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HERVÉ

DESBOIS

Roman
RÉSUMÉ

Gabriel mène une existence tranquille, et il ne demande rien de plus.


Suffisamment de travail et d’argent, de la bouffe dans le frigo, du sexe au besoin
et le moins d’emmerdes possible. Telle est sa philosophie. Jusqu’à ce que son
chemin croise celui d’Ariel, sa nouvelle voisine, une femme d’une beauté
troublante et à l’aura mystérieuse. Mais la vie de Gabriel va basculer pour de
bon le jour où il découvre un cadavre horriblement mutilé dans le sous-sol de
l’immeuble où il habite. Sans le savoir, il vient de mettre les deux pieds dans un
engrenage inexorable qui va plonger son quotidien dans un enfer sans
concession.

Quand la réalité se mêle à l’inconcevable, quand le confort de la routine se


conjugue à l’horreur subite, quand l’empire des ténèbres illumine le ciel de la
Terre, cela donne un thriller surnaturel à glacer le sang, au cœur même de
Montréal. Vous ne pouvez imaginer quel genre de démon vous pourriez
rencontrer au détour d’un des hasards de la vie. Il pourrait très bien vous donner
L’enfer sans confession.

© Éditions du Cor au fond des Bois, 2020
© Hervé Desbois, 2020

Couverture : Jimmy Gagné
Adaptation numérique : Studio C1C4

ISBN ePub 978-2-9814537-2-3

Dépôt légal 4e trimestre 2020

Tous droits réservés. Toute reproduction de cette œuvre, en totalité ou en partie, par quelque moyen que ce soit, est interdite sans
l’autorisation écrite de l’éditeur.

Pour rejoindre l’auteur aux Éditions du Cor au fond des Bois, visitez la page Facebook : Hervé Desbois, l’auteur
DU MÊME AUTEUR :

La vie entre parenthèses, 2009 – Les éditions de Mortagne


Insolite – Le spectre du lac, 2016 – Les éditions de Mortagne
Insolite – Le miroir de Pandore, 2017 – Les éditions de Mortagne
Insolite – La porte oubliée, 2019 – Les éditions de Mortagne
La vie entre parenthèses (réédition), 2020 – Les éditions Coup d’oeil
REMERCIEMENTS

Merci à Jimmy Gagné de Studio C1C4 et à sa collaboratrice, Isabelle


Deichtmann. Votre professionnalisme, votre aide et vos conseils ont été des plus
précieux !

Merci à Martine Lévesque, ma toute première lectrice. Tes commentaires m’ont


encouragé à aller de l’avant dans cette aventure.

Un grand merci à Sandra Dumoulin. Ton regard aiguisé et tes suggestions m’ont
permis de porter L’enfer sans confession à un tout autre niveau.

Un merci tout particulier à Yves Dufour, Directeur général du Laboratoire de


sciences judiciaires et de médecine légale qui a pris le temps de m’expliquer
quelques points techniques concernant certaines procédures, ainsi que le
fonctionnement de son établissement.
REMARQUE DE L ’ AUTEUR

Tous les faits et individus apparaissant dans cette fiction trouvent leur origine
dans mon imaginaire éclaté. Comme le veut la formule consacrée, toute
ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait donc purement
fortuite. Cependant, j’ai pris un soin particulier dans mes recherches sur les
personnages mythiques, entités surnaturelles, croyances et légendes de tout
acabit, ainsi que sur certains aspects techniques du travail des enquêteurs – que
les vrais professionnels me pardonnent si j’y ai apporté quelques entorses. La
plupart des noms et textes de référence cités dans cette histoire, et que j’ai
remodelés à l’occasion selon les besoins du récit, proviennent de sources très
diverses, parfois fragmentaires et obscures, qu’il m’est impossible de répertorier
ici.

Voici les principales :


Le Dictionnaire du Diable – Roland Villeneuve

Le Livre d’Énoch
Wikipédia

La Bible
On pense que l’enfer, c’est les autres
Jusqu’à ce qu’on se croise dans un miroir.
Entre le ciel et l’enfer
Ainsi soit Terre
« Faire le bien ne sera jamais notre tâche ; faire toujours le mal sera notre seul délice,
comme étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous résistons. Si donc sa
providence cherche à tirer le bien de notre mal, nous devons travailler à pervertir cette fin,
et à trouver encore dans le bien des moyens du mal. »
Le Livre de Vie
EN GUISE DE PROLOGUE

Westmount. Quartier paisible, s’il en est un. Ghetto huppé de Montréal


parsemé de luxueuses demeures, autant de manoirs et de petits châteaux, veillant
jalousement sur les richesses de leurs propriétaires. Forteresses de pierres
centenaires protégées des convoitises du monde extérieur, rivalisant entre elles
de prestige et de magnificence, elles imposent au visiteur et à l’envieux leurs
ports fiers et majestueux, arrogance muette, et en apparence indifférente, tels les
gardiens des portes d’un inaccessible paradis.
Ainsi, loin des lumières et de l’agitation bruyante du centre-ville, l’animation
des rues de la cité à la brunante se limite le plus souvent à quelque aboiement
d’un toutou toiletté et manucuré, que le maître, ou la maîtresse, baladent pour les
besoins de la chose. Si le hasard veut que deux promeneurs se croisent dans
l’une de ces rues tranquilles, il va de soi que les humains se saluent poliment,
tandis que les représentants de la gent canine se reniflent mutuellement le fion,
comme il se doit. On a beau porter un ruban rose assorti d’un parfum aussi cher
qu’une semaine d’épicerie d’une famille moyenne, il est certains gestes
séculaires qui ne se perdent pas au sein des espèces quadrupèdes.
Cette nuit-là, en ce magnifique mois de juin de l’an de grâce 2014, au beau
milieu d’un charmant bassin de verdure dont nous tairons le nom pour ne pas
incommoder les résidents alentour, survint un phénomène pour le moins étrange.
Quiconque en eut été témoin aurait probablement froncé un sourcil, ou deux.
Bien que toutes sortes d’événements, en apparence extraordinaires, puissent
avoir lieu aux quatre coins de la planète, la plupart d’entre eux trouvent une
explication rationnelle au sein de la communauté scientifique et des experts en
tous genres. Les feux-follets, par exemple, longtemps considérés comme
d’effrayantes émanations d’outre-tombe, âmes en peine ou esprits mauvais, se
sont révélés n’être que des émanations d’un genre plus… terre-à-terre.
Pourtant, ce qui se produisit dans ce parc, cette nuit-là, n’aurait pu admettre
d’interprétation aussi pragmatique. En effet, comment qualifier une sorte de
fumerolle soudaine et spontanée, à la manière d’un feu follet, mais dont la taille
et le rougeoiement seraient multipliés par dix ? Bien que le phénomène ne dura
pas plus de quelques secondes, la trace de brûlure laissée dans l’herbe était
manifeste. Et puis flottait dans l’air une odeur de soufre des plus désagréables.
Ensuite ? Plus rien. Si ce n’est une espèce d’ombre se déplaçant furtivement par
les rues désertes. Si d’aventure un promeneur et son toutou l’avaient croisée, ils
auraient très certainement ressenti le passage d’un souffle chaud, comme on en
perçoit parfois au cœur de l’été, petits tourbillons brûlants errant entre terre et
ciel. Sauf que celui qui courait ce soir-là dans la majestueuse Westmount était
porteur de cette odeur d’œuf pourri caractéristique.
Et il semblait animé d’une vie intense.
L’ombre furtive et malodorante, donc, s’arrêta soudain devant une
magnifique demeure datant de plus d’un siècle. L’imposante construction nichait
au milieu de son écrin de verdure soigneusement entretenu, lui conférant ainsi
une grande noblesse, estompant quelque peu la froide austérité de la pierre.
L’air ambiant fut parcouru d’un frisson, un bruissement à peine audible, et
l’ombre disparut.
Entre les murs de l’auguste résidence logeait un seul individu. Westmountais
d’adoption, un sexagénaire bien mis savourait un verre de vin millésimé
directement issu de sa cave privée, en écoutant, les yeux mi-clos, un opéra de
Wagner. L’apéro de l’opéra, en quelque sorte. Les notes de La chevauchée des
Valkyries emplissaient l’espace comme s’il s’agissait d’une salle de concert. La
chaîne stéréo, à la fine pointe de la technologie acoustique, rendait chaque
phrase musicale avec une incroyable fidélité, à tel point qu’on aurait pu imaginer
que l’orchestre et les chanteurs se trouvaient eux-mêmes dans le grand salon.
Puis il se produisit une distorsion dans le son, infime, que le maître de céans,
mélomane averti et intransigeant, remarqua malgré tout. Il ouvrit donc les yeux,
juste à temps pour entrevoir une sorte de brume grisâtre danser devant lui.
L’apparition aurait pratiquement pu passer inaperçue tant la lumière ambiante
était tamisée. Cependant, la chaleur qui en irradiait, et cette odeur sulfureuse qui
en émanait suffirent à fixer l’attention du châtelain interloqué.
— Qu’est-ce que cela signifie ? bougonna-t-il, contrarié d’être ainsi dérangé
dans sa quiétude.
Pour toute réponse, notre homme crut entendre une voix caverneuse et
désincarnée, certainement inhumaine, puisque, de toute évidence, il était seul
dans sa maison. Pourtant, ladite voix, ou plutôt un murmure grave et monocorde
prononçait des mots que tout individu passablement lettré eut été tout à fait en
mesure de comprendre.

« Et enfin, le septième âge de la Terre a commencé à la naissance de Jésus-


Christ et se terminera à la fin du monde.
Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, j’entendis le deuxième Vivant crier :
“Viens !” Alors surgit un autre cheval, rouge-feu ; celui qui le montait, on lui
donna de bannir la paix hors de la Terre, et de faire qu’on s’entr’égorgeât ; on
lui donna une grande épée. »

Après un bref silence, durant lequel le propriétaire de l’auguste demeure


resta figé sous l’effet de l’étonnement et de l’incompréhension, un éclair aussi
soudain qu’éblouissant émana de cet indicible phénomène. La musique,
grandiose, semblait accompagner à merveille cette incroyable manifestation que
le malheureux ne s’expliqua jamais. Pour la simple et bonne raison qu’il rendit
son dernier souffle au même instant. L’âme qui avait habité cet organisme au
long de toutes ces années venait de s’en échapper en une ultime expiration
silencieuse. Le corps s’affaissa dans le divan moelleux, laissant du même coup
tomber le verre de vin qui se brisa sur le plancher de bois exotique, répandant ce
qu’il restait du divin nectar. Pourtant, même si le cœur ne battait plus dans ses
entrailles, le corps se convulsa, comme fouetté par une énergie nouvelle. Les
yeux dont les globes trahissaient encore un mélange de surprise et d’horreur — il
n’est jamais plaisant de comprendre que l’on est en train de passer de vie à
trépas — furent soudain animés d’un éclat tout neuf, une étincelle aux couleurs
flamboyantes.
Notre mélomane sexagénaire — ou du moins son enveloppe « recyclée » —
bondit sur ses jambes, un large sourire aux lèvres. Il fit quelques pas pour aller se
contempler dans une élégante psyché qui trônait dans un coin du salon.
L’immense miroir lui renvoyait l’image d’un homme transfiguré. Soudain
rajeuni d’une bonne dizaine d’années, le dénommé Chahine Kalafam affichait un
air plein de prestance, prenant la pose tel un empereur croqué par un peintre
célèbre.
— Merci cher monsieur pour le don de votre organe terrestre sur lequel je me
suis autorisé quelques ajustements. Et merci de me permettre cette mise à jour au
sujet de l’espèce humaine. Je dois avouer que j’étais un peu rouillé.
Comme cela se produisait chaque fois qu’une créature céleste prenait
possession d’un corps mortel, elle disposait automatiquement des souvenirs
passés inscrits dans la mémoire de l’individu.
— Cela dit, quelle entrée théâtrale, n’est-ce pas ? Et quel excellent choix de
musique pour l’occurrence, cher ami ! Vraiment, vos goûts sont sublimes ! Nous
étions faits pour nous entendre ! Que le Walhalla vous ouvre grand ses portes !
L’homme virevolta avant d’effectuer une profonde révérence. Puis il se
redressa, ses yeux flamboyants comme deux torches tournés vers le ciel. Dans sa
main droite, une splendide dague à la lame effilée d’un temps ancien venait de se
matérialiser.
— Ô Maître Asmodée, me voici de nouveau à pied d’œuvre ! Et je m’en vais
de ce pas chercher un pied-à-terre à l’abri des regards et qui siéra au royaume
des ténèbres.
Un rire grave et profond, et tellement sinistre qu’on l’aurait cru tout droit
sorti de la gueule des enfers, résonna entre les murs du châtelet centenaire.
Ironiquement, son propriétaire, feu Chahine Kalafam paraissait bien en vie. Le
nouveau locataire de son corps et des lieux exultait.
— Le roi est mort. Vive le roi !
Au même moment mouraient les dernières notes de La marche des Valkyries.

Cette nuit-là, et plusieurs nuits par la suite, il survint, paraît-il, quelques rixes
violentes dans certains quartiers de Montréal, mais aucun témoin pour en narrer
les faits. Seules preuves que les policiers découvraient au petit matin suivant ces
nuits sanglantes, étaient des cadavres méchamment abîmés retrouvés au cœur
d’un vaste périmètre englobant un ancien quartier ouvrier en pleine mutation
bourgeoise. Puisque, après une rapide enquête, on constata qu’il s’agissait de
membres connus de plusieurs bandes de criminels et autres trafiquants notoires,
les forces constabulaires conclurent en toute logique qu’une nouvelle guerre de
gangs faisait rage et qu’ils avaient affaire à des règlements de comptes.
Environ une semaine plus tard, quelque part au cœur de ce même quartier,
dans une crypte enfouie au plus profond des soubassements d’un vieux bâtiment
datant du dix-neuvième siècle, une étrange assemblée était réunie autour d’un
personnage qu’on aurait pu prendre pour un ministre, tellement la coupe de ses
vêtements était élégante. Une cinquantaine d’hommes encerclaient un des leurs,
étendu face contre le sol humide, torse nu. Eux aussi à moitié dévêtus, ces
individus aux visages patibulaires triés sur le volet avaient passé l’initiation. À
présent, ils observaient leur « confrère » en silence, apparemment impavides,
avec pourtant une sorte de contentement sauvage au fond des yeux. Étaient
présents toutes sortes de représentants peu recommandables de la société :
trafiquants et autres revendeurs de drogue, meurtriers et criminels de bas étage,
tous prêts à livrer leur âme au plus offrant, fût-il le diable en personne.
L’homme étendu se tordait de douleur tout en serrant violemment les dents
pour ne pas crier. Sur son épaule gauche, des stries profondes dans sa chair
encore fumante laissaient couler un filet de sang tiède. Sa peau arborait un
étrange symbole formé de trois V en cercle, chacun séparé par un trait, et dont
les extrémités se joignaient presque au centre d’où suintait un liquide brunâtre et
nauséabond par un trou minuscule.
Le « nouveau » Chahine Kalafam qui présidait cette singulière réunion
releva alors une magnifique canne à pommeau d’or ciselé au bout de laquelle
pendait un lambeau de chair ensanglantée. Une goutte ambrée perlait à la pointe
d’une aiguille à peine visible. Il inspecta la marque sur la peau de l’homme
étendu d’un air satisfait. Celui-ci se remit péniblement sur ses pieds, grimaçant
de douleur. Il ne semblait pas fait du même bois que ses comparses. Plus frêle, il
ressemblait plus à un étudiant délinquant qu’à un criminel endurci. Cependant,
après quelques minutes durant lesquelles tous les regards étaient dirigés sur lui,
un nouvel éclat parut au fond de ses yeux.
— Ainsi, tu es un pirate ? s’amusa l’étrange maître de cérémonie.
— Genre, acquiesça le jeune homme en hochant la tête.
— Genre ? Cocasse. J’avais un autre souvenir des pirates !
Kalafam émit un ricanement plein de morgue avant de poursuivre.
— Tu peux donc trouver la clé des secrets de ces machines qu’on dit
capables de savoir ce qui se passe aux quatre coins du monde ?
Le gars dévisagea ce curieux personnage habillé comme une carte de mode
et dont le regard était aussi perçant qu’une seringue. Il haussa les épaules en
gloussant bêtement.
— Euh… les ordinateurs ? Ouais, c’est ma spécialité, man !
Les yeux de son interlocuteur brillèrent soudain d’un bref éclat de braise.
Aussitôt, le hacker se prit la tête dans les mains en hurlant. Il avait la sensation
d’être transpercé par un fer chauffé au rouge.
— Appelle-moi Maître, si tu veux bien.
— OK, OK… Maître. Arrêtez s’il vous plaît !
— Très bien. Mets-toi tout de suite au travail. J’exige de savoir tout ce que
disent les gens ici et là de par le monde. Je te donnerai d’autres instructions plus
tard.
Le pirate avait visiblement un peu de difficulté à comprendre ce drôle de
bonhomme. Mais il n’était pas prêt à discuter ses ordres. Plus maintenant ! Pour
autant qu’il saisisse l’essentiel de ce qu’il attendait de lui, c’était le principal. En
réalité, en escroc solitaire et expérimenté, il savait comment donner satisfaction à
celui qu’on devait appeler Maître. Et vu la façon dont il traitait les gens, c’était
mieux ainsi ! Si le hacker se sentait bizarre depuis l’initiation que cet homme
avait exigée de tous, comme si les derniers vestiges de ce qui lui restait de
moralité s’étaient évanouis, tout au fond de lui, il se disait qu’une fois son
contrat rempli, il déguerpirait au plus vite avec l’argent promis !
— Pas de trouble… euh, Maître.
Kalafam lui fit signe de se retirer. Puis frappant sa canne sur le sol en terre
battue, il énonça d’une voix grave et puissante :
— Et vous, peuple chtonien, au nom d’Asmodée, mon Maître, venez à moi,
l’heure a sonné ! Je vous attends !
Après quelques secondes de silence, on entendit une sorte de feulement
lointain provenant des entrailles de la Terre. Pendant que des ombres
inquiétantes se glissaient sans bruit jusqu’à la caverne où se tenait l’assemblée,
le singulier personnage murmura une étrange incantation :

1
PREMIER

Une jeune fille marchait d’un pas pressé dans les rues de Griffintown. Les
premières lueurs de ce beau jour de printemps commençaient à lécher les murs
de la métropole endormie, leur conférant de superbes teintes chaudes et
mordorées qui auraient fait l’enchantement de quelque peintre matinal.
Cependant, il n’y avait pas âme qui vive dans ce secteur de la ville, et la
demoiselle avançait le regard rivé sur le trottoir, maugréant silencieusement dans
sa tête. Rébecca, son amie et collègue de travail l’avait appelée tard dans la nuit
pour lui demander de la remplacer afin d’assurer l’ouverture du Café Milord.
Elle avait pourtant d’autres plans pour sa journée de congé ! Comme aller se
faire poser des ongles agrémentés de mignons petits dessins colorés. Mais
Rébecca avait tellement insisté, tout en avançant qu’elle lui en devait une, que la
jeune fille s’était sentie obligée de céder. L’amitié a parfois des « arguments »
qui feraient plier le cœur le plus inflexible.
Quoi qu’il en soit, sa face renfrognée n’avait rien d’inhabituel. Cette
charmante demoiselle affichait la plupart du temps cet air de mécontentement
permanent, même lorsqu’elle était d’une relative bonne humeur. Ce matin ne
faisait donc pas exception. Et, croyez-le ou non, l’une des raisons principales de
sa perpétuelle aigreur apparente était que, depuis sa plus tendre enfance, elle
n’aimait pas son prénom, Nicolina, lequel lui avait attiré bien des quolibets dès
la maternelle. Elle en avait hérité de sa mère, Nicole Tremblay, laquelle avait, à
l’occasion de vacances en Europe, vécu le grand amour avec un italien
prénommé Umberto — garde suisse de son état et ultramontain dans l’âme — et
qui la surnommait Nicolina en lui susurrant à l’oreille des mots doux du genre :
« Mia bella perla d’America. »
De retour au pays, Nicole avait entretenu une correspondance enflammée
avec son Italien, lequel, un beau jour, lui avoua qu’il était marié, et ne pouvait
donc décemment poursuivre cette idylle, même s’ils se trouvaient séparés par un
océan. Effondrée, Nicole Lachance tomba dans les bras du premier venu, un
certain Félicien Tremblay, ouvrier sans emploi originaire du Lac-Saint-Jean.
Quand leur première et unique fille vint au monde, Nicole insista, sous peine de
divorce, pour que sa progéniture se prénommât Nicolina. Sans pour autant
jamais confesser à son époux, pas plus qu’à la principale intéressée, le secret de
son aventure transalpine.
Nicolina, donc, aujourd’hui la vingtaine bien sonnée, cheminait tête baissée
en direction du Café Milord, établissement branché où l’on servait le meilleur
latte de ce quartier en pleine effervescence immobilière. Au tournant du
millénaire, certains avaient en effet promis un avenir haut en couleur et en
constructions à cet arrondissement jusque là ignoré et défavorisé.
Arrivée au parc Eurêka, Nicolina remarqua soudain que la brume s’était
levée, épaisse et mystérieuse, enveloppant le parc et les environs dans un cocon
de coton mouvant. Elle ne voyait même pas les coquettes résidences enserrant
jalousement ce joli coin de verdure où il faisait bon se promener.
Instinctivement, Nicolina ralentit le pas. Non qu’elle fût inquiète de quelque
danger caché, mais plutôt par crainte de trébucher sur une racine affleurant le sol
ou quelque autre objet divers abandonné là par un quidam négligent.
Nicolina frissonna. Bien que Montréal eût profité d’un printemps doux et
précoce, l’haleine de la terre était encore fraîche à cette heure matinale. Et elle
était courtement vêtue, prête à commencer son service sans avoir à se changer :
mini-jupe noire et t-shirt blanc à col en V. Sobre et sexy. Seul son blouson en
simili cuir faussement élimé couvrait ses épaules frissonnantes. La peau de ses
cuisses, habituellement glabre et attrayante pour l’œil, mua rapidement en une
chair de poule à tout le moins rebutante. Un autre détail sortit pour de bon
Nicolina de ses pensées chicaneuses : le silence. Assaillie par ses réflexions
intempestives, elle n’avait pas réalisé à quel point le calme régnait à présent tout
autour d’elle. Elle se fit toutefois la remarque que ce silence avait quelque chose
d’irréel, car on n’entendait aucun pépiement d’oiseaux, toujours nombreux à se
chamailler dans les hauts cèdres disséminés dans le parc.
Quoi qu’il en soit, Nicolina poursuivit son chemin en se disant qu’une fois
rendue à la rue Workman, elle ne serait plus qu’à quelques enjambées du Café et
de sa chaleur réconfortante. Pourtant, la demoiselle s’arrêta net. Non seulement
était-elle désorientée par cette brume quasiment visqueuse, mais elle avait cru
percevoir un bruit étrange, une sorte de feulement auquel elle était incapable de
donner un qualificatif. N’eût été ce voile opaque, Nicolina aurait couru jusqu’à
la rue qu’elle devinait à quelques pas devant elle. Cependant, elle n’en eut pas le
loisir. Sa jambe droite fut bloquée en plein élan, happée à hauteur de la cheville
par une main à la poigne puissante. Déséquilibrée, Nicolina s’effondra en
poussant un faible cri sur le tapis humide d’une herbe grasse et touffue. C’est à
peine si on entendit la chute de son corps au contact du sol. Elle roula dans une
petite dépression pour s’immobiliser tout près d’un ponceau sous lequel ne
coulait jamais d’eau puisqu’on l’avait construit là par simple souci de
décoration. En une fraction de seconde, elle perçut que ses vêtements
absorbaient les milliers de gouttelettes de rosée dérangées dans leur paresse
matinale. Le visage enfoui dans la végétation mouillée, le souffle coupé, tentant
désespérément de se relever, Nicolina sentit deux mains puissantes s’emparer de
ses chevilles pour la maintenir solidement ancrée au sol. La seconde d’après, le
corps de la jeune fille fut retourné comme une crêpe de la Chandeleur.
Nicolina voulut hurler, appeler à l’aide, bien qu’elle sût au plus profond de
son être que ce serait inutile. Elle n’avait croisé personne en chemin, pas même
un chat errant. Aucune lumière ne filtrait aux fenêtres des maisons qu’elle
devinait toutes proches. Qui pourrait donc l’entendre ? Et puis, l’esprit, par une
sorte de pressentiment sordide, semble reconnaître quand le glas sonne pour
l’infortuné pris au piège.
L’une des deux mains, appartenant à un individu toujours invisible, libéra
une cheville et sortit soudain de la brume pour venir se plaquer sur la bouche de
la jeune fille dans le but évident de l’empêcher de crier. Seuls ses oreilles et ses
yeux exorbités conservaient leurs fonctions normales. Alors Nicolina entendit de
nouveau ce sinistre feulement, juste au-dessus d’elle, comme un râle sourd et
profond émis par une gorge encombrée. Puis elle vit un visage apparaître à
travers l’étrange brouillard. Puis un autre. Et encore un autre. Et quels faciès !
Jamais Nicolina n’en avait vu de semblables, malgré les centaines et les
centaines de clients qu’elle avait servis au Café Milord et tous les gens qu’elle
avait côtoyés au hasard de ses rencontres ou simplement dans la rue, le métro ou
l’autobus. C’est de toute façon des visages qu’elle ne croiserait jamais plus,
puisque Nicolina s’évanouit alors que l’un des ignobles personnages approchait
une main pourvue d’ongles redoutables du corps tremblant de la jeune fille, une
main armée d’un poignard à la forme très particulière.
Cette syncope inopinée fut en soi une bonne chose, compte tenu des sévices
que ces individus lui firent endurer par la suite. La chair est faible, dit-on. Rien
de plus vrai lorsqu’elle cède sous le fil d’une lame affûtée comme un rasoir. La
découpe aurait été mieux faite par un boucher, mais les sinistres créatures ne
s’embarrassèrent point de l’esthétique. L’abdomen ouvert tel un paquet cadeau
déballé à la hâte fut rapidement vidé de son contenu selon un rituel des plus
lugubres. Les éventreurs procédèrent ensuite à une étrange mise en scène, puis se
fondirent dans la brume en laissant derrière eux les restes sanguinolents de ce
qui fut une jolie fille.
Comme le déclarerait le lieutenant-détective Truffaut quand il la découvrirait
quelques heures plus tard, jamais dans sa carrière n’avait-il assisté à un spectacle
plus horrible. Tout en se faisant la réflexion qu’il ne faut jamais dire jamais.
DEUXIÈME

Le bureau était vaste et décoré avec luxe, le mobilier, fait d’une essence de
bois rare et les fauteuils recouverts de cuir fin. La bibliothèque remplie de livres
soigneusement alignés, et que personne ne lisait jamais, occupait un pan de mur
entier. Un homme se tenait debout, face à une immense baie vitrée surplombant
la ville à ses pieds. Quinquagénaire en forme — probablement adepte du jogging
quotidien et de l’alimentation santé — il avait le visage détendu de celui qui est
sûr de ses moyens et qui réussit sa vie à chaque seconde qu’égrenait sa Rolex. À
Science Po, ses professeurs avaient déjà remarqué ses talents de meneur, sa
facilité à communiquer et son sens du timing. Autant dire son opportunisme. Et
une ambition sans frontières.
« Vous irez loin, jeune homme » lui avait-on maintes fois répété. Et c’est là
qu’il était arrivé. Loin. Ministre de la Sécurité territoriale. Un poste prestigieux
lui donnant les coudées franches et une voix d’autorité au sein du gouvernement.
Dès sa première élection, il y a de cela plus de vingt ans, de simple député
d’arrière-ban, il avait rapidement gravi les échelons. Jusqu’au trente-deuxième
étage de cette magnifique tour du centre-ville. Prérogative de sa fonction, petit
luxe que le premier ministre lui avait accordé sans broncher.
Bien entendu, comme toute médaille a son revers, sa vie personnelle et
amoureuse était moins glorieuse. On ne peut avoir une carrière politique d’une
aussi large portée sans réduire le reste. Le quotidien est composé de pointes de
tarte inextensibles : vingt-quatre parts égales, pour tout le monde. De toute
façon, sa vie privée n’avait toujours été pour lui qu’une autre facette de sa vie
publique, sa femme et ses enfants représentant une caution de sa probité, un
miroir qui lui conférait le visage d’un chef de famille à la droiture inattaquable.
Les mains dans les poches, les yeux dans le lointain — autrement dit, dans
ses pensées — François Brochu savourait son succès. En y regardant de plus
près, on pouvait effectivement remarquer qu’il souriait, pas d’un sourire béat et
satisfait ; non, le genre de sourire à peine perceptible qui dénote néanmoins une
profonde jouissance. Du reste, quiconque avec le pouvoir de pénétrer dans son
esprit à ce moment précis, aurait pu y découvrir une scène loin du sérieux de ses
fonctions. Plutôt un tableau débordant d’une sensualité troublante : une jeune
femme à la nudité totalement offerte s’exposait au regard enflammé de François
Brochu dont l’érection palpable ne permettait aucun doute sur la suite des
événements.
Face à sa fenêtre, dans son chic complet coupé sur mesure, le ministre
revivait silencieusement ce moment avec délectation. Fraîche réminiscence
d’une passion farouche, son organe érectile se réveilla d’ailleurs pour manifester
de concert son excitation. Les deux mains dans les poches, l’idée lui vint de se
laisser aller, histoire d’épancher de nouveau sa sève, en solitaire. Il sursauta en
entendant qu’on frappait à la porte, celle-ci s’ouvrant avant même qu’il ait pu
répondre.
— Monsieur le ministre, il y a là un visiteur qui insiste pour vous rencontrer.
Coupé dans son élan lascif, Brochu perdit son sourire pour gagner une ombre
de mauvaise humeur. Il se retourna à peine — plus pour masquer son érection en
déclin que pour manifester son irritation. Bien que la voix neutre de sa secrétaire
était celle-là même qui lui susurrait des supplications lubriques à l’oreille la
veille au soir. Il ne fallait pas mêler plaisir et travail.
— De qui s’agit-il ? A-t-il rendez-vous, au moins ?
— Non. Il n’a pas voulu donner son nom. Mais il dit que c’est de la plus
haute importance et que cela concerne le dossier Horus.
Le ministre se retourna vivement, soudain insouciant de la bosse qui
déformait encore son entrejambe, et qui ne passa pas inaperçue aux yeux de sa
secrétaire si l’on considère le coup d’œil sans équivoque qu’elle dirigea sur ledit
entrejambe. Le dossier Horus était ultrasecret ! Et les gens au courant se
comptaient sur les doigts de deux mains à peine. Qui cela pouvait-il bien être ?
Toute rencontre avec ses collaborateurs à son bureau étaient formellement
interdite. À moins d’une urgence extrême ? Encore là, des procédures
draconiennes avaient été mises en place pour faire face à ce genre de situation.
Alors ? Si ce n’était pas un proche du projet, qui d’autre pouvait en avoir eu
vent ?
— C’est bon, faites-le entrer.
— Je voudrais juste vous rappeler que vous avez rendez-vous avec…
— Merci Julie. Faites-le entrer.
Le ton était ferme et sans appel. Agressif, même. Au point que Brochu le
regretta aussitôt. Il désirait pouvoir encore pénétrer les territoires secrets de
Julie, et les femmes sont parfois si sensibles ! Pour ne pas dire, rancunières.
Mais quand elle avait prononcé le mot Horus…
En une fraction de seconde, le dossier et les grandes lignes de l’entreprise
étaient venus se bousculer dans sa tête, comme un élastique tendu à l’extrême
vient cingler celui qui le relâche brusquement. Même le premier ministre n’en
savait que peu de choses. Il s’agissait d’un plan qu’il avait lui-même mûri durant
des années, avec une précision de chirurgien, aussi soigneusement qu’une
araignée tisse sa toile. Horus, c’était son idée, une idée de génie pour éradiquer
toute possibilité d’actes terroristes sur le territoire canadien, son territoire. Pour
cela, il avait monté une équipe d’éminents spécialistes – cracks du Web,
ingénieurs et informaticiens, psychologues, et même un hacker « converti »
grâce à ses facultés de persuasion. Au final, il ne restait que quelques employés
tenus à la plus grande confidentialité — la plupart des autres ayant travaillé à des
tâches isolées ne permettant pas un aperçu d’ensemble du projet. Oui, quelques
individus, mais les meilleurs, et les plus discrets, bien entendu. Horus
représentait le programme ultime, la police secrète suprême et sans frontières,
l’œil qui voit tout, sans être vu. Et l’éthique était sauve puisque, même si leur
quotidien n’était plus un mystère pour Horus, les citoyens ordinaires n’avaient
rien à craindre. Tant qu’ils marchaient droit, évidemment. Et puis c’était au nom
de leur sécurité, après tout. Et quand vous invoquiez leur propre sécurité, les
gens acceptaient tout aveuglément. « Faites ce que vous devez afin que ma vie
ne soit pas inquiétée. »
Brochu retourna à sa contemplation muette du panorama. Une façon de
montrer son mépris à l’individu qui venait ainsi forcer sa porte. Tourner le dos
aux importuns, ne pas répondre aux provocateurs, ignorer les pièges des
journalistes, telle avait toujours été son attitude depuis ses débuts professionnels.
Et aussi lui faire comprendre que lui, le ministre de la Sécurité territoriale, n’était
pas déstabilisé — du moins en apparence — par cette intrusion dans un projet
ultrasecret. Même si Brochu se dit in petto que ce bonhomme devait être
quelqu’un de rusé pour avoir été en mesure de passer les contrôles en toute
impunité.
La porte se referma doucement, signe que Julie avait fait entrer l’inconnu.
Brochu resta imperturbable dans le soin qu’il donnait à regarder droit devant lui.
— Mes hommages, monsieur le ministre.
Le ton grave et délibérément obséquieux de la voix le fit néanmoins
sursauter. Très légèrement, subrepticement. Malgré tout, Brochu fut mécontent
de sa réaction. Il détestait ces moments de faiblesse, autant chez lui que chez
autrui. Le self-control était une discipline qu’il cultivait depuis des années de
façon à ne rien laisser transparaître de ses sentiments. Les analystes en langage
corporel avaient d’ailleurs beaucoup de fil à retordre avec lui. Aussi, se retourna-
t-il très lentement pour accueillir son interlocuteur. Double stratégie pour que
celui-ci prenne acte de son détachement, et surtout pour se donner le temps de
voir à qui il avait affaire. Ces quelques secondes lui furent salutaires, car
l’homme qu’il découvrit était plutôt singulier. Pas nécessairement dans l’allure
générale — quoique ses vêtements portaient certainement la griffe d’un excellent
tailleur, se dit Brochu. Non, c’était plus quelque chose dans le regard, le sourire,
une affabilité apparente, teintée cependant d’un soupçon de suffisance, ce qui
n’échappa pas à l’œil aguerri du ministre.
L’homme était d’une grandeur similaire à la sienne, svelte, probablement
d’origine méditerranéenne, et… sans âge. Oui, étrange impression que Brochu
ressentit en même temps qu’une sorte de menace latente. Les gens trop sûrs
d’eux suscitaient sa méfiance. Dernier détail plutôt baroque, l’intrus tenait dans
sa main droite une magnifique canne à pommeau… « Quoi ? De l’or ? Est-ce
possible ? » songea le ministre.
— Je suis sincèrement désolé de vous importuner ainsi en pleine séance de
travail, lança l’individu en allant s’asseoir dans l’un des deux fauteuils faisant
face au bureau massif du ministre. Geste qui, bien entendu, exacerba un peu plus
l’irritation savamment dissimulée de Brochu.
— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? attaqua-t-il d’un ton glacial.
— Oh ! Pardonnez-moi ! Quelle outrecuidance de ma part !
Aussitôt, le personnage se releva et exécuta une profonde révérence tout en
déclamant son identité.
— Chahine Kalafam, pour vous servir.
Aussi surpris par le nom que par l’attitude, Brochu se trouva quelque peu
déstabilisé. La seconde fois en une minute. Son irritation monta d’un autre cran.
Il se ressaisit, pourtant.
— Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes ni ce qui vous amène, mais
comprenez que je n’apprécie pas vos manières.
— Oh ! Vous m’en voyez contrit, monsieur le ministre. Sachez d’emblée que
je ne suis pas un quelconque saltimbanque échappé de son cirque. Et encore
moins un de ces désaxés…
— Venez-en au fait, je vous prie.
Le sourire qu’affichait cet étrange personnage s’effaça, et Brochu crut
discerner dans son regard un éclair de malice, l’espace d’une fraction de
seconde.
— Pardon ?
— Mille excuses ! Vous ne parlez pas l’arabe ?
— Écoutez, monsieur…
— Chahine Kalafam…
— D’accord. J’ai un emploi du temps très chargé et…
— Horus, fils d’Isis et d’Osiris, le faucon dont l’œil voit tout.
— Vous dites ?
— C’est la traduction de ce que je viens de formuler dans ma langue natale.
Brochu se raidit instantanément, perdant graduellement son habituel sang-
froid.
— De quoi parlez-vous ?
— Vous le savez fort bien, cher monsieur. Mais rassurez-vous, je ne suis pas
ici pour vous plonger dans l’embarras, et encore moins exercer un quelconque
chantage sur vous.
— Ce serait effectivement une erreur funeste, répliqua sèchement Brochu. Je
pourrais d’ailleurs vous faire arrêter sur le champ et vous mettre au secret pour
longtemps rien que pour avoir mentionné Horus.
Contre toute attente, le mystérieux individu lâcha un rire grave et sonore.
Suffisamment pour déstabiliser une fois de plus le ministre de la Sécurité
territoriale. De toute évidence, il n’était pas dans ses habitudes de faire face à des
gens défiant aussi ouvertement et avec autant d’arrogance son autorité.
— Soyons sérieux, François, reprit l’autre en essuyant une larme, cette
nouvelle familiarité dépassant largement les bornes n’ayant pas échappé à
Brochu qui se raidit un peu plus. Je n’ignore rien de vos petits secrets et,
pardonnez ma trivialité, mais je n’en ai rien à foutre.
Le ministre ne put réprimer un profond sourcillement qui grava entre ses
yeux un V aussi majuscule que l’était sa stupéfaction, non seulement face à cette
soudaine vulgarité, mais surtout du fait que l’on traite ainsi l’œuvre de sa vie.
— Oui, je sais, la bonne éducation se perd et « foutre » est un bien vilain mot
dont on a oublié le sens premier. « Pourvu que je foutisse un jeune con, que
m’importait ?… »
Autre grimace du ministre.
— Restif de La Bretonne. Succulente prose, n’est-ce pas ? Mais trêve de
considérations littéraires. En fait, je vous encourage à poursuivre dans cette voie.
Excellente initiative, Horus. Et, si je le peux, je brûle de pouvoir vous aider à
pousser plus loin votre désir de contrôler la populace.
— Vous n’y êtes pas ! Horus n’est pas un moyen de contrôle de… de la
populace, comme vous dites ! C’est…
— Oh ! Appelez cela comme vous voulez. Cela m’est égal.
Malgré la tournure malséante que la conversation avait prise, Brochu décida
qu’il était grand temps de se ressaisir et, surtout, de regagner la direction de
l’entretien. Piqué par l’impertinence de son interlocuteur autant que par
l’incongruité du moment, il devait mettre fin à cette incroyable mascarade. Et
puis faire suivre cet individu pour le mettre hors d’état de nuire.
— Et j’irai droit au but puisque tel est votre volonté, continua Kalafam. En
échange de ma discrétion la plus absolue et de mon aide toute dévouée, Horus
me sera d’une utilité indiscutable pour un projet que je désire réaliser sans tarder.
— Horus n’est pas un self-service ouvert à tout venant ! éructa un Brochu
soudain au bord de piquer une colère incontrôlable. Où vous croyez-vous, nom
de Dieu ! ?
— Laissez Dieu là où il est, je vous prie. Il a de toute façon d’autres culs à
fouetter plutôt que de s’intéresser à vos pitoyables magouilles, ne pensez-vous
pas ?
Brochu bondit sur ses pieds et lança un regard plein d’inimitié à son
interlocuteur.
— Bien… Bien. Je constate que nous sommes sur la même longueur d’onde,
susurra Kalafam. La haine est un puissant catalyseur qui peut renverser les
royaumes et couronner de nouvelles têtes.
Brochu resta interdit. Cet individu l’avait mis à nu aussi simplement qu’on
retourne une chaussette. Des années de travail assidu sur lui-même pour
contrôler ses émotions venaient de voler en éclats en quelques minutes. Il devait
à tout prix se maîtriser.
— Je vous le répète, j’ai une entrevue qui ne peut attendre et je ne peux vous
accorder plus de temps, rétorqua-t-il d’un ton redevenu en apparence affable,
mais dont le léger tremblement dans la voix trahissait un profond malaise. Euh…
Laissez vos coordonnées à ma secrétaire et elle vous fixera un rendez-vous.
— Bien sûr ! Bien sûr ! répondit aussitôt Kalafam en se levant prestement.
Pourquoi pas dès demain ? Et l’endroit m’importe peu. Ici comme ailleurs, je
suis votre serviteur.
Disant cela, il s’inclina en effectuant une autre révérence compassée, puis
lança négligemment une carte de visite sur le bureau du ministre. Un bristol des
plus chics sur lequel figurait uniquement le nom, l’adresse, ainsi qu’un dessin
stylisé représentant une sorte d’araignée arborant une petite tache rouge sur le
dos.
— Désolé, je ne travaille pas cette fin de semaine, répliqua Brochu en jetant
un regard distrait sur le carton. Obligations familiales.
— Ah ! La famille ! Quelle merveilleuse invention ! Naître, grandir, se
reproduire… Eh bien, soit ! Mais ne tardez pas trop. Je suis trop impatient de
faire équipe avec vous !
Kalafam fit une mimique quelque peu grotesque pour la circonstance. Puis
son sourire se mua pour devenir une sorte de rictus chargé de sous-entendus,
mettant le ministre d’autant plus mal à l’aise. Une ultime courbette en guise de
salut et le singulier personnage se dirigea d’un pas léger vers la porte. Brochu
reprit ses esprits et lui emboîta le pas. À la dernière fraction de seconde, le
visiteur se retourna d’un geste vif et posa sa main sur celle du ministre tout en le
fixant d’un regard intense.
— Bien entendu, cet entretien restera entre nous.
— Bien entendu ! répliqua mécaniquement Brochu.
— Ce serait mieux. Car je doute que votre femme apprécie vos petites
galipettes avec Julie.
Le ministre, qui avait réussi à reprendre un tant soit peu de contenance,
demeura paralysé sous le coup de la surprise.
— Et toutes les autres avant, cela va de soi. Vous permettez ?
Kalafam ouvrit la porte et sortit après avoir décoché un sourire entendu à
Brochu dont le teint semblait avoir viré au vert.
— Mais les journaux adoreraient ! enchaîna Kalafam comme une dernière
blague avant de s’éclipser pour de bon.
Quand le battant se referma, François Brochu eut la sensation de faire un très
mauvais rêve. Instinctivement, il sut que sa vie venait de prendre une tournure
tout à fait inattendue. Et non désirée.
TROISIÈME

Lucien Robidoux était d’humeur fort guillerette en arrivant chez lui ce jour-
là. Il venait de déposer une offre d’achat sur un vieil édifice industriel qu’il
comptait convertir en condos. L’immeuble était toujours occupé par toutes sortes
de locataires qui ne voulaient pas partir, du genre artistes excentriques et petits
artisans — ils avaient d’ailleurs donné un nom tout à fait saugrenu à la bâtisse :
le Lez’arts libres. Quoi qu’il en soit, la transaction semblait sur la bonne voie. En
homme d’affaires impitoyable et intransigeant, Robidoux savait très bien qu’en
business, les amis n’existaient pas, et c’était chacun pour soi ! C’est ainsi qu’il
avait bâti son entreprise et sa réputation. Robidoux acquérait de vieux
immeubles à bas prix, les faisait rénover, puis les revendait à fort prix au plus
offrant, surtout des célibataires ou des jeunes couples sans enfants bien nantis.
La loi du marché, la loi du plus agressif !
Mais ce qui rendait aussi Robidoux de bonne humeur, ce jour-là, c’est qu’il
s’était permis une petite folie : sans le dire à sa femme, Simone, il avait acheté
un de ces magnifiques saunas résidentiels préfabriqués. En fait, il désirait lui
faire la surprise, car son épouse était partie chez son esthéticienne pour tout
l’après-midi, comme chaque vendredi.
À quatorze heures, deux ouvriers se pointèrent en portant de lourdes boîtes.
Robidoux eut à peine un regard pour eux. Il les conduisit au sous-sol où ils
procédèrent à l’installation avec une étonnante rapidité. Génération Ikea, pensa-
t-il en souriant. Ainsi, dès quinze heures trente, Robidoux était en petite tenue,
très petite, même, debout devant la porte du sauna, prêt à l’essayer. Il avait réglé
la température à 70 degrés Celsius, suffisamment chaud pour avoir une bonne
suée. Il entra dans sa nouvelle acquisition qui sentait bon le cèdre, un sourire
mur à mur accroché aux lèvres.
Et quoi de mieux qu’une bière bien fraîche pour savourer ce délicieux
moment ? Robidoux but une longue gorgée avant de fermer les yeux. Il repensa à
la lucrative affaire qu’il allait conclure. Le coin où se trouvait le bâtiment était
convoité. Et le fait qu’il ait su avant tout le monde que l’immeuble centenaire
était à vendre tenait… non du miracle, mais d’une manœuvre habile digne d’un
cerveau allumé. Le genre de coup rusé dans lequel il était passé maître.
D’accord, il avait bien quelques « entrées » privilégiées à l’Hôtel de Ville qui
l’avaient tuyauté. Indifférent au brouhaha créé par la commission Charbonneau,
il se disait que c’était encore la meilleure façon de fonctionner pour réussir dans
ce business impitoyable. Ces « contacts » lui coûtaient de toute façon assez cher
pour qu’il en tire profit !
De fil en aiguille, Robidoux se mit à calculer mentalement le bénéfice qu’il
pourrait tirer de cette transaction. Calcul qu’il avait déjà fait à plusieurs reprises,
mais qui le comblait d’aise chaque fois qu’il le faisait de nouveau. Vu la
superficie de l’édifice, il comptait convertir ces appartements miteux en une
cinquantaine de condos luxueux. Compte tenu du coût d’achat, et considérant
une moyenne de quatre cent mille dollars par unité, son profit brut dépassait les
vingt millions ! Quelle jouissance !
Robidoux fut brusquement sorti de sa rêverie par un bruit provenant de
l’étage. Il regarda sa montre. Même pas seize heures. Zut ! Sa femme rentrait
plus tôt que prévu ! Il aurait préféré une autre mise en scène pour lui montrer sa
nouvelle acquisition. Mais bon, elle ferait toute une tête en le découvrant dans ce
sauna.
Il ne croyait pas si bien dire !
— Chérie ! Je suis ici, au sous-sol !
En réalité, sous-sol était un euphémisme, un bien piètre mot pour désigner
cet espace accueillant. Il était aménagé en une immense salle de récréation qui
faisait pâlir d’envie et baver de jalousie parents et amis. Outre une majestueuse
table de billard en bois massif qui trônait au beau milieu de la pièce, un écran
géant de cinéma maison recouvrait une partie du mur dans le coin salon. Des
fauteuils en cuir, des tables de jeu et un bar full equiped, comme disait Robidoux
avec fierté, complétaient le décor. L’endroit était suffisamment vaste pour
également accueillir un modeste gym comprenant quelques exerciseurs, dont les
dernières nouveautés achetées sur la chaîne Achats Maison. Ni lui ni sa femme
ne s’en servaient guère, mais cette salle d’exercice en mettait tout de même plein
la vue. Et le sauna dans lequel il suait maintenant à grosses gouttes représentait
la cerise sur le gâteau !
Robidoux entendit les pas de son épouse qui approchait. Il affichait déjà sa
mine victorieuse, ce sourire à la fois satisfait et narquois qu’il montrait
ostensiblement lorsqu’il venait de conclure une bonne affaire. Mais aussi un petit
air coquin qui ne laissait planer aucun doute sur ses intentions de passer
quelques moments de très grande intimité avec elle. Alors qu’il s’attendait à voir
la porte s’ouvrir sur le visage ébahi de sa femme, Robidoux perçut plutôt un
genre de froissement. Il y avait du mouvement à l’extérieur.
— Simone ? lança-t-il intrigué.
Face au silence qui suivit, Robidoux se redressa pour aller vérifier ce qu’elle
pouvait bien fabriquer. Il sursauta en entendant soudain un bruit qui lui vrilla les
oreilles en même temps qu’il sentit des vibrations dans le bois du sauna.
Une perceuse ? pensa-t-il, complètement figé par la surprise.
Le vacarme s’arrêta quelques instants, puis reprit de plus belle. Robidoux
s’approcha de la petite vitre enchâssée dans la lourde porte en bois, mais il ne vit
personne. Alors qu’il posait la main sur la poignée pour sortir, il eut un vif
mouvement de recul en lâchant un cri. Un visage venait soudain d’apparaître
derrière le carré de verre. Toutefois, ce n’était pas celui de sa femme. Il s’agissait
plutôt d’un individu au faciès très particulier : des yeux bridés à l’extrême, qui
ne laissaient voir qu’une fente, surplombaient un nez si petit que la bouche
paraissait beaucoup trop grande pour le reste. Et ses lèvres minces arboraient un
sourire mauvais à vous donner froid dans le dos ! Ce visage semblait vaguement
familier à Lucien, pourtant…
— Que… que faites-vous chez moi ! s’écria Robidoux en reprenant ses
esprits.
Contre toute attente, l’homme se contenta de l’observer en silence, affichant
un drôle de rictus. Robidoux n’était pas du genre à se laisser intimider. Il
s’enroula dans sa serviette de bain et poussa sur la porte. Mais celle-ci résista.
Pensant que l’intrus la bloquait d’une façon ou d’une autre, Robidoux poussa
plus fort. Après tout, il était de bonne taille et cet individu n’était pas bien gros.
Cependant, le battant ne bougea pas d’un centimètre.
— Que… qui êtes-vous ?… Qu’avez-vous fait ? ! Ouvrez ! s’écria
Robidoux, soudain très en colère.
Pour toute réponse, l’homme montra un outil qu’il tenait dans la main afin
que l’autre le voie bien. L’intrus afficha alors un large sourire qui dévoila de
petites dents acérées, puis il cracha comme un chat enragé et disparut
brusquement.
— Hé ! Je vous inter… Ouvrez !
Lucien tenta de nouveau d’ouvrir la porte, mais celle-ci était bel et bien
bloquée. Il réalisa avec stupeur que le mystérieux bonhomme l’avait vissée.
Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Une mauvaise blague d’un ami ou d’un
collègue ? Ou peut-être d’un membre de la famille ? Il pensa à ce cousin du côté
de son épouse, qu’ils ne voyaient qu’une fois par année, au Jour de l’an, et que
Robidoux savait très jaloux. État d’esprit dans lequel il le confortait d’ailleurs, se
vantant ostensiblement de toutes les nouveautés qu’il avait acquises depuis la
dernière visite du parent en question. Bref, celui-ci était bien capable de
demander à quelqu’un de lui jouer un mauvais tour !
Que pouvait-il faire ? Inutile de crier, personne ne l’entendrait. Il était bel et
bien coincé là, totalement impuissant, et il n’avait d’autre choix que d’attendre le
retour de sa femme. Robidoux consulta de nouveau sa montre. Un peu plus de
seize heures. Il devrait patienter une bonne heure avant que Simone ne revienne
de chez l’esthéticienne. Par la vitre de la porte, il vit son téléphone cellulaire
qu’il avait abandonné à la hâte sur son tas de vêtements. L’infortuné courtier
poussa un long soupir de dépit. Il remarqua alors sa bière sur le banc qui pétillait
encore faiblement et dont le beau col blanc lui donna envie.
— Autant la finir avant qu’elle ne soit chaude ! grogna-t-il en attrapant le
verre qu’il vida d’un trait.
Robidoux fut sorti de ses réflexions en entendant un drôle de bruit, comme
un son métallique en cascade. Il regarda autour de lui, se demandant d’où cela
pouvait bien provenir. Mais il ne vit rien d’anormal. Le pauvre homme
commençait à avoir très chaud. Trop chaud, même. Il n’avait pas songé à rester
si longtemps dans ce cubicule. C’est en se rassoyant qu’il comprit toute l’horreur
de ce qui était en train de se produire. Le son provenait de l’élément chauffant du
sauna qui se dilatait à mesure qu’il augmentait en température. Robidoux réalisa
que le sinistre individu avait peut-être positionné le thermostat au maximum. Le
chauffage électrique, dont la résistance blindée de plusieurs milliers de watts
pouvait générer… Et d’ailleurs, jusqu’à combien cela pouvait-il s’élever ?
Lucien consulta le thermomètre fixé au mur. Malgré la chaleur, il frissonna. Le
cadran indiquait un maximum de… 140 degrés Celsius !
— C’est pas possible ! murmura-t-il à voix basse.
Il devait certainement y avoir un système de sécurité pour empêcher la
température de grimper jusqu’à de tels niveaux ! Cependant, Robidoux n’avait
pas envie de tester cette théorie, et il réfléchit à la façon dont il pouvait se sortir
de cette fâcheuse situation avant de fondre comme neige au soleil ! À part
arracher des planches ou défoncer la porte, ce qui était bien sûr impensable, il ne
voyait pas d’issue. Il regarda la petite vitre carrée. La briser ? Cela semblait être
l’unique solution. Ce serait dommage, songea-t-il. Un sauna tout neuf ! Pour sûr,
il le ferait payer au coupable de cette ridicule farce d’adolescent !
Robidoux prit soudain conscience de la chaleur extrême qui commençait à
régner dans cette boîte en bois quasiment hermétique. Alors qu’il sentait la
panique s’emparer de lui, il se résolut à agir. Vite. Mais il ne trouva rien avec
quoi faire un outil. Il enroula donc son poing dans la serviette de bain et
s’approcha de la porte avec l’idée de briser le verre du hublot. Lucien sursauta
en apercevant le même bonhomme hideux qui l’observait de l’autre côté de la
vitre.
— Hé ! Ça suffit maintenant ! La blague a assez duré !
L’individu ne réagit pas, continuant simplement de dévisager son vis-à-vis en
affichant un air de plus en plus satisfait.
— Ouvrez, je vous dis ! Ouvrez !
Robidoux frappa de toutes ses forces sur la vitre. Il hurla de douleur. Le
sourire de son mystérieux tortionnaire s’élargit un peu plus. La vitre était petite
mais très solide. Du verre trempé double épaisseur ! Il avait dû se briser une
phalange ou deux ! Il cogna pourtant de nouveau, malgré le mal. Encore et
encore, de plus en plus poussé par le désespoir. Au point que la serviette
commença à se teinter de rouge. En dépit des cris et des supplications de
Robidoux, la température montait inexorablement dans le petit espace clos qui
ne comportait aucune trappe d’aération. Le verre restait intact pendant que sa
main n’était probablement plus que bouillie sous le tissu cramoisi.
À quatre-vingt-cinq degrés, Robidoux transpirait comme jamais il n’avait
transpiré. À quatre-vingt-dix degrés, il commença à suffoquer. À quatre-vingt-
quinze, sa peau chauffait si fort que la douleur devint insoutenable. À cent
degrés, la vitre de sa montre éclata. À cent quinze degrés, le malheureux perdit
connaissance. Il s’affala d’un coup, comme un arbre qu’on abat, à quelques
centimètres seulement de l’élément chauffant qui bourdonnait implacablement.
Il était seize heures trente. Robidoux respirait encore. Faiblement, mais il
respirait.
Quelques secondes s’écoulèrent avant que le bruit de la perceuse se fasse de
nouveau entendre. Puis la porte s’ouvrit, laissant échapper une bouffée de
chaleur intense à laquelle le singulier personnage ne prêta pas attention. Il
s’installa au chevet de Robidoux et entama un rituel aussi étrange que
monstrueux.

Quand la femme de Robidoux rentra enfin, il était dix-huit heures largement


passées. Simone avait pris le temps d’aller siroter un café avec une amie. Bien
sûr, elle ne s’inquiéta pas de l’absence de son époux. Ses horaires étaient
variables, il pouvait donc arriver d’une minute à l’autre, ou bien plus tard dans la
soirée. Pour ajouter à la malchance, celui-ci lui avait confié qu’il travaillait sur
une affaire juteuse. Alors…
Simone mit du temps à trouver son mari. Quand elle sortit de la douche,
fraîche comme une rose, elle prit conscience de la chaleur qui montait du sous-
sol. Ce qui, bien entendu, aiguisa sa curiosité. Ils n’allumaient plus le chauffage
depuis plusieurs semaines. Et la dernière flambée dans l’âtre remontait à plus
d’un mois. Alors d’où cela pouvait-il bien provenir ? Et puis Simone finit par
remarquer aussi cette odeur bizarre, comme un vague effluve de… barbecue.
Oui, c’est ça, un barbecue, mais de mauvaise qualité.
Quand Simone descendit au sous-sol et aperçut enfin le sauna, il était
presque dix-huit heures quarante-cinq. Elle marcha vers le cube en bois,
intriguée. La chaleur venait bien de là.
— Lucien ? appela-t-elle.
Face au silence, Simone approcha encore plus et regarda par le hublot. Le
spectacle qu’elle découvrit lui arracha un cri d’épouvante digne du pire des
cauchemars. D’ailleurs, elle s’évanouit aussitôt.
Robidoux, feu son mari, ou du moins ce qu’il en restait, était exposé en une
posture totalement incongrue, baignant dans une marre de sang séché. Sa main
droite n’était plus qu’une masse informe et sanguinolente tandis que sa peau
rougie était crevassée et recouverte de cloques immondes.
Le thermomètre était inexorablement bloqué à 140 degrés.
Lucien était bel et bien cuit.
Le plus horrible, cependant, c’était sa tête, grossièrement arrachée du cou et
qui reposait maintenant au creux de son abdomen. Comme un vulgaire poisson,
on avait entièrement vidé Robidoux de ses entrailles.
QUATRIÈME

Carole Latourelle avait de quoi être fière d’elle. Elle se disait qu’elle n’avait
jamais autant bien manœuvré dans une transaction. Cela n’avait pas été facile,
certes, mais cette affaire-là valait bien quelques sacrifices. Carole savait sans
l’ombre d’un doute que Lucien Robidoux avait déjà déposé son offre d’achat,
une offre probablement alléchante. Car elle disposait, elle aussi, de contacts à
l’Hôtel de Ville. Peut-être pas si bien placés que ceux de son concurrent, et
pourtant… Que ce soit dû au hasard ou à sa bonne étoile, Carole avait appris que
le bonhomme était sur un coup juteux. En fouillant un peu, et surtout en
graissant discrètement quelques pattes, elle avait donc eu vent de la mise en
vente de cet immeuble de la rue William. Elle avait l’œil dessus depuis
longtemps, d’ailleurs. Aussi, elle avait pu réagir très vite pour contre-attaquer en
déposant une offre suffisamment élevée pour que Robidoux hésite à surenchérir.
Carole le connaissait bien. Elle savait que cet individu gonflé d’orgueil ne
voyait que ses intérêts et se souciait peu du reste, et surtout pas des gens. Elle
aussi, bien sûr, veillait à ses intérêts, mais elle se considérait moins avide que lui.
Et elle avait eu une idée de génie pour se donner un maximum de chances.
Carole allait se servir des locataires de l’immeuble à son avantage ! Comment ?
La simplicité même ! Bien entendu, elle n’ignorait pas que certains des
occupants faisaient des pieds et des mains pour s’opposer à la transaction, et
donc à leur éviction, ce qui pourrait aboutir à un problème légal. Néanmoins, elle
était tout aussi certaine que la plupart d’entre eux finiraient par se résigner.
Surtout si on leur faisait une offre qu’ils ne pourraient refuser. Ainsi, Carole
avait écrit une lettre à chacun des locataires dans laquelle elle compatissait avec
la déchirante réalité de la vente de l’immeuble. Cependant, celle-ci étant
inéluctable, elle leur proposait une généreuse compensation pour rendre la
séparation moins… douloureuse. C’était beaucoup d’argent, mais si peu au
regard de ce que Carole allait empocher lorsque viendrait le temps de revendre
les magnifiques condos qu’elle ferait aménager. Les prix demandés
absorberaient sans problèmes cette dépense extraordinaire. Ce stratagème,
Robidoux n’y avait certainement pas pensé ! Le bonhomme n’était en effet
intéressé que par le profit maximum et il ne fallait surtout pas en perdre un
centime !
Afin d’être sûre que chaque locataire reçoive son message rapidement — et
juste avant le week-end, de façon à réfléchir à son offre à tête reposée — Carole
s’était chargée elle-même de la laborieuse distribution, une boîte à lettres à la
fois. C’est qu’il y avait là nombre d’escaliers et de longs couloirs à arpenter pour
joindre la trentaine d’occupants actuels. Quel gaspillage d’espace ! avait pensé
Carole. Les ébauches commandées à son architecte prévoyaient presque le
double d’appartements !
Il faisait déjà noir quand Carole sortit de l’immeuble pour se diriger vers sa
luxueuse Audi. Elle l’admira un instant en caressant les courbes harmonieuses et
racées de la carrosserie. L’apparence ! En affaires, tout était dans l’apparence.
Personne ne vous ferait confiance si vous débarquiez avec une Smart ! Carole ne
put s’empêcher d’esquisser un sourire. Au-delà de la frime, même si elle aimait
en mettre plein la vue, surtout aux hommes qui la courtisaient, la jeune femme
adorait le luxe. Et la vitesse ! Du reste, à l’heure qu’il était, les bouchons de
circulation étaient certainement résorbés et elle pourrait filer à vive allure sur
l’autoroute, en chemin pour son chalet où elle comptait passer une fin de
semaine en bonne compagnie.
Le moteur rugit aussitôt. Trop absorbée par ses réflexions, Carole ne
remarqua pas une silhouette allongée sur le plancher à l’arrière du véhicule. La
jeune femme enfonça la pédale d’accélérateur pour faire crisser les pneus de
l’auto qui bondit tel un étalon qu’on éperonne, puis elle tourna brusquement le
volant. Au même moment, l’individu tapi derrière Carole s’était relevé, avançant
doucement ses mains aux ongles particulièrement longs vers le cou de sa
victime. Surpris par la soudaine accélération, il fut projeté sur le côté et sa tête
heurta violemment la porte. Assommée, la créature s’effondra sur le tapis au
fond de la rutilante Audi.
Loin d’être consciente de transporter un passager clandestin, Carole
conduisait avec insouciance et se retrouva bien vite sur la voie rapide. La
circulation était encore dense aux abords de la ville, mais dès qu’elle s’en fut
éloignée, elle put appuyer sur le champignon. Grisée par la perspective de cette
affaire très lucrative, Carole se laissa aller à la vitesse. Le compteur indiquait
160 km/h et le bolide ronronnait, tout comme sa conductrice. Les voitures
qu’elle dépassait semblaient lentes comme des escargots ! Ce que Carole adorait
par-dessus tout, c’était de sentir la puissance et le contrôle de l’Audi dans les
virages, comme si rien ne pouvait déstabiliser son auto qui collait
impeccablement à la route.
Toutefois, la courbe de laquelle elle approchait était un peu plus traître que
les autres. L’intrépide jeune femme la connaissait bien pour avoir emprunté cette
autoroute des centaines de fois. Elle appuya doucement sur la pédale de frein
avant de rétrograder pour faire descendre la vitesse autour de 120. Carole poussa
soudain un cri d’effroi en sentant une main lui enserrer le cou. Se retournant
vivement, elle discerna dans la pénombre un visage des plus horrible et
inhumain. Aussitôt, elle perdit la maîtrise de son bolide lancé à pleine vitesse et
qui dévorait littéralement la route. Prise de panique, hurlant toute sa terreur,
Carole tenta désespérément de se libérer de l’étreinte qui lui coupait tout influx
d’oxygène. Si elle ne contrôlait plus son véhicule, elle ne contrôlait pas plus son
corps dont les jambes se tendirent sous le coup d’un mouvement réflexe. Ce qui
eut pour effet d’enfoncer la pédale d’accélérateur en même temps que celle des
freins. Le moteur rugi comme un monstre blessé et la belle sportive, zigzagant
tel un pantin intoxiqué à l’alcool, s’envola carrément, effectuant de magnifiques
tonneaux, avant d’aller terminer sa course folle contre un arbre.
Le tout ne prit que quelques secondes. Quand l’auto s’immobilisa enfin,
fumante et salement esquintée, Carole était sur le point d’échapper son dernier
soupir. À travers les filets de sang qui sillonnaient son beau visage frémissant,
ses yeux grand ouverts trahissaient une double terreur : la première, de
comprendre qu’elle était arrivée au terme de sa courte vie ; la deuxième, de
découvrir le faciès meurtri de son inquiétant passager penché au-dessus d’elle,
lequel passager, ne connaissant probablement pas l’usage de la ceinture de
sécurité, avait été expulsé de l’habitacle pour aller rouler dans l’herbe grasse
d’un pré où dormaient quelques vaches tout aussi grasses.
Dans ses derniers instants, Carole comprit que cette créature repoussante ne
se trouvait pas là pour lui venir en aide.
CINQUIÈME

Le lieutenant-détective Truffaut contemplait la scène avec un mélange de


surprise et de dégoût. La soixantaine bien sonnée, l’enquêteur des crimes contre
la personne, affecté depuis peu au Centre opérationnel Sud, ne se décidait pas à
prendre sa retraite. Et pourtant, de telles découvertes auraient dû le pousser
naturellement vers la sortie.
Un autre meurtre à élucider ! pensa-t-il en soupirant.
La manière de faire passer de vie à trépas ce Robidoux — c’est le nom de la
victime qu’on lui avait communiqué à son arrivée sur les lieux — était plutôt
originale. Et tout aussi abominable. Même vu à travers la vitre du sauna, le
cadavre était monstrueux. De façon quasi automatique, Truffaut revit
mentalement les pires morts auxquels il avait été confronté dans sa carrière, et
celui-ci figurait assurément parmi le top dix des plus répugnants ! Outre les
accidentés de la route, les corps ayant séjourné dans l’eau étaient, à ses yeux, les
plus repoussants. Bien entendu, le cadavre de la jeune fille découverte le matin
même dans le parc Eurêka, une certaine Nicolina Tremblay, s’imposa aussitôt à
lui comme étant le comble de l’horreur ! Néanmoins, celui qu’il distinguait à
travers le hublot maculé de sang ne donnait pas sa place et représentait, lui aussi,
une ode à l’abomination. À mettre dans la même catégorie que le meurtre du
parc, surtout en raison de la ressemblance du modus operandi. La tête arrachée
du reste du corps positionné à l’envers dans un équilibre précaire arborait des
yeux exorbités démesurément ouverts, et qui semblaient prendre tout l’espace au
milieu de l’abdomen évidé. Tout comme pour Nicolina, l’assassin avait pris la
peine d’attacher les jambes ensemble de façon à ce que celles-ci gardent une
position à peu près rectiligne. La seule différence était que le corps de la jeune
fille avait été suspendu à un petit pont enjambant un ruisseau imaginaire. Un
cran de plus dans l’ignominie. Pour en revenir à ce Robidoux, son épiderme était
couvert d’horribles cloques blanchâtres trônant parmi de larges plaques de peau
craquelée et cramoisie, laissant supposer que la chair avait commencé à cuire.
Autrement dit, tout un calvaire pour le pauvre homme avant qu’il ne se fasse
éventrer !
— Veux-tu bien me dire ce qui se passe dans cette foutue ville ? murmura
Truffaut pour lui-même. Qui est assez cinglé pour faire ça ?
Les experts de l’équipe en scènes de crime — les CSM, tels qu’on les
surnommait à la blague, en faisant référence à CSI — avaient photographié le
sauna et ses alentours sous tous les angles. Comme ils le disaient dans leur
jargon, ils faisaient parler la scène. L’un d’eux s’activait maintenant à dévisser la
serrure de fortune qui avait retenu Robidoux dans son cercueil improvisé.
Truffaut attendit que le technicien prenne de nouveaux clichés une fois la porte
ouverte. En pénétrant à son tour dans le cubicule, le lieutenant ne put réprimer
un haut-le-cœur. Même si le courant avait été coupé depuis un certain temps, la
chaleur y était encore intense. En outre, il y régnait un mélange d’odeurs
écœurantes de viande chauffée et d’effluves corporels divers. Dans ses derniers
instants, monsieur Robidoux s’était de toute évidence échappé par tous les
orifices dont la nature l’avait doté.
Un rapide examen des lieux permit de constater qu’aucun indice pertinent ne
s’y trouvait. À part le fait que Robidoux ait lutté bec et ongle pour sa vie, tel que
l’état de ses mains en faisait foi… Ainsi qu’un ongle entier fiché dans le bois du
battant.
— Des traces papillaires ? demanda Truffaut à l’un des CSM.
— Plein. Sur la porte, sur l’outil qui a servi à la visser. Comme si le
meurtrier n’en avait rien à foutre qu’on relève ses empreintes. Mais le plus
étrange, c’est la nature des empreintes elles-mêmes.
Le détective fronça les sourcils.
— À première vue, elles sont… pas normales.
— Comment ça, « pas normales » ?
— Je sais pas comment vous expliquer. J’en ai jamais vu de pareilles.
Truffaut digéra cette information en songeant que l’analyse du labo en dirait
certainement plus long.
— Autre chose ? Je veux dire à part le fait qu’il lui manque les entrailles et
que sa tête a pris leur place ?
— Tout ce que je constate c’est que le gars qui a fait ça ne s’est pas embêté
des détails, comme s’il était sûr de ne pas se faire arrêter et qu’on ne le
retracerait jamais.
Truffaut opina du chef sans répliquer. Combien de criminels avaient imaginé
la même chose et se retrouvaient aujourd’hui derrière les barreaux ?
Il fut interrompu dans ses pensées par son jeune adjoint qui venait lui faire
un compte-rendu de son entrevue avec la femme du défunt. À peine la trentaine,
le sergent-détective Laurent Bernier prenait son travail très à cœur. Parfois trop,
songeait Truffaut. Il avait tout de l’archétype du flic en début de carrière :
passionné par son métier au point de délaisser toute vie sociale ou amoureuse. Il
finirait probablement comme la plupart des enquêteurs dans son genre :
célibataire plombé d’une pension alimentaire. S’il se mariait un jour,
évidemment.
— Aucune trace d’effraction et rien n’a été volé, commença Bernier sans
attendre. Madame Robidoux est dévastée et en état de choc. Elle n’a pas vu
clairement son mari mais avec tout le sang, elle a compris qu’il lui était arrivé
malheur. Et elle ignore qui a bien pu faire une chose pareille.
— Les victimes sont toutes des anges, c’est bien connu ! répliqua Truffaut
avec ironie. Jusqu’au jour où on découvre leur jardin secret rempli de cadavres et
autres saloperies du même genre.
Bernier tiquait chaque fois qu’il entendait son supérieur proférer de telles
affirmations. Reconnaissant bien la façon de raisonner de la vieille école, il ne
laissa cependant rien paraître, si ce n’est un léger sourcillement que Truffaut
ignora. Les deux policiers savaient ce que chacun pensait des manières de faire
de l’autre, mais leurs points de vue divergents sur la méthode ne les empêchaient
pas de bien travailler ensemble. Pourvu qu’on n’en parle pas. Dans les
circonstances, autant Bernier que Truffaut acceptaient cette association sans
broncher.
— Robidoux menait une vie tout ce qu’il y a de plus rangée, reprit Bernier
comme pour contredire sans en avoir l’air son supérieur. Courtier immobilier
respecté, pas d’ennemis, pas de fréquentations douteuses, pas de menaces…
Enfin, c’est ce que dit sa femme. Je vérifierai tout ça au bureau, bien sûr.
— Bien sûr, répéta machinalement Truffaut. Est-ce qu’elle t’a informé sur
quoi il travaillait en ce moment ?
— Il avait plusieurs affaires en cours. J’ai appelé sa secrétaire et elle va
m’envoyer une liste exhaustive par courriel.
— Arrange-toi pour connaître aussi les restaurants, bars et autres lieux
publics que le bonhomme fréquentait. Les clubs…
— Pas trop de son âge ! coupa Bernier en esquissant un sourire.
— Golf, tennis, cercles de jeu, enchaîna Truffaut en décochant un regard
amusé à son adjoint.
— Ah… Euh oui, évidemment. J’ai aperçu quelques trophées dans le salon.
Des quilles, je pense.
— Arrête de penser, répliqua plus sèchement Truffaut. Vérifie et sois sûr.
Bernier encaissa la réprimande sans broncher. Ce n’était pas facile pour
l’orgueil, cependant il savait faire la différence entre une remarque appropriée,
même dite d’un ton cassant, et une tentative de blesser.
— Vous l’interrogerez vous-même, j’imagine ? s’enquit Bernier. Allez-y
doucement, elle est fragile. Je ne suis pas sûr de ce qu’elle a vraiment eu le
temps de voir à travers la vitre, mais ça l’a sacrément ébranlée !
Cette fois-ci, Truffaut fusilla du regard son jeune adjoint. Il venait de
dépasser les bornes tacitement mises en place entre eux afin de ne pas
s’empoigner sur leurs approches de travail respectives. Il ne put s’empêcher de
songer que ces nouveaux policiers, frais émoulus du collège, pensaient en savoir
plus avec leurs soi-disant méthodes modernes.
— Je sais encore comment mener un interrogatoire !
Bernier ne répliqua pas. Quant à lui, il ne connaissait que trop bien les
procédés de Truffaut. De l’école des années soixante-dix, le vieil enquêteur ne
semblait pas avoir beaucoup de compassion pour les gens qui gravitaient autour
d’une affaire de meurtre, les estimant tous coupables jusqu’à preuve du
contraire. Pourtant, en l’occurrence, Bernier avait la certitude que la veuve de
Robidoux n’avait rien à voir avec la mort violente de son mari. Cette conclusion
lui paraissait plutôt évidente ! Pas pour Truffaut.
— Au fait, ne t’attarde pas trop au bureau ce soir, continua celui-ci sur un ton
plus conciliant. Tu as le droit à une vie sociale, toi aussi.
Le jeune détective referma son calepin et remonta vers le salon. Truffaut
esquissa un sourire entendu. Il savait très bien que son adjoint passerait outre son
conseil et prendrait le temps de faire toutes les vérifications nécessaires avant de
rentrer chez lui. Truffaut aimait bien Bernier — malgré les apparences et le ton
bourru qu’il employait le plus souvent à son endroit — le considérant, non
comme le fils qu’il n’avait jamais eu – trop cliché pour lui ! — mais comme un
collègue sur lequel il pouvait compter, voire un bon camarade de travail. Et
surtout la relève de ce métier aussi ingrat que palpitant.
Le lieutenant reporta son attention sur la scène du crime. On pouvait toujours
trouver un élément, aussi infime fut-il, qui, une fois découvert, analysé et
décortiqué, permettait d’ouvrir une première piste vers le tueur.
Ou la tueuse, pensa-t-il en levant les yeux vers le plafond à travers lequel il
entendait les sanglots de la veuve éplorée. Malgré l’horreur du crime, une
tricherie conjugale pouvait très bien motiver une épouse trahie au caractère un
peu bouillant. Surtout quand il y avait une coquette assurance-vie à la clé. Et les
scélérats prêts à assassiner pour un bon paquet d’argent ne manquaient pas !
Quoique la façon de zigouiller le bonhomme le laissait on ne peut plus perplexe.
Une balle bien logée suffisait habituellement. Cela dit, il ne pouvait écarter
aucune possibilité, aussi incroyable puisse-t-elle sembler de prime abord. Pour
un meurtrier, il était facile de maquiller un crime en boucherie dans le seul but de
brouiller les pistes. Le côté noir de l’âme humaine…
— Vous me ratissez tout ça proprement, intima-t-il aux techniciens du CSM
qui s’affairaient ici et là. Comme d’habitude.
Truffaut leur fit un clin d’œil complice avant de remonter à son tour à
l’étage. Ces gars-là connaissaient parfaitement leur boulot. Inutile de rester là à
les surveiller ou à faire double emploi. Lui-même avait d’autres chats à fouetter.
Deux meurtres sur les bras en une seule journée. Il devait donc agir rapidement.
Les enquêtes fructueuses se bouclaient pour la plupart dans les jours suivants le
méfait. Ou, à tout le moins, grâce aux éléments récoltés durant ces premières
heures.
En arrivant dans le salon, Truffaut nota que la femme avait cessé de pleurer.
Bernier était déjà reparti pour le bureau. Simple coïncidence ? Toujours est-il
qu’elle sursauta en remarquant la présence du policier.
— Vous m’avez fait peur ! dit-elle aussitôt comme pour se justifier.
Truffaut lui sourit gentiment en hochant la tête. Il se voulait toujours
sympathique et agréable envers les gens qu’il abordait durant ses enquêtes. Non
seulement parce qu’il devait à tout prix éviter son ton bourru habituel en se
montrant sous un jour plus aimable, mais aussi pour déstabiliser au besoin ses
interlocuteurs avec des questions embarrassantes sorties de nulle part. Malgré les
circonstances horribles, cette fois-ci ne faisait pas exception.
— Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’appeler la police ?
— Pardon ?
— Vous avez dit à mon adjoint que vous avez découvert votre mari à votre
retour, soit vers dix-huit heures quarante-cinq. Pourtant, vous n’avez contacté les
secours qu’à dix-neuf heures trente.
— Ah… je me suis évanouie. Vous comprenez, quand j’ai vu tout ce sang…
Madame Robidoux éclata en sanglots. Le détective attendit patiemment
qu’elle ait retrouvé un peu de calme.
— Votre mari avait-il une maîtresse ? demanda-t-il aussi naturellement qu’il
aurait posé la question s’il faisait beau dehors.
La femme hoqueta et parut totalement effarée. Mauvais point pour son
moral, bon point pour son innocence.
— Co… Comment ?
— Votre mari, monsieur Robidoux, avait-il une aventure extraconjugale ?
Une étincelle de colère brilla soudain dans l’œil de l’épouse qui ne put
cependant retenir un sanglot.
— Comment osez-vous, monsieur ? ! Mon mari était d’une moralité
irréprochable ! Je ne vous permets pas de…
Truffaut leva une main en signe d’apaisement.
— Calmez-vous. Je n’insinue rien. Je vérifie, simplement. Vous comprendrez
que je ne dois écarter aucune hypothèse. Excusez-moi, je ne voulais pas vous
froisser.
L’épouse Robidoux se détendit un peu. Suffisamment pour ne pas anticiper la
prochaine question, tout aussi déstabilisante.
— Il avait une assurance-vie, je présume ?
Une fois de plus, Truffaut remarqua une brève lueur passer dans le regard de
la femme. Cette fois-ci, il ne put identifier clairement l’émotion qu’elle sous-
tendait. Ou bien l’épouse était sur ses gardes, méfiante, ou alors le sujet de
l’assurance-vie lui avait déjà traversé l’esprit.
— Euh… Oui, bien entendu, comme tout le monde.
— Bien entendu, comme tout le monde. Et qui en est le bénéficiaire ? ajouta-
t-il innocemment, même s’il connaissait d’avance la réponse probable puisqu’il
n’avait remarqué aucune photo d’enfants sur les murs.
— Moi, répliqua sèchement Madame Robidoux. Mais si vous pensez…
Une fois de plus l’enquêteur leva la main pour la calmer.
— Je ne pense rien, chère madame, je vérifie. Qui sait si cette assurance-vie
n’avait pas pour bénéficiaire un associé de votre mari ? Hélas, tout est possible
aujourd’hui.
— Mon époux travaillait seul, monsieur l’inspecteur, répliqua-t-elle, pincée.
Pas d’associés, uniquement une secrétaire qu’il partageait avec d’autres agents.
Truffaut hocha la tête et retint avec peine un sourire en songeant au double
sens de cette affirmation. Visiblement, la veuve Robidoux n’y avait pas pensé
elle-même. Il posa encore quelques questions de routine, puis il la remercia
poliment avant de s’éclipser. Il se la représentait difficilement en meurtrière de
son mari. Surtout de la façon employée. N’empêche… Quelqu’un d’autre aurait
pu l’exécuter à sa demande. Ses larmes semblaient s’être taries un peu trop
rapidement à son goût.
Son téléphone portable carillonna dans sa poche.
— Truffaut.
En entendant son interlocuteur, les traits du lieutenant se durcirent
sensiblement.
— Écoute, le jeune. Rappelle le bureau du coroner et dis-lui que j’ai besoin
des résultats de l’autopsie de cette fille au plus sacrant !
La ride entre les yeux de Truffaut s’approfondit un peu plus.
— Il y en a qui ont de la chance de pouvoir prendre leur fin de semaine ! Je
pense que la mienne est à l’eau. Bon, tu te mettras sur le téléphone lundi matin à
la première heure et tu les lâches pas avant d’avoir quelque chose. À bien y
réfléchir, je crois que je vais avoir besoin de toi. On a de quoi s’occuper d’ici là.
Truffaut referma son portable avec humeur.
SIXIÈME

