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Revue Philosophique de Louvain

L'induction
Franz Grégoire

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Grégoire Franz. L'induction. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 62, n°73, 1964. pp. 108-151;

doi : https://doi.org/10.3406/phlou.1964.5246

https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1964_num_62_73_5246

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L'induction

Avant-propos

1 . Le terme « induction » désigne parfois le procédé par lequel


on établit la définition d'une classe d'objets d'expérience. Il désigne
parfois aussi la déduction régressive, sous toutes ses formes, le
raisonnement qui remonte d'un conditionné à sa condition
nécessaire. Mais le plus souvent le mot « induction » vise le raisonnement
par lequel à partir d'une ou de plusieurs propositions singulières on
établit une proposition universelle. Ce raisonnement, à son tour,
peut prendre deux formes. Dans la première, l'induction dite «
complète », qui part de plusieurs faits singuliers, la proposition
universelle faisant office de conclusion ne dépasse pas en extension
l'ensemble des faits singuliers qui a donné lieu à une des prémisses.
Dans la seconde, l'induction dite « amplifiante », qui part soit de
plusieurs faits singuliers, soit parfois d'un seul, la proposition
universelle constituant la conclusion dépasse en extension et de façon
illimitée, indéfiniment susceptible d'accroissement, le ou les cas
individuels qui fournissent la matière d'une des prémisses. C'est
cette dernière induction, également appelée « raisonnement
expérimental », qui sert à établir les « lois expérimentales » ou « lois
naturelles ».

2. Nous ne comptons étudier dans le détail que l'induction


amplifiante. Mais il est utile, à cette fin, de faire au départ quelques
observations concernant l'induction complète en vue de préciser la
différence entre ces deux formes d'induction.
Et tout d'abord, nous venons de parler de l'induction complète
comme d'un raisonnement. Telle est bien sa nature, en effet. Et de
ce raisonnement, le principe (la majeure) peut se formuler comme
suit : lorsque toutes les unités d'une même sorte et appartenant à
tel ensemble limité portent un certain caractère et que, d'autre part,
L'induction 109

il n'y a pas en fait hors de l'ensemble en question d'unités de la


même sorte, on peut énoncer sans restriction que toutes les unités
de cette sorte présentent en fait le caractère mentionné (1). Cette
conclusion n'entraîne évidemment pas que toutes les unités du même
genre sont marquées « en droit », nécessairement, du caractère en
question, cas auquel la série indéfinie des cas individuels, peut-être
possibles, du même genre serait tout entière nantie de ce caractère,
ce qui nous ferait passer à l'induction amplifiante. Dans ces
conditions l'universalité de la conclusion des deux formes d'induction
réside en ce que cette conclusion vise tous les cas d'un ensemble,
mais il y a entre les deux cette différence essentielle que, d'un côté,
il s'agit d'un ensemble fermé, présentement inextensible, et de
l'autre, d'un ensemble ouvert, d'un ensemble pour lequel on
envisage expressément l'éventualité d'une extension indéfinie.
Il faut également noter que, d'une certaine façon, l'induction
amplifiante est, elle aussi, complète puisqu'elle s'étend à tous les
cas éventuels d'un même type. Si on dit a complète » seulement
l'autre forme d'induction, c'est en songeant, non point à la
conclusion, mais aux prémisses. Dans l'induction complète, les prémisses
indiquent un relevé de tous les cas d'un même type, tandis que
dans l'induction amplifiante on ne trouve dans les prémisses que le
relevé des cas (voire d'un seul cas) constatés parmi le nombre
indéfini d 'autres cas éventuels.

3. Dans les premières démarches de l'observation de la nature,


l'induction amplifiante requiert l'examen de plusieurs cas d'un même
processus. Dans un stade avancé de la science il arrive souvent que,
en principe, elle puisse se fonder sur l'examen d'un seul cas. Nous
nous occuperons d'abord assez longuement de l'induction à cas

O Citons un exemple connu. Les apôtres Pierre, Jacques, Jean, etc., étaient
présents au Cénacle ; or ces douze personnages étaient les seuls à être des apôtres ;
par conséquent l'on peut dire que tous les apôtres étaient présents au Cénacle. Et
voici un autre exemple: les montagnes de l'Antarctique que nous connaissons ne
dépassent pas telle hauteur ; or nous connaissons à présent toutes les montagnes de
l'Antarctique avec précision; nous pouvons donc énoncer qu'aucune montagne de
l'Antarctique ne dépasse cette hauteur. Tout ce qu'on appelle, et dans toutes les
sciences, des relevés absolument complets (c'est-à-dire complets non seulement
par rapport & un certain ensemble partiel d'unités mais par rapport à la totalité
des unités) donne lieu à un raisonnement du même genre (sans préjudice d'autres
sortes de raisonnement).
1 10 Franz Grégoire

répétés et nous nous expliquerons ensuite sur l'induction à cas


unique <2).

L'induction à cas répétés

1°) La constatation à expliquer.


L'observateur constate dans l'univers, y compris le domaine de
la technique humaine, de nombreux cas où deux données se
manifestent toujours à la suite l'une de l'autre et dans le même ordre, soit
dans les mêmes circonstances, soit, par surcroît, dans des
circonstances variées, et même très variées. On voit ainsi l'apparition de
la première donnée toujours suivie de l'apparition de la seconde,
la disparition de la première, de la disparition de la seconde, et
parfois aussi la variation de la première, d'une variation parallèle de la
seconde.
Nous appellerons « donnée », — comme nous venons de le faire
à l'instant, — cela même qui apparaît, disparaît et varie. C'est, si
l'on veut, la matière ou le contenu de l'apparition, de la disparition
et de la variation. Et nous dirons « fait » ou « événement » pour
désigner l'apparition, la disparition et la variation d'une donnée (8).
D'autre part, nous nommerons « antécédent » celui de deux faits
qui est suivi, ne fût-ce qu'une seule fois, de l'autre fait, lequel sera
le « conséquent » du premier. Partant, lorsque deux événements
se sont succédé sans exception dans tous les cas observés, nous
parlerons de « succession constante », d'à antécédent constant » et
de « conséquent constant », — constant, c'est-à-dire en nombre
toujours croissant, sans exception, dans les mêmes circonstances et,
parfois, en outre, dans des circonstances variées.
On a constaté également des cas de simultanéité constante
entre deux faits, de simultanéité en tout cas à l'échelle de
l'observation humaine. Aucune des deux données en cause n'apparaît, ne

<S) Comme l'a bien fait voir J. NlCOD {Le problème logique de l'induction,
Paris, 1924), il n'est pas possible de s'occuper exclusivement de l'induction à cas
unique sans tomber dans des sophismes.
<a> Les données et les faits ont en commun d'être des objets d'expérience.
L'expérience elle-même peut être définie comme l'aperception immédiate (c'est-
à-dire sans raisonnement) de termes individuel*.
L'induction 1 11

disparaît et ne varie sans qu'il en aille ainsi, en même temps, de


l'autre. Nous dirons de deux faits qu'ils sont « concomitants » dans
le cas où ils se manifestent simultanément. Et, partant, nous
parlerons, éventuellement, de « concomitants constants ».
Nous nous permettons de le souligner : en parlant d'«
antécédent » et de « conséquent », nous songeons simplement à la
succession chronologique. Par lui-même le terme « antécédent » veut
simplement dire antérieur et non nécessairement principe et le terme
a conséquent » signifie simplement postérieur et non nécessairement
(en dépit de l'apparence) conséquence. C'est par raison de
commodité, — ainsi que l'on pourra s'en rendre compte par la suite, —
que l'on dit « l'antécédent » plutôt que « le fait antérieur » et « le
conséquent » plutôt que « le fait postérieur ». De façon analogue,
en mentionnant des successions « constantes » et des concomitances
« constantes » nous visons, comme nous l'avons dit en termes
équivalents, une simple constance de fait, un simple rassemblement de
coïncidences singulières, sans aucune idée de constance « de droit »,
de règle, de nécessité, dans la constance.
Nous laisserons provisoirement hors de notre perspective le cas
où une succession constante entre deux données est due à ce que
la seconde donnée est une décision libre de la volonté humaine
choisissant constamment la même branche d'une alternative.

2°) Le type d'explication à retenir. Le principe éloigné et les


principes prochains de l'induction.
L'esprit se demande naturellement comment s'expliquent les
cas de constance et les cas de non-constance dans la coïncidence
entre faits. Et il entretient l'espoir qu'une telle explication servirait à
asseoir la confiance spontanée que nous avons dans les constances
et les non-constances de l'avenir.
Nous prendrons comme point de départ de nos réflexions une
alternative inévitable. Ou bien les constances et les non-constances
sont contingentes, elles pourraient ne pas être, elles ne découlent
pas inéluctablement de la nature des faits en jeu et des circonstances
où ils se présentent. Ou bien les constances et les non-constances
sont nécessaires, elles dérivent immanquablement de ce que sont les
faits en cause et les circonstances où ils se présentent. Nous
songerons durant un certain temps plutôt aux constances. Ce que nous
en dirons pourra aisément s'appliquer aux non-constances.
112 Franz Grégoire

Plaçons-nous tout d'abord dans l'hypothèse de la contingence


des constances. Etant donné que tout ce qui existe et est contingent
dérive d'une cause qui lève cette contingence (proposition
immédiatement évidente) et, en dernière analyse, d'une cause dont
l'existence est nécessaire (proposition démontrable à partir de la
précédente par un raisonnement classique), il nous faut considérer
comment agit cette cause première. Ou bien son action sur les
constances est nécessitée par la nature de cette cause ou bien elle
consiste dans un choix libre et efficace effectué par elle. Dans le
premier cas, la constance dans la coïncidence entre faits serait
nécessaire, ce qui est contraire à l'hypohèse. C'est donc que la cause
première fixe par décret libre les relations entre les faits, par un
décret qui eût pu être différent concernant les relations entre lea
mêmes faits. Cette conception est susceptible de plusieurs formes
qui constituent autant d'espèces et de degrés d'« occasionalisme ».
Elles souffrent de défauts que nous supposerons mis en lumière par
la métaphysique générale. Reste donc à opter pour l'hypothèse
du caractère nécessaire des constances. Cette hypothèse demande à
être précisée.
A cette fin, il faut faire appel à un principe immédiatement
évident et selon lequel tout ce qui commence a une cause et (en tout
cas en dernière analyse) une cause antérieure à son effet, quelle
qu'elle puisse être (c'est-à-dire qu'elle soit de l'ordre des faits ou,
au contraire, d'un ordre transcendant aux faits). Cet énoncé est
une des propositions qui peuvent porter le titre de « principe de
causalité philosophique » (on y dit « en tout cas en dernière analyse »
pour éviter de devoir prendre position sur la question de savoir si
le début de l'existence d'un effet peut parfois coïncider exactement
avec le début de l'existence de sa cause) <4>.

<4) Du principe en question, qui semble bien immédiatement évident, on peut


également founir une démonstration. Indiquons-en le schéma.
Ce qui commence est soit nécessaire (ne peut pas ne pas exister en quelque
circonstance que ce soit) soit contingent (peut ne pas exister, en tout cas lorsque
font défaut certaines circonstances).
Si ce qui commence est nécessaire, il ne peut être nécessaire par soi seul. Car
ce qui est nécessaire par soi seul est éternel. Donc, si ce qui commence est
nécessaire, ce ne peut être que comme moment nécessaire d'un déroulement lui-même
nécessaire. En ce cas, ce qui commence a, d'une manière ou d'une autre, une
cause dans le moment antérieur de ce déroulement.
Si. au contraire, ce qui commence est contingent, il dérive d'une cause (prin-
L'induction 113

Le principe en question, grâce à l'élimination de toutes les


formes d'occasionalisme opérée plus haut, conduit à un autre
principe énonçant que tout événement se passant dans l'univers (c'est-
à-dire dans l'ensemble des êtres finis) dérive d'un autre événement
de l'univers comme de sa cause (en tout cas dans Tordre des causes
secondes) et, — sauf si l'événement dérivé est une décision libre,
— comme d'une cause, par nature, nécessitante. C'est à l'énoncé
qu'on vient de lire que nous donnons l'appellation de « principe de
causalité scientifique ». Il nous faut à présent faire à son propos
plusieurs observations.

I. Et tout d'abord nous parlons d'événements qui sont, et par


nature, cause nécessitante à l'égard d'autres événements. Il s'agit là
d'une nécessité analogue, mais seulement analogue, à celle des
relations mathématiques. La différence est d'abord que de la nécessité
des relations mathématiques l'esprit humain a l'évidence intrinsèque
alors qu'il ne la possède point pour la nécessité des relations
simplement expérimentales. La nécessité de ces relations, n'étant l'objet
d'aucun axiome immédiatement évident ni d'aucune déduction
partant uniquement de tels axiomes, est une nécessité dont les raisons
échappent, une nécessité non comprise, mais simplement admise (5).

cipe que nous avons rencontré déjà) et, en dernière analyse, d'une cause dont
l'existence est nécessaire par soi seule (en vertu d'une démonstration classique).
Or une cause nécessaire par soi seule est éternelle. Par conséquent, si ce qui
commence est contingent, il dérive, en dernière analyse, d'une cause antérieure.
Au total, que ce qui commence soit nécessaire ou contingent, il dérive de
quelque cause antérieure.
(S) Cette nécessité ne sera comprise, tout au moins dans une certaine mesure,
que lorsqu'une loi expérimentale pourra être établie, en même temps que par
l'Induction, par déduction à partir d'autres lois expérimentales ou à partir d'une
conjonction de prémisses expérimentales et de prémisses mathématiques ou encore
à partir de simples suppositions donnant lieu à des < théories ». Dans la doctrine
de l'induction, la nécessité des lois est déjà, il est vrai, déduite, mais non par
une déduction propre à chaque loi, une déduction aboutissant à chaque loi en
particulier. Ce qui est déduit, c'est l'existence de lois nécessaires en général et.
partant, de constances également en général. La vérité de telle ou telle loi en
particulier requiert, comme nous le verrons, l'examen de certaines constances de
fait, examen qui ne fournit pas la raison à priori propre d'une loi particulière.
Des nécessités inductive» seraient également comprises si elles relevaient, en
plus de l'induction, de ce que M. MERLEAU-PONTY appelle l'c Intuition de
coexistence essentielle » (Phénoménologie de la perception, Paris, 4* éd., 1945.
p. 360) et qu'on peut nommer aussi « intuition de nécessité concrète », soit qu'une
114 Franz Grégoire

Une autre différence entre les nécessités mathématiques et les


nécessités simplement expérimentales consiste en ce que les premières
donnent lieu à une certitude absolue et les autres, comme nous le
verrons, seulement à une certitude pratique (6>.

