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© Éditions Albin Michel, 2019

ISBN : 978-2-226-44720-3

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َ َ ‫أن‬
‫ُﻮف‬
ِ ‫اﻟﺴﯿ‬ ِ َ‫اﻟﺠﻨّ َﺔ ﺗَ ْﺤ َﺖ ِﻇﻠ‬
ُّ ‫ﺎل‬ َّ ‫اﻋﻠَﻤُﻮا‬
ْ
« Sachez que le paradis se trouve à l’ombre des sabres »
I

LE FER ET LE FEU
َ َ ‫أن‬
‫ُﻮف‬
ِ ‫اﻟﺴﯿ‬ ِ َ‫اﻟﺠﻨّ َﺔ ﺗَ ْﺤ َﺖ ِﻇﻠ‬
ُّ ‫ﺎل‬ َّ ‫اﻋﻠَﻤُﻮا‬
ْ
« Sachez que le paradis se trouve à l’ombre des sabres »

Hadîth du Prophète a

‘Aïsha surprend des éclats de voix venant de la pièce voisine. Elle tend
l’oreille. Abû Bakr, son père, est encore en train de se disputer avec son
plus proche allié, ‘Umar. Elle commence à y être habituée : depuis qu’il est
devenu calife à la saqîfa, et surtout depuis que Fâtima l’a maudit à la
mosquée et que son fils ‘Abd-Allâh est mort soudainement, sa colère
explose pour un oui ou pour un non. Impatiente de connaître le motif de
cette nouvelle querelle, et fidèle à sa manie de l’espionnage b, elle entrouvre
imperceptiblement la porte. La scène qu’elle découvre est ahurissante.
Son père, tout menu, tire le colossal ‘Umar par la barbe et hurle : « Tu
oses encore me demander de désobéir aux ordres donnés par le Prophète ! ?
Que ta mère te perde 1, Ibn al-Khattâb ! Que ta mère te perde ! » ‘Umar
baisse la tête et quitte rapidement la pièce en s’apercevant que ‘Aïsha est
témoin de cette humiliation. « Que se passe-t-il ? », demande-t-elle à son
père qui la foudroie du regard. Sans attendre de réponse, elle referme
aussitôt la porte et disparaît.
Le calife reste seul ; il ferme les yeux et se tient la tête entre les mains.
Puis nerveusement, il fait tourner sa bague sur laquelle il a fait graver sa
devise, Ni‘ma al-qâdiru Allâh, « Allâh est le meilleur des omnipotents 2 ».
Sa propre irascibilité l’effraie. Où sont passés son flegme et sa douceur ?
Fâtima les lui aurait-elle ravis pour les emmener avec elle dans la tombe ?
Si elle savait combien il a tenté, en vain, de renoncer à ce califat ! À présent
qu’on lui a refusé cette grâce, il ne tolère de personne qu’on conteste ses
décisions, encore moins qu’on le contrarie. Même ‘Umar, auquel il doit en
grande partie d’être à la tête de la Umma, ne peut s’arroger le droit de
discuter son dernier décret : conformément aux ordres donnés par le
Prophète quelques jours avant sa mort 3, Ussâma, à la tête de l’armée,
marchera sur la Syrie.
En effet, durant les derniers jours de sa vie, le Prophète déjà gravement
malade avait décidé d’envoyer son affranchi préféré, Ussâma ibn Zayd, à la
tête d’une armée contre Byzance 4 et avait ordonné à ses plus éminents
Compagnons, dont Abû Bakr et ‘Umar, de se joindre à cette expédition.
Cette décision avait suscité chez ses proches un profond malaise,
notamment en raison du choix d’Ussâma, qui était trop jeune – dix-neuf
ans – et d’un rang inférieur au leur. Comment accepter de se trouver sous
les ordres du fils d’un ancien esclave ? Le Prophète s’était mis dans une
colère noire et, malgré son état très dégradé, avait sommé violemment ses
amis de rallier les rangs de l’armée d’Ussâma 5. Ce dernier avait réuni ses
troupes au Jorf 6 non loin de Médine ; mais alors qu’il allait se mettre en
ordre de marche, la nouvelle de la mort de Muhammad lui était parvenue et
tout s’était brusquement arrêté. L’expédition était ainsi au point mort depuis
plusieurs semaines, et pour presque tout le monde ce projet fou – marcher
sur Byzance ! – n’avait aucune chance de réussir sans le Prophète.
Abû Bakr, pour sa part, est bien déterminé à se montrer fidèle à cette
ultime injonction prophétique et décide de relancer cette expédition 7. Aux
yeux de ses conseillers et partisans, cet entêtement est jugé par trop
téméraire : un climat d’insécurité plane sur Médine, tant du fait des
dissensions internes qui couvent encore que de la menace des tribus arabes
massées à ses abords 8. Qui va défendre la ville si l’armée marche sur
Byzance ? Abû Bakr n’ignore rien de la gravité de la situation : n’a-t-il pas
lui-même demandé à de nombreux Compagnons de faire le guet dans la
crainte d’un probable et imminent assaut de quelques tribus arabes ?
C’est pourquoi les proches du calife ne cessent de revenir à la charge,
‘Umar en tête, comme toujours : « Tu dois absolument faire revenir Ussâma
du Jorf, lui avait-il dit avec fermeté. Tu le vois bien : les Arabes se sont
soulevés contre toi. Il n’est pas prudent de te séparer de cette armée ; elle
est indispensable à notre protection. » Abû Bakr, assis par terre impassible,
l’écoute en silence tandis que ‘Umar poursuit : « Tu sais que l’armée
d’Ussâma compte tous les soldats musulmans ; autour de nous, les Arabes
ont apostasié en masse et toi, tu envoies une armée combattre les Rûms (les
Byzantins) ! On ne peut pas se le permettre ! C’est insensé ! » Abû Bakr
écarquille les yeux et, se levant d’un bond, s’approche de ‘Umar avec un
regard menaçant avant de vociférer contre lui : « Quoi ! Que dis-tu là ?
Serais-tu en train de me demander de transgresser les ordres du Prophète ?
Je jure par Dieu que même si les rapaces et les lions autour de Médine
devaient me ravir et me dévorer, jamais, au grand jamais, je ne dédirai un
ordre donné par le Prophète ! Ussâma partira ! Même si les chiens devaient
tirer les épouses du Prophète par les pieds, l’armée d’Ussâma partira 9 ! »
‘Umar prend peur ; il a rarement vu son ami, si calme à l’ordinaire, dans
une telle fureur. Il se tait et, voyant Abû Bakr reculer d’un pas, ferme les
yeux de soulagement. Il voit les autres Compagnons se tenir en retrait, la
tête baissée, et cherche dans leurs yeux un secours qui ne viendra pas. Il dit
alors au calife, d’une voix brisée : « Je vois que Dieu a ouvert ta poitrine au
combat ! Nous ferons ce que tu as décidé.
– Je préfère cette réponse », murmure Abû Bakr en retournant s’asseoir.
Quelques jours plus tard, ‘Umar réussit à faire sortir Abû Bakr de ses
gonds une seconde fois, alors qu’il vient lui présenter une requête similaire,
émanant cette fois des Ansârs : « Ils réclament que tu nommes quelqu’un
d’autre à la tête de l’armée ; Ussâma est trop jeune », lui dit-il. Déjà le
Prophète avait violemment critiqué ceux qui osaient remettre en question ce
choix, et Abû Bakr n’entend pas dévier de cette ligne : « Comment ? Que ta
mère te perde, Ibn al-Khattâb ! Le Prophète le nomme et tu m’intimes de le
limoger ? Tu oses me demander de désobéir aux consignes laissées par le
Prophète ? » ‘Umar sort d’autant plus humilié qu’il a vu que, cette fois,
‘Aïsha a assisté à la scène. Devant la maison du calife, les Ansârs
l’attendent impatiemment. « Alors, qu’a-t-il dit ? », s’enquièrent-ils. ‘Umar,
rouge de colère, leur crie au visage : « Hors de ma vue ! Qu’est-ce que je
n’ai pas entendu à cause de vous 10 ! »
‘Umar et ses amis restent tourmentés par des questions sans réponse :
pourquoi Abû Bakr s’entête-t-il dans une si grande imprudence ? Que sont
devenus son flegme et son sens tactique qui lui avaient justement permis de
se faire désigner comme le successeur du Prophète ? Certes, il avait bien
annoncé, dans son discours d’investiture, que parfois un djinn le possédait
et qu’il pouvait être sujet à des accès de violence, mais là, c’est l’ensemble
de la communauté musulmane qu’il met en péril… Depuis le scandale de
Fâtima, après qu’il l’a privée de son héritage, il se fait un devoir impérieux
de respecter à la lettre les ultimes consignes du Prophète, afin de prouver
aux autres et à lui-même qu’il n’a pas trahi sa mémoire en déshéritant sa
fille. Il garde au plus près de lui l’étendard que le Prophète avait noué de
ses mains avant de mourir. En revanche, alors que Muhammad avait insisté
pour que tous les Compagnons de premier rang se joignent à l’assaut contre
Byzance, il se montre moins inflexible sur ce point. Il va voir Ussâma et lui
demande de dispenser ‘Umar du jihâd : « Permets qu’il reste à Médine, je te
prie ; car j’ai grand besoin de lui. » Celui-ci accepte 11.
L’ordre du calife est finalement mis à exécution et l’armée se remet en
ordre de marche au Jorf. Abû Bakr y passe en revue trois mille hommes et
mille chevaux selon Wâqidî 12, plutôt sept cents soldats selon d’autres
comme Tabarî 13 et Ibn Kathîr 14, chiffre plus plausible dans la mesure où les
« opposants » à Abû Bakr, encore nombreux tant parmi les Ansârs que les
Qurayshites, ne prennent pas part à cette expédition. Ibn Kathîr 15 indique
explicitement que les tensions politiques découlant de la succession
houleuse du Prophète ont réduit considérablement le nombre de
combattants engagés dans l’armée du calife. En outre, la Tradition nous
apprend que les Compagnons les plus célèbres restent alors à Médine pour
la protéger contre l’assaut imminent des tribus qui l’encerclent. Ceux qui
partent sont essentiellement ceux que l’on surnomme ahl al-suffa, les
« gens du banc », qui n’ont d’autres revenus que le butin du jihâd et que le
nouveau calife doit bien entretenir comme le faisait le Prophète.
De cette même Tradition ne se dégage d’ailleurs aucun consensus sur le
déroulement de cette campagne : les uns 16 disent qu’Ussâma a remporté la
bataille contre les Rûms quand d’autres 17 affirment qu’il n’y a tout
bonnement pas eu d’affrontement avec les Byzantins car les musulmans ne
les ont pas trouvés à l’endroit indiqué par le Prophète… Certains récits,
rapportés par Tabarî 18, affirment qu’Abû Bakr l’a envoyé combattre non les
Byzantins, mais des tribus arabes vivant aux confins de la Syrie et de
l’Arabie et ayant abandonné l’islam à la mort du Prophète. Cette confusion
est révélatrice, une fois de plus, d’un malaise dans la Tradition : Ussâma a-
t-il été envoyé combattre Byzance pour se conformer aux consignes du
Prophète ? Ou s’agissait-il, très prosaïquement, de lancer une razzia afin
d’obtenir un butin et de calmer les troupes ? Couvre-t-on, ici comme
ailleurs, le simple brigandage du voile de l’épopée ?
Il ressort en tout cas assez nettement de ces récits contradictoires
qu’Ussâma a bel et bien mené des attaques féroces contre de nombreuses
tribus qui ne faisaient pas partie du contingent byzantin. Il en réfère pour
cela aux consignes prophétiques : « L’Envoyé de Dieu m’a demandé de
lancer l’attaque sans préavis, de brûler et de détruire 19. » Décrivant
l’expédition d’Ussâma, Wâqidî 20 raconte avec force détails comment il tue,
vole, incendie les maisons et les cultures ; le feu se propage tellement qu’on
dirait une tempête de fumée. L’empereur Héraclius s’en inquiète ; son frère
lui conseille de poster une armée sur le plateau d’al-Balqâ’, sur la rive est
du Jourdain, pour se préparer à une offensive des musulmans – laquelle
aura bien lieu, mais deux ans plus tard. Après quelques semaines d’absence
– quarante ou soixante-dix jours selon les versions –, Ussâma rentre sain et
sauf à Médine où il est accueilli à bras ouverts par Abû Bakr. Les deux
hommes font une prière à la mosquée pour remercier Dieu 21.
La prise de risque en apparence inconsidérée du calife – envoyer une
poignée d’hommes, et non les meilleurs, se frotter à la plus puissante armée
du monde en laissant le siège de son pouvoir à découvert – s’avère un coup
de génie politique. D’abord, il se pose en exécuteur scrupuleux du testament
prophétique. Ensuite, il accorde au jeune Ussâma, si cher au cœur de
Muhammad, une dignité militaire que lui refusaient tous les autres
Compagnons, tout en l’éloignant de Médine en ces jours incertains, ce qui
garantit qu’il ne viendra pas grossir à son tour les rangs des partisans de
‘Alî et de la famille du Prophète. En outre, comme l’affirment maints
rédacteurs de la Tradition, l’armée d’Ussâma, en passant par plusieurs
bourgs, sème l’effroi chez les habitants. De nombreuses tribus se disent
alors : « Puisque Abû Bakr envoie cette expédition pour en découdre avec
Byzance, c’est qu’il doit avoir une armée encore plus puissante qui est
restée à Médine 22. » Gros « coup de bluff » donc, démonstration de force en
trompe-l’œil destinée à créer une illusion de puissance dans l’esprit de ses
opposants réels ou potentiels. L’efficacité de cette manœuvre est attestée par
la Tradition qui affirme que partout où l’armée d’Ussâma est passée, les
gens, par crainte, ont renoncé à « apostasier 23 ».
Enfin, l’insistance de la Tradition 24 sur le butin important amassé par
Ussâma révèle les raisons financières qui motivent le maintien de son
expédition. Le calife a besoin de lever des fonds pour se préparer à la
« guerre totale » qu’il projette de déclarer aux tribus arabes qui refusent de
se soumettre à son autorité. C’est sans doute cette même raison, rappelons-
le, qui avait justifié à ses yeux sa décision de déshériter Fâtima et de
nationaliser les biens laissés par le Prophète 25.
En somme, avec l’expédition d’Ussâma, Abû Bakr annonce la couleur
de son règne : une guerre chronique.
Avec le maintien de l’expédition d’Ussâma, Abû Bakr fait preuve d’une
audace politique insoupçonnée de la part de cet homme discret qui a vécu
dans l’ombre du Prophète mais en est visiblement le digne disciple. Abû
Bakr vient de donner le ton de son règne ; il ne reculera pas devant le
danger. Au lendemain de son arrivée au pouvoir, il se trouve confronté à
une situation explosive : opposition intérieure de la part de la famille du
Prophète et de nombreux Ansârs, opposition extérieure de la majorité des
tribus arabes qui refusent de reconnaître l’autorité du calife 26.
Au lendemain de l’avènement d’Abû Bakr, la Tradition 27 affirme que
seules La Mecque, Médine et Tâ’if restent fidèles à l’islam, voire qu’au
lendemain de la mort du Prophète la prière du vendredi n’est plus célébrée
que dans ces trois cités. Dans le reste de l’Arabie, les tribus manifestent un
refus du pouvoir central du calife qu’elles estiment contraire à
l’organisation sociale tribale (‘assabiyya) et justifient leur retour à
l’autonomie par le refus de l’hégémonie de Quraysh sur l’Arabie. À ces
tribus, le calife décide de déclarer une « guerre totale » surnommée les
« guerres d’apostasie » (hurûb al-ridda).
La fronde généralisée des tribus arabes prend plusieurs formes 28.
Certaines estiment que l’islam a disparu avec la mort de son fondateur et
ont donc apostasié en revenant aux croyances de leurs ancêtres. Ce rapide
abandon de l’islam s’est trouvé facilité par le caractère récent de la
conversion de plusieurs tribus, d’autant que la majorité se sont converties
par peur ou par opportunisme. Le Coran dénonce dans plusieurs versets la
conversion suspecte des Bédouins (al-A‘râb en arabe) : « Ils vous feront des
serments pour vous plaire, mais si vous êtes satisfaits d’eux, Dieu n’est pas
satisfait d’un peuple pervers. Les A‘râb sont les plus violents en fait
d’incrédulité et d’hypocrisie et les plus enclins à méconnaître les lois
contenues dans le Livre que Dieu a fait descendre sur son Prophète. – Dieu
sait et il est juste. – Plusieurs A‘râb considèrent leurs dépenses pour le bien
comme une charge onéreuse ; ils guettent vos revers. Que le malheur
retombe sur eux ! – Dieu est celui qui entend et qui sait » (9 : 96-98). Dans
un autre verset de la même veine, on lit : « Les A‘râb disent : “Nous
croyons !” Dis : “Vous ne croyez pas, mais dites plutôt : Nous nous
soumettons.” La foi n’est pas entrée dans votre cœur ! » (49 : 14). La mort
de Muhammad a révélé la fragilité de la communauté qu’il a créée : cela est
vrai aussi bien à Médine, comme on l’a vu lors de l’élection mouvementée
d’Abû Bakr, que dans l’ensemble de l’Arabie.
Par ailleurs, de nombreuses tribus, tout en se considérant toujours
comme musulmanes, contestent la légitimité d’Abû Bakr. Beaucoup de
chefs arabes arguent du caractère personnel de l’allégeance faite à
Muhammad et qui est de fait devenue caduque avec sa mort. Ils refusent
donc l’autorité de son successeur et ne voient pas pourquoi ils
renouvelleraient avec lui l’allégeance faite au Prophète. Pour eux, Abû Bakr
n’est pas un successeur légitime, mais un Qurayshite qui souhaite les
dominer : les tribus arabes ne comprennent ni ne reconnaissent cette
transmission tribale du pouvoir totalement étrangère à leurs mœurs. Les
sources arabes ont gardé la trace de cette contestation qui s’exprime parfois
en des vers satiriques dans lesquels les poètes n’hésitent pas à tourner en
dérision le nom du premier calife, en rappelant que le mot bakr désigne la
chamelle. Le célèbre poète al-Hutay’a, apprenant l’élection d’Abû Bakr,
s’écrie ainsi :

Nous avons du vivant du Prophète obéi.


Mais, malheur ! Abû Bakr, d’où tient-il son crédit ?
Le Prophète aurait-il de son pouvoir nanti
c 29
Un chamelon ? Par Dieu ! J’en suis abasourdi .
La contestation des Arabes, de nature plus politique que religieuse, se
manifeste notamment par une sorte de « désobéissance civile » qui consiste
à refuser de payer au calife la taxe de la zakât (« aumône légale »). La
rétention de la zakât est considérée par Abû Bakr comme une preuve
d’apostasie, bien que ces tribus n’aient pas renié la religion musulmane. Il
jure de punir tous ceux qui dissocient la prière de la zakât et prétendent
rester musulmans sans avoir à s’acquitter de la seconde. Même l’impétueux
‘Umar, réticent à déclarer ces guerres, ne réussit pas à faire plier le calife.
« Tu devrais avoir une attitude plus modérée, dit-il à Abû Bakr. Sois
clément avec les gens. Après tout, ils se disent musulmans, même si pour le
moment ils refusent de payer la zakât. Au nom de quoi vas-tu combattre les
gens ? Le Prophète disait : “J’ai reçu l’ordre de combattre les hommes
jusqu’à ce qu’ils disent qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Muhammad est
son Envoyé ; quiconque prononce cette profession de foi, son sang et ses
biens seront épargnés.” Or les gens que tu veux combattre ont prononcé
cette profession de foi : donc tu dois les épargner ! »
Abû Bakr, irrité, rétorque à ‘Umar : « Je jure par Dieu que je vais
combattre tous ceux qui dissocient la prière de la zakât. L’islam est un tout
indivisible. Quand on n’applique pas ne serait-ce qu’un seul de ses cinq
piliers, c’est comme si on renonçait aux quatre autres.
– Mais…, balbutie ‘Umar.
– Moi qui comptais sur ton soutien, tu viens me décourager,
l’interrompt Abû Bakr. Pendant la Jâhiliyya [l’époque d’« ignorance »
antéislamique], je t’ai connu fort ; et quand tu es devenu musulman, tu es
devenu lâche ! » ‘Umar baisse la tête. Il sait qu’Abû Bakr fait allusion à sa
honteuse désertion au moment de la défaite d’Uhud, en mars 625 : ‘Umar,
de son propre aveu, avait alors « fui avec les fuyards 30 ».
Abû Bakr poursuit : « D’après toi, comment devrais-je donc m’y
prendre pour que les gens payent la zakât ? Devrais-je leur réciter des
poèmes ? Leur faire des tours de magie ? Tout cela est fini maintenant ! Le
Prophète est parti, la Révélation s’est arrêtée. Il ne me reste que la force du
sabre. Je les combattrai tant qu’ils omettront de me remettre ne serait-ce
qu’une corde qu’ils donnaient au Prophète ! » ‘Umar, admiratif, lui répond :
« Je vois que Dieu a ouvert ta poitrine au combat 31 ! »
Il faut bien comprendre que cette zakât est l’unique lien concret qui
rattache les musulmans de l’Arabie au pouvoir central de Médine. C’est par
elle seule que se marque l’appartenance à la communauté et même à un État
islamique, dans la mesure où les autres piliers de l’islam – la shahâda ou
profession de foi, la prière, le jeûne de ramadan et le pèlerinage – sont des
actes individuels pour lesquels l’appartenance à une collectivité n’est pas
nécessaire. Dès lors que seule cette obligation fiscale permet de créer le lien
communautaire trans-tribal entre les musulmans, elle a non seulement une
fonction religieuse, économique et sociale, mais encore une signification
politique de premier plan : elle est le signe de la vassalité. Voilà pourquoi
Abû Bakr insiste tant sur ce point. C’est là la preuve que ses guerres
d’« apostasie » sont des guerres politiques et économiques couvertes par le
voile de la religion.
Le calife intègre par ailleurs dans la catégorie des « apostats » auxquels
il décide de faire la guerre les tribus arabes qui ne se sont jamais converties
à l’islam. Un grand nombre de dissidences s’étaient fait jour du vivant du
Prophète, lequel avait assisté à l’apparition de « prophètes » rivaux : Aswad
al-‘Ansî, Talha (ou Tulayha) al-Asdî, Musaylima ibn Habîb al-Hanafî et la
prophétesse Sajâh, que nous retrouverons tous bientôt. La mort de
Muhammad n’a fait que stimuler l’extension d’un mouvement déjà existant.
Le succès de ces « faux prophètes » qui cristallisent autour d’eux les
opposants au nouveau régime est en grande partie le fruit de la rivalité entre
Quraysh et les autres tribus. Quoique musulmans, de nombreux Arabes ne
voyaient en effet en Muhammad qu’un Qurayshite ; après sa mort, les chefs
des tribus se demandent désormais s’il ne vaudrait finalement pas mieux
pour eux qu’ils aient leur propre prophète.
L’accusation d’apostasie va ainsi être maniée de manière abusive
puisqu’elle va viser même ceux qui n’ont jamais été musulmans. Refusant
de prendre en considération la moindre nuance, le calife met dans le même
sac tous ceux qui refusent son autorité, l’apostasie réelle, supposée ou
inventée de ces tribus lui fournissant le casus belli d’une guerre sans merci.
Pour justifier les campagnes militaires tous azimuts qu’il s’apprête à lancer,
il invoque un hadîth du Prophète : « Celui qui change sa religion, tuez-
le 32. » Pourtant, dans le Coran, l’évocation de l’apostasie ne contient aucune
allusion à des représailles : « Ô vous qui croyez ! Quiconque d’entre vous
rejette sa religion, Dieu fera bientôt venir des hommes ; il les aimera et eux
aussi l’aimeront » (5 : 54 d). Le premier calife s’apprête ainsi à jeter les
bases d’un phénomène appelé à un bel avenir : non pas la politisation de
l’islam, mais l’islamisation de la politique.

Tulayha (diminutif de Talha) ibn Khuwaylid, seigneur illustre de la


33
puissante tribu des Banû Assad, qui campe à Samîrâ’ , non loin de Médine,
34
est l’un de ceux que la Tradition présente comme des « faux prophètes ».
Du vivant de Muhammad, Tulayha s’est déclaré lui-même prophète et a
réussi en peu de temps à réunir autour de lui de nombreux adeptes ainsi
qu’à obtenir le soutien de nombreuses tribus prestigieuses, comme les
Ghatafân, les Banû ‘Âmir, les ‘Abs, les Dhubiyân ainsi que les clans Jadîla
35
et Ghawth de la tribu des Tayyi’ . Les Ghatafân en particulier ne sont pas
des inconnus : tribu installée au nord de Médine et formée de plusieurs
clans (Ashjâ’, ‘Abs, Anmâr et Dhubiyân ; ce dernier, le plus important, lui-
même composé des Fazâra, Tha‘laba ibn Sa‘d et Murra), elle a été l’alliée
de Quraysh dans son conflit avec Muhammad. Le Prophète n’a jamais
réussi à conclure un pacte avec eux.
Tulayha se retrouve ainsi entouré de chefs jouissant d’un grand crédit
auprès des Arabes, en particulier ‘Uyayna ibn Hisn du clan des Fazâra,
homme riche et influent chez les Ghatafân, au point que ‘Uthmân, futur
troisième calife qui affectionne les alliances prestigieuses (il a épousé deux
des filles du Prophète), a également épousé sa fille Umm al-Banîn 36. Fort de
sa position et de ses puissantes alliances, Tulayha avait même osé défier
Muhammad. Déjà, au cours de la dernière maladie du Prophète, il lui avait
envoyé un message de menaces 37 ; il planifiait vraisemblablement un assaut
sur Médine. Après la mort de Muhammad, les plus sceptiques finissent par
rallier le nouveau prophète : « Maintenant que Muhammad est mort, il ne
nous reste plus qu’à suivre Tulayha. » Même ceux qui s’étaient convertis à
l’islam se sont rétractés : « Après tout, mieux vaut pour nous être soumis à
un prophète des Assad plutôt qu’à un prophète de Quraysh 38. »
Quand la coalition de Tulayha, composée d’anciens musulmans, mais
aussi de clans qui se considèrent toujours musulmans et refusent
uniquement de verser la zakât au nouveau calife ainsi que d’Arabes qui
n’ont jamais embrassé l’islam, apprend que Médine se retrouve sans
défense après le départ de l’armée d’Ussâma, elle se prépare à l’attaque.
Assisté de ses deux frères Salâmiya et Hibâl, Tulayha quitte Samîrâ’ pour
s’installer dans son quartier général à Buzâkha 39, important point d’eau sur
la terre des Assad, où les tribus sont réunies dans un grand campement –
l’accès à l’eau est en effet un enjeu capital de toutes ces guerres. Un autre
contingent, dirigé par Hibâl, le frère de Tulayha, se répartit en deux
groupes : le premier s’installe à Dhû l-Qassa, à une trentaine de kilomètres,
le second à Abraq al-Rabadha, un lieu-dit à cent cinquante kilomètres
environ de Médine e.
C’est ainsi qu’un jour, Abû Bakr apprend avec surprise l’arrivée à
Médine d’une délégation de ces tribus qui souhaite le rencontrer 40. Il
ordonne qu’on les fasse venir. Les deux chefs de la délégation, ‘Uyayna ibn
Hisn et Aqra’ ibn Hâbis, entrent dans la maison du calife et l’informent
aussitôt qu’ils ne comptent pas abjurer l’islam mais qu’ils refusent
seulement de s’acquitter de la zakât auprès de lui. Abû Bakr refuse
catégoriquement et les renvoie en menaçant de les combattre. ‘Umar,
présent lors de l’entrevue, lui conseille d’accéder à leur requête, mais il
demeure inflexible. Le calife ne croit pas une seconde en la sincérité de la
démarche de cette délégation et a immédiatement compris le motif réel de
sa visite. Il ne s’agit ni de négocier ni même d’informer, mais bien
d’espionner Médine, d’en inspecter les failles à exploiter pour l’attaque
imminente qui se prépare.
Le calife demande aux habitants de Médine de se mettre en état d’alerte.
Lors d’une réunion à la mosquée, il leur annonce : « La terre est retombée
dans la mécréance ; la délégation qui est venue me voir a bien constaté que
nous étions peu nombreux. Ils peuvent nous attaquer d’un instant à l’autre,
de jour comme de nuit. Ils sont campés non loin de vous. Ils croyaient, en
venant me voir, que nous allions les ménager ; or, nous les avons repoussés.
Alors, tenez-vous prêts ! »
Tous les habitants de Médine doivent se réfugier dans la mosquée,
cependant qu’à l’entrée de la ville, le calife place des hommes pour faire le
guet : parmi eux, ses anciens opposants ‘Alî, Talha, Zubayr, Ibn Mas‘ûd et
Sa‘d ibn Abî Waqqas, qu’il charge de surveiller les voies d’accès à la ville,
notamment les chemins montagneux alentour. Il est fort probable que la
menace sérieuse qu’un « ennemi objectif » fait planer sur la ville ait fait
sortir les opposants de leur réserve : s’ils ne sont toujours pas convaincus de
la légitimité d’Abû Bakr, ils éprouvent pour l’heure le besoin de serrer les
rangs. De son côté, ce dernier met à profit cette situation pour les impliquer
en vue de les intégrer à terme au nouveau régime ; en les plaçant aux avant-
postes comme gardiens de la ville, il leur accorde une place en apparence
stratégique, mais aussi très exposée au danger.
L’assaut ne tarde pas. Trois jours après la visite de la délégation, les
troupes de Tulayha lancent une attaque nocturne sur Médine. Mais les
musulmans, avisés, les attendent à l’entrée de la ville ; ils réussissent non
seulement à repousser les assaillants mais à les poursuivre jusqu’à leur base
arrière dans l’oued de Dhû l-Hussâ, sur la terre de Sharaba où vivent les
‘Abs et les Ghatafân, toujours selon Yaqût 41. Las ! Les musulmans
s’aperçoivent aussitôt qu’ils viennent de tomber dans un guet-apens. Leurs
adversaires ont confectionné des baudruches avec des intestins de
chameaux et les projettent dans les pattes de leurs montures. Les
musulmans perdent le contrôle de leurs bêtes affolées et rebroussent chemin
à la hâte. Fortes de ce succès, les tribus alliées à Tulayha croient en la
victoire. Elles renforcent leurs rangs en demandant à ce que le groupe
campant à Abraq rejoigne celui de Dhû l-Qassa pour lancer une nouvelle
attaque vigoureuse sur Médine.
Abû Bakr sait qu’on ne lui accordera aucun répit. Persuadé que la
meilleure défense est l’attaque, il décide de lancer à son tour un assaut sur
ses adversaires campés à Dhû l-Hussâ. Il quitte Médine à la tête d’une
équipée au sein de laquelle les trois frères Ibn Muqarrin – Nu‘mân, ‘Abd-
Allâh et Suwayd – forment sa garde rapprochée. ‘Umar, quant à lui, est
curieusement absent de cette première action. Ils marchent de nuit jusqu’à
Dhû l-Hussâ sans faire le moindre bruit et se ruent sur leurs adversaires au
petit matin. Ces derniers, pris de court, prennent la fuite et se réfugient dans
leur camp principal à Dhû l-Qassa : première avancée importante pour le
calife qui réussit dès lors à éloigner la menace sur la ville. Laissant sur
place un contingent avec à sa tête Nu‘mân pour tenir la place, il rentre à
Médine auréolé d’une première victoire qui lui vaut l’appui de quelques
tribus arabes. La Tradition rapporte ainsi que le soir même de son arrivée à
Médine il reçoit la visite de délégués de quelques tribus, Zibriqân ibn Badr
des Banû Tamîm et ‘Adiyy ibn Hâtim des Tayyi’ notamment, venus lui
remettre des dons (sadaqât) et l’assurer de leur soutien 42.
Galvanisé par son premier succès militaire en tant que calife et
redoutant sans doute de nouvelles offensives ennemies, Abû Bakr est
désormais décidé à lancer une attaque de grande envergure contre les tribus
alliées à Tulayha. Mais la prudence lui dicte d’attendre le retour de l’armée
d’Ussâma avant d’entreprendre la moindre action. Quelques jours plus tard,
et après plusieurs semaines d’absence, Ussâma et ses soldats rentrent à
Médine les bras chargés d’un important butin. Abû Bakr l’invite à se
reposer et à garantir la protection de Médine pendant qu’il mène
personnellement l’assaut décisif sur Dhû l-Qassa.
C’est ainsi qu’au mois de Jumâda II de l’an XI de l’Hégire, soit en
septembre 632, les armées musulmanes s’engagent dans leur première
grande opération militaire sous la conduite de leur nouveau calife. L’armée
d’Abû Bakr parvient à disperser les troupes ennemies et à les poursuivre
jusqu’à Abraq où elle livre bataille contre le contingent de Khârija ibn Hisn,
de la tribu des Fazâr. C’est une victoire éclatante pour les musulmans. Dans
la foulée, l’armée califale attaque les habitants de Rabadha, provoquant la
déroute des tribus de ‘Abs. Le poète al-Hutay’a de la tribu de ‘Abs, célèbre
pour ses vers assassins contre le calife, est capturé. Après en avoir expulsé
la tribu des Dhubiyân, Abû Bakr établit son quartier général à Abraq al-
Rabadha désormais occupée par ses troupes.
Au bout de quelques jours, il revient à Dhû l-Qassa où il a laissé une
partie de son armée et ne tarde pas à subir une contre-attaque des rebelles
sous la conduite de Khârija ibn Hisn. Les rangs des musulmans sont
éparpillés et le calife doit même, selon Tabarî, se cacher à ‘Ajama. Il
appelle des renforts qui arrivent sans délai : des escadrons des tribus amies
– Aslam, Ghafâr, Ashjâ’, Muzîna, Juhayna et Ka‘b – rallient le gros des
troupes et un nouvel assaut est lancé sur Dhû l-Qassa. C’est la victoire.
L’armée adverse est défaite. Expulsés de leurs terres, les ‘Abs et les
Dhubiyân courent rejoindre Tulayha qui campe en son quartier général de
Buzâkha 43.
Occupant désormais toute la région de Sharaba, Abû Bakr, contemplant
la vallée qui se déploie sous ses yeux, s’exclame : « De quel beau don Dieu
nous a gratifiés ! Il serait vraiment dommage que les musulmans ne
puissent en jouir 44 ! » C’est ainsi qu’il décide d’en faire un domaine de
l’État (hamâ), transformant tout ce territoire en pâturage pour les chevaux
et chameaux de son armée et les troupeaux des musulmans, malgré les
protestations des propriétaires des lieux. « Pourquoi nous empêches-tu de
rentrer chez nous ? se plaignent-ils. – Ce n’est plus chez vous. C’est un
butin de guerre qui désormais m’appartient », leur réplique-t-il froidement.
Après être demeuré quelques jours à Dhû l-Qassa pour s’assurer que la
situation est bien sous contrôle, Abû Bakr rentre à Médine, son pouvoir
consolidé. Sa première réussite militaire a transformé un combat défensif en
une véritable conquête. Le premier calife est désormais confiant : ayant
réussi à repousser la menace, il se sent prêt à défier ses opposants aux
quatre coins de l’Arabie. Et aussitôt commencent les préparatifs d’une
guerre sur plusieurs fronts.
Le calife réunit son armée à Dhû l-Qassa métamorphosée en camp
militaire et la répartit en plusieurs bataillons chargés chacun d’aller
combattre une tribu « apostate » dans une région où s’est déclaré un
mouvement d’insurrection : au Najd, à Yamâma, au Bahrayn, à Oman et au
Yémen. Le commandement de la faction la plus importante est confié à
Khâlid ibn al-Walîd. Le commandement militaire est une tradition familiale
pour ce général quadragénaire. Né autour de 592, Khâlid ibn al-Walîd ibn
al-Mughîra, désigné par la kunya Abû Sulaymân, est issu des Banû
Makhzûm, un prestigieux clan qurayshite. Les Makhzûm sont de père en
fils des cavaliers de grande renommée 45, ce qui leur octroie une place
privilégiée dans la tribu, bien qu’ils ne descendent pas en ligne directe du
grand ancêtre Qussay ibn Kilâb. En tant que Makhzûmite, Khâlid a ainsi été
initié très jeune à la cavalerie et au maniement des armes. En plus de leurs
talents de cavaliers, les Banû Makhzûm jouissent d’une grande richesse et
d’un excellent « pedigree » 46. Walîd, le père de Khâlid, était l’un des
hommes les plus fortunés de la tribu. Son grand-père paternel, Mughîra,
était un grand seigneur qurayshite qui a eu plusieurs fils célèbres dont le
célèbre Abû Jahl – l’un des pires ennemis de Muhammad –, Abû Umayya
–, père d’Umm Salama, l’une des épouses du Prophète, et de Muhâjir ibn
Abî Umayya qui s’illustrera par d’importants faits d’armes – et enfin
Hishâm, le grand-père maternel de ‘Umar.
La grand-mère maternelle de Khâlid, Hind, est pour sa part surnommée
« la Vieille aux gendres les plus prestigieux ». Le premier de ses gendres
n’est autre que Muhammad, qui a épousé successivement deux de ses
filles : Zaynab bint Khuzayma puis, après le décès de celle-ci, Maymûna
bint al-Hârith. Ses autres gendres sont les oncles du Prophète, ‘Abbâs (qui a
épousé sa fille Umm al-Fadhl) et Hamza 47 (qui a été marié à sa fille Arwâ).
La fameuse Asmâ’ bint ‘Umays, la plus jeune fille de Hind, a quant à elle
épousé successivement Ja’far, le cousin du Prophète et frère de ‘Alî, puis le
calife Abû Bakr et enfin ‘Alî lui-même 48.
Avant sa conversion à l’islam, Khâlid s’était d’abord illustré lors de la
bataille d’Uhud en combattant du côté des Qurayshites hostiles à
Muhammad ; la défaite des musulmans était en partie attribuable à la
présence de ce jeune homme qui alliait le courage et l’intelligence. Après
l’armistice d’al-Hudaybiyya en 628, il s’était converti à l’islam et s’était
installé à Médine aux côtés du Prophète, lequel était ravi de voir ses rangs
consolidés par la présence de ce militaire particulièrement doué. Khâlid
était devenu d’autant plus proche de Muhammad que plusieurs alliances
matrimoniales renforçaient leurs liens, puisque trois femmes de sa famille
étaient les épouses du Prophète, comme on l’a vu.
En l’an VIII de l’Hégire (septembre 629), Khâlid, encore simple soldat,
avait pris part à la bataille de Mu’ta 49 contre les Byzantins. Malgré la
déconfiture des musulmans et la mort des trois chefs d’armée désignés par
le Prophète, Khâlid s’était battu avec témérité. On dit que c’est grâce à sa
bravoure et à sa ruse que l’armée musulmane avait pu éviter une
extermination totale. Il avait en effet ordonné à ses cavaliers de soulever
beaucoup de poussière pour faire croire à l’ennemi que des renforts étaient
arrivés, avant d’ordonner un repli rapide. Les Byzantins, croyant que les
musulmans leur tendaient un piège, avaient renoncé à les poursuivre et ces
derniers avaient ainsi pu quitter le champ de bataille sains et saufs. En
apprenant que Khâlid avait brisé neuf sabres au combat à Mu’ta, le
Prophète s’était exclamé d’admiration : « Khâlid est le glaive dégainé de
Dieu (sayf Allâh al-maslûl) ! » ; il avait pris conscience qu’il avait
désormais un guerrier de génie à son service. Le premier calife compte
également mettre à profit les talents de Khâlid, lequel se trouve aussi être le
neveu de son épouse Asmâ’ bint ‘Umays 50.
Khâlid exprimera très tôt son soutien à Abû Bakr quand ce dernier sera
confronté à une opposition virulente. Ibn Bakkâr rapporte ainsi son discours
au lendemain de l’élection du calife 51.
À Dhû l-Qassa, le calife remet à ses troupes une lettre de sommation à
l’adresse des tribus rebelles, leur enjoignant de se soumettre plutôt que de
subir les représailles des armées musulmanes :

« Au nom d’Allâh, le Clément, le Miséricordieux,


De ‘Abd-Allâh ibn ‘Uthmân f, vicaire du messager d’Allâh, à
tous ceux à qui on lira cette missive, qu’il soit musulman ou
qu’il ait renoncé à l’islam, je salue ceux qui ont suivi le droit
chemin (hudâ) et renoncé à la perdition. J’ai appris que
nombreux parmi vous ont renié l’islam. Je vous envoie Khâlid
ibn al-Walîd à la tête d’une armée qui réunit Ansârs et
Émigrants ; je lui ai donné l’ordre de ne combattre personne
avant de l’avoir invité à adorer Dieu. Si vous désobéissez, j’ai
ordonné à Khâlid de vous combattre de la plus violente des
manières, de ne pas vous épargner, de vous brûler vifs, de
s’emparer de votre argent et de capturer vos femmes et vos
enfants. Vous voilà prévenus ! Celui qui prévient est excusé ! La
paix sur les croyants ; Allâh est ma force 52 ! »

Abû Bakr plie la lettre, y appose son sceau et la remet à Khâlid. Il prend
encore soin de donner à son général les instructions suivantes : « Avant de
lancer une attaque, envoie vers chaque tribu quelques hommes à l’heure de
l’appel à la prière ; s’ils ne l’entendent pas, tu sauras que tu as affaire à des
apostats. À ce moment-là, tes hommes ont carte blanche pour attaquer,
voler, tuer et brûler. Mais s’ils entendent l’appel à la prière, alors convoque
les chefs de cette tribu et somme-les de verser la zakât. Puis envoie
secrètement un émissaire aux chefs de ces tribus pour leur proposer une
somme d’argent qui sied à leur rang. Vois si tu peux compter sur eux. S’ils
refusent de te suivre, alors tu lances l’assaut. Mais fais cela de nuit, pendant
leur sommeil, afin qu’ils n’aient aucune occasion de riposter 53. »

Au lendemain du départ de Khâlid ibn al-Walîd pour mener la guerre


contre Tulayha, Abû Bakr reçoit la visite de Bujayr ibn Iyyâs ibn ‘Abd
Yâlila. Cet homme de la tribu des Banû Sulaym a reçu le sobriquet d’al-
Fujâ’a, « l’impromptu », car il a l’habitude de se jeter à l’improviste sur le
passage des caravanes pour piller et tuer 54. « Comme vous le savez, dit-il au
calife, j’ai passé ma vie à détrousser les caravanes et à voler les Bédouins ;
puis je me suis converti à l’islam et j’ai fait pénitence quand Dieu m’a
montré le droit chemin. Aujourd’hui, je viens vous proposer mon aide dans
votre combat contre les apostats. Je pense que je peux vous être très utile.
Ma carrière dans le brigandage m’a permis de connaître tous les recoins de
l’Arabie : je sais où se cachent les tribus dans le désert. »
Abû Bakr l’écoute attentivement mais ne laisse paraître aucune réaction.
« J’aimerais t’aider, poursuit Fujâ’a, mais les moyens me manquent ;
donne-moi des chevaux et des armes et tu verras comment je vais ratisser le
désert en pourchassant les apostats. Je pourrais seconder Khâlid ibn al-
Walîd et atteindre les tribus hors de sa portée. Je te promets d’attraper
quiconque refuse de se convertir à l’islam : je lui tranche la tête et je te
l’envoie à Médine. »
Abû Bakr ne dit toujours rien.
Fujâ’a continue sur un ton larmoyant : « S’il te plaît ! Donne-moi
l’occasion d’expier les fautes de ma vie d’antan en me mettant au service de
l’islam ! » Abû Bakr demeure silencieux ; il réfléchit à la proposition de ce
brigand expérimenté qui pourrait effectivement lui être très utile. Au bout
de quelques minutes, il lui déclare : « C’est entendu ! Je ne vais pas te
priver de l’occasion d’expier tes fautes en combattant sur le sentier
d’Allâh. » Il ordonne qu’on lui fournisse sur-le-champ une dizaine de
chevaux et beaucoup d’armes. Il réquisitionne même dix musulmans pour
l’accompagner, probablement pour surveiller de près l’ancien brigand dont
il doit tout de même se méfier.
Fujâ’a quitte ainsi Médine en faisant semblant de rejoindre Khâlid ibn
al-Walîd pour l’aider dans son combat contre Tulayha. En réalité, il n’en
fait rien : toute cette comédie visait uniquement à escroquer le calife. Une
fois hors de vue de la cité, il passe par le territoire de sa tribu et appelle les
siens, les Banû Sulaym, en renfort. Aussitôt ils s’occupent de liquider les
dix musulmans mandatés par Abû Bakr, puis Fujâ’a distribue les munitions
et l’attirail fournis par le calife à quelques hommes de sa tribu, qu’ils
mettent immédiatement à profit pour attaquer les musulmans vivant au sein
des tribus de Sulaym, ‘Âmir et Hawâzan ; ils les dépouillent avant de les
tuer. Pendant trois mois, Fujâ’a et ses hommes sévissent ainsi, faisant
d’innombrables victimes. Quand ces nouvelles parviennent à Médine, Abû
Bakr est catastrophé et se mord les doigts d’avoir fait confiance à cet
escroc. Il lui faut pourtant réagir toutes affaires cessantes : il convoque
Turayfa ibn Hâjiz en le sommant de mettre le brigand hors d’état de nuire.
Il le place à la tête d’une équipée de trois cents hommes et lui demande de
ramener le scélérat mort ou vif. Turayfa réussit à trouver Fujâ’a et, au terme
d’une bataille féroce, le capture vivant. Enchaîné, il est envoyé à Médine.
Selon Wâqidî 55, c’est même directement à Khâlid ibn al-Walîd qu’Abû
Bakr a fait appel, le chargeant d’intervenir rapidement, quitte à suspendre sa
marche sur l’armée de Tulayha. Khâlid aurait ainsi chargé trois cents de ses
hommes de capturer Fujâ’a.
Abû Bakr, fou de rage, condamne Fujâ’a à mort. « Pas question de lui
couper la tête ! Ce serait une fin trop honorable pour cette vermine. Il faut
qu’il souffre ! » Il ordonne à ses hommes de dresser un grand bûcher dans
le cimetière de Médine sur l’espace où l’on fait la prière (musallâ). On
amène Fujâ’a les pieds liés et les mains ligotées derrière son dos et, d’un
revers de la main, le calife exige qu’il soit jeté vivant dans les flammes.
Abû Bakr observe le spectacle de l’homme qui se tord dans le brasier. Au
bout de quelques minutes, les mouvements de la silhouette s’arrêtent ;
Fujâ‘a s’écroule, réduit, selon les termes de Wâqidî 56, en un tas de charbon.
Abû Bakr ne le réalise pas encore mais cette image le hantera. À l’article de
la mort, il regrettera d’avoir ordonné une exécution aussi cruelle.

Alors que Khâlid ibn al-Walîd est en route vers Buzâkha, des fissures
commencent à apparaître dans les rangs hétéroclites de Tulayha 57. Le chef
des Tayyi’, ‘Adiyy ibn Hâtim, fils de Hâtim al-Tâ’î à la générosité
légendaire g, incite les hommes de sa tribu à ne plus suivre Tulayha et à
demeurer musulmans ; il leur demande d’envoyer la zakât au nouveau
calife. Il prend les devants et, se rendant en personne à Médine remettre les
chameaux de l’aumône, il est reçu par un Abû Bakr ravi de se voir gratifier
de ce soutien inespéré : Adiyy lui propose même de combattre avec lui
contre les « apostats ».
Le calife lui conseille alors d’aller convaincre sa tribu et ses alliés
d’abandonner Tulayha avant que l’armée de Khâlid ibn al-Walîd ne les
atteigne : « Sauve-les avant qu’ils ne soient détruits ou dévorés 58 ! » Adiyy
met en garde les siens : « Désolidarisez-vous des Assad ! Le nouveau calife
a l’intention de leur faire la guerre et vous perdrez de toutes les façons ! »
Au départ, il se heurte à une résistance farouche : « Jamais nous ne ferons
allégeance à Abû l-Fassîl ! », lancent-ils par défi, en employant à dessein le
surnom péjoratif d’Abû Bakr h. Adiyy leur rétorque : « Il vous livrera
bataille jusqu’à ce que vous l’appeliez Abû l-Fahl al-Akbar, le père du
grand étalon 59. » Devant l’insistance et les avertissements, les Tayyi’
finissent par changer d’avis ; ils combattront désormais avec les
musulmans.
Ayant eu vent du retournement d’un grand nombre des Tayyi’, les
Ghatafân commencent à nourrir des doutes sur la pertinence de leur
ralliement à Tulayha, d’autant plus que de nombreux seigneurs de cette
tribu ne sont pas à l’aise avec leur soumission à la tribu rivale des Assad.
Quand la nouvelle de l’approche de Khâlid ibn al-Walîd parvient jusqu’à
eux, quelques membres des Ghatafân font défection. C’est le cas d’un
certain Ziyâd ibn ‘Abd-Allâh al-Ghatafânî qui, accompagné de ses cousins,
se rend de nuit au camp de Khâlid pour lui faire allégeance. Ce dernier
l’accueille bien évidemment à bras ouverts, se réjouissant de voir que le
camp adverse présente des signes d’effritement avant même qu’il lui ait
porté le premier coup. Ayant appris la défection de Ziyâd et ses cousins, les
autres membres de la tribu des Ghatafân se mettent à leur tour à douter.
‘Uyayna ibn Hisn a beau essayer de réconforter les membres de sa tribu :
« Que craignez-vous ? On n’a rien à se reprocher ! Il n’y a aucune honte à
se rallier à Tulayha 60 », sa voix trahit une profonde inquiétude. Il se hâte de
rendre visite à son prophète pour se rassurer : « Dis-moi, as-tu reçu la visite
de l’ange Gabriel depuis qu’on a campé ici à Buzâkha 61 ? » Tulayha répond
que non. ‘Uyayna transpire. La gorge nouée de peur, il insiste : « Penses-tu
qu’il va te rendre visite ces jours-ci ? » Tulayha hausse les épaules avec une
indifférence qui renforce encore l’inquiétude du chef tribal : n’est-il pas en
train de commettre une erreur en suivant cet homme ?
Le même doute gagne aussi le camp des Banû ‘Âmir. Inquiet de
l’approche de l’armée musulmane, Qurra ibn Hubayra ibn Salama al-
Qushayrî commence à avertir les siens : « Gare à vous ! Si l’armée de
Khâlid l’emporte sur celle de Tulayha, ce sera notre perte ! » Mais les
membres de sa tribu refusent de suivre son conseil : « Nous sommes mieux
placés qu’Abû Bakr pour percevoir la zakât ! Jamais nous n’accepterons de
la lui verser 62 ! »
Malgré ces premiers signes encourageants, Khâlid adopte une attitude
prudente et ne lance pas immédiatement l’assaut : après tout, il ignore tout
de l’état des troupes ennemies stationnées à Buzâkha. Il poste ses divisions
face au camp adverse et charge deux de ses hommes d’aller l’inspecter de
nuit, mais les deux espions sont démasqués. Khâlid ibn al-Walîd, ne les
voyant pas revenir, commence à s’inquiéter, part à leur recherche et les
trouve morts. L’affaire a fait prendre conscience au camp de Tulayha que
l’armée califale était tapie dans l’ombre, toute proche. Un vent de panique
souffle malgré les appels au calme de Tulayha, qui affirme avoir des visions
de l’ange Gabriel 63.
Khâlid ibn al-Walîd lui fait parvenir plusieurs appels à la reddition, mais
il refuse de se rendre et la bataille de Buzâkha a finalement lieu entre les
mois de Rajab et Sha‘bân de l’année XI de l’Hégire, soit en septembre-
octobre 632 64. Elle est sanglante. Les hommes, sur le champ de bataille, se
récrient : « Jamais nous ne ferons allégeance à Abû l-Fassîl ! »
De telles remarques disséminées dans la Tradition interrogent sur les
motifs réels de ces guerres dites d’« apostasie » : s’agit-il de faire revenir
les apostats vers l’islam – sachant que Tulayha ne s’était pour sa part jamais
rallié à la prédication de Muhammad –, d’arracher une allégeance au
nouveau régime de Médine comme le suggère Wâqidî, ou de répondre à un
enjeu financier, la zakât ? Les fils du religieux et du politique forment un
maillage très serré.
Tulayha, pour sa part, se tient à l’écart des combats. Confiné dans sa
tente avec son épouse Nawwâr, il encourage son proche allié ‘Uyayna ibn
Hisn : « Va donc combattre ! Quant à moi, je dois rester ici pour accueillir
Gabriel, qui ne tardera sûrement plus à venir avec les anges pour nous
soutenir 65 ! » Le chef tribal, impatient, vient de temps à autre vérifier si
l’ange Gabriel est enfin venu et en profite pour donner au prophète des
nouvelles du front, qui sont mauvaises. Tulayha le fustige : « Mais qu’est-ce
qui vous arrive ? Pourquoi ne parvenez-vous pas à prendre le dessus ?
– Nous nous battons pour survivre ; mais les musulmans, eux, se battent
dans l’espoir de mourir 66 ! », répond ‘Uyayna. Si Tulayha dit tant compter
sur l’aide des armées angéliques, c’est parce qu’il reprend par là un motif
des victoires « miraculeuses » de Muhammad, notamment celle de Badr : si
les siens l’emportent, ce soutien du ciel renforcera son aura de prophète.
Mais vu la tournure que prennent les choses, il se prépare plutôt à prendre la
fuite avec sa femme.
L’armée de Tulayha finit par essuyer une cuisante défaite. Tous ses
soutiens se retournent contre lui : « Tu es un imposteur ; si tu étais un vrai
prophète, tu n’aurais jamais été vaincu, Dieu t’aurait soutenu 67 ! »
Muhammad, au demeurant, s’était heurté à ces mêmes reproches lorsqu’il
avait dû concéder sa défaite face à l’armée byzantine à la bataille de
Mu’ta 68… Comme il l’avait prévu, Tulayha réussit à s’enfuir avec sa
femme 69. Ses alliés, abandonnés, se livrent à Khâlid : Tabarî dit qu’ils se
sont convertis à l’islam pour sauver la vie de leurs enfants 70.
Après la victoire, l’armée musulmane reste stationnée dans Buzâkha
conquise pendant que son général dépêche tous azimuts des escadrons pour
traquer le moindre fugitif. À en croire Ibn al-Athîr et Ibn Kathîr 71, tous ceux
qui sont capturés sont ramenés à Buzâkha et la plupart sont exécutés sans
pitié : certains sont brûlés vifs, d’autres lapidés, voire jetés au fond des puits
ou précipités du sommet des montagnes. « Tout cela, écrit Ibn Kathîr, pour
donner l’exemple à ceux qui ont apostasié parmi les Arabes 72 » et terroriser
les plus récalcitrants. La méthode donne rapidement ses fruits : selon Diyâr
Bakrî 73, une grande partie des Arabes du centre du Najd affluent peu à peu
pour faire allégeance à Khâlid ibn al-Walîd par peur des représailles. De
nombreux captifs, craignant pour leur vie, embrassent l’islam ou déclarent
qu’ils n’ont jamais apostasié. Progressivement, de nombreux Bédouins de la
région affluent spontanément chez Khâlid pour faire allégeance 74. Parmi les
prises de guerre, outre un grand butin et de nombreux prisonniers, figurent
deux otages de choix : les deux chefs Qurra et ‘Uyayna, principaux soutiens
de Tulayha. Khâlid les expédie à Médine avec le butin, les mains menottées
et reliées par des chaînes à un collet de fer, pour qu’ils soient présentés à
Abû Bakr 75.
À l’entrée de la cité, les musulmans se massent pour assister au défilé
des prisonniers. La foule reconnaît ‘Uyayna ibn Hisn et commence à le huer
et à le frapper avec des branches de palmier : « Ennemi de Dieu ! Tu as
apostasié après avoir cru en Lui ! » Ce à quoi il répond : « Mais je ne suis
pas un apostat puisque je n’ai jamais cru en Dieu un seul instant 76 ! » Or
‘Uyayna, après avoir longtemps combattu le Prophète, avait fini par s’allier
à lui, après s’être vu offrir cent chameaux. Comment peut-il alors affirmer
qu’il n’a jamais cru en Dieu ? Cette apparente contradiction révèle, encore
une fois, que pour les acteurs de ces débuts de l’islam les domaines
politique et religieux sont à la fois inextricablement liés et bien distincts :
on peut se considérer musulman tout en refusant de verser la zakât au calife,
et inversement on peut, comme ‘Uyayna, avoir été un soutien du Prophète
et avoir mené pour son compte une guerre contre des tribus qui refusaient
de verser cette même zakât tout en affirmant n’avoir jamais cru en Dieu…
Une fois présenté devant le calife, il se jette à ses pieds en implorant sa
clémence, qui lui est accordée 77. Après tout, ‘Unayna n’est pas le premier
venu : c’est le richissime beau-père de ‘Uthmân, futur troisième calife.
Les choses ne se présentent pas aussi favorablement pour l’autre grande
figure tribale, Qurra ibn Hubayra. Dès qu’il le voit, Abû Bakr s’écrie :
« Coupez-lui la tête 78 ! » L’autre, tremblant de peur, implore : « Ô calife, je
suis un homme musulman. ‘Amr ibn al-‘Âs peut en témoigner : je l’ai reçu
chez moi et lui ai offert généreusement l’hospitalité ! Il peut attester que je
suis un bon musulman. » Abû Bakr fait venir ‘Amr pour vérifier ses dires :
« Il est vrai que Qurra m’a bien reçu quand je suis passé dans ses terres
tandis que je revenais d’Oman après la mort du Prophète, mais je l’ai alors
entendu dire qu’Abû Bakr n’avait pas le droit de percevoir la zakât et qu’il
ne lui devait aucune allégeance ! » ‘Amr ment-il ? Ce personnage, converti
à l’islam uniquement après la prise de La Mecque, ne dédaigne pas dès que
l’occasion s’en présente de semer la zizanie, comme on l’a vu souffler sur
les braises de la discorde entre Médinois et Mecquois après l’élection
d’Abû Bakr 79. Qurra sursaute et lance à ‘Amr : « Mais ce n’est pas du tout
ce que j’ai dit ! » ‘Amr, imperturbable, persiste : « Si ! C’est ce que tu as dit
et tu as décidé de désobéir en t’abstenant de payer la zakât au calife ! Tu as
même ajouté, en privé : “Les Arabes ne vont pas apprécier que vous leur
demandiez de payer al-itâwa, un tribut. Si vous les en dispensez, ils vous
suivront ; sinon, je les vois mal faire allégeance à Abû Bakr…” » Qurra, le
visage décomposé, l’interpelle : « Pourquoi dis-tu cela ? Quel intérêt as-tu à
m’accabler ? » L’autre se tait et courbe légèrement la tête ; c’est alors que
‘Umar intervient dans la discussion en admonestant ‘Amr : « Malheur à
toi ! C’est ainsi que tu récompenses un homme qui t’a généreusement
accueilli chez lui ? Il t’a fait des confidences et maintenant qu’il est
prisonnier, les mains et la gorge entravées, tu veux l’achever ? » ‘Amr
baisse les yeux et se sent honteux. ‘Umar se tourne alors vers Abû Bakr :
« Ô calife ! Qurra est un seigneur de la tribu des Banû ‘Âmir et jouit d’une
grande renommée parmi les Arabes ; je te demande de lui accorder ton
pardon comme tu l’as fait pour d’autres » ; Abû Bakr accepte de le gracier,
lui et les membres de sa tribu 80.
Quant à Tulayha, il a trouvé refuge chez la tribu des Banû Kalb, dans la
steppe syrienne. Apprenant la nouvelle de la clémence d’Abû Bakr et la
conversion à l’islam de ses anciens alliés, il lui envoie à son tour une
missive pour lui demander pardon et se déclarer lui aussi musulman ; son
long poème émeut beaucoup le calife 81. Pardonné pareillement, il finira par
se rendre à Médine et deviendra par la suite un très proche collaborateur de
‘Umar devenu le deuxième calife. Ce dernier l’enverra plus tard avec Sa‘d
ibn Abî Waqqâs à la conquête de l’Irak et il sera dès lors considéré comme
un brave soldat d’Allâh 82.