Myriam Dagenais était troublée en ce beau samedi matin. Pas à cause du


papier qu’elle tenait dans sa main et qu’elle avait lu en diagonale — un autre
courtier, une femme, intéressée à l’immeuble dans lequel Myriam vivait et
travaillait depuis quelques années et qui était prête à dédommager les locataires
actuels. Non, c’était une histoire de cœur, une vraie de vraie, un sentiment
qu’elle n’avait jamais réellement connu — ou qu’elle avait fui ? — trop
absorbée par ses études et sa carrière dans laquelle elle avait plongé tête
première. Un exutoire comme un autre, pensa Myriam. Une façon de ne pas
s’arrêter à sa vie affective et amoureuse qui était… oui, aussi épanouie qu’un
brin d’herbe en plein Sahara ; un vrai désastre, quoi. D’ailleurs, personne ne le
savait — c’était son secret le plus intime — mais à l’aube de ses vingt-six ans…
Les pensées de Myriam furent stoppées net. Elle ne put empêcher un léger
tremblement de s’emparer de son corps : il venait d’apparaître au coin de la rue.
Elle le vit contourner un mendiant assis sur le trottoir et quelque peu insistant,
l’ignorant ostensiblement. Postée à sa fenêtre, Myriam guettait Gabriel, son
voisin, faisant le pied de grue, bien décidée à passer à l’action cette fois-ci.
Aussitôt, elle sentit son cœur battre la chamade. C’était plus fort qu’elle. Elle
savait qu’il finirait par arriver, car c’était le même manège tous les samedis
matin depuis que le jeune homme avait emménagé dans l’appartement à côté du
sien : il allait faire son épicerie pour la semaine.
Myriam était tombée amoureuse de lui dès l’instant où elle l’avait vu. Le
coup de foudre. Tout simplement. Cela faisait maintenant quelques mois que son
nouveau voisin logeait au numéro 112 et elle ne lui avait adressé que de vagues
bonjours gênés. C’était son gros problème, la gêne.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, Myriam avait toujours été timide. Et à
vingt-six ans, cela n’avait pas changé. Pas à tous les chapitres, cependant. Avec
son éditeur, par exemple — Myriam était auteure de romans jeunesse —, elle
avait suffisamment d’aplomb pour imposer ses propres conditions, ainsi que
pour se négocier de belles avances. Mais avec les gars, elle se trouvait
totalement nulle ! Peut-être à cause des trop longues heures passées en solitaire
devant son ordinateur ? Ou en tête à tête avec ses personnages pendant si
longtemps ? Car Myriam vivait avec eux tout au long des histoires qu’elle
écrivait, allant jusqu’à s’imprégner de leurs façons d’être et de penser. Une
parfaite symbiose. Weird ! Ce qui laissait donc peu de temps et de place aux
autres aspects de sa vie, dont le social.
Quand Gabriel était apparu dans son champ de vision, Myriam avait ressenti
un choc. Suffisamment fort pour la sortir de sa nouvelle aventure en cours. Une
première ! Sa passion secrète avait fait son chemin, tel un mal insidieux,
accaparant son attention davantage chaque jour. Et maintenant, elle avait toutes
les misères du monde à se concentrer, comme si ce gars l’avait extirpée de sa
bulle créatrice et qu’elle n’était plus capable d’y entrer de nouveau. À son corps
défendant, ce Gabriel Choiseul — tel était le nom qu’elle avait lu une fois sur
une enveloppe — était beau comme un ange ! Tout simplement craquant ! Une
tignasse blonde désordonnée entourant un visage rond au fond duquel brillaient
deux yeux couleur noisette. De grands cils accentuaient cet air angélique. Le
plus amusant était que, malgré ce charme incontestable, Gabriel aussi affichait
des dehors timides et paraissait toujours embarrassé face à Myriam.
Consciente que sa situation ne s’améliorait pas, Myriam avait décidé de se
jeter à l’eau, rendant les armes après des semaines de combat stérile pour
retrouver sa discipline et son inspiration. Son plan ? Elle allait inviter Gabriel à
prendre un verre. Ou peut-être un café ?
Mais peut-être n’aime-t-il que la tisane, après tout ? réfléchit-elle. Flûte !
Elle n’avait que de la menthe !
— Wow ! Relaxe, la grande ! murmura-t-elle en ajustant sa coiffure devant le
miroir de l’entrée. Merde ! Je pense que je n’ai plus de lait !
Myriam n’eut pas le temps d’aller vérifier. Elle entendit le lourd battant du
couloir se refermer. C’était certainement Gabriel qui arrivait. Elle entrouvrit sa
porte et son visage se décomposa aussitôt. Ce n’était que son autre voisine, une
nouvelle dans le bloc, la greluche du 111, comme se plaisait à dire Myriam qui
ne l’aimait pas. D’abord parce qu’elle représentait une rivale potentielle, et puis
elle lui avait fait une impression bizarre au premier regard, comme si cette fille
cachait quelque chose. Son allure était des plus étranges. À la fois belle et
athlétique, il se dégageait d’elle une aura mystérieuse qui avait le don d’attirer la
curiosité et l’attention. À l’instar de ces gens que l’on croise au hasard, dans le
métro ou au restaurant, et dont on semble ne pas pouvoir détacher les yeux. Cette
fille possédait ce genre d’attraction. Et ça, ce n’est pas génial, pensa Myriam en
la considérant tandis qu’elle s’approchait.
À ce moment, la voisine surprit Myriam en train de l’épier. Elles échangèrent
un regard neutre, puis l’autre entra dans son appartement. Presque aussitôt, la
porte du couloir s’ouvrit de nouveau. Myriam esquissa un sourire en
reconnaissant Gabriel. Inspirant un bon coup, la jeune fille sortit dans le corridor
à l’instant même où le garçon passait devant chez elle. Ce dernier sursauta sous
le coup de la surprise. Comme cela lui arrivait souvent, il était plongé dans ses
pensées, en pleine réflexion sur sa réaction face à ce mendiant qui l’avait
interpellé quelques minutes plus tôt. S’il simulait l’indifférence chaque fois que
l’un d’eux l’abordait, cela lui posait tout de même un petit cas de conscience.
Cette attitude fermée, était-ce la bonne à adopter ? Ne faisait-il pas preuve
d’insensibilité ?
— Euh… Salut Gabriel. Désolée si je t’ai fait peur. Tu t’en vas où, comme
ça ?
Le jeune homme se rendit compte qu’il avait dépassé son propre
appartement. Il fit une grimace gênée avant de revenir sur ses pas, un sac
d’épicerie dans chaque main. Des fanes de carottes et de radis sortaient de l’un
d’eux, ainsi que le goulot d’une bouteille de vin. Note ça, ma fille ! Il boit du vin.
— La récolte a été bonne ? demanda Myriam pour essayer d’être drôle.
Gabriel sourcilla et mit un instant à comprendre l’allusion.
— Ah ! Euh… Oui, oui, merci.
— As-tu le temps pour un café ?
— Merci, je… je ne bois pas de café.
Bravo ! songea Myriam.
— Une tisane, alors ?
— Je ne bois rien, merci.
Myriam jeta un regard sur le goulot de la bouteille de vin qui dépassait.
— Je veux dire… Je ne suis pas un grand amateur de café, et les tisanes…
Myriam sourit gauchement. Comme entrée en matière, c’était plutôt raté !
Elle ne savait plus comment se sortir de cette impasse.
— Une bière, peut-être ? hasarda alors Gabriel qui sentait le malaise
croissant de la jeune fille.
— Oui, oui, une bière, c’est super ! répliqua aussitôt Myriam sur un ton
faussement enthousiaste, imaginant très bien qu’elle devait avoir l’air d’une
cruche qui fuit.
— Je… je vais me débarrasser de ça, si tu veux bien. Ça commence à être
lourd.
Gabriel montra ses deux sacs du menton et s’éclipsa. Myriam entendit le
bruit métallique de la clé qu’on insère dans la serrure, puis celui plus sec de la
porte de l’appartement se qui se referme. Les couloirs de cet immeuble étaient
décidément très écho ! Par chance, les logements eux-mêmes disposaient d’une
meilleure insonorisation.
Myriam sortit soudain de ses pensées, paniquée, puis se précipita vers son
réfrigérateur. Avait-elle de la bière, au moins ? ! Elle étouffa un juron. Comme
liquide, c’est tout juste s’il lui restait un verre de jus d’orange ! Tout en
contemplant son frigo vide, elle fit fonctionner ses méninges à toute allure, ne
pouvant s’empêcher d’émettre quelques remarques aigres à son endroit.
Vachement maligne, la fille ! Tu l’invites pour une bière sans même vérifier si tu
en as ! Wow ! Il va être épaté, le gars ! C’était aussi un autre problème de
Myriam : agir avant d’avoir vraiment réfléchi. Mis à part ses histoires qu’elle
structurait du premier au dernier mot. Une véritable stratège militaire ! Mais
pour le reste…
Myriam eut soudain une inspiration. La cave ! Chaque locataire de
l’immeuble avait à sa disposition un espace de rangement au sous-sol, un
débarras. Le nom était bien choisi car elle y entassait surtout les choses qu’elle
ne voulait plus voir, comme les cadeaux que lui faisait sa mère à Noël ou pour
son anniversaire. Cependant, l’endroit était frais et lui servait également de
réserve. Elle était certaine qu’il lui restait une ou deux bouteilles de la dernière
caisse de bières qu’elle avait achetée. Juste à espérer qu’elles ne soient pas
éventées ! En se dépêchant, elle pouvait être de retour en cinq minutes. Ne
faisant ni une ni deux, Myriam attrapa la clé de son espace et sortit de chez elle
en priant que Gabriel prenne son temps pour déballer et ranger son épicerie.
Par chance, Myriam habitait le premier étage. Elle fut donc rapidement
rendue au sous-sol. Elle devait d’abord traverser la buanderie, vaste pièce
équipée de machines à laver et de séchoirs à linge — pratique pour celles et ceux
qui, comme elle, n’en avaient pas. Tout au fond se trouvait la lourde porte
ouvrant sur les aires de rangement numérotées par appartement. Elles étaient
disposées de part et d’autre d’un long couloir faiblement éclairé par quelques
ampoules sales. L’endroit était plutôt glauque et Myriam hésitait à s’y aventurer
le soir. Même si on devait avoir la clé pour y accéder, ce sous-sol était tout, sauf
rassurant, de jour comme de nuit !
Myriam tourna la clé dans la serrure qui, comme pour ajouter au décor déjà
sinistre, grinça de façon lugubre. Tiens, elle n’est pas verrouillée, songea-t-elle.
Ça doit être cette nouvelle voisine qui a encore oublié de la barrer ! Myriam
poussa sur la porte. Celle-ci résista. Elle poussa plus fort. Il y eut un bruit mat et
le battant céda un peu de terrain, refusant cependant de s’ouvrir complètement.
C’est bien ma veine ! La jeune fille s’arcbouta, y appliquant toutes ses forces, et
la porte s’entrebâilla suffisamment pour qu’elle puisse entrer. Le passage était
plongé dans l’obscurité et elle tâtonna pour trouver l’interrupteur qu’elle
actionna. Alors, qu’est-ce qui bloque ? La faible lumière ne lui permit pas de
voir distinctement. Pourtant, Myriam remarqua que quelque chose traînait par
terre. Certains locataires étaient vraiment irresponsables et abandonnaient
parfois n’importe quoi en plein milieu du couloir. Trop difficile de mettre ça
ailleurs ? À moins que le concierge n’ait laissé là son nécessaire à laver les
planchers ? Ce serait bien son genre. Lui aussi était nouveau — en fait, ils en
changeaient régulièrement — et Myriam le trouvait plutôt négligent.
Myriam se pencha pour ôter l’objet indésirable du chemin. Sa main entra
effectivement en contact avec ce qui pouvait être une vadrouille encore humide.
Pouah ! Franchement dégueulasse ! Malgré son dégoût, elle prit la chose et se
redressa. La lumière de l’ampoule la plus proche éclaira faiblement ce qu’elle
tenait à bout de bras. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser de quoi il
s’agissait. Quand elle comprit ce qu’elle avait devant elle, Myriam sentit toute
vie la quitter. Alors elle poussa un hurlement de terreur avant de s’évanouir en
s’effondrant sur le sol où suintait un liquide poisseux, échappant du même coup
l’objet de son effroi, qui roula par terre pour aller s’immobiliser non loin d’elle.
Deux yeux vitreux semblaient la fixer… Deux yeux appartenant à une tête
ensanglantée dont le corps éventré gisait derrière la porte dans une marre de sang
figé.
Gabriel rangeait tranquillement son épicerie tout en songeant à l’invitation de
sa voisine. Cette Myriam était peut-être sympathique mais elle le mettait mal à
l’aise. C’était tellement évident qu’elle avait le kick sur lui que c’en était parfois
gênant ! Même qu’il la trouvait déjà envahissante alors qu’ils n’avaient pas
échangé dix phrases. Tout se passait dans ses regards et son attitude quand il la
croisait, comme si elle cherchait à forcer la serrure de sa bulle.
Au Collège du Vieux-Montréal, tout comme à l’université plus tard, les
copains de Gabriel lui disaient qu’il était trop coincé et qu’il devait lâcher son
fou et profiter des plaisirs de la vie — comprendre : sexe, alcool, drogue et
pizzas. N’importe quoi ! Incapables de concevoir que c’était dans sa nature
d’être taciturne et solitaire. Et pas particulièrement porté sur le sexe débridé, pas
plus que sur la dope et l’alcool. D’ailleurs, une sordide initiation universitaire
avait failli tourner au drame alors qu’il avait été victime d’une sorte de violente
réaction allergène à un mélange composé d’alcools forts. Intense ! Depuis, son
estomac ne tolérait que les vins jeunes et la bière blonde.
Gabriel songea qu’il n’avait jamais cherché à être sociable, impliqué, et
encore moins, boute-en-train. Raison pour laquelle il avait choisi d’être
infographiste et créateur de sites Web, bien qu’il ait d’indéniables compétences
en informatique, de surcroît très au-dessus de la moyenne, et le potentiel d’aller
loin. Une société l’avait approché alors qu’il étudiait à Polytechnique, résultat de
la recommandation d’un de ses profs. Mais il n’avait pas daigné répondre à
l’invitation. Il ne se voyait pas intégrer une équipe de cracks des systèmes au
sein d’une multinationale ou d’une agence de renseignements gouvernementale.
Ironiquement, voulant tester ses aptitudes et aussi pour s’amuser, il avait frayé
avec le côté obscur de la Toile durant une courte période, ce qui avait failli avoir
des conséquences fâcheuses. Refroidi par cet épisode perturbant, il avait déserté
Poly pour changer de programme, sautant du génie informatique à l’infographie
et au développement de sites Web, au grand dam de son entourage.
« Vous gaspillez votre talent ! » lui avait lancé son professeur avec une
pointe de ressentiment dans le ton.
Gabriel s’en moquait éperdument. Il voulait faire ce qui lui plaisait, quand ça
lui plaisait, et avoir la paix ! Ainsi, en tant que pigiste, il savait qu’il pourrait
passer sa vie entière en tête à tête avec son ordinateur si tel était son désir, sans
jamais avoir à rencontrer ni parler à qui que ce soit. Et puis on ne change pas
simplement en criant « ciseaux ! » On est comme on est, comme dit la chanson.
Il n’y avait que Manzel avec qui il ressentait quelque affinité. Ce n’était pas
un ancien du collège ou de l’université, et encore moins un ami d’enfance. Non,
Manzel était un des locataires du Lez’arts libres, rencontré par hasard et avec
lequel il s’était senti quelques atomes crochus. En réalité, cet individu était aussi
taciturne et solitaire que lui, discret, pas envahissant et parlant peu, il
représentait en quelque sorte son alter ego, le gars idéal avec lequel partager une
bière. Et des silences.
Le yogourt sur la tablette du haut, les pommes dans le bac de gauche, la
laitue et les carottes dans le bac de droite… Bon, cette Myriam n’était pas
particulièrement jolie, même si ses cheveux châtain clair et ses yeux couleur
chocolat lui conféraient un certain charme. Elle était probablement brillante et
cultivée — auteure pour les jeunes, à ce qu’il avait compris. L’important résidait
dans le fait qu’elle n’était pas vraiment son genre. Et puis, jolie ou non, le
physique n’était pas tout. Les personnalités devaient matcher et… il ne la sentait
pas. Voilà. Parmi les quelques blondes qu’il avait eues, il se rappelait l’une
d’entre elles dotée d’un corps de déesse, et avec laquelle la vie avait été tout,
sauf drôle. Moralité : ne surtout pas s’enticher seulement sur l’apparence. Et sa
dernière relation avait été tellement toxique qu’il avait choisi de déserter son
logement du Plateau, que pourtant il adorait, pour ce loft dans Griffintown.
Bref, cette Myriam ne l’allumait tout simplement pas. L’autre voisine, la
nouvelle installée dans l’appartement 111, par exemple, était le genre qui le
faisait triper. D’une beauté troublante, Gabriel avait tout de suite été frappé par
ses cheveux de feu et ses yeux bleu-vert qui accentuaient l’aura de mystère qui la
nimbait. Quand vous la croisiez, son regard vous transperçait l’âme comme un
javelot, à tel point qu’on avait la sensation d’être totalement mis à nu. Scanné
jusqu’à la moindre fibre ! D’un autre côté, il émanait d’elle, comment dire ?…
une auréole de gentillesse incitant à la confiance. Du reste, Gabriel se faisait la
réflexion que cette femme incarnait le genre de personne vers qui il se tournerait
naturellement sans hésiter en cas de besoin.
Gabriel ferma son frigo débordant de nourriture dans lequel il avait fini de
ranger légumes, fromages et poisson. Un beau filet de truite du Québec. Il avait
renoncé depuis longtemps à tout ce qui venait de Thaïlande, mer de Chine,
Vietnam et de toutes ces contrées lointaines. Bien que non actif au sein de
groupes écologistes, Gabriel avait prohibé tout produit qui ne provenait pas du
Canada, voire du Québec. Loin de la profession de foi écolo, ç’avait été une
façon de se démarquer de ses parents, clients fervents de Costco et autres
hypermarchés symboles de consommation débridée.
Comme chaque fois qu’il revenait du marché, le jeune homme se fit la
réflexion qu’il était effarant de constater la quantité de bouffe qu’un seul
individu pouvait ingurgiter en une semaine ! Gabriel sortit ensuite de son
deuxième sac une boîte de ses céréales favorites et quelques conserves qu’il
plaça dans son garde-manger ordonné tel un défilé militaire. C’est en déposant
sa bouteille de vin sur le comptoir qu’il entendit un cri. Non, un hurlement à
vous déchirer le cœur.
Gabriel figea instantanément. C’était une voix de femme et cela venait de
l’immeuble, pensa-t-il. Mais d’où exactement ? Il se précipita hors de chez lui.
La voisine du 111 — il ne connaissait même pas son nom ! — était déjà dans le
couloir. Elle jeta un coup d’œil vers lui en entendant sa porte s’ouvrir, puis elle
se rua vers l’entrée. Gabriel demeura indécis quelques secondes. Ce regard… à
la fois dur et inquiet, comme si elle avait pressenti un grand malheur. Était-ce
une invitation à la suivre ? Trop tard pour reculer, de toute façon, à moins de
vouloir absolument passer pour un pleutre. T’avais juste à rester chez toi, aussi !
Gabriel inspira un bon coup et s’élança à son tour. La voisine avait laissé
traîner un parfum subtil dans son sillage, comme une brume légère et invisible,
une fragrance douce et enivrante que Gabriel avait remarquée la première fois
qu’il l’avait croisée. En franchisant la porte au bout du couloir, il ne la vit nulle
part. Elle avait probablement dévalé les marches à vive allure. À moins qu’elle
ne se soit dirigée vers les étages ? À cet instant, le jeune homme entendit le
battant du sous-sol se refermer bruyamment. Il descendit l’escalier à la hâte,
manquant de tomber à plusieurs reprises. Quand il arriva dans la laverie, il
stoppa net. Une vision de cauchemar s’offrit à lui. Sa mystérieuse voisine traînait
une masse inerte maculée de sang. Gabriel eut un haut-le-cœur mais se reprit
rapidement. Ce n’était pas le moment de flancher. Il se précipita vers elle et
l’aida à déposer le corps par terre. Il reconnut alors Myriam. Aussitôt, il se
remémora ce qu’il avait pensé d’elle un peu plus tôt. Inconsciemment, il ressentit
une pointe de regret. Même si ses réflexions n’avaient rien de méchant et que, de
toute façon, ça ne changeait rien. Il n’était pour rien dans ce qui lui était arrivé.
— Est-ce qu’elle est… morte ?
La voisine du 111 secoua la tête tout en tentant de ranimer Myriam. Gabriel
remarqua alors la trace de sang qu’elle avait laissée sur le sol en ciment. Et il
comprit que ce sang ne venait peut-être pas d’elle, car il semblait provenir du
couloir des lockers. Il se releva pour se diriger lentement vers la porte qui était
restée entrebâillée. Le passage était sombre mais…
— Ne va pas là !
Gabriel s’immobilisa aussitôt. L’injonction avait fusé avec une telle force
qu’il se sentit stoppé aussi sec, comme s’il avait embouti un mur invisible.
— C’est préférable que tu ne voies pas ce qu’il y a dans ce corridor.
Même si la voix de sa voisine avait perdu toute autorité, Gabriel sut
instinctivement qu’il devait l’écouter, et surtout ne pas se laisser pousser par une
curiosité morbide. Car il avait malgré tout eu le temps d’entrevoir quelque
chose… C’était quoi cette chose par terre ? On aurait dit… Quoi ? Une tête ?
L’incrédulité le gagna aussitôt. Ça se peut pas !
— Apporte-moi de l’eau, si tu veux te rendre utile. Ensuite, appelle la police.
Gabriel réagit instantanément. Il eut la vague impression d’être sous les
ordres de cette fille, obéissant au doigt et à l’œil à la moindre requête émanant
d’elle. Elle devait être militaire ou quelque chose du genre, pensa-t-il. Gabriel
remplit une bassine et la déposa à côté d’elle. Sa voisine commença à nettoyer le
sang sur Myriam, toujours évanouie. Il hésita une fraction de seconde, hypnotisé
par ses gestes nets et précis.
— Je ne sais même pas votre nom.
— Ariel.
Gabriel hocha la tête tout en esquissant un léger sourire.
— Gabriel.
La jeune femme lui lança un bref regard. Ce n’était certainement pas
l’occasion rêvée pour un premier contact, mais au moins, la glace était brisée,
maintenant.
— Enchantée, répondit-elle. Appelle le 911, s’il te plaît. Ne donne pas de
détails. Contente-toi de dire qu’on a besoin d’une ambulance. Et poste-toi dans
l’entrée. Il ne faudrait pas que tout le quartier rapplique ici.
Gabriel approuva silencieusement. Après une dernière hésitation, il fonça
jusque chez lui pour téléphoner aux services d’urgence. Il redescendit ensuite
pour contrôler l’accès au sous-sol. À peine était-il arrivé devant la porte pour
monter la garde qu’il entendit les sirènes des véhicules d’urgence. Quelques
minutes plus tard, c’était au tour de la police de débarquer.
Les ambulanciers furent les premiers à ressortir, emportant sur une civière
Myriam toujours inconsciente. C’était aussi bien comme ça, songea Gabriel.
Peut-être qu’elle lui aurait demandé de l’accompagner à l’hôpital ? Il dut
cependant attendre de longues minutes avant de voir Ariel arriver en compagnie
d’un agent.
— Je dois aller au poste de quartier pour compléter mon témoignage, dit-elle
aussitôt, comme pour couper court à toute question.
Ce qui fonctionna à merveille puisque Gabriel n’eut pas le temps de
répliquer qu’Ariel était déjà assise dans l’autopatrouille qui démarra avant de
disparaître au bout de la rue.
Comme il s’y attendait, une équipe d’experts en scène de crime arriva tout de
suite après.
— Restez pas là, monsieur, lui dit l’un des agents venus se mettre en faction
devant la porte du sous-sol.
Gabriel acquiesça et remonta lentement chez lui, soudain en proie à une
grande fatigue, comme si ces événements l’avaient complètement scié.
Wow ! Quelle histoire ! C’est quoi ce bordel ? pensa-t-il en rentrant dans son
appartement Bah ! Ariel me racontera quand je la reverrai.
SEPTIÈME

Le lieutenant-détective Truffaut avait plus que jamais sa profonde ride entre


les yeux, tel un ravin qui se serait creusé chaque jour un peu plus au cours de sa
carrière, à mesure qu’il découvrait combien la bestialité humaine pouvait
repousser les frontières de l’innommable. Ce matin-là, sa ride était si marquée
qu’elle avait l’apparence d’une cicatrice. D’une certaine façon, c’était le cas, car
l’enquêteur, malgré des années passées à la criminelle, prenait encore les
meurtres auxquels il était confronté comme des blessures personnelles, des
blessures dans la partie la plus intime de son être, des plaies infligées à
l’humanité tout entière.
Le témoignage de cette jeune femme, Ariel Savoie, ne leur avait pas appris
grand-chose. Alertée par les cris de sa voisine, une certaine Myriam Dagenais,
elle s’était précipitée au sous-sol où l’avait rejoint un autre voisin, Gabriel
Choiseul, et ils avaient découvert un corps mutilé.
— Trois en deux jours… rarement vu ça, ronchonna-t-il en regardant d’un
œil distrait les abominables photos des scènes de crime.
Assis à son bureau, Bernier qui avait l’oreille suffisamment fine pour
entendre les murmures de son patron, pianotait furieusement sur son ordinateur,
à la recherche d’informations.
— C’est peut-être une coïncidence ? hasarda-t-il sans même lâcher son écran
des yeux.
Truffaut haussa les épaules en signe de désaccord.
— En tout cas, j’ai rien trouvé pour l’instant qui pourrait relier les trois
victimes.
— Ça veut rien dire, rétorqua Truffaut d’un ton las. On a de toute évidence
affaire à un meurtrier sadique ou complètement dérangé. Il choisit ses proies au
hasard, selon l’impulsion du moment.
Bernier cessa de pianoter sur son clavier fatigué et se redressa. Les sourcils
froncés, le jeune homme semblait en proie à une profonde réflexion.
— Un genre de psychotique en pleine crise de démence ? Je vais vérifier si
on a signalé une évasion d’un établissement psychiatrique dans les derniers
jours.
— Bonne idée, répondit Truffaut en appuyant son affirmation d’un
hochement de tête. Quoique… avec tous les « malades » qui courent les rues
aujourd’hui…
— Ouais, mais quand même, faut être plutôt dérangé pour commettre des
horreurs pareilles, non ? Faut pas être humain pour s’adonner à… à ça, vous ne
croyez pas ?
Bernier pointa du menton les photos que son patron tenait encore entre les
mains. Une fois de plus, Truffaut haussa les épaules. Peut-être, songea-t-il en
regardant de nouveau un à un les différents clichés des victimes. Robidoux,
transformé en court-bouillon dans les derniers instants de sa vie, décapité, puis
vidé de ses entrailles ; Nicolina Tremblay, éventrée, elle aussi, et la tête séparée
du tronc avec une telle sauvagerie qu’elle semblait avoir été arrachée. Et
également ce détail sordide, comme une mise en scène macabre imaginée par un
meurtrier démentiel : la tête fichée dans l’abdomen et le corps positionné à
l’envers. À part le dernier cadavre découvert le matin même dans le sous-sol de
cet immeuble du quartier Griffintown.
Malgré son dégoût, Truffaut examina les photos de ce troisième cadavre. La
tête avait roulé dans un coin du couloir et le corps gisait à côté dans une attitude
grotesque. Peut-être que celui-ci se trouvait dans une position identique avant
que Myriam Dagenais pousse la porte ? Probablement. La victime était une
femme non encore identifiée. Comme les autres, tous les organes internes
avaient été subtilisés. Les photos qui montraient en gros plan une ouverture
béante dans l’abdomen déchiqueté et la tête ensanglantée de la malheureuse
étaient tout simplement écœurantes. Même si les blessures infligées à deux des
victimes auraient pu être — avec énormément d’imagination — le résultat de
l’attaque d’un animal sauvage ou enragé, ainsi que l’avait suggéré Bernier en
découvrant le premier cadavre, il ne voyait pas comment une bête aurait pu
visser la porte d’un sauna dans le sous-sol d’une maison cossue de Verdun ! De
toute façon, la seule alerte d’attaque d’animaux sauvages émise à Montréal
concernait un coyote effarouché qui avait légèrement mordu une fillette. Et puis
ça ne tenait pas la route. Souvent, l’esprit humain, peut-être dans une tentative de
repousser l’inconcevable, cherchait-il des explications plus « humaines » ? Quoi
qu’il en soit, son instinct d’enquêteur lui disait que les trois homicides étaient
l’œuvre du même individu. Une personne en bonne et due forme, un bipède
armé de deux mains sadiques et meurtrières. Un être aussi humain que lui…
À première vue, elles sont pas normales… J’en ai jamais vu de pareilles…
La réflexion de l’expert en scène de crime lui revint soudain à l’esprit.
Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? Truffaut se redressa vivement en reposant les
photos sur son bureau.
— Est-ce qu’on a reçu les résultats pour les empreintes relevées à Verdun ?
Bernier se leva pour aller fouiller dans le panier où s’empilait le courrier
entrant.
— Non, rien. Mais peut-être que…
Truffaut ne l’écoutait déjà plus. Il empoigna le téléphone et composa à la
hâte un numéro qu’il connaissait par cœur. De retour à son bureau, Bernier se
remit à pianoter sur son clavier, visiblement à la recherche de quelque chose de
précis. Son visage s’éclaira soudain.
— Patron…
Truffaut lui répondit par un signe impatient de la main.
— Patron, je…
Nouveau signe d’impatience de Truffaut en guise de réponse. Bernier appuya
sur une touche et l’imprimante derrière lui se mit à ronronner avant de cracher
une feuille noircie d’informations.
— Maudites boîtes vocales ! éructa Truffaut avant de raccrocher avec
humeur.
— Savez-vous que certaines personnes ne travaillent pas la fin de semaine ?
Truffaut dévisagea Bernier d’un œil noir.
— Mais ils nous ont envoyé un courriel, ajouta-t-il aussitôt en déposant le
papier encore tout chaud devant Truffaut.
Ce dernier lui jeta un bref regard avant de porter son attention sur le
message. Dans bien des cas, les empreintes pouvaient mener à l’arrestation du
meurtrier, ou, à tout le moins sur une première piste solide. Néanmoins, ce qu’il
apprenait en lisant les infos du labo apportait plus de questions que de réponses.
Bernier remarqua l’air renfrogné de son supérieur.
— Qu’est-ce que ça dit ?
Truffaut soupira en reposant la feuille.
— Rien. Les empreintes ne figurent dans aucune base de données. Et si je
comprends bien ce que je lis ici, on n’en trouvera trace nulle part.
Bernier l’observa quelques secondes en silence.
— Le gars du labo écrit qu’il nous a envoyé une photo numérisée. Il n’y
avait pas une pièce jointe ?
Bernier retourna à son ordinateur et ouvrit de nouveau le message. Un
trombone était effectivement bien visible. Il appuya sur une touche et
l’imprimante cracha une feuille avec le cliché d’une empreinte digitale en pleine
page.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? grommela-t-il en fronçant les sourcils.
— Montre ! intima Truffaut avec son impatience à fleur de peau.
Bernier tendit le papier à son patron qui le lui arracha presque des mains. À
son tour il scruta la photo avec un mélange de stupéfaction et de contrariété. Son
jeune adjoint l’observait sans mot dire, comme s’il s’attendait à ce que Truffaut
vienne décrypter ce mystère.
— Je sais pas quoi dire, finit par articuler le vieux policier. Jamais vu ça dans
toute ma carrière.
Bernier porta de nouveau son attention sur le cliché, comme si le fait de
l’examiner une seconde fois allait apporter un éclairage nouveau.
— Peut-être que le type a eu les doigts brûlés avec de l’acide ou du feu ?
Truffaut secoua doucement la tête. Quelque chose clochait, mais il n’avait
aucune idée de ce que cela pouvait être.
— Hum… pense pas… même si elles sont étranges, les minuties sont assez
régulières. Regarde.
— Alors le gars aurait une… je sais pas, une malformation ?
Truffaut dévisagea son collègue. Pour une rare fois, il n’avait pas le moindre
début d’hypothèse à lui fournir. Il se contenta de hausser les épaules à nouveau
et reposa la photo de l’empreinte.
— On doit trouver quelque chose pis vite, marmonna-t-il. Parce que, au
rythme où on égorge les gens à Montréal, on va se ramasser avec d’autres
horreurs sur les bras dans peu de temps.
Un bruit de casserole les fit sursauter.
— Toi pis tes gadgets ! grommela Truffaut.
Bernier se dirigea vers son ordinateur et ouvrit le courriel qu’il venait de
recevoir.
— C’est la secrétaire de Robidoux. Elle m’a envoyé le listing des propriétés
dont s’occupait… Fudge !
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Vous voulez entendre une belle coïncidence ?
Truffaut soupira.
— Je vous le donne en mille. L’un des immeubles sur lequel travaillait
Robidoux était le Lez’arts Libres.
— On est censés connaître ?
— C’est là où on a retrouvé la fille dans le sous-sol.
Truffaut écarquilla les yeux. Si c’était effectivement une coïncidence, c’en
était toute une ! Le téléphone sonna au même instant. Truffaut fit un geste à
Bernier qui signifiait : « Prends-le donc, j’ai besoin de réfléchir. »
— Bernier.
Le jeune détective écouta en silence tout en jetant des regards perplexes vers
son supérieur perdu dans ses pensées. Il griffonna quelques notes puis raccrocha.
Prenant son calepin, il se leva et se dirigea lentement vers le bureau de Truffaut.
— Je crois qu’on peut mettre de côté les coïncidences.
Truffaut dévisagea Bernier, les sourcils en accents circonflexes
— On a un autre meurtre sur les bras.
— Quoi ? ! Arrête de tourner autour du pot, veux-tu ?
Bernier consulta ses notes pour être sûr de ses informations.
— Une certaine Carole Latourelle a péri dans un accident de la route hier
soir, sur la 10.
— Ouais, pis ?
— Vous voulez que je vous décrive l’état dans lequel on a retrouvé son
cadavre ?
Truffaut ne pipa mot, il avait tout à fait compris l’allusion.
— Et savez-vous ce qu’elle faisait dans la vie ? poursuivit Bernier.
— Merde, le jeune, accouche, Bon Dieu !
— Courtier immobilier. Et, elle aussi travaillait sur le dossier du Lez’arts
Libres.
Le lieutenant-détective encaissa cette nouvelle information sans broncher.
Du moins en apparence, car son cerveau tournait à toute allure.
— Quand un plus un égale deux, on tient une première piste de solution.
Allez, on y va !
Truffaut se précipita à l’extérieur du bureau, Bernier sur les talons. Alors
qu’ils se pensaient en plein cul-de-sac, ils avaient peut-être quelque chose à se
mettre sous la dent.
En chemin, ils croisèrent sans même la remarquer, une limousine aux vitres
teintées. Assis sur la banquette arrière, François Brochu avait relevé l’écran le
séparant de son chauffeur. Il voulait être totalement tranquille pour écouter son
interlocuteur lui faire son rapport par téléphone.
— Comment ça, vous l’avez perdu ?
— Je ne comprends pas moi-même, répliqua une voix de femme dans le
portable. Je le suivais de loin depuis un bon quart d’heure. Il a tourné au coin
d’une rue, et quand j’y suis arrivée, il n’était plus là. Évaporé !
— Ne dites pas de bêtises. On ne s’évapore pas simplement comme ça. Il a
dû vous repérer et se mettre à courir une fois hors de vue.
— Je ne vois pas comment. Vous me connaissez, personne ne me remarque
jamais. Et le gars n’avait même pas vingt mètres d’avance sur moi.
— À l’évidence, c’était déjà de trop ! coupa sèchement le ministre.
— D’autres instructions, Monsieur ?
Brochu réfléchit quelques instants puis sortit une carte de visite de sa poche.
— J’ai une photo, et une adresse à Westmount. Écoutez-moi bien ; vous allez
faire exactement ce que je vous dis.
HUITIÈME

Gabriel s’était assoupi sur son divan et il se réveilla légèrement désorienté.


Cela lui faisait toujours cet effet lorsqu’il dormait trop longtemps en plein jour.
D’autant plus qu’il avait fait un rêve bizarre, pour ne pas dire un cauchemar, où
il était question de meurtres en série et… Il se rappela soudain les événements de
la matinée, sans être pour autant en mesure de remettre chaque détail à sa place.
Bien sûr que cela avait été un choc, tout ce sang par terre et sur Myriam,
inconsciente dans les bras de sa voisine. Et puis derrière la porte… Gabriel se
concentra pour faire revenir à lui ces images d’horreur. S’il pouvait se targuer
d’avoir une mémoire quasi photographique, il constata qu’il était incapable de se
souvenir de quoi que ce soit de vraiment net. Après tout, le couloir des lockers
était sombre, et l’imagination était toujours prête à supplanter la réalité.
Cependant, ses idées brumeuses lui inspiraient un drôle de sentiment qu’il ne
pouvait s’expliquer. Si, en temps ordinaire il aurait tout balayé du revers de la
main pour revenir à ses affaires habituelles, non seulement cette histoire de
cadavre retrouvé sous leurs pieds le tracassait-il, de surcroît, le mystère qui
semblait entourer la découverte lui polluait l’esprit au point de vouloir tirer cela
au clair.
Gabriel se leva doucement et se dirigea vers le frigo pour se servir un grand
verre de jus.
Il avait bel et bien aperçu un corps, songea-t-il en essayant de mettre de
l’ordre dans sa confusion. Et du sang, beaucoup de sang. Ça ne fait aucun doute.
Mais il y avait autre chose. Quoi ? Il sentait qu’un détail important lui échappait,
à la manière d’un mot qu’on a sur le bout de la langue et qu’on est pourtant
incapable de retrouver pour lui faire franchir les lèvres. Impuissant à en
apprendre plus au contact du souvenir fugace, ses pensées revinrent vers sa
voisine, la belle et mystérieuse Ariel. Elle avait démontré un self-control hors du
commun, comme c’est très souvent le cas lorsqu’on est confronté à une situation
exceptionnelle. Mais maintenant ? En subissait-elle les contrecoups ? Comme
lui-même avec ses difficultés à réfléchir ? Un genre de syndrome post-
traumatique, ainsi qu’on décrivait les maux de l’âme des combattants rentrés du
front ?
Gabriel jeta un coup d’œil en direction de l’horloge de la cuisinière. Ariel
était certainement revenue du poste de police. Il se dit que ce serait une bonne
occasion de lui faire la conversation et d’en apprendre un peu plus, non
seulement sur ce qu’elle avait vu dans le sous-sol, mais aussi sur elle. Et, bien
entendu, la réconforter au besoin.
Question de calmer son estomac qui grondait furieusement, Gabriel mangea
une banane, en plus d’avaler la moitié d’un pot de yogourt. Il passa ensuite
rapidement par la salle de bain pour s’asperger le visage et se brosser les dents,
puis tenter de remettre — autant que faire se peut — un peu d’ordre dans ses
cheveux hirsutes.
Quand il frappa chez sa voisine, Gabriel se sentait comme un collégien sur le
point d’inviter la plus belle fille de sa classe au bal de finissants. Il entendit du
bruit de l’autre côté du battant puis des pas. La porte s’ouvrit. Ariel était là qui le
fixait sans mot dire, affichant une expression neutre. Intimidé, Gabriel bafouilla
quelques paroles incompréhensibles. Ce à quoi la jeune femme répondit par un
froncement de sourcils.
— Euh… excuse-moi, reprit-il en s’éclaircissant la gorge. Je… je me
demandais si… enfin, comment tu allais.
— Moi je vais bien. Mais toi…
Ariel esquissa un petit sourire moqueur. Ce qui eut comme conséquence
immédiate de rendre Gabriel encore plus nerveux. À passer trop de temps
enfermé dans son loft, en tête à tête avec son ordinateur, il avait l’impression
d’avoir perdu toute capacité de socialisation.
Ariel ouvrit la porte plus grande, une façon d’inviter le jeune homme à
pénétrer dans son appartement. Elle referma le battant derrière lui après avoir
jeté un bref coup d’œil dans le couloir, geste dont Gabriel n’eut même pas
conscience.
— Et puis, comment te sens-tu ? questionna Gabriel en découvrant les lieux.
Copie conforme de son propre loft — vaste aire ouverte aménagée selon les
goûts et les besoins du locataire —, Gabriel fut cependant surpris du dénuement
de celui-ci. À l’exception des électroménagers qui faisaient partie des meubles
quand on louait, il ne vit qu’une simple table de cuisine, deux chaises, un genre
de guéridon à trois tiroirs, et un immense sofa en simili cuir blanc en forme de L.
Et une toute petite table de salon ronde au-dessus de laquelle était suspendue une
énorme boule de papier translucide qui devait fournir un éclairage diffus. En y
regardant de plus près, Gabriel constata que la surface n’était pas lisse, mais
légèrement embossée pour représenter des reliefs aux contours familiers… Les
continents, songea-t-il. Dans le coin opposé, Gabriel devina la chambre derrière
de grandes tentures blanches qui tombaient du plafond comme une brume
vaporeuse.
— Tu me l’as déjà demandé, répondit doucement Ariel.
Remarque sans méchanceté qui mit toutefois Gabriel mal à l’aise.
— Ah oui… euh, désolé. Ça m’a un peu déstabilisé… je pensais à ce matin,
au sous-sol.
— Oui, je comprends. Veux-tu t’asseoir ?
Gabriel hocha la tête et s’installa gauchement devant la petite table de salon.
Ariel s’amusait de le voir si embarrassé. Elle tenta tout de même de diminuer
l’inconfort du jeune homme. Quel âge pouvait-il avoir ? Vingt-cinq ans, tout au
plus ?
— Je peux t’offrir quelque chose ? Jus ? Café ? Thé ?
— Euh, non, merci. Je ne bois pas de thé et je ne suis pas très fort sur le café,
ben… en fait, ça m’arrive des fois, mais euh… Un verre d’eau, par exemple, ce
serait pas de refus.
Gabriel sentait sa bouche devenir de plus en plus sèche. Et un verre d’eau,
non seulement le désaltérerait, mais lui permettrait aussi d’occuper ses mains
qu’il tortillait nerveusement. Merde, alors ! Se pouvait-il qu’il soit si intimidé
par une fille ? Ou par cette fille, se reprit-il en pensée. Il se promit aussitôt de
faire un effort pour sortir plus souvent hors du cocon rassurant de son
appartement, à la rencontre des gens. Facebook, Twitter et les autres réseaux
sociaux qu’il entretenait, surtout d’un point de vue professionnel, avaient leurs
limites.
Ariel revint avec deux verres d’eau qu’elle déposa sur la petite table. Puis
elle s’assit à quelques centimètres du jeune homme.
— Que s’est-il passé ? articula-t-il après avoir pris une longue gorgée.
— Aucune idée.
— Vraiment ? Et la police ?
— Quoi, la police ?
— Ben, je sais pas… qu’est-ce qu’ils en disent ?
— Qu’est-ce que tu veux qu’ils disent ? Leur enquête ne fait que commencer.
Et puis j’étais là pour répondre à leurs questions.
— Ouais, bien sûr. Qu’est-ce que tu leur as raconté ?
Ariel fit un geste vague de la main. Totalement sous le charme, Gabriel
trouva beaucoup de grâce à ce simple mouvement. Ça devait être une danseuse,
quand elle était petite, ou quelque chose du genre, pensa-t-il en la dévisageant.
Aux antipodes de l’attitude militaire qu’elle affichait quelques heures plus tôt !
— Pas grand-chose. Ce que j’ai vu. C’est-à-dire la même chose que toi.
— Mais tu étais la première sur les lieux. D’ailleurs, tu cours drôlement
vite ! Tu m’as semé un clin d’œil !
Ariel se contenta de sourire légèrement.
— Où était Myriam quand tu es arrivée ?
— Inconsciente à l’entrée des lockers. Je l’ai juste éloignée au cas où il y
aurait eu du danger.
— C’est courageux de ta part, murmura Gabriel admiratif. Et de l’autre
côté ?
La jeune femme redressa la tête pour le dévisager. Le silence ne dura que
quelques secondes, mais suffisamment longtemps pour que Gabriel se sente
complètement mis à nu.
— Qu’est-ce que tu cherches, exactement ? répliqua Ariel d’un ton qui se
voulait indifférent.
— Rien, je… je… ça m’intrigue, c’est tout.
— Ça t’intrigue ou ça t’intéresse ?
Gabriel se tourna vivement vers la jeune femme.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— C’est plutôt morbide, comme sujet, tu ne trouves pas ? Il me semble que
c’est des souvenirs que la plupart des gens aimeraient oublier. On pourrait parler
de trucs plus gais, non ?
— Je cherche juste à comprendre ce qui s’est passé. C’est… c’est la première
fois que je voyais un cadavre… je veux dire avec autant de sang.
— Je n’en sais pas plus que toi ou la police. Quelqu’un est mort dans le
couloir de nos lockers, c’est épouvantable. Ça aurait pu être ailleurs, mais c’est
chez nous que c’est tombé.
Gabriel hocha doucement la tête et en profita pour boire une autre gorgée
d’eau. Autant pour se déshydrater que pour se donner le temps de formuler sa
prochaine question. D’instinct, il sut qu’Ariel ne voulait pas parler davantage.
Pourquoi ? Simple délicatesse ou désir de cacher des éléments plus…
perturbants ? Le détail qui lui avait échappé un peu plus tôt lui revint soudain en
mémoire.
— Je… j’ai cru voir une tête… enfin, on aurait dit que la tête était…
Ariel parut légèrement contrariée.
— Tu as cru voir… Il faisait sombre et… Je ne sais pas. Je te conseille
d’oublier. C’est peut-être un suicide, tout simplement.
— Un suicide ? s’écria Gabriel plus fort qu’il ne l’aurait souhaité.
— Je te répète que je l’ignore, répliqua sèchement Ariel. Écoute, cette
affaire, ce n’est pas nos oignions. Et puis je trouve que c’est malsain de vouloir
s’étendre sur la question. Alors laisse tomber, d’accord ?
Le soudain changement de ton d’Ariel fit sourciller Gabriel. De toute
évidence, le sujet était clos !
— Et, si tu le permets, j’ai du travail qui m’attend. Je ne voudrais pas être
impolie, mais…
Gabriel se redressa aussi sec, conscient d’avoir peut-être été trop loin. Il se
demanda toutefois quelle pouvait être l’activité professionnelle de cette femme.
Rien dans l’appartement ne laissait croire à une quelconque occupation,
contrairement à la majorité des locataires qui étaient, soit artisans, soit artistes
dans une branche ou une autre.
— Oui je comprends. Excuse-moi de t’avoir importunée. Je ne voulais pas…
— Arrête de t’excuser tout le temps. Ce n’est pas facile à assumer le genre
de scène qu’on a vu ce matin.
— Oui mais toi…
Gabriel regretta aussitôt son allusion. Cette femme paraissait à la fois si forte
et si fragile. Cet apparent détachement n’était peut-être qu’une carapace pour
tromper ses semblables ?
— Moi, ça va. Je te l’ai dit, non ?
— Effectivement. Mais euh… si tu as besoin de quoi que ce soit, de parler,
par exemple…
— J’irai cogner chez toi, promis.
Ariel esquissa un autre sourire, comme pour détendre l’atmosphère et finir
sur une bonne note puis poussa gentiment Gabriel vers la sortie. Le contact de sa
main dans son dos lui fit un effet des plus délicieux. Il ne put s’empêcher d’avoir
la pensée fugace que quelque chose passait entre eux. Même si, pour le moment,
ce quelque chose semblait totalement à sens unique.
— Merci pour le verre d’eau, lança gauchement Gabriel avant de se
retrouver dans le couloir.
Une fois le battant refermé derrière lui, il s’y adossa en poussant un profond
soupir. Un léger sourire illumina son visage. Alors qu’il se redressait pour
regagner son logement, il sursauta en remarquant Myriam qui l’observait, un
mélange de ressentiment et de déception dans les yeux. De retour de l’hôpital,
elle s’apprêtait à rentrer chez elle quand elle avait entendu s’ouvrir la porte de sa
voisine.
Myriam jeta un dernier regard chargé de reproches à Gabriel et pénétra dans
son appartement. Après quelques secondes de flottement, autant pour digérer son
malaise que pour remettre ses idées en place, Gabriel se décida à aller lui parler.
Debout, le poing levé, Gabriel hésitait à frapper. Contre toute logique, il se
sentait cheap. Pourtant, il ne devait rien à cette fille, pas plus qu’il ne lui avait
promis quoi que ce soit, à part boire une bière en sa compagnie. Cependant, le
seul fait d’avoir été vu en train de sortir de l’appartement d’Ariel le rendait…
pas vraiment coupable, non ; disons, plutôt mal à l’aise à cause du regard qu’elle
lui avait lancé. Un peu comme un gamin surpris au moment de faire un mauvais
coup.
Myriam s’était probablement imaginé des histoires après qu’il ait accepté de
prendre un verre avec elle. S’il fallait qu’un simple échange de paroles devienne
une promesse de quoi que ce soit, autant cesser de communiquer ! Toutefois, son
regard réprobateur l’avait touché au point de chercher le dialogue plutôt que le
mépris ou l’indifférence. C’était certainement là l’une de ses faiblesses : trouver
le moyen de se justifier même quand il n’était pas dans son tort. Au fond, bien
qu’il voulut remettre les pendules à l’heure avec Myriam, il souhaitait surtout en
savoir plus sur ce qui s’était passé dans les lockers. Peut-être Myriam pourrait-
elle lui en apprendre davantage ? Peut-être avait-elle vraiment vu la scène du
crime ? Car, bien évidemment, Gabriel n’avait pas mordu une seule seconde à
l’hypothèse du suicide avancée par Ariel. C’était tout au plus une façon très
bancale de couper court à la discussion pour se débarrasser de lui.
Gabriel frappa trois coups brefs. Aucune réponse. Deux autres coups.
Toujours pas de réponse.
— Myriam, s’il te plaît ! Je sais que tu es là.
Silence…
— On doit parl…
Le battant s’ouvrit brusquement et Myriam se planta devant lui, comme pour
lui faire comprendre qu’il n’était pas le bienvenu. La jeune fille avait les yeux
rougis.
— J’ai pas envie de parler et j’ai autre chose à faire.
Puis elle claqua la porte au nez de Gabriel qui resta là, sans bouger, durant
plus d’une minute.
À l’intérieur, Myriam était adossée au mur, stupéfaite par le geste qu’elle
venait de poser et qui ne lui ressemblait guère. Elle ne savait d’ailleurs trop
comment qualifier les émotions confuses qui l’habitaient. Frustrée ? Peinée ? En
colère ? Un peu tout ça ! pensa-t-elle. Bien sûr, elle avait été fâchée de voir
Gabriel sortir de chez la fille du 111, un sourire niais scotché sur son visage
angélique. Jalousie bien primaire… Mais elle était également déçue de ne pas
avoir surmonté son dépit pour le laisser entrer. Elle se rappela avoir lu dans un
magazine de psycho-pop que la timidité pouvait engendrer des réactions
émotives exacerbées inverses dans certaines circonstances. Il s’agissait
probablement de ce qu’elle ressentait en ce moment même.
Myriam entendit des pas dans le couloir, puis une porte qu’on ouvre et
referme. Elle alla s’asseoir dans le salon. Sa tête la faisait souffrir, séquelle
possible de sa chute sur le ciment suite à son évanouissement. Elle lorgna du
côté de la salle de bain, se demandant si elle devait avaler un autre de ces
antalgiques qu’on lui avait remis à l’hôpital. Incapable de se décider, elle porta
son attention sur son appartement tout en laissant ses idées dériver au hasard de
ce que ses yeux rencontraient. L’endroit était à la limite du surchargé. Surtout
son espace de travail, qui occupait une grande superficie. Une façon de bien
montrer que sa profession prenait une place importante dans sa vie ?
Probablement, puisque c’était toute sa vie !
Devant une des larges fenêtres dont chacun des logements était doté, Myriam
avait installé un immense bureau sur lequel trônait un gros iMac de dernière
génération. De chaque côté, des dossiers, des dictionnaires et autres livres de
référence qu’elle avait jetés là, pêle-mêle, au fur et à mesure de leur utilisation.
De part et d’autre de la baie vitrée, elle avait collé des dizaines de dessins et de
reproductions de bonshommes et différents personnages de fantaisie. C’était son
mur d’inspiration, sa cour imaginaire qui l’entourait, l’observait et
l’encourageait silencieusement à plonger un peu plus profondément dans les
mondes qu’elle créait. Myriam les regarda en soupirant. Aujourd’hui, ils ne lui
étaient d’aucune utilité. Les princes charmants n’existaient pas et les dragons
pouvaient courir les rues et s’en donner à cœur joie. La jeune fille se sentait
indolente, voire apathique. Les calmants, sans doute, mais aussi une espèce de
constat d’échec. Elle avait sacrifié tout son temps à créer des personnages et des
histoires imaginaires dans lesquelles des milliers d’enfants allaient y puiser toute
l’énergie qu’elle y avait mise. Son énergie, sa propre jeunesse.
À quoi ça me sert, tout ça, si je suis pas capable d’allumer un gars ?
Peut-être en raison du choc et de l’horreur qu’elle avait vécus le matin
même, Myriam se surprit à regarder sa vie d’un point de vue différent. Ç’aurait
pu être moi, ce matin, à baigner dans mon sang ! Pour une rare fois, elle s’arrêta
vraiment à penser au chemin parcouru, ce qu’elle avait fait et faisait de son
existence. Ses journées étaient habituellement programmées pour travailler,
travailler, travailler, et encore travailler. Aurait-elle poursuivi sur cette lancée si
Gabriel n’était pas apparu dans sa vie ?
Myriam se leva et se dirigea vers la salle de bain. Une bonne douche lui
ferait du bien. Ou un bain. Elle mit le bouchon et fit couler l’eau, ayant soin
d’ajouter une dose d’huile essentielle aux vertus calmantes. Puis elle se
déshabilla lentement. Une fois complètement nue, elle contempla son corps dans
le miroir qui occupait la moitié d’un pan de mur. Il lui sembla qu’elle ne s’était
pas regardée ainsi depuis longtemps. Bof ! Pas terrible… mais pas si moche non
plus. Bien que peu portée sur l’entraînement physique, ses formes étaient tout de
même agréables. Ses seins pointaient fièrement et sa taille avait conservé une
finesse tout à fait respectable. Bon, un peu de culotte de cheval, mais quelle fille
n’en faisait pas ! La fille du 111… lui susurra une petite voix caustique à
l’intérieur de sa tête. Aussitôt, les traits de Myriam se durcirent en même temps
que sa mâchoire se crispait légèrement. Elle-même fut surprise de voir cet
étrange éclat dans ses yeux, comme un désir d’en découdre avec cette rivale.
Myriam s’ébroua. Wow ! On se calme ! Elle ferma les robinets et plongea
lentement dans l’eau très chaude qui embaumait la lavande. La jeune fille baissa
les paupières, inspira profondément puis expira longuement. Elle avait la
sensation de faire sortir tout ce méchant qui semblait s’être amalgamé en elle ces
dernières heures. Inspirer la douceur pour expurger ce ressentiment qui ne lui
ressemblait pas. Cependant, en ouvrant les yeux, Myriam sut que quelque chose
s’était irrémédiablement modifié en elle. Une décision, un changement de cap.
Probablement le contact étroit avec la mort qui vous incite à voir la vie sous son
aspect le plus fragile, le plus éphémère, et remet les priorités au bon endroit. Être
heureuse, le plus possible et le plus longtemps possible. Le bonheur représentait
certainement l’unique quête valable en ce bas monde. Oui, chacun devait
s’appliquer à mériter son propre bonheur. Sans chercher la vindicte, elle allait se
battre pour être heureuse. Et cela impliquait de gagner le cœur de Gabriel, fut-
elle obligée de l’arracher à l’attraction de la fille du 111 !
Alors que Myriam baignait dans son eau parfumée aussi bien que dans ses
pensées, deux autos de police vinrent se garer devant le Lez’arts libres. Truffaut
et Bernier descendirent du premier véhicule pour s’engouffrer à la hâte dans
l’immeuble, rapidement suivis par un chapelet d’agents.
NEUVIÈME

— Je ne vous dirai pas quoi chercher parce que je ne le sais pas plus que
vous. Même si l’équipe des CSM a déjà fait son boulot ici, je veux qu’on repasse
les lieux au peigne fin. Quelque chose nous a probablement échappé. N’importe
quel indice, détail inhabituel, ramassez tout ce que vous pouvez, le moindre
grain de poussière qui vous paraît bizarre.
Dans le sous-sol du Lez’arts libres, Truffaut donnait ses dernières
recommandations aux quatre policiers venus en renfort. Comme il l’avait
précisé, la mission était simple : trouver une piste susceptible d’expliquer ou de
relier les meurtres entre eux.
— On découvrira peut-être quelque chose ici qui pourrait nous permettre de
voir un lien entre ces trois affaires, ajouta l’enquêteur.
— Quatre, rectifia Bernier.
— Potentiellement quatre, corrigea Truffaut en décochant un regard de
travers à son jeune acolyte. Ratissez-moi la buanderie et le couloir des lockers.
Bernier et moi, nous allons interroger les locataires et obtenir qu’ils nous
donnent la clé de leur espace de rangement respectif.
Quelques minutes plus tard, Bernier frappait au 111, Truffaut au 112. Après
quelques secondes d’attente, Gabriel apparut dans l’encadrement. Mais la porte
du 111 resta close. Bernier se dirigea aussitôt vers le prochain appartement
pendant que son supérieur entrait chez Gabriel. Celui-ci l’invita à s’asseoir dans
l’unique fauteuil du salon, mais le lieutenant déclina, préférant une des chaises
dans le coin cuisine. L’air de rien, il faisait mentalement un rapide inventaire des
lieux. Rien de très particulier, si ce n’est un vieux sac de boxe en cuir suspendu à
l’une des poutres du plafond. Des gants usés négligemment jetés par terre lui
indiquèrent que ce n’était pas qu’une simple déco.
— Connaissez-vous bien les locataires de l’immeuble ? demanda Truffaut.
— Pas vraiment, à part mes voisins immédiats, et encore.
— Pourquoi ?
— Pourquoi est-ce que je ne les connais pas ? J’habite ici depuis peu. Et puis
c’est ça, Montréal, non ? Ça va rarement plus loin que « bonjour, bonsoir ». Et je
ne suis pas du genre à me mêler aux autres.
— Pourquoi ?
— Est-ce que je sais, moi ? C’est ma nature, c’est tout.
— Vous êtes pourtant le seul à avoir accouru en entendant crier.
— Après Ariel.
— Ariel ?
— La voisine du 111.
— Vous la connaissez bien ?
— Non. En fait, c’est la première fois qu’on s’adressait vraiment la parole.
Truffaut leva un sourcil interrogateur.
— Elle a emménagé il y a peu de temps, ajouta Gabriel.
— Et la femme assassinée ?
— Aucune idée.
— Donc vous n’avez jamais rien remarqué de louche.
— Genre ?
— Visites inhabituelles, relations douteuses, tapage nocturne ou
engueulades.
— Qu’est-ce que vous imaginez, que je perds mon temps à la fenêtre ou à
écouter aux portes ? C’est à peine si on entend les musiciens jouer de leurs
instruments, à moins d’habiter juste à côté ou de passer dans le couloir.
Truffaut soupira. De toute évidence, ce jeune homme était sur ses gardes.
Soit il ne savait vraiment rien, soit il ne voulait pas se mouiller, soit…
— Est-ce que ça vous arrive de manifester ?
— Pardon ?
Truffaut sourit intérieurement. Bernier avait obtenu le nom de tous les
locataires et rapidement vérifié si certains d’entre eux possédaient un dossier
criminel ou n’importe quel casier judiciaire. Il n’avait rien trouvé qui puisse
attirer l’attention sauf en ce qui concernait Gabriel Choiseul et Ariel Savoie.
Originaire du Bas du fleuve, celle-ci était la seule survivante d’un accident ayant
décimé sa famille – père, mère et un frère cadet. Elle était demeurée plusieurs
mois dans le coma avant de reprendre connaissance. Quant à Gabriel, il avait lui
aussi perdu ses parents. Ils étaient décédés dans un terrible incendie et il ne lui
restait pour toute famille qu’une sœur plus jeune que lui. Cependant, Gabriel
avait déjà été arrêté à l’issue d’une manifestation étudiante, et, plus grave
encore, il avait également été soupçonné de piratage informatique. Faute de
preuves, l’affaire avait été abandonnée.
— Les carrés rouges ou les manifs contre la brutalité policière, par exemple ?
— Ça fait longtemps ! protesta Gabriel comme s’il devait se justifier. J’étais
étudiant ! Et puis je ne vois pas ce que ça vient faire ici !
Truffaut fut tenté de rétorquer que deux ans ne représentaient pas
« longtemps » mais il s’abstint. Tout comme de mentionner les accusations de
piratage. Le jeune homme face à lui, déjà suffisamment à cran, pouvait se
plaindre de harcèlement policier et se fermer telle une huître, et ce n’était
certainement pas ce qu’il cherchait à obtenir.
— Peut-être vous méfiez-vous de la police, et ce serait une erreur. Si vous
savez quelque chose, ou si vous avez le moindre doute… Nous sommes ici
uniquement pour élucider un meurtre sordide qui s’est produit juste sous vos
pieds.
— Un meurtre ? J’en étais sûr que ce n’était pas un suicide !
— Qui vous a mis cette idée dans le crâne ?
— La voisine du 111.
Le policier hocha la tête d’un air entendu. Aussitôt, Gabriel sut qu’il avait
probablement gaffé. Cet enquêteur voulait un coupable, ou n’importe quoi
pouvant le lancer sur une piste. Il était préférable d’avoir un suspect que rien du
tout.
— Enfin, c’est juste une hypothèse, comment dire… plus réconfortante ?
Ariel était la première sur les lieux. Je vois pas…
Truffaut fit son geste habituel d’apaisement.
— Je cherche à comprendre, c’est tout. Et puis ça ne signifie rien. Vous
l’aimez bien, non ?
Gabriel mit plusieurs secondes à réagir tellement il en resta bouche bée.
— Qu’est-ce que vous voulez dire, je…
Une fois de plus le policier leva la main pour faire taire Gabriel.
— Vous dites qu’elle est nouvelle ici, et on ne sait pas grand-chose sur elle.
Alors je vous demande de signaler tout comportement qui vous aurait paru
étrange, ou n’importe quel détail qui vous aurait semblé anodin sur le coup, mais
qui, à la lumière des événements récents…
— Je n’ai rien de plus à ajouter, intervint sèchement Gabriel, qui avait repris
contenance.
Les policiers avaient la fâcheuse habitude de considérer les gens comme des
coupables potentiels ! De simple témoin, voire victime, dès que vous étiez face à
un enquêteur, il s’arrangeait pour vous mettre en défaut. Et après, ils se
demandaient pourquoi une partie de la population ne les aimait pas !
— Vous devez comprendre que la plupart des homicides sont commis par des
proches : parents, collègues, voisins…
Truffaut observa la réaction de Gabriel qui resta cependant tout à fait
impassible.
— Nous enquêtons sur la victime, bien entendu. Mais de votre côté, si vous
avez n’importe quel détail à nous communiquer…
— Je vous ferai signe, répondit aussitôt Gabriel en s’emparant de la carte de
visite que le détective venait de sortir de sa poche.
Truffaut comprit qu’il ne tirerait rien de plus de cet entretien. Il songea
néanmoins que ce jeune homme n’avait pas dit tout ce qu’il savait.
— Dernière chose. Voulez-vous me donner la clé de votre locker ? Il nous
faudrait normalement un mandat, mais nous comptons sur la bonne volonté et la
coopération des locataires, vous saisissez ?
Gabriel ne protesta pas, même s’il remit sa clé sans enthousiasme. Faire le
difficile ne lui apporterait que des ennuis. Et il n’avait rien à cacher, de toute
façon.
— Vérification de routine, ajouta Truffaut avant de s’éclipser.
Une fois dans le couloir, il appela Bernier sur son portable.
— Où en es-tu ?
— C’est grand en tabarnouche, ici !
— Mais encore ?
— J’ai sorti la fille du 113 de son bain. C’est celle qui a découvert le corps,
alors j’ai pas insisté. Quant aux autres, j’ai rien pu en tirer. Soit ils étaient
absents, soit ils dormaient et n’ont rien entendu. Sweet and short.
— Où es-tu, là ?
— Au deuxième. Au rythme où j’avance, je ne devrais pas en avoir pour trop
longtemps. C’est chaque fois un peu le même refrain : « J’étais à l’extérieur »
ou…
— « J’ai rien vu, rien entendu », je connais. Bon, je monte au troisième.
Occupe-toi du quatrième. Oh ! Avant ça, va donner les clés des lockers que tu as
récupérées aux gars qui sont en bas.
Truffaut ferma son portable et se dirigea vers le fond du couloir pour prendre
les escaliers. Ce n’était jamais facile avec les artistes !
Quand ils eurent terminé leurs interrogatoires, Truffaut et Bernier
rejoignirent les quatre policiers dans le sous-sol. Ils avaient passé les lieux au
peigne fin, sans grands résultats.
— Rien de suspect dans les lockers, annonça le plus haut gradé. Les
cochonneries habituelles, quoi. Il y a seulement celui du 112 auquel on n’a pas
pu accéder.
— Qu’est-ce qu’on aurait dû trouver ? demanda un autre. L’arme du crime ?
— Je ne sais pas, répliqua Truffaut en haussant les épaules. Pourquoi pas ?
Tout est possible.
Le lieutenant sortit la clé du locker de Gabriel de sa poche. Il voulait être
présent à son ouverture. Il émit un sifflet d’admiration quand il poussa la porte.
— Et moi qui pensais que tous les jeunes étaient des bordéliques ! lança
Truffaut.
L’endroit était rangé avec soin, chaque objet à sa place. Même les boîtes de
carton inutilisées étaient proprement pliées dans un coin. Truffaut fit l’inventaire
mentalement : quelques bouteilles de vin, une caisse de bières vide, des skis avec
les bottes, une raquette de tennis et quelques articles d’entraînement.
Visiblement, le sol en béton avait été balayé.
— On trouvera rien ici, conclut Truffaut en refermant la porte.
Il fit signe aux quatre hommes venus en renfort qu’ils pouvaient disposer.
Les policiers remballèrent les projecteurs et le couloir retrouva son aspect
sinistre. Truffaut arpenta les lieux, ratissant du regard les recoins faiblement
éclairés par des ampoules diffusant une lumière glauque. Rendu au bout du
passage, il remarqua que le mur présentait une surface plus sombre en son
milieu. Était-ce un effet d’ombre dû à l’éclairage déficient ? Truffaut s’en
approcha et fit courir sa main pour sentir la zone en question. Il constata
effectivement une légère dépression sur le revêtement qui n’avait pas la même
texture au toucher. Le policier fouilla dans son blouson et en extirpa une mini
lampe de poche. Le faisceau n’était pas bien large mais suffisant pour se rendre
compte de ce qu’il venait de découvrir : une arche de porte partiellement noyée
dans le plâtre. Truffaut sortit son arme de service et cogna sur la paroi.
Apparemment, le mur sonnait plus creux à cet endroit. Il cachait probablement
une porte en arrière mais elle n’avait pas été utilisée depuis très longtemps, et
pour cause. L’enduit épais qui nappait l’ensemble n’était pas récent. Sur quoi
cette ouverture condamnée donnait-elle ? Un autre couloir ? Une autre pièce ?
Un escalier ? Y avait-il un autre accès ailleurs dans le bâtiment ?
Truffaut éteignit sa lampe en se disant qu’il mettrait Bernier sur le coup. Puis
il plongea dans une profonde réflexion. Ils avaient fait chou blanc. Même s’il
faisait des recherches au sujet de ce passage, ce n’était certainement pas par là
que le meurtrier s’était introduit. Ils n’avaient donc aucun nouvel indice et rien
dans les témoignages des locataires ne fournissait quoi que ce soit de plus. Si ce
n’est… L’enquêteur repensa au gars qui avait vu le cadavre, ce Gabriel. Bien sûr,
il ne l’imaginait pas en train de découper une fille. Néanmoins, comme il l’avait
ressenti, le jeune homme n’avait pas tout dit. Et l’état impeccable de son locker
dénotait quelque chose de louche, comme s’il l’avait soigneusement nettoyé.
Truffaut se tourna soudain vers son adjoint qui venait de revenir dans le
couloir.
— Qu’est-ce que t’en penses ?
Bernier sourit de toutes ses dents bien alignées, comme tous les jeunes de
son âge dont les parents avaient probablement dépensé des fortunes en soins
orthodontiques.
— Au mauvais endroit au mauvais moment. Ç’aurait pu être n’importe
lequel des locataires. Je me disais même que ce pourrait être l’œuvre d’un de ces
itinérants désaxés qui s’est fait surprendre alors qu’il croyait avoir trouvé une
planque pour passer la nuit.
Truffaut fit une moue.
— Quoi ? On ne peut évacuer aucune piste. Un peu tordu, d’accord, mais
tout de même plausible.
— Non, j’achète pas la thèse du SDF. Trop violent. Pourquoi avoir décapité
la fille ? Et l’avoir éviscérée ?
— Bon, je vais me faire l’avocat du diable, mais quand t’es malade dans la
tête, qui sait ce que tu peux imaginer ?
— À ce propos, as-tu vérifié les évasions dans les hôpitaux psychiatriques ?
— Ouais. Rien de ce côté-là jusqu’à présent.
Bernier tiqua.
— Quoi ? Qu’est-ce qui te chicote ?
— Je me dis qu’un de ces centres aurait pu ne pas signaler une disparition,
rien que pour ne pas perdre la face.
— Et mener leur propre enquête pour retrouver un fugitif éventuel ? On ne
sait pas trop ce qui se passe entre les murs de ces institutions. T’as un doute ?
— J’ai pas encore pu les joindre tous — c’est qu’il y en a pas mal ! — mais
un des psychiatres à qui j’ai parlé m’a semblé bizarre.
— C’est pas surprenant, ça ! ricana Truffaut en songeant à certains
énergumènes qu’il avait croisés au cours de sa carrière. Des fois, on se demande
qui est malade !
Bernier ne savait pas trop s’il devait rire. Ce n’était pas trop dans les
habitudes de son boss de faire de l’humour.
— Monsieur et madame Tout-le-Monde préfèrent ne pas poser de questions.
Pas nous. Où peut-on le trouver, ton bonhomme ?
Bernier consulta ses notes.
— Justement, c’est pas loin d’ici : Nouvel envol.
— Ben oui, cinq minutes à vol d’oiseau !
Truffaut se dirigea vers l’escalier en rigolant de sa blague, sous l’œil
perplexe de son adjoint.
Moins d’une heure plus tard, les deux policiers sortaient du centre
psychiatrique. Sans résultats. Aucun patient ne s’était évadé. D’ailleurs, le
psychiatre en chef, le docteur Prévost, avait pris la peine de leur faire découvrir
son établissement, une clinique privée de taille modeste. Durant leur visite, il
s’était produit un incident, banal de prime abord compte tenu de l’endroit où ils
se trouvaient, et qui avait pourtant fait réfléchir Bernier. Il y songeait encore,
tentant de se remémorer le moindre détail. Alors que le médecin les avait
conduits dans une salle commune où une vingtaine de patients s’occupaient à
diverses activités, Bernier avait remarqué que l’un d’eux le dévisageait. D’abord
mal à l’aise face à ce regard perçant, le jeune enquêteur avait décidé de
l’approcher.

— Ça va bien aujourd’hui ?
Bernier se surprit à employer un ton puéril, comme s’il avait parlé à un
enfant. L’homme continua tout simplement à le fixer sans rien dire. Assis à une
table, des feuilles de papier étaient éparpillées devant lui. Bernier fut ébahi de
découvrir des dessins de grande qualité. En y regardant de plus près, il reconnut
des personnages ailés, des dragons et autres créatures fantastiques.
— C’est beau ! Bravo !
Face au mutisme de l’individu, le policier sentit un malaise croître en lui et
décida d’aller rejoindre Truffaut qui discutait toujours avec Prévost.
— Ils sont revenus, n’est-ce pas ?
Bernier tressaillit.
— Pardon ?
— « Et il y eut guerre dans le Ciel ; Michel et ses anges combattaient le
dragon ; et le dragon et ses anges se battaient, mais ne l’emportaient pas ; aussi
ne retrouvaient-ils plus leur place dans le ciel. Et le grand dragon était chassé,
cet ancien serpent, appelé le Diable, et Satan, lequel séduit le monde entier ; il
était chassé du Ciel pour échouer sur la terre, et ses anges étaient chassés avec
lui. »
Le patient avait déclamé son curieux discours avec une lueur étrange au fond
des yeux. Bernier le dévisagea en silence, ne sachant trop s’il lui sauterait à la
figure s’il lui demandait de répéter. Que signifiait ce charabia ? L’homme lui
attrapa soudainement le bras… Surpris, le policier eut un mouvement de recul et
fit tomber une boîte de crayons. À l’autre bout de la salle, le psychiatre se
retourna.
— Ils vous terrasseront ! Vous n’y pouvez rien ! poursuivit l’individu avec
une frénésie qui médusa Bernier.
— Raymond, tout va bien ! s’écria le médecin arrivé à la hâte. Le monsieur
est de la police. Il ne te veut aucun mal.
Aussitôt, le dénommé Raymond lâcha le bras de Bernier tout en lui
décochant un dernier regard. Avant que quiconque puisse réagir, l’homme glissa
le dessin qu’il venait de terminer entre les mains du policier. Le psy entraîna
celui-ci à l’écart.
— Ça va ? Il ne vous a pas blessé ?
— Pas de souci, merci. Mais ce monsieur a tenté de me communiquer
quelque chose, peut-être que…
— Ne perdez pas votre temps, sergent, coupa le psychiatre. Monsieur
Boulerice est atteint de schizophrénie paranoïde profonde. Autrement dit, il voit
des ennemis ou des monstres à tous les coins de rue !
— Mais… Y a-t-il une possibilité que… Est-ce qu’il peut parfois sortir de cet
état et dire…
— Des choses sensées ? Aucune chance. C’est une condition pathologique
irréversible.
— Mais les dessins qu’il fait ? demanda Bernier en montrant la feuille
chiffonnée qu’il tenait dans sa main.
— Sacré coup de crayon, hein ? Il est comme un enfant qui dessine son
imaginaire sans retenue. Cela agit à la manière d’une soupape, vous comprenez ?
— Depuis quand est-il ici ? Je veux dire, est-ce que ce monsieur a déjà été…
euh, normal ?
— Oh ! Ça fait un bail ! Si ma mémoire est bonne, monsieur Boulerice était
professeur de religion, ou quelque chose dans le genre. Et puis un jour, il a cédé
à la pression, et boum !
Bernier se demanda à quelle pression pouvait faire face un professeur de
religion et à quoi Prévost faisait référence. Il retint cependant sa question.
— Ça fait quoi, maintenant ? reprit le psychiatre… plus de vingt ans, peut-
être ? J’étais encore un jeune médecin ! Le temps nous file entre les doigts,
comme une poignée de sable chaud, n’est-ce pas ?
Truffaut vint les rejoindre à ce moment.
— Ainsi que je l’expliquais à votre collègue, continua Prévost en pointant
Truffaut, nous sommes au grand complet. Personne ne manque à l’appel. De
toute façon, comme vous avez pu le constater, notre établissement est modeste,
et nous gérons des cas lourds pour lesquels aucune sortie, même accompagnée,
n’est autorisée. Et dans leur état, nos malades seraient bien incapables de quitter
la clinique par leurs propres moyens.
Bernier remercia le médecin et s’éclipsa en compagnie de Truffaut. Il eut
toutefois un dernier regard pour Raymond Boulerice avant de sortir de la salle
commune. Était-ce le fruit de son imagination ou avait-il surpris celui-ci de
nouveau en train de l’observer ? Bernier hésita un instant, mais le bonhomme
était revenu à ses dessins et il ne releva pas la tête.
Truffaut avait précédé son adjoint et se dirigeait d’un bon pas vers la voiture.
Bernier s’immobilisa dans le hall d’entrée pour examiner le croquis que le
patient lui avait si brusquement remis. Toujours songeur, il se sentit soudain
observé. En se retournant, il remarqua la réceptionniste qui le dévisageait. Elle
baissa rapidement les yeux en rougissant.
— Excusez-moi, je…
— Pas de mal, coupa Bernier en s’approchant pour mieux la voir. Vous
travaillez ici depuis longtemps ?
— Euh… non, j’ai commencé il y a quelques jours, répondit la jeune femme
avec un sourire timide.
Jolie fille avec des yeux légèrement en amande, elle était tout à fait du genre
de Bernier. Le policier comprit qu’il lui faisait un certain effet, les regards
quelque peu gênés qu’elle lui lançait en faisaient foi.
— Vous êtes de permanence tous les soirs ?
— J’assure le service jusqu’à vingt heures. Ensuite, c’est le gardien de
sécurité qui prend le relais.
Des coups de klaxon retentirent. Truffaut commençait déjà à s’impatienter.
— Et vous n’avez rien remarqué d’inhabituel ces derniers jours ? poursuivit
Bernier, imperturbable.
La réceptionniste dévisagea le policier quelques secondes comme si elle
n’était pas sûre d’avoir bien compris la question.
— Vous savez, c’est une clinique psychiatrique, mais il ne se passe pas
grand-chose. Nous avons des cas lourds et leur médication les… euh, comment
dire ?
— Les maintient tranquilles ?
— C’est un peu ça, oui.
— Donc pas de fugue, pas d’altercation, rien ?
La jeune femme secoua la tête. Les coups de klaxon se firent plus pressants.
— Eh bien merci…
— Laurence, répliqua-t-elle en montrant son badge.
— Merci Laurence, conclut Bernier en affichant son plus beau sourire. Vous
m’avez bien aidé. J’y vais avant que l’auto fasse une extinction de klaxon. Peut-
être à une prochaine ?
La réceptionniste pouffa et se mit de nouveau à rougir. Elle fut sauvée par le
téléphone qui sonna et qu’elle s’empressa de décrocher pour masquer son
trouble. Dans la voiture, Truffaut trépignait d’impatience.
DIXIÈME

Gabriel regardait distraitement par la fenêtre de son appartement, les deux


yeux dans le même trou. L’aube frémissait à peine, auréole hésitante sur
l’horizon endormi. Une nuit en panne de sommeil. Ou, plutôt, un sommeil en
pointillés. Autrement dit, rien de très reposant.
Je devrais peut-être aller voir un psy, songea-t-il en avalant une gorgée de
café, une mauvaise habitude en train de faire un pli dans son quotidien autrefois
tranquille. Il avait ingurgité en même pas vingt-quatre heures ce qu’il buvait
normalement en un mois !
L’épisode du cadavre dans le sous-sol avait peut-être été plus traumatisant
qu’il ne le pensait ? De tels événements pouvaient certainement laisser des
marques aussi insoupçonnées qu’invisibles.
Et puis non. Qu’est-ce qu’un psy pourrait bien faire après tout ? Me
demander d’accepter ma souffrance ? De l’apprivoiser ? De l’évacuer ? Et
comment ? Plus facile à dire qu’à faire !
Gabriel avait consulté deux psychologues suite au décès violent de ses
parents. Il avait rapidement flushé le premier qui semblait avoir plus besoin
d’une thérapie que lui. Et le deuxième, quoique sympa, avait fini par l’ennuyer.
La rencontre hebdomadaire d’une heure se terminait immanquablement par le
sempiternel : « Eh bien, c’est tout ce que nous allons faire pour aujourd’hui ». Et
chaque fois, Gabriel avait l’étrange sensation de ne pas avoir fait grand-chose.
Un an plus tard, il se demandait bien où tout cela le menait. Et puis il avait
tourné la page, après tout. De toute façon, il n’était pas du genre à aller
pleurnicher sur les épaules d’un inconnu.
Gabriel se laissait aller à ses réflexions, passant du coq à l’âne, au hasard des
images qui se présentaient à lui. Il songea que c’était peu de temps après avoir
emménagé au Lez’arts libres qu’il avait fait la connaissance de Manzel, le
locataire juste au-dessus de chez lui. Taciturne et mystérieux, pas curieux ni
entreprenant pour un sou, c’était le seul individu de l’immeuble qui, selon lui,
suscitait un semblant d’intérêt. Qui se ressemble s’assemble, se remémora
Gabriel en souriant. Leur rencontre « officielle » avait eu lieu un samedi matin
alors qu’il rentrait de l’épicerie, les bras chargés de sacs. Le voisin lui avait tenu
le battant. Leur conversation lui revint en mémoire…

— Merci. Cette porte est pas facile à ouvrir !


— Es-tu bon en informatique ? demanda Manzel après quelques secondes
d’hésitation.
Surpris par une telle question, Gabriel bafouilla une réponse qui pouvait
passer pour un oui.
— Es-tu bien occupé aujourd’hui ?
— Euh… non, pas vraiment. Disons que j’ai rien d’urgent sur le feu.
Le voisin n’esquissa même pas l’ombre d’un sourire, provoquant un certain
malaise chez Gabriel.
— Je m’appelle Manzel et je suis au 212.
— Ah ! Juste au-dessus de chez moi.
— C’est ça. Viens quand tu es prêt.
Et le dénommé Manzel le laissa en plan.
Plus tard, Gabriel alla frapper à la porte du 212. Il fut aussitôt étonné par la
décoration de l’appartement, loin de s’imaginer qu’un individu aussi sobre et
discret put dormir dans un lit à baldaquin ! Sa table de cuisine était faite d’un
bois massif et devait bien peser une tonne ! Des tentures, des dagues, des épées
et toutes sortes d’antiquités habillaient les murs et d’autres meubles du même
style complétaient le décor. Le bureau sur lequel trônait un iMac flambant neuf
était également fait d’une épaisse planche de bois. Étrange symbole de
modernité au milieu de toutes ces vieilleries.
— Je ne suis pas très familier avec ces appareils, annonça Manzel d’une voix
monocorde. Je viens de l’acheter et je rencontre un bogue, comme on dit.
— Tu veux dire avec ton Mac ?
— Oui, c’est ça.
— C’est normal si tu travailles habituellement avec un PC. L’environnement,
les interfaces et même certains programmes sont plutôt différents.
Manzel ne broncha pas et Gabriel régla son problème comme s’il avait eu à
monter un casse-tête pour enfants.
— Il ronronne comme un minou, ton bijou. J’ai arrangé ta connexion Internet
et ta boîte de courriels, et j’ai aussi installé un pare-feu avec antivirus et toute la
patente. C’est pas trop une nécessité avec les Mac, mais bon, avec ça, t’es blindé
et pas un bit croche ne pourra passer.
Rendu mal à l’aise par l’attitude carrément distante du gars, Gabriel tentait
de faire de l’humour pour détendre l’atmosphère. Il se savait nul à ce jeu-là et ne
contribua qu’à augmenter son inconfort. Contrairement à son voisin qui
continuait d’arborer un détachement abyssal. Comme pour trouver quelque
chose à dire, Gabriel pointa du doigt tous les objets anciens qui meublaient la
pièce.
— Que fais-tu dans la vie ? Collectionneur ou quelque chose du genre ?
— Quelque chose du genre. Veux-tu une bière ? Une coupe de vin ?
Ce type-là avait décidément le don de l’économie des mots ! Piqué par la
curiosité, Gabriel accepta, se disant qu’il en apprendrait peut-être plus sur ce
singulier personnage. Il en fut quitte pour des explications plutôt vagues. Manzel
venait d’une grande et noble famille déchue d’Europe de l’Est, et il était le seul
survivant échoué en Amérique du Nord. Les meubles faisaient d’ailleurs partie
de son patrimoine, un héritage aussi héréditaire que la pâleur de sa peau. Il avait
gardé de ses origines une sorte d’austérité dans l’attitude et les rapports avec
autrui.
— Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit. Je ne suis pas très causant
et je ne fais pas ça pour tout le monde, mais ça me fera plaisir !
— Et réciproquement.

Peut-être Gabriel avait-il été légèrement grisé par le vin — absolument divin,
au demeurant — toujours est-il qu’il s’était lui-même surpris à faire une telle
démonstration de générosité.
Depuis ce temps, les deux hommes se voyaient de façon sporadique, pour
partager un verre, quelques brèves paroles, et beaucoup de silence. Lors de leur
dernière rencontre, Manzel avait étonné Gabriel en lui annonçant qu’il allait
probablement devoir déménager.
Gabriel émergea brusquement de ses réflexions. Il venait de repérer une
silhouette en train de traverser la rue. Son étrange voisine ! Que faisait-elle
dehors à cette heure ? Soudain bien réveillé, et mû par une irrépressible
curiosité, Gabriel empoigna son blouson et sortit à son tour. Juste à temps pour
voir Ariel tourner au coin de la rue. Le jeune homme n’avait jamais fait de
filature, mais il se fiait aux nombreux films d’espionnage qu’il avait visionné :
toujours garder ses distances.
L’air était frais, les dernières ombres de la nuit se faufilant entre les
immeubles, tels des cafards surpris par la lumière. Une brume légère flottait ici
et là, humide et pénétrante. Gabriel songea que la journée serait belle.
Ariel marchait d’un bon pas. Après plusieurs détours dans les rues désertes
de Griffintown, elle arriva près d’un parc. Gabriel remarqua que le brouillard
était plus épais à cet endroit, probablement en raison de l’humidité de l’espace
vert. Après les fortes pluies du printemps, la terre était encore gorgée d’eau.
Profitant de ce masque providentiel, Gabriel se faufila à travers les fourrés et les
arbres, suivant de loin Ariel qui, maintenant, progressait lentement. Que faisait-
elle là ? Elle semblait chercher quelque chose, mais quoi ? Il entendit soudain un
feulement étrange. Craintif, le jeune homme se tapit aussitôt derrière un buisson.
La brume dansait en volutes paresseuses, lui permettant de distinguer la
silhouette de sa voisine qui s’était immobilisée. Puis tout s’enchaîna très vite,
trop pour les yeux de Gabriel.
Un homme arrivé de nulle part bondit soudain sur Ariel. À peine avait-il eu
le temps de réaliser quoi que ce soit, que l’assaillant était au sol, gémissant et se
tordant de douleur. Que s’était-il passé ? Le gars devait la dépasser au moins
d’une tête ! Un second lascar sortit de la brume, puis un autre, et encore d’autres,
jusqu’à ce qu’Ariel soit presque entièrement encerclée. Gabriel se mordit la
lèvre. Devait-il intervenir ? Ce n’était pas dans ses habitudes, mais là, il ne
pouvait décemment laisser une fille seule face à… Il y eut soudain du
mouvement et Gabriel retint un cri en voyant deux individus se précipiter en
même temps sur la jeune femme. Une fois de plus, tout se passa en un éclair.
Tellement vite qu’il ne réalisa pas très bien ce dont il avait été témoin, excepté
que les deux hommes avaient subi le même sort que le premier. Gabriel n’en
croyait pas ses yeux : comment était-ce possible ? ! Était-il victime
d’hallucinations à cause de la brume ? Instinctivement, il pressentit qu’il devait
rester en retrait et observer de loin. À n’en pas douter, cette fille était… il ne
savait comment la qualifier. Ahurissante ? Surhumaine ? Peu importe, elle était
certainement capable de se défendre sans l’aide de qui que ce soit !
Gabriel entendit soudain des voix. Celle d’une femme — probablement sa
voisine — et une autre, grave et profonde. Mais il ne pouvait voir qui parlait
ainsi. Seules quelques bribes de mots lui parvenaient, et il tendit l’oreille pour
tenter de saisir ce qui se disait. C’est alors qu’un individu bien différent du reste
du groupe émergea lentement du rideau laiteux pour aller se planter droit devant
Ariel. Sans comprendre pourquoi, Gabriel sentit son sang se glacer dans ses
veines.