2. Dans une incise de l'énoncé de notre principe nous avons


équivalemment fait observer que les décisions libres ont une cause,
mais une cause qui n'est pas nécessitante (ni par nature ni,
d'ailleurs, autrement). En effet le motif d'une décision libre peut se
nommer une cause ou, si l'on préfère, un facteur, à l'égard de cette
décision, mais un facteur non nécessitant, non déterminant. C'est la
volonté libre qui se détermine elle-même à l'égard d'un motif.

3. Dans une parenthèse de notre énoncé nous avons écrit : « en


tout cas dans l'ordre des causes secondes ». Pour les philosophes
qui admettent une cause première distincte ou relativement distincte
de l'univers (dans le premier cas, il s'agit du créationisme, dans le
second, du monisme idéaliste) il va de soi qu'un événement de
l'univers qui est cause ne peut être que cause seconde. Mais il y a
intérêt à énoncer le principe d'une manière telle qu'il soit recevable
pour le plus grand nombre possible d'esprits, pour tous ceux qui
admettent le caractère nécessaire par nature des constances et des
non-constances et le caractère nécessitant par nature des causalités
d'événements (nous songeons aux tenants de certaines formes de
positivisme et de matérialisme) (7>. Cela étant, à l'intention de la

telle intuition porte sur l'objet même de l'induction soit que celui-ci puisse se
démontrer par un raisonnement ayant pour prémisses uniquement des propositions
fondées respectivement sut des intuitions de ce genre. (Nous n'avons pas à prendre
ici position sur la question de savoir s'il existe de telles intuitions qui
expliqueraient et justifieraient l'effet d'évidence immédiate que font certaines propositions
universelles ni, à plus forte raison, sur la question de savoir si toute proposition de
ce genre doit, pour être recevable, se fonder sur le genre d'intuition en question.)
(•) Pour ceux qui sont ralliés à ce semi-occasionalistne selon lequel la Cause
première a par un décret libre uni entre elles les diverses « popriétés » des
substances (ou tout au moins certaines d'entre elles) et, par voie de conséquence,
les faits entre eux, un fait cesse d'être nécessitant par nature à l'égard d'un
autre fait, mais il est encore nécessitant par suite précisément du décret de la
Cause première. De telle sorte que, pour les tenants du semi-occasionalisme, notre
énoncé reste valable moyennant la suppression de l'expression « par nature ».
(7> Et quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de la position de ces systèmes
philosophiques concernant le problème du libre-arbitre.
L'induction 115

classe de ceux pour qui les événements ne sont que des causes
secondes, nous avons inséré la parenthèse en question.

4. Pour éviter des malentendus, il est utile de souligner ce que,


en système créationiste, on entendra par causalité rigoureusement
nécessitante d'un fait sur un autre. En système créationiste est
contingente l'existence de faits en général (l'existence d'un monde) ;
est également contingente l'existence du genre de faits tels que les
nôtres (l'existence du genre de faits qui se manifeste dans notre
monde). Mais dès là qu'existe un monde et dès là qu'existe un
monde porteur de faits tels que ceux de notre monde, sont, à notre
avis, nécessaires, en sus des liaisons mathématiques, les
consecutions causales entre faits, et partant l'existence même des faits (à
l'exception des décisions libres) en tant qu'elle est due à de telles
consecutions.

5. Au principe de causalité scientifique énoncé fait


évidemment exception le début du temps cosmique, si le temps cosmique a
eu un début (8).

6. A proprement parler, un événement n'est pas cause simpli-


citer, fût-ce dans l'ordre des causes secondes. La cause est la
substance qui agit par ses accidents, les données, et par les
modifications de ses accidents, lesquelles sont les événements. Mais,
moyennant cette remarque, on peut, par raison de commodité,
traiter les données et aussi les événements comme des causes, sans
autre précision.
En ce qui concerne les données et les événements eux-mêmes,
à proprement parler, ce qui est cause (ce par quoi la substance est
cause) ce sont les données ainsi que l'aspect positif des nouvelles
phases de la variation d'une donnée (phases que l'on peut
considérer chacune, dans son aspect positif, comme une nouvelle
donnée, même si elles sont en continuité les unes avec les autres).
L'apparition, comme telle, d'une donnée n'est pas cause ; ce qui

<•' Le système de la liaison nécessaire par nature entre faits laisse place a une
et même à plusieurs façons de concevoir les miracles éventuels (que l'on
dénomme d'une manière imprécise des « exceptions aux lois de la nature »). Selon
une de ces conceptions, et seulement une, les miracles devraient être envisagés
comme des exceptions au principe de causalité scientifique. Ce n'est pas ici le
lieu de nous expliquer davantage sur la question.
116 Franz Grégoire

est cause, c'est la donnée qui apparaît, et elle est cause d'une autre
donnée qui apparaît. Il en va de même de l'aspect positif des
nouvelles phases de la variation d'une donnée. La disparition, comme
telle, n'est pas cause, elle est la cessation d'une cause. Et il en va
de même de l'aspect négatif des nouvelles phases de la variation
d'une donnée (chaque nouvelle phase équivalant à la disparition
d'une donnée). Mais en ces cas également, pour faire court, on
parle de l'apparition, de la disparition et de la variation d'une
donnée comme si elles étaient, en tant que telles, des causes. En
tant que telles elles sont seulement, moyennant certaines conditions
que nous exposerons par la suite, le signe de la causalité d'une
donnée.

7. Que tout événement autre qu'une décision libre dérive d'un


autre événement, par nature, nécessitant, c'est là, à nos yeux, une
vérité métaphysique. Il n'y a pas lieu d'invoquer contre elle le
« principe d'indétermination » de la physique contemporaine. De
l'avis de savants spécialement autorisés, ce principe ne concerne
pas les événements en eux-mêmes, mais seulement la possibilité
pour l'esprit de prévoir avec certitude ceux d'entre eux qui se
passeront à une certaine échelle. Et même, il n'est pas sûr que cette
impossibilité de prévision certaine ne pourra pas être un jour
surmontée (9).

8. Le fait que le principe de causalité scientifique est le seul


point de départ recevable d'où puisse se déduire la fermeté des lois
naturelles, — fermeté que le sens commun admet, et légitimement,
personne n'en doute, — constitue en faveur de ce principe une
confirmation à posteriori. (On peut exprimer la même chose, avec moins
de précision, en disant que la valeur du principe de causalité
scientifique est impliquée dans la certitude que l'esprit humain possède
de l'ensemble des lois naturelles.) Et de même le fait que le
fondement métaphysique qui a été donné plus haut à ce principe en
forme, semble-t-il, le seul fondement métaphysique acceptable
constitue pour ce fondement même une confirmation à posteriori,

<*> Cf., par exemple, Déterminisme et causalité dans la physique


contemporaine, dan» Bulletin de la Société française de Philosophie, t. 29, 1929, pp. 141-
160; t. 30, 1930, pp. 49-78; L'abandon du déterminisme scientifique fondamental,
ibid., t. 43. 1949, pp. 145-185.
L'induction 117

bien entendu pour celui qui admet la nécessité ou, tout au moins,
la légitimité et l'utilité de ce genre de fondement <10). Or,
précisément, la recherche d'un tel fondement répond, comme nous l'avons
noté au départ, à une tendance naturelle de l'esprit qui le porte à
déduire de quelque point de départ consistant en un jugement de
nécessité immédiatement évident tout ce qui n'est pas un tel
jugement. La tendance en question s'exprime par un principe qu'on
peut nommer, parmi d'autres, « principe de raison suffisante » et
qui énonce précisément que tout ce qui n'est pas un jugement de
nécessité immédiatement évident doit pouvoir se déduire de tels
jugements. Cette tendance doit être, si l'on peut dire, surveillée et
le principe correspondant doit être précisé. Car autrement, ils
mèneraient tout droit à la négation du libre-arbitre. Or le
libre-arbitre humain constitue une « donnée immédiate de la conscience »
et, quant au libre-arbitre de la Cause première, il s'établit par raison
propre. Le principe de raison suffisante en question devra donc
s'énoncer : tout ce qui n'est pas l'objet d'un jugement de nécessité
immédiatement évident doit, sauf lorsqu'il s'agit d'une décision
libre et de ce qui en résulte, pouvoir se déduire de tels jugements
(qu'une telle déduction soit ou ne soit pas accessible à l'homme) (11).
C'est moyennant la légitime confiance en ce principe que l'esprit
entreprend de rechercher l'origine des constances de la nature dans
quelque fondement métaphysique et découvre ainsi la voie
principale aboutissant au principe de causalité scientifique (13).

<"> II n'y a pas ici de cercle vicieux. Il y aurait cercle vicieux si chacun des
deux termes considérés (dans un cas, d'une part, les lois naturelles et, d'autre part,
le principe de causalité scientifique et, dans l'autre cas, d'une part, le principe
de causalité scientifique et, d'autre part, l'ensemble de son fondement
métaphysique) était uniquement fondé l'un sur l'autre. Mais telle n'est pas la situation.
Chacun des deux principes a ton attise propre, et c'est par surcroît que chacun
peut également se démontrer par l'autre, une fois l'autre admis à titre propre. Une
telle démonstration (réciproque est un cercle, il est vrai, mais non un cercle
vicieux.
(n) Nous ne voulons pas dire que, parmi les jugements de nécessité
immédiatement évidents pour l'esprit humain, doit figurer celui qui affirme l'existence de
la Cause première (argument ontologique). Nous voulons dire que, en tout cas,
l'affirmation de l'existence de la Cause première doit inclure parmi ses prémisses
quelque jugement de nécessité immédiatement évident (axiome) permettant une
démonstration à posteriori de la Cause première.
(I3> On voudra bien observer que, en fait d'explication des constances de la
nature, nous n'avons pas écarté en vertu d'un rejet de tout libre-arbitre celle qui
1 18 Franz Grégoire

9. Pour ceux qui préféreraient ne pas tenter de fournir au


principe de causalité scientifique un fondement métaphysique et qui
n'admettraient pas non plus en sa faveur la confirmation à
posteriori que nous venons de mentionner, il resterait à considérer
simplement le principe en question comme exprimant une orientation
naturelle de l'esprit, comme faisant partie, sans plus, de
l'équipement intellectuel (inné ou acquis) de l'homme. En ce cas la théorie
de l'induction que nous allons exposer resterait pareille dans sa
teneur logique même. On pourrait songer à ajouter, en faveur du
principe en question, qu'il « réussit », c'est-à-dire qu'il conduit à
des règles dont l'observation permet de construire les sciences avec
une certaine conformité à la réalité et par conséquent de diriger
l'action avec profit <13>. C'est là, à coup sûr, une observation de
nature à renforcer le sentiment subjectif de confiance que nous avons
dans le principe en question, mais elle ne fournit pas de ce
principe une justification. En effet, une telle justification, étant fondée
sur de nombreuses réussites constatées, constituerait elle-même une
induction et pécherait du même coup par cercle vicieux puisque le
principe de causalité scientifique doit précisément servir et peut
seul servir à fonder l'induction.

Après ces observations nous pouvons poursuivre la marche de


notre raisonnement en vue d'aboutir à la constance et à la non-
constance des coïncidences entre faits et, par là, à la possibilité de
la prévision.
Il faut d'abord remarquer que la causalité entre faits se divise
adéquatement en quatre éventualités (qu'il s'agisse de causes
médiates ou de causes immédiates). Soit deux faits quelconques. Ou
bien l'un des deux dépend de l'autre comme de sa cause (liaison
causale directe) ; ou bien ils dépendent tous deux d'une cause
commune (liaison causale indirecte) ; ou bien ils dérivent respectivement
de deux causes indépendantes l'une de l'autre (14) (absence de liaison
causale — c'est ce qu'on appelle hasard, dans un des sens de ce

recourt à un décret de la Cause première liant librement les faits les uns aux
autres, mais uniquement en vertu d'inconvénients de l'occasionalisme qui ne
résident pas dans le caractère libre de la Cause première.
(1S) Cette « réussite » est autre chose, pour le principe de causalité scientifique,
que le fait, signalé plus haut, d'être c impliqué » dans les lois naturelles.
(14) II s'agit de causes (ou, ce qui revient au même, de séries de causes) pra-
L'induction 1 19

terme). Ce dernier cas lui-même se divise en deux. Ou bien les deux


causes indépendantes jouissent toutes deux d'une activité périodique
régulière {causes autonomes concordantes), ou bien elles ne
possèdent pas toutes deux ce caractère (causes autonomes non
concordantes — c'est ce qu'on peut également viser par le terme « hasard »
selon une signification, on le voit, plus stricte que ci-dessus et que
nous adopterons pour notre compte) <15). Nous nous trouvons ainsi,
au total, devant quatre cas différents de causalité.

