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LA-POSSIBILITE-D'UNE-ILE

Michel Houellebecq
Fayard, 2005

Extraits
« J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné c’est que ce
moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant
les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois
jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut
clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas
le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais obligé d’employer
: ce que je ne parvenais plus à supporter c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et
violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de
toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce
déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature
animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté. »
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« Il n’y avait pas seulement en moi ce dégoût légitime qui saisit tout homme normalement
constitué à la vue d’un bébé ; il n’y avait pas seulement cette conviction bien ancrée que
l’enfant est une sorte de nain vicieux, d’une cruauté innée, chez qui se retrouvent
immédiatement les pires traits de l’espèce, et dont les animaux domestiques se détournent
avec une sage prudence. Il y avait aussi, plus profondément, une horreur, une authentique
horreur face à ce calvaire ininterrompu qu’est l’existence des hommes. Si le nourrisson
humain, seul de tout le règne animal, manifeste sa présence au monde par des hurlements de
souffrance incessants, c’est bien entendu qu’il souffre, et qu’il souffre de manière intolérable.
C’est peut-être la perte du pelage, qui rend la peau si sensible aux variations thermiques sans
réellement prévenir de l’attaque de parasites ; c’est peut-être une sensibilité nerveuse
anormale, un défaut de construction quelconque. A tout observateur impartial en tout cas il
apparaît que l’individu humain ne peut pas être heureux, qu’il n’est en aucune manière conçu
pour le bonheur, et que sa seule destinée possible est de propager le malheur autour de lui en
rendant l’existence des autres aussi intolérable que l’est la sienne propre – ses premières
victimes étant généralement ses parents. »
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« Lorsque la sexualité disparaît, c’est le corps de l’autre qui apparaît, dans sa présence
vaguement hostile ; ce sont les bruits, les mouvements, les odeurs ; et la présence même de ce
corps qu’on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne ; tout
cela, malheureusement est connu. La disparition de la tendresse suit toujours de près celle de
l’érotisme. Il n’y a pas de relation épurée, d’union supérieure des âmes, ni quoi que ce soit qui
puisse y ressembler, ou même l’évoquer sur un mode allusif. Quand l’amour physique
disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession
des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me fais guère d’illusion. Jeunesse, beauté, force : les
critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. »
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« Augmenter les désirs jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus
inaccessible, tel était le principe unique sur lequel reposait la société occidentale. »
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« J’avais suffisamment glosé, au cours de ma carrière, sur l’opposition entre l’érotisme et la
tendresse, j’avais interprété tous les personnages : la fille qui va dans les gang-bangs et qui
par ailleurs poursuit une relation très chaste, épurée, sororale, avec l’amour authentique de sa
vie ; le benêt à demi impuissant qui l’accepte ; le partouzard qui en profite. La consommation,
l’oubli, la misère. J’avais déchiré de rire des salles entières, avec ce genre de thèmes : ça
m’avait fait gagner, aussi, des sommes considérables. Il n’empêche que cette fois j’étais
directement concerné, et que cette opposition entre l’érotisme et la tendresse m’apparaissait,
avec une parfaite clarté, comme l’une des pires saloperies de notre époque, comme l’une de
celles qui signent, sans rémission, l’arrêt de mort d’une civilisation. »
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« Dieu existe, j’ai marché dedans. »
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« Au fond, c’est une question de degré, reprit-il. Tout est kitsch, si l’on veut. La musique dans
son ensemble est kitsch ; l’art est kitsch, la littérature elle-même est kitsch. Toute émotion est
