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Enfance de Nathalie Sarraute.

Premier chapitre étudié


1er extrait, p. 83-85. Une lecture de premier roman forcée

Maman me presse, me gronde doucement… “Ne te fais pas prier comme


ça, ce n’est pas gentil, ce n’est pas bien, va le chercher, viens le montrer…”
Et aussi la présence du Monsieur assis à contre-jour, le dos à la fenêtre, son
silence attentif, son attente pèsent sur moi, me poussent… mais je sais que
je ne dois pas le faire, il ne le faut pas, je ne dois pas céder, je m’efforce
comme je peux de résister… “Mais ce n’est rien du tout, c’est juste pour
s’amuser… ce n’est vraiment rien… - Ne sois pas si timide… Vous savez que
ce qu’elle écrit, c’est tout un long roman…” Le Monsieur…

- Qui était-ce ? je me le demande.

- Impossible de me le rappeler. Ce pouvait être Korolenko, à en juger


par l’estime, l’affection pour lui que je sentais chez maman… elle publiait
dans sa revue, elle le voyait beaucoup, Kolia et elle en parlaient souvent…
Mais peu importe son nom. Cette estime, cette affection ont rendu plus
forte encore, irrésistible la pression des paroles qu’il a prononcées, tout à
fait sur le même ton que s’il parlait à une grande personne : “Mais ça
m’intéresse beaucoup. Tu dois me le montrer…” Alors… à qui n’est-ce
jamais arrivé ? qui peut prétendre ignorer cette sensation qu’on a parfois,
quand sachant ce qui va se passer, ce qui vous attend, le redoutant… on
avance vers cela quand même…

- On dirait même qu’on le désire, que c’est cela qu’on cherche…

- Oui, ça vous tire… une drô le d’attraction… Je suis retournée dans ma


chambre, j’ai sorti du tiroir de ma table, un épais cahier recouvert d’une
toile cirée noire, je l’ai rapporté et je l’ai tendu au Monsieur…

- À “l’oncle”, devrais-tu dire, puisque c’est ainsi qu’en Russie les


enfants appellent les hommes adultes…

- Bon, “l’oncle” ouvre le cahier à la première page… les lettres à l’encre


rouge sont très gauchement tracées, les lignes montent et descendent… Il
les parcourt rapidement, feuillette plus loin, s’arrête de temps en temps… Il
a l’air étonné… Il a l’air mécontent… Il referme le cahier, il me le rend et il
dit : “Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre
l’orthographe…” J’ai remporté le cahier dans ma chambre, je ne sais plus ce
que j’en ai fait, en tout cas il a disparu, et je n’ai plus écrit une ligne…
- C’est un des rares moments de ton enfance dont il t’est arrivé parfois,
bien plus tard, de parler…

- Oui, pour prétendre, pour donner des raisons à ceux qui me


demandaient pourquoi j’ai tant attendu avant de commencer à “écrire”...
C’était si commode, on pouvait difficilement trouver quelque chose de plus
probant : un de ces magnifiques “traumatismes de l’enfance”...

- Tu n’y crois pas vraiment ?

- Si, tout de même, j’y croyais… par conformisme. Par paresse. Tu sais
bien que jusqu’à ces derniers temps je n’ai guère été tentée de ressusciter
les événements de mon enfance. Mais maintenant quand je m’efforce de
reconstituer comme je peux ces instants, ce qui me surprend d’abord, c’est
que je ne retrouve pas de colère ou de rancune contre “l’oncle”.

- Il y a dû en avoir pourtant… Il avait été brutal…

- C’est sû r. Mais elle s’est probablement très vite effacée et ce que je


parviens à retrouver, c’est surtout une impression de délivrance… un peu
comme ce qu’on éprouve après avoir subi une opération, une ablation
douloureuses, mais nécessaires, mais bienfaisantes…

- Il n’est pas possible que tu l’aies perçu ainsi sur le moment…

- É videmment. Cela ne pouvait pas m’apparaître tel que je le vois à


présent, quand je m’oblige à cet effort… dont je n’étais pas capable… quand
j’essaie de m’enfoncer, d’atteindre, d’accrocher, de dégager ce qui est resté
là , enfoui.

2ème extrait, p.86-87. Natacha face à “l’arbitraire du signe” et la


contrainte des clichés.
Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace
des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne
sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés,
comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le
placer… ici peut-être… non, là … mais je me demande… j’ai dû me tromper…
il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent
ailleurs… j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais
je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…

Les mots de chez moi, des mots solides que je connais bien, que j’ai
disposés, ici et là , parmi ces étrangers, ont un air gauche, emprunté, un peu
ridicule… on dirait des gens transportés dans un pays inconnu, dans une
société où ils n’ont pas appris les usages, ils ne savent pas comment se
comporter, ils ne savent plus très bien qui ils sont…

Et moi je suis comme eux, je me suis égarée, j’erre dans des lieux que
je n’ai jamais habités… je ne connais pas du tout ce pâ le jeune homme aux
boucles blondes, allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du
Caucase… Il tousse et du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses
lèvres… Il ne pourra pas survivre aux premiers souffles du printemps… Je
n’ai jamais été proche un seul instant de cette princesse géorgienne coiffée
d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc… Elle est
enlevée par un djiguite sanglé dans sa tunique noire… une cartouchière
bombe chaque cô té de sa poitrine… je m’efforce de les rattraper quand ils
s’enfuient sur un coursier… “fougueux”... je lance sur lui ce mot… un mot
qui me paraît avoir un drô le d’aspect, un peu inquiétant, mais tant pis… ils
fuient à travers les gorges, les défilés, portés par un coursier fougueux… ils
murmurent des serments d’amour… c’est cela qu’il leur faut… elle se serre
contre lui… Sous son voile blanc ses cheveux noirs flottent jusqu’à sa taille
de guêpe…

Je ne me sens pas très bien auprès d’eux, ils m’intimident… mais ça ne


fait rien, je dois les accueillir le mieux que je peux, c’est ici qu’ils doivent
vivre… dans un roman… dans mon roman…j’en écris un, moi aussi, et il faut
que je reste ici avec eux… avec ce jeune homme qui mourra au printemps,
avec la princesse enlevée par le djiguite… et encore cette vieille sorcière
aux mèches grises pendantes, aux doigts crochus, assise auprès du feu, qui
leur prédit… et d’autres encore qui se présentent…

Je me tends vers eux.. je m’efforce avec mes faibles mots hésitants de


m’approcher d’eux plus près, tout près, de les tâ ter, de les manier… Mais ils
sont rigides et lisses, glacés… on dirait qu’ils ont été découpés dans des
feuilles de métal clinquant… j’ai beau essayer, il n’ y a rien à faire, ils restent
toujours pareils, leurs surfaces glissantes miroitent, scintillent… ils sont
comme ensorcelés.

À moi aussi un sort a été jeté, je suis envoû tée, je suis enfermée ici
avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir…

Et voilà que ces paroles magiques… “Avant de se mettre à écrire un


roman, il faut apprendre l’orthographe”... rompent le charme et me
délivrent.