Vous êtes sur la page 1sur 9

Mais la philosophie d’Aristote est également responsable, et cela jusqu’à la fin du

« VIE », PAR GEORGES CANGUILHEM


XVIIIe siècle, d’une méthode d’étude des êtres vivants, spécialement des animaux, et
Prise de vue de leurs propriétés, qui consiste à les classer, à les distribuer en un tableau de
ressemblances et de différences, selon leurs parties – c’est-à-dire leurs organes –, leurs
«Qui sait si la première notion de biologie que l’homme a pu se former n’est point actions ou fonctions, leurs modes de vie. De sorte qu’en fait Aristote a accrédité chez
celle-ci: il est possible de donner la mort.» Cette réflexion de Valéry dans son les naturalistes une façon de percevoir les formes vivantes qui éclipsait l’interrogation
Discours aux chirurgiens (1938) va plus loin que sa destination première. Peut-être sur la nature de la vie derrière le souci d’étaler, sans lacunes et sans redondances, les
n’est-il pas possible, encore aujourd’hui, de dépasser cette première notion: est vivant, produits observables d’un pouvoir plastique qui ne posait, quant à lui, pas de
est objet de la connaissance biologique, tout donné de l’expérience dont on peut problèmes. C’est la raison pour laquelle on cherche vainement chez les naturalistes de
décrire une histoire comprise entre sa naissance et sa mort. Mais qu’est-ce l’âge classique, comme Buffon ou Linné, ce qu’on pourrait appeler une définition de
précisément que la vie d’un vivant, au-delà de la collection d’attributs propres à la vie, comme mode d’existence spécifique des êtres qu’ils décrivent et qu’ils classent.
résumer l’histoire de cet être né mortel? S’il s’agit d’une cause, pourquoi sa causalité À l’âge classique, l’interrogation sur la vie est davantage le fait des médecins que
est-elle strictement limitée dans le temps? S’il s’agit d’un effet, pourquoi est-il celui des naturalistes, elle est nécessairement liée à l’interrogation sur la nature de la
générateur, chez celui des vivants qui s’interroge sur sa nature, de la conscience santé, qui est le mode normal de vie, dont, à partir du XVII e siècle, la physiologie, au
illusoire d’une force ou d’un pouvoir? sens étroit du terme, constitue l’étude. S’il arrive qu’on s’interroge sur la vie, c’est
davantage pour en déterminer les signes ou les marques de reconnaissance, pour fixer
Dans La Logique du vivant (1972), François Jacob a écrit: «On n’interroge plus la vie les critères de l’état vivant, que pour rechercher ce qu’est essentiellement ce pouvoir
aujourd’hui dans les laboratoires.» S’il est vrai que la vie n’est plus un objet singulier de la nature. Un philosophe-médecin, John Locke, écrit en 1690: «Il n’y a
d’interrogation, il est vrai aussi qu’elle ne l’a pas toujours été. Il y a une naissance point de terme plus commun que celui de vie, et il se trouverait peu de gens qui ne
prissent pour un affront qu’on leur demande ce qu’ils entendent par ce mot.
– ou une apparition – du concept de vie au XIXe siècle, attestée par la multiplication Cependant, s’il est vrai qu’on mette en question si une plante qui est déjà formée dans
d’articles dans les dictionnaires et les encyclopédies scientifiques et philosophiques. la semence a de la vie, si le poulet dans un œuf qui n’a pas encore été couvé, ou un
Un bref historique de l’apparition de ce concept n’est pas superflu. homme en défaillance, sans sentiment ni mouvement, est en vie ou non, il est aisé de
voir qu’une idée claire, distincte et déterminée n’accompagne pas toujours l’usage
d’un mot aussi connu que celui de vie» (Essai philosophique concernant
l’entendement humain, III, X, 22). C’est encore sous le rapport des signes perceptibles
1. La genèse du concept de la vie que Kant a commencé à disserter des rapports de la matière morte (inerte) et
des principes spontanés d’animation de cette même matière. «Mais des membres de la
La première esquisse d’une définition générale de la vie se trouve dans Aristote. nature quels sont ceux jusqu’auxquels la vie s’étend et quels sont les degrés de la vie
«Parmi les corps naturels [i.e non fabriqués par l’homme] certains ont la vie et qui confinent à son entière suppression, peut-être sera-t-il impossible d’en décider
certains ne l’ont pas. Nous entendons par vie le fait de se nourrir, de croître, et de jamais d’une façon certaine» (Rêves d’un visionnaire, 1766, II).
dépérir par soi-même» (De l’âme, II, 1). Et, plus loin, Aristote dit que la vie est ce par
quoi le corps animé diffère de l’inanimé. Mais le terme de vie, comme celui d’âme,
C’est un médecin allemand, Georges-Ernest Stahl (1660-1734), qui a le plus fait pour
est capable de plusieurs acceptions. Il suffit toutefois que l’une d’entre elles convienne
imposer une théorie de la vie comme fondement indispensable de la pensée et de la
à tel objet de notre expérience «pour que nous affirmions qu’il vit» (II, 2). La
pratique médicales. Stahl est le médecin qui a le plus abondamment utilisé le terme de
végétation ou végétalité représente le minimum d’expression des fonctions de l’âme.
vie. Si le médecin ignore quelle est la fin, la destination des fonctions vitales,
Il n’y a pas de vie à moins. Il n’y a pas de forme plus riche de vie qui ne la suppose
comment pourra-t-il donner un sens à son intervention? Or, ce qui confère la vie,
comme sa condition nécessaire (II, 3). L’identification des notions de vie et
c’est-à-dire le mouvement dirigé, finalisé, sans lequel la machine corporelle se
d’animation et, par suite, la distinction de la vie et de la matière, dans la mesure où
décompose, c’est l’âme. Les corps vivants sont des corps composés, constamment
l’âme-vie est la forme ou l’acte du corps naturel vivant, constituent une conception de
menacés d’une prompte dissolution et d’une facile corruption, et pourtant doués d’une
la vie aussi vivace, à travers les siècles, que l’a été la philosophie aristotélicienne.
disposition contraire et opposée à la corruption. Le principe de conservation,
Toutes les philosophies médicales qui, jusqu’au commencement du XIXe siècle, ont d’autocratie de la nature vivante, ne peut pas être passif, donc matériel. L’évidence
tenu la vie pour un principe soit original, soit confondu avec l’âme, essentiellement spécifiquement médicale, c’est l’autoconservation du vivant. Cette évidence fonde la
différent de la matière, faisant exception à ses lois, ont été directement ou Theoria medica vera (1708). Certains, ayant bien lu Stahl, qui renonceront à
indirectement débitrices de cette partie du système aristotélicien qu’on peut appeler l’identification de la vie et de l’âme, n’oublieront pas pour autant la force avec
indifféremment biologie ou psychologie. laquelle il a défini la vie comme pouvoir de suspendre temporairement un destin de
corruptibilité.