« La brume. Au petit matin. Fantomatique et mystérieuse, elle nous


enveloppe comme un linceul, tourbillonne autour de nous en une danse lente et
hypnotique, messagère d’un entre-monde dont les Hommes refusent l’idée même,
tellement son existence possible leur fait peur.
La brume, belle et séduisante, vampire sorti des hardes de la nuit, et qui
pourrait au hasard d’une ruelle endormie entraîner quelque imprudent ou
rêveur dans les bras de la mort.
La brume, chimère ensorceleuse, apparaît sous les traits d’une amie douce et
accueillante, amoureuse des formes et des gens, pour mieux les dissoudre dans
ses limbes traîtres. »
Ariel comprenait le sens profond de ces mots qu’elle avait lus dans un livre
durant un rare moment de détente. La brume… Elle avait depuis longtemps
appris à la connaître, et à s’en méfier. Sous ses allures immatérielles et
fascinantes, la jeune femme savait que le rideau laiteux pouvait effectivement
cacher les ombres du danger, l’embuscade inattendue, rapide et silencieuse, qui
vous arrache dans un souffle au monde des vivants.
Il s’était produit un autre crime horrible, et Ariel voulait plonger au cœur
même de l’endroit où il avait été perpétré. Comme dans le cas du Lez’art libre,
elle se doutait de l’identité de celui qui était derrière cet acte ignoble. Le parc
Eurêka baignait dans cette espèce de soie dansante. Il était encore tôt. Très tôt.
Comme le matin du meurtre, quand cette jeune fille s’était fait agresser si
sauvagement. Le jour se levait à peine, timidement, et la fraîcheur de la nuit
virevoltait avec la chaleur emmagasinée dans le sol, comme si celle-ci cherchait
à remonter vers les cieux d’où elle provenait. Oui, il était effectivement très tôt,
car il n’y avait pas un chat aux alentours.
Ariel ralentit le pas, son corps svelte et athlétique en alerte, prête à bondir sur
le premier venu qui pourrait être tenté de s’en prendre à elle. Son esprit aussi
était aux aguets, ouvert à toutes les ondes de réminiscences et autres messages
sibyllins qui pourraient émaner de ces lieux. Les Hommes ignoraient que leurs
souvenirs pouvaient s’imprimer dans l’air ambiant, surtout ceux gorgés de
colère, de peur ou de terreur, comme autant de poids inutiles qu’on veut laisser
derrière soi. Ariel avait ce don de les percevoir, les ressentir et les décoder, se
présentant sous forme d’images en filigrane abandonnées là par leurs
propriétaires. Des images pouvant être aussi claires et complètes qu’un film
en 3D.
Tout en progressant lentement à travers le parc, rejetant toute réminiscence
qui ne correspondait pas à ce qu’elle cherchait — et Dieu sait qu’il y en avait !
des brutales, des salaces, des insidieuses… — , Ariel tenta de faire le point. Les
derniers événements étaient inquiétants, certes, mais ils représentaient le signal
qu’elle s’attendait à recevoir. Elle n’était pas à Montréal pour rien : le Mal rôdait
bel et bien dans les parages. La malheureuse retrouvée dans le sous-sol du
Lez’arts libres portait sa marque aussi clairement que des stigmates ou une
empreinte au fer rouge. Ariel songea que ce crime odieux était sans aucun doute
l’œuvre d’une Murène, cet être immonde au service des démons. Les chairs
avaient été grossièrement découpées avec des ongles acérés telles les griffes d’un
chat sauvage ou bien à l’aide d’une arme dont Ariel connaissait bien le
propriétaire. Si elle avait compris que le monstre à l’origine du carnage avait
laissé sa signature en s’emparant des organes internes, elle voulait confirmer ses
hypothèses.
Les réflexions d’Ariel se tournèrent vers Gabriel. Il représentait un élément
embarrassant dans l’équation. Elle avait essayé d’instiller doute et confusion
dans les pensées de ce garçon en brouillant ses souvenirs pour lui faire croire
qu’il pouvait s’agir d’un suicide — avait-il eu le temps de voir quelque chose,
après tout ? La manœuvre avait échoué. Ça avait fonctionné avec Myriam, mais
le jeune homme était plus fort mentalement. D’accord, son explication de suicide
ne tenait pas trop la route. Toutefois, un esprit « ordinaire » aurait acheté cette
hypothèse — ou, à tout le moins, aurait fait semblant — et serait passé à autre
chose, ne serait-ce que pour oublier. Pas lui, pas ce Gabriel qu’elle découvrait
aussi têtu que taciturne. Au contraire. Maintenant, il posait des questions. Trop.
Non seulement il n’était pas stupide, mais Ariel avait discerné en lui une force
de caractère singulière, probablement insoupçonnée du jeune homme lui-même.
Un quelque chose d’inhabituel pour la très grande majorité du commun des
mortels, en tout cas, plus intéressés à leurs propres vies qu’à celles des autres et
à la destinée du monde. Suite à son installation au Lez’arts libres, Ariel avait
jaugé les locataires de l’immeuble, tous sauf un qu’elle n’avait pu totalement
percer à jour. Sans surprise, elle avait perçu que Gabriel ressemblait à la plupart
de ses congénères dont certains étaient dotés d’un égocentrisme nombriliste
exacerbé. Mais à présent, elle sentait chez lui une opiniâtreté hors du commun, et
surtout, une soif de compréhension qui ne souffrait rien de moins que la vérité.
Après tout, il ne connaissait même pas la fille décapitée dans le sous-sol.
Beaucoup auraient probablement fermé leur porte à double tour, voire déménagé,
pour ne pas être confrontés à l’horreur et oublier au plus vite. La routine est un
rempart qui isole de l’inhabituel, des œillères concentrant notre regard droit
devant afin de ne pas voir ce qui se passe autour de nous. Pas lui… Et puis une
nouvelle question taraudait Ariel : se pouvait-il qu’ils se soient croisés à une
autre époque, en un autre lieu, une autre vie ? Bien sûr que les âmes pouvaient se
retrouver ici et là tout au long de leur cheminement éternel, et certaines
rencontres représentaient une plus grande importance dans la chaîne du temps…
Ariel balaya cette dernière réflexion comme le cadet de ses soucis. Elle ne
pouvait se permettre de se focaliser sur un seul individu, qui qu’il soit, alors que
l’existence de millions de gens dépendait probablement de ses actions à elle. Son
chef de milice lui avait en effet murmuré qu’une nouvelle menace pesait sur
cette foutue planète, sans savoir exactement quoi. Mafalac, un démon assassin
sous les ordres d’Asmodée, avait pris la poudre d’escampette et cela n’augurait
rien de bon. Ariel le connaissait bien pour l’avoir combattu, et surtout vaincu.
Aussi avait-elle hérité de cette mission : accroître la surveillance de ce coin du
monde afin de retrouver le sinistre personnage et déjouer ses plans avant qu’il ne
fasse trop de dégâts. Comme si elle n’en avait pas déjà assez sur les bras ! Les
anges guerriers, trop peu nombreux, ne pouvaient se permettre d’être envoyés en
groupes, surtout pas tant que le danger présumé n’avait pas été clairement
identifié et évalué.
Ariel songea une fois de plus que cette mort violente, carrément sous ses
pieds, était tout, sauf un hasard. Oui, décidément, tous ces meurtres récents
ressemblaient à un message des plus démoniaques. Celui qui avait perpétré le
crime de Griffintown savait qu’elle trouverait le cadavre. Une sorte
d’avertissement déclarant : « Coucou ! Nous sommes là ! Regarde-nous bien
aller ! » Mais c’est la malheureuse Myriam qui avait eu la primeur de la
découverte. Une décollation, non, une boucherie, faite dans des circonstances
aussi horribles que répugnantes. Plus Ariel y pensait, plus elle se disait que ce
crime odieux portait la marque de l’arme favorite de Mafalac : un misericordia
authentique. À l’instar de Jean le Baptiste, Ariel n’aurait pas été étonnée de
trouver un plateau avec la tête de l’infortunée dessus, comme un clin d’œil à
l’histoire, une offrande au dieu des enfers. La pauvre victime avait eu tout le
temps de comprendre ce qui lui arrivait. Et de souffrir. Cette dague médiévale, si
magnifique et affûtée fut-elle, ne tranchait pas aussi net et vite qu’une hache ou
un sabre.
Oui, Ariel devait mettre cela au clair. Et rapidement, songea-t-elle. Marcher
au petit jour alors que la ville dormait toujours était pour elle le moment idéal
pour s’imprégner des réminiscences qui flottaient ça et là, toutes fraîches au
sortir de la nuit… Comme si les ondes émanant de la pensée des gens ne
venaient pas encore brouiller les messages des autres univers. Ces courants lui
étaient indispensables pour mener à bien sa mission de protection.
Ariel suspendit soudain ses réflexions et figea, tous les sens en éveil. Elle se
tenait au beau milieu du parc, à l’endroit où les arbres étaient les plus gros.
Également là, aussi, où les ondes de réminiscence étaient les plus fortes. Deux
choses s’imposèrent aussitôt à elle : c’est ici même que le crime avait eu lieu.
L’image du souvenir était quelque peu brouillée et chaotique, probablement en
raison de la violence de l’agression autant que la terreur qui devait habiter la
pauvre fille. Ariel ferma les yeux, plongeant un peu plus profondément sa
conscience dans l’invisible qui l’entourait. La vision se précisa, confirmant ses
soupçons et dévoilant toute l’abomination de l’acte… La malheureuse que des
passants horrifiés avaient découverte au petit matin s’était trouvée là, attachée
par les pieds sous ce ponceau, le cou débarrassé de la tête maintenant fichée dans
l’abdomen évidé, les deux bras pendants de chaque côté, le tout formant un
symbole qu’Ariel reconnut sans peine. Une démonstration sans ambiguïté que la
mort brutale de ces deux filles innocentes portait sa signature diabolique. Un
avertissement que la guerre était de nouveau déclarée, une invitation à en
découdre. Comme cela n’avait jamais vraiment cessé d’être depuis la nuit des
temps.
Ariel eut conscience d’un autre phénomène… La brume lui masquait une
présence hostile. Elle le savait. Elle la sentait. Aussi sûrement qu’elle était
imprégnée de l’horrible souvenir. Les muscles d’Ariel étaient déjà prêts à se
tendre pour répliquer à n’importe quelle attaque. Celui ou ceux qui se cachaient
dans ce brouillard hypocrite ignoraient à qui ils s’en prenaient.
À ce moment, Ariel entendit un feulement caractéristique. Bien qu’elle sût
de quoi il s’agissait, elle chercha à déterminer d’où provenait ce bruit qui
semblait faire cercle autour d’elle. Une ombre sortit soudain du rideau laiteux,
silencieusement, à pas mesurés. Elle se glissa sur la droite de la jeune femme,
légèrement en dehors du champ de vision normal humain. Mais l’individu était
loin de se douter des capacités de son adversaire. Avant même qu’il ait pu
s’approcher d’assez près pour l’effleurer, Ariel pivota face à l’homme et frappa.
Un craquement sinistre déchira le calme environnant. Le gars n’eut pas le temps
de sourciller qu’il était déjà au sol, le visage tordu par la douleur, son bras
affichant un angle bizarre et improbable avec le tronc. En un clin d’œil, Ariel
aperçut une marque sur l’épaule du lascar et qu’elle reconnut aussitôt. Elle se
redressa instantanément car la menace était toujours présente. La seconde
d’après, une autre forme s’extirpa de la brume. Comme elle lui faisait face, une
autre surgit sur sa gauche, puis une autre sur sa droite. Et encore une autre.
Parmi les malfrats de bas étage, Ariel identifia alors deux Murènes. Leur
feulement était des plus identifiable. Elle avait deviné que ce n’était pas une
agression ordinaire, mais plutôt un guet-apens savamment orchestré. Restait à
savoir dans quel but. Ces pitoyables humains accompagnés des deux monstres,
avaient-ils réellement la prétention de la mettre hors d’état de nuire ? Quelle
mise en scène ! Un cirque qui ne laissait planer aucun doute sur l’identité de son
auteur.
Ariel attendit, les muscles tendus comme des ressorts mortels. Elle compta
sept individus. Le huitième haletait encore au sol. Les autres formaient un demi-
cercle autour d’elle, leurs biceps et pectoraux mis en valeur par leurs débardeurs
noirs moulants. La jeune femme les sentait tous. Elle pouvait percevoir des
bribes de leurs pensées décousues, les ondes tordues et sales d’une extrême
malfaisance. Deux d’entre eux se précipitèrent sur elle dans un parfait
synchronisme. Avec une incroyable rapidité, Ariel les envoya au tapis pour de
bon. Le premier reçut un violent coup à la gorge tandis que le second encaissa
dans l’estomac. Momentanément privés d’oxygène, les deux suffoquaient,
cherchant désespérément leur souffle. L’un et l’autre arboraient le même
tatouage qu’on aurait pu prendre à tort pour un soleil, mais dans lequel Ariel
reconnut le symbole diabolique d’une araignée.
Les malfrats restants se regardèrent, indécis. Seules les Murènes n’avaient
pas bougé. Ariel sut qu’elles n’allaient pas attaquer. D’ailleurs, rien ne se passa
durant les quelques secondes de flottement qui suivirent. Une fois de plus, elle
songea qu’« on » voulait s’amuser à ses dépens. Elle se demandait cependant où
il se trouvait en ce moment même. Puis elle le sentit. Il était là. Une vague odeur
de soufre flottait soudain dans le parc. Elle était probablement la seule à s’en
rendre compte.
— Bonjour, Mafalac, murmura Ariel.
— Je suis heureux de voir que tu me reconnais, résonna alors une voix
caverneuse. Je craignais que tu ne m’aies oublié.
— Vous avez mille visages, toi et tes congénères, mais votre puanteur est la
même. C’est votre ADN.
Une ombre sortit brusquement du rideau de brume et vint se planter devant
Ariel. Loin des représentations diaboliques de la Bible, c’était un bel homme,
tiré à quatre épingles et séduisant comme une icône publicitaire sur papier glacé.
Exigences de son maître, Asmodée, le prince des ténèbres, démon responsable
de la luxure, des désirs inavouables et des jeux de hasard. On ne pouvait servir
sous ses ordres en habit de souillon ! La classe était de mise, que diable ! Ainsi,
ses capitaines, tel Mafalac, étaient chargés de susciter chez les humains des
appétits les plus tordus possibles, et aussi les sentiments de vengeance.
Mafalac, alias Chahine Kalafam, détaillait Ariel avec un sourire de masque
de Vendetta. Il s’amusait à faire passer d’une main à l’autre sa magnifique canne
en acajou surmontée d’un pommeau d’or incrusté de la représentation d’une
recluse. Ariel et le démon se faisaient face sans sourciller, les sbires de celui-ci
en arc de cercle.
Tout absorbé à leur confrontation, aucun des protagonistes ne remarqua la
silhouette de Gabriel, tapi au milieu d’un buisson à quelques mètres d’eux,
estomaqué, observant silencieusement et très attentivement cette étrange scène.
D’autant plus qu’il avait de la difficulté à bien percevoir les voix, comme si le
rideau de brume faisait écran aux ondes sonores, et seulement des bribes de
conversation lui parvenaient de façon morcelée.
— Toujours aussi élégant, admit Ariel avec sincérité.
— Nous sommes tous des fils de Samaël et de Lilith, répliqua Mafalac avec
un large sourire. Alors nous choisissons nos véhicules avec le plus grand soin.
— C’est sûr… À te voir, comme ça, on pourrait te donner le Bon Dieu sans
confession !
— Ou l’Enfer sans confession !
Mafalac se mit à rire, un rire grave et sonore, glacial comme la banquise. Son
escorte disparate ne broncha pas. Certains esquissèrent un vague sourire ayant
plus l’apparence d’une grimace. Ariel avait immédiatement remarqué l’éclat du
regard chez ces hommes, un éclat froid et brutal issu de quelque recette
démoniaque que Mafalac leur avait certainement concoctée. L’humour, s’ils en
avaient déjà eu, n’était pas leur fort et ils ne saisissaient pas nécessairement ce
qui se produisait sous leurs yeux. Probablement qu’ils ne s’expliquaient pas
pourquoi on ne mettait pas cette vulgaire nana en charpie, là, tout de suite. Elle
en avait mis trois hors de combat — sans doute de la chance —, mais s’ils
l’attaquaient tous ensemble…
Mafalac était d’une nature diabolique infiniment plus subtile et supérieure.
N’importe qui pouvait en effet se laisser bluffer par son allure aimable et
distinguée qui inspirait confiance — sans nul doute, bien des humains en avaient
fait les frais, et combien d’autres encore à venir… Oui, n’importe qui, sauf Ariel.
— Tu n’as pas idée à quel point ton odeur de sainteté me répugne, siffla
Mafalac.
Un rictus malveillant finit par déformer ses traits, faisant apparaître l’être
véritable, une personnalité cruelle dénuée d’amour et de compassion.
— Pourquoi cette mise en scène ? continua Ariel en vrillant son regard dans
le sien. Les envoyés d’Asmodée ont-ils besoin de s’entourer d’autant de brigands
pour affronter un ange, maintenant ?
Le rire de Mafalac résonna de nouveau alors que sa silhouette se retrouva
auréolée par le rideau blanc de la brume qui s’était densifiée d’un coup. Une
hilarité glacée dont ne sortait aucun accent de joie ou de plaisir, si ce n’est
l’ivresse sadique que la souffrance d’autrui suscitait.
— Toujours le mot d’esprit pour me faire rire, l’angelot. Sois sans crainte, il
ne t’arrivera rien de fâcheux. Pas ce matin, en tout cas.
— Je ne te crains pas, Mafalac, et encore moins ces pitoyables individus dont
tu t’entoures. Même leur puanteur ne parvient pas à masquer ta propre odeur
fétide !
— Ce persiflage est indigne de la part d’un envoyé du… bien !
Mafalac avait volontairement hésité sur le dernier mot de sa phrase. Malgré
son apparent détachement, ses mâchoires serrées trahissaient un agacement
certain. Sa voix devint soudain tendue et débordante d’une haine mal contenue.
Comme tous les démons, Mafalac perdait quelque peu son sens de l’humour
quand on se moquait de sa personne. D’ailleurs, nul n’osait s’adresser à lui de
cette façon.
— Et regarde ce que tu as fait à ces malheureux garçons, continua-t-il.
— Oh ! les pauvres chéris ! s’amusa Ariel. Cependant, doit-on laisser le loup
décimer le troupeau sans réagir ?
— Que des mots, l’angelot !
— Les deux filles égorgées, je sais que c’est de toi, ça porte ta signature. Et
vu leur état, tu as fait ça avec ton misericordia. Quelle classe !
— Que veux-tu, on ne se refait pas ! Mais non, cette fois-ci, tu as tout faux.
Je n’ai pas trempé dans ces histoires, ou si peu. Peut-être que mon misericordia
n’est pas tout le temps resté bien sagement dans son écrin ? Tu vois, mes
Murènes ont besoin de distractions. Elles aiment bien se servir de mon petit
bijou pour leurs découpages, même si elles sont tout à fait capables de trancher
par elle-même !
Mafalac ricana. Visiblement, il appréciait son propre humour. Puis il
considéra Ariel en silence, son sourire narquois imprimé sur le visage.
— Toujours aussi subtil et délicat. Pourquoi faut-il que tu salisses tout, même
la mort d’innocentes victimes ?
— Oui, je sais, murmura alors Mafalac d’un air faussement contrit. Mais je
te le répète : je n’y suis pour rien ! Enfin, pas directement. Cela dit, mes ordres
seront plus clairs la prochaine fois, juré, craché ! Croix de bois, croix de fer, si je
mens, je vais en enfer !
Mafalac rit de nouveau à gorge déployée.
— Que veux-tu ? coupa sèchement Ariel.
— Mais ton bien ! répliqua aussitôt Mafalac d’un air tout aussi enjoué.
Ariel ne put s’empêcher de plonger dans son regard noir, incrédule, avant de
se mettre à rire à son tour. Un rire cristallin qui, à lui seul, pouvait balayer les
miasmes de la haine.
— Mon bien ? Comme c’est amusant ! Que cherches-tu ?
— Pourquoi penses-tu que je cherche quelque chose ? s’étonna Mafalac.
— Faire le mal est une chose. Je n’ignore pas que tes Murènes sont des
sadiques de la pire espèce et qu’elles se délectent de la souffrance, tout comme
toi. Mais vouloir dominer tous les mondes est aussi la quête éternelle de tes
maîtres. Je crois que vous nous préparez encore un coup tordu à votre image.
Vous êtes bêtes et méchants, mais pas totalement stupides. Alors tu dois te douter
que, quelle que soit votre idée infâme, on ne vous laissera pas faire.
Mafalac resta silencieux quelques instants, dévisageant Ariel avec un
mélange de défi et d’amusement. Il ne pouvait cacher cependant qu’il était piqué
au vif. Et l’orgueil est l’un des pires défauts de tout démon.
— Ah oui ? Tu penses vraiment que toi et ta minable bande de… petits
poussins vous pouvez nous arrêter ? Alors écoute-moi bien, je dois effectivement
te faire un aveu, une confession, même : tu ne trouveras rien ici sur cette Terre
qui mérite que vous vous en occupiez, désormais.
Le démon toisa Ariel de toute sa morgue.
— Et sais-tu pourquoi ? Parce que nous avons bien fait notre travail ! Les
Hommes nous appartiennent et vous n’avez rien pu faire pour nous en
empêcher !
Ariel demeura muette. Que pouvait-elle répliquer à cela ? Il y avait, hélas,
beaucoup de vérité dans ce que Mafalac affirmait. Non seulement les guerres,
présentes depuis la nuit des temps, mais aussi toutes les exactions inhumaines
qui se produisaient aux quatre coins de la planète, souvent au nom de la religion,
et dont les médias faisaient leurs choux gras dans l’actualité quotidienne.
Pourtant, tout n’était pas perdu, et la présence d’Ariel en faisait foi.
— Ça t’en bouche un coin, non ? poursuivit Mafalac sur le même ton.
Ariel continuait de le fixer en silence, imperturbable.
— Ne te mets pas en travers de mon chemin, reprit-il. Je réussirai à mener
ma mission à terme, quoi que tu fasses. Je sais où tu crèches, l’angelot, et je sais
aussi que tu n’as pas choisi ta résidence au hasard. Qu’importe les protections
que tu y installeras, d’ailleurs, tu ne peux protéger tout et tout le monde. Alors si
tu t’entêtes, je m’arrangerai pour que le sang des innocents coule tant, que tu ne
pourras pas l’éponger jusqu’à ce qu’il te submerge. Et je ferai en sorte que plus
jamais tu ne te retrouves dans mes pattes. Aussi, je te fais une fleur : ôte-toi de
ma route avant qu’il ne soit trop tard.
Mafalac fit un geste gracieux avec son bras, tel un hôte indiquant à son
invitée qu’elle pouvait se retirer. Le sourire qu’il affichait ne cherchait pas à
cacher le torrent de haine qui coulait en lui. Au contraire. De son autre main
Mafalac caressait fébrilement le pommeau de sa canne comme s’il voulait
donner vie à l’araignée en or pour qu’elle se mette à bouger avant de bondir sur
Ariel.
— Hum… Craindrais-tu de perdre ? répliqua calmement Ariel.
— Perdre ? Ha ! Comme tu es spirituelle !
Mafalac se mit à rire bruyamment, fier de ce qu’il venait de dire comme s’il
s’agissait de la meilleure de ses blagues. Puis il reprit son discours avec la même
condescendance.
— Tu le sais aussi bien que moi, nous sommes trop forts. Et ici, tu n’as
aucune chance. Je te le répète, cette planète est à nous, de toute façon. Tu n’es
pas convaincue ? T’es-tu mise à jour dans ta nouvelle enveloppe ? As-tu lu les
journaux, récemment ? Ou regardé la télévision ? Tu dois admettre que nous
avons fait du bon boulot, non ? Et ce n’est pas terminé ! Allez, retire-toi et
retourne vivre en paix dans ton paradis.
— Justement, comment puis-je vivre en paix quand l’enfer est sous mes
pieds ?
— Tu veux la guerre ? grinça alors Mafalac en crispant les mâchoires.
Ariel n’était pas dupe et savait que le démon peinait à garder un ton calme et
détendu. Aussi s’efforçait-elle de le faire sortir de ses gonds afin qu’il se
commette et révèle une information capitale.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de nouveau. Depuis la révolte céleste, nous
sommes perpétuellement en guerre, il me semble, non ? Et vos plans ne nous
sont pas inconnus.
— Comme tu veux, l’angelot. Mais tu le regretteras.
La jeune femme l’observa quelques instants en silence. Un petit sourire se
dessina alors sur ses lèvres.
— Au fond, tu as peur que je te terrasse une fois de plus.
Mafalac ne répondit pas, fusillant Ariel du regard.
— Je pense que c’est ton patron méphitique qui t’envoie pour essayer de
réparer tes gaffes. Je me trompe ?
Un feulement sourd s’éleva des entrailles de Mafalac en même temps qu’un
éclair de haine à l’état pur brilla dans ses yeux durant une fraction de seconde.
Les doigts du démon se crispèrent sur le pommeau de sa canne.
— Ne parle pas ainsi du Maître des lumières, mugit Mafalac en serrant plus
fort les dents, une étrange lueur rouge flamboyant soudain au fond de ses
pupilles.
Les hommes de main qui étaient demeurés immobiles et silencieux jusque là
observèrent Mafalac, visiblement perplexes. Était-ce là un signe du Maître de
passer à l’attaque ? Peut-être aussi ne l’avaient-ils jamais vu ni entendu à l’état
naturel ? Et c’était sans doute mieux pour leur santé mentale, pensa l’ange.
Seules les Murènes restèrent de marbre. Ces créatures respectaient le démon,
mais elles ne craignaient pas de le voir se retourner contre elles. D’ailleurs, si
elles étaient les plus frêles, elles n’en étaient pas les moins dangereuses. Quoi
qu’il en soit, les deux représentants de cette espèce hybride étaient certainement
imperméables aux sautes d’humeur de Mafalac.
— Je ne visais pas Lucifer, mais l’un de ses sous-fifres, ton boss à toi,
Asmodée.
Les yeux de Mafalac devinrent deux minces fentes aux éclats de lave.
— Je te le répète, l’angelot, votre règne achève, et même votre sainte Triade
nous appartiendra bientôt, quoi que tu fasses !
Ariel se raidit imperceptiblement. Mafalac frémissait sous le coup d’une rage
péniblement contenue et elle perçut qu’il pouvait bondir d’une seconde à l’autre.
Il aurait certainement été trop heureux d’engager un combat singulier avec elle,
sans autres témoins que ses sbires. Cependant, son heure n’était pas venue et
Ariel sut que Mafalac faisait des efforts surhumains — façon de parler ! — afin
d’endiguer la fureur qui le consumait intérieurement. D’un autre côté, le démon
avait-il lâché sans le vouloir une information sur le but réel de sa mission en
mentionnant la Triade ?
— « Que votre règne vienne », pas qu’il achève. Tu ne connais plus tes
prières ?
Ariel sourit de toutes ses dents.
— N’empêche que tu as du culot d’oser faire une telle requête en pleine
lumière, poursuivit-elle plus sérieusement. Et de si bon matin entouré de ta
bande. Me retirer et te laisser la voie libre ? Ou alors tu es vraiment plus stupide
que je ne le pensais, ou bien tu es dans le caca jusqu’au cou.
Mafalac transperça une fois de plus Ariel de son regard incendiaire. Son
arrogance dépassait les limites de l’acceptable. Et son insouciance affichée ne
trompait pas le démon. Il était tout à fait conscient de quoi elle était capable et il
savait qu’il ne pouvait se permettre de provoquer une rixe en plein milieu de ce
parc, même sans témoins autres que sa troupe et au petit jour. Aussi se relâcha-t-
il pour toiser Ariel avec le plus grand mépris.
— À ta guise, l’angelot. Mais tu le regretteras !
— Tu te répètes, vieux. Et puis les regrets ne sont-ils pas pour ceux qui
croupissent dans les flammes éternelles du royaume de Lucifer ?
Il y eut un flottement. Le démon fixa Ariel en silence, comme s’il cherchait
quoi dire. Ou quoi faire pour ne pas perdre la face. Ses hommes de main étaient
toujours crispés, plus habitués aux bagarres qu’aux discours auxquels ils ne
comprenaient pas grand-chose, de toute façon. Ariel ignorait ce que leur avait
raconté Mafalac. À les regarder, perplexes, indécis, il apparaissait évident qu’ils
ne s’attendaient pas à un tel scénario. Ariel pouvait presque les entendre penser.
Pourquoi ne se battaient-ils pas ? Tous ensemble, ils auraient pu écraser cette
fille telle une vulgaire punaise ! Certains se disaient même qu’il serait facile
d’abuser d’elle et d’avoir du bon temps, juste histoire de la punir pour ce qu’elle
avait fait subir à leurs trois camarades. Ils étaient tendus comme des ressorts et
s’avançaient imperceptiblement vers Ariel. L’ange remarqua alors que la brume
commençait à se dissiper, doucement avalée par le jour qui étendait de plus en
plus son emprise sur le royaume de la défunte nuit.
L’affrontement muet fut soudain interrompu par le bruit d’un moteur. Une
autopatrouille. Le véhicule roula lentement devant l’entrée du parc. Assurément,
ses occupants avaient repéré l’étrange attroupement. Si personne ne bougeait, les
policiers reviendraient sur leurs pas et descendraient de leur voiture pour évaluer
la situation. Mafalac le savait aussi. Il n’était pas fou. D’un geste sec de la tête, il
intima à ses hommes de se disperser. Ce qu’ils firent après une courte hésitation,
telle une bande de cafards surpris par la lumière. Restée seule en tête à tête avec
le démon, Ariel constata qu’il était visiblement dépité, n’ayant pas obtenu ce
qu’il voulait.
— On se retrouvera, l’angelot ! siffla-t-il comme un serpent.
— Mais je l’espère bien !
Le sourire qu’Ariel lui envoya acheva de le déstabiliser. Avant de lui tourner
le dos, Mafalac cracha à ses pieds. En touchant le sol, le jet de salive produisit
un petit chuintement accompagné de quelques volutes d’une fumée âcre. Le
poison des enfers. Puis le démon s’évanouit à son tour dans les restants de
brume.
Toujours tapi dans son buisson, Gabriel avait suivi comme il avait pu ce
singulier affrontement. Incrédule, il se redressa pour sortir de sa cachette
improvisée. Une branche craqua sous son pied. Aussitôt, Ariel le repéra.
— Qu’est-ce que tu fiches ici ? lança-t-elle contrariée.
Perplexe, le jeune homme n’osa pas répondre.
— Tu es complètement stupide, ajouta Ariel. Tu n’as aucune idée du danger
auquel tu t’es exposé.
— Alors explique-moi ! répliqua impatiemment Gabriel en avançant vers
elle. C’était qui, ces gens ? Et… comment as-tu fait pour qu’ils ne te mettent pas
en pièce ? D’où sors-tu, exactement ?
— Là, tu vas faire preuve d’intelligence et déguerpir au plus vite. Sinon,
c’est toi qui devras donner des réponses. Et pas à moi.
Ariel pointa discrètement du menton l’auto de police qui venait de s’arrêter
en bordure du parc.
Quand les agents arrivèrent à l’endroit où le groupe se tenait quelques
secondes auparavant, ils ne trouvèrent personne. Seule une vague odeur d’œuf
pourri subsistait. Non loin de là, Ariel savait que l’ombre du mal flottait encore
sur le parc. Et sur la ville.
ONZIÈME

Myriam n’eut pas le sommeil tranquille malgré les somnifères qu’on lui avait
prescrits à l’hôpital. Sa nuit avait été habitée de cauchemars à répétition. Du
sang, beaucoup de sang, mais pas de victime, pas de corps. Au point qu’elle
s’était réveillée à plusieurs reprises en sueur, croyant qu’elle en était elle-même
couverte.
Myriam sortit de ses pensées morbides en entendant la porte du couloir se
refermer une première fois. Puis une seconde fois moins d’une minute plus tard.
Instinctivement, comme si elle pressentait un autre drame, elle se précipita à sa
fenêtre en titubant, la tête encore lourde d’un sommeil semi-artificiel. Elle
aperçut sa voisine du 111 disparaître dans le petit jour laiteux. Myriam avisa la
grosse horloge de cuisine : à peine cinq heures ! Intriguée, elle se demanda ce
que pouvait bien faire une fille seule dehors de si bon matin. Elle sentit son cœur
se serrer en voyant soudain apparaître Gabriel. Que faisait-il là ? Il la suivait ? !
Mais pourquoi si tôt ? À l’évidence, le jeune homme était plus intéressé à cette
voisine qu’à elle-même ! Aussitôt elle repensa, non sans amertume, à la
promesse qu’elle s’était faite la veille. En soupirant, Myriam se traîna jusqu’à
son divan où elle resta avachie, les idées encore confuses. Elle lutterait plus tard,
pas maintenant. Après de longues minutes de réflexions inutiles, elle se
rendormit.
Myriam se réveilla en sursaut en entendant le battant du couloir se refermer
avec son bruit sec caractéristique quand on ne le retenait pas, amplifié par l’écho
du corridor. Et ensuite des coups frappés à sa porte. Myriam ne réagit pas tout de
suite, peut-être parce qu’elle se doutait de qui il pouvait s’agir. Elle consulta
l’horloge de cuisine : presque dix heures !
De nouveau, des coups répétés avec insistance. Puis la voix de Gabriel,
étouffée.
— Myriam, ça va ?
Non, ça va pas ! pensa-t-elle en se levant péniblement. Elle se dirigea vers la
porte tel un zombie et ouvrit. Gabriel était là. La pâleur de son visage indiqua à
Myriam que lui aussi ne semblait pas avoir passé une bonne nuit.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Ben, tu te souviens pas ? Tu m’as invité à boire un verre.
Gabriel tenta un faible sourire.
— Il est un peu tôt pour une bière, tu crois pas ?
Myriam abandonna le jeune homme pour se rendre dans le coin cuisine.
Invitation muette à le laisser pénétrer son univers.
— Je sais que t’en prends pas, mais je vais faire du café. Fort.
— J’achète. De toute façon, je t’ai dit la moitié d’un mensonge, ou d’une
vérité.
Myriam l’observa du coin de l’œil tout en manipulant sa machine.
— Ben en fait, je suis pas un grand amateur de café, mais j’en bois quand
même, à l’occasion. Et puis je crois que ce matin j’en ai besoin, moi aussi.
Quelques minutes plus tard, les deux étaient assis face à face devant un
américano fumant et odorant.
— J’imagine que t’es pas venu juste pour voir si j’allais bien.
— Et pourquoi pas ? On est voisins et on a tous les deux été témoins de…
quelque chose d’horrible.
Myriam haussa les épaules en touillant machinalement son breuvage. Il est
vrai qu’en vingt-quatre heures sa petite vie tranquille avait été quelque peu
bouleversée. Et depuis l’abominable découverte dans le sous-sol, elle se sentait
l’esprit brumeux, incapable de raisonner convenablement, comme s’il lui
manquait des morceaux de souvenirs. Au point qu’elle pensait bien être victime
d’un genre de syndrome post-traumatique.
— Excuse-moi, j’ai mal dormi. Ils m’ont donné des somnifères à l’hôpital
et… je feel plutôt brouillon.
— On le serait à moins, non ? Ce n’est pas tous les jours qu’on est témoin
d’un meurtre.
Myriam redressa la tête. Une ombre d’incompréhension passa dans ses yeux.
— De quoi parles-tu ?
— Ben, le cadavre que tu as découvert hier.
— J’ai cru comprendre que c’est une fille qui habite au troisième et qu’elle
s’est peut-être suicidée.
— Suicidée ? sursauta Gabriel. Comment peux-tu imaginer une chose
pareille ?
— Elle s’est probablement ouvert les veines, poursuivit Myriam sur un ton
apathique.
Gabriel fixa Myriam d’un air dubitatif. Sans aucun doute, elle avait gardé un
souvenir confus des évènements. Ou bien il lui en manquait de sacrées portions,
des images d’horreur que son esprit avait occultées pour se protéger.
— Hum… Dans le sous-sol ? Drôle d’endroit pour faire ça, non ? Et
pourquoi pas dans son logement, tout simplement ?
— Est-ce que je sais, moi ? C’est pas nos affaires, anyway.
Gabriel se demanda si Myriam n’avait pas raison. Mais tout cela était
tellement… abracadabrant ! Et quelque chose en lui avait soif de réponses.
— Je suis sorti de bonne heure ce matin pour réfléchir. Ça fait plus de deux
heures que je marche en ressassant tout ça et quelque chose ne colle pas.
— Ah ouais ? Qu’est-ce qu’elle en pense, elle ?
Gabriel mit quelques secondes à comprendre.
— Je t’ai vu lui courir après.
— C’est pas ce que tu crois…
— Quoi, il y a quelque chose que je devrais croire ?
— Wow ! Minute ! T’es en train de me faire le coup de la jalousie ? C’est
ridicule ! Mais pour ton information, la voisine du 111, ben elle est plutôt
étrange.
— Qu’est-ce que ça peut te faire, de toute façon ? répliqua sèchement
Myriam en éludant la remarque. Tu la connaissais cette femme qui s’est
suicidée ?
— Pas particulièrement, mais je cherche à comprendre, c’est tout.
— Je ne savais pas que tu t’intéressais aux autres !
La pique de Myriam fusa tel un jet de poison. Gabriel la fixa un instant,
déstabilisé par le ton. La jeune fille soutint son regard, comme animée d’une
nouvelle force.
— Au cas où tu l’aurais oublié, on habite un immeuble dans lequel s’est
déroulé un truc plutôt dégueulasse. C’est la moindre des choses que de penser à
notre propre sécurité.
— Ta sécurité ? Des centaines de personnes se suicident chaque année au
Québec. Depuis quand ça change quelque chose dans ta vie ?
— Arrête avec ton histoire de suicide !
Gabriel hésita un instant avant de poursuivre.
— Écoute… Je sais pas qui t’a mis cette idée-là dans la tête, mais je suis
persuadé que ce n’en est pas un. Alors si un criminel circule en liberté dans notre
quartier… tu vois ce que je veux dire !
Myriam soupira longuement en fermant les yeux.
— Regarde, je vais retourner me coucher et on s’en reparlera une autre fois,
OK ?
— Non, désolé d’insister mais… ça tient pas debout ! S’il te plaît… je sais
que ce sont des images ignobles… Je te serais reconnaissant de faire un effort et
que tu m’expliques ce que tu as vraiment vu et je te laisserai tranquille ensuite.
C’est plus important que tu ne le penses… sérieux.
Myriam afficha un air d’impuissance. En réalité, elle ne voulait pas que
Gabriel lui foute la paix ! Au contraire ! Oui, elle était jalouse de cette fille qui
avait autant d’attraction qu’un aimant lâché au milieu d’un tas de limaille de fer.
Mais elle n’avait pas dit son dernier mot et croyait encore possible que Gabriel
s’intéresse à elle. Surtout après ce qu’il venait de déclarer au sujet de la voisine.
N’avait-il pas affirmé qu’il la trouvait étrange ? Malgré les apparences, sa
remarque n’était pas tombée dans l’oreille d’une sourde !
— Désolée, je ne supporte vraiment pas le manque de sommeil. Bon, c’est
vrai, je me rappelle juste avoir ouvert la porte des lockers et… je sais pas. Je…
je me suis évanouie en voyant une marre de sang.
— Attends un peu, tu ne te souviens absolument de rien d’autre ?
Gabriel refusait d’y croire. Elle avait certainement dû remarquer quelque
chose avant de tourner de l’œil puisqu’elle avait pénétré dans le couloir ! Il
tentait surtout de confirmer ce que lui-même pensait avoir distingué.
Myriam secoua la tête sans lâcher Gabriel des yeux.
— J’ai comme un blanc, ensuite, ou plutôt un grand trou noir… C’est vrai
qu’elle est bizarre la voisine. Elle m’a peut-être jeté un sort, je sais pas.
Une fois de plus, Gabriel fut déstabilisé par la remarque à laquelle il ne
s’attendait pas. Il se demanda si Myriam se moquait de lui en lui répondant ainsi.
Pourtant, lui-même avait les idées confuses quand il tentait de se remémorer la
scène dans son intégralité.
— T’es sérieuse quand tu dis ça ?
— Toi-même tu as affirmé qu’elle était étrange. Ça se peut des gens qui ont
un magnétisme assez fort pour influencer les autres, un genre d’hypnose. J’ai
déjà lu un article là-dessus, je sais plus où.
Gabriel considéra Myriam sans rien ajouter. Après ce dont il avait été témoin
le matin même…
— En tout cas, toi, elle te fait de l’effet !
Myriam regretta aussitôt ses paroles. Tout en se disant que c’était comme
avec les contrôles radar de la police : il était toujours trop tard quand on les
voyait. Gabriel se leva.
— Je vais te laisser. Je pense effectivement que tu as besoin de te reposer.
Merci pour le café.
Alors que le jeune homme s’apprêtait à ouvrir la porte. Myriam se redressa,
semblant soudain sortir de sa léthargie.
— Excuse-moi Gabriel. Je crois que je suis encore sous le choc. Je… je n’ai
pas à me mêler de ta vie privée. C’est juste que…
— T’as pas à t’excuser, coupa Gabriel. C’est normal. Si tu as besoin de
quelque chose, hésite pas à venir cogner à ma porte.
— Merci, t’es gentil.
Quelques instants plus tard, Gabriel s’installa face à son ordinateur. Il était
allé frapper chez Ariel, mais elle semblait s’être évaporée. À moins qu’elle ne
l’évite ? Si Myriam ne lui avait rien appris de nouveau, il lui restait tout de
même un bout de ficelle sur lequel tirer. Après avoir déverrouillé son iPhone
qu’il avait encore dans sa poche, Gabriel cliqua sur un dossier qu’il synchronisa
avec son Mac. En quelques manipulations, il édita le contenu qui s’afficha
rapidement en grand sur l’écran haute résolution de l’ordinateur. Gabriel hocha
la tête. Les photos n’étaient pas terribles — c’est ce qu’il avait pu faire de
mieux, accroupi dans son buisson — mais c’était un début. Comment Ariel
avait-elle appelé cet homme ? Ah oui, Mafalac. Même s’il n’avait compris que
des bribes de conversation, le nom de cet étrange individu l’avait frappé. Sans
parler du reste !
Gabriel tapa « Mafalac » dans Google et lança la recherche. En quelques
fractions de seconde, des centaines d’entrées s’affichèrent à l’écran. Cependant,
aucun des liens qu’il découvrit ne correspondait vraiment à ce qu’il cherchait. Il
fronça les sourcils. J’ai dû mal comprendre, songea-t-il en revenant aux
premières pages de résultats. Sa curiosité prenant le pas, Gabriel ouvrit tout de
même certains liens qu’il jugeait plus appropriés, mais il ne trouva rien qui en
vaille la peine.
Un peu déçu, le jeune homme reporta son attention sur les photos afin de les
étudier de plus près. Il pensait les comparer avec ce qu’il espérait dénicher sur
Internet. Le gars aurait pu avoir déjà fait la manchette des journaux pour une
raison quelconque. Mafalac, c’est certainement un surnom ou quelque chose du
genre. Pour en avoir le cœur net, il lui faudrait poser la question à cette
mystérieuse Ariel.
Quoi d’autre ? Gabriel avait cru entendre sa voisine parler de miséricorde,
mais il ne voyait pas le rapport. Quant aux autres sujets que les deux
protagonistes avaient abordés, il n’avait pas été en mesure de bien saisir ce dont
il s’agissait. Le singulier bonhomme avait cependant lâché quelque chose que
Gabriel avait attrapé au vol. Qu’est-ce que c’était ? Gabriel fouilla dans son
souvenir. Un mot se présenta rapidement à lui : la triade. Qu’est-ce que cela
signifiait ? Il lança une nouvelle recherche. Cette fois-ci, les résultats semblaient
plus convaincants. Puis il déchanta aussi vite. Non seulement il y en avait plus
de huit cent mille, mais la plupart relevaient du domaine métaphysique ou
mystique, quand ce n’était pas carrément du délire pseudo-spirituel ! Gabriel se
força tout de même à visiter quelques sites de facture plus « sérieuse », lesquels
lui apprirent qu’une triade correspondait à une trinité douée d’une certaine
puissance selon les religions et les croyances.
Gabriel s’adossa sur son fauteuil en soupirant. Il n’était pas plus avancé ! Il
consulta sa montre : presque onze heures ! Le jeune homme réalisa alors que son
estomac émettait des borborygmes symptomatiques. Sa promenade improvisée
sur les traces d’Ariel lui avait ouvert l’appétit. Il n’avait pas eu le temps
d’ingurgiter quoi que ce soit, et maintenant son organisme se rebellait
furieusement, n’ayant pas eu son dû matinal.

Attablé devant son ordinateur, les restes de son déjeuner abandonnés sur son
bureau, Gabriel était perdu dans ses pensées. Il sombrait parfois dans la rêverie
afin de laisser voguer son esprit dans les sphères où conscience et inconscient
flirtaient l’une avec l’autre. Cela lui apportait à l’occasion des idées brillantes
pour un contrat sur lequel il se sentait bloqué ou en panne d’inspiration. En
l’occurrence, il tentait de se libérer de toute contrainte temporelle, de renoncer à
tout effort dirigé, ce que certains appelaient le lâcher-prise. Lorsque cela se
produisait, Gabriel avait la sensation de pénétrer dans une sorte de no man’s land
dans lequel l’imaginaire donnait libre cours à la création. Et cela agissait parfois
comme un « récupérateur de pensées égarées », se manifestant alors sous forme
de flashs aussi soudains qu’inattendus. Le mot, la chose ou la réflexion qu’on
avait momentanément oublié refaisait surface telle une bulle d’oxygène
emprisonnée sous l’eau remontait éclater à l’air libre.
— Asmodée !
Gabriel se mit aussitôt en quête d’informations. Cette fois-ci, il était
absolument sûr du nom. Après quelques visites infructueuses sur des sites un peu
trop ésotériques à son goût, Gabriel trouva une page un tant soit peu plus
rationnelle. Il tiqua néanmoins en lisant l’article jusqu’au bout : Asmodée était
l’un des sept princes régnant sur l’enfer. Chaque prince étant plus spécialement
responsable d’un péché en particulier, lui, se chargeait de la luxure, des désirs
inavouables, et aussi des jeux de hasard. Sous ses ordres, ses soldats
s’employaient à susciter chez les humains des sentiments d’envies
répréhensibles et de vengeance. Son ennemi héréditaire était l’archange Raphaël.
Gabriel eut un hoquet en découvrant un nom parmi toutes ces informations :
Mafalac ! On décrivait un démon opérant sous les ordres d’Asmodée !
— Fudge… murmura-t-il. C’est complètement délirant !
Que devait-il penser de cet article ? Après tout, il traitait essentiellement de
mythologie et de légendes. Et pourtant, c’était bel et bien le nom qu’Ariel avait
prononcé : Asmodée. Et cela rejoignait d’une certaine façon ce qu’il avait lu au
sujet des triades. Gabriel secoua la tête. Son esprit logique lui interdisait de
sombrer dans ce genre de délire. Ce récit était un conte à dormir debout, et
Gabriel eut la désagréable impression d’être dans une impasse.
Il ferma les yeux pour se remémorer la scène à laquelle il avait assisté plus
tôt dans le parc… La facilité et la rapidité avec laquelle Ariel avait mis hors
d’état de nuire trois costauds qui la dépassaient d’une tête… Et son calme
olympien face à cette bande pour le moins inquiétante. Bien sûr, il y avait la
distance et la brume. Peut-être avait-il mal vu ? Ou imaginé des choses ?
Gabriel eut soudain une inspiration. Il tapa Ariel dans le moteur de
recherche. Une fois de plus, une multitude d’entrées s’affichèrent à l’écran. Il
sauta rapidement par-dessus les résultats relatifs aux choix de prénoms les plus
populaires et s’arrêta uniquement à ceux qui concernaient le mysticisme, les
êtres supérieurs, les anges… L’un des sites semblait particulièrement bien
détaillé et Gabriel fronça les sourcils.

Ariel, ou Arael, signifie « autel » ou « lion de Dieu ». Ariel apparaît parfois


sous une forme masculine et d’autres fois sous une forme féminine. Cet ange est
connu comme étant l’ange de la nature. Il veille à la protection et à la prise en
charge des éléments de la Terre : l’eau, le vent, le feu. Ariel est d’ailleurs
souvent représenté dans l’art avec un globe symbolisant la Terre, pour exprimer
son rôle bienveillant pour la création de Dieu. Et il punit ceux qui nuisent à la
création de Dieu. Certains textes apocryphes Juifs décrivent effectivement Ariel
comme un ange qui punit les démons, croyance renforcée si l’on se fie à d’autres
manuscrits gnostiques chrétiens indiquant qu’Ariel travaille à « punir les
méchants ». Certains textes écrits ultérieurement — autour de 1600 — décrivent
le rôle d’Ariel dans les soins prodigués à la nature, surnommant cet ange « le
grand seigneur de la Terre ».
L’ange Ariel fait partie de la classe des vertus, qui inspirent les gens de la
Terre pour qu’ils créent du « grand art » et fassent de grandes découvertes
scientifiques utiles à l’humanité. Aussi, certains chrétiens considèrent Ariel
comme étant le saint patron des nouveaux commencements.
Cependant, on retrouve plusieurs éléments contradictoires dans d’autres
écrits où Ariel est dépeint comme un ange déchu ayant combattu aux côtés de
Lucifer.

Gabriel se redressa, interdit. Son esprit pragmatique lui dictait que tout cela
n’avait ni queue ni tête. Et pourtant…
— Un jeu vidéo grandeur nature ! C’est ça !
Il avait déjà lu quelque chose à ce sujet : des gens qui se rencontraient pour
reproduire leurs jeux vidéo favoris dans la réalité. On trouvait de tout : science-
fiction, médiéval, militaire… C’est d’ailleurs sur cette prémisse que le
« paintball » avait vu le jour. Si certains individus vivaient leurs fantasmes dans
ces endroits conçus à cet effet, beaucoup se plaisaient à incarner leurs
personnages en pleine nature ou au beau milieu de la ville, souvent à l’abri des
regards indiscrets.
À ce moment, Gabriel entendit le bruit d’une porte qu’on referme, puis des
pas s’éloigner. Une fraction de seconde plus tard, il se retrouva dans le couloir. Il
ne vit personne, mais le délicat parfum qui y flottait encore le renseigna
immédiatement sur l’identité de celle qui venait de sortir. Ariel était
probablement rentrée sans qu’il s’en aperçoive, peut-être lorsqu’il discutait avec
Myriam ? En deux temps, trois mouvements, Gabriel attrapa son téléphone,
ramassa ses clés, enfila son blouson et se précipita au-dehors. Arrivé sur le
trottoir, il n’eut aucune difficulté à repérer celle qu’il cherchait.
— Ariel ! Attends-moi !
Comme il l’avait anticipé, la jeune femme accéléra l’allure sans se retourner.
Cette fois-ci, Gabriel était bien décidé à ne pas la laisser filer. Il piqua un sprint
et la rejoignit.
— Bon matin mademoiselle, chantonna-t-il pour tenter de détendre
l’atmosphère. Puis-je faire un brin de causette avec vous ? — Désolée, je n’ai
pas le temps de discuter, répondit Ariel d’un ton sec.
— Pas grave, je t’accompagne et on parlera en marchant.
— Écoute, Gabriel…
— Qu’est-ce qui s’est passé dans le sous-sol hier ? Pourquoi dites-vous que
c’est un suicide ?
— Qui ça, « vous » ?
— Ben… toi, Myriam. À croire que vous vous êtes donné le mot, et
j’aimerais savoir pourquoi.
Ariel continuait d’avancer sans même détourner le regard.
— Peux-tu me répondre, pour une fois ?
— Laquelle ?
— Quoi, laquelle ?
— Tu as posé deux questions.
— Ce n’était pas un suicide, n’est-ce pas ?
— C’était une mort violente.
— Encore une de tes réponses de politicien. As-tu un problème à me dire la
vérité, merde ? !
— En quoi ça te concerne ? Tu la connaissais cette fille ?
— C’est drôle, Myriam m’a répliqué la même chose.
— Alors fais comme elle et mêle-toi de tes affaires. Il me semble que c’est
ce que tu fais habituellement, non ?
Sur le coup, Gabriel ne réagit pas. Puis il prit soudainement toute la mesure
de ce qu’Ariel venait de dire.
— Wow ! Minute ! Qu’est-ce que tu racontes là ? Depuis quand tu
m’espionnes ?
Ariel s’arrêta brusquement de marcher et se tourna pour faire face à Gabriel.
— Écoute. C’est regrettable que tu aies été témoin de cette scène, hier. Et
tout aussi regrettable que tu te sois retrouvé dans le parc ce matin. Mais, crois-
moi, reste en dehors de ça et continue de vivre exactement comme si rien de tout
cela ne s’était produit. OK ?
Aussitôt, Ariel se remit en route, laissant Gabriel planté au milieu du trottoir.
Cependant, le jeune homme était bien décidé à tirer au clair cette histoire, et il
rattrapa Ariel en quelques enjambées.
— C’est quoi ton truc ? Les jeux vidéo grandeur nature d’un genre un peu
sado-maso ? T’aimes te prendre pour une autre ? Endosser un personnage ?
Ariel sourcilla en le regardant brièvement du coin de l’œil.
— Ce que je comprends pas, poursuivit Gabriel, c’est le rapport avec le
meurtre au Lez’arts libres. Je crois me souvenir que tu en as parlé ce matin dans
le parc.
La jeune femme accéléra le pas.
— Si cette fille a été décapitée, ce serait une première dans les annales des
suicides, qu’est-ce que t’en dis ?
— Admettons que tu as raison, so what ?
— So what ? Attends un peu, s’écria Gabriel. J’habite dans un immeuble où
un meurtre a été commis. Je découvre une voisine qui s’adonne à des jeux plutôt
weird… Tu crois que c’est rassurant ? Et qu’est-ce qui me prouve que je serai pas
le prochain en allant chercher une bouteille de vin ?
— Alors ne bois pas de vin et reste chez toi le temps que l’affaire soit réglée.
Tout en marchant Gabriel observait Ariel. Cette fille avait vraiment tout un
aplomb !
— C’est ton genre d’humour ou t’es faite comme ça ?
— Et toi ? T’es toujours aussi pot de colle ou t’es fait comme ça ?
Gabriel ne put s’empêcher de sourire au sarcasme. Pas Ariel qui resta de
marbre.
— J’ai la très nette impression que tu veux absolument me tenir à distance.
Pour une seconde fois Ariel fit brusquement volte-face.
— Bon ! Ça a été un petit peu long, mais tu as fini par comprendre ! Alors
maintenant tu vas être gentil et me laisser aller à mon rendez-vous. Merci.
Ariel ne donna pas le temps à Gabriel de répliquer et se remit en marche.
Quelques mètres seulement, car Gabriel joua le tout pour le tout et sa question
sembla clouer la jeune femme sur place.
— Qui est ce Mafalac ? Et cet Asmodée, prince des enfers ? Ils représentent
quoi dans votre jeu ?
Ariel se détourna lentement pour dévisager Gabriel pendant un long moment.
— Qu’est-ce que tu crois ? J’ai entendu leurs noms ce matin. J’ai même pris
des photos.
Disant cela il se rapprocha en sortant son téléphone de sa poche et fit défiler
les clichés.
— Et pourquoi t’a-t-il appelé l’angelot ? Est-ce que ça a rapport avec ce que
j’ai trouvé en faisant mes recherches sur Internet ? L’ange Ariel, le lion de Dieu.
À moins que tu préfères Arael ?
D’un geste vif Ariel lui attrapa le poignet, si fort et si brusquement que
Gabriel poussa un cri de surprise.
— Écoute-moi bien, beau Gabriel. Ce n’est pas un jeu pour toi. Même que ça
dépasse de très loin tes capacités physiques et psychiques. Tu en as vu et tu en
sais déjà beaucoup trop. Alors si tu tiens un tant soit peu à ta petite vie tranquille,
et surtout à ta santé mentale, oublie tout ce dont tu as été témoin et ce que tu as
pu entendre ces dernières vingt-quatre heures. Il est encore temps. Et cesse de
me coller aux basques, veux-tu ?
Les yeux vrillés dans ceux du jeune homme, Ariel avait parlé avec une telle
vigueur que Gabriel sentit ses jambes flageoler. Puis, aussi soudainement, elle
lâcha son emprise et se détourna pour reprendre sa marche. Cette fois-ci, Gabriel
ne lui emboîta pas le pas. Il resta là, tétanisé par l’intensité du regard d’Ariel et
par ce qu’elle venait de lui dire.
Après de longues secondes d’inertie, tant mentale que physique, Gabriel se
secoua et décida de rentrer à son appartement. Ariel avait fait mouche, c’est sûr.
Et cette menace à peine voilée aurait totalement atteint sa cible si elle n’avait pas
en même temps, à son insu, réveillé quelque chose qui dormait au plus profond
du jeune homme, quelque part, enfoui très loin au cœur même de son
inconscient.
DOUZIÈME

L’agent spécial Spinoza aurait facilement pu passer pour une de ces


péripatéticiennes de luxe qui hantent à l’occasion les halls des grands hôtels,
accrochées au bras de richissimes hommes d’affaires en visite dans la métropole.
Elle s’était d’ailleurs plusieurs fois prêtée au jeu de la séduction au cours
d’opérations secrètes d’infiltration ordonnées par son patron, François Brochu.
Appâter puis compromettre des adversaires gênants, ou d’éventuels
collaborateurs récalcitrants représentait pour elle autant de défis amusants qui lui
permettaient de mettre à profit son physique attrayant, tout en se payant un peu
de bon temps. Mais Spinoza avait d’autres atouts insoupçonnés. Si le ministre de
la Sécurité territoriale faisait appel à ses services pour des missions délicates, en
plus d’avoir largement profité de ses charmes, c’est parce qu’elle était tout aussi
capable de se fondre dans un anonymat discret, du genre épouse modèle de
banlieue, ou secrétaire compétente et effacée. Sans oublier ses aptitudes
physiques exceptionnelles qu’on ne pouvait deviner de visu, à moins d’avoir
passé une nuit dans l’intimité en sa compagnie ou, plus prosaïquement, après
s’être mesuré à elle dans une confrontation au corps à corps. Son mètre soixante-
quinze et ses soixante kilos cachaient en effet une musculature et une souplesse
qui lui conféraient force, vitesse et habileté. Son beau visage auréolé d’une
crinière de jais ne laissait nullement transpirer ses capacités au combat
rapproché. Elle aurait fort bien pu occuper un poste de garde du corps, mais le
ministre la gardait dans l’ombre, comme une botte secrète.
Ce soir, Spinoza était entièrement vêtue pour se fondre dans la nuit
— justaucorps et blouson sport noirs, sans oublier les baskets et une trousse
ventrale discrète pour les outils de circonstance. Tapie dans son auto qu’elle
avait garée à l’écart de l’éclairage urbain, quasi invisible, elle faisait le pied de
grue depuis des heures devant la luxueuse résidence de Westmount appartenant à
ce monsieur Kalafam. Un petit château, pour être plus précis. Non, plutôt un
manoir, avait-elle fini par trancher. Manoir ou château, quelle différence ? La
maison devait coûter la peau des deux fesses. Plus les bras et tous les organes.
Rien que la facture des impôts fonciers équivalait probablement à la valeur de
son propre condo !
Avant de se mettre en faction devant la résidence, Spinoza avait fait une
rapide recherche sur ce bonhomme, Chahine Kalafam. Déjà le nom lui indiquait
qu’il n’était vraisemblablement pas natif de Québec ou de Kuujjuaq. Elle-même
de souche italienne, Spinoza n’y voyait pas d’inconvénient, si ce n’est qu’elle
avait le sentiment qu’il serait peut-être difficile de trouver des informations
pertinentes si le monsieur en question ne demeurait pas au pays depuis
longtemps. Ce n’était pas le cas. Toutefois, ses craintes s’étaient rapidement
matérialisées : elle n’avait déniché que peu de renseignements à se mettre sous la
dent. Des individus avec un nom pareil, il n’en pleuvait pas dans la belle
province. En fait, elle n’en avait découvert qu’un seul, et dont l’adresse
correspondait bien à la propriété devant laquelle elle se tenait maintenant.
Homme d’affaires aussi discret que prospère, Kalafam ne défrayait pas la
chronique. Aucune arrestation, aucune activité louche, pas même une
contravention pour stationnement illégal ! Cela dit, même si la couverture est
immaculée, on peut être noir sous l’étiquette, songea Spinoza. L’Histoire
regorgeait d’exemples convaincants, et le fait que Brochu lui demande de
s’intéresser à cet individu était en soi un indice que quelque chose clochait avec
le bonhomme.
Le seul détail vraiment intrigant que la belle agente avait relevé concernait
l’âge. La photo que lui avait transmise Brochu sur son téléphone intelligent
— merci aux caméras de surveillance dont le bureau du ministre était pourvu !
— montrait un bel homme dans la mi-quarantaine, tout au plus jeune
cinquantaine. Le dossier qu’elle avait consulté décrivait un individu de plus de
soixante ans ! Même si les clichés qu’elle avait pu dénicher semblaient
confirmer que le monsieur paraissait un peu moins que son âge, il y avait des
limites à « l’éternelle jeunesse ». La chirurgie plastique, peut-être ? Et puis elle
avait relevé quelque chose de troublant dans le visage, ou plutôt dans le regard,
quand elle l’avait pris en filature. Sans pour autant mettre le doigt dessus. Quoi
qu’il en soit, le bonhomme avait fait preuve d’une sacrée vivacité en la semant
comme une débutante dans le centre-ville ! Surprenant pour un sexagénaire…
Dès lors, Spinoza avait procédé à l’envers. Même si la photo des caméras de
surveillance n’était pas d’une netteté exceptionnelle, elle l’avait numérisée et
confrontée à différentes bases de données. De nouveau, chou blanc. Les
informations qui sortaient étaient les mêmes et ne lui avaient rien appris de plus :
le dénommé Chahine Kalafam était un riche homme d’affaires originaire du
Moyen-Orient, établi au Québec depuis une vingtaine d’années. Il payait ses
impôts, fréquentait des cercles prestigieux, faisait preuve de générosité en
contribuant à plusieurs caisses d’organismes de charité. Bref, un honnête citoyen
au-dessus de tout soupçon et apparemment sans histoire. Il avait, semble-t-il, fui
la recrudescence de violences dans son pays natal.
Alors pourquoi son patron avait-il mentionné un code rouge, le degré de
dangerosité le plus élevé ? Étaient-ils confrontés à un terroriste brillamment
camouflé derrière un paravent de bienséance ? Un individu membre d’une
cellule dormante ? Dans ce cas, pourquoi Brochu n’avait-il pas carrément fait
appel au Service de contre-espionnage ? À moins que le Chahine lui ayant rendu
visite n’ait proféré des menaces directes à son endroit, du genre un chantage
nécessitant la plus grande discrétion ? Peu loquace sur sa vie privée, le ministre
s’en tenait toujours au strict minimum quand il transmettait un dossier à son
agente. Et c’était à elle de faire le boulot pour « gommer » tous les irritants réels
ou potentiels. « Suivez l’homme et dénichez tout ce que vous pourrez sur lui. »
Malgré ses premières recherches stériles, Spinoza était bien décidée à pousser
plus loin son investigation à la première occasion — après tout, c’est ce qu’on
attendait d’elle — et, comme d’habitude, elle rassemblerait le plus de détails
possible avant d’en référer à Brochu. La visite du manoir faisait partie intégrante
de sa mission.
Spinoza consulta sa montre : presque dix-neuf heures trente. Elle remit son
attention sur la riche demeure. Il ne semblait pas y avoir âme qui vive. Aucune
lumière, aucun mouvement, personne n’était ni entré ni sorti depuis qu’elle
surveillait. Le mystérieux Chahine Kalafam était resté introuvable depuis qu’il
l’avait semée la veille. Cela dit, elle se demandait tout de même s’il l’avait
réellement repérée. Elle en doutait. Non qu’elle eût une confiance démesurée en
elle, c’était plutôt l’absence de certains signes qui, habituellement, laissaient à
penser que le « pisteur » avait été remarqué.
Selon le plan prévu, si le monsieur ne s’était pas manifesté à une certaine
heure, l’ordre était d’aller discrètement visiter la maison. Spinoza avait noté la
présence d’une porte à l’arrière et qui donnait sur une véranda contiguë à la
cuisine. Quant au système de protection, aucun souci à se faire. Brochu lui avait
fourni toutes les indications nécessaires.
Après un dernier coup d’œil aux alentours — tout baignait dans une
tranquillité bourgeoise, les résidents du quartier devant probablement manger ou
relaxer devant leur télé — Spinoza descendit de son véhicule et referma la
portière sans bruit. À la faveur de la pénombre grandissante, elle se faufila sans
mal jusqu’à l’arrière du bâtiment. Elle crocheta la serrure avec une facilité
déconcertante, puis pénétra dans la demeure. Les gens se fient trop à leur
système d’alarme, songea-t-elle. Grâce aux plans qu’elle avait obtenus, la jeune
femme repéra sans difficulté le panneau de contrôle et entra le code secret.
Aussitôt, les bips caractéristiques cessèrent et le témoin tourna au vert.
Spinoza se mit rapidement à la tâche. Munie de gants de latex, elle entreprit
de fouiller la maison en allant d’abord au plus pressant, le bureau, juste au cas où
le propriétaire des lieux reviendrait inopinément. En passant dans le couloir
conduisant à la pièce de travail, elle prit le temps d’observer les portraits
accrochés aux murs et qui donnaient l’impression de la dévisager au passage,
tels des gardiens figés dans leur silence. Le Chahine dont elle avait la photo
numérisée se retrouvait effectivement parmi les nombreux cadres suspendus.
Cependant, quelque chose la chicotait, comme si le personnage fixé sur la
pellicule n’était pas exactement le même que celui qu’elle pistait.
Après avoir fouillé les tiroirs du bureau, sans résultat, Spinoza s’attarda sur
l’ordinateur. Brochu lui avait transmis le mot de passe, et elle s’employa à faire
une copie du contenu de l’appareil sur un disque dur externe. Puis elle se mit en
quête de la présence d’un coffre-fort. Elle le repéra, non pas caché derrière un
des tableaux accrochés aux murs de la grande pièce, mais au fond d’une penderie
dissimulée par une lourde tenture pourpre. Il s’agissait d’un vieux modèle muni
d’une large porte et dont les crans du mécanisme devaient être fatigués à force
d’utilisation. Spinoza sortit un stéthoscope de sa trousse ventrale et commença à
tourner le bouton, passant lentement sur chaque chiffre, notant au passage
lorsque le cliquetis sonnait différemment en raison de l’usure. Il lui fallut moins
d’une minute pour venir à bout de la combinaison. Elle fut déçue de constater
qu’il ne contenait rien d’intéressant. Le propriétaire des lieux devait avoir un
autre coffre, ou plusieurs autres, bien garnis dans une banque quelque part dans
le monde. Probablement dans un paradis fiscal hors du pays, sinon elle en aurait
trouvé trace dans son enquête préliminaire.
Poursuivant son investigation, Spinoza découvrit une porte dérobée dans un
des murs. En l’ouvrant, elle fut étonnée de tomber sur un écran plat divisé en
quatre images, ainsi qu’une petite console munie de boutons colorés. Un système
de surveillance ! Elle ne se rappelait pas avoir remarqué la moindre caméra. Et
Brochu ne lui en avait rien dit. Elle tiqua. Omission ? Certainement pas un détail
sans importance, pourtant !
Spinoza manipula l’appareil afin de visionner les enregistrements récents.
Elle vit sa silhouette se faufiler le long de la maison puis apparaître devant la
porte arrière, ainsi que lors de son passage dans un des salons. Elle prit soin
d’effacer ces derniers instants avant de remonter aux enregistrements datant de
quelques jours. Les yeux rivés sur les écrans, le temps défilait à rebours en
accéléré. Comme elle s’y attendait, l’existence de ce Kalafam était des plus
tranquilles. Alors qu’elle s’apprêtait à abandonner, un mouvement inhabituel
attira son attention. Revenant en arrière, Spinoza fit avancer les images à vitesse
normale. Et ce qu’elle vit la plongea dans une profonde perplexité. Bien que
l’éclairage soit faible, elle reconnut le sexagénaire confortablement installé dans
un des fauteuils du salon, une coupe de vin à la main. Puis il y eut une légère
distorsion et l’image redevint claire. L’homme s’était redressé et, la seconde
d’après, il s’affaissait, échappant du même coup son verre qui se brisa sur le
plancher. La jeune femme poussa une exclamation de surprise en le voyant se
relever prestement et arpenter la pièce pour rapidement sortir du champ de vision
de la caméra.
— What the fuck…
En professionnelle méticuleuse, Spinoza enregistra le fruit de ses
observations sur son téléphone afin d’en référer à Brochu, puis elle remit tout en
ordre avant de poursuivre son exploration. Bien qu’incapable d’expliquer ce
dont elle venait d’être témoin, cela lui avait mis la puce à l’oreille et elle
s’appliqua à dénicher n’importe quel indice qui lui permettrait d’en savoir un
peu plus sur cet individu. Était-il frappé d’une double personnalité ? Un genre de
Mister Hyde et docteur Jekyll ? Il ne fallait écarter aucune possibilité.
Cependant, la réponse devait être plus rationnelle. Tout le monde avait des
secrets, des squelettes dans ses placards, des inclinations peu avouables, ou des
relations peu respectables. Découvrir de telles informations chez quelqu’un
revenait à suspendre au-dessus de sa tête une épée de Damoclès retenue par le
seul fil de notre silence.
Mais Spinoza eut beau ouvrir tous les tiroirs et garde-robes qu’elle trouva
dans la maison, elle ne mit la main sur aucun document ni photo pouvant être
compromettant. De toute évidence, la demeure portait l’empreinte d’un « vieil
homme » solitaire et rangé, aux antipodes de ce à quoi elle s’était attendue. Ce
qui, étrangement, tendait à confirmer que le Chahine Kalafam qui était allé
rendre visite au ministre ne correspondait pas tout à fait à l’image de celui qui
vivait entre ces murs. Cette seule conclusion incitait donc à une enquête plus
poussée.
Spinoza se posa de nouveau la question : pourquoi donc Brochu s’intéressait-
il à lui ? Son patron entretenait une prudence frôlant parfois la paranoïa lorsque
cela concernait sa personne ou son ministère. Et cette fois-ci ne faisait pas
exception à la règle. À un détail près. La jeune femme connaissait bien Brochu,
et même au téléphone, sans avoir besoin de décrypter son langage corporel, au
demeurant hermétique, elle avait senti une tension inhabituelle dans la voix du
ministre.
Bien que la résidence fût relativement vaste, Spinoza avait terminé son tour
d’horizon sans être dérangée. À l’exception de la cave. Son expérience de
« fouineuse » lui avait inculqué la méticulosité : ne laisser aucun détail au
hasard. Et c’était le plus souvent dans les endroits les plus incongrus qu’elle
avait découvert le pot aux roses. D’un autre côté, elle était tout à fait consciente
qu’une fois en bas, elle serait dans une position vulnérable au cas où quelqu’un
se pointerait. Cela faisait partie des risques et elle avait appris à composer avec.
En l’occurrence, l’examen préliminaire des lieux lui avait permis de constater
que le sous-sol comportait quatre soupiraux fermés par des sortes de vasistas.
Aucune fuite possible.
Spinoza décida malgré tout de descendre.
La cave était à l’image du reste de la maison : propre et bien rangée. À croire
que la femme de ménage allait jusqu’à y passer le plumeau ! Spinoza en fit
néanmoins le tour et ne découvrit rien qui méritât son attention. Au moment où
elle mettait le pied sur la première marche pour remonter au rez-de-chaussée,
elle perçut un bruit, un genre de frôlement de tissu, comme quelqu’un se
faufilant discrètement en longeant les murs. Elle s’immobilisa aussitôt,
entièrement sur ses gardes. Scrutant la cave tout en retenant sa respiration,
Spinoza tenta de déterminer d’où cela pouvait provenir. Le bruit avait été si léger
que… Elle l’entendit de nouveau, soudain beaucoup plus proche. La jeune
femme pivota sur elle-même. Elle ne put s’empêcher de pousser un cri en
découvrant un individu plus petit qu’elle d’au moins une dizaine de centimètres
qui lui faisait face, un étrange sourire aux lèvres. Enfin, si on pouvait appeler ça
des lèvres, tellement elles étaient minces, quasi inexistantes.
Spinoza ouvrit la bouche pour parler. C’est d’ailleurs tout ce qu’elle put
faire. Tout se passa vite, trop vite, même pour ses réflexes si aiguisés à force
d’entraînement. En une fraction de seconde, la belle agente Spinoza était à terre,
terrassée par la douleur. Incapable de poser le moindre geste de défense, elle
constata avec effroi la plaie qui striait son abdomen, lui infligeant une brûlure
abominable, et d’où le sang giclait tel un geyser. Pourtant, ce n’était que le début
de son agonie, une agonie qu’elle n’avait pas imaginée ainsi, même dans ses
pires cauchemars.
TREIZIÈME

Pourquoi — alors que la vie ressemble à une mer étale et que le destin paraît
tracé au cordeau — oui, pourquoi faut-il que, d’un seul coup, on ait l’impression
que la Terre entière chavire ?
Gabriel se posait cette question, allongé sur son divan, les yeux rivés au
plafond. C’est vrai, son existence, même sans être spécialement excitante, avait
jusqu’ici cette particularité de lui plaire. Tranquille, suffisamment de travail et
d’argent pour ne pas avoir à cohabiter avec des colocs bordéliques, du sexe au
besoin, un boulot totalement dans ses compétences qui le laissait libre de gérer
ses horaires à sa guise… Gabriel jeta un regard coupable vers son ordinateur
dont l’écran somnolait en s’animant d’images aussi paresseuses que sublimes. Il
devait s’y mettre. Il resta pourtant prostré là, comme si toute envie de créer
l’avait quittée. Il avait essayé, mais chaque fois la conversation qu’il avait eue
avec Ariel était revenue le hanter.
« Ce n’est pas un jeu pour toi. Même que ça dépasse de très loin tes
capacités physiques et psychiques. »
Plutôt vexant ! Mais qu’avait-elle voulu dire, exactement ? Peut-être un jeu
de rôles aux règles plus violentes et réalistes que la normale ? Il avait déjà eu
vent de pratiques passablement intenses qui se déroulaient en cercles fermés ou
via le dark web.
« Alors si tu tiens un tant soit peu à ta petite vie tranquille, oublie tout ce que
tu as vu et entendu ces dernières vingt-quatre heures. Il est encore temps. »
Pourquoi ces menaces aussi directes si ce n’était pour… le protéger ? Et si
cela avait pour but de l’empêcher de découvrir une vérité plus sombre ? Gabriel
songea au film Les yeux grands fermés. Certains jeux devaient effectivement
rester secrets. À moins qu’il n’ait foutu les pieds au milieu d’une guerre de
gang ? Ou marché sur les plates-bandes d’une secte satanique ? A priori,
l’explication devait se trouver dans l’une ou l’autre de ces hypothèses, sinon
pourquoi ce soudain déferlement de violence ? Ces histoires d’anges et de
démons n’étaient probablement qu’une symbolique sur laquelle s’appuyaient des
individus en mal de pouvoir ou de sensations fortes. C’était courant dans nos
sociétés évoluées où tout semblait facile, possible et permis : certaines personnes
tentaient de se démarquer en cherchant inspiration et modèles dans la
mythologie et les légendes de tout acabit. Et dans ces milieux, plus vous étiez
weird, plus grand était l’effet. Mais cela incluait-il le meurtre gratuit ? Ces actes
ignobles pouvaient-ils vraiment devenir un moyen d’expression ultime de sa
propre puissance ? C’est là que l’explication coinçait. Gabriel frissonna. Songer
que de tels individus se promenaient peut-être librement dans les rues de
Montréal lui donna froid dans le dos.
Il se ressaisit et tenta de se raisonner. Et de se convaincre. Il savait que
l’esprit humain pouvait se laisser facilement berner et produire toutes sortes
d’hypothèses et de conclusions basées sur des illusions. Tout ce qu’il venait
d’imaginer tirait sa source dans des rumeurs, des légendes urbaines, de vagues
articles employant le conditionnel à tour de bras et dont le contenu devenait
pourtant presque parole d’évangile. Sans omettre la nouvelle bible du siècle :
Facebook. L’horreur d’un fait isolé n’en faisait pas une généralité. Un malade en
liberté qui tuait aveuglément ne rendait pas la Terre entière coupable. D’accord,
le dark web et ses abominations existaient, tout comme les gangs et les individus
violents, mais de là à voir le danger partout !
Il faut tout de même se méfier, songea Gabriel en guise de conclusion.
Un bourdonnement le sortit soudain de ses réflexions. Il prit quelques
secondes pour réaliser que le bruit provenait de son téléphone portable. Peu de
gens connaissaient son numéro. Cela aussi faisait partie de son désir de rester à
l’abri des projecteurs. Si ce n’était pas un client, ça ne pouvait être que…
Gabriel se leva pour attraper son appareil qui vibrait au rythme de la sonnerie
muette. Comme il s’y attendait, l’écran affichait le visage de sa sœur.
— Lisa ? Ça va ?
Chaque fois qu’elle lui téléphonait, Gabriel ressentait un petit pincement au
cœur. Lisa ne l’appelait pas souvent, préférant de loin les textos. Le téléphone
était donc devenu synonyme de mauvaise nouvelle. Autant lui était sage et
réservé, autant sa jeune sœur flirtait avec l’extravagance dans ses excès. De six
ans sa cadette, il avait parfois l’impression que deux générations les séparaient.
Lisa était encore à l’université et, contrairement à lui, profitait largement de la
liberté de sa jeunesse. Trop, même.
— Salut grand frère ! Tu dors au gaz ou quoi ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ça fait au moins cinq minutes que je t’ai envoyé un texto et t’as pas
répondu. Réveille !
Gabriel soupira d’aise malgré l’ironie. Un bref coup d’œil à l’écran de son
téléphone lui apprit qu’il avait effectivement un message en attente.
— Contrairement à toi, j’ai pas mon cell incrusté dans la main.
— Arrête de jouer les vieux, ça te va pas.
— L’un de nous deux doit se montrer un peu raisonnable, non ?
Depuis la mort tragique de leurs parents, Gabriel se sentait investi d’une
autorité… non, d’une responsabilité envers elle. Pourtant, ni son père ni sa mère
ne lui avaient jamais demandé quoi que ce soit de leur vivant. Ils n’en avaient
pas eu le temps, de toute façon. Cet incendie de la maison familiale était venu les
faucher alors qu’ils envisageaient certainement de longues années d’une retraite
active et agréable qu’ils savaient proche.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— T’es libre ce soir ?
— Pour…
— Un rave tout ce qu’il y a de plus génial. Et gratos, en plus.
Bien sûr, Gabriel ne pouvait pas surveiller sa sœur en permanence — elle
était majeure, après tout. Pourtant, il n’hésitait pas à répondre à ses demandes
quand il en avait la possibilité. Mais là, un rave… Et de surcroît un dimanche
soir ! Il savait néanmoins que les fêtards, les vrais, n’avaient aucun scrupule
quant aux jours et aux heures.
— Wow ! J’en suis déjà tout excité, murmura Gabriel en grimaçant.
— Sérieux, ça va te faire du bien ! Depuis quand t’es pas sorti de ton
bunker ?
— Une heure et quelques, je dirais…
Gabriel entendit sa sœur soupirer. Il l’imaginait les yeux au ciel, et piaffant
d’impatience. Jeune et soupe au lait ! Il aimait la taquiner à l’occasion, comme
pour lui rendre la pareille. C’était une question d’équilibre.
— Il va y avoir autant de beaux mecs que de belles filles. Depuis quand t’as
pas…
— OK. OK. C’est où et à quelle heure ?
— Tout est dans mon texto. Tu sais encore comment les ouvrir, non ?
Gabriel n’eut pas le temps d’inspirer que Lisa avait déjà raccroché.
Ça étudie en communication, et ça ne sait même pas comment en terminer
une correctement ! songea Gabriel en prenant connaissance du message de sa
sœur. Et je ne parle pas de l’orthographe ! Alors, essayons d’y comprendre
quelque chose…

rdv a swr caverne d’érèbe 22 h ok ?


tchk map

Décidément, cette fille ne grandira jamais ! Pire qu’une ado ! La caverne


d’Érèbe ?
Bien sûr, Gabriel ne connaissait pas cet endroit. Il cliqua sur le lien inclus au
texto et, deux fractions de seconde plus tard, une balise rouge s’afficha sur une
carte de Montréal. Ce n’était pas très loin du Lez’arts libres, aux limites de
Griffintown. Peut-être pourrait-il même y aller à pied ? Au moins, ce n’était pas
à l’autre bout de la ville. Et ça lui permettrait de prendre l’air et réfléchir.
Gabriel soupira en reposant son portable et ferma les yeux.
À la mort de ses parents, Gabriel avait senti le monde s’effondrer sur ses
épaules. Bien sûr, la perte soudaine et brutale de deux êtres chers est une affaire
tout à fait épouvantable, voire insoutenable. Mais quand elle se produit au bout
d’une longue chaîne d’incidents malheureux suffisants pour vous plomber le
moral — dont le bouquet final en l’occurrence s’était soldé par une peine
d’amour (genre l’unique véritable dans une vie) jumelée à une amitié trahie (la
plus belle, la plus durable et la plus indestructible, en apparence) —, alors la
seule issue qui semble s’offrir à soi est la fin immédiate de sa propre existence.
De façon autonome et volontaire. Techniquement, on appelle ça le suicide.
Après avoir dispersé les cendres de ses géniteurs, en compagnie de Lisa,
Gabriel avait sérieusement songé à aller les rejoindre, où qu’ils soient. Il savait
ne pas mériter le paradis, et l’enfer… il y était déjà. Sauf qu’il respirait encore,
ressentait toujours la brûlure du soleil, inhalait les effluves de parfums des fleurs,
vivait des émotions… Pourtant, de tout cela, il n’en voulait plus. Le jeune
homme ne pensait pas que l’enfer ressemblât aux images qu’on en faisait
traditionnellement : le démon, les supplices dans le feu éternel ou les autres
raffinements imaginés par Botticelli dans son célèbre Inferno. Et puis il n’était
pas croyant. Non, selon lui, la vie se mettait à « On » une fois consommée la
rencontre de l’ovule et du spermatozoïde, et puis à « Off » au moment où le cœur
cessait de battre. Noir intégral et nuit perpétuelle. On ne vit plus, on ne sent plus,
donc, on ne souffre plus. Point final.
Mais l’existence est une coriace, une salope qui ne vous lâche pas les baskets
aussi facilement. Faut-il du courage pour mettre fin à ses jours ou, au contraire,
ne plus en avoir une once afin de laisser le poids de la réalité enfoncer le couteau
dans la chair, le nœud se resserrer autour du cou, la gâchette enclencher le
percuteur ? Jusqu’à la dernière seconde, il reste une étincelle de vie prête à
enflammer de nouveau l’âme humaine. Ou un lien qui vous rattache encore à
elle.
Lisa.
Bien que Gabriel n’ait jamais été très proche de sa sœur — six ans d’écart, ça
ne se rattrape pas si facilement —, la disparition de leurs parents avait modifié la
donne, brouillé les cartes. Désormais, le jeune homme ne se sentait plus le droit
de vivre en feignant l’indifférence envers Lisa, isolé dans sa bulle de confort
peinard. Elle était tout ce qui lui restait de famille. Ni oncle, ni tante
— conséquence des enfants uniques — et les grands-parents morts depuis un
bail. Gabriel se rendait seulement compte à quel point la cellule familiale
pouvait représenter un pilier important dans la vie des gens. Si ce n’est le pilier,
la véritable fondation sur laquelle se bâtissait tout le reste.
Bien entendu, sans être encore légalement majeure au moment de la tragédie,
à seize ans, Lisa s’était depuis longtemps affranchie de toute autorité. Parentale,
surtout. Et la tutelle d’un frère aîné était bien la dernière chose que la jeune fille
souhaitait. Ainsi, pas question pour elle d’aller partager son appartement.
L’assurance-vie qu’ils avaient touchée avait permis à Lisa de terminer son
CÉGEP pour ensuite s’inscrire à l’université. Tout cela, sans avoir jamais à
travailler. Mais profiter abondamment des plaisirs de la vie, coupables ou non !
Sans se considérer comme droguée ni alcoolique, Lisa avait avoué à son frère
qu’elle faisait usage assez régulièrement de certaines substances aidant à
l’euphorie — sans nécessairement préciser lesquelles —, tout en connaissant ses
limites. Sa philosophie étant qu’on n’a pas tous les jours vingt ans, alors
pourquoi se priver ? Pensée, hélas ! renforcée par la mort de leurs parents,
fauchés dans leur jeune cinquantaine. Autrement dit, qui pouvait savoir que sa
vie n’était pas sur le point de se conclure à tout moment ?
Gabriel rouvrit les yeux et se secoua une fois de plus pour se sortir de ses
réflexions. Il avait tenu ce discours tellement de fois ! Inutile de ressasser encore
et encore la même poutine, laquelle, quoi qu’il fasse, se terminait
immanquablement par autant de questions sans réponses. Du genre : pourquoi
devait-il absolument se sentir coupable vis-à-vis de Lisa, ou de qui que ce soit
d’autre, d’ailleurs ? Chacun choisissait sa vie et la façon de la vivre, non ?
Ses pensées retournèrent vers Ariel et son étrange comportement. Étrange ?
Mais la connaissait-il, après tout ? Pas vraiment. Et même, pas du tout. Nouvelle
locataire, il s’était fait des idées d’après son apparence, point final. Peut-être
cette femme n’était-elle qu’une gameuse extrême ou une espèce de psychotique
qu’il serait préférable de ne pas fréquenter ? On voyait tellement de gens
bizarres aujourd’hui ! Et surtout dangereux… Bon ! Voilà qu’il recommençait le
même discours ! Et qui ne tenait pas la route, de toute façon, car dans le sous-
sol, Ariel avait fait preuve d’un sang-froid et d’une détermination hors du
commun, aux antipodes d’une réaction de désaxée !
Non, ce regard n’est pas celui d’une folle, songea-t-il dans le même souffle.
Hier tu lui donnais le Bon Dieu sans confession, et aujourd’hui tu doutes de sa
santé mentale ? C’est toi qui es dans le champ, mon vieux !
Cependant, le jeune homme fut incapable d’aller plus loin dans son analyse.
La seule certitude qu’il avait, c’était qu’Ariel lui faisait de l’effet. Un drôle
d’effet. Au-delà d’une attirance physique indéniable, sa voisine semblait avoir le
don de lui insuffler une énergie nouvelle. Une vitalité qu’il n’avait pas ressentie
depuis longtemps. Était-ce ainsi lorsqu’on rencontrait l’âme sœur ? Et puis ce
désir de comprendre et de savoir, inhabituel chez lui… Comme si, au contact de
cette fille, une porte s’était entrebâillée dans son esprit et que le besoin de la
franchir devenait plus fort que la peur. Au risque de bouleverser sa petite vie
bien tranquille et bien réglée.
Il est pourtant des portes qu’il vaudrait mieux ne jamais ouvrir, et encore
moins franchir.
Mais cette pensée n’effleura même pas la conscience de Gabriel.
Dommage.
QUATORZIÈME

