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Recueil Dalloz

Recueil Dalloz 2008 p.2165

Le sort des règles impératives dans le règlement Rome I (1)

Louis d'Avout, Professeur à l'Université de Lyon (Lyon III, Jean-Moulin)

1 - Nul principe ne vaut juridiquement sans exception. A cette règle n'échappe pas la « pierre angulaire » (2) du
règlement Rome I, au demeurant traditionnelle, qu'est pour les parties la faculté de choisir la loi applicable à leur
contrat international. Juridiquement instituée comme solution des conflits de lois, l'autonomie de la volonté (3)
doit s'accorder avec les objectifs étatiques contraires, qui s'expriment parfois à travers l'ordre public ou certaines
règles péremptoires des ordres juridiques concernés par le contrat (4). Tout simplement parce que, pour être
durablement acceptables, les libertés du commerce international ne doivent pas contredire l'agencement des
commerces internes. En matière contractuelle aussi, l'intérêt des parties et celui des Etats ne sont pas
nécessairement consonants.

2 - Le nouveau règlement en est conscient qui, comme la convention de Rome, veille à la conciliation de ces
intérêts. L'esprit général est celui de la sécurité juridique : préserver l'efficacité de l'éventuel choix de loi ;
promouvoir la prévisibilité et la cohérence des solutions, lesquelles s'opposent à de trop grandes divisions du droit
applicable (qu'il soit d'ailleurs librement choisi ou bien objectivement déterminé). C'est ainsi que les exceptions à
l'application de la loi par principe compétente sont rigoureusement canalisées, pour limiter au maximum la marge
de manoeuvre du juge saisi. A cette fin, le règlement prévoit d'abord certains rattachements spéciaux, qui
cristallisent par avance d'éventuelles règles impératives nationales : les rattachements formant un régime
d'exception protecteur des parties présumées faibles (5) ; ou bien ceux qui dérogent ponctuellement à la loi
applicable, par exemple quant à la validité du contrat en la forme (6). A cette fin également, le règlement laisse, à
disposition du juge national, certaines réserves latentes d'impérativité ; mais il en encadre le mode d'emploi, dans la
mesure où elles constituent autant de dérogations possibles à l'application de la loi normalement compétente. Le
considérant liminaire n° 37 l'a rappelé en ces termes : « Des considérations d'intérêt public justifient, dans des
circonstances exceptionnelles, le recours par les tribunaux des Etats membres aux mécanismes que sont l'exception
d'ordre public et les lois de police. La notion de « lois de police » devrait être distinguée de celle de « disposition à
laquelle il ne peut être dérogé par accord » et devrait être interprétée de façon plus restrictive ». A propos de
l'exception d'ordre public, le règlement n'innove pas par rapport à la convention. Il reprend inchangée la formule
restrictive selon laquelle le juge saisi ne peut évincer la loi applicable qu'en cas d'incompatibilité « manifeste »
avec les conceptions fondamentales de son ordre juridique d'origine (art. 21 R). La porte ainsi entr'ouverte est très
étroite ; elle ne devrait pas devenir le point principal de pénétration judiciaire des impérativités issues d'un droit
non applicable au contrat.

3 - Restent alors les velléités d'application unilatérale de certaines règles extérieures à la loi du contrat. C'est à leur
propos que le règlement innove principalement : il précise la terminologie - l'opposition annoncée des « lois de
police » et des autres règles impératives - ; au plan opérationnel il affermit une césure nette qui tient moins à la
nature abstraite des règles en question qu'à leur destination concrète. S'il s'agit de la vocation ordinaire des règles à
régir les situations internes, le règlement se veut protecteur en préservant systématiquement leur autorité sur le
contrat, nonobstant le choix de loi (I). S'il s'agit en revanche de la vocation exorbitante de ces règles à régir les
situations transfrontières, le règlement reconnaît la super-impérativité, résistante à l'internationalité, de certaines
d'entre elles ; mais il les bride par la qualification et le mode d'emploi (II).
I - Préservation des règles impératives
4 - Parce qu'il ne saurait devenir un outil d'évasion du droit national, le droit international privé doit reconnaître à
toute règle étatique impérative, quelle qu'elle soit, un champ minimal d'applicabilité de plein droit. Ce sont les
situations purement internes à l'ordre juridique d'origine de la règle, pour lesquelles le choix d'une tierce loi ne peut
nuire à la vocation des règles impératives objectivement compétentes. En ce cas, le règlement Rome I (7)
reconnaît et préserve l'impérativité des règles d'origine étatique, ce qui est classique (A) ; il fait de même - c'est
l'importante nouveauté - pour les règles indérogeables d'origine communautaire (B).