tiquement indépendantes, c'est-à-dire qui n'exercent pas l'une sur l'autre


d'influence qui ne soit négligeable concernant leurs effets respectifs.
Si une des deux causes possédait sur l'autre une influence non négligeable
par rapport à leurs effets respectifs, l'on se trouverait ramené au cas d'une cause
commune à deux effets. Car celle des deux causes qui agit sur l'autre deviendrait
paT l 'intermédiaire de cette autre la cause médiate de l'effet de cette autre tout en
demeurant cause de son effet direct à elle.
f1"' La notion qui peut le mieux servir de point de départ à la détermination
de ce qu'on appelle une coïncidence c fortuite » entre deux faits est, semble-t-il,
celle d'une coïncidence sans raison particulière, sans explication spécifique, qui
soit décelable pour l'esprit humain. Le c hasard » est donc le concours de causes
amenant une telle coïncidence. (Pour un Esprit absolu il n'y a point de hasard.)
Pour déterminer complètement à quoi s'applique cette notion du hasard,
il y a lieu d'examiner séparément le domaine des relations entre deux faits dont
aucun n'est une décision libre et celui des relations entre deux faits dont au moins
l'un est une décision libre. Nous commencerons par le premier domaine, qui
intéresse directement notre sujet.
Dans ce domaine, toutes les relations entre deux faits sont nécessaires et, en ce
sens, essentielles (on dit « essentielles » parce que les traits immanquables des
choses constituent leur c essence », selon une des acceptions de ce terme). Parmi
ces relations nécessaires en soi, certaines ne sont pas nécessaires, essentielles,
pour l'esprit humain, leur nécessité particulière lui échappe. Dans le domaine
envisagé, on dit a fortuites » de telles relations. Le hasard est donc ici le concours de
causes aboutissant dans leurs effets respectifs & des coïncidences dont la nécessité
propre nous demeure inaccessible. Dans l'ordre des faits tous déterminés, cette
deuxième notion du hasard et la première que nous avons indiquée se recouvrent
puisque, dans cet ordre, avoir une raison propre consiste précisément à avoir une
nécessité propre.
D'autre part, dans le domaine en question, on dit également < fortuit » tout
cas individuel de coïncidence qui ne peut être prévu avec fermeté par quelque
esprit humain que ce eoit. Et cet usage est naturel puisque, faute d'apercevoir
la nécessité propre de la coïncidence entre deux faits, il est impossible de prévoir
avec fermeté le renouvellement de cette coïncidence. Cela étant, et toujours dans
le domaine considéré, la définition du hasard par l'absence de nécessité connais-
sable et la définition par l'absence de prévisibilité se recouvrent puisque la
première est la condition nécessaire et suffisante de la seconde.
La première de ces notions va nous mettre suc la voie d'une quatrième dé-
120 Franz Grégoire

Dans chacun de ces cas, il peut arriver que l'effet, ou les effets,
que l'on considère soient une décision libre. Nous n'allons nous
occuper que des effets qui ne vérifient pas ce caractère.
Cela étant, on peut énoncer comme une évidence presque im-

finition du hasard. En effet l'idée de causes aboutissant dans leurs effets respectifs
à des coïncidences dont la nécessité propre est inaccessible se vérifie et se vérifie
seulement de deux causes autonomes sans périodicité régulière. C'est cette dernière
notion du hasard qui, nous l'avons dit, servira dans l'exposé.
Dans le cas de deux causes autonomes périodiques et régulières on peut, il est
vrai, parler de hasard. Mais ce qui est fortuit, c'est la rencontre même des deux
causes. La coïncidence entre leurs effets individuels respectifs, une fois supposées
les deux causes, n'est pas fortuite puisqu'elle jouit d'une nécessité déterminable
et donne, en conséquence, lieu à prévision.
La notion fondamentale du hasard, son essence, est la quatrième idée que
nous avons mentionnée (rencontre de deux causes autonomes dont au moine une
est dépourvue de périodicité régulière). La première idée (coïncidence sans
explication décelable entre deux faits) et la deuxième (coïncidence sans nécessité
apparente) constituent des propriétés exclusives de la quatrième. Et elles ont à
leur tour une propriété exclusive dans la troisième (coïncidence imprévisible).
C'est par suite de ces relations entre elles que ces quatre idées procurent autant
de définitions valables du hasard dans l'ordre des rapports entre deux faits dont
aucun n'est une décision libre.
Venons-en brièvement au domaine des relations entre deux faits dont au
moins l'un est une décision libre. Les diverses définitions du hasard et du non-
hasard qui ont été recensées plus haut se montrent sans difficultés valables pour ce
nouveau domaine, sauf celle qui se fait par l'imprévisibilité des coïncidences entre
faits. La difficulté ne surgit pas concernant toutes les sections de ce domaine.
Ainsi elle épargne la section du rapport entre une décision libre et son effet
immédiat sur le comportement (cas de non-hasard, car cette relation est
nécessitante et, partant, prévisible) ou celle de la relation entre une décision libre et un
fait autonome, consistant lui-même ou non dans une décision libre (cas de hasard,
selon la quatrième définition). Mais «Ile se manifeste à propos de la section du
rapport entre le motif d'une décision libre et cette décision même. (Dans ce cas
rentre celui de décisions concertées chez plusieurs personnes.) En effet, d'une part,
on ne qualifie pas ce rapport de c fortuit », on ne l'attribue pas au c hasard ».
Et ceci est conforme à la première définition mentionnée plus haut, car le motif
d'une décision constitue la raison, le principe d'explication, de cette décision.
Mais, d'autre part, il s'agit d'une raison non déterminante, non nécessitante, et le
rapport en question, étant contingent, ne donne pas lieu à une prévision ferme
des cas individuels. Ainsi donc, en tant que fournissant une raison, ce rapport
n'est pas < fortuit », mais il est « fortuit » en tant que dépourvu de nécessité et ne
prêtant point à prévision. Il faut par conséquent conclure que la définition du
hasard par l'imprévisibilité, qui convient au domaine de la coïncidence entre faits
déterminés, ne convient pas au domaine de la coïncidence entre deux faits dont au
moins un est une décision libre ou, tout au moins, ne convient pas a une section
de ce domaine.
L'induction 121

médiate que la liaison causale directe ou indirecte entre deux faits


ainsi que la dépendance, pour deux faits, à l'égard de deux causes
autonomes concordantes fera (dans des circonstances semblables) (18)
que les deux faits se suivront ou s'accompagneront constamment (1T).
(En effet, la nature de la cause détermine la nature de l'effet, car
une cause ne peut produire un effet quelconque. C'est pourquoi,
lorsque la cause est constamment la même, il en va également
ainsi de l'effet.) Il s'ensuit (puisqu'un fait dépend toujours d'un
autre comme de sa cause : principe de causalité scientifique) que
deux faits qui ne se trouvent pas en coïncidence constante (pas
même dans des circonstances semblables) dérivent de causes
autonomes sans concordance.
Et, inversement, on peut énoncer également comme une
évidence immédiate, ou presque, que deux causes autonomes non
concordantes ne peuvent aboutir (fût-ce dans des circonstances
semblables) à une succession ou à une simultanéité constante entre leurs
effets respectifs. Il s'ensuit (puisqu'un fait dépend toujours d'un
autre fait comme de sa cause : principe de causalité scientifique)
que deux faits qui se trouvent en coïncidence constante (pour le
moins dans les mêmes circonstances) ont entre eux une liaison
causale directe ou indirecte ou, à défaut, dérivent de causes autonomes
concordantes <18).
On vient de pouvoir constater que les conclusions de la
déduction de la constance et de la non-constance fournissent, par con-

(**' Cette mention des circonstances sera étudiée ex profeaso plus loin.
(Ir) Dans le cas de la liaison causale directe et indirecte ainsi que dans celui
de deux causes autonomes périodiques à phases régulières et égales d'une cause
à l'autre, la constance dans la coïncidence entre deux faits est stricte, c'est-
à-dire qu'elle se produit terme à terme. Dans le cas de causes périodiques a
périodes régulières mais inégales d'une cause à l'autre, la constance est lâche.
Il y a, par exemple, simultanéité seulement entre un fait d'une série et un fait
d'un autre rang dans l'autre série. Ou encore un fait appartenant à une série
tantôt précède, tantôt suit le fait correspondant de l'autre série et tantôt lui est
simultané, mais tout ceci selon une formule récurrente.
("> On voudra bien remarquer que, dans notre raisonnement, nous n'avons
pas fait usage d'une proposition énonçant que tout événement donne origine a
quelque autre événement. Nous avons seulement prouvé que certains événements
se trouvent dans ce cas. Pour faire voir que tout événement a un effet, il faudrait
montrer que les événements se trouvent avec leurs causes respectives dans un
rapport tel qu'aucun antécédent ne puisse être, si l'on peut dire, considéré comme
inoccupé, comme dépourvu d'effet.
122 Franz Grégoire

version, deux propositions (ce sont les propositions que nous avons
soulignées) qui énoncent où il faut voir l'origine des constances et
des non-constances entre faits. Ces deux propositions, et
particulièrement la seconde, constituent les principes prochains (les
majeures) du raisonnement inductif, le principe éloigné n'étant autre
que le principe scientifique de causalité qui est intervenu dans les
conversions que nous venons de mentionner. Plus précisément la
seconde des deux propositions en question constitue le principe des
propositions expérimentales positives et la première le principe des
propositions expérimentales négatives. Ces dernières, importantes
par elles-mêmes (19), jouent en outre, comme nous le verrons, un
rôle essentiel dans l'amplification, la généralisation progressive des
lois expérimentales <20). Les principes prochains de l'induction
donnent lieu à une règle, un précepte, que l'on peut nommer « règle
de coïncidence constante » et qui s'énoncera comme suit : pour
pouvoir décider s'il existe ou non entre deux faits une liaison
causale (directe ou indirecte) ou aussi une simple concordance causale,
il faut examiner si ces deux faits se trouvent ou non en coïncidence
constante d'apparition, de disparition ou de variation.

3°) Précisions sur la constance et la non-constance.


A propos de la constance et de la non-constance de la
conjonction entre faits, nous avons chaque fois mentionné, entre
parenthèses, l'intervention des circonstances. D'autre part, nous parlions
de constance et de non-constance dans l'indéterminé, sans tenir
compte du nombre d'observations faites. Il nous faut à présent
fournir de premières explications concernant les circonstances et, en
même temps, tenir compte de la quantité d'observations effectuées.
Entre le cas de constance parfaite, sans exceptions, constatée
dans le cours de toutes les observations faites et le cas de l'absence
de tout cas de coïncidence et, à plus forte raison, de toute
constance, s'insèrent toutes les proportions possibles de constance et

("> II importe, par exemple, de savoir que tel aliment ou tel médicament qui,
chez un malade, exercent une influence bienfaisante sur tel organe ne seront pas
nocifs pour un autre organe.
<••> Par l'expression < loi expérimentale » comme par l'expression « loi
naturelle » ou < scientifique » ou « empirique », nous désignerons, sauf avis contraire,
non les processus de la nature considérés en eux-mêmes, mais les propositions
qui les expriment.
L'induction 123

de non-constance. Nous allons nous occuper de ces cas mixtes qui


nous obligent à tenir compte de certaines circonstance».
Un cas de coïncidence, aperçu lors d'une unique observation,
ne permet, par lui-même, aucune conclusion sur l'existence ou la
non-existence d'une liaison causale ou d'une concordance causale,
en un mot, de quelque forme de connexion causale. Ce cas de
coïncidence entre deux faits peut être dû à une connexion causale entre
eux, mais il peut également être dû à l'intervention d'une cause
occasionnelle amenant par hasard un des deux faits dans le
voisinage temporel de l'autre.
Deux cas successifs de coïncidence lors de deux premières
observations fondent déjà une certaine probabilité d'une connexion
causale et cette probabilité croît assez rapidement (d'une manière
d'ailleurs non chiffrable) avec le nombre de coïncidences observées
relativement au nombre d'observations faites et aboutit assez vite
à la certitude pratique.
En parlant à l'instant du nombre de coïncidences relatif au
nombre d'observations nous signalions équivalemment l'éventualité
de coïncidences suffisamment nombreuses pour signifier une
connexion causale mais sujettes à des exceptions. Dans une telle
éventualité les exceptions seraient dues à l'une ou l'autre circonstance
résidant dans l'absence occasionnelle de quelque condition
nécessaire ou dans la présence de quelque obstacle (21). Cette condition
et cet obstacle à leur tour devront être déterminés par la méthode
de coïncidence constante appliquée, cette fois, à l'exception même.
Si la loi régissant les exceptions rencontrait elle-même des
exceptions, il faudrait leur appliquer le même procédé, et ainsi de suite,
jusqu'à ce qu'il ne demeure plus que des lois sans exception.
C'est là un simple idéal et il arrive assez souvent que l'on ne
puisse même pas, ou pas encore, déterminer la source des
exceptions à la constance initialement découverte. En ce cas l'on s'efforce
d'établir tout au moins une simple « loi statistique » qui énonce le
nombre de fois que, en moyenne, tel fait est essentiellement
accompagné de tel autre fait. En ce cas on traite la fréquence relative
moyenne d'un fait comme constituant elle-même un fait, un fait
complexe, et à ce fait on applique la méthode de coïncidence
constante pour le rattacher à une cause déterminée. La différence entre

P1' A moins qu'il ne s'agisse de causes périodiques à phases régulières m«is


inégales d'une cause à l'autre (cf. mpra, note 17).
124 Franz Grégoire

une « loi statistique » et une « loi causale » réside en ce que la « loi


statistique » n'indique pas le facteur des exceptions dans la
coïncidence entre une cause et son effet, tandis qu'une « loi causale » vise
une cause produisant son effet sans exception ou bien, s'il y a des
exceptions, indique la cause des exceptions. Il pourra se faire qu'une
loi statistique elle-même présente, tout comme une loi causale, des
exceptions. Celles-ci consisteront en ce que la fréquence relative
moyenne des coïncidences, valable pour une certaine suite de séries
d'observations, cesse de l'être pour une suite ultérieure. Et de ces
exceptions, il faudra chercher la source par la méthode des
coïncidences constantes. La différence entre une loi statistique, au sens
indiqué, et une loi causale réside donc uniquement dans la matière,
dans le genre de fait dont ces lois énoncent respectivement le
rapport avec une cause. (Cette différence entraîne une conséquence
concernant la prévision des faits individuels faisant partie du fait
complexe qui constitue l'effet dont s'occupe la loi statistique. Une
telle loi ne permet évidemment pas de prévoir avec certitude la
manifestation d'une coïncidence ou au contraire d'une
non-coïncidence entre la cause et l'effet puisque tantôt l'effet se produit et
tantôt non. Il ne peut s'agir que de prévision probable dont
l'établissement précis relève du calcul des probabilités.) (22)
Lorsque l'on a pu établir que les exceptions dans la constance
entre deux faits s'expliquent par là que le deuxième fait qui, en
certains cas, dérive du premier comme de sa cause, dérive en
d'autres cas de telle autre cause déterminée, on peut énoncer une
loi qui relie l'effet précisément à cette alternative de deux causes.
C'est ce qu'on peut appeler une loi disjonctive. (Une telle loi n'est
plus une simple loi statistique, car les causes alternatives sont toutes
deux déterminées, alors que, dans une loi statistique, une seule
cause se trouve en ce cas.) Il restera, après cela, à découvrir ce qui
fait que, dans tel cas, c'est telle cause qui agit, et dans tel autre cas,
telle autre cause. Il en irait de même pour trois causes
interchangeables et plus. Ce qui revient à dire, — si l'on nomme un des cas