La maison était vaste et décorée avec goût. Sans extravagances. Outre


quelques toiles de peintres canadiens promis à un brillant avenir qui ornaient les
murs, potiches, bibelots et accessoires savamment choisis trônaient sur des
meubles en noyer, acajou, ébène et autres essences exotiques. C’était une vieille
demeure à laquelle des mains expertes, et un portefeuille bien garni avaient
donné un lifting des plus réussi. Le moderne se fondait dans l’ancien, telle une
alliance harmonieuse et naturelle. L’apparente simplicité du décor laissait
toutefois deviner une expression d’opulence et de noblesse.
C’était le genre de maison qui seyait parfaitement au ministre Brochu.
Quiconque avait le privilège d’être invité entre ces murs se sentait
immanquablement plongé dans un monde de confort quasi aristocratique,
l’univers d’un individu puissant dans lequel vous ne restiez cependant qu’un
invité, quel que soit votre rang.
Ce soir-là, François Brochu avait convié une belle brochette de financiers et
chefs d’entreprises dont les chiffres d’affaires englobaient certainement les PIB
de plusieurs petits pays. Ces hommes, en plus de représenter la crème du pouvoir
et de l’argent, incarnaient aux yeux du ministre la quintessence des « amis » à
avoir dans sa poche. Ou dans sa manche. Depuis longtemps ce type de
personnages, y compris lui-même, avaient compris le sens du mot réciproque.
Savoir donner ce qu’il faut au moment opportun afin de mieux recevoir en
retour. Une des lois immuables de cet univers. Tout comme celle qui veut qu’on
s’associe à la puissance pour être et rester puissant.
Madame Brochu, fervente amatrice des cercles de bridge et de pole dance
— on ne garde pas une taille de guêpe en fréquentant uniquement les salons de
thé — connaissait parfaitement son rôle d’épouse et d’hôte. Brillante et
scintillante dans ses robes sexy quand elle devait se montrer au bras de son mari,
elle savait être la discrétion et l’effacement même quand venait le moment des
discussions sérieuses entre gens de pouvoir et d’affaires. L’organisation était son
champ de bataille, et jamais rien n’était laissé au hasard. Comme elle le disait si
bien, l’improvisation est la mère de toutes les confusions. Aussi fut-elle surprise
— tout comme son époux — d’entendre le carillon de la porte d’entrée résonner
entre le fromage et le dessert. Un regard subtil, à peine un bruissement de cils
entre les deux conjoints, suffit pour conclure que ni l’un ni l’autre n’attendait qui
que ce soit.
Le valet — il fallait bien appeler un chat un chat — arriva quelque peu
penaud dans la salle à manger, conscient qu’il dérangeait autant que le
mystérieux carillonneur. Il se dirigea rapidement vers Brochu pour lui murmurer
quelques mots à l’oreille. Le ministre se redressa en fronçant les sourcils comme
s’il n’avait pas bien compris ce que son domestique venait de lui souffler. Avant
même qu’il ait eu le temps de se lever pour aller parler à l’importun, un homme
élégant pénétra en coup de vent dans la pièce, prenant tout le monde par surprise.
— Mesdames et messieurs, je vous souhaite le bonsoir !
Ce disant, il effectua une profonde révérence en s’appuyant sur sa canne à
pommeau d’or. Cette entrée en scène quelque peu compassée, combinée à la
prestance de l’individu, sembla amuser l’assemblée qui ne se formalisa pas outre
mesure de l’intrusion.
— Pardonnez-moi, monsieur le ministre, mais je viens seulement de me
libérer. Toutefois, je ne voulais pour rien au monde décliner l’invitation fort
aimable que vous m’avez fait parvenir par le truchement de votre délicieuse
adjointe.
L’étrange personnage se dirigea vers la femme du notable et se courba en un
geste gracieux pour lui faire un baisemain tout ce qu’il y a de plus distingué.
— Madame la ministre, mes hommages. Chahine Kalafam, pour vous servir.
Madame Brochu gloussa de plaisir face à un tel déferlement de bienséance,
et elle entreprit aussitôt d’approcher une chaise de la table afin d’y installer ce
visiteur inattendu. Elle décocha un regard fugace en point d’interrogation vers
son mari qui ne daigna pas le lui retourner. Même si son apparence trahissait peu
ses émotions, bien qu’il ait quelque peu pâli, elle le connaissait suffisamment
bien pour déceler qu’il était déstabilisé.
— Avez-vous dîné, monsieur ? s’enquit fort aimablement la maîtresse de
maison en hôte parfaite qu’elle était.
— Avec un lance-pierre, mais je n’ai pas faim. Je vous remercie.
— Un peu de dessert au moins ? C’est une charlotte au chocolat que je fais
spécialement confectionner par notre pâtissier.
— Va pour une charlotte ! répliqua gaiement Kalafam dont la bonhomie
contrastait avec l’attitude quelque peu guindée des invités. Mais je vous en prie,
messieurs, continuez votre discussion.
Les hommes autour de la table se dévisagèrent un bref instant avant de se
tourner vers le ministre, comme s’ils attendaient son signal pour reprendre leurs
papotages mondains.
— Oh ! vous savez, nous ne parlions de rien d’important. Ceci est une
soirée… informelle, si je puis dire.
Brochu avait retrouvé sa contenance, et il afficha un sourire un peu trop figé
toutefois pour paraître totalement naturel et détendu.
— Et vous, monsieur Kalafam, dans quel domaine êtes-vous exactement ?
hasarda l’un des convives.
— Disons que je bénéficie d’un héritage me permettant de me soustraire aux
vicissitudes du monde du travail, un simple rentier fortuné qui sait investir dans
les bonnes affaires. Actuellement, je m’intéresse plus particulièrement aux objets
rares et anciens. C’est en quelque sorte ma quête du Saint Graal.
— Ah oui ? Un genre d’archéologue, alors ?
— Je ne vais pas sur le terrain. Je ne supporte pas la poussière et je déteste
me salir. Non, je suis plutôt un homme qui guette les bonnes occasions et attend
son heure.
Kalafam lança un très bref regard entendu vers le ministre.
— En ce moment, je suis à la recherche d’un joyau tout à fait extraordinaire,
une pierre exceptionnelle, autant par la légende qui l’entoure que par la
préciosité de la matière dans laquelle elle fut taillée. Peut-être avez-vous déjà ouï
dire d’une telle merveille ?
Les convives se regardèrent avec des mimiques incrédules. Ce n’était
assurément pas leur tasse de thé. Kalafam poursuivit avec le même ton
professoral d’un homme érudit et cultivé.
— Quelques artéfacts qu’on a pris pour cet objet légendaire ont été retrouvés
il y a plusieurs siècles. Mais ce n’est pas l’authentique, une sorte de pierre
philosophale en soi et dont la confection remonte à la nuit des temps. Kitâb sirr
al-Halîka, le Livre du secret de la Création.
Les yeux du singulier personnage pétillèrent comme s’il avait effectivement
évoqué le Saint Graal. Il était bien le seul que le propos semblait exciter, car
sautant du coq à l’âne, un des convives entreprit une nouvelle discussion en
abordant un tout autre sujet. Finances et affaires internationales.
— Cela me fait penser à cette découverte d’une mine de diamants en Afrique
noire — je ne sais plus quel pays ; pour moi, ils se ressemblent tous !
L’assemblée rit de bon cœur à cette blague pourtant sans aucune saveur.
— Bref, un bon coup pour nous, car nous possédons quarante-neuf pour cent
des actions avec droit de vote de la société.
À l’évidence, le fait que ce monsieur Kalafam soir parmi eux ne permettait
pas d’aborder certaines questions jugées plus « sensibles ». Même si sa présence
semblait normale aux yeux du ministre, quoiqu’inopinée. Peu à peu, les
conversations se morcelèrent, donc, les convives parlant avec leur voisin
immédiat, ou par petits groupes dans leur coin.
Madame Brochu, cependant, avait trouvé en la personne de l’invité-surprise
un individu captivant qui ne tarissait pas de sujets aussi divers que passionnants.
Elle ne l’avouait pas ouvertement, mais les discussions habituelles de ces gens
d’affaires ne l’intéressaient guère, et elle faisait contre mauvaise fortune bon
cœur, se contentant d’être une hôte parfaite, et la femme du ministre.
Celui-ci jetait de temps à autre des regards dans leur direction, à la fois
intrigué par ce qu’il pouvait bien raconter, et surtout inquiet de connaître le
véritable motif de sa présence. Bien entendu, il n’avait transmis aucune
invitation à Spinoza. Et le fait que Kalafam l’ait évoquée comme son adjointe
avait de quoi préoccuper Brochu. Cette cruche avait été repérée et, d’une façon
ou d’une autre, été obligée de communiquer l’adresse personnelle du ministre.
Assurément, il aurait une sérieuse discussion avec elle, et pas plus tard que ce
soir, dès que le dernier convive aurait quitté la demeure. Il se raidit pourtant en
remarquant sa femme et Kalafam qui se levaient pour aller admirer quelques
photos de famille.
— Vos enfants sont magnifiques ! s’exclama l’individu que Brochu trouvait
de plus en plus excentrique.
— Et tellement brillants ! Louis vient d’entrer à Polytechnique. Il aspire à
faire carrière dans l’aérospatiale. Et Véronique termine le CÉGEP. Elle pense se
diriger en politique, comme son père.
Visiblement, madame la ministre était on ne peut plus fière de ses rejetons, et
Chahine Kalafam l’en félicita avec élégance.
Après le dessert, les convives se rendirent au salon pour y prendre le café,
puis le valet apporta les digestifs. Madame Brochu n’avait pas quitté Kalafam
d’une semelle, et monsieur le ministre n’avait pas cessé de loucher vers Kalafam
qui, lui, semblait indifférent à ses regards obliques, jouissant pleinement de la
présence de cette femme littéralement suspendue à ses lèvres. Il lui avait conté
toutes sortes d’anecdotes historiques pour lesquelles il ne tarissait pas de détails.
Brochu, entendant des bribes de leur conversation, dut admettre que le
bonhomme était une véritable encyclopédie. Pour ne pas dire une bibliothèque à
lui tout seul.
Par chance, cette soirée n’avait pas pour but de présenter quelque plan, ni
d’obtenir un quelconque accord ou financement occulte. Brochu n’avait donc
pas menti en déclarant qu’elle était informelle. Même si certains sujets
confidentiels pouvaient être abordés à l’occasion, c’était avant tout un dîner
offert en remerciements de bons et loyaux services, et afin de conserver et
consolider d’excellents liens d’affaires.
Il était près de vingt-trois heures lorsque le dernier convive quitta la demeure
du ministre. Ne restait que Kalafam qui discutait toujours avec madame Brochu.
Il prit enfin congé, de la même façon qu’il avait présenté ses hommages
— révérence et baisemain élégants. Quand il se retrouva seul avec Brochu, celui-
ci lui lança un regard chargé de reproches, comme si, soudainement, il avait
ouvert les vannes de ses émotions retenues la soirée durant.
— Qui vous a permis de forcer ainsi ma porte ? ! murmura le ministre en
serrant les dents.
— À vous de ne pas m’envoyer une si jolie invitation.
— Je ne vous ai pas invité ! Qu’avez-vous fait de Spinoza ?
Chahine Kalafam ouvrit de grands yeux innocents.
— Ah ! Votre « adjointe » ? Oui, délicieuse personne, non ? C’est ce que mes
hommes en ont dit, en tout cas. Elle s’est montrée très coopérative. Et
franchement, je souhaite ardemment que vous en fassiez autant. Prenez aussi
exemple sur votre femme, si dévouée, et tellement fière de ses enfants. Ne
gâchez pas cela.
— Je vous interdis de vous mêler des affaires de ma famille ! grinça Brochu
de plus en plus excédé par les manières de cet importun.
Kalafam se contenta de sourire. Puis il s’inclina légèrement, signe de la fin
de l’entretien.
— Excusez-moi, cher ministre, je suis attendu ailleurs.
En ouvrant la porte, Brochu remarqua l’auto de Spinoza garée devant sa
maison.
— Oh oui ! J’oubliais, reprit Kalafam en se retournant. On vous l’a ramenée.
Elle se meurt d’impatience ! Je crois même qu’elle a un petit message pour vous.
Là-dessus, Kalafam s’éclipsa dans la nuit, laissant le ministre
particulièrement perplexe. Spinoza aurait attendu tout ce temps, sagement garée
devant chez lui ? Intrigué, Brochu descendit l’allée conduisant jusqu’à la rue et
s’arrêta à côté du véhicule de la jeune femme. Il ne vit nulle trace d’elle en
scrutant l’intérieur de l’habitacle, bien qu’il perçut une musique rock étouffée à
travers la vitre.
Surounded by these demons and the fiery gates of hell…
Brochu se redressa, de plus en plus troublé. C’est alors qu’il remarqua que le
coffre était légèrement entrebâillé.
… I was born into this family, I was born the devil’s son. Oh I ain’t gonna see
my freedom…2
Il se dirigea vers l’arrière de l’auto et leva doucement le haillon, effrayé à
l’idée d’y trouver son agente ligotée, attendant depuis des heures qu’on la libère
enfin. Là encore, aucune trace de la jeune femme. Le coffre était vide, si ce n’est
la présence d’une boîte carrée fermée par un couvercle. Brochu ne comprenait
plus rien. Avait-il mal saisi ? Le sinistre individu lui avait pourtant affirmé qu’il
avait ramené son adjointe.
En dépit des règles de sécurité élémentaires — il savait pertinemment qu’il
ne devait en aucun cas ouvrir une lettre ou un colis suspect —, et surtout poussé
par la curiosité, Brochu souleva le couvercle. Il ne comprit pas tout de suite ce
que contenait la boîte. La lumière à l’intérieur du coffre était faible et l’éclairage
urbain trop éloigné de l’endroit où se trouvait le véhicule. C’est en s’approchant
qu’il saisit ce qu’il avait sous les yeux. L’odeur du sang fut le premier indice à
s’imposer à son esprit. Ensuite, un regard vitreux qui semblait le fixer sans
pourtant le voir. Et enfin, cette crinière noire reconnaissable entre mille.
Brochu eut un haut-le-cœur et se détourna vivement pour vomir, à quatre
pattes dans son gazon fraîchement tondu. Son estomac renvoya l’intégralité du
succulent repas qu’il venait de partager en si bonne compagnie, du potage au
digestif, totalement dans le désordre, cependant. Ce n’était pas possible, il avait
rêvé ! Une fois le dernier spasme calmé, le ministre se força à regarder une
seconde fois à l’intérieur de la boîte. Aucun doute n’était permis sur
l’abomination qui se trouvait là, sous ses yeux : il s’agissait bel et bien de la tête
de Spinoza, grossièrement coupée à la base du cou, comme si une quelconque
bête sauvage s’était acharnée à la lui arracher à coups de dents. On lui avait fiché
entre les lèvres un bout de papier sur lequel étaient griffonnés quelques mots à
l’encre rouge du sang de la victime, un message on ne peut plus clair : « la
prochaine sera votre femme, ou votre fils, ou votre fille, ou le lot complet. »
Le ministre eut un nouveau haut-le-cœur. Il ne pouvait détacher les yeux de
cette scène d’horreur. Il se demanda soudain ce que ces monstres avaient fait du
reste du corps de la pauvre femme. Lui revinrent alors en mémoire les paroles
prononcées par Kalafam, terribles par le sens caché qu’il leur découvrait
maintenant : « Délicieuse personne. C’est ce que mes hommes en ont dit, en tout
cas. »
Révulsé par une telle idée, aussi impensable qu’atroce, Brochu tomba de
nouveau à genoux dans l’herbe humide et vomit ce que son estomac pouvait
encore contenir.
QUINZIÈME

L’endroit ne payait pas de mine. Plutôt sinistre, même. C’est dans une ruelle
mal éclairée que Gabriel trouva La caverne d’Érèbe. Plus cliché que ça, tu
meurs ! songea-t-il, mi-amusé, mi-inquiet. Montréal recélait décidément bien des
secrets. On avait beau arpenter la ville dans tous les sens — ce que personne
n’avait jamais réellement fait, évidemment — on finissait toujours par découvrir
un emplacement qu’on n’avait jamais vu auparavant. Ce n’était pas pour rien
que tant de films se tournaient dans la métropole : ils mettaient en valeur des
secteurs jusque là passés inaperçus. Et cet endroit se situait à seulement quelques
coins de rue du Lez’arts libres.
Le GPS de son téléphone l’avait conduit — comme un chien guide son
maître aveugle — jusqu’à l’entrée de la ruelle. Gabriel avait ensuite usé de sa
perspicacité habituelle pour trouver le lieu proprement dit. Même de l’extérieur
du bâtiment, rien ne laissait croire qu’il y avait là un bar ou quoi que ce soit
d’autre derrière la lourde porte d’acier faiblement éclairée. Gabriel regarda à
droite et à gauche. Un vrai coupe-gorge ! Et pas âme qui vive. Une pensée
fugace lui traversa l’esprit : peut-être n’était-il pas au bon endroit ? Il s’était déjà
retrouvé au milieu de nulle part après avoir suivi les instructions de Google Map.
Pas infaillible, le truc ! Mais il se ravisa quand il remarqua une enseigne — tout
un euphémisme pour décrire un vieux néon à bout de souffle émettant un sinistre
bourdonnement. Serait-il le dernier, alors ? Certainement pas dans ce genre
d’événement. Le premier ? Gabriel grimaça. Lisa lui avait dit une fois : « Arrive
jamais trop tôt pour un party, sinon t’as l’air d’un loser. »
Gabriel jeta un coup d’œil à sa montre : 23 h et des poussières. Un peu plus
d’une heure de retard. Probablement pas assez. Si ce n’était de Lisa, il aurait déjà
tourné les talons ! À cet instant, son attention fut attirée par un objet qui semblait
incrusté dans le cadre de la porte : un bouton de sonnette crasseux. Eh ben
voilà ! Le jeune homme appuya dessus… aucun son. Après plusieurs secondes,
Gabriel entendit un bruit métallique. Quelqu’un ouvrit un genre de ventail : deux
globes oculaires l’observaient fixement. Gabriel resta figé, autant par l’intensité
du regard que par les circonstances du moment. On se croirait au Moyen Âge !
pensa-t-il. D’autres secondes s’écoulèrent, lourdes de silence. Puis Gabriel se
souvint du second message que Lisa lui avait envoyé en début de soirée. Le mot
de passe !
— Sympathy for the devil ! lança-t-il à la volée, comme cela lui arrivait,
enfant, quand la maîtresse l’interrogeait, et qu’il avait presque oublié la réponse
pourtant apprise par cœur la veille.
Aussitôt, le battant grinça et Gabriel pénétra dans un vestibule exigu tout
aussi faiblement éclairé que l’extérieur. Le gardien — une sorte de pan de mur
de plus de deux mètres avec des biceps gros comme des cuisses — lui fit signe
d’avancer tout en ouvrant une autre porte. Un flot de musique dance déchaînée
se déversa immédiatement dans l’espace. Gabriel hésita un instant, incertain de
vouloir exposer ses tympans à autant de décibels sauvages. Cependant, le regard
que lui décocha le portier, ponctué d’un infime hochement de tête, lui laissa peu
de latitude.
Sitôt franchie la deuxième porte, Gabriel fut reçu par des hôtesses aux
décolletés à donner le vertige à un plongeur olympique à la tour de dix mètres.
Comme le lui avait précisé Lisa, les filles invitées au party n’étaient pas en reste
puisque des éphèbes en tenues minimalistes étaient également du comité
d’accueil.
— Enjoy ! éructa l’une des créatures siliconées en lui tendant une petite
éprouvette faite d’un verre très mince et remplie d’un liquide bleuté.
Devant le regard perplexe de Gabriel, la femme lui fit signe de porter l’objet
à sa bouche et de boire.
— Vodka… Blauen Donau.
Vodka du Danube bleu, comprit Gabriel en esquissant un sourire gêné. Je ne
sais pas ce qu’en penserait Strauss, se demanda-t-il en suivant les indications de
son hôtesse qui lui désignait une lourde tenture au fond du hall. Sitôt le rideau
franchi, Gabriel figea, médusé face au spectacle qui s’offrait à lui.
— Une église… murmura-t-il comme pour se convaincre.
Enfin, ce qu’il en restait. L’entrée par la ruelle devait être celle du presbytère
ou de la sacristie. S’il avait déjà vu des lieux de culte transformés en condos,
c’était la première fois qu’il en découvrait un métamorphosé à ce point. Les
murs étaient tapissés d’oriflammes aux couleurs vives. Certaines arboraient deux
serpents enserrant une longue baguette pourvue de deux ailes. Au sommet de ce
bâton trônait une coupe dans laquelle les reptiles paraissaient cracher des
flammes. On dirait un caducée, songea Gabriel. Quoique plutôt étrange, puisque
les reptiles semblaient pourvus de petites ailes, évoquant plus des dragons
qu’autre chose.
Gabriel poursuivit son tour d’horizon. À sa gauche, séparé par quelques
marches, le chœur avait conservé son autel, un bloc de pierre massif sur lequel se
déhanchait lascivement un couple dont la peau luisait sous la lumière des
projecteurs aux couleurs changeant à une vitesse vertigineuse. Quelques
centimètres carrés de tissus des plus provocants faisaient office de cache-sexes.
Sous leurs pieds nus, des statues de saints et autres personnages bibliques
sculptés dans le marbre semblaient paralysés dans le temps, vestiges pétrifiés de
croyances oubliées.
En contrebas, là où autrefois des paroissiens à genoux venaient prier et se
prosterner humblement devant leur divinité silencieuse, une mer de corps en
transe remuait en une danse artificiellement saccadée sous les éclairs aveuglants
de flash stroboscopiques. Juste au-dessus de cette marée humaine, un DJ avait
installé son matériel dans le jubé. Personnage emblématique de ce genre de
party, il s’activait en se déhanchant, des écouteurs sur les oreilles. La musique
était à ce point assourdissante qu’il était difficile d’en discerner la mélodie.
Qu’importe. Cette faune survoltée grouillait et sursautait comme autant de
pantins désarticulés. L’effet était saisissant, hypnotique.
Gabriel se sentit alors violemment poussé vers l’avant, renversant la plus
grande partie du contenu de son éprouvette. D’autres fêtards venaient d’arriver et
n’avaient qu’une hâte : se mêler à ce maelstrom de jeunesse débridée. Le jeune
homme remarqua qu’ils avaient avalé leur dose d’alcool, jetant leurs fioles au
passage, tandis que lui tenait encore fermement la sienne à moitié vide. Hésitant,
il renifla ce qu’il restait du liquide bleuté. Pouah ! Lui qui n’aimait pas les
boissons fortes… euphémisme pour dire qu’il ne les avait jamais supportés.
Ses pensées se tournèrent alors vers Lisa. Sa petite sœur était-elle déjà dans
cette masse compacte et grouillante ? Comment la retrouver ? L’église était de
taille modeste, mais la tâche semblait insurmontable. Gabriel composa un texto
et patienta quelques minutes. Avec ce boucan infernal, Lisa ne pouvait
certainement pas entendre son téléphone. Il renonça à attendre plus longtemps et
parcourut la foule du regard, sans grand espoir. Bien entendu, il était impossible
de distinguer clairement le moindre visage, à moins d’en être à quelques
centimètres. Tant pis. Autant se jeter à l’eau. Il allait devoir se mêler aux vagues
déchaînées de cette tempête organique.
Déstabilisé par la lumière stroboscopique, Gabriel descendit les marches à
pas mesurés. Il avait l’air d’un automate déréglé. Attitude qui passait tout à fait
inaperçue dans cette ambiance surréaliste. À l’instar de tout le monde, il
ressemblait à une marionnette à la démarche erratique et incertaine. Personne ne
se souciait de lui, de toute façon. Comme pour venir le contredire, Gabriel
remarqua alors d’autres pans de mur à l’affût, disséminés tout autour de la piste
de danse improvisée. Des cerbères similaires au gardien-portier. Ils étaient
facilement repérables, non seulement par leur taille et leurs vêtements noirs,
mais aussi par leur immobilité qui semblait tout à fait incongrue en ces lieux.
Même si Gabriel se dit que leur présence était normale — n’importe quel bar
avait ses bouncers — il fut tout de même étonné d’en compter autant.
Une fois au bas des marches, Gabriel se sentit aussitôt happé par le
mouvement des danseurs en transe. À son passage, des odeurs de parfums, de
sueur et d’alcool vinrent lui flatter les narines. Cette dernière fragrance se
trouvait renforcée par le fait que le reste de son éprouvette s’était tout de suite
vidé sur lui. Personne ne pouvait sortir indemne d’une telle tempête ! Une chose
de réglée ! pensa-t-il en laissant tomber le petit tube de verre qui fut rapidement
transformé en poussière sous les pieds des fêtards. Une nouvelle odeur très
reconnaissable vint cependant s’ajouter aux autres. Gabriel se mit alors à
dévisager les individus qu’il croisait. Tous gelés ! Au milieu de la foule, les
effluves du cannabis étaient à ce point forts qu’on pouvait se demander si la
drogue n’était pas répandue par un quelconque système de ventilation dont
l’endroit aurait pu être pourvu.
De nouveau, ses pensées se tournèrent vers Lisa et un frisson désagréable le
parcourut de la tête aux pieds : si sa jeune sœur était ici, elle devait être
complètement stone ! Redoublant d’efforts, Gabriel se fraya un chemin parmi les
corps qui le pétrissaient en le malaxant comme une vulgaire pièce de viande.
Pourtant, personne ne semblait conscient de sa présence. Les regards que Gabriel
croisait au hasard de sa quête étaient aussi vides que des promesses de
politiciens en campagne électorale.
— Comment est-ce possible qu’ils soient tous dans le même état ?
Le cannabis n’expliquait pas tout. La vodka devait contenir une autre
substance. Gabriel fut brusquement sorti de ses réflexions par un éclair aveuglant
qui nimba l’immense salle d’une violente lumière multicolore. La foule réagit
instantanément dans une fantastique explosion vocale parfaitement synchrone,
une sorte de mimétisme animal, probablement dû à l’alcool et aux drogues. Tous
ces gens semblaient se comporter comme une seule et même entité. Une autre
musique, tout aussi puissante, envahit l’espace. Le jeune homme reconnut les
premières mesures de Sympathy for the devil. Puis une voix de rocker retentit,
accueillie une nouvelle fois par les cris des danseurs dont la surexcitation s’éleva
encore d’un cran. Gabriel chercha du regard d’où provenait la voix. Le son
semblait tourbillonner et venir de partout, comme pour ajouter à la sensation
hypnotique générale. Il lui fallut quelques secondes pour repérer un individu
dans la chaire en bois magnifiquement sculpté. Là où, autrefois, les curés
faisaient leurs sermons aux brebis du Bon Dieu, les exhortant à ne point pécher
sous peine de se retrouver en enfer, un homme se trémoussait à la façon de Mick
Jagger. Il tenait à la main une espèce de pied terminée par ce qui devait être un
micro sans fil, vociférant les paroles immortalisées par le chanteur des Rolling
Stones dont il avait d’ailleurs presque la voix.
Pleased to meet you, hope you guess my name…
Gabriel se sentait galvanisé par le spectacle, incapable de détacher son regard
de cet individu qui rendait la pièce musicale avec une incroyable authenticité. Il
y eut soudainement un autre déchaînement de lumières, des effets
pyrotechniques qui aveuglèrent le jeune homme quelques secondes tandis que
l’espace sembla vibrer. Quand il eut recouvré sa vision, le chanteur avait déserté
la chaire et se trouvait maintenant sur l’autel avec, à ses pieds, un chapelet de
danseurs et de danseuses qui faisaient cercle autour de lui dans une pantomime
échevelée. Méchant tour de passe-passe ! songea-t-il, éberlué.
Killed the Czar and his ministers, Anastasia screamed in vain…
Contre toute attente, Gabriel crut percevoir le visage de Lisa parmi la meute
des corps déchaînés.
— Lisa ! cria-t-il en vain, sa voix parfaitement inaudible au milieu de ce
tourbillon de décibels.
Gabriel sentit son sang se glacer quand il remarqua qu’elle était entourée de
quatre hommes qui la collaient et la caressaient de façon non équivoque, sa jeune
sœur restant offerte et totalement passive. Instinctivement, il sut qu’il devait la
faire sortir de cet endroit. Comme pour renforcer son sentiment, Gabriel discerna
ici et là des corps à moitié nus, tous sexes confondus. Il comprit avec effroi que
ce lieu serait bientôt transformé en un gigantesque lupanar, digne des orgies
romaines, sans les excès de table. Le jeune homme songea alors que la vodka
avait été « bonifiée » de GHB, ou une drogue similaire.
Mû par une soudaine énergie, Gabriel joua furieusement du coude pour se
frayer un chemin parmi les fêtards jusqu’au petit groupe. Il poussa sans
ménagement un gars qui lui tournait le dos puis attrapa sa sœur par le bras pour
l’entraîner à l’écart. Lisa n’opposa qu’une faible résistance. Comme il l’avait
imaginé, elle était, à l’instar de tous les autres, complètement gelée. Cependant,
la foule était si dense qu’ils se retrouvaient sans cesse entourés de corps transis
— sans compter celles et ceux qui cherchaient maintenant à les agripper au
passage — incapables de voir où se trouvait la sortie la plus proche.
— Merde, merde et remerde ! murmura-t-il les dents serrées.
But what’s confusing you is just the nature of my game…
La masse compacte et grouillante les entraînait au hasard de sa mouvance
chaotique, et Gabriel devait se battre pour éviter que lui ou Lisa ne finissent à
poil. Il réalisa soudain qu’ils se rapprochaient inéluctablement de l’autel sur
lequel le chanteur continuait de s’agiter dans un déhanchement des plus
vulgaires.
Just call me Lucifer cause I’m in need of some restraint…
Gabriel avait beau y mettre toutes ses forces pour remonter le courant, Lisa
se comportait maintenant avec l’inertie d’une rescapée qu’on tente de sauver des
eaux dans lesquelles elle a sombré. Malgré son acharnement, lui et sa sœur
étaient poussés vers la scène improvisée. Au point que Gabriel put clairement
voir le chanteur.
So if you meet me, have some courtesy…
Il frissonna en découvrant un visage entièrement fardé en noir et blanc, un
maquillage qui tenait à la fois de Kiss et du personnage diabolique du film
Orange mécanique.
Have some sympathy, and some taste…
Ce qu’il avait pris pour un pied de micro semblait être, en fait, une canne
surmontée d’un pommeau aux teintes chatoyantes dans lequel le gars vociférait.
Use all your well-learned politesse…
Derrière les traits démoniaques du fard soigneusement appliqué, Gabriel
perçut deux yeux à vous glacer le sang. La musique assourdissante, l’ambiance
survoltée, la lumière hypnotique, tout cela donnait l’illusion que des flammèches
en sortaient !
Or I’ll lay your soul to waste, um yeah…
Leurs regards se croisèrent une toute petite fraction de seconde,
suffisamment pour que Gabriel se sente transpercé d’un froid brûlant comme de
la glace vive.
Pleased to meet you…
Le sinistre bonhomme lui décocha au passage un sourire empreint d’une
cruauté perverse ! À ce moment, malgré le maquillage et tous les artifices,
Gabriel le reconnut : l’homme du parc ! Que faisait-il ici ? ! Instinctivement, il
serra un peu plus le poignet de Lisa et engagea toutes ses forces pour tenter de
les soustraire à la poussée furieuse de la foule. En vain.
Gabriel sentit soudain qu’on essayait à nouveau de lui arracher sa chemise et
son blouson dont il avait déjà perdu une manche. Il dut lâcher Lisa pour le
récupérer in extremis. Il plongea les mains dans ses poches pour s’assurer que
son téléphone y était toujours. Par bonheur, il ne l’avait pas échappé dans toutes
ces bousculades. Cependant, ses doigts rencontrèrent un objet qu’il ne pouvait
identifier au simple toucher. Gabriel le sortit pour comprendre de quoi il
s’agissait. Il le porta à hauteur de ses yeux afin de mieux le distinguer. Qu’est-ce
que c’est que ça ? se demanda-t-il en découvrant une espèce de médaillon qu’il
ne connaissait pas. Il avait de la difficulté à bien le voir, mais cela ressemblait
effectivement à un collier. Quoiqu’apparemment en métal, l’objet était d’une
extrême légèreté.
Gabriel eut soudain la sensation d’être observé. Il détourna vivement le
regard et repéra le chanteur, toujours sur son autel, les yeux fixés sur le pendentif
que tenait Gabriel. Celui-ci le remit prestement dans sa poche, comme s’il avait
deviné qu’il ne devait pas l’avoir en sa possession. Au moment où les dernières
notes de Sympathy for the Devil résonnaient dans l’église, il y eut un nouvel
éclair aveuglant provoqué par les projecteurs et des effets pyrotechniques. Puis
une pièce musicale électrisante déchira l’espace en déversant une pluie de
décibels sur les danseurs. Gabriel réalisa que la foule s’était un peu éclaircie
autour d’eux. Plus personne n’essayait de les déshabiller. Il en profita pour
reprendre Lisa par la main et se mit à fendre la marée humaine pour gagner la
sortie. À peine avait-il fait quelques pas qu’il s’immobilisa en poussant un cri de
stupeur. Celui qu’Ariel avait appelé Mafalac était à une dizaine de mètres d’eux,
planté au milieu de l’assemblée déchaînée, le fixant comme un renard face à une
poule coincée dans la bassecour. De nouveau, Gabriel ressentit cet étrange froid
qui le brûlait. Il rebroussa chemin, à la recherche d’une autre voie de sortie.
Hélas, même si les gens ne tentaient plus de les arrêter, la foule était toujours très
dense, et il ne pouvait pas aller très vite. Surtout avec Lisa qu’il devait traîner
comme un poids mort !
Gabriel stoppa net, en proie à une grande frayeur. Comment avait-il fait ?
Mafalac ou, quel que soit son nom, se dressait devant lui, à seulement quelques
mètres, figé dans la même immobilité, le regard aussi perçant. Une voix
profonde et gutturale résonna alors dans la tête du jeune homme. Donne-moi ce
pentacle ! Instinctivement, Gabriel sut que l’ordre venait de cet homme. Quel
était ce prodige ? ! Il scruta les lieux tout autour, en proie à une panique
grandissante : ils étaient bel et bien encerclés ! Soudain, l’inquiétant personnage
sortit de son immobilité, se rapprochant doucement, l’air affable, un sourire
avenant sur le visage, la main tendue comme s’il voulait leur souhaiter la
bienvenue. Gabriel n’était pas dupe et protégea sa sœur en faisant barrage avec
son corps. Il eut bien sûr la pensée fugace que son geste était futile, car les
cerbères musclés comme autant de Hulk gonflés aux stéroïdes et disséminés tout
autour de la nef étaient prêts à bondir sur eux telles des hyènes affamées au
moindre signe de leur chef. Cependant, Gabriel avait le terrible sentiment que la
pire menace ne venait pas d’eux, mais de cet homme au charisme mystérieux et
envoûtant. Alors lui revint en mémoire le souvenir de ce qu’il avait découvert
sur Internet un peu plus tôt dans la journée : cet individu, qui semblait avoir le
pouvoir de ne faire qu’une bouchée de lui, qui était-il exactement ? Le
personnage diabolique dont il était question dans les références ? Un avatar
incarné dans la vraie vie ? En quoi l’objet que Gabriel avait trouvé dans sa poche
pouvait-il l’intéresser ? Comment l’avait-il appelé, d’ailleurs ? Et pourquoi le
dévisageait-il sans qu’il se produise rien de désagréable ? Gabriel venait de
remarquer qu’il ne ressentait plus cette brûlure glacée, comme cela avait été le
cas quelques minutes auparavant. Au contraire, il était attiré par ces yeux qui le
dévoraient, incapable de s’empêcher de fixer ce regard impossible à décoder, à la
fois terrible et bienveillant, avec des iris… aux couleurs changeantes. Était-ce
une fois de plus le fruit de son imagination, les effets pervers de la fumée de
cannabis qu’il avait inhalée malgré lui, ou l’action des éclairages hypnotiques ?
Son esprit pragmatique le fit pencher vers cette dernière option. Et peut-être
aussi un peu la drogue. Quoi qu’il en soit, les yeux de Gabriel semblaient devoir
irrémédiablement se souder à ce regard énigmatique et pénétrant.
Alors que ces réflexions se bousculaient aux portes de sa pensée, Gabriel
réalisa soudain que la tension qui l’habitait était en train de le quitter, comme du
sable chaud et fin entre ses doigts. Pour un peu, il se serait senti bien, prêt à
s’élancer à son tour dans une danse effrénée qui lui permettrait de décrocher, de
tout oublier. Pourquoi pas ?
Gabriel eut conscience de sombrer lentement dans une légère euphorie,
emporté dans un rêve éveillé où la réalité se métamorphose dans un ralenti
réconfortant…

Oui… Se défouler sans retenue, comme le lui répète souvent sa jeune sœur,
lâcher son fou et ne plus penser à rien. Là, maintenant, il pourrait se laisser
glisser dans cette mer de jeunesse insouciante, se laisser porter et moudre par
tous ces corps frémissants. Fermer les yeux, se faire avaler par la multitude, ne
plus avoir à décider, à lutter…
Déjà, la musique semble moins agressante, les lumières moins blessantes…
Gabriel ne sent plus la main de Lisa… Non, c’en est une autre qui l’entraîne au
milieu de toute cette chair enfiévrée. Sous ses doigts aveugles, Gabriel touche
une peau lisse et moite… Un ventre, un nombril, un sein… Lui-même a
l’impression d’être pétri de toutes parts… C’est doux et chaud, comme la
caresse d’un alizé sous les tropiques, comme la caresse des vagues des mers du
Sud, comme la caresse d’une mère, de sa mère…
… C’est Noël, il est malade, brûlant de fièvre. On l’a couché près de l’âtre
dans lequel crépite un feu réconfortant. Malgré les quarante degrés de son
corps, il est enveloppé dans une couverture, grelottant, la tête sur les genoux de
sa mère qui lui caresse les cheveux et le visage tout en fredonnant une berceuse
apaisante. De temps à autre, elle porte à sa bouche une tasse remplie d’un
breuvage qui lui enflamme les lèvres, le forçant à boire de petites gorgées. Que
dit-elle alors qu’il tente de se détourner pour éviter la boisson amère aux vertus
soi-disant curatives ? Il faut combattre le mal par le mal…
Mais Gabriel n’aime pas la sensation du liquide sur ses lèvres et sa langue.
Il n’a jamais supporté tout ce qui brûle — les tisanes, les cataplasmes à la farine
de moutarde, les piments Jalapenos… Et aussi l’alcool fort…

Gabriel fut pris de convulsions… Il ouvrit brusquement les paupières… Ses


yeux étaient remplis de larmes en raison d’une violente toux qui lui secouait les
tripes. Sa gorge était en feu. Où était-il ? Que faisait-il allongé sur le sol ? Qui
était cette fille qui le chevauchait et laissait courir ses mains sur sa poitrine nue ?
Et cette autre qui tentait de lui faire avaler le contenu d’une éprouvette de vodka
Blauen Moldau ? Gabriel en avait recraché la plus grande partie, secoué par
d’incontrôlables haut-le-cœur provoqués par une vive intolérance à l’alcool.
L’effet secondaire immédiat en était le rejet brutal de la boisson, persona non
grata dans son organisme.
Soudain, il se rappela… La lumière était aveuglante, mais il repéra le
mystérieux individu à l’ascendant étrange qui l’observait en silence, affichant
toujours cette belle assurance sur le visage. De nouveau ses yeux se plantèrent
dans les siens. En une fraction de seconde, Gabriel comprit que s’il ne se
détournait pas tout de suite, toute volonté le quitterait irrémédiablement, et il
replongerait dans une nouvelle transe. Comme pour confirmer cette idée, il
entendit une voix intérieure lui intimant de réagir, au risque de le laisser sans
aucune défense, totalement à la merci de cet homme au regard de braise :
l’agneau dans les griffes du loup.
« Ne le regarde pas dans les yeux ! »
Malgré la lourdeur de ses membres, malgré la torpeur qui l’habitait, malgré
les mains qui le caressaient, et semblaient n’avoir d’autre but que de le maintenir
cloué au sol, Gabriel finit par se libérer pour se dresser sur ses jambes
flageolantes. Il aperçut Lisa à quelques mètres de lui, elle aussi emportée dans
une danse lascive, à moitié nue et pelotée par des mains obscènes et affamées de
chair et de sexe.
Please to meet you ! Hope you guess my name !
La voix grave et profonde de Mafalac résonna comme un coup de canon.
L’homme était de nouveau face à lui, à peine une enjambée les séparait, le
forçant une fois de plus à le dévisager. Gabriel ressentit immédiatement une vive
douleur lui traverser le crâne, comme si de la lave en fusion y était entrée de
force. Il poussa un hurlement tout en se prenant la tête à deux mains. Autour de
lui, la clameur devint plus forte, les corps animés de secousses plus violentes. Et
le regard de cet homme qui maintenant le poignardait jusqu’à l’âme… La
douleur s’accentua… C’était à présent une brûlure insoutenable qui le
transperçait de part en part tandis que Mafalac arborait un sourire sadique.
Gabriel ne put résister plus longtemps et mit un genou à terre. Soudain, le
souvenir de l’incendie lui revint en mémoire… Pourquoi là, à cet instant ? ! Se
pouvait-il que ce Mafalac… Les images déferlèrent tel un maelstrom… La
maison familiale dévorée par les flammes, monstres affamés aux myriades
d’yeux de braise et d’or, jamais repus, rongeant les choses et les gens sans
distinction, jusqu’à se consumer elles-mêmes dans un dernier tourbillon de
cendres ardentes… Ses parents, véritables torches vivantes embrasées sous ses
yeux emplis d’horreur et de larmes. Et lui, impuissant face à l’agonie de ces
deux êtres qu’il imaginait immortels. Car on ne pense jamais que la mort soit
possible pour ceux qu’on aime. On cherche toujours à occulter le pire.
Mais comment oublier le visage de sa mère ?
De nouveau le Noël de ses dix ans, la fièvre intense, le feu irradiant sa
chaleur tellement vive qu’elle semblait vouloir lui grignoter la peau… Tout cela
paraissait si loin, si tiède en comparaison de l’insoutenable sensation qui le
consumait maintenant. La terreur de son pire cauchemar était en train de se
produire. À n’en pas douter, il allait bientôt s’enflammer, victime d’une
combustion instantanée, comme il avait déjà lu dans certaines histoires d’horreur
soi-disant véridiques. Là, il le savait, le phénomène était possible. Le corps
pouvait s’embraser de l’intérieur dans un effroyable tourment de feu.
Gabriel cria, hurla… La foule autour de lui semblait lui répondre comme en
écho… Devant lui, le faciès en noir et blanc l’observait sans mot dire, une lueur
démoniaque dans le regard, son sourire dénotait à présent une intense
satisfaction, une jouissance profonde. Dans un éclair de lucidité, Gabriel eut la
certitude que c’était la fin. Pour lui. Mais pour Lisa ? Alors il eut cette autre
pensée qu’il avait failli à son devoir de la protéger, qu’il avait échoué,
lamentablement.
Comme pour lui donner raison, au même instant, un flamboiement soudain
illumina à nouveau les lieux. Là, c’est vraiment le terminus, songea-t-il. Le jeune
homme s’attendait à s’enflammer dans un ultime geyser de feu et de sang…
Pourtant… Au contraire, la brûlure était en train de s’apaiser. Et le tumulte lui
parvenait moins fort. Gabriel sentit alors une main l’attraper et le relever sans
ménagement. Sortie de l’emprise de la foule, une fille s’était approchée pour le
remettre sur pieds en lui tendant son blouson et la chemise de Lisa. Qui était-
elle ? Son visage lui était inconnu, et elle portait clairement les stigmates d’une
soirée déchaînée. Un voile de transpiration luisait sur sa peau et ses yeux
trahissaient les abus de drogues et d’alcool.
— Qu’est-ce que… qui êtes-vous ?
— Debout ! C’est pas le moment de flancher !
Hébété, Gabriel mit quelques secondes à réaliser ce qui se passait. Plissant
les paupières, il crut reconnaître dans ce visage… l’éclat dans le regard avait
soudainement changé… sa voisine Ariel ? ! Impossible ! Ce n’était pas le genre
à fréquenter des raves, et encore moins des lieux où l’alcool et la drogue se
consommaient comme des bonbons d’Halloween. Non, ce n’était qu’une
illusion, ou un effet des lumières stroboscopiques et du cannabis sur ses facultés
mentales mises à mal. Mais pourquoi une inconnue viendrait-elle l’aider ?…
Sans crier gare, un rire démoniaque explosa au milieu de ses pensées.
— Bien joué l’angelot ! Tu es encore capable de me surprendre.
La fille gardait les yeux rivés à ceux de Gabriel.
— Ressaisis-toi ! Maintenant !
L’ordre avait fusé tel un coup de tonnerre. Gabriel eut la sensation de
recevoir une gifle magistrale, une douche glaciale. Il eut envie de demander de
nouveau à cette inconnue qui elle était et ce qu’elle fichait dans cette église, mais
c’était bien entendu une idée stupide et saugrenue dans les circonstances. Et il
n’en eut ni le temps ni le loisir.
— Va chercher ta sœur !
Une fois de plus l’ordre le happa au beau milieu de ses réflexions. Tel un
automate, il se rua vers l’entremêlement de gens au milieu desquels Lisa
s’abandonnait. Elle semblait offerte et à la merci de toutes ces mains avides et
ces bouches impudiques. Mais lui, où trouvait-il la force de l’arracher à ces
corps affamés de plaisirs libidineux ? Gabriel n’en avait pas la moindre idée. Il le
faisait. Point. Il revint aux côtés de cette inconnue, soutenant sa jeune sœur
indolente et apparemment déconnectée de toute réalité.
Gabriel se tourna vers celle qui était venue à sa rescousse. Elle faisait
maintenant face au sinistre individu. Celui-ci arborait toujours ce regard de
braise, mais son expression avait changé. Le sourire satisfait avait fait place à un
rictus où se lisait une haine aussi profonde que l’abysse des enfers. Les deux se
dévisageaient, tels deux protagonistes d’un duel.
— Laisse-nous passer, Mafalac !
Le ton était cassant, direct et sans appel. Gabriel ne pouvait détacher les yeux
de cette scène surréaliste. Cet homme, bien réel, qui semblait avoir un pouvoir
de vie ou de mort, et cette fille sortie de nulle part qui avait suffisamment de
couilles pour lui faire face. Gabriel avait encore du mal à aligner des pensées
logiques. Néanmoins, il prit soudain conscience de quelque chose… Comment
ce Mafalac l’avait-il appelée ? L’angelot ? Comme ce matin, dans le parc ! Mais
cette fille n’était pas Ariel ! Il le voyait bien ! Et pourtant…
Gabriel sortit quelque peu de sa torpeur. Tout cela n’avait aucun sens ! Il
perçut alors un mouvement sur sa droite, puis sur sa gauche. Les danseurs étaient
toujours en transe et n’avaient pas cessé de se trémousser sur la musique qui
avait repris de plus belle. Mais c’était autre chose. Un bref regard des deux côtés
lui confirma que les cerbères en noir s’étaient rapprochés. Comme pour lui
donner raison, la fille lança un autre avertissement à Mafalac qui leur barrait le
chemin sans broncher.
— Retiens tes gardes du corps, Mafalac !
L’interpellé esquissa un sourire méprisant.
— Hou… Arrête, tu me fais peur, l’angelot.
— J’espère bien.
— Et que penses-tu pouvoir faire ici, maintenant, devant tout ce monde ?
— Tu ne te gênes pas pour exécuter tes cabrioles et tes tours de passe-passe.
Ne crois pas une seconde que j’hésiterai à prendre les moyens que tu sais pour
mater tes chiens.
Quelques secondes s’écoulèrent, aussi épaisses que des gouttes de mélasse
froide.
— Comment peux-tu être si cruel, Mafalac ? continua la fille sur un ton plus
conciliant. Toi qui as déjà été ange de lumière, du côté du Bien. À quoi te sert de
transformer tous ces innocents en zombies ?
Cette fois-ci, Mafalac esquissa un sourire de contentement. Puis il se mit à
réfléchir. Gabriel se demanda à quoi ? À la meilleure façon de les faire broyer
par ses molosses ? Pourtant, son expression changea une fois de plus, comme s’il
se détendait, encore prêt à rire à gorge déployée suite à une bonne blague. Ce
qu’il fit d’ailleurs.
— Ton appréciation me touche, l’angelot ! Considère que tu es mon invitée !
Et mes invités vont et viennent comme ils l’entendent !
Un subtil regard vers ses cerbères confirma son affirmation. Aussitôt, les
pans de mur regagnèrent les coins de la vaste piste de danse où continuait de se
déhancher la foule hystérique, insouciante de l’affrontement entre Mafalac et
cette inconnue pour le moins surprenante.
— Et eux, ce sont tes invités, aussi ? À moins qu’ils ne fassent partie de ton
plan ? Laisse-les partir !
La fille pointa tous les corps pressés autour d’eux. Mafalac fit alors de
nouveau retentir son rire tonitruant, puis il la fixa de son regard de braise.
— Ils sont venus de leur plein gré. Connais-tu Facebook ? Un outil
magique ! Tu n’as qu’à promettre une fête agrémentée de quelques plaisirs
gratis, et voilà une meute affamée qui rapplique ! Mais n’oublie pas ce que je t’ai
dit ce matin, l’angelot : ne te mêle pas de mes affaires ! Ou je pourrais revenir
sur l’extrême gentillesse dont je fais preuve ce soir.
Une seconde d’hésitation plus tard, Gabriel sentit une pression dans sa main.
— Allons-y, murmura la fille tout en se mettant en route.
— Mais tu connais le prix, n’est-ce pas ? s’écria aussitôt Mafalac dans son
dos. La chasse est ouverte !
Gabriel ne put s’empêcher de frémir. De quelle chasse parlait-il ? Les
bouncers allaient-ils se lancer à leurs trousses une fois les portes franchies ? Une
sorte de chasse à courre urbaine dont ils seraient le gibier qu’on finit par mettre à
mort ? Pas le temps de réfléchir, ils devaient aller de l’avant. Étrangement, la
foule massée devant eux sembla se fendre et s’ouvrir en un mouvement irréel :
Moïse écartant les eaux de la mer morte. Gabriel pouvait néanmoins ressentir la
présence de tous ces gens qui ondoyaient en cadence, insensibles à ce qui se
passait. Puis sa mystérieuse compagne lâcha sa main.
— Continue sans t’arrêter !
Gabriel stoppa net.
— Quoi ?
Il constata avec stupeur que cette inconnue qui leur avait sans aucun doute
sauvé la vie en les extirpant des griffes du sinistre Mafalac s’était
métamorphosée, se remettant à danser, comme si la transe l’avait de nouveau
happée au contact des corps. Sans crier gare, elle se retourna brusquement vers
Gabriel et le fixa un bref instant avec des yeux révulsés.
— Cours !
Puis elle disparut dans la foule, avalée telle une vulgaire goutte d’eau dans
un tourbillon. À ce moment, Gabriel perçut une autre main dans la sienne. Lisa !
La masse des gens devenait de nouveau dense et se resserrait autour d’eux.
Gabriel comprit instinctivement le danger, comme si une sorte de charme
commençait à se rompre. Il se remit à courir en entraînant sa sœur, bousculant au
passage plusieurs fêtards. Aucun des cerbères ne tenta quoi que ce soit contre
eux. Quelques secondes plus tard, l’air frais de la nuit les accueillit, caresse
bienfaisante sur leur peau luisante de sueur.
Gabriel, qui avait repris quelque peu ses esprits entendit le grondement d’un
moteur. Il fut ébloui par les phares d’un véhicule qui venait de pénétrer dans la
ruelle à toute allure. Il eut tout juste le temps de se coller au mur avec sa sœur.
L’auto s’immobilisa devant eux dans un crissement sonore.
— C’est ici qu’on a appelé un taxi ?
— Euh… je… quoi ?
— Le taxi, c’est pour vous ?
— Euh… oui, oui !
— Alors embarquez ! J’attendrai pas jusqu’à Noël !
Gabriel ouvrit la portière et fit monter Lisa avant de s’installer lui-même sur
le siège arrière. Il indiqua l’adresse de sa sœur puis le taxi démarra en trombe.
Gabriel se retourna au moment où l’auto sortait de la ruelle. L’endroit était
désert, et rien ne laissait transpirer ce qui se passait derrière la porte qu’ils
venaient de franchir. Assailli par les doutes et les questionnements, Gabriel tenta
de mettre de l’ordre dans ses idées. Tout était allé si vite… Avait-il rêvé ? Avait-
il été victime d’hallucinations, lui-même intoxiqué par les vapeurs de la drogue
et de l’alcool ? Tout cela semblait totalement irréel, à présent, à la limite de la
folie paranoïaque.
Le jeune homme sentit alors l’objet qu’il avait trouvé un peu plus tôt dans sa
poche de blouson. Il le sortit et l’observa à la lueur du plafonnier. Ce pendentif
avait assurément attiré l’attention de Mafalac. Pourquoi ? En apparence, il
s’agissait d’un simple collier de métal ordinaire. Une croix enchâssée dans un
cercle surmonté d’un œillet dans lequel coulissait une fine lanière de vieux cuir.
Comment Mafalac l’avait-il appelé ? Tout était allé trop vite, et le souvenir était
trop fugace. Gabriel n’était pas très porté sur ce genre d’accessoire, et n’avait
donc aucune idée de ce qu’il tenait dans sa main. Ni comment celui-ci avait
atterri au fond de sa poche. Compte tenu de l’effet produit par cet objet, le jeune
homme se promit de faire une recherche sur Internet dès qu’il serait rentré chez
lui. Et aussi creuser un peu plus sur ce Mafalac. À moins que l’aventure de ce
soir ne soit qu’un invraisemblable délire, ce qu’il avait vu et entendu méritait
certainement de fouiller tous les recoins du Web ! En attendant, Gabriel voulait
prévenir la police au plus vite. Toutes ces filles et tous ces gars avaient
assurément été drogués sans leur consentement. Et Dieu sait comment ce rave se
terminerait !
Gabriel sentit soudain un poids s’affaisser sur son épaule. Lisa dormait à
poings fermés. Incroyable ! pensa-t-il en secouant la tête. Songeant que sa petite
sœur se trouvait dans un triste état, il se ravisa et donna l’adresse du Lez’arts
libres au chauffeur qui fit demi-tour, non sans manifester sa mauvaise humeur.
Tout compte fait, c’était préférable d’aller la déposer chez lui.
— Au moins, elle sera en sécurité, murmura-t-il en remettant le pendentif
dans sa poche. Pourtant, une voix lui souffla aussitôt qu’il se trompait peut-être
lourdement.
SEIZIÈME

Gabriel parlementait depuis déjà dix minutes avec l’agent de faction du poste
de quartier 20, mais ce dernier répétait chaque fois la même chose : il ne pouvait
envoyer aucun patrouilleur pour un rave dont il n’avait pas entendu parler et où
la drogue circulait apparemment aussi impunément qu’un détenu en liberté
surveillée. Le jeune homme qui avait fait irruption dans le poste semblait lui-
même plutôt éméché : ses vêtements dépenaillés dégageaient une forte odeur
d’alcool et de cannabis. Le constable Fortin avait tenté de le calmer et de le
raisonner sans le brusquer — si ce gars était effectivement intoxiqué par une
substance quelconque, il était difficile de prévoir ses réactions. Cependant, plus
ça allait et plus l’individu qu’il avait devant lui devenait emporté et agressif.
— Dès qu’une patrouille sera disponible, je l’envoie sur les lieux, essaya de
temporiser le policier.
— Mais Bon Dieu ! Il y a peut-être des mineurs complètement drogués à leur
insu qui risquent de se faire violer !
L’agent Fortin inspira profondément pour conserver son calme. Cette soirée
n’était vraiment pas ordinaire. Comme pour mal faire, son collègue de garde
avait dû s’absenter d’urgence, et son remplaçant tardait à arriver. Et tous les
policiers du poste étaient sur la route pour répondre à des urgences. Il était
irrémédiablement seul et ne pouvait donc se permettre une échauffourée.
— Mes patrouilleurs sont déjà débordés par des bandes de fêtards qui
troublent l’ordre public. On dirait que tout le monde s’est donné le mot ce soir !
Outre ses propres hommes, on avait dû faire appel à des renforts d’autres
arrondissements pour contenir des groupes de jeunes sous l’effet de drogues et
d’alcool. Incontrôlables, ils se promenaient à moitié nus en chantant et en faisant
du grabuge dans les rues.
— Et vous n’en avez pas d’autres ? éructa Gabriel hors de lui.
— Hé ! On n’est pas à New York, ici !
Cette fois-ci, c’en était trop. Le faible rempart qui tentait de contenir
l’irritation croissante de Gabriel s’effondra complètement pour laisser place à un
homme hors de lui.
— Merde ! cria-t-il de toutes ses forces en gesticulant. J’ai failli me faire
tuer, et ma sœur est passée à deux doigts de se faire violer sous mes yeux ! Vous
pensez pas que c’est plus important que quelques fêtards éméchés ?
L’agent Fortin, dont le pire qu’il avait vu dans sa très jeune carrière de
policier se limitait à une chicane de ménage entre un mari saoul brandissant un
rouleau à pâtisserie face à sa femme droguée armée d’un épluche-patates,
ressentit un frisson d’adrénaline lui parcourir la colonne vertébrale. Il se redressa
d’un bond et dégaina son arme de service qu’il leva sans hésiter sur l’individu
dont l’agressivité devenait plus qu’inquiétante.
— Tournez-vous face contre le mur ! Les mains derrière la tête !
Maintenant !
Il avait hurlé, et la manœuvre porta ses fruits. Gabriel, tétanisé autant par la
réaction véhémente du policier que par son pistolet, mit quelques secondes pour
obéir. Il pivota lentement sans lâcher des yeux le canon pointé sur lui. En
s’exécutant, il songea que la vie, et plus particulièrement la sienne en ce
moment, ne tenait pas à grand-chose. Un faux pas, un geste inconsidéré, une
once de nervosité en trop dans la main de ce type, et il ferait la manchette du
journal du lendemain.
« Un fou furieux abattu par un policier en légitime défense ! »
Le gros titre était déjà écrit à l’encre rouge de son sang en première page du
journal.
— Écartez les jambes, et pas un geste de travers !
L’agent s’avança prudemment, et tenant fermement son arme d’une main,
s’empara du poignet gauche de Gabriel et le coinça à hauteur des reins, tout en le
maintenant sans ménagement contre le mur. Puis, rengainant son pistolet, il
abaissa le poignet droit du jeune homme qu’il menotta.
— Qu’est-ce que vous faites ? s’écria Gabriel en reprenant soudain ses
esprits.
— Quelques heures dans la cellule de dégrisement vont vous calmer.
— Mais vous pouvez pas faire ça ! Je suis pas saoul ! Je vous l’ai dit, il y a
là-bas…
— Silence ou je sors le taser !
Gabriel sentit une vive douleur dans ses épaules quand le policier le fit
pivoter brutalement pour ensuite le pousser vers une porte dérobée donnant sur
le couloir des cellules. Avant même qu’il ne réalise ce qui lui arrivait, il se
retrouva derrière les barreaux, menotté comme un vulgaire criminel ! Pendant
que les véritables coupables étaient en train de droguer une foule entière !
— Merde ! Arrêtez ! Vous savez pas la connerie que vous êtes en train de
faire !
Le policier avait déjà refermé la porte derrière lui, sourd à tous les arguments
de Gabriel.
— C’est pas vrai… gémit-il au comble du découragement.
Il pensa alors à sa petite sœur. Chose certaine, elle était en sécurité dans son
loft. Mais elle finirait par se réveiller. Et sa voisine ? Qu’avait-elle à voir avec ce
qui lui était arrivé dans ce rave ? Si au moins il pouvait l’avertir… Gabriel
songea soudain à l’étrange pendentif qu’il avait extirpé de sa poche et qui, lui
semblait-il, avait d’une façon incompréhensible contribué à les tirer de ce
mauvais pas. Autant qu’il les avait précipités dans cette improbable
confrontation, d’ailleurs. Tout cela paraissait tellement insensé ! Pourtant, la
mystérieuse fille qui les avait sortis du pétrin s’était manifestée après qu’il se
soit emparé du collier. Se pouvait-il que ?…
Gabriel se contorsionna pour fouiller dans la poche de son blouson où
reposait l’objet. Après de multiples tentatives, il finit par se rendre à l’évidence
qu’il n’y parviendrait pas. Découragé, il s’adossa au mur puis ferma les yeux en
se laissant glisser sur la paillasse dure et froide. Gabriel se sentit soudain épuisé,
autant par les événements de la soirée que par son accablement. Sans qu’il s’en
rende vraiment compte, même dans cette position inconfortable, il sombra dans
un sommeil agité.

— Debout jeune homme !


Gabriel sursauta et se redressa prestement. Il ressentit alors une douleur
envahir tout son corps. Ses épaules et son dos le faisaient horriblement souffrir et
ses poignets étaient meurtris par les menottes. Il lui fallut quelques secondes
pour comprendre où il se trouvait, et ce qu’il faisait là. Combien de temps avait-
il dormi ?
— On va aller se promener un peu.
Un policier d’une quarantaine d’années le délivra de son entrave.
— Apparemment que tu aurais des choses intéressantes à nous montrer ? Si
ça ne tenait qu’à moi, je t’aurais renvoyé chez toi avec un bon coup de pied au
cul. Mais le collègue que tu as menacé cette nuit a eu la mauvaise idée d’écrire
un rapport. Les jeunes ! Enfin, on doit procéder aux vérifications d’usage.
Hagard et désorienté, Gabriel se laissa diriger par cet homme à la poigne
ferme et sûre.
— Et vu qu’on ne connaît rien de l’endroit dont tu as parlé, ben on a pas le
choix de t’emmener faire un petit tour avec nous.
Quelques secondes plus tard, le même agent l’installa sur la banquette arrière
d’une autopatrouille. Une policière plus jeune attendait, assise derrière le volant.
— Au moindre geste agressif, tu vas goûter à ça. Capice ?
Le policier qui l’avait escorté prit place côté passager et sortit de sa ceinture
un pistolet taser qu’il agita sous le nez de Gabriel. La voiture démarra.
— Pas besoin de balancer vos ultimatums. Je veux juste que vous
interveniez… Je suis pas un violent, mais ç’a pas d’allure ce qui se passe dans
cette église.
Le patrouilleur lut rapidement les notes dans le rapport d’arrestation de
Gabriel que lui avait remis le constable de faction. Il ne put s’empêcher de
sourire en découvrant quelques détails pour le moins insolites.
— Wow ! On dirait que t’as rencontré le diable en personne ce soir, mon
gars !
— J’ai raconté ce qui se passait là-bas et je vois pas ce qu’il y a de drôle !
répliqua sèchement Gabriel.
— Si on t’écoutait, on aurait dû envoyer le SWAT, c’est ça ?
Gabriel haussa les épaules et détourna le regard. Ces imbéciles de flics
comprendraient bien leur méprise quand ils découvriraient La caverne d’Érèbe.
— C’est bizarre mais on n’a pas été informé de la tenue d’un rave dans le
coin ce soir. Et on n’a jamais entendu parler de cette Caverne d’Érèbe. Et crois-
moi, mon gars, on est habituellement bien renseignés. Alors, où il se passe ton
méchant party ?
— Il était annoncé sur Facebook… mais vous connaissez probablement pas.
Face au regard torve que lui lança le policier, Gabriel donna les directions
par monosyllabes. Quelques minutes plus tard, l’autopatrouille s’enfonça dans la
ruelle mal éclairée que Gabriel leur avait indiquée. Il frissonna en découvrant de
nouveau les lieux. Le souvenir était encore bien présent, aussi réel et solide que
les murs de briques que le véhicule longeait lentement.
— C’est ici ! s’écria Gabriel alors qu’ils venaient de passer devant la porte
dérobée.
Le policier se tourna vers lui d’un air intrigué.
— T’es sûr ?
Gabriel hocha la tête. Impossible de se tromper.
— OK, mon gars. Toi, tu bouges pas de là. Nous, on va voir en dedans.
Les deux patrouilleurs descendirent de l’auto, prenant soin de la verrouiller
pour éviter tout geste inconsidéré de Gabriel. L’arrière du véhicule était une mini
prison en soi. Séparé de l’avant par une grille solide, même un chien enragé
n’aurait pu quoi que ce soit contre le chauffeur ou son passager.
Leur lampe torche dans une main, et l’autre sur leur arme de service, prêts à
la dégainer au besoin, la jeune policière se posta à droite de la porte tandis que
son collègue l’ouvrait précautionneusement. Gabriel fut surpris de constater que
celle-ci n’était pas verrouillée. De plus, il ne perçut aucun bruit, ni mouvement,
ni lumière en provenance de l’intérieur.
Balayant les lieux à l’aide du faisceau de sa torche, le premier policier
pénétra doucement dans le bâtiment, suivi par sa coéquipière à quelques mètres
derrière. Gabriel les vit disparaître avec appréhension. Que pourraient deux flics
face au déchaînement qu’ils allaient découvrir ? Il aurait bien tenté de les
persuader d’appeler des renforts. Manifestement, on ne l’aurait pas pris au
sérieux. Quel imbécile aussi ! Pourquoi s’était-il emporté de la sorte, lui
d’ordinaire calme et réservé ? Sa crédibilité en avait souffert, et tout ce qu’il
aurait pu dire par la suite en était entaché d’avance. Quoi qu’il en soit, le
principal était que ces agents constatent eux-mêmes l’ampleur de la débauche
qui se déroulait entre ces murs. Cela permettrait l’ouverture d’une enquête et on
pourrait ainsi éventuellement arrêter cet étrange maître de cérémonie au
charisme envoûtant et dévastateur.
Gabriel se surprit lui-même dans ses réflexions. En l’espace de quelques
heures, il avait changé. Il l’admettait volontiers, les affaires des autres ne
l’intéressaient habituellement pas, et il ne voulait surtout pas s’en mêler.
Pourtant, depuis la découverte de ce cadavre dans le sous-sol du Lez’arts libres,
il avait l’impression que sa perception du monde et des gens s’était modifiée.
Lui, le gars en apparence introverti et volontairement retranché dans sa bulle
individualiste, ne pouvait faire autrement que de se questionner pour connaître la
vérité. Bien sûr, c’était facile de mettre cette attitude sur le compte de sa propre
survie fondamentale — après tout, il aurait pu être la victime ensanglantée dans
le couloir des lockers. Pourtant non, il ressentait autre chose de plus profond, de
plus enraciné : le besoin de comprendre ce qui était arrivé à une autre personne,
et pourquoi on l’avait assassinée. Et faire le maximum pour que ça ne se
reproduise plus.
Ses pensées se portèrent naturellement sur Ariel. Cela représentait un
euphémisme de dire que cette fille n’était pas nette. À tout le moins, elle n’était
pas ce qu’elle semblait être. Gabriel fut alors frappé par une évidence qui lui
pendait au bout du nez depuis le début : si on admettait une certaine valeur
symbolique à ce qu’il avait découvert sur Internet, Ariel pouvait en réalité être
une sorte d’agent infiltré, une espionne ou quelque chose dans le genre, dont la
mission l’avait conduite à louer l’appartement 111. Elle était nouvelle, différente
de la majorité des résidents qui exerçaient une activité artistique. D’ailleurs,
comment expliquer son intervention si rapide lorsque le hurlement de Myriam
avait déchiré la tranquillité de l’immeuble d’habitation ? Elle épiait les gens. Elle
s’attendait à quelque chose. Et sa rencontre matinale dans le parc Eurêka
indiquait clairement qu’elle trempait dans quelque sordide affaire pour laquelle
on l’avait mandatée. L’épisode du rave, cependant, restait une énigme. À court
de réponses, Gabriel en vint à la conclusion que le dénommé Mafalac l’avait
probablement hypnotisé, il n’y avait pas d’autre explication. Les transes qu’il
avait vécues ensuite, toutes ces visions, ces douleurs et ces sensations de brûlure
faisaient partie du processus. Que des illusions puisqu’il n’en gardait aucune
séquelle physique. Quant à lui… il était arrivé au milieu de tout cela comme un
éléphant dans un jeu de quilles. Le grain de sable dans l’engrenage. L’élément
impondérable qu’on pourrait éventuellement classer au chapitre des pertes
collatérales en cas de coup dur. Cette dernière réflexion le fit frémir. Pour la
deuxième fois en quelques heures, il prenait conscience de la fragilité de son
existence, laquelle pouvait complètement basculer en une fraction de seconde.
Au mauvais endroit au mauvais moment, songea-t-il. Voilà pourquoi il s’était
résolu à ne pas se mêler des histoires qui, selon lui, ne le concernaient pas. S’il
pouvait gérer ses problèmes, il ne voulait surtout pas être impliqué dans ceux qui
n’étaient pas les siens, et encore moins les porter, ne serait-ce que de loin. Et
soudain, il se retrouvait au milieu d’une guerre secrète dont il ne connaissait rien
des tenants et des aboutissants. S’il avait pu, il se serait enfui, là, tout de suite,
sans demander son reste. Sa place n’était certainement pas sur le siège arrière
d’une autopatrouille en pleine nuit, perdu dans un quartier désert et délabré.
Alors qu’il se maudissait de son attitude imbécile et présomptueuse, il perçut
un mouvement dans l’encadrement de la porte par laquelle les deux flics étaient
entrés un peu plus tôt. Gabriel vit le premier policier sortir en courant,
rapidement suivi de la jeune femme qui referma violemment le battant derrière
elle. Les deux montèrent à la hâte dans le véhicule et verrouillèrent aussitôt les
portières. Ils semblaient à bout de souffle, et l’anxiété de Gabriel grimpa en
flèche.
— Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que vous avez vu ?
Les deux agents ne répondirent pas. Ils tentaient de reprendre haleine,
inspirant et expirant bruyamment. Étrangement, la conductrice ne démarra pas.
— Qu’est-ce qui se passe, Bon Dieu ? Dites-le-moi !
Le plus âgé des deux flics se tourna brusquement vers Gabriel, rapidement
imité par sa collègue. Après quelques secondes de silence, ils explosèrent d’un
rire tonitruant qui fit sursauter Gabriel. Incrédule, il observa les deux policiers
qui se tapaient les cuisses tout en riant à gorge déployée.
— Toi, mon gars, t’as de la chance que je sois de bonne humeur. Sinon, tu
passerais le reste de la nuit au trou, et je te collerais une contravention assez
salée pour que tu changes ton régime jusqu’à la fin de tes jours !
Gabriel le dévisagea sans comprendre. Tout cela n’avait aucun sens !
— J’ignore ce que tu as fumé ce soir, le jeune, et j’aime autant pas le savoir,
intervint la policière.
— Merde ! Expliquez-moi ! Qu’est-ce que vous avez vu à l’intérieur ?
Les agents se regardèrent en souriant comme s’ils s’interrogeaient sur la
manière de terminer une bonne blague concoctée en secret.
— Vu qu’on a réglé les urgences, on va te montrer ce qu’il y a là-dedans.
Les deux patrouilleurs sortirent de nouveau du véhicule et demandèrent à
Gabriel de descendre.
— Vous êtes sûrs que…
— Viens-t’en, mon gars !
Gabriel fut poussé à l’intérieur. Il reconnut le petit vestibule dans les
faisceaux des lampes torches. Pourtant ce n’était plus le même. Quelque chose
avait changé. Radicalement. Continuant leur progression, la jeune agente souleva
un épais rideau bouffé par les mites et fit avancer Gabriel qui se retrouva sur une
plateforme qui surplombait la vaste salle de l’église désaffectée. Sauf qu’elle
était parfaitement vide. Rien ni personne ! Les policiers firent courir le faisceau
de leurs lampes sur les murs et dans le chœur : tout était sale, décrépi, dans un
état d’abandon évident.
— Alors, où elle est ta fête ?
Gabriel mit quelques secondes à réagir.
— Je… je comprends pas. C’était plein de monde qui dansait, et là-bas, le
chanteur sur l’autel, et des filles aux cheveux bleus qui distribuaient de
l’alcool…
— Ben faut croire qu’ils ont fermé boutique et fait le ménage, non ? Enfin, si
on veut.
— Mais je vous jure que…
Le policier empoigna brusquement Gabriel par le col de son blouson. Il ne
riait plus.
— Écoute-moi bien, mon garçon. Je sais pas c’est quoi ton trip ni quel genre
de poudre tu sniffes avec tes œufs au bacon, mais je te conseille de changer ta
diète et de filer droit. Parce que nous, on va pas te lâcher. On se comprend ? Tu
nous as fait perdre notre temps avec tes délires de junkie, et là, c’est terminé. F-
I-N-I !
Le policier le fixa droit dans les yeux. Gabriel ne pipa mot et détourna le
regard. Il se laissa docilement entraîner hors de l’édifice.
— Good ! Alors maintenant, on va tranquillement te reconduire chez toi, et
on est mieux de ne pas entendre d’histoire à ton sujet à l’avenir, sinon…
— OK, j’ai compris, marmonna Gabriel. Merci pour la ride, mais j’ai besoin
de marcher.
Les deux agents échangèrent un regard, puis hochèrent la tête l’un après
l’autre, à la manière de Dupont et Dupond.
— Comme tu veux, mon gars.
Gabriel se retrouva seul dans la ruelle. Comment était-ce possible ? Il n’avait
certainement pas rêvé ! Et pourtant, force lui était d’admettre que l’église
désaffectée était on ne peut plus vide. Poussé par une curiosité qu’il comprenait
mal, il décida de retourner à l’intérieur. Que pensait-il trouver là ? Une réponse à
la disparition inexplicable d’une bonne centaine de personnes et de tout un décor
de carnaval ?
Qu’est-ce qui t’arrive, Bon Dieu ? ! Tout le monde te le dit de laisser tomber
et de rentrer chez toi !
Cependant, il tira sur la porte et entra de nouveau dans l’église. Les lieux
sentaient le remugle et l’humidité, écrasés d’un silence spectral qui conférait à
l’ensemble une impression d’abandon inquiétante. Gabriel poursuivit tout de
même son exploration en parcourant la nef en long et en large, à la recherche de
n’importe quel indice qui lui dirait que son cauchemar avait été bien réel. Il ne
trouva même pas le moindre éclat de verre, ni le moindre relent de l’odeur âcre
de la drogue, ou celle plus sucrée de l’alcool. En dépit de la crasse omniprésente,
Gabriel s’assit à même les dalles de pierre et ferma les yeux. Insensible à la
froide humidité qui traversait son pantalon, il resta ainsi de longues minutes,
semblant méditer dans le silence de mort, comme si les murs allaient finir par lui
renvoyer les échos de la fête à laquelle il avait assisté, il y avait de cela
seulement quelques heures.
C’est au moment où il se releva qu’il entendit quelque chose. Un murmure
pareil à une sorte de bourdonnement musical, comme un gazouillis lointain, ou
le chant d’un ruisseau. Gabriel s’immobilisa, retenant sa respiration pour
déterminer d’où pouvait provenir ce son étrange. Certes, le bruit était ténu, mais
il put néanmoins s’orienter vers une minuscule chapelle située dans le transept à
droite du chœur. Une statue de Saint Michel terrassant le dragon trônait à côté
d’un petit autel derrière lequel une vieille tenture décrépite, autrefois rouge,
tenait encore par miracle. En y regardant de plus près, Gabriel remarqua que le
tissu oscillait imperceptiblement, comme agité par un très léger courant d’air. Il
s’avança et souleva le rideau avec mille précautions. Il fut étonné de découvrir
une sorte de niche creuse. La pénombre l’empêchait de bien voir, et Gabriel
alluma la lampe de son portable. À la lueur du mince faisceau, il distingua une
porte basse entrouverte. Il se coula derrière la tenture et fut stupéfait de se
retrouver en haut d’une volée de marches en pierre.
Tremblant, autant en raison de la fraîcheur ambiante que d’une appréhension
légitime, Gabriel s’aventura dans un étroit escalier en colimaçon. Le plafond
était à ce point bas qu’il dut rester penché pour ne pas se cogner la tête. Les
dalles étaient glissantes, certaines brisées, et le jeune homme manqua de tomber
à plusieurs reprises. Après une descente qui lui parut interminable, Gabriel arriva
enfin dans ce qui ressemblait à une cave désaffectée. Le sol était en terre battue
et l’endroit ne comportait aucun éclairage visible. Néanmoins, même si la lampe
de son portable ne lui était pas d’un grand secours, Gabriel put vaguement
distinguer des murs, tout en étant incapable de déterminer la superficie de la
pièce.
Gabriel réalisa qu’il percevait le son plus clairement. Cet étrange gazouillis
était toujours aussi léger, et il se demanda si ça ne provenait pas d’une eau
d’infiltration s’écoulant quelque part dans cette cave humide. À l’évidence,
aucun oiseau ne pouvait y résider ! Quoi qu’il en soit, l’endroit semblait de
prime abord parfaitement vide. Du moins ce qu’il pouvait en discerner.
Curieusement, même sans éclairage, Gabriel remarqua que les lieux baignaient
dans une clarté fantomatique, extrêmement faible, mais suffisante pour repérer
où on mettait les pieds. Cela était probablement dû au fait que ses yeux s’étaient
graduellement habitués à l’obscurité, et Gabriel s’aventura précautionneusement
dans l’espace, tellement fasciné qu’il en oubliât ses craintes et la prudence la
plus élémentaire. Malgré la pénombre, il constata que les murs de chaque côté
comportaient des dizaines de petites ouvertures en forme d’arcades superposées.
Il en compta au moins cinq rangées. Il s’arrêta et tourna lentement sur lui-même
afin de tenter de comprendre où il avait atterri.
C’est quoi ce truc ?
Un flash bleuté éclaira brièvement le fond de l’espace derrière lui et le
murmure s’amplifia aussitôt. Gabriel se retourna prestement. Il vit alors une
sorte de halo se dessiner à une vingtaine de mètres de l’endroit où il se trouvait,
dévoilant deux grandes arcades qui occupaient le mur dans toute sa largeur,
semblables à deux immenses orbites creuses, insondables. Figé, il reporta son
attention sur le phénomène lumineux qui irradiait de plus en plus à mesure que
les secondes s’égrenaient. La mélodie semblait provenir de là. Même si l’éclat
n’était pas très vif, il pouvait constater que la mystérieuse lueur oscillait
légèrement, comme si une forme invisible l’animait. Gabriel se fit la réflexion
que l’étrange apparition ressemblait vaguement à une aurore boréale en format
réduit, mais de teinte bleutée plutôt que verte. Un feu-follet géant ? songea-t-il,
perplexe. Il se trouvait probablement dans une crypte ou une catacombe, un lieu
où, vraisemblablement, les corps de nombreux fidèles avaient été enterrés au
cours des siècles. Le seul problème était que le phénomène ne s’estompait pas.
Et puis, considérant la distance qui l’en séparait, cela devait avoir
approximativement sa taille, sinon plus, donc trop imposant pour un feu-follet.
Gabriel perçut soudain du mouvement derrière le halo. Il plissa les yeux pour
tenter de distinguer ce dont il s’agissait. Le jeune homme se raidit en croyant
discerner des silhouettes sortir des deux arcades et s’approcher de cette étrange
lumière en suspension, au point de former un demi-cercle autour de celle-ci. Il
pensa aussitôt à rebrousser chemin pour remonter à la surface, mais il se ravisa.
Tapi dans l’ombre et à bonne distance, personne ne pouvait savoir qu’il était là.
Et ce dont il était témoin l’intriguait tellement qu’il voulait assister à la suite des
événements. Il se sentait spectateur d’un film, comme ceux qui le gardaient
éveillé tard le soir, au point de retarder indûment son coucher.
Rien ne se produisit pendant peut-être une minute. Le halo semblait danser
de façon indolente face à son cercle d’admirateurs captifs. Puis, en une fraction
de seconde, ce fut le chaos total. Un simple mouvement d’une des silhouettes
déclencha un véritable ouragan de violence, et des hurlements stridents fusèrent
dans l’espace. Le halo se transforma soudainement en une boule de lumière
éblouissante et animée qui lançait des éclairs bleutés en direction des ombres qui
le cernaient. Gabriel songea un instant aux lasers du rave qui conféraient au lieu
et aux gens une apparence surréaliste. Tout comme maintenant, alors qu’il
pouvait distinguer ces créatures en train de s’attaquer à l’extraordinaire
manifestation, mais qui, la seconde d’après, étaient carrément mises en pièces,
réduites en charpies sanguinolentes. On aurait dit que les corps explosaient,
pantins désarticulés en une danse macabre, membres et lambeaux de chair volant
en tous sens dans l’espace clos.
Complètement subjugué, Gabriel ne put retenir un cri. Le phénomène
lumineux s’estompa aussitôt ! Gabriel songea qu’il devait prendre ses jambes à
son cou. Et au plus vite ! Sans un regard derrière lui, il quitta la crypte et
remonta les marches quatre à quatre en dépit de leur état précaire. Il se cogna
d’ailleurs la tête à plusieurs reprises avant de s’extirper par la petite ouverture.
Le jeune homme traversa la nef en sprintant et surgit dans la ruelle comme une
antilope poursuivie par un lion. Sous l’effet d’une poussée d’adrénaline, il
continua de courir sans même se retourner pour voir s’il était suivi. Gabriel se
retrouva pantelant devant la porte du Lez’arts libres. Le jour allait bientôt
poindre, et le soleil ne tarderait pas à darder ses premiers rayons sur les tours du
centre-ville. Totalement désorienté, Gabriel resta planté sur le trottoir, comme
s’il attendait un signal pour rentrer chez lui.
Nom de Dieu ! Je suis en train de devenir fou !
Gabriel était à bout de souffle, complètement épuisé, les jambes aussi solides
qu’une poignée de spaghettis trop cuits. Il demeura ainsi de longues minutes,
tentant de calmer son cœur et sa respiration, jusqu’à ce qu’un premier rayon de
soleil se réfléchisse dans une des vitres du Lez’arts libres. Gabriel sentit alors
une grande lassitude l’envahir, et il se décida à pénétrer dans l’immeuble.
Dormir ! Dormir en souhaitant qu’à son réveil cette nuit soit oubliée, un simple
rêve tordu comme on en fait tant notre vie durant.
Arrivé devant son logement, il inséra maladroitement la clé dans la serrure…
la porte n’était pas verrouillée. Il l’ouvrit avec précaution.
En pénétrant dans son loft, Gabriel eut l’intime conviction et le terrible
sentiment que le cauchemar ne faisait que commencer : l’appartement était vide.
Lisa n’était plus là.
DIX-SEPTIÈME

Lorsque Truffaut débarqua au bureau le lundi matin, il fut fort étonné d’y
trouver son adjoint déjà en train de pianoter avec ardeur sur le clavier de son
ordinateur. Intrigué, le vieux policier gagna sa table de travail sur laquelle il posa
son journal dont le gros titre de la une n’avait pas échappé à Bernier.