A - Règles d'origine étatique

5 - Selon l'article 3 § 3 du règlement : « Lorsque tous les autres éléments de la situation sont localisés, au moment
de ce choix, dans un autre pays que celui dont la loi est choisie, le choix des parties ne porte pas atteinte à
l'application des dispositions auxquelles la loi de cet autre pays ne permet pas de déroger par accord ». Sont ici
visées, sans distinction, toutes les dispositions impératives qui ordinairement s'appliquent de plein droit aux
contrats internes. Car c'est précisément l'intégrité du commerce interne que cette disposition vient protéger, à
l'identique de ce qui est à l'oeuvre dans la convention de Rome. Les concepteurs de celle-ci, conscients de la
difficile définition liminaire de l'internationalité des situations (8), avaient fait le choix d'une délimitation
seulement formelle et apparente des conflits de lois entrant dans le champ des règles uniformes de rattachement
(art. 1er § 1 repris à l'identique dans le règlement). En cas de conflit de lois factice, artificiellement créé à raison du
choix par les parties d'un droit étranger applicable à une opération interne, l'article 3 § 1 autorisant ce choix devait
être désactivé, et ce de manière universelle (quelle que soit la loi choisie et celle éludée), par la restauration de
l'impérativité ordinaire des règles internes évincées. C'est ce que permet la disposition étudiée qui n'évacue pas la
loi choisie, mais la ravale pratiquement au rang de simple stipulation contractuelle : celle-ci est comme incorporée
au contrat interne, lequel se trouve par principe régi par le socle impératif de la loi de son ordre juridique
d'appartenance exclusive.

6 - L'article 3 § 3 constitue bien un dispositif de protection de l'intégrité du droit étatique, dont l'autorité sur le
commerce interne serait sinon généralement remise en cause par la liberté du commerce international. La reprise, à
droit constant, de ce mécanisme de lutte contre les fraudes au droit interne est révélatrice d'un conservatisme
prudent du législateur européen, qui ne cadre pas nécessairement avec les audaces du juge suprême de la
Communauté, dans des secteurs voisins (9). Dans la codification européenne du droit international privé des
obligations, la reprise d'un dispositif anti-contournement est importante parce qu'elle révèle, en creux, la vraie
nature du « principe d'autonomie ». Loin d'être un but en soi, ou une réalisation de type idéologique et fondatrice
d'un nouveau système - d'autorégulation des opérateurs privés, arbitres de l'efficience des droits internes -, ce
principe constitue avant tout un rattachement fonctionnel, qui trouve sa justification et ses limites dans les
avantages qu'il permet de gagner au cas concret. Sous un tel angle technique, la faculté de choix de la loi applicable
paraît avoir ceci de vertueux qu'elle met sûrement un terme à la démultiplication des impérativités nationales,
conséquence de l'internationalité de la situation. C'est là la spécificité des vrais conflits de lois : alors que le contrat
interne se trouve soumis au système ordonné des règles indérogeables d'un seul ordre juridique ; la même relation,
internationale car objectivement à cheval sur plusieurs ordres juridiques, est simultanément happée par divers
systèmes de règles contractuelles impératives, systèmes qui sont autonomes et concurrents, partant non
nécessairement conciliables au cas particulier. Par les rattachements qu'il prévoit, le droit international privé
substitue l'harmonie au désordre inné des impérativités nationales ; il rend tous les ordres juridiques nationaux
internationalement supplétifs, sauf un, celui de la loi du contrat, en principe seul à être alors le foyer de règles
impératives. Lorsque cet ordre est rendu compétent sur désignation contractuelle, le choix exercé par les parties -
en principe reconnu efficace par le droit positif - est ainsi libérateur, non pas en ce qu'il affranchirait l'opérateur de
toute impérativité - le rattachement est de soumission à la loi choisie -, mais en ce qu'il permet de faire le tri des
impérativités nationales par élection du système, en principe exclusif, d'enracinement de l'acte juridique volontaire.
Une telle faculté, il est vrai étonnante en théorie (10), n'est reconnue qu'autant qu'elle est pratiquement rendue
nécessaire par l'incertitude objective qui procède de l'internationalité de la situation. Dès lors, elle ne vaut pas
lorsque le contrat ne s'enracine naturellement que dans un seul ordre juridique. Dans ce dernier cas, c'est à cet ordre
juridique qu'il revient de décider, seul, de la teneur et du champ d'application ordinaire de ses règles indérogeables
en matière contractuelle (11). C'est ce que reconnaît classiquement notre nouveau droit international privé à
l'article 3 § 3. C'est ce que le règlement étend, par identité de motifs, aux règles d'origine communautaire pour la
protection de leur intégrité.