En des termes moins chargés de métaphysique, Bichat a commencé ses Recherches Lamarck «toutes les matières composées, brutes ou inorganiques, qu’on observe dans
physiologiques sur la vie et la mort (1800) par la formule célèbre: «La vie est la nature» sont les résidus de la décomposition des corps vivants, seuls capables, parce
l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort.» En définissant la vie par un conflit que vivants, d’opérer des synthèses chimiques.
entre un corps composé de tissus de structure et de propriétés spécifiques (élasticité,
contractilité, sensibilité) et un environnement ou un milieu – comme devait dire un Tout autre est la conception de Cuvier. La vie et la mort ne sont pas opposées dans
peu plus tard Auguste Comte – où s’expriment des lois indifférentes aux exigences une sorte de relation polémique, comme chez Lamarck, chez Bichat ou chez Stahl,
propres du vivant, Bichat se présentait comme un Stahl purgé de théologie. Cette mais composées dans des modes de vie, exprimant la compatibilité d’organisations
purgation avait été en partie l’œuvre de l’école médicale de Montpellier, et internes, rigoureusement spécialisées, avec des conditions générales d’existence. «La
singulièrement de P. J. Barthez. Les Nouveaux Éléments de la science de l’homme vie est un tourbillon continuel dont la direction, toute compliquée qu’elle est, demeure
(1778) sont un traité de physiologie vitaliste. «Je prouverai que le Principe vital doit constante, ainsi que l’espèce des molécules qui y sont entraînées, mais non les
être conçu par des idées distinctes de celles qu’on a du Corps et de l’Âme; et que nous molécules individuelles elles-mêmes; au contraire la matière actuelle du corps vivant
ignorons même si ce principe est une substance, ou seulement un mode du corps n’y sera bientôt plus, et cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la
humain vivant.» Même si Barthez fait de grandes réserves sur la façon dont A. von matière future à marcher dans le même sens qu’elle. Ainsi la forme de ces corps leur
Haller a compris la physiologie, il n’en reste pas moins que la réfutation des principes est plus essentielle que leur matière, puisque celle-ci change sans cesse tandis que
de la physiologie mécanique par l’observation des phénomènes d’irritabilité l’autre se conserve» (Histoire des progrès des sciences naturelles depuis 1789 jusqu’à
musculaire et de sensibilité nerveuse, tenus pour irréductibles à des effets d’ordre ce jour, 1810). On voit où se noue le rapport du vivant avec la mort. «C’est s’en faire
simplement mécanique ou physique, a tenu une grande place dans l’élaboration, par une idée fausse [de la vie] que de la considérer comme un simple lien qui retiendrait
La Caze et Bordeu, d’une doctrine d’école dont Barthez s’est inspiré plus qu’il n’a ensemble les éléments du corps vivant, tandis qu’elle est, au contraire, un ressort qui
voulu en convenir. les meut et les transporte sans cesse: ces éléments ne conservent pas un instant les
mêmes rapports et les mêmes connexions, ou, en d’autres termes, le corps vivant ne
L’année même de la mort de Bichat, en 1802, le terme de biologie était utilisé pour la garde pas un instant le même état ni la même composition; plus sa vie est active, plus
première fois, et simultanément, en Allemagne par G. R. Treviranus, et en France par ses échanges et ses métamorphoses sont continuels; et le moment indivisible de repos
Lamarck (in Hydrogéologie), pour revendiquer un statut d’indépendance propre à la absolu, que l’on appelle la mort complète, n’est que le précurseur des mouvements
science de la vie. Si Lamarck s’est proposé, pendant longtemps, d’écrire un traité nouveaux de la putréfaction. C’est ici que commence l’emploi raisonnable du terme
intitulé Biologie, c’est parce que, très tôt dans son enseignement du Muséum, il a de forces vitales...» (ibid.). La mort est présente dans la vie, à la fois comme trame
proposé une théorie de la vie. Ce qui est «essentiel à l’existence de la vie dans un universelle et échéance inéluctable de ses formations diversement organisées, de façon
corps» doit être recherché dans l’examen des organismes les plus simples. Une à la fois cohérente et fragile.
organisation compliquée requiert des organes à la fois spécialisés et interdépendants,
mais qui ne sont pas nécessairement liés «à l’existence de la vie dans tout corps vivant Désormais, grâce à la révolution conceptuelle et méthodologique que les travaux de
quelconque». Sous ce rapport, l’enseignement de Lamarck ne contredisait pas celui de naturalistes comme Lamarck et Cuvier ont provoquée, bien que différemment, dans la
Cuvier, qui se flattait, par sa conception personnelle de l’anatomie comparée, d’avoir représentation du monde des vivants, les théories de la vie ont pris place, logiquement,
rendu possible la dissociation des fonctions générales de la vie d’avec les modes dans l’enseignement de physiologistes qui ont cru avoir exorcisé par la méthode
d’exercice spéciaux que leur impose, chez tels ou tels vivants, la possession de tels ou expérimentale le spectre de la métaphysique. C’est ainsi que le Handbuch der
tels organes («Lettre à Lacépède», in Anatomie comparée, III, 1805). Physiologie des Menschen (1833-1834) de Johannes Müller traite, dans ses
prolégomènes, de l’organisme et de la vie, essence de l’organisation vitale, ainsi que
Mais Lamarck conçoit la vie comme l’accumulation et l’intériorisation continues et de l’organisme animal et de la vie animale. C’est ainsi que Claude Bernard, dont le
progressives de mouvements de fluides dans les solides, sous la forme initiale d’un Cahier de notes a conservé la trace du cheminement intellectuel durant la période la
tissu cellulaire, «gangue dans laquelle toute organisation a été formée». Ainsi la vie, plus féconde de sa carrière (18501860), n’a cessé de s’interroger sur la vie comme sur
dont les origines naturelles doivent être cherchées dans la matière et le mouvement, le problème fondamental d’une biologie générale, interrogation dont les conclusions
nous révèle son pouvoir original par la succession ordonnée de ses effets, la série des nuancées sont exposées dans les Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux
vivants, dont elle a compliqué graduellement l’organisation et dont elle a multiplié les animaux et aux végétaux (1878; particulièrement les trois premières leçons), plus
facultés (Recherches sur l’organisation des corps vivants, 1802). Bien que mourir soit systématiquement que dans l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale
le lot de chaque individu, la vie semble, avec le temps, et sous les aspects les plus (1865). On sait que la théorie bernardienne de la vie consiste à donner une explication
éminents de l’animalité, avoir pris ses distances avec l’état de passivité et d’inertie des coordonnée de deux formules volontairement contrastées: la vie c’est la création
corps bruts, à partir d’un premier «acte de vitalisation», effet de la chaleur, «cette âme (1865), la vie c’est la mort (1875).
matérielle des corps vivants» (Philosophie zoologique, 1809, II, VI). On peut qualifier
de matérialiste la théorie lamarckienne de la vie, à la condition d’oublier que pour
Ayant acquis au XIXe siècle le statut d’une question de caractère éminemment
scientifique, «qu’est-ce que la vie?» est devenu une interrogation à laquelle le de lois initialement formés à partir d’hypothèses qui le nient.
physicien même ne dédaigne pas de chercher une réponse (Schrödinger, What Is Life?
1947), alors qu’il arrive au biochimiste de trouver la question mal posée (E. Kahane, Quand il a voulu faire une «psychanalyse de la vie», Bachelard a écrit Lautréamont
La vie n’existe pas, 1962). Ici finit l’historique de l’apparition du concept de vie dans (1939), où il montre que les premiers efforts de l’objectivité scientifique pour rectifier
le champ de la culture scientifique. Sa dette est grande envers Michel Foucault (Les le réalisme naïf de l’animalité n’ont pas échappé «à la séduction première du
Mots et les choses, 1966, VIII). complexe de Lautréamont». En un éclair de génie, Bachelard, qui n’a pourtant pas fait
place dans ses écrits à la philosophie biologique, a découvert dans Les Chants de
2. Les obstacles à la connaissance scientifique de la vie Maldoror en quoi consiste l’obstacle primordial à l’intelligence de l’objet biologique:
le désir de métamorphose.