'"> Une < loi statistique » dans un autre sens du terme, synonyme en ce
cas de « loi des grands nombres », est une proposition mathématique établie par
le calcul des probabilités (théorie des ensembles collectifs) et ne constitue donc pas
une loi inductive.
Etant donné qu'une loi statistique, dans l'un ou dans l'autre des sens de ce
terme, ne permet pas la prévision ferme des cas individuels de coïncidence, elle
est dite « loi du hasard >.
L*
induction 125

« exceptionnel », parce qu'il est moins fréquent que l'autre, — que,


après avoir trouvé la loi causale des exceptions (par opposition à
la simple loi statistique), il reste à déceler les facteurs qui sont à
l'origine de l'entrée en scène de telle cause plutôt que de telle
autre. L'intervention de ces facteurs peut donner lieu elle-même à
une loi statistique. On tâchera ultérieurement de dépasser celle-ci
à son tour en déterminant les causes respectives des deux facteurs,
et ainsi de suite jusqu'à l'obtention de toutes lois sans exception.
Il faut faire une réflexion du même genre concernant
l'éventualité où une même cause amène, selon les cas, deux ou plusieurs
effets, disjonctivement. La loi disjonctive énoncerait que telle cause
amène toujours soit tel effet soit tel autre effet. Et il resterait
ensuite à savoir pourquoi il s'agit tantôt de tel effet et tantôt, au
contraire, de tel autre (aa>.
Ce que nous venons d'exposer concernant la liaison causale
directe pourra s'appliquer, mutatis mutandis, au cas de la liaison
causale indirecte et à celui de la simple concordance causale.
Un genre spécial d'exception apparaît dans le cas où deux faits
se succèdent toujours, mais tantôt dans un ordre, tantôt dans
l'autre. Dans ces conditions, l'un ne peut être la cause de l'autre, et
il faut admettre qu'ils sont l'un et l'autre l'effet d'un tiers facteur,
à déterminer, ou aussi de deux facteurs autonomes à activité
périodique et que ces facteurs produisent en premier lieu tantôt un des
termes tantôt l'autre, soit parce qu'il s'agit de facteurs à activité
périodique régulière mais dont les périodes sont inégales de l'une à
l'autre, soit parce qu'il s'agit de facteurs à activité périodique
irrégulière, soit par suite d'un changement de circonstance, à
déterminer (par exemple, des modifications de la distance respective où
les effets se passent par rapport à l'endroit occupé par la cause).
La question se pose naturellement ici de savoir si, même après
un très grand nombre d'observations de coïncidence sans aucune
exception, on pourra jamais être certain de ne pas voir surgir un
jour quelque exception. Cette question, qui coïncide avec celle du
genre de certitude caractérisant les lois expérimentales, sera
examinée plus loin.
Si, dans l'unique observation que Ton aurait faite, il ne s'est pas

(M> Le cas des causes interchangeables et celui des effets interchangeables


sont signalés par J. O. WlSDOM sous le nom de c pluralité des effets » {foundation*
of inference in natural science, London, 1952, pp. 94-%).
126 Franz Grégoire

révélé de coïncidence, on ne peut pas, en toute rigueur, conclure à


l'absence de connexion causale, car il se pourrait que l'on se soit
trouvé devant une exception due à l'intervention occasionnelle d'un
facteur spécial, empêchant l'apparition d'un des deux faits en jeu.
Un grand nombre de non-coïncidences relativement aux
coïncidences est nécessaire pour que l'on puisse considérer ces
coïncidences comme fortuites, et donc pour que l'on puisse énoncer une
proposition expérimentale négative. A défaut d'un grand nombre
relatif de non-coïncidences, il faudra admettre entre les faits en
question une connexion causale subissant des exceptions, ce qui
nous ramène à un cas examiné déjà.

4°) Départ entre la liaison causale directe, la liaison causale


indirecte et la simple concordance causale.
Si, par l'observation de coïncidences constantes entre deux
faits, l'on a pu écarter l'hypothèse de leur dépendance respective
à l'égard de causes autonomes non concordantes, la question se
pose de savoir comment déterminer si l'un des deux faits dépend de
l'autre comme de sa cause ou bien s'ils dépendent tous deux d'une
cause commune ou bien encore s'ils dérivent de causes autonomes
concordantes (24).
Il faut remarquer au préalable que, avant qu'il soit possible
de décider entre ces trois hypothèses, l'on est déjà en possession
d'une a loi naturelle». Mais il s'agit d'une loi énonçant simplement
qu'il existe entre certains faits une coïncidence essentielle, en
d'autres termes, une connexion causale, sans qu'on sache encore
laquelle des trois formes possibles il faut lui attribuer. Une telle
loi peut se nommer une « loi simplement relationnelle » ou «
simplement fonctionnelle » (selon une signification large de ce dernier
terme) (25).

("' On vue ici des causes autonomes à activité périodique régulière et a


phases égales d'une cause à l'autre.
<M) A. LALANDE estime que de nombreuses lois sont par nature irréductibles à
l'idée de causalité et il en cite six catégories (Les théories de l'induction et de
l'expérimentation, Paris, 1929, p. 187). En tous ces cas il s'agirait donc de ce que
nous appelons de c simples lois relationnelles » ou t fonctionnelles », mais qui,
contrairement à ce que nous admettons, seraient essentiellement hétérogènes aux
lois qui expriment quelque forme de connexion causale. En réalité, pensons-nous,
parmi les lois citées par l'auteur, il en est qui peuvent être considérées comme
énonçant la dépendance causale directe d'un fait à l'égard d'un autre ; d'autres,
L'induction 127

On peut se demander tout d'abord si, entre un événement et


son effet, il ne s'écoule pas nécessairement un certain laps de
temps, aussi bref soit-il. Supposons qu'il en soit ainsi. Il s'ensuivrait
que, si deux événements sont de façon constante rigoureusement
simultanés, l'un ne peut être la cause de l'autre et, par conséquent,
qu'ils dépendent tous deux d'une cause commune ou bien de deux
causes autonomes concordantes. Seulement, on ne peut jamais
savoir si la simultanéité n'est pas telle simplement à l'échelle des
observations faites et si, en réalité, il n'y a pas toujours succession,
fût-elle très rapide, entre les événements considérés. Par
conséquent, même si l'on admet qu'il existe nécessairement un certain
laps de temps entre un événement-cause et son effet, on ne peut
de la simultanéité constatée entre deux événements conclure en

comme visant la dépendance de deux faits par rapport à une cause commune;
d'autres enfin, comme des lois simplement fonctionnelles mais dont on ne peut
aucunement exclure qu'elles puissent un jour être précisées en l'une ou l'autre
forme des lois causales. Au total, croyons-nous, aucun des six types de lois
indiqués ne peut être déclaré irréductible en principe à l'idée de causalité.
Nous devons nous contenter ici d'examiner des exemples de quelques-uns des
six types en question. Ainsi, dans la classe des lois < portant sur une liaison
permanente de caractères », l'auteur cite, entre autres, le cas des c concomitances
organiques » (par exemple, « le pied fourchu du ruminant »). Mais de telles
concomitances dérivent évidemment, comme d'une cause (médiate) commune à
plusieurs faits, de la cellule œuf du groupe biologique considéré. D'autre part, dans
la classe des lois énonçant des c répétitions d'un même processus », l'auteur fait
place *à la karyokinèse. Mais la régularité de la karyokinèse est l'objet d'une
simple loi fonctionnelle et l'on ne peut aucunement exclure que soient décelables
un jour les causes qui se trouvent à l'origine des diverses phases du phénomène.
Dans la section des lois ayant pour objet des « déterminations de constances
numériques », on trouve l'exemple de la vitesse de la lumière. Mais la lumière,
avec sa vitesse, est un effet direct de la source lumineuse, quelle que soit la
manière dont on conçoive celle-ci ainsi que le milieu de transmission. A propos
des « lois de vection », telles que l'évolution géologique et l'évolution paléontolo-
gique, l'auteur note lui-même, à juste titre, qu'elles sont c peut-être réductibles à
l'idée de causalité ».
D'ailleurs on peut se demander si certains exemples de la classe des « formes
baconiennes », tel que celui de la théorie cellulaire, ne relèvent pas de l'induction
complète, plutôt que de l'induction amplifiante, cas auquel on ne pourrait, en
toute rigueur, lea appeler des c lois » (bien entendu, aussi longtemps que l'on
n'aurait pu établir par expérimentation ou par déduction que, en tout cas à une
certaine dimension, la vie est impossible autrement que sous la forme de cellules;
en cas de déduction, il ne s'agirait d'ailleurs plus d'une simple c loi
expérimentale »).
126 Franz Grégoire

faveur d'une dépendance causale indirecte entre eux ou d'une


dépendance à l'égard de deux causes autonomes concordantes plutôt
qu'en faveur d'une dépendance directe.
Dans ces conditions, le problème du discernement entre
dépendance directe, dépendance indirecte et concordance causale se
pose de la même manière quel que soit l'avis que l'on tienne sur
la nécessité d'un laps de temps entre la cause et l'effet. Qu'il
s'agisse de deux événements qui se suivent constamment ou qui, à
l'échelle des observations faites, sont constamment simultanés,
comment pourra-t-on s'y prendre pour décider entre les trois
hypothèses possibles ?
A cette question la simple observation (nous voulons dire sans
expérimentation) pourrait, tout au moins théoriquement, fournir une
réponse. Ce serait dans le cas où deux faits se passeraient dans un
ensemble de données indépendantes de toute influence extérieure
susceptible d'amener des modifications et un ensemble que, par
surcroît, j'observerais en son entier. Si, dans ces conditions, deux
événements sont les seuls à manifester une coïncidence constante
et que cette coïncidence est une succession et non une simultanéité,
l'on pourra conclure que le premier des deux faits est la cause du
second. Si les deux faits sont les seuls à se faire voir en coïncidence
constante et se font voir simultanément, c'est que l'un des deux
est la cause de l'autre, sans qu'on puisse d'ailleurs déterminer
lequel. (Pour celui qui admettrait qu'un certain laps de temps est
nécessaire entre une cause et son effet, l'éventualité de la
simultanéité des deux faits, — il s'agit dans la présente situation d'une
simultanéité en soi et pas seulement pour l'observateur, — est
exclue.)
Seulement, certains éléments de la situation que nous venons
d'envisager soulèvent des difficultés. Et tout d'abord, pour pouvoir
être certain qu'un ensemble de données échappe à toute influence
modificatrice non négligeable de l'entourage, il faut se trouver en
possession de très nombreuses propositions expérimentales
négatives, ce qui suppose un état très avancé de la connaissance. Cette
condition rendait donc l'usage du raisonnement en question
injustifiable aussi longtemps que la connaissance n'était pas très avancée.
Mais même dans l'hypothèse d'une connaissance très avancée,
peut-on jamais être tout à fait certain que la condition en question
se trouve remplie ? Il ne semble pas, car il se pourrait que, en
réalité, quelque cause extérieure au système et agissant sur lui n'ait
L'induction 129

pu être décelée à l'échelle des observations qu'on a faites et que


cette cause ait joué à l'égard de chacun des deux faits considérés
le rôle de principe commun direct. Il se pourrait encore que deux
causes extérieures inaperçues à l'échelle des observations faites
aient rempli à l'égard des deux faits en question la fonction de
principes autonomes à périodicité constante. Aussi bien, et même
si l'on pouvait exclure cette éventualité de causes inaperçues pour
ce qui concerne le champ extérieur à l'ensemble considéré, il
faudrait faire place à l'éventualité de causes de ce genre en activité à
l'intérieur même dudit ensemble. Ceci revient à dire que l'ensemble
en question, à supposer qu'on puisse légitimement le considérer
comme fermé, on ne peut pas être certain de l'avoir observé en son
entier, — ce qui constitue la seconde des conditions indiquées. Au
total, l'éventualité de causes tant intérieures qu'extérieures à un
ensemble qui seraient impossibles à apercevoir à l'échelle des
observations faites rend aléatoire la simple observation. Pour
éliminer tout risque, il faudrait être sûr d'avoir observé à l'échelle la
plus petite absolument possible. Plus l'échelle d'observation se
réduit grâce principalement au progrès des instruments, et plus
l'observation se rapproche de l'échelle la plus petite absolument
possible ; plus, par conséquent, s'accroît la probabilité que des causes
n'échappent point. Bien entendu, il est, en toute hypothèse, plus
simple de considérer un des deux faits observés comme la cause
de l'autre. Mais ce n'est là qu'une raison d'« économie de pensée »
sans portée objective. La situation serait différente dans le cas où
deux faits en coïncidence constante successive ou simultanée
seraient constamment précédés d'un troisième fait observable. Il est,
en effet, assez peu vraisemblable qu'une cause commune (s'exer-
çant en l'occurrence à une échelle inférieure à celle de
l'observation) puisse donner directement naissance à trois faits différents. On
sera plutôt porté, — mais ce n'est là qu'une probabilité, — à
admettre que les deux faits postérieurs ont une cause commune dans
le troisième fait observable qui les a précédés. Par contre, si les
deux faits considérés étaient constamment précédés de deux autres,
on n'a pas de motif pour écarter l'hypothèse selon laquelle chacun
des deux faits postérieurs et chacun des deux faits antérieurs
dériveraient respectivement de causes autonomes concordantes d'une
échelle inférieure à celle des observations.
L'expérimentation, quand elle est possible, sera-t-elle plus
heureuse, en l'occurrence, que la simple observation ? A coup sûr, et
130 ' Franz Grégoire

sans qu'il s'agisse nécessairement ni d'un ensemble de données


indépendant ni d'un ensemble que j'observe en son entier. Si par
un geste je provoque sans intermédiaire un fait, — ce que je sais en
éprouvant la causalité immédiate de mon geste sur ce fait, — et
que celui-ci est suivi avec constance d'un autre fait, c'est que le
premier est la cause du second. En effet, si les deux faits en
coïncidence constante résultaient d'une cause commune, perceptible ou
non, ou de deux causes autonomes concordantes, je ne pourrais,
c'est évident, éprouver une causalité directe de mon geste sur le
premier d'entre eux. Dans l'éventualité où en provoquant un fait
je n'amène pas l'apparition d'un autre fait, il pourra encore se faire
que je suscite l'apparition de ces deux faits en en provoquant un
troisième, lequel, en ce cas, devra être considéré comme la cause
commune directe des deux autres (26).