B - Règles d'origine communautaire

7 - Le nouvel article 3 § 4 - beaucoup plus net dans sa rédaction finale que ce qu'annonçaient les travaux
préparatoires (12) - prévoit ainsi que : « Lorsque tous les autres éléments de la situation sont localisés, au
moment de ce choix, dans un ou plusieurs Etats membres, le choix par les parties d'une autre loi applicable que
celle d'un Etat membre ne porte pas atteinte, le cas échéant, à l'application des dispositions du droit communautaire
auxquelles il n'est pas permis de déroger par accord, et telles que mises en oeuvre par l'Etat du for ». Il ne s'agit pas
ici de codifier la jurisprudence Ingmar (13), selon laquelle le droit communautaire dérivé devrait en certaines
circonstances s'appliquer unilatéralement, selon la méthode des lois de police, aux situations partiellement
rattachées au territoire de la communauté. Il s'agit, de manière parfaitement symétrique au cas de l'article 3 § 3, de
déjouer, dans les cas exceptionnels, les fraudes par choix de la loi applicable au contrat ; c'est-à-dire de restituer
aux règles impératives issues du droit communautaire leur autorité naturelle sur les situations internes à l'ordre
juridique supranational commun aux Etats membres de l'Union. En soumettant leur contrat intracommunautaire à
une loi nationale extracommunautaire, les parties sont présumées avoir voulu contourner le système des règles
impératives communautaires qui leur sont de plein droit applicables. C'est semble-t-il l'effet de la disposition
nouvelle étudiée que de préserver l'autorité ordinaire du droit communautaire en sanctionnant ce qu'il faut bien
appeler un abus de liberté.

8 - Le nouveau § 4 sera sans doute important en pratique, et source de plus grandes difficultés que son homologue
du § 3. On se contentera ici de quelques remarques prudentes sur les choix législatifs présentement à l'oeuvre. Le
texte, tout d'abord, ne concerne pas les dispositions de droit communautaire originaire (les libertés économiques
fondamentales, qui s'appliquent unilatéralement par les seules forces des traités fondateurs), non plus que les règles
de droit dérivé, édictant des règles spéciales de droit international privé (ces dernières dispositions seront lex
specialis et s'appliqueront par préférence au règlement Rome I, comme ce dernier le reconnaît en son art. 23). Il
vise donc pour l'essentiel les actes législatifs de l'Union européenne, qui ne règlent pas eux-mêmes, principalement
ou à titre accessoire, la question des conflits de lois. Le champ d'application minimal, et internationalement
indérogeable, reconnu aux règles impératives issues de ces textes est alors celui-ci : le territoire de l'Union
européenne (14) sur lequel ces règles sont ordinairement en vigueur en tant que droit interne. Pour pouvoir
appréhender, au côté des règles immédiatement applicables (type règlement) les règles sujettes à transposition
(type directive), le législateur a fait le choix - simple et de commodité procédurale - d'une application de la règle
d'origine communautaire dans sa version en vigueur dans l'ordre juridique du juge saisi. On peut se demander s'il
n'y a pas là place pour un shopping legis résiduel, consistant pour les parties, à arbitrer librement, via la saisine du
juge, entre les transpositions étatiques, éventuellement divergentes, de ces règles impératives communautaires.
Pour éviter cela, il eût fallu que le règlement répute le choix de loi non avenu (art. 3), pour fraude, et procède à la
désignation objective de la loi nationale applicable au contrat intracommunautaire (art. 4). Mais la lettre du texte
n'est pas en ce sens, ce qui peut signifier, à l'inverse, que le législateur européen a voulu tenir les divergences de
transposition pour négligeables, voire - la Cour de justice le dira peut-être - inciter les parties à jouer sur les
divergences de transposition pour, latéralement et de manière informelle, aboutir à leur atténuation.