C’est à l’œuvre de Gaston Bachelard que l’épistémologie française contemporaine
doit l’intérêt qu’elle porte, en général, à l’origine et au fonctionnement des obstacles à
la connaissance. En esquissant les principes d’une psychanalyse de la connaissance L’idée de métamorphose est sans doute l’indice le plus sûr de la surdétermination de
objective, Bachelard, s’il ne l’a pas proposé lui-même, a du moins suggéré l’idée qu’il l’objet biologique, si l’on entend par là le fait pour tel objet ou tel comportement de
n’y a pas pour la connaissance d’objets en soi complexes, mais des objets de servir de substitut à un grand nombre d’objets ou d’actes interdits. Cette
complexes. La question des obstacles ne se pose ni pour l’empirisme ni pour le surdétermination concerne d’ailleurs l’animalité plus que la végétalité. La pensée
rationalisme classique. Pour l’empiriste, nos sens sont des récepteurs. Il méconnaît le archaïque et la pensée primitive ont fait et font un usage massif et constant de la
fait que les sens sont aussi des producteurs de qualités. Pour le rationaliste, la métamorphose, de la conversion de formes animales spécifiques les unes dans les
connaissance déprécie la sensibilité, une fois pour toutes. Quand l’intellect est autres. Cela, bien évidemment, n’a rien à voir avec une pensée transformiste, puisque
retrouvé dans sa pureté, on ne peut plus le perdre. Au contraire, pour l’anthropologie le transformisme implique une orientation par la causalité, alors que la métamorphose
contemporaine, instruite par la psychanalyse et l’ethnographie, on ne peut considérer est possible dans tout sens. Derrière l’imagination de la métamorphose, il faut
les obstacles à la science autrement que comme des contraintes obsessionnelles qu’un apercevoir le désir inassouvi d’un pouvoir illimité de réalisation du désir. L’animal
paléopsychisme impose d’avance et indistinctement aux entreprises de recherche dans lequel l’homme rêve de se métamorphoser, c’est le délégué de l’homme pour le
d’une pensée à la fois curieuse et docile. C’est donc le sens de la présence obsédante succès d’un acte qu’un obstacle naturel ou une censure sociale l’empêche d’exécuter.
de valeurs étrangères à la connaissance, dans l’acte initial de cette même Peu d’animaux totems ne présentent pas quelque qualité désirable pour l’homme.
connaissance, qui doit être dégagé dans le cas de la connaissance de la vie. On peut Dans ses rêves de métamorphoses, l’homme s’identifie à toutes les possibilités, à
dire en un mot que, même si la connaissance objective, étant entreprise humaine, est toutes les libertés supposées de l’animalité. Comme dit Bachelard: «L’homme
en fin de compte un travail de vivant, son postulat, ou sa condition première de apparaît alors comme une somme de possibilités vitales, comme un suranimal.» Mais
possibilité, consiste dans la négation systématique, en tout objet auquel elle il est immédiatement sensible qu’un tel vecteur de l’imagination est en opposition
s’applique, de la réalité des qualités que le vivant humain identifie avec la vie, d’après directe avec les exigences d’une connaissance méthodique des êtres vivants:
la conscience qu’il a de ce qu’est, pour lui, vivre. Vivre, c’est valoriser les objets et les classification, détermination de constantes fonctionnelles, de lois de l’hérédité. L’un
circonstances de son expérience, c’est préférer et exclure des moyens, des situations, de ceux qui, pour des raisons poétiques plus que scientifiques, ont tenté d’importer en
des mouvements. La vie, c’est le contraire d’une relation d’indifférence avec le botanique l’idée de métamorphose a cependant écrit: «L’idée de métamorphose est un
milieu. Bichat l’a noté avec beaucoup de perspicacité: «Il y a deux choses dans les merveilleux mais dangereux don d’En haut. Elle aboutit à l’amorphisme, elle détruit le
phénomènes de la vie: l’état de santé, celui de maladie; de là deux sciences distinctes, savoir, elle le dissout» (Goethe, Essai sur la métamorphose des plantes, 1790).
la physiologie [...], la pathologie. L’histoire des phénomènes dans lesquels les forces
vitales ont leur type naturel nous mène, comme conséquence, à celle des phénomènes Il ne semble pas arbitraire de déceler dans l’interrogation persistante relative aux
où ces forces sont altérées. Or, dans les sciences physiques, il n’y a que la première origines de la vie et dans les différentes versions de la thèse des générations
histoire; jamais la seconde ne se trouve» (Introduction à l’Anatomie générale spontanées la présence latente d’une autre surdétermination affective. Qui ne sait – et
appliquée à la physiologie et à la médecine, 1801). Quant à la connaissance, elle nie ne dit – aujourd’hui que la question de la génération est d’autant plus fascinante pour
les inégalités axiologiques que la vie introduit dans les relations des objets entre eux, l’individu humain sexué qu’elle est censurée plus encore que dissimulée par la société.
elle mesure, c’est-à-dire elle détermine, ses objets par relation des uns aux autres, sans La fabulation enfantine à ce sujet exprime le caractère à la fois important et
privilège de référence et de référé. Son premier succès historique majeur a été la mystérieux de la naissance. Alors que bien des historiens de la biologie, quand ils
mécanique fondée sur le principe d’inertie, par soustraction du mouvement de la traitent des origines de la vie, attribuent, en toute simplicité, à l’absence de preuves ou
matière au pouvoir exécutif de la vie. Inertie, c’est inactivité et indifférence. On à l’insuffisance de preuves négatives les croyances successives en la spontanéité de
conçoit donc aisément que l’extension à la vie des méthodes de la connaissance de la générations de vivants à partir de la matière, on peut se demander si ce ne serait pas
matière ait rencontré jusqu’à nos jours des résistances renouvelées, qui n’exprimaient un désir nostalgique de génération spontanée, un mythe en somme, qui serait le fond
pas toujours uniquement une répugnance de nature affective, mais parfois le refus positif de cette théorie. On sait qu’un disciple dissident de Freud, Otto Rank, dans Le
réfléchi d’un espoir paradoxal, celui d’expliquer un pouvoir au moyen de concepts et Traumatisme de la naissance (1924), a soutenu l’idée que la séparation brutale de
l’enfant d’avec le milieu placentaire est l’origine et le modèle de toute angoisse, et que de l’inclination que l’usage de la vie par le vivant humain a enracinée en lui, par
les mythes de négation, c’est-à-dire de refus, de la naissance en apportent la laquelle toute tentative d’explication analytique de la vie se trouve d’abord
confirmation. Son étude sur Le Mythe de la naissance du héros, sur la formation inconsciemment censurée. Il serait trop aisé de retrouver dans maint texte de l’époque
d’hommes refusant leur étape embryonnaire, se donne pour un argument de la Renaissance ou du XVIIe siècle des traces de cette censure obsessionnelle. Mais
complémentaire de la théorie. Sans aller jusqu’à prétendre que tous les partisans de ce il paraît plus convaincant de les signaler à l’époque plus proche où, par les travaux de
qu’on a appelé la génération équivoque ou l’hétérogonie, qu’ils aient été matérialistes Pasteur, les questions de l’origine et de la nature de la vie ont été posées sur le terrain
ou créationnistes, n’ont fait que mettre en forme de discours un fantasme originaire de où l’on sait désormais qu’elles peuvent trouver leur solution. François Dagognet
leur inconscient traumatisé, il reste que la théorie de la génération spontanée est une (Méthodes et doctrine dans l’œuvre de Pasteur, 1967) a montré quels obstacles les
survalorisation de la vie. Dans l’aversion pour la naissance et la genèse qui ne sont, à expériences et les analyses de Pasteur concernant la fermentation ont rencontrés dans
la rigueur, que suite et descendance, il faut apercevoir un effet du prestige de l’esprit de biologistes ou encore de biochimistes, ses contemporains, qui projetaient
l’originel, du primordial. Si le vivant doit naître et s’il ne peut naître que du vivant, la dans leur explication de ce phénomène des images mythiques fomentées par les
vie est une servitude. Mais, si le vivant peut être promu parfait par une ascension sans techniques millénaires de la fabrication du pain et du vin.