<**> II y a lieu de se demander ici comment se présente une décision libre a


l'égard de ses facteurs et de ses effets.
Examinons tout d'abord le cas des facteurs immédiats et des effets immédiats.
A l'égard d'un effet qui résulte sans intermédiaire d'une décision libre, celle-ci
joue exactement le même rôle qu'une activité non libre. Il en va de même si
une décision libre est le facteur commun direct de deux autres faits. La décision
libre et l'activité non libre sont des facteurs déterminants, nécessitants. (C'est
pourquoi, si la décision libre est constante, constamment renouvelée, elle entraîne
nécessairement un résultat immédiat constant.) La différence entre le cas de la
décision libre et celui de l'activité non libre ne réside pas dans le rapport entre
la cause et l'effet, mais dans le rapport entre la cause et les facteurs de celle-ci.
En effet, lorsque la cause est une activité non libre, elle est elle-même déterminée
par un fait antérieur, tandis que, si la cause est une décision libre, elle est, il est
vrai, déterminante, nécessitante, pour son effet, mais, comme nous l'avons noté
déjà, elle n'est pas déterminée par son motif.
Nous venons de considérer le rapport entre un fait et son effet immédiat, ainsi
que son facteur immédiat. Venons-en à la manière dont se présentent des suites
de faits s "étendant aux facteurs médiats et aux effets médiats. Une chaîne de faits
dans laquelle n'a jamais iiguré une décision libre constitue un déroulement
inéluctable dans son intégralité. Si un chaînon a consisté en une décision libre, la
section de la chaîne qui suit cette décision n'est immanquable (et peut-être
simplement jusqu'à une décision libre ultérieure) qu'à partir de cette décision même. Par
rapport à la section qui a précédé la décision, la section qui l'a suivie n'est pas
inéluctable. Les observations que nous venons de faire entrent en ligne de compte
lorsque l'on réfléchit à la part de contingence et à la part de nécessité qui entrent
dans le déroulement de l'histoire d'une personne humaine et aussi dans le
déroulement de l'histoire de l'humanité.
Pour préciser, en ces occurrences, la part de contingence et la part de
déterminé, il faut tenir compte des éléments qui conditionnent une décision libre et
' L'induction 131

5°) Rapports entre la notion d'événement et les notions de


condition nécessaire et de condition suffisante.
La condition nécessaire d'une chose est ce faute de quoi cette
chose ne peut pas exister. Et la condition suffisante est ce
moyennant quoi une chose ne peut pas ne pas exister (27). Ces notions sont
très générales et ne se vérifient pas seulement dans le domaine
causal (2S>. Dans ce domaine lui-même, les expressions de « con-

limitent la contingence du vouloir. En sus de l'orientation non libre, non


contingente, de la personne vers son bien le plus grand possible, non spécifié, le
libre-arbitre requiert l'apparition devant l'esprit de deux projets incompatibles au
moment considéré et présentant chacun quelque convenance pour la personne en
cause. (L'un des deux projets peut être simplement le renoncement pur à l'autre
projet, la non-exécution de ce projet.) A défaut de plusieurs projets Incompatibles
et attractifs, le libre-arbitre n'a pas l'occasion de s'exercer et le vouloir n'est pas
contingent mais déterminé à l'égard de l'unique projet attractif, et ce en vertu
de l'orientation non contingente de la personne vers son bien maximal que ledit
projet est, en l'occurrence, seul à spécifier. Si, au contaire, il se présente devant
l'esprit plusieurs projets incompatibles offrant quelque convenance, l'option entre
eux est libre, mais il doit y avoir option et elle se limite à eux. Qu'il y ait option,
ce n'est point là une donnée contingente, pax suite précisément du caractère non
contingent de l'orientation fondamentale du vouloir. Pas davantage n'est
contingent le fait que l'option s'effectue entre les projets incompatibles qui se
présentent. Seul est contingent, — mais il est contingent, — le fait que l'option se fasse
en faveur de tel projet plutôt que de tel autre. Les réflexions qu'on vient de
lire expliquent ce qu'il peut y avoir de déterminé et, partant, de prévisible dans
l'histoire d'une personne humaine et dans celle des groupements humains.
(27) On songe ici à la condition suffisante de tout ce qui n'est pas une décision
libre et donc à la condition suffisante déterminante. Le motif d'une décision libre
est à son égard une condition suffisante non déterminante. C'est la volonté qui se
détermine elle-même. (En parlant ici, à propos du motif, de condition suffisante,
on vise évidemment une condition suffisante relative, car le motif suppose, pour
exercer son action, l'existence de la volonté elle-même.)
(••> Nous nous contenterons pour l'instant des deux définitions générales
énoncées. Il y aurait lieu, si l'on voulait être complet dès l'abord, de donner des
précisions sur différents cas généraux de ces deux formes de condition. Pour ne
point demander un effort non indispensable d'abstraction, nous nous contenterons
de préciser les deux notions en question au fur et à mesure des nécessités de
l'exposé. En annexe au présent travail on trouvera une note où seront étudiées
d'une manière plus systématique ces deux idées, à partir de l'idée de condition
tout à fait en général.
'Lorsque l'on parle de « condition nécessaire », le terme < nécessaire » veut
dire, c'est évident, indispensable. Plus haut, en parlant de « constance
nécessaire », par opposition à « constance contingente », on entendait, par « nécessaire »,
inéluctable, immanquable, nécessité (au participe passé). Lorsque le mot c néces-
132 Franz Grégoire

dition nécessaire » et « condition suffisante » sont fréquemment


employées, plus particulièrement lorsqu'il s'agit d'un fait antérieur à
un autre et que l'on dit en ce cas, plus précisément, en être ou n'en
être point 1*« antécédent nécessaire » ou l'« antécédent suffisant ».
C'est pourquoi il est utile, pensons-nous, d'examiner avec une
certaine précision l'usage des catégories de condition nécessaire et de
condition suffisante dans le domaine de la causalité. Car en ce
domaine comme en d'autres on n'évite pas aisément tout sophisme
dans l'emploi, aussi inévitable que fructueux, de ces catégories.
A propos de la causalité dans les choses on peut s'occuper de
la réalité, comme telle, et l'on peut s'occuper aussi de la logique,
c'est-à-dire de l'affirmation, comme telle, qui prend pour objet cette
causalité. Nous commencerons par nous mettre à ce second point de
vue.
Rappelons tout d'abord que de la constance constatée entre
des coïncidences de faits on est légitimement amené à conclure
entre ces faits à quelque connexion causale, sans qu'on puisse
aussitôt dire de quel genre particulier de connexion causale il s'agit.
A la connexion causale entre deux faits correspond entre les
affirmations respectives de ces deux faits une relation de
conditionnement. Qu'il s'agisse de deux faits dont l'un est cause de l'autre, de
deux faits qui dépendent directement d'une cause commune ou de
deux faits qui dérivent de causes autonomes concordantes,
l'affirmation du premier des deux dans le temps (nous nous bornerons
à ce cas) est la condition nécessaire et suffisante de l'affirmation de
l'autre.
Laissons à présent le point de vue logique et occupons-nous de
la réalité comme telle. Qu'en est-il, dans les trois cas de connexion
causale, des caractères de condition nécessaire et de condition
suffisante ?
Lorsqu'il s'agit de deux faits dérivant de causes autonomes non
concordantes, on ne voit pas que l'un puisse être considéré comme
la condition nécessaire ou la condition suffisante réelles de l'autre.
Et pas davantage lorsqu'il s'agit de deux faits dérivant de causes
autonomes concordantes.
Qu'en est-il dans le cas où deux faits dépendent directement
d'une cause commune ? On ne voit pas que l'un puisse se dire la

saire » prête a équivoque, nous emploierons les termes équivalents qui viennent
d'être indiqués.
L'induction 133

condition suffisante de l'autre. Par contre, si les deux faits se sont


suivis, le premier est condition nécessaire du second, car sans
produire le premier la cause commune ne pourrait exister comme cause
effective des deux et ne pourrait donc pas produire le second non
plus. D'où suit que, sans l'existence du premier, l'existence du
second ne serait pas possible. Pour la même raison, dans le cas de
deux effets simultanés d'une même cause, chacun des deux est
condition nécessaire de l'autre. Mais dans le cas où ils se sont suivis,
le second n'est pas condition nécessaire du premier.
Dans l'hypothèse où un fait est la cause d'un autre, il en est la
condition nécessaire et suffisante, tout au moins dans une certaine
situation. Nous voulons dire que le fait en question est condition
nécessaire dans le cas où une autre cause éventuellement suffisante
fait défaut et qu'il est condition suffisante pourvu que soient
réalisées d'autres conditions nécessaires éventuelles <29).
Cela étant, la question se pose de la portée précise qu'ont, à
l'égard du rapport de conditionnement qu'on vient de dire entre
une cause et son effet, l'apparition constante de deux données à
elle seule, la disparition à elle seule et également la seule variation.
A première vue, l'apparition d'une donnée constamment suivie de
l'apparition d'une autre prouve simplement que la première est
l'antécédent suffisant de la seconde. Mais, à y regarder de plus près,
on s'aperçoit qu'elle en est ipso facto également antécédent
nécessaire puisque, avant l'apparition de la première donnée, la seconde
n'existait pas. De même, à première estimation, la disparition d'une
donnée uniformément suivie de la disparition d'une autre démontre
simplement que la première est antécédent nécessaire de la seconde.
Cependant on ne tarde pas à s'aviser qu'elle en est également
ipso facto l'antécédent suffisant puisque, avant la double disparition,
l'existence de la première n'allait jamais sans l'existence de la
seconde. La variation constante de la seconde donnée parallèlement
à la variation de la première autorise des réflexions du même genre
puisque la variation consiste dans l'apparition et la disparition
successive de stades différents (en continuité ou non les uns avec les

'**' Lorsque l'on dit «ans autre précision qu'un antécédent ett suffisant mais
non nécessaire, on veut dire qu'il n'est pas absolument nécessaire, nécessaire en
toute situation, qu'il n'est pas strictement irremplaçable. Et quand on dit qu'un
antécédent est nécessaire mais non suffisant, on veut dire qu'il n'est pas
absolument suffisant, suffisant a lui seul, suffisant en toute situation, qu'il suppose d'autres
antécédents.
134 x Franz Grégoire

autres). Des observations analogues doivent se faire lorsqu'il s'agit,


non du rapport entre une cause et son effet, mais du rapport entre
les effets d'une même cause.
Dans le cas de la liaison causale (directe ou indirecte) que
nous venons d'examiner, la réalité d'un des termes est la condition
nécessaire et suffisante de la réalité de l'autre et aussi, par le fait
même, l'affirmation de chacun des termes est la condition nécessaire
et suffisante de l'affirmation de l'autre. Dans le cas des deux faits
provenant de causes autonomes concordantes, on ne voit pas, nous
l'avons dit, que l'on puisse considérer la réalité d'un des termes
comme une condition nécessaire et suffisante de la réalité de l'autre,
mais on peut estimer que l'affirmation de chacun des termes est la
condition nécessaire et suffisante de l'affirmation de l'autre.
Moyennant cette restriction on pourra appliquer au cas des faits dérivant
de causes autonomes concordantes les réflexions que nous venons
de faire concernant le cas des liaisons causales.

6°) Recherche de la cause d'un fait et recherche de l'effet d'un


fait
Dans la pratique, il peut se faire que l'on porte intérêt plutôt
à la question de savoir de quelle cause dépend tel fait ou plutôt à la
question de savoir quel effet tel fait entraîne. La manière d'orienter
l'observation sera évidemment différente dans les deux cas, car, dans
le premier, on examinera les faits qui précèdent le fait pris pour
centre d'intérêt et, dans le second cas, au contraire, on portera
attention à ceux qui le suivent. Mais cette différence ne concerne
que la matière du raisonnement inductif. Dans un cas comme dans
l'autre, il s'agira d'établir, si possible, un rapport de dépendance
causale entre faits et, partant, la structure du raisonnement sera
pareille.

7°) Intervention des circonstances et processus de


l'amplification.
Nous allons nous occuper de la manière dont cette proposition
universelle (et d'universalité illimitée) (S0) qu'est une loi
expérimentale peut devenir une proposition universelle plus ample. Ce
processus est possible grâce à l'intervention des circonstances, au sens

(**> Cf. tapra, n° 2 de l'avant-propot.