De nombreux membres de la coalition de Tulayha refusent cependant de


capituler et demeurent en état de révolte. Ayant réussi à échapper à Khâlid,
ils prennent la fuite en direction de Dhafar pour trouver refuge auprès de
Salmâ bint Mâlik ibn Hudhayfa, alias Umm Ziml, une femme très puissante
83
du clan de Fazâra, branche majeure des Ghatafân . Celle-ci n’est autre que
la cousine de ‘Uyayna ibn Hisn et surtout la fille de la célèbre Umm Qirfa,
alias Fâtima bint Rabî‘a, poétesse de grande renommée parmi les Arabes.
Réputée pour son orgueil et sa fortune, sa superbe et son sens de l’honneur
étaient en outre proverbiaux : ne dit-on pas A‘azz min Umm Qirfa, « plus
84
noble qu’Umm Qirfa » ? On raconte que quand deux clans se disputaient,
il suffisait qu’elle envoyât son pagne enroulé autour d’une lance pour que
tout le monde se réconcilie.
Umm Qirfa ne s’était jamais convertie à l’islam. La fière poétesse avait
même toujours affiché sa franche hostilité à l’égard de cette religion, ce qui
avait beaucoup contrarié le Prophète dans la mesure où elle était très
influente : l’accusant d’être une ennemie de l’islam, il l’avait condamnée à
mort et avait chargé son fils adoptif Zayd ibn al-Hâritha d’exécuter la
i
sentence . Au mois de Ramadan de l’an VI de l’Hégire (janvier 628), ce
dernier s’était dirigé vers Wâdî l-Qurâ 85 où résidait la poétesse, alors déjà
âgée ; il l’avait capturée puis mise à mort d’une manière particulièrement
atroce, en l’écartelant : après avoir attaché ses pieds à deux chevaux, il les
avait lancés dans des directions opposées. Les auteurs de la Tradition 86
racontent qu’Umm Qirfa avait été littéralement coupée en deux. Son fils
Hakama avait été également tué sur ordre de Muhammad tandis que sa fille
Salmâ, la future Umm Ziml, avait été capturée et envoyée à Médine où elle
avait été placée chez ‘Aïsha. Celle-ci avait fini par l’affranchir et l’avait
autorisée à retourner chez elle 87.
Cinq ans plus tard, voici donc qu’Umm Ziml accueille auprès d’elle des
hommes qui refusent de se soumettre au pouvoir médinois, ce qu’elle
perçoit immédiatement comme une occasion de venger la mort atroce de sa
mère et de son frère. Elle incite les réfugiés à unir leurs efforts pour
poursuivre le combat. Tous suivent celle qui a hérité de l’autorité de sa
mère, au point qu’on la surnomme « la petite Umm Qirfa ». Montée sur la
chamelle de sa mère, elle prend le commandement en véritable amazone,
devant les yeux fascinés des hommes de sa tribu. Même les auteurs de la
Tradition, dans leur description épique qu’ils en donnent, ne cachent pas
leur admiration devant cette femme noble et courageuse 88.
Elle réunit les troupes dans un bourg nommé al-Haw’ab 89 qui abrite un
important point d’eau. La Tradition rapporte à ce sujet qu’à l’époque où la
future Umm Ziml était encore esclave chez ‘Aïsha, le Prophète était un jour
rentré chez cette dernière et avait déclaré : « Il y a ici une femme qui fera
aboyer les chiens d’al-Haw’ab 90 ! » Cette prédiction, obscure à l’époque,
semble se réaliser. Les nouvelles parviennent vite à Khâlid qui, inquiet de la
puissance de cette femme et de la menace qu’elle représente, décide sans
plus attendre de l’attaquer en personne. Le combat est féroce. Umm Ziml,
pleine d’orgueil, se bat d’une façon acharnée. Le vaillant Khâlid ibn al-
Walîd s’en trouve décontenancé : il ne pensait pas être confronté à une
résistance aussi coriace. En effet, Umm Ziml, du haut de sa litière, domine
le champ de bataille et dirige les opérations. La scène irrite Khâlid au plus
haut point. Il sait qu’il ne pourra gagner la bataille qu’après l’avoir
neutralisée. Et puis, comment lui, le « glaive dégainé d’Allâh », pourrait-il
être mis en échec par une femme ?
Exaspéré, il lance à ses troupes : « Je donnerai cent têtes de bétail à
celui d’entre vous qui réussira à frapper de son sabre le chameau de
Salmâ ! » Immédiatement, les cavaliers musulmans se ruent vers Umm
Ziml et encerclent sa monture. Mais des hommes de sa tribu se sont
regroupés autour d’elle pour former un bouclier humain. On livre un
combat sans merci. Autour d’Umm Ziml, une centaine d’hommes meurent.
Les soldats musulmans réussissent à s’approcher d’elle. Ils se jettent sur son
chameau et lui coupent les jarrets. La bête s’écroule. Umm Ziml est
précipitée de la litière, face contre terre. En levant les yeux, elle voit au-
dessus d’elle Khâlid ibn al-Walîd qui brandit son sabre ; il l’abat sur elle
sans ciller 91. Umm Ziml meurt sur le coup.
Fier de sa victoire, Khâlid envoie une missive à Abû Bakr lui annonçant
la nouvelle de son triomphe sur cette rebelle enragée. Mais il ne sait pas
encore qu’une autre femme puissante va croiser son chemin et lui causer
bien des soucis : la prophétesse Sajâh.

Sajâh bint al-Hârith ibn Suwayd 92, surnommée Umm Sâdir, appartient
pour sa part au Banû Tamîm, l’une des plus grandes tribus arabes, et est liée
par sa mère à la tribu chrétienne des Taghlib, établie à al-Jazîra 93, c’est-à-
dire la haute-Mésopotamie (qu’on appelle aujourd’hui, en français, Djézireh
de Syrie). Les sources de la Tradition la situent plus précisément près de
Mossoul. Sajâh est sans doute chrétienne elle-même, ou du moins a-t-elle
beaucoup appris sur le christianisme auprès de la famille de sa mère. Cette
femme charismatique se présente comme prophétesse et est aussitôt suivie
par nombre d’adeptes dans les tribus de ses parents, les Tamîm et les
Taghlib. La Tradition ne dit presque rien de ses croyances et de sa doctrine
religieuse ; on sait seulement qu’elle appelle Dieu le « Seigneur des
nuages 94 » (rabb al-sahâb), qu’elle énonce ses révélations du haut d’un
minbar, dans une prose rimée, et qu’elle est assistée par un chambellan et
un muezzin personnels.
À l’annonce de la mort de Muhammad, Sajâh s’est jointe aux
soulèvements qui agitent la péninsule Arabique et conçoit le projet
d’attaquer Médine. Quittant la Mésopotamie, elle débarque en Arabie
accompagnée de quatre cents cavaliers pour rallier les tribus qu’elle sait
opposées à l’élection d’Abû Bakr. La première qu’elle consulte, au début de
l’automne 632, est naturellement celle de son père, les Banû Tamîm.
Du vivant du Prophète, les Banû Tamîm s’étaient massivement
convertis à l’islam et avaient même envoyé à Médine une députation en
l’an IX (631), surnommé l’« année des délégations 95 », pour faire
solennellement allégeance à Muhammad. Ce dernier avait désigné plusieurs
chefs de clans comme percepteurs de la taxe de la zakât auprès de leur
propre tribu 96, en particulier deux hommes qui jouissent d’une grande
réputation : al-Zibriqân ibn Badr, chef du clan des Banû Sa‘d, surnommé la
« lune du Najd » pour sa grande beauté, et Mâlik ibn Nuwayra, chef du clan
des Yarbû’, l’un des plus puissants, dont la noblesse et le courage sont
légendaires – ne dit-on pas fatan ka-Mâlik, « valeureux comme Mâlik » ?
Les hommes de sa tribu l’appellent pour leur part le « chevalier de Dhû l-
Khimâr » (les héros de l’Arabie sont parfois appelés par le nom de leurs
chevaux). Le prestige qui auréole Mâlik est aussi dû au fait qu’il est marié à
Laylâ bint al-Minhâl, dite Umm Tamîm, l’une des plus belles femmes
d’Arabie 97.
Quand ils apprennent la mort du Prophète, ses agents se trouvent
désemparés : faut-il garder la zakât qu’ils ont déjà perçue ou l’envoyer au
calife ? Les différents chefs de clans n’arrivent pas à se mettre d’accord sur
la conduite à tenir : certains comptent faire allégeance à Abû Bakr tandis
que d’autres, tout en demeurant musulmans, refusent de le reconnaître
comme successeur légitime. Les divergences d’opinion commencent à
compromettre l’unité de la tribu.
Al-Zibriqân ibn Badr exhorte les hommes de son clan, les Banû Sa‘d, à
suivre l’exemple des Tayyi’ en capitulant pour échapper au sort des tribus
ralliées à Tulayha. Mais rares sont ceux qui suivent son conseil. On lui
lance même : « Rends-nous la taxe que tu as levée pour l’envoyer à
Muhammad ! Maintenant qu’il est mort, nous pouvons garder notre
argent ! » D’aucuns arguent que la zakât ne doit pas être centralisée à
Médine, mais dans chaque mosquée locale 98. Al-Zibriqân refuse de leur
rendre l’aumône et la rapporte à Abû Bakr qui le reçoit à bras ouverts.
Mâlik ibn Nuwayra décide au contraire de retenir la zakât et de ne pas
remettre non plus à Abû Bakr les chameaux qu’il avait recueillis au titre de
la sadaqa (l’« aumône volontaire »). Selon Wâqidî, Mâlik incite même les
hommes de sa tribu à ne pas envoyer le moindre dirham au nouveau calife :
« Muhammad est mort à présent. Vous voilà libres de tout engagement.
Gardez votre argent ; vous en avez besoin plus que quiconque 99. » Pour
cette raison, il est surnommé al-Jafûl 100, ce qui signifie à la fois « celui qui a
une chevelure abondante » et « le rétenteur ». Les attitudes divergentes des
deux chefs renforcent les désaccords ancestraux au sein des Banû Tamîm.
Comme dans la saqîfa des Banû Sâ‘ida, Abû Bakr tire profit des luttes
intestines qui déchirent ses adversaires pour imposer son autorité.
Dès qu’elle arrive chez eux, Sajâh ne peut que constater ces divisions de
plus en plus délétères ; certaines sources 101 disent qu’une guerre civile est
sur le point d’éclater. Quelques clans restent dans l’expectative afin de voir
dans quel sens le vent tournera. Sajâh se dirige vers al-Hazn 102, le territoire
des Banû Yarbû’, et s’adresse en premier à l’homme le plus influent de la
tribu, Mâlik ibn Nuwayra. Après l’avoir entendue, il discute avec elle et
réussit à la convaincre de renoncer à son plan d’attaquer Médine. Il lui
demande même de le soutenir dans sa guerre contre un clan rival des
Tamîm, les Rabâb (avec leurs deux branches, les Dhabba et les ‘Abd
Manât). Sans doute dans l’espoir qu’il lui en soit redevable, Sajâh participe
à ses côtés à la bataille… dont ils sortent vaincus. Après cet insuccès, elle
se retire de toute coalition avec lui, honteuse de s’être fait manipuler. Elle
quitte le territoire des Tamîm et part en direction de Yamâma afin de nouer
une alliance avec le redoutable Musaylima ibn Habîb. Ses partisans tentent
de l’en dissuader : « Qui te dit que Musaylima acceptera de nous
accueillir ? Il s’est érigé lui-même en prophète et il ne peut pas y avoir deux
prophètes dans un seul territoire !
– Au contraire, leur réplique-t-elle : Musaylima et moi sommes
désormais les seuls prophètes sur cette terre. Nous allons unir nos forces et
appeler les hommes à suivre notre religion ! C’est mon Dieu, le dieu des
nuages, qui m’ordonne d’aller retrouver Musaylima à Yamâma 103. »
Entourée de nombreux adeptes, Sajâh disparaît provisoirement de la scène.

Mâlik ibn Nuwayra, quant à lui, a tiré les conclusions de sa défaite face
aux Rabâb et s’est réconcilié avec eux afin de se préparer au mieux à
l’affrontement avec l’armée de Khâlid qui approche, menaçante 104. Cette
éphémère alliance avec Sajâh les a placés dans le viseur du califat ! Comme
ils regrettent d’avoir été associés à elle ! Pour prévenir une fort probable
attaque des musulmans, ses anciens alliés tamimites, notamment al-
Zibriqân et Aqra‘ ibn Hâbis, vont à Médine plaider leur cause auprès du
calife. Ils sont introduits chez lui grâce à la médiation de leur ami Talha ibn
‘Ubayd-Allâh, qui est le cousin d’Abû Bakr 105. « Ô calife, dit al-Zibriqân, si
nous avons suivi Sajâh, c’est parce qu’elle est venue à nous avec une
grande armée : nous n’avons pas pu lui résister. Maintenant qu’elle nous a
quittés, nous regrettons amèrement cette alliance avec elle. Plus jamais nous
ne commettrons une pareille erreur ! C’est pourquoi nous sommes venus te
faire la proposition suivante : désigne-nous comme percepteurs de la zakât
du Bahrayn. Nous lèverons cet impôt, que nous redistribuerons aux
différents clans des Tamîm ; ainsi, nous les ramènerons à l’islam. Plus
personne n’apostasiera, nous te le garantissons 106 ! »
Abû Bakr trouve la proposition intéressante et consigne l’accord dans
un écrit que doivent maintenant contresigner certains Compagnons du
Prophète. Mais lorsque Talha apporte le document à ‘Umar, ce dernier se
cabre : « Jamais je ne signerai ! Je n’approuve pas cette décision ! », et il
déchire l’acte. Talha, furieux, accourt se plaindre auprès d’Abû Bakr mais
n’obtient aucune réaction de ce dernier. « Mais dis-moi, c’est qui l’émir ?
Toi ou ‘Umar ? », s’indigne Talha, révolté. « C’est ‘Umar, répond Abû
Bakr, mais c’est à moi que vous devez obéissance ! » Talha le regarde
bouche bée. Il est pourtant bien conscient que, depuis le jour de son
investiture, Abû Bakr ne prend aucune décision sans en référer à ‘Umar ;
d’ailleurs, durant les premières semaines du califat, c’est en réalité ce
dernier qui exerçait les pleins pouvoirs, le calife étant souvent absent de
Médine.
Abû Bakr demande à ‘Umar de lui expliquer les raisons de son refus.
« Comme tu le sais, avance-t-il, ils se sont déjà révoltés une première fois
en retenant la zakât puis une seconde fois en suivant cette Sajâh. Comment
peux-tu leur faire confiance ? Et tu veux leur donner de l’argent par-dessus
le marché ? Tu dois plutôt leur envoyer une armée ! » Les paroles de ‘Umar
convainquent le calife qui envoie l’ordre à Khâlid de marcher sur le
territoire des Tamîm, vers lequel il est déjà en route. Voyant que leur
démarche auprès d’Abû Bakr n’a pas abouti et qu’elle s’est même avérée
contre-productive, al-Zibriqân et Aqra‘ rentrent chez eux bredouilles 107.
Apprenant l’échec de la négociation, Mâlik demande à ses hommes de
se disperser et de ne pas opposer la moindre résistance à l’armée de Khâlid.
Si une partie des Tamîm a bien retenu la zakât, la tribu se garde bien
d’afficher la moindre hostilité ouverte au nouveau régime, surtout après
l’écrasement de la révolte de Tulayha. Mâlik, en particulier, a intérêt à faire
profil bas, tant sa brève alliance avec Sajâh a suffi pour le faire suspecter
d’apostasie. Au-delà du non-versement de la zakât, a-t-il renié
complètement l’islam ? Son attitude est profondément ambiguë et hésitante,
comme le dit Tabarî 108. Or le pouvoir médinois ne peut se permettre
d’accorder à qui que ce soit le bénéfice du doute : quiconque n’est pas avec
eux est contre eux.
L’armée de Khâlid est donc en train de marcher sur Mâlik. Quant aux
motifs réels de ce déplacement, la Tradition se montre confuse. Qui, au
final, a pris la décision d’attaquer les Banû Tamîm ? Est-ce vraiment le
calife, à l’instigation de ‘Umar ? Certains auteurs, et même la majorité
d’entre eux, disent qu’il s’agit en réalité d’une initiative personnelle de
Khâlid, pour des raisons qui lui sont propres. Il aurait été jusqu’à jurer de
tuer Mâlik de ses mains et de faire de sa tête un chenet 109. En tout cas,
aucune source ne tranche de façon catégorique, reflet de la confusion quant
au bien-fondé même de cette attaque. Le sujet, embarrassant, a été
longtemps au centre d’une vive polémique au sein de la Tradition, à cause
d’une part de la légitimité de l’attaque – Mâlik n’est pas un apostat, il a
« juste » refusé de payer la taxe au calife –, d’autre part de l’issue sordide et
scandaleuse de la campagne de Khâlid contre Mâlik ibn Nuwayra, comme
nous allons le voir.
L’attaque contre Mâlik et son clan était-elle justifiée ? Avant de diviser
les rédacteurs de la Tradition, la question divise déjà… l’armée de Khâlid.
Quand ce dernier annonce ses intentions à ses soldats, sa décision ne
recueille pas l’unanimité. Seuls les Émigrants acceptent de le suivre ; les
Ansârs, pour leur part, désapprouvent, arguant que le calife n’a pas donné
d’instruction dans ce sens. Thâbit ibn Qays ibn Shammâs déclare à son
général : « Nous ne partirons pas avec toi ; Abû Bakr nous a demandé, et à
toi aussi, de camper sur nos positions jusqu’à ce qu’il nous envoie de
nouvelles consignes. Et puis, ne vois-tu pas que les soldats sont épuisés ? »
Khâlid lui rétorque que le calife l’a bel et bien chargé d’attaquer les Banû
Tamîm. Thâbit fait une moue sceptique. « Et puis quand bien même !
s’écrie Khâlid irrité. Abû Bakr m’a confié le commandement de l’armée.
C’est à moi d’aviser et de décider. C’est moi le chef et j’en assume la
responsabilité. Et je dis qu’il faut attaquer les Banû Tamîm ! C’est une
opportunité à saisir même sans aucune instruction écrite. Mâlik se trouve à
notre portée. Je vais marcher vers lui avec mes hommes aux côtés des
Émigrants et avec tous ceux qui le veulent bien. En même temps, je ne vous
oblige à rien ! Si vous ne voulez pas venir, vous êtes libres 110. » Les paroles
fermes de Khâlid ne viennent pas à bout de la réticence des Ansârs qui, à
leur tour, ne réussissent pas à le dissuader. Il lève donc le camp en direction
de Butâh 111, un puits du Najd, à quatre cents kilomètres au nord-est de
Médine, où campent Mâlik et son clan. À peine est-il parti que les Ansârs
commencent à regretter leur défection : « Si Khâlid récolte du butin, il est
clair que nous ne recevrons aucune part ! Et s’il lui arrive malheur, tout le
monde va nous blâmer d’avoir déserté 112 ! » La perspective alléchante du
butin les fait se raviser et, dès le lendemain, ils se hâtent de rejoindre
Khâlid. Ainsi, l’armée musulmane au complet se réunit près de Butâh.
L’attaque est imminente.
Le récit de cette attaque est au cœur d’un véritable imbroglio où
différentes versions se contredisent. Un seul point semble faire l’unanimité :
il n’y a pas d’affrontement armé. Ayant eu vent de l’approche des
musulmans, Mâlik a réuni les hommes de sa tribu et leur a dit : « Nous
avons commis une erreur en suivant Sajâh et nous voici à présent sur le
point d’en subir les représailles. Mieux vaut nous disperser : si Khâlid vient
et qu’il nous trouve réunis, il pensera que nous avons constitué une armée.
Pour éviter de subir une attaque, j’invite chacun à regagner sa maison 113. »
Et sur ces paroles, tout le monde est rentré chez soi, laissant Butâh quasi
déserte. Seul Mâlik reste sur place avec ses proches.
Khâlid, qui a établi son camp à l’extérieur de la ville vers la fin de
l’année XI (décembre 632), commence à réfléchir à la manière de lancer
l’assaut. Conscient du caractère contestable de l’opération, il sait qu’il a
intérêt à en démontrer le bien-fondé, autrement dit à démontrer que Mâlik a
bel et bien apostasié. C’est alors que lui revient une instruction du calife
lors de l’expédition de Dhû l-Qassa : « Avant de lancer une attaque, envoie
vers chaque tribu quelques hommes à l’heure de l’appel à la prière ; s’ils ne
l’entendent pas, tu sauras que tu as affaire à des apostats. »
Le soir venu, il missionne donc un escadron mené par l’Ansarien Abû
Qatâda afin de faire le tour des maisons. L’équipe ne tarde pas à tomber sur
un groupe d’hommes, parmi lesquels Mâlik ibn Nuwayra lui-même, qui
faisaient sans doute le guet. « Que faites-vous ici avec vos armes ? dit
Mâlik aux hommes de Khâlid. Nous sommes musulmans comme vous.
– Nous en voulons la preuve, dit Abû Qatâda.
– C’est très facile, répond Mâlik. Déposons nos armes et allons tous
ensemble faire la prière dans ma maison 114. » Mais dès qu’ils ont déposé
leurs sabres, Mâlik et ses amis se font capturer. La femme de celui-ci est
également faite prisonnière et on les amène séance tenante dans la tente de
Khâlid, qui ordonne de décapiter les cousins de Mâlik. Ceux-ci protestent,
affolés : « Mais nous sommes musulmans ! Pourquoi nous décapiter ? »
Abû Qatâda intervient : « Ils sont bien musulmans. J’en suis témoin,
puisqu’ils ont fait la prière avec nous. Je te rappelle qu’Abû Bakr nous
interdit de tuer une personne qui fait la prière. Tu n’as pas le droit de tuer
ces gens 115 ! »
Khâlid est très embarrassé. Il regarde en direction des membres de
l’escadron : « Confirmez-vous ce témoignage d’Abû Qatâda ? », leur
demande-t-il. On hésite. Les uns marmonnent un oui ; les autres
démentent : « Non, ils n’ont pas fait la prière ; il faut donc les tuer. » Khâlid
est désarçonné. Devant ces témoignages contradictoires, il ne veut pas
précipiter l’exécution ; il redoute les protestations de son armée. Et puis, il
se fait déjà tard. « Bien, je prendrai une décision demain, dit-il à ses
hommes. Gardons pour l’instant prisonniers Mâlik et ses amis. À présent,
que chacun aille dormir ! » Il demande encore qu’on conduise les cousins
de Mâlik à l’extérieur : « Laissez-moi seul avec Mâlik et sa femme », dit-il.
Les prisonniers, enchaînés, s’apprêtent à passer à la belle étoile cette nuit
d’hiver que la Tradition nous dit glaciale 116.
Dans sa tente, Khâlid se réchauffe les mains devant un brasier et, à
travers le feu, regarde fixement Mâlik et sa femme, la superbe Laylâ bint al-
Minhâl. Le couple captif scrute à son tour la silhouette massive de Khâlid et
son visage pâle. Sa barbe épaisse cache à peine les cicatrices de la vérole
sur sa joue gauche 117 qui, à la lueur des flammes, lui donnent un aspect
irréel. Dans le silence, on n’entend que le crépitement du feu.
Soudain, un homme entre dans la tente : « Khâlid ! Il fait de plus en
plus froid dehors ! Les prisonniers grelottent ! Que doit-on faire ? » Le
général se lève et se dirige vers l’entrée. Laylâ tremble quand il passe juste
devant elle. Posté dans l’embrasure de sa tente, il crie : « Chauffez vos
prisonniers ! » puis retourne s’asseoir devant le brasier tout en continuant
de regarder Mâlik et sa femme à travers les flammes. Quelques minutes
plus tard, un autre homme entre précipitamment sous la tente : « Les
prisonniers ont été tués ! Tes hommes n’ont pas compris tes instructions ! »
Quand ils ont entendu Khâlid crier « Chauffez vos prisonniers », quelques-
uns se sont levés d’un seul mouvement et les ont exécutés. En effet, comme
l’expliquent Ibn Hajar, Ibn al-Athîr et Tabarî 118, dans le dialecte des Kinâna,
une tribu de la région mecquoise, « Chauffez vos prisonniers » est une
expression figurée qui signifie « Tuez vos prisonniers »…
En apprenant la « bavure », Khâlid hausse les épaules en concluant
froidement : « Quand Allâh veut quelque chose, il l’exécute 119 ! » Il
retourne s’asseoir face à Mâlik ; sa femme est prostrée dans un coin de la
tente. Khâlid la regarde fixement. Elle est plus belle qu’il ne l’avait
imaginé. Il a du mal à détacher ses yeux d’elle, parcourant son corps élancé.
Mâlik observe les regards lubriques de Khâlid sur sa femme. Il se tourne
vers elle et lui murmure : « Tu vas me tuer 120 ! », c’est-à-dire « À cause de
toi, je vais mourir ! » Puis il regarde l’homme debout derrière Khâlid qui se
tient une main agrippée à son sabre. Il le connaît ; c’est Dhirâr ibn al-Azwar
des Banû Assad, dont la tribu a été longtemps en guerre avec son clan.
Mâlik sait désormais que sa fin est toute proche.
Soudain, la voix de Khâlid brise le silence : « Nous avons appris que tu
avais soutenu la fausse prophétesse Sajâh. Qu’en est-il ?
– Ce n’est pas vrai, lui répond calmement Mâlik. Ma tribu n’a jamais
cru en elle. Nous avons seulement fait une alliance politique avec elle dans
notre conflit avec les Rabâb. Quand Sajâh a décidé de se mettre en chemin
pour rejoindre Musaylima, nous avons décidé de ne pas la suivre et avons
rompu tout lien avec elle. Nous ne voulons participer à aucune guerre. »
Khâlid se tait, le regard englouti dans les flammes du brasier : « Je ne suis
pas convaincu par ce que tu dis ! Pour moi, tu es un apostat et je vais te
tuer !
– Tu me tues alors que je fais la prière ? Je suis musulman. J’ai fait la
prière avec Abû Qatâda ! Il te l’a dit à l’instant. » Il regarde en direction de
sa femme : « Sois franc avec moi. C’est à cause d’elle que tu veux me
tuer 121 ! » Le général fait mine de ne pas avoir entendu sa remarque. « Je ne
te parle pas de la prière. Tu as refusé de payer la taxe de la zakât et c’est
pour moi la preuve de ton apostasie ! Si tu étais un vrai musulman, tu aurais
payé ; or, nous avons appris que tu as ordonné aux hommes de ta tribu de
retenir les chameaux de la sadaqa. Ne sais-tu pas, malheureux, que la zakât
est indissociable de la prière ?
– C’est ce que ton ami prétend ! », rétorque Mâlik. Khâlid se lève
brusquement, les yeux remplis de haine : « “Mon” ami ? Ah oui ? C’est
ainsi que tu parles du Prophète ? Serait-il “mon” ami et pas le tien ? »
Mâlik, effrayé, lui réplique : « Mais je ne parlais pas du Prophète en disant
“ton ami” ! Je parlais d’Abû Bakr 122 ! » D’un geste de la tête, Khâlid
ordonne à Dhirâr d’avancer vers Mâlik. Laylâ pousse un cri et se jette sur
son époux pour le protéger. Mâlik lui répète : « C’est toi qui m’as tué ! » À
peine a-t-il terminé sa phrase qu’il sent une main l’attraper par sa chevelure
épaisse. D’un coup sec, Dhirâr coupe la tête de Mâlik, laquelle roule sous
les pieds d’Ibn al-Walîd.
Ce dernier s’en saisit aussitôt et, sortant de sa tente, exige qu’elle soit
placée entre deux gros charbons ardents sous la marmite où ses soldats font
cuire de la viande. Il intime encore à ses hommes d’utiliser les têtes des
prisonniers qu’ils viennent de décapiter comme chenets pour soutenir les
marmites sur le feu. Les sources de la Tradition 123 qui rapportent les détails
de cet épisode sordide disent que toutes les têtes placées sur le feu ont été
consumées, sauf la tête de Mâlik ibn Nuwayra : la viande qui était dans la
marmite a cuit sans que cette tête soit parvenue à griller, tant sa chevelure
épaisse qui partait en fumée a empêché le feu d’atteindre le crâne. On dit
que ce soir-là Khâlid « en » a mangé pour terroriser les Bédouins apostats et
tous les autres. Les tournures équivoques qu’emploient les auteurs de la
Tradition 124 laissent entendre que Khâlid n’a pas seulement mangé la viande
qui était dans la marmite, mais aussi de la tête de Mâlik sous les regards
épouvantés de ses hommes.
Son macabre repas achevé, Khâlid revient sous sa tente. La femme de
Mâlik est là, tétanisée par la peur. Elle grelotte de froid et d’effroi. Khâlid la
regarde d’une manière libidineuse. « Ce soir, tu es ma femme. » Un sourire
de satisfaction aux lèvres, il s’avance vers la femme recroquevillée et
tremblante comme une feuille. Elle sait que cela ne sert à rien de résister. La
Tradition dit unanimement que Khâlid a « épousé » Umm Tamîm le soir
même de l’exécution de son mari, mais nombreuses sont les relations 125 qui
laissent entendre qu’il s’est agi non d’un mariage mais bien d’un viol. Pour
justifier cet acte qui déshonore le « glaive dégainé de Dieu », et le
dédouaner, sinon du viol, du moins du péché, plus grave à leurs yeux, de ne
pas avoir respecté les « trois mois de décence » (‘idda) avant tout
remariage, certains traditionnistes 126 affirment, contre toute vraisemblance,
que Mâlik l’avait répudiée quelque temps auparavant. Nombreux auteurs,
comme Wâqidî 127, laissent en outre entendre que toute cette attaque avait en
réalité pour unique objectif la capture de cette femme…
Le lendemain matin, les soldats musulmans vont tout raconter à Abû
Qatâda, qui dormait et ne s’était aperçu de rien ; on lui montre la tête rôtie
de Mâlik. Il court voir Khâlid et le couvre d’invectives : « Tu es
abominable ! Plus jamais je ne marcherai sous tes ordres ! Plus jamais je ne
participerai à une bataille avec toi ! Tu as tué un musulman et violé sa
femme le soir même ! C’est impardonnable ! Tu vas voir : je vais faire un
scandale 128 ! » Horrifié et dégoûté, Abû Qatâda part sur-le-champ vers
Médine faire un rapport au calife 129. Khâlid, lui, reste de marbre devant ses
menaces. Debout à l’entrée de sa tente, il le regarde calmement monter sur
son cheval et s’éloigner. À l’extérieur, le lieu empeste l’odeur nauséabonde
de têtes grillées. Khâlid fixe des yeux l’endroit où la tête de Mâlik a brûlé.
Elle reste identifiable. Ibn Bakkâr 130 relate que personne n’a pris l’initiative
d’inhumer l’infortuné avant qu’un certain al-Minhâl al-Tamîmi,
probablement son beau-père, passe devant son cadavre : il prend un bout de
tissu, l’enveloppe dedans et l’enterre.
Arrivé à Médine, Abû Qatâda se dirige précipitamment vers la maison
d’Abû Bakr. Il entre. ‘Umar est là. Essoufflé, il raconte au calife tout ce qui
vient d’arriver : le meurtre inique de musulmans, la tête grillée de Mâlik, le
viol de sa femme. Le visage fin d’Abû Bakr se décompose au fur et à
mesure des détails sordides. ‘Umar bondit : « Il faut séance tenante limoger
Ibn al-Walîd ! Son sabre est devenu un instrument du péché 131 ! » Le calife
essaie de garder son sang-froid et de minimiser : « Il a commis une erreur
de jugement… Cela arrive !
– Une erreur gravissime pour laquelle il mérite d’être exécuté ! », hurle
‘Umar. Abû Bakr s’étonne de l’indignation de son ami qui, après tout, n’est
pas réputé pour sa sensiblerie. « Je te rappelle, poursuit ‘Umar, que Khâlid
après sa guerre contre Tulayha a capturé les fugitifs et les a brûlés vifs ! Il a
eu recours à un châtiment dont Dieu a l’exclusivité : seul Allâh a le droit de
condamner au feu les mécréants 132 ! » Abû Bakr, très embarrassé par cette
remarque de ‘Umar, se sent personnellement visé : n’a-t-il pas lui aussi
condamné Fujâ’a au bûcher ?
« Mais ‘Umar, répond le calife, tu sembles oublier de qui l’on parle. Le
“glaive dégainé de Dieu” : c’est ainsi que le Prophète l’appelait. Il a désigné
Khâlid comme le sabre qu’Allâh a tiré contre les infidèles. Comment
pourrais-je remiser au fourreau un glaive que Dieu a consacré au combat
des mécréants 133 ? » ‘Umar le regarde, interloqué : « Justement ! Ce ne sont
plus les mécréants qu’il combat à présent : ce sont les musulmans, dont il
viole en sus les épouses ! Ce qu’il a fait est impardonnable ! Comment
pourrait-on laisser faire ? Tu n’as pas entendu ce qu’Abû Qatâda vient de
nous raconter ? Que Khâlid a utilisé les crânes de musulmans comme
support pour les marmites où cuisait le repas de ses soldats ? Il faut non
seulement le limoger, mais encore le lapider 134 ! » Abû Bakr refuse
cependant obstinément de se séparer de Khâlid. Le fait que ce dernier soit le
neveu de son influente épouse Asmâ’ bint ‘Umays n’est sans doute pas
étranger à sa décision de fermer les yeux sur ses exactions, en espérant que
le scandale finira par être oublié.
Mais il n’en est rien. Quelques jours plus tard, Mutammim ibn
Nuwayra, le frère de Mâlik, arrive à son tour à Médine et entre chez Abû
Bakr en pleurs. Il raconte au calife la mort odieuse de son frère en criant sa
douleur ; il se plaint que les hommes de sa tribu aient été réduits en
esclavage. ‘Umar, qui accompagne Mutammim, encourage ce dernier à
plaider sa cause 135. Le frère meurtri, le bras appuyé sur son arc, récite
devant le calife les poèmes poignants qu’il a composés pour pleurer son
frère. Ces élégies funèbres sont aujourd’hui encore considérées comme des
chefs-d’œuvre intemporels du genre. On raconte que, de chagrin,
Mutammim n’a pas dormi une seule nuit pendant une année ; il était borgne
et son œil borgne est tombé à force de pleurer. Sa poésie poignante a
beaucoup touché ‘Umar, qui lui confiera plus tard, lorsqu’il perdra son frère
Zayd à la bataille de Yamâma : « J’aurais aimé composer une telle poésie
pour rendre hommage à mon frère ! » ; et Mutammim lui répondra : « Ô
Abû Hafs, si mon frère était mort dans les mêmes circonstances que le tien
[c’est-à-dire au combat], je n’aurais écrit aucun poème pour le pleurer. »
‘Umar dira ainsi qu’aucun homme ne l’aura consolé de la mort de son frère
comme Mutammim a su le faire 136. Le calife est lui aussi tellement attendri
qu’il propose à Mutammim le « prix du sang » de son frère, c’est-à-dire un
dédommagement financier (diyya) que la famille d’un meurtrier est censé
verser à la famille de la victime pour enrayer le cycle de la vengeance. Par
ce geste, Abû Bakr reconnaît indirectement que Khâlid a commis une
« bavure ». Il écrit d’ailleurs aussitôt à ce dernier pour lui demander
d’affranchir sans tarder les membres de la tribu de Mâlik qu’il a réduits en
esclavage 137.
Malgré ces mesures d’apaisement, l’arrivée de Mutammim à Médine
ranime la polémique. ‘Umar y voit l’occasion de revenir à la charge et
d’inciter le calife à limoger Khâlid. Il n’hésite pas à alimenter la pression ;
partout où il passe, il évoque ce que Khâlid a fait subir à Mâlik. Le scandale
prend une ampleur telle qu’Abû Bakr se résout enfin à convoquer Khâlid
pour qu’il s’explique. ‘Umar est satisfait : « S’il l’a appelé, c’est sans doute
pour lui signifier qu’il est congédié ! », pense-t-il. Quand, quelques jours
plus tard, il apprend que le général sanguinaire s’approche de Médine, il se
poste dans la mosquée, juste à côté de la porte qui ouvre sur les
appartements d’Abû Bakr, pour l’intercepter avant son entrevue avec le
calife.
Le calife a l’habitude, chaque matin après la prière, de se retirer chez lui
pour recevoir ceux qui ont une audience avec lui et c’est Bilâl, le muezzin
attitré du Prophète devenu le portier d’Abû Bakr, qui est chargé de filtrer les
entrées. Arrivant aux portes de Médine, Khâlid, conscient que le calife,
pressé par ‘Umar, est très mécontent, fait parvenir à Bilâl une somme
d’argent afin qu’il accepte de l’introduire auprès du calife sans laisser entrer
‘Umar 138. Il veut s’entretenir seul avec Abû Bakr. Bilâl accepte la somme
d’argent et fait dire à Khâlid : « Qu’il vienne voir le calife très tôt le matin.
C’est le moment propice pour échanger seul à seul avec lui 139. »
Mais l’entrée du général à Médine ne passe pas du tout inaperçue. Sur
son chemin vers la maison du calife, les habitants se sont massés pour
l’observer, partagés entre effroi et admiration. Il est vêtu d’une tunique
noircie par le port de la cuirasse ; son bouclier en fer est rouillé par le sang
qui l’a éclaboussé ; des flèches trempées du sang de ses victimes sont
plantées dans sa calotte j 140. En arrivant à la mosquée, il est surpris de voir
que ‘Umar est déjà là à l’attendre. Pendant un moment, les deux hommes
s’affrontent du regard. Ceux qui assistent à la scène retiennent leur souffle
tout en s’étonnant de la frappante ressemblance physique entre ‘Umar et
Khâlid. On dirait deux frères ! La Tradition souligne souvent cette
ressemblance, en rapportant des anecdotes où certains compagnons du
Prophète vont jusqu’à les confondre 141.
‘Umar ne peut se contenir longtemps et bondit sur Khâlid. Il le saisit à
la gorge avant d’arracher et de briser les flèches fichées dans sa calotte 142. Il
s’égosille : « Tu as tué un musulman et violé sa femme ! Je jure que je vais
te lapider ! » Khâlid ne répond pas à cette agression. Imperturbable, il passe
son chemin et entre dans la maison du calife ; il entend ‘Umar crier : « Je
jure que le jour où j’aurai le pouvoir, je me vengerai de toi ! » Deux ans
plus tard, ‘Umar mettra à exécution sa menace : au lendemain de son
investiture en tant que deuxième calife, sa première décision sera de
limoger Khâlid 143.
Pour l’instant, il se contente de le suivre chez le calife, craignant qu’il
réussisse à amadouer Abû Bakr s’il n’est pas là pour seconder ce dernier.
Mais la main de Bilâl l’arrête. « Non ! dit-il à ‘Umar. Le vicaire du
Prophète va rencontrer Khâlid en tête à tête. » Les oreilles de ‘Umar
bourdonnent de colère. Il reste devant la porte du calife à faire les cent pas,
impatient de connaître l’issue de l’entrevue.
Abû Bakr reçoit Khâlid froidement : « J’ai appris que tu as tué un
musulman, et tu as épousé de force sa veuve ! » Gardant son calme, Khâlid
répond : « Ô calife ! N’as-tu pas entendu le Prophète dire de moi que je suis
le glaive dégainé de Dieu ?
– Certes, je l’ai entendu.
– Eh bien, rétorque Khâlid, le glaive d’Allâh ne saurait s’abattre que sur
le cou d’un mécréant, d’un hypocrite ou d’un apostat 144 !
– Certes oui ! Mais tout le monde dit que Mâlik était musulman.
– Si tu avais entendu ce qu’il m’a dit, tu aurais compris qu’il ne l’était
pas ! Sais-tu qu’en parlant du Prophète il m’a dit “ton ami” ? Un vrai
musulman parlerait-il ainsi de l’Envoyé de Dieu ?
– Dans ce cas, oui, tu as eu raison de lui couper la tête. Oublions cela
maintenant ! Va retrouver ton armée à Butâh pour poursuivre la guerre. Tu
dois te préparer pour le combat contre Musaylima l’imposteur 145. »
Abû Bakr lui inflige tout de même un léger blâme en raison de son
comportement avec la femme de Mâlik, non pour des motifs religieux, mais
parce qu’il a par là enfreint le code d’honneur des guerriers arabes, qui
interdit d’avoir le moindre commerce avec les femmes quand on est en
guerre 146. Certaines sources disent que, pour étouffer le scandale, Abû Bakr
lui aurait tout de même ordonné de se séparer de la veuve de Mâlik 147.
Le malaise éprouvé par le calife devant ce qu’il est convenu d’appeler
« l’affaire Mâlik ibn Nuwayra » se reflète dans les divergences au sein des
sources de la Tradition. Alors que celles-ci ne nous disent quasiment rien de
la vie de Mâlik, le récit de sa mort est l’objet de relations diverses et
orientées. Certains affirment qu’il était apostat et méritait donc la mort,
d’autres qu’il était musulman et que Khâlid l’a tué pour lui prendre sa
femme. Derrière la divergence des récits, les enjeux politiques et
théologiques sont perceptibles. Les détracteurs de Khâlid, au premier rang
desquels ‘Umar, s’emparent de l’affaire afin de faire tomber en disgrâce cet
homme qui monte en puissance. La tradition shî‘ite, elle aussi, se saisit du
cas et fait de Mâlik un partisan de ‘Alî qui a été victime d’un coup
monté 148. Pour autant, par-delà les différentes récupérations politiques, cette
affaire, tel un conte philosophique, soulève une question théologique
essentielle et qui demeure insoluble en islam : quels critères doit-on remplir
pour être considéré(e) comme musulman(e) ? Et qui est habilité à décréter
qui est musulman et qui ne l’est pas ? Haythamî, dans son recueil de
jurisprudence selon le Hadîth Majma‘ al-zawâ’id, ouvre ainsi son chapitre
consacré à ces problématiques par l’histoire emblématique de Mâlik 149.
En sortant de chez Abû Bakr, Khâlid retrouve ‘Umar qui, entouré de
quelques amis, continue de proférer des menaces. Il passe devant lui et le
nargue en lui disant, sourire aux lèvres : « Approche donc, ô fils d’Umm
Shamla ! » Si Khâlid appelle ‘Umar ainsi 150, c’est peut-être pour lui
rappeler le lien de parenté qui les unit ; en effet, Umm Shamla, alias
Hantama la Makhzumite, la mère de ‘Umar, n’est autre que la cousine
germaine de Khâlid ibn al-Walîd. Mais c’est sans doute par ironie que
Khâlid appelle ‘Umar par le prénom de sa mère : il ne lui rappelle pas tant
leur lien de parenté que les origines douteuses de sa génitrice, laquelle n’est
pas une authentique Makhzumite mais une bâtarde adoptée par cette riche
famille. La généalogie de ‘Umar est très trouble k ; elle est souvent l’objet
de moqueries et de remarques méchantes de la part de ses détracteurs 151.
Nous aurons amplement l’occasion d’y revenir dans le prochain volume.
‘Umar le regarde avec dégoût mais n’ose dire un mot car il comprend
immédiatement que le calife vient de lui pardonner. Khâlid hausse les
épaules avec mépris ; il passe son chemin en se disant que ‘Umar ne sait
rien de la guerre et qu’il est de ce fait mal placé pour lui adresser la moindre
critique à ce sujet 152. Après tout, celui-ci traîne derrière lui une réputation
de déserteur, ce qui est, aux yeux de Khâlid, le comble du déshonneur.
Mais malgré la clémence du calife, Khâlid reste au centre d’une vive
polémique, car ce n’est pas la première fois qu’il se livre à une forfaiture de
ce genre. Quelques années auparavant, Muhammad l’avait envoyé avec
trois cent cinquante hommes auprès des Banû Jadhîma. Il ne lui avait donné
aucune instruction de combattre et lui avait seulement demandé de s’assurer
de leur neutralité ; mais Khâlid les avait massacrés et décapités. En
apprenant cette nouvelle, le Prophète était entré dans une fureur noire ; il
avait levé les bras vers le ciel en clamant : « Mon Dieu ! Je suis innocent
des crimes de Khâlid 153 ! » Puis il avait dépêché ‘Alî pour verser le prix du
sang aux familles des victimes, sans pour autant limoger Khâlid. Abû Bakr
adopte ici la même attitude : il désapprouve mais ne prend aucune mesure
contre Khâlid qui, comme nous le verrons plus loin, récidivera, indifférent
aux critiques.
Sa réputation est toutefois sérieusement et durablement entachée :
chaque fois qu’il est en désaccord avec une personne, on lui rappelle son
forfait. Ussayd ibn Khudhayr lui lance un jour au visage : « On sait tous de
quelle cruauté tu es capable ! Tu as tué un homme alors qu’il était
musulman ! » Khâlid ne répond jamais à ces invectives. Le massacre des
Banû Jadhîma avait déjà, à l’époque, provoqué l’indignation généralisée des
compagnons du Prophète ; on raconte qu’Ibn ‘Awf avait même injurié
Khâlid, qui avait violemment riposté à son tour. Nombreux sont les récits
qui rapportent l’hostilité et les disputes d’Ibn al-Walîd avec les
Compagnons, qui le trouvent trop violent et qui, pour l’égratigner, ne
manquent pas une occasion de lui rappeler sa conversion tardive, mettant
ainsi en doute la sincérité de sa foi. Face à ces critiques, Khâlid se défend
parfois d’une manière agressive, parfois par le mépris et l’indifférence. Il
est si conscient de sa force qu’il se sent inatteignable 154.
L’impunité dont il jouit lui procure une telle assurance qu’il se permet
envers son protecteur, Abû Bakr, des actes d’une singulière insolence. Ainsi
par la suite, à l’issue de ses multiples victoires, il partage le butin entre ses
soldats sans en réserver vraiment le cinquième au calife, comme le veut la
coutume islamique. ‘Umar, toujours à l’affût du moindre faux pas de son
ennemi juré, incite Abû Bakr à lui écrire : « Dis-lui de ne rien distribuer du
butin sans en référer à toi ! » Le calife suit ce conseil et reçoit de la part de
Khâlid une réponse cinglante : « Laisse-moi faire mon travail tranquille et
mêle-toi de tes affaires ! » En lisant la réponse impudente de Khâlid, Abû
Bakr est catastrophé ; ‘Umar y voit l’occasion de remettre sur la table la
question de son limogeage. Le calife hésite : « Mais qui va diriger les
armées avec la même vigueur que lui ? – Mais moi, enfin ! », réplique
‘Umar. Abû Bakr accepte mais, tandis que ‘Umar se prépare à partir, un
groupe de Compagnons s’adresse au calife pour lui reprocher sa décision :
« Tu fais partir ‘Umar alors que tu as besoin de lui ici, et tu congédies
Khâlid alors qu’il enchaîne les victoires et les conquêtes ? Comment est-ce
possible ? Nous te supplions de renoncer à cette décision. » Abû Bakr,
visiblement pas très convaincu lui-même, se rétracte aussitôt : il maintient
Khâlid à la tête de l’armée tout en retenant ‘Umar auprès de lui à Médine 155.
Il est vrai que dès le début du règne d’Abû Bakr et des guerres dites
d’« apostasie », Khâlid le Terrible a su se rendre indispensable au premier
calife. Qui mieux que lui saura affronter les tribus puissantes qui s’opposent
au régime de Médine ? Abû Bakr a besoin de lui pour combattre l’homme
qui constitue à ses yeux la menace la plus sérieuse : Musaylima ibn Habîb.
II