ascendance, la vie est une domination.
3. La vie comme animation
Mais il existe une autre espèce d’obstacle épistémologique en biologie, et qu’on peut
nommer l’obstacle d’intérêt technique. Les pratiques alimentaires, la médecine et la On a tout à fait oublié, en parlant d’animal, d’animalité ou de corps inanimé, que tous
pharmacie, l’élevage et l’agriculture, après la chasse, la pêche et la cueillette, sont les ces termes sont les vestiges de l’antique identification métaphysique de la vie et de
principales formes des rapports que les différentes sociétés humaines ont d’abord l’âme et de l’identification de l’âme avec le souffle (anima anemos). Ainsi le seul
institués avec les êtres vivants. Lamarck a répété, à plusieurs reprises, que l’intérêt vivant capable du discours sur la vie a-t-il cru parler de la vie en général en parlant de
économique, relatif à l’usage des produits vivants de la nature, a précédé l’intérêt la sienne, comme d’une respiration sans laquelle lui-même, manifestement, est
philosophique, relatif à la connaissance de ces mêmes objets. Mais il ne s’est pas posé incapable non seulement de la vie, mais de la parole. Si les philosophes grecs
la question de savoir si la première sorte d’intérêt n’était pas pour la seconde une antérieurs à Aristote, et Platon plus et mieux que tous, ont spéculé sur l’essence et la
source permanente de perturbations. On n’a peut-être pas assez remarqué combien destinée de l’âme, c’est cependant au traité aristotélicien De l’âme que remonte la
l’utilisation d’un être vivant diffère de l’utilisation d’un objet inerte. L’homme a distinction traditionnelle de l’âme végétative ou nutritive, faculté de croissance et de
fabriqué des outils en isolant, en séparant, dans les matières inertes, une certaine reproduction, de l’âme animale ou sensitive, faculté de sentir, de désirer et de
propriété (par exemple, dureté du métal pour un couteau, une sagaie; élasticité du bois mouvoir, et de l’âme raisonnable ou pensante, faculté d’humanité. Peu importe ici de
pour un arc, un ressort de piège). Les techniques de l’objet inerte constituent, en savoir si Aristote a conçu ces trois âmes comme des entités distinctes ou seulement
quelque sorte, une pratique de l’abstraction. Sans doute, l’homme doit prendre, en comme des degrés hiérarchisés, où l’inférieur peut exister sans le supérieur dont il est
même temps que la propriété qu’il utilise, toutes les autres propriétés de la matière pourtant la condition indispensable d’existence et d’exercice. L’important est de
donnée, la rouille, par exemple, pour le fer; mais son ingéniosité consiste à les rappeler que psuchè signifie, pour les Grecs, «souffle rafraîchissant», et que les Juifs
neutraliser relativement à l’emploi qu’il fait, exclusivement, de la propriété utile. Par ne se sont pas fait une idée différente de l’âme et de la vie, comme en témoigne le
contre, pour utiliser l’être vivant il faut le prendre en totalité, et le conserver tel. Qu’il verset de la Genèse: «L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il
s’agisse d’aliments ou de vêtements, les techniques anciennes, et même souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant.» Il ne
contemporaines, d’utilisation des produits végétaux ou animaux ne sont pas des saurait être question de retracer l’histoire des écoles d’Alexandrie, juive avec Philon,
techniques analytiques. On peut concevoir, et on a pu tenter d’obtenir en laboratoire, platonicienne avec Plotin, dont les enseignements combinés avec la prédication
par la culture de tissus ou d’organes, des produits vivants dirigés, équivalents des paulinienne (I Cor., XV) ont inspiré les thèmes fondamentaux de la première doctrine
produits spontanés correspondants. Mais enfin, même dans les élevages les plus chrétienne, concernant la vie, la mort, le salut et la résurrection. Il n’est pas jusqu’au
scientifiquement organisés, on continue à confier aux poules le port de leurs ovaires, terme même d’esprit (de spirare) qui ne doive à l’éclectisme culturel des civilisations
aux moutons le port de leur tissu cutané lanifère, aux chevaux la circulation de leur méditerranéennes sa capacité polysémique, son ambiguïté en somme, qui l’a fait
sang générateur d’anticorps immunisants. C’est que les vivants autres que l’homme convenir, aussi bien en théologie, à la troisième Personne de la Trinité, qu’en
ont intéressé l’homme dans la mesure où ils opéraient d’eux-mêmes des médecine, à l’anticipation figurée de l’influx nerveux, sous les noms d’esprit vital et
transformations physiques et chimiques aboutissant à des produits que l’homme ne d’esprit animal.