Préservant les règles impératives, dans leur sphère interne d'application ordinaire, le règlement propose un
traitement, résolument restrictif cette fois, des règles super-impératives qui veulent interférer dans le régime d'un
contrat international ressortissant à la compétence d'une autre loi.

II - Cantonnement des règles super-impératives


9 - Dénommées « lois de police » par le règlement, ces règles sont de même nature que celles qui précèdent, mais
seulement d'un degré plus élevé d'impérativité : ce sont celles des règles de l'ordre interne, dont l'impérativité
résiste à l'internationalité authentique du contrat (15). Le traitement sur mesure qu'elles revendiquent pour elles-
mêmes est exorbitant, puisqu'il s'agit d'une intervention prohibitive dans le champ contractuel réservé à la
compétence d'une loi étrangère, seule à être en principe source de contrainte pour les parties. D'où le danger de ce
foyer supplémentaire d'impérativité ; d'où l'admission exceptionnelle de l'applicabilité de ces règles par l'article 9
du règlement : il restreint les pouvoirs du juge (A) et semble même autoriser, dans une certaine mesure, leur
gestion non contentieuse par les personnes privées (B).

A - Les lois de police appliquées par le juge

10 - Le principal effet du règlement est ici de limiter, de manière drastique, les possibilités judiciaires d'application
de dispositions impératives extérieures à la loi par principe applicable au contrat international. L'innovation, logée
au nouvel article 9, est double : une définition stricte des « lois de police » ; des cas d'application réduits.

11 - A l'article 9 § 1 le législateur a élaboré une définition, construite comme prévu (16) à partir du double
matériau doctrinal et jurisprudentiel. Le matériau doctrinal, notoire, est la définition proposée par Francescakis des
lois de police, ou « d'application immédiate » (17), comme celles « dont l'observation est nécessaire pour la
sauvegarde de l'organisation sociale, politique ou économique » d'un pays. La composante jurisprudentielle est,
quant à elle, constituée pour l'essentiel de l'arrêt Arblade de la Cour de justice (18), qui avait repris à son compte
la définition initiale en substituant à l'adjectif nécessaire celui de « crucial ». Désormais, la définition normative
des lois de police en matière contractuelle sera celle-ci : « une disposition impérative dont le respect est jugé
crucial par un pays pour la sauvegarde de ses intérêts publics, [tels que...,] au point d'en exiger l'application à toute
situation entrant dans son champ d'application, quelle que soit par ailleurs la loi applicable au contrat [...] »
(italiques ajoutés). La notion se « publicise » et se rétrécit ainsi considérablement ; elle devient presque une peau
de chagrin, de nature à remettre en cause les pratiques nationales préexistantes, qui se servent de l'échappatoire des
lois de police pour la protection catégorielle des intérêts privés particuliers d'une partie jugée faible (19). Cette
première innovation, restreignant les dérogations possibles à la loi ordinairement applicable, mérite d'être
approuvée : elle va dans le sens de la prévisibilité du régime juridique du contrat international (20).