kitsch, pratiquement par définition ; mais toute réflexion aussi, et même dans un sens toute
action. La seule chose qui ne soit absolument pas kitsch, c’est le néant. »
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« On m’avait souvent parlé show-business, plan médias, microsociologie aussi ; mais art,
jamais, et j’étais gagné par le pressentiment d’une chose nouvelle, dangereuse, mortelle
probablement ; d’un domaine où il n’y avait – un peu comme dans l’amour – à peu près rien à
gagner, et presque tout à perdre. »
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« Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu’après l’avoir
perdu. Puis vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à
vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre. Lorsque je rencontrai Belle, je
compris que je venais d’entrer dans cet âge second. Je compris également que je n’avais pas
atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur
empêche même de le vivre. »
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« Les insectes se cognent entre les murs,
Limités à leur vol fastidieux,
Qui ne porte aucun message
Que la répétition du pire. »
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« Qu’est-ce qu’un chien, sinon une machine à aimer ? On lui présente un être humain, en lui
donnant pour mission de l’aimer – et aussi disgracieux, pervers, déformé ou stupide soit-il, le
chien l’aime. Cette caractéristique était si surprenante, si frappante pour les humains de
l’ancienne race que la plupart – tous les témoignages concordent – en venaient à aimer leur
chien en retour. Le chien était donc une machine à aimer à effet d’entraînement – dont
l’efficacité, cependant, restait limité aux chiens, et ne s’étendait jamais aux autres hommes. »
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« Le désir physique, si violent soit-il, n’avait jamais suffit chez moi à conduire à l’amour, il
n’avait pu atteindre ce stade ultime que lorsqu’il s’accompagnait, par une juxtaposition
étrange, d’une compassion pour l’être désiré ; tout être vivant, évidemment, mérite la
compassion du simple fait qu’il est en vie et se trouve par là-même exposé à des souffrances
sans nombre. »
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« Lorsque l’instinct sexuel est mort, écrit Schopenhauer, le véritable noyau de la vie est
consumé ; ainsi, note-t-il dans une métaphore d’une terrifiante violence, « l’existence
humaine ressemble à une représentation théâtrale qui, commencée avec des acteurs vivants,
serait terminée par des automates revêtus des mêmes costumes ». »
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« Les hommes ont beau être malheureux, atrocement malheureux, ils s’opposent de toutes
leurs forces à ce qui pourrait changer leur sort ; ils veulent des enfants, et des enfants
semblables à eux, afin de creuser leur propre tombe et de perpétuer les conditions du malheur.
Lorsqu’on leur propose d’accomplir une mutation, d’avancer sur un autre chemin, il faut
s’attendre à des réactions de rejet féroces. Je n’ai aucune illusion sur les années à venir. »
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« L’amour non partagé est une hémorragie »
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J’avais la quarantaine bien sonnée ; mon visage était soucieux, rigide, marqué par
l’expérience de la vie, les responsabilités, les chagrins ; le n’avais pas le moins du monde la
tête de quelqu’un avec qui on aurait pu envisager de s’amuser ; j’étais condamné. »
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« Je relus quand même Splendeur et Misères des courtisanes, sur tout pour le personnage de
Nucingen. Il était quand même remarquable de Balzac ait su donner au personnage du barbon
amoureux cette dimension si pathétique, dimension à vrai dire évidente dès on y pense,
inscrite dans sa définition même, mais à laquelle Molière n’avait nullement songé ; il est vrai
que Molière oeuvrait dans le comique, et c’est toujours le même problème, on finit toujours
pas se heurter à la même difficulté, qui est que la vie, au fond, n’est pas comique. »
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« Je voyais se profiler la cosa mentale, l’ultime tourment, et à ce moment je pus enfin dire que
j’avais compris. Le plaisir sexuel n’était pas seulement supérieur, en raffinement et en
violence, à tous les autres plaisirs que pouvaient comporter la vie ; il n’était pas seulement
l’unique plaisir qui ne s’accompagne d’aucun dommage pour l’organisme, mais qui contribue