savait se donner par ses techniques analytiques, comme la soie, le miel, l’opium, les
fécules, les teintures, les poisons. De même qu’utiliser un produit végétal, dans La conception de la vie comme animation de la matière, bien que battue en brèche,
l’alimentation ou la pharmacopée, c’est valoriser sa qualité de synthèse, primitivement
principalement à partir du XVIIe siècle, par des conceptions matérialistes, ou
nommée essence ou vertu, de même utiliser un pouvoir animal (odorat du chien
simplement mécanistes, des fonctions propres aux êtres vivants, est restée cependant
courant ou du porc truffier, vision du faucon, sens d’orientation du pigeon), c’est
prendre en charge l’animal tout entier. Il est donc à peine besoin d’insister sur la force vivace jusqu’au milieu du XIXe siècle, sous forme d’idéologie médico-philosophique,
alors qu’elle avait cessé d’apparaître comme une réponse objectivement fondée à la roues; en sorte qu’il ne faut point à leur occasion concevoir en elle aucune autre Âme
question de la nature de la vie. On en demandera la preuve à un texte peu connu et peu végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang
souvent utilisé, la Préface des éditeurs à la treizième édition du Dictionnaire de et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur et
médecine (1873) publié chez J.-B. Baillière par deux médecins d’obédience qui n’est point d’autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés.» Il
positiviste, Émile Littré, l’auteur du célèbre Dictionnaire de la langue française, et est assez connu que l’identification par Descartes de l’animal (l’homme physique ou
Charles Robin, professeur d’histologie à la faculté de médecine de Paris. Cette préface physiologique y compris) à l’automate machiné et machinal est le verso de
est la réponse à la fois à une revendication de propriété d’un titre d’ouvrage et à une l’identification de l’âme à la pensée («Il n’y a en nous qu’une seule âme et cette âme
discussion sur la liberté d’enseignement tenue au Sénat (1868). n’a en soi aucune diversité de parties...», Traité des passions, art. 47, 1649) et de la
distinction substantielle de l’âme indivisible et de la matière étendue. Si le Traité de
Le Dictionnaire de médecine en question était la refonte, dès 1855, du Dictionnaire de l’homme a pu, mieux encore que le résumé qu’en donnait en 1637, dans sa cinquième
P. H. Nysten (1814), lui-même successeur revu et augmenté du Dictionnaire de partie, le Discours de la méthode, faire fonction d’un manifeste pour une physiologie
médecine de J. Capuron (1806). Les éditeurs tiennent à marquer la différence entre le animale purifiée de toute référence à un principe d’animation, c’est parce que, entre-
matérialisme, dont on accuse les auteurs, et le positivisme dont ils se réclament eux- temps, la découverte par W. Harvey de la circulation du sang et la publication de
mêmes, et à cette fin ils reproduisent les différentes définitions des termes: âme, l’Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus (1628) avaient
esprit, homme, mort, proposées entre 1806 (Capuron) et 1865 (Littré et Robin). apporté un exemple d’explication hydrodynamique d’une fonction de la vie que bien
des médecins, en Italie notamment et en Allemagne, s’étaient efforcés d’imiter, sous
forme de projets de modèles artificiels, pour expliquer d’autres fonctions comme la
En 1806, l’âme est définie: «Principe interne de toutes les opérations des corps contraction musculaire, ou comme l’équilibration du poisson dans l’eau. En fait, les
vivants; plus particulièrement du principe de la vie dans le végétal et dans l’animal. élèves et disciples de Galilée dans l’Accadémia del Cimento, J. A. Borelli (De motu
L’âme est simplement végétative dans les plantes et sensitive dans les bêtes; mais elle animalium, 1680-1681), F. Redi, M. Malpighi, avaient effectivement tenté d’appliquer
est simple et active, raisonnable et immortelle dans l’homme.» en physiologie l’enseignement de Galilée en mécanique et en hydraulique, alors que
Descartes s’était satisfait d’un programme heuristique plus intentionnel qu’opératoire.
En 1855, on trouve une autre définition: «Terme qui, en biologie, exprime, considéré
anatomiquement, l’ensemble des fonctions du cerveau et de la moelle épinière et, S’il est rationnel de chercher l’explication des fonctions d’un organe, tel que l’œil, ou
considéré physiologiquement, l’ensemble des fonctions de la sensibilité encéphalique, d’un appareil tel que le cœur et les vaisseaux, dans la construction, en schéma ou en
c’est-à-dire la perception tant des objets extérieurs que des objets intérieurs; la somme maquette, de ce qu’on a appelé depuis lors des modèles mécaniques, comme les
des besoins, des penchants qui servent à la conservation de l’individu et de l’espèce, et
aux rapports avec les autres êtres; les aptitudes qui constituent l’imagination, le iatromécaniciens (ou iatromathématiciens) des XVIIe et XVIIIe siècles l’ont tenté
langage, l’expression; les facultés qui forment l’entendement; la volonté, et enfin le pour la contraction musculaire, pour la digestion, pour la sécrétion glandulaire, par
pouvoir de mettre en jeu le système musculaire et d’agir par là sur le monde contre, à l’épreuve des faits, il se révèle impossible d’expliquer par les seules lois de
extérieur.» En 1863, cette définition était l’objet d’une violente critique de la part de la mécanique galiléenne ou cartésienne la formation générative d’organes ou
E. Chauffard, confondant dans la même réprobation d’une part Littré et Robin, d’autre d’appareils dont la coordination fonctionnelle est précisément ce qu’on entend par la
part Ludwig Büchner (Kraft und Stoff, 1855), grand prêtre, à l’époque, du vie du vivant. En somme, le mécanisme, c’est la théorie du fonctionnement des
matérialisme en Allemagne. Chauffard célébrait «l’indissoluble alliance de la machines construites, vivantes ou non, mais non de la construction des machines.
médecine et de la philosophie», et s’enflammait à fonder «la notion de l’être réel et
vivant» sur «la raison humaine se sentant cause et force» (De la philosophie dite Dans la pratique, le mécanisme s’est révélé inopérant en embryologie. L’usage du
positive dans ses rapports avec la médecine). Deux ans après, Claude Bernard microscope, qui s’est répandu dans la seconde moitié du XVIIe siècle, a permis
écrivait: «Pour l’expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni spiritualisme ni l’observation des germes de vivants, ou de vivants aux premiers stades de leur
matérialisme [...]. Le physiologiste et le médecin ne doivent pas s’imaginer qu’ils ont développement. Mais l’observation, par J. Swammerdam, de métamorphoses
à rechercher la cause de la vie ou l’essence des maladies» (Introduction à l’étude de d’insectes ou la découverte, par A. van Leeuwenhoek, du spermatozoïde ont été
la médecine expérimentale, II, I). d’abord présentées comme confirmations d’une conception spéculative de la
génération, végétale ou animale, selon laquelle la graine, ou l’œuf, ou bien
4. La vie comme mécanisme l’animalcule spermatique contiennent, préformé en une miniature qu’éclaire le
grossissement optique, un être que son évolution portera à ses dimensions d’adulte.
À la fin du Traité de l’homme (1633, mais publié seulement en 1662-1664), Descartes L’observation microscopique qui a le plus fait pour valider cette théorie est
écrit: «Je désire que vous considériez que ces fonctions suivent toutes naturellement, incontestablement celle de Malpighi, relative à la figure initiale d’un jaune d’œuf de
en cette Machine, de la seule disposition de ses organes, ne plus ne moins que font les poulet, supposé à tort non couvé (De formatione pulli in ovo, 1669). On peut penser
mouvements d’une horloge ou autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses que le mécanisme professé par Malpighi a structuré inconsciemment sa vision des
phénomènes. indispensables à l’exercice de ses pouvoirs. C’est pourquoi, jusqu’au XVIIe siècle, le
corps organisé exemplaire c’est le corps animal. On s’interroge sur l’organisation du
Qu’on le voulût ou non, derrière toute machine se profilait un machiniste, c’est-à-dire, végétal, encore que selon Aristote les parties de la plante soient aussi des organes,
en langage d’époque, un constructeur. Les machines vivantes postulaient leur quoique extrêmement simples. L’examen microscopique de préparations végétales a
machiniste et ce postulat conduisait à un Summus Opifex, à Dieu. Il était alors logique permis la généralisation du concept d’organisation, inspirant même des analogies
de supposer que la fabrication des machines vivantes avait été une opération initiale fantaisistes entre les structures et les fonctions végétales et animales. R. Hooke
unique, et qu’en conséquence tous les germes de tous les vivants préformés, passés, (Micrographia, 1667), Malpighi (Anatome plantarum, 1675) et N. Grew (The
présents et futurs, étaient, dès leur création, emboîtés les uns dans les autres. Dans ces Anatomy of Plants, 1682) ont découvert la structure de l’écorce, du bois, de la moelle,
conditions, la succession des vivants n’est une histoire qu’en apparence, puisqu’une ont distingué les tubes, les vaisseaux et les fibres, ont comparé racines, tiges, feuilles,
naissance n’est, en réalité, rien d’autre qu’un déballage. Lorsque des observations, fruits sous le rapport de leurs membranes ou tissus.