CRISE DES OPIACÉS : LA HAUSSE DES CAS D’INTOXICATIONS


INQUIÈTE

— Wow ! Là, je suis impressionné, le jeune !


Bernier reporta son attention sur l’écran de son ordinateur, se contentant de
sourire. Bien entendu, il aimait l’idée de surprendre positivement son patron. Les
compliments étaient une denrée plutôt rare, comme cela semblait d’ailleurs
courant dans la société de nos jours. De façon générale, les gens étaient plus
portés à critiquer qu’à encourager. Si vous faisiez parallèlement deux actions,
l’une réussie et l’autre foireuse, l’accent se trouvait systématiquement mis sur la
deuxième. Cependant, le sourire du jeune policier masquait mal l’intense
satisfaction d’avoir découvert un nouvel élément qui pourrait faire avancer leur
enquête d’une manière inattendue. Cette idée le taraudait depuis qu’il avait quitté
le bureau samedi dernier. Les meurtres sordides auxquels ils étaient confrontés
relevaient d’un certain rituel et, malgré la violence avec laquelle les blessures
avaient été infligées, il était sûr qu’elles n’étaient pas le fruit d’un psychopathe
agissant sous le coup d’une colère déchaînée. Non, cela ressemblait vraiment à
un genre de cérémonial…
— Veux-tu bien me dire ce que tu cherches de si bon matin sur ton
ordinateur ?
Bernier jeta un œil à l’horloge murale. Effectivement, il était à peine huit
heures ! Il s’était réveillé peu de temps après l’apparition des premiers rayons du
soleil, une idée imprécise l’ayant obsédé au coucher, et le retrouvant alors qu’il
ouvrait les yeux. En réalité, un flash lui était venu au beau milieu de son
sommeil, comme dans un rêve. La veille au soir, il avait visionné un film
d’horreur de série B à la télé : une vague histoire de morts-vivants qui se
vengeaient en découpant leurs pauvres victimes avant de leur dévorer les
entrailles. Seulement, il avait besoin d’avoir accès à certaines informations.
Bernier s’était levé d’un bond et avait immédiatement entrepris une recherche
sur Internet afin de découvrir des crimes impliquant des rituels, et qui se seraient
produits dans la grande région de Montréal. Ils avaient bien sûr fouillé de ce
côté-là, sans succès, mais il voulait remonter plus loin dans le temps. Cependant,
son Internet n’avait rien trouvé de mieux que de tomber en panne ! Constatant
l’impossibilité de se connecter, il avait foncé au bureau.
Bernier avait dû consulter des pages et des pages de résultats avant de
tomber sur un article de journal datant de juillet 1879 :
« MURDERED WITH AN AXE. »
Il avait alors rapidement parcouru l’article rédigé en anglais, puis trouvé de
nouvelles références dans les journaux francophones de l’époque. L’une d’elles
avait particulièrement attiré son attention : on y parlait du fantôme de Mary
Gallagher qui aurait été vu, flottant devant son ancien domicile, à la recherche de
sa tête. En consultant d’autres sources, Bernier apprit que celle qu’on appelait la
femme sans tête revenait hanter les lieux tous les sept ans, le 26 juin,
précisément, date de son horrible meurtre.
— Hé ! C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? bougonna Truffaut qui
parcourait distraitement son journal.
Bernier actionna une touche et l’imprimante se mit rapidement à ronronner.
Il en sortit quelques feuilles qu’il tendit à son supérieur.
— Vous comprenez l’anglais ? Alors lisez celle-ci en premier.
Truffaut observa un instant son jeune adjoint puis chercha ses lunettes qu’il
ne trouva pas.
— Attendez, je vais vous le lire.
« I have been in the British army from 54 to 62, and I never saw a sight like this.
Friday night a boy notified me that a woman was dead in the house of Suzanne
Kennedy Myers, and in company with the sub-constable Ongé we went to the
house. Meeting some policemen we brought them along, and they watched the
door while I went upstairs. I found the body of the unfortunate woman, Mrs
Conly, lying on the breast in the back room, and the head and hands cut off and
thrown into a bucket. I then went into the front room… »
Constable John Boster3
— Ils se sont rendu compte plus tard que la victime n’était pas la dénommée
Conly, mais bien une certaine Mary Gallagher.
Truffaut le considéra quelques instants en silence. Puis Bernier fit le même
exercice avec les articles de journaux de l’époque relatant le meurtre sordide de
cette femme. Selon la description faite par les journalistes, on avait retrouvé le
corps de la malheureuse gisant dans une mare de sang, la tête et les mains
coupées jetées dans un seau.
Quand il eut fini, Truffaut l’observait toujours d’un air à la fois songeur et
maussade.
— Et quoi ? Qu’est-ce que je suis censé comprendre ?
— Ben… ça colle, non ?
— Qu’est-ce qui colle ? Le fantôme de Gallagher qui revient pour se
venger ? Ou bien le meurtrier de l’époque qui a repris du service ? Il doit plus
être jeune, jeune, le bonhomme !
Le vieux policier haussa les épaules avant de se replonger dans son journal.
Bernier ne se laissa pas démonter pour autant.
— Savez-vous où est situé le Lez’arts libres ? Rue William, qui portait le
nom de rue Gallagher jusque dans les années soixante !
Cette fois-ci, Bernier avait toute l’attention de son chef.
— Écoutez-moi une seconde. Gallagher est un prétexte. Ces meurtres se
ressemblent trop pour qu’on ne puisse pas les relier à une sorte de rituel.
— Tu veux dire une espèce de secte satanique, ou quelque chose du genre ?
— C’est possible, je ne sais pas. Jusque, là on cherchait un désaxé, ou un
tueur en série. Mais je suis sûr d’une chose : le gars qui fait ça — ou les gars, ils
sont peut-être plusieurs — utilise une légende pour impressionner l’imaginaire et
faire parler de lui. Et terroriser, aussi.
Truffaut ferma les yeux pour mieux absorber ce que venait d’expliquer son
adjoint. Il dut admettre que ça se tenait. Bien que le modus operandi ne soit pas
exactement semblable à ce qui s’était produit il y a plus de cent quarante ans, un
esprit tordu pouvait se servir de cette histoire de meurtre et de fantôme, tout en la
pimentant un peu, en y mettant sa touche personnelle.
— D’accord. Mais où ça nous mène ?
— Comme vous l’avez dit, on pourrait se concentrer sur les Gothiques, les
groupes sataniques, et tous les trucs dans le même genre. Il ne doit pas y en avoir
des tonnes à Montréal !
Truffaut repensa soudain à ce que lui avait déclaré Bernier au sujet des
propos de Raymond Boulerice, le patient de la clinique psychiatrique : ils sont
revenus, n’est-ce pas ?
— OK, je te suis. Mais on ne lâche pas la piste du désaxé évadé ou pas. Il y a
tout de même quelque chose de… malade dans ces crimes.
— C’est vous le boss, boss ! De toute façon, l’un n’empêche pas l’autre. Le
gars qui fait ça peut être les deux en même temps : satanique et désaxé.
Bernier retourna à son bureau et il lança aussitôt une recherche sur tous les
groupes d’obédience satanique répertoriés, les rapports de police ayant trait à des
délits les impliquant eux, ou des bandes et individus de style gothique. Il était
nécessaire de ratisser large avant de resserrer les mailles du filet. Il se pencha en
arrière après avoir enfoncé la touche « enter ». Quelque part dans son esprit, une
pensée lui disait qu’il était sur la bonne voie. D’une façon ou d’une autre, il
fallait certainement avoir une case quelque peu altérée ou dysfonctionnelle pour
adhérer sérieusement au satanisme. Les Gothiques, c’était autre chose. Mais tout
était possible. Le jeune policier se remémora les quelques fois où il avait côtoyé
ce genre de personnes. Si certains étaient des itinérants endurcis aux manières
inquiétantes, d’autres vivaient une existence tout à fait « normale », travaillant,
consommant et payant leur loyer, tout en se costumant de noir.
Il se redressa soudain en poussant une exclamation qui fit sursauter Truffaut.
— Eh bien quoi ? Quelle mouche t’a piqué ?
Bernier plongea la main dans sa poche de blouson pour en sortir son calepin.
Il tourna fébrilement les pages jusqu’à trouver ce qu’il cherchait.
— Là ! Je l’ai !
— Tu m’inquiètes, le jeune.
— Pourquoi je n’y ai pas songé plus tôt ! Le locataire du 212, au Lez’arts
libres, c’est un gothique pur et dur. J’en mettrai ma main au feu !
— Peux-tu préciser ta pensée ?
Bernier se leva, en proie à une soudaine excitation.
— D’abord, le type s’habille exactement comme eux, tout en noir. Je ne
pourrais pas l’affirmer, mais je crois qu’il se crayonne aussi les cils. Peu importe,
ça m’a frappé… ils semblaient tellement fournis.
— Pis ça ? C’est pas parce que le gars est vêtu de noir et qu’il a des sourcils
de Cro-Magnon qu’il est forcément suspect !
— Les cils… précisa Bernier. En tout cas… Ce n’est pas seulement ça. Vous
auriez dû voir son appartement ! Jamais vu ça ! Des tentures, un lit à baldaquin,
des meubles antiques, la totale, je vous jure !
Truffaut soupira en secouant la tête. Ce qui ne ralentit pas Bernier pour
autant.
— D’accord, ça ne prouve rien. Mais je vous expliquais ça pour vous mettre
en contexte.
— Me mettre en contexte… s’esclaffa Truffaut, mi-amusé, mi-agacé. Est-ce
qu’ils vous apprennent autre chose que le bien parlé à l’école de police ?
— Oui, parce que le meilleur s’en vient. Vous ne devinerez jamais ce que le
gars suspend à ses murs.
— Regarde, on est lundi matin, j’ai bu que trois cafés, fait que… abuse pas
de ma patience, veux-tu ?
— Haches, épées, dagues, et d’autres trucs bizarres que je ne connais pas.
Pour le coup, Truffaut resta sans mots. Pas longtemps.
— Et c’est seulement maintenant que tu me le dis ? ! éructa-t-il en se levant
brusquement.
— On était sur la piste des psychiatrisés et des tueurs en série, rappelez-
vous…
Truffaut haussa les épaules et empoigna son arme de service, puis il sortit à
la hâte du bureau. Au passage, il demanda à deux agents de les suivre, juste au
cas. Si le gars était armé, comme Bernier l’avait détaillé, il n’y avait aucun
risque à prendre ! Ce dernier les rejoint avant qu’ils ne quittent l’édifice.
— Euh, patron ? On a besoin d’un mandat.
Truffaut stoppa net, s’apprêtant à répliquer par une remarque acerbe mais il
se retint, conscient que son jeune adjoint avait raison. Il espérait néanmoins ne
pas perdre trop de temps avec la paperasserie !
DIX-HUITIÈME

Épuisé et encore en état de choc, Gabriel s’endormit tout habillé sur son
divan. Après avoir constaté l’absence de Lisa — à qui il avait envoyé plusieurs
textos sans recevoir de réponse — il lutta contre le sommeil tout en guettant le
retour d’Ariel. La fuite de sa petite sœur ne l’étonnait pas trop. C’était bien son
genre. Elle avait dû se réveiller, et prenant conscience de l’endroit où elle se
trouvait, prendre ses cliques et ses claques pour rentrer chez elle. Cependant, les
événements se précipitaient, et ce dont Gabriel avait été témoin ces dernières
heures relevait plus du délire psychotique que de la réalité. Il devenait peut-être
fou ! Néanmoins, il avait le sentiment qu’Ariel pouvait lui donner les réponses à
ses questions. Mais ses yeux s’étaient rapidement mutés en de véritables chapes
de plomb. Malgré tout, comme s’il avait été sur ses gardes et nageait dans une
semi-conscience, il entendit la lourde porte du couloir se refermer. Il fut devant
le 111 en quelques enjambées et frappa aussitôt. Ariel ne parut pas surprise de le
voir là, bien qu’elle fit la grimace en constatant son état général.
— T’as passé la nuit dans une benne à ordures ou quoi ?
La jeune femme alla s’asseoir sur son divan. Un peu gauche, Gabriel la suivit
sans répliquer. Sans qu’il comprenne pourquoi, il se sentait fébrile en sa
présence, et des dizaines d’interrogations se bousculaient aux portes de sa
pensée. Pourtant, il fit l’effort de contenir son impatience et ses inquiétudes,
conscient qu’Ariel pourrait se fermer et le jeter dehors sans autre forme de
procès.
— Lisa n’est pas ici ?
— Qui est Lisa ? Ta dernière conquête ?
— C’est ma sœur.
— Ah. Et en quel honneur devrais-je l’héberger ?
— Laisse tomber. Dis-moi plutôt ce que c’est ?
Gabriel lança négligemment le pentacle sur la petite table du salon.
— Un collier, non ?
— C’est pas n’importe quel collier, et tu le sais très bien !
— Tiens donc ! Et pourquoi suis-je censée le savoir ?
Ariel dévisagea Gabriel quelques secondes, permettant au silence de
s’installer entre eux. Il y avait comme une pointe de défi dans son regard, rien de
méchant, cependant, plutôt une sorte de pause pour sonder le jeune homme.
Gagné par un malaise grandissant, Gabriel tenta de reprendre le contrôle de la
conversation.
— Je pense que c’est toi qui l’as mis dans ma poche, et je voudrais
comprendre pourquoi.
— Dans sa cage, l’oiseau ne craint pas le chat.
Gabriel fronça les sourcils.
— Tu veux savoir ? Mais es-tu vraiment disposé à savoir ?
Ariel avait volontairement appuyé sur le dernier mot. Imperturbable, elle
poursuivit son discours sibyllin sans lâcher le jeune homme du regard.
— Le savoir est la clé de la liberté, mais avec la liberté viennent aussi la
responsabilité, l’inconnu, l’engagement… et le danger.
— J’ai simplement besoin de comprendre…
— Tu l’as déjà dit, le coupa Ariel, et je crois que tu es seulement curieux,
peut-être même animé d’une curiosité malsaine.
— Tu me prêtes de mauvaises intentions ! Et joue pas avec les mots…
vouloir savoir et être curieux, c’est du pareil au même !
— Ah oui ? Vraiment ?
Ariel alluma un écran de télévision qui n’était pas là lors de la première
visite de Gabriel. CNN débitait sa litanie de nouvelles toutes aussi
catastrophiques les unes que les autres de partout sur la planète. Génocide,
attentats, meurtres, famines, répressions violentes de démocraties naissantes…
— Tu sais tout ça, n’est-ce pas ?
— Je ne regarde pas beaucoup la télé.
— Mais tu es au courant, non ?
— Bien, sûr, comme tout le monde !
— Et, comme tout le monde, que fais-tu pour que cela cesse ?
Gabriel resta bouche bée pendant de longues secondes. C’est la première fois
qu’il envisageait le problème sous un tel angle.
— Que veux-tu qu’on fasse ? finit-il par répondre avec irritation. Tout ça
nous dépasse !
— Alors à quoi ça te sert de savoir tout cela si tu ne fais rien, à part donner
ton 20 $ une fois par an à Amnistie internationale ?
Le jeune homme haussa les épaules, comme surpris par une question
soudaine d’un professeur d’école.
— Tu m’emmerdes avec ta morale à cinquante sous. J’ai l’impression
d’assister à un cours de philo ! Je veux juste… Gabriel hésita un peu. Je veux
juste comprendre certaines choses.
— C’est un pentacle.
— Quoi ?
— Ça, répondit Ariel en pointant le pendentif. Une sorte de collier qui assure
une certaine protection à son porteur.
— Protection contre qui ? Contre quoi ? Le diable ?
Gabriel avait prononcé ce dernier mot avec un sourire ironique. Tout en
laissant une porte ouverte dans le fin fond de son esprit cartésien.
— Tu devrais le savoir après la soirée que tu as passée, non ?
Gabriel fronça les sourcils. Comment pouvait-elle être au courant si elle
n’était pas présente ? ! Cette fois-ci, il avait de quoi argumenter. L’impression
bizarre qu’il avait ressentie en dévisageant cette fille qui les avait sortis de ce
mauvais pas durant le rave n’était donc pas si folle. Toutefois, il ne tenait rien
pour acquis — surtout pas une chose à ce point dingue — et il voulait entendre
les explications de la bouche même de la jeune femme. Aussi joua-t-il
l’innocence.
— Qu’est-ce que t’as dit ? De quoi parles-tu, exactement ?
Ariel se contenta de le fixer en silence. Un silence chargé de sous-entendus
plus éloquents que la plus volubile des confessions. Gabriel sentit un fluide
glacial le traverser de la tête aux pieds, désagréable sensation ressentie au
contact de la prise de conscience d’une éventualité qu’on cherche à évacuer à
tout prix. En l’occurrence, une vérité aussi effarante qu’impensable. C’était
logiquement impossible, et pourtant…
— Alors j’ai pas rêvé, c’était toi ?
— De quoi parles-tu, exactement ?
Volontairement, Ariel avait formulé la même question que Gabriel. Son ton
était amusé, un tantinet arrogant. Jouait-elle réellement ? Gabriel songea que la
discussion commençait à déraper. Il tenta néanmoins d’en regagner le contrôle.
— D’accord, tu m’as peut-être suivi là-bas, tu étais déguisée,
méconnaissable, ou bien j’étais intoxiqué… peu importe. Alors je ne t’apprends
rien en te disant que je suis allé retrouver Lisa dans un rave et… Il s’est passé
des trucs plutôt bizarres, probablement de l’hypnose, ou des hallucinations dues
aux vapeurs d’alcool et de drogue, ou aux éclairages étourdissants.
— Cette vérité te convient ? D’accord.
Gabriel fut pris de court. Cette fois-ci, il n’avait pas délibérément cherché à
prêcher le vrai par le faux, même s’il était conscient que cela pouvait conduire à
la vérité.
— Sans blague, tout ce que j’ai vu et ressenti dans ce rave pourrait
s’expliquer scientifiquement. Mais t’as l’air tellement au courant de mes allées et
venues… Qu’est-ce que t’en dis, toi ?
— Tu ne veux pas savoir, tu veux simplement entendre un discours qui te
rassure.
— J’ai la ferme intention d’aider et de protéger Lisa, répliqua Gabriel en
serrant les dents.
— Si tu cherches vraiment à protéger ta sœur, alors je te conseille de sortir de
chez moi, et tant qu’à faire, aussi de ma vie. Et de ne pas aller visiter des sous-
sols d’églises désaffectées.
Gabriel sentit tout son être littéralement se liquéfier. Les événements
s’alignaient dans son esprit à la manière d’un casse-tête dont on a trouvé la pièce
maîtresse permettant d’assembler tout le reste. Ce n’était pas possible, mais ce
qu’Ariel venait d’exprimer infirmait ses théories boiteuses.
— OK. On va arrêter de jouer au chat et à la souris. Dis-moi qui tu es
vraiment !
La question avait fusé spontanément, comme sortie de nulle part, et Gabriel
prit conscience qu’il jouait avec le feu. Ariel le dévisagea en silence durant un
long moment. Malgré tout, il soutint son regard sans ciller.
Ce jeune homme, aussi individualiste et égoïste fut-il en apparence, avait-il
un fond plus généreux ? Ce qu’elle avait pressenti lors de leur première
rencontre semblait se confirmer. Les épreuves de la vie, et l’éducation elle-même
pouvaient cacher la véritable nature d’un être. Ariel le savait mieux que
quiconque. Après tout, Gabriel était encore là, devant elle, réclamant des
explications alors que la plupart des gens auraient déguerpi sans demander leur
reste. Elle décida néanmoins de le sonder un peu plus.
— Quelle importance ?
Gabriel fixa sa voisine d’un air béat.
— Comment ça, « quelle importance » ? Ça fait même pas trois jours que je
te fréquente et j’ai vécu plus de trucs bizarroïdes et incompréhensibles que dans
mes vingt-six dernières années !
— Désolée. Je ne t’ai pas forcé à me suivre.
Gabriel encaissa. Un point pour Ariel. Suite à l’épisode dramatique du rave,
il aurait pu tout aussi bien l’ignorer, écouter les conseils des flics et revenir à sa
petite vie sans heurts. Il jura intérieurement. Pourquoi avait-il décidé de
s’accrocher aux basques de cette femme ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à la
suivre au petit matin jusqu’à ce parc où les premiers trucs vraiment incroyables
s’étaient produits devant lui ? Il aurait été beaucoup plus simple de s’enfermer
dans le travail après la découverte du cadavre dans le sous-sol. Eh bien non !
Gabriel reporta son attention sur cette mystérieuse personne qui lui avait
carrément fait perdre ses repères. Ce visage parfait auréolé d’une crinière de feu,
et ces yeux… énigmatiques, perçants, impénétrables, d’une intensité à vous
donner le vertige, comme s’ils avaient tout vu et tout vécu. Et comme s’ils
pouvaient tout voir et tout comprendre. Pourtant, en ce moment précis, Gabriel y
décelait une expression réconfortante, une émanation de douceur enveloppante
qui semblait avoir la propriété d’apaiser douleurs et chagrins, à la manière d’un
bain chaud dans lequel on plonge notre corps meurtri. Et, à son corps défendant,
Ariel avait sur lui un pouvoir d’attraction aussi puissant qu’une planète envers sa
Lune.
Gabriel finit par se rendre à l’évidence que la femme assise devant lui
revêtait de multiples visages. Alors une image s’imposa à lui : la mystérieuse
apparition au fond de cette crypte dans l’église. Pourquoi cette pensée, là,
maintenant ? Ariel l’avait mentionnée. Se pouvait-il que… ? Gabriel secoua la
tête et tenta de mettre de l’ordre dans l’enchaînement de réflexions qui se
bousculaient aux portes de son esprit, tel un effet domino. Non, ce n’était pas
possible ! Il réalisa qu’il répétait souvent ces mots, pas possible, impossible.
De son côté, Ariel ne cessait d’explorer les recoins de l’âme du jeune
homme. Bien entendu, elle avait eu l’occasion de sonder sa vie en allant visiter
son appartement à son insu, question de s’imprégner de toutes les réminiscences
disponibles sur place. Elle y avait découvert un individu solitaire et renfermé,
uniquement intéressé à ses propres affaires, et le plus souvent désireux de se
tenir à l’écart du monde et des gens. Portrait pour le moins répandu dans la
société actuelle, selon d’autres observations qu’elle avait pu faire. Pourtant, à
mesure que les événements se développaient, Ariel devinait en Gabriel
quelqu’un de bien différent. Elle s’en voulait en secret : elle était probablement
responsable de cet éveil inattendu. Le phénomène n’était pas rare lorsque des
êtres comme elle se trouvaient en contact trop longtemps ou de manière trop
étroite avec certaines personnes. La plupart du temps, cela ne se produisait pas,
mais il était concevable de croiser le chemin de quelque individu dont l’âme
pouvait se hisser au-dessus de la mêlée.
— De toute façon, il est trop tard, soupira Ariel, comme en continuité à ses
réflexions intimes.
Surpris par cette remarque semblant émerger du néant, Gabriel fronça les
sourcils, à la fois impatient d’entendre la suite et inquiet de ce qu’elle allait dire.
— Même si j’essayais de te laisser sur la touche, que tu le veuilles ou non, tu
es lié à moi jusqu’à la fin. Et moi-même je n’y peux rien.
— Attends, attends ! coupa Gabriel soudain fébrile. Tu viens juste de
m’exhorter à ne pas te suivre, et de sortir de ta vie si je voulais protéger Lisa. Et
maintenant tu m’annonces que nous sommes liés ? ! C’est quoi ce délire ? ! J’en
ai marre, moi ! Peux-tu, pour une fois, me dire quelque chose de sensé afin que
je comprenne ? !
Ariel inspira profondément en se dirigeant vers la fenêtre. À l’extérieur, le
cœur de la ville battait normalement. Rien ni personne ne semblait en mesure
d’arrêter le métronome du quotidien. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Chaque matin le soleil se levait à l’est et poursuivait sa course dans le ciel,
imperturbable, laissant à l’Homme le soin de contrôler le sort de sa planète.
Comment imaginer une seconde que la vie pouvait cesser de battre
soudainement ? Et pour quelle raison ? Pour la plupart des gens, l’existence se
résumait à se sortir du lit pour aller travailler, rentrer chez eux le soir, dormir
puis recommencer le lendemain, tout en songeant au prochain congé, aux
vacances à venir ou au voyage qu’ils feraient l’été venu. Et ceux qui élevaient
une famille avaient un quotidien tout aussi réglé, même plus encore, tels les
battements du cœur et les respirations. L’idée ne leur traversait pas l’esprit que la
terre pourrait cesser de tourner sur son axe d’un seul coup, être soudainement
plongée dans un chaos infernal sans crier gare. À dix-huit heures, tout était
normal, le bulletin d’informations commençait à la télé, les gens venaient de se
mettre à table, et puis… Bang ! À dix-huit heures et une seconde, l’existence de
milliards d’individus basculait dans une horreur indescriptible, annihilant les
frontières de l’imaginable, éradiquant toute réalité établie, anéantissant tous les
repères. D’une seconde à l’autre, le purgatoire devenait l’enfer. Plus que
quiconque, Ariel savait que cela était possible.
— Tu n’as aucune idée dans quoi tu t’es fourré, finit par murmurer Ariel au
terme de sa contemplation silencieuse du paysage urbain.
— Ça, tu me l’as déjà dit, rétorqua Gabriel au bord de l’implosion. Mais
encore ?
— Crois-tu en Dieu ?
La question déstabilisa le jeune homme qui sentit aussitôt sa tension baisser
de plusieurs crans. Il ne trouva rien à répliquer.
— Si tu n’as pas la moindre réponse à me fournir, comment pourrais-je
t’expliquer tout le reste ?
— Essaie toujours.
Ariel se retourna vers lui et le fixa de ses grands yeux empreints de mystère.
— Assieds-toi sur le divan.
Gabriel l’observa quelques secondes, incertain de ce qu’il devait faire. Il
réalisa qu’il était dans un état pitoyable. Ses vêtements portaient encore les
traces de sa nuit mouvementée.
Ne t’en fais pas pour ça et prends place, s’il te plaît.
Le sang de Gabriel se figea aussitôt dans ses veines. Ariel avait répété sa
demande, mais sans ouvrir la bouche ! Elle n’avait pas prononcé le moindre mot,
émis le moindre son ! Et pourtant, il l’avait clairement entendue ! Et puis les
yeux de la jeune femme semblaient avoir pâli, tout en prenant une teinte plus
brillante. Comme un automate, Gabriel s’assit sur le divan, bouche bée. Ariel
resta debout et commença à arpenter la pièce. Elle cherchait visiblement la
meilleure façon de s’expliquer.
— Écoute, je sais vraiment pas qui tu es ni d’où tu viens, bredouilla Gabriel,
soudain effrayé et dévisageant Ariel comme s’il avait vu Houdini en personne.
Une chose est sûre : t’es pas ce que j’appellerais normale. Comment fais-tu ?
T’es un genre de ventriloque ou quoi ?
Ariel marchait toujours de long en large, silencieuse.
— Ne me dis pas que c’est de la transmission de pensée, quand même !
Gabriel commençait à se sentir particulièrement nerveux. Ses mésaventures
de ces dernières heures revinrent de nouveau s’aligner dans son esprit, comme si
son cerveau tentait une nouvelle fois de lui faire avaler l’impensable… Le
cadavre dans le sous-sol, le rave, l’église désertée, la crypte. Ariel esquissa un
sourire moqueur.
— Et pourquoi pas ? Tu veux savoir si je suis normale ? Peu importe
comment tu vas comprendre et interpréter ce que je m’apprête à te raconter, tu
seras encore à des années-lumière de la réalité.
— Je te l’ai dit, j’ai fait une recherche sur ce Mafalac et… Je pige rien ! Vous
êtes qui ? Ou quoi ? Le gars est un genre d’hypnotiseur super doué ? Je suis pas
croyant pour répondre à ta question, plutôt athée, et j’ai du mal à gober ce que
j’ai lu sur lui et… — Gabriel hésita — et sur toi.
— Tu as raison, l’impossible, même l’improbable, est toujours difficile à
considérer.
— Arrête de te foutre de moi ! C’est pas une explication, ça !
— Personne n’a daigné croire que la CIA était impliquée dans le trafic de
drogues et tout ce que ça sous-entend… Ou qu’un dénommé Hitler gazait des
dizaines de milliers de Juifs avant de les brûler… Trop gros. Inimaginable.
— Oui, mais quand même… Le gars serait un démon ? Je veux dire Mafalac,
pas Hitler. Quoique…
— Tu as vu ce dont il est capable, non ?
— Certaines publications de Facebook mettent en scène des « magiciens »
qui font des trucs plutôt inouïs.
— Si tu le dis… Écoute, que tu me croies ou pas, moi je sais une chose : tu
es en danger. Mafalac ne te lâchera plus. Pour lui, tu es devenu une sorte de défi,
une cible. C’est entre lui et moi, et tu es l’enjeu d’un tournoi gordien.
— Wow ! Minute ! Un quoi ? ! Là, je pense que tu charries un peu !
Gabriel attendit qu’Ariel réagisse. Mais elle soutint son regard sans ciller. Il
sentit alors un mélange de terreur et d’incrédulité l’envahir.
— Quoi ? Tu es sérieuse ? Et toi, tu es quoi ? Un genre de Terminator repenti
venu me sauver des machines du futur ? Ou mon ange gardien ? C’est ça ?
Ariel se mit à rire, une cascade rafraîchissante, claire et limpide. C’est la
première fois que Gabriel voyait sa voisine se laisser aller à une telle gaieté.
— Qu’est-ce que j’ai dit de drôle ?
La jeune femme le regarda quelques instants en continuant de sourire. Tout
d’un coup, une étrange vibration emplit la pièce, quelque chose de subtil qui
n’échappa cependant pas à Gabriel. La seconde suivante, il fut témoin d’un
phénomène digne des plus grands délires hollywoodiens : le corps d’Ariel
sembla soudain se métamorphoser sous ses yeux, comme si une aura émanait
d’elle pour la nimber d’une clarté bleutée de plus en plus vive et éblouissante.
On aurait dit une rivière lumineuse s’écoulant paresseusement par mille affluents
silencieux en direction du jeune homme.
Gabriel bondit sur ses pieds comme s’il avait reçu une décharge électrique
dans les fesses. La crypte ! Ce à quoi il avait assisté dans la crypte… la
lumière… le feu-follet… L’intuition qu’il avait eue plus tôt… Il n’avait pas tort,
c’était elle, Ariel ! Il était à la fois terrorisé et tétanisé par ce qu’il observait. Il
cligna des yeux de manière effrénée, ébloui autant qu’il était incrédule, et il
cherchait à se convaincre qu’il était victime d’une nouvelle illusion. Si c’était un
truc, il était drôlement bien fait ! C’était encore Ariel — il reconnaissait son
visage et son regard — tout en étant, comment dire, une « chose » tellement
différente, et beaucoup plus grande.
En même temps que le phénomène semblait prendre de plus en plus
d’espace, au point de l’envelopper lui-même, Gabriel ressentit une vague de
calme se propager autour de lui et en lui. Mais il y avait plus… quoi donc ?
Gabriel ne put s’empêcher de frissonner en réalisant que cette aura avait une
quasi-densité, animée d’une énergie insaisissable, et pourtant palpable. Cette
lumière était… vivante ! C’est ça, vivante ! Malgré la douceur dans laquelle il
baignait, il eut la sensation d’être entouré d’une sorte d’écran de force inviolable.
En ce moment même, rien ni personne ne pouvait l’atteindre.
Gabriel entendit un léger gazouillis, puis une mélopée agréable et reposante,
une mélodie similaire à celle qui l’avait conduit dans les profondeurs de cette
crypte mystérieuse. Ce n’était donc peut-être pas un hasard ? Gabriel se rassit
lentement, les yeux toujours scotchés à cette vision irréelle. Il n’avait jamais cru
en Dieu ou en qui que ce soit, sinon en lui-même. Toutes les bêtises « new age »
auxquelles adhéraient nombre de baby-boomers ou des illuminés de tout acabit
le rendaient plutôt sarcastique. Le monde se composait d’une matérialité bien
tangible, celle que la plupart des habitants civilisés de cette foutue planète
partageaient. L’âme, l’au-delà, le paradis et l’enfer, ou le karma, tout cela n’était
que délires et croyances dépassées qui n’appartenaient certainement pas au
21e siècle. Si Dieu avait eu la moindre raison d’exister, il n’aurait jamais permis
la mort brutale de son père et de sa mère. Pas plus que toutes les horreurs qui
noircissaient la Terre d’est en ouest et du nord au sud.
— Nom de Dieu ! souffla Gabriel, hypnotisé.
L’espace d’une seconde, l’éclat émanant d’Ariel parut moins brillant, comme
si son blasphème avait mis fin au charme.
Maintenant, écoute-moi bien, commença Ariel sans ouvrir la bouche. Je n’ai
pas le temps de te faire un cours magistral, j’irai donc à l’essentiel.
Gabriel opina du chef en silence. Qu’aurait-il pu ajouter de toute façon ?
En dépit des ondes lumineuses qui l’entouraient, Gabriel perçut qu’Ariel
plongeait son regard dans le sien, et il ressentit de nouveau une vague de sérénité
l’envahir. Alors il glissa dans un état second, délicatement bercé dans une mer de
coton. Comme plus tôt, la jeune femme continua à parler sans bouger les lèvres,
d’une voix douce mais étrangement « percutante », un gazouillis dont il saisissait
chaque son. Les mots — pour peu que ce soit des mots — pénétraient Gabriel tel
un chaud rayon de soleil sur la neige au printemps. Il avait l’impression de lire
un album illustré sans tourner une seule page, tout en comprenant parfaitement
le sens et le contenu de chacune des images qui s’offraient à lui en même temps
que le message.

Il est écrit dans le Livre de Vie :


« Et il y eut guerre dans le ciel ; Michel et ses anges combattaient le dragon ; et
le dragon et ses anges se battaient, mais ne l’emportaient pas ; aussi ne
retrouvaient-ils plus leur place dans le ciel. Et le grand dragon était chassé, cet
ancien serpent, appelé le Diable, et Satan, lequel séduit le monde entier ; il était
chassé du ciel pour échouer sur la Terre, et ses anges étaient chassés avec lui. »
En réponse à l’immense outrage que les princes déchus avaient enduré, voici
ce que Béelzébuth dit au grand Lucifer :
« Soit qu’avec le feu de l’enfer nous dévastions toute sa création entière, soit
que nous nous en emparions comme de notre propre bien, et que nous en
chassions (ainsi que nous avons été chassés) les faibles possesseurs. Ou si nous
ne les chassons pas, nous pourrons les attirer à notre parti, de manière que leur
Dieu deviendra leur ennemi, et d’une main repentante détruira son propre
ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance ordinaire et interromprait la joie que
le vainqueur éprouve de notre confusion : notre joie naîtrait de son trouble. »
Depuis ce temps, nous les combattons où qu’ils soient, ces démons dont
l’unique dessein est de s’emparer du pouvoir ultime afin de régner sur tous les
mondes. Bien des guerres et des catastrophes, hélas, jalonnent leur parcours. Ils
ont détruit des civilisations, transformé des planètes en déserts, et corrompu la
pureté elle-même.
L’Ange de Lumière, le grand Lucifer, n’a eu de cesse, depuis sa haute
déchéance, de tout mettre en œuvre pour retrouver sa puissance originelle dans
le seul but d’accomplir sa suprême vengeance : détrôner le Créateur et prendre
sa place. Car, si ses pouvoirs sont encore immenses et plus effroyables que
jamais, sa perte a eu pour effet de l’affaiblir en lui coupant les ailes.
Toute chose est écrite dans le visible et l’invisible, et les chemins du retour et
de la rédemption existent pour chaque être, quelle que soit la forme qu’il a
revêtue. Aussi, inlassablement et dans le plus grand secret, Lucifer envoie depuis
toujours ses plus fidèles et plus cruels serviteurs sur les traces de la précieuse
connaissance. Au cours de cette quête, bien des anges et des démons sont
tombés. Certains des nôtres, pris au piège, ont subi les pires sévices que l’enfer
peut réserver pour les obliger à avouer ce qu’ils savaient, et même ce qu’ils ne
savaient pas. On a beau être de purs esprits, il existe des supplices dont
l’horreur ferait passer la plus bestiale torture terrestre pour une partie de
plaisir.
Bien que les secrets de la création, la connaissance ultime, soient
jalousement préservés, nous ignorons ce que les démons ont découvert au long
de leur inlassable quête. De toute évidence, rien encore. Mais tout cela pourrait
bien changer et nous exposer à des périls dont il vaut mieux ne pas évoquer la
portée.
Celui qui soulèvera le voile verra la vérité…

Gabriel ressentit de nouveau une étrange vibration, et le silence se fit soudain


dans sa tête. La dernière image s’évapora, donnant une grande irréalité au
moment présent. Le jeune homme resta prostré quelques minutes avant de
pouvoir esquisser un premier mouvement. Ce qu’il venait de vivre — et
d’apprendre ! — était… complètement fou ! Hors de toute rationalité ! Il en
tremblait, totalement sous le choc, incapable de raisonner, et encore moins de
décider s’il avait rêvé.
— N’essaie surtout pas de mettre de la logique dans tout cela, murmura
Ariel, comme en réponse à ses réflexions muettes. Tu as le droit de croire ce que
tu veux, mais sois sûr d’une chose : tu es en danger. Pour le reste… Je t’ai
transmis seulement le principal, ce qu’il est nécessaire que tu saches pour le
moment. Chacun doit trouver sa voie et ses réponses. N’en demande pas plus.
En demander plus ? ! Gabriel resta sans mots. Il aurait aimé se persuader
qu’il avait imaginé tout cela, que cette… cette apparition n’était qu’une
incroyable hallucination, une séquelle psychologique, un hyper syndrome post-
traumatique découlant des bouleversements qu’il avait vécus ces derniers jours.
Mais non, Ariel se tenait bien là, devant lui, et il sentait son regard le mettre à nu
comme un nouveau-né fraîchement sorti de la matrice.
— Ta crainte est aussi naturelle que ton incrédulité, poursuivit Ariel qui, de
toute évidence, avait une fois de plus lu dans ses pensées. Hélas, c’est la vérité et
il n’y a pas d’autre issue.
Quels étaient les choix du jeune homme face à ces révélations ? Intimement,
il savait qu’il n’en avait aucun, sinon celui de faire confiance à cette… pouvait-il
encore la qualifier de femme ? Ariel était donc un ange, probablement aux
pouvoirs extraordinaires. Tout comme ce Mafalac, songea-t-il en frissonnant.
Ceci expliquait bien des choses.
— Et maintenant ? finit-il par articuler.
— Je dois déjouer les plans de Mafalac, telle est ma mission. Tu n’étais pas
prévu dans la stratégie, mais je n’ai pas le choix.
Gabriel aurait grandement préféré qu’il y ait une autre alternative, une voie
de sortie lui permettant de revenir à ce qu’il était, à ce qu’il savait de la vie il y a
quarante-huit heures. Mais il ne se trouvait pas dans une partie de Monopoly
qu’on peut laisser à tout moment si le cœur nous en dit. Non, il se sentait comme
le personnage indésirable apparu au mauvais moment dans le mauvais décor.
Persona non grata.
— Crois-moi, il aurait mieux valu que tu restes en dehors de tout ça,
continua Ariel avec un sourire triste.
— Ça va, j’ai compris… Pas besoin d’en rajouter, répliqua Gabriel d’un air
las. Dis-moi plutôt ce qui pourrait m’arriver ?
Ariel haussa les épaules et vint s’asseoir à côté de lui. Il ressentit un doux
frisson lui parcourir l’échine. Et réalisa une fois de plus que la proximité de la
jeune femme continuait de le rendre paisible et heureux, malgré tout. Sauf que
maintenant, le moindre détail prenait un nouveau sens. Un ange ! Il aurait pu
difficilement trouver mieux ! Ou pire ?
— Mafalac est torve, cruel et sournois. Et il n’est pas seul. Comme toutes les
créatures de son espèce, il est à l’affût de vos pensées. S’il ne peut les pénétrer, il
les devine par les mouvements de votre corps, vos paroles, vos actions. Chaque
être humain porte en lui ses propres faiblesses dont le démon se sert. Sans le
savoir, vous représentez autant de livres ouverts pour lui. Et tel que je le connais,
il doit avoir plusieurs plans qu’il mène de front.
— Justement, tu as l’air à bien le connaître.
— Oui. Ce n’est pas la première fois qu’on est confrontés l’un à l’autre.
— Et ?
— En ce qui le concerne, ça s’est encore mal terminé lors de notre dernier
affrontement. Je pense qu’il est ici sur Terre pour se racheter. C’est comme un
purgatoire, pour lui.
Gabriel ne put s’empêcher de rire. Un démon au purgatoire pour retourner en
enfer !
— Et c’est aussi pour cela qu’on m’a envoyée en mission afin de découvrir
ses projets, et les contrecarrer.
— C’est pas vrai ! Je rêve ! soupira Gabriel en se prenant la tête entre les
mains. Et c’est quoi ses plans ?
— Je ne sais pas encore avec exactitude. Mais assurément faire le plus de
torts possible pour répondre aux vœux de Béelzébuth et Lucifer.
— Quoi ? Je ne peux pas imaginer que ces mecs existent véritablement !
J’aurais moins de mal à te croire si tu me disais que le père Noël s’était mis en
couple avec mère Teresa !
Désemparé, Gabriel secoua la tête sous le regard d’Ariel qui fronçait les
sourcils.
— Laisse tomber, c’était juste… Mais comment s’y prend-il ?
Ariel haussa les épaules.
— Désolé, je n’ai pas réponse à tout. Il existe tellement de façons de semer
la confusion parmi les hommes. Les agences de renseignements sont devenues
expertes en la matière. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures pour
deviner qui leur a donné les modes d’emploi ! Mais sans aller si loin, les raves
avec des drogues à profusion et où tout le monde s’envoie en l’air sans même
penser aux conséquences, c’est bien son style.
— « S’envoie en l’air » ? Quel langage pour un ange !
— Tu vas devoir réviser tes préjugés. Si tu avais côtoyé l’enfer et les démons
d’aussi près et depuis aussi longtemps que moi…
— OK, OK… Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
— Appelle ta sœur, et fais en sorte qu’elle vienne loger chez toi. Elle est
probablement en danger, même si c’est toi qui es la proie de Mafalac. Alors
autant ne prendre aucun risque. Le Lez’arts libres est déjà sous ma protection,
enfin, partiellement. Mais je ferai de ton loft un temple inviolable par qui que ce
soit.
— Tu rêves en couleurs ! Lisa est bien trop indépendante pour venir
s’enfermer avec moi ! Et qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?
— À toi de voir. Essaie la vérité ?
Gabriel secoua la tête, visiblement peu convaincu.
— Je peux me rendre à son appart et tenter de la persuader.
— Mauvaise idée. Tu ne vas nulle part sans que je t’accompagne.
Gabriel resta sans voix.
— Ou sans ça, continua Ariel en montrant le pentacle.
Gabriel prit l’objet dans sa main et le considéra quelques instants.
— C’est quoi au fond, ce truc ? Un genre de GPS cosmique, un bouton de
panique médiéval ?
Ariel éluda la question.
— Tant que tu seras près de moi, ou que tu garderas le pentacle sur toi, je
pourrai te protéger.
— Tu veux rire ?
— Je ne laisse planer aucun doute quand je suis sérieuse.
— C’est pas vrai ! Je le crois pas… murmura Gabriel en soupirant. Et sinon ?
— C’est mieux qu’il n’y ait pas de « sinon ».
Gabriel fixa Ariel en silence. Il n’avait plus rien à ajouter.
DIX-NEUVIÈME

Assis derrière son bureau d’acajou massif, le ministre de la Sécurité


territoriale avait les traits tirés. Méconnaissable. Devant lui, Mafalac, toujours
tiré à quatre épingles, affichait un air détendu. Brochu redressa la tête pour fixer
son interlocuteur. Un criminel dangereux, un sociopathe sanguinaire évadé d’un
asile psychiatrique, cela ne pouvait être que ça ! Aucun être humain normal ne
pouvait accomplir de telles monstruosités, songea-t-il en revoyant mentalement
les images d’horreur de Spinoza dépecée.
Faire appel aux services secrets, ou à sa sécurité rapprochée, c’est ce qu’il
aurait dû faire. Pourtant, le ministre avait raccroché le téléphone avant même que
la ligne ne sonne à l’autre bout, la veille au soir, rongé par l’affreux doute que le
sinistre personnage pourrait mettre sa menace à exécution : s’occuper de sa
femme, ou pire, de ses enfants.
Aujourd’hui, Brochu était tout à fait conscient qu’il ne pourrait pas revenir
en arrière, ni faire appel à qui que ce soit : il devrait gérer cette situation seul.
Mais pouvait-il faire confiance à un être aussi fou et barbare ? Qu’est-ce qui
l’autorisait à croire que cet homme ne s’en prendrait pas à sa famille quoi qu’il
fasse ? Tout bien considéré, le ministre n’avait actuellement d’autre choix que
d’obtempérer, accéder aux demandes de cet individu, ne serait-ce que pour
temporiser. Bien qu’il n’ait aucun plan, Brochu se fit la réflexion que chaque
heure, chaque jour gagné lui permettrait d’y voir plus clair et d’élaborer une
stratégie. Après tout, c’était sa force, concevoir des manigances pour piéger ses
adversaires, se servir des lois en les tournant à son avantage, échafauder des
programmes pour conquérir plus d’influence et de pouvoir.
Pas maintenant. Il était trop sous le choc, incapable d’aligner ses pensées
correctement, comme s’il avait soudainement perdu tout raisonnement logique.
N’était-ce pas ça, le but du terrorisme : vous plonger dans un état de terreur tel
que la léthargie s’empare de la moindre cellule de votre corps ?
— Qui êtes-vous, nom de Dieu ! finit-il par articuler.
— Mais pourquoi toujours invoquer ce nom ? ! éructa Mafalac en affichant
un air faussement offusqué. Vous êtes fatigants, à la fin ! Laissez-le tranquille ce
pauvre vieux barbu !
Aussi surpris que déstabilisé par la réponse, Brochu resta coi, dévisageant
Mafalac qui esquissa un sourire diabolique. Puis il se mit à déclamer une étrange
tirade, tel un acteur sur les planches d’un théâtre.
— « Faire le contraire de la haute volonté de celui auquel nous résistons.
Qu’importe la perte du champ de bataille ! Tout n’est pas perdu. Une volonté
insurmontable, l’étude de la vengeance, une haine immortelle, un courage qui ne
cédera ni ne se soumettra jamais, qu’est-ce autre chose que n’être pas
subjugué ? »
— Pardon ?
Mafalac avait recouvré son air normal. Si, toutefois, le mot « normal »
pouvait s’appliquer à lui. Et même si Brochu avait malgré tout compris les mots
prononcés, il n’en saisissait pas le sens. Ce gars était assurément timbré au
dernier degré ! Il ne subsistait plus aucun doute !
— Qu’importe ce que j’ai exprimé, cher ministre. Cela dit, je pensais que ma
menace de dénoncer à votre femme vos petites malversations sexuelles serait
suffisante. Eh bien ! Je me suis trompé ! Et quand j’ai vu que vous aviez délégué
l’une de vos chiennes de garde pour me pister, désolé, j’ai vu rouge. Et mes
fidèles soldats s’en sont donné à cœur joie.
Mafalac éclata de rire tandis que Brochu pâlissait un peu plus.
— Que voulez-vous ?
— L’heure est à l’action. D’accord ? Alors, dites-moi où se trouve le QG
d’Horus. Vous devez bien avoir un endroit où entreposer toute votre
quincaillerie, non ? Vos petits experts en surveillance de la populace doivent bien
travailler quelque part ?
— Je ne suis pas sûr qu’ils vous laissent le champ libre, soupira Brochu dans
une ultime tentative de le faire changer d’idée. Je ne suis pas seul dans ce projet
et…
— Tss ! Tss ! Vous allez gentiment m’introduire. Et ne vous inquiétez pas
pour ceux qui ne comprendraient pas, je m’en charge !
Brochu ne put réprimer un frisson en songeant aux méthodes que cet homme
utiliserait pour raisonner les réticents. Comment lui-même pourrait-il faire pour
convaincre ses gens d’obtempérer ? Ils sauraient immédiatement que quelque
chose ne fonctionnait pas, et ils chercheraient probablement à s’opposer à
l’ingérence de l’intrus.
— Ce ne sera pas facile, objecta Brochu. Horus ne se conduit pas comme une
auto. Ce programme est hyper complexe, et ne le manœuvre pas qui veut.
— Ça tombe bien, je n’ai pas mon permis ! fanfaronna Mafalac. Alors nous
utiliserons vos ressources, n’est-ce pas ? J’avais bien trouvé quelqu’un, mais le
sacripant a mystérieusement disparu après m’avoir dévoilé l’existence de vos
projets.
Le ministre soupira en secouant la tête.
— Vous ne comprenez pas. Il s’agit d’une entreprise ultra secrète. Et je
connais mon personnel : aucun de mes assistants ne voudra collaborer.
Mafalac fit un autre de ses sourires suffisants tout en fixant intensément
Brochu.
— Je vous le répète : ne vous inquiétez pas pour cela. La persuasion est ma
spécialité. Vous devriez le savoir, n’est-ce pas ?
Le démon laissa planer un silence assez lourd pour que Brochu s’imprègne
de tous les sous-entendus.
— Assez discuté ! Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Allons-y, voulez-
vous ?
— Que je le veuille ou non, qu’est-ce que ça change ? rétorqua le ministre
avec ironie.
— Bien ! Excellente répartie ! J’aime ça ! Mais je désirais me montrer poli.
Je suis un homme du monde.
À ces mots, Mafalac se leva d’un bond puis se dirigea vers la porte du
bureau. Les deux sortirent sous le regard médusé de la secrétaire.
— Euh… je dois m’absenter quelques heures, marmonna Brochu. Une
urgence. Vous pourrez me joindre sur mon portable s’il y a quoi que ce soit.
Brochu conduisit Mafalac jusqu’aux escaliers.
— Passons par-derrière. Je ne veux pas alarmer mon personnel.
Une fois à l’extérieur, Mafalac marcha vers un imposant 4X4 noir stationné à
proximité.
— Nous allons prendre mon véhicule, déclara-t-il à Brochu en lui désignant
la porte arrière qu’un gros malabar tenait grande ouverte.
Le ministre hésita une seconde puis obéit en soupirant. Il n’était pas en
situation de décréter quoi que ce soit. Bien entendu, la tournure des événements
lui déplaisait au plus haut point. Jamais n’avait-il été en position si inconfortable,
si loin des commandes régissant le cours des choses et celles de sa propre
existence. Il vivait une sorte de parenthèse dans le déroulement prévu de ses
plans, aussi inattendue qu’inéluctable, et il se demandait bien comment la
refermer au plus vite et de façon définitive.
À contrecœur, Brochu indiqua l’adresse où le groupe Horus avait élu
domicile : le Bunker, comme ils l’avaient baptisé. Une pensée lui traversa
l’esprit et lui donna un sentiment d’espoir. Pourquoi n’avait-il pas songé à cela
plus tôt ? Cela prouvait qu’il était vraiment secoué ! Bien entendu, le site,
anonyme de l’extérieur, était couvert par tout un système de caméras et de
senseurs en tous genres. Puis, une fois la première entrée franchie, des portes à
serrures électroniques sophistiquées en protégeaient l’accès. Immanquablement,
les gardiens de sécurité présents à l’intérieur du Bunker verraient sur leurs écrans
de surveillance l’apparition du visiteur importun comme une intrusion
potentielle contre laquelle ils devraient réagir d’une façon ou d’une autre. Et
pour mettre toutes les chances de leur côté, sa propre attitude hésitante vis-à-vis
Mafalac enverrait un signal, et ils attendraient celui-ci de pied ferme.
Le ministre inspira profondément et ferma les yeux. Il ne voulait pas montrer
le moindre signe de satisfaction. En jetant un coup d’œil vers Mafalac, il
remarqua que ce dernier ne lui prêtait aucune attention, portant plutôt son dévolu
sur le paysage urbain qui défilait devant lui. Décision stratégique, le Bunker se
trouvait dans une zone semi-industrielle ayant connu des jours meilleurs, et le
panorama était triste et déprimant. Ce qui ne semblait nullement affecter
Mafalac. Au contraire. Brochu vit son visage s’éclairer alors qu’ils traversaient
un espace particulièrement désolé où se côtoyaient des immeubles à l’abandon
probablement investis par des squatters. Les bâtiments étaient tagués au point de
ne plus savoir de quelle matière étaient composés les murs.
Bientôt, le véhicule s’immobilisa devant une bâtisse décrépite en apparence
inoccupée. Une porte en acier rouillée et couverte de graffitis en protégeait
l’entrée. Brochu fit contre mauvaise fortune bon cœur et descendit. Il inséra la
clé qui déverrouillait la première issue. Quant à la suite… Maintenant qu’il avait
plus ou moins recouvré ses esprits, il l’imaginait fort bien. Ils parviendraient aux
deux sas donnant accès au Bunker proprement dit. Et là, Mafalac serait accueilli
comme il se doit. Puisque le projet avait pris son allure de croisière depuis un
certain temps, il nécessitait peu d’effectifs techniques. Ce qui convenait
parfaitement à la nécessité de rester discret. Travailler dans l’ombre…
Cependant, d’anciens militaires de confiance montaient la garde, se relayant à
tour de rôle afin d’assurer la permanence par équipe de deux. Et leur attirail était
tout à fait adéquat pour faire face à toute éventualité, et certainement pour
neutraliser le sinistre individu : matraques à impulsions électriques, poivre de
Cayenne, pistolets taser ou conventionnels, et même des fusils à pompe. Les
concepteurs du programme avaient de surcroît mis en place un système
d’autodestruction sophistiqué des ordinateurs en cas d’urgence absolue. D’une
façon ou d’une autre, Horus ne tomberait pas entre les mains d’un fou !
Comme Brochu s’y attendait, le sbire de Mafalac resta dans le 4X4,
procédure standard de sécurité. Ce qui l’intriguait, cependant, c’était que
Mafalac entre seul avec lui dans la bâtisse. Le ministre songea néanmoins que le
personnage était tellement arrogant et imbu de lui-même qu’il ne doutait pas une
seconde de sa supériorité. Ces défauts horripilants devenaient soudain des atouts
majeurs en l’occurrence.
Brochu referma la porte extérieure en prenant soin de la verrouiller. Il crut
bon de justifier son geste afin de ne pas alarmer son visiteur indésirable.
— Sécurité. Je ne pourrai pas ouvrir les autres si celle-ci n’est pas fermée à
clé.
Mafalac se contenta d’opiner du chef et lui fit signe d’aller de l’avant. Ils
longèrent un couloir faiblement éclairé menant à une deuxième porte
d’apparence ordinaire. Le ministre inséra une autre clé dans la serrure puis sortit
une carte à puce qu’il apposa sur un point précis du chambranle. On entendit un
déclic et le battant s’ouvrit sur un escalier qui s’enfonçait dans le sous-sol.
Arrivés au bas des marches, ils remontèrent un autre couloir et Brochu s’arrêta
face à une porte blindée. Après une brève hésitation, il la déverrouilla en tapant
un code sur un clavier enchâssé dans le mur. Les deux hommes pénétrèrent dans
une sorte de minuscule antichambre représentant l’ultime issue du Bunker. Que
ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur, aucune caméra n’était visible. Mais Brochu
savait pertinemment que, dès le moment où il avait engagé la clé dans la
première serrure, leur présence avait été signalée et leurs faits et gestes suivis à
la trace par la suite. Malgré tout, comme pour donner le change, il simula un
embarras ostentatoire en dévisageant Mafalac.
— Je vous en prie, monsieur le ministre, un dernier geste et vous aurez
respecté ce que j’espère de vous. Jusque là.
Brochu hésita encore quelques instants, puis il déverrouilla la porte.
Ensuite, tout alla très vite. Comme Brochu l’avait prévu, un comité d’accueil
les attendait de pied ferme. Les deux gardiens responsables de la surveillance et
de la sécurité pointaient leurs fusils à pompe directement sur la poitrine du
visiteur. Un peu à l’écart, un ingénieur en systèmes informatiques inspectait du
matériel tandis qu’un hacker converti aux desseins du ministre travaillait à son
bureau. Personne d’autre n’était présent dans le vaste espace bétonné
entièrement occupé par des rangées d’appareils électroniques.
Reprenant son assurance, Brochu poussa Mafalac à l’intérieur.
— Mais entrez donc, cher monsieur, je vous en prie.
Bizarrement, ce dernier ne sembla pas surpris outre mesure, et encore moins
effrayé. Au contraire, son éternel sourire arrogant illuminait son visage.
— Quel accueil, messieurs ! Je n’en demandais pas tant.
— Quels sont vos ordres, monsieur le ministre ?
Le plus âgé des deux ex-militaires avait posé la question sans quitter des
yeux le premier étranger à pénétrer dans le Bunker et qu’il tenait bien en joue.
— Ouhhh, quelle audace ! rétorqua Mafalac en effectuant une mimique
ridicule. Je vais vous le dire, moi, ce que vous devez faire : lâchez gentiment vos
joujoux et remettez-vous au travail. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Quelque peu déstabilisés par la réaction et l’aplomb de cet individu des plus
singulier, les quatre employés se tournèrent vers Brochu dans un synchronisme
parfait, les deux gardiens attendant ses instructions.
— Écoutez, Kalafam, ou quelle que soit votre véritable identité, la farce a
suffisamment duré. Maintenant, c’est moi qui dicte la suite des choses,
d’accord ?
— Ah ! vous croyez ? répliqua Mafalac en pivotant vers Brochu. Voyons
voir… Dites-moi lequel de ces messieurs vous est le moins utile.
— Suffit ! éructa Brochu en serrant les dents. Fin du voyage pour vous !
F.I.N !
— Très bien. Comme vous voudrez. Alors je vais choisir moi-même.
Aussitôt, Mafalac dirigea son regard vers les quatre personnes présentes en
les dévisageant tour à tour. Puis il planta ses yeux dans ceux d’un des gardiens
de sécurité. Il y eut un flottement durant lequel rien ne se produisit. Soudain,
l’homme se mit à trembler, d’abord faiblement, puis de plus en plus fort. Et il
commença à crier. Tout le monde le fixait sans rien comprendre. Aussi aguerri
soit-il, l’ancien militaire laissa tomber son arme pour se prendre la tête à deux
mains tout en hurlant tel un animal qu’on égorge. Il s’effondra à genoux sur le
sol. Ce fut au tour des autres de pousser un cri d’effroi quand ils virent du sang
sortir par les oreilles et les yeux du malheureux. D’abord un filet, puis carrément
des jets qui éclaboussèrent les alentours comme des geysers pourpres.
Bientôt, une odeur âcre de sang brûlé envahit l’espace. Le hacker se mit à
vomir. Le deuxième gardien semblait complètement tétanisé, incapable de réagir
malgré toutes les horreurs auxquelles il avait pu être confronté durant sa carrière.
L’ingénieur détourna le regard de l’abominable spectacle et fixa Mafalac pour
tenter de comprendre ce qui était à l’origine d’une telle monstruosité. Puis il
recula le plus loin possible dans la pièce, essayant de se cacher derrière les
colonnes d’ordinateurs et les tresses de fils suspendus, pareils à des lianes dans
la jungle amazonienne. Les yeux de Mafalac n’étaient plus que deux fentes de
braises, et son visage semblait s’être métamorphosé sous l’effet d’un rictus
hideux.
— Arrêtez ! hurla Brochu.
Mais il était trop tard. La peau du supplicié commença à se flétrir telle une
vieille pomme chauffée au soleil, tout en prenant une teinte brunâtre. Le pauvre
avait l’apparence d’une poupée désarticulée se vidant de sa substance, agité de
violents soubresauts comme s’il cherchait à se défaire de liens mystérieux
l’enserrant de toutes parts. Puis il laissa échapper un dernier râle, horrible, à vous
glacer le sang jusqu’à la fin de vos jours, et ce qui restait de son corps s’affaissa
dans une ultime secousse.
Soudainement pris de folie, le hacker se précipita pour arracher l’arme des
mains du second militaire complètement pétrifié. Avec des gestes hystériques, il
braqua le fusil sur Mafalac et fit feu. Bien qu’à quelques mètres seulement, il
manqua sa cible et le projectile dessina un joli trou dans un des murs en béton.
Presque simultanément, Mafalac se tourna vers lui en le mitraillant du regard.
Une fraction de seconde plus tard, la tête de l’individu explosa dans un geyser de
cervelle sanguinolente. Incapable d’en supporter plus, l’ingénieur s’évanouit en
s’affalant sur le sol, ridicule marionnette coupée de ses fils. L’ex-militaire encore
vivant sortit subitement de sa torpeur et tenta de s’enfuir. Il fut à son tour frappé
par une invisible force qui le décapita proprement.
Brochu, qui était resté en retrait, tremblait de tous ses membres. Il avait
même mouillé son pantalon. Dans un geste dérisoire, il se précipita dans le
vestibule pour regagner l’air libre, loin de ce carnage indescriptible. Cependant,
les systèmes de sécurité ne permettaient pas d’en ouvrir la porte tant que celle du
Bunker n’était pas verrouillée. Et puis où serait-il allé ? Dans les bras du sbire de
ce dément ?
— Voyons, monsieur le ministre, un peu de sang-froid, je vous prie.
Le visage de Mafalac s’illumina soudain.
— Un peu de sang-froid ! Quel à-propos ! Elle est truculente, vous ne
trouvez pas ?
Le démon éclata de rire en portant son attention sur les restes fumants du
garde de sécurité dont le sang répandu tout autour de lui, et qui avait
probablement bouilli, ressemblait à du boudin noir.
Brochu s’effondra à son tour sur le sol en béton et vomit, indifférent aux
dommages irréparables que cela causerait à son costume trois-pièces fait sur
mesure. Puis il se mit à sangloter. Mafalac leva les yeux au ciel, comme s’il
s’agissait d’un garnement pris en défaut qu’on aurait semoncé un peu trop
brutalement.
— Voyons, mon cher François, ressaisissez-vous, je vous en prie. Voilà,
séchez vos grosses larmes et venez par ici. Vous allez prendre froid, ou pire,
attraper des rhumatismes en restant prostré sur ce plancher humide. Et puis ces
vomissures… quelle odeur !
Disant cela, Mafalac aida Brochu à se relever et le conduisit vers un fauteuil
de bureau. Celui-ci se laissa faire comme un enfant privé de tous ses moyens.
— C’est cela, asseyez-vous. Dès que votre autre copain se réveillera, nous
lui demanderons de faire un peu de ménage. Ça fait un peu désordre tout cela,
vous ne trouvez pas ?
Brochu s’essuya la figure du revers de sa manche. Il y avait de quoi devenir
fou ! En l’espace de quelques jours, sa vie venait de basculer dans un enfer dont
il ne voyait pas l’issue. Comment était-ce possible ? Lui, un homme puissant et
respecté, au sommet de son art, de sa gloire et de sa carrière, ne valait
aujourd’hui pas mieux qu’un de ces clochards du centre-ville qu’il méprisait
ouvertement.
— Bien, où est votre expert en piraterie ?
Brochu regarda Mafalac sans réellement comprendre.
— Pardon ?
— Votre pirate, celui qui est doué pour fouiller dans la vie des autres ?
Un éclair mauvais brilla une fraction de seconde dans l’œil de Brochu.
— Vous vous en êtes déjà occupé, répondit-il en pointant le cadavre dont la
cervelle s’était répandue sur le sol en béton.
— Oh ! Flûte, alors. Et vous n’en avez pas d’autres sous la main ?
Le ministre décocha un regard noir vers Mafalac. Il recouvrait peu à peu ses
esprits.
— Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on a juste à faire une demande à l’agence
nationale pour l’emploi ?
— Je vous ai dit que je suis désolé. Ne le prenez pas de si haut, cher
collègue.
— Collègue ? ! À votre tour, ne le prenez pas de haut, mais je doute que ce
soit le terme approprié !
— Eh bien soit ! Je vais vous prouver ma bonne foi et faire acte de contrition
en vous trouvant un autre pirate compétent. Marché conclu ?
Brochu haussa les épaules. Il était inutile de converser avec un malade à ce
point dérangé.
— Je considère votre silence comme étant un oui. Après tout, qui ne dit mot
consent ! Vous venez m’ouvrir ?
Quelques instants plus tard, Mafalac sortait du bunker en sifflotant, laissant
Brochu avec trois cadavres et un homme inconscient, lequel sombrerait
probablement dans la folie une fois revenu à lui. Quant à lui, le tout-puissant
ministre de la Sécurité territoriale, s’il voulait rester vivant et protéger un tant
soit peu sa famille, il n’avait d’autre choix que de se soumettre à la volonté d’un
être aussi malfaisant que dangereux. Et il venait de découvrir que celui-ci était, à
n’en pas douter, un être démoniaque tout ce qu’il y a de plus réel.
VINGTIÈME

— Non, mais tu te fous de moi ? Dégage ! J’ai pas besoin d’un chaperon !
— Lisa, merde ! Tu comprends pas, je… je veux juste…
— T’as raison, je comprends pas. Mais écoute-toi, aussi !
Gabriel inspira profondément. Cela faisait plus d’une demi-heure qu’il tentait
de convaincre sa sœur de venir rester chez lui. Temporairement. Comme il s’y
attendait, Lisa avait mal réagi. D’abord, il l’avait réveillée. Elle ressentait encore
les contrecoups de la nuit précédente — dont elle ne se rappelait pas grand-
chose, d’ailleurs — et aurait bien dormi un vingt-quatre heures supplémentaire.
Le pire, cependant, résidait dans le fait que Gabriel se sentait maladroit dans ses
explications, ne sachant trop comment justifier l’idée qu’elle doive le suivre.
Sans tarder. Déjà que Lisa était d’un caractère plutôt indépendant, c’était presque
mission impossible de la persuader de partager son appartement, aussi spacieux
soit-il.
— T’es sûrement pas intoxiqué à la drogue ni à la tisane, alors c’est quoi ?
Empoisonnement alimentaire extrême ?
Les sarcasmes de Lisa faisaient mouche et Gabriel ne se sentait pas la force
d’y répliquer. Tenter de l’amadouer pour la convaincre ? Même si Ariel lui avait
conseillé d’essayer la vérité, pouvait-il lui dire qu’ils étaient menacés par une
bande de démons, et qu’ils devaient se mettre sous la protection d’un ange ayant
pris apparence humaine ? Déjà que lui-même avait beaucoup de mal à intégrer
ce genre d’informations ! Malgré tout ce qu’il avait vécu ces dernières heures, le
concept même d’anges et de démons représentait la quintessence de l’irréel et du
tordu ! D’un côté, s’il se refusait à croire aux phénomènes qu’il avait vus durant
le rave ou en présence d’Ariel, et que, d’un autre côté, il ne pouvait expliquer
lesdits phénomènes surnaturels dont il avait été témoin, alors peut-être que la
maladie mentale le guettait aussi sûrement qu’une poule guette le vers en train
de sortir de terre ? Gabriel décida de changer de tactique.
— On a failli y rester durant le rave, tu te rappelles pas ?
Lisa le fusilla du regard.
— Ah ouais ? Moi, tout ce dont je me souviens c’est que j’avais du fun, en
masse de fun. Et toi, toi… Ben je sais pas ce qui te prend, mais tu bats tous les
records de briseur de party !
La pilule était dure à avaler. S’il y avait une chose, un élément dont Gabriel
était certain, en dépit de tout le reste, c’est qu’il avait tout fait pour tirer Lisa des
griffes d’une bande de mecs défoncés à l’os prêts à la violer aussi
indubitablement qu’elle était sa sœur !
— Tu te rappelles vraiment rien ? murmura-t-il. J’en reviens pas. Ils étaient
là à vouloir te… te…
— Je suis allée à ce rave avec une gang de copains. Et tu sauras qu’ils sont
pas comme toi, autrement dit, pas du genre à demeurer sagement cloîtrés comme
un moine !
— Mais ce mec, le chanteur, tu l’as vu comme moi, non ? Complètement…
dément !
— Exactement ! Pour une fois, on est d’accord ! Complètement dément !
Fabuleux ! Délirant ! Wow ! Quel show ! C’était sauté, déjanté… génial, quoi !
On tripait tous comme des malades. C’est sûr qu’on a peut-être un peu forcé sur
l’alcool et la dope, mais shit ! Y en avait tellement, et c’était gratos !
Gabriel dévisagea sa petite sœur en silence. Seulement une poignée d’années
les séparaient et il avait le sentiment qu’un abîme infranchissable s’était creusé
entre eux. Où l’avait-il perdue ? Quand ? À la mort de leurs parents ? À moins
que ce soit lui qui ait manqué le coche quelque part ? Non, impossible. Gabriel
sentit une soudaine colère monter en lui. Comment pouvait-on agir et penser de
la sorte, faire une confiance aveugle à des gens dont on ignorait tout et qui vous
refilaient toutes sortes de substances aussi illégales que potentiellement
dangereuses ? Il circulait tellement de saloperies aujourd’hui !
— Merde, Lisa ! La vie, c’est pas un buffet chinois ! On parle de gars qui te
donnent des drogues assez puissantes pour altérer ta mémoire, et tu ne connais ni
les uns ni les autres ! Parce que c’est gratuit, t’es prête à avaler n’importe quoi ?
J’en reviens pas !
Lisa se leva d’un bond, piquée au vif.
— Ben moi non plus, j’en reviens pas ! T’es venu me faire la morale en
plus ! Sacr… !
La jeune fille ne termina pas sa phrase, se dirigeant d’un bon pas vers la salle
de bain dont elle referma violemment la porte, laissant Gabriel complètement
désarmé. Comment avait-il pu imaginer une seule seconde qu’il serait capable de
la convaincre ? Lisa avait depuis longtemps coupé le cordon, elle s’était
affranchie de toute contrainte et vivait sa vie au jour le jour, selon ses pulsions,
ses envies et les occasions qui se présentaient à elle. Et lui, le grand frère, n’était
qu’un pâle reflet d’une autorité parentale dont elle s’était libérée. Même le mot
famille n’avait probablement plus vraiment de sens à ses yeux. Après tout, l’être
humain n’était qu’un mammifère comme les autres, pareil aux chiens, aux chats,
aux souris, qui ne connaissent plus que leurs désirs et répondent à leurs instincts
une fois adultes, disposés à griffer et mordre leur propre mère, à la saigner à
mort au besoin.
Après quelques minutes, Lisa ressortit en coup de vent, habillée et prête à
décamper. Elle arborait ce regard que Gabriel avait croisé si souvent, le côté
sombre de la petite fille projetée trop vite et trop brutalement dans le monde des
grands. Deux yeux noirs, perçants, qui envoyaient des éclairs d’insolence teintés
d’une suffisance à vous faire sentir comme la dernière des crottes de mouche
posée sur une bouse de vache.
— C’est pas que je m’ennuie… En fait, oui, tu m’ennuies à mourir. Et je
préfère encore aller à mes cours plutôt qu’endurer tes discours pathétiques de
vieux coincé.
Gabriel resta sans mots quelques secondes, déchiré entre son impuissance à
raisonner Lisa et son furieux désir de la mettre à l’abri. Que pouvait-il faire de
plus ? L’obliger à le suivre ? Les mains dans les poches, il réfléchissait à deux
cents à l’heure, priant presque le ciel pour qu’il lui envoie une réponse, une
solution, aussi boiteuse soit-elle. Alors il sentit le pentacle au bout de ses doigts,
le contact froid du métal, le signe silencieux qu’il attendait.
— Prends au moins ça, répliqua-t-il en tendant le collier.
Interloquée, Lisa observa l’objet sans comprendre. Puis elle planta de
nouveau son regard dans celui de son frère.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu fais dans le macramé et les bijoux,
maintenant ?
Une fois de plus Gabriel fut désarmé par le sarcasme. Que pouvait-il lui
répondre ?
— C’est… c’est un pentacle.
Lisa afficha un air d’incompréhension non feinte en levant les sourcils.
— Connais pas. Pis ?
— Prends-le, je te dis ! Je serais plus tranquille.
Incrédule, Lisa l’observa avec amusement, toujours une pointe de dédain au
fond des yeux, ce qui mit Gabriel encore plus mal à l’aise, au point de se sentir
un peu plus ridicule.
— Ah, d’accord, un genre d’amulette, ou de grigri, c’est ça ?
Elle se saisit du collier pour l’examiner de plus près. Puis, aussi
soudainement, elle le lança comme une vulgaire crotte de nez embarrassante.
— Je me demande si la connerie est innée chez toi ou si tu as suivi des cours
intensifs.
Après un dernier regard méprisant, la jeune fille sortit de l’appartement. Sous
le choc, Gabriel resta bouche bée. Une certitude s’imposa aussitôt à lui : il ne
pouvait pas la laisser partir seule ! Paniqué, il scruta le bordel autour de lui. Où
était le pentacle ? ! Il ne le voyait nulle part ! Gabriel entendit la porte d’entrée
de l’immeuble se fermer brutalement. Déjà dehors ? ! Ce n’était pas le moment
de tergiverser. Quelques secondes plus tard, il se retrouva à son tour à l’extérieur.
Juste à temps pour voir Lisa tourner au coin de la rue. Elle allait probablement
attraper le premier bus qui passerait sur le boulevard situé non loin de son
appartement.
Gabriel se précipita pour lui courir après. En voulant changer de trottoir, il
faillit se faire renverser par un monstrueux 4X4 noir aux vitres teintées. Lisa
n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de lui. Elle marchait d’un bon pas. Il
accéléra pour la rejoindre. Soudain, le VUS freina brutalement pour
s’immobiliser à la hauteur de la jeune fille. Deux hommes en descendirent.
Gabriel sprinta comme jamais il n’avait sprinté, piqué par une fulgurante
poussée d’adrénaline. Il arriva au 4X4 en quelques secondes. Malgré leur stature,
les deux individus avaient toutes les misères du monde à entraîner Lisa jusqu’au
véhicule dont les portes étaient grandes ouvertes, tel un scarabée prêt à prendre
son envol. Lisa se comportait comme une véritable furie, et elle se débattait en
griffant et mordant tout ce qui tentait de s’emparer d’elle.
Gabriel hurla. Surpris, l’un des deux lascars fit volte-face. Il reçut le poing
du jeune homme à la pointe du menton et s’effondra, sonné. Gabriel se félicita in
petto d’avoir suivi des cours de boxe à l’université.
De son côté, le deuxième complice comprit qu’il ne viendrait pas à bout de
cette fille déchaînée aussi facilement, et il lui donna une violente gifle qui
ébranla Lisa. Suffisamment pour qu’il puisse la prendre comme un vulgaire sac
et la jeter sans ménagement sur la banquette arrière. Gabriel était déjà sur lui
avant qu’il ait eu le temps de refermer la portière. Les deux se détaillèrent
quelques secondes, cherchant probablement le meilleur moyen de mettre
l’opposant hors d’état de nuire le plus rapidement possible. Gabriel était dans un
état d’excitation extrême, en proie à une intense poussée d’adrénaline. Cette
fois-ci, ce n’était pas son sac de boxe qu’il avait en face de lui.
Alors que l’autre s’attendait à une attaque directe au visage, Gabriel déploya
sa jambe droite qui vint frapper violemment le genou du gars. Celui-ci hurla de
douleur et se plia sous la force de l’impact. Une fraction de seconde suffisante
pour que Gabriel lui assène un uppercut. Il entendit le bruit sinistre des os qui
cèdent sous le choc. La mâchoire du type ? Ses propres phalanges ? Qu’importe.
Tout ce qui comptait, c’était de sortir Lisa du 4X4 et de déguerpir aussi vite que
possible. Sa sœur était affalée sur la banquette arrière, toujours groggy. Gabriel
se précipita pour la tirer hors du véhicule. Partiellement inconsciente, Lisa était
lourde, le corps mou, et le jeune homme dut y mettre toute son énergie et sa
force pour la faire glisser sur le cuir neuf. Gabriel ne se posa même pas la
question à savoir comment il ferait ensuite pour prendre la fuite. Il était dans le
moment présent, dans l’action, toujours sur un afflux d’adrénaline qui le poussait
à agir en urgence, sans réfléchir. Il ne pensait qu’à secourir Lisa et la soustraire à
un danger aussi immédiat qu’inconnu.
Jamais il ne vit la porte côté conducteur s’ouvrir. Pas plus que le troisième
homme se glisser furtivement derrière lui. Gabriel reçut un violent coup sur le
crâne. Certainement une matraque, songea-t-il alors qu’il s’affalait sur le corps
inerte de sa sœur avant d’être brutalement projeté hors du véhicule sur le trottoir
où il sombra dans l’inconscience.
VINGT-ET-UNIÈME

Mafalac avait donné congé à trois de ses sbires qui s’étaient rendus à
l’appartement de Gabriel, en vain. Ils lui avaient rapporté que le jeune homme
était introuvable. À présent, le démon observait sans mot dire les trois autres
« commissionnaires » qui venaient d’entrer, penauds, dans la crypte. Ou plutôt, il
les transperçait d’un regard aussi acéré qu’un fer de lance incandescent.
Pourtant, rien sur son visage ne laissait transpirer une quelconque émotion. Mais
les hommes lui faisant face n’étaient pas du tout rassurés. Une bonne colère
aurait été préférable au silence qui pesait sur leurs épaules comme autant de
chaînes chauffées à blanc. Les deux gars que Gabriel avait mis au tapis portaient
les traces bien visibles de leur déconfiture. Impossible de cacher ça au patron, au
« Maître », ainsi qu’ils n’oubliaient jamais de le nommer avec déférence. Ils
avaient donc raconté l’intervention intempestive d’un jeune homme qui avait
tenté de défendre la fille. En entendant sa description, Mafalac avait compris de
qui il s’agissait. Ces imbéciles de cerbères analphabètes avaient laissé filer son
frère, celui-là même qui était venu la chercher durant le rave, et qui était devenu
cette nuit-là le protégé de cet ange maudit. L’enjeu du tournoi gordien ! Il aurait
pu mettre fin au jeu et terrasser cet angelot de malheur dès ce soir ! Eh bien non !
Ces décérébrés irrécupérables avaient assommé le gars, l’abandonnant sur le
trottoir alors qu’ils le tenaient !
— C’est parce que vous aviez demandé de ramener la fille, personne d’autre,
osa le plus téméraire des trois individus.
Assis dans son large fauteuil recouvert de velours pourpre, maintenant sa
canne par le pommeau tel un roi devant sa cour, le démon considéra celui qui
venait de parler, puis, tour à tour, les trois hommes. En retrait, comme avalés par
la pénombre de la crypte où ils se tenaient bien tranquilles, on pouvait deviner
une petite armée de silhouettes aux contours indéfinissables, troupe silencieuse
et attentive. Le visage de Mafalac sembla se détendre, laissant apparaître un
léger sourire aux commissures des lèvres. Aussitôt, les trois hommes se
détendirent à leur tour. Ce n’était pas si grave. Tout compte fait, ils avaient
rempli leur mission et ramené la fille comme prévu.
— Bêtes et méchants. Mais surtout terriblement bêtes, murmura Mafalac sur
un ton neutre.
Tout se passa ensuite à la vitesse de l’éclair. Un fouet de feu jaillit de nulle
part et atteignit le cou du premier homme à droite, puis s’enroula rapidement
autour de celui du centre pour enfin se refermer sur la gorge du dernier. Les trois
individus hurlèrent et tombèrent sur les genoux en parfait synchronisme. La
chaîne enflammée les enserrait comme des colliers ardents, attaquant leurs chairs
qui grésillaient en laissant échapper une fumée âcre. Et chaque fois qu’ils
tentaient de se libérer de l’étreinte qui les étouffait petit à petit, ils se brûlaient
les mains qui finirent par ressembler à des tranches de steak osseuses.
Le spectacle était abominable, et Mafalac semblait s’en délecter comme on
savoure un bon film. Il n’était pas pressé, et à en croire l’éclat de son regard,
l’agonie des trois hommes n’était pas sur le point de s’achever. Le démon
observa le pommeau de sa canne qu’il caressa tout en murmurant une
incantation. Aussitôt, le pommeau d’or parut doté d’une vie propre, comme si un
cœur s’était mis à battre à l’intérieur de l’araignée incrustée. À ce moment,
l’horrible chose laissa échapper de son abdomen une colonne de petits insectes
rouges. L’un des trois hommes les repéra malgré la douleur qui le faisait crier
comme une bête qu’on mène à l’abattoir. Des fourmis de feu… Il hurla en
roulant des yeux exorbités à mesure que les bestioles s’approchaient de lui. Elles
sortaient à profusion du pommeau de la canne, accouchement diabolique d’une
espèce carnivore et affamée. Rapidement, les fourmis rouges couvrirent le corps
du malheureux, pas même inquiétées par le collier de feu qui semblait ne
s’attaquer qu’à la chair de l’individu. Certaines pénétrèrent à l’intérieur de lui
par la bouche, le nez, les oreilles et les yeux. Invitées à un immense banquet,
l’homme se sentit lentement grignoté de l’intérieur.
Puis Mafalac prononça une nouvelle incantation. Alors l’araignée diabolique
commença à vomir des serpents à la robe d’un vert clair resplendissant. Pourvus
d’une petite tête, leurs yeux étaient énormes par rapport au reste, et noirs comme
des perles de Tahiti. Des boomslang de la plus magnifique espèce…
Instinctivement, le deuxième individu se mit lui aussi à beugler à s’en briser les
cordes vocales. Les serpents se glissèrent silencieusement jusqu’à lui et
grimpèrent le long de ses jambes. Imitant les fourmis rouges, certains
s’introduisirent par les orifices naturels du pauvre bougre. Puis, comme si les
reptiles diaboliques avaient obéi à un seul et même maître, ils commencèrent à
mordre en parfait synchronisme, sauvagement, goulûment, comme un horrible
baiser de la mort dévorant la malheureuse victime.
Pour une troisième fois, Mafalac murmura dans une langue mystérieuse.
L’araignée incrustée dans le pommeau fut de nouveau prise de soubresauts,
mettant soudainement au monde des milliers d’araignées redback. Les
arachnides montèrent à l’assaut du troisième homme qui, comme ses deux
congénères, s’époumona en vain tout en pleurant toutes les larmes de son corps.
Cependant, après un temps d’une agonie sans fin, Mafalac semblait observer
la scène avec de moins en moins d’intérêt. Contre toute attente, les trois
suppliciés étaient encore bien vivants, se tordant sous le déferlement d’une
douleur insupportable et sans cesse renouvelée. Le feu était le véritable plaisir de
Mafalac. Le démon fit alors un geste et toutes les araignées, fourmis et serpents
disparurent dans une gerbe étincelante. Toutefois, les trois individus n’étaient
pas au bout de leur calvaire. Le lacet de flammes délaissa les cous pour
s’attaquer aux corps tout entiers. Les hurlements des trois malheureux
redoublèrent, si la chose était possible. Chacun d’eux se consumait lentement à
mesure que l’ignoble fouet s’élargissait en léchant chaque parcelle de peau,
transformant leurs vêtements en des haillons calcinés. Ils n’avaient plus grand-
chose d’humain avec leurs chairs fumantes et leurs visages déformés par la
douleur. Au-delà de l’exaltation évidente de Mafalac, celui-ci se permettait de
faire une démonstration de sa puissance et de son intransigeance face à
l’incompétence des hommes qui avaient choisi de le suivre. Un message très
clair adressé aux spectateurs captifs qui assistaient, impuissants, à la torture de
leurs congénères. Aucun ne pouvait détacher son regard de l’ignoble
divertissement qui se déroulait sous leurs yeux. Même s’ils prenaient un plaisir
manifeste à le contempler, ils étaient tout aussi conscients que détourner la tête
ou témoigner la moindre faiblesse pouvait les transformer à leur tour en
suppliciés. Et, surtout, c’est ce qui les attendait s’ils déplaisaient au Maître.
Les secondes s’écoulèrent, puis devinrent des minutes, longues, effroyables,
consumées par les seuls cris de l’interminable calvaire des trois malheureux. Ils
vivaient un bûcher sans fin qui ne cesserait que sur la volonté du démon dont la
colère, par une monstrueuse alchimie, se transmuait dans cette langue de feu
avide de chairs et de souffrances. Alors Mafalac sembla se désintéresser une
bonne fois pour toutes de la scène Il se leva en silence pour faire face à ses sbires
qui se tenaient en retrait.
— Allez me le chercher. Et cette fois-ci, pas d’impair !
Puis il eut un dernier regard vers ce qui restait des trois hommes. Aussitôt les
trois corps s’embrasèrent dans une ultime explosion incandescente. Le démon se
détourna pour s’enfoncer dans les profondeurs de cette crypte infernale.
Il était temps d’aller s’amuser un peu. Ensuite, il devrait s’occuper de la fille.
VINGT-DEUXIÈME

