passages sur Chick soulignent le rapport à la fois
un amour aveugle et fanatique pour Jean-Sol Partre. idolâtre et consumériste qu'il entretient avec Jean-Sol
C'est ce que montre le passage où, contemplant une Partre, et annoncent en cela la critique des médias et
photo d'Alise, il voit se substituer à son visage celui de de la société de consommation qui se développera à
Partre (p. 305, I. 13-16). Chick ne cesse de convoiter partir des années 1960. Dans le récit de Boris Vian, la
les objets de Partre comme s'il attendait de leur posses­ célébrité de Jean-Sol Partre n'a plus grand-chose à voir
sion bonheur et apaisement, or chaque nouvelle acqui­ avec sa pensée philosophique, et le narrateur met iro­
sition ne fait que le relancer dans son élan maniaque. niquement en relief l'écart entre l'attente considérable
386 Dossier Dossier 387

du public et la teneur exacte de la conférence. Les audi­ pour influencer notre comportement et nous donner
teurs ne viennent pas écouter Partre, mais le voir et envie d'acheter ce dont nous n'avons pas besoin. Il
se galvaniser de sa contemplation, tels les membres s'agit de faire passer les désirs des consommateurs pour
d'un fan-club, voire d'une secte. Ils imitent leur idole des besoins et d'exploiter nos aspirations légitimes (au
jusque dans son apparence : la foule est composée de bonheur, à la santé, au bien-être, etc.) en mentant sur
« visages fuyants à lunettes, cheveux hérissés, mégots l'apport réel du produit. La pulsion consumériste peut
jaunis, renvois de nougats » (p. 156, I. 2-3). Comme ainsi se comprendre comme une recherche du bonheur
toutes les vedettes médiatiques, Partre dégage un pou­ jamais satisfaite, mais savamment entretenue par les
voir d'attraction et de fascination qui n'est dû qu'à promesses de la publicité.
l'aura de la célébrité elle-même - les gens connaissent Enfin, l'idolâtrie envers Partre évoque une autre
son nom et veulent le voir, sans forcément avoir lu ses caractéristique négative de notre époque : l'émer­
œuvres ou prêter attention à ce qu'il dit. Il est devenu gence de personnalités qui ne doivent leur notoriété
lui-même un phénomène de mode, un produit de qu'au système médiatique. On peut penser aux stars
consommation, qui se décline en multiples produits de la téléréalité, qui sont devenues célèbres sans autre
dérivés - ce sont tous les objets que Chick cherche mérite, justement, que d'être passées à la télé. Leur
à acquérir. La critique sociale mise en œuvre dans célébrité sera ensuite entretenue par la presse people
L'Écume des jours concerne donc aussi la fascination et par le « buzz » d'Internet selon un mécanisme par­
pour la célébrité et la pulsion de consommation : l'une faitement rodé. Paris Hilton ou Kim Kardashian sont
et l'autre sont entretenues par les médias. Ces derniers par exemple devenues, par les marques auxquelles
créent chez nous des attentes disproportionnées, qui elles sont associées et les images qui circulent d'elles,
ne peuvent être qu'imparfaitement satisfaites par nos de véritables produits marketing. Ce sont bien sûr des
achats, de même que Chick n'est jamais comblé très exemples extrêmes, mais ils montrent bien les dérives
longtemps par les objets de Partre qu'il arrive à se pro­ de notre culture de l'image et de nos sociétés mar­
curer. chandes.
Ce cercle vicieux de la manipulation du désir et de
l'attente toujours déçue trouve des prolongements à
notre époque, qui se caractérise par l'emprise des mass
media (médias de masse) et l'impact de la publicité.
Celle-ci est souvent dénoncée comme une tentative
388 Dossier Dossier 389