moins prévenues ou plus ingénieuses, ont réactivé en la réformant une vieille
interprétation de la croissance embryonnaire par le phénomène de l’épigenèse, c’est-à- L’organon grec désigne toutefois aussi bien l’instrument du musicien que l’outil de
dire de l’apparition successive de formations anatomiques non dérivables l’artisan. L’assimilation du corps organique humain à un orgue recouvre, au
géométriquement de formations antécédentes (C. F. Wolf, Theoria generationis,
1759; De formatione intestinorum, 1768-1769), l’embryologie moderne s’est instituée XVIIe siècle, plus qu’une métaphore – mais non la même – chez Descartes, Pascal,
comme une science capable d’encourager la physiologie à se libérer de la fascination Bossuet (Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même), Leibniz. La polyvalence,
du mécanisme. biologique et musicale, des termes (organisation, organique, organiser) se retrouve
jusqu’au XIXe siècle dans le Dictionnaire de Littré. Pour Descartes, l’orgue organique
fonctionne sans organiste. Mais pour Leibniz l’unité structurale et fonctionnelle de
La multiplication des observations des microscopistes, naturalistes, médecins, ou
l’orgue suppose l’organiste. Sans organisateur, c’est-à-dire sans âme, pas d’organisé
curieux de la nature, a contribué cependant au discrédit du mécanisme par un effet
ou d’organique. «On ne viendra jamais à quelque chose dont on puisse dire: voilà
différent quoique parallèle. La structure intime et cachée des parties du végétal ou de
réellement un être, que lorsqu’on trouve des machines animées dont l’âme ou forme
l’animal est peu à peu apparue comme prodigieusement compliquée par rapport à leur
substantielle fait l’unité substantielle indépendante de l’union extérieure de
structure macroscopique, accessible à la vue par les techniques de dissection. La
l’attouchement» (Lettre à Arnauld, 28 nov. 1886). Moins célèbre, mais plus
découverte des animalcules, depuis lors nommés protistes, a ouvert l’empire des
pédagogique, le médecin Daniel Duncan écrit: «L’Âme est cet habile organiste qui
vivants jusqu’à des profondeurs inimaginables. Alors que la mécanique du
forme lui-même ses organes avant de les faire jouer [...]. C’est un jeu remarquable
XVIIe siècle était une théorie des déplacements et des chocs, c’est-à-dire une science que, dans les orgues inanimées, l’organiste est différent de l’air qu’il y pousse; au lieu
des données de la vue et du toucher, l’anatomie microscopique débouchait sur des que dans les orgues animées l’organiste et l’air qui les fait jouer sont une seule et
objets au-delà du manifeste et du tangible, et pouvait s’autoriser de cet au-delà même chose, je veux dire l’âme qui est extrêmement semblable à l’air ou au souffle»
structurel pour concevoir un au-delà de ce premier au-delà, et ainsi de suite. Le (Histoire de l’animal, ou la Connaissance du corps animé par la mécanique et par la
microscope ouvrait à l’imagination d’un infini de complications structurelles le chimie, 1686).
pouvoir de rivaliser avec un nouveau calcul, étranger à l’algèbre géométrique de
Descartes, le calcul de l’infini. Dans cette double raison de répudier le mécanisme,
Pascal et Leibniz se sont rencontrés sans le savoir. Mais le second, à la différence du L’histoire du concept d’organisme, au XVIIIe siècle, se résume dans la recherche, par
premier, a su fonder sur ses critiques une conception des êtres vivants appelée à les naturalistes, les médecins et les philosophes, de substituts ou d’équivalents
orienter décisivement la biologie encore à venir vers la représentation de la vie comme sémantiques de l’âme, pour rendre compte du fait, de mieux en mieux établi, de
organisation et organisme. «Ainsi chaque corps organique d’un vivant est une espèce l’unité fonctionnelle d’un système de parties intégrantes. Dans un tel système les
de machine divine, ou d’un automate naturel, qui surpasse infiniment tous les parties soutiennent entre elles de tels rapports de réciprocité, directe ou médiatisée,
automates artificiels. Parce qu’une machine faite par l’art de l’homme n’est pas assez bien figurés par ce qu’on nomme aujourd’hui un graphe, que, pris à la rigueur,
machine dans chacune de ses parties [...]. Mais les machines de la nature, c’est-à-dire le terme de partie ne convient plus pour désigner les organes dont l’organisme peut
les corps vivants, sont encore machines dans leurs moindres parties jusqu’à l’infini. être dit la totalité mais non l’addition.
C’est ce qui fait la différence entre la nature et l’art, c’est-à-dire entre l’art divin et le
nôtre» (Monadologie, 1714, 64). La lecture de Leibniz a inspiré Charles Bonnet, que les observations d’Abraham
Trembley sur la reproduction des polypes par bouturage et ses propres observations
5. La vie comme organisation sur la parthénogenèse des pucerons ont confirmé dans son hostilité au mécanisme. «Je
ne rends pas encore la difficulté assez saillante: elle ne consiste pas seulement à faire
C’est, encore une fois, à Aristote qu’il faut faire remonter le terme de corps organisé. former mécaniquement tel ou tel organe, composé lui-même de tant de pièces
Un tel corps est un corps disposé pour fournir à l’âme les instruments ou les organes différentes; elle consiste principalement à rendre raison, par les seules lois de la
mécanique, de cette foule de rapports variés qui lient si étroitement toutes les parties théorie de l’organisme social ce concept de consensus, et c’est dans l’exposé de la
organiques, et en vertu desquelles elles conspirent toutes à un même but général; je statique sociale qu’il le reprend pour le retravailler afin de le généraliser. Consensus
veux dire à former cette unité qu’on nomme un animal, ce tout organisé qui vit, croît, devient alors synonyme de solidarité dans les systèmes organiques, et Comte esquisse
sent, se meut, se conserve, se reproduit» («Tableau des considérations sur les corps une série des degrés du consensus organique, dont les effets sont d’autant plus stricts
organisés», in La Palingénésie philosophique, 1769). qu’on s’élève du végétal à l’animal et à l’homme (Cours, IV, leç. XLVIII). À partir du
moment où consensus est identifié avec solidarité, on ne sait plus, de l’organisme ou
de la société, lequel est le modèle, ou du moins la métaphore, de l’autre.