L'induction 135

le plus large du terme, englobant non seulement des faits distincts


de celui que Ton considère mais aussi des caractères plus ou moins
particuliers de ce fait <31).
Nous n'envisagerons ici que le cas où un événement dérive d'un
autre comme de sa cause. Les réflexions que nous allons faire
s'appliqueront, mutatis mutandis, aux cas de la liaison causale indirecte
et à celui de la simple concordance causale. Par raison de
commodité, au lieu de parler d'antécédent nécessaire et suffisant, nous
dirons souvent « antécédent essentiel » (par opposition à
l'antécédent fortuit et aussi au simple antécédent dont on ne sait encore
s'il est essentiel ou fortuit).
Si un événement est constamment précédé d'un autre alors que
les circonstances, les données contemporaines aux événements, sont
dans chaque cas pareilles, on peut, il est vrai, conclure que le
premier des deux événements dans le temps est antécédent essentiel du
second, mais on ne peut conclure que, dans la même situation,
aucune autre donnée n'est elle aussi antécédent essentiel dudit
second événement. En effet, il se pourrait que cette seconde donnée
en même temps que la première dépendent également d'une autre
donnée ou de plusieurs autres et que celles-ci, étant, dans
l'hypothèse considérée, toujours présentes, ne manifestent pas leur
caractère d'antécédent essentiel. Car, pour manifester ce caractère, ou
l'absence de ce caractère, il faudrait que ces données soient sujettes
à apparition, disparition ou variation et que l'on puisse constater si,
dans ces cas, la seconde donnée apparaît elle aussi, disparaît ou
varie. Pour pouvoir décider que la première donnée est à elle seule
l'antécédent essentiel de la seconde, il faudra que l'on observe les
suites de l'apparition, de la disparition ou de la variation de toutes
les données contemporaines (de celles tout au moins dont on ne
serait pas sûr à l'avance, grâce à des inductions antérieures, qu'elles
sont sans influence sur le second événement) et que l'on constate
que ces faits sont sans conséquence pour la seconde donnée (32). On
voudra bien remarquer que nous invoquons pour l'instant le prin-

<"> A la manière dont, pour un polygone, le caractère d'être régulier est plu*
particulier que celui d'être polygone et celui d'être quadrangulaire plu* particulier
encore.
'"' S'il s'agit de données contemporaines aux observations, dont on tait
qu'elles sont indéfiniment présentes, il ne sera pas nécessaire, pour la valeur
pratique de la loi, de s'assurer si elles sont requises ou non pour l'apparition de la
seconde donnée.
136 Franz Grégoire

cipe des propositions expérimentales négatives, établi plus haut, et


selon lequel si l'apparition, la disparition ou la variation d'une
donnée ne sont pas constamment précédées ou accompagnées de
l'apparition, de la disparition ou de la variation d'une autre, c'est
que cette autre n'est pas un antécédent essentiel de la première.
Dans le cas où d'autres données que celle dont on a établi
d'abord qu'elle est antécédent essentiel se révéleraient également
antécédent essentiel du même conséquent, la première apparaîtrait
simplement comme un antécédent suffisant conditionnel, relatif
(c'est-à-dire un antécédent qui suppose d'autres antécédents) et, par
le fait même, simplement comme un antécédent nécessaire partiel.
Et chacune des autres données essentielles sera dans le même cas.
L'antécédent suffisant inconditionnel, absolu, et par là même
l'antécédent nécessaire complet, ce sera l'ensemble des données
essentielles. Tandis que, si aucune autre donnée que la première ne se
révèle essentielle, celle-ci sera à elle seule antécédent suffisant
absolu et antécédent nécessaire complet. En parlant ainsi
d'antécédent absolu et complet on vise toujours, il ne sera peut-être pas
inutile de le rappeler, la même situation et on n'exclut pas que,
dans une autre situation, c'est-à-dire dans le cas où le présent
antécédent serait absent, un autre puisse le suppléer à l'égard du
même conséquent. Si, peut-être, aucune suppléance n'était
possible, l'antécédent envisagé, étant irremplaçable en toute situation
possible, pourrait se dire, en ce sens, « absolu » (88>.
Lorsqu'il existe au choix plusieurs antécédents suffisants
inconditionnels, chacun d'eux n'est nécessaire, comme nous venons de le
dire, qu'en l'absence de tous les autres. Mais ils possèdent en
commun quelque note générale nécessaire, ne fût-ce, à l'extrême
minimum, que la note générale consistant pour tous à faire partie du
groupe des antécédents suffisants inconditionnels. Et cette condition
nécessaire générale est également suffisante à son niveau de
généralité.
On pourrait, en principe, appeler « cause » d'un fait chacun
de ses antécédents essentiels immédiats et médiats ainsi d'ailleurs
que l'ensemble même des antécédents essentiels immédiats et même
tout l'ensemble des antécédents essentiels, tant médiats qu'immé-

(**) Plus haut, l'antécédent « absolu » était l'antécédent Inconditionnel, celui


qui suffit à soi seul, sans dépendance à l'égard d'autres antécédents ; à présent,
l'antécédent « absolu » est l'antécédent exclusif, celui qui est seul a pouvoir
suffire, sans égard pour la situation particulière.
L'induction 1 37

diats. Cet ensemble, qui remonte loin .... devrait seul, à la rigueur,
se nommer « la cause » d'un fait, c'est-à-dire la cause complète
(dans le domaine des faits). En pratique on dit « la cause » d'un
fait celui des antécédents immédiats ou médiats qui attire spéciale-
ment l'attention pour une raison ou pour une autre, en particulier
parce que c'est le seul sur lequel on puisse aisément agir. Quand
il s'agit d'une chaîne d'antécédents, ce sera assez souvent le
dernier chaînon, l'antécédent immédiat (84).
Au fur et à mesure que l'on écarte de la dignité d'antécédent
essentiel d'un conséquent, dans une même situation, un plus grand
nombre de données, la loi, la proposition concernant la dérivation
de cet événement se généralise davantage. En effet, la
compréhension du sujet logique de cette loi diminuant par l'élimination de
certaines notes, son extension s'accroît en proportion <S5>. Pour

<**' Cet alinéa s'inspire en partie de justes remarques qu'on peut lire chez
A. Lalande, Lea théorie» de l'induction et de l'expérimentation, Paris. 1929,
pp. 189-190.
<"' Ainsi, supposons que l'on ait constaté qu'un mélange chimique,
composé des corps A, B, C, D, en telles proportions respectives, a eu régulièrement
tel conséquent. Si, après cela, on peut se rendre compte que la suppression d'un
des éléments du mélange, soit A, Teste sans effet sur le conséquent, le sujet
logique de la loi: «un mélange composé des corps A, B, C, D », se généralise
puisqu'il devient: «un mélange composé simplement des corps B, C, D ». De
même si on peut observer que la proportion du corps B dans le mélange initial,
laquelle était de 20 %, peut recevoir toutes les proportions comprises entre 5 %
et 30 %, le sujet de la loi qui, au départ, indiquait c B, dans la proportion de
20 % » peut à présent indiquer: c B, dans n'importe quelle proportion comprise
entre 5 % et 30 % ». Ce sujet s'est donc généralisé. Examinons encore un autre
exemple. Supposons que l'on ait constaté que la présence d'acide chlorhydrique
procure tel effet, le sujet de la loi est: c l'acide chlorhydrique ». Si le même effet
peut être obtenu par n'importe quel acide appartenant à telle classe d'acide, le
sujet de la loi devient: c tout acide de cette classe ». Et si, d'aventure, n'importe
quel acide, appartenant ou non k cette classe, donne le même résultat, le sujet
de la loi devient encore plus général : c tout acide ».
Comme ces exemples le font voir, par le groupe initial de circonstances,
d'antécédents, dont on va s'efforcer de montrer, pour le plus grand nombre
possible d'entre eux, qu'Us ne sont pas antécédent essentiel, il faut entendre non
pas seulement des antécédents distincts l'un de l'autre à la manière de corps
concrets, non pas seulement non plus les diverses doses particulières d'un même
corps, etc., mais aussi les traits plus ou moins généraux d'une donnée. Aussi bien,
comme on l'a vu aussi par ces mêmes exemples, tout lea élimenta particuliers et
tous lea caractères qualitatifs et quantitatifs concevables peuvent a' exprimer en
notes plua ou moins générales d'un sujet logique.
On a pu remarquer que nous avons traité l'antécédent et non le conséquent
138 Franz Grégoire

pouvoir écarter le plus grand nombre possible de circonstances de


la qualité d'antécédent essentiel, il faudra, après avoir commencé
par observer dans les mêmes circonstances la coïncidence constante
constatée, examiner ce qui se passera si se modifient (c'est-à-dire
disparaissent ou varient) une à une (le plus souvent
l'expérimentation sera nécessaire pour assurer cette modification) les diverses
circonstances initiales et relever les cas où, en dépit de cette
modification, le conséquent persévérera à se trouver en coïncidence
constante avec l'antécédent initialement déterminé. En vertu du
principe des lois expérimentales négatives, déjà rappelé, ces
circonstances qui se révélèrent indifférentes seront progressivement
écartées de la liste initiale des antécédents essentiels éventuels. (Il
pourrait se faire, par chance, que toutes les données présentes autres
que l'antécédent essentiel initialement déterminé se modifient
simultanément sans effet sur le conséquent : en ce cas la loi atteindrait
d'un seul coup sa généralité maximale.) La règle que nous venons
d'énoncer et qui régit le processus d'amplification, de généralisation,
des lois peut se nommer « règle de coïncidence constante en
circonstances variées ». Cette règle précise, au service de
l'amplification, la « règle de coïncidence constante » énoncée plus haut et
qui fait abstraction de la permanence ou de l'impermanence des
circonstances. On peut énoncer cette nouvelle règle en disant que
pour pouvoir généraliser progressivement une loi il faut que puissent
se modifier progressivement le plus grand nombre possible de
circonstances sans que la coïncidence constante initiale entre deux
faits s'en trouve affectée (36).
La généralisation indue ou « hâtive » consiste, sous une de ses
formes, à ne pas mentionner dans le sujet logique de la loi des
données dont on n'a pas encore prouvé qu'elles n'ont pas
d'influence sur l'événement visé par le prédicat. Au lieu d'énoncer :

comme le sujet logique d'un* loi. Il est toujours possible de procéder de cette
façon. Car énoncer que, dans telles circonstances, B a dans A son antécédent
nécessaire et suffisant, c'est équivalemment énoncer que, dans ces circonstances,
A est l'antécédent nécessaire et suffisant de B.
<"' En dépit de certaines apparences, la première de ces deux règles ne
coïncide pas avec les méthodes classiques de différence et de variation
concomitante et la deuxième pas davantage avec la méthode de concordance. Les méthodes
de Mill concernent, non l'induction à cas répétés, mais l'induction à cas unique,
comme, par exemple, £. GOBLOT l'a fortement souligné (Traité de logique, 3* éd.,
Paris, 1922, p. 293).
L'induction 139

« A et peut-être aussi B, C, D, etc. sont antécédent essentiel de


Z », on énonce d'emblée : « A est à lui seul l'antécédent de Z ».
De façon précise, cette faute consiste à se contenter de ce qu'un
antécédent s'est révélé nécessaire pour conclure qu'il faut ipso facto
le considérer comme l'antécédent nécessaire complet et, par là
même, comme l'antécédent suffisant inconditionnel ou, — ce qui
revient au même, — à se contenter de ce qu'un antécédent s'est
révélé suffisant au milieu d'autres données pour conclure qu'il est
antécédent suffisant inconditionnel et, par là même, antécédent
nécessaire complet. En termes plus sommaires, la faute en question
consiste à se contenter de ce qu'un terme s'est révélé cause d'un
autre dans certaines circonstances pour conclure, sans autre forme
de procès, qu'il pourra également jouer ce rôle en d'autres
circonstances, voire en toutes circonstances. Mais pour pouvoir s'exprimer
comme nous venons de le faire, il doit être entendu que, selon la
convention adoptée plus haut, le terme « circonstance » d'un fait
ne vise pas seulement des faits distincts de lui mais aussi les
caractères plus ou moins particuliers du fait considéré lui-même.
Nous venons de nous occuper de l'extension injustifiée des
propositions expérimentales positives. L'autre forme de
généralisation arbitraire concerne les propositions expérimentales négatives.
Elle consiste à se contenter de ce que, dans les cas observés, tel
fait a eu pour cause tel autre fait pour conclure qu'il ne pourra
jamais dériver que de cet autre fait et que, par conséquent, en
l'absence de ce dernier, le premier n'aurait pas lieu. En d'autres
termes, cette faute réside dans le passage arbitraire de la façon de
voir qui considère un fait comme l'antécédent nécessaire et suffisant
d'un autre dans une situation où ne figure aucun autre antécédent
nécessaire et suffisant en exercice à la façon de voir selon laquelle
il ne peut exister pour le même fait d'autre antécédent nécessaire et
suffisant (3r).
A propos de la généralisation des lois positives, il y a lieu

(*T) L'intelligence généralise spontanément. Da-ns l'histoire humaine, les


inductions de sens commun ainsi que les premières inductions scientifiques ont
souvent péché par une généralisation hâtive qu'il a fallu rectifier par la suite. Il
n'y a pas lieu de regretter ce processus, car si, dans les débuts, l'on avait,
d'aventure, voulu progresser dans l'induction avec toute la prudence requise,
l'action en eût été paralysée. Mieux valait une action aventureuse s'inspirant d'une
induction aventureuse, mais corrigibles l'une par l'autre, que l'absence totale
d'action, à supposer que celle-ci «ût été possible.
140 Franz Grégoire

d'ajouter encore que, dans le cas où l'on a pu déceler plusieurs


antécédents dans la même situation, il reste à déterminer leurs
relations entre eux. Sont-ils chacun antécédent essentiel immédiat
du conséquent ou certains d'entre eux sont-ils antécédents par
l'intermédiaire d'autres antécédents et, par exemple, du premier
antécédent que l'on avait décelé ? Cette question doit se résoudre par
l'examen des coïncidences entre les antécédents partiels eux-mêmes.
Si ces antécédents ne possèdent pas entre eux de coïncidence
constante, c'est qu'ils constituent des antécédents immédiats du
conséquent, ce qui revient à dire que le conséquent n'apparaît que
lorsque tous ces antécédents sont rassemblés simplement en fait et
donc par hasard (ou aussi par la volonté de l'homme). Si les
antécédents essentiels possèdent entre eux une coïncidence constante,
c'est qu'ils sont antécédents essentiels par l'intermédiaire l'un de
l'autre.

8°) Le cas des donnée» incompatibles.