HISTOIRE DE LA LANGUE
Autour du mot « media »
IV. L’HUMOUR ET LA MORT

1 - Quels sont les différents sens du terme L'atmosphère du roman devient plus triste au fur et
« médium » ? à mesure que se poursuit la croissance du nénuphar
dans le poumon de Chloé. Pourtant, la présence de
2 - Cherchez la définition et l'étymologie du terme
« média ». la maladie et de la mort n'atténue pas la dimension
comique du récit, grâce à l'usage de l'humour noir et
3 - Qu'appelle-t-on « médias de masse » (francisa­ de la satire. Colin, réduit à la pauvreté par les dépenses
tion du terme « mass media ») ?
que nécessitent les traitements de Chloé, se retrouve
4 - Cherchez la définition et l'étymologie du terme confronté à l'inhumanité du monde médical. À cela
« audimat ». s'ajoute le mépris des représentants de l'Église qui,
parce qu'il est désormais à court d'argent, lui refusent
toute compassion. La violence de la maladie est donc
aussi une violence sociale. Mais c'est in fine la mort
elle-même qui apparaît scandaleuse, dans la mesure où
elle peut frapper à tout moment et s'abattre sur des
innocents. Le texte invite donc à prendre conscience
de la fragilité de la vie humaine. Le rôle de l'humour,
dès lors, est double. D'une part, il permet d'alléger la
souffrance et de la mettre à distance. D'autre part, il
a une fonction de litote* : le rire apparaît comme une
forme de pudeur pour masquer le désespoir, tout en le
suggérant avec force.
390 Dossier Dossier 391

I. 18-20 - 1-5. L'oscillation entre la troisième et la pre­


R epères mière personne, entre le passé et le présent, ainsi que la
longueur de la phrase, ses ruptures et ses revirements,
La litote est une figure de rhétorique qui consiste
soulignent dans ce passage l'incontrôlable émotion de
à suggérer davantage que ce qui est dit. C'est donc
Colin, que viendra rassurer - mais seulement temporai­
une fausse atténuation. Ex. ; « Il ne fait pas chaud
rement - le sourire de Chloé.
ici ! », pour suggérer qu'il fait très froid.

La représentation du monde médical


1. La VIOLENCE DE LA MALADIE L'apparition du professeur Mangemanche, choisi par
Un tournant dans le récit Nicolas pour soigner Chloé, est l'occasion d'une pré­
L'annonce de la rechute de Chloé, quand Chick et Colin sentation ambivalente du monde médical.
sont à la patinoire (chapitre xxxi, p. 173), constitue le • D'un côté, le docteur Mangemanche en donne une
véritable tournant du récit qui était jusque-là marqué par image positive. Il se montre affectueux envers la
une atmosphère plutôt joyeuse, bien que parfois ambi­ jeune femme, qu'il appelle «m on petit» (p. 188,
guë. Colin réagit d'ailleurs avec une grande violence à I. 1) et qu'il quitte en lui faisant « un gros baiser sur
la mauvaise nouvelle, puisqu'il décapite d'un coup de la joue » (p. 1 8 8 ,1. 13) ; il est soucieux de son état,
patin le garçon responsable des vestiaires (p. 174, et il cherche aussi à divertir Colin de sa tristesse en
I. 12-21). La scène est décrite de manière suffisamment lui montrant une photo de sa propre femme pour le
peu réaliste pour que le lecteur ne puisse pas s'identifier faire rire. C'est par ailleurs un original, qui préfère ses
à la victime, mais elle est quand même très macabre,
modèles réduits d'avions à ses appareils médicaux. Il
comme le souligne l'image finale d'une « rigole de
utilise des comparaisons surprenantes (voir p. 187,
sang » (p. 175, I. 8-9) qui coule sur la glace. La mort
I. 22-25), cite le Génie civil et s'avère être amateur de
avait déjà fait irruption dans le roman, notamment avec
jazz —autant d'éléments qui en font sans nul doute
l'évocation de l'amoncellement de patineurs évacué par
un personnage positif aux yeux de Boris Vian.
les varlets-nettoyeurs (chapitre ni, p. 51) ; mais c'est ici
• Mais le professeur Mangemanche appartient aussi à
la première fois que Colin cède à la violence, lui qui était
décrit, dans Yincipit, comme « très gentil » (p. 3 2 ,1.10). un univers médical inquiétant. Dans le quartier des