Gabriel fut pris d’un moment de panique quand il ouvrit les yeux. Où était-
il ? ! Allongé sur un lit dans une pièce dont on avait tiré les rideaux… Il se
redressa vivement puis poussa un gémissement en se tenant la tête qui le faisait
souffrir comme un très, très dur lendemain de veille. Ce qu’il n’avait pas connu
souvent.
En se frottant l’arrière du crâne, Gabriel remarqua une bosse de belle taille.
Et douloureuse. Le souvenir de la bagarre lui revint d’un coup. Lisa ! Le 4X4 ! Il
se mit sur ses jambes et ressentit un vertige qui l’obligea à se rasseoir.
— Vas-y doucement, mon gars.
Gabriel se tourna prestement. Cette voix… Il connaissait cette voix !
— Manzel ? C’est toi ? Qu’est-ce que… Où suis-je ? Qu’est-ce qui se
passe ?
— Chez moi. Tu étais inconscient, et maintenant tu ne l’es plus.
— Merci. Dis, ça t’arrive de faire des phrases de plus de trois mots ?
Manzel ne réagit pas. Gabriel se massa de nouveau l’arrière de la tête. Le
malfrat ne l’avait pas manqué !
— J’imagine que c’est toi qui m’as trouvé ?
L’autre ne répliqua pas. Gabriel en conclut que la réponse devait couler de
source.
— Et Lisa ? Ma sœur ?
— Il n’y avait que toi.
Manzel se leva pour aller à la cuisine. Il en revint avec une coupe remplie
d’un liquide qui faisait penser à du vin.
— Merci, pas d’alcool. J’ai surtout besoin d’une bonne compresse d’eau
froide, ou de glace.
— Bois. C’est salutaire pour ce que tu as.
Perplexe, Gabriel dévisagea son étrange voisin et prit la coupe que celui-ci
lui tendait. Il huma la boisson qui n’avait pas l’odeur du vin, plutôt une fragrance
d’herbes aromatiques. Le jeune homme en but une gorgée. En bouche, l’effet
était des plus agréables. Une fois avalée, cependant, la préparation lui donna
presque l’envie de vomir.
— Qu’est-ce que c’est ? articula Gabriel d’une voix étouffée.
— Recette secrète d’une sorcière bulgare qui l’a transmise à notre famille il
y a… je ne sais plus. Huit ou neuf siècles. Longtemps. Dans cinq minutes, tout
ira bien. Confiance.
Gabriel se fit la réflexion que la confiance était une denrée qu’il ne
prodiguait que rarement, et qui pouvait, en retour, coûter très cher. Surtout dès
qu’il était question d’argent ou de pouvoir… Il était bien placé pour le savoir. La
seule évocation du mot venait de ranimer les éléments troubles d’un passé pas si
lointain. Après le décès brutal de leurs parents, Gabriel et sa sœur avaient
découvert que l’avocat chargé des affaires de la famille s’était mystérieusement
envolé, laissant les comptes en banque aussi vides qu’une réponse de politicien.
Par chance, l’assurance-vie leur avait été versée sans problèmes, ce qui leur avait
permis de ne pas trop s’en faire avec les soucis d’argent par la suite.
Gabriel observa le fond de la coupe dans lequel subsistaient encore quelques
gouttes du liquide qu’il venait d’ingérer. Il était de toute façon trop tard pour y
penser. Cette mixture, quelle qu’elle soit, faisait maintenant son office dans son
estomac. Et puis la question qui préoccupait le plus le jeune homme était bien de
savoir ce qui était arrivé à Lisa. Ariel avait affirmé que sa sœur était
probablement en danger. Et, effectivement, leur récente mésaventure était là pour
le confirmer. À l’évidence, Lisa servirait de monnaie d’échange ou de moyen de
pression contre lui. Mais pourquoi ? Qu’avait-il à offrir ? Gabriel figea soudain
au milieu de ses pensées. La remarque d’Ariel venait de lui revenir en mémoire :
« Pour Mafalac, tu es devenu une sorte de défi, une cible. C’est entre lui et moi,
et tu es l’enjeu d’un tournoi gordien. » Dans ce cas, pourquoi ses hommes de
main ne l’avaient-ils pas enlevé, lui ?
Tout cela était incompréhensible ! Gabriel se massa machinalement les
tempes, comme il le faisait quand un problème délicat se posait à lui. Il réalisa
alors que sa douleur à la tête était partie. Il se frotta l’arrière du crâne et constata
avec étonnement que la bosse avait grandement diminué !
— Wow ! Véritable potion magique, ton truc ! Tu devrais commercialiser ça.
Tu ferais fortune !
Gabriel se leva. Il avait totalement recouvré ses sens.
— Merci de m’avoir aidé. Et merci pour ta… tisane.
Comme à son habitude, Manzel ne broncha pas, et Gabriel quitta
l’appartement avec la ferme intention de se lancer à la recherche de Lisa. Mais
par où commencer ? Il songea immédiatement à prévenir la police. Cependant, il
devait d’abord raconter les derniers événements à Ariel. Peut-être aurait-elle une
idée où trouver Lisa et ainsi s’épargner une autre visite au poste de quartier ?
Malheureusement, Gabriel n’obtint aucune réponse en frappant à la porte
du 111. Ses coups répétés et ses appels restèrent lettre morte. Sa voisine était
assurément absente. Seule Myriam sortit en entendant le raffut dans le couloir.
— Tu cours encore après elle ?
Le ton mordant n’échappa pas à Gabriel qui se sentit une nouvelle fois mal à
l’aise.
— Désolé pour le dérangement, je… je cherche ma sœur et… Je sais pas,
peut-être que…
— Il n’y a personne chez elle. Je l’ai vue sortir il y a une bonne heure. Toute
seule.
Myriam remarqua alors que les vêtements de Gabriel étaient sales.
D’ailleurs, toute sa tenue laissait à désirer.
— Mon Dieu ! Dans quoi t’es-tu roulé ? Tu t’es battu ?
— Je… Non, nulle part. C’est… Mettons que c’est une longue histoire et…
je vais d’abord me changer.
Gabriel pénétra dans son appartement. Il prit une douche éclair et avala un
sandwich tout aussi rapidement. Il n’avait pas de temps à perdre, mais pas
question de se présenter en haillons au poste de police.
De son côté, Myriam était partagée entre le désir et la jalousie. Par un
processus difficile à saisir, plus elle sentait Gabriel s’intéresser à la fille du 111,
plus elle lui en voulait. Mais plus elle le désirait, aussi.
Une nuit avec lui, rien qu’une nuit dans ses bras…

Quand Gabriel ressortit de l’immeuble, le soleil venait de plonger derrière


l’horizon et la brunante ne tarderait pas à étendre son voile sur la ville. Il se fit la
réflexion qu’à cette heure il n’y aurait probablement pas grand monde au bureau
de quartier, mais il espérait que cette fois-ci sa requête serait prise au sérieux.
Était-ce en raison de la pénombre naissante ou de son empressement ?
Toujours est-il que Gabriel ne remarqua pas une silhouette émerger de l’ombre
pour le prendre en filature. Le jeune homme marchait la tête basse, essayant de
mettre tant bien que mal un peu d’ordre dans ses idées. Tout cela était
absolument dingue ! Hélas, ce n’était pas un cauchemar. En fait, si, c’en était un.
Sauf qu’il ne pouvait le faire disparaître en émergeant d’un sommeil agité. Sa
première incrédulité passée, force était d’admettre qu’il était confronté à des
mésaventures hors du commun, incroyables. Quelque chose qui le dépassait
complètement. Exactement comme le lui avait dit Ariel un peu plus tôt.
Si ce Mafalac était effectivement un démon — quelque part au fond de son
esprit, Gabriel se refusait toujours à cette idée et gardait tout de même un faible
espoir qu’il existe une autre explication — comment s’en débarrassait-on ? Ou, à
tout le moins, pouvait-on lutter contre ? Gabriel songea au film culte,
L’exorciste. Bien entendu, tout cela n’était que foutaise et cinéma. Quelques
paroles en latin et une fiole d’eau bénite ne pourraient venir à bout du
bonhomme auquel ils étaient confrontés. Il s’imagina psalmodiant une prière
sortie d’un vieux missel tout en aspergeant Mafalac du précieux liquide honni
des enfers. Ridicule ! Au fond, même s’il répugnait à se sentir dépendant ou
redevable de qui que ce soit, Gabriel parvint à la conclusion qu’il ne pourrait se
passer d’Ariel. Ce qui, en dépit de la gravité de la situation, n’était pas pour lui
déplaire. Ariel était une fille belle et attirante, et surtout, extraordinaire. Il se
demanda si un ange avait le droit de tomber amoureux d’un humain. Et le
pouvait-il ? Gabriel esquissa un sourire. Décidément, c’était du super n’importe
quoi !
Une automobile passa à toute allure dans un vrombissement infernal qui le fit
sursauter. Pauvre con ! songea Gabriel. Puis ce fut au tour d’un VUS, lequel,
contre toute attente, vira violemment sur la gauche pour s’immobiliser à sa
hauteur. Avant qu’il ait pu réagir, cinq hommes sortirent du véhicule et se
précipitèrent vers lui. Ils avaient bien choisi leur endroit car, où qu’il regarde,
Gabriel était coincé ! Aucune fuite possible ! Deux des individus les plus
charpentés étaient si proches qu’il pouvait sentir leur odeur de transpiration. Les
trois autres, beaucoup moins imposants par leur taille, restèrent en retrait,
certainement prêts à intervenir si les choses tournaient au vinaigre. Gabriel eut le
temps de remarquer leur visage à la forme ovale et leurs yeux étrangement
rapprochés. Leurs bouches, aussi, dont les lèvres quasi inexistantes affichaient
un mystérieux sourire à donner froid dans le dos.
Gabriel n’avait pas l’intention de se laisser prendre sans riposter, et il envoya
un solide direct du droit au premier qui tenta de l’attraper. Aussitôt les trois
personnages au faciès singulier s’approchèrent à leur tour dans une attitude
menaçante et poussant un drôle de gémissement, comme s’ils avaient du mal à
respirer. Le jeune homme songea qu’il avait déjà entendu ce genre de son, et
récemment. Au moment où un deuxième type se précipitait sur lui, les trois
individus s’avancèrent un peu plus, suffisamment près pour que Gabriel
distingue parfaitement leurs traits. Ces gus n’étaient vraiment pas normaux ! Il
croisa leurs regards et puis…. Bang ! Les trois disparurent de son champ de
vision ! Comme balayés par une violente et soudaine tornade. Aussi surpris que
Gabriel, son assaillant relâcha son emprise et sa vigilance. Mal lui en prit.
Gabriel lui décocha un coup de coude dans la gorge. Le souffle coupé, il s’affala
de tout son long sur le trottoir. En pivotant sur lui-même, Gabriel fut témoin d’un
spectacle pour le moins ahurissant. Les trois individus qui crachaient à la
manière de chats en furie formaient un demi-cercle autour d’un grand type tout
habillé de noir. Celui-ci les dépassait d’une bonne tête et répondait à leurs
étranges feulements par un grognement tout aussi inquiétant. Indubitablement, il
ne paraissait pas effrayé, ni par leur nombre ni par leur hostilité manifeste. À ce
moment Gabriel le reconnut.
— Manzel !
Qu’est-ce qu’il foutait là ? Comment l’avait-il retrouvé ?
Comme mus par une volonté commune, les trois assaillants se ruèrent sur
Manzel. Gabriel vit alors briller une lame dans chacune des mains de son voisin.
Le geste avait été si rapide que les dagues semblaient s’être matérialisées par
magie. L’un des agresseurs eut la gorge tranchée nette et un autre la joue
arrachée. Le troisième réussit cependant à donner un violent coup au niveau du
torse de Manzel. Ce dernier tituba avant de se ressaisir. Sa chemise était tailladée
et des marques de griffures sanguinolentes étaient visibles sur sa peau. Gabriel
réalisa avec effroi qu’aucun doute ne subsistait quant à l’issue du combat ; ce
serait la mort de l’un ou de l’autre. Tandis que le cadavre du premier assaillant se
vidait de son sang — un sang noirâtre et épais — le second gisait partiellement
inconscient, la joue béante sur ses dents acérées comme des dents de requin. Le
dernier encore debout, probablement aveuglé par la rage, se précipita sur
Manzel, prêt à mordre et à déchiqueter. La créature termina brutalement sa
course, empalée sur les deux dagues que Manzel avait vivement relevées face à
l’assaut.
Gabriel était abasourdi, hypnotisé par ce spectacle totalement irréel,
surnaturel. Un violent coup de poing vint soudain le cueillir à la mâchoire.
Sonné, il eut à peine conscience d’être jeté sur la banquette arrière du 4X4 qui
démarra en trombe. Sa dernière pensée fut pour Lisa : où que ce soit, il s’en allait
la rejoindre.
VINGT-TROISIÈME

Ariel arpentait les rues d’un quartier où se côtoyaient condos de luxe et vieux
bâtiments plus ou moins bien entretenus. Les premiers grignotaient les autres de
façon irrémédiable. On n’arrête pas le progrès, dit l’adage. Et surtout pas
l’argent, faudrait-il ajouter. Graduellement, la richesse repoussait les frontières
de la pauvreté. Sans pour autant l’affranchir. Certains de ces édifices pouvaient
être qualifiés de masures à l’abandon. Manque de fonds pour effectuer des
rénovations, ou visées d’un promoteur revêtant un caractère bien vénal, le
résultat était toujours le même : l’immeuble, quel qu’il soit, était rasé. Et bientôt
des ouvriers s’activaient comme une ruche pour ériger une nouvelle construction
dont le mètre carré se vendrait dix ou vingt fois le prix de son coût initial.
L’église devant laquelle se tenait Ariel était certainement l’une de ces
bâtisses en sursis. Son propriétaire, l’archevêché, gagnerait beaucoup plus en la
cédant au plus offrant plutôt que d’y engloutir le moindre dollar. Et pourquoi, de
toute façon ? Ou pour qui ? Aujourd’hui, qui se souciait de la destruction ou de
la conversion d’un lieu de culte en condo ? Où étaient passés les fidèles qui ne
venaient plus se prosterner à genoux sur des dalles de pierres froides ? Les
nouveaux missionnaires du XXIe siècle étaient hommes de pouvoir et d’argent
qui transformaient tout ce qui leur tombait sous la main en plus de pouvoir et
plus d’argent.
Malgré la clôture qui en interdisait l’accès, Ariel n’eut aucun mal à pénétrer
à l’intérieur de l’édifice par une porte latérale. Il y faisait sombre et l’endroit
empestait l’humidité et l’abandon. On l’avait vidé de tous les bancs et ornements
sacrés. La lumière rouge ne brillait plus près du tabernacle. Dieu avait quitté sa
maison pour d’autres cieux. Seul était resté le silence propre aux églises. En ce
lieu, pourtant, il ne conviait pas au recueillement. Plus maintenant. Il s’était mué
en une sorte de chape d’un calme écrasant, tranquillité glaciale signifiant une
mort annoncée et inéluctable. Endroit parfait pour un rendez-vous inhabituel. Le
premier depuis le début de sa mission. C’est cette église qu’avait choisie Ariel
lors de sa supplique au fond de la crypte, juste avant que les Murènes tentent de
s’en prendre à elle.
Ariel avait dépassé le transept quand elle entendit comme un battement
d’ailes.
— Quelle désolation ! Tu ne trouves pas ?
La voix avait résonné, profonde et lugubre. Ariel se tourna lentement vers la
statue de l’ange Michel terrassant le dragon. À ses pieds, une lourde tenture
pourpre ayant connu des jours meilleurs encadrait un petit autel érigé à la
divinité.
— Je te salue, Damabiah. Souhaitons que Michel ne prenne pas ombrage de
ton choix de véhicule terrestre. D’ailleurs, je me trompe ou est-il délibéré ?
— Ne t’inquiète pas, Michel a le sens de l’humour. Et autant prendre la peau
d’un grand parmi les grands, non ?
— La peau ? Quel mot d’esprit pour le gardien des portes de l’enfer incarné
en statue !
— Surtout moins dommageable pour celle des Hommes. Une sculpture ne
meurt ni ne perd son âme suite à un enveloppement.
C’est ainsi qu’on appelait l’action de revêtir une forme matérielle, quelle
qu’elle soit : un corps d’humain, d’animal, une statue, voire une forêt ou un lac.
N’importe quoi faisait l’affaire, le choix dépendant de la mission qui avait été
confiée à l’ange ou au démon. Ces êtres supérieurs pouvaient néanmoins
s’emparer temporairement d’un organisme sans en chasser l’âme qui y résidait.
Ils en prenaient simplement le contrôle pour une très courte durée, et la personne
se sentait légèrement déboussolée par la suite. Sans conséquences.
— Je ne m’attendais pas à ce que ce soit toi qui viennes à ma rencontre,
reprit Ariel pour changer de sujet. Pourquoi toi ?
— C’est Malik qui m’envoie. Il est trop occupé dans un autre secteur. Nous
avons entendu ta supplique. Et ça tombe bien puisque nous voulons avoir des
nouvelles suite à la fuite de Mafalac. On n’aime pas quand des démons tels que
lui nous filent entre les doigts comme autant de souffles brûlants.
Les anges de la trempe d’Ariel travaillant le plus souvent seuls, il leur était
toutefois possible d’adresser ce qu’on appelait une supplique à leur supérieur
quand ils avaient besoin d’un soutien quelconque. Pour cette rencontre, Ariel
avait jeté son dévolu sur l’endroit même où, elle le savait, Mafalac avait tenu un
autre de ses raves dévastateurs.
— Les démons vont et viennent, ce n’est pas nouveau, répliqua Ariel. Cet
enfer est un véritable moulin à vent ! Il faudrait s’activer à en colmater les fuites
plutôt que les poursuivre sans cesse.
— Tu exagères. Et puis c’est plus facile à dire qu’à faire. De toute façon, ce
ne sont pas n’importe quels êtres qui en sortent. Lucifer et ses généraux préfèrent
n’envoyer que ceux qui peuvent remplir une mission particulière et qui seront
capables d’aisément recruter quelques fanatiques où qu’ils aillent.
— Je sais. Mafalac est plutôt actif depuis qu’il est arrivé. En quelques jours,
c’est déjà tout un chapelet de victimes qu’il a laissé sur son passage. Et d’après
ce que j’ai pu voir, il a réuni une petite armée en un rien de temps.
— As-tu réussi à découvrir pourquoi il est ici ?
— Pour l’instant, il répand l’horreur avec ses crimes odieux. Il s’est
également acoquiné avec des trafiquants de drogues. La recette habituelle :
assassiner, terroriser, et aussi pervertir, surtout la jeunesse. Comment veux-tu
bâtir un futur avec une génération de drogués ?
— Rien d’autre ? C’est étonnant, non ?
— C’est déjà trop, tu ne crois pas ?
— Il y a pire.
— Tu songes à la Triade ?
— Bien que personne n’ait la moindre idée où les objets sacrés se trouvent,
cela reste leur quête depuis toujours.
— J’y ai pensé, et Mafalac l’a évoquée. Je ne parviens pas à discerner s’il
s’est échappé ou s’il n’a fait que mentionner ce que nous savons tous. À moins
qu’il m’ait livré une fausse piste uniquement dans le but de m’induire en erreur ?
Car n’oublie pas l’ordre de Béelzébuth : « Si nous ne les chassons pas, nous
pourrons les attirer à notre parti, de manière que leur Dieu deviendra leur
ennemi, et d’une main repentante détruira son propre ouvrage. » Cet ordre qui
concerne le genre humain est toujours en vigueur.
— Tu as raison. Cependant, Mafalac est rusé. Et les Hommes n’ont plus
besoin de qui que ce soit pour accomplir cet ouvrage. Comme tu dois le savoir,
bien des démons de classe inférieure ont élu domicile sur Terre. Cela fait partie
du plan de Lucifer. La graine a été bien semée, et elle ne cesse de se reproduire.
Ariel resta songeuse quelques instants. L’amour qu’elle portait aux femmes,
aux hommes et aux enfants de cette planète la poussait à croire qu’il était encore
temps de renverser la spirale infernale. Si l’Homme possédait assurément plus
que nécessaire pour se détruire lui-même et toute la création terrestre, il avait
également la capacité intrinsèque de se sortir de la boue afin de s’élever vers de
nouveaux sommets. Selon Ariel, « paix sur la Terre aux femmes et aux hommes
de bonne volonté », n’était pas une utopie.
— Je sais ce que tu penses, et ta confiance est admirable. Toutefois, Mafalac
a d’autres plans. Nous en sommes presque certains. Nous croyons qu’il a des
informations au sujet d’un des éléments de la Triade.
— Lequel ?
— La Tablette d’émeraude.
— Pourquoi la Tablette ? Parce qu’on a avancé qu’on en avait trouvé
plusieurs reproductions ici même, sur Terre ?
— Il n’y a pas de fumée sans feu, comme disent les Hommes.
— D’accord, admit Ariel après quelques instants de réflexion. Je vais partir
de cette prémisse et tenter de la confirmer et savoir où il en est de ses recherches,
si tel est le cas.
Le silence se fit dans l’église. Face à la statue de Saint Michel, Ariel semblait
méditer sur la nouvelle tournure que prenait sa mission. Si Mafalac était
effectivement à la recherche de la Tablette d’émeraude, alors il n’y avait plus de
temps à perdre. Le démon n’était certainement pas resté inactif, et ses exactions,
quoique sa marque de commerce habituelle, ne représentaient qu’un écran de
fumée. Il avait déjà une longueur d’avance.
— Tu ne pouvais pas savoir, reprit Damabiah qui avait perçu les réflexions
d’Ariel. Ce qui est indéniable, c’est qu’il ne l’a pas encore trouvée.
— Mafalac s’arrange pour semer terreur et confusion sur son passage, tout
en faisant faire le sale travail par ses larbins. Pendant ce temps, il peut
tranquillement s’occuper de sa mission.
— Aurais-tu pu l’arrêter ?
Ariel haussa les épaules. Elle connaissait bien le démon, mais elle réalisait
du même souffle qu’il était extrêmement retors et qu’il était parvenu à la berner.
Sa petite mise en scène dans le parc Eurêka l’avait bien mystifiée !
— Mafalac a fait tuer plusieurs personnes dans mon proche entourage,
comme autant d’obstacles sur mon chemin pour me ralentir et empêcher que je
m’attaque directement à lui.
— Il a réussi, si je comprends bien. Tu ne dois pas oublier que si l’incendie
fait rage, tu dois l’éteindre sans t’occuper des chiens qui grognent et cherchent à
mordre tes souliers.
— La bâtisse dans laquelle j’ai élu domicile se situe au cœur du quartier où
ces actes horribles ont eu lieu. J’y perçois des ondes noires. Je sens que Mafalac
n’est pas loin. L’un des meurtres s’est d’ailleurs produit sous mes pieds. Je n’ai
pas eu le choix de m’impliquer. Il y a eu des témoins.
— Maintenant tu as le champ libre, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment. L’un d’eux s’est montré trop curieux. Je l’ai protégé, et il
est devenu la cible de Mafalac qui m’a lancé un défi.
— Un tournoi gordien ?
— Oui. Le gars est l’enjeu. Si je veux le sauver, je dois absolument affronter
Mafalac en combat singulier. Et s’il le supprime et qu’il parvient à me dominer,
je risque de voir mon essence se fondre dans la sienne.
— Et nous te perdrons à jamais… Je connais les conséquences. Cela signifie
que ta mission serait sacrifiée d’une manière ou d’une autre, conclut Damabiah.
Et comme tu le sais nous ne pouvons t’envoyer de renfort.
Ariel hocha la tête. Si elle était habituée à travailler seule, elle n’ignorait pas
que les effectifs d’anges guerriers étaient restreints.
— Quoi qu’il en soit, je n’ai d’autre choix que de terrasser le démon. Reste à
déterminer en quelle circonstance.
— Je vois. N’oublie pas cependant que ta mission première est maintenant
d’empêcher Mafalac de réussir dans sa quête de l’objet, si telle est sa quête. Quel
qu’en soit le coût.
— Bien sûr, murmura Ariel qui avait saisi l’insistance de Damabiah sur les
derniers mots. Mais une vie n’a pas de prix, surtout lorsqu’il s’agit d’un tournoi
gordien. Je suis sûre de pouvoir contrecarrer ses plans sans sacrifier qui ou quoi
que ce soit.
— Ariel, ta grandeur d’âme est légendaire. Et ta bravoure tout autant.
J’espère seulement de tout mon cœur que tu as raison.
— Je dois trouver son repaire au plus vite. Ensuite, sois certain que je
pourrais l’éradiquer. Son arrogance n’a d’égal que sa vanité, et il ne retient
jamais les leçons. Un jour ou l’autre, il commettra une erreur.
Damabiah resta silencieux quelques instants.
— On n’éradique jamais complètement la mauvaise herbe. Mais qu’importe.
Tu es consciente qu’il peut être n’importe où dans les profondeurs de la terre.
— Pas n’importe où. Mafalac aime les symboles, et comme à son habitude, il
ne cherche qu’à me provoquer. Cette église lui a déjà été utile, et elle pourrait
très bien abriter son terrier.
— J’ai vérifié avant… d’atterrir. Je n’ai décelé aucune présence démoniaque
dans les parages. Si ce n’est de vagues réminiscences plutôt confuses.
— Oui, je sais. J’y ai fait quelques mauvaises rencontres, ici même, dans la
crypte creusée juste en dessous de nos pieds, et qui donne accès à un
enchevêtrement de galeries souterraines. Comme je le disais, Mafalac s’est servi
de cette église pour en faire un immense lupanar.
— Effectivement, il aime les symboles.
— Hélas, mes recherches n’ont pas abouti jusqu’à présent. Les passages qui
courent sous terre sont de véritables labyrinthes. Mais si Mafalac enlève Gabriel
avant que je ne repère sa tanière, je pourrai la trouver grâce au pentacle que j’ai
remis au garçon.
— Gabriel ? C’est le nom du défi ? Quelle coïncidence !
Ariel opina de la tête.
— Je n’ai jamais désiré l’impliquer dans cette histoire. Sache que j’ai tout
fait pour l’en éloigner. En vain. Cependant, j’aurais pu tomber plus mal. C’est un
être solitaire et renfermé en qui j’ai pourtant découvert de belles émanations
d’ondes gamma et thêta. Elles étaient là et n’attendaient que de sortir au grand
jour.
Dans sa statue, Damabiah resta de marbre. Plus habitué aux esclandres avec
les démons qui cherchaient à se faufiler hors des enfers pour aller mettre la
pagaille quelque part ailleurs dans la Création, il n’était pas très familier avec ce
monde humain. Il en connaissait ce que tout ange de sa classe devait en savoir.
Point. À la différence d’Ariel qui avait bourlingué aux quatre coins de l’univers
dans l’éternel chasse aux créatures démoniaques. Damabiah ne la rencontrait pas
très souvent, mais à chaque occasion il était en admiration devant sa compassion
qui n’avait d’égal que son sens du devoir et son courage. Combien de fois avait-
elle sauvé la vie d’un mortel au péril de sa propre existence ? Car, contrairement
à la croyance populaire, un ange pouvait mourir. S’il demeurait prisonnier de
l’enveloppe charnelle dans laquelle il avait « élu domicile » alors que celle-ci se
faisait occire, dans certaines circonstances l’ange pouvait y rester piégé jusqu’à
ce que le démon qui l’avait terrassé s’empare de lui et s’imprègne de sa
puissance. L’issue d’un tournoi gordien était inéluctable, cependant, car telle
était la règle : une vie pour une vie. L’ange n’avait donc d’autre choix que de
protéger la créature mortelle tout en portant ses attaques. Ce qui le plaçait en
porte à faux, une situation de handicap dont les démons savaient habituellement
tirer profit.
Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, le sort réservé à l’ange
était une forme spécialisée d’enveloppement. La substance éthérée de l’être
céleste se trouvait absorbée par la propre essence du démon. Il s’agissait d’une
sorte d’enfer, puisque l’ange poursuivait un semblant d’existence, noyé avec
d’autres infortunés dans l’être infernal qui l’avait vaincu.
— Sache que tu ne pourras compter que sur toi. Les anges guerriers sont déjà
tous bien occupés ailleurs.
— J’ai l’habitude.
— Je le sais. Tu es depuis longtemps une solitaire. Toi aussi.
Pour un peu, Ariel aurait pu voir la sculpture esquisser un sourire, ou lui faire
un clin d’œil.
— Cependant, je me devais de t’en informer… « officiellement ».
— Merci. Au fond, tu as pu constater que je ne suis pas vraiment seule.
Cette fois, c’est Ariel qui fit un véritable clin d’œil en direction de la statue.
— Très bien. Tout est dit. Je dois retourner à mes propres tâches. Que Dieu te
protège et t’accompagne dans ta mission, Ariel. Nous avons confiance. Vè’Imrou
amen.
— Amen.
Un souffle infime fit vibrer l’air ambiant. L’instant d’après, Ariel sut que
Damabiah avait délaissé le marbre de l’archange pour aller faire son rapport en
haut lieu.
Ariel ressortit de l’église désaffectée comme elle y était entrée, sans que
quiconque ne la remarque. Malgré la complexité et l’ampleur que sa mission
venait de prendre, elle se sentit vigoureuse et d’une luminosité radieuse. C’était
toujours ainsi quand deux anges se rencontraient et échangeaient. Leurs ondes se
mettaient au diapason et se renforçaient mutuellement de façon naturelle.
Mafalac, songea Ariel, cher Mafalac ! Tu ne t’en sortiras pas comme ça !
VINGT-QUATRIÈME

Lorsqu’il entra dans son loft, Manzel eut la désagréable surprise de tomber
sur des hommes en uniforme qui fouillaient les lieux. Deux autres étaient
habillés en civil. Il les reconnut sans difficulté et l’un d’eux se dirigea vers lui en
exhibant un papier.
— La porte n’était pas verrouillée, déclara Bernier. Mandat de perquisition.
Le document n’avait pas été facile à obtenir. Déjà, ils avaient dû trouver un
juge disponible. Ensuite, le convaincre que leurs soupçons étaient fondés.
Certaines affaires récentes avaient mis à mal la crédibilité de la justice, et tout le
monde au ministère, concierge y compris, semblait marcher sur des œufs ! Cette
attente avait bien sûr placé Truffaut sur des charbons ardents, nouvelle occasion
pour Bernier de tirer profit de ses talents de « psychologue » avec son propre
patron.
— Que vous est-il arrivé ? demanda Truffaut avec une pointe de sarcasme en
remarquant les vêtements déchirés de Manzel. Et qu’est-ce que c’est, ça, du
sang ?
Ils étaient effectivement maculés de traces brunâtres.
— On m’a agressé. Je suis une victime et vous me traitez comme un suspect,
avança Manzel d’un ton neutre.
— Victime innocente, bien entendu, répliqua Truffaut en montrant toutes les
armes que les agents confisquaient. Avez-vous des permis pour tout cet arsenal ?
— Ce ne sont que des antiquités, des souvenirs de famille.
— Souvenirs de famille ? s’étonna Truffaut en levant les sourcils. Et de qui
descendez-vous ? Des chevaliers de la Table ronde, peut-être ?
Deux policiers passèrent à hauteur des deux hommes, portant des boîtes et
l’ordinateur de Manzel.
— Vous ne pouvez pas emporter ça, protesta Manzel d’un ton plus ferme. Ce
ne sont pas des armes.
— Pas le droit ? Regardez ce papier. Ça dit que je peux saisir tout ce que je
crois pertinent à mon enquête en cours. Et vous savez la meilleure ? Je crois que
c’est pertinent. Et vous aussi, d’ailleurs.
Truffaut fit signe à l’un des agents qui vint aussitôt les rejoindre.
— On l’embarque.
Le policier attrapa Manzel par le bras, mais ce dernier se dégagea d’un geste
brusque.
— J’ai le droit de connaître votre motif pour m’arrêter.
— Simple présomption. Moi, j’ai le droit à vingt-quatre heures de garde à
vue. Vous nous suivez gentiment ou je sors les menottes ?
Manzel dévisagea Truffaut qui soutint la confrontation sans faillir.
Cependant, l’enquêteur dut admettre qu’il avait ressenti un certain malaise
tellement le regard de ce sombre individu était dur et perçant.
Arrivé au Centre opérationnel Sud où on leur avait assigné tout un espace en
raison des meurtres sordides de Griffintown, Manzel fut conduit dans la salle
d’interrogatoire. On le laissa mariner seul une bonne heure, le temps de faire
quelques vérifications. Il avait indiqué aux policiers l’endroit où l’altercation
avait eu lieu. Même s’il ne se faisait aucune illusion, il attendait patiemment le
retour de ceux-ci.
Truffaut entra, suivi de Bernier. Le plus jeune resta debout tandis que le
vétéran s’assit face à Manzel.
— Si vous me racontiez un peu votre histoire d’agression. J’aimerais
comprendre.
Manzel le considéra quelques secondes avant de répondre.
— Avez-vous un problème de mémoire à court terme, lieutenant ? Je vous ai
déjà tout dit, et je n’ai rien à ajouter.
Bernier ne put s’empêcher de sourire face à l’aplomb et la répartie de cet
individu pour le moins singulier. Quoique singulier soit un bien gros mot en
l’occurrence, car on ne devait plus s’étonner de rien de nos jours.
— Vous nous avez parlé de plusieurs personnes qui vous auraient sauté
dessus. Ce qui me surprend, c’est que vous ayez pu vous en sortir aussi
facilement et sans plus d’égratignures.
— Je sais me défendre et je cours vite. Je me suis sauvé à la première
occasion.
— OK, admettons. Alors pourquoi n’avons-nous rien trouvé sur place ?
Aucun indice, aucune trace de lutte, pas même un témoin. C’était le soir, mais il
ne faisait pas nuit. Plutôt étonnant, non ?
Manzel resta de glace, se contentant de fixer Truffaut dans les yeux. Ce
dernier détourna le regard pour feuilleter le dossier qu’il avait apporté.
— Nous procéderons à une analyse de vos armes en laboratoire. On sait
jamais, peut-être qu’on y trouvera le sang de Lancelot du Lac ?
Bernier pouffa. Manzel ne broncha pas.
— Et nous allons prélever un échantillon de ce qui macule vos vêtements. En
attendant, on vous a préparé la meilleure de nos suites.
Une fois de plus, Bernier s’amusa de l’humour de son supérieur, chose aussi
rare qu’une crotte de pape en vente sur eBay. Quant à Manzel, il continuait de
dévisager le policier.
— Vous perdez votre temps en poursuivant des moulins à vent, lieutenant.
— J’apprécie l’étalage de votre culture. Ça fait changement de nos suspects
habituels. Mais si vous le permettez, et même si vous ne le permettez pas, je juge
moi-même de la validité de mes moulins à vent, OK ? À moins que vous ne
désiriez m’éclairer ? Je brûle d’impatience d’en savoir plus !
— Vous brûlez d’impatience ? La vérité après laquelle vous courez pourrait
effectivement produire cet effet-là. N’en rêvez pas trop, vous pourriez voir vos
désirs se réaliser.
Bernier examina le suspect avec curiosité, tandis que Truffaut se sentit
directement menacé.
— Attention à ce que tu dis, maugréa le policier qui, visiblement, n’aimait
pas qu’on le provoque avec des tentatives d’intimidation.
Malgré la familiarité qui ne lui avait pas échappé, Manzel n’eut aucune
réaction. Puis il se leva brusquement, faisant sursauter les deux agents qui
portèrent immédiatement la main à leur holster.
— Montrez-moi ma chambre, je vous prie.
Si Manzel avait esquissé, ne serait-ce que l’ombre d’un sourire, Truffaut et
Bernier auraient probablement éclaté de rire. Mais leur suspect conserva son
visage de statue, ses yeux noirs toujours aussi perçants.

Malgré l’heure tardive, Bernier était en communication avec le labo des


sciences judiciaires et de médecine légale. Truffaut lui avait demandé de ne pas
les lâcher d’une semelle et d’insister lourdement, au risque de se faire haïr pour
le restant de ses jours.
— Hé ! Tu me les casses, Bernier ! Combien de fois je vais devoir te le
dire ? ! T’es pas dans un dépanneur ! Et puis tu penses que vous êtes les seuls ?
Maude, une des spécialistes en armes et balistique, avait tenté de raccrocher,
prétextant qu’elle avait fait suffisamment d’heures supplémentaires. Cependant,
le jeune policier s’était montré à la fois convaincant et tenace.
— Je sais Maude, et je t’en suis tellement reconnaissant, t’as pas idée. Mais
c’est vraiment, vraiment et encore vraiment un cas d’urgence extrême. On tient
peut-être le gars qui nous a charcuté un homme et trois femmes. Tu réalises,
Maude ? Trois femmes ! Je ne veux surtout pas qu’il y en ait une quatrième.
— Sais-tu qu’on a des procédures et des protocoles à respecter ? Je peux pas
juste…
— Je comprends entièrement ton point. Mais on peut garder notre suspect
seulement vingt-quatre heures. Après ça, pouf ! Le gars disparaîtra dans la
nature, et il va encore nous faire le coup du loup-garou !
— T’as pas besoin de beurrer si épais !
— Toi, tu n’as pas entendu parler des macchabées qu’on vous a expédiés !
— Je te rappelle que je travaille à la balistique et que…
— Ceux qu’on vous a envoyés, Maude… Merde ! J’en ai jamais vu d’aussi
dégueux.
Bernier avait volontairement pris une inflexion grave et énigmatique.
— Écoute, continua-t-il sur le même ton, je ne te demande pas de faire
quelque chose à l’encontre de ton éthique professionnelle. Mais si tu mets notre
requête sur le dessus de la pile, je te jure que ton estime personnelle augmentera
d’un cran ou deux, et je vais te dire pourquoi. Tu nous permettras peut-être
d’arrêter ce boucher avant qu’il se défoule une fois de plus sur une pauvre
femme.
En entendant Maude soupirer, le policier comprit que le coup avait porté. Pas
encore suffisamment, cependant. Alors il tenta le tout pour le tout.
— Va voir nos cadavres. C’est le meilleur argument que je puisse te donner.
— OK, espèce de manipulateur à cinq cennes.
En raccrochant Bernier avait le sourire aux lèvres.
— Et puis ?
Bernier regarda Truffaut en étirant ses membres tel un félin. Il n’avait
certainement pas son expérience du terrain, mais il jugeait ses aptitudes à parler
aux gens et à obtenir d’eux certaines faveurs, grandement supérieures. Truffaut
aurait été brusque, il se serait rapidement impatienté, fâché, même, et Maude lui
aurait fermé la ligne au nez sans demander son reste.
— Elle me rappelle dans pas longtemps.
— Mouais. Arrête de sourire comme un imbécile heureux, c’est pas encore
gagné.
Le jeune policier haussa les épaules. Il était sûr de son coup et ne répliqua
pas. Pivotant vers son ordinateur, il entreprit une recherche alors que Truffaut
retournait à ses notes d’interrogatoires et aux photos des scènes de crimes.
Après quelques secondes seulement, des milliers de résultats s’affichèrent
sur l’écran de Bernier. Comme d’habitude, une majorité de liens n’étaient pas
pertinents, et il dut faire preuve de patience pour isoler ceux qui, de prime abord,
en valaient la peine. Quinze minutes plus tard, il déclenchait l’impression de
quelques pages de documents. Il se dit qu’Internet était vraiment un outil
merveilleux !
— Qu’est-ce que tu as trouvé ? grommela Truffaut.
Pour toute réponse, son jeune adjoint se leva pour aller prendre les feuilles
toutes chaudes dans le bac de l’imprimante. Puis il les déposa devant Truffaut
qui chaussa ses lunettes pour prendre connaissance du contenu.
« Le patronyme Von Salza fait référence à une grande famille d’origine
germanique. On trouve les premières traces de cette longue et prestigieuse lignée
à l’époque de la première croisade. Même s’il est difficile, voire impossible de
remonter plus loin dans le temps, principalement en raison de l’absence de
documentation adéquate — ne perdons pas de vue que la notion de patronyme,
déjà en usage dans l’Empire romain, s’est éteinte avec les invasions barbares
pour ne réapparaître qu’au moyen-âge — il est probable que cette lignée ait des
racines plus lointaines encore étant donné le caractère prestigieux de son plus
lointain ancêtre répertorié : Hermann Von Salza, Grand Maître de l’Ordre des
Chevaliers Teutoniques. »
Truffaut poursuivit sa lecture quelques minutes, poussé par sa curiosité
naturelle. Lorsqu’il reposa les feuilles en même temps que ses lunettes, il
dévisagea son adjoint en silence.
— Intéressant, non ?
— Ouais, intéressant. Mais qu’est-ce que tu veux prouver avec ça ?
— Ce qu’on fait d’habitude, dresser un portrait et le curriculum de n’importe
quel suspect qu’on détient en garde à vue. En l’occurrence un certain monsieur
Manzel de Salza.
— Corrige-moi si je me trompe, mais on remonte assez rarement jusqu’au
moyen-âge, non ?
Bernier ne put s’empêcher de sourire. Truffaut garda son sérieux.
— Non, bien sûr. Mais son histoire de « souvenirs de famille » a titillé ma
curiosité. Et ça démontre que le bonhomme nous a dit la vérité.
— Ah ouais ?
— Et que les armes qu’on a saisies chez lui sont vraiment des antiquités…
vachement vieilles, je dirais.
— Et qu’est-ce qui te prouve que ce gars-là est bien de cette… lignée ?
Bernier se dirigea vers son bureau, prit une autre feuille noircie
d’informations et la glissa sous le nez de Truffaut.
— J’ai relu ce que j’avais sorti de nos fichiers sur lui.
Truffaut chaussa de nouveau ses lunettes pour consulter le document. Il se
redressa, perplexe.
— C’est tout ?
— C’est tout. Le gars n’est fiché nulle part. Aucun délit, pas même une
contravention pour contenu de poubelle illicite. Comme c’est indiqué là, il est
arrivé d’Europe il y a plusieurs années et après… plus rien.
— Et qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?
Bernier montra la feuille du menton.
— Antiquaire. C’est écrit juste ici.
Truffaut fit un geste d’humeur. Il aimait les affaires rondement menées et il
croyait avoir mis la main sur un suspect digne de ce nom. Mais en quelques
secondes ses présomptions avaient fondu comme neige au printemps.
— Attendons de voir les résultats du labo.
Au même moment, le téléphone de Bernier sonna.
— Ton dossier est sur le dessus de la pile, fit une voix féminine.
— T’es un amour, Maude ! Je te revaudrai ça !
— Disons que ton dernier argument m’a convaincue. Même si je ne peux
rien te promettre, je vais faire le maximum pour votre enquête.
Bernier fit un clin d’œil à Truffaut en même temps qu’il levait son pouce en
guise de victoire.
— Je ne sais pas ce qui se passe, poursuivit Maude, mais on a un afflux de
cadavres en ce moment. Toutes sortes de junkies, d’intoxiqués, de suicidés.
— Rien à voir avec les nôtres, n’est-ce pas ?
— Effectivement. C’est… wow ! Repoussant ! Au fait, j’ai jeté un rapide
coup d’œil à la collection d’armes médiévales que vous avez saisies.
— Belle brochette, hein ? C’est notre suspect qui détenait ça chez lui. Tu
l’auras deviné, on cherche des traces de sang.
— Je vais traiter ça en urgence. Il y a des boîtes, aussi. Qu’est-ce qu’elles
contiennent ?
— Aucune idée. Mon boss a tout fait embarquer. Je ne pensais pas qu’on
vous les enverrait. Jettes-y un œil si tu es curieuse, on sait jamais.
— OK. Pour les armes, tu veux mon avis ?
— Dis toujours.
— Tu trouveras rien. À première vue, elles n’ont pas servi depuis le dernier
tournoi du Roi Arthur.
— Le gars est plutôt slave. Arthur était anglais.
— Dracula, si tu préfères. Je t’appelle dès que j’ai du nouveau. Là, je vais
me coucher.
Maude raccrocha, laissant Bernier avec un grand sourire imprimé sur la face.
Il songea que lui et Truffaut pouvaient, eux aussi, rentrer chez eux et dormir du
sommeil du juste.
VINGT-CINQUIÈME

Gabriel se tenait debout au centre d’un espace voûté ceint par des murs de
pierre et dont le sol était fait de terre battue. Où était-il ? Cela ressemblait à la
crypte qu’il avait découverte sous l’église, dans le quartier Griffintown, mais ce
n’était pas tout à fait la même. Si l’endroit était plutôt sombre et humide dans
l’ensemble, deux espèces de braseros plantés de part et d’autre d’un grand
fauteuil drapé de velours pourpre projetaient une lueur suffisamment vive pour
qu’on distingue parfaitement tout ce qui se trouvait dans un rayon de plusieurs
mètres. Des torches fichées ici et là dans les murs complétaient l’éclairage,
conférant à la scène une atmosphère quelque peu médiévale. Aucun autre
meuble ne garnissait les lieux. Gabriel repéra plusieurs individus qui se tenaient
debout non loin du siège.
Le jeune homme sentait son corps meurtri suite à l’altercation qui avait
précédé son enlèvement. Malgré l’énergie qu’il avait déployée pour se défendre,
et en dépit de la courageuse intervention de son voisin, l’un des lascars l’avait
surpris et mis hors combat d’une façon plutôt violente. Même si, comme il avait
pu le constater, Manzel était un sacré bagarreur, ce dernier était trop occupé à se
débarrasser de ces étranges créatures pour le moins agressives, et il n’avait rien
pu faire pour lui quand on l’avait carrément jeté à l’arrière de ce 4X4 qui l’avait
coincé en pleine rue.
Gabriel perçut soudain du mouvement en face de lui, puis il sentit une
violente poussée dans son dos pour le faire avancer jusqu’au cercle de lumière.
Sorti des profondeurs de l’endroit, Mafalac vint s’asseoir sur l’unique siège,
arborant son éternel air de souverain parmi sa cour.
— Qu’est-ce que je fais ici ? attaqua d’emblée Gabriel. Que me voulez-
vous ? Et où est Lisa ?
— Par où désires-tu que je commence ?
Gabriel fronça les sourcils.
— Que de questions ! Débutons par la dernière, d’accord ? Ta sœur va
encore bien. Enfin, je crois.
— Ordure ! éructa Gabriel en faisant un mouvement vers l’avant, rapidement
stoppé dans son élan par une poigne de fer qui enserra son épaule, tel un étau.
— Merci. J’apprécie les petites douceurs de ton langage, ironisa Mafalac, le
sourire aux lèvres. Pour la seconde question, j’y viendrai plus tard. Je dois
d’abord m’assurer de ta loyauté. Et enfin, ne me dis pas que tu veux déjà me
fausser compagnie !
— J’aime pas vos façons de faire ni ce que vous représentez, crâna Gabriel
qui, pourtant, n’en menait pas large.
— Allons, allons. Que fais-tu de la bienséance ? Hein ? Et pourquoi
n’apprécierais-tu pas mon commerce ?
Gabriel ne répondit pas, tout à fait conscient que le démon s’amusait avec
lui, tel le chat avec la souris qu’il a piégée. Sans jeu de mots, il était fait comme
un rat ! Restait à connaître le véritable pourquoi de son enlèvement et de sa
présence en ces lieux. Était-ce pour ce mystérieux tournoi gordien dont il
ignorait tout ? Malgré la peur qui s’insinuait dans chacune des cellules de son
corps, Gabriel décida de n’en rien laisser paraître et de faire front.
— Cette fois-ci, vous ne vous en tirerez pas aussi facilement. Il y a des
cadavres dans votre sillage.
— De quoi parles-tu ? Ah ! mes fidèles Murènes que ce Ténébreux sorti de
je ne sais où a occis ? Oui, c’est regrettable. Elles ne méritaient certainement pas
de finir ainsi. Mais ne t’inquiète pas, elles font elles-mêmes le ménage.
Gabriel observa Mafalac en silence. Que voulait-il dire ? Des Murènes ?
Manzel, un Ténébreux ? Et puis on ne pouvait faire disparaître des cadavres aussi
aisément !
— Je devine ce que tu penses. Pourtant, je te garantis qu’à l’heure actuelle il
ne reste plus une trace de cette malencontreuse altercation.
Mafalac fit un geste de la main sans même se retourner. Dans la lumière
apparut alors une Murène salement amochée. Gabriel reconnut sans peine celle
dont Manzel avait arraché la joue. Toujours béante, sa blessure semblait toutefois
s’être miraculeusement cicatrisée.
— Ces créatures sont tout à fait exceptionnelles, poursuivit Mafalac.
Contrairement aux humains, elles se remettent avec une étonnante rapidité. Et
puis elles mangent n’importe quoi. Ou n’importe qui, devrais-je dire !
Mafalac fit retentir son rire sonore et glacial. Gabriel mit quelques secondes
à réagir, comme si son esprit refusait de comprendre ce que le démon venait de
suggérer.
— Vous voulez dire…
— Qu’elle a dévoré ses congénères, oui ! On ne croirait pas comme ça,
hein ? Des êtres de dimension inférieure à la moyenne humaine, fluets, même.
Mais si leur force est surprenante, leur appétit l’est tout autant.
Gabriel eut un haut-le-cœur. Bien qu’il se refusât à gober cette infamie, les
images s’imposaient d’elle-même à lui.
— C’est répugnant…
— Mais tellement pratique !
— Pourquoi suis-je ici ? reprit Gabriel après de longues secondes de silence.
— Encore cette question ? Dis-moi, de quoi te plains-tu ? Et d’ailleurs, de
quoi se plaignent les Hommes en général ? interrogea Mafalac en affectant un air
vaguement outré. Nous vous avons apporté toutes sortes d’enseignements fort
utiles et certainement salutaires à votre bonheur. Si, si, je t’assure ! Tout cela est
même écrit, consigné et soigneusement répertorié dans les livres saints !
Disant cela, Mafalac fit un nouveau signe et un curieux personnage
s’approcha d’un pas mécanique, quelques pages de vieux parchemins dans les
mains. Mafalac s’amusa de l’air perplexe qu’afficha Gabriel en découvrant celui
qui venait d’entrer dans le cercle de lumière.
— Cher jeune homme de bonne famille, je te présente Abalamon, mon fils
unique, si je puis dire. Un cambion. Le genre de rejeton difficile à engendrer.
Nous devons trouver le bon mâle et la femelle adéquate pour accomplir un rituel
des plus… émoustillant ! Mais le jeu en vaut la chandelle, car ces cambions sont
d’une redoutable efficacité pour l’usage que j’en fais !
Gabriel ne comprit pas grand-chose au discours de Mafalac. Toutefois,
c’était la première fois qu’il voyait un tel individu et il fut frappé de stupeur.
Malgré son apparence humaine, tout dans celui-ci trahissait des origines
monstrueuses. La forme et la taille de son visage et de ses yeux — on aurait dit
une tête de bébé fiché sur un corps d’adulte — de même que la teinte de sa peau,
une pâleur vaguement verdâtre, presque translucide. Et puis ce regard à vous
donner le frisson… À la fois vide, presque éteint, mais qui vous laissait une
sensation de nausée quand votre propre regard s’accrochait au sien. Gabriel se
remémora un vieux film des années quatre-vingt — Chucky, la poupée de
sang — et il se fit la réflexion que la poupée, aussi cruelle et diabolique fut-elle,
était plus sympathique et chaleureuse que cet inquiétant personnage. Bien que
relativement menu, assurément moins grand et moins costaud que Gabriel, ce
monstre semblait cacher de terribles aptitudes à tuer et massacrer sans aucun
scrupule.
— Rassure-toi, il ne te fera aucun mal. Il représente une sorte d’essai, si je
peux dire. Je devais obtenir la certitude que le processus fonctionne toujours
avec votre espèce quelque peu… dégénérée. Et les petites sauteries que
j’organise ici et là m’en ont donné l’occasion. Mais je t’embête avec mes
histoires de famille, n’est-ce pas ? Voyons voir plutôt ce que ce jeune éphèbe a à
nous apprendre.
Gabriel fut encore plus étonné en entendant parler le cambion. Il ignorait ce
que ce mot signifiait mais il était fasciné. L’homme — si c’en était véritablement
un — s’exprimait d’une voix monocorde et fluette, tel un castrat psychotique
directement sorti d’un conte d’horreur.
— Chapitre VII et VIII du Livre d’Énoch. « Les anges s’accouplèrent aux
femmes des hommes, et ils leur enseignèrent les charmes et les incantations, et
ils leur apprirent l’art de couper les racines et la science des arbres. Et Azazel
apprit aux hommes comment fabriquer les épées et les glaives, le bouclier et la
cuirasse de la poitrine, et il leur montra les métaux et l’art de les travailler, et les
bracelets et les parures, et l’art de peindre le tour des yeux à l’antimoine et
d’embellir les paupières, et les pierres les plus belles et les plus précieuses et
toutes les teintures de couleur, et la révolution du monde. Amiziras instruisit les
enchanteurs et les coupeurs de racines ; Amaros apprit à rompre les charmes.
Baraqiel instruisit les astrologues ; Kôkabiel enseigna les signes, Tamiel la
signification de l’aspect des étoiles, et Asdariel enseigna le cours de la Lune… »
Mafalac leva la main, signe qui fit taire instantanément le cambion.
— Tu vois ? Nous sommes de votre côté, mon ami. Nous vous avons appris à
survivre et prospérer sur cette planète, et maintenant nous ne désirons que plaisir
et félicité pour vous ! C’était aussi le but de plusieurs de vos grands hommes,
non ? Tiens, Jules César le magnifique, par exemple, quelle était sa devise,
encore ?… Ah oui ! Panem et circenses ! Du pain et des jeux !
Le démon caressa le pommeau d’or de sa canne tout en dévisageant Gabriel
qui resta de marbre, ne sachant trop comment réagir, ou si même il devait
répondre aux interrogations de Mafalac. Il se sentait comme un étudiant en
période d’examens, seul devant le jury chargé de déterminer s’il était recalé ou
pas. Sauf que, en l’occurrence, il ne s’agissait pas d’un simple échec scolaire : il
en allait plus probablement de sa vie. Ou de sa mort.
— Votre existence humaine est si courte… il n’y a pas une seconde à
gaspiller ! « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : Cueillez dès
aujourd’hui les roses de la vie. » Tu connais Ronsard, mon jeune ami ? J’en
doute. La culture classique est une chose qui se perd en cette ère de
consommation numérique instantanée. Mais bon, tu as d’autres atouts qui
m’intéressent. Comme l’informatique, les ordinateurs, la piraterie, si mes
renseignements sont corrects.
Gabriel frémit mais ne pipa mot. Une foule de questions lui brûlaient la
langue. Ainsi, il n’était pas ici pour ce mystérieux tournoi gordien ? D’un autre
côté, comment ce sinistre bonhomme avait-il su pour ses antécédents
judiciaires ? Son inculpation pour hacking était chose du passé et la poursuite
avait été abandonnée. Alors, qu’est-ce que tout cela signifiait ? Pourquoi l’avait-
il fait venir jusqu’à lui manu militari ? Pour ses talents à manipuler les
ordinateurs, les logiciels et les langages ? Ça n’avait aucun sens !
— Je vois que tu es perplexe, jeune homme. Eh bien voilà ! J’ai, hélas, perdu
un expert en informatique sur lequel je comptais pour opérer un programme
particulièrement délicat. Il y avait travaillé et était le mieux placé pour en tirer ce
que je voulais. Et celui que j’ai moi-même engagé au préalable m’a faussé
compagnie. Je dois avouer que ce n’est pas une attitude, comment dites-vous…
très fairplay. Bref, j’ai dû, en quelque sorte, abréger son contrat.
L’air de rien, Mafalac avait fait un autre signe à l’intention d’un de ses
hommes qui s’éclipsa sans un mot. Quelques secondes plus tard, le gars revint en
tirant au bout d’une corde une masse informe derrière lui. Une fois arrivé dans le
cercle de lumière, le sbire abandonna son fardeau pour retourner dans l’ombre.
Gabriel distingua alors ce qui devait être un amas de chairs sanguinolentes et
calcinées ayant pu avoir apparence humaine.
— Nom de Dieu, éructa Gabriel paniqué.
— Ah non ! Pas toi aussi ! Laisse le vieux barbu à l’écart, je t’en prie ! Il n’y
est pour rien. J’assume entièrement cette création !
Malgré l’horreur de la scène, et en dépit de l’odeur écœurante que le cadavre
dégageait, Gabriel ne pouvait en détacher son regard. De toute évidence, le gars
avait été brûlé vif et… Gabriel sursauta en poussant un cri. La forme avait
remué. Très légèrement, soit, mais il en était sûr, cette… cette chose avait bougé.
Il ne put retenir un nouveau haut-le-cœur en réalisant que l’individu — ou du
moins ce qu’il en restait — vivait encore ! Il redressa la tête et croisa le regard
de Mafalac. Ce dernier affichait un sourire tranquille, se délectant de la surprise
et de l’horreur qui se lisaient dans les yeux de Gabriel.
— Amusant, non ? Ou, plutôt, étonnant. L’être humain est tout de même une
incroyable création du vieux barbu. Ça, je dois le lui reconnaître. Vous avez une
stupéfiante résistance à la mort ! Bon, peut-être pas autant que mes Murènes,
mais ce type brûle à petit feu depuis… depuis quand, au fait ?
Les hommes de main autour de Mafalac se regardèrent en haussant les
épaules.
— En fait, je ne me rappelle plus.
— Vous êtes immonde ! grinça Gabriel entre ses dents. Comment pouvez-
vous ?…
Les mots lui manquèrent. Il ne trouvait aucun qualificatif pouvant décrire
l’horreur de ce carnage.
— Merci ! Merci ! Encore une fois le bon mot ! Enfin un connaisseur ! Sache
que j’apprécie le compliment à sa juste valeur ! explosa Mafalac en riant à gorge
déployée.
Il fut rapidement imité par ses sbires qui se mirent à glousser comme des
oies, incapables d’un rire franc et joyeux. Ce qui déclencha une onde de haine
extrême dans la moindre fibre du corps de Gabriel. Quelqu’un susceptible de
commettre une telle ignominie ne méritait aucune pitié, aucun jugement,
seulement une justice rendue aussi sauvagement que le geste reproché. Avant
même qu’il ne réalise ce qu’il faisait, le jeune homme se rua sur le démon en
poussant un cri bestial. Il projeta son poing avec une violence inouïe, aveuglé
par la rage et la haine qui se fondaient en lui, deux rivières d’émotions brûlantes
créant un volcan de fureur dévastatrice. Plutôt que sentir le choc des chairs et des
os, Gabriel fut déséquilibré et, emporté par son élan, tomba comme une masse en
renversant le fauteuil de Mafalac. Deux paires de mains puissantes le
redressèrent brutalement. Quelque peu sonné et désorienté, Gabriel constata que
Mafalac se tenait maintenant à l’endroit où lui-même se trouvait quelques
secondes auparavant.
— Tss tss… Que croyais-tu pouvoir me faire, misérable cancrelat ?
M’atteindre et me terrasser pour rendre ta justice ?
Mafalac se mit de nouveau à rire, fort, un rire teinté de la plus pure
malveillance. Gabriel comprit que ses propres sentiments étaient pollués au
contact de cet être immonde. Sinon, comment expliquer cette colère démesurée
qu’il ressentait soudainement ? Ça ne lui ressemblait pas !
— J’aime la haine qui t’habite, mon ami. Mais ne t’avise plus jamais de
tenter pareille folie sur ma personne. Tu n’as aucune idée de ce dont je suis
capable. Tu vois ce qui reste de ce… jeune homme ? Il a travaillé pour moi ; il se
disait pirate informatique, et il m’a faussé compagnie. Mauvaise initiative. Tu
constateras qu’on ne m’échappe pas et que je réserve plein de petites douceurs à
qui ose me défier.
Aussitôt, le corps du hacker fut secoué de convulsions, et bien que son
visage se soit plus qu’un amalgame de chairs monstrueuses, ce qui ressemblait
vaguement à une bouche s’ouvrit comme un abîme de douleurs pour laisser
filtrer un hurlement abominable. Puis la forme s’embrasa dans un ignoble
crépitement de flammes et de fumée âcre. L’individu vivait encore et subissait
les dernières affres de son agonie. Hypnotisé par ce spectacle, Gabriel finit par
réaliser que le feu qui consumait le pauvre gars provenait de Mafalac lui-même,
à la manière d’un fouet enflammé sortant de ses mains dans un terrible ballet.
— Regarde bien pour ne pas oublier, jeune présomptueux ! C’est un
divertissement unique, un phénomène aussi fantastique qu’inconcevable, surtout
pour vous, humains qui ne croient plus en rien, si ce n’est en ce misérable
univers matériel qui vous sert de prison. Tu es témoin de la fusion du corps et de
l’âme, unis à jamais dans les feux de l’enfer.
Après un dernier hurlement et plusieurs violents soubresauts, le hacker
sembla exploser en un ultime embrasement infernal. En quelques secondes tout
fut terminé. Il ne restait plus qu’un tas de cendres fumantes et nauséabondes.
— Et quoi ? Ce spectacle te lève le cœur ? Tu n’as jamais vu pareil feu
d’artifice, n’est-ce pas ? Que veux-tu, vous avez besoin de votre dose de
flavonoïdes, moi j’ai besoin de ma dose d’humanoïdes.
Mafalac fut secoué d’un rire grave et sonore, fier de sa blague.
— Un jour ce sera votre tour, grommela Gabriel.
— Quoi, de mourir ?
Nouvelle hilarité du démon qui semblait s’amuser comme un petit fou.
— Qu’est-ce que tu crois ? Que ça me coûterait de perdre… ça, cette chose ?
répondit Mafalac en montrant son corps comme s’il ne représentait qu’une
vulgaire tranche de jambon. Ce n’est qu’une enveloppe, une ridicule et simple
gangue de chair interchangeable. Je peux en avoir autant que je le désire, et je
m’en débarrasserai sitôt ma mission terminée. Car moi… MOI ! Je suis
immortel ! Nous le sommes tous, d’ailleurs. Ne le savais-tu pas ?
— Foutaise ! Les êtres humains sont pareils à des ordinateurs. ON/OFF. Si je
vous perce, là, vous vous viderez de votre sang, et bye, bye ! Comme ces… ces
malheureux à qui vous avez fait ces horreurs !
— Qui te dit que je suis de ton espèce ? ! claironna Mafalac. Et puis crois
donc ce que tu veux, jeune prétentieux ! Ça ne changera rien à ce qui est. Que la
race humaine ait perdu la foi est un signe de notre réussite qui me ravit !
— Je ne suis pas croyant, ni en Dieu ni en rien. Et je ne sais pas qui vous êtes
réellement ni comment vous faites vos trucs, mais lâchez-nous, OK ?
Gabriel avait réagi sans conviction, conscient qu’il devait dire quelque chose,
sans pour autant savoir quoi exactement. Il comprit instinctivement que ses mots
n’étaient qu’un coup d’épée dans l’eau et que le démon allait s’en servir contre
lui.
— Oh ! Le vilain mécréant ! Que tu ne croies pas en Dieu, c’est bien. Il ne te
sera d’aucun secours de toute façon. Mais en nous… là, tu me désoles.
D’un geste de la main, Mafalac fit disparaître la réalité de la crypte, et
Gabriel se retrouva au-dessus d’un vide vertigineux. Il hurla de frayeur en
découvrant qu’il se tenait en suspension au sommet d’une chute d’eau aux
proportions abyssales. La voix de Mafalac résonna claire et nette malgré le son
assourdissant de la cascade.
— Impressionnant, non ? Rien que pour toi, homme de peu de foi. La plus
haute du monde — 979 mètres ! On l’appelle le Salto del angel, le saut de
l’ange. Tu apprécies la délicatesse de mes choix, j’espère.
Gabriel continuait de fixer le vide avec horreur, imaginant fort bien qu’il
pouvait y être précipité d’une seconde à l’autre, selon le bon vouloir de cet être
démoniaque.
— Tu vois, ton angelot ne peut rien pour toi, alors que moi…
Gabriel sentit soudain qu’il chutait. Cela ne dura qu’une fraction de seconde,
comme un violent trou d’air en avion.
— … je pourrai te faire disparaître en un clin d’œil.
— NON ! s’écria Gabriel sous le coup d’une émotion incontrôlable.
— D’accord, tu n’aimes pas cela. Voyons voir ce qu’on peut trouver
d’autre…
Aussitôt, le paysage changea. La transition fut si rapide et inattendue que
Gabriel en eut la nausée. Le Salto del angel venait d’être remplacé par une vue
d’un secteur urbain. Bien qu’il reconnut Montréal, le jeune homme se serait cru
dans un super jeu vidéo en 3D ; tout semblait si concret… Il était là, au milieu de
l’agitation de la ville, et en même temps… pas là, simple spectateur passif du
quotidien ordinaire.
— C’est mieux, non ? On se penserait dans une arcade, n’est-ce pas ?
Pourtant, moi je te dis que ce que tu vois maintenant, tout comme la chute, est
bel et bien réel, live, en direct. Mais tu doutes, peut-être ? Attends un peu…
Gabriel n’avait pas manifesté le moindre signe de quoi que ce soit. Il comprit
rapidement que Mafalac irait jusqu’au bout de sa démonstration de force. Ce
dernier désigna un homme à vélo au milieu de la circulation dense. En regardant
bien, Gabriel reconnut l’avenue Papineau. Autos et camions roulaient à vive
allure à côté du cycliste qui peinait à monter un faux plat en direction nord.
— Dis-moi ce que tu voudrais que je fasse, hum ?
Joignant le geste à la parole, Mafalac fit le mouvement symbolique des
spectateurs de la Rome antique aux jeux du cirque : le pouce en haut, le pouce en
bas.
— Alors ? J’attends.
Mais Gabriel était tétanisé, incapable de détacher les yeux de l’agitation
grouillante autour de lui. Il était là, au beau milieu de l’artère achalandée, les
véhicules le traversant comme s’il n’était qu’un spectre en état d’apesanteur.
— Trop long. Et puis qui ne dit mot consent, n’est-ce pas ?
Mafalac baissa les deux pouces en même temps. Toujours aussi incrédule,
Gabriel fixait le cycliste qui arrivait maintenant à l’intersection du boulevard
Saint-Joseph. Sur Papineau, le feu allait passer au vert. Tandis que le gars à vélo
s’engageait dans le carrefour, indifférent à la signalisation, au même moment,
une camionnette roulant sur Saint-Joseph accéléra pour éviter d’avoir à s’arrêter
au rouge. Automobiliste pressé, cycliste téméraire, ni l’un ni l’autre ne se virent,
chacun d’eux trop concentrés à gagner quelques secondes sur le temps filant à
vive allure. Le choc fut soudain, violent, inéluctable. Pas un coup de frein.
Seulement une collision entre la chair et l’acier. L’homme à vélo poussa un cri,
bref et terrible, alors qu’il exécutait un vol plané tout en hauteur, un saut de
l’ange fatal. Pour mal faire, il avait omis de mettre son casque, se disant avant de
partir qu’il n’aurait pas un long trajet à parcourir. Sa tête éclata comme une noix
de coco au contact de l’asphalte. Il ne fallut que quelques secondes au corps pour
rendre l’âme.
Gabriel était pétrifié. Il observait la scène comme s’il était au cinéma,
pouvant presque toucher du doigt tout ce qui passait à sa portée. Mais il n’avait
pas de lunettes 3D sur le nez, et les gens témoins de la tragédie qui criaient et
couraient en tous sens paraissaient bien réels. Un détail frappa soudainement le
jeune homme qui n’avait toujours pas bougé : l’odeur. Ou, plutôt, les odeurs. Il
pouvait sentir à la fois les vapeurs d’essence brûlée, les pneus ayant crissé sur
l’asphalte suite à l’impact, le bitume chauffé par le soleil, et puis le sang.
— Nom de Dieu ! finit-il par articuler. C’est pas vrai ! Dites-moi que c’est
encore un de vos trucs tordus de magicien à cinq cennes !
Mafalac ne broncha pas, se contentant de sourire à Gabriel dont la pâleur du
visage contrastait avec l’éclat diabolique dans les yeux du démon.
— Qu’est-ce qui vous a pris ? Ce gars-là ne vous avait rien fait, merde !
— Oh ! Ne t’inquiète pas pour ça, l’innocence n’existe pas. Du moins pas
comme tu l’entends. « On finit toujours par payer un jour pour nos crimes
impunis ». N’est-ce pas ce que votre morale vous enseigne ?
— Mais il ne vous avait rien fait, à vous !
— Bof, à moi, à toi, aux autres… Quelle importance ? De toute façon, ne
dévie pas la conversation, l’enjeu n’est pas là.
— Quoi ? Quel enjeu ? De quoi parlez-vous ? !
Mafalac se pencha légèrement en avant, plongeant ses yeux loin au fond de
ceux de Gabriel qui sentit une désagréable chaleur l’envahir.
— Je fais ce que je veux, à qui je veux, et quand je le veux, répliqua Mafalac
en détachant chacun de ses mots. Toi et tes semblables, vous n’êtes qu’une
misérable colonie de vers de terre que je peux écrabouiller comme ça !
Le démon fit claquer ses doigts. De nouveau, la réalité se transforma et une
autre partie de la ville apparut. Il s’agissait d’un secteur en construction où
régnait une animation intense. Des ouvriers sciaient, martelaient, coupaient selon
des gestes quasi machinaux. L’un d’eux s’apprêtait à monter dans une échelle, un
sac de ciment sur le dos, peinant sous le poids. C’était pourtant un solide gaillard
et il en avait vu d’autres.
— Nom de Dieu ! Qu’est-ce que vous allez faire ? !
— Rien. Ou quelque chose, s’esclaffa Mafalac visiblement au comble de la
jouissance. Ça dépendra de toi.
Gabriel se tourna vers lui, comme s’il avait été frappé d’une décharge
électrique.
— Comment ça ? Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?
— L’existence de tes semblables ne te concerne pas ? Autrement dit, tu me
donnes la permission de…
— NON ! rugit instantanément Gabriel qui pressentait un autre malheur.
Vous n’avez pas le droit !
— Détrompe-toi, jeune présomptueux ! Je te le répète : j’ai TOUS les droits !
Les deux hommes se dévisagèrent, Gabriel sachant très bien qu’il était
totalement impuissant face à toute cette haine.
— Mais je suis prêt à négocier, enchaîna Mafalac sur un ton volontairement
obséquieux. Tu me donnes ce que je veux, et moi j’arrête de jouer aux quilles
avec eux.
Il avait fait un signe de tête vers les ouvriers qui s’activaient comme des
fourmis. L’individu portant le sac était à mi-chemin dans l’échelle. Gabriel la
trouva soudain démesurée, trop haute, trop fragile. Il détourna le regard, ses
épaules s’affaissèrent. Malgré son éternel déni de toute réalité autre que celle
bien visible et réconfortante du monde dans lequel il vivait depuis toujours,
contre toute logique, il devait admettre que des forces obscures à la puissance
inimaginable pouvaient être à l’œuvre et terrasser les êtres humains aussi
sûrement qu’ils écrasaient un nid de cafards d’un coup de pied.
— Bien, très bien, murmura Mafalac.
Un dernier claquement de doigts et la scène disparut. Néanmoins, Gabriel
avait pu constater que l’ouvrier avait manqué un barreau alors qu’il était rendu
presque en haut de l’échelle. Même s’il n’assista pas à la chute fatale, il comprit
que le sort de ce malheureux venait d’être scellé. Sans un mot, il lança une
nouvelle fois un regard de haine à l’état pur en direction du démon qui lui
souriait aimablement.
— Ça aussi, c’est bien. La haine est un terrain fertile dans lequel semer les
fleurs du mal… Mais je ne te le redirai pas, et j’espère que ma petite
démonstration t’a convaincu : obéis-moi et ne t’avise pas de faire quoi que ce
soit contre ma personne. Quoique totalement inutile et vain, je n’aime pas les
impudents. Et tu pourrais le regretter… éternellement. J’ai pourtant une dernière
surprise pour toi, car je veux m’assurer de ton entière soumission à mes
volontés.
Mafalac fit un geste à l’intention d’un de ses hommes de main. Le sang de
Gabriel gela littéralement dans ses veines quand il entendit de nouveau des cris.
Cette fois-ci, cependant, la voix lui était que trop familière.
— Lisa !
Instinctivement, Gabriel fit un mouvement vers l’avant. Il fut stoppé net dans
son élan en ressentant une horrible brûlure lui déchirer l’échine.
— Saleté d’ordure de saloperie de démon !
— Ah oui ! c’est elle qui nous a parlé de tes dons tout à fait particuliers, et
inexploités, avec les machines du monde virtuel.
Gabriel poussa un cri et s’effondra au sol en se tenant le dos. Sa chemise
était lacérée et il sentit un liquide tiède et poisseux sur ses doigts. En se
retournant pour voir ce qui en était la cause, il reconnut la Murène que Manzel
avait salement amochée. Ses yeux n’étaient que deux fentes et un sourire
monstrueux s’afficha sur ses lèvres, sourire dont la difformité était ponctuée par
l’horrible blessure à la joue. La créature porta une main à sa bouche. Un de ses
longs ongles montrait une trace de sang. Telle était l’arme qui avait arraché un
cri de douleur à Gabriel. La Murène lécha son doigt avec grande délectation.
— Je t’ai prévenu, jeune homme : pas de comportements inconsidérés ou tu
le regretteras éternellement. Mes Murènes adorent votre hémoglobine. Et je ne te
parle pas de la chair.
Sur un autre signe de Mafalac, un individu arriva en tirant un long bâton
terminé par un collier de cuir enserrant le cou d’une fille qui se débattait
furieusement en poussant des hurlements stridents.
— LISA ! Que lui avez-vous fait ? s’époumona Gabriel en sanglotant.
— Encore rien pour l’instant. Mais ça pourrait changer si tu ne me procures
pas ce que j’attends de toi.
Gabriel sentit soudain le poids du monde s’effondrer sur ses épaules tandis
que Lisa retournait dans l’ombre. Il n’avait jamais voulu avoir à choisir entre le
pire et le « moins pire ». Ne jamais être redevable envers qui que ce soit. De
quoi que ce soit. Son geste de rage désespérée un peu plus tôt lui avait pourtant
fait réaliser qu’il lui serait possible de donner sa vie en échange de celle de Lisa.
De toute façon, cette ultime option ne faisait pas partie du présent deal. Et même
s’il obéissait à ce monstre de Mafalac, comment pouvait-il être sûr qu’il ne ferait
rien à sa petite sœur ? Il savait maintenant de quoi le démon était capable,
totalement conscient de son manque absolu de morale et de compassion.
Alors, avait-il le choix ?
Gabriel redressa la tête et se remit debout pour faire face à Mafalac qui
attendait tranquillement sa réponse. Un seul regard suffit à celui-ci pour
comprendre que le jeune homme avait capitulé. Il était son prisonnier, et la
monnaie d’échange en sa possession avait une valeur inestimable.
— Très bien ! Alors au travail !
VINGT-SIXIÈME

Mafalac poussa la porte du manoir dans lequel il avait élu domicile. Il était
aux anges ! Le frère et la sœur au centre du tournoi gordien se trouvaient sous sa
férule, et ils seraient d’ici peu sacrifiés à l’autel de son triomphe ! Oui, son plan
fonctionnait à merveille, sa réussite serait complète ! Et, une fois de plus, la nuit
avait été faste. Il s’amusait de voir combien il était facile d’organiser, grâce à la
spontanéité de tous ces réseaux sociaux, toutes sortes de fêtes où l’alcool coulait
à flots jusqu’aux petites heures du matin. Sans compter les drogues — qu’il
fournissait en abondance — et qui se consommaient comme des sucreries.
Celles-ci permettaient aux participants de planer durant des heures, et de se
laisser aller aux excès charnels les plus incroyables, tout en escamotant la
plupart de leurs souvenirs de la soirée. Le spectacle qui s’offrait à lui, le maître
des illusions, tous ces corps en transe se trémoussant et se vautrant les uns sur les
autres au son d’une musique électronique envoûtante le mettait au comble de
l’extase.
« Si nous ne chassons pas Ses créatures, nous pourrons les attirer à notre parti,
de manière que leur Dieu deviendra leur ennemi, et d’une main repentante
détruira Son propre ouvrage. Ceci surpasserait une vengeance ordinaire et
interromprait la joie que le Vainqueur éprouve de notre confusion : notre joie
naîtrait de Son trouble. »
La voix du grand Béelzébuth résonnait à tout jamais en chaque ange
injustement déchu ayant fait le serment d’allégeance à Lucifer. Aussi, chaque
fois que Mafalac piégeait ces créatures, Ses créatures, les enfants de leur ennemi
juré, il avait la certitude d’accomplir un peu de la vengeance que les démons
comme lui s’étaient promis d’obtenir face à l’affront qui leur avait été fait il y a
si longtemps. La chute des Cieux ! Eux, les géants parmi les géants ! Tellement
plus beaux et plus puissants que ces pâles répliques que les premières femelles
avaient enfantées après qu’ils eurent copulé avec elles. Au nombre des premiers
anges séducteurs, on recensait Akibeel, Tamiel, Zavebe, et puis Danel, Azkeel et
Sarakmyal. Et d’autres encore, tels Asael, Samsaveel, et Batraal. Tous avaient
engrossé ces femmes, les plus jolies et les plus désirables. Et puis ils leur avaient
enseigné tous les arts, ceux de la guerre et de la beauté, des plantes et de la
sorcellerie, la course des astres et les enchantements.
Aujourd’hui dans ce corps de riche entrepreneur d’âge mûr
« reconditionné », Mafalac s’amusait comme un petit fou, se remémorant avec
délice les jours lointains où il avait connu les plaisirs de la chair, où l’univers
était devenu enfin intéressant, offrant des sensations à qui voulait bien les
prendre et en profiter. Pour l’heure, il se donnait en spectacle, tel une rock star
adulée du monde entier. Les vibrations dont il s’imbibait littéralement alors qu’il
baignait dans ces débauches de jeunesse, le portaient au comble de la
délectation. Cela représentait une jouissance mille fois supérieure au plus
sublime des orgasmes !
Comme toujours, il avait fait son numéro, enchaînant vocalises et pirouettes
invraisemblables, s’attirant frénésie et admiration de la foule. Ah ! qu’il était bon
d’être le centre d’attention, de sentir ces désirs intenses habiter les regards, filles
et gars mélangés ! À leur insu, Mafalac s’appropriait leur énergie autant
physique, psychique que sexuelle, et il s’en abreuvait jusqu’à plus soif. Un
sentiment de puissance incroyable, de quoi recharger ses batteries jusqu’à la fin
des temps !
Soudain, Mafalac figea. Trop perdu dans son admiration muette de lui-même
et de son œuvre, il venait seulement de percevoir une autre présence que la
sienne dans la maison, une présence qui l’emplissait de rage aussi sûrement que
l’enfer était brûlant.
— Nergal ! mugit Mafalac. Que viens-tu faire ici ? ! Qui t’a permis de
pénétrer mon domaine ?
Vautré sur le divan moelleux du salon, un verre de vieux whisky à la main et
savourant un cigare long comme un barreau de chaise, le dénommé Nergal se
paissait d’un film porno du plus mauvais goût sur l’écran géant de la télévision.
— Ah ! ces humains ! Ne sont-ils pas fantastiques quand ils font un petit
effort ? ! Hum…
Nergal se lança immédiatement dans une pantomime lubrique, ondoyant et
gesticulant de façon grossière sur le divan qui grinçait sous les assauts de son
corps.
— Tu ne t’ennuies pas, on dirait, continua-t-il en imitant un gémissement de
femme. Ouais, tu te payes du bon temps sur Terre pendant que nous, on va au
charbon comme des damnés en attendant gentiment des résultats de ta part.
— Tu ne sais rien de ce que je fais, siffla Mafalac. Et tu ne vaux pas mieux
qu’un damné, comme tu le dis si bien ! Tu n’es qu’un sous-fifre de troisième
catégorie qui se couche devant le premier venu !
— Deuxième catégorie ! rectifia Nergal en venant se planter, menaçant, face
à Mafalac. Et chef de la police du puissant Béelzébuth, n’oublie pas.
— Ha ! Une sous sous-section de sa milice ! Tu n’es qu’un cancrelat
émasculé et ta puanteur n’a d’égal que ta veule bassesse. Comment Béelzébuth
a-t-il pu te nommer ne serait-ce que chef d’une de ses polices ? Incroyable ! Il a
dû être victime d’une violente crise de bonté passagère ! Une rechute
accidentelle des nobles sentiments de son ancienne vie ! Non mais, regarde-toi,
tu es pitoyable !
Effectivement, comparé à Mafalac, Nergal faisait figure de clochard. Il avait
d’ailleurs probablement pris à la hâte l’identité d’un vagabond rendu au dernier
échelon de la misère. Sale, hirsute et débraillé, vêtu de loques dont les couleurs
avaient depuis longtemps perdu la moindre teinte reconnaissable, il empestait le
fond de poubelle jamais rincée.
— On s’inquiète de ta mission en haut lieu, gronda-t-il dans un souffle
chargé des miasmes de pourriture. Et je suis ici pour constater que tu ne fais rien,
si ce n’est te payer des vacances !
Manifestement, les deux démons avaient beaucoup de difficultés à garder
leur calme l’un en face de l’autre. Leur inimitié remontait probablement à la nuit
des temps, et il n’aurait fallu qu’une très faible étincelle pour mettre le feu aux
poudres et voir les deux êtres entamer un combat singulier.
— Ce n’est ni le lieu ni le moment de régler nos comptes, répliqua Mafalac.
À moins que tu ne cherches à vraiment saboter ma mission ?
— Oh… comment peux-tu me prêter de telles intentions ? minauda Nergal
en adoptant un air piteux. Tu connais tout l’amour que je te porte !
— Justement, oui. Et tu peux te le mettre dans chacune de tes cornes et te les
enfoncer profondément dans le fion ! Qui t’envoie ? Certainement pas
Béelzébuth.
— Et pourquoi pas ? rétorqua Nergal en faisant fi de l’affront. Sache que
tous les pontes du Pandémonium s’intéressent en ce moment même à ce que tu
fais !
Imperceptiblement, Mafalac frémit. Bien entendu, il ne pouvait pas se fier
aveuglément à ce que Nergal pouvait lui dire. Cependant, il n’était pas
impensable que l’enfer au grand complet soit en ébullition s’il était venu aux
oreilles de Béelzébuth, de Byleth, ou encore de Méphistophélès, qu’on
envisageait la possibilité d’avoir retrouvé la Tablette d’émeraude ici, sur Terre.
De là, toutes sortes de luttes intestines pouvaient voir le jour, des luttes de
pouvoir où tout était permis pour s’emparer de l’inestimable objet afin de trouver
grâce et prestige auprès de Lucifer lui-même.
Néanmoins, seul Asmodée, son maître, savait. Donc aucun des Princes des
enfers ne pouvait être au courant de la véritable mission de Mafalac. Et surtout
pas Nergal, ce minable garde-chiourme dégénéré affecté à l’occasion à la
surveillance des esbats4, carroirs5, messes noires et diverses assemblées sans
envergure ! Qui pouvait penser une seconde qu’on confierait à Mafalac un projet
si important ? Personne. Au royaume des Ténèbres, nul n’ignorait certains ratés
jalonnant son parcours. C’est lui-même qui avait choisi un petit bonhomme à la
moustache ridicule pour mener une guerre censée plonger le monde dans un
conflit sanglant et interminable… qui s’acheva cinq ans plus tard par le suicide
du misérable dictateur déchu. Pas plus que la disgrâce dont il avait été victime
suite à sa dernière initiative. Voulant se payer un peu de bon temps, il était venu
s’amuser sur Terre où il avait engendré quelques affrontements fratricides,
catastrophes et autres mouvements de pure terreur. Au fond, ces mauvaises notes
à son dossier étaient injustifiées. On n’avait pas daigné reconnaître son génie en
haut lieu. Malgré tout, cela le servait aujourd’hui. Car personne ne pouvait se
douter du motif de sa présence ici-bas.
Mafalac soupira d’aise en affichant un sourire narquois. Nergal ne savait
rien, pas plus que son patron ou les autres divinités infernales. Ce pitoyable
démon n’était là que pour le narguer, profitant de certaines prérogatives liées à
son poste, et certainement parce qu’il était rongé par la jalousie de le voir jouir
des plaisirs terrestres.
— Si tu veux, tu peux m’accompagner durant ma prochaine sortie publique,
clama Mafalac soudain détendu. Tu seras à même de juger de mon travail, et
ainsi m’admirer, plutôt que de te contenter de tes pauvres supputations d’être
médiocre.
— Qu’est-ce que tu me caches ? répliqua aussitôt Nergal, auquel le
changement d’attitude de Mafalac n’avait pas échappé.
— Moi ? Absolument rien ! Je fais mon ouvrage et je remplis ma mission.
Sache que ta présence ne m’enchante pas, et je ne souhaite pas te voir prendre du
galon. Mais je te donne la possibilité de constater par toi-même mon œuvre et,
du même coup, la chance de pouvoir profiter de toute ma science et de mon
expertise avec l’espèce humaine.
Nergal observa Mafalac en silence. Visiblement, il n’aimait pas la tournure
de la discussion. S’il avait réussi à déstabiliser son rival en premier lieu, ce
revirement était soit le fait d’une arrogance retrouvée une fois la première
surprise passée, soit le fruit d’une habile dissimulation. Hélas, il était incapable
de déterminer laquelle des deux options était la bonne.
— Et tu auras suffisamment de chair à te mettre sous la dent, si je puis dire,
pour ne pas avoir à t’abaisser à ça !
Mafalac pointa du menton l’écran géant sur lequel des corps entremêlés se
tortillaient et se chevauchaient en râlant et haletant comme des chiens par grande
chaleur.
— Parlant de chair à se mettre sous la dent, continua Mafalac, j’ai fait appel
aux services de Biondetta.
L’air de rien, le démon inspecta ses ongles impeccables, cherchant
manifestement à exacerber la jalousie de Nergal. Cependant, ce dernier haussa
les épaules. Mafalac pouvait bien requérir l’assistance de qui il voulait parmi les
troupes des enfers, il s’en moquait éperdument. Quoique Biondetta soit le genre
que tout démon appréciait avoir comme collaboratrice. Pour le moment, Nergal
avait des préoccupations plus urgentes : il ruminait encore la proposition de
Mafalac de l’accompagner. Un instant il fut tenté d’accepter. Cela le changerait
certainement de ses missions habituelles, aussi ennuyantes les unes que les
autres. En réalité, autant il détestait Mafalac de toute son âme — si la chose était
possible — autant il l’enviait de pouvoir travailler sur le terrain. Lui-même ne
venait sur Terre que pour mettre un terme à quelque querelle de sorcières un soir
de sabbat, ou n’importe quelle broutille du même acabit. Autrement, la plupart
du temps, il arpentait les enfers pour s’assurer qu’aucune créature ne cherche à
esquiver les tortures auxquelles le Grand Lucifer les vouait. D’accord, ce travail
ne manquait pas d’intérêt ni de croustillant, puisqu’il avait carte blanche pour
tourmenter et faire souffrir un peu plus les êtres qui avaient le malheur de tomber
entre ses griffes. Mais, comme toute chose, de cela aussi on se lassait. Ainsi, les
visites sur cette planète ridicule représentaient une bouffée d’oxygène, des
vacances dont on revenait gonflé à bloc !
— Alors ? insista doucement Mafalac en poursuivant l’inspection ses ongles
parfaitement manucurés.
— Je n’ai nullement besoin de tes conseils ! cracha Nergal en reprenant un
peu de morgue. Ce n’est pas moi qui suis la honte du royaume des Ténèbres
après être tombé en disgrâce !
Mafalac grinça des dents en lançant un regard de pur mépris à Nergal. Ce
dernier avait fait mouche, mais pas question de lui donner une occasion
supplémentaire de se pavaner.
— Au fait, poursuivit Nergal d’un air assassin, j’ai un message à te
communiquer de la part de Paymon à qui j’ai touché un mot de tes piètres
performances. Si tu ne te présentes pas au rapport avant le solstice, tu seras
rappelé comme il se doit, et tu iras pelleter le charbon des enfers pour un sacré
bout de temps !
Mafalac sentit la haine lui monter au nez. Il s’apprêtait à fondre sur Nergal
pour lui donner une bonne correction. Ce dernier ne lui en laissa pas le loisir. Il
disparut de la surface de la Terre en provoquant un tourbillon de poussières et de
vent chaud.
— Il y a une porte pour sortir ! hurla Mafalac au comble de l’exaspération.
S’il avait repris le dessus en cours de discussion, Nergal avait tout de même
réussi à l’atteindre d’une pique sournoise à son talon d’Achille. Qu’il le veuille
ou non, cette disgrâce était une tache indélébile à son dossier. Il n’y pouvait rien.
Et n’importe qui pouvait appuyer sur ce bouton pour le plonger dans une rage
noire. Ce n’était pourtant pas le moment de céder, surtout au regard de cette
dernière menace que Nergal avait proférée. Paymon était un des rois des enfers
et, à ce titre, avait toute autorité pour le ramener « à la maison » manu militari
en dépit des ordres d’Asmodée. Et Mafalac n’ignorait pas qu’un retour dans de
telles conditions représentait un abominable outrage. Il songea néanmoins qu’il
avait encore un peu de temps avant le solstice, mais pas tant que ça. Il ne devait
pas non plus écarter l’idée que cette mise en garde n’était peut-être qu’une
nouvelle ruse de ce démon sournois pour précipiter ses gestes et provoquer
l’échec de sa mission. Tout était possible, et il ne pouvait prendre aucun risque.
Mafalac maudit une fois de plus ce Nergal de malheur. Il se fit alors la
réflexion qu’il avait besoin d’un exutoire. Tout de suite. Il devait absolument
passer sa rage et sa frustration sur quelque chose. Ou quelqu’un. Un carnage lui
ferait le plus grand bien. Des vieillards, des jeunes, ou des enfants. Il ne pouvait
reproduire la grande peste ou l’incendie de Rome mais… oui, pourquoi pas ? Un
bel incendie dans un endroit grouillant de monde…
Un sourire diabolique illumina le visage du démon.
Aussitôt le décor changea autour de lui. Qu’importe qui seraient ses
victimes. Quelqu’un devait expier. Et personne n’était suffisamment innocent
pour ne pas le payer de sa vie.
VINGT-SEPTIÈME