LE JARDIN DE LA MORT
Son nom est Musaylima ibn Habîb, dit Abû Thumâma 1 ; son prénom,
diminutif de Maslama, fait étrangement écho au mot muslim. Pourtant, les
musulmans le surnomment al-kadhâb, « l’imposteur » ; ses adeptes, au
contraire, le tiennent pour un authentique prophète et se montrent prêts à
mourir pour lui. Musaylima porte le surnom d’« al-Rahmân de Yamâma ».
Ce surnom est une troublante intersection entre la prophétie de Musaylima
et celle de Muhammad : en islam, al-Rahmân, « le Clément », est, jusqu’à
nos jours, l’un des noms les plus fréquemment utilisés pour désigner Dieu.
Musaylima appartient à la tribu des Banû Hanîfa. Là aussi, l’islam croise le
chemin de la prophétie de Musaylima : le hanifisme est l’un des termes qui
désignent le monothéisme originel d’Abraham, dont l’islam (surnommé al-
dîn al-hanîf) se présente comme l’expression la plus authentique, contre les
déviations juive et chrétienne. Cette idée est attestée par de nombreux
hadîths et versets du Coran, notamment le verset 67 de la sourate 3 :
« Abraham n’était ni juif ni chrétien mais musulman hanifite (musliman
hanîfan) ». Les multiples points d’intersection entre la prédication de
Musaylima et l’islam sont pour le moins intrigants, et il serait réducteur de
faire de ce « faux prophète » un simple avatar charlatanesque de
Muhammad.
Musaylima exerce sur ses disciples une grande fascination. Devant leurs
yeux ébahis, il accomplit toutes sortes de « miracles », comme faire entrer
un œuf par le goulot d’une bouteille – à l’inverse de Muhammad, qui n’a eu
de cesse de répéter qu’une prophétie authentique n’avait nul besoin de
s’étayer par des actes surnaturels. Jâhiz rapporte encore comment il réussit
à convaincre les hommes de sa tribu que des cerfs-volants – chose qu’ils
voyaient pour la première fois – étaient les anges qui lui apportaient la
Révélation 2.
Sa carrière débute d’ailleurs bien avant l’islam. Les sources disent
même qu’il a été surnommé al-Rahmân bien avant la naissance de
Muhammad, et même avant la naissance de son père, ce qui induirait qu’il
était beaucoup plus âgé que Muhammad a. Sa renommée s’est propagée
dans toute la province de Yamâma et même au-delà, jusqu’à La Mecque, au
point que lorsque Muhammad, au début de sa prédication, invitait sa tribu à
adorer un Dieu unique qu’il appelait al-Rahmân, tout le monde avait
confondu son message avec celui de Musaylima et avait vu en lui l’un de
ses disciples. La relation entre eux deux gagnerait certainement à être
élucidée ; elle semble constituer une clé importante pour comprendre la
genèse de l’islam.
En tout cas, il est évident que les Mecquois connaissaient l’existence de
Musaylima, voire l’avaient probablement rencontré, dans la mesure où ils
étaient en contact avec sa grande et puissante tribu, les Banû Hanîfa, établie
dans la prospère et stratégique province de Yamâma b 3.
Cette tribu compte dans ses rangs de grands notables dont la conversion
à l’islam a été décisive dans la carrière de Muhammad. La mémoire
collective passe sous silence le rôle majeur joué par l’un de ceux-ci,
Thumâma ibn Uthâl al-Hanîf, qui s’est converti assez tôt à l’islam. En
l’an VI de l’Hégire, le Prophète avait mandaté son ex-fils adoptif Zayd ibn
al-Hâritha pour une razzia à Yamâma, au cours de laquelle ledit Thumâma
avait été capturé et emmené à Médine comme prisonnier. Sa rencontre avec
Muhammad l’avait conduit à se convertir et, dès son départ de Médine, il
s’était rendu à La Mecque pour accomplir le petit pèlerinage (‘umra),
devenant le premier musulman à accomplir ce rite. Si la Tradition 4 insiste
sur sa qualité de premier pèlerin, elle a tendance à rejeter à l’arrière-plan les
conséquences politiques de la conversion de ce seigneur influent.
Quand quelques Mecquois, hostiles à Muhammad, avaient appris la
conversion de Thumâma, ils l’avaient frappé, humilié, et avaient même
envoyé des hommes pour le tuer. Des voix s’étaient alors élevées pour
empêcher cet assassinat : « Malheureux ! Ne savez-vous pas qui il est ?
C’est Thumâma ibn Uthâl ! » Ce commerçant puissant avait fait fortune
dans le négoce des denrées alimentaires, or les Mecquois dépendaient
économiquement de la région de Yamâma qui était en quelque sorte le
grenier de La Mecque (rîf Makka). Ils n’avaient donc pas intérêt à créer un
incident avec les Banû Hanîfa. Thumâma avait fini par rentrer chez lui
indemne mais, en représailles, avait juré de ne plus fournir La Mecque :
« Je ne vous enverrai plus le moindre grain de blé jusqu’à ce que
Muhammad m’y autorise », avait-il déclaré. Cet embargo économique avait
eu des répercussions catastrophiques. La famine qui s’annonçait avait mis
les Mecquois dans l’obligation de convaincre leur ennemi Muhammad
d’intervenir auprès de Thumâma : « Nous sommes ta famille, après tout !
lui ont-ils écrit. Tu ne vas tout de même pas permettre qu’on nous laisse
mourir de faim ! » Muhammad avait aussitôt envoyé une missive à
Thumâma pour lui demander de lever l’embargo 5. Il est fort probable que
cet embargo ait été décisif dans la capitulation de La Mecque au mois de
Ramadan de l’an VIII (janvier 630), ce qui expliquerait pourquoi le récit
officiel a marginalisé le rôle de Thumâma : si la prise de la ville s’est faite
sans le recours aux armes, elle a bel et bien été précédée d’une guerre
économique dont Thumâma a été le principal acteur.
Si le Prophète a beaucoup gagné à la conversion de Thumâma, ce
dernier n’était pas le seul puissant Hanifite dont il avait cherché le soutien.
Hawdha ibn ‘Alî vivait avec les membres de sa tribu dans la vallée agricole
de Yamâma. Originaire du bourg de Qurrân 6, dont les habitants étaient
réputés pour leur éloquence, il était l’orateur des Banû Hanîfa. La noblesse
de ses origines, sa sagesse, la finesse de son verbe, sa beauté et son
élégance lui valaient l’admiration et la considération de tous, les Arabes
comme les Perses. L’empereur sassanide Khosrow II (Chosroès en grec,
Kisrâ en arabe) le tenait en grande estime et le couvrait de cadeaux. Tabarî 7
dit qu’il lui a un jour offert un turban serti de pierres précieuses que tout le
monde a pris pour une couronne, ce qui a valu à Hawdha le titre de roi (Dhû
l-Tâj, « le couronné »). D’après Balâdhurî 8, au début de l’an VII de
l’Hégire (juin 628), Muhammad a adressé à Hawdha une lettre l’invitant à
se convertir à l’islam, comme il l’avait fait avec les empereurs de la région,
d’Héraclius à Khosrow en passant par le Négus d’Éthiopie, preuve qu’il le
considérait comme de même rang que ces derniers. Hawdha lui avait fait
répondre : « Ce à quoi tu m’invites est admirable, mais il faut que tu saches
que je jouis d’un grand prestige parmi les Arabes, qui me craignent et me
respectent. Donne-moi une part de ton pouvoir et je te suivrai. » Le fait que
son puissant protecteur, l’Empire perse, montrât déjà à l’époque des signes
de déliquescence n’était sans doute pas étranger à sa bonne disposition
envers de nouvelles alliances. Selon une autre version, Hawdha, qui était
chrétien, aurait répondu : « S’il me lègue le pouvoir après lui j’irai vers lui,
je me convertirai à l’islam et je le soutiendrai. Sinon, j’irai lui faire la
guerre. » Avant de rentrer à Médine, Salît ibn ‘Amrû al-‘Amirî, le messager
du Prophète auprès de Hawdha, s’est vu confier de somptueux vêtements de
brocart brodés d’or, mais ce cadeau luxueux n’avait pas apaisé la colère du
Prophète qui, en prenant connaissance de la réponse du puissant Hanifite,
s’était écrié : « Même s’il me demandait un caillou, je ne le lui donnerais
pas ! Qu’il périsse, lui et son pouvoir 9 ! » Après cet unique échange
épistolaire, il n’y avait plus eu de contact entre Muhammad et Hawdha, car
ce dernier était mort peu de temps après, en l’an VIII (629-630) selon
Ziriklî 10.
L’année suivante, lors de la fameuse « année des délégations », les Banû
Hanîfa ont cependant envoyé, à l’instar de nombreuses autres tribus, une
délégation à Médine pour faire allégeance à Muhammad 11. Dans la mesure
où celle-ci était présidée par Sulmî ibn Handhala, un cousin de Hawdha, on
peut présumer que ce dernier en avait donné l’ordre avant sa disparition.
Muhammad n’a pas hésité à se saisir de cette seconde chance pour créer des
liens avec cette puissante tribu. Parmi les dix membres de la délégation se
trouvaient trois hommes appelés à jouer par la suite un rôle majeur : al-
Mujjâ‘a ibn Murâra, al-Rajjâl ibn ‘Unfuwwa et le fameux Musaylima ibn
Habîb.
Musaylima et Muhammad se seraient-ils donc rencontrés à Médine ? À
cette question cruciale, la Tradition apporte deux réponses différentes : une
version veut que Musaylima ait vu le Prophète 12, l’autre qu’il soit resté à
l’extérieur de Médine. Musaylima aurait dit aux autres membres de la
délégation : « Je ne vais pas venir avec vous. Je reste ici aux portes de la
ville. Si Muhammad vous demande pourquoi vous n’êtes que neuf au lieu
des dix personnes annoncées, dites-lui que le dixième est resté dehors pour
garder la caravane 13. » De fait, le Prophète aurait posé cette question et, en
entendant la réponse dictée par Musaylima, aurait déclaré : « Cet homme
resté dehors est le meilleur d’entre vous ! » Une vieille maxime arabe dit en
effet que « le meilleur d’entre les hommes qui voyagent ensemble se met au
service des autres ». En entendant les propos rapportés de Muhammad,
Musaylima se serait exclamé : « Voyez par vous-mêmes ! Il vient confirmer
mon grand mérite ! » Certaines sources affirment par ailleurs que
Musaylima était déjà venu auparavant discrètement à Médine et y avait
entendu prêcher le Prophète 14.
Quand Muhammad avait invité les Banû Hanîfa à adopter l’islam en
leur exposant les fondements de la nouvelle religion, un des membres de la
délégation s’était montré particulièrement réceptif : al-Rajjâl ibn
‘Unfuwwa, également prénommé Nahâr al-Rajjâl. Il s’était immédiatement
converti et avait fait preuve d’une application et d’une piété exemplaires : il
aurait appris par cœur la sourate al-Baqara (« La Génisse », la plus longue
sourate du Coran) ainsi que tous les préceptes de l’islam en un temps
record. Le Prophète, admiratif, l’avait alors chargé de convertir les Banû
Hanîfa à son retour à Yamâma. En rentrant chez eux, les membres de la
délégation avaient parlé à leurs contribules des préceptes de l’islam, mais
les Banû Hanîfa les avaient trouvés trop rigoureux. C’est alors que
Musaylima leur avait dit : « Je suis prophète tout comme Muhammad ; il a
mission prophétique sur la moitié de la terre, et moi, sur l’autre moitié. Lui
reçoit ses révélations de Gabriel et moi, de Michael. Mes compagnons de
voyage sont témoins, il a lui-même reconnu mon mérite. Je vais alléger ces
obligations ! Vous verrez combien ma doctrine est plus facile. »
Selon Ibn Hishâm 15, Musaylima aurait notamment réduit le nombre de
prières et rendu licites le vin et la fornication. Cet allègement doctrinal avait
beaucoup plu aux Banû Hanîfa, qui avaient massivement suivi leur
prophète. Le succès de Musaylima s’était également nourri des rivalités
tribales. D’aucuns disaient ainsi : « Quand bien même Musaylima serait
menteur et Muhammad sincère, nous préférons suivre un imposteur de
Rabî‘a plutôt qu’un prophète authentique de Mudhar 16 ! » Rabî‘a et Mudhar
sont, en effet, les deux grandes confédérations de tribus des Arabes du
Nord : les Banû Hanîfa, on l’aura compris, appartiennent à la première et
Quraysh à la seconde.
Rapidement, Musaylima était devenu un très sérieux concurrent du
maître de Médine, qu’il imitait en tous points : il s’était mis à réciter devant
ses adeptes des versets en prose rimée qui pastichaient les révélations
transmises par Muhammad et s’était même attaché les services d’un
muezzin personnel du nom de ‘Abd-Allâh ibn al-Nawâha. Même al-Rajjâl
ibn ‘Unfuwwa, musulman exemplaire lors de son séjour à Médine, avait fait
volte-face et apostasié. C’est lui, dit-on, qui aurait encouragé Musaylima à
suivre l’exemple de Muhammad et à se constituer une armée pour étendre
son autorité.
Al-Rajjâl ibn ‘Unfuwwa avait conseillé à Musaylima d’adresser, vers la
fin de l’an X (début 632), une lettre menaçante à Muhammad pour lui
proposer un partage équitable du territoire arabe : « De Musaylima, al-
Rahmân de Yamâma, à Muhammad ibn ‘Abd-Allâh, messager de Dieu dans
la tribu de Quraysh. Je suis ton associé dans la prophétie : à moi donc la
moitié de la terre, à toi l’autre moitié. Mais vous autres Qurayshites, vous
n’aimez pas partager… » En la lisant, Muhammad avait demandé aux deux
messagers : « Qu’en dites-vous ?
– Musaylima a raison, avaient-ils répondu, tu exerces le pouvoir sur la
moitié de la terre, et lui sur l’autre moitié. » Très irrité par leur réponse,
Muhammad s’était écrié : « La coutume m’interdit de tuer les émissaires ;
sinon, je vous aurais tous les deux mis à mort ! » Il avait ensuite envoyé une
réponse écrite à Musaylima : « De Muhammad, envoyé d’Allâh, à
Musaylima l’imposteur. Salutations à ceux qui ont suivi le droit chemin ; or,
la terre appartient à Allâh. Il en donne la possession à qui il veut. La
récompense finale sera accordée aux vertueux 17. » Au moment où il avait
reçu cette lettre, Muhammad avait en outre appris l’émergence d’un autre
« faux prophète » au Yémen, du nom d’Aswad al-‘Ansî, comme on le verra
plus loin. Le succès de ces deux « imposteurs » préoccupait tellement
Muhammad qu’il en faisait des cauchemars 18.
Toutefois, cette concurrence religieuse entre prophètes rivaux ne doit
pas dissimuler les enjeux géopolitiques qui se cachent derrière le
phénomène Musaylima. La mort du puissant Hawdha ibn ‘Alî, roi de
Yamâma, avait créé une vacance du pouvoir qui avait permis à Musaylima
de s’autoproclamer chef des Banû Hanîfa sur la base de sa vocation de
prophète. En réalité, celle-ci n’était sans doute que l’habillage religieux
d’un grand projet politique : créer, dans la riche province de Yamâma, un
État indépendant tant de la Perse déclinante que de Médine et qui
contrôlerait la route commerciale entre l’Irak et le Yémen. Ibn ‘Unfuwwa,
dont l’influence sur Musaylima était considérable, était probablement
l’architecte de ce projet. Il l’a beaucoup encouragé à établir un système
politique symboliquement fort centré sur une religion et un prophète, sur le
modèle de Médine. Il fallait pour cela jeter les bases d’une organisation
religieuse et liturgique qui auréolerait de sacralité l’autorité politique
naissante c. La parfaite connaissance de l’islam qu’Ibn ‘Unfuwwa a acquise
lors de son bref séjour dans la ville du Prophète lui a permis de conseiller
efficacement Musaylima dans ce sens. Son apprentissage accéléré dans la
proximité immédiate de Muhammad a été pour lui l’occasion d’observer la
« cuisine interne » de la religion et d’en voler les « secrets de fabrication ».
Il se serait en somme livré à de l’espionnage religieux, comme on parle
aujourd’hui d’espionnage industriel. On comprend mieux dès lors pourquoi
les rédacteurs de la Tradition n’hésitent pas à affirmer que l’apostasie d’Ibn
‘Unfuwwa a été plus néfaste à l’islam que l’imposture de Musaylima 19.
Le contexte était d’autant plus favorable à ce dernier que de nombreux
membres de la tribu des Banû Hanîfa étaient vraisemblablement chrétiens et
donc déjà initiés au monothéisme. Lui-même a sans doute été influencé par
le christianisme. La mort de Muhammad l’année suivante a semblé être une
aubaine pour lui. Grisé par la disparition de son rival, il a déclaré à ses
adeptes : « Gabriel m’est apparu et m’a annoncé que désormais Dieu me
confie la mission prophétique sur toute la terre. » Musaylima est désormais
au faîte de sa gloire, suivi par des milliers d’adeptes.
Quand il arrive au pouvoir, Abû Bakr hérite donc d’une situation
extrêmement périlleuse et Musaylima constitue l’épicentre de la plus grave
menace qui pèse sur le jeune État islamique. La guerre que le calife décide
de lui déclarer n’est pas une guerre d’« apostasie » – Musaylima et la
majorité des Banû Hanîfa ne se sont jamais convertis à l’islam – mais une
véritable guerre de domination territoriale.

Entre-temps, la prophétesse Sajâh avait donc délaissé les Banû Tamîm


et décidé d’aller chercher des renforts ailleurs : justement chez
20
Musaylima . Dès son arrivée à Yamâma, elle campe à Hajar. Sa venue
contrarie Musaylima, qui a déjà de nombreux soucis : on lui a appris qu’une
attaque de l’armée musulmane était probablement imminente. L’arrivée de
Sajâh dans son territoire le préoccupe d’autant plus qu’il ne parvient pas à
en cerner les raisons. Il décide alors de prendre les devants et d’aller à sa
rencontre pour sonder ses intentions. Première erreur de sa part : les armées
musulmanes qui observent de loin ses mouvements en déduisent que cette
rencontre était prévue et que les deux « faux prophètes » sont déjà alliés.
Escorté de quarante hommes, Musaylima fait dresser sa grande tente non
loin du camp de Sajâh et l’y reçoit. Il s’installe face à elle et lui dit : « La
fonction prophétique sur cette terre était partagée entre Muhammad et moi.
Quand il est mort, Gabriel est venu me voir pour me confier l’exercice de
cette fonction sur toute la terre. J’ai cependant décidé de te céder la part de
Quraysh que Muhammad détenait. Ainsi donc, la moitié de la terre sera à
toi, et l’autre moitié à moi. » Sajâh sourit de satisfaction, agréablement
surprise par les propos de Musaylima. « Ta grande renommée en tant que
prophète, lui dit-elle, est parvenue jusqu’à moi. Parle-moi, je te prie, des
révélations que tu reçois. »
Musaylima commence à scander des versets qui sont un pastiche du
Coran ; Wâqidî 21 rapporte ainsi une scène où Musaylima déclame devant
Sajâh une paraphrase de la sourate coranique 90, al-Balad (« La Cité »)
dont il reprend le premier verset (« Non ! Je jure par cette Cité ») avant
d’en donner une autre suite en prose rimée. Sajâh est ravie. Décidément, ce
Musaylima lui plaît beaucoup. Il demande à Sajâh : « Dis-moi, as-tu reçu
quelque révélation me concernant ? » et celle-ci répond en souriant : « Est-il
décent que les femmes commencent par parler de leurs révélations ? C’est à
toi de me parler des tiennes. » Affichant un rictus lubrique, Musaylima se
lève et s’assoit à proximité de Sajâh : « Ne vois-tu pas comment ton
Seigneur fait avec la femme enceinte, dont il fait sortir d’entre le péritoine
et les viscères un être vivant ? » Sajâh regarde langoureusement
Musaylima : « Fort intéressant ! Et qu’a-t-il révélé d’autre ? » Il éclate de
rire : « Il m’a également révélé que Dieu a créé les vagins des femmes et a
fait des hommes leurs maris… » Sajâh est très amusée : « J’atteste que tu es
prophète ! », minaude-t-elle. Musaylima, satisfait du succès de sa séduction,
abat son jeu : « Veux-tu m’épouser ? Je suis prophète, et tu es prophétesse.
Nous sommes faits l’un pour l’autre. Mes adeptes et les tiens s’uniront, et
nous soumettrons tous les Arabes à notre autorité.
– L’idée ne me déplaît pas du tout », répond Sajâh.
La Tradition rapporte ensuite leurs échanges érotiques lors desquels ils
s’adressent des propos particulièrement salaces, mais toujours en vers et en
prose rimée. S’excusant auprès du lecteur pour leur obscénité, de nombreux
auteurs, comme Tabarî et Wâqidî, en citent néanmoins quelques morceaux
choisis. Musaylima parle ainsi à Sajâh : « Lève-toi pour la fornication, la
couche est prête : si tu veux je te prends dans tous les endroits et dans toutes
les positions. » Sajâh éclate de rire : « Dans toutes les positions et dans tous
les endroits ? Je te trouve bien inspiré ! »
Après la consommation de leur union, Sajâh demeure auprès de
Musaylima trois jours puis retourne dans le camp de sa tribu. Elle informe
ses adeptes de son mariage. On la questionne : « Qu’est-ce qu’il t’a offert
en guise de don nuptial ?
– Je n’ai rien eu », répond-elle. Ses adeptes sont scandalisés : « Mais il
n’est pas décent qu’une femme de ton rang ne reçoive rien en don
nuptial ! » Elle revient alors vers Musaylima qui, déjà rentré dans sa
forteresse, ne prend pas la peine de descendre et s’adresse à elle du haut du
rempart : « Que fais-tu ici ?
– Je viens te réclamer mon don nuptial.
– Va informer ta tribu que Musaylima leur accorde l’exemption de deux
prières sur les cinq que Muhammad a prescrites, celle de l’aurore et celle du
coucher. » Tabarî rapporte que, depuis ce jour, dans le désert arabe,
plusieurs tribus continuent de ne pas accomplir ces deux prières. Ibn Kathîr
relate pour sa part que le cadeau nuptial a consisté en la levée des interdits
sur le vin et la fornication.
Après avoir neutralisé la menace que représentait Sajâh et jugeant
dorénavant sa présence encombrante en raison de la pression exercée par les
armées califales, Musaylima lui conseille de rentrer chez elle. Pour la
convaincre, il consent à lui verser en dédommagement la moitié des revenus
des produits agricoles de la province de Yamâma, avec un premier
versement immédiat et un second plus tard. Sajâh laisse à Yamâma trois
représentants (Hudhayl, ‘Aqqa et Ziyâd) pour percevoir la deuxième
tranche, qui ne pourra jamais être versée. Sajâh retourne donc chez les
siens, la tribu des Taghlib, à Bassora, avant l’arrivée des musulmans à
Yamâma. Elle y demeurera jusqu’en 661, quand Mu‘âwiya la fera expulser.
On raconte qu’elle se serait convertie à l’islam avant de mourir.
Pour Musaylima, le répit est de courte durée. Les dernières nouvelles
sont très mauvaises : l’armée de Khâlid s’approche à grands pas. L’un des
épisodes les plus sanglants du premier califat est sur le point de se jouer.

Quoiqu’il n’ait nulle intention d’attaquer Médine, Musaylima inquiète


les musulmans du fait de son influence grandissante sur le vaste et
stratégique territoire de Yamâma. Abû Bakr en est bien conscient et
acquiesce en silence quand ses amis viennent l’implorer de mettre le maître
de Yamâma hors d’état de nuire. Il est déterminé mais soucieux : le combat
s’annonce rude contre l’armée de Musaylima, composée de milliers
d’hommes – quarante mille selon Tabarî 22.
Quand ses troupes étaient stationnées à Dhû l-Qassa, Abû Bakr avait
envoyé ‘Ikrima ibn Abî Jahl, un cousin de Khâlid, en éclaireur à Yamâma
puis avait dépêché Shurahbîl ibn Hasana en renfort. Mais ‘Ikrima, d’après
Ibn Kathîr, avait lancé l’assaut sans attendre : il voulait récolter seul les
honneurs 23. Son armée est taillée en pièces et Abû Bakr, furieux, lui écrit
pour lui reprocher vertement sa précipitation 24. Il lui ordonne de quitter
immédiatement Yamâma et de se diriger d’abord vers Oman pour renforcer
les troupes musulmanes stationnées là-bas, puis vers le Yémen et
l’Hadramaout pour venir en aide à Muhâjir ibn Abî Umayya, qui est un
autre de ses cousins.
Le calife est désormais persuadé que seul Khâlid ibn al-Walîd, le
vainqueur de Tulayha, est capable d’affronter le puissant Musaylima, même
si cette mission ne figurait pas sur la feuille de route qu’il lui avait remise à
Dhû l-Qassa. Quand il le convoque à Médine suite au scandale Mâlik ibn
Nuwayra, ce n’est pas pour le limoger, ni même pour le réprimander, mais
en réalité pour lui confier cette nouvelle mission. « C’est toi qui iras
combattre Musaylima ! C’est notre pire ennemi. Il doit disparaître ! »,
décrète le calife avec fermeté. Même si le général est éclaboussé par ledit
scandale, le calife a besoin de lui ; et on comprend dès lors pourquoi il a
refusé de le limoger malgré la demande pressante de ‘Umar et lui a même
pardonné sans sourciller. En couvrant ses agissements odieux, le calife
s’expose à de violentes critiques mais, par pragmatisme politique, il sait que
Khâlid est bien le seul homme intransigeant sur lequel il puisse compter.
Conformément à ces nouvelles instructions, le général lève donc le
camp en direction de Yamâma. Son armée est considérable : en plus des
Émigrants et des Ansârs, il a maintenant sous son commandement des
escadrons venus des tribus vaincues et soumises. Sous ses drapeaux, treize
mille hommes en tout sont enrôlés. Sur son chemin vers Yamâma, il se livre
à toutes sortes de razzias et extermine des « apostats » de la pire des
manières.
Quand les Banû Hanîfa apprennent l’approche de l’armée de Khâlid,
nous dit Wâqidî 25, ils demandent conseil à Thumâma ibn Uthâl, premier
converti de la tribu et opposant de Musaylima. Celui-ci les prévient qu’ils
ont tort de se battre pour un imposteur et les informe de sa décision d’aller
de ce pas à la rencontre de Khâlid pour lui proposer la paix afin de
préserver sa vie, sa famille et son argent. Un grand nombre des Banû Hanîfa
sortent avec Thumâma au milieu de la nuit et demandent la paix à Khâlid
qui la leur accorde ; mais, pour des raisons obscures, Thumâma ne prendra
pas pour autant part à la bataille de Yamâma aux côtés des armées califales.
Dès leur arrivée, ces dernières campent au niveau de l’un des oueds de
la région et Khâlid envoie un corps de troupe de deux cents hommes en
mission de reconnaissance : « Avancez sur cette terre et rapportez-moi tout
ce que vous pouvez rapporter ! » Sur le chemin, le bataillon croise le
chemin de Mujjâ‘a ibn Murâra, l’un des seigneurs des Banû Hanîfa qui
avait fait partie de la délégation ayant rencontré le Prophète à Médine. Lui
et la vingtaine d’hommes qui l’accompagnent sont capturés par l’escadron
de musulmans. On les emmène enchaînés devant Khâlid qui leur demande
aussitôt : « Que pensez-vous de votre ami Musaylima ?
– On dit qu’il est l’associé de Muhammad ibn ‘Abd-Allâh dans la
prophétie », s’entend-il répondre. Mujjâ’a, plus prudent, oppose qu’il n’est
pas de cet avis : il explique que lui et son ami Sâriya ibn ‘Âmir croient en
Muhammad, qu’il a déjà rencontré à Médine ; il jure qu’il n’a pas apostasié
mais qu’il est obligé de transiger avec Musaylima parce qu’il a peur de lui.
Le général dit à ces deux-là de se mettre de côté, à l’écart des
« mécréants », puis avance vers les autres captifs et leur tranche la tête d’un
coup sec. Mujjâ‘a est terrorisé. Persuadé que ce sera bientôt son tour, il
supplie Khâlid d’une voix tremblante : « Ô Émir ! Pourquoi t’es-tu précipité
de tuer ces gens ? Je jure par Allâh que tu es terrifiant ! Je suis toujours
musulman : ce à quoi je croyais hier, j’y crois encore aujourd’hui. Si un
imposteur s’est imposé à nous, que veux-tu qu’on y fasse ? Pourquoi
confonds-tu l’innocent et le coupable ? Allâh dit dans le Coran : “Nul
homme ne portera le fardeau d’un autre” (35 : 18). » Sâriya renchérit en
disant à Khâlid sur le même ton implorant : « Il a raison. Ne nous punis pas
parce que d’autres sont fautifs. Je suis moi aussi musulman. S’il te plaît, ne
nous tue pas ! Nous redoutons ton sabre. Et puis, nous pouvons t’être d’un
grand secours dans ta guerre contre Musaylima. Mujjâ‘a qui est devant toi
est un seigneur influent à Yamâma. Épargne-le ; il te sera très utile. »
Khâlid réfléchit un court instant et accorde sa grâce aux deux hommes.
Toutefois, il décide de les retenir comme « otages », selon le mot de
Tabarî 26, en attendant de voir comment va évoluer la situation. Il a
notamment l’intention d’exploiter la ruse de Mujjâ‘a. D’ici là, il le charge
de chaînes et le garde captif dans sa tente auprès de sa nouvelle épouse :
Umm Tamîm, la veuve de Mâlik.
Quand Musaylima apprend la nouvelle de la venue de Khâlid dans son
territoire, il organise son armée, qu’il fait camper à ‘Aqrabâ’ d dans les
marches de Yamâma, et en confie le commandement à deux de ses
hommes : Muhakkam ibn Tufayl et Nahâr al-Rajjâl ibn ‘Unfuwwa ; ce
dernier aussi faisait partie de la délégation à Médine. L’armée califale qui
avance compte dans ses rangs de prestigieux Compagnons, tels Zayd le
frère de ‘Umar 27, ‘Abd al-Rahmân le fils d’Abû Bakr, Thâbit ibn Qays,
Sâlim l’affranchi d’Abû Hudhayfâ et Ussâma ibn Zayd, qui l’a rejointe
entre-temps. D’après Ibn Hishâm, des femmes figurent aussi parmi les
combattants, telles Nusayba bint Ka‘b, des Khazraj, qui a soutenu
Muhammad dès le début de sa prédication et dont le fils Habîb ibn Zayd a
été démembré par Musaylima du vivant du Prophète dans d’étranges
circonstances que la Tradition expose d’une manière laconique. C’est pour
venger la mort de son fils que Nusayba, accompagnée de son deuxième fils
‘Abd-Allâh ibn Zayd, tient à prendre part à la guerre contre l’« imposteur ».
Les deux armées rivales sont maintenant déployées dans la région de
‘Aqrabâ’ et prêtes pour le combat. L’affrontement est imminent. Selon Ibn
Kathîr 28, la bataille de Yamâma commence à la fin de l’an XI de l’Hégire
pour s’achever au début de l’an XII, soit en décembre 632 ; Diyâr Bakrî 29
affirme en revanche qu’elle a lieu bien plus tard, au mois de Rabî‘ I de
l’an XII, soit en mai 633 e. Avant d’ouvrir les hostilités, les deux armées
s’observent de loin pendant une journée. Le lendemain, Khâlid décide de
déclencher l’assaut. À sa droite, il place Zayd ibn al-Khattâb, le frère de
‘Umar ; à sa gauche, Ussâma ibn Zayd. Face à eux, les soldats de
Musaylima dégainent leurs sabres. La bataille est lancée ; elle s’avère
particulièrement sanglante. Rapidement, la violence revêt une dimension
inouïe : pour le premier jour des combats, Wâqidî 30 parle de trois cents
morts parmi les musulmans et du double parmi les soldats de Musaylima.
On dit qu’al-Rajjâl ibn ‘Unfuwwa est tué ce jour-là par Zayd ibn al-Khattâb
et que Muhakkam ibn Tufayl est mis à mort par ‘Abd al-Rahmân, le fils du
calife.
Le soir, les deux adversaires marquent une trêve.
Le lendemain, les combats reprennent, encore plus violents que ceux de
la veille. Les soldats de Musaylima lancent un assaut impitoyable sur les
musulmans et font de nombreuses victimes 31, dont Zayd ibn al-Khattâb, le
frère de ‘Umar. Pour échapper au massacre, de nombreux soldats
musulmans s’enfuient à toutes jambes. C’est la déroute ! La charge donnée
par les soldats de Musaylima est si importante qu’ils pénètrent dans le camp
adverse et parviennent jusqu’à la tente de Khâlid ibn al-Walîd, qu’ils
investissent. Ils y découvrent Mujjâ‘a enchaîné tandis qu’à ses côtés se tient
Umm Tamîm, la veuve de Mâlik qui, recroquevillée, tremble toujours de
peur. Les hommes de Musaylima se précipitent immédiatement sur elle.
Elle se cache derrière Mujjâ‘a qui la couvre de son manteau ; il repousse les
hommes de Musaylima en criant : « Laissez-la tranquille ! C’est une femme
honorable ! Honte à vous ! Vous délaissez les hommes pour venir vous en
prendre à une femme ? Sortez d’ici ! Allez combattre les hommes ! » Les
assaillants baissent la tête et sortent de la tente de Khâlid sur la pointe des
pieds.
Ce dernier, sur le champ de bataille, constate que ses soldats se sont
dispersés et qu’il se retrouve quasiment seul face à l’armée adverse. Il prend
peur et commence à apostropher ses hommes en hurlant : « Malheur à vous,
récitateurs du Coran ! Ne craignez-vous donc plus la colère de Dieu et le
châtiment de l’enfer ? Malheur à vous, gens de l’islam ! » L’affaire est
désespérée. Seul un petit nombre de musulmans se résout à rejoindre
Khâlid. Refusant de battre en retraite, le général monte à cheval et dit à
Sâlim, l’affranchi d’Abû Hudhayfâ, de reprendre l’étendard des Émigrants
et d’avancer à ses côtés. En voyant l’attitude téméraire de leur chef, les
soldats musulmans sortent de leurs cachettes les uns après les autres et se
rassemblent autour de lui. Khâlid, pour galvaniser ses hommes, continue de
les haranguer : « Ô Émigrants ! Ô Ansârs ! Quel est ce mauvais esprit qui
vous a possédés subitement ? Vous vous enfuyez dès que votre ennemi se
montre ? Quand bien même vous n’auriez plus la foi en l’islam, battez-vous
au moins pour votre honneur ! » Les paroles de Khâlid font le plus grand
effet sur ses troupes. Ils ne vont pas abandonner. Plus rien ne va les arrêter.
Alors la bataille reprend de plus belle. La violence atteint son
paroxysme. La Tradition décrit avec beaucoup de détails l’atrocité du
combat. Les descriptions se focalisent notamment sur Abû Dujâna, dont
l’action sur le champ de bataille est particulièrement féroce 32. On dit que,
d’un seul coup de sabre, il coupe en deux un seigneur des Banû Hanîfa ; il
mutile des jambes et tranche de nombreuses têtes. Dans une scène rapportée
par Tabarî 33, on voit encore Abû Dujâna prendre son adversaire dans ses
bras et l’égorger en criant à tue-tête : « Ô gens de l’islam ! Venez à moi !
Venez à moi ! » On accourt vers lui et on lance un assaut impitoyable contre
l’armée de Musaylima. Thâbit ibn Qays ibn Shammâs, l’orateur des Ansârs,
est présent, déclamant des vers épiques pour encourager les troupes.
Soudain, on n’entend plus sa voix. On se retourne vers lui : le voici à terre,
baignant dans une mare de sang. Un soldat de Musaylima vient de le faire
taire à jamais.
Malgré leur acharnement au combat, les musulmans continuent de subir
une pénible déconfiture. Les Banû Hanîfa sont coriaces et les pertes
humaines du côté musulman sont considérables. On dit que même le
téméraire Khâlid a craint pour sa vie ce jour-là. Débordé par la situation, il
ordonne à ses soldats une retraite stratégique en attendant d’y voir plus
clair. Les musulmans passent la soirée à compter leurs victimes. Le bilan est
lourd, très lourd. Des morts par centaines, parmi lesquels certains des plus
illustres Compagnons du Prophète : Zayd le frère de ‘Umar, mais aussi
Sâlim l’affranchi d’Abû Hudhayfa, Thâbit ibn Qays ainsi qu’un grand
nombre de Compagnons qui connaissaient le Coran par cœur. Nusayba, elle
aussi présente sur le champ de bataille, est grièvement blessée. Devant
l’ampleur du désastre, Khâlid n’a guère le choix. Il doit jouer son va-tout en
tentant un ultime assaut. Le lendemain, il réunit ce qui reste de ses troupes
avant de rompre leurs rangs et d’assigner à chaque groupe un poste précis.
Lui-même, juché sur son cheval, se place au centre. Il dégaine son sabre et
le lève très haut puis charge le premier en criant Allâhu akbar ! Ses soldats,
derrière lui, reprennent à gorge déployée : Allâhu akbar ! avant de s’élancer
à leur tour et de charger l’armée adverse comme un seul homme.
Les soldats de Musaylima, croyant qu’ils ont gagné la bataille dès la
veille, ne sont pas préparés à cet assaut. Pris par surprise, ils se trouvent
rapidement dépassés par cette attaque inattendue. C’est la débandade dans
leurs rangs, d’autant que leurs têtes pensantes, al-Rajjâl et Muhakkam, ont
été tuées le premier jour des hostilités. Musaylima s’exclame : « Vite !
Réfugiez-vous dans le jardin ! » Ses soldats courent alors très vite en
direction d’un grand verger clôturé qu’on appelle Hadîqat al-Rahmân (le
Jardin d’al-Rahmân 34) : c’est là que Musaylima, son propriétaire, a établi
son quartier général.
Ses hommes se précipitent vers la porte et entrent dans ce clos dont les
murs sont très élevés. Ils en ferment le grand portail solide avant d’aller se
réunir autour de Musaylima. Le reste de l’armée se tient tout autour. Khâlid
ordonne à ses troupes de poursuivre leurs adversaires mais, arrivés devant
la porte du jardin, ils constatent qu’ils ne peuvent y pénétrer. Sur ordre de
leur général, ils continuent leur combat acharné contre leurs ennemis devant
ce portail. Les hommes de Musaylima se battent à corps perdu et tuent de
nombreux musulmans. Mais Khâlid n’abandonne pas. Combattant lui-
même, il élimine plusieurs de ses adversaires. Les musulmans ne
parviennent pas pour autant à entrer dans ce jardin qui leur paraît
imprenable.
C’est alors qu’un soldat musulman du nom d’al-Barâ’ ibn Mâlik entre
dans une transe inouïe et commence à hurler : « Jetez-moi dans le jardin !
Jetez-moi dans le jardin ! » Cet Ansarien est réputé pour son attitude
spectaculaire au combat : il entre dans un état second quand il est sur le
champ de bataille. Il faut être inconscient pour demander à être jeté par-
dessus le mur dans le jardin d’al-Rahmân, au milieu de ses ennemis !
Aussitôt, les soldats musulmans le hissent sur leurs bras et le balancent par-
dessus la clôture. Il bondit « comme un lion » et court au milieu du jardin
tel un forcené en urinant du sang, si vite que les hommes de Musaylima
n’arrivent pas à le capturer. Al-Barâ’ fonce vers la porte du clos et l’ouvre
pour laisser les musulmans entrer. Saisi enfin par ses adversaires, il est tout
de suite neutralisé et tué 35. Sans perdre une seconde, Khâlid, le premier,
pénètre à cheval dans le jardin, brandissant son sabre. Il est suivi de ses
soldats. Un homme de l’armée de Musaylima s’écrie : « Ô gens des Banû
Hanîfa ! Battez-vous jusqu’au bout et mourez dignement. Ce jardin est le
jardin de la Mort 36 ! » La bataille qui a lieu dans ce verger est un véritable
carnage. Les morts, dans les deux camps, s’entassent. Wâqidî 37 dit que, de
sang, la terre du jardin est devenue toute rouge. Tabarî 38 rapporte que sept
mille hommes y ont été égorgés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ce verger
sera désormais appelé par la Tradition Hadîqat al-Mawt (le jardin de la
Mort).
Dès qu’il voit que la porte du jardin est ouverte et que les musulmans
sont en train d’y pénétrer, Musaylima, qui se trouve dans un coin de
l’enclos, la bouche écumante, entre lui aussi dans une transe
impressionnante : preuve, selon Tabarî 39, qu’il est possédé par Satan. Il finit
par se ressaisir et monte sur son cheval pour continuer le combat, mais voit
que la terre du jardin est jonchée de cadavres. Son armée est défaite. Il ne
lui reste plus qu’à prendre la fuite et s’exfiltrer au plus vite de ce jardin : il
abandonne alors sa monture, se dissimule le visage avec la visière de son
casque et se dirige vers la porte. Wahshî, l’esclave abyssin qui, lors de la
bataille d’Uhud, avait tué Hamza, l’oncle du Prophète, s’y tient devant f. Il a
dans la main le javelot dont il s’est servi pour tuer Hamza. Lorsque
Musaylima s’approche de la porte, l’Ansarien ‘Abd-Allâh ibn Zayd
l’aperçoit et a un pressentiment : « C’est sans doute l’imposteur », se dit-il.
Il le rattrape et le frappe de son sabre. Musaylima s’effondre par terre. Le
coup que lui assène ibn Zayd ne l’atteint pas car il est protégé par sa
cuirasse. Il se relève et part en courant. L’Ansarien interpelle alors de loin
Wahshî : « Attrape-le ! C’est Musaylima ! » L’esclave abyssin lance son
javelot sur le fugitif et transperce son abdomen de part en part malgré la
cuirasse. Musaylima s’écroule, raide mort cette fois 40. « Finalement, j’aurai
tué le meilleur et le pire des hommes 41 », philosophe Wahshî.
Les Banû Hanîfa viennent de recevoir là le coup de grâce : pour les
musulmans, c’est la victoire. Escorté de quelques-uns de ses soldats, Khâlid
fait le tour du champ de bataille en marchant au milieu des cadavres. Il
demeure sur ses gardes car il pense que Musaylima est encore vivant ;
certes, on lui a annoncé sa mort, mais il veut pouvoir constater lui-même
son décès. Comme, dans les faits, il n’a jamais rencontré Musaylima ni
aucun homme des Banû Hanîfa, il fait mander Mujjâ‘a pour qu’il l’aide à
identifier les cadavres de ses adversaires. Mujjâ‘a est traîné, enchaîné, dans
le jardin de la Mort. Il montre à Khâlid le corps de Musaylima. Le général
musulman est surpris par sa frêle silhouette et son visage très pâle : il ne
pensait pas que cet homme charismatique qui avait réussi à fédérer autour
de lui des milliers d’adeptes pût être si menu. Il se tourne vers Mujjâ‘a et lui
lance : « Voilà ! Votre ami est fini ! Et c’est à cause de cet homme chétif
que vous avez subi tant de pertes ?
– Que Dieu te protège, ô émir !, répond Mujjâ‘a, qui fait des courbettes
devant Khâlid pour être sûr d’être épargné. Que Musaylima soit maudit ! Il
a porté malheur à toute la tribu des Banû Hanîfa ! »
Khâlid quitte le jardin de la Mort satisfait. La guerre est définitivement
gagnée. Mais l’hécatombe est d’une ampleur telle que les musulmans
n’arrivent pas à savourer leur victoire. Khâlid constate les lourdes pertes de
son armée : la Tradition parle de mille deux cents victimes dans les rangs
des musulmans, dont des dizaines de récitateurs du Coran, ainsi que des
Compagnons illustres du Prophète. Dans leur évocation du bilan de la
bataille, Tabarî et Ibn Kathîr donnent des chiffres faramineux et sans doute
exagérés : des centaines de morts du côté musulman et des milliers de morts
dans le camp des Banû Hanîfa.
Khâlid ordonne qu’on enterre rapidement les soldats musulmans : ils
sont inhumés avec leurs vêtements ensanglantés et sans qu’on fasse sur eux
la prière, la toilette mortuaire comme l’appel à la clémence divine étant
superflus pour ceux qui, morts en martyrs dans le jihâd pour Dieu, sont
accueillis directement au paradis. Les cadavres des adversaires, y compris
celui de Musaylima, sont jetés dans les puits voisins. Le général musulman
envoie une lettre à Abû Bakr pour l’informer de la victoire mais aussi pour
lui dresser le bilan des pertes humaines. Quand la nouvelle de la mort de
tant de musulmans parvient à Médine, les cris et les sanglots éclatent dans
toutes les maisons. Cette fois, la victoire a un goût amer. ‘Umar s’effondre
en apprenant la mort de son frère Zayd. Abû Bakr est dévasté. Il est certes
soulagé d’apprendre que son fils ‘Abd al-Rahmân est sain et sauf et qu’il a
même fait preuve d’héroïsme en tuant Muhakkim, le stratège de l’armée
adverse, mais cette vision de Médine pleurant ses morts lui évoque Fâtima.
« Voici certainement l’effet de sa malédiction ! Même notre victoire est
noyée dans les larmes ! »
Abû Bakr s’inquiète en particulier de la mort de tant de Compagnons
qui connaissaient par cœur le Coran et redoute la perte définitive de la
Révélation. ‘Umar suggère alors que l’on réunisse tout ce qui a été écrit des
versets sur des supports divers – omoplates de chameau, feuilles de
palmier, etc. – ainsi que tout ce que les autres Compagnons ont mémorisé
par cœur afin de collecter la Révélation coranique dans un mushaf (un
recueil). Au départ, sa proposition se heurte à la réticence d’Abû Bakr :
« Comment innover en cette matière, quand le Prophète ne l’a pas fait ? »,
se récrie-t-il. Mais ‘Umar finit par le convaincre. C’est alors qu’il convoque
Zayd ibn Thâbit et lui ordonne de composer ce premier mushaf 42. Zayd se
montre effrayé par le poids de la tâche qu’on vient de lui assigner : « Je
préférerais que tu me demandes de déplacer une montagne ! Ce serait plus
facile pour moi ! », lance-t-il au calife. Mais devant l’insistance d’Abû Bakr
et de ‘Umar, Zayd s’exécute et commence ce travail de collecte du Coran
« entre deux planches ». De nombreux rédacteurs de la Tradition 43 sont
formels : le Coran aurait été donc réuni non pas, comme on le répète à
l’envi, à l’initiative de ‘Uthmân, le troisième calife, mais dès le règne du
premier calife. Or cette compilation ne nous est pas parvenue. On nous dit
juste qu’elle a échu, après la mort d’Abû Bakr, à Hafsa, fille de ‘Umar et
épouse du Prophète, et on en perd ensuite à jamais la trace. Qu’est-il advenu
de ce premier Coran ? Pourquoi n’a-t-il pas été conservé ? Et si Abû Bakr a
déjà rassemblé les versets du Coran, pourquoi ses successeurs ont-ils
ressenti le besoin de procéder à de nouvelles collectes ?

À Yamâma, Khâlid, malgré la victoire, demeure préoccupé : la mort de


Musaylima a-t-elle définitivement neutralisé les Banû Hanîfa ? Il fait part
de ses doutes à Mujjâ‘a, qu’il retient toujours en otage car c’est un
informateur précieux : « Je crois que ce n’est pas terminé, lui suggère le
rusé Mujjâ‘a. Regarde la forteresse des Banû Hanîfa ; je suis sûr qu’elle est
encore remplie d’hommes armés qui te guettent du haut des remparts et qui
vont continuer la lutte avec ardeur. Sincèrement, auras-tu la force de les
affronter, toi qui as perdu tant d’hommes ? Je ne pense pas. Tes soldats sont
épuisés. Toi aussi, tu es épuisé. Je le vois bien ! Je te conseille de faire la
paix avec ma tribu. »
Perplexe, Khâlid regarde en direction des remparts de la forteresse :
« Dois-je courir le risque ? », se demande-t-il. Il sait qu’il n’a plus les
moyens de l’assiéger, encore moins de l’attaquer. Son armée est sortie
affaiblie de la bataille de Yamâma ; il y a eu trop de morts et les survivants
sont exténués et abattus. Lui-même est las de combattre. Il a besoin d’une
trêve. Il propose alors à Mujjâ‘a de se faire le négociateur d’un armistice
aux conditions suivantes : « Pour avoir la vie sauve, les habitants doivent
me donner la moitié de leurs biens. Ils doivent également m’accorder à titre
personnel un verger et une maison. » Il libère Mujjâ‘a de ses chaînes et
l’envoie transmettre ses conditions aux Banû Hanîfa. En pénétrant dans la
forteresse, Mujjâ‘a s’aperçoit qu’il ne s’y trouve quasiment plus aucun
soldat, juste une poignée d’hommes, des femmes, des enfants et des
vieillards. Lui vient alors une idée : il demande aux femmes de revêtir des
tenues de soldat, de porter l’armure et de se couvrir le visage avec la visière
des casques ; puis il les fait monter sur les murailles. De loin, Khâlid
aperçoit ces silhouettes dont les armures et les sabres luisent aux rayons du
soleil.
Quand Mujjâ‘a revient vers le camp de Khâlid, ce dernier lui dit : « Tu
avais raison. J’ai vu de loin beaucoup de soldats armés postés sur les
remparts. » Mujjâ‘a est satisfait : sa ruse fonctionne à merveille. « Ce que tu
vois là, ce n’est qu’une partie de l’armée. À l’intérieur se trouvent encore
plus de soldats. En fait, les nouvelles que je viens t’annoncer ne sont pas
bonnes. Ils n’acceptent pas les termes de ton armistice et me chargent de te
dire qu’ils sont prêts à se battre contre toi. À mon avis, si tu veux obtenir
l’armistice, tu dois revoir tes conditions à la baisse. Je te conseille de
prendre seulement le quart de leurs biens ; à ces conditions, ils accepteront
de signer le traité de paix. » Khâlid ne dissimule pas son désarroi. Sans trop
réfléchir, il dit à Mujjâ‘a : « J’accepte. Ils me donnent le quart de leurs biens
et on signe le traité de paix. Et n’oublie pas qu’ils doivent m’accorder la
maison et le verger que j’ai demandés. » Le Hanifite sourit. Son coup de
bluff a été payant !
Il court annoncer la bonne nouvelle aux membres de sa tribu. « J’ai
employé tous les moyens, leur dit-il, pour arracher à Khâlid un accord avec
le minimum de dégâts pour vous : il ne versera pas votre sang, ni ne réduira
en esclavage vos femmes et vos enfants. De plus, vous garderez les trois
quarts de vos biens ! C’est intéressant, non ? » La majorité des Banû Hanîfa
trouvent l’arrangement convenable ; toutefois des voix s’élèvent pour s’y
opposer. Un certain Salâma ibn ‘Umayr interpelle ainsi ses compatriotes :
« Ne capitulez pas ; notre forteresse est imprenable et nous avons des
provisions en grande quantité. Nous sommes en mesure de supporter un
siège.
– Malheureux ! lui rétorque Mujjâ‘a. Je ne permettrai pas que l’ombre
de ta mauvaise étoile s’étende sur notre peuple ! Ne trouves-tu pas que nous
avons suffisamment souffert ? Avec quels moyens vas-tu affronter les
musulmans ? Qui te reste-t-il pour combattre ? » La majorité des Banû
Hanîfa se range à l’opinion réaliste de Mujjâ‘a et rejette celle de Salâma.
Sept représentants des Banû Hanîfa quittent alors la forteresse pour
signer le traité de paix avec les musulmans selon les conditions suggérées et
transmises par Mujjâ‘a. Salâma accompagne la délégation, non par
conviction, mais parce qu’il nourrit un autre dessein : juste après la
signature de l’armistice, il tente d’assassiner Khâlid mais échoue. Neutralisé
in extremis, il prend la fuite, mais trouve la mort en tombant dans un puits.
Cette tentative d’assassinat, présentée par les Banû Hanîfa comme un acte
isolé, ne compromet pas l’application du traité de paix, pas plus que la
découverte par Khâlid de la ruse de Mujjâ‘a. En effet, au lendemain de la
signature de l’armistice, les portes de la forteresse des Banû Hanîfa
s’ouvrent. Khâlid y pénètre pour choisir la maison qu’il va s’attribuer. En
parcourant la ville, il réalise qu’il a été dupé : « Tu m’as trompé, s’écrie-t-il.
Il n’y a pas de soldats dans la forteresse !
– Tu ne m’as pas laissé le choix ! lui répond Mujjâ‘a. Je devais recourir
à la ruse pour sauver les miens de l’extermination ! Ils ont vécu tant de
malheurs et perdu tant d’hommes que je devais tout faire pour les sortir de
là. Ne me blâme pas. Et puis, vois le bon côté de la chose pour toi :
aujourd’hui, tu peux les compter parmi tes alliés. » Khâlid ne dit rien et
accepte de maintenir l’armistice malgré la tromperie. Après tout, lui-même
n’a plus la force de continuer le combat. Et puis, la paix peut parfois
s’avérer plus rentable que la guerre : conformément à l’accord signé, Khâlid
obtient le quart des biens de ses adversaires et pour lui-même la maison et
le verger qu’il a demandés.
A-t-il l’intention de se fixer définitivement à Yamâma, province dont il
a pu constater la prospérité ? Tout porte à le croire. Il réunit le considérable
butin composé essentiellement d’or, d’argent et de captives, le distribue à
ses soldats et en envoie le cinquième au calife. On dit qu’il expédie à
Médine de nombreuses captives hanifites, dont l’une sera donnée en cadeau
à ‘Alî ; elle donnera à ce dernier un fils, le célèbre Muhammad ibn al-
Hanafiyya, « le fils de la Hanifite 44 ».
Dans le camp musulman, la signature du traité de paix avec les Banû
Hanîfa fait beaucoup de mécontents. La décision de Khâlid est violemment
critiquée, surtout par les Ansârs. Ussayd ibn Hudhayr l’interpelle :
« Pourquoi as-tu accepté de signer ce traité de paix ?
– Mais on ne peut plus continuer à se battre ! répond le général. Nous
avons perdu trop d’hommes. Tu le vois bien : le combat nous a éreintés !
– Et il a aussi éreinté nos adversaires ! rétorque Ussayd.
– Soyons francs, lui dit Khâlid. Même ceux qui ont survécu sont soit
blessés soit découragés par la mort de tant d’hommes. Avec quelle armée
vais-je continuer le combat ?
– Je te le redis : dans le camp adverse c’est la même situation !
Ordonne-nous de poursuivre le combat ! Allâh nous accordera la victoire.
Et puis, leurs stratèges Musaylima, Muhakkim et al-Rajjâl ont été éliminés.
Il nous sera facile de venir à bout de ce qui reste. »
Tandis que les deux hommes discutent, un messager du calife arrive
dans le camp des musulmans. Maslama ibn Salâma ibn Waqsh est porteur
d’une lettre signée par Abû Bakr qu’il remet aussitôt à Khâlid. En lisant la
missive, le visage du général se crispe. La consigne du calife est claire : il
ordonne d’exterminer les Banû Hanîfa jusqu’au dernier. « Tu dois mettre à
mort tous les hommes d’âge adulte. » Il est fort probable qu’il ait donné cet
ordre sous la pression des familles des victimes pour venger la mort des
musulmans tombés à Yamâma.
Ussayd s’empare de la lettre du calife et la lit à son tour. « Voilà !
confirme-t-il à Khâlid, le calife lui-même t’ordonne de continuer le combat
et d’exterminer les Banû Hanîfa ! » Les Ansârs présents ajoutent
unanimement : « Les ordres du calife sont supérieurs aux tiens : donc, tu
dois obéir. » Khâlid est très embarrassé : il ne va tout de même pas rompre
le traité qu’il a lui-même signé. Il réplique à ses détracteurs : « Le calife ne
sait rien de la situation de notre armée. Il ne sait pas que nous sommes
faibles et épuisés. Je n’ai accepté cet armistice que dans le but de vous
protéger. La guerre vous a usés. De toute façon, c’est trop tard maintenant !
J’ai signé l’armistice avec les Banû Hanîfa et je ne peux pas me rétracter. Et
puis, ils se sont convertis à l’islam ; je n’ai plus aucune raison de continuer
à leur faire la guerre. » Ussayd n’épargne pas Khâlid et lui rétorque : « Ah
oui ? Tu oses dire cela ? Toi qui as tué Mâlik ibn Nuwayra alors qu’il était
musulman 45 ! » Khâlid n’ose pas répondre à la blessante et si pertinente
saillie d’Ussayd.
Il maintient cependant l’armistice, contre la volonté du calife et malgré
les protestations continues des Ansârs qui pensent sans doute à juste titre
que, si Khâlid refuse de rompre le traité de paix, c’est pour préserver les
privilèges personnels qu’il en a obtenus : la maison, le verger et bientôt une
nouvelle épouse. Leurs soupçons se voient confirmés quand ils apprennent
qu’il a l’intention de demander la main de la fille de Mujjâ‘a : il fait passer
ses intérêts avant ceux de son armée. La fille de Mujjâ‘a est une splendide
jeune femme ; voire, disent certains, la plus belle femme de Yamâma.
Khâlid, insatiable, estime qu’elle doit lui revenir comme part du butin. Son
père, Mujjâ‘a, hésite : « Patience ! Tu m’as brisé le dos et puis les gens
disent beaucoup de mal de toi.
– Tu n’as pas à t’en faire. C’est mon affaire ! Donne-moi ta fille ! »
Résigné, Mujjâ‘a accepte la demande. Le mariage est consommé sur-le-
champ g 46. Les musulmans sont scandalisés par le comportement de Khâlid,
si prompt à se marier, peu respectueux de l’hécatombe qui a frappé son
armée.
Ussayd ibn Hudhayr revient à Médine pour rapporter au calife l’attitude
indigne de Khâlid. Abû Bakr est furieux. Sa patience a des limites et
Khâlid, cette fois-ci, dépasse les bornes. Il a fermé les yeux sur le scandale
du meurtre d’Ibn Nuwayra et du viol de sa femme mais là, il ne peut plus se
taire. Il fait part de son exaspération à ‘Umar. « Tu as vu ? Décidément,
Khâlid ne pense qu’aux femmes et n’a cure de la mort de centaines de
musulmans. De plus, il s’allie par mariage à une tribu ennemie ! » ‘Umar,
qui est loin de le porter dans son cœur, ne rate pas une occasion de le
discréditer : « Ne te l’avais-je pas dit ? Cet homme va constamment nous
causer du souci avec son comportement scandaleux ! » Abû Bakr charge
Ussayd de revenir à Yamâma avec une lettre cinglante : « Ô Khâlid, fils
d’Umm Khâlid ! lui écrit-il. Comme ton cœur est vide (innaka la fârighu l-
qalbi) ! Tu recherches les plaisirs auprès des femmes alors qu’autour de ta
tente le sang répandu de centaines de musulmans n’a même pas encore
séché ! Tu t’es en outre laissé prendre à la ruse de Mujjâ‘a en signant un
traité de paix pour lequel tu ne m’as même pas consulté. Ton mariage avec
sa fille me rappelle ce que tu as fait subir à Mâlik ibn Nuwayra ! Maudis
sois-tu ! Tes actes odieux nuisent à la réputation de ton clan, les Banû
Makhzûm 47 ! »
En lisant la missive du calife, Khâlid s’esclaffe et dit : « Ah ! Je suis
certain que ce ne sont pas là les paroles d’Abû Bakr. C’est ‘Umar ibn al-
Khattâb qui a rédigé cette lettre. Je reconnais là son style et son écriture de
petit gaucher (u‘aysir). Je ne vais même pas daigner y répondre 48. » Malgré
la sévérité de ses remontrances, le calife maintient Khâlid à son poste mais
le somme dans cette même lettre de quitter sur-le-champ Yamâma pour
partir prestement vers l’Irak. Ce déplacement, qui n’était pas prévu dans la
feuille de route initiale à Dhû l-Qassa, résonne comme une mesure punitive,
destinée à recadrer le général et aussi à l’envoyer le plus loin possible de
Médine où il est devenu persona non grata. D’ailleurs, il n’y remettra plus
jamais les pieds.
Abû Bakr demande à Ussayd, son messager, de ne pas lâcher Khâlid
d’une semelle jusqu’à ce qu’il voie de ses propres yeux qu’il a bel et bien
quitté Yamâma en direction de l’Irak. Au moment de rédiger le blâme, Abû
Bakr, toujours incité par ‘Umar, a songé à lui signifier son limogeage mais
il s’est rétracté en se disant que Yamâma constituait malgré tout une victoire
importante. Il sait que c’est au courage et à la persévérance de Khâlid qu’il
doit ce succès. Son limogeage aurait certainement un effet délétère sur le
moral des autres généraux qu’il a envoyés combattre aux confins de
l’Arabie : au Bahrayn, à Oman et au Yémen.