C'est qu'il est pris d'une peur panique à l'idée de perdre médecins, qui se caractérise par son odeur d'éther,
Chloé, comme le montre le passage de la p. 176-177, ses ruisseaux de sang et de déchets médicaux, le
392 Dossier Dossier 393

cabinet du docteur Mangemanche a pour enseigne pilules au coût excessif, il l'encourage à l'« assommer
une « mâchoire en train d'engloutir une pelle » et à partir sans payer » (p. 1 9 8 ,1. 14-15). Mais, à côté
(p. 2 0 9 ,1. 18-19) - illustration comique de son nom, de ces traits de comique léger, le chapitre regorge de
mais qui suggère aussi une voracité menaçante. De détails macabres, comme les grenouilles-cobayes en
fait, les tarifs du professeur s'avéreront très élevés train d'agoniser dans leur bocal, ou encore les lapins
et contribueront à ruiner Colin. En outre, le nom modifiés. Leurs corps sont mutilés, asservis à l'usage
qu'il donne à son infirmière, « Carogne », reprend médical qui en est fait, et ils sont abattus d'un coup de
le terme injurieux par lequel Argan, dans Le Malade fusil quand « le lapin l'emporte sur l'acier» (p. 197,

imaginaire de Molière, désigne sa servante Toinette I. 26-28). Comme le quartier des médecins, la pharma­
cie est un univers profondément marqué par la mort,
(p. 214, I. 14). À la fin de cette pièce, Argan, dans
où l'humour se fait désormais grinçant et sombre.
une parodie de rituel, est fait médecin. La citation
du Malade imaginaire au sein de L'Écume des jours
La transformation de l'espace
fait donc du professeur Mangemanche l'héritier des
Dès les premiers symptômes de la maladie de Chloé,
charlatans mis en scène par Molière.
l'univers des personnages se trouve modifié par la
La visite à la pharmacie (chapitre xxxv) donne lieu à la
croissance du nénuphar. L'appartement de Colin, lumi­
même ambivalence et fait entrer pleinement le roman
neux et spacieux, commence à rétrécir et plonge
dans le registre de l'humour noir. Le « marchand de
progressivement dans la pénombre. La lutte déri­
remèdes» (p. 191, I. 1-2), dont la désignation rap­
soire de la petite souris, véritable double et ange gar­
pelle le « marchand de sable » des contes pour enfants,
dien de Colin, ne parvient pas à redonner aux vitres
est un personnage ambigu. Il élève des « lapin[s] modi­
des fenêtres leur transparence initiale. Les lieux sont
fia s] » (p. 194, I. 14) dont il utilise le tube digestif
envahis par les miasmes et l'humidité, évoquant les
pour produire les pilules prescrites - leur parfaite ron­ marécages dans lesquels vivent les nénuphars. La pro­
deur évoque avec humour la forme de crottes de lapin. gression de la mort est ainsi paradoxalement décrite
Avec sa petite guillotine, il « exécute » les ordonnances comme la poussée incontrôlable d'une matière vivante,
(p. 192, I. 5-12). Enfin, il s'adresse à Colin et à Chick froide et humide, « comme la lèpre », remarque Colin
avec une sincérité comique. Ainsi il leur avoue qu'il (p. 233, I. 26). Les pas sur le plancher, « froid comme
les a fait attendre « exprès », pour son « standing » un marécage » (p. 269, I. 23-24), produisent désor­
(p. 197, I. 18-19); et quand Colin veut lui régler ses mais « un léger craquement suivi d'un éclaboussement
394 Dossier Dossier 395

humide » (p. 267, I. 14-15), et la lumière ne pénètre pénibles négociations que Colin mène au sujet du prix
que par faibles halos au sein de l'appartement. Au cha­ de l'enterrement. On retrouve alors le personnage du
pitre lxvii, le processus est arrivé à son terme : la souris Religieux, qui se caractérise par son manque de compas­
grise parvient à s'extirper in extremis des lieux tandis sion et sa cupidité. Il souligne avec cruauté la pauvreté
que sol et plafond se rejoignent et que des « vermi- de Colin et son incapacité à offrir à la mémoire de Chloé
cules de matière inerte » (p. 3 3 1 ,1. 3-4) jaillissent « en des obsèques convenables. Le passage fait référence aux
se tordant lentement par les interstices de la suture » «classes d'enterrement» (p. 320-322), qui restèrent
(p. 331,1.4-5). en vigueur jusqu'à la fin des années 1970: en fonc­
tion du rang social du défunt et de l'argent que pou­
vait verser la famille, les pompes funèbres proposaient
LE TRAITEMENT DE L’ESPACE
des enterrements différents. Dans L'Écume des jours, le