Nous nous sommes occupé jusqu'à présent uniquement des cas
où l'apparition, la disparition ou la transformation d'une donnée
sont suivies avec constance de l'apparition, de la disparition ou de
la transformation d'une autre donnée. Mais il y a lieu d'examiner
aussi le cas inverse, celui où l'apparition et la disparition d'une
donnée sont suivies avec constance respectivement de la disparition
et de l'apparition d'une autre et celui où la variation d'une donnée
(en grandeur, en intensité ou en qualité) est suivie de la variation
en sens inverse d'une autre donnée. Dans des cas de ce genre, on
ne pourra pas, c'est évident, conclure que la première donnée est
la cause de la seconde, puisqu'elle porte les traits contraires à
ceux d'une cause. Il faudra conclure que la première donnée fait
obstacle d'une manière ou d'une autre, à déterminer, à l'action de
la cause, également à déterminer, dont dérive la seconde donnée.
Comme les lois exprimant des relations de ce genre, se ramènent à
ce que la présence d'une donnée exclut la présence d'une autre,
elles peuvent se nommer des « lois d'incompatibilité ». Elles sont,
on le voit, distinctes des propositions expérimentales négatives, qui
énoncent qu'une donnée n'a pas de relation essentielle avec une
autre. Les lois d'incompatibilité énoncent qu'une donnée possède
avec l'absence d'une autre une relation essentielle. En ce sens, une
loi d'incompatibilité peut se nommer une loi positive. La loi néga-
L* induction 141

tive correspondante énoncerait qu'une donnée n'est pas


incompatible avec une autre. Au total, on se trouve devant des lois d'affinité
positives et négatives et des lois d'incompatibilité positives et
négatives <38).

9") La certitude des lois naturelle».


Nous l'avons signalé déjà, l'assentiment aux lois
expérimentales peut atteindre la certitude pratique et ne peut la dépasser.
La certitude pratique est une adhésion qui n'exclut pas
absolument toute chance d'erreur, mais qui l'exclut dans une mesure
suffisante pour qu'on agisse comme si l'on était certain d'une
manière absolue et contraignante. Ce qui revient à dire que la
certitude pratique n'écarte pas le doute comme impossible mais
simplement comme déraisonnable et qu'elle permet et, si l'on veut agir,
impose une ligne de conduite déterminée.
L'énoncé initial dont il a été question plus haut, celui qui
introduit dans le sujet logique d'une loi le plus grand nombre possible
d'antécédents à qui on ne peut dénier avec assurance la qualité
d'antécédent essentiel, procure la certitude pratique. Car, si l'on a
pris un très grand soin dans le relevé des antécédents essentiels
éventuels, les risques d'avoir omis un antécédent essentiel
deviennent négligeables (39). Mais, d'autre part, on ne pourra jamais
être absolument certain de n'avoir pas omis l'un ou l'autre
antécédent essentiel, en particulier parce qu'il s'agirait d'une donnée
qu'on n'aurait pu apercevoir à l'échelle des observations faites. Et
si, peut-être, la donnée en question n'est pas permanente, sa
cessation occasionnelle amènerait des exceptions à la loi énoncée. Et sa
cessation définitive amènerait l'invalidation de la loi telle qu'elle
a été formulée.
La situation que nous venons de décrire concernant la teneur
initiale de la loi se maintient, c'est évident, lorsque la loi est
progressivement amplifiée. En effet, l'élimination progressive de divers

("> Dans les énonces qu'on vient de 'lire, nous forçons quelque peu le sens du
terme « loi », qui s'applique bien aux propositions expérimentales positives mais
assez mal aux propositions négatives.
('*> Lorsqu'il s'agit de prévoir, à partir de la loi énoncée, des faits particuliers,
il faudra, par surcroît, vérifier avec un très grand soin si tous les antécédents
essentiels, positifs et négatifs, mentionnés par la loi sont réalisés.
142 Franz Grégoire

antécédents mentionnés au début n'empêche aucunement qu'un


antécédent non mentionné soit essentiel.
Concernant la certitude des lois naturelles, il importe d'observer
que plus une loi est générale, c'est-à-dire plus son sujet logique est
étendu, et plus elle est longue à établir (comme nous l'avons vu plus
haut à propos du processus d'amplification) ; plus aussi et par
conséquent il y a de risque qu'un soin suffisant n'ait pas été apporté à
toutes les étapes de la recherche. Il suit de là que, sauf si l'on est
certain que le soin suffisant est demeuré constant, une loi plus
ample est, toutes choses égales d'ailleurs, moins ferme qu'une loi
moins ample, tout en pouvant être l'objet d'une certitude pratique.
Toutes choses égales d'ailleurs : c'est-à-dire à égalité dans la
difficulté de l'observation et, éventuellement, de l'expérimentation.
D'autre part, plus une loi est précise (en d'autres termes, moins une
loi est approximative) dans son sujet ou son prédicat et plus elle
est difficile à établir (40). Plus, en effet, il y a risque de défaillance
chez l'observateur et aussi, éventuellement, dans les appareils. Il
résulte de ceci que, plus une loi est précise, et moins, toutes choses
égales d'ailleurs, elle est ferme. Toutes choses égales d'ailleurs :
c'est-à-dire à égalité dans la qualité de l'observation et dans celle
des appareils.

<*0) En matière quantitative, une loi plus précise, plus approchée, est une loi
qui mentionne plus de décimales. En matière qualitative, c'est une loi qui indique
un type plus spécifié, par exemple, en biologie, une espèce déterminée et pas
seulement un genre.
Il faut se garder de confondre une loi générale et une loi imprécise. Une loi
générale peut être précise. C'est lorsqu'on l'a vérifiée de toutes les classes de
cas qu'elle englobe. Elle n'est imprécise que si l'on ne peut affirmer l'avoir ainsi
contrôlée. Ainsi une loi énonçant que tel genre biologique présente tel caractère
est précise si l'on veut dire que la loi est valable pour toutes les espèces de ce
genre. Elle est vague si elle énonce que certaines espèces de ce genre, sans
indiquer lesquelles, offrent telle caractéristique. De même une loi disant que
1,6 gramme de tel corps procure tel effet est précise si l'on entend affirmer qu'elle
est valable pour toutes les décimales plus petites et donc que l'influence de ces
décimales est nulle ou négligeable sur l'effet désiré. Mais un énoncé est imprécis
s'il dit que tel effet est obtenu par certaines décimales de 1 ,6 gramme sans indiquer
lesquelles.
Une loi générale qu'on n'a vérifiée en réalité que de quelques-unes des
classes qu'elle englobe et qu'on se représente d'emblée comme valable de toutes
les classes est, .il est vrai, précise dans son intention mais entachée de généralisation
hâtive, sauf dans les cas où l'on peut considérer une certaine extrapolation comme
légitime.
L'induction 143

Nous nous sommes occupé il y a quelques instants de


l'éventualité d'un antécédent essentiel impossible à apercevoir à l'échelle
des observations faites. Il nous faut à présent considérer les
conséquences de cette éventualité pour la prévision à longue échéance.
On admet parfois que les consecutions essentielles véritables
que nous connaissons, en termes équivalents, que les lois naturelles
dûment vérifiées et dans lesquelles, en particulier, on a évité la
généralisation indue, permettent de prévoir l'avenir éloigné avec le
même degré de certitude que l'avenir proche (ainsi que, à titre
secondaire, de connaître avec la même certitude le déroulement du
passé lointain qui a précédé les observations sur lesquelles les lois
sont fondées). C'est là, pensons-nous, une vue trop optimiste. Rien
n'autorise, en effet, à exclure que se passent dans l'univers, (ou
dans certaines couches et particulièrement dans la zone inframicros-
copique de la réalité,) de lentes évolutions qui échappent, tout au
moins jusqu'à présent, à l'observation humaine et que ces
évolutions (dont d'ailleurs il n'est pas possible d'exclure qu'elles
comportent des mutations brusques) amènent un jour (ou aient entraîné
dans le passé) des modifications dans les consecutions au niveau des
données observables. Bien entendu, ces transformations inconnues
seraient elles-mêmes soumises à des liaisons causales mais
également, et à fortiori, inconnues de nous. Ce qui reviendrait à dire que
certaines circonstances qui nous échappent feraient partie de
l'antécédent suffisant absolu et de l'antécédent nécessaire complet des
événements que nous observons et que les modifications éventuelles
de ces circonstances feraient en sorte que l'antécédent relatif connu
de nous ne procurerait plus le même conséquent que celui que nous
lui assignons (ou ne l'aurait pas procuré dans le passé). En ce sens
la structure de l'univers ne sera peut-être pas la même dans l'avenir
qu'à présent (et elle n'a peut-être pas non plus été la même dans
le passé).
Est-ce à dire que les « lois naturelles » ne sont peut-être pas
indéfiniment stables ? Oui, si l'on entend par « lois naturelles » des
énoncés humains omettant de mentionner des circonstances qui, en
réalité, et sans qu'on le sache, sont essentielles et peuvent se
transformer. Mais si l'on entend par « lois naturelles » les processus de
la nature considérés en eux-mêmes (ou aussi, et par conséquent, les
énoncés humains les concernant et qui seraient parfaits), toutes les
lois naturelles sont immuables puisqu'elles constituent des
consecutions rigoureusement nécessaires. Il y aurait seulement que, dans
1 44 . Franz Grégoire

l'hypothèse que nous envisageons, certains processus cesseraient et


cesseraient nécessairement de se passer faute de circonstances
essentielles, mais tout en demeurant rigoureusement nécessaires dans
le cas où ces circonstances se présenteraient.
Est-il actuellement possible d'écarter l'hypothèse en question ?
Nous ne le croyons pas. Sera-t-il jamais possible de l'écarter ? Nous
ne le croyons pas non plus, encore que, plus la science progresse,
moins il y a de chances que des processus de la nature nous
échappent.
Au total, en dépit des apparences et même si l'on admet,
comme nous le faisons, le caractère nécessaire par essence des
consecutions dans la nature, la certitude absolue de la prévision ne
paraît pas accessible à l'esprit humain, ni concernant un avenir
proche ni, à plus forte raison, concernant un avenir lointain. L'esprit
doit se contenter d'une certitude pratique, d'ailleurs moins forte
concernant l'avenir éloigné que l'avenir prochain.

10°) Rapport de l'induction et de la déduction.


Il se pose ici une question dont la réponse n'a pas de
répercussion sur le problème de la manière dont se fonde et dont doit se
pratiquer l'induction, mais qui présente de l'intérêt pour ceux qui
s'attachent à la logique formelle. Nous visons la question de savoir
si l'induction à cas répétés est réductible à quelque type de
déduction.
L'induction à cas répétés se présente sous la forme du
raisonnement qu'on va lire et dont il faudra considérer avec attention les
caractères.
La majeure n'est autre que le principe prochain de cette
induction. Elle est donc un principe universel énonçant que dans telles
conditions (coïncidence d'apparition, de disparition ou de variation)
toute série de faits singuliers observés, et donc, en fait, limitée, doit
être considérée comme composée des antécédents nécessaires et
suffisants <41> respectifs d'autres faits singuliers formant eux aussi
une série limitée.
La mineure déclare que la série en fait limitée de faits singuliers

(41> Pour le moins dans l'ordre logique {cf. nupra, tout le 5°). Pour la facilité,
on peut se contenter de songer au cas de la cause, laquelle est condition
nécessaire et suffisante non seulement logique mais réelle.
L'induction 145

observés A, A', A"... réalise ces conditions par rapport aux faits
singuliers B, B', B"...
La conclusion est que A, A', A"... sont respectivement
antécédents nécessaires et suffisants à l'égard de B, B', B"...
Ce raisonnement se présente donc d'abord simplement comme
un syllogisme à mineure et conclusion singulières. Mais la
conclusion, qui est un jugement de relation, possède ce caractère
remarquable que son attribut : pour A, être antécédent nécessaire et
suffisant de B, signifie : se trouver avec B dans un rapport tel que,
chaque fois, — de façon universelle, illimitée, — que, dans une
situation semblable à la situation actuelle (c'est-à-dire en l'absence
d'un autre antécédent effectif que A), existe un fait semblable à B,
c'est qu'un fait semblable à A a précédé et que, chaque fois
qu'existe un fait semblable à A, un fait semblable à B suit. Cette
note d'universalité, d'illimitation, fait partie de la notion même de
l'antécédent nécessaire et suffisant telle qu'elle figure dans la
majeure du raisonnement et dont celui-ci a fait voir qu'elle se vérifie
pour le fait singulier A par rapport au fait singulier B. La même
observation vaut pour A' par rapport à B' et pour chacun des
couples de termes de la série des faits singuliers observés.
Ce caractère spécial de son attribut ferait à tort considérer la
conclusion du raisonnement expérimental comme une proposition
universelle qu'on tirerait de propositions singulières par on ne sait
quel mystérieux processus et envisager en conséquence ce
raisonnement comme irréductible au syllogisme. La conclusion serait
universelle si son sujet était universel. Or ce n'est pas le cas. En effet,
l'universalité que l'on trouve dans cette conclusion réside
uniquement dans l'attribut, dans la matière de l'attribut.
Toutefois, grâce à la matière de l'attribut, on peut, par simple
équivalence, par inference immédiate, tirer de cette conclusion
singulière une ou plus exactement deux propositions universelles :
tout fait identique à B est, dans une situation identique à la situation
actuelle, précédé d'un fait identique à A ; tout fait identique à A
est, dans cette même situation, suivi d'un fait identique à B.
Dans ces conditions, on peut dire que le raisonnement
expérimental n'est, quant à la forme, qu'une déduction d'application à
conclusion singulière. Mais de cette conclusion singulière la matière
du raisonnement fait une conclusion équivalemment universelle, une
proposition immédiatement transformable en universelle. C'est, et
c'est uniquement, ce que ce raisonnement possède d'original.
146 Franz Grégoire

Mais, pour se conformer à l'usage, il est préférable d'adopter


une notion plus restreinte de la déduction, qui permette de la
présenter, non comme un genre englobant l'induction, mais comme un
type de raisonnement adéquatement distinct de l'induction. A
cette fui, on pourra dire que la déduction est un syllogisme où,
d'une mineure, soit universelle, soit particulière, on tire une
conclusion (purement et simplement) de même extension qu'elle. Et
l'induction est un syllogisme où, d'une mineure particulière, on tire
une conclusion (équivalemment) universelle.