12 - C'est pour la même raison que les auteurs du règlement, attentifs aux revendications notamment allemande et
anglaise, ont très nettement amenuisé les possibilités d'application des lois de police autres que celles émanant de la
loi du pays du juge saisi (V. les § 2 et 3 de l'art. 9). Il y a là un retour en arrière, par rapport aux dispositions
innovantes de l'ex-article 7 § 1, qui permettait au juge saisi d'apprécier l'opportunité d'une application
exceptionnelle des lois de police étrangères. Très débattue, et ayant fait l'objet de réserves de la part de trois Etats
signataires, cette disposition est désormais moribonde, vouée à être remplacée par une possibilité nettement moins
audacieuse d'application des seules lois de police étrangères du lieu d'exécution des obligations contractuelles «
dans la mesure où elles rendent l'exécution du contrat illégale ». Proche de l'hypothèse dite du fait du prince (par
ailleurs pris en compte à l'art. 12, § 2 R), ce traitement préférentiel des lois de police du lieu d'exécution territoriale
de l'obligation - signe d'une certaine relocalisation du droit des contrats internationaux - signifie surtout l'exclusion
de toute loi de police extraterritoriale étrangère. La discrimination ici à l'oeuvre suscite les plus vives réserves, car
elle accentue l'impact de l'aléa de la compétence judiciaire sur l'application des lois de police. Avant la saisine du
juge, en effet, les parties escomptent, en plus de la loi du contrat, l'application des règles prohibitives du lieu
d'exécution des obligations ; mais pour les lois de police tierces, le nouvel article 9 leur indique ceci : les lois de
police extraterritoriales sont inapplicables au contrat (§ 3 a contrario)... sauf celles du juge éventuellement saisi (§
2) ! D'où la possibilité, pour les parties, de se soustraire simplement à l'application des lois de police
extraterritoriales par le choix du juge compétent.

Normalement hors de portée des parties, l'application des lois de police, résolument bridée par le règlement, pourra
désormais se prêter à des stratégies de gestion précontentieuse.

B - Les lois de police gérées par les parties ?

13 - Apparemment provocante, la perspective ici envisagée est peut-être voulue par les auteurs du règlement. Elle
tient à ceci que le coup d'arrêt législatif à l'application judiciaire des lois de police, à le supposer efficace, pourrait
modifier la physionomie globale du droit international des contrats, conflits de lois et conflits de juridictions réunis,
en permettant aux parties de se dispenser par avance du respect des lois de police nationales. Plus encore
qu'aujourd'hui, ces règles seraient vouées à n'être plus d'application immédiate et incontournable, mais seulement
résiduelle à raison de leur « semi-impérativité » internationale (21). La prudence impose, avant la prospective, le
doute liminaire. Car le dispositif européen anti-lois de police ne s'imposera qu'aux juges des Etats membres, non
pas aux juges tiers, ni non plus aux administrations, ce qui permettra sans doute aux Etats intéressés de trouver en
pratique des moyens de forcer au respect international de leurs règles impératives. Car ensuite, les lois de police
étrangères étant officiellement chassées par la porte, elles pourraient bien en cas de besoin se réintroduire
discrètement par la fenêtre, le juge saisi pouvant les affubler d'une qualification non contractuelle (délictuelle ou
bien réelle), non affectée par le règlement ; ou encore, sur l'exemple précoce des juges allemands et anglais, les
appliquer indirectement à travers les notions-cadre du droit contractuel compétent (force majeure, bonne foi, etc.).

14 - Si d'aventure le règlement devait être compris comme autorisant des stratégies de gestion privée non
contentieuse des lois de police, il conviendrait de s'interroger sur la marge de manoeuvre juridiquement acceptable.
D'abord, et ce n'est pas problématique, les parties souhaitant se soumettre, plus que de besoin, à certaines règles
super-impératives pourraient le faire par un choix exprès, total ou partiel, de la loi applicable, conformément à
l'article 3 § 1 du règlement. La volonté rejoindrait l'impérativité unilatéralement revendiquée par un ordre
juridique, ce qui serait une fonction nouvelle, mais somme toute compréhensible, du principe d'autonomie en droit
international privé. Se poserait ensuite la question, plus problématique, du traitement des stratégies, non plus de
respect spontané, mais de contournement intentionnel de certaines lois de police nationales. Comment sanctionner,
par exemple, le contrat international constitutif d'une entente anticoncurrentielle, nul au sens du droit de l'Etat A, et
pour lequel les parties auraient prévu une clause attributive de juridiction au bénéfice de l'Etat B ? Il faudra
déformer la réserve des lois de police étrangères du lieu d'exécution, ou bien grossir l'exception d'ordre public
(22). Il faudra sinon jouer sur la compétence judiciaire, permettre au juge élu, en Ponce Pilate, de se déclarer
incompétent et permettre éventuellement au juge de l'Etat A d'imposer sa propre compétence à raison de la volonté
d'application de sa loi interne. Forum non conveniens, doublé d'un forum legis, empêchant le forum shopping
frauduleux ? Ce sont - sans même développer la question de la circulation des jugements - autant de questions
fondamentales du droit des conflits de juridictions, qui sont possiblement affectées par la codification européenne
du droit des conflits de lois.