1 - Vous montrerez d'abord comment le récit se Religieux annonce, avec une franchise impitoyable, que
construit sur l'opposition entre les espaces liés à l'enterrement de troisième classe de Chloé sera une
Colin (l'appartement, la voiture des mariés) et les « cérémonie véritablement infecte » (p. 3 2 2 ,1.11 -12), et
espaces extérieurs : mines de cuivre que les jeunes la suite illustre parfaitement son propos. L'enterrement se
gens découvrent durant leur voyage de noces, lieux transforme en farce grotesque. Les effets d'exagération
de travail (bureaux, atelier, cave de la Réserve d'Or), du récit s'avèrent ici à la source d'un humour macabre :
et enfin cimetière. les porteurs de cercueil sont décrits comme des brutes
sales et grossières qui malmènent la dépouille et crient
2 - Vous analyserez les changements dans l'appar­
tement de Colin tout au long du récit, en soulignant des insultes en ne tenant aucun compte de la douleur de

les modifications de l'espace et l'évolution de la Colin et de ses amis. Arrivés au cimetière des pauvres, ils
lumière. balancent le cercueil en chantant « À la salade » (p. 329,
I. 23) pour faire tomber le corps de Chloé dans la fosse
2. L'humour noir : un rire désespéré commune, avant de s'enfuir en dansant la farandole.
La dimension macabre du passage fait naître chez le
Les derniers chapitres de L'Écume des jours baignent lecteur des émotions complexes, relevant à la fois du
dans une atmosphère particulièrement grinçante et comique et du pathétique. La satire sociale, sombre et
macabre, qui est l'une des caractéristiques de l'humour grinçante, prête à sourire, mais elle s'accompagne d'un
noir. Après la mort de Chloé, le lecteur est témoin des sentiment de compassion à l'égard de Colin et Chloé.
396 Dossier Dossier 397

Le passage contribue ainsi à dénoncer l'injustice qui a ce dialogue fait écho à l'échange entre Colin et l'an-
frappé le jeune couple. Injustice d'ordre social, qui fait tiquitaire (chapitre xlv, p. 243-249).
de l'enterrement des pauvres une offense à la mémoire
4 - Comment le mécanisme imaginé par le chat et la
des morts ; injustice d'ordre théologique et moral aussi :
souris permet-il de dédouaner le chat de son crime ?
c'est ce que souligne le dialogue entre Colin et le Christ
en croix au chapitre lxv (p. 324-325), où le Christ 5 - «Jules l'Apostolique » (p. 334, I. 10) n'a jamais

décline toute responsabilité quand Colin lui demande existé, mais le nom est inspiré de Julien l'Apostat.
Cherchez qui était ce personnage historique. Comment
pourquoi lui et Chloé, qui n'étaient coupables de rien,
cela permet-il d'interpréter la dernière phrase du récit ?
ont été ainsi frappés par le malheur. La religion n'a
plus aucune vertu consolatrice. La fin du récit est donc
marquée par une atmosphère de désespoir, mais nuan­
cée d'un rire amer, comme toujours chez Boris Vian.
EXPRESSION ÉCRITE
Le dernier chapitre, qui évoque le suicide de la sou­ Écrire une fin de roman
ris, accumule ainsi les effets comiques qui permettent
Inventez un autre dénouement, pour remplacer le
de suspendre le pathos, de dévoiler la souffrance en
chapitre lxviii (p. 332-334). Vous pourrez mettre
la masquant. Autrement dit, l'humour est le biais par en scène les protagonistes de L'Écume des jours ou
lequel peut s'exprimer, avec pudeur et retenue, l'émo­ choisir, comme l'a fait Boris Vian, de vous écarter du
tion authentique. fil principal de l'action.

LECTURE SUIVIE 3. P rolongement : psychanalyse


(l’humour noir comme exutoire et conjuration)
Le suicide de la souris (chapitre lxviii, p. 332-334)
Comme nous l'avons vu, l'humour peut avoir une
1 - Pourquoi le chat a-t-il perdu ses instincts de pré­
fonction de conjuration, c'est-à-dire qu'il permet d'éva­
dateur ?
cuer l'angoisse liée à des sujets graves qui, a priori, ne
2 - Montrez comment la trivialité de certains prêtent pas à rire. Dans ce récit, c'est le cas pour tout
échanges crée un effet comique. ce qui concerne la maladie et la mort de Chloé, où
3 - Comment se manifeste le souci de l'autre chez l'humour noir atténue le pathos. Il correspond aussi
les deux personnages ? Montrez que, sur ce point, à la volonté de Boris Vian de ne pas souligner de
Dossier 399
398 Dossier