II

L'induction à cas unique

En sus de l'induction à cas répétés, que nous venons


d'examiner, une autre sorte d'induction est-elle possible, celle où l'on
pourrait se contenter d'une unique observation de coïncidence soit
d'apparition, soit de disparition, soit de variation ?
Il y a lieu pour commencer d'examiner le cas où cette
coïncidence ne se passe pas dans un ensemble fermé que j'examine en
son entier. S'il ne s'agit pas d'un ensemble fermé, on n'est
évidemment pas autorisé à écarter l'hypothèse que la coïncidence observée
soit purement fortuite. Il se pourrait en effet que les deux faits
dérivent de causes autonomes sans périodicité concordante. Il en va
de même s'il s'agit d'un ensemble fermé mais que je n'observe pas
en son entier. En ce cas, rien ne permet d'écarter l'hypothèse que
se soient exercées dans cet ensemble même deux causes autonomes
sans concordance.
Qu'en est-il si la coïncidence aperçue lors d'une unique
observation s'est manifestée dans un ensemble de données indépendant
et observé dans son intégralité ? II faut tout d'abord se demander si,
dans cette hypothèse, l'induction est possible à partir de la seule
observation (c'est-à-dire sans expérimentation). Nous avons exposé
plus haut les difficultés que présente le cas analogue dans
l'éventualité de coïncidences régulièrement répétées. Il s'agit pour
commencer de l'impossibilité d'être certain qu'un ensemble de données
qui peut être considéré comme fermé à l'échelle des observations
faites ne subit pas d'influence extérieure qui serait décelable
seulement à une échelle plus petite. Il s'agit ensuite de l'impossibilité
L'induction 147

d'être certain que ne s'exerce pas de l'intérieur même de


l'ensemble en question quelque causalité impossible à découvrir à
l'échelle des observations faites. Mais, dans le cas des coïncidences
régulièrement répétées, on pouvait tout au moins écarter
l'hypothèse du pur hasard, de la dépendance respective des deux faits
à l'égard de causes autonomes sans concordance. Tandis que, dans
le cas d'une unique coïncidence, il n'est même pas possible d'écarter
cette dernière hypothèse. Pour ce qui concerne la détermination des
causes par la simple observation la situation est donc encore plus
grave dans le cas de la coïncidence unique que dans le cas de la
coïncidence répétée.
Tout au moins l'expérimentation pourra-t-elle, dans
l'éventualité d'un ensemble indépendant entièrement observé, fonder
l'induction à cas unique ? Si je fais un geste que j'éprouve être la cause
immédiate d'un fait et que celui-ci soit aussitôt suivi ou accompagné
d'un autre, puis- je être certain que le premier fait est la cause du
second ? Si, dans l'ensemble en question, aucun autre fait que le
premier n'a précédé de peu ou aussi accompagné le second, je serai
tenté de considérer le second comme l'effet du premier. Car le
second doit avoir eu dans quelque autre fait sa cause (principe de
causalité scientifique) et le premier, dans la situation indiquée, est
seul à pouvoir être cette cause (42). Cependant puis-je exclure que
l'ensemble que j'ai observé dans toute son extension à une
certaine échelle ne comporte pas, à une échelle plus petite, quelque
fait inobservé, et même inobservable pour l'homme, fait qui aurait
causé par pur hasard le second fait aussitôt après le premier ou en
même temps que lui ? Il y a plus. Il n'est même pas toujours
possible d'être certain qu'un ensemble qu'on peut raisonnablement

<4Î> II ne sera pas inutile de marquer la différence entre le raisonnement dont


nous venons de nous occuper et un autre qui présente avec lui certaines analogies.
Supposons que, grâce à des inductions antérieures, je sache déjà que, dans telles
circonstances, tel conséquent a tel antécédent pour antécédent essentiel. Cela
étant, dans un ensemble de données pratiquement fermé et qui comporte les
circonstances indiquées, je vois se manifester, lors d'une unique observation que je
fais, le conséquent en question. Je pourrai conclure que, à l'intérieur de l'ensemble
dont il s'agit, s'est certainement exercé l'antécédent essentiel indiqué, même si je
n'ai pas aperçu cet antécédent. Et si je l'ai aperçu, je pourrai conclure que c'est
lui qui est l'antécédent essentiel. Dans ce raisonnement, on le voit, il ne s'agit pas
d'établir une loi et donc il ne s'agit pas d'une induction. La loi est supposée
connue et le raisonnement consiste simplement à l'appliquer par déduction à un
cas particulier.
148 Franz Grégoire

considérer comme soustrait à toute influence extérieure non


négligeable n'a tout de même pas subi à un moment donné quelque
influence de ce genre de la part d'une cause qui eût pu être aperçue
à l'échelle des observations faites mais qui, en dépit du soin apporté
par l'observateur, a échappé. Il n'est pas davantage toujours
possible d'être absolument sûr que quelque fait intérieur à l'ensemble
et qui eût pu, en principe, être aperçu à l'échelle des observations
faites n'a pas échappé en fait. Il y a, il est vrai, assez peu de
chances, semble -t-il, pour que, exactement aussitôt après un geste
dont j'ai choisi l'instant parmi bien d'autres instants et après le fait
provoqué par ce geste, surgisse de façon purement fortuite le
second fait. Il est donc, semble-t-il, assez probable que le second
fait a le premier pour cause. (La raisonnement qu'on vient de lire
donne lieu à une règle qui peut se nommer « règle de coïncidence
unique » et qui est la réplique de la « règle de coïncidence répétée »
examinée plus haut.)
Afin d'accroître la force de la probabilité obtenue, je serai porté
à reproduire plusieurs fois mon geste pour pouvoir constater si, à
chaque coup, le fait provoqué par lui sera suivi du second fait. En
d'autres termes, je renoncerai à l'induction à cas unique pour passer
à l'induction à cas répétés.
On l'a vu, en toute hypothèse, l'induction à cas unique requiert
absolument l'examen exhaustif d'un ensemble de faits indépendant.
Tandis que l'induction à cas répétés n'exigeait cette condition que
dans le cas de la simple observation, non dans celui de
l'expérimentation. Or, pour savoir qu'un ensemble de données est
indépendant de toute influence extérieure non négligeable, il faut se
trouver en possession de nombreuses propositions expérimentales
négatives, ce qui suppose un état avancé de la connaissance. Et ces
propositions expérimentales négatives doivent être chacune établie
par induction à cas répétés si l'on veut éviter à leur propos des
incertitudes du même genre que celles qui affectent les inductions
à cas unique portant sur des lois positives. (Dans l'unique cas
d'observation, il se pourrait, en effet, qu'un fait n'ait pas coïncidé avec
un autre par suite d'un empêchement fortuit issu d'une cause
inobservée, intérieure ou extérieure à un ensemble.) Au total, qu'il
s'agisse d'induction à cas unique procédant par simple observation
ou par expérimentation, ou bien qu'il s'agisse d'induction à cas
répétés procédant par simple observation, l'induction à cas répétés
fondant des lois expérimentales négatives constitue un préalable
L'induction 149

absolument nécessaire. Seule l'induction à cas répétés procédant


par expérimentation échappe à la nécessité de ce préambule. Mais
précisément il s'agit de l'induction à cas répétés. De telle sorte que
quelque examen de cas répétés est toujours requis pour fonder une
induction, pour établir une loi naturelle, qu'il s'agisse d'un examen
fondant directement la loi ou qu'il s'agisse d'un examen fondant le
préalable pour l'établissement de la loi. Quant à l'induction à cas
unique, elle requiert un examen de cas répétés non seulement pour
fonder le préalable qu'elle exige mais aussi pour accroître la
probabilité qu'elle procure.
Dans le cas d'un ensemble fermé observé en son entier,
l'amplification progressive d'une loi pourra également, en principe, se faire
à chaque étape par une unique observation. Ce processus se
présentera comme on va dire. Au début, lors d'une unique observation,
plusieurs antécédents auraient précédé un certain autre fait. Au
cours d'une unique observation suivante, le conséquent se
manifesterait alors qu'un des antécédents ne se serait plus fait voir. Lors
d'une unique observation ultérieure, il en irait encore ainsi pour un
des antécédents restant. A chaque fois un des antécédents initiaux
serait ainsi éliminé de la liste des antécédents essentiels à première
vue plausibles. Du même coup, la loi concernant l'antécédent
essentiel du conséquent envisagé se généraliserait progressivement. (Si,
d'aventure, tous les antécédents se modifiaient à la fois sans qu'il
s'ensuive aucun effet sur le conditionné, la loi atteindrait d'un seul
coup sa généralité maximale.) (La règle prescrivant de se conformer
à ce processus pourrait se nommer la « règle de coïncidence, au
besoin unique, en circonstances variées ». Cette règle correspond à
la a règle de coïncidence constante en circonstances variées » qui
régit l'induction à cas répétés.)
Le problème du rapport entre l'induction à cas unique et la
déduction se traitera d'une manière toute semblable à celle que
nous avons exposée plus haut concernant l'induction à cas répétés.

Annexe

Les notions de condition nécessaire et de condition suffisante

La condition en général est ce dont une chose dépend (dans


150 Franz Grégoire

quelque domaine et à quelque titre que ce soit) (*S). En parlant de


condition, l'on songe d'abord à la condition nécessaire, c'est-à-dire
à ce faute de quoi une chose ne peut pas être. Mais cette notion
évoque aussitôt la notion de l'ensemble des conditions nécessaires
d'une même chose. Cet ensemble, même s'il se borne à une seule
condition nécessaire, constitue la condition suffisante. La condition
suffisante est ce moyennant quoi une chose ne peut pas ne pas
être <44). Pour une chose dépendre d'une autre peut donc consister
à résulter de cette autre comme de sa condition suffisante, comme
de sa condition nécessaire ou comme de diverses unions entre ces
deux caractères. Nous venons d'indiquer une de ces unions. Nous
allons en rencontrer d'autres.
Si le rôle de condition suffisante à l'égard d'une même espèce
de conditionné ne peut être rempli que par un unique terme, simple
ou complexe, celui-ci est évidemment, par définition, condition
nécessaire. Si plusieurs termes à volonté peuvent remplir la fonction
de condition suffisante à l'égard d'une même espèce de conditionné,
ils possèdent en commun quelque élément ou quelque note qui est
la condition nécessaire générale, ne fût-ce, à l'extrême minimum,
que la note consistant précisément à faire partie du groupe des
conditions suffisantes interchangeables. Et cette condition nécessaire
générale est également suffisante à son niveau de généralité.
Nous venons de parler de plusieurs termes susceptibles au choix
de remplir le rôle de condition suffisante à l'égard d'une même
espèce de conditionné. Mais, dans le concret, à l'égard d'un même
conditionné individuel, il ne peut y avoir qu'un terme à se trouver
la condition suffisante effective (bien entendu, dans le même ordre
de condition). Et ce terme est, en même temps, la condition
nécessaire dans la situation envisagée, c'est-à-dire en l'absence de toute
autre condition suffisante effective.

<"> II peut s'agir du domaine logique, comme tel, et du domaine réel. Dans
le premier cas, les notions en question s'appliquent aux rapports entre un concept
et les concepts subordonnés, entre les termes d'un jugement, entre les prémisses
d'un raisonnement et la conclusion. Dans le domaine réel, elles se vérifient, pour
employer les expressions aristotéliciennes, dans le cas de la cause efficiente, de la
cause finale, de la cause matérielle et de la cause formelle. Elles s'appliquent
également aux relations spatiales et temporelles. D'une manière générale, lesdites
notions se vérifient dans tous les cas de relation.
'"' On songe ici & là condition suffisante de tout ce qui n'est pas une
décision libre (cf. supra, note 27).
L'induction 151

En nous occupant d'un terme susceptible, peut-être parmi


d'autres, de remplir la fonction de condition suffisante, nous
songeons à un terme pouvant à lui seul, sans l'intervention d'autres,
jouer ce rôle et, par conséquent, pouvant être condition nécessaire
unique du conditionné. Mais il peut se faire, comme nous l'avons
indiqué déjà, que plusieurs termes soient chacun condition
nécessaire d'un même conditionné, l'ensemble de ces termes constituant
la condition suffisante. En ce cas, tout d'abord, les divers termes
peuvent se dire chacun condition nécessaire partielle et leur
ensemble condition nécessaire complète. Par le fait même, chacun
des termes en question peut se dire condition suffisante relative ou
conditionnelle, c'est-à-dire une fois réalisés les autres termes
nécessaires, et l'ensemble des termes sera la condition suffisante absolue,
inconditionnelle. On le voit, les conditions suffisantes relatives ne
sont pas les conditions suffisantes au choix, dont nous nous sommes
occupé plus haut, elles sont toutes requises pour former la
condition suffisante inconditionnelle.
Ceci revient à dire, concernant l'emploi des termes « relatif »
et « absolu », que la condition suffisante est relative ou absolue selon
qu'elle en suppose d'autres ou non et que la condition nécessaire
est relative ou absolue selon qu'elle est, ou non, irremplaçable.
Quand on dit, ce qui arrive fréquemment, qu'une condition est
suffisante mais non nécessaire, on veut dire qu'elle n'est pas
absolument nécessaire, qu'elle n'est pas irremplaçable. Quand on dit
qu'une condition est nécessaire mais non suffisante, on veut dire
qu'elle n'est pas absolument suffisante, qu'elle suppose d'autres
conditions <45>.
Franz GRÉGOIRE.
Louvam.

'**' L'annexe qu'on vient de lire reprend, en les complétant, quelques


éléments d'une analyse détaillée des notions de condition nécessaire et de condition
suffisante que nous avons publiée comme première partie d'un article intitulé
Condition, conditionné, inconditionné, dans Revue philosophique de Louvain,
t. 46, février 1948, pp. 1-16. La partie suivante de cet article, consacrée à la
notion d'inconditionné, ne concerne plus l'induction. Eli» devrait d'ailleurs être
revisée sur certains pointe (à partir de la page 25).

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