Abû Bakr a donc envoyé des contingents aux quatre coins de l’Arabie.
Chacun de ses généraux s’est dirigé vers la région qui lui a été assignée.
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Al-‘Alâ’ ibn al-Hadhramî est chargé de soumettre le Bahrayn , soit la côte
orientale de la péninsule Arabique, où la situation politique est fort
complexe à cause d’une guerre civile qui oppose les deux principales tribus
de la région 49 : les ‘Abd al-Qays, restés musulmans après la mort du
Prophète et qui ont reconnu la légitimité d’Abû Bakr, et les Bakr ibn Wâ’il,
qui ont « apostasié » et refusé l’autorité de Médine. Al-‘Alâ’ ibn al-
Hadhramî a ainsi pour mission de venir en aide aux ‘Abd Qays musulmans
assiégés par leurs adversaires de la tribu des Bakr ibn Wâ’il.
Si le calife a choisi al-‘Alâ’, c’est parce qu’il connaît bien la région. En
l’an VIII (ou peut-être en l’an VI, année où le Prophète avait écrit aux
différents rois), il avait été mandaté par Muhammad pour inviter ses
habitants à se convertir à l’islam ou à payer la jizya 50. Il avait rencontré al-
Mundhir ibn Sâwî, un roitelet de la tribu des ‘Abd al-Qays 51 établi à al-
Hajar, principale cité du Bahrayn 52, qui avait accepté de se convertir.
Beaucoup d’Arabes l’avaient suivi, ainsi que quelques Perses. Les
nombreux juifs, chrétiens et zoroastriens de la région, qui avaient refusé de
se convertir, avaient cependant consenti à payer la jizya et le kharâj, l’impôt
foncier. Malgré le succès de sa mission, al-‘Alâ’ avait été limogé par le
Prophète pour des raisons qu’aucune source n’explique et c’est Abbân ibn
Sa‘îd ibn al-‘Âs ibn Umayya 53 qui avait été envoyé pour le remplacer
comme agent au Bahrayn (certaines sources 54 disent qu’al-‘Alâ’ serait resté
sur place et qu’Abbân aurait été envoyé en renfort comme second
percepteur).
La grande tribu des Bakr ibn Wâ’il, dirigée par un certain Hutam ibn
Zayd, n’avait pour sa part pas vraiment accepté l’accord passé entre
Mundhir ibn Sâwî et le Prophète et avait profité de la mort de Muhammad
et de l’arrivée d’Abû Bakr au pouvoir pour se soulever. Surpris par leur
rébellion, Abbân s’était vu contraint de fuir le Bahrayn et de rentrer à
Médine, où il avait retrouvé ses frères pour contester l’« élection » du
calife. C’est ainsi que le souverain local, Mundhir ibn Sâwî, s’était retrouvé
en conflit ouvert avec eux. La situation s’était envenimée davantage encore
avec sa mort, survenue peu de temps après celle de Muhammad. Les
membres de sa tribu, les ‘Abd al-Qays, qui ont maintenu leur conversion à
l’islam, se sont aussitôt retrouvés livrés à eux-mêmes face à la force
grandissante des Bakr ibn Wâ’il. Ils se sont alors donné un nouveau chef,
al-Jârûd ibn Mu‘allâ j, alias Bishr ibn ‘Amr al-‘Abdî. C’est pour soutenir ces
‘Abd al-Qays qu’Abû Bakr a dépêché al-‘Alâ’.
Les Bakr ibn Wâ’il se tournent quant à eux vers leur suzerain,
l’empereur perse : « Le Prophète dont se vantent les Mudhar est mort ; son
successeur est un homme faible et médiocre, physiquement et
moralement », lui disent-ils. On retrouve à Bahrayn le même argument
tribal qui sous-tend les jeux d’alliances politiques : les Bakr ibn Wâ’il, qui
appartiennent tout comme les Banû Hanîfa au grand groupe tribal des
Rabî‘a, n’acceptent pas de se soumettre au groupe rival des Mudhar, auquel
appartient Quraysh. Force est de constater que, dans ces guerres dites
d’apostasie, il est rarement question de religion ; c’est le tribalisme
exacerbé qui nourrit les haines.
Les Bakr ibn Wâ’il précisent à l’empereur perse : « L’agent de
Muhammad qui était chez nous est rentré chez lui et, désormais, seuls les
‘Abd al-Qays sont restés musulmans. Nous ne voulons pas avoir affaire à
eux, d’autant que nous sommes plus nombreux qu’eux en hommes et en
chevaux. Si tu nommes aujourd’hui un homme pour diriger le Bahrayn, il
ne rencontrera aucune opposition car nous serons derrière lui. » Le « roi des
rois » (shâhanshâh) leur propose alors de faire monter sur le trône du
Bahrayn un descendant de la dynastie arabe des Lakhmides, de confession
chrétienne et vassale des Sassanides, qui a régné sur al-Hîra jusqu’au début
du VIIe siècle. Son choix se porte sur Mundhir, le fils de Nu‘mân III ibn al-
Mundhir, dernier roi lakhmide d’al-Hîra, mort en 602. Les Bakr ibn Wâ’il
acceptent sa décision en se disant qu’un Lakhmide est plus digne du
pouvoir qu’Ibn Abî Quhâfa. Le choix de l’empereur perse est d’autant plus
à leur goût que le souverain qu’il leur destine est encore un adolescent – la
Tradition 55 dit que sa barbe commençait à peine à pousser – et qu’ils
pourront donc le manipuler à leur guise.
Le nouveau souverain arrive à la tête d’une grande armée (on parle de
sept mille cavaliers et fantassins) afin de l’emporter définitivement sur les
‘Abd al-Qays. Ces derniers ne peuvent se mesurer à la force de leurs
adversaires. Ils sont battus et l’armée de Hutam occupe même les villes
d’al-Qatîf 56 et d’al-Hajar 57. Mis en déroute, les ‘Abd al-Qays se réfugient
dans leur forteresse de Juwâthâ’ 58 mais ne tardent pas à être assiégés par
leurs ennemis. Le siège est si atroce que la famine les pousse à expédier une
lettre de détresse à Abû Bakr. Le calife, investi du devoir de secourir les
musulmans où qu’ils se trouvent, leur dépêche al-‘Alâ’ à la tête d’une
modeste troupe ; de fait, il ne peut leur envoyer Abbân 59, car celui-ci s’est
rangé, avec ses frères, dans l’opposition médinoise. Impossible également
d’envoyer un contingent plus important au vu du nombre de fronts ouverts.
Al-‘Alâ’ réussit cependant à s’agréger une armée en chemin : quand il
traverse les terres des Banû Hanîfa, il reçoit l’aide de Thumâma ibn Uthâl,
puis est rejoint par une partie de l’armée de Khâlid après la victoire de
Yamâma. Ainsi, disent les sources, ils sont deux mille en arrivant à
Juwâthâ’.
On ne sait pas grand-chose du déroulement de cette bataille. La nuit
venue, al-‘Alâ’ envoie un espion pour scruter les faits et gestes des
assiégeants et de leurs alliés perses. Son informateur revient lui dire qu’ils
sont ivres morts. Il décide alors de profiter du sommeil éthylique de ses
adversaires pour lancer un assaut sur eux ; l’armée musulmane a
fréquemment recours à cette stratégie de l’attaque impromptue et souvent
nocturne. Hutam se réveille en sursaut pendant l’attaque des musulmans. Il
essaye de monter sur son cheval pour fuir, mais il est si gros qu’il n’y arrive
pas. Selon une autre version, rapportée par Wâqidî, il serait descendu de sa
monture pour soulager un besoin naturel et aurait cassé son étrier au
moment de remonter en selle. Il crie pour demander de l’aide. Un
musulman s’approche dans la nuit et lui propose : « Moi je vais le faire,
donne-moi ton pied. » Quand Hutam lève le pied, le soldat musulman lui
coupe la jambe, et l’étrier avec, d’un coup de sabre. Hutam tombe par terre
en hurlant de douleur. Il supplie tous ceux qui passent à côté de lui et les
implore de l’achever pour abréger sa souffrance. Au bout d’un moment,
c’est un autre soldat musulman, du nom de Qays ibn ‘Âssim, qui le prend
en pitié et lui assène le coup de grâce. La mort de Hutam sonne le glas des
Bakr ibn Wâ’il dont les rangs se dispersent : l’armée d’al-‘Alâ’, victorieuse,
court aussitôt libérer les ‘Abd al-Qays qui quittent la forteresse soulagés.
Face à la débâcle, les Bakr ibn Wâ’il fuient aux quatre coins de la
région. Un grand nombre d’entre eux s’empressent de rejoindre le port de
Dârîn 60 où ils s’embarquent sur des navires pour se rendre sur une île (sans
doute identifiable à l’actuel État du Bahreïn). Les musulmans les
pourchassent jusqu’à la côte. Alors que les chevaux d’al-‘Alâ’ et ses
hommes s’avancent dans la mer, le récit de la Tradition bascule dans le
merveilleux et raconte les miracles qui auraient eu lieu pendant cette
course-poursuite au milieu des flots. Dans une scène étrange que rapporte
Ibn Kathîr 61 et qui n’est pas sans rappeler celle de Moïse devant la mer
Rouge, on voit al-‘Alâ’ prier Dieu face à la mer et celle-ci s’assécher
brusquement, permettant aux soldats musulmans d’avancer sans que le
niveau de l’eau dépasse les sabots de leurs montures. On peut supposer que
les soldats musulmans ont en réalité marché sur ce qu’on appelle une « île
éphémère », phénomène maritime loin d’être rare dans cette région du
globe k. Les musulmans arrivent grâce à ce miracle à atteindre sans
difficulté les navires des fugitifs, à les mettre en pièces en une seule journée
et à s’emparer de tous leurs biens.
De son côté, Mundhir, le roi envoyé par les Perses à Bahrayn, prend
également la fuite mais a tôt fait d’être rattrapé par les musulmans. Al-‘Alâ’
finit par l’assassiner. Vaincus, les supplétifs perses se réfugient à al-Zâra 62
et à al-Qatîf. Cette dernière résistera, comme d’autres villes de la région, et
ne sera soumise qu’au début du règne de ‘Umar. Certains soldats perses
réussissent à rentrer chez eux et informent l’empereur perse de leur
débâcle ; d’autres capitulent et font la paix avec al-‘Alâ’ pour avoir la vie
sauve. Ils demeurent à Bahrayn où ils deviennent fermiers.
Le général musulman installe son camp à al-Hajar et écrit à Abû Bakr
pour l’informer du triomphe de son armée. À Médine, on s’extasie devant
cette victoire et on s’émerveille de l’exploit d’al-‘Alâ’, nouveau Moïse
auquel même la mer obéit ! Pour les ‘Abd al-Qays également, c’est un
véritable héros et libérateur. Devant leurs yeux admiratifs, il prononce un
discours dans lequel il leur assure que leur combat contre les « mécréants »
équivaut à celui qu’ils auraient mené du vivant du Prophète.
Au terme de la campagne du Bahrayn, les musulmans ont amassé un
butin très important ; conformément à l’usage, al-‘Alâ’ en envoie le
cinquième au calife et partage le reste entre ses soldats qui se trouvent ainsi
généreusement récompensés : Tabarî dit que chaque fantassin reçoit la
somme de deux mille dirhams et chaque cavalier le triple de la somme. Il
est à noter que dans les livres de la Tradition, le récit de telle ou telle
bataille est systématiquement suivi d’une description détaillée du butin –
femmes, montures, bétail et argent –, ce qui donne au jihâd les allures
d’une chasse au trésor… Abû Bakr écrit à son général pour le féliciter et lui
demande de rester à Bahrayn comme gouverneur. Il le restera jusqu’à sa
mort en l’an XIV (635) ou XXI (641) 63. Mais malgré sa fin glorieuse, cette
campagne n’aura pas été décisive : la situation au Bahrayn demeurera
instable et la conquête définitive de la région n’aura lieu qu’en l’an XIII
(634) de l’Hégire au début du règne de ‘Umar. À la mort d’Abû Bakr,
al-‘Alâ’ assiégeait encore les « apostats » du Bahrayn dans la ville d’al-
Zâra.

Sur la campagne d’Oman 64 aussi, la Tradition donne des versions très


confuses 65. D’après Jawwâd ‘Alî 66, la contrée, peuplée majoritairement par
la tribu bédouine des Azd ‘Umân, joue le rôle de véritable plaque tournante
commerciale : située à l’embouchure du golfe Persique, soit à la confluence
des aires arabe, iranienne et indienne, elle est le lieu d’importantes foires,
notamment à Dabâ 67 et Suhâr 68, où se rencontrent marchands arabes,
indiens et chinois 69. Le roi autoproclamé d’Oman, al-Julandî ibn al-
Mustakbir, percevait comme taxe le dixième du chiffre d’affaires. Jawwâd
‘Alî 70 pense que julandî est un titre qui désigne une sorte de prêtre, ce qui
indiquerait que l’autorité politique à Oman revêtait déjà des atours
religieux. À la mort du roi-prêtre, ses deux fils Jayfar et ‘Ubâd avaient pris
le pouvoir et c’est à eux que le Prophète avait dépêché ses deux émissaires
‘Amr ibn al-‘Âs et Abû Zayd, sans doute autour de l’an VIII (630) voire
plus tard. Les deux héritiers du trône avaient accepté de se convertir à
l’islam.
C’est au cours de leur séjour à Oman que ‘Amr et Abû Zayd apprennent
la nouvelle de la mort du Prophète. Ils rentrent sur-le-champ à Médine,
délaissant Oman où la situation politique est pourtant devenue critique. En
effet, la mort du Prophète a engendré un bouleversement politique majeur :
les frères Julandî se trouvent confrontés à une grande rébellion menée par
Laqît ibn Mâlik, leur opposant et rival bien avant leur conversion à l’islam
et qui aurait apostasié au lendemain de la mort de Muhammad. Tabarî 71 dit
que Laqît s’était même déclaré prophète et avait été suivi par de nombreux
membres de sa tribu, les Azd. Laqît ibn Mâlik appartient à une famille de
grands seigneurs qui avait autrefois régné sur Oman, sur investiture de
l’empereur perse, d’où le titre de Dhû l-Tâj (le Couronné) qu’il porte.
Lorsque le Prophète meurt, Laqît constate qu’une grande partie des Azd a
renié l’islam. Il se saisit de cette aubaine pour retourner la situation contre
les frères Julandî qui sont demeurés musulmans et récupérer le trône de ses
ancêtres. Son soulèvement est un succès. Il réunit ses partisans à Dabâ,
région économiquement stratégique en raison de sa foire, tandis que les
Julandî, renversés, doivent trouver refuge dans les montagnes.
Les deux frères Julandî ont-ils demandé l’aide d’Abû Bakr ? La
Tradition n’apporte pas de réponse catégorique. Le calife a sans doute été
informé de la situation à Oman par ‘Amr et Abû Zayd. La rébellion de Laqît
est-elle dirigée contre le pouvoir de Médine ou celui-ci, sous prétexte de
ramener les brebis égarées dans le giron de l’islam et de punir les apostats,
s’ingère-t-il en fait dans un conflit purement local ? En tout cas, il semble
certain que, comme pour la guerre contre Hutam à Bahrayn, la guerre des
musulmans contre Laqît à Oman a lieu sur fond de guerre civile entre deux
clans rivaux déjà en conflit bien avant l’islam.
Le calife décide d’envoyer au secours des Julandî un bataillon dirigé par
Hudhayfa ibn Mihsan al-Bâriqî, sachant que les Bâriq sont une branche de
la tribu des Azd ‘Umân. Il demande aussi à ‘Arfaja ibn Harthama al-Bâriqî,
envoyé initialement vers la province voisine de Mahra, de le suivre en
renfort. Abû Bakr ordonne ensuite à ‘Ikrima ibn Abî Jahl de rejoindre les
deux chefs. Ce dernier, on s’en rappelle, s’était piteusement distingué par
son assaut précipité contre Musaylima. Par mesure de rétorsion – le calife
lui avait lancé : « Je ne veux plus te voir ni entendre parler de toi 72 ! » –, il
l’envoie à Oman, puis au Yémen, avec une instruction claire : « Tu dois
massacrer tous les apostats que tu croises sur ton chemin 73. »
Les trois chefs envoyés par Abû Bakr à Oman réunissent leurs troupes
non loin d’Oman, au lieu-dit Rijâmâ 74, et envoient une lettre aux deux
frères déchus pour leur annoncer l’arrivée des renforts. Ces derniers sortent
alors de leur cachette dans la montagne et campent à Suhâr. L’affrontement
avec l’armée de Laqît se déclenche aussitôt aux environs de Dabâ. C’est un
carnage : Ibn Kathîr 75 parle de dix mille morts. L’armée considérable de
Laqît met en pièces les troupes musulmanes acculées à prendre la fuite.
Mais ils sont sauvés in extremis par l’arrivée de renforts inespérés : des
membres des tribus de Banû Nâjiya et ‘Abd al-Qays volent à leur secours et
parviennent à changer la donne. Ils battent l’armée de Laqît, lequel trouve
la mort au combat. Victoire des musulmans, qui réduisent en esclavage
femmes et enfants et font main basse sur toutes les richesses de la prospère
Dabâ. ‘Ajrafa est chargé de rapporter à Médine le cinquième réglementaire,
lequel est si important qu’on y dénombre au moins huit cents captifs, dont
de nombreux enfants vendus par le calife contre la somme de quatre cents
dirhams 76.
Jayfar al-Julandî redevient chef d’Oman, mais il doit désormais partager
son pouvoir avec le gouverneur du calife : Hudhayfa ibn Mihsan, qui
demeurera à ce poste jusqu’à la mort d’Abû Bakr. ‘Ikrima, quant à lui,
poursuit son chemin vers Mahra 77 où deux chefs locaux se disputent le
pouvoir : al-Musabbih (ou al-Musabbah) et Shikhrît. À Mahra comme à
Bahrayn et Oman, l’armée musulmane profite d’un conflit pour s’imposer
comme autorité d’arbitrage et de substitution. Ainsi que l’écrivent
explicitement tant Ibn Kathîr que Tabarî, les conflits qui déchirent les tribus
arabes se révèlent une aubaine pour les musulmans 78. Selon le mot d’Ibn
Kathîr 79, « la discorde qui divisait les Arabes a été une grâce divine (rahma)
pour les croyants ». Force est de constater que cette phrase clé s’applique à
toutes les étapes de l’installation et de la consolidation du califat : dès la
saqîfa, c’est bien grâce aux discordes entre Aws et Khazraj que les
Émigrants ont pu écarter Ibn ‘Ubâda et imposer aux Ansârs Abû Bakr
comme chef.
En arrivant à Mahra à la tête de l’armée musulmane, ‘Ikrima envoie des
lettres de sommation aux chefs des deux camps rivaux, les invitant à
l’obéissance et au retour à l’islam – ce qui implique que tous les apostats ne
sont pas tués systématiquement et, par là, que le critère pour mettre à mort
ou épargner tel ou tel n’est pas purement religieux. Tabarî dit que seul
Shikhrit a répondu favorablement car il se trouvait dans une situation de
faiblesse : il accepte ainsi de revenir à l’islam par intérêt, afin de profiter
d’un soutien militaire. Al-Musabbih, en revanche, refuse de se soumettre
parce qu’il est en position de force vu le nombre important de ses partisans.
‘Ikrima lance alors une violente offensive contre al-Musabbih ; la
bataille est sanglante et entraîne un retournement de situation. L’armée d’al-
Musabbih est défaite ; ce dernier meurt sur le champ de bataille. Suite à
cette victoire, l’armée musulmane amasse là aussi un butin prodigieux que
‘Ikrima partage entre ses soldats et dont il envoie le cinquième à Abû Bakr.
Le calife est ravi de son exploit. Il lui demande de quitter Mahra et de se
diriger vers l’Hadramaout et le Yémen où il doit venir en aide aux
musulmans qui se trouvent en sérieuse difficulté.

Au Yémen, la situation a toujours été complexe et critique, la contrée


étant depuis longtemps divisée politiquement et religieusement 80. De
nombreuses tribus avec leurs multiples ramifications se partageaient le
territoire : les Kinda (qui comprend les clans de Mu‘âwiya al-Akramûn, de
Sakâsik et de Sakûn), les Madhhij (qui comprend les clans de ‘Ans, de
Zubayd et de Murâd) et les Anmâr (qui comprend les clans de Bujayla et de
Khath‘am), ainsi que quelques branches de la tribu des Azd comme les
Ash‘ar, les ‘Akk et les Janad. De même, avant l’arrivée de l’islam, la
cohabitation entre chrétiens, juifs et païens n’a pas toujours été pacifique.
La situation était aggravée par des impératifs géopolitiques : le Yémen, où a
longtemps existé un puissant royaume juif, le royaume de Himyar, se trouve
à la périphérie de la zone d’influence perse et juste en face de l’Abyssinie
chrétienne, laquelle est de ce fait l’alliée naturelle de Byzance. Les deux
grands empires se livraient donc depuis des siècles une guerre par
procuration de part et d’autre de l’embouchure de la mer Rouge 81. Une forte
colonie perse était d’ailleurs établie au Yémen dont elle dirigeait une large
partie. La colonie mixte des Abnâ’ était ainsi née de l’union entre la
soldatesque sassanide et les femmes arabes locales.
Bâdhân, le gouverneur perse qui régnait depuis San‘â’ sur une grande
partie du Yémen, s’était converti à l’islam en l’an V (627-628) et de
nombreux princes himyarites du Yémen lui avaient emboîté le pas au cours
de la fameuse année des délégations. Ces conversions avaient rendu la
situation au Yémen encore plus tendue, une partie non négligeable des
tribus yéménites désapprouvant la soumission de leur territoire au maître de
Médine. Malgré le malaise, Bâdhân avait cependant réussi à garder le
contrôle grâce au respect qu’il inspirait tant aux Perses qu’aux Arabes.
Toutefois, sa mort précoce a soudain privé Muhammad du soutien de
cet homme autoritaire. Pour garder le contrôle sur la région, il avait aussitôt
désigné Shahr, le fils de Bâdhân, comme son agent à San‘â’ tout en
dépêchant quelques-uns de ses Compagnons dans les différentes provinces
du Yémen et de l’Hadramaout pour qu’ils prennent en charge l’éducation
religieuse des locaux et surtout qu’ils veillent à la perception de la zakât 82.
C’est ainsi que Khâlid ibn Sa‘îd ibn al-‘Âs s’était vu confier la supervision
de la région comprise entre Zabîd et Najrân, tandis que ‘Amr ibn Jazm se
trouvait à Najrân 83, Tâhir ibn Abî Hâla dans le territoire des tribus des
Ash‘ar et des ‘Akk, Abû Mussâ al-Ash‘arî à Ma’rib 84 et Ya‘lâ ibn Umayya
à Janad 85, dans le sud du Yémen. Le Prophète avait également chargé son
Compagnon de la première heure, l’Ansarien Mu‘âdh ibn Jabal, de circuler
entre les différentes contrées du Yémen pour assurer l’instruction religieuse
des populations dispersées. L’homme est en effet réputé pour sa grande
connaissance du Coran ainsi que pour sa grande beauté 86. Cependant, un
examen attentif des sources de la Tradition révèle que les motivations de sa
mission au Yémen sont avant tout financières. Mu‘âdh, particulièrement
prodigue, s’était en effet retrouvé criblé de dettes et même la vente de tous
ses biens n’avait pas suffi à les rembourser. S’étant ouvert au Prophète de
ses déboires, ce dernier l’avait missionné au Yémen : « Peut-être qu’Allâh
te dédommagera grâce à ce voyage ! Et tu pourras enfin rembourser tes
dettes. » Et à tout le moins, cela lui permettait de ne pas avoir ses créanciers
sur le dos… Le Prophète avait raison : la mission de Mu‘âdh s’était avérée
économiquement rentable puisque celui-ci avait investi l’argent de la zakât
dans de juteuses transactions commerciales et s’était ainsi constitué un beau
pactole. La Tradition dit que Mu‘âdh a été le premier musulman à faire
négoce avec « l’argent d’Allâh 87 » (sic).
Dans l’Hadramaout aussi, le Prophète avait nommé des agents auprès
de la tentaculaire tribu des Kinda dont une partie importante s’était
convertie à l’islam lors de l’année des délégations : ce sont ‘Ukkâsha ibn
Thawr, Ziyâd ibn Labîd et Muhâjir ibn Abî Umayya, ce dernier étant le
beau-frère du Prophète par sa sœur Umm Salama (alias Hind) mais aussi le
cousin de Khâlid ibn al-Walîd. Muhâjir, malade, ne s’était pas rendu
immédiatement dans l’Hadramaout l ; il s’y rendrait seulement plus tard, sur
ordre d’Abû Bakr. À peine les agents du Prophète étaient-ils arrivés qu’ils
avaient été surpris par le début d’un grand soulèvement conduit par Aswad
al-‘Ansî 88. Ce dernier s’était déclaré lui aussi prophète suite à la mort de
Bâdhân et à l’annonce de la fin de la prophétie par Muhammad lors de son
pèlerinage de l’adieu. De son vrai nom ‘Abhala ibn Ka‘b al-‘Ansî, Aswad
portait le sobriquet de Dhû l-Khimâr, « l’homme au voile », car il se
couvrait le visage d’un voile (khimâr) qui lui donnait un air mystérieux et
intimidant. Il était devin et connaissait des tours de magie qui lui valaient
l’admiration de sa tribu. Intelligent et charismatique, il avait réussi à
s’entourer d’un nombre remarquable d’adeptes fascinés par ses prodiges et
son talent d’orateur.
Fort du soutien de ses nombreux adeptes, il s’était constitué une
véritable milice et avait donné le signal d’un soulèvement armé. Secondé
par de grands seigneurs dont il avait fait ses lieutenants, dont ‘Amr ibn
Ma‘dîkarib, du clan des Zubayd de Madhhij, qui s’était pourtant converti à
l’islam lors de l’année des délégations, il était parvenu à chasser plusieurs
agents du Prophète tels Abû Mussâ al-Ash‘arî, Mu‘âdh ibn Jabal, ‘Amr ibn
Hazm et Khâlid ibn Sa‘îd. Ce dernier, obligé de se retirer avec un petit
groupe de musulmans, avait été attaqué par ‘Amr ibn Ma‘dîkarîb mais avait
réussi à s’échapper et même à s’emparer du sabre de son adversaire, al-
Samsâma. Il était arrivé à Médine peu après l’élection d’Abû Bakr.
Mais malgré son succès fulgurant, Aswad s’était tout de même trouvé
confronté à quelques résistances, notamment de la part des chefs de la
colonie des Abnâ’ : Shahr le fils de Bâdhân, Dâdhawayh, et enfin Fayrûz le
Daylamite, un Perse installé depuis toujours dans la tribu des Himyar et
dont Ibn al-Athîr fait le neveu du Négus d’Éthiopie. Qays ibn Makshûh
(« le fils du balafré »), chef arabe de la tribu des Anmâr, s’était également
joint à eux m.
Inquiété par l’opposition des Abnâ’, Aswad avait lancé un assaut sur
San‘â’, tuant Shahr et épousant la femme de ce dernier, Âzâd. À partir de ce
moment, le pouvoir d’Aswad s’était propagé comme un incendie, selon la
métaphore d’Ibn al-Athîr 89, englobant bientôt Najrân, San‘â’ et une vaste
portion du Yémen.
Depuis Médine, le Prophète, alarmé par la puissance montante
d’Aswad, avait demandé à ses agents et adeptes au Yémen de l’éliminer.
Les Abnâ’ avaient répondu présents, sans doute moins par dévotion
religieuse que par désir de venger la mort de Shahr. Le triumvirat formé par
Fayrûz, Dâdhawayh et Qays ibn Makshûh avait alors échafaudé un plan
pour l’assassiner dans son sommeil. Or Âzâd, la veuve de Shahr et nouvelle
épouse d’Aswad, se trouvait être la cousine germaine de Fayrûz : elle avait
ainsi réussi à introduire ce dernier dans la chambre à coucher de son nouvel
époux pour qu’il l’égorge.
La nouvelle de la mort d’Aswad était rapidement parvenue à Médine, au
grand soulagement de tous. Si la Tradition veut que le Prophète agonisant
ait annoncé la mort d’Aswad le soir même de son assassinat, l’ayant appris
par la « voie céleste », de nombreuses sources disent que la nouvelle s’est
plus vraisemblablement répandue à Médine durant les premiers jours du
règne d’Abû Bakr.
La disparition de l’agitateur ne règle cependant aucun problème au
Yémen dans la mesure où elle est suivie de très près par la mort du
Prophète, provoquant une grande division parmi les tribus yéménites. Le
spectre de la guerre civile se profile de nouveau à l’horizon : certaines
régions comme Najrân et San‘â’ demeurent fidèles à l’islam 90, de même
que plusieurs groupes comme les Abnâ’ et le clan des Murâd avec à leur
tête le richissime Farwa ibn al-Musayk, lui aussi converti à l’islam lors de
l’année des délégations, mais d’autres tribus yéménites telles les ‘Ans, les
Zubayd et d’autres clans de Madhhij, qui avaient suivi Aswad, continuent
d’être hostiles à l’islam. Plusieurs groupes de cavaliers fidèles à la cause
rebelle se dispersent ainsi dans la zone entre San‘â’ et Najrân, inquiétant
beaucoup les musulmans. Tous les ingrédients d’une guerre civile sont
désormais réunis. Ainsi dans la zone intermédiaire entre San‘â’ et Najrân,
Ibn Ma‘dîkarib à la tête des Zubayd rebelles entre en conflit avec Farwa ibn
Musyak demeuré fidèle à l’islam, ainsi que l’ensemble du clan des Murâd n.
Dans ce chaos politique, les rédacteurs de la Tradition 91 veulent voir une
seconde ridda, la première étant celle provoquée par Aswad. Les Yéménites
sont ainsi considérés comme des apostats récidivistes.
La nomination d’Abû Bakr comme calife approfondit encore les
divisions et entraîne une redistribution des cartes dans laquelle les alliés
d’hier deviennent des adversaires. Si, à Najrân, la nouvelle a été accueillie
sans la moindre opposition, à San‘â’ en revanche, Qays ibn Makshûh, hier
encore allié des Abnâ’ et complice de l’assassinat d’Aswad, entend
désormais faire cavalier seul. Il faut dire qu’Abû Bakr a confié le
gouvernement de la ville non pas à lui, mais à Fayrûz, et l’Arabe s’est senti
offensé qu’on lui ait préféré un Perse. Qays décide alors de former sa propre
faction afin de s’emparer de tout le Yémen, de tuer ses anciens comparses
Fayrûz et Dâdhawayh, de chasser les Abnâ’ et de débarrasser ainsi le
Yémen de toute présence étrangère. Sur ce programme, il réussit à
mobiliser autour de lui les princes himayrites, lesquels ne portent pas non
plus les Abnâ’ dans leur cœur o. À la faveur d’une conjuration, il parvient à
faire assassiner Dâdhawayh au cours d’un dîner, tandis que Fayrûz et ses
hommes échappent in extremis au piège. Qays s’empare brièvement de
San‘â’ avant d’en être chassé par une contre-offensive menée par Fayrûz,
mais continue de rôder dans les environs de San‘â’ où sa présence constitue
une menace permanente.

Alerté par tous ces développements inquiétants, Abû Bakr dépêche


Muhâjir vers le Yémen, non plus comme percepteur d’impôts, mais comme
renfort militaire. À la tête d’une armée composite qui voit en route ses
rangs grossis par des troupes de Tâ’if et de La Mecque, Muhâjir arrive dans
le territoire des Murâd (entre San‘â’ et Najrân) pour leur prêter main-forte
dans le conflit qui les oppose à ‘Amr ibn Ma‘dîkarib. Ce dernier, musulman
apostat et ancien soutien majeur d’Aswad, voit bien qu’il ne pourra jamais
l’emporter contre ces deux armées réunies. C’est pourquoi, afin de s’assurer
la bienveillance du général musulman, il capture Qays ibn Makshûh qui
rôdait alentour et le lui livre enchaîné. Or les sources de la Tradition nous
apprennent que ‘Amr ibn Ma‘dîkarib n’est autre que l’oncle maternel de
Qays et qu’une vieille querelle familiale les divise. En livrant son neveu,
‘Amr fait d’une pierre deux coups : il se venge de lui et l’utilise comme
monnaie d’échange contre sa propre liberté. Sauf que l’arroseur se trouve
arrosé : il a en effet négligé de demander un sauf-conduit pour lui-même et
se trouve prisonnier à son tour. Muhâjir les expédie tous deux, lui et son
neveu Qays, à Médine chargés de fers. Abû Bakr gracie les deux hommes et
leur permet de rentrer chez eux après avoir reçu leur serment de fidélité.
Muhâjir, quant à lui, demeure au Yémen. Sa mission est loin d’être
terminée. Il continue de pourchasser ce qui reste des adeptes d’Aswad et,
après les avoir exterminés, se dirige vers San‘â’ où il s’accorde quelques
jours de repos avant de mener son armée vers l’Hadramaout au secours de
l’agent du Prophète Ziyâd ibn Labîd, alors en grande détresse. Les habitants
de la province ne reconnaissent pas l’autorité du nouveau calife et refusent
d’acquitter la zakât. Plusieurs chefs de la tribu des Kinda prennent bientôt
les armes contre Ziyâd ibn Labîd, l’agent du calife. Nous devons à Wâqidî 92
le récit détaillé de cet affrontement. D’après lui, le meneur de cette rébellion
est un certain Ma‘dîkarib ibn Qays, du clan des Banû Mu‘âwiya, la
principale branche des Kinda. À cause de sa chevelure ébouriffée, on le
surnomme al-Ash‘ath, « l’Hirsute 93 ». Tout en demeurant musulman 94, il
refuse l’autorité de Médine, même si son entourage essaie de le persuader.
Son cousin Imru’ al-Qays ibn ‘Âbis le met ainsi en garde :
« Tu as vu ce qui est arrivé à ceux qui n’ont pas fait allégeance à Abû
Bakr : cet homme tue tous ceux qui le contestent…
– Muhammad est parti et il n’est pas question que je me soumette à Abû
Bakr.
– Tu verras qu’il va envoyer une armée pour nous tuer. Et puis, n’oublie
pas que Ziyâd ibn Labîd se trouve encore parmi nous ; il ne va pas nous
lâcher.
– Je sais bien qu’il est parmi nous ! Mais il ne peut rien faire. »
L’Hadramaout se trouve ainsi divisé entre ceux qui craignent les
représailles du calife et ceux qui refusent malgré tout de lui faire allégeance.
Ziyâd, l’agent du calife, reçoit la zakât des premiers et menace les
réfractaires : « Ceux qui ont refusé de payer ont été tués, vous le savez ! »
Par peur, certains habitants lui donnent du bétail en guise d’aumône légale.
Ziyâd a notamment accaparé, par la force ou par erreur, une chamelle qu’il
a marquée du sceau de la zakât et placée dans le cheptel destiné au calife.
Le propriétaire de la chamelle, un certain Zayd al-Qushayrî, proteste et
souhaite récupérer son animal auquel il est très attaché ; il propose même de
remplacer la chamelle par une autre. Mais Ziyâd refuse. Malgré la
médiation d’un notable des Kinda, un certain Hâritha ibn Surâqa, il n’en
démord pas : « Il n’est pas question que je te la donne ; elle est marquée du
sceau de la zakât, elle fait donc désormais partie des biens d’Allâh.
Personne ne peut y toucher ! » Hâritha n’en revient pas : « Biens d’Allâh ?
murmure-t-il. Biens du calife, oui ! » Sans prendre la peine de répondre à
Ziyâd, il se saisit de la chamelle et la rend à son propriétaire en lui disant,
au milieu d’une assemblée de chefs de Kinda : « Si quelqu’un vient te
parler, tu lui brises le nez avec ton sabre ! Nous avons obéi au Prophète
quand il était de ce monde ; si au moins c’était un homme de sa famille qui
lui avait succédé, nous lui aurions sans doute obéi, mais cet Abû Bakr n’a
aucun droit sur nous. Jamais nous ne lui ferons allégeance ! Vous avez
entendu comme moi les vers de Hutay’a qui ont fait le tour de l’Arabie au
lendemain de son élection :

Nous avons du vivant du Prophète obéi


Mais, malheur ! Abû Bakr, d’où tient-il son crédit ?
Le Prophète aurait-il de son pouvoir nanti
Un chamelon ? Par Dieu ! J’en suis abasourdi.

Et puis au nom de quoi nous, nobles membres de la tribu de Kinda,


devrions-nous donner notre argent aux Qurayshites ? Honte à nous si nous
acceptons cette situation ! »
Ses propos sont accueillis par une approbation générale. Ziyâd, ayant
pris connaissance des remous causés par l’affaire de la chamelle, craint
qu’on vienne lui prendre le reste du bétail. Le soir même, il fait route vers
Médine pour remettre les chameaux de la zakât à Abû Bakr tout en
envoyant à Hâritha des vers menaçants.
Al-Ash‘ath profite de la colère de la tribu des Kinda pour les exciter
davantage : « Voyez le résultat de votre lâcheté ! Vous avez donné à Ziyâd
votre argent et vos biens pour qu’il aille les remettre à son ami à Médine !
Et il vous adresse des insultes et des menaces, par-dessus le marché ! Vous
auriez dû lui désobéir et le tuer ! » Ses paroles font le plus grand effet :
« Nous ne sommes pas les esclaves de Quraysh, s’écrie-t-on ; les
Qurayshites nous envoient Ziyâd ibn Labîd pour nous prendre notre argent
et jouer aux chefs chez nous ! Nous jurons que Quraysh ne verra plus un
dirham ! » La désobéissance est désormais généralisée chez les Kinda. Al-
Ash‘ath prend la tête de l’insurrection et appelle les hommes de sa tribu à
rester unis pour protéger leurs femmes et leurs biens ainsi qu’à préserver
leur souveraineté par rapport aux Qurayshites : « N’oubliez pas,
s’enflamme-t-il, que nous étions déjà rois et fils de rois avant même que
Quraysh n’existe ! »
Ayant été averti de la rébellion, Ziyâd ibn Labîd décide de ne pas aller
jusqu’à Médine. Il envoie juste les chameaux à Abû Bakr avec des hommes
de confiance et demeure à proximité de l’Hadramaout pour suivre
l’évolution de la situation. Il prend soin de recommander à ses émissaires de
ne rien dire au calife de la crise politique qui s’aggrave, car il a l’intention
de la résoudre par ses propres moyens. C’est ainsi qu’il prend l’initiative
d’aller négocier avec al-Hârith ibn Mu‘âwiya, le chef des Banû Dhuhl ibn
Mu‘âwiya, un autre clan des Kinda. La discussion entre les deux hommes
telle qu’elle est rapportée par Wâqidî 95 est édifiante car elle montre que les
rédacteurs de la Tradition, plus d’un siècle plus tard, débattent encore de la
légitimité d’Abû Bakr et du rôle de la famille du Prophète.
« Au nom de quoi devons-nous obéir à Abû Bakr ?, demande al-Hârith.
Qui a décidé qu’il devait devenir le chef des musulmans ? Le Prophète a-t-il
laissé quelque consigne ?
– Tu as raison, reconnaît Ziyâd, aucune consigne n’a été laissée au
profit d’Abû Bakr ; mais nous l’avons choisi.
– Mais dis-moi, à ce propos, pourquoi avez-vous écarté la famille du
Prophète alors qu’ils ont la préséance ? Dieu ne dit-Il pas, dans son Livre
(8 : 75), que “Ceux qui croient après avoir émigré, ceux qui ont lutté avec
vous, ceux-là sont des vôtres. Cependant, ceux qui sont liés par parenté sont
encore plus proches les uns des autres, d’après le Livre de Dieu – Dieu est
en vérité celui qui sait tout” ? »
Embarrassé, Ziyâd se contente de répondre sèchement : « Les
Émigrants et les Ansârs savent mieux que quiconque ce qu’il convient de
faire ! » Percevant la gêne sur le visage de son interlocuteur, al-Hârith lui
rétorque : « Je jure par Allâh que vous avez écarté la famille par jalousie ; le
Prophète a quitté ce monde sans léguer le pouvoir à qui que ce soit ! C’est
pourquoi tu dois absolument quitter nos terres. Tu n’as rien à faire ici ! » Il
enchaîne sur des vers dans lesquels il dissocie l’obéissance religieuse, dont
le Prophète a l’exclusivité, de l’allégeance politique à Abû Bakr, lequel n’a
aucune légitimité ; il rappelle au passage que ce dernier appartient à un clan
mineur de Quraysh et s’étonne que les Hachémites acceptent cette situation.
Tous les hommes de Kinda présents lors de la discussion approuvent les
paroles d’al-Hârith. L’un d’entre eux renchérit : « Al-Hârith a raison ; Ziyâd
doit être expulsé de chez nous. Son ami n’est pas digne du califat et ne le
mérite en aucun cas ; les Émigrants et les Ansârs ne sont quand même pas
plus aptes que le Prophète à prendre des décisions qui concernent la
Umma ! » Et il ajoute ces vers :

Qui transmettra ce message à ‘Atîq [surnom ou deuxième


prénom d’Abû Bakr] : tu as porté le vêtement des injustes
au grand jour
Qu’Allâh maudisse celui qui t’a fait allégeance et le fasse
disparaître à jamais
Tu as pris injustement ce qui revient de droit
à la parentèle du Prophète.

Malgré la fermeté de cette position, certains hommes de Kinda


demeurent dans la crainte et redoutent les représailles d’Abû Bakr. Ils
invitent leurs proches à obéir au nouveau calife. ‘Adiyy ibn ‘Awf assimile
ainsi le refus de l’autorité d’Abû Bakr à de la mécréance, ce qui lui vaut
d’être traité de tous les noms et de se voir administrer une bonne raclée. La
tension dans les rangs des Kinda atteint son comble. Il faut absolument se
débarrasser de Ziyâd dont la simple présence sème la discorde. Il est alors
violemment attaqué et chassé du territoire de la tribu ; on tente même de
l’assassiner mais il en réchappe de justesse. Il se résout enfin à envoyer un
message de détresse au calife, qui lui envoie aussitôt des renforts armés et
demande en outre à ses représentants dans la région de lui venir en aide :
‘Ukkâsha ibn Thawr, présent parmi les branches dociles de Kinda, Muhâjir
qui se trouve alors à San‘â’, et ‘Ikrima qui est dépêché depuis Mahra.
Quand les Kinda apprennent que le calife s’apprête à réunir une armée
pour les combattre, ils sont pris de panique. Un de leurs chefs les
interpelle : « Voilà ! Nous avons provoqué un incendie chez nous et je ne
vois pas comment éteindre ce feu qui finira par nous dévorer ! Il faut nous
ressaisir avant qu’il ne soit trop tard. Envoyons une lettre à Abû Bakr pour
lui dire que nous l’acceptons comme calife et imâm et que nous payerons la
zakât. Je ne vous dis pas cela de gaieté de cœur ; mais c’est la seule chose à
faire si nous voulons avoir la vie sauve. » La situation divise le camp de
Kinda entre ceux qui veulent persévérer dans la rébellion et ceux qui, par
peur, veulent se rétracter et obéir. Ces derniers reprochent même à Harîtha
ibn Surâqa d’avoir attiré sur eux les foudres du calife pour une simple
chamelle !
On apprend rapidement que l’armée musulmane approche. Devant
l’imminence du danger, un homme de Kinda, Thawr ibn Mâlik, s’adresse
aux hommes de sa tribu : « Je vois que vous êtes décidés à combattre les
musulmans parce que vous prétendez être souverains ; or vous savez bien
que cette prétention est caduque, car Allâh a aboli tous les règnes et tous les
pouvoirs avec l’arrivée de son Prophète Muhammad. Les sabres avec
lesquels Dieu a combattu les apostats sont les mêmes qui vont s’abattre sur
vous demain. Alors je vous conseille de vous rattraper ; l’armée d’Abû Bakr
est à vos portes ! » À cause de ces propos défaitistes, certains membres de
sa tribu l’insultent et le frappent au visage.
En attendant l’arrivée des renforts, la milice dirigée par Ziyâd ibn Labîd
lance une attaque nocturne particulièrement sauvage sur différents roitelets
et clans de Kinda ; comme d’habitude, on pille les biens et l’on fait captifs
femmes et enfants. Devant l’ampleur des dégâts, certains chefs de clans se
rendent au milieu de la nuit auprès de Ziyâd ibn Labîd pour capituler. Chez
d’autres chefs en revanche, la violence de l’attaque ne fait que nourrir leur
détermination. Al-Ash‘ath est extrêmement remonté. Après avoir appris le
sort subi par les différents clans de sa tribu (les Banû Hind, ‘Âtik, Hujr et
Jamr) et la capitulation de quelques autres, sa colère semble inextinguible :
« Quoi ! Nous n’avons plus aucune dignité ? Ziyâd tue nos cousins, réduit
en esclavage nos femmes et nos enfants, prend nos biens et nous, nous
restons là les bras croisés ? »
Al-Ash‘ath réunit autour de lui ses cousins des autres clans (les Banû
Murra, ‘Adiyy et Jabala), réussissant à rassembler un contingent de mille
hommes contre l’armée musulmane. Celle-ci est cependant quatre fois plus
importante car ‘Ukkâsha, qui se trouvait non loin, est entre-temps arrivé sur
les lieux pour soutenir Ziyâd. Elle compte en outre dans ses rangs un demi-
millier de Banû Kinda, des clans Sakâsik et Sakûn, prêts à combattre leurs
propres cousins. Très souvent, la clé du succès des musulmans tient dans
leur capacité à s’immiscer dans les conflits internes qui déchirent les tribus
pour mieux pouvoir les dominer.
Les deux armées s’affrontent non loin de la ville de Tarîm 96. Malgré le
déséquilibre des forces, l’armée d’al-Ash‘ath prend rapidement le dessus ;
Ziyâd, bien que bénéficiant de renforts, ne parvient pas à freiner l’avancée
de son adversaire. Au bout du compte, al-Ash‘ath inflige à Ziyâd une
défaite cuisante, réussissant même à récupérer tout le butin et à le restituer à
ses propriétaires, et assiège Tarîm où Ziyâd s’est réfugié avec son armée
battue.
Devant l’ampleur du désastre, ce dernier appelle à l’aide Muhâjir, arrivé
entre-temps dans l’Hadramaout à la tête d’un millier d’hommes, mais quand
ils parviennent à Tarîm, ils se retrouvent eux-mêmes pris dans la nasse ! Le
siège est atroce. Ziyâd envoie une nouvelle lettre à Médine pour demander
des secours. Le calife, désarçonné et ne sachant plus quoi faire, se résout à
demander par écrit à al-Ash‘ath de lever le siège. Ce dernier réplique,
narquois, au messager du calife : « Ton ami, cet Abû Bakr, nous accuse de
mécréance parce que nous nous opposons à lui ; mais il n’accuse pas son
ami Ziyâd de mécréance alors qu’il a massacré les membres de ma tribu ! »
Le messager lui rétorque : « Certes, tu es un mécréant, dès lors que tu ne
suis pas ce que les musulmans ont décidé de suivre ! » Le cousin d’al-
Ash‘ath se lève et coupe la tête de l’impertinent d’un coup de sabre. Le
siège de Tarîm se poursuit et devient de plus en plus insupportable.
Ziyâd envoie encore à Médine une lettre de détresse. Le calife est aux
abois. Il sollicite ses conseillers : « Dites-moi ce que je dois faire avec ces
gens de Kinda ! » On lui recommande de capituler, de les laisser tranquilles
et de ne plus demander à ces insoumis de verser la zakât. Mais Abû Bakr
refuse catégoriquement d’abandonner. Vraisemblablement informé de
l’opinion des Kinda quant à la préséance de la famille du Prophète, il dit à
‘Umar : « J’ai une idée. Je vais leur envoyer ‘Alî ; lui, il saura peut-être les
amadouer. » De fait, le Prophète avait déjà envoyé ce dernier au Yémen et
dans l’Hadramaout pour leur prêcher la foi et sa mission avait été
couronnée de succès.
‘Umar réfléchit un moment à la suggestion d’Abû Bakr. Comme il n’a
pas une grande opinion de ‘Alî, qu’il surnomme « al-Ussayli‘ », « le petit
chauve 97 », il émet une réserve : « J’ai peur, dit-il à Abû Bakr, qu’il ne les
combatte pas ! Et puis je pense que tu dois le garder à tes côtés ; après tout,
il est de bon conseil. Envoie plutôt ‘Ikrima : il se trouve à Mahra, à deux
pas de l’Hadramaout. » ‘Umar pense sans doute surtout qu’envoyer ‘Alî
constitue une prise de risque : la situation pourrait se retourner contre Abû
Bakr si les Kinda décidaient de faire allégeance à ‘Alî.
Suivant le conseil de ‘Umar, Abû Bakr renonce donc à son idée et
ordonne plutôt à ‘Ikrima d’aller délivrer Ziyâd et Muhâjir. L’opération
militaire menée par ‘Ikrima est un succès : il brise le siège de Tarîm et met
en déroute l’armée d’al-Ash‘ath, qui se réfugie dans le fort de Nujayr à
trente kilomètres à l’est. C’est à présent aux rebelles de se trouver assiégés.
Ils finissent par capituler : les musulmans investissent la forteresse de
Nujayr 98 et s’emparent des femmes comme butin, qu’ils se partagent.
Tabarî 99 raconte que Muhâjir se voit attribuer deux captives : quand il les
entend chanter des satires sur le Prophète, il leur coupe bras et jambes et
leur arrache les dents.
Al-Ash‘ath est également capturé et envoyé prisonnier à Médine ; on
l’amène devant Abû Bakr dont il implore le pardon. Il fait allégeance au
calife et le supplie : « Renoue mon union avec ta sœur, Umm Farwa, et tu
trouveras en moi ton plus fidèle serviteur. » En effet, al-Ash‘ath et la sœur
cadette d’Abû Bakr s’étaient mariés un an plus tôt, quand il était venu à
Médine avec les membres de sa tribu pour faire allégeance à Muhammad.
Mais le mariage, n’ayant pu être consommé puisque Umm Farwa était
restée à Médine tandis qu’al-Ash‘ath était rentré dans l’Hadramaout, avait
de fait été annulé par suite de l’« apostasie » du mari 100. Abû Bakr lui
accorde non seulement son pardon, mais il lui rend aussi son épouse. La
fille qui naîtra de cette union se mariera plus tard avec Hassan, le fils aîné
de ‘Alî 101.
Al-Ash‘ath, désormais surnommé ‘Urf al-Nâr, « la crinière de feu », ne
retournera plus jamais chez lui dans l’Hadramaout : enrôlé dans l’armée du
calife, il participera aux campagnes militaires de Syrie et d’Irak et finira ses
jours à Kûfa, du vivant de Hassan ibn ‘Alî. Le calife confirme par ailleurs
Ziyâd ibn Labîd comme son agent dans l’Hadramaout tandis que Muhâjir
est nommé gouverneur au Yémen aux côtés de Fayrûz le Daylamite.
En cette année XII de l’Hégire (de mars 633 à mars 634), la soumission
des insurgés de Kinda achève la répression menée par Abû Bakr. La
majeure partie de l’Arabie est désormais passée sous l’autorité du
successeur du Prophète dont le pouvoir est cimenté par les victoires : de
nombreuses victimes, des massacres, des dommages collatéraux, un butin et
des richesses considérables qui procurent au calife des moyens inouïs. Il
peut désormais financer d’autres guerres de conquêtes. Le calife a réussi à
transmuer une situation de grand péril en un véritable triomphe :
l’apostasie, loin d’avoir affaibli l’expansion de l’islam et menacé jusqu’à
son existence, aura été un puissant casus belli qui aura non seulement
assuré sa survie mais l’aura aussi consolidé. Depuis La Mecque, le
compagnon du Prophète Suhayl ibn ‘Amr, apprenant la nouvelle des
victoires éclatantes des armées califales, s’exclame devant l’efficacité de ce
qu’on pourrait appeler le régime de la Terreur : « L’apostasie n’a fait que
renforcer l’islam : nous avons coupé la tête à tous ceux qui avaient douté de
nous 102 ! » Abû Bakr ne craint plus aucune opposition à l’intérieur de
l’Arabie ; il songe à étendre son pouvoir hors de celle-ci en se lançant dans
la conquête de l’Irak et de la Syrie.
III

UN ÉTENDARD NOIR
SUR L’IRAK ET LA SYRIE
L’Irak, soit la basse-Mésopotamie, est alors sous domination perse : la
capitale de l’Empire sassanide, Séleucie-Ctésiphon, se trouve d’ailleurs non
pas en Iran, mais sur le Tigre, à une trentaine de kilomètres de la future
Bagdad. À l’époque, les Arabes appellent cette région Sawâd 1, littéralement
le « pays noir » : la plaine d’alluvions du Tigre et de l’Euphrate est
marécageuse et très fertile, au point que l’herbe y pousse tellement dru
qu’elle est d’un vert sombre proche du noir. Le Sawâd s’étend globalement
du sud d’al-Hîra jusqu’au golfe Persique.
Al-Hîra constitue l’un des verrous du territoire sassanide. Le puissant
Empire perse, tout comme son éternel rival byzantin, a longtemps dû subir
les razzias de tribus arabes et, pour y mettre un terme, a conclu des alliances
avec des roitelets arabes afin que leurs principautés semi-indépendantes
jouent le rôle de tampon entre l’Empire et les Bédouins. C’est ainsi que les
Lakhmides, dont al-Hîra est la capitale, s’étaient retrouvés clients des
Perses, tout comme leurs équivalents syriens, les Ghassanides, étaient ceux
de Byzance. Ces deux royaumes arabes étaient constamment en conflit, ce
qui les occupait beaucoup, au grand bonheur des Perses et des Byzantins
puisqu’ils ne risquaient ainsi jamais de devenir une menace. L’apparition du
califat à Médine est venue rompre cet équilibre. Dans sa dynamique
d’extension, le nouvel État islamique veut d’abord imposer sa domination
sur les territoires en bordure du désert en attaquant justement les cités
frontalières comme al-Hîra. D’autant que dans cette dernière ville, le roi
chrétien al-Nu‘mân ibn al-Mundhir a été déposé et exécuté en 602 par
l’empereur Khosrow parce qu’il entendait se libérer de la tutelle perse : à sa
place, celui-ci a placé sur le trône un nouveau roi, Iyyâs ibn Qâbissa, de la
tribu des Tayyi’, lequel a à son tour été remplacé par un gouverneur perse à
partir de l’an 618.
Or Abû Bakr vient justement de recevoir une demande d’aide de la part
d’un chef bédouin qui refuse de reconnaître l’autorité de ce gouverneur
perse 2. Muthannâ ibn Hâritha al-Shîbânî, c’est son nom, est issu de la
grande tribu arabe des Bakr ibn Wâ’il mais, contrairement à ses frères qui
ont rejeté au Bahrayn la tutelle califale et ont même préféré comme roi le
fils d’al-Nu‘mân ibn al-Mundhir, lui-même est resté musulman depuis sa
conversion lors de l’année des délégations et mène régulièrement des
razzias contre les Perses. Profitant de l’affaiblissement de l’Empire
sassanide empêtré, depuis la déposition de Khosrow II en 628, dans une
interminable querelle dynastique – on compte quatorze « rois des rois »
entre 628 et 632 –, Muthannâ se rend à Médine pour demander des renforts
et informe également le calife que l’heure est propice pour attaquer les
Perses.
Abû Bakr voit dans l’aide qu’il peut fournir à Muthannâ une aubaine
pour lancer un assaut contre les Sassanides. En même temps, sur le plan
intérieur, l’envoi de Khâlid vers l’Irak est une mesure d’éloignement utile
qui lui permet de calmer les critiques acerbes dont le sulfureux général fait
l’objet, tant quant au meurtre de Mâlik qu’à son mariage incongru après le
carnage de Yamâma. Il accède ainsi immédiatement à la requête de
Muthannâ en écrivant à Khâlid, d’une part pour lui dire tout le mal qu’il
pense de son comportement indigne, d’autre part pour le sommer de se
diriger vers l’Irak. Il fait porter le message par un certain Abû Sa‘îd al-
Khudrî. Ce dernier reçoit des instructions strictes : « Ne lâche pas Khâlid
avant de le voir de tes propres yeux quitter Yamâma pour l’Irak ! Tu lui dis
que des musulmans du Sawâd sont en train de combattre les Perses et ont
besoin de son secours 3. »
Au mois de Muharram de l’an XII (mars 633), Khâlid, qui a élu
domicile à Yamâma, reçoit donc la lettre de mission d’Abû Bakr. La feuille
de route est précise : lui et son armée doivent d’abord se porter vers
Ubulla 4, au sud-est de l’Irak. La ville jouit d’une situation géographique
exceptionnelle, étant à la fois située sur le golfe Persique et sur les rives du
Tigre. Son intérêt stratégique est tel que les Sassanides l’ont placée sous
administration militaire. Ensuite, ce sera au tour d’al-Hîra 5. Khâlid lit
attentivement la lettre puis dévisage le messager avec une moue
d’exaspération. Il dit à Abû Sa‘îd : « Je sais pertinemment que cet ordre ne
vient pas du tout d’Abû Bakr ; je sais qui est derrière cette décision de me
muter en Irak ! » Il soupçonne naturellement ‘Umar mais ne proteste pas
outre mesure. Ils veulent qu’il aille combattre les Perses en Irak ? Il le fera.
Il convoque ses soldats et leur annonce : « Je viens de recevoir une lettre du
calife ; il nous demande de nous diriger vers l’Irak pour continuer notre
combat. Que ceux qui veulent le butin ici-bas et le paradis dans l’au-delà
me suivent ! Moi, je pars demain. »
Parallèlement, Abû Bakr écrit à Muthannâ pour l’aviser de la venue de
Khâlid et lui demander de combattre sous ses ordres ; il ordonne également
à ‘Iyâdh ibn Ghanm, un général qurayshite, converti de la première heure,
de se rendre à Dûmat al-Jandal, véritable carrefour commercial au confluent
de l’Irak, de la Syrie et de l’Arabie, pour se diriger depuis là-bas vers al-
Hîra. L’idée est d’attaquer l’Irak sur deux fronts, par le sud depuis Ubulla et
par le nord depuis Dûmat al-Jandal 6.