manière trop appuyée la force des sentiments. Il est mais aussi les arts visuels comme la bande dessinée, le

une manière de mettre à distance la violence de l'émo­ dessin ou le cinéma. À chaque fois, il s agit de rire de la

tion et la hantise de la mort. violence du monde, de la condition absurde ou tragique


de l'homme, afin, peut-être, d'en alléger le fardeau.
Le rôle de l'humour a notamment été analysé par
Sigmund Freud (1856-1939), médecin viennois et
fondateur de la psychanalyse. La psychanalyse vise,
par le travail de la parole, à explorer les mécanismes
LECTURE D'IMAGE
conscients et inconscients à l'origine de nos actes et de Claude Serre, Poubelles hôpitaux, 1984
nos émotions. Les analyses de Freud sur l'humour ont (voir verso de la couverture, Figure B)
montré qu'il était un moyen, souvent inconscient, de se
1 - Décrivez l'image avec précision.
protéger de la souffrance, il vise à divertir, c'est-à-dire
à amuser mais aussi à masquer les sentiments pénibles 2 - Que suggère ce dessin quant au traitement des

et à fuir les situations difficiles. L'humour est, selon malades ?


Freud, « une sorte de pendant psychique du réflexe de 3 - Commentez le panneau « H . Silence». Quel
fuite » : en cela, il est' un bon moyen de défense, mais sens particulier prend-il dans ce dessin ?
il peut aussi être une façon de ne jamais rien aborder
de front et d'éviter de se confronter à la réalité. Freud
écrivait ainsi qu'avec certaines formes d'humour « le TEXTES EN ÉCHO
.llilUUlIliUlliimillM *"
moi se refuse à se laisser entamer, à se laisser impo­
ser la souffrance par les réalités extérieures, il se refuse Rire de la mort

à admettre que les traumatismes du monde extérieur Texte 1 - Raymond Queneau, « Je crains pas ça
puissent le toucher ; bien plus, il fait voir qu'ils peuvent tellment »
même lui devenir occasions de plaisir » (Le M ot d'esprit Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et ses rapports avec l'inconscient). et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille
L'humour noir, qui aborde justement des sujets
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau
sombres ou macabres et les tourne en dérision, cor­
respond particulièrement bien aux analyses de Freud. Je crains pas ça tellment ou va la bouquinaille
On en trouve des exemples dans tous les domaines les quais les cabinets la poussière et l’ennui
d'expression : la littérature, les spectacles d'humoristes,
400 Dossier Dossier 401

Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille 3 - L'humour permet-il d'évacuer complètement
et distille la mort en quelques poésies l'angoisse ? Citez des passages précis du texte pour
répondre.
Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts Texte 2 - Paul Verlaine, « L'Enterrement »
Elle est douce la nuit caresse d’une rousse
Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
le miel des méridiens des pôles sud et nord
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille,
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb Le prêtre en blanc surplis, qui prie allègrement,
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu’un mendiant bêlant au coin d’un pont L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance S’installe le cercueil, le mol éboulement
et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence De la terre, édredon du défunt, heureux drille,
Je crains l’abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l’espace et les torts de l’esprit Tout cela me paraît charmant, en vérité !
Et puis, tout rondelets, sous leur frac écourté,
Mais je crains pas tellment ce lugubre imbécile Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j ’aurai d’un œil vague et placide Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
Les héritiers resplendissants !
U ].
Paul Verlaine, « L’Enterrement », Poèmes saturniens, 1866.
Raymond Queneau, « Je crains pas ça tellment »,
L’Instantfatal, © Éditions Gallimard, 1948. 1 - Par quels procédés est tournée en dérision la
cérémonie funèbre ?
1 - Quel est le thème traité par Queneau dans ce
poème ? 2 - Comment le dernier vers éclaire-t-il le sens du
poème ?
2 - Montrez que ce texte s'inscrit dans le registre
du burlesque. Vous vous appuierez notamment sur 3 - En quoi le texte relève-t-il de la satire sociale ?
le niveau de langue, sur les licences syntaxiques, sur
les métathèses et sur le choix de certaines images.