Gabriel passa plusieurs jours le regard scotché sur un mur tapissé d’écrans
d’ordinateur. Mafalac l’avait fait conduire sous bonne garde jusqu’au QG du
projet Horus. En quelques mots plutôt vagues, Mafalac lui avait expliqué qu’il
s’agissait d’un outil magique qui pouvait tout voir et tout entendre d’un bout à
l’autre de la planète. Plus prosaïquement, Gabriel conclut que c’était un
programme de surveillance électronique hyper sophistiqué.
Malgré ses aptitudes indiscutables, Gabriel mit un certain temps à saisir et
digérer la façon dont le système opérait. Principalement parce que l’ingénieur de
génie qui avait travaillé à sa conception avait disparu, et une bonne partie des
protocoles avaient été détruits dans la rixe qui avait opposé Mafalac aux hommes
de Brochu. Et comme le hacker qui l’avait fait fonctionner pendant ces derniers
mois pour le compte du ministre de la Sécurité territoriale était décédé lui
aussi…
Pourquoi Brochu avait-il laissé le champ libre à Mafalac ? Gabriel ne voulait
pas le savoir, même s’il s’en doutait. Pour revenir à Horus, le tout était pourtant
fort simple, une fois le processus ramené à l’essentiel. Il était nécessaire de
raisonner de façon inductive, partir de l’idée générale représentée par la
« collecte d’informations » pour ensuite remonter jusqu’aux principes qui
supportaient l’ensemble. Horus « se servait » directement à la source,
s’abreuvant de métadonnées selon un procédé connu sous le nom de upstream.
Les données de tous ordres qui voyageaient autour de la planète étaient
interceptées à même les infrastructures par lesquelles elles transitaient — câbles,
fibres optiques, ondes, etc. Internet, téléphone et toutes formes de
communications, d’où qu’elles viennent, où qu’elles aillent, étaient ainsi filtrées
et cataloguées par un logiciel ultra-perfectionné, le UTT. Il agissait un peu à la
manière d’un tamis aux mailles très serrées et qui, pourtant, ne retenaient que ce
qui était pertinent. La beauté de la chose résidait dans le fait qu’on pouvait
changer, supprimer ou ajouter n’importe quel paramètre, en temps réel, sans pour
autant ralentir les différents processus de filtrage, de triage et d’analyse.
Conjointement à ce système, une équipe d’ingénieurs engagés par Brochu
avaient développé différents moyens pour ratisser aussi large que possible, quitte
à accumuler des doublons, lesquels étaient rapidement éliminés au moyen d’un
programme secondaire. Ainsi, celui qu’ils avaient baptisé PRISME leur
permettait de recevoir tout ce qui transitait par les géants du Web : Facebook,
Google, Yahoo, pour ne nommer que ceux-là. Un autre outil avait pour finalité
de fouiller à tout moment les VPN — les réseaux privés virtuels — lesquels,
bien entendu, n’avaient plus rien de privé, et ce, sans que leur utilisateur en
sache quoi que ce soit.
Au final, Horus pouvait passer au crible des milliards de tétrabytes de
données chaque jour, tout le processus aboutissant à la récolte d’une poignée
d’éléments, un grain de poussière comparé à la moisson originelle. Ce qui
représentait, toutefois, des pages d’informations à analyser et à décortiquer.
Gabriel avait entendu des rumeurs au sujet d’un tel programme, mais il les avait
toujours mises sur le compte d’illuminés avides de complots planétaires.
— Qu’est-ce que je dois chercher ? demanda Gabriel une fois qu’il eut
parfaitement compris le fonctionnement du système.
— Je convoite un objet très particulier qui se trouve ici sur Terre. Un objet
très ancien que les archéologues et les musées s’arracheraient à prix d’or : la
Tablette d’émeraude.
Gabriel se tourna vers Mafalac. Une lumière s’alluma instantanément dans
son esprit : une sorte de vague pressentiment qui le mit sur la défensive sans
qu’il pût s’expliquer pourquoi.
— La quoi ?
— La Tablette d’émeraude. Je sais que tu peux demander ce que tu veux à
tes machines. Alors débrouille-toi pour inclure toutes les traductions possibles, y
compris l’Araméen.
— Et si je trouve rien ?
Mafalac fit un geste évasif.
— Tu vas trouver, je te fais confiance. Ça prendra le temps nécessaire, mais
connaissant la cupidité et l’appétit vénal naturel des Hommes, un jour ou l’autre,
celui qui l’a en sa possession cherchera à en tirer profit.
— Qu’est-ce qui vous dit que quelqu’un la possède ?
— Cesse ton babillage mon ami, et donne-moi ce que je demande.
Au bout de presque une semaine d’un travail acharné, donc, Gabriel acheva
de mettre le programme en route selon les spécifications de Mafalac. La
simplicité du concept lui-même cachait une grande complexité au chapitre des
processus de filtrage et d’analyse, et les paramètres devaient être établis très
précisément. Gabriel savait en outre que la moindre erreur de sa part pouvait être
fatale, pour lui et pour Lisa. Tout comme il ne croyait pas à l’innocence des
Hommes, Mafalac ne croyait pas à l’erreur.
— Bien. Tu me donnes satisfaction, admit Mafalac alors qu’il venait faire sa
visite quotidienne. Demande ce que tu veux et je te l’accorde.
La soudaine bonté du démon déconcerta Gabriel. Il ne put s’empêcher de
songer qu’il y avait anguille sous roche.
— Allons, ne soit pas timoré, mon ami, je sais me montrer magnanime quand
il le faut !
— Rendez-moi ma sœur !
Gabriel avait répliqué sans même réfléchir, comme si cela représentait
l’unique réponse à l’offre de Mafalac. Celui-ci le considéra quelques instants
d’un air amusé.
— Tu en exiges trop. Mais j’accéderai à ta requête dès que j’aurai enfin
obtenu ce que je veux. Promis. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en
enfer !
Mafalac explosa d’un rire titanesque, trop fier de sa blague. Gabriel réalisa
que le démon était tout ce qu’il y a de plus imbu de sa personne, et il avait
besoin de spectateurs. C’est ça, il faisait son show et adorait qu’on en soit
témoin.
— Alors je veux rentrer chez moi et dormir dans mon lit, au moins une nuit
complète. Ça fait une semaine que je n’arrête pas et je suis au bout du rouleau.
Et puis les autres locataires vont se demander ce que je fiche.
— Depuis quand les gens s’intéressent-ils aux affaires de leurs congénères ?
Ah oui, c’est vrai, l’angelot doit s’inquiéter pour toi !
— Ma voisine du 113, aussi, Myriam, elle… elle a l’œil sur moi, si vous
voyez ce que je veux dire, et elle me surveille constamment. Elle pourrait alerter
la police.
Mafalac considéra Gabriel quelques instants en silence, comme s’il le
jaugeait jusqu’à la moindre fibre de l’âme. Gabriel se rappela alors qu’Ariel lui
avait appris que les démons étaient toujours à l’affût des pensées des Hommes
pour y détecter la plus infime faiblesse afin de s’en servir éventuellement contre
eux et pour leurs desseins.
— Et toi, l’aimes-tu ? demanda-t-il comme s’ils discutaient simplement entre
chums. Es-tu attiré par elle ?
— Quelle importance ? répliqua Gabriel d’un ton faussement dégagé en
haussant les épaules. Mais non, je ne crois pas, je…
— Ah ! l’amour des femmes ! coupa Mafalac en adoptant un air théâtral,
l’œil pétillant d’un éclat lubrique. Eh bien soit ! Tu es mon soldat, et je t’accorde
une permission ! Rentre chez toi, prends une bonne douche — en passant, il est
plus que temps, c’est vrai, tu en as bien besoin ! Et saute-la, vain Dieu ! Ça te
fera le plus grand bien !
Une fois de plus le démon se mit à rire à gorge déployée.
— Mais je veux te revoir d’ici quarante-huit heures, mon garçon. De toute
façon, tu sais ce qui arriverait à ta gentille sœur si tu décidais de me fausser
compagnie. À toi aussi, d’ailleurs. Et tu as vu ce que je fais à ceux qui rompent
leur promesse !
Gabriel se sentit glacé d’effroi en songeant à ce que ce monstre était
effectivement capable de faire. Mais il chassa aussitôt cette pensée sinistre. Sans
trop y croire, il se disait que Lisa et lui seraient libres une fois sa mission menée
à bien. Pourvu qu’il retrouve cette fameuse tablette. Pourtant, même s’il ne
voulait pas se l’avouer, il était abattu, se sachant complètement à la merci de cet
individu. Où qu’il aille, il ne serait qu’un fugitif en sursis. Et il n’était pas
question d’abandonner Lisa à son triste sort. En attendant que le programme
réponde aux requêtes précisées par Mafalac, Gabriel rêvait d’une bonne douche
et d’un vrai lit, ne serait-ce que pour quelques heures.
— Je vais te faire reconduire. Mais n’oublie pas… Quarante-huit heures, pas
une seconde de plus.
Gabriel opina doucement de la tête. Il le savait fort bien, c’était un marché à
sens unique.
— Je te fais confiance… ajouta Mafalac en souriant.

En ouvrant la lourde porte du Lez’arts libres, comme Gabriel s’y était


attendu, Myriam l’avait vu arriver et elle patientait devant chez elle, anxieuse.
— Salut Gabriel. Ça va ? Où étais-tu ? Je me suis inquiétée.
— Merci, répondit-il faiblement. J’ai eu, comment dire… un contrat urgent
et… ben voilà, quoi, c’était urgent.
Myriam le dévisagea, incrédule.
— T’as pas l’air en forme.
— C’est que j’ai pas beaucoup dormi. Tu sais ce que c’est, hein ? Quand il y
a le feu chez un client, on est pompier de service jusqu’à la fin.
Gabriel esquissa un faible sourire, rapidement imité par Myriam qui lui
toucha maladroitement la main.
— Je suis contente de te revoir. J’étais vraiment inquiète. Je m’en suis voulu
de ma réaction, je… excuse-moi. Si tu as besoin de quoi que ce soit…
— OK, y a pas de mal. Et merci, t’es fine. Mais j’ai surtout envie d’une
bonne douche et puis de me coucher, si tu permets.
— Ouais, c’est sûr. Alors à plus.
— C’est ça, à plus. Et, euh… encore merci.
Gabriel inséra la clé dans la serrure de son appartement et disparut à
l’intérieur. Myriam en fit autant. Elle se laissa tomber sur son divan, un sourire
dans ses yeux pétillants. Son cœur battait la chamade. Gabriel n’avait pas
cherché à avoir des nouvelles de la voisine du 111.
Ainsi, pendant que de l’autre côté du mur Gabriel s’ébrouait sous la douche
en rêvant de son lit, Myriam se mit à rêver d’autre chose.

Couché de bonne heure, Gabriel s’était endormi d’un sommeil de plomb. Il


se réveilla pourtant au beau milieu de la nuit. Il lui semblait avoir fait un rêve
étrange. Mais en était-ce vraiment un ? Il n’en était plus sûr à présent. Tout cela
avait eu l’air si… réel ! Il sentit quelque chose qui lui touchait la cuisse. Il
souleva le drap. Son boxer. Il ne couchait jamais sans ! Qu’est-ce qu’il foutait
là ? Et puis il perçut une drôle de chaleur émaner de son sexe, comme si… Non,
ce n’était pas possible ! Alors il fit un effort pour se remémorer ce rêve bizarre
dans le détail.
Alors qu’il était assoupi, il avait soudain eu la curieuse impression d’être
conscient de dormir. Weird ! Comme s’il baignait dans un état qui lui laissait
penser qu’il ne dormait pas vraiment, ou peu profondément. Il se savait allongé
sous les draps, partagé entre le monde réel et celui de l’inconscience passagère
de la nuit. Mais ce n’était pas de l’insomnie. Ce qui aurait été tout à fait possible
en raison du stress énorme et inhabituel qu’il avait vécu récemment. Aurait-il
fait un genre de voyage astral ou bien ?…
Soudain, le rêve lui revint dans son intégralité…

Gabriel entendit un bruit de porte qu’on ouvre, doucement. Celle de son


loft… Il se redressa légèrement dans son lit, les paupières à moitié closes. La
pièce était plongée dans la pénombre. Pas un noir complet. C’est une chose
impossible à obtenir à Montréal. Et dans n’importe quelle grande ville. À moins
de poser des volets totalement hermétiques, l’éclairage urbain arrive toujours à
s’infiltrer dans vos nuits pour vous rendre le sommeil imparfait. De surcroît,
c’était la pleine Lune. Dans cette obscurité spectrale, Gabriel distingua une
silhouette qui venait de s’introduire dans l’appartement et se dirigeait maintenant
vers le lit dans le silence le plus absolu. Encore incertain d’être éveillé, Gabriel
ne ressentit aucune frayeur, simplement de la curiosité. Il se demanda, par
exemple, comment cette personne avait bien pu faire pour entrer alors que la
porte était verrouillée. Puis il se répondit à lui-même qu’il avait dû oublier de
tourner la clé dans la serrure avant d’aller se coucher. Il était tellement crevé !
Arrivée à quelques pas du lit, la silhouette s’immobilisa. Peut-être cherchait-
elle à voir si Gabriel dormait vraiment ? Puis la personne — le jeune homme
songea qu’il s’agissait indéniablement d’une femme, étant donné le port à la fois
svelte et galbé se dessinant en ombre chinoise — s’avança encore un peu jusqu’à
toucher le matelas. Un rai de lumière bleutée vint alors caresser son visage. Cette
fois-ci, Gabriel sursauta. Ce n’était pas possible ! Cela ne pouvait être elle !
Ariel se tenait bien droite, le fixant de ses yeux perçants. Gabriel se redressa sur
un coude et voulut parler. Mais Ariel lui fit signe de se taire en appliquant
doucement son index sur la bouche. Alors elle fit une chose incroyable qui figea
complètement Gabriel. Dans un geste lent et sensuel, Ariel entreprit de se
dévêtir. D’abord le haut, une chemise qu’elle déboutonna sans se presser, un
bouton à la fois. Puis son soutien-gorge tomba à son tour, dévoilant une poitrine
bien plus voluptueuse qu’il ne l’aurait imaginé. Une fois totalement nue, Ariel se
glissa sous les draps pour se coller contre le corps tremblant de Gabriel qui
continuait de la fixer comme une incroyable apparition.
Ariel lui sourit. Gabriel put discerner dans son regard un désir charnel
intense, une flamme brûlante qui termina de consumer ses dernières défenses,
pour autant qu’il en ait eues. La jeune femme entreprit alors de caresser le corps
de Gabriel, l’embrassant à pleine bouche sans retenue. Celui-ci n’en revenait
pas, trouvant cette situation tout à fait ahurissante. Et inespérée, lui qui rêvait
d’Ariel depuis le premier jour qu’il l’avait croisée ! Ariel enfourcha Gabriel, le
dominant totalement. Le reste fut une étreinte frénétique et passionnée.
Une fois l’acte accompli, sa voisine se glissa hors du lit et disparut comme
elle était apparue, laissant Gabriel haletant et tout aussi pantois. Il avait déjà fait
des rêves similaires, de ceux qui, le matin venu, vous plongent dans un état de
perplexité tel que vous ne savez plus ce qui était réel ou pas.

Maintenant, Gabriel était sûr d’être bel et bien réveillé. Pensif, il tourna la
tête vers la fenêtre par laquelle filtrait un rai de lumière bleutée. La Lune
poursuivait son inlassable course autour de la terre, veilleuse imperturbable sur
la nuit des Hommes. Il pouvait la deviner à travers les rideaux, aura diffuse
dessinant un motif éphémère sur le tissu. Gabriel sourit intérieurement en
songeant à ce que représentait cet astre changeant, symbole féminin exprimant la
sensibilité et la fécondité, mais également le rêve, l’inconscient, le romantisme.
Au clair de la Lune…
Était-ce la conséquence de ce rêve des plus érotiques dont il venait de se
remémorer la moindre sensation ? Toujours est-il que son corps tout entier était
brûlant et moite.

Étrangement, au même moment, à quelques mètres de là, juste derrière le


mur de béton qui séparait leurs deux appartements, Myriam était, elle aussi,
plongée dans un rêve. Gabriel venait la visiter au beau milieu de la nuit, se
glissant furtivement dans son lit, lui murmurant des mots d’amour à l’oreille
avant de lui ôter sa nuisette, la faisant frémir et gémir de plaisir en la caressant,
explorant sans vergogne chaque partie de son anatomie. Tout cela était si réel…
Allongée sur le dos Myriam avait peine à contenir sa joie de voir son souhait
enfin matérialisé. Sa vision n’était pas tout à fait nette, mais c’était bien lui.
Gabriel lui faisait maintenant l’amour avec fougue et passion. Elle pouvait le
reconnaître dans la clarté lunaire qui dessinait des ombres mouvantes sur son
visage angélique. Lui aussi semblait prendre un plaisir intense dans cette union
empreinte d’une sensualité débridée. Et c’était tellement plus que ce qu’elle avait
pu imaginer. Alors qu’importe si ce n’était qu’un rêve ! Les sensations, elles,
étaient bien réelles !
Après les derniers soubresauts d’une fusion charnelle enflammée, Myriam
distingua la silhouette de son voisin qui se faufilait silencieusement hors de sa
chambre. Peu après, la jeune fille sombra dans un véritable sommeil calme et
profond.
Ce n’est que plus tard, oui, beaucoup plus tard, alors que la Lune terminait sa
course pour laisser place aux premières lueurs du jour venues ouvrir le rideau de
la nuit, que Myriam se réveilla, en proie à d’étranges et violentes douleurs au
bas-ventre.
Gabriel, lui, dormait paisiblement.
Au plus profond de sa crypte, Mafalac faisait la fête avec son alliée de
toujours, une femme séduisante, voluptueuse, à la beauté superbe et terrifiante,
émanation de Béelzébuth lui-même : Biondetta.
— Et puis, très chère, raconte-moi !
VINGT-HUITIÈME

Gabriel dormit plus de vingt-quatre heures d’affilée. Il faisait nuit quand il


fut réveillé en entendant la porte de son appartement s’ouvrir brusquement.
— Debout ! On a du travail !
Gabriel décolla ses paupières avec difficulté, tâchant de comprendre quelle
tornade venait soudainement d’entrer dans sa chambre.
— Que… quoi ?
— J’ai dit debout, on a une mission qui nous attend.
Le jeune homme se dressa péniblement sur les coudes, les yeux bouffis de
sommeil. Il était totalement désorienté, ne sachant plus très bien quel jour on
était ni même si c’était le jour ou la nuit. Il attrapa maladroitement son téléphone
qu’il regarda à deux fois avant de réaliser qu’il n’avait pas la berlue.
— Non mais tu as vu l’heure ? !
— J’ai parfaitement conscience de l’heure qu’il est. Dépêche-toi un peu,
veux-tu ?
Gabriel comprit qu’il n’avait pas le choix. Dès qu’Ariel lui demandait d’agir,
quelque chose dans le ton de sa voix intimait à son corps un ordre muet de se
bouger. Ce qu’il fit sans grâce et sans conviction. Flambant nu, il se dirigea tel
un automate vers la salle de bain sans même se couvrir, passant devant sa voisine
qui ne cilla pas d’un poil. Gabriel ne put s’empêcher d’avoir un regard chargé de
reproches quand il parvint à sa hauteur.
— Ça t’arrive de dormir, ou t’en as simplement pas besoin ?
C’était plus une remarque dans le but d’être désagréable qu’une véritable
question. Pourtant, Ariel y répondit de bonne grâce.
— Qu’est-ce que tu crois ? Mon corps n’est pas si différent du tien. À la
différence que c’est moi qui le dirige, pas l’inverse. Et quand il y a urgence, il
faut agir, pas dormir.
Gabriel, dont les pensées encore brumeuses lui échappaient, eut soudain un
flash. Ou, plutôt, une vague réminiscence de quelque chose qui s’était produit
durant son sommeil… avec Ariel ! Il la dévisagea quelques instants pour tenter
de se remémorer plus précisément.
— Et quoi ? Tu te crois au 281 ?
Le jeune homme fronça les sourcils, surpris par cette répartie et l’esprit
toujours confus.
— Qu’est-ce que tu t’imagines ? J’en ai vu d’autres. Allez, file !
Gabriel pénétra dans la salle de bain et revint habillé, les yeux rouges et les
idées à peine plus claires. Mais imbibé d’une mauvaise humeur aussi lancinante
et agréable qu’un mal de tête carabiné.
— Qu’est-ce qui se passe pour que tu me réveilles à deux heures du matin ?
Faut aller éteindre l’enfer ou quoi ?
— Une petite est en danger, répliqua Ariel, évasive.
Gabriel s’arrêta aussi sec, comme s’il cherchait à mettre de l’ordre dans la
confusion mentale qui l’habitait suite à ce que venait de déclarer Ariel.
— Attends un peu… tu as bien dit une petite ? Sais-tu qu’en ce moment
même sur cette foutue planète il y a probablement des milliers de petites en
danger ? Alors quelle est l’urgence pour…
— Pour moi il n’y a que celle-là qui compte ce soir. Si on ne fait rien pour
elle, Mafalac marquera un point important, et tu ne peux imaginer combien
d’autres vont éventuellement en pâtir.
— Je ne comprends pas comment…
— Je ne te demande pas de comprendre, fais-moi confiance, on n’a pas de
temps à perdre.
— Ben oui, fais-moi confiance…
À ce mot, le souvenir de ces derniers jours se matérialisa dans l’esprit de
Gabriel, et il émergea complètement des brumes du sommeil, repensant soudain
à la menace du démon.
— Merde ! J’avais oublié ! Mafalac !
— Quoi, Mafalac ?
— Il cherche la Tablette d’émeraude !
— Quoi ? ! Comment le sais-tu ? rétorqua vivement Ariel.
— Il m’a obligé à travailler pour lui en échange de la vie de Lisa, et je dois y
retourner pour terminer ce que j’ai commencé !
Ariel dévisagea Gabriel, s’efforçant de pénétrer les réminiscences qui
s’échappaient de son esprit. Certaines, plus confuses et relatives au sexe,
dansaient au milieu de celles qui l’intéressaient, et Ariel écarta systématiquement
les premières ; cela ne la regardait pas. Bien que le désordre régnait dans les
pensées et les souvenirs du jeune homme, elle saisit l’essentiel de ce qui s’était
produit dans les derniers jours. Alors qu’elle-même passait le plus clair de son
temps à chercher le repaire du démon, et du même coup à retrouver Lisa que
celui-ci retenait en otage, Ariel comprit que Gabriel avait été « invité » dans le
terrier de Mafalac, et qu’il avait dû se plier à ses exigences : trouver trace de la
Tablette d’émeraude. Raison pour laquelle il n’avait pas donné signe de vie. Ceci
expliquait cela, songea-t-elle en pensant à la jeune sœur de Gabriel.
— Ça ne change rien, lâcha enfin Ariel. En fait, ça tombe bien, au contraire.
— Quoi ? Comment ça ?
— Je te dirai en route. Je te le répète : on n’a pas une seconde à perdre.
Viens !
Gabriel n’insista pas. Les deux sortirent de l’appartement sans échanger une
parole. Malgré l’heure avancée de la nuit, Gabriel ne prit pas la peine de retenir
la porte d’entrée de son loft qui se referma dans un claquement sec et sonore.
Quelques instants plus tard, c’est une Myriam ébouriffée et intriguée qui apparut
dans l’embrasure de sa propre porte. Quand elle vit Gabriel partir avec cette fille,
le regard de Myriam se durcit. « Oh ! le salaud ! Oh ! l’hypocrite ! Il me le
paiera ! » À peine avait-elle terminé sa phrase qu’elle se plia en deux sous le
coup d’une vive douleur au ventre, un rictus déformant son visage.
— Veux-tu bien me dire ce qui m’arrive ? ronchonna-t-elle en rentrant
péniblement dans son appartement.
Une fois dehors, Gabriel inspira une longue bouffée d’air frais. La moiteur
du jour avait laissé place à une douceur nocturne qu’il accueillit avec un certain
plaisir. Et acheva de le réveiller complètement, tout en exacerbant un peu plus sa
mauvaise humeur.
— Pourquoi as-tu besoin de moi ? grommela-t-il. Tu ne peux pas t’en
occuper toute seule de tes trucs diaboliques ?
— Ça te concerne de près. T’as pas encore compris ? Nos destins sont liés
maintenant.
— Destins… Mes fesses, oui ! éructa Gabriel. Tu veux que je te dise ? Moi,
mon destin c’est d’être tranquille à travailler chez moi, dormir quand j’en ai
envie, prendre un coup si ça me tente, et baiser avec qui je veux. Capice ?
— Méchant beau programme. L’humanité ira loin avec des gars comme toi !
— Mais j’en ai rien à foutre, moi, de l’humanité ! Je lui ai rien demandé, et à
toi non plus ! Tout ce qui m’importe pour l’instant, c’est de sauver Lisa !
Comme s’il était soudain conscient du ridicule d’être debout au beau milieu
de la nuit pour aider une mystérieuse fille du genre disjoncté dans sa lutte contre
le diable, Gabriel avait carrément explosé. Une belle montée de lait qui laissa
pourtant Ariel de glace.
— Petit con. L’humanité, c’est toi, c’est Lisa, c’est tes voisins. Les fils de
trame et les fils de chaîne ne font qu’un dans la toile. Tu ne pourras pas sauver
l’une en te foutant des autres. Tu n’as pas encore compris ça non plus, on dirait.
Gabriel ouvrit la bouche pour répliquer, mais les mots restèrent coincés au
fond de sa gorge. Inutile de s’opposer, il savait que ça ne changerait rien à la
détermination de cette fille obstinée.
— Un ange qui jure, ça fait classe, c’est sûr !
Quelques minutes plus tard, Gabriel engagea son auto sur la rue Peel en
direction de Sainte-Catherine. Ariel ne releva pas immédiatement la remarque,
apparemment absorbée par la ville étrangement agitée à cette heure avancée de
la nuit.
— Tu as trop de préjugés, finit-elle par répliquer.
— N’empêche que si tu es vraiment ce que tu affirmes… Vous êtes pas
censés être parfaits ?
— Quand tu cesseras de douter… Disons que c’est la contamination due à la
promiscuité avec ce corps et les gens comme toi. Ça te va ?
Gabriel regarda sa voisine du coin de l’œil, un vague début de sourire aux
lèvres. Le premier depuis qu’il s’était fait sortir du lit. Trop orgueilleux pour se
l’avouer, de nouveau, il se sentait différent et plus fort en présence d’Ariel.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit de drôle ?
— Rien… rien. Je me faisais la réflexion que t’es une fille pas ordinaire.
À son tour Ariel décocha un sourire en direction de Gabriel.
— La prochaine fois, je prendrai un corps de mec.
— Comment ça, « la prochaine fois » ? demanda Gabriel redevenu sérieux.
— Non mais, tu m’écoutes quand je te parle ?
— Ça dépend. Pourquoi ? J’ai manqué un paragraphe ?
— Un chapitre entier, oui ! C’est pas parce que je suis un ange que je ne suis
pas mortelle. Enfin, dans cette enveloppe-ci.
Elle désigna son corps comme on montrerait un vêtement quelconque acheté
en solde chez Winners.
— Mafalac m’a balancé une réflexion similaire, murmura Gabriel, songeur.
— Un jour ou l’autre, je devrai en changer.
— Wow, arrête ! Déjà que j’ai du mal à gober tout ce que tu me racontes, là
tu me fais flipper solide !
— Désolé. Tu devras t’y faire, toi aussi.
Gabriel s’apprêtait à protester, mais Ariel lui intima l’ordre de la fermer d’un
geste péremptoire de la main.
— Tourne sur Sainte-Catherine et trouve-toi une place.
— Le mot magique, peut-être ?…
— Merci.
Gabriel regarda autour de lui, pas certain de vouloir se mêler à la faune qui
hantait ce secteur de la Sainte-Cath à cette heure avancée de la nuit. Pourtant, il
s’exécuta et s’arrêta pile-poil devant un club de danseuses nues.
— Parfait ici, clama Ariel en sortant de la voiture.
— Décidément, on n’a pas les mêmes goûts ! ironisa Gabriel.
Descendant à son tour du véhicule, il fut aussitôt accueilli par une prostituée
dont le soutien-gorge peinait à contenir une poitrine au naturel aussi improbable
que sa grosseur. La péripatéticienne aguicheuse n’eut pas le temps d’ouvrir la
bouche qu’Ariel l’apostropha avec son plus beau sourire. L’autre comprit tout de
suite et tourna les talons avec un haussement d’épaules.
— Reste avec moi, chuchota Ariel à l’oreille de Gabriel.
— T’inquiète pas, j’avais pas l’intention d’aller ailleurs.
Il se déclinait de tout et dans tous les goûts et toutes les couleurs, à cette
heure-ci. Des drogués et des vendeurs de rêves, des putes racoleuses et des macs
effacés, des fêtards et des clochards, et autant de petits groupes louches qui
semblaient fricoter des affaires tout aussi louches, et qui lançaient des regards
encore plus louches quand on passait à leur hauteur.
— Qu’est-ce qu’on vient faire dans ce coin craignos ? chuchota Gabriel de
moins en moins rassuré.
— Je te l’ai dit : chercher la petite et la ramener avec nous.
Gabriel siffla avec une admiration teintée d’un cynisme ostentatoire.
— Super cool ! Et où elle est ta « petite » ? Non mais c’est pas vrai, qu’est-
ce que je fous ici, moi ! Je dois revenir en un seul morceau demain si je veux
avoir une chance de revoir Lisa.
Ariel s’arrêta net et se tourna vers Gabriel en le dévisageant.
— Hé ! Si tu penses que ça me fait plaisir d’être au milieu de tout ça,
détrompe-toi ! Mais il faut bien que quelqu’un s’occupe de vos pots cassés !
Gabriel surprit un réel agacement dans le ton de voix d’Ariel. Il avait déjà
remarqué qu’elle pouvait être cinglante et plutôt directe dans ses réparties.
Seulement là, c’était différent. Il prit aussitôt le mors aux dents, piqué au vif.
— Wow ! Qu’est-ce que tu racontes, « vos pots cassés » ? ! J’y suis pour
rien, moi !
— Arrête de dire que tu n’y es pour rien, c’est agaçant à la fin.
— Parce que c’est le cas !
— Ah oui ? Comme ça, tu n’as aucune responsabilité dans ce gâchis ?
— Quel gâchis ? De quoi parles-tu ? Tout ce qui m’est arrivé ces derniers
jours est accidentel. D’ailleurs, je te signale que tu n’y es pas très étrangère, et
sache que j’ai hâte de tourner la page ! Je te l’ai dit : je ne demande rien aux
autres, et tout ce que je veux c’est qu’on me foute la paix !
— Ah oui, c’est vrai, j’oubliais ! Toi et tes congénères civilisés du vingt et
unième siècle, vous êtes au-dessus de tout, et rien n’est votre affaire et encore
moins de votre faute ! Même quand vous vous mettez les deux pieds dans les
plats et que vous continuez de sauter à pieds joints dans votre propre caca. Tu
veux que je te dise ? Toi et tes semblables, les vieux comme les jeunes, beaux,
instruits, corrects et branchés, vous avez des chartes qui garantissent vos droits et
libertés, mais vous n’êtes plus foutus de ressentir la moindre parcelle de
responsabilité pour quoi que ce soit !
Ariel était visiblement très fâchée. Gabriel resta sans voix face à cette
avalanche de propos qu’il jugeait complètement déplacés, et de surcroît
moralisateurs au possible. Et tout aussi irréels. Il ne pouvait croire qu’ils tenaient
ce discours au beau milieu de la nuit, et d’autant plus dans un secteur chaud de la
ville. Cet ange avait certainement manqué quelques décennies d’évolution dans
la pensée humaine ! Le jeune homme considéra ce qui l’entourait et sentit qu’il
était à deux doigts de péter un plomb.
— J’imagine que tout ça, c’est ma faute, aussi ? répliqua-t-il en faisant un
geste circulaire. La drogue, la violence, les gangs…
— Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
— Non mais tu dérailles ! J’ai rien fait pour… pour tout ça !
Gabriel montra de nouveau le spectacle de la vie nocturne débridée qui
battait tout autour. Au milieu de l’agitation des fêtards et noctambules de tout
acabit, l’étrange couple qu’ils formaient commençait à attirer l’attention.
— Justement, comme tu le clames haut et fort, tu n’as rien fait. Mais si ça
peut te rassurer, tu n’es pas le seul ! Moralité, je suis là pour essayer de maintenir
un certain équilibre dans tout ce bordel ! Et si je fais comme toi et que je ne tente
rien pour arrêter notre ami Mafalac, dis-toi bien que ta petite vie tranquille risque
de devenir salement merdique à plus ou moins brève échéance. Capice ? !
Ariel soutint le regard de Gabriel quelques secondes avant de se remettre en
route, laissant le jeune homme plutôt désemparé.
— Mafalac me tient par les couilles ! T’as pas compris ça, encore ?
— Viens avec moi mon chéri, susurra une voix rauque à ses oreilles. Moi, je
sais comment m’en occuper comme personne de tes bijoux de famille.
Gabriel se retourna vivement. Une péripatéticienne fardée au max l’accueillit
avec un sourire aussi factice que le reste. La pensée fugace qu’il avait en face de
lui un travesti aux joues rugueuses sembla sortir Gabriel de sa torpeur. Il
bafouilla une excuse bête et inutile puis se lança à la poursuite de « son ange ». Il
la retrouva face à une devanture bardée de néons flashant à qui mieux mieux les
mérites de massages particuliers délivrés par des créatures exotiques et prêtes à
tout pour satisfaire le client.
— Je comprends très bien ce qui se passe avec Mafalac. C’est pour cela
qu’on est ici, d’ailleurs.
— Comment ça ?
— Elle est là-dedans.
— Qui ça, la fille que tu cherches ? Comment le sais-tu ?
— Tu entres, tu demandes Lisa, tu paies et tu reviens avec, poursuivit Ariel
en ignorant la question.
— Comme ça ?
— Comme ça.
— Et pourquoi moi ?
— Parce que si j’y vais, ça paraîtra louche. C’est un endroit réservé à ceux
qui ont quelque chose entre les jambes. Capice ?
— Arrête de dire ça. Tu m’énerves. T’es pas italienne à ce que je sais !
— Arrête de poser des questions, tu m’énerves.
Gabriel sonda le regard d’Ariel qui ne cilla pas. Il réalisa soudain qu’elle
avait mentionné un prénom qu’il connaissait bien.
— Hé ! Une minute. Tu as dit Lisa ?
— Bienvenue dans le présent !
— Tu veux dire… ma Lisa ?
Ariel ne pipa mot, se contentant de plonger ses yeux dans ceux du jeune
homme avec une intensité qui en dévoilait plus que n’importe quel discours.
Gabriel considéra de nouveau la devanture et sentit son sang se glacer dans ses
veines.
— Mafalac avait juré que…
— Belle innocence.
— Pourquoi tu m’as pas prévenu avant ? ! éructa Gabriel sous le choc.
— Tu aurais pété un câble avant même qu’on parte. Alors tu entres, tu la
trouves et tu la ramènes.
Ariel n’avait pas terminé sa phrase que Gabriel était déjà à l’intérieur.

Ariel attendit patiemment sur le trottoir, tous les sens en éveil. À plusieurs
reprises elle perçut des ondes perverses et vicelardes dirigées vers elle. Rien
d’étonnant à cela. Elle savait que ceux qu’on nommait les démons du vendredi
étaient à l’œuvre, bien qu’on soit dimanche, et qu’ils n’avaient aucun pouvoir
sur elle. Même si elle accordait peu d’importance à son corps et à sa beauté
particulière, elle était consciente d’attirer les regards et les envies. Ici plus
qu’ailleurs. Son apparence était une arme, un simple outil. Quoi qu’il en soit,
elle était habituée à ce type de manifestations. Deux ou trois fois, des individus
pour le moins douteux s’approchèrent d’elle, probablement pour la voir de plus
près, ou la renifler, telles des bêtes en rut. À chaque occasion, le regard qu’elle
lança droit dans les yeux de l’intrus avait agi comme il se doit. Cela créait
d’abord une sorte de bouclier protecteur autour d’elle, une frontière invisible et
infranchissable que n’importe quel humain ressentait physiquement comme un
malaise indéfinissable. Les gars avaient d’ailleurs bien dû se demander ce qui se
passait, songea Ariel en souriant. Si l’importun insistait, le bouclier devenait
alors un genre de repousseur, de même qu’il existe des antimoustiques, et le
malaise s’amplifiait.
La plupart du temps c’était suffisant.
En cas d’extrême urgence, elle pouvait envoyer valser n’importe quel
individu, aussi imposant fût-il, à plusieurs mètres par sa seule volonté. Une
pichenette psychique, ainsi qu’elle se plaisait à dire. Mais elle ne pouvait le faire
sans se dévoiler, ce qui était hors de question en pleine rue, à la vue de toute une
foule. Quoi qu’il en soit, son corps était une arme formidable sur lequel elle
pouvait compter. Comme tout ange de terrain, Ariel était rompue à la pratique du
Krav Maga et d’autres arts martiaux à l’efficacité redoutable. Ces qualités
physiques, conjuguées à ses aptitudes mentales hors du commun, faisaient en
sorte que peu de mortels, s’il en était, pouvaient prétendre rivaliser avec elle.
Aussi, un simple regard suffisait habituellement à décourager même les plus
hardis.
Ariel ne comptait plus les circonstances où, au cours de ses missions passées
sous une enveloppe féminine, elle avait eu besoin d’utiliser ses talents au combat
contre des hommes. Parfois des individus isolés, et d’autres fois de petites
bandes de criminels sans envergure. La dernière agression subie était toute
récente, durant le cours de ses investigations pour trouver le repaire de Mafalac.
Une rixe à l’abri des regards du monde et qui avait impliqué un groupe de ce
genre, quatre canailles qui l’avaient coincée un soir dans une ruelle mal éclairée.
Coincée… pensaient-ils. Bien sûr, ils s’imaginaient déjà en train de la violer à
tour de rôle. Cette simple idée l’avait répugnée au point de vouloir leur donner
une leçon. Pourtant, elle les avait mis en garde de ne pas essayer de la toucher.
Chaque être humain a droit à sa chance de rédemption, telle est la devise non
écrite des anges. Ils avaient ri. Et s’étaient approchés d’elle, trop près, beaucoup
trop près.
Le premier, un jeune homme de sa taille aux muscles saillants
— probablement un habitué des salles de gym — n’avait pas eu le temps de
réaliser ce qui lui arrivait alors qu’il s’écrasait contre un mur à plusieurs mètres
derrière lui. Un peu surpris par cette première attaque, deux costauds la
dépassant d’une tête lui avaient sauté dessus. Mal leur en prit. Le premier se
retrouva avec une clavicule cassée, et le deuxième eut le genou luxé au point que
sa jambe avait une inflexion contraire au sens normal imposé par la nature. Face
à ce désastre, le dernier de la bande — une grande et grosse brute qui aurait
donné la frousse à un lutteur professionnel — s’était précipité sur Ariel à la
manière d’un rhinocéros en furie. Sa tête explosa presque au contact du mur que
celle-ci rencontra suite à l’intervention… angélique. En quelques secondes, Ariel
les avait mis hors de combat, et pour un bon bout de temps. Même qu’à l’avenir
ces gars y repenseraient probablement à deux fois avant de s’attaquer à une fille
seule. Effet secondaire positif d’une correction qu’ils avaient cherchée.
Ariel fut soudain sortie de ses réflexions en percevant du vacarme à
l’intérieur du salon de massage. Des cris et des invectives. Elle savait qu’elle ne
devait pas intervenir. Pas tout de suite. Une sorte de pari qu’elle s’était imposée à
elle-même, bien entendu sans le dévoiler à Gabriel, afin de ne pas lui mettre une
pression supplémentaire. Impliqué jusqu’au cou dans cette aventure, Gabriel
n’avait d’autre choix que de montrer le meilleur de lui-même s’il ne voulait pas
succomber avant l’heure. Ariel se garderait bien de lui en toucher un mot,
pourtant. Il devrait s’en rendre compte lui-même.
Quelques secondes plus tard, le jeune homme apparut sur le seuil, les
cheveux ébouriffés et quelques égratignures sur la joue droite. Il arborait l’air
d’un héros sorti victorieux du champ de bataille. Il tenait solidement par le
poignet sa sœur qui se débattait comme une diablesse arrivée aux portes du
paradis.
— Je l’ai trouvée ! Vite, à l’auto ! cria-t-il en poussant Lisa dans les bras
d’Ariel. Je vais ouvrir les portières !
Le trio insolite courut sans prêter la moindre attention aux passants qu’ils
bousculaient sans ménagements. Mû par une énergie qu’il ne se connaissait pas,
et tel un joueur de football qu’il n’avait jamais été, Gabriel ouvrait la marche,
suivi d’Ariel qui bataillait pour contrôler Lisa de plus en plus hystérique.
— Au fait, merci pour ton aide ! ajouta Gabriel avec une pointe d’ironie qui
fit sourire Ariel.
À l’évidence, une transformation se produisait chez lui, songea-t-elle. Et,
avant la fin de la nuit, il comprendrait peut-être qu’il possédait des ressources
insoupçonnées. Ce dont il aurait éventuellement besoin pour la suite des
événements.
— Fais-la taire ou c’est les flics qu’on va avoir sur le dos ! rugit Gabriel qui
se demandait ce qu’il avait fait au Bon Dieu pour mériter une telle « mission ».
Heureusement, ils arrivèrent à la voiture. Ariel jeta carrément Lisa sur la
banquette arrière et vint immédiatement s’asseoir à ses côtés. Gabriel démarra en
trombe et se fondit dans la circulation sous un concert de klaxons.
— Je pense qu’ils l’ont droguée, lança-t-il sans se donner la peine de se
retourner. Elle me reconnaît même pas !
Alors qu’il s’imaginait avoir réussi leur fuite, Gabriel eut la désagréable
sensation d’être pris au piège. Le flot d’automobiles était à ce point dense qu’ils
avançaient aussi vite qu’une grand-mère à trottinette. Leur sortie fracassante
n’était pas passée inaperçue, non plus. Plusieurs badauds les regardaient, certains
les montrant du doigt. Dans son rétroviseur Gabriel remarqua une voiture de
patrouille à quelques dizaines de mètres derrière eux. Il songea que ce serait
peut-être une bonne idée d’aller leur parler. Il se ravisa rapidement en se
remémorant ses récents démêlés avec les policiers.
— J’ai eu de la chance. La réceptionniste était seule, mais elle a donné
l’alarme. Si c’est pas les flics qui nous tombent dessus, ce sera ceux qui la
retenaient. Et franchement, je ne sais pas ce qui est le mieux !
Ariel ne répondit pas. Tout ce que Gabriel perçut, mis à part les bruits
assourdis de la Ste-Cath, c’était un murmure étrange, ou plutôt, une sorte de
gazouillis étouffé qu’il avait déjà entendu. Il dirigea son rétroviseur pour voir ce
qui se passait sur la banquette arrière. Il distingua le derrière de la tête d’Ariel
penchée au-dessus de Lisa.
— Hé ! si je vous dérange…
— J’ai compris ce que tu as dit, coupa sèchement Ariel en se retournant pour
fixer Gabriel dans le rétroviseur. Débrouille-toi pour nous sortir de là !
Aussitôt, Ariel se détourna et reprit son étrange manège. Gabriel remarqua
alors que Lisa, les yeux plongés dans ceux d’Ariel, s’était calmée. Son visage
reflétait même une nouvelle sérénité, faisant oublier son maquillage grossier et
apparaître son âge réel. Comble de l’obscénité, on l’avait habillée et fardée pour
qu’elle ait un air enfantin, une adolescente de quatorze ou quinze ans. Seize, tout
au plus. Gabriel refoula un haut-le-cœur. Bien sûr, il s’agissait de sa petite sœur.
Mais par-delà cette considération, il se demandait comment on pouvait jeter des
filles innocentes et si jeunes dans les bras de pervers sans scrupules. Et ceux qui
abusaient d’elles ne valaient pas mieux que les démons qui les exploitaient.
Gabriel réalisa avec horreur que, sans l’intervention d’Ariel, Lisa aurait pu
disparaître à tout jamais dans les circuits glauques de la prostitution juvénile. Tel
était le plan de Mafalac, alors qu’il lui avait fait croire que lui et sa sœur
pourraient s’en sortir sans encombre. Il avait rempli sa part du marché, et ce
salaud de démon n’en avait cure ! Tout cela était fort probablement prémédité.
« Belle innocence ! » avait été la réplique d’Ariel. Gabriel sentit monter en lui
une rage comme il en avait rarement éprouvé. Là, maintenant, il aurait eu besoin
de mettre en charpie cet être immonde, le découper en menus morceaux afin
d’assouvir une soif de vengeance d’une telle violence qu’il en tremblait. Gabriel
inspira profondément. Ce n’était pas le moment de céder à la fureur. Ils n’étaient
pas encore tirés d’affaire.
Il songea de nouveau au sauvetage audacieux de Lisa. Sans se prendre pour
un héros, le jeune homme considéra son geste d’un point de vue différent.
Certes, il avait ressenti une brusque montée d’adrénaline dès qu’il avait saisi
qu’Ariel parlait de sa sœur. Et rien ni personne n’aurait pu l’empêcher de la
sortir des griffes de ces sinistres individus. Gabriel dut pourtant admettre qu’il
s’était senti investi d’une force mystérieuse alors qu’il bataillait pour emmener
Lisa hors du salon de massage. Ariel, leur « ange gardien », possédait
certainement une énergie étrange qu’elle pouvait communiquer aux autres. Ou
permettre à celle qui nous habite de se manifester ? songea-t-il en écho à ses
propres réflexions.
Un concert de klaxon sortit le jeune homme de ses observations muettes.
Gabriel constata qu’ils n’étaient réellement pas au bout de leur peine. Un rapide
coup d’œil alentour lui apprit que le danger pouvait être partout. Cette voiture
sport qui venait de s’arrêter à sa hauteur, et dont les basses assourdissantes
résonnaient jusque dans l’habitacle de son auto… Ou ce gros Hummer qui s’était
glissé derrière eux et les collait d’un peu trop près… Ou cette bande de gars
qu’on devinait à peine dans une encoignure sombre, et qui semblaient les
dévisager avec insistance…
Gabriel éprouva de nouveau cette étrange énergie qui l’avait poussé à
pénétrer dans ce salon de massage, et défiant toutes les lois de la prudence
élémentaire, à en ressortir avec sa sœur complètement hystérique. Sans oublier
les assauts tout aussi survoltés de la réceptionniste qui avait soudain montré ses
griffes de tigresse.
Gabriel repéra une ruelle mal éclairée sur sa gauche. Issue providentielle ou
impasse fatale ? Sans se l’expliquer, il sut qu’il devait s’y engager. Sauf que son
auto se trouvait dans la mauvaise voie. Au moment même où il prit la décision
d’y aller malgré tout, deux hommes surgirent hors du 4X4 derrière eux. Ariel se
redressa instantanément. Elle aussi les avait repérés. Coup de volant, crissement
de pneus et autre concert de klaxons, Gabriel coupa à gauche et fonça vers la
ruelle étroite. Par chance personne ne vint se mettre en travers de leur chemin.
Dans le boyau plongé dans la pénombre, il y avait à peine de la place pour un
véhicule. Quelques poubelles renversées au passage avec fracas étaient là pour le
prouver.
Gabriel jeta un bref regard dans son rétroviseur. Noir total. Apparemment,
les gars du Hummer avaient été surpris par son geste et s’étaient retrouvés dans
l’incapacité de réagir. Gabriel se fit la réflexion que, de toute évidence, leur
monstre d’acier ne pourrait probablement pas s’aventurer dans cette ruelle. Lui-
même peinait à voir où il s’en allait, et il devait souvent ralentir pour discerner
les murs qui les enserraient à la manière d’un étau. Il se demanda qui étaient ces
deux gars descendus du véhicule. Les hommes de main du salon de massage ?
Les armoires à glace de Mafalac ? Ou simplement deux fêtards arrivés à leur
destination ?
C’est sûr que…
Gabriel fut soudain aveuglé par un flash violent dans son rétroviseur. Il
comprit qu’ils étaient pris en chasse. Imbécile ! Comment avait-il pu penser
qu’ils les laisseraient filer sans rien tenter ?
Ariel délaissa Lisa qui semblait paisiblement endormie et jeta un œil par la
lunette arrière.
— Il vaudrait mieux qu’ils ne nous rattrapent pas, lança-t-elle négligemment.
— Une chance que tu me le dis. Je voulais justement m’arrêter pour piquer
une jasette avec eux.
La jeune femme se retourna vers Gabriel, les sourcils froncés.
— C’est censé être drôle ?
— On appelle ça du cynisme. À croire que vous ne connaissez pas ça au
paradis !
Un silence vint clore la discussion. Gabriel jugea que le moment était mal
choisi, et qu’il devait plutôt concentrer son énergie sur la façon de se sortir de ce
mauvais pas.
Malgré la noirceur parfois quasi totale devant lui, le jeune homme accéléra à
fond, faisant hurler le moteur de sa vieille Honda. Ce ne fut pas suffisant pour
semer le monstre qui gagnait visiblement du terrain à chaque seconde. Bientôt
les deux véhicules seraient pare-chocs à pare-chocs. Et ensuite ?…
Gabriel freina brutalement alors que le passage sembla se dérober sous ses
yeux. Un mur se dressait devant lui. Un regard dans le rétroviseur lui permit de
comprendre en une fraction de seconde que le 4X4 allait les broyer comme une
tranche de pain sous un fer à repasser. Une autre fraction de seconde pour
réaliser ce à quoi il faisait face : la ruelle, dans le noir total à cet endroit,
décrivait un virage à angle droit.
Ne faisant ni une ni deux, Gabriel fit marche arrière, puis il s’arrêta après
quelques mètres. Il attendit, le pied sur le frein.
— Qu’est-ce que tu fais ? hurla Ariel.
Dans son rétroviseur, Gabriel observa le Hummer qui grossissait telle une
bête abominable en mutation accélérée. Alors que les deux véhicules allaient
entrer en collision, Gabriel écrasa le champignon tout en tournant vivement le
volant sur la droite, faisant bondir la petite compacte. L’acier de la voiture gémit
en frôlant les murs de briques aveugles. À quelques mètres derrière eux le 4X4
ne survécut pas à la courbe. Ils entendirent un crissement de pneus suivi
immédiatement d’un bruit infernal de tôle froissée et de verre brisé. Trop gros,
trop vite. Le chauffeur, certainement concentré sur la Honda qu’il pensait piégée
dans un cul-de-sac, n’avait pas repéré le virage en angle de la ruelle.
— Merci mon Dieu ! clama Gabriel en levant un poing victorieux.
Surprise, Ariel se retourna pour le dévisager dans le rétroviseur.
— C’est une expression, ajouta-t-il aussitôt.
La jeune femme se contenta de sourire malicieusement. Malgré leur athéisme
déclaré, les individus tel Gabriel gardaient en eux un fond de foi aveugle qui
ressortait immanquablement dans les moments critiques.
Gabriel se concentra de nouveau pleinement sur sa conduite. Même si le
Hummer restait coincé un bout de temps dans cette courbe, il était préférable de
ne prendre aucun risque et quitter cette ruelle sans tarder. Gabriel maintint son
allure et déboucha soudainement sur le boulevard de Maisonneuve, aussi calme
que la Ste-Cath était en ébullition. Il songea aussitôt que trop de tranquillité ne
valait pas mieux que trop d’agitation. S’éloigner rapidement et regagner le loft.
D’autant plus que son auto portait maintenant les stigmates de la poursuite. Une
autopatrouille aurait tôt fait de les arrêter pour contrôle du véhicule.
Gabriel décida donc de remonter l’artère jusqu’à l’avenue Atwater à la
vitesse autorisée. Ensuite, plein sud vers Griffintown. Quand Gabriel coupa le
moteur, il poussa un long soupir de soulagement. Et réalisa du même souffle la
folie qu’il venait de commettre. Lui, habituellement si tranquille, voire timorée.
Une fois de plus, il se dit qu’Ariel n’était pas étrangère à cette soudaine flambée
de courage. D’ailleurs, n’avait-il pas remarqué que ses sens étaient
exceptionnellement exacerbés, lui permettant de prendre des décisions rapides et
éclairées ?
— Tu as été magnifique !
La voix d’Ariel ne le fit même pas sursauter. Étonnamment, Gabriel était
encore sous le coup d’un vif sentiment de puissance.
— C’est toi qui me fais ça, hein ?
Ariel se contenta de le regarder en souriant.
— Tu l’affirmes toi-même, le surnaturel n’existe pas.
— On jase, là, comme dirait l’autre. Alors, juste au cas… si jamais…
mettons que…
— Tu es en train de te découvrir tel que tu peux être, répondit Ariel,
énigmatique.
Échange de regards. Celui de Gabriel était chargé de perplexité, quand bien
même il commençait à souscrire à la déclaration d’Ariel. Tout cela entraînait
d’autres questions qu’il n’osait pas encore se poser à lui-même. Et trop de
remises en question, aussi. Pourtant…
— Aide-moi, maintenant, coupa Ariel en attrapant Lisa sous les aisselles.
À deux, ils portèrent la jeune fille endormie jusqu’au loft d’Ariel. Son visage
était parfaitement calme, comme si elle était redevenue une enfant que ses
parents venaient de mettre au lit.
— Que lui as-tu fait ?
— Je lui ai chanté la berceuse dont elle avait besoin. Ça te va ?
Gabriel secoua doucement la tête en souriant. Ariel avait toujours une
réponse toute faite pour parer aux questions embarrassantes. Quelle importance,
Lisa était sauvée !
— Maintenant, écoute-moi bien, poursuivit-elle d’un ton plus sérieux.
Comme tu peux l’imaginer, notre ami Mafalac n’aimera pas notre coup de force
de ce soir. Je pense même qu’il va nous faire une petite colère à sa façon, surtout
si tu ne retournes pas finir le travail pour lui. Ce qui est, bien entendu,
grandement voulu. Et le seul endroit où toi et ta sœur vous serez en sécurité
— tu m’entends bien ? LE SEUL endroit — c’est ici.
Gabriel dévisagea Ariel en silence. Après toutes ces aventures, il était porté à
la croire sur parole.
— Qu’est-ce que c’est, ici ? Une sorte d’abri nucléaire ? Une bulle de
protection avec écran ionisé super puissant ?
— Quelque chose du genre. Ni lui ni personne de sa bande ne pourront s’en
prendre à vous si vous restez bien sagement dans cet appartement.
— Pourquoi dis-tu ça ? Tu t’en vas ?
— Oui, je ne peux pas attendre les bras croisés. N’oublie pas que le tournoi
gordien a toujours cours. Mais ne t’inquiète pas pour moi, je sais me défendre.
Compte tenu de ce dont il avait été témoin ces derniers temps, Gabriel
songea que cette affirmation était un bel euphémisme.
— As-tu une idée de l’endroit où Mafalac t’a conduit pour y accomplir sa
sale besogne ?
— Non, répondit Gabriel en secouant la tête. On m’avait mis une cagoule qui
m’empêchait de voir. Mais je peux te dire qu’il n’y avait pas beaucoup
d’agitation dans ce quartier. Il se situe en ville, j’en suis certain, mais dans un
coin tranquille.
Ariel ne parut pas surprise.
— Je vais finir par trouver. En attendant, comme je te l’ai dit, toi et Lisa,
vous restez ici.
— Je ne suis pas sûr que Lisa soit prête à acheter ta soupe, par exemple.
— Ma soupe ? Quelle soupe ? demanda Ariel en fronçant les sourcils.
— Une expression pour signifier que ma petite sœur n’est pas du genre à
avaler n’importe quoi.
— Arrange-toi pour la convaincre. De toute façon, elle en a pour un bout de
temps à baigner dans le pays des rêves. Mes « berceuses » peuvent provoquer
une sorte d’hibernation. Je serai probablement revenue d’ici là.
Gabriel hocha la tête. Étrangement, il sentait lui aussi que le sommeil
commençait à le gagner malgré toutes les heures passées récemment au lit.
— Je vais garder la clé en lieu sûr, dit Gabriel dans un bâillement. Lisa ne
pourra pas ouvrir même si je m’endors et qu’elle se réveille avant moi.
— Non, je garde la clé.
— Mais si on a besoin de sortir ? protesta Gabriel.
— Je te le répète : pas question que vous quittiez ce logement sans moi. JE
suis la clé.
À ces mots Ariel s’empara de la clé restée dans la serrure et jeta un dernier
regard vers Gabriel. Un regard qui troubla une fois de plus le jeune homme. Il
réalisa soudain qu’il n’avait pas tenté d’aborder le sujet qui l’avait turlupiné à
son réveil un peu plus tôt : le rêve étrange de la nuit précédente.
— Ariel, c’est délicat et je… je voulais te demander…
— Ça peut attendre. Maintenant, je dois vraiment partir. Mafalac sera en
colère, et il risque de faire une erreur. Alors je pourrai en profiter. Toi, fais donc
comme ta sœur et rejoins-la dans les bras de Morphée.
Gabriel sourit intérieurement en songeant que s’il sombrait dans le pays des
rêves, ce ne serait pas pour aller rejoindre Lisa, ni pour tomber dans les bras
d’une autre que cette fille qui l’avait dernièrement fait craquer durant son
sommeil !
Ariel sortit sans un bruit. Une fois la porte soigneusement verrouillée, la
jeune femme appuya ses mains dessus et psalmodia une courte incantation. Un
léger tremblement déforma l’air ambiant, comme une vibration provoquée par
un séisme lointain. Il n’y eut pourtant aucun son ni réelle secousse, et le tout ne
dura qu’une fraction de seconde.
À l’intérieur, Gabriel n’en fut même pas conscient. Maintenant seul, Lisa
profondément endormie sur le divan, Gabriel ressentit plus encore une grande
fatigue l’envahir. Inutile de résister à la vague d’engourdissement qui
l’enveloppa dans une bulle bienfaisante. Le jeune homme s’effondra comme une
masse sur son lit. Le sang des griffures sur sa joue avait séché, laissant sur sa
peau trois petites stries parallèles bien nettes.
Quelques secondes plus tard, il dormait à poings fermés, l’esprit tranquille.
Inconscient que le danger n’était pourtant pas bien loin.
VINGT-NEUVIÈME

C’était le petit matin lorsque Myriam s’éveilla. Elle ne quittait plus son lit.
Pour la première fois dans sa carrière d’écrivaine, elle avait dû appeler son
éditeur pour le prévenir que la première épreuve de son prochain projet serait en
retard sur l’échéancier. Pour mal faire, son médecin de famille était en congé et
ne revenait que dans une semaine. Si, au début, la jeune fille s’était convaincue
que l’affection dont elle souffrait allait s’évanouir d’elle-même, elle avait changé
d’idée en découvrant que son abdomen affichait une proéminence inquiétante. Et
dure. Aussi dure que son humeur de plus en plus massacrante. Ce n’était pas la
première fois qu’elle était victime d’une intoxication alimentaire, ou d’un
malaise dans le même genre, étant sujette depuis sa tendre enfance aux maux de
ventre dus à son système digestif fragile et paresseux.
Cependant, la bosse n’avait cessé de grossir, et ce qu’elle ressentait ce matin-
là était tout sauf une digestion difficile. Incommodée depuis trop longtemps à
son goût, cet étrange phénomène avait de quoi l’inquiéter. Un cancer, aussi malin
soit-il, pouvait-il être si fulgurant ? Cela faisait bientôt quatre jours que son état
empirait. Les recherches qu’elle était parvenue à faire — car elle avait tout le
temps envie de dormir ! — ne lui avaient, hélas, rien appris. Comble de
malchance, Gabriel, qui aurait pu l’aider d’une façon ou d’une autre, n’était pas
chez lui. Elle était allée frapper à sa porte, en vain. Même la voisine du 111 à
qui, ironiquement, elle aurait volontiers demandé de l’assistance était aussi
absente qu’un courant d’air en période de canicule. N’y tenant plus, Myriam
avait donc décidé de prendre son courage à deux mains pour marcher jusqu’à la
pharmacie la plus proche. Les déplacements les plus ordinaires devenaient
pénibles.
Myriam s’était habillée tant bien que mal et s’apprêtait à sortir. En ouvrant sa
porte, elle échappa un cri de surprise. Une femme toute de noir vêtue la
dévisageait en affichant un sourire tranquille. Grande et le corps sculpté comme
une déesse de magazine en papier glacé, son regard était pénétrant au point de
mettre la jeune fille mal à l’aise.
— Oui ? balbutia Myriam. Que puis-je faire pour vous ?
— Oh, rien ! Tu as déjà fait ce qu’il fallait, ma belle.
Disant cela, la nouvelle venue repoussa énergiquement Myriam à l’intérieur
de son appartement tout en refermant derrière elle.
— Que… qu’est-ce que ça signifie ?
Sans pouvoir se l’expliquer, Myriam sut que sa journée ne se terminerait pas
bien. Surtout lorsque la femme verrouilla la porte et mit la clé dans sa poche. Et
son angoisse monta d’un cran au moment où celle-ci l’entraîna d’une poigne
ferme vers le lit.
— Couche-toi ma jolie, une future maman doit prendre soin d’elle et se
reposer.
De qui parlait-elle ? songea Myriam qui, pourtant, avait intimement compris
l’essence du message de cette étrangère. Spontanément, elle palpa son ventre,
geste rituel reproduit depuis la nuit des temps par les femmes enceintes. Cette
fois-ci, c’est l’horreur qui se lisait dans les yeux de la jeune fille. Pas qu’elle soit
enceinte — ce genre de chose, accidentelle ou pas, arrivait assez communément
aux femmes de son âge. Non, comme une soudaine prise de conscience, c’était
d’abord la sensation de froid glacial qu’elle ressentit en touchant son abdomen,
et surtout la rapidité avec laquelle ce même abdomen avait pris une rondeur
inquiétante.
— Je comprends ton tourment, ma chère enfant, poursuivit la visiteuse,
comme si elle avait lu les pensées de Myriam dans un grand livre ouvert. Mais je
vais te rassurer : cela ne sera plus très long et tu seras délivrée.
Une fois de plus, Myriam mit quelques secondes à intégrer cette information,
comme si son cerveau refusait de croire ce que les tympans lui avaient transmis.
L’étrangère l’obligea à s’allonger complètement tout en lui prodiguant un
sourire qui se voulait bienveillant, mais qui glaça un peu plus les entrailles de
Myriam. Au même instant une douleur foudroyante la transperça au niveau du
bas-ventre. Aucun cri ne sortit de sa bouche, mais elle se cambra violemment,
autant sous le coup de la surprise que de la souffrance.
— Là, là, murmura la femme en lui caressant les cheveux. Ça arrive parfois.
Celui que tu portes en toi n’est pas un être ordinaire, et il nous montre déjà sa
singularité.
— Je ne comprends rien de ce que vous dites, bredouilla Myriam en
suffoquant, toujours saisie par la douleur qui tardait à se dissiper. Comment puis-
je être enceinte ? Je… je n’ai pas…
— Baisé ? Bien sûr que oui tu as baisé ! Et je suis sûre que tu t’en souviens
fort bien.
À ces mots, la femme qui caressait doucement les cheveux de Myriam
immobilisa sa main à hauteur du front de la jeune fille. Aussitôt, celle-ci fut
envahie par le souvenir frais d’une certaine nuit durant laquelle…
— Non, ce n’est pas possible, ce… ce n’était qu’un rêve !
Les images s’imposaient d’elles-mêmes à l’esprit de Myriam qui ferma les
yeux, comme si ce simple geste avait pu les faire disparaître. Tentative aussi
futile que de chercher à stopper la course du temps.
— Et puis c’était… Gabriel ! s’écria-t-elle en rouvrant soudainement les
paupières.
Cette fois-ci, elle ne put retenir un cri en découvrant qui était maintenant
assise à son chevet.
— Gabriel ? Mais qu’est-ce… qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tout n’est qu’illusion jeune fille. Tout change et se modèle si l’on s’en
donne la peine. Mais vous, pauvres humains, vous avez l’esprit tellement fermé
et solide, aussi dur que l’airain, que vous pensez toutes choses certaines et
immuables !
Les yeux de Myriam s’agrandirent d’horreur. C’était Gabriel qui lui avait
répondu, mais avec la voix de la femme ! Et puis ce qu’elle venait de dire n’avait
aucun sens !
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que ça signifie ? sanglota Myriam qui croyait
devenir folle. Vous… vous m’avez droguée ou quoi ?
Pour toute explication, Myriam fut témoin d’un phénomène aussi incroyable
qu’effarant. Là, sous ses yeux, Gabriel se transmua en cette créature qui l’avait
contrainte à rester enfermée chez elle et à s’allonger. Le visage doux et familier
de son gentil voisin avait pris la forme et l’apparence de celui de cette femme
froide et inquiétante. Myriam était au comble de la confusion. C’était tout
simplement inconcevable ! Il était impossible de changer ainsi ! Une personne ne
pouvait pas en devenir une autre… Pourtant, au tréfonds de ses pensées
tourmentées, Myriam avait entrevu toute l’horreur du piège immonde dans
lequel elle était tombée.
— Tu commences à saisir, n’est-ce pas ?
— Qu’avez-vous fait ? Vous n’avez pas le droit de…
— Pas le droit de quoi ? Et qu’ai-je fait ? Oh ! ma chère ! Tu ne dois t’en
prendre qu’à toi-même !
Myriam dévisagea son interlocutrice d’un air de totale incompréhension.
— Amour, haine, dépit, vengeance, et de nouveau l’amour… Tous les êtres
humains portent en eux leurs propres faiblesses dont nous savons tirer profit
depuis toujours. Tu t’es toi-même offerte à l’autel de Satan !
La femme avait prononcé cette dernière phrase avec une intensité et une
dévotion telles que Myriam fut parcourue d’une douleur encore plus éprouvante
que la première.
— Avant ta délivrance, tu as pourtant droit à la vérité. On me nomme
Biondetta, fille de Lilith, incubes et succubes depuis que notre maître Béelzébuth
nous a créées.
— Je… je ne sais pas de quoi vous parlez, articula Myriam qui, malgré tout,
suivait les explications de cette inconnue avec un intérêt d’affamée devant un
plat fumant.
— Succube, j’ai possédé ton cher Gabriel, l’élu de ton cœur que ta soif de
vengeance te faisait désirer au-delà de toute raison. Oui… je l’ai séduit sous les
traits d’une femme que lui-même convoitait au plus profond de son être.
Ariel ! songea Myriam au comble de l’angoisse.
— Puis, incube, je t’ai transmis sa semence que j’avais gardée en moi après
t’avoir leurrée en revêtant son apparence. Tu te rappelles maintenant, n’est-ce
pas ?
Oh oui ! Myriam se souvenait parfaitement. Non seulement cette femme lui
insufflait les images de cette nuit fatidique, de plus elle en ressentait de nouveau
toutes les sensations, les sentiments, même les odeurs et ses propres réflexions.
Un élancement fulgurant lui déchira les entrailles, propulsant hors de sa bouche
un râle inhumain.
— « Tu es femme et pécheresse, et tu enfanteras dans la douleur ! » n’est-ce
pas cela que vous enseigne votre Bible ?
Biondetta posa la main sur le ventre de Myriam qui se cambra sous le coup
d’une intense souffrance.
— Très bien… murmura Biondetta les yeux animés d’une flamme nouvelle.
Tu reconnais ta maman. Tu es bientôt mûr !
Juste avant de sombrer dans l’inconscience, torturée par les remords et le
supplice qu’elle ressentait au plus profond de sa chair, Myriam se fit la remarque
qu’elle n’avait jamais été croyante. Et dans le même souffle que peut-être elle
aurait dû.

Lorsque Myriam s’éveilla, beaucoup plus tard, une succession de réflexions
s’enchaînèrent dans sa tête. Sa première pensée fut que son calvaire touchait à sa
fin. Elle n’aurait pu expliquer pourquoi. Cependant, elle le savait, telle une vérité
mystérieusement induite dans son cerveau. Ensuite, elle remarqua que ses lèvres
avaient un goût douçâtre, une saveur légèrement sucrée qu’elle ne connaissait
pas. Puis la jeune fille réalisa enfin qu’elle n’était pas seule dans sa chambre.
Son esprit baignait dans une sorte de brume comateuse, et cela prit plusieurs
minutes pour que sa vision se clarifie. Lorsqu’elle fut à même de voir à peu près,
elle distingua d’abord le visage de cette étrange femme qui avait forcé sa porte.
— Biondetta très chère, je crois que notre parturiente revient à elle.
Myriam se tourna vers l’endroit de son appartement d’où provenait cette
voix. Elle était grave et profonde, et la jeune fille avait beau fouiller ses pensées
embrumées, elle ne se souvenait pas l’avoir jamais entendue. Qui d’autre avait
ainsi investi son logement ? Elle se fit la réflexion, stupide, qu’on pouvait y
pénétrer comme dans un moulin ! Elle sentit son corps frémir au contact d’une
main chaude, la main d’un homme qui venait d’entrer dans son champ de vision.
— Bonsoir chère Myriam. Et merci d’avoir si gentiment hébergé mon
rejeton. Vous faites une très belle mère porteuse, savez-vous ?
Myriam était trop épuisée pour bien comprendre ce qui lui arrivait. Quelques
jours auparavant, sa vie était tout ce qu’il y a de plus normale — peut-être un
peu plate et sans épices, mais normale, au moins. Et puis, en peu de temps, elle
avait basculé dans une sorte de cauchemar aussi inexplicable que terrifiant. Son
ventre était devenu si gros et si douloureux qu’elle évitait tout mouvement.
Comment un tel prodige était-il possible ? Quelle était cette… cette… chose qui
l’avait ainsi investie ?
Malgré sa torpeur, et bien qu’elle ait chaud comme un jour de canicule,
Myriam sentit son sang se glacer dans ses veines. Quelque chose avait bougé en
elle, une créature monstrueuse, elle le savait. Elle redressa la tête et vit avec
effroi que son ventre était devenu tellement énorme qu’il menaçait d’éclater.
Puis une douleur insoutenable lui déchira les entrailles. Cependant, le cri qui se
souleva au plus profond d’elle-même, tel un tsunami dévastateur, ne franchit pas
la frontière de ses lèvres. Aussitôt, elle pensa au goût sucré dans sa bouche.
Alors qu’elle dormait, Biondetta lui avait probablement fait boire quelque potion
infernale, ce qui semblait avoir le pouvoir de la rendre muette. Soudainement,
arrivant comme un écho répercuté par chaque fibre de son corps, Myriam perçut
son propre cri lui arracher les tympans. Mais le cri était emprisonné en elle,
rebondissant encore et encore à l’intérieur de sa tête.
— Tu as bien compris, personne n’entendra les vagissements intempestifs de
ta délivrance. Personne, sauf toi.
— Et pourtant nous aimons cela ! renchérit l’homme toujours assis à ses
côtés. Mais vois-tu, il ne faudrait pas que tu ameutes le quartier.
Une nouvelle secousse arracha un hurlement silencieux à Myriam qui vivait
entièrement sa terreur en solitaire, incapable de l’extérioriser. Comme la
première fois, la terrible plainte se répercuta dans tout son être. Cette chose qui
habitait en elle, qui lui avait grignoté sa santé et sa vie en quelques jours
seulement, gigotait de plus en plus, à la manière d’un animal se sentant pris au
piège chercherait à se libérer par tous les moyens.
— Tout doux, trésor, tout doux, murmura Biondetta en caressant le ventre de
Myriam, maintenant distendu à l’extrême. Maman va s’occuper de te faire sortir.
Myriam n’avait aucune idée de la façon dont cette créature allait s’extirper
de son corps. Puisqu’à l’évidence il s’agissait d’une sorte de rejeton horrible et
inhumain, cela ne serait pas un accouchement ordinaire. Alors comment ?
— La merveille que tu gardes en toi, expliqua Biondetta comme une
infirmière attentionnée, ressemble à un tout petit bouton de fleur, du moins dans
les premiers temps. Car c’est une belle fleur de chair et de sang très vorace qui
grossit très peu au début, puis gonfle soudainement avant d’éclore dans un
splendide bouquet final.
Un nouveau hurlement inaudible provoqua une onde de terreur dans le corps
méconnaissable de la jeune fille. Elle ne prêta aucun intérêt à l’écho qui la fit de
nouveau trembler tellement la brûlure atroce qu’elle ressentit au niveau de son
abdomen était insoutenable. Mue plus par l’instinct de survie que par la
curiosité, Myriam redressa la tête pour tenter de saisir ce qui venait de se
produire. Les yeux agrandis d’horreur, elle aperçut Biondetta qui tenait une sorte
de poignard dont la large lame était ensanglantée et couverte de lambeaux de
chair. La jeune fille comprit aussitôt qu’elle contemplait son propre sang, sa
propre chair ! Cette démente était en train de lui faire une césarienne à froid en
utilisant un outil digne de l’Inquisition !
Malgré l’atroce douleur de la déchirure, Myriam perçut une mélodie grave et
monotone qui emplissait la pièce. Péniblement, elle tourna la tête. L’homme
s’était levé et observait l’opération avec des yeux de braise. C’est lui qui
chantonnait, ou plutôt, qui psalmodiait une sorte d’incantation dans une langue
étrangère.
— Rassure-toi, ma belle, tu pourras voir l’enfant qui vivait en toi et que je
m’apprête à déraciner de ton ventre. Le fruit de tes entrailles. Je t’ai fait boire le
philtre d’Esbat, la liqueur des sorcières qui prolonge la vie des suppliciés, et dont
la recette vient de Samyaza lui-même qui la leur a enseignée.
Biondetta baissa lentement le poignard et trancha un peu plus profondément
dans la chair de Myriam qui entendit de nouveau son hurlement résonner en
écho au tréfonds de son être. Puis elle sentit deux mains écarter la plaie béante
pour plonger au cœur de son abdomen. Le sang ruisselait librement hors de son
corps, se répandant, poisseux, sur les draps de coton égyptien. La créature se
débattait toujours furieusement au creux de ses entrailles, prisonnière des liens la
reliant à sa mère porteuse, cordon ombilical tentaculaire enraciné en de multiples
ramifications, telle une pieuvre affamée, vampirisant chaque organe interne,
jusqu’à la moelle de ses os meurtris. Puis il y eut une secousse, un tiraillement
sec, et Myriam sentit soudain sa colonne vertébrale se briser net.
Avant de sombrer dans un sommeil définitif, la jeune fille vit Biondetta se
redresser de toute sa grandeur, tenant fièrement entre ses mains rougies une
masse sanguinolente qui gigotait comme un poisson pris à l’hameçon. La chose
avait l’apparence d’un avorton humain, même si Myriam eut cette dernière
pensée que ce qu’elle venait de mettre au monde était tout, sauf humain.
TRENTIÈME

Comme promis, Maude rappela Bernier dès qu’elle le put. Plus d’une
semaine après leur dernier entretien. Beaucoup plus tard qu’il ne l’aurait
souhaité. Mais il n’avait eu d’autre choix que de ronger son frein, craignant de
voir la jeune femme se fermer s’il la brusquait un tant soit peu. Bien entendu,
Truffaut l’avait régulièrement relancé sur la question, mettant sa patience et sa
bonne humeur à rude épreuve. Leurs investigations semblaient s’être engluées
dans une espèce d’apathie comateuse. Cela arrivait souvent lorsque, après un
départ prometteur en termes d’indices et de témoins, une affaire de meurtre
n’aboutissait pas à l’arrestation d’un suspect.
De son côté, Maude avait dû terminer quelques dossiers en cours avant de
s’attaquer à l’étude des armes et des éléments d’enquête saisis par l’équipe de
Truffaut. En fait, elle s’attarda longtemps après la fin de l’horaire de travail
réglementaire pour en venir à bout. Le silence de la nuit recouvrait la ville
lorsqu’elle laissa un message à Bernier.
Lorsque le jeune policier arriva au bureau le lendemain matin, la
communication l’attendait sagement dans sa messagerie vocale. La voix de
Maude trahissait de la fatigue, et aussi une grande fébrilité
« Bon matin Bernier. Il est… je sais pas… minuit passé et je… j’ai des trucs
intéressants pour toi. Bon, c’est ça, rappelle-moi. Ce que j’ai découvert devrait
titiller tes hormones. »
Évidemment, quelques fractions de seconde plus tard le téléphone sonnait
sur le bureau de Maude au laboratoire de médecine légale.
— Salut ma laborantine préférée. Je suis tout ouïe !
— Experte en balistique, si tu veux bien.
— Désolé, répliqua aussi sec Bernier, un sourire dans la voix, je trouvais cela
plus romantique.
En réalité, il était plus excité qu’il ne voulait le montrer. Maude n’aurait pas
travaillé si tard et elle ne lui aurait pas transmis un tel message si sa découverte
n’avait pas été importante.
— Je vais faire comme si je n’avais rien entendu, et surtout passer l’éponge
sur ton inculture. Après tout, tu n’es que flic !
La jeune fille laissa couler quelques secondes de silence, devinant que le
policier trépignait au bout du fil.
— Comme je m’y attendais, rien sur la collection d’armes. Sauf les deux
dagues.
Le cœur de Bernier se mit à battre plus fort.
— Elles portent d’infimes traces d’un liquide organique séché. Mais j’ai eu
beau le comparer avec toutes les bases de données, sa composition est totalement
inconnue. C’est une des raisons pour lesquelles ça m’a pris plus de temps que
prévu.
— Comment ça ? répliqua Bernier, une pointe de surprise et de déception
dans la voix.
— On dirait effectivement du sang, et j’ai bel et bien pu identifier de l’ADN,
mais comme je n’en ai jamais vu. Et la couleur de l’échantillon ne ressemble pas
à de l’hémoglobine, non plus. C’est plutôt verdâtre.
— Attends un peu… vert ? Genre martien ?
— Je suis dans un cul-de-sac, répondit Maude sans relever le sarcasme. Mais
le plus intéressant n’est pas là.
Truffaut entra dans le bureau au même instant, une fois de plus surpris d’y
trouver son jeune adjoint de si bonne heure. Bernier fit une mimique grotesque
pour indiquer qu’il était en communication avec le labo.
— Vous nous avez envoyé un vieux coffret. Et à l’intérieur il y avait une
sorte d’épée courte, ou de long poignard, si tu préfères. Et devine quoi ? J’ai
découvert un double fond.
— Rien sur l’arme ?
— Rien. Elle n’a pas servi depuis un bail, et ce n’est certainement pas celle
du crime que vous cherchez à élucider. Mais écoute-moi un peu au lieu de
m’interrompre. Déjà l’objet n’est pas ordinaire. D’après les informations que j’ai
recueillies, il s’agirait d’un Scramasaxe.
— Un quoi ?
— Probablement un Breitsax, pour être plus précise, une épée qui date de
l’époque mérovingienne. Autrement dit VIe ou VIIe siècle.
Bernier siffla d’admiration, autant pour la découverte elle-même que pour la
perspicacité de la jeune femme.
— Normal, le gars est antiquaire.
— Attends, ce n’est pas tout. Quand j’ai accédé au double fond, le
compartiment était vide. J’ai trouvé ça plutôt étrange ; pourquoi faire un double
fond si c’est pour ne rien y cacher ? Et c’est là que j’ai découvert que ce n’était
pas un vrai fond.
— C’est pas ça un double fond ?
— Non, tu ne comprends pas. La base que j’avais sous les yeux était en
réalité un genre de paquet qui avait exactement la taille du coffret, et n’importe
aurait pu le considérer comme le véritable fond, tu piges ? Je ne l’aurais même
pas remarqué moi-même s’il ne s’était pas produit un truc assez mystérieux.
Maude se tut quelques secondes pour reprendre sa respiration. Son débit
avait soudain augmenté sous le coup de l’excitation.
— OK, attends une seconde, intervint Bernier. Je résume pour être sûr de ne
rien manquer. Tu ouvres la boîte, tu y trouves une épée, ou un genre de poignard
qui date de très loin et sur lequel tu n’as relevé aucune trace de sang. Et puis tu
te rends compte que le coffret comporte un double fond. Et là tu me dis que le
fond, c’est pas encore le fond, mais qu’il y a un truc qu’on aurait pu prendre
pour le fond. OK, explique-moi cette énigme, veux-tu ?
— Ce que j’ai cru être le véritable fond a attiré mon attention.
— Élabore.
Maude sembla hésiter, comme si elle cherchait les bons mots.
— J’ai eu une impression bizarre.
— Une impression bizarre ? Pas très scientifique… peux-tu être plus
précise ?
— Il m’a attirée. Autrement dit, je n’ai pas pu m’empêcher d’y toucher,
comme si le truc me disait : « Viens voir ! » Et à ce moment, j’ai su que ce
n’était pas encore le vrai fond du coffret et que ça pouvait s’enlever.
— Il t’a attirée ? Tu as su ? Là, je te perds complètement, avoua Bernier.
— Je t’ai parlé d’une impression bizarre, ce n’est pas pour rien ! Je ne peux
pas t’expliquer…
— D’accord. Et qu’est-ce que tu as trouvé ?
— J’ai donc sorti ce que je croyais être un deuxième double fond. En fait
c’était une sorte d’enveloppe en cuir, ou plutôt un étui en ayant l’apparence.
J’ignore de quoi est composé ce matériau, mais ça n’a pas l’odeur du cuir. Et
c’est du genre vieux de chez très vieux, si tu vois ce que je veux dire. Peut-être
bien de la même époque que l’épée. Ce serait logique. Et c’est très lourd.
— Très lourd ? coupa Bernier, pressé d’aboutir sur un élément concret. L’as-
tu ouvert ?
— Qu’est-ce que tu crois ! Mais avant, pour être sûre que ce ne soit pas un
machin tordu qui me pète à la figure, je l’ai soumis aux tests habituels selon le
protocole — ultraviolet, infrarouge, rayon X, trace de poudre ou d’explosifs,
enfin, tu connais la chanson.
— Et ?
— Et rien de tout ça. Sauf que…
Maude hésita quelques secondes, propulsant la curiosité de Bernier à un
niveau extrême.
— Ce truc est une véritable bombe ! enchaîna Maude en détachant chaque
syllabe.
— Quoi ? ! Comment ça ?
— Le rayonnement magnétique qu’il dégage est énorme ! Ça dépasse de loin
les 100 microteslas6 !
— En langage humainement compréhensible, qu’est-ce que ça donne ?
— C’est le seuil maximal auquel un individu normalement constitué peut
être exposé quand on parle des champs magnétiques. Et ce n’est pas tout. Le truc
est radioactif ! Pas beaucoup mais suffisamment pour que ce soit risqué à long
terme. Je me demande comment le gars qui le possède peut vivre avec sans être
malade !
— À ce point-là ? Mais qu’est-ce que c’est ?
— À ce point-là, ouais ! Je l’ai remis dans son étui avant d’appliquer la
procédure en cas de danger d’exposition aux radiations, jusqu’à ce que ceux qui
s’occupent de ce genre de problèmes viennent le chercher. Le rayonnement n’est
pas fort mais je n’ai voulu prendre aucun risque. Je n’aimerais pas qu’il bousille
mes appareils ou contamine le labo !
— Mais qu’est-ce que c’est ? redemanda Bernier au comble de l’impatience.
— Une pierre.
— Quoi ?
— Tu m’as bien comprise. Une magnifique pierre plate, rectangulaire et
verte. Je pense que c’est de l’émeraude. Ou peut-être un genre de cristal coloré.
Je ne suis pas experte en gemmologie. En tout cas, c’est pour ça que le coffret
était pesant. Pas seulement parce qu’il est fabriqué en bois massif, mais aussi à
cause de cette pierre. Et attends un peu : son poids est exactement de
12,3457101240 kilos.
— Wow ! Une émeraude de douze kilos et quelques ? ! Sacré bijou ! Et
ensuite ?
— Ensuite quoi ?… C’est tout ! Tu trouves que ce n’est pas assez ? C’est une
pierre, une belle pierre, d’accord, mais une pierre. Autrement dit, je n’ai aucune
idée du pourquoi ni du comment elle peut générer autant de magnétisme, et
encore moins de la radioactivité !
Bernier réfléchit quelques secondes. Où cela les menait-il ? Certainement pas
à la résolution des crimes sur lesquels ils bossaient. Pourtant, ces informations
étaient suffisantes pour continuer l’interrogatoire de ce gars, Manzel de Salza,
dont l’étrangeté venait d’être décuplée !
— Tu as raison. Beau travail, merci. Avant que tu t’en débarrasses, j’arrive
pour récupérer ce… cette… enfin ce super caillou dont tu m’as parlé. Et les
dagues, aussi. On va confronter notre suspect aux éléments de preuve. Il devra
bien nous donner des explications.
Le policier remercia Maude et raccrocha. Puis il se tourna vers Truffaut qui,
l’air de rien, attendait des révélations qui en valent la peine. Bernier lui fit un
résumé de la conversation qu’il venait d’avoir avec l’experte en balistique,
laissant son patron plutôt perplexe.
— Bon, va sur place, récupère les pièces à conviction et reviens ici. On
interrogera notre bonhomme à la lumière de ces nouveaux éléments.
Bernier sourit intérieurement. C’était exactement ce qu’il s’était dit in petto.
Mais il se garda bien de le communiquer !