On est au mois de Safar de l’an XII (avril 633) quand l’armée de Khâlid
se met en branle. Elle passe d’abord par la région de Kâdhima 7, au nord de
l’actuel Koweït, tenue par un gouverneur perse du nom de Hormuz.
L’homme, installé dans un lieu hautement stratégique entre désert et mer,
jouit d’une grande réputation et veille jalousement sur la sécurité de
l’empire. Il détient en outre, selon Tabarî, un bien très précieux : l’eau.
Khâlid galvanise ainsi ses troupes : « L’eau sera la récompense du plus
vaillant des deux adversaires ! » Hormuz, prévenu de l’arrivée des
musulmans (Khâlid, d’après certaines sources, lui a envoyé une lettre de
sommation), met son armée en mouvement et part à sa rencontre dans le
désert. L’affrontement a lieu sans tarder : sur le champ de bataille, Hormuz
s’avance seul et défie Khâlid en un combat singulier. Et Khâlid tue Hormuz.
Les soldats musulmans, assistés par les hommes de Muthannâ, massacrent
alors l’armée perse dont les soldats, dit-on, se sont enchaînés les uns aux
autres, résolus à mourir sur le champ de bataille plutôt que de fuir, d’où son
nom de « bataille des Chaînes » (dhât al-salâsil). Le butin, constitué des
bagages de l’armée perse et des joyaux de Hormuz, est prodigieux. Au
moment du partage, Khâlid s’octroie la splendide mitre de gouverneur du
vaincu : ornée de pierres précieuses, elle vaut – dit-on – cent mille
dirhams 8.
Cette première victoire en territoire impérial encourage Khâlid à
poursuivre son avancée en direction d’al-Hîra. Il livre bataille au courant du
même mois dans différents endroits tels que Madhâr 9, où il met en déroute
les renforts envoyés pour soutenir Hormuz. Acculés au fleuve, de nombreux
soldats de l’armée perse prennent la fuite en se jetant à l’eau, nus ou
presque. Beaucoup meurent noyés au cours de cette « bataille de la
Rivière » (dhât al-thaniyy). On parle de trente mille soldats perses tués ce
jour-là. Les musulmans ont pris beaucoup de captifs ; Khâlid réunit le butin
et en envoie le cinquième à Médine. Pour stopper son avancée, les Perses
envoient une armée de cinquante mille hommes qui installe son camp à
Walaja 10, à laquelle viennent se joindre des tribus arabes, notamment les
clans chrétiens de la tribu des Bakr ibn Wâ’il. Le général ne se laisse pas
déconcerter : il fonce sur l’armée adverse et ses supplétifs arabes et parvient
à les soumettre. Continuant son chemin vers al-Hîra, il épargne les paysans
qui croisent son chemin et se contente de leur imposer un tribut. Tout en
parcourant la région, il est impressionné par l’eau et la verdure qui défilent
sous ses yeux. Il n’a jamais vu cela auparavant : « Quand bien même on ne
se battrait pas pour l’islam dans le cadre du jihâd que Dieu nous a ordonné
d’accomplir, il faut qu’on se batte pour arracher aux Perses cette belle
contrée. Nous la méritons plus qu’eux ! », lance-t-il à sa soldatesque.
En arrivant du côté de Bassora, Khâlid rencontre un certain Suwayd ibn
Qataba, de la tribu des Bakr ibn Wâ’il, qui se livre lui aussi de temps à autre
à quelques razzias sur les Perses. Celui-ci reçoit Khâlid et lui fait part de ses
craintes quant aux habitants de la ville d’Ubulla, qui se trouve à moins de
trente kilomètres de là et dont il redoute une attaque imminente. Khâlid met
en place une ruse qui consiste à faire croire qu’il quitte Bassora alors qu’il
se poste non loin en embuscade ; l’armée d’Ubulla lance une offensive sur
la ville et Khâlid sort alors de sa cachette et les assaille : nouveau carnage
dans les rangs de l’armée perse dont une partie meurt noyée dans le Tigre.
Mais contrairement aux instructions de son calife, Khâlid ne cherche
pas à prendre Ubulla, qui ne sera conquise que deux ans plus tard en
l’an XIV (635), sous le règne de ‘Umar, par ‘Utba ibn Ghazwân. De
Bassora, il poursuit son chemin vers al-Hîra et au bout de quelques
semaines, au mois de Rabi‘ I (mai-juin 633), il affronte de nouveau l’armée
perse et ses supplétifs arabes, à Ullays 11 cette fois. Ce contingent, dirigé par
un triumvirat composé d’un Perse, Jâbân a, et de deux Arabes, Abjar et ‘Abd
al-Aswad, se montre particulièrement coriace. Irrité par tant de résistance,
Khâlid jure de massacrer jusqu’au dernier les soldats de l’armée adverse :
« Mon Dieu ! Faites que ce fleuve soit inondé de leur sang ! » À la faveur
d’une attaque soudaine menée à l’heure du repas, l’armée musulmane finit
par vaincre les Perses et les Bakrites dont un grand nombre sont capturés.
Khâlid ordonne à ses hommes de ne pas les tuer. Le lendemain, il se tient au
milieu de ses soldats en criant : « Les prisonniers ! Ramenez les
prisonniers ! » On les traîne enchaînés et on les aligne sur la rive de
l’Euphrate toute proche. D’un geste de la main, il ordonne leur exécution :
on leur tranche la gorge. La boucherie dure une journée entière, jusqu’à la
tombée de la nuit. Les eaux du fleuve deviennent rouges de sang : on
l’appellera désormais nahr al-damm, « le fleuve de sang ».
La nouvelle de la conquête d’Ullays et de la boucherie parvient à Abû
Bakr à Médine. Le calife est si admiratif de la performance de Khâlid qu’il
s’exclame devant ses amis : « Ô Qurayshites ! Plus aucune femme n’est
capable de mettre au monde un homme comme Khâlid 12 ! » Le massacre
d’Ullays plonge dans la terreur les villes voisines telle Amghîshiyâ 13, au
bord de l’Euphrate, cité si prospère qu’elle est considérée comme la rivale
d’al-Hîra. Ses habitants sont épouvantés au point qu’ils abandonnent leurs
maisons pour se disperser dans la campagne. Sans combattre, l’armée
musulmane entre dans Amghîshiyâ et la met entièrement à sac. Les maisons
sont pillées puis démolies et toute la ville est rasée. Le butin est tellement
immense que chaque soldat perçoit la somme conséquente de mille cinq
cents dirhams, ce qui est du jamais-vu selon Tabarî 14.
Cette marche triomphale ne fait pas oublier à Khâlid son objectif
principal, la conquête d’al-Hîra, dont il s’approche à pas sûrs. Azadubé, le
satrape (marzeban) de la cité, a établi un camp pour la protéger mais il ne
tarde pas à abandonner son armée et à fuir très loin, laissant les habitants
livrés à eux-mêmes. Toujours au mois de Rabî‘ I de l’an XII (mai-juin 633),
Khâlid commence le siège et adresse une lettre de sommation à Iyyâs ibn
Qâbis, le chef arabe de la ville désigné par les Perses. « Ô Iyyâs, lui écrit
Khâlid, tu as le choix entre trois options : te convertir à l’islam, payer la
jizya ou subir la guerre. Je te signale que les hommes de mon armée aiment
la guerre autant que tu aimes les plaisirs de la vie ! » Accompagné de
quelques dignitaires de la cité, notamment ‘Amr ibn ‘Abd al-Massîh, un
vieux chrétien qui porte le sobriquet de Baqîla, « la fève », car il porte
toujours deux capes vertes, Iyyâs s’en va négocier l’armistice avec le
général musulman. Au cours des discussions, Khâlid remarque une petite
bourse suspendue à la ceinture de Baqîla. Il la prend et en verse le contenu
dans sa main : ce sont de petites graines qu’il n’arrive pas à identifier.
« Qu’est-ce donc cela ? demande-t-il.
– Du poison, répond Baqîla.
– Pour quoi faire ? réagit Khâlid en lui lançant un regard sévère.
– Je me dis que mourir me sera plus honorable que d’assister au
massacre de ma famille et des habitants de ma ville. »
Mais Khâlid n’a pour une fois pas l’intention de tuer qui que ce soit
dans cette ville lâchée par l’Empire et livrée à son sort. Il dit alors à Baqîla
et à Iyyâs ibn Qabîssa : « Alors, que choisissez-vous : vous convertir à
l’islam, payer une jizya ou mourir ? » Iyyâs lui répond : « Nous ne voulons
ni te faire la guerre ni abjurer. C’est pourquoi nous consentons à payer le
tribut que tu exiges. » Khâlid est étonné : « Mais dites-moi : êtes-vous des
Arabes ou des Perses ?
– Enfin, des Arabes bien sûr ! Dans quelle langue est-ce que je te parle à
l’instant ? N’est-ce pas l’arabe ? Nous ne connaissons qu’une seule langue :
l’arabe !
– Alors dites-moi, pourquoi vous faites-vous les alliés des Perses et non
de ceux qui sont arabes comme vous ? Pourquoi cette hostilité envers vos
frères arabes ? Je ne comprends pas ! Vous choisissez de vous allier aux
Perses contre vos frères les Arabes ? Malheureux ! La mécréance est
décidément le pire des aveuglements ! Un Arabe idiot égaré dans le désert
rencontre deux guides : l’un est perse, l’autre est arabe comme lui et il
choisit de suivre le Perse, l’étranger ! Vous êtes vraiment insensés ! »
Mais l’argument ethnique ne prend pas : la délégation maintient sa
décision de payer un tribut et de ne pas changer de religion. Ils réunissent la
somme colossale de quatre-vingt-dix mille dirhams et la remettent à Khâlid.
Les auteurs de la Tradition y voient la première jizya perçue par Médine.
Par ailleurs, selon Tabarî, les habitants de la cité acceptent d’être les
« yeux » de Khâlid sur les Perses.
Le général demeure quelque temps à al-Hîra en envoyant à droite et à
gauche des bataillons faire des razzias et des pillages dans les environs. Les
dihqân, grands propriétaires terriens des villages alentour, décident eux
aussi de se soumettre aux musulmans. Le plus éminent d’entre eux, Ibn
Salûbâ, chef de Bâniqiyâ 15, soit l’actuelle Najaf, non loin de Kûfa, consent
à payer la jizya en plus de la taxe de capitation de quatre dirhams par
habitant (harazat Khosrow) qu’ils versaient auparavant aux Perses. D’après
Balâdhurî, Khâlid a envoyé un bataillon pour conquérir la ville avec à sa
tête Bâshir ibn Sa‘d, qui a été gravement blessé. D’après Tabarî, ces
habitants du Sawâd cesseront de se conformer à cet accord suite à la mort
d’Abû Bakr, ce qui explique pourquoi l’Irak sera de nouveau conquis sous
le califat de ‘Umar.
Face à l’irrésistible avancée des musulmans, et sortant à peine de cinq
années de chaos politique, l’Empire sassanide est impuissant à se défendre.
Quand les Perses reçoivent une lettre de menaces de la part de Khâlid, ils
sont désarçonnés. « Louange à Dieu, qui est en train de ruiner votre
empire ! leur écrit-il. Convertissez-vous à l’islam et soumettez-vous car, de
gré ou de force, vous allez subir notre loi qui vous sera imposée par des
croyants qui aiment la mort autant que vous aimez la vie b ! » Malgré leurs
divisions internes, les Perses sont déterminés à ne pas capituler et à rester
unis face à la menace musulmane. Ils déploient leurs troupes dans les places
fortes d’al-Anbâr 16 et ‘Ayn al-Tamr 17, à l’ouest de la capitale, mais n’osent
rien entreprendre. Khâlid, qui a désormais des espions partout, n’en ignore
rien. Impatient d’étendre la domination de ses troupes, il ordonne à son
armée de migrer vers le nord-ouest et de se porter sur al-Anbâr, qui est l’un
des plus grands réservoirs d’eau potable dans toute la région. Dirigée par le
satrape Shîrzâd, la ville est protégée par de puissants remparts doublés d’un
profond fossé. Au pied des murailles, Khâlid constate que les soldats de
l’armée adverse déployés au sommet de celles-ci sont caparaçonnés de pied
en cap. Leur heaume ne laisse voir que leur regard. Khâlid ordonne alors à
ses archers de viser les yeux. Aussitôt, une pluie de flèches s’abat sur les
soldats perses. La Tradition dit que les musulmans parviennent à crever
mille yeux, raison pour laquelle cette bataille est surnommée dhât al-‘uyûn,
« la bataille des Yeux ». Le lendemain, le général fait abattre quelques
chameaux avec les cadavres desquels il fait combler une partie du fossé. Ses
soldats atteignent ainsi les portes de la ville et lancent l’assaut. Effrayé,
Shîrzâd entre immédiatement en pourparlers ; il offre la reddition d’al-
Anbâr et obtient de pouvoir se retirer sans effusion de sang.
Résolu à ne laisser aucun répit à son adversaire, Khâlid confie la garde
d’al-Anbâr à son lieutenant al-Zibriqân ibn Badr et avance vers la grande
cité de ‘Ayn al-Tamr, en bordure du désert, où se trouvent les plus belles
oasis de l’Orient. Dans cette ville fortifiée, une importante garnison perse se
tient en embuscade, sans doute pour protéger ce qui constitue l’un des
points d’eau les plus stratégiques de la région. Son capitaine, Mihrân fils de
Bahrâm Jûbîn, a également sous ses ordres un grand nombre d’Arabes
majoritairement issus de la fameuse tribu de la prophétesse Sajâh, les
Taghlib. Certains de leurs chefs présents sur place, comme ‘Akka ibn Abî
‘Akka et Hudhayl ibn ‘Imrân, avaient à l’époque suivi cette dernière.
Ledit ‘Akka dit à Mihrân : « Laisse-nous combattre Khâlid ; nous
sommes arabes comme lui et savons mieux que les Perses combattre les
Arabes ! » Le Perse accepte, mais la performance de ‘Akka est si médiocre
qu’il est battu et capturé dès le premier jour tandis que ses hommes finissent
par rendre les armes. Particulièrement hostile aux Arabes chrétiens qu’il
perçoit en quelque sorte comme traîtres à leur arabité, Khâlid leur fait subir
d’impitoyables représailles : il décapite leurs chefs, ‘Akka le premier, sous
les murailles de ‘Ayn al-Tamr, et extermine tous leurs soldats. Les femmes
et enfants, quant à eux, sont distribués parmi les membres de la garnison
musulmane avant d’être vendus comme esclaves. La ville abrite par ailleurs
un monastère dans lequel quelques-uns ont cru pouvoir trouver refuge ; ils
finissent par être capturés eux aussi. Parmi eux se trouvent des jeunes
hommes dont les descendants entreront dans la postérité : Sîrîn, le père du
célèbre savant et médecin arabe Muhammad ibn Sîrîn, Nusayr, le père de
Mûssâ ibn Nusayr, le conquérant de l’Espagne, et Yassâr, le grand-père du
fameux biographe du Prophète Ibn Ishâq.
En quelques semaines, Khâlid parvient ainsi à asseoir sa domination sur
la majeure partie du Sawâd et se retrouve à la tête d’une fortune colossale.
Qui pourrait bien arrêter le glaive dégainé d’Allâh ? Richissime,
commandant une armée de milliers d’hommes qui désirent la mort plus que
la vie, face à un empire qui s’effrite, il se sent désormais invincible. À ceci
près qu’il n’a toujours pas de nouvelles de ‘Iyâdh ibn Ghanm qui,
conformément aux consignes du calife, était censé le rejoindre en arrivant
par le nord. Il en déduit que son coreligionnaire doit être en difficulté. En
effet, ‘Iyâdh est depuis des semaines encerclé dans le désert syrien par les
tribus arabes chrétiennes qui ont afflué de toutes parts. Il a maintes fois
essayé de se dégager du siège, en vain, et il doit finalement se résoudre à
demander l’aide de Khâlid. Ce dernier, qui connaît bien Dûmat al-Jandal
pour y avoir été envoyé par le Prophète deux ans plus tôt, vole à son
secours, non sans avoir placé ses hommes de confiance à la tête d’al-Hîra et
d’al-Anbâr pour tenir l’Irak dans l’éventualité d’une contre-offensive perse.
Khâlid quitte donc ‘Ayn al-Tamr en direction de Dûmat al-Jandal, qui se
trouve à une dizaine de jours de marche. Il avance par les terres cultivées de
la vallée de l’Euphrate jusqu’à Karbalâ’ où il s’installe quelques jours, le
temps de s’assurer de la soumission des villages environnants. La nouvelle
de son approche parvient à Dûmat al-Jandal, alors dirigé par deux chefs
arabes, Ukaydir ibn ‘Abd al-Malik de la tribu de Kinda et al-Jûdî ibn
Rabî‘a. Ces derniers reçoivent des renforts de toutes parts, notamment des
Ghassanides, le royaume arabe syrien client de Byzance. Tout le monde est
prêt à en découdre avec les musulmans. Tous, sauf un : Ukaydir ibn ‘Abd
al-Malik précisément, qui redoute plus que quiconque la cruauté de Khâlid
pour l’avoir subie par le passé. À l’automne de l’an IX (630), au sortir de la
campagne de Tabûk, ce dernier avait en effet été mandaté par le Prophète
pour enlever cette personnalité richissime. Au cours du rapt, le frère
d’Ukaydir, Hassan, avait été tué et lui-même avait été contraint de
s’acquitter d’un tribut colossal 18.
Ukaydir n’a nulle envie de revivre un cauchemar similaire et prévient
al-Jûdî et ses alliés : « J’ai déjà eu affaire à ce Khâlid. Croyez-moi, vous
avez intérêt à capituler ! » Mais ses avertissements ne recueillent qu’un
refus indigné. « Comment pourrait-on songer à capituler ? Où est passé ton
sens de l’honneur ? » Il choisit alors de se livrer seul dans l’espoir d’être
épargné. En chemin, il croise des soldats musulmans qui, ignorant ses
intentions pacifiques, le capturent et le ramènent prisonnier devant leur
général. Sur le sort d’Ukaydir, la Tradition n’est pas unanime : certains
rédacteurs disent qu’il aurait été immédiatement mis à mort et que tous ses
biens auraient été saisis par Khâlid, qui n’aurait même pas voulu entendre
ses explications ; d’autres disent qu’il aurait été retenu prisonnier puis libéré
moyennant rançon.
L’affrontement ne tarde pas à avoir lieu et, comme Ukaydir l’avait
prévu, l’issue se décide rapidement en faveur des musulmans qui prennent
possession de la forteresse. Là encore, ils font de nombreux prisonniers,
exécutent les hommes de la cité dont leur chef al-Jûdî, qui a la tête tranchée,
et se partagent les femmes avant de les vendre à l’encan. La fille d’al-Jûdî,
réputée pour sa grande beauté, se retrouve tout naturellement dans les
heures qui suivent dans le lit de Khâlid ibn al-Walîd.
Le général musulman n’accorde à ses soldats qu’un bref moment de
répit. À peine ont-ils le temps de savourer une victoire que leur chef les
engage dans de nouvelles batailles afin de contenir les contre-offensives
perses dont le détail, de Hassîd 19 en Khanâfis 20, de Musayakh 21 en Thinî 22
et en Zumayl 23, serait lassant à restituer. Tabarî raconte qu’au cours des
combats, Khâlid tue notamment « par erreur » un musulman dont le fils va
se plaindre auprès d’Abû Bakr, lequel le dédommage par le prix du sang. Il
décide ensuite de pousser davantage ses troupes vers le nord, du côté de
Firâdh 24 sur la rive orientale de l’Euphrate, aux confins syro-irakiens. La
région est occupée par un corps de troupe perse qui, apprenant la venue des
musulmans, l’évacue rapidement. Le général s’arrête à Firâdh dans les
derniers jours du mois de Ramadan de l’an XII (fin novembre 633). Ses
soldats sont épuisés ; lui-même est éreinté ; Tabarî 25 dit que, de fatigue, il
n’a pas pu faire le jeûne.
Les Byzantins, apprenant la nouvelle de cette présence menaçante à
leurs frontières, tiennent absolument à la repousser. Ils font alors appel à
quelques tribus arabes clientes qui vivent aux marges de leur empire et
même à leur rival perse. Les troupes alliées campent face aux musulmans
de l’autre côté de l’Euphrate. Au bout de quelques jours, les hostilités
débutent et atteignent leur paroxysme le 15 de Dhû l-Qa‘da de l’an XII
(21 janvier 634) lors d’une bataille dont les musulmans sortent victorieux
après avoir exterminé leurs adversaires ; Tabarî parle de cent mille morts.
Après être resté encore dix jours à Firâdh, le 25 de Dhû l-Qa‘da de
l’an XII (31 janvier 634), Khâlid ordonne subitement un repli sur al-Hîra et
confie le commandement de l’avant-garde à l’un de ses lieutenants, ‘Âssim
ibn ‘Amr, tandis que lui-même fermera la marche 26. Quelle étrange
initiative de sa part ! Que peut-elle bien dissimuler ?

Pendant ce temps, c’est la Syrie qui préoccupe le calife – ou plus


exactement Bilâd al-Shâm, le « pays de Shâm », qui inclut la Palestine et
joue un rôle majeur dans l’imaginaire de l’islam naissant. Le Prophète avait
consacré ses dernières énergies à des assauts contre l’Empire byzantin dans
la région. Malgré la défaite cuisante de son armée à Mu’ta en septembre
629, il avait lui-même dirigé un an plus tard, en octobre 630, une expédition
contre Tabûk 27. Ce devait être son ultime combat. Dès le début de son
règne, on l’a vu, son successeur avait mis un point d’honneur à relancer la
campagne de Syrie en y envoyant l’armée d’Ussâma, afin de se conformer
ostensiblement aux dernières volontés du Prophète. Les victoires des
armées califales en Arabie puis en Irak sous le commandement de Khâlid
lui permettent dorénavant d’envisager sérieusement une percée sur ce front.
Plusieurs sources de la Tradition 28 s’accordent à dire que c’est vers la
fin de l’an XII, soit autour du mois de décembre 633, que le calife donne le
coup d’envoi de cette expédition. Au début, il n’est pas question d’y
dépêcher Khâlid ibn al-Walîd. La première garnison qu’il envoie est placée
sous le commandement d’un autre Khâlid, l’Umayyade Khâlid ibn Sa‘îd ibn
al-‘Âs, qui était revenu du Yémen au mois de Rabî‘ II de l’an XII (juillet
632) après avoir fui la rébellion des « apostats » locaux suite à la mort du
Prophète. Dès son arrivée à Médine, il avait contesté la nomination d’Abû
Bakr en essayant de liguer ‘Alî et ‘Uthmân contre lui, leur rappelant qu’en
tant que membres comme lui de l’aristocratie qurayshite ils ne pouvaient
pas accepter d’être soumis à ce parvenu d’Abû Bakr. Il avait cependant fini
par se résoudre à lui faire allégeance.
Dès qu’il apprend que le calife a nommé cet ancien réfractaire à la tête
de l’armée de Syrie, ‘Umar tombe des nues. « Quoi ? se plaint-il à Abû
Bakr. Tu le nommes chef des armées, lui qui a dit tant de mal de toi ? Lui
qui ne t’a fait allégeance qu’au bout de deux mois ? Lui qui a osé te dire,
quand tu lui as demandé de repartir au Yémen : “Mêle-toi de tes affaires, je
n’ai pas d’ordre à recevoir de toi !” As-tu donc oublié tout cela ? » Abû
Bakr se tait, habitué aux réactions virulentes et impétueuses de son ami.
« Tu dois le limoger ! C’est un arrogant ! », s’écrie encore ‘Umar. Le calife
est pris de lassitude : « Après Ibn al-Walîd, voilà qu’il s’acharne sur un
autre Khâlid ! », se dit-il.
C’est que ‘Umar déteste Khâlid ibn Sa‘îd, comme il a déjà eu l’occasion
de le lui témoigner publiquement. À son retour précipité du Yémen, ce
dernier se pavanait fièrement à Médine dans une somptueuse djellaba en
soie, tout en clamant haut et fort son opposition au calife. ‘Umar s’en était
irrité : « Arrachez-lui cette djellaba et déchirez-la 29 ! » ‘Umar se montre en
général très hostile aux signes extérieurs de richesse affichés par les autres
Compagnons, notamment les agents envoyés au Yémen pour percevoir la
zakât comme Mu‘âdh ibn Jabal 30, qui y était allé pour rembourser ses
dettes, comme on l’a vu. Quand, après la mort du Prophète, Mu‘âdh était
rentré à Médine après avoir fui le Yémen, il avait été intercepté par ‘Umar
qui lui avait demandé de restituer tous ses dividendes au trésor public. Mais
Mu‘âdh avait refusé, arguant que le Prophète l’avait envoyé au Yémen pour
le dédommager à titre personnel et non pour la communauté, et que tout ce
qu’il avait gagné lui revenait de plein droit. ‘Umar avait alors demandé à
Abû Bakr de faire saisir tout l’argent gagné par Mu‘âdh, en rappelant au
calife que l’argent d’Allâh appartient à tous les musulmans ! Ibn Sa‘d
raconte que ‘Umar, qui joue en quelque sorte le rôle d’agent du trésor, tient
Mu‘âdh à l’œil. Un jour, pendant le pèlerinage, voyant autour de lui de
jeunes esclaves, il l’interpelle : « D’où proviennent-ils ? Comment te les es-
tu procurés ? – C’est un cadeau que j’ai reçu », lui répond Mu‘âdh. Et
‘Umar de lui rétorquer : « Sais-tu que même les cadeaux, tu dois les
déclarer au calife 31 ? » Doutant probablement de la régularité de
l’enrichissement de Khâlid ibn Sa‘îd, ‘Umar perçoit son attitude
ostentatoire comme une impudeur et un défi lancé à l’autorité du calife,
lequel exige des Compagnons une transparence financière totale afin de
mieux les contrôler 32.
Abû Bakr est embarrassé par le veto de ‘Umar. « Dois-je me plier au
refus de ‘Umar et me rétracter ? » se demande-t-il. Son ombrageux ami a
sans doute raison de se méfier de Khâlid ibn Sa‘îd, mais le calife tient à
créer un consensus autour de sa personne en se conciliant les opposants
d’hier. En outre, depuis son tragique différend avec Fâtima, il s’est juré de
cesser toute hostilité avec les proches du Prophète. Après tout, Khâlid ibn
Sa‘îd n’est pas le premier venu 33. C’est non seulement un riche Umayyade,
petit-fils d’Umayya et par là cousin germain du puissant Abû Sufyân, mais
aussi un membre du club très fermé des huit sâbiqûn (ou mutaqaddimûn),
c’est-à-dire les premiers convertis à l’islam qui ont suivi Muhammad dans
sa hijra à Médine. Khâlid ibn Sa‘îd serait même le quatrième musulman ; il
aurait offert au Prophète tous les esclaves qu’il avait hérités de son père.
Muhammad avait fait de lui l’un de ses premiers scribes chargés de
consigner les versets du Coran au fur et à mesure de leur révélation. Il avait
également assumé le rôle de chef du protocole lors de la fameuse année des
délégations (en l’an IX). On dit qu’il avait même arrangé le mariage du
Prophète avec sa cousine Umm Habîba, la fille d’Abû Sufyân, lequel était
alors l’ennemi juré de Muhammad. Le rôle politique de Khâlid ibn Sa‘îd
s’était renforcé en l’an X quand le Prophète les avait désignés, lui et ses
frères, comme ses agents au Yémen pour collecter la zakât. C’est dire à quel
point il est difficile pour Abû Bakr d’exclure ce personnage clé de
l’entourage prophétique.
La Tradition donne deux issues différentes au dilemme du calife. La
première rapportée par Tabarî dit que ‘Umar a fini par obtenir gain de
cause : Khâlid ibn Sa‘îd aurait été limogé avant même son départ pour la
Syrie et remplacé par un autre Umayyade, Yazîd le fils d’Abû Sufyân. La
seconde version, plus recevable, affirme qu’Abû Bakr aurait maintenu la
nomination de Khâlid ibn Sa‘îd mais qu’il l’aurait placé à la tête d’un
contingent de réserve basé à Taymâ’ 34, au nord du Hijâz, en soutien aux
autres troupes qui partiront combattre les Byzantins. Cette attitude tempérée
lui aurait permis de donner un minimum de satisfaction à ‘Umar sans se
rétracter complètement.
À la tête d’une petite troupe, Khâlid ibn Sa‘îd quitte donc Médine en
direction de Taymâ’; à charge pour lui de se constituer une garnison formée
de tous les Bédouins qu’il réussira à s’agréger. Cette campagne de
recrutement est un succès immédiat : plusieurs membres des diverses tribus
arabes établies dans les zones frontalières entre l’Empire byzantin et
l’Arabie viennent se joindre à lui. Comme pour l’Irak, l’invasion de la Syrie
intervient dans un contexte de crise entre l’Empire et les tribus arabes
clientes de ce dernier, et dont une partie non négligeable décide de se rallier
à l’État islamique naissant.
Soulagé de constater un si grand renfort, Khâlid ibn Sa‘îd écrit au calife
pour lui annoncer l’encourageante nouvelle. Sachant qu’il peut
effectivement compter sur le retournement des tribus arabes vivant entre le
Hijâz et le Shâm, le calife lui demande alors d’avancer prudemment dans le
territoire syrien. Il le met toutefois en garde : « Les Byzantins peuvent te
surprendre par-derrière si tu avances trop loin ! » Abû Bakr a entièrement
raison de se méfier : les Byzantins, qui ont eu vent de la présence
inquiétante de ce régiment musulman à Taymâ’ soutenu par de nombreux
Arabes de la région, commencent à mobiliser de leur côté les tribus arabes
chrétiennes soumises à leur autorité. Très rapidement, des contingents des
tribus de Bahrâ’, Kalb, Sulayh, Tannûkh, Lakhm, Judhâm et Ghassân se
postent sur la frontière méridionale de la région d’al-Balqâ’ 35 (le plateau de
la rive orientale du Jourdain) à deux journées de distance au nord de
Taymâ’ dans un endroit proche de Âbil 36, Zayzâ’ 37 et Qastal 38, nous dit la
Tradition. Ils sont placés sous le commandement du général arménien
Bâhân (Vahan) ; l’empereur Héraclius étant lui-même d’origine
arménienne, il puise dans sa nation ses collaborateurs les plus proches. On
guette une avancée de l’armée musulmane.
Khâlid ibn Sa‘îd, averti de cette présence byzantine non loin, écrit au
calife pour lui faire un compte rendu de la situation. Ce dernier décide de
jouer le tout pour le tout : « Dès lors que les Byzantins sont informés de
notre intention de les attaquer, inutile de dissimuler davantage notre projet !
Il faut passer à l’offensive. »
La marche de l’armée musulmane contre les Arabes chrétiens alliés des
Byzantins est un succès. En arrivant aux confins de la région d’al-Balqâ’,
elle réussit à disperser quasiment sans combat les troupes adverses et
installe son campement à la hauteur de Qastal. Khâlid ibn Sa‘îd sollicite
alors des renforts pour se préparer à la contre-attaque qui s’annonce.
Au moment où il reçoit cette lettre, le calife voit affluer de toutes parts à
Médine des volontaires prêts à s’engager. L’essentiel de ses troupes étant
déjà occupé aux quatre coins de l’Arabie et en Irak, comme on l’a vu aux
chapitres précédents, il avait en effet convoqué les différentes tribus
désormais soumises pour qu’elles participent au jihâd en Syrie, avec un
argument-massue : la promesse de richesses incommensurables. Comme il a
des doutes – légitimes du reste – sur la sincérité de l’engagement religieux
de ces tribus revenues ou converties à l’islam par la force de l’épée, le calife
avance un argument de taille afin de vaincre la réticence des plus
sceptiques : l’appât du gain. Balâdhurî dit clairement que le calife a incité
les Arabes à faire le jihâd en leur faisant miroiter un butin considérable. Il
parle ouvertement de la cupidité de ces mercenaires calculateurs 39. Du reste,
le Prophète lui-même avait joué sur ces mêmes ressorts, lui qui avait
encouragé ses soldats à aller combattre les Byzantins en leur promettant en
butin « les blondes des Rûms (banât al-asfar 40) ».
La méthode est infaillible : venant de La Mecque, de Tâ’if, du Najd ou
encore du Yémen, les combattants accourent par centaines à Médine,
excités par les biens qu’ils sont appelés à piller chez les mécréants. C’est la
ruée vers l’or. Tabarî dit que certains combattants himyarites, sous la
direction d’un certain Dhû l-Kulâ‘ 41, sont venus avec femmes et enfants,
déterminés à immigrer définitivement dans les villes syriennes qu’ils
s’apprêtent à conquérir. ‘Ikrima ibn Abî Jahl est même revenu du Yémen
avec une armée de supplétifs, sachant que les soldats qui ont participé à la
« pacification » d’Oman, de Mahra et de l’Hadramaout sont censés rester
sur place pour tenir la région.
Abû Bakr ne peut que se réjouir de constater ce nombre impressionnant
de soldats qui se mettent à sa disposition : une grande offensive sur la Syrie
est désormais envisageable. Il commence par envoyer à Khâlid ibn Sa‘îd les
renforts qu’il a demandés, lui dépêchant un corps de troupe dirigé par
‘Ikrima et Dhû l-Kulâ‘ et leur adjoignant un détachement de la tribu des
Qudhâ‘a, établis dans l’immense vallée de Wâdî l-Qurâ 42, avec à sa tête
Walîd ibn ‘Uqba. Le lendemain, le calife se rend à La Mecque pour présider
au pèlerinage de l’an XIII.
Dès l’arrivée des renforts, Khâlid ibn Sa‘îd décide de s’enfoncer dans le
territoire syrien avec comme objectif d’atteindre Damas. Il croit pouvoir
interpréter le recul du général arménien Bâhân comme un signe de
faiblesse : en réalité, il s’agit d’un guet-apens. À peine a-t-il établi son
campement dans la plaine de Marj al-Suffar 43, à une journée environ au sud
de Damas, que le piège se referme. Au mois de Muharram de l’an XIII
(mars 634), les musulmans subissent une impitoyable attaque frontale de la
part des Byzantins et, quand ils veulent prendre la fuite, se retrouvent nez à
nez avec une autre armée qui les a pris à revers. Ils se débattent du mieux
qu’ils peuvent. Au milieu du champ de bataille, Dhû l-Kulâ‘ s’époumone :
« Ô musulmans ! Les portes du paradis sont grandes ouvertes ; les houris se
sont faites belles pour vous 44 ! » Mais la combativité des musulmans
n’empêche pas la déconfiture. C’est même une hécatombe. Khâlid ibn
Sa‘îd, en particulier, paie cher sa précipitation puisque son fils meurt au
combat. Dévasté de chagrin, il prend la fuite vers Dhû l-Marwâ 45, dans le
Wadî l-Qurâ en abandonnant ses soldats à leur sort. Seul ‘Ikrima se bat
jusqu’au bout et réussit à se maintenir avec une poignée de soldats dans les
environs de Damas.

Nous avions laissé Khâlid ibn al-Walîd à la fin du mois de Dhû l-Qa‘da
de l’an XII (janvier 634) abandonnant en secret son armée sur le chemin du
retour de Firâdh vers al-Hîra. C’est que ce dernier a un projet qu’il cache à
tout le monde : effectuer un pèlerinage secret à La Mecque, sans que ses
soldats s’aperçoivent de son absence 46. Malgré ce détour important, il
espère rejoindre son armée au moment où celle-ci arrivera à al-Hîra. Il va
cependant lui falloir faire preuve d’une rapidité et d’une ruse
exceptionnelles. Après avoir laissé filer ses troupes, il se retrouve
quasiment seul, hormis une poignée de proches confidents qui
l’accompagnent. Il file de Firâdh à La Mecque et, malgré la rudesse de la
route, y parvient juste à temps, au mois de Dhû l-Hijja (février 634), en
pleine saison du pèlerinage. Incognito, il se mêle à la foule nombreuse des
pèlerins et participe à la journée des sacrifices à la station de Mînâ. Puis,
avec la même célérité qu’à l’aller, Khâlid rebrousse chemin et rejoint son
armée au moment même où elle rentre dans al-Hîra.
La Tradition ne dit rien sur ce que Khâlid a bien pu faire d’autre à
La Mecque, laissant la porte ouverte à toutes les spéculations. Ce que l’on
sait, c’est que malgré la discrétion dont il a fait preuve, la nouvelle de sa
présence parvient aux oreilles d’Abû Bakr, qui se trouve lui aussi à
La Mecque pour présider au pèlerinage. Le calife tombe des nues : « Quoi ?
Khâlid était à La Mecque en même temps que moi et je ne l’ai pas vu ?
Comment est-ce possible ? » Mais l’étonnement cède vite la place à la
colère : « Khâlid est venu à La Mecque pendant que j’y présidais aux rites
et il a fait exprès de se soustraire à mon regard ? Pourquoi n’est-il pas venu
me voir ? D’ailleurs, il ne m’en a pas demandé la permission, ni même
informé ! Qu’est-il venu faire au juste ? Que me cache-t-il ? Que prépare-t-
il ? » Les questions se bousculent dans son esprit. Aucune réponse mais des
doutes à n’en plus finir. L’atout maître est-il en train de devenir une
menace ?
Étonnamment, la Tradition n’avance rien quant à ses motivations
réelles. Est-ce un accès soudain de piété qui a poussé le général à accomplir
le pèlerinage ? Il est permis d’en douter, celui-ci n’étant pas réputé pour son
observance scrupuleuse des préceptes de la religion. On a vu qu’il se
dispensait sans remords du jeûne du Ramadan. Une autre fois, alors qu’il
dirige la prière de ses soldats, il bafouille tellement dans la récitation des
versets qu’il se sent obligé de s’en excuser auprès de ses coreligionnaires,
en prétextant qu’il est tellement pris par le jihâd qu’il a négligé d’apprendre
le Coran 47…
On pourrait admettre que, lassé de ses méfaits, Khâlid ait ressenti le
besoin de se laver de ses péchés. Mais dans ce cas, pourquoi le faire
secrètement ? Qu’il dissimule son absence à ses troupes pour ne pas les
démotiver, qu’il ait soin de ne pas faire courir un bruit qui pourrait parvenir
jusqu’aux espions perses, cela peut se comprendre. Mais pourquoi se cacher
du calife ?
Le pèlerinage qu’il a accompli est donc pour le moins suspect. La colère
d’Abû Bakr montre que ce séjour a été tout de suite perçu comme une faute
grave, voire une trahison. D’abord, en laissant son armée partir seule, sans
réel commandement, Khâlid a commis une grande imprudence : les
conquêtes sur le territoire perse sont encore très fragiles et le risque de voir
l’armée sassanide et ses alliés arabes contre-attaquer est quasiment certain.
De fait, quelques mois plus tard, les Sassanides contre-attaqueront et
repousseront les musulmans, notamment à l’issue de la bataille du Pont en
octobre-novembre 634. Ensuite, Khâlid, en ne daignant pas informer Abû
Bakr de son intention d’accomplir le pèlerinage, en ne cherchant même pas
à le voir, a en quelque manière défié son autorité.
Le calife est donc en droit de se poser des questions graves : et si Khâlid
était en réalité venu fomenter quelque complot contre le calife avec les
clans de l’aristocratie qurayshite qui n’ont jamais accepté son « élection » ?
Serait-il possible que, grisé par tant de victoires, adulé par ses soldats prêts
à mourir pour lui, il ait eu pour ambition de se « mettre à son compte » et
d’organiser un coup d’État ? Quels qu’en soient les motifs réels, le
pèlerinage de Khâlid ne restera pas impuni : le châtiment que le calife
infligera à son turbulent général sera à l’origine d’un tournant décisif dans
l’histoire de la région – et du monde…
Abû Bakr vient tout juste de rentrer de pèlerinage quand on l’instruit du
désastre de Marj al-Suffar. Il en est aussi attristé que fâché : après le
pèlerinage secret de Khâlid ibn al-Walîd, voici que l’autre Khâlid – Khâlid
ibn Sa‘îd – lui cause des soucis dont il se passerait volontiers. ‘Umar aura
beau jeu, se dit-il, de lui rappeler qu’il l’avait dissuadé de lui faire
confiance : son imprudence n’aura eu d’égale que sa lâcheté. Il lui adresse
une lettre acerbe lui signifiant son limogeage immédiat : sa défaite honteuse
entache la réputation éclatante des armées du calife qui, depuis son
avènement, n’avaient fait qu’enchaîner les victoires.
Impossible pourtant de renoncer maintenant : dès son retour de
La Mecque et avant d’apprendre la déconfiture de Khâlid ibn Sa‘îd, il a
envoyé vers la Syrie quatre corps d’armée supplémentaires en assignant à
chacun une cible précise. C’est ainsi qu’Abû ‘Ubayda ibn al-Jarrâh est
censé marcher sur Homs en passant par al-Jâbiya 48 tandis que Yazîd ibn Abî
Sufyân doit se diriger vers Damas en passant par la région d’al-Balqâ’ et
que Shurahbîl ibn Hassana doit partir vers Bosrâ. Quant à la quatrième
armée, placée sous le commandement de ‘Amr ibn al-‘Âs, elle doit se
mettre en route vers Ghamr al-‘Arabât (également appelée al-‘Araba 49)
avec comme destination finale la Palestine. Il s’agit de lancer des attaques
simultanées afin de déstabiliser les Byzantins et de disperser leurs rangs.
L’afflux de volontaires a permis de mettre sur pied ces quatre armées
concomitantes, composées chacune de milliers de soldats – les rédacteurs
de la Tradition parlent même de sept mille soldats par garnison. Un seul
général manque à l’appel, de manière surprenante : Ussâma ne participe pas
à cette nouvelle campagne syrienne.
D’après Balâdhurî 50, les quatre armées quittent Médine au mois de
Muharram de l’an XIII, soit mars 634. Juste avant leur départ, le calife leur
donne des consignes claires : dans le cas où les quatre armées devraient se
rejoindre, le commandement général en reviendrait à Abû ‘Ubayda. Il
enjoint encore à ses généraux de se montrer modérés lors des razzias qu’ils
s’apprêtent à mener : « Soyez cléments avec vos soldats. Ne les accablez
pas si vous les trouvez épuisés. Ne désertez en aucun cas le champ de
bataille. Je vous recommande également de ne tuer ni les enfants, ni les
femmes, ni les vieux. Ne brûlez pas non plus les terres cultivées, ne coupez
pas les arbres ni n’égorgez le bétail sauf si vous avez besoin d’en manger.
N’attaquez pas les églises et les monastères et ne tuez pas les prêtres et les
moines. Il faut constamment laisser le choix aux habitants de la Syrie : soit
l’islam, soit le combat, soit la jizya 51. »
Les troupes du calife se mettent aussitôt en branle.
Les Byzantins, déjà en état d’alerte depuis l’arrivée de Khâlid ibn Sa‘îd
sur leur territoire, apprennent immédiatement la nouvelle de la marche des
quatre armées. Après un moment d’hésitation, l’empereur Héraclius décide
d’envoyer à leur rencontre de fortes troupes. Avec ses généraux, il met en
place une tactique pour repousser les envahisseurs : il s’agit de les laisser
s’enfoncer dans le territoire syrien pour les attaquer séparément dans les
différentes régions où leurs troupes se seront déployées. Tabarî 52 rapporte
qu’au départ Héraclius ne voulait pas combattre les musulmans : essoufflé
par ses guerres contre les Perses, l’empereur byzantin est devenu plutôt
enclin à l’inaction. Il se serait ainsi montré « effrayé » par la perspective
d’affronter les musulmans et aurait émis devant son conseil l’idée d’acheter
la paix en cédant au califat la moitié des revenus (khârâj) de la Syrie. Mais
sa proposition se serait heurtée au refus indigné de son frère et de
l’ensemble de ses conseillers et c’est à regret qu’il aurait fini par accepter
de combattre.
L’empereur fait lui-même le déplacement jusqu’à Homs pour veiller à la
préparation de ses troupes : Sergios est envoyé combattre Yazîd du côté de
Damas, al-Daraqûs (Drakos ?) va à la rencontre de Shurahbîl et al-Fîqâr fils
de Nestus est chargé d’arrêter l’avancée d’Abû ‘Ubayda. L’armée principale
est quant à elle placée sous le commandement de Théodore, le propre frère
d’Héraclius. Sa mission est de neutraliser l’armée de ‘Amr en Palestine : il
faut avant tout protéger Jérusalem et les routes de pèlerinage.
La première armée musulmane qui affronte les Byzantins est celle
commandée par Yazîd, composée essentiellement de Mecquois, dont le
fameux Abû Sufyân, père dudit Yazîd. Le calife a sans doute estimé habile
d’éloigner ces redoutables et intrigants Umayyades. Après être passée par
Wâdî l-Qurâ puis Tabûk, l’armée de Yâzid avance en territoire syrien et
cueille au passage Khâlid ibn Sa‘îd ibn al-‘Âs, le déserteur de Marj al-
Suffar. Yazîd apprend qu’une troupe byzantine le guette sur la gauche
depuis al-‘Araba ; il décide de lui envoyer un détachement dirigé par Abû
Umâma al-Bâhilî. Wâqidî 53 rapporte que, pour encourager son officier et
ses soldats effrayés, Yazîd les exhorte : « N’oubliez pas que Dieu vous a
promis la victoire et a mobilisé les anges pour combattre avec vous. Ne
soyez pas effrayés par le nombre de soldats ennemis. Allâh dit dans son
Livre : “Combien de fois une petite troupe d’hommes a vaincu une troupe
nombreuse, avec la permission de Dieu ? – Dieu est avec ceux qui sont
patients” (2 : 249). Et n’oubliez pas ce que nous disait souvent le Prophète :
“Le paradis se trouve à l’ombre des sabres !” » Abû Umâma lance l’assaut ;
il réussit à repousser les Byzantins, qui se retirent vers Dâthin 54, un des
villages de Gaza, où ils essayent de se réorganiser. Mais Abû Umâma les
poursuit et parvient à les vaincre après avoir tué Sergius, leur patrice. Puis il
revient retrouver Yazîd et le reste de l’armée.
Ce dernier ne veut pas réitérer l’imprudence de Khâlid ibn Sa‘îd.
Malgré sa victoire, il décide de ne pas s’aventurer plus profondément dans
le territoire syrien : les Byzantins peuvent surgir de n’importe où. Il entre
alors en contact avec les autres troupes musulmanes qui tiennent leurs
positions : Abû ‘Ubayda, qui doit aller jusqu’à Homs, est déjà arrivé au
niveau d’al-Jâbiya, dans la plaine de Hawrân, après avoir obtenu une
victoire à Ma’âb 55, une petite bourgade (fustât) d’al-Balqâ’ qui se soumet
sur son passage. Il a récupéré en chemin ‘Ikrima et Dhû l-Kulâ‘, les
malheureux acolytes de Khâlid ibn Sa‘îd. Shurahbîl ibn Hassana, de son
côté, est arrivé aux alentours de Bosrâ.
Le quatrième général, ‘Amr ibn al-‘Âs, est assez loin d’eux ; il se trouve
à présent à Ghamr al-‘Arabât en basse-Palestine, entre la mer Morte et
l’Égypte. La position de ‘Amr, qui menace Jérusalem, inquiète
particulièrement les Byzantins et ces derniers lui opposent une
impressionnante armée de soixante-dix mille hommes, qui se contentent
pour l’heure de guetter ses mouvements. Théodore, le frère de l’empereur,
la fait se poster à Jilliq. ‘Amr s’aperçoit très vite de sa présence et redoute
d’autant plus un assaut soudain qu’il se trouve isolé de ses trois collègues
dont les armées sont elles aussi surveillées de près par les autres armées
byzantines.
Un vent de panique traverse les rangs des chefs musulmans. Que faire à
présent ? Faire converger les troupes pour former un contingent plus fort ?
Ce serait courir le risque de se faire écraser par les Byzantins en chemin
avant même de s’être rejoints, d’autant plus que ‘Amr en particulier est
bloqué en Palestine. Doit-on rester séparés ? Mais si les Byzantins
attaquent, ces régiments d’à peine sept mille hommes se feront massacrer
par cette armée qui en compte des dizaines de milliers. Les quatre généraux
musulmans sont désarçonnés. Ils se tournent alors vers le calife : Abû
‘Ubayda lui envoie une lettre pour qu’il leur donne ses instructions.
Quand il lit cette lettre, Abû Bakr devient à son tour très soucieux et
regrette d’avoir nommé comme général en chef Abû ‘Ubayda dont il
découvre les moyens très limités. Wâqidî 56 écrit qu’en réalité le calife n’a
jamais vraiment cru dans les compétences militaires de celui-ci : il le trouve
même plutôt mou et inconsistant. S’il l’a nommé à la tête de l’armée, c’est
sans doute pour le récompenser de sa loyauté politique indéfectible : lors de
la houleuse réunion de la saqîfa, c’est lui qui, avec ‘Umar, s’est affirmé
comme son principal soutien. Du reste, c’est aussi pour des raisons
politiques et non pour son mérite que le calife a nommé Yazîd à la tête de la
deuxième armée : il est en effet le fils d’Abû Sufyân, l’un de ses plus
virulents détracteurs, et nommer le rejeton à un poste de responsabilité a
permis de se concilier les bonnes grâces du puissant Qurayshite. Ainsi, c’est
essentiellement pour récompenser ses alliés ou pour soudoyer ses opposants
que le calife les a promus au rang de chefs des armées ; mais à présent, la
situation de grand péril qui se profile à l’horizon le force à abandonner les
calculs politiques et à privilégier le critère de l’efficacité.
« Comment sortir de ce bourbier ? se demande Abû Bakr. Ai-je commis
une erreur en envoyant quatre armées dans la gueule du loup ? » Les
souvenirs de la défaite cuisante de Mu’ta, pourtant décidée par le Prophète
lui-même, remontent à son esprit. La Syrie est-elle vraiment imprenable ?
L’islam, dès lors, est-il destiné à rester un phénomène purement local,
tandis que les chrétiens détiennent la terre des prophètes bibliques ? Le
calife est si tourmenté par le problème syrien qu’il en perd le sommeil, nous
dit Ibn Kathîr 57. Il passe de longues nuits blanches à réfléchir : aucune des
solutions qu’il envisage ne le satisfait. Alors il finit par admettre
l’évidence : qui pourrait le sortir de là, si ce n’est Khâlid ibn al-Walîd, son
invincible général ? Il a gagné toutes les guerres. Même à Mu’ta, quand
tous les généraux désignés par le Prophète avaient trouvé la mort, il était
resté quasiment seul sur le champ de bataille et s’était battu comme un lion
contre les Byzantins. On dit que, dans son combat sans relâche, il avait
brisé neuf sabres 58. C’est à l’occasion de cet exploit que le Prophète,
admiratif, l’avait surnommé le « glaive dégainé d’Allâh » : ce jour-là, il
avait sauvé l’armée musulmane d’une terrible extermination.
Certes, le calife lui reproche d’avoir accompli sous son nez cet étrange
pèlerinage clandestin, mais il est ce qu’on appelle une « tête froide » : bien
qu’il ait le cœur sensible et la larme facile, il a une telle force de caractère
qu’il arrive à neutraliser ses émotions dès lors qu’il s’agit de raison d’État.
Homme patient et lucide, il ne laisse jamais ses passions et ses rancœurs
prendre le dessus. Il n’éprouve ni haine ni jalousie ; ses tourments lui
viennent de sa conscience très vive qui le taraude parfois. Il est
extrêmement conscient de sa responsabilité à l’égard de toute la
communauté et surtout, ce califat lui a coûté tellement de sacrifices – la
malédiction de la fille du Prophète n’étant pas le moindre – qu’il n’a plus
maintenant d’autre choix que de réussir. Enfin, après cette série de victoires
éclatantes, il lui paraît inenvisageable de quitter la scène sur une défaite
honteuse face aux Rûms.
Il écrit donc à Khâlid pour lui ordonner de quitter l’Irak séance tenante
et de se porter vers la Syrie. Évidemment, pour ne pas trahir sa détresse
devant son général, il ne va pas jusqu’à lui écrire que, sans lui, le califat
chancelle. Le ton de la lettre est même si sévère qu’Ibn al-Walîd croit
qu’elle a été écrite sous la dictée de ‘Umar 59, dont il connaît les sentiments
haineux à son égard.
En demandant à Khâlid de quitter l’Irak, Abû Bakr fait d’une pierre
plusieurs coups : il envoie son cheval gagnant en Syrie, il donne satisfaction
à ‘Umar qui le presse constamment de congédier le turbulent général, il
s’assure que ce dernier soit occupé très longtemps et qu’il ne devienne pas
une menace pour le jeune État médinois, et enfin il démontre à tout le
monde, Khâlid ibn al-Walîd le premier, que c’est toujours lui qui donne les
ordres. En faisant part de sa décision à ses conseillers, Abû Bakr prononce
une phrase restée dans les annales : « Avec Khâlid ibn al-Walîd, je ferai
oublier aux Rûms les souffles du mal (wasâwis) que leur murmure le
diable 60 ! »
Il écrit en parallèle à Abû ‘Ubayda pour le prévenir de l’arrivée de
Khâlid et ne manque pas de l’égratigner au passage : « Dès son arrivée en
Syrie, Khâlid prendra le commandement de toutes les armées. Tu dois donc
lui obéir car, dans l’art de la guerre, il est plus rusé que toi. »
Au mois de Rabî‘ I de l’an XIII (mai 634), Khâlid, basé à al-Hîra,
projette de se lancer dans de nouvelles conquêtes en territoire perse. Il a
sans doute dans son viseur Madâ’in (Ctésiphon), la capitale de l’Empire
sassanide. Un jour, on lui annonce l’arrivée d’un messager qui vient de
Médine. ‘Abd al-Rahmân al-Hanbalî entre et lui tend un rouleau.
« Message du calife », lui dit-il.
Rapidement, le général parcourt la lettre :
« De ‘Abd-Allâh ibn ‘Uthmân, vicaire du Prophète, à Khâlid ibn al-
Walîd, dit la lettre 61. J’apprends que tu as abandonné ton armée pour venir
accomplir en secret le pèlerinage à La Mecque alors que je m’y trouvais. Tu
me mets dans une situation embarrassante. Je ne peux pas te reprocher
d’avoir accompli le pèlerinage : c’est ton devoir en tant que musulman.
Mais je ne te pardonne pas d’avoir abandonné ton armée, l’exposant à un
danger certain. Gare à toi si tu recommences ! Par ailleurs, les nouvelles qui
me parviennent de Syrie sont si mauvaises que j’en suis profondément
tourmenté et exaspéré. Cela me donne même des insomnies. Alors, dès que
tu recevras cette lettre, si tu es debout, ne te rassois pas et si tu es sur ta
monture, n’en redescends pas. Tu dois quitter l’Irak toutes affaires cessantes
en y laissant des gens de confiance et te rendre sans plus tarder en Syrie
pour y rejoindre Abû ‘Ubayda et les autres musulmans. Les ennemis
byzantins ont préparé une importante armée qui est sur le point de marcher
sur eux. Va, cours leur venir en aide. Sache que je te désigne comme leur
chef à tous. »
En lisant cette lettre, le général ne peut réprimer une moue. « Le calife
m’ordonne d’aller en Syrie, dit-il au messager. Je suis sûr que c’est encore
une manigance de ce petit gaucher de ‘Umar, le fils de… »
Le messager écarquille les yeux.
« Le fils de Umm Shamla ! », se reprend Khâlid avec un sourire
ironique. « Il m’envie, le bougre ! Et il ne prend même pas la peine de
dissimuler sa jalousie 62 ! »
Afin de ne pas se laisser trahir plus avant par ses émotions, il change de
sujet et interroge le messager : « Raconte-moi : quoi de neuf à Médine 63 ?
– Oh, tout va bien là-bas : on vient de célébrer deux mariages !
– Ah ? Les mariages de qui ?
– ‘Alî vient d’épouser Umâma, la nièce de sa femme Fâtima c. »
Khâlid, très surpris, demande :
« Comment ? Abû l-‘Âs 64, son père, a accepté cette union ?
– Tu n’es pas au courant ? Abû l-‘Âs est décédé. C’est Zubayr ibn
al-‘Awwâm, le tuteur d’Umâma, qui l’a donnée en mariage à ‘Alî. »
L’étrange union de ‘Alî avec la petite-fille du Prophète (Umâma est la
fille de Zaynab, l’aînée du Prophète 65) a fait beaucoup jaser. La tradition
shî‘ite, en particulier, est très embarrassée par ce mariage quasiment
incestueux – ‘Alî est l’oncle par alliance d’Umâma – et qui jette une ombre
sur l’exemplarité mystique du couple ‘Alî-Fâtima. Pour dédouaner le veuf,
les shî‘ites expliquent que c’est Fâtima elle-même qui, à l’article de la mort,
aurait demandé à son mari d’épouser Umâma afin qu’elle prenne soin de
ses cousins orphelins, Hassan et Husayn 66. Mais dans ce cas, pourquoi
attendre la mort du beau-frère et beau-père putatif, au mois de Dhû l-Hijja
de l’an XII (février 634), pour concrétiser cette union ? Tout porte à croire
qu’Abû l-‘Âs s’opposait à ce mariage. Une fois celui-ci décédé, ‘Alî s’est
empressé de demander la main d’Umâma au tuteur de cette dernière.
Khâlid s’amuse de la nouvelle du mariage de ‘Alî avec Umâma. Il dit en
souriant : « Je vois que ‘Alî se console bien de la mort de Fâtima ! Entre les
captives que j’envoie moi-même à Médine et les femmes de la famille, son
harem est bien rempli maintenant ! »
La Tradition sunnite ne manque pas de noter qu’à chaque fois que les
captives des différentes guerres d’apostasie sont envoyées à Médine, ‘Alî
est immédiatement servi. On peut imaginer qu’Abû Bakr et ‘Umar,
soucieux de neutraliser politiquement le cousin du Prophète, ont choisi de
l’occuper en faisant défiler les femmes dans sa chambre. ‘Alî lui-même
semble se satisfaire de cette situation. Du temps où il était marié à Fâtima,
Muhammad lui imposait une stricte clause de monogamie : le jour où il
avait osé exprimer le désir de prendre une seconde épouse, il avait eu droit à
une sévère réprobation de la part du Prophète : la polygamie, d’accord, mais
pas quand il s’agit de sa propre fille 67 ! Maintenant libre, ‘Alî semble
prendre sa revanche sur ce qu’il vivait comme une injuste privation.
Khâlid poursuit la conversation : « Tu m’as parlé d’un deuxième
mariage. De qui s’agit-il ?
– ‘Umar a épousé sa cousine ‘Âtika bint Zayd », répond le messager à
un Khâlid abasourdi. « Tu sais, ‘Âtika ne voulait pas de ce mariage,
poursuit ‘Abd al-Rahmân. Quand son mari ‘Abd-Allâh, le fils du calife,
était à l’agonie peu après la mort de Fâtima, elle lui avait promis qu’elle ne
se remarierait plus après lui. Il en avait d’ailleurs fait la condition pour qu’il
lui léguât une grande partie de sa fortune. Et de fait, elle avait jusque-là
respecté cette promesse et avait éconduit de nombreux prétendants 68.
– Mais alors, comment ‘Umar a-t-il réussi à la convaincre de l’épouser ?
– Ah, mais c’est qu’il n’a pas eu besoin de la convaincre : il l’a prise,
c’est tout ! »
Khâlid, estomaqué, reste bouche bée et l’émissaire poursuit son exposé :
« À Médine, ce mariage en a choqué plus d’un. Comment ‘Umar peut-il
violer ‘Âtika, sa propre cousine d 69 ? De plus, cette union doit provoquer des
frictions entre ‘Umar et le calife ; après tout, ‘Âtika est la bru d’Abû Bakr.
Je crois savoir que les problèmes commencent déjà. »
En effet, dès qu’elle a appris la nouvelle du mariage de la superbe
‘Âtika avec ‘Umar, ‘Aïsha, la fille d’Abû Bakr, est allée lui réclamer
l’héritage que son frère ‘Abd-Allâh lui avait laissé et auquel elle ne pouvait
plus prétendre puisqu’elle n’avait pas respecté sa promesse. « Rends-nous
notre argent 70 ! », a-t-elle sèchement exigé d’elle.
Ibn al-Athîr 71 rapporte également que pour célébrer ses noces avec
‘Âtika, ‘Umar a offert un grand dîner auquel il a convié de nombreux
Compagnons, dont ‘Alî. Ce dernier a profité de cette occasion pour rappeler
à la mariée la promesse qu’elle avait faite à son défunt époux : ‘Âtika a
alors fondu en larmes. Au vu des événements ultérieurs, la démarche de
‘Alî ne semble pas désintéressée : il a lui-même des vues sur la belle ‘Âtika,
qu’il demandera en mariage plus tard 72.
En écoutant les nouvelles apportées par l’émissaire, Khâlid devient
pensif, puis s’exclame : « Décidément ! Tout le monde est prompt à me
faire la morale à cause de mes mariages alors qu’eux-mêmes ne se privent
pas de conclure des unions scandaleuses : ‘Alî qui épouse la nièce de sa
femme juste après la mort du père ! ‘Umar qui viole sa cousine puis la force
à l’épouser ! Et après, on vient me sermonner sur ma prétendue inconduite !
Ils exagèrent ! Tu sais qu’après mon mariage avec la veuve de Mâlik, ce
même ‘Umar, qui se pose en modèle de vertu, avait menacé de me lapider !
Et quand j’ai épousé la fille de Mujjâ‘a, Abû Bakr m’avait envoyé une lettre
pour me dire que j’étais un homme sans cœur. Pourquoi ne dit-il pas cela à
‘Umar et ‘Alî ? Je n’en reviens pas ! »
Khâlid est d’autant plus offensé qu’il estime qu’après tout, ses exploits
guerriers lui autorisent quelques écarts de conduite. Depuis le début du
règne d’Abû Bakr, il est constamment confronté à la mort. Qu’on ne vienne
pas lui faire des reproches ! Les victoires qu’il arrache profitent à un
pouvoir confortablement installé à Médine. « Moi je me bats, je risque ma
vie tous les jours et eux dans leurs maisons à Médine ne pensent qu’à
collectionner les femmes. C’est tout de même un comble ! » Il en oublie
presque la présence de l’émissaire du calife et parle tout seul : « Je crois
qu’ils me prennent pour leur esclave ! Même quand je dois aller faire le
pèlerinage, je dois avoir la permission du calife ! Mais qu’est-ce que ça veut
dire ? » Il relit la lettre d’Abû Bakr et s’arrête sur une phrase qui le rend fou
furieux. « Gare à toi si tu recommences ! », lui a écrit le calife au sujet de
son pèlerinage secret. « Gare à toi si tu recommences… », dit-il à haute
voix.
« Si tu recommences quoi ? », demande le messager curieux, qui ne sait
rien du contenu de la lettre cachetée du calife. Soudain Khâlid se ressaisit :
« Non, rien ! Le calife m’ordonne de quitter immédiatement l’Irak pour
aller en Syrie… »
L’émissaire du calife le regarde avec curiosité : Khâlid va-t-il désobéir
et refuser d’aller en Syrie ? Il en est capable ! Tout le monde sait que
lorsque Abû Bakr lui a fait des remontrances sur le partage du butin, le
général lui a répondu par un très sec « Mêle-toi de tes affaires ! ». Après la
bataille de Yamâma, il a signé un armistice avec les Banû Hanîfa sans
consulter le calife et a effectué un pèlerinage secret sans même le prévenir.
Le général lit et relit la lettre en silence. « Entendu ! s’écrie-t-il soudain.
Dis au calife que je vais exécuter ses ordres et que je vais me diriger de ce
pas vers la Syrie. »
S’il soupçonne ‘Umar d’être derrière l’envoi de cette lettre qui le
promet à une mort probable, Khâlid ibn al-Walîd y voit avant tout
l’occasion de se montrer indispensable. Heureusement pour le calife,
l’homme est vaniteux : c’est là le défaut des gens intelligents, courageux et
conscients de l’être. Conformément aux instructions 73, il n’emmène avec lui
que la moitié de l’armée, laissant à Muthannâ la responsabilité de tenir
l’Irak avec le reste des troupes. Le soir, il le convoque donc pour l’informer
des récents développements : « Je dois partir en Syrie, lui annonce-t-il.
Ordre du calife. » Muthannâ ne peut réprimer un sourire. Il était temps ! se
dit-il. Khâlid ibn al-Walîd ne perçoit pas l’expression de bonheur qui se
dessine sur le visage de son interlocuteur. Il poursuit : « Mais ne t’inquiète
pas. Je vais te laisser la moitié des soldats pour protéger le territoire. Les
Perses nous guettent encore et ils risquent de contre-attaquer à tout
moment. »
Un ami de Muthannâ présent à l’entrevue ne cache pas sa contrariété :
« Quel dommage ! Tu ne vas tout de même pas nous quitter pour aller en
Syrie ? Tu délaisses l’Irak, ce magnifique pays plein de fleuves et de verts
pâturages ! Que vaut la Syrie à côté de la splendeur de notre contrée ? »
Muthannâ se pince les lèvres d’agacement en se disant : Mais pourquoi dit-
il cela, cet idiot ? C’est qu’il est impatient de voir Khâlid ibn al-Walîd
partir. Abû Bakr le lui avait envoyé pour lui porter secours dans ses
hostilités contre les Perses et voilà qu’il prend ses aises et lui fait de
l’ombre. C’est pourquoi il est soulagé de l’entendre dire : « Les ordres sont
les ordres. Je dois partir en Syrie. On a besoin de moi là-bas. »
Khâlid réfléchit à présent à l’itinéraire à suivre pour rallier le plus
rapidement possible la Syrie sans risquer une embuscade des Byzantins, ce
qui exige un esprit tactique, une célérité extraordinaire et une témérité à
toute épreuve 74. Dans la mesure où les Rûms doivent s’imaginer que les
renforts arriveront par le sud, du côté du Hijâz, il estime qu’il vaut mieux
les prendre à revers par le nord. Mais cela implique d’affronter un ennemi
non moins redoutable : le désert syrien, également appelé al-Samâwa ou
Bâdiyat al-Shâm en arabe 75, une étendue tellement aride qu’aucune
caravane n’ose la traverser.
Khâlid ibn al-Walîd réunit ses officiers et ses soldats pour leur exposer
sa décision : « Nous allons traverser le désert. Que cela soit clair : pendant
plusieurs jours, nous n’allons pas rencontrer le moindre point d’eau. Il nous
faut nous préparer et, surtout, ne pas avoir peur ! » Tout le monde
acquiesce. Leur demanderait-il de le suivre en enfer qu’ils le feraient tête
baissée. Et c’est bien ce qu’il leur demande à présent.
Au mois de Safar de l’an XIII (avril 634), Khâlid quitte donc l’Irak à la
tête de quelques centaines d’hommes seulement (entre cinq cents et huit
cents selon les versions de la Tradition) et arrive à Qurâqir 76, en bordure du
désert syrien. Il regarde la mort en face et s’adresse une dernière fois à ses
soldats : « Nous voici arrivés aux portes d’al-Samâwa ; notre guide me
prévient que le prochain point d’eau se situe à Suwâ 77, à au moins une
semaine de marche. Nous devons nous préparer à affronter la soif ; nous
sommes nombreux et il nous faudra en outre abreuver nos chevaux. Quand
bien même nous les remplirions à ras bord, nos outres ne suffiraient pas à
cette traversée. Que suggérez-vous ? » Râfi‘ ibn ‘Umayra, le guide choisi
par Khâlid, lui fait alors une proposition : « Ô Émir, j’ai une idée : prenons
une trentaine de chameaux et privons-les d’eau pendant quelques jours.
Puis, une fois leur soif excitée, donnons-leur à boire copieusement avant de
les museler pour les empêcher de ruminer. Cela les transformera en outres
vivantes. »
Khâlid approuve l’idée et entame la traversée. Guidés par les étoiles, lui
et ses soldats marchent de nuit et se reposent le jour. Quand la soif leur
devient insupportable, ils égorgent l’un des chameaux et boivent l’eau
contenue dans sa panse.
Au bout de quelques jours, toutes les bêtes sont consommées. Khâlid et
ses hommes se retrouvent à sec alors qu’il leur reste encore au moins deux
journées de marche dans ce désert infernal. Khâlid craint le pire en voyant
la soif dévorer ses hommes et ses chevaux. Il s’adresse à son guide, Râfi‘ :
« Nous sommes sur le point de périr. Qu’allons-nous faire ? Sais-tu si nous
sommes proches d’un quelconque point d’eau ? » Râfi‘, atteint d’une
ophtalmie qui le rend quasiment aveugle, lui répond : « Continuons la
marche et, quand nous serons arrivés dans une plaine, dites-le-moi. »
Parvenus à l’endroit indiqué, ils préviennent Râfi‘ qui leur demande de
chercher un lyciet du désert (‘awsaj), un arbrisseau épineux qui pousse dans
les zones arides. On cherche en vain. « Quelqu’un avant nous l’a sûrement
coupé, dit Râfi‘. On devrait tout de même retrouver la souche. Cherchez-
la. » Au bout de quelques heures, on la trouve enfin. « Creusez tout autour
de la racine maintenant ! », les exhorte-t-il. Et l’eau, comme par miracle,
commence à sourdre puis à abonder. Khâlid et ses hommes poussent des
acclamations de joie et se jettent dessus. Cette marche de la mort restera
dans les annales comme un véritable exploit et fera de Khâlid une légende
vivante : déjà les poètes chantent son héroïsme dans des poèmes qui feront
le tour de l’Arabie et font s’étouffer ‘Umar de jalousie.
Le périple surhumain s’achève deux jours plus tard. Khâlid ibn al-Walîd
et ses soldats arrivent enfin à Suwâ où ils tombent sur une tribu bédouine
installée dans les environs, les Bahrâ’. Assoiffés et affamés, ils l’assaillent
et se livrent au pillage de son immense troupeau. Leur chef Harqûs ibn al-
Nu‘mân al-Bahrânî est tué pendant qu’il est en train de chanter et de boire :
on dit que sa tête a roulé par terre et que le sang s’est mélangé au vin.
Après avoir repris des forces, l’armée quitte le bourg en direction de
l’ouest. Quand ils arrivent à Palmyre (Tadmur en arabe), les habitants de la
ville se barricadent dans la forteresse et refusent de capituler. En réalité, il
s’agit chez eux d’une tactique éprouvée : la longue guerre entre les Empires
perse et byzantin dans la région a forgé chez les soldats du second
l’habitude de se contenter de tenir les places fortes sans chercher à entraver
la progression des armées ennemies. Khâlid ibn al-Walîd n’a pas de temps à
perdre dans un siège, mais cette résistance l’irrite. Il leur envoie donc une
sommation : « Quand bien même vous vous réfugieriez dans le ciel, je
saurais vous en faire descendre ! Croyez-moi, je vais revenir ! Je ne vous
lâcherai pas jusqu’à ce que je vous aie tués jusqu’au dernier et que j’aie
emmené en captivité vos femmes et vos enfants ! » Terrorisés, les habitants
de Palmyre dépêchent des émissaires à la suite de Khâlid qui a déjà levé le
camp pour lui annoncer qu’ils capitulent.
Le général musulman se dirige ensuite vers Qaryatayn qu’il pille et dont
il obtient un précieux butin ; de là, il se porte sur la cité de Huwwârayn 78
dont les habitants, après une brève résistance, finissent par se livrer
également. Il prend par la suite la direction de Damas et arrive par l’est dans
la Ghûta 79, c’est-à-dire la campagne qui entoure la ville, plus précisément
dans un lieu appelé Marj Râhit 80, la « prairie de Râhit », où campe un clan
ghassanide de confession chrétienne. Khâlid ibn al-Walîd lance son assaut
le jour de Pâques. Les Ghassanides se battent férocement mais, rapidement
défaits, fuient se réfugier derrière les remparts de Damas. Tout cela, Khâlid
l’accomplit avant même d’avoir rejoint les quatre armées…
Après Marj Râhit, il continue son avancée vers Damas et campe au
niveau de la colline d’al-Thaniyya, à une vingtaine de kilomètres de la cité.
C’est là qu’il ordonne à ses hommes d’ériger le drapeau noir du Prophète,
râyat al-‘Uqâb (l’étendard de l’aigle) ; pour cette raison, cet endroit porte
aujourd’hui encore le nom de Thaniyyat al-‘Uqâb 81. Depuis les remparts,
les habitants de l’antique métropole regardent cet étrange drapeau noir qui
flotte au loin : sous leurs yeux incrédules, un nouvel État vient de naître sur
leurs terres, comme un arbre étrange d’une nouvelle espèce, croisement
entre la bédouinité et la ferveur religieuse. Sont-ils seulement conscients
qu’ils assistent à un véritable tournant dans l’histoire de l’humanité ?