En Allemagne, à la fin du XVIIIe siècle, le texte qui a le plus fait pour inscrire
l’organisme en tête des concepts de la biologie de la période romantique est la
Critique du jugement (1790) et Kant. À l’article 65, Kant, sans utiliser les mots de vie On se tromperait en attribuant à la seule laxité du langage philosophique
ou de vivant, analyse le concept d’être organisé. Un tel être est machine en un sens, l’indétermination du sens de la relation entre organisme et société. Il faut apercevoir, à
mais ne l’est pas en ceci qu’il suppose une énergie formatrice, organisatrice de l’arrière-plan, la persistance de l’imagerie technologique, toujours vivace depuis les
matières qui ne la possèdent pas, énergie différente de la simple puissance motrice. Le traités aristotéliciens. Au début du XIXe siècle, un concept importé de l’économie
corps organique n’est pas seulement organisé, il est auto-organisateur. «Dans un tel politique, celui de division du travail, vient enrichir l’acception du concept
produit de la nature, chaque partie, comme elle n’existe qu’en vertu de toutes les d’organisme. Le premier exposé de cette transcription métaphorique est dû au
autres, est conçue aussi comme existant pour les autres et pour l’ensemble, c’est-à- physiologiste comparatiste Henri Milne-Edwards, dans l’article «organisation» du
dire comme instrument (organe); et cela n’est pas assez [...], mais elle doit être Dictionnaire classique des sciences naturelles (1827). L’organisme étant conçu
considérée comme organe engendrant les autres (et cela réciproquement), or aucun comme une sorte d’atelier ou de manufacture, il devient logique de mesurer le
instrument de l’art ne peut être tel, mais seulement ceux de la nature.» À la même perfectionnement des êtres vivants par la différenciation structurelle et la
époque, le médecin C. F. Kielmeyer, que Cuvier, étudiant, avait rencontré comme spécialisation fonctionnelle croissantes de leurs parties, donc par leur complication
condisciple à l’Académie caroline de Stuttgart, a exposé dans une conférence célèbre respective. Mais cette complication requiert, en compensation, une assurance d’unité
(Rapport des forces organiques dans la série des différentes organisations, 1793) les et d’individuation. L’introduction de la théorie cellulaire en biologie, végétale d’abord
idées directrices d’un enseignement de la zoologie et de la botanique qui a exercé une (vers 1825), animale ensuite (vers 1840), devait nécessairement orienter l’attention
grande influence. L’organisme est défini comme système d’organes en relation de vers les problèmes d’intégration d’individualités élémentaires et de vies particulières
réciprocité circulaire; ces organes sont déterminés par leurs actions, en sorte que dans l’individualité totalisante d’un organisme et dans sa vie générale.
l’organisme est un système de forces plutôt qu’un système d’organes. Kielmeyer
semble recopier Kant lorsqu’il dit: «Chacun des organes, dans les modifications qu’il Ces problèmes de physiologie générale sont ceux précisément que Claude Bernard a
subit à chaque instant, est à tel point fonction de celles que subissent ses voisins qu’il progressivement privilégiés, au cours de sa carrière de chercheur et de professeur. On
semble être cause et effet des causes.» On conçoit alors le prestige des images du en trouvera la preuve dans la neuvième des Leçons sur les phénomènes de la vie
cercle et de la sphère sur les naturalistes romantiques. Le cercle figure la réciprocité communs aux animaux et aux végétaux. L’organisme est une société de cellules ou
des moyens et des fins au niveau des organes. La sphère figure la totalité, individuelle d’organismes élémentaires à la fois autonomes et subordonnés. La spécialisation des
ou universelle, des formes et des forces organiques. composants est fonction de la complexité de l’ensemble. L’effet de cette spécialisation
coordonnée, c’est la création, au niveau des éléments, d’un milieu interstitiel liquide
En France, au début du XIXe siècle, en dehors de la biologie de Cuvier, mais non sans que Claude Bernard a nommé «milieu intérieur», et qui est la somme des conditions
rapport à elle, c’est la philosophie biologique d’Auguste Comte qui a exposé de façon physiques et chimiques de toute vie cellulaire. «On pourrait exprimer cette condition
systématique les éléments d’une théorie de l’organisation vivante (Cours de du perfectionnement organique, en disant qu’il consiste dans une différenciation de
philosophie positive, III, 1838; leç. XL-XLIV). Considérant que «l’idée de vie est plus en plus marquée du travail préparatoire à la constitution du milieu intérieur.» On
réellement inséparable de celle d’organisation», Comte définit l’organisme par le sait assez que Claude Bernard a, l’un des premiers, mis en évidence la constance de ce
consensus de fonctions «en association régulière et permanente avec l’ensemble des milieu intérieur, que sous le nom de sécrétion interne il a découvert un mécanisme de
autres». Consensus est la traduction latine du grec sumpatheia. La sympathie, par régulation et de contrôle de cette constance, depuis lors désigné par le terme
laquelle les états et les actions des parties se déterminent les uns les autres par d’homéostasie. C’est en quoi consiste l’apport original et capital de la physiologie
communication sensitive, est une notion que Comte emprunte, avec celle de synergie, bernardienne à la conception moderne de l’organisation vivante. Car l’existence d’un
à Barthez, lequel écrit: «La conservation de la vie est attachée aux sympathies des milieu intérieur, de constance obtenue par compensation des écarts ou perturbations,
organes, ainsi qu’à l’organisme de leurs fonctions [...]. Je désigne par ce mot de constitue pour les organismes régulés une assurance d’indépendance relative, face aux
synergie un concours d’actions simultanées ou successives des forces de divers variations survenant dans les conditions externes de leur existence. Claude Bernard
organes, concours tel que ces actions constituent, par leur ordre d’harmonie ou de affectionnait le terme d’élasticité pour rendre l’idée qu’il se faisait de la vie organique.
succession, la forme propre d’une fonction de la santé ou d’un genre de maladie» Et peut-être oubliait-il que la machine paradigme de son époque, la machine à vapeur,
(Nouveaux Éléments de la science de l’homme, IX). Comte, on le sait, importe dans la était pourvue d’un régulateur, lorsqu’il écrivait: «On traite l’organisme comme une
machine et on a raison, mais on le considère comme une machine mécanique fixe, En fait, la distance est grande et la différence irréductible entre les théories actuelles
immuable, renfermée dans les bornes d’une précision mathématique, et on a grand de l’organisation par information et les idées que se faisaient, d’une part, Claude
tort. L’organisme est une machine organique, c’est-à-dire douée d’un mécanisme Bernard du développement de l’organisme individuel sous l’empire d’une «idée
flexible, élastique, à cause des procédés spéciaux organiques qui sont là mis en usage, directrice» et, d’autre part, Bergson de l’évolution des espèces dans le sillage de
sans déroger cependant aux lois générales de la mécanique, de la physique et de la l’«élan vital». Claude Bernard ne fournissait aucune explication de l’évolution des
chimie» (Pensées. Notes détachées, publiées en 1937). espèces, Bergson ne fournissait aucune explication de la stabilité, de la fiabilité des
structures vivantes. Le recoupement des leçons de la biologie moléculaire et de la
6. La vie comme information génétique a déterminé la formation d’une théorie unitaire de la constitution chimique,
du fonctionnement régulé, de l’hérédité et des variations spécifiques triées par la
Si l’on entend par cybernétique une théorie générale des opérations contrôlées, sélection naturelle, à laquelle la théorie de l’information a entrepris de conférer une
exécutées par des machines montées de façon telle que leurs effets ou leurs produits rigueur comparable à celle des théories physiques.
soient conformes à des normes fixées ou ajustés à des situations instables, on
conviendra qu’il était normal que les régulations organiques, et avant tout celles
Mais une question reste, à l’intérieur même de la théorie, et dont le statut même de
qu’assure le système nerveux, deviennent un jour le modèle de ces machines dont
question ne paraît pas en voie d’être dépassé: c’est celle de l’origine de l’information
beaucoup ont été données pour modèles de ces régulations. Entre les machines à
biologique. A. Lwoff enseigne que l’ordre biologique ne peut naître que de l’ordre
servomécanismes ou à homéostats et les organismes, les relations d’analogie sont à
biologique, formulation contemporaine des aphorismes omne vivum ex vivo, omnis
double sens. Au concept d’action réciproque des parties les unes sur les autres s’est
cellula e cellula. Comment se représenter alors l’auto-organisation initiale, s’il est vrai
ajouté le concept de rétroaction (feed-back) ou de boucle de régulation. C’est pourquoi
que la transmission d’information suppose une source d’information? Un philosophe,
l’organisation cybernétique des machines artificielles et des machines naturelles
Raymond Ruyer, pose la question: «Le hasard ne peut rendre raison de l’anti-hasard.