au contraire à le maintenir à son plus haut niveau de vitalité et de force ; il était l’unique
plaisir, l’unique objectif en vérité de l’existence humaine, et tous les autres – qu’ils soient
associés aux nourritures riches, au tabac, aux alcools ou à la drogue – n’étaient que des
compensations dérisoires et désespérées, des mini-suicides qui n’avaient pas le courage de
dire leur nom, des tentatives pour détruire plus rapidement un corps qui n’avait plus accès au
plaisir unique. La vie humaine, ainsi, était organisée de manière terriblement simple, et je
n’avais fait pendant une vingtaine d’années, à travers mes scénarios et mes sketches, que
tourner autour d’une réalité que j’aurais pu exprimer en quelques phrases. La jeunesse était le
temps du bonheur, sa saison unique ; menant une vie oisive et dénuée de soucis, partiellement
occupée par des études peu absorbantes, les jeunes pouvaient se consacrer sans limites à la
libre exultation de leurs corps. Ils pouvaient jouer, danser, aimer, multiplier les plaisirs. Ils
pouvaient sortir, aux premières heures de la matinée, d’une fête, en compagnie des partenaires
sexuels qu’ils s’étaient choisis, pour contempler la morne file des employés se rendant à leur
travail. Ils étaient le sel de la terre, et tout leur était donné, tout leur était permis, tout leur était
possible. Plus tard, ayant fondé une famille, étant entrés dans le monde des adultes, ils
connaîtraient les tracas, le labeur, les responsabilités, les difficultés de l’existence ; ils
devraient payer des impôts, s’assujettir à des formalités administratives sans cesser d’assister,
impuissants et honteux, à la dégradation irrémédiable, lente d’abord, puis de plus en plus
rapide, de leur corps ; ils devraient entretenir des enfants, surtout, comme des ennemis
mortels, dans leur propre maison, ils devraient les choyer, les nourrir, s’inquiéter de leurs
maladies, assurer les moyens de leur instruction et de leurs plaisirs, et contrairement à ce qui
se passe chez les animaux cela ne durerait pas qu’une saison, ils resteraient jusqu’au bout
esclaves de leur progéniture, le temps de la joie était bel et bien terminé pour eux, ils
devraient continuer à peiner jusqu’à la fin, dans la douleur et les ennuis de santé croissants,
jusqu’à ce qu’ils ne soient plus bon à rien et soient définitivement jetés au rebut, comme des
vieillards encombrants et inutiles. Leurs enfants en retour ne leur seraient nullement
reconnaissants, bien au contraire de leurs efforts, aussi acharnés soient-ils, ne seraient jamais
considérés comme suffisants, ils seraient jusqu’au bout, du simple fait qu’ils étaient parents,
considérés comme coupables. De cette vie douloureuse, marquée par la honte, toute joie serait
impitoyablement bannie. Dès qu’ils voudraient s’approcher du corps des jeunes ils seraient
pourchassés, rejetés, voués au ridicule, à l’opprobre, et de nos jours de plus en plus souvent à
l’emprisonnement. Le corps physique des jeunes, seul bien désirable qu’ait jamais été en
mesure de produire le monde, était réservé à l’usage exclusif des jeunes, et le sort des vieux
était de travailler et de pâtir. Tel était le vrai sens de la solidarité entre générations : il
consistait en un pur et simple holocauste de chaque génération au profit de celle appelée à la
remplacer, holocauste cruel, prolongé, et qui ne s’accompagnait d’aucune consolation, aucun
réconfort, aucune compensation matérielle ni affective. »
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« J’étais au bar du Lutetia, et au bout de mon troisième Alexandra l’idée me parut
décidemment excellente : non, je n’allais pas revendre, j’allais laissé la propriété à l’abandon,
et j’allais même défendre par testament qu’on revende, j’allais mettre de côté une somme pour
l’entretien, j’allais faire de cette maison une sorte de mausolée, un mausolée à des choses
merdiques, parce que ce que j’y avais vécu était dans l’ensemble merdique, mais un mausolée
tout de même. « Mausolée merdique… ». »
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« Un millénaire supplémentaire s’est encore écoulé, et la situation est restée stable, la
proportion de défections inchangée. Inaugurant une tradition de désinvolture par rapport aux
données scientifiques qui devait conduire la philosophie à sa perte, le penseur humain
Friedrich Nietzsche voyait dans l’homme « l’espèce dont le type n’est pas encore fixé ». »

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