Après avoir laissé l’étendard noir de l’islam pendant un temps bien en


vue, le généralissime lève le camp et prend la direction du sud pour
rejoindre les autres généraux musulmans qui ont été informés de son
approche. Il retrouve Abû ‘Ubayda à al-Jâbiya et l’entraîne à sa suite vers
Bosrâ où les attend Shurahbîl. Yazîd, de son côté, quitte la région d’al-
Balqâ’ et les rallie bientôt dans les environs de Bosrâ. Seul ‘Amr ibn al-‘Âs
est toujours bloqué en Palestine.
À l’heure de la mise au point, Khâlid ne peut que constater l’impasse de
la situation telle que l’avait prévue Abû Bakr. Il est d’autant plus inquiet
que ‘Amr, qui se trouve à Ghamr al-‘Arabât, au sud de la Palestine, n’a pas
réussi à se joindre aux autres armées musulmanes, car il craint d’être
attaqué par les Byzantins qu’il sait dans les parages. Devant cette situation
délicate qui décourage ses pairs et ses soldats, Khâlid, en général
chevronné, sait qu’il doit absolument commencer par conquérir une grande
ville syrienne. Seul un coup d’éclat pourrait en effet galvaniser les troupes
et desserrer l’étau byzantin : il n’a pas d’autre choix que de prendre Bosrâ,
la capitale des Ghassanides. Il sera toujours temps, par la suite, de voler au
secours de ‘Amr. Khâlid réunit sous son commandement les armées d’Abû
‘Ubayda, de Shurahbîl et de Yazîd et entreprend le siège de Bosrâ.
Rapidement, la ville capitule et accepte de payer la jizya au mois de Rabî‘ I
de l’an XIII (mai 634), devenant ainsi la première ville syrienne à devenir
tributaire des musulmans. Khâlid ibn al-Walîd envoie le cinquième du butin
au calife qui, soulagé par les bonnes nouvelles de Syrie, retrouve enfin le
sommeil… Après cette première grande victoire en territoire byzantin, le
général ordonne à Yazîd de retourner à ses positions dans la région d’al-
Balqâ’ et à Shurahbîl de garder Bosrâ avec quelques centaines d’hommes
tandis que lui-même et Abû ‘Ubayda fondent sur Damas.
Du côté byzantin, la nouvelle de la chute de Bosrâ inquiète au plus haut
point Héraclius qui, consterné, accable ses conseillers : « Je vous avais dit
qu’il ne fallait pas s’opposer frontalement à eux ! Maintenant, nous n’avons
pas d’autre choix que de riposter ! » La mobilisation de l’armée byzantine
se fait selon deux axes. D’une part, le général Vardan quitte Homs avec
vingt mille hommes pour combattre Shurahbîl et reprendre Bosrâ. Il choisit
de passer par Baalbek et le nord de la Palestine, afin que les montagnes
libanaises dissimulent son parcours aux troupes de Khâlid. D’autre part,
Héraclius envoie depuis Antioche, en longeant la côte, des milliers de
soldats rejoindre l’armée de Théodore à Jilliq 82, laquelle compte déjà trente
mille hommes. En chemin, plusieurs supplétifs des tribus arabes chrétiennes
se joignent à eux et ce sont ainsi soixante-dix mille guerriers qui sont
désormais mobilisés pour neutraliser ‘Amr et ses trois mille hommes postés
non loin de Jérusalem.
Théodore a pour ordre de quitter Jilliq dès l’arrivée des renforts venus
d’Antioche et d’aller se poster à Ajnâdayn. Ce lieu, difficilement
identifiable e, est situé dans la vallée des Térébinthes (‘Emeq ha-Ela en
hébreu et Wâdî l-Sunt en arabe), à dix kilomètres au nord de Bayt Jibrîn 83
(Beit Gobrin) et à trente-neuf kilomètres de Ramla, à proximité des villages
contemporains d’al-Mujawwir et de ‘Ajjûr, au nord-ouest de Hébron. On est
en droit de se demander pourquoi les Byzantins mobilisent un si grand
nombre de soldats pour éliminer un si petit contingent. Il s’agit pour eux de
protéger Bayt Jibrîn, qu’ils appellent Eleuthéropolis et qui est la capitale de
l’une des plus importantes régions de la Palestine byzantine – elle englobe
notamment Gaza, Ramla, Jérusalem et Hébron. Le lieu se situe en outre au
croisement de plusieurs routes d’où peuvent venir les renforts.
Alors que Khâlid ibn al-Walîd, secondé par Abû ‘Ubayda, assiège
Damas, il apprend grâce aux espions qu’il a disséminés en Syrie depuis son
arrivée qu’une troupe byzantine a quitté Homs en direction de Bosrâ pour
attaquer Shurahbîl, tandis que la grande armée byzantine postée à Jilliq
vient de recevoir des renforts considérables venus d’Antioche ; sous le
commandement de Théodore, cet important contingent est désormais en
route vers Ajnâdayn pour écraser ‘Amr.
Khâlid ibn al-Walîd voit se profiler la terrible offensive et comprend
qu’il doit toutes affaires cessantes concevoir une stratégie. Il s’en ouvre à
Abû ‘Ubayda, qui est désormais son second : « Les Byzantins commencent
à sortir de leur tanière. Nous voici confrontés à trois armées en parallèle : la
première nous guette depuis les remparts de Damas, la seconde, Vardan à sa
tête, se dirige vers Bosrâ et la plus grande, dirigée par Théodore, marche sur
Ajnâdayn pour combattre ‘Amr. J’entends en outre que des tribus arabes
sont en train d’affluer en masse pour renforcer les rangs de cette dernière.
Que devons-nous faire ?
– Je suis d’avis qu’on aille retrouver Shurahbîl pour ne pas le laisser
seul affronter Vardan à Bosrâ. Il n’a pas beaucoup d’hommes avec lui.
– Mais ne vois-tu pas que ce serait là prendre un grand risque ? Si nous
levions le camp, l’armée de Damas pourrait nous suivre et nous nous
retrouverions alors pris en tenaille. Non, il vaut mieux se mettre en route
directement pour Ajnâdayn, là où le plus gros effectif est réuni, et faire
savoir à Shurahbîl qu’il doit quitter Bosrâ avant l’arrivée de Vardan et nous
retrouver en Palestine. Yazîd et ‘Amr recevront la même consigne : tous à
Ajnâdayn ! »
Abû ‘Ubayda est étonné par la décision audacieuse de Khâlid ibn al-
Walîd qui, devant le péril, ne recule décidément jamais mais se jette au
contraire à corps perdu dans le danger. Obéissant aux ordres, toutes les
armées musulmanes convergent vers la Palestine et arrivent prestement à
Ajnâdayn. Théodore, averti des récents mouvements des musulmans,
prévient Vardan qu’il est inutile de se rendre à Bosrâ puisque les armées
califales viennent de la quitter et qu’il doit plutôt le rejoindre. À présent, les
deux armées adverses sont en Palestine ; elles campent face à Ajnâdayn.
Une bataille décisive, la première d’une guerre qui dure jusqu’à
aujourd’hui, est sur le point de s’ouvrir. Face aux cent mille soldats
chrétiens, Khâlid ne peut cependant aligner que trente mille hommes et
hésite à lancer l’offensive. Mais les Byzantins restent eux aussi dans
l’expectative et, pendant des semaines, les deux armées s’observent en
chiens de faïence sans rien entreprendre.
La Tradition rapporte que, pendant cet intervalle, les Rûms envoient
dans le camp adverse un espion arabe du nom d’Ibn Hazâriz. À son retour
de mission, celui-ci parle des musulmans comme d’une nouvelle race
humaine : « La nuit, ce sont des moines (ruhbân), le jour ce sont des
chevaliers (fursân). Si le fils de leur chef vole, ils lui coupent la main ; et
s’il commet l’adultère, ils le lapident. » Théodore est si impressionné qu’il
s’exclame, toujours selon la Tradition : « Si ce que tu racontes est vrai, alors
je préfère être six pieds sous terre plutôt que de combattre des hommes de
cette espèce ! » Même si la réaction du général byzantin peut sembler
exagérée par les rédacteurs de la Tradition, il semble néanmoins qu’il ait
suffisamment pris au sérieux le rapport de son espion pour chercher à
engager les pourparlers. Révisant son jugement sur la proposition de son
frère l’empereur qui invitait à ce qu’on les soudoie plutôt qu’on ne les
combatte, il finit par se dire qu’après tout, c’est bien l’appât du butin qui
semble motiver ces pillards.
C’est ainsi que d’après Wâqidî, Théodore demande à organiser une
rencontre avec le général adverse et charge son second, Vardan, de mener
les négociations. Un matin, les musulmans voient donc débarquer dans leur
camp un soldat byzantin : « Ô Arabes ! Notre général Vardan souhaite
rencontrer votre émir pour voir s’ils peuvent trouver un accord et éviter
l’effusion de sang. » Khâlid approuve l’initiative. Une rencontre est
organisée entre lui et le général arménien, qui arrive au lieu du rendez-vous
élégamment paré d’un somptueux collier de perles et d’une couronne.
Vardan lance à Khâlid : « J’irai droit au but. Dis-moi ce que vous voulez au
juste ; je suis sûr qu’il y a moyen de trouver un accord. » Khâlid, qui
apprécie moyennement le ton méprisant du Byzantin, se trouve également
irrité au plus haut point par l’opulence de son accoutrement. Tout comme
son faux jumeau ‘Umar, il n’aime pas l’ostentation : en l’an IX, à Dûmat al-
Jandal, la première chose qu’il avait faite après avoir enlevé Ukaydir sur les
ordres du Prophète 84 avait été de le dépouiller de son luxueux manteau de
brocart. Il fixe les bijoux du Rûmî en se disant : « Avec la volonté d’Allâh,
ces joyaux seront bientôt un butin pour les musulmans 85 ! »
Vardan lit l’avidité dans le regard de son interlocuteur et sait de quoi il
retourne : « Nous ne lésinerons pas sur les frais. Si vous voulez de l’argent,
nous vous accorderons généreusement l’aumône. À nos yeux, vous n’êtes
qu’un peuple de miséreux qui vivote au milieu de terres desséchées et
arides. Tenez ! Puisque vous mourez de faim, nous voulons bien vous
gratifier sur-le-champ de dix dinars chacun, ainsi que de vêtements et de
vivres. Prenez ce que l’on vous octroie et retournez-vous-en dans vos terres.
L’année prochaine, nous vous ferons parvenir une rente identique 86. »
Ces propos mettent Khâlid hors de lui. « Nous, un peuple de miséreux ?
s’écrie-t-il. Tu oses me dire cela en face, espèce de chien des Rûms ? Un
seul de mes hommes vaut mille d’entre vous ! C’est ainsi que tu engages
des pourparlers ? En essayant de me soudoyer ? Sache que ce n’est pas cette
aumône qui nous fera quitter votre pays. Sache que Dieu nous dispense de
votre aumône, car il met à notre disposition tout votre argent pour que nous
nous le partagions ! Dieu rend halâl pour nous vos femmes et vos enfants
jusqu’à ce que vous disiez Lâ ilâha illâ Llâh wa-Muhammadu rasûlu Llâh,
“Il n’y a de dieu que Dieu et Muhammad est son messager” ! Et si vous
n’acceptez pas de vous convertir, nous ne vous laissons plus le choix
qu’entre la guerre et la jizya. » Khâlid se lève et menace le Byzantin de
l’index. « Je jure par Allâh que, pour nous, la guerre vaut mieux que la
paix ! Nous sommes un peuple qui boit le sang, or nous nous sommes laissé
dire que rien n’est plus exquis que le sang des Rûms 87 ! » Vardan, bouche
bée, le regarde sortir de la tente.

L’issue catastrophique des négociations fait monter la tension d’un cran.


Autour de Théodore, les Byzantins courroucés jurent de faire regretter aux
musulmans de s’être aventurés sur leurs terres. De son côté, Khâlid est
conscient que ses paroles provocatrices vont précipiter les événements : les
hostilités sont imminentes. Il commence à organiser son armée et distribue
les rôles à ses officiers : Mu‘âdh ibn Jabal se voit chargé de commander le
flanc droit de l’armée, Sa‘îd ibn ‘Âmir le flanc gauche, tandis qu’au centre
les fantassins sont placés sous les ordres d’Abû ‘Ubayda. Les cavaliers, à
l’arrière, sont sous le commandement de Sa‘îd ibn Zayd, le cousin de
‘Umar. Khâlid circule à cheval entre les différents corps de son armée,
galvanisant le moral de ses hommes. Certains soldats, effrayés par le
déséquilibre des forces, font part de leurs craintes au général qui les
réprimande : « Vous avez peur des Rûms ? Sachez que la force d’une armée
ne vient pas du nombre de ses soldats mais de leur courage au combat 88 ! »
Fait remarquable, des femmes sont également présentes dans les rangs
musulmans. La présence des femmes sur le champ de bataille est assez
étrange mais, à y regarder de près, l’information est recevable. Nous avons
vu plus haut que beaucoup, parmi les soldats qui ont répondu à l’appel
d’Abû Bakr pour aller en Syrie, sont venus avec femmes et enfants dans
l’intention de s’y installer définitivement. Khâlid place les femmes à
l’arrière-garde et leur demande d’encourager les hommes par leurs chants et
leurs cris. Il leur donne en outre une mission bien précise : « Armez-vous de
bâtons et de pierres. Celui que vous voyez déserter le champ de bataille,
tuez-le ! » La Tradition rapporte que sont notamment présentes Fâtima, la
propre sœur de Khâlid ibn al-Walîd, Umm Hakîm bint al-Hârith la
Makhzumite, la fille de cette dernière, mais aussi Hind bint ‘Utba, la femme
d’Abû Sufyân et mère de Yazîd, et la sœur de ce dernier, Juwayriya.
Un soir du mois de juillet 634, les musulmans décèlent des mouvements
inhabituels dans les rangs de l’adversaire et en avertissent leur général, qui
devine alors que les Byzantins sont sur le point de lancer une attaque. Le
lendemain, samedi 30 juillet 634 (27 Jumâda I de l’an XIII), après la prière
de l’aube, il demande à ses hommes de se mettre en ordre de bataille.
« Combattez les mécréants férocement comme des lions et ne reculez pas !
Vous avez renoncé à l’ici-bas pour obtenir la grande récompense dans l’au-
delà. Ne vous laissez pas impressionner par leur grand nombre : Dieu va
abattre sur eux son châtiment ! » Il poursuit : « Même si nous sommes
attaqués le matin, nous attendrons l’après-midi pour passer à l’offensive. »
En cela, il imite explicitement le Prophète qui n’aimait combattre qu’à ce
moment-là de la journée : « Les brises de la victoire soufflent l’après-
midi », avait-il coutume de dire 89. Khâlid se place à la tête de l’armée, avec
cet ordre ultime : « Si vous me voyez fondre sur l’ennemi, suivez-moi ! »
Comme prévu, dans la matinée, les Byzantins lancent une première
attaque sur le flanc droit de l’armée musulmane. Les musulmans résistent.
Puis l’infanterie byzantine attaque le flanc gauche et se heurte à la même
résistance. Soudain, une pluie de flèches s’abat sur les musulmans, qui
s’impatientent et demandent à Khâlid ibn al-Walîd la permission de riposter
à leur tour pour que les Byzantins ne les prennent pas pour des faibles.
Déterminé à attendre l’après-midi, le général ne donne le feu vert qu’au
bout de quelques heures : montant en tête de la cavalerie, il lance un assaut
général en brandissant son sabre. Les musulmans attaquent comme un seul
homme, frappant simultanément les flancs gauche et droit de l’armée
adverse. Ibn Kathîr rapporte qu’Abû Hurayra se tient au milieu des soldats
et s’époumone pour les encourager : « Courez vers la proximité d’Allâh
dans son paradis, précipitez-vous vers les houris qui vous attendent 90 ! »
Le combat, terrible, se poursuit jusqu’au coucher du soleil. Les cadavres
s’entassent sur le champ de bataille. C’est un succès pour les musulmans :
les Byzantins sont déstabilisés et leurs rangs rompus. La brèche que les
musulmans ont ouverte dans les rangs adverses leur permet de se glisser
jusqu’au général Vardan qui se trouve à l’arrière. Ce dernier, étant donné la
mauvaise tournure que prennent les événements, se voile littéralement la
face « pour ne pas voir la défaite », comme il le dit à ses hommes. Certaines
relations affirment qu’avec l’aide de Dhirâr ibn al-Azwar – celui-là même
qui avait exécuté Mâlik ibn Nuwayra –, Khâlid ibn al-Walîd aurait tranché
la tête de Vardan et qu’il aurait même dépecé son cadavre. Au terme de
cette boucherie, il se saisit de la tête de l’officier, encore enveloppée du
tissu de la honte, et la jette devant les Byzantins terrorisés, non sans avoir
auparavant récupéré sa couronne et son collier.
Ne pouvant que constater sa défaite et soucieux d’éviter des pertes
supplémentaires, Théodore ordonne un repli sur al-Wâqûssa f, un oued de la
région de Hawran 91. La bataille d’Ajnâdayn est certes perdue mais la guerre
vient juste de débuter. Depuis Antioche où il vient de rentrer, Héraclius,
instruit de la mauvaise nouvelle, pense déjà à la contre-attaque. Le bilan de
la bataille d’Ajnâdayn est très lourd : la Tradition parle de milliers de morts
du côté byzantin. Du côté musulman aussi, les pertes humaines sont
considérables 92. Parmi les centaines de victimes, on compte de prestigieux
Qurayshites et des Compagnons du Prophète : ses propres cousins ‘Abd-
Allâh ibn al-Zubayr ibn ‘Abd al-Muttalib et Tulayb ibn ‘Umayr ibn Wahb
(le fils d’Arwâ, tante paternelle de Muhammad), mais aussi le cousin de
Khâlid ibn al-Walîd, Salama ibn Hishâm ibn al-Mughîra, ou encore le frère
de ‘Amr ibn al-‘Âs, Hishâm. Khâlid ibn Sa‘îd, qui avait déjà perdu un fils
en Syrie, perd maintenant ses deux frères ‘Amr et Abbân. La Tradition dit
que ce dernier s’était marié deux jours avant la bataille. Enfin, on déplore la
perte d’un acteur majeur des guerres d’« apostasie » : ‘Ikrima ibn Abî Jahl,
cousin de Khâlid et conquérant du Yémen. Abû Sufyân a pour sa part été
éborgné par une flèche. Quant à Khâlid ibn Sa‘îd, le prédécesseur de Khâlid
ibn al-Walîd… il a fui le champ de bataille. Déserteur récidiviste – on se
rappelle qu’il avait déjà fui le Yémen au début de la révolte des tribus, puis
qu’il avait abandonné son armée à Marj al-Suffar après s’être avancé
imprudemment à découvert 93 –, il s’est d’après Ibn Kathîr 94 littéralement
volatilisé, craignant sans doute les représailles du « glaive dégainé
d’Allâh ».
La Tradition se montre d’une manière générale intarissable sur les
exploits guerriers des uns et des autres dans les différentes batailles ; pour
Ajnâdayn, elle évoque en particulier les prouesses de Dhirâr ibn al-Azwar
et la bravoure des femmes (butûlat al-nissâ 95), dont celle de Khawla, la
sœur de Dhirâr. Umm Hakîm bint al-Hârith, la cousine de Khâlid ibn al-
Walîd, a surpassé toutes les autres : postée près du pilier de sa tente, elle a
tué à elle seule quatre soldats byzantins. Elle s’est révélée d’autant plus
acharnée qu’elle voulait venger la mort de son mari ‘Ikrima. Elle épousera
en secondes noces Khâlid ibn Sa‘îd 96.
Les Byzantins se retirent dans les villes fortifiées, laissant les
campagnes du sud de la Palestine aux mains de l’armée musulmane. Khâlid
ibn al-Walîd se montre cependant aussi agité qu’insatisfait. « Ce n’est pas
fini ! se dit-il. Je suis sûr que les Byzantins se replient pour préparer une
contre-attaque. » Ce en quoi il aura vu juste : la bataille décisive contre
l’Empire aura lieu deux ans plus tard à Yarmûk, plus au nord g.
De fait, Khâlid ibn al-Walîd reste quelque peu sur sa faim : il se doit de
prendre une ville importante. Il décide alors de reitérer le siège de Damas.
Avant de lever le camp, il écrit au calife pour lui annoncer la victoire
éclatante de son armée. Lorsque son émissaire ‘Uqba ibn ‘Âmir al-Juhanî
parvenu en toute hâte à Médine demande à voir le calife, il s’entend
répondre : « Abû Bakr est très malade ! On pense qu’il n’en a plus pour
longtemps… »
IV

LA MORT D’UN COMMIS


DE DIEU
‘Aïsha entre dans la chambre de son père sur la pointe des pieds. Depuis
des jours, il est souffrant et alité. Elle se penche doucement sur lui. Au
milieu de son visage pâle et osseux, ses yeux sont fermés. « Père, tu
dors ? », lui murmure-t-elle. Abû Bakr ne répond pas. Elle pose la main sur
son front. Il est brûlant. « Père, insiste-t-elle, un messager vient d’arriver de
Syrie. C’est Khâlid ibn al-Walîd qui l’envoie. » Au nom de Khâlid, le calife
entrouvre les yeux. « Qu’il entre vite ! », dit-il à sa fille d’une voix faible. Il
lui demande de l’aider à s’asseoir sur le lit. Le messager pénètre dans la
chambre du calife. « Vite, lis-moi la lettre de Khâlid ! », dit Abû Bakr avec
empressement.
« De Khâlid ibn al-Walîd à Abû Bakr, le vicaire du Prophète. Je
t’informe, ô Siddîq, que nous avons affronté les mécréants qui avaient réuni
à Ajnâdayn une armée imposante pour nous combattre. Ils ont levé leurs
croix et brandi leurs livres, jurant de nous expulser de leurs terres.
Confiants en l’aide d’Allâh, nous nous sommes dressés contre eux avec nos
lances et nos sabres – et nous les avons vaincus. Gloire à Dieu qui a fait
triompher sa religion et humilié ses ennemis ! »
Abû Bakr est heureux. « Enfin une bonne nouvelle ! », se réjouit-il en
levant les mains en signe de remerciement à Dieu. Sachant ses jours
comptés, il espérait plus que tout au monde recevoir une telle annonce :
commencer un règne par une malédiction et le finir sur une défaite, voilà ce
que même le stoïque Abû Bakr n’aurait pu supporter 1.
Si le front syrien lui donne enfin satisfaction, ce n’est guère le cas de
l’Irak. Quelques jours plus tôt, le calife déjà malade a vu débarquer
Muthannâ venu lui exposer la situation catastrophique en Mésopotamie : les
Perses, profitant de l’absence de Khâlid ibn al-Walîd, ont organisé une
violente et vaste contre-attaque sur sa garnison stationnée à al-Hîra. La crise
de succession de leur empire semblant enfin durablement résolue, les
Sassanides ont enjoint à leur empereur Yazdegerd III de chasser sans plus
tarder ces envahisseurs de leurs terres. Les Perses ont alors envoyé une
armée de trente mille hommes contre Muthannâ. Ce dernier, désemparé,
s’est aussitôt tourné vers Abû Bakr qui, préoccupé par l’invasion de la
Syrie, n’a pas réagi à cet appel au secours. Désespérant de voir les renforts
arriver, Muthannâ a donc fait le déplacement lui-même jusqu’à Médine 2.
Abû Bakr l’a écouté d’une oreille distraite, l’esprit absorbé par les
événements en Syrie et son corps déjà affaibli par un mal qu’il n’arrive pas
encore à identifier. Sans doute, ainsi a-t-il pu le croire au départ, ne faut-il
voir là que des signes d’épuisement : depuis qu’il est devenu calife, il n’a
pas connu un seul moment de répit. Seules les nouvelles des victoires
remportées par l’armée de Khâlid ibn al-Walîd le consolent de ce fardeau
qu’il porte depuis le jour de la fameuse réunion de la saqîfa.
Par la victoire d’Ajnâdayn, son général lui offre là un beau présent qui
le sort de son abattement. Même physiquement, le calife se sent déjà un peu
mieux. Après avoir demandé à sa fille et à l’émissaire de le laisser seul, il
plonge dans un silence méditatif et commence à dresser le bilan de son
règne.
En deux ans seulement (de juin 632 à août 634), il a réussi à imposer
l’islam dans la péninsule Arabique et à étendre un bras sur l’Irak et un autre
sur la Syrie. Il n’en revient pas d’avoir eu pareille destinée, lui qui avait
choisi de suivre le Prophète dès le début de sa prédication, quand il n’était
alors qu’un marginal persécuté par sa propre tribu. Quel long chemin ai-je
parcouru depuis ! s’émeut-il. Et les souvenirs lointains commencent à
remonter à la surface et le transportent très loin, du temps où il vivait à
La Mecque…
À l’époque, ‘Abd-Allâh ibn ‘Uthmân ne s’appelait pas encore Abû
Bakr 3. Les gens de La Mecque l’appelaient Ibn Abî Quhâfa, par référence à
la kunya (surnom) de son père ‘Uthmân, dit Abû Quhâfa 4. Il était né à
La Mecque autour de l’an 573 dans un milieu très modeste : sa famille
appartenait aux Taym, un clan mineur de la grande tribu de Quraysh 5.
Toutefois, grâce à son intelligence, à son sérieux et à sa droiture, le jeune
homme était devenu un commerçant prospère ; il était détaillant en tissus
(bazzâz). Ses talents de commerçant étaient doublés d’une mémoire
phénoménale qui lui avait permis de devenir un généalogiste (nassâb) hors
pair – et l’on sait à quel point la généalogie est considérée par les Arabes
comme une science capitale. Il se montrait également très doué pour
l’interprétation des rêves, don qu’il devait affiner à la faveur de sa
proximité avec le Prophète.
Tout le monde à La Mecque connaissait et appréciait le beau Ibn Abî
Quhâfa dont le visage fin et le teint blanc lui avaient valu le sobriquet de
‘Atîq a. Son caractère discret, peu loquace et sobre, aux confins de
l’austérité, l’entraînait à mépriser même les fioritures de langage auxquelles
la veine poétique des Arabes est si sensible. On dit qu’il n’a pas composé
un seul vers de toute sa vie.
Ibn Abî Quhâfa avait rencontré Abû l-Qâsim, alias Muhammad, bien
avant l’avènement de l’islam et était devenu son ami. À l’époque, il était
loin d’imaginer que ce jeune Hachémite, commerçant comme lui, allait
connaître un si grand destin et l’entraîner à sa suite dans une aventure qui
devait changer le cours du monde. Dès le premier jour, il avait cru en sa
prophétie, sans hésitation, comme à une évidence. Grâce à cela, il avait
mérité le surnom dont il était le plus fier : al-Siddîq, « le véridique ».
Il se souvient du moment magique où la foi avait traversé son cœur pour
y demeurer à jamais. Tout avait justement commencé en Syrie, où il s’était
rendu pour affaires. Sa route avait croisé celle du fameux moine Bahîrâ, qui
quelque temps plus tôt avait rencontré Muhammad. Il s’était ouvert à lui
d’un rêve qu’il avait fait afin que le moine l’aide à le déchiffrer. Bahîrâ
l’avait alors interrogé : « Quels sont ton pays d’origine et le nom de ta
tribu ?
– Je viens de La Mecque et j’appartiens à la tribu de Quraysh.
– Un Prophète sortira de ta tribu et tu seras son ministre et son
successeur ! », lui avait-il alors prédit 6. Quand il était revenu à La Mecque,
ses connaissances l’avaient accueilli par une curieuse nouvelle : « Tu ne
connais pas la dernière ? Ton ami Abû l-Qâsim est devenu fou ! Il dit
partout où il va qu’il est prophète et appelle les gens à adorer un dieu
unique ! » Troublé, Abû Bakr avait accouru auprès d’Abû l-Qâsim avec
cette question : « Quelle preuve as-tu que tu es un vrai prophète ?
– Ma preuve, c’est le rêve que tu as fait en Syrie ! », lui avait répondu
son ami. Il était alors tombé dans ses bras et l’avait embrassé sur le front en
lui disant : « J’atteste qu’il n’y a de dieu que Dieu et que tu es son
Envoyé ! »
En rapportant ce récit, les rédacteurs de la Tradition 7 font de la
conversion d’Abû Bakr un miroir de la Révélation, avec laquelle elle
partage les motifs de la prémonition du moine et du rêve : c’est en effet
dans un songe que Muhammad a vu apparaître l’ange Gabriel pour la
première fois.
Depuis le jour de sa conversion, sa vie paisible avait pris un tournant
fatidique. Son entrée en islam avait attiré sur lui les foudres des Qurayshites
qui s’étaient mis à le persécuter comme ils l’avaient fait pour Muhammad.
Mais il avait su demeurer ferme dans sa foi et n’avait pas plié sous
l’intimidation. On raconte qu’il avait un jour défendu son ami contre des
Qurayshites qui étaient en train de le lyncher. En voyant Muhammad
évanoui par terre, il avait hurlé : « Malheureux ! Vous frappez un homme
qui vous appelle à adorer un dieu unique ? Vous n’avez pas honte ? » Le
groupe d’hommes avait alors laissé leur victime à terre pour se reporter sur
le preux chevalier, lequel avait reçu ce jour-là une très sévère correction.
Nombreuses sont les fois où Abû Bakr a ainsi payé de sa personne, comme
ce jour où il avait été frappé si violemment par ‘Utba ibn Rabî‘a qu’il avait
saigné du nez avant de perdre connaissance pendant des heures, si bien que
sa famille l’avait tenu pour mort 8. Il avait supporté stoïquement toutes ces
humiliations. On aurait dit que la persécution consolidait sa foi. Les
Qurayshites, stupéfaits par son attitude, l’avaient surnommé al-Majnûn 9,
« le fou », « le possédé ». Il avait su faire face à l’opposition de sa propre
famille : seule sa mère Salmâ (alias Umm al-Khayr) s’était convertie très tôt
à l’islam, quand sa première femme Qutayla, son père Abû Quhâfa et son
fils ‘Abd al-Rahmân avaient été rétifs à le suivre. Il avait fini par répudier
Qutayla 10 et avait dû attendre la conversion très tardive de son fils 11 (après
l’armistice d’al-Hudaybiyya en mars 628) et de son père 12 (après la prise de
La Mecque en décembre 629 ou janvier 630).
Abû Bakr avait su joindre au sacrifice physique le sacrifice matériel : la
Tradition affirme qu’en soutien à Muhammad, il avait consacré toute sa
fortune 13, soit quarante mille dirhams, notamment à affranchir les esclaves
qui se convertissaient à l’islam. Parmi eux se trouvait le fameux Bilâl 14,
l’esclave abyssin qui deviendrait plus tard le muezzin attitré du Prophète.
Un verset du Coran (92 : 17-18) avait même été révélé pour louer sa
générosité 15. Muhammad éprouvait une immense reconnaissance pour cet
ami loyal qui lui avait rendu tant de services. En outre, il appréciait
beaucoup son caractère autant doux que fort, ainsi que sa rigueur morale et
son grand sens de l’honneur. On raconte que bien avant sa conversion, Abû
Bakr s’abstenait déjà de boire la moindre goutte de vin ; il s’en expliquait
en disant que l’ivresse fait perdre à l’homme sa dignité 16.
Muhammad lui faisait à ce point confiance que lorsqu’il avait conçu le
projet d’émigrer de La Mecque vers Yathrib (future Médine), il ne s’en était
livré qu’à lui. « Je t’accompagne », lui avait-il répondu sans la moindre
hésitation, abandonnant femmes et enfants. Il avait été le seul à suivre le
Prophète dans cette hijra – les autres Émigrants ne devaient le faire que
plus tard. Dans un épisode fameux, les deux amis s’étaient réfugiés pendant
trois jours dans la caverne de Thawr pour échapper aux Qurayshites lancés
à leurs trousses. Pendant ce séjour, nous dit la Tradition 17, Abû Bakr avait
servi de bouclier humain à Muhammad, s’exposant aux morsures des
vipères dont la grotte était infestée. Il avait même mobilisé ses enfants à
cette occasion : son fils ‘Abd-Allâh venait tous les jours leur donner des
nouvelles et sa fille Asmâ’ leur apportait de la nourriture qu’elle dissimulait
dans sa ceinture fendue en deux (on l’appelle depuis Asmâ’ Dhât al-
Nitâqayn, « aux deux ceintures 18 »). Dans cette cachette, Muhammad voyait
parfois la peur et l’inquiétude sur le visage de son ami ; il lui disait : « Ne
sois pas triste, Abû Bakr. Allâh est avec nous ! » Cet épisode et cette phrase
célèbre devaient par la suite être immortalisés dans un verset du Coran (9 :
40) : « Lorsqu’il était banni par ceux qui n’ont pas cru, il s’est trouvé dans
la grotte avec le deuxième des deux, à qui il disait : Ne t’afflige pas, Allâh
est avec nous ! »
Cette aventure de l’Hégire avait définitivement scellé l’amitié entre les
deux hommes et Abû Bakr était quasiment devenu l’alter ego du Prophète.
Quand ce dernier avait entamé son jihâd contre les mécréants au lendemain
de son installation à Médine, Abû Bakr se trouvait aux premières loges : il
prodiguait ses conseils au Prophète et participait courageusement au
combat. Lors de la fameuse bataille de Badr, il s’était même battu contre
son propre fils qui n’était pas encore converti. Évoquant plus tard cette
bataille mémorable, le père et le fils devaient avoir une discussion
troublante que nous rapporte Suyûtî 19 : « Ce jour-là, dit ‘Abd al-Rahmân à
son père, je me suis approché de toi, puis je me suis éloigné car j’avais
décidé de ne pas te tuer. » Et Abû Bakr de répondre à son fils : « Moi par
contre, si je m’étais approché de toi, je ne t’aurais pas raté ! » C’est dire
comme Abû Bakr était prêt à sacrifier son propre fils pour la gloire de
l’islam.
Toute cette histoire partagée avec Muhammad avait fait de lui le fidèle
parmi les fidèles. L’amitié entre les deux hommes, sans aucun doute
sincère, avait en outre été consolidée par des liens matrimoniaux le jour où
Abû Bakr avait marié sa fille ‘Aïsha à Muhammad b. C’est à cette occasion
qu’Ibn Abî Quhâfa était devenu pour tout le monde Abû Bakr, le « père de
la pucelle », car ‘Aïsha est la seule vierge que le Prophète aura épousée ;
préférant les femmes mûres, Muhammad choisissait plutôt des veuves ou
des divorcées. Bakr en arabe désigne aussi une « jeune chamelle » :
l’éloquence arabe a sans doute joué sur la polysémie du mot dont les deux
sens conviennent à ‘Aïsha.
Leur amitié avait connu très peu d’ombres. Même pendant la sulfureuse
affaire de l’ifk (calomnie), quand ‘Aïsha avait été accusée d’adultère, Abû
Bakr était resté impassible et ne s’était pas brouillé avec son ami ; au
contraire, il avait même frappé sa fille pour son comportement désinvolte
qui lui avait fait honte 20.
La Tradition a beaucoup brodé autour de la sincérité de cette amitié et
l’image du premier calife en sort magnifiée, comme cela découle clairement
des hadîths compilés par Suyûtî ou Tabarî, entre autres. Dans la littérature
sunnite, sa personnalité est mythifiée au point qu’il semble être un quasi-
prophète : on raconte ainsi qu’au moment de la Révélation, Abû Bakr
entendait l’ange Gabriel parler à Muhammad mais ne le voyait pas 21. Il
s’agit sans doute pour ces auteurs de le hisser à la hauteur de son grand rival
‘Alî, que la Tradition shî‘ite place pour ainsi dire au même niveau que
Muhammad, si ce n’est plus haut encore.

C’est surtout le rôle politique majeur d’Abû Bakr qui le hisse au rang de
prophète : sans ces impitoyables guerres d’« apostasie » qu’il a décidé de
déclarer de sa propre initiative et malgré les objections de ses plus proches
conseillers, l’islam aurait rapidement rejoint Muhammad dans la tombe. Le
Prophète ne lui avait-il pas signifié, en le dispensant de participer à la
bataille d’Uhud (mars 625) : « Ne va pas sur le champ de bataille, nous
avons trop peur qu’il t’arrive un malheur. Si nous te perdons, l’islam
tombera dans le désordre 22 » ? Deux ans après, on est déjà loin de ces
heures de grande crise qui avaient immédiatement suivi la mort du
Prophète, quand l’islam jouait sa propre survie. La main de fer du premier
calife, armée du « sabre dégainé d’Allâh », a frappé si violemment à la
porte de l’Histoire qu’elle s’est ouverte en grand devant l’islam : les
musulmans vont se rendre maîtres du monde ! En surnommant le premier
calife nabiyy al-ridda, « le prophète de l’apostasie », la Tradition sunnite 23
montre qu’elle ne voit pas en lui un simple Compagnon parmi tant d’autres,
fût-il le premier, mais bien plus encore : le cofondateur de l’islam et, dans
une certaine mesure, son (ré)inventeur.
Les rédacteurs forcent tellement le trait que son portrait devient le
prétexte à des exagérations et des hyperboles invraisemblables. Ainsi, le
Prophète aurait affirmé que l’humanité entière serait jugée par Dieu, sauf
Abû Bakr 24 ; ‘Umar aurait prétendu qu’il aurait aimé n’être qu’un poil sur
le torse d’Abû Bakr 25 et que « ses flatulences sentent meilleur que le
musc 26 » !
Malgré ces exagérations parfois ridicules, il ressort de l’examen de son
parcours le portrait d’un homme à la personnalité complexe, pleine de
contradictions. Sous son air doux, il s’est toujours montré courageux et
ferme dans ses positions, jusqu’à l’entêtement. Ainsi est-il parfois arrivé au
tempéré Abû Bakr de devenir intraitable jusqu’à être lui-même surpris de
son intransigeance. Et de se demander encore comment il a fait pour tenir
tête à Fâtima, comment il a traité avec tant de vigueur ses multiples
protestations 27, comment il a pu résister aux contestations de tous les
Compagnons qui voulaient le dissuader d’envoyer Ussâma en Syrie. Face à
leurs objurgations concernant les guerres d’« apostasie », il est resté de
marbre, prêt à assumer seul les conséquences d’une décision politique
perçue par ses conseillers comme suicidaire. Souvent il s’est interrogé :
« Ne me connaissent-ils pas ? Ont-ils oublié que j’ai suivi Muhammad tête
baissée alors qu’il était un marginal raillé puis persécuté par sa propre
tribu ? » Plus tard, ‘Umar rendra hommage à la force et à la fermeté de son
prédécesseur en avouant : « Abû Bakr a corrigé et discipliné les gens, ce qui
m’a beaucoup facilité la tâche quand je suis par la suite devenu calife à mon
tour 28. »
Homme au caractère mesuré, Abû Bakr n’a pas connu la fureur de
l’hubris, à rebours du sanguin ‘Umar. Dans son rapport aux femmes, il a été
d’une grande discrétion. Sa vie privée a plutôt été rangée et Abû Bakr n’a
pas vécu de passion amoureuse : il n’a connu « que » quatre femmes qu’il a
fréquentées dans le cadre régulier du mariage. En premières noces, il avait
épousé Qutayla bint ‘Abd al-‘Uzza, qui lui a donné une fille, Asmâ’, et un
fils, ‘Abd-Allâh, avant qu’il ne la répudie. Il a ensuite épousé Da‘d bint
‘Âmir, dite Umm Rummân, qui lui a donné ‘Aïsha et ‘Abd al-Rahmân ;
puis, après sa conversion à l’islam, Asmâ’ bint ‘Umays, la veuve de Ja‘far,
frère de ‘Alî, qui lui a donné un fils du nom de Muhammad, né en l’an X de
l’Hégire, pendant le pèlerinage de l’adieu. Enfin, il s’est marié avec une
Ansarienne, la Khazrajite Habîba bint Khârija, par reconnaissance envers
son père qui lui avait offert l’hospitalité lors de son arrivée à Médine. Elle
était alors enceinte : la fille qu’elle lui donnera, Umm Kulthûm, naîtra après
la mort de son père.
Sur ce point, Abû Bakr est différent de Muhammad qui a connu la
passion pour les femmes et une vie privée tumultueuse. Même les enfants
d’Abû Bakr sont sur ce point différents de leur père : lui n’a conclu que des
mariages de raison, eux, en incorrigibles romantiques, se laissent facilement
entraîner par les élans du cœur. Il s’est montré particulièrement agacé par
son fils ‘Abd-Allâh, obsédé par sa femme, la splendide ‘Âtika bint Zayd.
Un jour, excédé, il lui a demandé de la répudier 29. Son autre fils, ‘Abd al-
Rahmân 30, a lui aussi un cœur tendre : sa grande passion pour Laylâ bint al-
Jûdî l’obnubilait au point qu’il passait son temps à composer des vers
licencieux pour célébrer la femme qu’il aimait 31. Abû Bakr n’a jamais
compris comment lui, si austère, a pu avoir une progéniture aussi libertine.
Le caractère frivole de sa descendance se prolongera sur des générations.
De nombreux petits-enfants du pieux calife auront eux aussi une réputation
sulfureuse : Muhammad, le fils de ‘Abd al-Rahmân, fera montre d’un goût
prononcé pour l’alcool, ce qui lui vaudra d’être sévèrement fouetté 32,
cependant que sa petite-fille, la sublime ‘Aïsha bint Talha, la fille d’Umm
Kulthum, consciente de sa grande beauté, fera de véritables ravages parmi
les notables et les poètes galants de son temps 33.