s’énonce en termes de théorie des communications, c’est-à-dire d’information. Dans
La communication mécanique d’information par machine ne peut rendre raison de
un système de liaisons où la grandeur d’un effet est contrôlée par un détecteur d’écarts
l’information elle-même, puisque la machine ne peut que la dégrader, ou, au mieux, la
à partir du taux ou de l’optimum fixés, et où la détection détermine par action
conserver.» Cette question, les biologistes ne la trouvent pas insignifiante. Les
rétrograde une modification de la quantité de la cause, l’agent du contrôle et de la
théories contemporaines de l’origine de la vie sur la Terre cherchent dans une
commande intervient comme porteur d’une instruction communiquée par le détecteur
évolution chimique initiale la condition de l’évolution biologique. Dans le cadre strict
à l’effecteur. Cette instruction opère par sa forme de signal plutôt que par sa force
de la théorie de l’information, le biophysicien Henri Atlan, a proposé une réponse
d’impact. L’information est un message d’ordre à tous les sens du terme: structure
ingénieuse et difficile qu’il nomme «le principe d’ordre à partir de bruit» selon lequel
cohérente à fonction de clef, commandement sans équivoque.
les systèmes auto-organisateurs utilisent, pour évoluer, le «bruit», c’est-à-dire les
perturbations aléatoires du milieu. Le sens de l’organisation serait-il dans l’utilisation
Un organisme est alors compris comme système biologique, système dynamique du contresens? Mais pourquoi toujours deux sens inverses?
ouvert qui défend son équilibre, en maintenant des constantes envers et contre les
perturbations qui l’affectent, en ajustant, soit à un niveau d’entretien, soit à une 7. La vie et la mort
performance à réaliser, les relations qu’il soutient avec le milieu d’où il tire son
énergie. Paradoxalement, ce qui caractérise le vivant est le phénomène d’usure progressive et
de cessation définitive de ces fonctions, plus que leur existence même. C’est leur mort
Les travaux de C. E. Shannon (1948) sur la théorie des communications et de qui qualifie les individus vivants au sein du monde, c’est son inéluctabilité qui rend
l’information, sur les rapports entre la théorie de l’information et la thermodynamique, sensible l’apparente exception qu’ils instituent relativement aux contraintes
ont paru apporter à la philosophie biologique les éléments d’une réponse positive à la thermodynamiques. En sorte que la recherche des signes de la mort est, au fond, la
question millénaire de la nature et de la fonction de la vie. Le second principe de la recherche inversée d’un signe irrécusable de la vie.
thermodynamique, qui explique l’irréversibilité des transformations dans un système
isolé, par dégradation de l’énergie ou par croissance de l’entropie, concerne des objets La théorie de A. Weismann (1885) sur la continuité du plasma germinatif opposée à la
indifférents à la qualité de leurs états, inertes, morts. L’organisme, qui se nourrit, mortalité de son support somatique, les techniques de culture de tissus embryonnaires
s’accroît, régénère ses mutilations, réagit aux agressions, guérit spontanément de (Alexis Carrel, 1912) ou de culture pure de bactéries ont introduit, en biologie
certaines maladies, n’est-il pas en lutte contre le destin de désorganisation universelle générale, la notion d’immortalité potentielle du vivant unicellulaire, mortel seulement
proclamé par le principe de Carnot? L’organisation est-elle ordre au sein du désordre? par accident, et ont accrédité l’idée que le vieillissement et la mort naturelle, au terme
maintien d’une quantité d’information proportionnelle à la complexité de la structure? d’une durée spécifique de vie, sont liés à la complexité des organismes hautement
Dans son langage algorithmique propre, la théorie de l’information n’en dirait-elle pas intégrés. Dans de tels organismes, chaque constituant élémentaire est soumis à une
plus sur le compte du vivant que Bergson dans L’Évolution créatrice (1907, III)? limitation de ses potentialités, du seul fait de l’exercice, par les autres constituants, de
leurs fonctions respectives. Mourir est le privilège, ou la rançon, en tout cas le destin
des machines naturelles les mieux régulées, les plus homéostatiques.

Considérée du point de vue de l’évolution des espèces, la mort est la fin du sursis que
la pression de la sélection accorde à des mutants momentanément plus aptes à se
situer dans un certain contexte écologique. La mort dégage des voies, libère des
espaces, ouvre fallacieusement l’avenir à des formes imprévues de vie pour qui la
dernière heure sonnera aussi.

Considérée du point de vue de l’individu, la mort est une échéance inscrite dans son
patrimoine génétique, comme si son anéantissement et son retour à l’inertie, passé un
délai certain, lui étaient imposés comme son ultime devoir.

On peut alors se demander pourquoi une théorie comme celle que Freud a esquissée
sous l’appellation de « pulsion de mort» (Au-delà du principe de plaisir, 1920) a
rencontré tant de résistances. Cette idée était liée chez Freud à une conception
énergétique de la vie et du psychisme. Or, s’il est vrai que le vivant est un système en
déséquilibre incessamment compensé par emprunts à l’extérieur, s’il est vrai que la
vie est en tension avec le milieu inerte, qu’y a-t-il d’étrange ou de contradictoire dans
l’hypothèse d’un instinct de réduction des tensions à zéro, d’une tendance à la mort?
«Si nous admettons que l’être vivant n’est apparu qu’après les objets inanimés dont il
est issu, nous devons en conclure que l’instinct de mort se conforme à la formule
donnée plus haut et suivant laquelle tout instinct tend à restaurer un état antérieur.»
Peut-être la théorie freudienne fera-t-elle l’objet d’un nouvel examen, en rapport avec
les conclusions des travaux d’Atlan: «Le seul projet reconnaissable en vérité dans les
organismes vivants est la mort. Mais, du fait de la complexité initiale de ces
organismes, des perturbations capables de les écarter de l’état d’équilibre ont comme
conséquence l’apparition d’une complexité encore plus grande dans le processus lui-
même de retour à l’équilibre» («Mort ou vif?», in L’Organisation biologique et la
théorie de l’information, 1972).

Resterait, en dernier lieu, à comprendre la raison et le sens du désir réactionnel


d’immortalité, du rêve de survie – «thème de fabulation utile», dit Bergson – propre à
l’homme de certaines cultures. Un arbre mort, un oiseau mort, une charogne: autant de
vies individuelles abolies sans conscience de leur destin de mort. La valeur de la vie,
la vie comme valeur ne s’enracinent-elles pas dans la connaissance de son essentielle
précarité? «La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils
émeuvent par leur condition de fantômes; chaque acte qu’ils accomplissent peut être
le dernier; aucun visage qui ne soit à l’instant de se dissiper comme un visage de
songe. Tout chez les mortels a la valeur de l’irrécupérable et de l’aléatoire» (J.
L. Borges, L’Aleph, 1962).

___________________________________
© 2001 Encyclopædia Universalis France S.A. Tous droits de propriété intellectuelle
et industrielle réservés.