Voilà qui montre le caractère transversal de la question de cohérence du droit communautaire en cours
d'élaboration. Voilà qui montre aussi que, pour bien faire, ce dernier ne saurait se montrer trop oublieux des Etats.
Bien que domestiqué en Europe, le facteur national reste le principal moteur des phénomènes locaux d'ordre public
et d'impérativité légale, tous deux indissociables du vrai droit international privé.

Mots clés :
COMMUNAUTE EUROPEENNE * Contrat et obligations * Loi de police * Obligation contractuelle * Rome I
* Règlement communautaire du 17 juin 2008
CONFLIT DE LOIS * Contrat et obligations * Loi de police * Obligation contractuelle * Rome I * Règlement
communautaire du 17 juin 2008
CONTRAT ET OBLIGATIONS * Obligation * Obligation contractuelle * Loi de police * Rome I * Règlement
communautaire du 17 juin 2008

(1) Dans son numéro 31 du 11 septembre 2008, le Recueil Dalloz a consacré un dossier sur Le règlement n°
593/2008 du 17 juin 2008 sur la loi applicable aux obligations contractuelles, dit « Rome I » . Outre la présente
contribution, ont été publiés les articles suivants :

Interrogations sur la portée juridique du préambule du règlement Rome I, par Sophie Lemaire, p. 2157

A la croisée des règlements Rome I et Rome II : la rupture des négociations contractuelles, par Sylvain Bollée, p.
2161

La loi applicable à défaut de choix selon les articles 4 et 5 du règlement Rome I, par Tristan Azzi, p. 2169

La protection de la partie faible dans le règlement Rome I, par Olivera Boskovic, p. 2175

(2) Considérant 11 du règlement Rome I.

(3) Revenant sur ce terme d'un point de vue historique et comparé, V. récemment R. Sacco, Liberté contractuelle,
volonté contractuelle, RID comp. 2007. 743.

(4) V. la synthèse rétrospective de P. Courbe, Ordre public et lois de police en droit des contrats internationaux,
Mélanges Mercadal, éd. F. Lefebvre, 2002, p. 99 ; adde les analyses prospectives de B. Remy, Exception d'ordre
public et mécanisme des lois de police en droit international privé, thèse, Dalloz, 2008, préf. P. Mayer.

(5) Art. 6 et s. R., sur lesquels V. O. Boskovic, article Dossier, préc.

(6) Art. 11 § 5 R.

(7) V., à l'identique, art. 14, § 2 et 3, Règl. 864/2007 du 31 juill. 2007, dit Rome II.

(8) V. L'internationalité, bilan et perspectives, Lamy dr. aff., suppl. févr. 2002, spéc. P. Lagarde, L'internationalité
du point de vue de l'ordre international, p. 17.

(9) Car faut-il rappeler la jurisprudence actuellement en cours qui, hors texte, permet aux ressortissants européens
de choisir librement le lieu d'incorporation de leur société pour revenir ensuite commercer dans leur seul pays
d'origine et encourage ainsi le contournement des ordres juridiques internes à la faveur de leur mise en concurrence
systématique ? Pour ces opérations spéciales que sont les constitutions de sociétés commerciales, le droit européen
fragilise l'autorité des règles impératives du droit interne, en remettant en cause leur monopole d'application aux
situations internes (V. les obs. formulées au sujet de la jurisprudence Centros et de son destin in D. 2007. Pan.
2564-2565 ).