En faisant défiler devant ses yeux clos cette vie bien remplie, Abû Bakr
alterne entre sourire et renfrognement. Mais c’est l’épuisement qui domine.
Est-ce le poids des années ou bien ce mal étrange qui le cloue au lit depuis
des jours ? Son âge avancé de soixante-trois ans ne permet plus à son corps
de résister. Pourtant, dans sa famille, on a plutôt la santé robuste : son père,
toujours en vie, a dépassé les quatre-vingt-dix-sept ans et, lui, demeure en
parfaite santé (il mourra six mois après son fils 34). Mais Abû Bakr n’aura
pas cette chance. Il sait que son heure approche.
Comme pour son prédécesseur Muhammad, la cause exacte de la mort
du premier calife est au centre de relations contradictoires ne permettant pas
de trancher : s’agit-il d’une mort naturelle ou d’un assassinat ? De fait, la
probabilité d’une mort par empoisonnement est évoquée par plusieurs
sources sunnites orthodoxes. Ibn Sa‘d et Tabarî, entre autres, rapportent
qu’il a reçu en cadeau, un an avant sa mort, un plat cuisiné, du riz ou une
soupe (harîra), qu’il a partagé avec son ami al-Hârith ibn Kalada, médecin
réputé à Médine. Dès les premières bouchées, ce dernier se serait écrié :
« Lève ta main de ce plat, Abû Bakr ! On y a mis du poison qui tue au bout
d’une année. » La Tradition 35 dit qu’en effet, un an plus tard, Abû Bakr et
Ibn Kalada meurent le même jour, tout comme ‘Attâb ibn Assîd, l’agent du
calife à La Mecque, également présent à ce repas. À l’article de la mort,
Abû Bakr aurait lui-même évoqué à demi-mot ce repas empoisonné : quand
les membres de sa famille lui demandent s’il veut qu’un médecin vienne
l’ausculter, Abû Bakr décline et répond : « J’en ai déjà vu un. » Cette
phrase, qui exprime le fatalisme du calife refusant de se soigner, est sans
doute également une allusion à la phrase fatidique prononcée par Ibn
Kalada un an plus tôt 36.
Tout comme l’hypothèse de l’empoisonnement du Prophète par une
Juive de Khaybar, qui n’aurait produit ses effets qu’à trois années de
distance 37, celle du premier calife infecté par une toxine qui aurait eu raison
de lui au bout d’un an peut laisser sceptique. Devant l’invraisemblance de
cette version, la Tradition propose un autre récit qu’elle attribue à ‘Aïsha 38 ;
et comme pour la mort du Prophète aussi, où la Tradition évoque une
pleurésie, les deux versions sont présentées sans que l’une en particulier
soit privilégiée. Ainsi, ‘Aïsha ne parle pas d’empoisonnement mais affirme
que la mort de son père est naturelle : après s’être lavé par une journée
fraîche, il aurait pris froid et aurait été saisi d’une forte fièvre qui l’aurait
cloué au lit avant de le conduire au tombeau quinze jours plus tard. Une
version attribuée à Ibn Bakkâr dit qu’Abû Bakr était atteint d’une sorte de
tuberculose 39. Sachant qu’il est mort fin août 634, on peut se demander si
cette version est recevable : une « journée fraîche » au torride mois d’août
dans le désert arabe ? Est-ce plausible ? Un autre témoignage va pourtant
dans ce sens, celui de la veuve du calife, Asmâ’ : alors qu’elle effectuait la
toilette mortuaire de son mari, elle s’est plainte à ses Compagnons du grand
froid 40. Ces détails pointeraient donc plutôt vers une mort survenue l’hiver,
à rebours de l’unanimité de la Tradition qui la place en été.
Quoi qu’il en soit, se sentant proche de la fin, Abû Bakr songe à présent
à l’héritage qu’il va laisser. Il faut qu’il dicte son testament et qu’il prenne
les dispositions nécessaires pour sa succession 41. Pas question de laisser
l’affaire ouverte : il a pu constater ce que cela pouvait entraîner comme
tourments. Il exclut d’emblée une succession de type dynastique et ne songe
pas une seconde à transmettre la charge califale à son fils ‘Abd al-Rahmân,
qui a pourtant montré une certaine vaillance, notamment lors de la bataille
de Yamâma 42. Mais il connaît trop bien les affres du pouvoir pour ne pas
désirer en préserver son fils, d’autant que son autre fils, le regretté ‘Abd-
Allâh, a déjà payé le prix de la malédiction (on se rappelle qu’il est mort
brusquement dans les premières semaines de l’avènement de son père 43).
Malgré la fièvre, Abû Bakr garde la tête froide. Il prie ‘Aïsha d’appeler
Ibn ‘Awf, l’un des « dix Compagnons promis au paradis 44 ». « Que penses-
tu de ‘Umar ? », lui demande le calife. Ibn ‘Awf, intrigué, répond par une
formule évasive : « Je trouve qu’il est meilleur que l’opinion que tu as de
lui. Mais je dois t’avouer que je le trouve très violent.
– C’est quand il me trouve trop clément qu’il devient dur. Mais
l’inverse est vrai aussi : quand il me trouve dur, il devient clément. Je suis
sûr que le jour où il sera au pouvoir, il changera de comportement. »
Ibn ‘Awf ne réagit pas. « Tu peux disposer maintenant, poursuit Abû
Bakr. Envoie-moi ‘Uthmân, je veux lui parler. Et promets-moi de ne rien
dire de notre discussion au sujet de ‘Umar.
– Entendu », répond Ibn ‘Awf.
Quelques minutes plus tard, ‘Uthmân ibn ‘Affân entre dans la chambre
du calife qui aussitôt l’interroge également sur ‘Umar. « Ô calife ! répond
‘Uthmân, tu me demandes mon avis sur un homme que tu connais mieux
que moi.
– Dis-moi quand même. Ton jugement m’intéresse, insiste Abû Bakr.
– Je trouve que son fond est meilleur que son apparence », dit ‘Uthmân.
Abû Bakr se tait et poursuit en poussant un soupir : « Ah, si tu savais,
‘Uthmân ! J’aurais tellement aimé ne jamais avoir à m’occuper de vos
affaires. » L’autre le regarde avec étonnement. « Tu ne dois rien répéter de
ce qu’on vient de se dire à l’instant », lui demande Abû Bakr.
Plusieurs Compagnons défilent ainsi pour donner leur avis sur ‘Umar.
Le calife recueille des réponses mitigées mais globalement favorables. On
doit ici noter que le choix des deux premiers Compagnons que le calife
consulte sur le choix de son successeur ne doit sans doute rien au hasard :
‘Uthmân ibn ‘Affân et ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf sont en effet sans conteste
les plus riches Compagnons du Prophète, qui les surnommait « les deux
coffres de Dieu sur terre 45 ». Le fait qu’Abû Bakr recherche leur
approbation sur le choix de ‘Umar en dit long sur une conception de
l’autorité politique qui doit solidement s’adosser au pouvoir indispensable
de l’argent. Bien qu’il ait exigé la discrétion la plus totale, d’autres
Compagnons qui n’ont pas été convoqués ont vent de cette consultation et
comprennent sans peine que la désignation de ‘Umar comme successeur est
désormais imminente. Sans hésiter, ils se dirigent vers la maison du calife
pour le mettre en garde. L’un d’entre eux, Talha ibn ‘Ubayd-Allâh,
Compagnon prestigieux puisqu’il fait partie des huit sâbiqûn, les tout
premiers convertis, ainsi que des « dix Compagnons promis au paradis », et
qui se trouve par ailleurs être le cousin d’Abû Bakr 46, le prévient ainsi :
« J’ai appris que tu as l’intention de nommer ‘Umar comme successeur. Es-
tu conscient de la portée de ce geste ? Tu as vu par toi-même comment il
maltraite les gens même en ta présence ; imagine ce qu’il en sera quand il se
retrouvera seul avec eux ! Que vas-tu dire à ton Dieu quand il te demandera
pourquoi tu as confié le pouvoir à ‘Umar alors que tu connais mieux que
quiconque sa brutalité, sa cruauté et sa férocité 47 ?
– Quoi ? rétorque le calife. Tu cherches à m’intimider ? Sache que si
Dieu me pose cette question, je lui dirai : “J’ai choisi le meilleur d’entre
tous !” Je te prie de bien répéter cela à tout le monde ! » Constatant sa
détermination, Talha et les autres Compagnons s’éclipsent sans rien dire.
Dès qu’ils sortent, le calife réalise que ‘Umar ne fera sans doute pas
l’unanimité et qu’il faut dès à présent déminer toute contestation future.
C’est pourquoi il demande à ‘Aïsha de faire revenir ‘Uthmân sur-le-champ.
Quand le futur troisième calife entre de nouveau dans la chambre, Abû
Bakr n’a pas la force de se relever. Sa tête lourde lui donne des
étourdissements dès qu’il tente de s’asseoir. Mais il ressent le besoin de se
redresser, ne serait-ce que pour être quelque peu en phase avec la solennité
du moment. Il demande ainsi à ‘Uthmân de l’aider à s’asseoir dans le lit,
pénible effort pour cet homme épuisé par la maladie et par deux ans d’un
règne houleux.
« Ibn ‘Affân, lui dit-il fermement. Prends maintenant de quoi écrire : je
vais te dicter mon testament. » Rappelons que le Prophète n’avait pas eu
droit à ce privilège : quand il avait voulu dicter un testament, ‘Umar l’en
avait empêché en l’accusant de délirer à cause de la fièvre 48… Voilà à
présent Abû Bakr dans la même situation. ‘Umar ne l’accusera cependant
pas de délirer ; il faut dire que le testament est en sa faveur.
‘Uthman s’installe face au calife et place devant lui son écritoire. De sa
voix faible, Abû Bakr commence à dicter : « Au nom de Dieu, le Clément,
le Miséricordieux, voici ce qu’Ibn Abî Quhâfa, au moment de quitter ce
monde, a laissé comme testament à tous les musulmans. Ainsi donc… »
Soudain, il se tait. ‘Uthmân lève la tête ; le calife s’est évanoui.
Curieusement, ‘Uthmân continue d’écrire seul la suite du testament : « Je
choisis ‘Umar ibn al-Khattâb comme successeur ; je n’ai guère trouvé plus
apte que lui… »
Quelques secondes plus tard, Abû Bakr revient à lui et voit que
‘Uthmân n’a pas levé le calame. « Lis-moi ce que tu es en train d’écrire »,
lui demande-t-il.
Après avoir écouté la phrase que ‘Uthman a notée pendant sa brève
syncope, le calife s’exclame : « Allâhu akbar ! Je vois que tu as complété le
testament parce que tu as cru que je n’allais pas me réveiller de cet
évanouissement ! Tu as bien fait de prendre les devants, ô ‘Uthmân ! Tu as
craint que je meure sans avoir laissé de testament et ma succession aurait
dégénéré en une grande et interminable dispute. » Abû Bakr parle en
connaissance de cause, lui qui, pour la succession du Prophète, s’est
retrouvé au cœur d’une violente tempête qui a failli dégénérer en guerre
civile.
Il l’invite à noter la suite : « Vous devez obéissance à ‘Umar. S’il
s’avère juste – et à mon avis, il le sera –, alors suivez-le. S’il ne se montre
pas à la hauteur, je n’en suis pas responsable. Je le désigne aujourd’hui en
mon âme et conscience avec la conviction que je fais là le bon choix. En
même temps, je ne connais pas l’avenir. Et ceux qui se montrent injustes
savent ce qui les attend. »
Il enlève ensuite sa bague et la tend à Uthmân : « Appose mon sceau sur
le testament. » Le futur troisième calife prend la bague du premier calife ;
avant de la poser sur le feuillet, il la regarde attentivement et déchiffre la
devise qu’Abû Bakr y a fait graver : Ni‘ma l-qâdiru Allâh, « Allâh est le
meilleur des omnipotents ». Ensuite, Abû Bakr demande que son testament
soit lu sans tarder en public, sans doute pour que les éventuels opposants de
‘Umar soient mis devant le fait accompli.
‘Umar, qui écoute fièrement le texte du testament, nargue les personnes
présentes : « Ô gens ! Vous avez entendu ? Il m’a confié les affaires après
lui ! Obéissez aux ordres de votre calife 49 ! » L’affranchi du calife, Shadîd,
saisit alors ‘Umar par le bras et lui chuchote : « Viens avec moi ; le calife
veut te parler. » Abû Bakr reçoit son futur successeur en tête à tête pour lui
recommander d’être juste et le mettre face à ses responsabilités. Il lui
rappelle encore de craindre Dieu. ‘Umar écoute ce sermon sans la moindre
réaction, à tel point que le calife se demande si son futur successeur
l’écoute vraiment. « Tu peux sortir à présent », lui dit-il 50.
Resté seul, le calife lève les bras au ciel : « Ô mon Dieu, sache que j’ai
pensé bien faire en confiant la tâche à ‘Umar 51 ! » Tandis qu’il est aux
prises avec le doute, il voit son épouse Asmâ’ entrer dans la chambre. Elle
s’assoit sur le bord du lit. « J’ai fait de mon mieux, lui dit-il, pour choisir la
personne adéquate qui doit me succéder. J’ai essayé de penser à l’intérêt de
tous et n’ai privilégié ni mes enfants ni les membres de ma famille. Pour
moi, ‘Umar est le meilleur choix. J’espère ne pas me tromper 52. »
De fait, malgré quelques grincements de dents, le choix de ‘Umar a
semblé à tous très naturel. Abû Bakr avait largement préparé les musulmans
à l’idée que ce dernier deviendrait un jour calife. Incapable, pendant sa
maladie, de se lever pour aller à la mosquée – comme le Prophète deux ans
plus tôt –, Abû Bakr avait déjà demandé à ‘Umar de présider la prière à sa
place. Depuis longtemps, dès les premières heures qui avaient suivi la mort
du Prophète, Abû Bakr et ‘Umar formaient un véritable duo, comme on l’a
vu lors de la réunion de la saqîfa puis lors de la cérémonie d’investiture à la
mosquée 53. ‘Umar paraissait ce jour-là plus concerné par le califat qu’Abû
Bakr lui-même, et cet acharnement avait tout de suite paru suspect aux yeux
des Compagnons. ‘Alî lui avait même lancé : « Je vois que tu es en train de
traire un lait dont tu vas boire la moitié 54 ! »
De fait, pendant ces deux ans de règne, ‘Umar s’est affirmé comme
Premier ministre, voire comme vice-calife 55. S’il était officiellement chargé
de la magistrature, d’après Ibn al-Athîr et Tabarî 56, il intervenait en réalité
sur tous les dossiers et assurait régulièrement l’intérim 57. En l’an XI, soit la
première année du califat d’Abû Bakr, c’est lui qui avait présidé au
pèlerinage 58. Il a en outre été derrière de nombreuses mesures importantes.
On a vu 59 que c’est lui qui avait insisté pour que le calife ne cédât rien de
l’héritage du Prophète à sa fille Fâtima. C’est encore lui qui, après la
bataille de Yamâma 60 où ont péri des dizaines de récitateurs du Coran, avait
compris que la Révélation risquait d’être perdue à jamais et avait proposé
que l’on réunît en une seule compilation (mushaf) tout ce qui était déjà
conservé de la Révélation.
Toutefois, on aurait tort de penser que le rôle prépondérant de ‘Umar a
fait d’Abû Bakr un calife de pacotille. Au contraire, c’est bien ce dernier
qui prend toutes les grandes décisions, notamment en matière militaire,
comme on l’a vu quand il s’est agi d’envoyer Ussâma en Syrie ou encore
sur le sort à réserver à Khâlid ibn al-Wâlid. Le premier calife sait que son
successeur pressenti a tendance à faire passer ses sentiments personnels
avant l’intérêt de l’État, ce dont ‘Umar se plaindra bien après sa mort en le
qualifiant de « bestiole maléfique 61 ». Il ira même jusqu’à qualifier
l’élection controversée de son prédécesseur de falta 62, de « dérapage ».
Sans doute a-t-il compris un peu tard qu’il ne pourrait pas faire de son ami
un souverain fantoche.
Abû Bakr avait indéniablement de l’autorité : « De tous mes
Compagnons, il est le plus ferme 63 ! » disait de lui Muhammad. Sa grande
lucidité et son intelligence l’auront conduit à se comporter avec une
assurance certaine tandis que sa souplesse de caractère lui a conféré une
grande capacité d’adaptation. Au début, il percevait le califat comme un
fardeau et a même tenté plusieurs fois de démissionner. Il était pour lui une
source intarissable de problèmes et de drames dont il a personnellement
payé le prix : sa rupture tragique avec Fâtima, la fille de son meilleur ami,
est une blessure profonde dont il souffre toujours. Mais au bout de quelques
mois, le calife a fini par s’adapter à sa fonction. Ce califat dont il ne voulait
pas, qui lui semblait au départ être un vêtement rêche qui gratte la peau et
entrave les mouvements du corps, il aura réussi au bout de quelques mois à
en assouplir le tissu et à le porter comme une seconde peau.
Conçu dans la saqîfa comme une autorité intérimaire dont il avait hâte
de se débarrasser, le califat a subi dans le creuset des victoires une
transmutation alchimique. Son extension géographique inouïe s’est
naturellement prolongée dans la dimension temporelle : il est devenu un
pouvoir pérenne ou, comme on dit aujourd’hui, une institution. Au terme de
ces deux ans de règne, Abû Bakr a fini par jeter les bases d’un embryon
d’État doté d’une puissante armée et d’une administration. Au sein de celle-
ci, ‘Umar était en charge de la justice, Abû ‘Ubayda des finances – ce sont
eux qui, du reste, s’étaient proposés pour ces postes 64. On comptait en outre
une équipe de secrétaires dont ‘Uthmân ibn ‘Affân et Zayd ibn Thâbit,
chargé notamment de la première collecte du Coran – l’élaboration d’un
écrit fondamental constituant un acte politique fondateur, ici comme partout
ailleurs –, sans oublier les agents en poste un peu partout en Arabie.
Esprit pragmatique, doué d’un sens de l’État indéniablement plus élevé
que les autres Compagnons, Abû Bakr concevait le pouvoir comme une
chose publique et impersonnelle qui doit obéir à la règle de l’intérêt général
et non à la passion égocentrique et à l’ambition individuelle. On peut même
dire qu’il a eu l’esprit républicain, dans la mesure où il ne cherchait pas à
fonder une dynastie en léguant le pouvoir à son fils, et aussi du fait qu’il
comprenait la charge califale non comme une autorité sacrée et
transcendante mais comme une fonction à laquelle doit correspondre un
salaire.
En effet, après son accession à ce poste, il avait d’abord continué à
pratiquer ses activités commerciales. Mais ‘Umar et Abû ‘Ubayda lui en
avaient fait le reproche, en disant que ce travail n’était plus digne de son
nouveau rang. Se considérant comme un fonctionnaire qui doit être
rémunéré pour le temps et l’énergie qu’il consacre au service de la
communauté, Abû Bakr avait alors demandé qu’on lui versât un salaire :
« Si je renonce à mon métier de commerçant, comment vais-je subvenir aux
besoins de ma famille ? », leur avait-il dit. On lui avait alors attribué des
émoluments qu’il a très vite jugés insuffisants. De fait, quelque temps plus
tard, ‘Umar se présente chez lui et tombe sur un groupe de femmes qui
attendent le calife pour lui faire part de quelque doléance. Où a-t-il bien pu
passer ? Il part à la recherche de son ami et le retrouve au souk des étoffes,
en train de continuer son négoce. Il le prend par le bras : « Viens par ici,
toi ! Qu’est-ce que tu fais là ? On s’était mis d’accord, non ? Plus de
commerce ! Tu es le calife ! » Abû Bakr lui répond : « Je ne veux pas de
votre califat ! Ce que j’y gagne ne suffit pas à nous nourrir, moi et ma
famille ! Avant, je gagnais confortablement ma vie ; maintenant, ma
nouvelle fonction me prend beaucoup de temps et je n’arrive plus à
subvenir aux besoins de ma maisonnée.
– Ne t’en fais pas, on t’accordera une augmentation.
– En plus de l’augmentation, je veux recevoir un mouton entier par jour.
– Un mouton entier ? Tu demandes trop, là !
– Ce n’est pas négociable », conclut Abû Bakr, qui finit par obtenir ce
qu’il a demandé. La Tradition dit qu’il percevait un salaire annuel de six
mille dirhams 65.
Il faut ici aborder la gestion financière d’Abû Bakr et son rapport
particulier à l’argent. Autrefois commerçant prospère, il n’était sans doute
pas le plus riche des Compagnons ; ce titre revenait plutôt à ‘Uthmân et à
Ibn ‘Awf, comme on l’a vu. Mais il s’était retrouvé à la tête d’une fortune
non négligeable qu’il conservait soigneusement dans un coffre dans sa
résidence secondaire à Sunh 66, chez son épouse Habîba, comme s’il voulait
le soustraire au regard de sa famille et peut-être du Prophète 67. Quand,
devenu calife, il avait fini par s’installer définitivement à Médine six mois
plus tard, il s’était vu suggérer de désigner un gardien pour surveiller ce
fameux coffre, mais il avait refusé en assurant qu’il y avait fait poser un
verrou sûr et qu’il comptait installer sa « chère cassette », comme dirait
Harpagon, dans sa maison principale à Médine 68.
Les multiples anecdotes rapportées par la Tradition dévoilent son
rapport ambigu à l’argent. Dans le contexte apologétique qui est le sien,
celle-ci souligne évidemment sa générosité envers les musulmans et en
particulier avec les pauvres 69. On loue aussi son sens de l’équité au moment
du partage du butin : il donne la même part aux fidèles de la toute première
heure et aux nouveaux convertis, à l’homme libre et à l’esclave, à la femme
et à l’homme 70. Quand les premiers protestent, pensant que leur ancienneté
devrait leur octroyer des privilèges matériels, il les rabroue : « Vous vous
êtes convertis à l’islam pour Allâh, non pour être payés ! Votre ancienneté
vous sera peut-être utile dans l’au-delà, mais ici-bas, tous les musulmans
sont égaux 71 ! » La Tradition évoque aussi la simplicité de ce calife qui se
nourrit de viande sèche et s’habille d’étoffe grossière 72. En somme, son
statut de calife ne lui aurait procuré aucun confort, aucun privilège matériel.
Il ne léguera d’ailleurs à son successeur que de très modestes objets de
fonction : une chamelle, quelques ustensiles et un morceau de tissu « dont
la valeur ne dépasse pas les cinq dirhams », précise Tabarî 73.
La simplicité de son mode de vie frise l’austérité. Un jour, sa femme lui
demande de lui acheter des friandises. « On n’a pas d’argent pour s’offrir
des gâteaux ! », lui rétorque-t-il. « Ne t’en fais pas, je vais faire des
économies », lui répond sa femme. Au bout de quelques jours, celle-ci a
réuni une coquette somme qu’elle donne à son mari pour qu’il lui achète les
friandises dont elle a tant envie. Alors le calife prend l’argent et le met dans
le coffre en disant à sa femme que même les économies qu’elle a faites
appartiennent à tous les musulmans 74. Si cette anecdote a pour objectif de
montrer l’extrême droiture morale d’Abû Bakr, elle souligne en creux que
ce dernier ne fait pas de distinction entre son argent personnel et l’argent de
la communauté, comme l’affirme explicitement Muhibb-Eddîn al-Tabarî 75,
ce qui ne manque pas d’entraîner des confusions et des situations
ambivalentes. Se dégage en outre de toutes ces anecdotes le portrait d’un
homme très près de ses sous, ce qui est un défaut majeur au regard de
l’éthique arabe, qui loue au contraire la générosité, quand bien même elle
irait jusqu’à la prodigalité.
De nombreux récits laissent par ailleurs entrevoir une certaine opacité
dans sa gestion des deniers publics. Personne ne sait comment il dépense
l’argent du trésor ; même ‘Umar et Abû ‘Ubayda, pourtant chargé des
finances, n’ont pas la moindre idée des sommes qu’il cache dans son coffre
personnel. À sa mort, le premier, accompagné de quelques témoins qu’il a
certainement fait venir pour les besoins du constat, ouvrent le fameux coffre
d’Abû Bakr : à leur grande surprise, ils le trouvent vide 76 ! Seule une
malheureuse pièce d’un dinar finit par tomber du fond d’une petite bourse
qu’ils ont désespérément secouée 77…
Qui a bien pu vider le coffre du calife ? Sans doute pourrait-on penser
qu’il a distribué tout l’argent aux nécessiteux, de nombreuses sources
affirment cependant que, sur son lit de mort, il aurait demandé à sa fille
‘Aïsha d’y prélever la somme correspondant à son enrichissement personnel
depuis son accession au califat et de la restituer aux musulmans 78. Dans un
récit similaire rapporté par Ibn al-Athîr 79, il lui aurait demandé de vendre
après sa mort un lopin de terre pour que ses héritiers puissent rembourser ce
qu’il avait pris au trésor. Pourquoi demanderait-il une chose pareille s’il se
sentait irréprochable ? À demi-mot, la Tradition suggère ainsi que le calife,
toujours inquiet de l’argent, était sensible à ses tentations. Certaines
anecdotes dédisent l’austérité célébrée du calife : Muhibb-Eddîn al-Tabarî
n’affirme-t-il pas que le calife et sa famille consommaient un mouton par
jour 80 ?

Le 22 Jumâda II de l’an XIII (lundi 23 août 634), Abû Bakr se réveille


très malade. Il se sent épuisé ; chaque jour qui passe voit son état se
détériorer. De nombreuses personnes viennent lui rendre visite. ‘Aïsha,
constamment à ses côtés, veille sur son père qui, ce matin-là, est d’humeur
à s’épancher. Comme durant l’agonie du Prophète, ‘Aïsha est la seule
personne présente au chevet du mourant. « Approche-toi, ma fille.
– Oui, père, qu’y a-t-il ?
– Mon heure approche, tu le sais. Je dois prendre des dispositions quant
à l’héritage que je vais laisser. Je t’avais fait don d’un verger clôturé et je
veux que tu le rendes. Je veux qu’il fasse partie de l’héritage que je vais
laisser à tes frères et à tes sœurs.
– Mes sœurs ? lui demande ‘Aïsha étonnée. Mais je n’en ai qu’une,
Asmâ’!
– Non. Tu as une autre sœur qui va venir. Ma femme est enceinte et elle
porte une fille 81. »
En effet, sa veuve Habîba donnera jour à une fille qui sera appelée
Umm Kulthum, que ‘Umar, qui pourrait être son grand-père, demandera
plus tard en mariage ; elle utilisera une ruse pour le repousser 82. « Tout ce
que tu souhaites sera exécuté, mon père. Je te le promets. » ‘Aïsha observe
un voile de tristesse tomber sur le visage de son père. « Tu sais, ma fille, je
dois t’avouer qu’il y a trois choses sur lesquelles j’aurais aimé interroger le
Prophète, trois choses que j’aurais dû faire et que je n’ai pas faites et trois
choses que j’ai faites et que je n’aurais jamais dû faire 83.
– Quelles sont-elles, père ?
– J’aurais voulu lui demander : À qui le pouvoir revient-il
légitimement ? La réponse à cette question aurait fait taire toutes les
contestations. J’aurais aussi voulu lui demander si les Ansârs doivent avoir
une part dans le pouvoir. Et j’aurais enfin voulu savoir si la fille du frère et
la sœur du père doivent recevoir une part de l’héritage. »
‘Aïsha devient songeuse. Elle repense au jour où le Prophète a voulu
précisément désigner un successeur mais en a été empêché par ‘Umar…
« Et quelles sont les trois choses que tu aurais dû faire ?, demande-t-elle à
présent.
– J’aurais dû couper la tête d’al-Ash‘ath ibn Qays, le rebelle hirsute du
Yémen, quand on l’a amené prisonnier ici. C’est un homme à problèmes !
– Mais au lieu de cela, tu lui as donné ta sœur Umm Farwa en
mariage…
– C’était une erreur, je l’avoue. »
S’il regrette de ne pas avoir fait exécuter al-Ash‘ath, ce n’est pas,
comme on pourrait le penser, pour le punir de sa rébellion. On a vu tout au
long de ce volume combien les ennemis acharnés d’hier pouvaient, une fois
vaincus, être transmués en fidèles hommes de main. Mais c’est qu’al-
Ash‘ath lui a fait honte, en abusant de son statut de beau-frère du calife. On
raconte que juste après son mariage avec Umm Farwa, il s’est rendu au
marché aux chameaux et a commencé à couper les jarrets des bêtes sans en
épargner aucune. Le voyant agir de la sorte, les gens se sont indignés : « Al-
Ash‘ath est retombé dans la mécréance ! » et il répondait : « Non point ;
mais Abû Bakr, quand il m’a donné sa sœur en mariage, n’a pas daigné
offrir le moindre repas de noces. Ah ! Si ç’avait eu lieu chez nous, au
Yémen, vous auriez vu quel grand festin nous aurions offert ! Approchez, ô
gens de Médine, venez vous servir en viande ! Et vous, les propriétaires des
chameaux, venez que je vous règle ce que je vous dois 84. » Par ce
comportement, il porte profondément atteinte au prestige d’Abû Bakr en
étalant au grand jour l’avarice de celui-ci. On sait que l’hospitalité
généreuse est pour les Arabes la vertu cardinale, la pierre d’angle de tout
leur code d’honneur.
Abû Bakr nourrit, par ailleurs, des sentiments de rancune à l’égard d’al-
Ash‘ath à cause du mariage de Qutayla, la sœur de ce dernier, avec ‘Ikrima
Ibn Abî Jahl pendant qu’il était en campagne dans l’Hadramaout. Quand il a
eu connaissance de cette union, Abû Bakr – fait rarissime pour cet homme –
est sorti de ses gonds et a menacé de lapider et même de brûler les mariés.
En fait, Qutayla bint Qays, la sœur d’al-Ash‘ath, avait été mariée à
Muhammad et son statut de veuve du Prophète lui interdisait formellement
de se remarier. Cette union en a choqué plus d’un mais on a rapidement
trouvé une excuse à ‘Ikrima pour étouffer le scandale et calmer le courroux
du calife : le mariage entre Qutayla et le Prophète n’aurait jamais été
consommé 85. Abû Bakr finit par ravaler sa colère mais il n’a visiblement
pas digéré l’affront posthume qui a été fait au Prophète ; il en veut à al-
Ash‘ath qu’il soupçonne d’avoir encouragé ce mariage honteux. Pourtant le
calife, en matière d’unions scandaleuses, et quand il s’agit d’intérêts
politiques, sait parfois fermer les yeux, comme il l’a fait avec Khâlid ibn al-
Walîd dont il pardonnait les incessants écarts de conduite.
« Et quelles sont les deux autres choses que tu aurais dû faire ? relance
‘Aïsha.
– J’aurais dû participer moi-même aux guerres d’apostasie en
établissant un quartier général à Dhû l-Qassa, d’où j’aurais pu diriger les
opérations, et j’aurais dû dès le départ envoyer Khâlid ibn al-Walîd en Syrie
et ‘Umar en Irak. »
Le calife pense sans doute qu’il aurait ainsi calmé la jalousie que ‘Umar
éprouve à l’égard de Khâlid. Puis il pousse un profond soupir et poursuit :
« Je regrette enfin d’avoir fait trois choses, ma fille. Mais c’est trop tard
maintenant !
– Dis-moi, père, quelles sont-elles ?
– Le jour de la saqîfa des Banû Sâ‘ida, j’aurais dû rejeter le fardeau du
amr (commandement) sur le dos de l’un des deux hommes [il parle de
‘Umar et Abû ‘Ubayda]. Je me serais contenté du rôle de ministre ! »
Il faut dire qu’Abû Bakr n’a pas attendu l’instant de son agonie pour
exprimer cette opinion : pendant la réunion de la saqîfa, il avait déjà
proposé ‘Umar et Abû ‘Ubayda au poste de successeur du Prophète, mais
les deux hommes avait refusé en arguant qu’il était plus légitime qu’eux 86.
Il se souvient de ce moment fatidique à la mosquée, lui tétanisé devant le
minbar du Prophète et ‘Umar le poussant à monter en chaire pour recevoir
cette allégeance que, au fond, il ne souhaitait pas. Par la suite, il avait
présenté à plusieurs reprises sa démission, en vain. Certains Compagnons
du Prophète ne voulaient que lui ; aujourd’hui, il se demande si ce califat
était une faveur qu’on lui a accordée ou bien un plat empoisonné qu’on lui a
servi pour qu’il goûte le premier… Il n’a pas pu freiner cette machine
infernale actionnée par la fatalité et qui a transformé sa piété en tyrannie.
« En outre, je n’aurais pas dû brûler vif Fujâ’a ! J’aurais dû le laisser
partir ! », poursuit-il en soupirant. Il revoit le pauvre brigand ligoté et
consumé par le feu. L’image de son corps réduit en cendres hante sa
conscience. Combien de fois a-t-il dû se dire, comme l’empereur Auguste
dans la tragédie de Corneille, « ma cruauté se lasse et ne peut
s’arrêter… » ? Il repense aux impitoyables guerres qui ont jalonné son bref
règne et ne peut détourner son regard de cet amas de cadavres sur lequel est
posé le trône du premier calife.
Il ferme les yeux et, d’une voix brisée, poursuit : « Et Fâtima ! Jamais je
n’aurais dû la traiter de la sorte ! » Il la revoit à la mosquée derrière le drap
blanc en train de le maudire, puis chez elle, le visage tourné vers le mur ; ce
jour-là, elle a refusé de lui parler, elle n’a même pas daigné le regarder alors
qu’il était venu se réconcilier avec elle 87. Quelques larmes commencent à
couler sur ses joues. La blessure date de plus de deux ans mais elle est
toujours aussi douloureuse. Cependant le calife se retient ; il doit rester
maître de lui pour donner ses ultimes instructions à toute la famille.
« Demande à Asmâ’ et ‘Abd al-Rahmân de venir ! »
Quand sa femme et son fils arrivent, Abû Bakr leur dit : « Voici ce que
je vous demande de faire pour mes funérailles. Toi, Asmâ’, tu vas t’occuper
de la toilette mortuaire.
– Mais je n’y arriverai jamais seule !
– Si, tu vas y arriver ! ‘Abd al-Rahmân t’assistera. Il versera l’eau
tandis que tu me laveras. » Le pudique Abû Bakr, explique la Tradition 88,
ne veut pas que quelqu’un d’autre que sa femme voie sa nudité.
« Après la toilette mortuaire, vous envelopperez mon corps d’abord
dans deux couches de vieux vêtements, puis vous placerez par-dessus un
vêtement neuf. Je sais bien que les vivants ont besoin de vêtements neufs
plus que les morts ; si je demande un habit neuf, c’est pour qu’il absorbe
mieux le pus (al-muhla) qui sortira de ce corps 89. »
Il se tait pendant un moment et demeure pensif avant de poursuivre :
« Ne m’enterrez pas dans le cimetière d’al-Baqî‘, le grand cimetière de
Médine, dit-il d’une voix étranglée par les sanglots. Je veux être inhumé à
côté du Prophète dans sa chambre 90. » Abû Bakr a plus que jamais besoin
en ce moment de penser qu’il sera bientôt dans la proximité de son grand
ami comme jadis quand ils étaient tous les deux seuls dans la caverne de
Thawr. Abû Bakr entend résonner dans sa tête la voix de Muhammad qui le
rassure : « Ne t’afflige pas. Allâh est avec nous… »
Au début de la soirée de ce lundi 23 août 634 (correspondant au 22
Jumâda II de l’an XIII), âgé de soixante-trois ans et après un peu plus de
deux ans de règne, le premier calife s’en va rejoindre le Prophète. Au
moment de rendre l’âme, on l’aura entendu murmurer : « Mon Dieu ! Fais
que je sois mort musulman et fais-moi rejoindre les Bienheureux 91 ! »
Conformément à ses consignes, les obsèques sont organisées le soir
même. C’est ‘Umar, désormais calife, qui dirige la prière funéraire. Pour la
mise au tombeau qui a lieu de nuit, ‘Umar est également présent aux côtés
de ‘Abd al-Rahmân le fils du calife, de ‘Uthman, de Talha ibn ‘Ubayda et
de ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf. La Tradition n’évoque à aucun moment une
quelconque participation ni la simple présence de ‘Alî. Conformément à son
souhait, Abû Bakr est enterré à droite de la tombe de Muhammad, dans une
position hautement symbolique : sa tête placée à la hauteur des épaules du
Prophète 92.

Très tôt le lendemain matin, ‘Umar se dirige vers la mosquée. Il traverse


la grande salle, tenant à la main sa fameuse dirra 93, sorte de cravache qui
n’est pas sans rappeler le fascio (faisceau) des licteurs qui accompagnaient
les magistrats dans la Rome antique. Il monte en chaire et lance de sa voix
de stentor à la foule de musulmans massée devant lui : « Je vais vous dire
deux mots. Retenez-les bien parce que je n’aime pas me répéter : les Arabes
sont comme les chameaux qui doivent suivre leur maître ! » Puis, levant sa
cravache : « Et moi, je jure par le Dieu de la Ka‘ba que je saurai vous
mettre au pas 94 ! » Un murmure d’incompréhension traverse la mosquée :
pourquoi parle-t-il sur ce ton menaçant ? On se souvient du discours plein
d’humilité d’Abû Bakr, deux ans plus tôt au même endroit : « J’ai été choisi
parmi vous mais je ne suis pas le meilleur d’entre vous », avait-il déclaré.
‘Umar ne fait même pas attention à l’indignation qui s’affiche sur les
visages. Après ce discours lapidaire, la foule se disperse. Il n’y a même pas
eu de cérémonie d’allégeance publique comme cela avait été le cas pour
Abû Bakr 95. ‘Umar n’a guère besoin de cette prestation de serment.
Protocole superflu ! Que les musulmans lui fassent ou non allégeance, il est
et sera calife !
Après avoir attendu son tour pendant plus de deux ans, il est maintenant
le maître. L’homme qui le freinait n’est plus. À présent, c’est lui qui décide,
seul. Il va enfin réaliser son rêve : limoger Khâlid ibn al-Walîd. La
destitution de celui-ci sera la première décision politique que le nouveau
calife prendra dès les premières heures de son arrivée au pouvoir 96. « Plus
jamais il ne sera chef des armées ! » tranche-t-il. La perspective d’envoyer
une lettre lui signifiant sa destitution l’enchante car elle le libère d’un grand
sentiment de frustration. Durant tout le règne d’Abû Bakr, ‘Umar n’a cessé
de nourrir à son égard des sentiments haineux, d’une part à cause des
exactions auxquelles il s’est livré, comme le meurtre de Mâlik ibn
Nuwayra, mais aussi par jalousie devant ses triomphes militaires qui ont
valu au « glaive dégainé d’Allâh » une menaçante popularité 97. Peu importe
à ‘Umar que les gens s’indignent de ce qu’il inaugure son règne par un
règlement de comptes personnel.
Dès le premier jour de son règne, ‘Umar s’empresse donc de rédiger
une lettre qu’il adresse à Abû ‘Ubayda, lequel se trouve en Syrie avec
Khâlid ibn al-Walîd : « Si Khâlid passe aux aveux, écrit-il, et admet qu’il a
commis une erreur en tuant Mâlik alors qu’il était musulman, je lui laisse le
commandement des armées. S’il refuse d’avouer sa faute, alors c’est toi,
Abû ‘Ubayda, qui deviens le général en chef. » La hargne de ‘Umar est telle
qu’il joint au limogeage une mesure d’humiliation et une dépossession :
« Et je t’ordonne, ô Abû ‘Ubayda, de le dépouiller de son turban et de lui
confisquer la moitié de tout ce qu’il possède pour le verser au trésor
public. » ‘Umar justifie cette mesure de représailles par le fait que Khâlid
ibn al-Walîd n’est pas seulement un chef cruel mais aussi un corrompu qui a
pris trop de libertés dans le partage du butin et n’a pas hésité à graisser la
patte de certains personnages controversés comme al-Ash‘ath 98. Il l’accuse
d’avoir utilisé cet argent pour entretenir une véritable cour formée
notamment de grands seigneurs et de poètes chargés de composer des vers à
la louange de ses exploits guerriers 99.
Quand la lettre du nouveau calife arrive en Syrie, Khâlid, après en avoir
pris connaissance, demande l’avis de sa sœur Fâtima, femme avisée qui est
très proche de lui : « Tu sais comme moi, lui dit-elle, que ‘Umar te déteste.
Ne crois pas un mot de ce qu’il a écrit dans sa lettre. C’est un piège ! Il veut
juste te forcer à avouer ; il te limogera de toute façon ! Et si tu passes aux
aveux, il te fera exécuter, sois-en sûr ! » Khâlid ibn al-Walîd embrasse le
front de sa sœur et la remercie de son conseil. « Tu as entièrement raison »,
lui dit-il. Il s’adresse à Abû ‘Ubayda : « Dis à ‘Umar que j’ai refusé de
reconnaître la moindre faute !
– Je me vois alors dans l’obligation d’exécuter les ordres du calife. Tu
es démis de tes fonctions ; c’est moi qui prends dorénavant le
commandement de l’armée. Je vais aussi te prendre la moitié de tes biens.
– Soit ! Fais ce qu’il te dit 100 ! »
Khâlid ne se laisse pas impressionner par les représailles de ‘Umar ; en
guerrier chevronné, il a vécu des situations mille fois plus atroces. Mais il
éprouve tout de même une sorte de dégoût lorsqu’il se voit forcé de
remettre à Abû ‘Ubayda la moitié de sa paire de sandales et de ne garder
qu’un seul soulier 101… Le calife n’a-t-il pas dit la moitié des biens ? Les
ordres sont les ordres !
Juste après avoir expédié la lettre de destitution de Khâlid, ‘Umar
s’installe à la mosquée ; c’est son territoire désormais, sa salle du trône. Il
ne sait pas que c’est ici même qu’il sera poignardé, dans quelques années.
Le nouveau calife quinquagénaire savoure pour le moment cet instant de
bonheur et de paix ; il pense au titre qu’il va s’attribuer. « Calife », ce n’est
pas assez pour lui : cela le renvoie à un statut subalterne de suppléant, de
« lieu-tenant ». Il veut un titre qui exhibe une autorité propre non dérivée,
un titre qui ait une consonance impériale. Lui vient à l’esprit le titre d’amîr
al-mu’minîn (commandeur des croyants). Le titre lui plaît beaucoup. Je
serai l’émir, se dit-il : le Prince, le commandeur. Il sourit.
Soudain, un bruit désagréable l’arrache à son euphorique méditation. Il
entend des cris et des lamentations (nawh) venant de la maison de ‘Aïsha où
les femmes se sont réunies pour pleurer Abû Bakr, enterré la veille. ‘Umar
trouve ce tumulte insupportable. Ces femmes lui gâchent son moment de
félicité. Irrité, il se dirige prestement vers la maison de ‘Aïsha ; il se poste
devant la porte et se met à hurler : « Cessez vos cris immédiatement ! »
Derrière la porte, ‘Aïsha entend la protestation tonitruante de ‘Umar. Elle
s’en moque ; les femmes de la maisonnée du Prophète ont l’habitude de ses
interventions déplaisantes qu’elles traitent souvent par l’indifférence, voire
le mépris 102. Au lieu du silence, il entend les cris et les pleurs qui repartent
de plus belle.
‘Umar est fou de rage. Quoi ? Le commandeur des croyants n’est même
pas capable d’imposer le silence à ces femmes ? Il convoque Hishâm ibn al-
Walîd, le jeune frère de Khâlid, et lui demande d’entrer dans la maison de
‘Aïsha pour en faire sortir Umm Farwa, la sœur d’Abû Bakr. ‘Aïsha, qui a
tout entendu, se poste sur le seuil de la porte. Offensée et furieuse, elle
s’écrie : « Ibn al-Khattâb ! Je t’interdis de mettre les pieds dans ma
maison ! » ‘Umar a déjà vécu une scène similaire quand, deux ans plus tôt,
il s’était rendu avec un groupe de Compagnons attaquer la maison de
Fâtima, la fille du Prophète. Elle s’était dressée contre lui, les cheveux
découverts : « Comment oses-tu, ‘Umar ? Tu oublies qui je suis et qui est
mon père ? » À présent, ‘Umar voit ‘Aïsha dans la même posture, debout à
la porte, défendant sa maison. Tout comme il avait ignoré la fille du
Prophète, il ignore la fille du calife ; il ne daigne même pas lui adresser la
parole et commande à Hishâm ibn al-Walîd, qui n’est encore qu’un
adolescent : « Vas-y, entre ! Je t’y autorise. Fais sortir immédiatement Umm
Farwa ! » Hishâm s’exécute : il saisit la tante paternelle de ‘Aïsha par le
bras et la ramène devant ‘Umar. « Tu es sourde ou quoi ? crie-t-il. Je vous ai
demandé de vous taire ! Et je t’entends pleurer et crier à tue-tête ? » Umm
Farwa n’a même pas le temps de répondre que ‘Umar lui assène plusieurs
coups de cravache. Effrayées, les autres femmes sortent de la maison de
‘Aïsha et se dispersent rapidement 103.
‘Umar, tout sourire, avance au milieu d’une foule de badauds qui le
regardent qui avec peur, qui avec admiration. Nombreux regrettent déjà
Abû Bakr. ‘Umar, lui, est fier. Il vient d’inaugurer triomphalement son
mandat de calife : il a réduit les femmes au silence…
NOTES

I. Le fer et le feu
1. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/195 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/336.
2. Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 1/88.
3. Voir H. Ouardi, Les Derniers Jours de Muhammad, Albin Michel, 2016, p. 64-73.
4. Les sources ne sont pas unanimes sur la destination exacte de cette expédition : Balqâ’, Dârûm,
Âbil al-Zayt ou Abnâ’. Voir le chapitre VI des Derniers Jours de Muhammad, op. cit.
5. Voir le chapitre VI des Derniers Jours de Muhammad, op. cit.
6. Yâqût 2/128.
7. Pour cet épisode du maintien de l’expédition d’Ussâma par le calife Abû Bakr, nous nous référons
aux sources arabes suivantes : Dhahabî Târîkh 3/19-21 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/194-196 ; Ibn
Hibbân Sîra 2/427 ; Ibn Jawzî al-Muntadhim 4/73-74 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/335-342 ; ‘Issâmî Samat
al-nujûm 2/338 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 1/60-61 ; Tabarî 2/244-246 ; Wâqidî Maghâzî 3/1117-
1126 ; Wâqidî Ridda 54-56.
8. Voir H. Ouardi, Les Califes maudits, vol. I : La Déchirure, Albin Michel, 2019, p. 184.
9. Ibn Kathîr Bidâya 6/335-336 ; Tabarî 2/245. Dans les sources arabes, Abû Bakr désigne les
épouses du Prophète par l’expression « Mères des Croyants » (Ummahât al-mu’minîn). Cette
appellation dissuasive correspond à la proscription divine formelle qui, dans le Coran (33:6 et 53),
interdit à tous les musulmans de se marier avec les ex-femmes ou les veuves du Prophète : quiconque
le ferait commettrait une sorte d’inceste.
10. Tabarî 2/246.
11. Ibn Kathîr Bidâya 6/336 ; Wâqidî Maghâzî 3/1121 ; Wâqidî Ridda 54.
12. Wâqidî Ridda 55.
13. Tabarî 2/245.
14. Ibn Kathîr Bidâya 6/335.
15. Ibn Kathîr Bidâya 6/342.
16. Ibn Kathîr Bidâya 6/336.
17. Tabarî 2/246.
18. Tabarî 2/246.
19. Wâqidî Maghâzî 3/1123.
20. Wâqidî Maghâzî 3/1123-1124.
21. Wâqidî Maghâzî 3/1125.
22. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/196 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/335.
23. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/196 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/335.
24. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/196 ; Tabarî 2/246.
25. Voir La Déchirure, op. cit., p. 176.
26. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/195.
27. Ibn Kathîr Bidâya 6/335.
28. Dhahabî Târîkh 3/27 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/201-205 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/9.
29. Ibn Kathîr Bidâya 6/344 ; Ibn Qutayba al-Shi‘r wa-l-shu‘ara’ 180-181 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/9. Le
deuxième calife ‘Umar, pour le museler, fera jeter Hutayfa en prison pour des années (Ibn Abî l-
Hadîd Sharh al-nahj 2/28).
30. Exégèse de Tabarî 7/327.
31. Dhahabî Târîkh 3/27 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 57/213 ; Ibn Hibbân Thiqât 2/165 ; Ibn
Kathîr Bidâya 6/343 ; ‘Isâmî, Samt al-nujûm 2/337 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 157 ; Muhibb-Eddîn
al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/147 ; Wâqidî Ridda 51.
32. Abû Dâwûd Sunan 4/336 ; Bukhârî 4/61 ; Ibn Abî Shayba Musannaf 11/284 ; Ibn Mâjah 2/848 ;
Nasâ’î Sunan 3/441 ; Tabarânî al-Mu‘jam al-kabîr 11/315 ; Tirmidhî Sunan 4/59.
33. Yâqût 3/255-256.
34. Tabarî 2/225 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/180.
35. Pour le récit de la rébellion de Tulayha du vivant du Prophète et durant le règne d’Abû Bakr nous
nous référons aux sources suivantes : Balâdhurî Futûh al-buldân 133-136 ; Dhahabî Târîkh 3/29-30 ;
Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 25/149-172 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/202-209 ; Ibn Hibbân Sîra 2/428-
433 ; Ibn Jawzî Muntadhim 4/77-78 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/24-27 ; ‘Isâmî Samt al-nujûm 2/458-460 ;
Tabarî 2/260-266 ; Wâqidî Ridda 81-102.
36. Ibn al-Athîr Usd 4/31 ; Ibn Hajar Isâba 4/640 ; Tabaqât 3/54.
37. Tabarî 2/225.
38. 38. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 25/156.
39. Yâqût 1/308.
40. Pour le récit de cet épisode, nous nous référons aux sources suivantes : Ibn al-Athîr al-Kâmil
2/200-205 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/342-352 ; Tabarî 2/253-259.
41. Yâqût 2/257.
42. Wâqidî Ridda 69.
43. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/202-203 ; Tabarî 2/255-256.
44. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/203 ; Tabarî 2/256.
45. Ibn Bakkâr Jamharat nasab Quraysh 1/440-553.
46. Dans son livre al-Munammaq (104-107), Ibn Habîb parle de la rivalité entre les Makhzûm et les
autres clans aristocratiques de Quraysh (les Banû Umayya notamment).
47. Dhahabî Siyar 3/111-118.
48. Dhahabî Siyar 3/517-519.
49. Yâqût 5/219-220.
50. Toutes les informations que nous avons utilisées pour le portrait de Khâlid ibn al-Walîd figurent
dans les sources de la Tradition : Dhahabî Siyar 3/223-233 ; Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 2/427-431 ; Ibn
‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/216-281 ; Ibn al-Athîr Usd 1/585-588 ; Ibn Bakkâr Jamharat nasab
Quraysh 1/492-501 ; Ibn Hajar Isâba 2/215-219 ; Ibn al-Jawzî Sifat al-safwa 1/250-252 ; Tabaqât
4/252-254.
51. Ibn Bakkâr al-Akhbâr 465-466.
52. Tabarî 2/256-257.
53. Ibn ‘Abd Rabbih ‘Iqd 1/116-117 ; Tabarî 2/257.
54. Pour l’histoire de Fujâ’a nous nous référons aux sources suivantes : Bakrî Mu‘jam mâ ista‘jam
3/1077 ; Balâdhurî Futûh 136 ; Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 2/776 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/207 ; Ibn
Hazm Jamharat 261 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351-352 ; Tabarî 2/266 ; Wâqidî Ridda 75-83.
55. Wâqidî Ridda 78.
56. Wâqidî Ridda 80.
57. Pour le récit de la bataille de Buzâkha, nous nous référons aux sources suivantes : Balâdhurî
Futûh 133-136 ; Dhahabî Târîkh 3/29-30 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/205-208 ; Ibn al-Athîr al-
Kâmil 2/202-209 ; Ibn Jawzî Muntadhim 4/77-78 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/24-27 ; ‘Issâmî Samat al-
nujûm 2/458-460 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/23-37 ; Tabarî 2/260-266 ; Wâqidî Ridda 81-102.
58. Tabarî 2/260.
59. Ibn Kathîr Bidâya 6/349 ; Tabarî 2/260.
60. Wâqidî Ridda 83.
61. Wâqidî Ridda 84.
62. Wâqidî Ridda 84.
63. Wâqidî Ridda 87.
64. C’est Caetani qui propose cette date (Annali dell’ Islam 2/557).
65. Wâqidî Ridda 91.
66. Wâqidî Ridda 92.
67. Wâqidî Ridda 92.
68. Voir H. Ouardi, Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., p. 24-26.
69. Ibn Kathîr Bidâya 6/352 ; Wâqidî Ridda 94.
70. Tabarî 2/264.
71. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/207 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351.
72. Ibn Kathîr Bidâya 6/351.
73. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/207.
74. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/208.
75. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/208 ; Tabarî 2/263.
76. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/208 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/350 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/32 ; Tabarî
2/263-264 ; Wâqidî Ridda 95.
77. Kulâ‘î Iktifâ’ 2/33 ; Wâqidî Ridda 96.
78. Wâqidî Ridda 96.
79. Voir La Déchirure, op. cit., p. 125.
80. Kulâ‘î Iktifâ’ 2/33 ; Wâqidî Ridda 96-99.
81. Wâqidî Ridda 100.
82. Ibn al-Athîr Usd 2/477 ; Wâqidî Ridda 101-102.
83. Pour le récit qui concerne Umm Ziml, nous nous référons aux sources suivantes : Ibn al-Athîr al-
Kâmil 2/207 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351 ; Tabarî 2/265. Pour Dhafar : Yâqût 4/60.
84. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/12 ; Halabî Sîra 3/253 ; Ibn Hishâm 2/617 ; Suhaylî Rawdh
7/528 ; Tabarî 2/265.
85. Yâqût 5/345.
86. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/12 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 3/261 ; Ibn Sayyid al-Nâs ‘Uyûn
al-athar 2/154 ; Tabaqât 2/90 ; Tabarî 2/127 ; Wâqidî Maghâzî 2/565.
87. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/207 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351 ; Tabarî 2/265 ; Yâqût 2/314.
88. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/207 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351 ; Tabarî 2/265.
89. Yâqût 2/314.
90. Ibn Hajar Isâba 8/186 ; Tabarî 2/265. Cette phrase du prophète a également été interprétée
comme une allusion à ‘Aïsha qui, lorsqu’elle prendra part des années plus tard à la bataille du
Chameau, passera par le territoire de Hawwâb.
91. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/207 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351 ; Tabarî 2/265.
92. Pour le récit qui concerne Sajâh, nous nous référons aux sources suivantes : Balâdhurî Futûh
138-139 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/159-160 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/210-212 ; Ibn al-Jawzî
al-Muntadhimi 4/22-24 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/351-352 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/46-50 ; Tabarî
2/268-272 ; Wâqidî Ridda 111-112.
93. Yâqût 2/134-139.
94. Balâdhurî Futûh 138.
95. Ibn ‘Abd Rabbih ‘Iqd 1/295-306.
96. Ibn Abî l-Hadîd Sharh al-nahj 17/211 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/209 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab
19/75.
97. Ibn Hajar Isâba 5/561 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209 ; Tabarî 2/268.
98. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/209 ; Wâqidî Ridda 68.
99. Wâqidî Ridda 104.
100. Ibn Hajar Isâba 5/561 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209 ; Wâqidî Ridda 104.
101. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/210 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhimi 4/22 ; Tabarî 2/268.
102. Yâqût 2/254-255.
103. Tabarî 2/270.
104. Pour cet épisode sur Mâlik ibn Nuwayra, nous nous sommes basés sur les sources suivantes :
Balâdhurî Futûh 136-138 ; Dhahabî Târîkh 3/32-38 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209-210 ; Ibn
al-Athîr al-Kâmil 2/212-214 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhimi 4/78-79 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/354-355 ;
Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/50-84 ; Tabarî 2/268-275 ; Wâqidî Ridda 103-108.
105. Dhahabî Siyar 3/18-31.
106. Tabarî 2/271.
107. Tabarî 2/271.
108. Tabarî 2/271.
109. Wâqidî Ridda 105.
110. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209 ; Tabarî 2/272.
111. Yâqût 1/545-546.
112. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/212.
113. Tabarî 2/272.
114. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209.
115. Tabarî 2/273.
116. Tabarî 2/273.
117. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/24.
118. Ibn Hajar Isâba 5/561 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/213 ; Tabarî 2/273.
119. Tabarî 2/273.
120. Ibn Hajar Isâba 5/755.
121. Wâqidî Ridda 107.
122. Ibn Kathîr Bidâya 2/354.
123. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209 ; Ibn Bakkâr al-Akhbâr 502 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/354 ;
Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/51 ; Tabarî 2/273 ; Wâqidî Ridda 105.
124. Ibn Kathîr Bidâya 6/354.
125. Wâqidî Ridda 105.
126. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209.
127. Wâqidî Ridda 107.
128. Dhahabî Siyar 3/230 ; Ibn al-Athîr Usd 1/587.
129. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/354 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab
19/51 ; Tabarî 2/273 ; Wâqidî Ridda 105.
130. Ibn Bakkâr al-Akhbâr 502.
131. Ibn Kathîr Bidâya 6/354 ; Tabarî 2/273.
132. Dhahabî Siyar 3/227 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/240. Il s’agit d’un hadîth du Prophète :
Abû Dâwûd Sunan 4/336 ; Bukhârî 4/61 ; Ibn Abî Shayba Musannaf 11/367 ; Nasâ’î Sunan 3/441 ;
Tabarânî al-Mu‘jam al-kabîr 11/315.
133. Ibn Kathîr Bidâya 6/354 ; Tabarî 2/273.
134. Ibn Kathîr Bidâya 6/354 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/84.
135. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/213.
136. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/214.
137. Ibn Kathîr Bidâya 6/354.
138. Dhahabî Siyar 3/210-219.
139. Tabarî 2/274.
140. Tabarî 2/274.
141. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/224 ; Ibn Hajar Isâba 2/219.
142. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/213 ; Tabarî 2/274.
143. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/209 ; Tabarî 2/274.
144. Le surnom que le Prophète a donné à Khâlid lui procure une sorte d’immunité absolue (Ibn
‘Asâkir Tarîkh Dimashq 16/242-244).
145. Tabarî 2/274.
146. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/213.
147. Ibn Hajar Isâba 2/218. Khâlid n’a pas exécuté cette consigne du calife puisque les sources de la
Tradition nous apprennent qu’Umm Tamîm lui a donné un fils, ‘Abd-Allâh junior (Ibn al-Athîr Usd
1/587).
148. Majlissî Bihâr al-anwâr 8/267.
149. Haythamî Majma‘ al-zawâ’id 7/293-300.
150. Hibbân Thiqât 2/185.
151. Alûsî Rûh al-ma‘ânî 2/120 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 10/44-45 ; Ibn al-Athîr Usd 3/642-
643 ; Kalbî Jamharat al-nasab (89, 105) ; Tabaqât 3/652.
152. Ibn Kathîr Bidâya 6/355 : Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/85.
153. Abd-al-Razzâq Musannaf 10/174 ; Bukhârî 8/74 ; Dhahabî Siyar 3/225 ; Ibn ‘Abd al-Barr
Istî‘âb 2/428 ; Ibn Hanbal Musnad 10/445 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/355 ; Muttaqî Kanz 1/317 ; Nasâ’î
Sunan 5/411 ; Tabaqât 2/148.
154. Dhahabî Siyar 3/225-226.
155. Ibn Hajar Isâba 2/218 ; Dhahabî Siyar 3/231 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/262 ; Ibn Bakkâr
Jamharat nasab Quraysh 1/494-495 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/131.
II. Le jardin de la Mort
1. Pour le récit sur Musaylima et l’affrontement de sa tribu, les Banû Hanîfa, avec l’armée du calife,
nous nous basons sur les sources suivantes : Balâdhurî Futûh 118-127 ; Dhahabî Târîkh 3/38-41 ;
Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/157-159, 2/211-220 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/214-221 ; Ibn Hishâm
2/72-73 ; Ibn Jawzî Muntadhim 4/18-25, 4/79-82 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/355-360 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/38-
47 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/25-60 ; Tabarî 2/275-285 ; Ya‘qûbî Târîkh 2/11-25 ; Wâqidî Ridda
100-146.
2. Jâhiz Hayawân 4/369-378. Voir aussi Jawwâd ‘Alî al-Mufassal 6/83.
3. Yâqût 5/441-447.
4. Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 1/213-216 ; Ibn al-Athîr Usd 1/294-295 ; Ibn Hajar Isâba 1/525-526.
5. Bayhaqî Dalâ’il 4/80 ; Ibn al-Athîr Usd 1/295 ; Ibn Hajar Isâba 1/525 ; Ibn Kathîr Sîra 4/93 ; Ibn
Shabba Târîkh al-Madîna 2/433.
6. Yâqût 4/318-319.
7. Ibn al-Athîr al-Kâmil 1/424 ; Tabarî 1/460.
8. Balâdhurî Futûh 119.
9. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/39 ; Halabî Sîra 3/365 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/20.
10. Ziriklî al-A‘lâm 8/102.
11. Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 3/382.
12. Balâdhurî Futûh 119.
13. Tabarî 2/199-200.
14. Ibn Hajar dit que Musaylima est allé peut-être deux fois à Médine (Fath al-Bârî 8/89).
15. Ibn Hishâm 2/576-577.
16. Tabarî 2/277.
17. Dhahabî Târîkh 2/685 ; Ibn Hanbal Musnad 6/306 ; Ibn Kathîr Bidâya 5/62.
18. Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/18-25.
19. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 53/157 ; Ibn Hajar Isâba 2/446 ; Tabarânî al-Mu‘jam al-kabîr
4/283 ; Wâqidî Ridda 108.
20. Pour le récit de la rencontre entre Sajâh et Musaylima, nous nous référons aux sources
suivantes : Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/159-160 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/211-212 ; Ibn al-Jawzî
al-Muntadhim 4/22-23 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/352-354 ; Tabarî 2/268-272 ; Tha‘albî Thimâr al-qulûb
315 ; Wâqidî Ridda 111-112 ; Yâqût 5/393.
21. Wâqidî Ridda 111.
22. Tabarî 2/277.
23. Ibn Kathîr Bidâya 6/363.
24. Tabarî 2/275.
25. Wâqidî Ridda 111.
26. Tabarî 2/277.
27. Dhahabî Siyar 3/184-185.
28. Ibn Kathîr Bidâya 6/356.
29. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/219.
30. Wâqidî Ridda 112.
31. Dhahabî consacre un petit chapitre à l’inventaire des victimes de la bataille de Yamâma (Siyar
3/185-190).
32. Dhahabî Siyar 3/151-153.
33. Tabarî 2/279.
34. Yâqût 2/232.
35. Tabarî 2/279-280.
36. Tabarî 2/281.
37. Wâqidî Ridda 130.
38. Tabarî 2/281.
39. Tabarî 2/282.
40. Tabarî 2/284.
41. Tabarî 2/285.
42. Dhahabî Siyar 4/67-74.
43. Bukhârî 6/71 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 19/307 ; Ibn al-Athîr Jâmi‘ al-’usûl 2/501 ; Ibn
Hibbân Sahîh 10/359 ; Ibn al-Jawzî Sifat al-safwa 1/275 ; Mizzî Tahdhîb 10/208 ; Muhibb-Eddîn al-
Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/163 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 62.
44. Dhahabî Siyar 4/110-129.
45. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/218.
46. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 61/262-264 ; Ibn Hajar Isâba 3/243.
47. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/218 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/83 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/137 ;
Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/96 ; Tabarî 2/284.
48. Ibn Hibbân Thiqât 2/185 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/83 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/96 ;
Tabarî 2/284 ; Wâqidî Ridda 146.
49. Pour le récit de la guerre des armées du calife au Bahrayn, nous nous référons aux sources
suivantes : Balâdhurî Futûh 106-118 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/221-225 ; Ibn Jawzî al-Muntadhim
4/83-85 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/360-363 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/85-90 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/60-66 ;
Tabarî 2/285-290 ; Yâqût 1/346-348 ; Wâqidî Ridda 147-165.
50. Baghdâdî Muhabbâr 75-77 ; Halabî Sîra 3/353 ; Ibn Hibbân Thiqât 2/30 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/16 ;
Tabaqât 5/386 ; Tabarî 2/145.
51. Du clan des Mâlik ibn Handhala, d’après Ibn Hajar Isâba 4/169-170.
52. Yâqût affirme que toute la région du Bahrayn est parfois appelée al-Hajar (Yâqût 5/393).
53. Dhahabî Siyar 3/161-162.
54. Balâdhurî Futûh 111 ; Tabaqât 4/360 ; Yâqût 1/348.
55. Wâqidî Ridda 148.
56. Yâqût 4/378.
57. Yâqût 5/393.
58. Yâqût 2/174-175.
59. Elias Shûfânî émet même l’hypothèse qu’al-‘Alâ’ part seul et qu’il s’agit plus d’un soutien
symbolique que d’un renfort militaire (Hurûb al-ridda, p. 115-117).
60. Yâqût 2/432.
61. Ibn Kathîr Bidâya 6/362.
62. Yâqût 3/126.
63. Les sources de la Tradition donnent les dates sans pencher pour l’une ou l’autre. Après la mort
d’al-‘Alâ’, ‘Umar nommera à sa place Abû Hurayra al-Dawsî.
64. Yâqût 4/150-152.
65. Pour le récit de la guerre des armées du calife à Oman, nous nous référons aux sources
suivantes : Balâdhurî Futûh 103-106 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/225-226 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/363-
365 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/92-95 ; Tabarî 2/291-293 ; Ya‘qûbî Târîkh 2/17-18.
66. ‘Alî, Jawwâd Al-Mufassal fî târîkh al-‘arab qabla al-islâm, 7/199.
67. Yâqût 2/435-436.
68. Yâqût 3/393.
69. Ibn Kathîr Bidâya 6/363.
70. ‘Alî, Jawwâd Al-Mufassal fî târîkh al-‘arab qabla al-islâm, 8/32.
71. Tabarî 2/291.
72. Ibn Kathîr Bidâya 6/363 ; Tabarî 2/291.
73. Ibn Kathîr Bidâya 6/363 ; Tabarî 2/291.
74. Yâqût 3/27.
75. Ibn Kathîr Bidâya 6/363.
76. Ya‘qûbî Târîkh 2/17.
77. Yâqût 5/234.
78. Ibn Jawzî al-Muntadhim 4/86 ; Tabarî 2/292.
79. Ibn Kathîr Bidâya 6/363.
80. Pour le récit de la guerre des armées du calife au Yémen, nous nous référons aux sources
suivantes : Balâdhurî Futûh 96-103, 139-149 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/226-242 ; Ibn Jawzî al-
Muntadhim 4/86-88 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/363-365 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/92-108 ; Tabarî 2/293-306 ;
Wâqidî Ridda 167-213.
81. Cf. G. W. Bowersock, Le Trône d’Adoulis. Les guerres de la mer Rouge à la veille de l’Islam,
Albin Michel, 2014.
82. Yâqût 2/269-271.
83. Yâqût 5/266-271.
84. Yâqût 5/34-35.
85. Yâqût 2/169.
86. Dhahabî Siyar 3/269-280.
87. Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 3/404 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 58/430 ; Ibn al-Athîr Usd 4/419 ;
Tabaqât 3/587.
88. Pour le portrait d’al-Aswad et son apparition au Yémen comme concurrent de Muhammad, nous
nous référons notamment aux sources suivantes : Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/196-201 ; Ibn Kathîr
Bidâya 6/339-342 ; Tabarî 2/247-253.
89. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/197.
90. Yâqût 3/425-431.
91. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/226 ; Tabarî 2/293.
92. Wâqidî Ridda 170-213.
93. Dhahabî Siyar 3/362-365.
94. Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 3/382.
95. Wâqidî Ridda 186-187.
96. Yâqût 2/28.
97. Hâkim Mustadrak 3/101 ; Dhahabî Siyar 2/508 ; Muttaqî Kanz 5/734.
98. Yâqût 5/272-274.
99. Tabarî 2/305. On trouve le même récit chez Balâdhurî Futûh 142.
100. Ibn al-Athîr Usd 1/118.
101. Ibn al-Athîr Usd 1/118.
102. Ibn Kathîr Bidâya 5/300.

III. Un étendard noir sur l’Irak et la Syrie


1. Yâqût 3/272-275.
2. Pour le récit de l’invasion de l’Irak par les armées du calife Abû Bakr, nous nous référons aux
sources suivantes : Balâdhurî Futûh 155-156, 337-350 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/221 ; Ibn al-
Athîr al-Kâmil 2/234-245 ; Ibn Jawzî al-Muntadhim 4/111 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/363-365 ; Tabarî
2/307-328 ; Wâqidî Ridda 215-230.
3. Wâqidî Ridda 219.
4. Yâqût 1/76-78.
5. Yâqût 2/328-331.
6. Yâqût 2/487-489.
7. Yâqût 4/431.
8. Dhahabî Siyar 3/229.
9. Yâqût 5/88.
10. Yâqût 5/383.
11. Yâqût 1/248.
12. Tabarî 2/315.
13. Yâqût 1/254.
14. Tabarî 2/315. Il prend soin d’utiliser le mot fay’ qui désigne un butin obtenu sans combat lorsque
l’adversaire présumé déclare forfait.
15. Yâqût 1/331-332.
16. Yâqût 1/257-258.
17. Yâqût 4/176-177.
18. Cf. Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., p. 32.
19. Yâqût 2/266-267.
20. Yâqût 2/391.
21. Yâqût 5/144.
22. Yâqût 2/86.
23. Yâqût 3/151.
24. Yâqût 4/243-244.
25. Tabarî 2/328.
26. Tabarî 2/328.
27. Cf. Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., voir le chapitre I « L’expédition de Tabûk ».
28. Pour le récit de la conquête de la Syrie sous le règne du calife Abû Bakr, nous nous référons aux
sources suivantes : Balâdhurî Futûh 149-158 ; Dhahabî Târîkh 3/81-86 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-
khamîs 2/222-236 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/248-261 ; Ibn al-Jawzî Muntadhim 4/115-123 ; Ibn Kathîr
Bidâya 7/5-20 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/109-160 ; Tabarî 2/331-348 ; Wâqidî Futûh al-Shâm 1/5-85.
29. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/78 ; Muttaqî Kanz 15/478 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 35/22 ;
Tabarî 2/331.
30. Cf. supra, p. 115.
31. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 58/431 ; Tabaqât 3/587.
32. Dans le même ordre d’idées, la Tradition rapporte une scène tout aussi éloquente où on voit
‘Umar interpeller Khâlid ibn al-Walîd : « D’où te vient toute cette richesse ? », lui demande-t-il avant
de lui confisquer une part non négligeable de sa fortune (Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/266).
33. Pour la notice biographique de Khâlid ibn Sa‘îd, voir les sources suivantes : Dhahabî Siyar
3/160-161 ; Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 2/420-424 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/76-86 ; Ibn al-Athîr
Usd 1/574-576 ; Ibn Hajar Isâba 2/202-204 ; Mizzî Tahdhîb 8/81-83 ; Tabaqât 4/94-100.
34. Yâqût 2/67.
35. Yâqût 1/489.
36. Yâqût 1/50.
37. Yâqût 3/163-164.
38. Yâqût 4/347.
39. Balâdhurî Futûh 149.
40. Exégèse de Mujâhid 1/281 ; Exégèse de Tabarî 14/287 ; Tabarânî al-Mu‘jam al-kabîr 11/63 ;
Exégèse d’Abû Hayyân 5/431 ; Suyûtî al-Durr al-manthûr 4/213.
41. De son vrai nom Samîfa‘ ibn Nâkûr (Ibn al-Athîr Usd 2/24).
42. Yâqût 4/338-339.
43. Yâqût 5/101.
44. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/21.
45. Yâqût 5/116-117.
46. Plusieurs sources de la Tradition évoquent ce pèlerinage secret de Khâlid ibn al-Walîd. Ibn al-
Athîr (al-Kâmil 2/246-248), Ibn al-Jawzî (al-Muntadhim 4/111) et Tabarî (2/328-329) lui consacrent
des chapitres.
47. Ibn Abî Shayba Musannaf 2/265 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/250-251 ; Ibn Hajar Isâba
2/218.
48. Yâqût 2/91-92.
49. Yâqût 4/96-98.
50. Balâdhurî Futûh 149.
51. Ibn ‘Abd Rabbih ‘Iqd 1/116.
52. Tabarî 2/339.
53. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/9.
54. Yâqût 2/417.
55. Yâqût 5/31.
56. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/22.
57. Ibn Kathîr Bidâya 7/9.
58. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/248.
59. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 2/87 ; Ibn Hibbân Thiqât 2/185 ; Tabarî 2/345.
60. Ibn Kathîr Bidâya 7/8 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/143 ; Tabarî 3/242.
61. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/229 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/260 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/143 ;
Tabarî 2/329.
62. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 2/87 ; Ibn Hibbân Thiqât 2/185 ; Tabarî 2/345.
63. Toutes les informations qui figurent dans ce dialogue imaginé entre Khâlid et le messager du
calife figurent dans les sources de la Tradition : Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/247 ; Ibn Kathîr Bidâya
6/388 ; Tabarî 2/329. Les auteurs précisent que les mariages de ‘Alî avec Umâma, la nièce de sa
femme ainsi que le mariage de ‘Umar avec sa cousine ‘Âtika ont eu lieu au courant de l’an XII de
l’Hégire.
64. Le vrai prénom d’Abû l-‘Âs est Mahsham. Il est le gendre du Prophète et le neveu de Khadîja
bint Khuwaylid, la première épouse du Prophète (il est en effet le fils de sa sœur Hela bint
Khuwaylid). Ibn Jawzî al-Muntadhim 4/113 ; Dhahabî Siyar 3/201-203.
65. Dhahabî Siyar 3/203.
66. Majlissî Bihâr al-anwâr 43/217.
67. Abû Dâwûd Sunan 2/185 ; Ibn Hanbal Musnad 31/240, 31/229 ; Bayhaqî Sunan 7/502 ; Bukhârî
3/1364, 5/2004 ; Dhahabî Siyar 5/430 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 58/159 ; Ibn al-Athîr Usd
6/222 ; Ibn Habbân Sahîh 15/405 ; Ibn al-Jawzî Sifat al-safwa 1/310 ; Ibn Mâjah Sunan 1/643-644 ;
Muslim 7/140 ; Nasâ’î Sunan 7/457-458 ; Suhaylî Rawdh 7/236 ; Tabarânî al-Mu‘jam al-kabîr
20/18 ; Tirmidhî Sunan 5/698.
68. Muttaqî Kanz 13/633 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 28/164 ; Tabaqât 8/265.
69. Sur le viol de ‘Âtika par ‘Umar, voir : Muttaqî Kanz 13/633 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 25/500 ;
Tabaqât 8/265.
70. Tabaqât 8/265. Dans une autre version, c’est ‘Alî qui demande à ‘Âtika de restituer l’héritage de
son ex-mari à la famille (Muttaqî Kanz 16/553).
71. Ibn al-Athîr Usd 6/184. Voir également : Halabî Sîra 3/169 ; Muttaqî Kanz 16/553 ; Safadî al-
Wâfî 16/319.
72. Ibn al-Athîr Usd 6/185 ; Safadî al-Wâfî 16/319. Rappelons que ‘Âtîka, après la mort de ‘Umar,
épousera en troisièmes noces Zubayr ibn al-‘Awwâm, le cousin du Prophète. Veuve pour la troisième
fois, elle refusera la demande en mariage de ‘Alî mais acceptera en revanche d’épouser Hassan, le
fils de ‘Alî, selon Safadî (Safadî al-Wâfî 16/319).
73. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/252 ; Tabarî 3/242.
74. Pour le récit de l’arrivée de Khâlid en Syrie et sa participation à la conquête de cette région, nous
nous référons aux sources suivantes : Balâdhurî Futûh 149-158 ; Dhahabî Târîkh 3/81-86 ; Diyâr
Bakrî Târîkh al-khamîs 2/222-236 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/248-261 ; Ibn al-Jawzî Muntadhim
4/115-123 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/5-20 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/109-160 ; Tabarî 2/331-348 ; Wâqidî Futûh
al-Shâm 1/5-85.
75. Yâqût 3/245.
76. Yâqût 4/317-318.
77. Yâqût 3/271.
78. Yâqût 2/315-316.
79. Yâqût 4/219.
80. Yâqût 3/21-22.
81. Balâdhurî Futûh 154-155 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/254 ; Yâqût 2/85.
82. Yâqût 2/154.
83. Yâqût 1/519.
84. Cf. supra, p. 144-145.
85. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/59.
86. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/59.
87. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/59.
88. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/59.
89. Ibn Abî Shayba Musannaf 11/367.
90. Ibn Kathîr Bidâya 7/13.
91. Yâqût 5/354-355.
92. Dhahabî consacre un chapitre aux victimes tombées dans la bataille d’Ajnâdayn (Siyar 3/192-
194).
93. Cf. supra p. 115 et 154.
94. Ibn Kathîr Bidâya 7/18.
95. Wâqidî Futûh al-Shâm 1/49-52.
96. Ibn al-Athîr Usd 6/321.

IV. La mort d’un commis de Dieu


1. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/235 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/204 ; Wâqidî Futûh 1/62.
2. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/259-260 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/22 ; Ibn al-Jawzî Muntadhim 4/124 ; Kulâ‘î
Iktifâ’ 2/399 ; Tabarî 2/345.
3. Toutes les informations qui figurent dans ce portrait d’Abû Bakr sont puisées aux sources
suivantes : Abû Dâwûd Sunan 3/212-219 ; Abû Nu‘aym Hilyat al-awliyâ’ 1/28-38 ; Baghdâdî
Muhabbâr 12-13 ; Balâdhurî Ansâb 10/51-75 ; Bukhârî 3/1337-1346 ; Dhahabî Siyar 2/355-397 ;
Hâkim Mustadrak 3/64-84 ; Haythamî Majma‘ al-zawâ’id 9/40-60 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq
30/3-362 (tout ce tome 30 est consacré à Abû Bakr) ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/263-266 ; Ibn al-Athîr
Usd 3/205-231 ; Ibn Bakkâr Jamharat nasab Quraysh 1/366-380 ; Ibn Hanbal Fadhâ’il al-sahâba
1/65-243 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/53-64 ; ‘Isâmî Samt al-nujûm 2/324-466 ; Jâhiz
‘Uthmâniyya 25-42 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/73-268 ; Muttaqî Kanz 12/485-
544 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/8-46, 19/130-146 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 26-89 ; Tabaqât
3/169-213 ; Tabarî 2/230-235.
4. D’après Diyâr Bakrî (Târîkh al-khamîs 2/199), Abû Bakr portait le prénom « païen » de ‘Abd al-
Ka‘ba et c’est Muhammad qui, après l’avènement de l’islam, lui aurait donné le prénom musulman
de ‘Abd-Allâh.
5. Ibn Bakkâr Jamharat nasab Quraysh 1/363-380 ; Kalbî Jamharat al-nasab 79-84.
6. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/29 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/84.
7. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/29 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/84.
8. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 1/294 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/47 ; Ibn Kathîr Bidâya
3/41 ; ‘Isâmî, Samt al-nujûm 1/372 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/75.
9. Abû Ya‘lâ Musnad 6/362 ; Hâkim Mustadrak 3/70 ; Haythamî Majma‘ al-zawâ’id 6/17 ; Muhibb-
Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/95 ; Muttaqî Kanz 12/497 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 34/89.
10. Nawawî Sharh 7/89.
11. Ibn al-Athîr Usd 3/362-365.
12. Ibn al-Athîr Usd 3/477-478.
13. Jâhiz ‘Uthmâniyya 35.
14. Dhahabî Siyar 2/356 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/66 ; Jâhiz ‘Uthmâniyya 32-33 ; Nuwayrî
Nihâyat al-arab 19/13 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 34.
15. « Mais celui qui craint Dieu en sera écarté, comme celui qui donne de son bien pour se
purifier » (92 : 17-18). De nombreux exégètes s’accordent à dire que ce verset a été révélé au sujet
d’Abû Bakr (voir : Exégèse d’Ibn Kathîr 8/420 ; Suyûtî al-Durr al-manthûr ; Exégèse de Tabarî
24/471).
16. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/333 ; ‘Isâmî Samt al-nujûm 2/447 ; Muttaqî Kanz 12/487 ;
Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 29.
17. Bayhaqî Dalâ’il 2/477 ; Dhahabî Siyar 2/313 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira
1/106 ; Muttaqî Kanz 12/494.
18. Dhahabî Siyar 3/520-524 ; Ibn al-Athîr Usd 6/9-10 ; Ibn Bakkâr Jamharat nasab Quraysh 1/373-
375.
19. Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 33.
20. Cf. Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., p. 125-127.
21. Ibn Abî Dâwûd Kitâb al-Masâhif 51 ; Muttaqî Kanz 12/486 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 50.
22. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/316 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/264 ; Ibn Kathîr Bidâya 6/347 ;
Muttaqî Kanz 5/664 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/131 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 25/25.
23. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/395 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 50.
24. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/152 ; ‘Isâmî Samt al-nujûm 2/430 ; Muttaqî Kanz 11/558 ;
Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/23 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 49.
25. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/343.
26. Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 49.
27. Cf. La Déchirure, op. cit., acte III.
28. Muttaqî Kanz 6/527 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 59.
29. Balâdhurî Ansâb 10/108-110 ; Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 4/1876-1880 ; Ibn al-Athîr Usd (3/195-
196 ; 6/183-185) ; Ibn Hajar Isâba (4/25-26 ; 8/227-228) ; Ibn Kathîr Bidâya (6/372 ; 6/389) ;
Tabaqât (3/172-173 ; 8/265-266).
30. Dhahabî Siyar 4/67-74.
31. Abû l-Faraj al-Isfahânî Aghânî 17/356-360 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 70/56-60.
32. Balâdhurî Ansâb 10/104.
33. Abû l-Faraj al-Isfahânî Aghânî 3/315 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 69/248-260.
34. Dhahabî Siyar 2/365 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/461 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/145 ;
Tabaqât 3/210 ; Tabarî 2/352.
35. Dhahabî Târîkh 3/115 ; Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/236 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq
30/409 ; Ibn al-Athîr Usd 3/230 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/129 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-
Riyâdh al-nadhira 1/259 ; Muttaqî Kanz 12/537 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 65 ; Tabaqât 3/198 ;
Tabarî 2/347-348.
36. Balâdhurî Ansâb 11/310 ; Ibn Abî Shayba Musannaf 7/93 ; Ibn al-Athîr Usd 3/222 ; Muhibb-
Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/259 ; Muttaqî Kanz 12/532 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 60.
37. Cf. Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., chapitre XIV.
38. Balâdhurî Ansâb 10/91 ; Dhahabî Târîkh 3/115 ; Hâkim Mustadrak 3/66 ; Ibn ‘Abd al-Barr
Istî‘âb 3/977 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/409 ; Ibn al-Athîr Usd 3/230 ; Muhibb-Eddîn al-
Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/258 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/128 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 65 ;
Tabaqât 3/201.
39. Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb 3/977 ; Kulâ‘î Iktifâ’ 2/208 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/129 ; Tabarânî
al-Mu‘jam al-kabîr 1/61.
40. Balâdhurî Ansâb 10/92 ; Dhahabî Siyar 3/519 ; Tabaqât 8/284.
41. Toutes les sources arabes évoquées plus haut rapportent dans leur récit de l’agonie d’Abû Bakr
l’épisode du testament qu’il a dicté peu de temps avant sa mort. Voir, entre autres : Balâdhurî Ansâb
10/76-98 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/262-268 et Usd 3/662-665 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/125-
133 ; Ibn Shabba Târîkh al-Madîna 2/665-673 ; ‘Isâmî Samt al-nujûm 2/467-470 ; Kulâ‘î Iktifâ’
2/164-169 ; Muttaqî Kanz 5/674-685 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/128-130 ; Suyûtî Târîkh al-
khulafâ’ 65-69 ; Tabaqât 3/192-200 ; Tabarî 2/347-354.
42. Voir supra p. 87.
43. Voir La Déchirure, op. cit., p. 173.
44. Voir La Déchirure, op. cit., p. 15-23.
45. Halabî Sîra 3/184.
46. Ibn al-Athîr Usd 2/467-481.
47. Certains auteurs de la Tradition, comme Balâdhurî, emploient les trois substantifs en même
temps : fadhâdhatahu wa-ghildhatahu wa-shiddatahu. (Ansâb 10/89).
48. Voir Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., chapitre XII.
49. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/267 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/152.
50. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/267 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/153.
51. Ibn al-Athîr Usd 3/666 ; Ibn Shabba Târîkh al-Madîna 2/667 ; ‘Isâmî, Samt al-nujûm 2/468 ;
Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 66 ; Tabaqât 3/199.
52. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/267 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/153 ; Tabarî 2/352.
53. Voir La Déchirure, op. cit., acte premier.
54. Balâdhurî Ansâb 2/269 ; Ibn Qutayba al-Imâma wa-l-siyâsa 30 ; Jawharî al-Saqîfa wa-Fadak 62.
55. Pendant le mandat d’Abû Bakr, ‘Umar est le « Premier ministre », selon les termes d’Ibn Hajar
(Isâba 1/61).
56. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/263 ; Tabarî 2/351. La même information figure dans d’autres sources
comme par exemple : Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 4/70 et Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/144.
57. Balâdhurî Ansâb 10/71 ; Tabaqât 3/186 ; Tabarî 2/354.
58. Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs 2/200 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/231.
59. Voir La Déchirure, op. cit., p. 174-177.
60. Cf. supra p. 95.
61. Ibn Abî l-Hadîd Sharh al-nahj 2/28.
62. Voir La Déchirure, op. cit., p. 110.
63. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 2/53 ; Ibn Manzûr Mukhtasar 1/173 ; Dhahabî Siyar 2/374 ;
Dhahabî Târîkh 3/20 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 25/237 ; Muttaqî Kanz 10/158.
64. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/267 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/153 ; Tabarî 2/352.
65. Pour ce qui concerne le salaire du calife et les différentes augmentations dont il a bénéficié nous
nous référons aux sources suivantes : Balâdhurî Ansâb 10/69-72 ; Bayhaqî Sunan 6/574 ; Bukhârî
3/57 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/266 ; Ibn al-Athîr Jâmi‘ al-usûl 10/574 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-
Riyâdh al-nadhira 1/255-257 ; Muttaqî Kanz 5/603 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/132-133 ; Suyûtî
Târîkh al-khulafâ’ 63-65 ; Tabaqât 3/185 ; Tabarî 2/354-355 ; Tabrîzî Mishkât al-masâbîh 2/106.
66. Yâqût 3/265.
67. Voir La Déchirure, op. cit., p. 113 pour le mystère du coffre de Sunh.
68. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Muttaqî Kanz 5/614.
69. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/131.
70. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/131.
71. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/131.
72. Dhahabî Târîkh 3/119 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/325 ; Ibn Shabba Târîkh al-Madîna
2/670 ; Muttaqî Kanz 12/541 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/133 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 63 ;
Tabaqât 3/196.
73. Tabarî 2/354. La même information figure dans les sources suivantes : Abû Nu‘aym Hilyat al-
awliyâ’ 6/308 ; Balâdhurî Ansâb 10/72 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim
4/73 ; Muttaqî Kanz 12/541 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/133 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 63 ;
Tabaqât 3/196.
74. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/134.
75. Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/255.
76. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/320 ; Muttaqî Kanz 5/615 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/131 ;
Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 64 ; Tabaqât 3/213.
77. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/265 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/131.
78. Abû Nu‘aym Hilyat al-awliyâ’ 6/242 ; Balâdhurî Ansâb 10/78.
79. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/266.
80. Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/255.
81. Ibn Bakkâr Jamharat nasab Quraysh 1/135 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 67.
82. Diyâr Bakrî Târîkh al-Khamîs 3/240 ; Ibn al-Jawzî al-Muntadhim 8/124 ; Muhibb-Eddîn al-
Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 1/229.
83. Les regrets exprimés par Abû Bakr au moment de son agonie figurent dans plusieurs sources de
la Tradition : Dhahabî Siyar 2/364 ; Ibn ‘Abd Rabbih ‘Iqd 5/21-22 ; Ibn Abî l-Hadîd sharh al-nahj
2/46-47 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/422-423 ; Ibn Qutayba al-Imâma wa-l-siyâsa 36-37 ;
Jawharî al-Saqîfa wa-Fadak 45 ; Mas‘ûdî Murûj al-dhahab 2/308 ; Tabarî 2/353.
84. Ibn Hajar Isâba 1/240 ; Mizzî Tahdhîb 3/290-291.
85. Ibn al-Athîr Usd 6/240-241. Cf. note 9 p. 226.
86. Voir La Déchirure, op. cit., p. 86-88.
87. Voir La Déchirure, op. cit., p. 178.
88. Balâdhurî Ansâb 10/92 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/437, Tabaqât 8/284 ; Tabarî 2/348-349.
89. Balâdhurî Ansâb 10/93 ; Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 30/431, Muttaqî Kanz 12/537 ; Suyûtî
Jâmi‘ al-ahâdîth 25/215 ; Tabarî 2/349.
90. Muttaqî Kanz 12/537 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 68 ; Tabaqât 3/209 ; Tabarî 2/349.
91. Balâdhurî Ansâb 10/87 ; Tabarî 2/349.
92. Muttaqî Kanz 12/537 ; Suyûtî Târîkh al-khulafâ’ 68 ; Tabaqât 3/209 ; Tabarî 2/349.
93. Ibn Khallikân Wafiyyât al-a‘yân 3/14 ; Muhibb-Eddîn al-Tabarî al-Riyâdh al-nadhira 2/314 ;
Tabaqât 7/127.
94. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/432 ; Tabarî 2/355 ; Tabaqât 7/127. La fameuse dirra ‘umariyya, « le
fouet de ‘Umar », a une réputation légendaire : on dit qu’elle était plus impressionnante que l’épée du
sanguinaire gouverneur d’Irak al-Hajjâj ibn Yûsuf.
95. Voir La Déchirure, op. cit., p. 113-120.
96. Dhahabî Siyar 3/231-232 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/268 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/23 ; Kulâ‘î Iktifâ’
2/217 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/154 ; Tabarî 2/355.
97. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/268 ; Nuwayrî Nihâyat al-arab 19/154.
98. Dhahabî Siyar 3/232.
99. Dhahabî Siyar 3/233 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/268 ; Ibn Bakkâr Jamharat nasab Quraysh 1/496-
497 ; Tabarî 2/355.
100. Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/268 ; Tabarî 2/355.
101. Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/268 ; Ibn Kathîr Bidâya 7/23.
102. Cf. Les Derniers Jours de Muhammad, op. cit., p. 133-134.
103. Balâdhurî Ansâb 10/95 ; Ibn al-Athîr al-Kâmil 2/263 ; Ibn Hajar Isâba 6/427 ; Ibn Shabba
Târîkh al-Madîna 2/676 ; Muttaqî Kanz 15/731 ; Suyûtî Jâmi‘ al-ahâdîth 28/348 ; Tabaqât 3/208 ;
Tabarî 2/349-350.
SOURCES ARABES

À la fin de chaque référence bibliographique, nous avons indiqué entre


crochets l’abréviation utilisée dans les notes.

Sources de la Tradition
‘Abd-al-Razzâq (al-San‘ânî), al-Musannaf fî l-hadîth, éd. H. R. al-A‘dhamî,
11 tomes, Beyrouth, al-Maktab al-islâmî, 1982 [‘Abd-al-Razzâq
Musannaf].
Abû Dâwûd (al-Sijistânî), Sunan, éd. M. A. al-Khâlidî, 4 tomes, Beyrouth,
Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1996 [Abû Dâwûd Sunan].
Abû l-Faraj (al-Isfahânî), Kitâb al-Aghânî, éd. S. Jabeur, 24 tomes,
Beyrouth, Dâr al-fikr, s. d. [Abû l-Faraj al-Isfahânî Aghânî].
Abû l-Fidâ, al-Mukhtasar fî târîkh al-bashar, 4 tomes, al-Matba‘a al-
husayniyya al-masriyya, 1907 [Abû l-Fidâ al-Mukhtasar].
Abû Hayyân (al-Andalusî), al-Bahr al-muhît fî l-tafsîr, éd. S. M. Jamîl,
11 tomes, Beyrouth, Dâr al-fikr, 2010 [Exégèse d’Abû Hayyân].
Abû Nu‘aym (al-Isfahânî), Hiliyat al-awliyâ’ wa-tabaqât al-asfiyâ’,
10 tomes, Beyrouth, Dâr al-fikr, 1996 [Abû Nu‘aym Hiliyat al-awliyâ’].
Abû Ya‘lâ (al-Mawsilî), al-Musnad, éd. H. S. Assad, 16 tomes, Beyrouth,
Dâr al-Ma’mûn li-l-turâth, 1989 [Abû Ya‘lâ Musnad].
Alûsî al- (Shihâb al-Dîn), Rûh al-ma‘ânî fî tafsîr al-Qur’ân al-‘adhîm, éd.
A. A. Attia, 16 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1994 [Alûsî
Rûh al-ma‘ânî].
Azdî al- (Abû Ismâ‘îl Muhammad ibn ‘Abd-Allâh), Futûh al-Shâm, éd.
William N. Lees, Calcutta, Baptist mission press, 1854 [Azdî Futûh al-
Shâm].
Baghawî al- (Abû Muhammad), Ma‘âlim al-tanzîl fî tafsîr al-Qur’ân, éd.
M. A. al-Namir, U. J. Dhamiriyya et S. M. al-Harâsh, 8 tomes, Riyad,
Dâr Tîba, 1997 [Exégèse de Baghawî].
–, Sharh al-sunna, éd. S. al-Arna’ut et M. Z. al-Shâwîsh, 15 tomes,
Beyrouth-Damas, al-Maktab al-islâmî, 1983 [Baghawî Sharh al-sunna].
Baghdâdi al- (Abû Bakr al-Khatîb), Târîkh Baghdâd, éd. M. A. ‘Atâ,
24 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1996 [al-Khatîb al-
Baghdâdî Târîkh Baghdâd].
Baghdâdî al- (Muhammad ibn Habîb), Al-Munammaq fî akhbâr Quraysh,
éd. A. F. Khurshîd, Beyrouth, ‘Âlam al-kutub, 1985 [Baghdâdî
Munammaq].
–, Al-Muhabbar, éd. Elza Lekhten Eshteter, Beyrouth, Dâr al-Âfâk al-
jadîda, 2009 [Baghdâdi Muhabbar].
Bakrî al- (Abû ‘Ubayd), Mu‘jam mâ ista‘jam min asmâ’ al-bilâd wa-l-
mawâdhi‘, éd. M. al-Saqqa, 4 tomes, Beyrouth, ‘Âlam al-kutub, 1982
[Bakrî Mu‘jam mâ ista‘jam].
Balâdhurî al-, Ansâb al-Ashrâf, éd. S. Zakkar et R. al-Ziriklî, 13 tomes,
Beyrouth, Dâr al-fikr, 1996 (le tome 1 est édité par M. Hamidullâh, éd.
Dâr al-Ma‘ârif, 1959) [Balâdhurî Ansâb].
–, Futûh al-buldân, éd. A. A. al-Tabbâ‘, Beyrouth, Mu’assassat al-Ma‘ârif
li-l--tibâ‘a wa-l-nashr, 1987 [Balâdhurî Futûh].
Baydhâwî al- (Nâsir al-Dîn), Anwâr al-tanzîl wa-asrâr al-ta’wîl, éd. M. A.
al-Mar‘ashlî, 15 tomes, Beyrouth, Dâr ihyâ’ al-turâth al-‘arabî, 1997
[Exégèse de Baydhâwî].
Bayhaqî al- (Abû Bakr), Dalâ’il al-nubuwwa wa-ma‘rifat ahwâl sâhib al-
sharî‘a, éd. A. Qal‘ajî, 7 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya/Dâr
al-Rayân li-l-turâth, 1988 [Bayhaqî Dalâ’il].
–, al-Sunan al-kubrâ, éd. M. A. ‘Atâ, 11 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub
al-‘ilmiyya, 2003 [Bayhaqî Sunan].
–, Ma‘rifat al-sunan wa-l-âthâr, éd. A. Qal‘ajî, 15 tomes, Le Caire, Dâr al-
wafâ, 1991 [Bayhaqî Ma‘rifat al-sunan wa-l-âthâr].
Bukhârî al-, al-Jâmi‘ al-sahîh al-mukhtasar, éd. M. Dib al-Bughâ, 6 tomes,
Damas/Beyrouth, Dâr Ibn Kathîr/Dâr al-Yamâma, 1987 [Bukhârî].
Dârqutnî al-, al-Sunan, éd. S. al-Arna’ût et A. Harzallah, 5 tomes,
Beyrouth, al-Risâla, 2004 [Dârqutnî Sunan].
Daylamî al-, Irshâd al-qulûb, éd. H. Mîlânî, Téhéran, Dar al-Uswâ li-l-
tibâ‘a wa-l-nashr, 2003 [Daylamî Irshâd al-qulûb].
Dhahabî al- (Shams al-Dîn), Târîkh al-islâm wa-wafiyyât al-mashâhîr wa-l-
a‘lâm, éd. U. A. Tadmurî, 52 tomes, Beyrouth, Dâr al-kitâb al-‘arabî,
1993 [Dhahabî Târîkh].
–, Siyar a‘lâm al-nubalâ’, éd. C. al-Arna’ût, 18 tomes, Le Caire, Dâr al-
hadîth, 2006 [Dhahabî Siyar].
Diyâr Bakrî al-, Târîkh al-khamîs fî ahwâl anfas al-nafîs, 2 tomes,
Beyrouth, Dâr Sâdir, 1973 [Diyâr Bakrî Târîkh al-khamîs].
Hâkim al- (Abû ‘Abd-Allâh al-Nîsâbûrî), al-Mustadrak ‘alâ al-Sahîhayn,
éd. M. A. ‘Ata, 4 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1990
[Hâkim Mustadrak].
Halabî al- (Nûr al-Dîn), al-Sîra al-halabiyya ou Insân al-‘uyûn fî sîrat al-
Amîn al-Ma’nûn, éd. A. M. al-Khalîlî, 3 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub
al-‘ilmiyya, 2006 [Halabî Sîra].
Haythamî al- (Nûr al-Dîn), Majma‘ al-zawâ’id wa-manba‘ al-fawâ’id, éd.
H. al-Qudsî, 10 tomes, Le Caire, Maktabat al-Qudsî, 1994 [Haythamî
Majma‘ al-zawâ’id].
Ibn ‘Abd al-Barr, al-Istî‘âb fî ma‘rifat al-ashâb, éd. A. al-Bijawi, 4 tomes,
Beyrouth, Dâr al-Jîl, 1992 [Ibn ‘Abd al-Barr Istî‘âb].
Ibn ‘Abd Rabbih (al-Andalusî), al-‘Iqd al-farîd, éd. M. M. Qumayha,
9 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1983 [Ibn Abd Rabbih
‘Iqd].
Ibn Abî Dâwûd (al-Sijistânî), Kitâb al-Masâhif, éd. M. ibn ‘Abda, Le Caire,
al-Fârûq al-hadîtha, 2002. [Ibn Abî Dâwûd Kitâb al-Masâhif].
Ibn Abî l-Hadîd, Sharh nahj al-balâgha, éd. M. A. Ibrâhîm, 20 tomes,
Le Caire, Dâr ihyâ’ al-kutub al-‘arabiyya, 1959 [Ibn Abî l-Hadîd Sharh
al-nahj].
Ibn Abî Shayba (Abû Bakr), al-Musannaf fî l-ahâdîth wa-l-âthâr, éd. A. H.
al-Jum‘a et M. I. al-Lahyadân, 16 tomes, Riyad, Maktabat al-rushd,
2004 [Ibn Abî Shayba Musannaf].
Ibn ‘Arabî (Muhyî l-Dîn), Muhâdharat al-abrâr wa-musâmarat al-akhyâr,
éd. M. A. al-Nimrî, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, Beyrouth, 2001 [Ibn
‘Arabî, Muhâdharat al-abrâr].
Ibn ‘Asâkir (Abû l-Qâsim), Târîkh madînat Dimashq, éd. M. al-‘Amrâwî,
80 tomes, Beyrouth, Dâr al-Fikr, 1995 [Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq].
Ibn al-Athîr (Majd al-Dîn Abû l-Sa‘âdât), al-Nihâya fî gharîb al-hadîth wa-
l-âthâr, éd. A. al-Halabî al-Atharî, 5 tomes, Jeddah, Dâr Ibn al-Jawzî,
2000 [Ibn al-Athîr al-Nihâya fi gharîb al-âthâr].
–, Jâmi‘ al-usûl fî ahâdîth al-raysûl, éd. A. al-Arnâ’ût, 12 tomes, Matba‘at
al-Malâh, 1970 [Ibn al-Athîr Jâmi‘ al-usûl].
Ibn al-Athîr (‘Izz al-Dîn), al-Kâmil fî l-târîkh, éd. U. A. Tadmurî, 10 tomes,
Beyrouth, Dâr al-kitâb al-‘arabî, 1997 [Ibn al-Athîr al-Kâmil].
–, Usd al-ghâba fî ma‘rifat al-sahâba, 6 tomes, Beyrouth, Dâr al-fikr, 1989
[Ibn al-Athîr Usd].
Ibn Bakkâr (Zubayr), al-Akhbâr al-muwafaqiyyât, éd. S. M. al-‘Ânî,
Beyrouth, ‘Âlam al-kutub, 1996 [Ibn Bakkâr al-Akhbâr].
–, Jamharat nasab Quraysh wa-akhbâruhâ, éd. A. H. Al-Jarrâkh, 2 tomes,
Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 2010 [Ibn Bakkâr Jamharat nasab
Quraysh].
Ibn Hajar al-‘Asqalânî, al-Isâba fî tamyîz al-sahâba, éd. A. M. Bijaoui,
8 tomes, Beyrouth, Dâr al-jîl, 1991 [Ibn Hajar al-Isâba].
–, Fath al-bârî bi-sharh sahîh al-Bukhârî, 13 tomes, Beyrouth, Dâr al-
ma‘rifa, 1959 [Ibn Hajar Fath al-bârî].
Ibn Hanbal, al-Musnad (Musnad Ahmad), éd. S. al-Arna’ût et al., 50 tomes,
Beyrouth, Mu’asasat al-risâla, 2e éd., 1999 [Ibn Hanbal Musnad].
–, Fadhâ’il al-sahâba, éd. W. M. Abbâs, 2 tomes, Beyrouth, Mu’asasat al-
risâla, 1983 [Ibn Hanbal Fadhâ’il al-sahâba].
Ibn Hazm (al-Andalusî), al-Muhallâ bi-l-âthâr, éd. A. S. al-Bindârî,
12 tomes, Beyrouth, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 2003 [Ibn Hazm al-
Muhallâ].
–, Jamharat ansâb al-‘arab, éd. A. M. Hârûn, Le Caire, Dâr al-Ma‘ârif,
1982 [Ibn Hazm Jamharat].
Ibn Hibbân, al-Sahîh, éd. S. al-Arna’ût, 18 tomes, Beyrouth, Mu’asasat al-
risâla, 1988. [Ibn Hibbân Sahîh].
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Traduction française du Coran utilisée


MASSON, D., Le Coran. Traduction française, Paris, Gallimard, « La
Pléiade », 1967.
LISTE DES CARTES

1. Carte générale de l’Arabie


2. Irak
3. Syrie
REMERCIEMENTS

Je voudrais dire toute ma gratitude à Julien Darmon des Éditions Albin


Michel pour son aide précieuse et sa lecture aussi attentive que passionnée
durant les différents stades de la rédaction de cet ouvrage.
J’ai également le plaisir de remercier chaleureusement le Pr Abdelaziz
Kacem, immense écrivain tunisien bilingue, pour nos échanges fructueux
ainsi que pour le talent et l’élégance avec lesquels il a traduit les vers du
poète arabe al-Hutay’a cités dans ce livre.
DE LA MÊME AUTEURE

Aux Éditions Albin Michel


Les Derniers Jours de Muhammad. Enquête sur la mort mystérieuse du Prophète, 2016, coll.
« Spiritualités vivantes poche », 2017.
Les Califes maudits, vol. 1 : La Déchirure, 2019.
Table des matières

Titre

Copyright

I - LE FER ET LE FEU

II - LE JARDIN DE LA MORT

III - UN ÉTENDARD NOIR SUR L'IRAK ET LA SYRIE

IV - LA MORT D'UN COMMIS DE DIEU

NOTES

SOURCES ARABES

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

LISTE DES CARTES

REMERCIEMENTS
a. Abû Dâwûd Sunan 2/247 ; Abû Ya‘lâ Musnad 13/314 ; Bayhaqî Sunan 9/77 ; Bukhârî 3/1037 ;
Hâkim Mustadrak 2/87 ; Ibn Abî Shayba Musannaf 11/367 ; Ibn Hanbal Musnad 32/309 ; Ibn Hibbân
Sahîh 10/478 ; Muslim 3/1511 ; Tirmidhî Sunan 4/186.
b. Cette manie chez ‘Aïsha est attestée par les sources de la Tradition qui évoquent les réprimandes
que son mari le Prophète lui adressait à cause de cette fâcheuse habitude (Ibn Hanhal Musnad 43/43 ;
Muslim 2/670 ; Nasâ’î Sunan 8/16).
c. Nous devons la traduction de ces vers en alexandrins au grand poète bilingue tunisien Abdelaziz
Kacem. Nous le remercions de cette élégante et précieuse contribution.
d. La majorité des exégètes du Coran affirment que les hommes évoqués dans ce verset sont les
Compagnons du Prophète qui ont combattu les apostats et ceux qui ont refusé de payer la taxe de la
zakât.
e. Selon Yâqût (4/366 et 1/68), Dhû l-Qassa se trouve sur la route de Rahadha, un bourg à trois jours
à l’est de Médine, tandis qu’Abraq al-Rabadha est dans le territoire des Banû Dhubiyân.
f. Il s’agit du nom « propre » du calife, Abû Bakr étant son surnom ou kunya. Voir infra, p. 191.
g. Ce seigneur arabe chrétien ne s’est cependant jamais converti à l’islam (Ibn Bakkâr al-Akhbâr
338-340).
h. Fassîl signifie en arabe « chamelon », tandis que bakr désigne la chamelle (cf. supra, p. 18). C’est
Abû Sufyân qui a affublé le calife de ce surnom péjoratif mettant en relief sa composante animale
(voir La Déchirure, p. 133).
i. On dit même qu’elle se serait convertie à l’islam avant d’apostasier, ce qui aurait poussé le
Prophète à la condamner à mort.
j. Ibn al-Athîr (Usd 1/587) affirme que Khâlid cache dans sa calotte, en guise de porte-bonheur, un
cheveu du Prophète. Lors d’une de ses batailles en Syrie, il perd le précieux gri-gri et court en tous
sens, affolé : « Ma calotte ! Où est ma calotte ? » Voir aussi Ibn ‘Asâkir Târîkh Dimashq 16/237.
k. Sa grand-mère Sahâk est une esclave abyssine qui a connu plusieurs maîtres dont elle a eu de
nombreux enfants, parmi lesquels Umm Shamla, la mère de ‘Umar, mais aussi Nufayl, le grand-père
paternel du même ‘Umar ! (Sur ce sujet, voir notamment le livre du célèbre généalogiste al-Kalbî
Mathâlib al-‘arab, p. 39-40, 46.) Sans doute la célèbre misogynie de ‘Umar est-elle liée à sa
généalogie féminine problématique.
a. D’après les sources musulmanes, en 632, Musaylima était plus que centenaire, ce qui est très
douteux ; mais il n’est pas rare que la Tradition prenne beaucoup de libertés avec l’âge des
personnages, et la chronologie d’une manière générale.
b. On notera qu’à environ un millénaire de distance, cette région verra naître l’actuelle dynastie d’Âl
Sa‘ûd, qui règne aujourd’hui sur toute l’Arabie. Elle est issue de la tribu de Musaylima, les Banû
Hanîfa. Leur ville ancestrale dont ils ont fait la capitale de leur royaume, Riyadh, se trouve à moins
de cent kilomètres de Yamâma et le palais qui, à Riyadh, abrite le siège de la cour royale et celui du
parlement s’appelle le palais de Yamâma.
c. Comme le dit Wâqidî, Musaylima a su s’entourer de ministres, comme le très rusé Muhakkam ibn
al-Tufayl.
d. Yâqût 4/135. C’est l’actuelle al-‘Uyayna (ou al-Kharâj ?) au nord-est de l’Arabie Saoudite.
e. Dans ses Annali dell’ Islam, Caetani penche pour sa part pour la première moitié de l’an XII, soit
entre janvier et mai 633.
f. Avant sa conversion, il était au service de Hind, la femme d’Abû Sufyân. C’est sur les ordres de
cette dernière, pour venger la mort de son père tué par Hamza pendant la bataille de Badr, qu’il a
exécuté ce dernier.
g. Elle devient ainsi la quatrième épouse de Khâlid, après la veuve de Mâlik et ses deux premières
femmes, Asmâ’ bint Anas (mère de ‘Abd-Allâh senior) et Kabsha bint Hawdha (mère de Sulaymân).
h. D’après Ibn al-Athîr (Usd 3/571-572), al-‘Alâ’ est un Compagnon du Prophète originaire, comme
son nom l’indique, de l’Hadramaout (Hadhramawt en arabe). Sa famille était l’alliée des Banû
Umayya ; c’est pour cette raison qu’il vivait à La Mecque (Ibn Hajar Issâba 4/445). Sa sœur al-Sa‘ba
était mariée à Abû Sufyân qui l’a répudiée. Elle a ensuite épousé en secondes noces ‘Ubayd-Allâh
ibn ‘Uthmân (le Taymite) auquel elle a donné un fils, Talha ibn ‘Ubayd-Allâh, le cousin du calife
(Dhahabî Siyâr 3/162-164).
i. Ce nom de Bahrayn désigne à l’époque, d’après Yâqût, la région côtière entre Bassora et Oman
qui donne sur l’océan Indien et qui est délimitée au sud par la région de Yamâma. En termes de
frontières actuelles, elle correspond à l’aire géographique qui comprend l’est de l’Arabie Saoudite, le
Qatar, la présente île du Bahreïn ainsi qu’une partie du Koweït et des Émirats arabes unis. Toujours
d’après la description de Yâqût (1/346-349), la région est riche en sources d’eau. Ses principales cités
sont alors al-Khatt, al-Qatîf, al-Âra, al-Hajar, Baynûna, al-Zâra, Juwâthâ’, al-Sâbûr, Dârîn et al-
Ghâba.
j. Al-Jârûd ibn Mu‘allâ a rencontré le Prophète à Médine durant l’année des délégations. Il était
chrétien et s’est converti à l’islam. Son vrai nom est Bishr ; on l’a affublé du sobriquet al-Jârûd,
littéralement « le dépouilleur », car lors d’une razzia il a détroussé complètement la tribu rivale, les
Bakr ibn Wâ’il.
k. On pourrait s’amuser à voir dans cette scène une vision prémonitoire du pont qui relie
actuellement l’Arabie Saoudite au Bahreïn. Ce pont de vingt-cinq kilomètres de long, qui a pour nom
officiel « chaussée du Roi-Fahd », est surnommé « The Johnnie Walker Bridge » : des centaines de
Saoudiens, carencés en alcool dans leur pays, l’empruntent en effet chaque week-end pour aller au
Bahreïn étancher leur soif.
l. Muhâjir n’en est pas à sa première défection : il avait déjà refusé d’aller à Tabûk. Muhammad
s’était fâché contre lui puis lui avait pardonné suite à l’intervention d’Umm Salama.
m. Les auteurs de la Tradition affirment que Qays était l’allié des Murâd, clan important de la tribu
des Madhhij.
n. Les Zubayd et les Murâd sont deux clans rivaux de la même tribu de Madhhij.
o. Ces princes himyarites sont également appelés aqyâl, pluriel du mot qayl, un mot de langue sud-
arabique (laquelle est plus proche des langues éthiopiennes que de l’arabe) qui désigne le « roi » ou
le « seigneur ». De nos jours, un mouvement nationaliste yéménite porte ce nom d’Aqyâl : il appelle
à revenir aux sources himyarites de la civilisation yéménite en la purgeant des influences culturelles
et politiques abyssiniennes, perses, hachémites, ottomanes, britanniques, etc. Il est donc naturel que
ce mouvement cherche aussi à réhabiliter la figure d’Aswad, présenté non comme un usurpateur mais
comme un rebelle patriote qui a combattu l’invasion étrangère.
a. Initialement, c’est le général perse Bahmân Jâdhawayh qui devait aller sur le champ de bataille
mais il a envoyé comme suppléant son officier Jâbân.
b. Dans une autre variante, Khâlid écrit : « autant que vous aimez le vin ! » (Dhahabî Siyar 3/229 ;
Tabarî 2/321).
c. La Tradition rapporte que, comme tous les petits-enfants de Muhammad, Umâma était
particulièrement choyée par son grand-père. On dit que lorsqu’il faisait la prière, il jouait avec elle : il
la posait à terre lorsqu’il se prosternait et la reprenait dans ses bras lorsqu’il se levait (Ibn Kathîr
Bidâya 6/389).
d. Certains récits de la Tradition affirment que ‘Âtika, après la mort de ‘Abd-Allâh, a plutôt épousé
Zayd ibn al-Khattâb, le frère de ‘Umar (Ibn al-Athîr Usd 6/184).
e. On peut souvent lire que ce nom d’Ajnâdayn est le duel de jund, « armée » en arabe, sauf que le
lieu est évoqué avant la bataille qui va opposer les Byzantins aux musulmans. Il est fort probable
qu’il s’agisse plutôt d’une déformation de Janâbatayn, duel de Janâba, en référence aux deux villages
de Janâba al-sharqiyya et Janâba al-gharbiyya, soit le haut-Janâba et le bas-Janâba, à l’est de ‘Ajjûr
(Yâqût 1/103-104).
f. Ibn al-Athîr cite une version rare selon laquelle Théodore aurait trouvé la mort à la bataille
d’Ajnâdayn.
g. Comme on le verra dans le prochain volume.
a. Certaines versions disent qu’il faut prendre ‘atîq au sens d’« affranchi », du verbe ‘ataqa
« affranchir, libérer » ; c’est le Prophète qui lui aurait donné ce surnom parce qu’il serait affranchi du
feu de l’enfer.
b. Au sujet du mariage du Prophète avec ‘Aïsha, la Tradition parle d’une certaine réticence de la part
d’Abû Bakr. « Lui convient-elle vraiment ? C’est la fille de son frère ! », aurait-il dit. Même la mère
de ‘Aïsha, Umm Rummân, trouve que sa fille est trop jeune pour se marier : « Si tu veux, on a une
fille plus âgée qu’elle ! », aurait-elle lancé à Muhammad. Abû Bakr était d’autant plus embarrassé
par cette demande en mariage qu’il avait déjà promis sa fille à un certain Jubayr ibn Mut‘im (voir
entre autres Balâdhurî Ansâb 2/40 ; Ibn Hanbal Musnad 42/501 ; Ibn al-Athîr Usd 6/189 ; Jâhiz
‘Uthmâniyya 25 ; Tabarî 2/212). Nous aurons l’occasion de revenir dans un livre à venir sur les
circonstances du mariage du Prophète avec la fille d’Abû Bakr.

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