(10) V. Heuzé, La réglementation française des contrats internationaux, thèse, éd. GLN Joly, 1990. V. en sens
contraire, la défense de l'analyse classique par J.-M. Jacquet, Le principe d'autonomie entre consolidation et
évolution, Mélanges Gaudemet-Tallon, Dalloz, 2008, p. 727.

(11) Pour le dire avec les mots de P. Mayer (La délocalisation du contrat, in La relativité du contrat, Travaux
Assoc. H. Capitant, LGDJ, 2000, p. 123, spéc. 128) : « on conçoit qu'un Etat tolère que les contrats qui ne
s'inscrivent que partiellement dans son espace géographique échappent à ses lois, même impératives, dans la
mesure où ils ne représentent qu'une part à la fois marginale (quantitativement) et périphérique (puisqu'il s'agit de
contrats liés à d'autres ordres juridiques) de l'ensemble des contrats liés à la société qu'il régit. En revanche, un Etat
ne pourrait pas, sans remettre en cause l'impérativité de son droit, autoriser les parties aux contrats internes à
échapper, par leur seule volonté, à ses lois ». Du même auteur, V. en dernier lieu sur ce point, Le phénomène de la
coordination des ordres juridiques en droit privé, RCADI, t. 327 (2007), n° 72-77.

(12) V. l'art. 3 § 5 de la proposition de règlement du 15 déc. 2005 et son commentaire par P. Lagarde, Remarques
sur la proposition de règlement de la Commission européenne..., Rev. crit. DIP 2006. 331, spéc. 337 ; le texte
définitif, ici commenté, est inspiré d'une proposition du Groupe européen de droit international privé (GEDIP) de
2002.

(13) Aff. C-381/98, 9 nov. 2000, et le commentaire L. Idot in Rev. crit. DIP 2001. 112.

(14) Non pas seulement celui des Etats membres parties au règlement Rome I, V. art. 1, § 4 R.

(15) V. l'étude, plus approfondie, de l'impérativité internationale variable des règles contractuelles par G. P.
Romano, Le choix des principes Unidroit par les contractants à l'épreuve des dispositions impératives, JDI 2007.
473, spéc. n° 16 s.

(16) V. spéc. M. Fallon, note Rev. crit. DIP 2000. 728, p. 730 s.

(17) In Rev. crit. DIP 1966. 1.


(18) Aff. C-369/96 et C-6376/96, 23 nov. 1999, pt. 30 ; RSC 2000. 248 , obs. L. Idot.

(19) V. ainsi, pour la sous-traitance des constructions réalisées sur le sol français, Cass., ch. mixte, 30 nov. 2007,
JCP G 2008. II. 10000, note L. d'Avout ; D. 2008. Jur. 753 , note W. Boyault et S. Lemaire, et Pan. 1510, obs. P.
Courbe ; Gaz. Pal. 22 mars 2008, obs. M.-L. Niboyet ; RDI 2007. 511 , obs. O. Guérin, et 2008. 38 , obs. C.
Charbonneau ; RTD com. 2008. 456 , obs. P. Delebecque.

(20) V. entre tous sur ce thème, W. Wengler, L'évolution moderne du droit international privé et la prévisibilité du
droit applicable, Rev. crit. DIP 1990. 657.

(21) V., sous cette qualification, D. Bureau et H. Muir Watt, Droit international privé, t. 1, PUF 2007, n° 556 s., à
la suite de L. Radicati di Brozolo, Mondialisation, juridiction, arbitrage : vers des lois « semi-nécessaires », Rev.
crit. DIP 2003. 1.

(22) En adjoignant, au sein de l'ordre public national réservé à l'art. 16 C./21 R, des conceptions supranationales
communes à d'autres Etats, notamment communautaires (sur ce point, V. P. de Vareilles-Sommières, La
communautarisation du droit international privé des contrats..., in Mélanges Lagarde, Dalloz, 2005, p. 796-800 ;
adde récemment T. Struycken, L'ordre public de la Communauté européenne, in Mélanges Gaudemet-Tallon,
préc., p. 617).

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