Au laboratoire, Maude refusa néanmoins de remettre la pochette renfermant


la mystérieuse pierre. « J’ai réfléchi… Trop risqué pour la santé ! », avait-elle
lâché laconiquement. « Je dois de toute façon en référer à l’équipe de
spécialistes ». Après que Bernier eut lourdement insisté, la jeune femme accepta
de la sortir de son compartiment pour qu’il puisse la voir et en prendre des
clichés. Une fois les documents officiels signés, le policier revint directement au
bureau avec les deux dagues soigneusement empaquetées dans un sac en
plastique hermétiquement fermé. Il ne fallait surtout pas risquer de contaminer la
chaîne de possession.
Bernier tendit les pièces à conviction à Truffaut pour qu’il les examine de
près. Puis il s’installa devant son écran d’ordinateur pour télécharger les photos
qu’il avait prises de la pierre afin d’en faire des épreuves papier. Il les remit à
son supérieur et, avec les mêmes photos, effectua une recherche sur Internet
grâce à un logiciel de reconnaissance visuelle. Ce genre d’application avait
d’abord été développé par le géant Amazon, jusqu’à ce que les laboratoires de
police scientifique y voient un intérêt certain, et qu’ils ne le perfectionnent sous
une forme beaucoup plus sophistiquée. Bernier obtint rapidement de nombreux
résultats dont quelques-uns paraissaient prometteurs. Il dut cependant y travailler
une bonne heure avant de réellement dénicher ce qu’il voulait.
— Je suis peut-être complètement à côté de la plaque, mais cette pierre que
Maude a trouvée au fond du coffre, ce serait la fameuse Tablette d’émeraude.
— La quoi ? demanda Truffaut.
— La Tablette d’émeraude, un objet légendaire qui remonterait à la nuit des
temps. J’ai fait une autre recherche à partir des résultats que j’ai analysés. Voyez
ce que ça donne.
Bernier remit à son supérieur une feuille qu’il venait d’imprimer.

« La Tablette d’émeraude, qu’on dit être l’œuvre de Thoth, dieu égyptien


fondateur de l’alchimie, est un objet mythique à l’origine de nombreuses
légendes. La première mention qui en est faite se retrouve sur une pierre
découverte à Göbekli Tepe, à l’extrême sud de la Turquie actuelle, non loin de la
frontière avec la Syrie, laquelle inscription daterait de plus de dix siècles avant
Jésus-Christ. La pierre, qui serait taillée en une seule pièce d’émeraude ou de
cristal vert, est considérée comme la source de l’alchimie et des sciences
hermétiques. Certaines légendes lui attribuent des pouvoirs surnaturels grâce à
une formule écrite en un code mystérieux, laquelle permettrait d’accomplir la
transformation personnelle et accélérer l’évolution de l’espèce humaine. »

— Tu te fous de moi ou quoi ?


— Je sais que c’est probablement de la bouillie pour les chats, mais je vous
transmets ce que j’ai trouvé. Et c’est mieux d’en savoir plus que moins pour
interroger notre témoin, vous ne croyez pas ?
Truffaut haussa les épaules. Il avait besoin de concret, pas de délires
mystico-historiques !
— D’accord, d’accord… Mais qu’est-ce que tu veux qu’on en tire ?
— Je me suis posé la même question. Tablette d’émeraude ou pas, j’en suis
venu à la conclusion que notre bonhomme trempe dans un trafic, ou quelque
chose de pas très catholique, et qui concernerait des antiquités volées ou
importées illégalement. Le genre de truc qui peut rapporter une fortune, quoi.
Alors peut-être qu’il a surpris la fille qu’on a retrouvée dans le sous-sol en train
de la dérober, ou qu’elle avait découvert le pot aux roses — allez savoir — et
qu’il l’a tout simplement tuée ?
— Et les autres ?
Bernier fit la moue. Il comprenait que son hypothèse était un peu tirée par les
cheveux.
— Impliqués de près ou de loin dans le même trafic ? Je lançais une idée en
l’air. En tout cas, on doit interroger notre suspect sur les dagues et sur cette
pierre. Tout ça est vraiment trop bizarre.
— Ça ne tient pas trop la route mais tu as raison. Il faut creuser la piste. Va le
chercher qu’on le cuisine un peu. Bizarre ne signifie pas insoluble.
Les policiers étaient cependant bien loin de se douter jusqu’où la définition
de bizarre pouvait aller.
TRENTE-ET-UNIÈME

Au fond de sa crypte, Mafalac observait le cambion « nouveau-né » dont la


taille avait déjà doublé depuis qu’il était venu au monde. Pour l’instant, il se
nourrissait de tout ce qu’on pouvait lui apporter : essentiellement de la chair
fraîche, qu’importe sa provenance. Il avalait les derniers morceaux d’un chat
qu’il avait dévoré vivant, sourd aux plaintes déchirantes de la pauvre bête.
C’était ainsi que l’ADN de ces créatures était programmé. Leur gestation était
plus rapide que celle des hamsters, et tout aussi différente. La semence, arrachée
à l’homme grâce au succube, subissait une mutation immédiate dès que l’incube
l’inoculait dans le corps d’une humaine. Inoculé étant le mot exact, car
l’embryon diabolique ne se contentait pas de loger dans l’utérus, mais étendait
en peu de temps les ramifications de son cordon ombilical dans tout l’organisme
de la femme hôte, s’alimentant aussitôt à même les organes dans lesquels il
plongeait, tel un jardinier enfonce sa bêche dans la terre meuble et grasse.
Une fois sorti des entrailles de la malheureuse, laquelle, bien entendu ne
survivait pas à l’extrusion, le cambion engouffrait littéralement la nourriture
qu’on daignait lui fournir. D’ailleurs, si on les laissait à eux-mêmes après la
naissance, ils dévoraient habituellement leur propre mère porteuse. Cependant,
voulant éviter toute rencontre fortuite, Mafalac et Biondetta avaient discrètement
quitté l’appartement de Myriam, emportant le cambion soigneusement
emmailloté. Depuis, il ingurgitait des quantités colossales de viande, grossissant
et grandissant au fur et à mesure. Dans les faits, il n’avait besoin que de quelques
jours pour atteindre ce qu’on pouvait considérer comme sa taille adulte. À ce
terme, donc, le cambion créé par Mafalac serait tout à fait opérationnel.
— Tu as bon appétit, mon homme ! Et c’est bien, car dès que tu auras
terminé de te restaurer, tu as beaucoup de travail qui t’attend.
On ne choisissait jamais le géniteur au hasard. La femelle avait moins
d’importance, même si elle aussi n’était pas sélectionnée n’importe comment.
Sans être un véritable clone, le cambion partageait tout de même certaines
caractéristiques physiques de celui qui avait fourni, à son corps défendant, la
semence. Ici comme ailleurs, les lois de la génétique s’appliquaient. Et il héritait
— et c’était cela qui intéressait au plus haut point son créateur — des aptitudes
intellectuelles du géniteur, conférant de surcroît une sorte de lien psychique entre
les deux. Le revers de la médaille, car il y en avait un, était que les cambions ne
vivaient pas longtemps. Leur existence se déroulait totalement à l’image du
reste : fulgurante.
À ce moment, deux hommes de main apportèrent le « plat » suivant à
l’insatiable monstre. Comme d’habitude, ni dégoût ni répulsion ne se lisaient sur
leur visage. Depuis qu’ils avaient subi l’initiation de Mafalac, bien qu’ils
demeuraient des gens grossiers et stupides, aucune émotion autre que la haine et
le plaisir sadique ne transparaissait plus chez eux. Ils avaient fait serment
d’allégeance à leur Maître, et l’étrange tatouage que celui-ci avait pratiqué sur
leurs épaules à l’aide de l’embout de sa canne semblait leur avoir inoculé une
sorte d’antidote à l’horreur. Et leur avait ouvert les portes d’une existence
excitante et pimentée, une existence du côté du plus fort dans laquelle la
souffrance leur procurait jouissance et satisfaction. Leur récompense résidait
dans le fait qu’ils pouvaient avoir toutes les filles qu’ils voulaient, consommer
autant de drogues et d’alcool qu’ils le désiraient, avoir de l’argent à profusion,
pourvu qu’ils respectent leur engagement et servent aveuglément Mafalac, peu
importe ses demandes.
Les deux hommes déposèrent donc le corps lourd d’un cambion mort au pied
du « nourrisson », lui, bien vivant. Ce dernier se rua sur cette nouvelle pièce de
viande et il la dévora avec appétit en poussant des grognements de plaisir.
Content du déroulement des opérations, et confiant en la suite des
événements, Mafalac quitta la crypte en sifflotant. Il irait probablement se rendre
compte par lui-même si Gabriel était rentré au bercail. Quoiqu’il en doutait car il
avait eu vent de l’enlèvement de Lisa en pleine nuit. Plus rien ne l’obligeait donc
à revenir s’asseoir face aux ordinateurs. Mafalac s’en moquait bien et sa visite au
Bunker pouvait attendre. Son plan machiavélique était un succès sur toute la
ligne puisqu’il avait dorénavant à sa disposition un sujet qui lui serait d’une
indéfectible loyauté, jusqu’au bout de sa mission.
Et il pourrait enfin assouvir sa vengeance face à cet angelot de malheur. Il
était temps que son protégé et sa sœur rendent leur dernier souffle, après
quelques supplices bien choisis, évidemment. Et Biondetta l’aiderait une fois de
plus avant de reprendre la route de l’enfer. D’ici là, Mafalac devait faire preuve
de reconnaissance et donc remercier d’une manière toute particulière son acolyte
qui avait accompli du très bon boulot.

À la manière de touristes en goguette, Biondetta et Mafalac déambulaient


gaiement sur le boulevard Saint-Laurent, l’un des cœurs du night life montréalais
qui battait la chamade au rythme de la foule de noceurs ondoyant sur l’artère en
effervescence. Les résidents des enfers tels Mafalac et Biondetta aimaient bien
batifoler et s’amuser aux dépens des humains de façon non officielle, en marge
de toute mission. Ils choisissaient leurs proies et leur passe-temps en prenant la
chose comme une petite gâterie. Ils croisèrent une file de jeunes fêtards qui
attendaient joyeusement de pénétrer dans un des antres de la griserie d’où une
chanson métal se déversait en décibels débridés sur le trottoir.
« Exit : light
Enter : night
Take my hand
We’re off to never never land »7

Mafalac était aux anges ! Il savait par ailleurs que sa compagne et lui
n’auraient pas loin à marcher pour trouver satisfaction. L’endroit grouillait de
monde dont le but était aussi lisible dans leurs yeux qu’une affiche au néon
géante : plaisir et divertissement non-stop ! Autant de pigeons potentiels, se
réjouit Biondetta en dévorant du regard tous ces jeunes gens aux corps et aux
tenues magnifiques qu’ils croisaient. Le couple ne passait pas inaperçu, non plus,
et faisait tourner les têtes. Pour la plus grande délectation des intéressés qui
recevaient ces ondes d’admiration et d’envie comme une jouissance dont ils ne
se lassaient jamais.
— Que tout cela est sublime et délicieux, n’est-ce pas ? susurra Mafalac à
l’oreille de sa complice qui affichait une mine radieuse.
Biondetta se contenta de sourire plus largement. Elle sentait parfaitement le
regard des hommes courir sur son corps, telle une caresse sensuelle dispensée
par des milliers de mains assoiffées de plaisir. Alors que Mafalac s’était arrêté
pour admirer un groupe de jeunes filles aux courbes pleines soulignées par des
tenues suggestives, une voiture s’immobilisa à la hauteur de Biondetta. Le
conducteur la héla comme une vulgaire catin. Loin de s’en offusquer, elle
s’approcha du véhicule, la démarche souple et féline, affichant un sourire
accrocheur. Au moment même où elle se penchait au-dessus de la vitre baissée,
l’homme ouvrit sa braguette et sortit son organe pour l’exhiber fièrement au
regard de la diablesse.
— Dis, poupée, ça te tente une petite soirée avec mon ami ?
— Hmm, bel outil !
— Allez, monte. Je connais un coin discret où tu vas pouvoir y goûter.
Biondetta hocha la tête en sifflant d’admiration avant de contourner le
véhicule pour prendre place côté passager. Elle lança un clin d’œil à Mafalac qui
s’était détourné de son spectacle et n’avait rien manqué de la scène. Le démon
lui renvoya un sourire animal et se fondit dans la foule au moment où l’auto
démarrait.
Quelques minutes plus tard, la voiture s’engagea dans une ruelle uniquement
fréquentée par quelques chats errants en quête de nourriture dans les poubelles,
puis le conducteur coupa le moteur. Sans même vérifier qu’il n’y avait pas âme
qui vive aux alentours, sûr de lui, le type se tourna vers Biondetta.
— Vas-y, ma belle, fais-lui honneur !
De nouveau il sortit son engin, savourant d’avance le plaisir à venir.
Biondetta se pencha en lui décochant un regard prometteur. Le gars ferma les
yeux et se mit bientôt à haleter. Biondetta était bien sûr une experte en la
matière, sachant parfaitement ce qui faisait craquer les hommes. Elle possédait le
don de percevoir exactement, à la fraction de seconde près, quand un mâle était
sur le point d’exploser. Et celui qu’elle avait sous la main, ou sous la dent, était
particulièrement émoustillé et rapide sur la gâchette. Au moment fatidique, alors
qu’il s’apprêtait à jouir comme il n’avait pas joui depuis longtemps, l’individu
rouvrit les yeux en poussant un hurlement à déchirer les tympans. Quand
Biondetta se redressa, le visage barbouillé de sang, elle retira lentement le pénis
sectionné de sa bouche.
— Belle taille, non ?
Un rire tonitruant résonna des profondeurs de la ruelle et Mafalac sortit de
l’ombre pour s’avancer jusqu’à l’auto.
— Biondetta, tu es la reine des jeux de mots !
L’infortuné fixa les deux démons tour à tour quelques secondes, les yeux
agrandis par l’horreur, gémissant sous le coup de l’incompréhension et de la
douleur. Puis Biondetta lui attrapa les cheveux derrière la tête et les tira
violemment pour l’obliger à plonger les yeux dans les siens. Elle lui lança un
regard chargé de haine et de mépris avant de lui fourrer l’organe flasque et
sanguinolent dans la bouche.
— Tiens ! À toi d’y goûter !
Un échange muet s’ensuivit, quelques secondes d’une angoisse épaisse,
quelques instants de terreur suspendus au rideau de cette nuit en apparence
prometteuse durant lesquels, pourtant, l’homme eut la certitude que l’heure de sa
fin avait sonné. Il s’attendait probablement à un coup fatal qui lui ferait fermer
les yeux définitivement. Cependant, Biondetta se contenta de lui décocher un
autre sourire, puis elle descendit de l’auto. Avant de s’éloigner elle se pencha par
la vitre baissée.
— Et tu ne m’en voudras pas de te laisser seul pour goûter aux derniers
moments de ta misérable existence. Petit plaisir solitaire.
Mafalac rit de nouveau à gorge déployée. Cette soirée s’annonçait
merveilleuse ! Biondetta s’éclipsa au bras de Mafalac comme dans un rêve. Ou
un cauchemar. Figé sur son siège, l’homme se mit à suffoquer, conscient de ce
qui lui arrivait, le visage de plus en plus pâle à mesure que le geyser de sang
entre ses jambes achevait de siphonner ce qui lui restait de vie.
Au sortir de la ruelle Mafalac se tourna vers Biondetta pour lui essuyer la
bouche à l’aide d’un mouchoir immaculé.
— J’ai un autre service à te demander avant que tu ne rejoignes notre
royaume.
— Tout ce que tu veux, très cher. C’est un plaisir de collaborer avec toi. Je
t’écoute.
TRENTE-DEUXIÈME

Plus tôt dans la soirée, Manzel s’était de nouveau retrouvé dans la salle
d’interrogatoire, face aux deux policiers. Cela faisait plus d’une semaine qu’ils
le cuisisnaient, en vain, et la détention provisoire accordée par le juge touchait à
sa fin. Ils devaient absolument déposer des accusations, ou le libérer. Truffaut
n’y était donc pas allé par quatre chemins. Il avait produit d’entrée de jeu ce
qu’il considérait comme des pièces à conviction.
— Ces deux dagues ont récemment servi. Le labo a relevé des traces de
liquide organique, et ils ont pu en extraire de l’ADN. Autrement dit tu les as
utilisées pour égorger tes victimes, je me trompe ?
Bernier se tenait légèrement en retrait, observant ce singulier personnage qui
ne manifestait ni réaction ni émotion particulière depuis qu’ils le détenaient.
Bien que ce type ait passé plusieurs jours à l’ombre dans une cellule n’offrant
aucun confort, il n’affichait ni fatigue ni exaspération, rien ! Les traits de son
visage étaient aussi lisses et sereins que lors de son arrestation. Pourtant, les
armes trouvées chez lui et les récentes découvertes de Maude le plaçaient en tête
de liste des suspects. Malheureusement, le bluff de son supérieur ne changeait
rien au fait que l’analyse d’ADN n’avait donné aucun résultat.
Fidèle à lui-même, Manzel resta parfaitement muet et impavide en dépit du
regard insistant de Truffaut, se contentant de fixer un point devant lui. Ce gars-là
était vraiment étonnant, et Bernier se demanda s’ils n’avaient pas affaire à un
ancien des forces spéciales, ou quelque autre agent rompu aux techniques
d’interrogatoires. Le jeune policier avait le sentiment que même s’ils le
torturaient — éventualité tout à fait ridicule, évidemment — eh bien cet individu
ne cracherait pas un mot, pas une virgule ! Voire aucune plainte.
Truffaut ouvrit le dossier qu’il avait apporté et en sortit les clichés de
l’étrange pierre trouvée dans le double fond du coffre saisi chez Manzel.
— Et ça, c’est quoi exactement ?
Manzel ne daigna même pas jeter un coup d’œil vers les photos étalées
devant lui.
— Sais-tu qu’il y a une réglementation qui régit la possession et l’utilisation
de matériel radioactif ?
Bernier sourit intérieurement en songeant que ladite pierre puisse être
considérée comme du « matériel radioactif » ! Il s’imaginait son supérieur
arriver devant le juge, exhibant la pièce à conviction à bout de bras en martelant
qu’il s’agissait d’une bombe radioactive menaçant la vie de milliers d’innocents.
Risible et ridicule ! D’un autre côté, Maude avait bel et bien relevé des traces
significatives ainsi qu’une intense activité magnétique. Alors ? Alors ils avaient
besoin de réponses. Même s’ils ne saisissaient pas le lien entre tous les éléments
de cette affaire des plus insolites, ils ne pouvaient se contenter du silence du
prévenu, et encore moins le laisser partir sans autre forme de procès.
Truffaut soupira longuement. Ce suspect était particulièrement coriace. Il en
avait vu d’autres, bien entendu, des criminels invétérés suffisamment tordus
qu’ils n’auraient pas manifesté la moindre culpabilité s’ils avaient massacré une
maternité au complet. Mais le bonhomme assis en face de lui était tout à fait
étonnant. Sans qu’il puisse l’expliquer — probablement l’instinct et
l’expérience — Truffaut avait le sentiment que ce gars pourrait rester ainsi
pendant des jours et des nuits sans même fermer les yeux ! Sans le savoir, le
vieux policier partageait le même genre de réflexions que son jeune acolyte.
Peut-être avaient-ils affaire à une espèce de mutant, comme on en voyait dans
ces superproductions hollywoodiennes ? Ou à un type hyper entraîné, dans le
style Jason Bourne, une machine à tuer ultra-sophistiquée ? Ou tout simplement
quelqu’un doté d’un incroyable self-contrôle, et qui finirait pourtant par se
mettre à table si on le soumettait à des techniques d’interrogatoires plus
musclées. Truffaut balaya aussitôt toutes ces pensées. Non, ce gars ne dirait rien.
Ils auraient besoin de découvrir des preuves suffisamment incriminantes pour
déposer une inculpation qui tienne la route.
En attendant, puisque Manzel refusait de répondre aux questions, le seul
choix était de le renvoyer en cellule. Truffaut se leva et il l’invita à faire de
même.
— L’avez-vous ici ?
Le policier se retourna et mit quelques secondes à réagir, tellement il était
surpris d’entendre une voix autre que la sienne entre ces quatre murs.
— Pardon ?
— La pierre, est-elle ici, dans vos bureaux ?
— Ça t’intéresse tout d’un coup ?
— Il ne vaudrait mieux pas, pour votre propre sécurité.
Truffaut fronça les sourcils, imité en cela par Bernier qui s’était approché. Le
gars ne parlait pas fort, et il ne voulait pas perdre une miette de ce qu’il disait.
— Des menaces ?
— Je parle de votre sécurité et de celle des autres occupants de cet endroit.
— Qu’est-ce que tu racontes ? De nous tous ici présents, c’est toi qui as le
plus à craindre, il me semble.
— Vous faites erreur. Ce serait préférable que la pierre retourne dans son étui
dans le coffre, et ensuite dans mes appartements.
Mes appartements ! Ce gars-là se croit dans un autre siècle, c’est pas
possible ! songea Truffaut en souriant. Le vieux lieutenant se pencha vers
Manzel et vrilla son regard dans le sien. Ce que l’individu supporta sans le
moindre signe d’embarras.
— Je ne pense pas que tu sois en mesure d’exiger quoi que ce soit. Mais tu as
le droit de nous expliquer, par exemple.
Depuis qu’il avait ouvert la bouche, Manzel n’avait pas cessé de dévisager
Truffaut, détail qui n’échappa pas à Bernier.
— Comme vous voudrez. Vous risquez de le regretter, cependant. Et les
conséquences pourraient être fâcheuses, voire funestes, et pas seulement pour
vous.
— Mets-toi à table une bonne fois pour toutes ! rugit Truffaut qui n’aimait
pas la tournure de cet interrogatoire.
Plutôt que répondre, Manzel détourna le regard pour de nouveau fixer un
point imaginaire devant lui. Bernier sut qu’ils n’en tireraient rien de plus.
Cependant, il sentait qu’il devait partager ses réflexions avec son supérieur. Leur
prévenu n’était certainement pas un de ces psychotiques paranoïaques qui délire
ad libitum.
— Patron, je peux vous parler une minute ?
Truffaut se redressa avec humeur sans lâcher des yeux le suspect. Puis il
frappa à la porte de la salle d’interrogatoire. Aussitôt, un agent en uniforme
entra.
— Reconduisez-le en cellule.
Une fois la porte refermée, Truffaut s’assit sur un coin de la table en
dévisageant Bernier.
— On n’aurait rien pu en tirer de plus, de toute façon, maugréa le vieux
policier. On n’aura pas le choix de le libérer. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?
Bernier se racla la gorge et prit quelques secondes de réflexion, conscient
que ses propos pouvaient être mal interprétés par son chef.
— J’ai soigneusement observé notre moineau durant l’interrogatoire, et j’en
suis venu à deux conclusions : primo, c’est sûr que ce gars nous cache quelque
chose et qu’il ne lâchera pas le morceau facilement. Secundo, ce n’est pas un
détraqué, au contraire. Honnêtement, je pense qu’il a toute sa tête et qu’il ne
parle que lorsque c’est absolument nécessaire.
— Et alors ? s’impatienta Truffaut.
— Depuis qu’on l’a en détention provisoire, il n’a pas dit un mot… sauf pour
nous mettre en garde quand on a mentionné cette pierre. J’en déduis qu’il est
sincère et qu’on devrait s’en méfier.
— Quoi ? Se méfier d’une pierre ! railla Truffaut qui pouvait reporter sa
frustration sur quelqu’un.
— Elle est tout de même une peu… spéciale, non ?
— Et quoi ? Tu penses qu’elle va soudainement sortir de son coffre et s’en
prendre à nous ? Où es-tu allé pêcher ça ? 2001, Odyssée de l’espace ? Le
monolithe ? C’est ça ? Si t’as rien de mieux à proposer, rentre donc chez toi et
fais un somme. Mais arrête de regarder des films de science-fiction !
— Patron, je… On devrait peut-être prendre quelques précautions, juste au
cas ?
Truffaut haussa les épaules de dépit et quitta la pièce en coup de vent. Au
plus profond de son être, Bernier soupçonnait qu’il avait raison. S’il ne pouvait
convaincre son supérieur de faire quelque chose, eh bien tant pis ! il agirait de sa
propre détermination.
En plongeant les mains dans ses poches, Bernier sentit une feuille de papier.
Il la sortit et la déplia. C’était le dessin que ce patient de l’hôpital psychiatrique
lui avait remis en douce. Le jeune policier admira, songeur, les traits
parfaitement exécutés. Portant une attention particulière au croquis, Bernier
remarqua un détail qu’il n’avait pas relevé en premier lieu. Parmi les
représentations torturées couvrant toute la surface du papier, comme noyées avec
le reste, quatre croix inversées ornaient les quatre coins de la feuille. Et il eut
l’étrange sentiment d’avoir vu quelque chose de similaire peu de temps
auparavant. Assurément, ces croix devaient revêtir une signification quelconque,
et il nota mentalement de vérifier à la première occasion. Pour le moment, il
avait une autre inspiration. Truffaut ne serait certainement pas d’accord avec son
initiative mais tant pis. Il râlerait, c’est tout. Lui, n’avait rien à perdre à suivre
une piste qu’il jugeait intéressante, aussi loufoque puisse-t-elle sembler. Il
composa un numéro sur son portable.
— Bonsoir. Ici l’agent Bernier. Je sais que les heures de visites sont
probablement terminées, mais je dois absolument rencontrer un de vos patients,
monsieur Raymond… bougez pas une seconde, je cherche son nom de famille.
Boulerice ! C’est ça, Raymond Boulerice.
— Euh… ça ne peut pas attendre demain ? bredouilla la réceptionniste au
bout du fil. Le docteur est parti depuis longtemps et je…
— Je comprends tout à fait.
Bernier eut une idée soudaine en identifiant la voix de la femme.
— C’est Laurence, n’est-ce pas ? Vous étiez présente l’autre jour quand nous
sommes venus rencontrer le pensionnaire en question. Vous vous souvenez ?
— Euh… oui, c’est moi.
— Il me semblait bien. Je vous aurais reconnu entre mille ! Une telle
douceur, ça ne s’oublie pas !
Bernier savait qu’il beurrait peut-être un peu épais, mais un peu de flatterie
bien placée, et somme toute méritée, ouvrait parfois des portes qu’on disait
infranchissables.
— J’imagine qu’il en faut de la délicatesse et de la patience dans un milieu
comme celui où vous travaillez, non ?
— C’est sûr ! répondit aussitôt la jeune femme visiblement charmée.
Seulement… les visites terminent à 18 heures, vous comprenez ? Et je…
— Je sais, il est bientôt dix-neuf heures. Vous avez tout à fait raison. Mais je
dois vous avouer un truc. Votre patron, le docteur, euh…
— Prévost.
— Prévost, c’est ça. Le bon docteur nous a dit qu’on pouvait revenir
n’importe quand puisque nous menons une enquête criminelle, mentit Bernier en
priant fort pour que Laurence achète son histoire.
— Oui, effectivement, les circonstances sont un peu particulières…
— Je vais être franc avec vous, même si je ne veux pas vous alarmer, c’est
une question… de vie ou de mort.
Bernier savait pertinemment qu’il avait grandement exagéré son propos.
Cependant, il sentait qu’il avait déjà perdu suffisamment de temps en palabres et
explications.
— Vraiment ? J’espère que ce n’est pas un de nos patients qui…
— Non, non ! Je vous rassure tout de suite. Je dois pourtant absolument
rencontrer monsieur Boulerice au plus vite, et je vous jure que je n’en ai que
pour quelques minutes. Une simple question qui pourrait tout changer.
— Je pensais que nos malades étaient incapables de communiquer ?
— Pas Raymond, d’après ce que j’ai pu constater. Nous avons échangé
quelques mots lors de notre visite et ils étaient tout à fait sensés, croyez-moi.
À l’autre bout du fil Laurence tripotait nerveusement un crayon. On ne lui
avait pas dit comment gérer ce genre de situation. Et elle n’avait personne à qui
demander de l’aide. Ce n’était pas une grosse clinique, et à part elle, seuls étaient
présents l’éducateur de soir et l’infirmier de garde. Comme à son habitude, ce
dernier devait être assoupi dans son bureau. Et l’autre était certainement en train
de regarder la télévision avec les patients qui ne tarderaient pas à regagner leur
chambre. Laurence soupira et finit par murmurer un oui timide.
— Merci ! Vous êtes un ange. Je serai là dans une quinzaine de minutes.
Le policier ferma son téléphone et sortit à son tour de la salle
d’interrogatoire. Non, pas question de rentrer chez lui, et encore moins visionner
un film d’horreur ou de science-fiction. Quoique… Ce Raymond à qui il allait
rendre visite avait peut-être des révélations hors du commun à lui transmettre.

Bernier trouva Boulerice installé à l’écart des autres, assis à la même table, le
nez plongé dans ses dessins. L’éducateur se trouvait à l’autre extrémité de la
salle, le dos tourné, scotché à un match de base-ball retransmis à la télévision.
Les pensionnaires se tenaient en retrait, la plupart immergés dans leur monde
hermétique et mystérieux.
— Bonsoir monsieur Boulerice, murmura Bernier avec douceur.
Surpris malgré le ton calme de la voix, l’homme sursauta et dévisagea le
policier. Ou peut-être n’était-il plus habitué à se faire appeler par son
patronyme ? Bernier jugeait que cette façon de s’adresser aux patients par leur
prénom en les tutoyant, quel que soit leur âge ou leur condition, avait quelque
chose d’infantilisant.
— Nous nous sommes parlé il y a quelques jours, vous vous souvenez ?
Raymond restait toutefois médusé par cette apparition incongrue au milieu
d’un horaire et d’une routine aussi inflexibles qu’une barre d’acier trempé.
— Vous m’avez donné ça, continua Bernier sur le même ton en dépliant le
papier sur lequel figuraient des dragons ailés.
Raymond regarda aussitôt la feuille. Bernier crut percevoir une faible
étincelle d’intérêt dans ses yeux, comme si le croquis représentait une sorte de
passeport permettant de franchir les portes de sa folie.
— Je sais que vous avez souffert, monsieur, mais je suis tout aussi persuadé
que vous n’êtes pas fou. Je me trompe ?
Le patient redressa doucement la tête pour de nouveau fixer le sergent-
détective de son regard impénétrable.
— Vous m’avez dit qu’on ne pourrait jamais les arrêter. Vous vous
souvenez ? De qui parliez-vous exactement ?
Bien entendu, Bernier ne s’était pas attendu à avoir une conversation
normale et animée avec cet individu. Toutefois, son mutisme persistant
l’ennuyait. Il eut alors une inspiration, un coup de dés à jouer.
— Je crois savoir que le docteur Prévost ne prête aucune attention à vos
discours. Mais moi… Bernier hésita. Moi, je souhaite entendre ce que vous avez
à dire, et je suis tout à fait prêt à vous écouter.
— Qu’est-ce que vous fichez ici ? intervint soudain l’éducateur qui s’était
retourné et dévisageait Bernier.
Le policier ne se démonta pas et sortit tranquillement son insigne.
— Pour un peu j’aurais pu repartir sans que tu t’en rendes compte. Pas
fameux comme surveillance.
— Ben, je… c’est que… vous voyez bien, ils sont calmes.
— N’empêche que j’aurais pu être un tueur, ou je sais pas, un genre de
détraqué à la tronçonneuse.
L’éducateur fit un pâle sourire, pas trop sûr de la blague de Bernier.
— Allez, tu peux retourner à ton match. J’en ai pas pour longtemps avec
monsieur Boulerice et, de toute façon, j’ai l’autorisation du docteur Prévost.
Le jeune homme dévisagea son interlocuteur, une pointe de respect dans le
regard. Celui-ci semblait bien connaître la maison.
— Et je ne lui dirai rien, conclut Bernier avec un clin d’œil avant de revenir
à Raymond.
Il remarqua que le patient avait poussé un de ses dessins vers lui, comme
pour lui montrer quelque chose. Le sergent-détective observa le papier et
reconnut une magnifique représentation du diable. Et quatre croix inversées
clairement visibles aux quatre coins de la feuille. Toujours esquissés au crayon,
les traits de la créature diabolique rendaient parfaitement la sauvagerie tranquille
à travers des yeux de braise et un sourire à vous donner froid dans le dos.
— Le diable ?
Raymond resta muet. Bernier déchiffra pourtant une forme d’approbation
dans son regard.
— D’accord, le diable. Et après ?
— Ils sont revenus. Et ils vous terrasseront. Vous n’y pouvez rien.
— Vous me l’avez déjà dit la dernière fois. Mais de qui parlez-vous
exactement ?
— Ce sont eux qui commettent ces crimes. J’écoute les infos, je le sais.
Bernier fut soudain fasciné par ce bonhomme. Bien que le psychiatre ait
affirmé qu’on ne pouvait rien en tirer de sensé, il voyait devant lui un homme
qui s’exprimait à peu près normalement et sans la moindre étincelle de folie dans
les yeux, comme on le remarquait souvent chez les gens sérieusement dérangés.
Était-il en présence de bulles de conscience éphémères, d’éclairs de lucidité
échappés des profondeurs de l’inconscient ? Peu lui importait, l’ouverture était
là, et il s’y engouffra sans aucun scrupule.
— Je vous crois, mais dites-m’en plus, voulez-vous ?
— Je vous l’ai expliqué, j’écoute les infos. Et c’est comme ça qu’ils tuent les
gens. Ils vident leurs entrailles pour les manger.
Du coup, le policier fut complètement soufflé.
— Comment savez-vous tout ça ?
Raymond désigna du menton une pile de magazines et de journaux épars.
Bernier se leva pour examiner les revues. Il eut un petit sourire en reconnaissant
un exemplaire du Détective, un hebdomadaire à sensation que personne ne
prenait au sérieux.
— D’accord, je vois, murmura Bernier en venant se rasseoir. Mais vous
savez que…
— Ils ont fait la même chose à mon épouse.
— Pardon ?
— Ils ont tué ma femme parce que j’avais découvert qui ils étaient. Ils l’ont
éventrée et…
— OK, OK, coupa rapidement Bernier en constatant que Raymond
commençait à trembler.
Celui-ci lui saisit vivement le bras du policier tout en le fixant intensément.
— Ce taré de psy ne me croit pas. Et personne ne m’a cru ! Faites attention,
monsieur, si vous les trouvez, ils vous arracheront le cœur et le reste à vous
aussi, comme ils ont fait à ma femme !
Cette fois-ci, Raymond avait élevé la voix, pris d’une soudaine agitation.
Bernier était déconcerté et, en même temps, il se sentait démuni face à la
tournure des événements. L’éducateur s’était rendu compte que quelque chose
clochait, et il se précipita à la rescousse du policier.
— C’est bon Raymond, ce monsieur a terminé sa visite. Et nous, on va se
coucher, d’accord ? Je ne voudrais pas être impoli, ajouta-t-il à l’attention de
Bernier, mais vous devriez partir.
Aussitôt, Raymond se tassa sur lui-même, pareil à un enfant qu’on vient de
semoncer pour une bêtise. Cependant, il jeta un dernier regard vers Bernier,
comme une sorte d’avertissement, ou de supplication muette. Un regard tout à
fait lucide, songea le détective avant de quitter précipitamment la salle
commune.
Plutôt que de rentrer chez lui, Bernier se rendit au poste de police. À peine
installé, il démarra son ordinateur. Il n’était pas du genre ésotérique. C’était
même carrément l’inverse. Il faisait partie de cette génération de jeunes adultes
qui n’accordent de l’importance qu’à ce qui est tangible. La religion, les âmes et
tout ce qui appartenait au soi-disant monde de l’invisible n’étaient que croyances
aussi solides que les superstitions moyenâgeuses, de la bouillie pour les chats
dont aimaient se repaître les mamies granos et autres illuminés du même acabit.
On ne lui passait pas facilement un sapin. Au contraire — et c’est une des
raisons pour lesquelles il appréciait son métier d’enquêteur —, le jeune policier
était doté d’un esprit vif et curieux, et cherchait donc à privilégier logique et
compréhension dans chacune des affaires dont il était chargé.
Sauf qu’en l’occurrence son pragmatisme scientifique était mis à rude
épreuve. Bien sûr, il ne croyait pas à l’apparition récurrente du fantôme de
Gallagher dans les rues de Griffintown. Pas plus qu’il ne souscrivait à une
quelconque intervention divine ou diabolique dans cette histoire, tel que l’avait
laissé entendre Raymond Boulerice. Pourtant, il y avait là quelque chose qui le
dépassait et pour lequel il ne trouvait aucune réponse. Les empreintes digitales
mystérieuses, l’ADN inconnu, l’étrange pierre qui dégageait un champ d’énergie
extraordinaire… Maude elle-même n’avait pu lui fournir d’explication
rationnelle.
Bernier soupira. Il devait découvrir quelque chose, une piste, aussi infime
soit-elle, pouvant apporter un début de lumière. Un détail que Maude lui avait
communiqué lui revint soudain en mémoire.
« En tout cas, c’est pour ça que le coffret était lourd. Pas seulement parce
qu’il est fabriqué en bois massif, mais aussi à cause de cette pierre. Elle fait
exactement 12,3457101240 kilos. »
Pourquoi cela ne l’avait-il pas frappé plus tôt ? ! Ainsi que Maude ? Ce
chiffre était beaucoup trop singulier pour ne pas signifier quelque chose !
Évidemment, il avait entendu parler de la suite de Fibonacci et du nombre d’or.
Toutes sortes de soi-disant mystères reliés aux nombres faisaient les choux gras
de certains romanciers et d’individus un peu trop portés sur l’ésotérisme. Et si le
pragmatisme habituel du jeune policier lui interdisait de donner crédit à ces
élucubrations d’illuminés, en tant que sergent-détective, il ne pouvait se
permettre d’écarter la moindre piste, même si elle paraissait incongrue de prime
abord. Une fois de plus, donc, il lança plusieurs recherches sur Internet. À force
de piocher à droite et à gauche, il finit par trouver un semblant d’explication :
ces chiffres, pris séparément, avaient tous une signification dans les religions
chrétiennes. Il en fit un tableau sur une feuille vierge afin d’essayer d’y voir un
peu plus clair.
Le 1 représentait Dieu, qui est unique.
Le 2, la dualité de l’homme.
Le 3, chiffre emblématique par excellence, désignait la Sainte Trinité, la
totalité, ou encore le présent, le passé et le futur.
Le 4, les quatre points cardinaux, d’où le monde, le cosmos.
Le 5, le pentagramme.
Le 7, la perfection.
Le 10, incarnait la valeur ultime et nécessaire de la limite et de la forme,
opposées à la non-limite et au chaos.
Le 12, le choix des « élus » — les douze tribus d’Israël, les douze apôtres,
les douze légions d’anges…
Et ainsi en était-il de chaque chiffre jusqu’à 40, lequel symbolisait le
remplacement d’une période par une autre.
Le poids de la pierre elle-même était-il un message ? Si tel était le cas, dans
quel but ? Et quelle en était l’utilité ?
Le policier secoua doucement la tête. Il devait reprendre le chemin d’une
pensée plus analytique. D’accord, cette découverte était passionnante, voire
troublante, mais où cela le menait-il ? Nulle part, si ce n’est que le créateur de
cette mystérieuse pierre avait pris un malin plaisir à la tailler de sorte qu’elle
pèse exactement le poids correspondant à ces chiffres porteurs de symboles
religieux. Si cette opération représentait un tour de force et une ingéniosité hors
du commun — avaient-ils des instruments de mesure aussi sophistiqués dans
l’antiquité ? ! — elle ne disait rien quant à l’origine ni aux curieuses
caractéristiques de l’objet.
Bernier se redressa pour s’adosser à son fauteuil. Il se sentait coincé tel un
rat de laboratoire dans un labyrinthe, comme dans les entrailles des pyramides
où des couloirs sans fin vous conduisaient irrémédiablement vers des impasses.
Il avait la certitude que la voie de sortie existait, probablement toute proche, il
était toutefois incapable d’en trouver le chemin. Quoi qu’il en soit, quel rapport
y avait-il avec leurs affaires de meurtres ? Peut-être aucun, après tout ? À part le
fait qu’elle ait une valeur inestimable, les secrets que cette pierre mystérieuse
recélait ne pouvaient être reliés aux enquêtes en cours de façon logique. La
réponse la plus plausible, tel qu’il l’avait déjà suggérée à Truffaut, était que
Manzel, son propriétaire, ait compris que cette fille qu’ils avaient retrouvée
égorgée dans les lockers s’y intéressait de trop près. Peut-être les courtiers
immobiliers faisaient-ils eux-mêmes partie d’une sorte de complot ? Et la
serveuse découverte dans le parc Eurêka ? Témoin inopiné de certaines
tractations au café où elle travaillait ? Tout cela ne représentait que des
hypothèses trop minces et sans aucune preuve tangible. Rien que du
circonstanciel. Bernier eut alors la sensation qu’il tournait en rond.
Il repensa aux propos du patient de l’hôpital psychiatrique. Quel crédit
pouvait-il leur accorder ? « Dans tout mensonge réside une part de vérité », lui
répétait souvent sa mère. D’accord, mais encore faut-il la trouver cette parcelle
de vérité ! songea-t-il. Comme il se faisait cette réflexion Bernier eut une idée.
Aussitôt il entreprit une recherche dans une des bases de données de la police,
chose qu’il aurait dû faire depuis longtemps ! Raymond avait parlé du décès de
sa femme. Si cela avait été une mort violente, il devrait en retrouver une trace
dans les fichiers des affaires criminelles. Depuis combien de temps le
bonhomme était-il enfermé dans cette clinique ? Bernier ferma les yeux pour
tenter de se remémorer les propos du psy. Raymond était professeur de religion,
ou quelque chose dans le genre, et il a dû céder à la pression. Ça fait maintenant
plus de vingt ans. J’étais encore un jeune médecin ! Le temps nous file entre les
doigts comme une poignée de sable chaud, n’est-ce pas ?
Étrange tout de même que le psychiatre n’ait pas fait mention du décès de la
femme de Raymond. Ce qui pouvait signifier… Bernier devait d’abord clarifier
quelques points et il composa le numéro de téléphone de l’établissement. Une
voix féminine qu’il reconnut aussitôt répondit après la troisième sonnerie.
— Clinique Nouvel envol comment puis-je vous être utile ?
— Bonsoir Laurence. Ici le sergent Bernier. Je suis heureux que ce soit
encore vous qui gardiez le fort. Je craignais que vous n’ayez déjà terminé votre
service. Dites, je me demandais si par hasard je pouvais avoir le numéro
personnel du docteur Prévost.
— Ce ne sera pas nécessaire, sergent. Vous avez de la chance. Il est revenu à
la clinique chercher des documents, et je pense qu’il est toujours dans son
bureau.
— Est-il possible de lui parler ?
— Une minute s’il vous plaît, je vais voir s’il est disponible.
Le policier attendit patiemment en prenant quelques notes sur un bout de
papier. Puis il entendit quelqu’un se racler la gorge.
— Sergent Bernier ? Vous travaillez tard, dites donc. Que puis-je pour vous ?
— Bonsoir docteur. Oui, excusez-moi. Mais je pense qu’on est deux. Et je
tombe bien, non ?
— J’ai une réunion demain matin, et j’ai oublié d’emporter un des dossiers
dont nous devons discuter. Alors ?
— Ce ne sera pas long. En fait, j’ai besoin d’une information pour mettre la
touche finale à un rapport, et vous pourriez peut-être me la donner. Vous nous
avez dit que votre patient, Raymond Boulerice, est interné depuis environ vingt
ans, c’est bien cela ?
— Je devrais consulter son dossier pour en être certain mais oui, c’est à peu
près ça. En quoi cela intéresse-t-il votre enquête ?
Bernier hésita une seconde puis décida de jouer franc-jeu. Ou presque.
— En réalité, je me pose la question à savoir si la mort de sa femme est
survenue avant ou après son admission.
Bernier entendit le souffle du médecin dans son oreille.
— Docteur ?
— Minute, je réfléchis pendant que je tente de trouver son dossier dans mon
ordinateur. Ça ne date pas d’hier, vous comprenez ?
Nouvelle attente durant laquelle le policier perçut le bruit des touches du
clavier mêlé à la respiration un peu rauque du psychiatre. L’exercice semblait
fastidieux. À l’évidence, le bonhomme n’avait pas le doigté d’une secrétaire.
Prévost toussota après plusieurs minutes de recherches.
— Voilà, je l’ai. Eh bien, euh… Je ne pense pas être en mesure de vous
éclairer, sergent. Je ne vois nulle mention du décès de sa femme lors de son
internement.
— Comment ça ?
— Il a été conduit à l’urgence psychiatrique de l’hôpital Saint-Louis. Son
admission à la clinique s’est faite plus tard sur ordonnance d’un juge.
— Donc, vous ne savez pas pourquoi il s’est retrouvé à l’urgence ?
— Si, mais les notes sont assez brèves. Un problème relativement standard,
si je puis dire. Raymond souffrait d’une paranoïa aiguë lorsqu’il a été interné.
Sauf que dans son cas il s’agissait d’un délire plutôt grave associé à de la
violence.
— Envers sa femme ?
— Non, envers les policiers.
— Donc sa femme est décédée alors qu’il était enfermé ?
— Probablement quand il se trouvait encore à l’hôpital. Si cela s’était
produit tandis qu’il était avec nous, j’en aurais fait mention.
— Et de quel genre de délire souffrait-il ?
— Je vous l’ai dit, une paranoïa aiguë…
— D’accord, mais le délire lui-même, c’était quoi ?
— Vous voulez savoir s’il voyait des petits bonshommes verts ou des trucs
comme ça ? Vous devez comprendre que cela n’a aucune importance puisque ce
ne sont que des symptômes faisant partie de la maladie. Ça pourrait être
n’importe quoi, des sirènes ou des licornes en sucre, ça ne change rien à la
nature de la pathologie.
— Dites toujours. Vous avez des précisions ?
— Attendez un peu…
De nouveau Bernier entendit le docteur pianoter laborieusement sur le
clavier de son ordinateur.
— Rien de très original, je le crains.
Le médecin pouffa au bout du fil.
— J’aurais pu vous le dire sans consulter ces infos. Il faut croire que je suis
fatigué. Il en dessine à longueur de journée ! À force, on n’y prête plus attention.
— Des démons ?
— Démons, dragons, monstres, la panoplie au grand complet, quoi !
— Et qu’est-ce qui aurait provoqué ça, selon vous ?
Autre silence au bout du fil, uniquement ponctué par la respiration du
médecin qui finit par se racler la gorge encore une fois.
— Sachez que Raymond souffre d’une maladie qu’on peut aisément qualifier
d’irréversible. Il n’existe donc pas de thérapie à proprement parler, sauf prise de
médicaments pour tempérer sa violence et son anxiété. Alors les causes peuvent
être multiples —dépression profonde, choc émotionnel, stress intense…
Bernier comprit qu’il ne pourrait rien tirer de plus du médecin. Il se
contentait d’encadrer ses patients et de les « traiter » au moyen de drogues
suffisamment puissantes pour juguler toute forme de réactions explosives. Point
à la ligne. Toutefois, il en avait appris un peu plus et ses doutes se confirmaient :
le gars avait été victime d’un traumatisme particulièrement terrible, et aussi du
fait de sa proximité dans le temps, il y avait probablement un lien à faire avec le
décès de son épouse. Peut-être le couple était-il la cible de menaces ? Une fois le
mari hors circuit, la femme avait-elle été visée par le ou les tueurs ? Mais pour
quel mobile ?
Le policier remercia le médecin et raccrocha. Puis il entreprit de fouiller dans
les fichiers de plusieurs corps de police pour y trouver trace de la mort de
Mme Boulerice. Il espérait juste que les infos ne se trouvaient pas enfouies dans
un carton quelque part dans le fin fond d’une cave humide et poussiéreuse. Vingt
ans, ça datait tout de même un peu. Mais avec un peu de chance… Laquelle lui
sourit. La femme se nommait Caroline et son décès remontait à 1994. Un « cold
case », comme on disait dans le jargon de la criminelle. Autrement dit, son ou
ses assassins couraient toujours. Bernier commença à fouiller dans le dossier
dont tous les procès-verbaux avaient été numérisés. Ses yeux s’écarquillèrent à
mesure qu’il découvrit les détails de l’affaire. La dame avait été retrouvée dans
un terrain vague, affreusement mutilée. « Nom de d… », murmura-t-il. Selon le
rapport, le corps présentait de nombreuses blessures dont plusieurs lacérations
profondes ante mortem, ce qui laissait croire que la malheureuse n’avait pas
immédiatement succombé aux assauts sauvages de son agresseur. Le policier
pâlit en lisant la dernière ligne du procès-verbal : « … il est donc difficile de
déterminer la cause exacte de la mort étant donné les nombreuses blessures
relevées ayant pu être fatales, considérant également que la victime a été
littéralement éventrée, éviscérée et décapitée. » Et son étonnement atteint son
paroxysme lorsqu’il découvrit les photos de la scène de crime. Le corps reposait
dans un équilibre précaire, à l’envers, les deux bras pendant de chaque côté, la
tête fichée dans l’abdomen évidé.
— Wow ! souffla Bernier en se redressant.
La sauvagerie de l’agression correspondait point pour point aux affaires sur
lesquelles lui et Truffaut travaillaient ! Et cela donnait tout son sens à la
déclaration de Raymond Boulerice… « Ils sont revenus, n’est-ce pas ?… Ils
vous terrasseront, vous n’y pouvez rien ! » Mais qui ? Ces gens étaient capables
du pire !
Par curiosité, Bernier fit une recherche sur Internet pour dénicher quels
événements marquants s’étaient produits dans le monde en 1994, et plus
particulièrement au Québec. Il n’avait aucune idée précise qui le guidait, juste la
volonté de ne rien laisser au hasard, teintée d’un certain intérêt. Qui sait ce que
cela pouvait lui apprendre ? Peut-être que ces tueurs avaient sévi ailleurs ? Après
tout, il pouvait s’agir d’une bande de criminels singulièrement sanguinaires
disséminés en cellules ici et là sur les continents ?
Bien qu’il ne trouvât nulle trace soutenant une telle hypothèse, ce qu’il
découvrit le rendit néanmoins songeur. Entre avril et juillet 1994, l’horreur avait
frappé le Rwanda, un génocide comme seuls les hommes étaient capables d’en
perpétrer. Puis d’autres massacres s’étaient produits dans le monde. Et c’était
aussi en 1994 qu’était né le mouvement des taliban. Au Québec, terre tranquille
s’il en est une, avait eu lieu cette année-là le terrible drame du Temple solaire.
Une fois de plus, Bernier se demanda où tout cela le conduisait. Devait-on
voir dans ces événements la main du diable, tel que le suggérait Raymond
Boulerice ? Un peu trop judéo-chrétien à son goût ! Et pourtant… Les crimes
ignobles qui avaient récemment été perpétrés à Montréal, à l’image de celui
impliquant la femme de Boulerice, crime qui remontait à plus de vingt ans, tout
cela laissait croire à quelque intervention démoniaque, ne serait-ce que dans
l’esprit dérangé de celui ou de ceux qui en étaient à l’origine. En effet, comment
pouvait-on imaginer qu’un être « normal » puisse s’abaisser à une telle
bestialité ?
Cependant, songea Bernier qui était parti dans ses réflexions, quand on
considérait l’histoire de l’humanité depuis l’Antiquité, nombre de fléaux
épouvantables en parsemaient le parcours. Hitler et ses camps d’extermination
pour les Juifs, les Tziganes, les communistes, les homosexuels… La grippe
espagnole qui avait causé plus de vingt millions de décès en 1918, juste après
l’horrible carnage de la première Grande Guerre, et dont certains estimaient les
pertes en vies humaines à plus de soixante millions. Les bolcheviques ne
donnaient pas leur place, non plus, quand on songeait aux purges staliniennes. Et
même en Chine, où la révolte des Dounganes et celle des Talping avaient toutes
deux étés responsables de dizaines de millions de morts. La litanie de tragédies
de l’humanité se poursuivait ainsi, apparemment sans fin : les pandémies de
choléra au XVIIe siècle, la peste noire au moyen-âge, les conquêtes mongoles…
En remontant le temps, on trouvait autant de cruautés que de catastrophes
faucheuses de vies et dont les résultats atteignaient parfois des nombres
effarants. Fallait-il y reconnaître la main de Dieu, pour punir le genre humain,
comme la légende le disait de l’incendie de Londres en 1666 ? Ou devait-on, au
contraire, associer toutes ces abominations à la griffe du Diable ? Même si
Bernier songeait que le pire fléau de l’Homme était l’homme lui-même, il ne
pouvait s’empêcher de se poser certaines questions.
— Raymond, qu’as-tu vu ? murmura le policier en fermant son ordinateur.
Est-ce cela qui t’a rendu fou, ou est-ce parce que tu étais fou que tu as vu ces
choses impensables ?
Bernier soupira. Il avait l’impression que plus ils avançaient, moins ils
voyaient clair. Il s’ébroua comme pour chasser ces pensées.
— OK ! Revenons à notre bonne vieille logique bien pragmatique. Les faits,
concentre-toi sur les faits. Tout le reste n’est que vagues conjectures.
Bernier songea soudain aux croix inversées des dessins de Boulerice. Il
ralluma son ordinateur et lança une recherche. Les résultats ne se firent pas
attendre, et il consulta plusieurs sites pour confirmer la signification du symbole.
Plus il lisait, plus l’effarement et le doute revenaient le hanter. Et il se rappela
alors où il avait déjà vu quelque chose de similaire ! Le jeune policier sursauta
en entendant sonner le téléphone sur son bureau.
— Bernier.
— Bon Dieu ! Je suis allé chez toi et y a personne, et tu réponds pas sur ton
portable !
Bernier sortit son appareil de sa poche.
— Panne de batterie, désolé, bredouilla Bernier pris de court. Je suis au
poste. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je vois bien ça, mais qu’est-ce que tu fous là ? ! On a un autre meurtre sur
les bras !
— Quoi ?
— Rejoins-moi au Lez’arts libres. Je suis déjà en route.
Bernier sentit que ses jambes allaient se dérober sous lui.
— Et j’espère que ton souper est loin, rajouta Truffaut dans le même souffle.
Parce que c’est une sacrée boucherie, paraît-il.
TRENTE-TROISIÈME

Comme il l’avait anticipé, Mafalac trouva le QG d’Horus parfaitement vide.


Gabriel n’était pas revenu. Mais quelle importance ? Il l’avait escompté et cette
possibilité faisait partie de son plan. Grâce à l’intervention de Biondetta, il avait
maintenant son cambion. Il pouvait donc se passer du jeune homme.
Sur les bureaux et dans les espaces prévus à cet effet, les machines
ronronnaient toujours, et des pages de rapports attendaient sagement d’être
analysées. Mafalac avait beau jouir de pouvoirs surnaturels, toutes ces inventions
technologiques lui étaient aussi familières que les dédales du Paradis. Pourtant,
la réponse qu’il convoitait se trouvait peut-être là, sous ses yeux. Depuis la
déconfiture dont il avait été victime face à cet ange de malheur, Ariel, Mafalac
rêvait d’une occasion pour se remettre dans les bonnes grâces de son chef,
Asmodée. Et l’information qui voulait que la Tablette d’émeraude soit cachée ici
même, sur cette planète oubliée, représentait selon lui la rédemption qu’il
espérait depuis si longtemps. La Terre ! Dernier endroit où il aurait pensé
chercher. Et pourtant, quelle décision brillante ! Il devait avouer que le Grand
Patron de la création était capable d’idées de génie. Personne n’aurait jamais
imaginé qu’un objet aussi précieux puisse se trouver sur ce caillou tellement
ridicule !
Même si la Terre pouvait représenter une sorte de purgatoire pour les démons
— on y envoyait soit les novices afin qu’ils se fassent la main, soit les éléments
déchus pour qu’ils démontrent de nouveau leurs aptitudes — Mafalac ne pouvait
nier qu’il avait un faible pour cet endroit. Il y avait déjà fait du bon travail à ses
débuts, ce qui lui avait valu d’être rapidement promu. D’aucuns parmi ses
congénères avaient souri en affichant un air narquois, prétextant que les hommes
et les femmes qui peuplaient la Terre étaient aussi malléables que de l’argile
fraîchement pétrie. Peu lui importait. Asmodée lui était reconnaissant d’y avoir
semé des germes de malfaisance et d’intolérance entraînant des déchirements de
violence suffisants pour empêcher toute paix de survenir. Mafalac devait bien sûr
avouer que les faiblesses de l’Homme étaient vraiment évidentes, et d’autant
plus aisées à exploiter. Il ne pouvait que sourire en songeant à la simplicité avec
laquelle il s’en était servi. Asmodée le lui avait dit la première fois qu’il l’avait
envoyé en mission ici-bas.
« Donne-leur une once de vin, ils en demanderont bientôt une barrique !
Offre-leur une femme, aussitôt ils rêveront d’une autre ! Leur appétit pour la
luxure et les plaisirs faciles est sans limites. Aucun sens de la mesure ! »
Mafalac avait rapidement constaté la véracité de la chose. L’être humain était
coriace comme une bûche de bois dont la moindre faille, cependant, pouvait être
agrandie en y insérant un simple coin. Quelques coups de maillets bien ajustés et
la bûche fendait, dévoilant plus encore son cœur et ses autres faiblesses.
Évidemment, ce n’était pas tout le monde, loin de là. Pourtant, les esprits
influençables étaient en nombre suffisant pour garder cette civilisation sur la
bonne voie vers l’enfer. Bien que la partie ne fût pas gagnée. D’ailleurs, ce que
Mafalac avait plus de difficultés à comprendre, c’est pourquoi le Grand Barbu
tenait tant à l’espèce humaine ? Il devait avoir un faible pour l’Homme,
probablement parce qu’il représentait l’une de ses plus anciennes créations,
sinon cette planète aurait depuis longtemps été abandonnée aux forces obscures.
Mais non, on comptait en permanence des anges gardiens qui s’employaient sans
relâche à défaire son bon travail ! Et cet Ariel était sans doute le pire qu’il aurait
pu trouver sur son chemin.
Mafalac songea en serrant les dents à la déconfiture qu’il avait essuyée face à
cet angelot lors d’une précédente présence. Pensant bien faire, et aussi pour se
désennuyer de l’enfer, il avait pris la poudre d’escampette pour venir semer ici et
là quelques conflits, génocides et autres catastrophes amusantes. Ariel,
l’éternelle amie de la Terre s’en était mêlée et lui avait infligé une cuisante
défaite. Ce grabuge intempestif avait fait avorter un projet d’envergure destiné à
plonger l’espèce humaine dans une nouvelle apocalypse. Ce n’était pas sa faute !
Personne ne l’avait prévenu d’un tel plan ! Cette mission avait donc été
repoussée jusqu’en 2001, au grand déplaisir des Princes des enfers qui l’avaient
expédié au charbon, lui, le grand et magnifique Mafalac !
Aujourd’hui, dans les méandres du Pandémonium, on murmurait qu’on
l’avait relégué ici comme un vulgaire débutant pour qu’il fasse de nouveau ses
preuves. Dur pour son orgueil… Ce n’était toutefois qu’un leurre, un habile
stratagème d’Asmodée. Bien sûr, il pourrait bientôt se targuer d’avoir mis la
main sur la Tablette d’émeraude — ce qui, en soi, était tout un exploit ! Et un
sacré coup du hasard. Les informations, même les plus secrètes, finissaient un
jour ou l’autre par être ébruitées. Il fallait faire preuve de patience, avoir des
espions expérimentés, et un peu de chance. Être là au bon endroit, au bon
moment. Un ange piégé par Asmodée avait enfin lâché quelques renseignements,
fragmentaires mais suffisants pour suspecter la présence de l’objet mythique ici-
même. Cela représentait un coup de dé, et il était sur le point de gagner ce pari.
Mafalac jeta un coup d’œil distrait sur les écrans qui ne cessaient d’afficher
des colonnes de chiffres et de symboles. Silencieusement. On n’entendait que le
ronronnement discret des ventilateurs servant à refroidir les machines en marche
jour et nuit.
Bientôt il saurait. Peut-être demain, si son plan fonctionnait ? Les joyaux tels
la Tablette d’émeraude suscitaient facilement la convoitise des hommes friands
de richesses et de beautés. Un autre de leurs défauts qui serait bien commode
pour la quête de Mafalac.
Merci mon Dieu ! songea-t-il en ricanant intérieurement. Merci d’avoir créé
l’Homme si faible !
En attendant, il devait s’occuper à quelque chose d’utile. Il se dit que les
troupes qu’il avait recrutées étaient probablement à l’œuvre en ce moment
même, répandant un peu plus de drogues au sein de cette société avide
d’émotions fortes. Il pouvait faire mieux, cependant. Un autre rave, peut-être ?
Ah non, c’était déjà prévu. Un meurtre juteux et sanglant ? Oui, c’était là une
bonne idée, mais il avait lui-même demandé à ses Murènes de se montrer plus
discrètes pour ne pas risquer de compromettre ses plans. Alors ?… Il devait
trouver quelque chose de plus sobre. Une petite tragédie routière ? Et pourquoi
pas un automobiliste intoxiqué qui fauche des piétons innocents comme un
éléphant dans un jeu de quilles ? Mafalac jubilait à cette idée. D’autant plus qu’il
s’était écoulé au moins quelques heures depuis ses plus récentes frasques avec
Biondetta. et il ne s’était rien produit de dramatique par la suite. Il avait donc
besoin de ressentir de nouvelles sensations voluptueuses !
Mafalac jeta un dernier regard vers les ordinateurs et quitta le bunker en
sifflotant. Il échafaudait son plan pour que cette gâterie lui procure un
amusement des plus distrayants qui lui permettrait de patienter dans l’attente du
cambion.
Insouciant et sûr de lui, il ne remarqua pas la jeune femme qui lui emboîta le
pas aussitôt sorti du bâtiment décrépi.

Ariel n’avait de cesse de débusquer Mafalac dans son repaire, à l’image du


jardinier qui traque les fourmis jusqu’à leur nid pour les éradiquer afin qu’elles
n’envahissent point son jardin. Hélas, sa quête était jusque là restée vaine. Le
démon savait se cacher. Elle avait beau utiliser au maximum ses facultés de
perceptions extra-sensorielles, trop de réminiscences en suspension brouillaient
les pistes. C’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin.
Autrement dit, Mafalac pouvait ne pas être loin sans pour autant être aisément
repérable, tel un avion volant à basse altitude pour éviter les radars. L’enveloppe
charnelle qui habillait l’ange n’aidait en rien sa cause. Si au moins elle avait pu
effectuer sa mission sous sa véritable forme, peut-être les choses auraient-elles
été plus simples ? Quoique… ce démon, bien que stupide, était parmi les plus
sournois qu’elle ait jamais rencontrés.
De toute façon, à quoi bon s’apitoyer puisqu’elle ne pouvait en aucun cas
délaisser son corps terrestre pour aller battre la campagne et la ville. Telles
étaient les lois, et jamais Ariel n’aurait songé à les contourner. Elle connaissait
trop bien les règlements, leurs exceptions et les conséquences pour ne pas se
laisser tenter par quelque dérogation, peu importe le motif. Et puis l’affaire
n’aurait pas été très discrète. Qu’auraient pensé les gens en voyant passer une
mystérieuse forme irradiant une vive lumière bleutée au-dessus de leurs têtes ?
Pour l’heure, Ariel marchait une fois de plus au hasard des rues d’un quartier
douteux, basant sa quête sur ce que les hommes auraient peut-être appelé le flair.
Les recherches à proximité du Lez’arts libres n’avaient rien donné jusque là. Ce
qui ne signifiait pas grand-chose, évidemment, puisque Mafalac et ses sbires
pouvaient se fondre aisément dans n’importe quel abri sous-terrain, fut-il un nid
de cafards. Ariel savait qu’elle n’avait d’autre choix que d’élargir le périmètre de
son exploration.
Marchant sous l’éclairage blafard de la lune haute dans le ciel, elle souhaitait
secrètement tomber sur quelques hommes de la bande en plein « office », ou qui
auraient laissé des traces récentes de leur passage. Les cafards fuient la lumière
et sortent à la faveur de la noirceur… Ces réminiscences étaient plus faciles à
repérer, car leur empreinte était plus fraîche que les anciennes qui se délavaient
avec une rapidité plus ou moins grande. De là, il serait plus aisé de remonter la
chaîne jusqu’à leur repaire, aussi enfantin que de suivre un jeu de piste. Mais
avoir l’un de ces hommes sous la main serait idéal : le faire parler s’avérerait de
loin plus commode que de tirer le moindre mot d’une Murène. Ariel n’était
même pas sûre que ces êtres soient doués de la parole.
Malgré la pénombre, et tout en scrutant chaque recoin à la recherche de
traces exploitables, Ariel pouvait discerner les plus infimes détails de son
environnement. Elle était en effet dotée d’une vision hors du commun,
nyctalope, tel un chat. Les anges pouvaient effectivement utiliser leurs capacités
innées dans le but d’améliorer ce qu’ils appelaient « l’ordinaire humain ». Et sa
tâche serait d’autant plus aisée que plus elle progressait dans ce quartier, moins
elle croisait de gens. Qui donc voulait rester dans ce coin lugubre une fois la nuit
installée ? Personne de sensé, si ce n’est un ange guerrier bien décidé à
empêcher son ennemi de parvenir à ses sinistres desseins.
Ariel s’arrêta au détour d’une rue dont les immeubles étaient dans un état de
délabrement avancé. Il s’agissait d’une enfilade de trois bâtiments qui avaient dû
autrefois servir de manufacture. Seule la partie centrale semblait encore solide.
Une porte d’acier couverte de graffitis en bloquait l’accès, ce qui n’était pas le
cas des autres battants qui avaient depuis longtemps cédé sous les pieds de biche
des squatters en quête d’abris de fortune. Ariel sut aussitôt qu’elle n’était pas
là pour rien. C’était ce genre de perception que les hommes appelaient
l’intuition. Ils conservaient en eux quelques reliquats de divinité dont ils
ignoraient tout. Enfin, la très grande majorité.
Ariel eut le sentiment de devoir se tenir en embuscade. Aucune raison
particulière ne la poussait à agir ainsi, si ce n’est ce détail au sujet de la porte
taguée. Et sans aucun doute l’un de ses nombreux sens continuellement en éveil.
Après quelques minutes de guet, Ariel comprit que cela s’avérerait payant. Elle
vit le battant s’ouvrir sur un homme élégant qui s’éloigna en sifflotant, jouant
habilement avec sa canne à pommeau d’or. Le cœur d’Ariel fut empli d’une joie
immense.
La jeune femme avait pris soin de s’habiller avec des vêtements sombres.
Elle fila donc le train à Mafalac qui paraissait ne s’être aperçu de rien, trop
occupé, semblait-il, à mijoter quelque plan diabolique. Ils marchèrent pendant
près de dix minutes, Ariel pistant silencieusement le démon comme une ombre
lointaine. Alors qu’il s’était engouffré dans une ruelle mal éclairée et totalement
déserte, Mafalac se retourna d’un coup, faisant face à Ariel qui cessa aussitôt
d’avancer.
— Tiens, tiens, si ce n’est pas mon angelot préféré ! Ce n’est pas prudent de
suivre ainsi des inconnus dans des quartiers aussi peu recommandables à la nuit
tombée.
— Un inconnu ? répliqua Ariel, un sourire en coin. Ton odeur pestilentielle
m’est reconnaissable entre mille même parmi ces immondices.
— Et toi, ton odeur de sainteté m’irrite les narines et le reste au plus haut
point. Penses-tu que je ne t’avais pas remarquée ?
— Qu’importe. Nous allons régler nos comptes, toi et moi. Ici et maintenant.
— À ta convenance, l’angelot.
Mafalac exécuta un geste ample et théâtral, comme s’il se débarrassait d’une
invisible cape, conservant bien en main sa canne à pommeau d’or.
— Approche, insolente. Je te ferai goûter aux plaisirs de l’enfer.
Sans hésiter Ariel fit quelques pas en direction du démon qui la dévisageait
d’un air goguenard. Un pauvre lampadaire qui devait dater d’un siècle projetait
sa lumière terne sur les deux opposants. Aussi soudainement que Mafalac avait
pivoté, des ombres jaillirent de tous côtés, encerclant Ariel qui n’avait pas vu le
coup venir.
— Tiens donc, pouffa Mafalac, on dirait bien que nous ne sommes plus
seuls !
Ariel n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre qu’elle était piégée,
ni même pour savoir combien d’adversaires étaient présents.
— Toujours aussi lâche, misérable ! Mais ne pense pas t’en tirer ainsi.
— Et bien soit ! répliqua Mafalac. J’accepte le compliment avec humilité. Et
puisque tu insistes, je te laisse faire plus ample connaissance avec tes nouveaux
amis.
À ces mots, le démon effectua une élégante révérence avant de poursuivre
son chemin pour disparaître dans la nuit. Ariel n’avait pas bougé d’un
centimètre. Elle prit le temps de jauger ses adversaires. Certes, ils étaient
nombreux. Elle recensa six Murènes et le double de fiers-à-bras, peut-être plus
encore tapis dans l’ombre, trop heureux de faire face à une proie aussi jeune et
mignonne. Pas un ne doutait de l’issue de l’affrontement.
L’un d’eux décida de poser le premier geste, probablement en se disant qu’il
pourrait abuser de cette jolie personne avant ses congénères. Évidemment, aucun
d’eux ne pouvait s’imaginer qu’Ariel était branchée sur leurs pensées. Elle réagit
en un éclair, catapultant le bonhomme contre le mur d’un vieux bâtiment qui en
perdit quelques briques. Aussitôt, deux autres gars à la mine inquiétante se
précipitèrent sur Ariel. Si le premier se retrouva lui aussi rapidement écrasé
contre une façade joliment taguée, le deuxième réussit à frapper partiellement la
jeune femme, la déséquilibrant suffisamment pour qu’elle mette un genou à
terre. Profitant de ce court instant, une des Murènes se rua en traître sur Ariel et
lui lacéra le dos avec ses griffes. Malgré la douleur cuisante Ariel se retourna
vivement et porta un coup fatal à la créature dont le cou se brisa avec un bruit
sinistre. Ariel savait qu’elle n’était pas tirée d’affaire pour autant, car d’autres
hommes de main restés en retrait exploitèrent l’occasion qui s’offrait à eux. Ils
s’élancèrent d’un même élan sur la jeune femme qui croula sous le poids. Il y eut
d’autres coups, d’autres craquements et des cris.
— C’est bon, les gars, tenez-la pour moi, je vais lui faire sa fête.
Même si Ariel était potentiellement douée d’une force phénoménale, elle
résidait dans une enveloppe de chair. Face à des dizaines de brutes assoiffées de
violence et quelques Murènes, la bataille semblait perdue pour elle. Un corps
d’humain avait tout de même ses limites. Et la loi des nombres avait cours dans
cet univers.
TRENTIÈME-QUATRIÈME

Depuis combien de jours étaient-ils enfermés ainsi ? Gabriel n’en avait pas
eu immédiatement conscience à son réveil. C’est en allumant son téléphone
portable qu’il réalisa qu’il avait dormi plus de soixante-douze heures ! Comment
était-ce possible ? D’accord, les événements récents pouvaient expliquer une
grande fatigue mais pas à ce point-là ! Il dut se résoudre à conclure qu’Ariel était
probablement à l’origine de ce phénomène. Peut-être que la jeune femme,
voulant s’assurer de leur tranquillité pendant qu’elle vaquait à ses occupations,
leur avait jeté un sort quelconque pour que sa sœur et lui tombent dans une
sorte d’hibernation ? Il se rappela vaguement qu’Ariel avait mentionné un truc
dans le genre. Et quelles étaient ses « occupations », d’ailleurs ? se demanda
Gabriel en s’étirant.
D’abord un peu désorienté, Gabriel se rappela soudain ce que ce Mafalac
l’avait obligé à faire avec le super programme d’espionnage informatique. Dans
le même souffle, il réalisa qu’il n’avait pas respecté sa promesse de retourner au
QG, non seulement parce qu’il avait dormi si longtemps, mais aussi, et surtout,
du fait que Lisa était maintenant sortie des griffes du démon. Comment ce
dernier avait-il pris sa défection ? Probablement pas très bien, songea-t-il, raison
pour laquelle Ariel avait insisté pour les garder enfermés chez elle. Cet
appartement était vraisemblablement une sorte de sanctuaire inviolable, telle une
église face aux créatures diaboliques de tout acabit.
Mafalac voulait donc mettre la main sur un objet rare : la Tablette
d’émeraude. Pourquoi y tenait-il tant ? Et quel était cet étrange sentiment qu’il
avait perçu en lui quand ces mots avaient été prononcés ? Le jeune homme se
rappela que, alors qu’Ariel lui avait tenu ce discours sibyllin en pensée, elle avait
évoqué… quoi, exactement ? Les secrets de la création, la connaissance
ultime… C’est ce qu’elle avait affirmé. De toute évidence, cela devait
représenter une sorte de métaphore, songea Gabriel. Mais quel en était le sens
véritable ?
— La Triade ! dit-il à haute voix.
Gabriel reprit son téléphone et lança son moteur de recherche qui lui donna
des milliers de références en quelques fractions de seconde. À ce moment, il
réalisa deux choses : d’abord, il n’avait pas poussé suffisamment loin la première
enquête qu’il avait entreprise sur le sujet. Ensuite, la batterie de son iPhone
n’avait presque plus de charge. Il n’avait donc pas une seconde à perdre.
Gabriel ne s’était pas attendu à trouver LA réponse, le genre d’information
authentique et de première main dévoilant tous les secrets de l’objet. Mais de là
à obtenir tant de renseignements contradictoires ! Aucun des sites visités ne
s’accordait à donner une piste satisfaisante pouvant expliquer l’avidité de
Mafalac pour la Tablette. Et de toute façon, aucun d’eux non plus n’y faisait
référence. Le mot triade évoquait évidemment le chiffre trois, mais en quoi les
trinités des mythologies grecque, romaine ou babylonienne pouvaient intéresser
Mafalac ? On mentionnait même la mythologie celtique, des druides et le
taoïsme ! Les dieux du Ciel, de la mer et de la Terre, quand ce n’était pas
l’Homme lui-même. Autrement dit, absolument rien pour lui apprendre quoi que
ce soit des enjeux réels.
Soudain, il se rappela la fin de l’étrange discours d’Ariel.
« Mais tout cela pourrait bien changer et nous exposer à des périls dont il
vaut mieux ne pas évoquer la portée. Seul celui qui soulèvera le voile verra la
vérité… »
Puis cette vibration bizarre qui semblait avoir abruptement mis un terme aux
propos d’Ariel… Sans pouvoir se l’expliquer, Gabriel sut que le message ne
s’arrêtait pas là, et qu’il devait donc se concentrer sur ce phénomène. Cela
ressemblait à ce qu’on ressent lorsqu’on a un mot sur le bout de la langue et
qu’on le cherche sans succès. C’est la clé. Cette pensée venait de surgir de nulle
part. Aussitôt une autre réponse s’imposa à son esprit : je n’étais pas prêt.
Se pouvait-il qu’à son insu, Ariel ait semé ça et là des indices qui lui
permettraient de remonter jusqu’à la vérité, comme elle avait placé le pentacle
dans sa poche sans qu’il s’en rende compte ? Des genres de pensées inscrites au
plus profond de lui-même à l’encre sympathique virtuelle ? Après tout, on était
bien capable d’insérer des mots clés invisibles dans les sites Web et les photos
numérisées.
Je n’étais pas prêt, songea-t-il à nouveau. Et maintenant, le suis-je ?
Gabriel ferma les yeux et repassa en boucle la dernière phrase qui s’était
imprimée dans sa mémoire. Étrangement, il sentait qu’en faisant cet exercice de
concentration, quelque chose se produirait qui lui donnerait des éclaircissements.
Après plusieurs minutes, il entrevit enfin un embryon de réponse, comme si une
page, jusque là invisible, apparaissait graduellement pour dévoiler le contenu
d’un message gardé secret. Pour commencer, quelques pensées confuses se
présentèrent. Loin de se décourager, il persévéra, continuant de se remémorer les
derniers mots d’Ariel… tout en espérant ne pas ouvrir une boîte de Pandore
… Seul celui qui soulèvera le voile verra la vérité…
Gabriel ressentit alors le même genre de vibration qui avait mis fin aux
explications d’Ariel, un tremblement subtil que lui seul pouvait percevoir. Il
sursauta lorsqu’il entendit soudain la voix d’Ariel, claire et chantante, comme si
la jeune femme s’était retrouvée à ses côtés ! Ou dans sa tête !

« Il est une croyance qui dit qu’au terme de la guerre céleste, trois objets
sacrés représentant les clés de la connaissance et du pouvoir ultime, écrits dans
le visible et l’invisible, auraient été disséminés dans différents endroits du vaste
infini, afin qu’aucune force scélérate ne puisse s’en emparer et les réunir pour
accomplir leurs sombres desseins. Ce qui aurait, comme on peut le concevoir, de
terribles et funestes conséquences pour l’univers tout entier. Une fois
rassemblés, ces objets forment la Triade suprême, laquelle attribuerait à son
possesseur unique une puissance inimaginable, à l’image de celle du Créateur
de toutes choses.
La première est la Tablette d’émeraude.
Celui qui mettrait la main sur la connaissance qu’elle renferme serait à
même de découvrir les mystères qui lui permettraient d’accélérer sa
transformation et son évolution afin de recouvrer ses pouvoirs perdus, quels
qu’ils soient. Elle est chiffrée selon un code énigmatique, un langage
secrètement protégé d’une mauvaise utilisation. Quiconque tenterait d’en forcer
la clé pour en violer l’accès s’en trouverait réduit à néant pour l’éternité,
évaporé en souffrant mille douleurs infernales.
En second vient le Bétyle, appelé également Beith-el dans certains écrits
anciens. La demeure divine, le centre du monde ou, plutôt, de toutes créations,
puisque cela réfère à bien plus vaste que l’univers fini. Sa possession agirait
comme une sorte de protection infranchissable et indestructible, rendant de facto
son propriétaire omnipotent, car à l’abri de tout, même des foudres déchaînées
des plus redoutables armées célestes.
Et enfin le Miroir Divin. Quiconque s’en emparerait serait persuadé
d’acquérir un rayonnement à l’image de Dieu en se mirant dedans, puisque sa
propre réflexion serait alors intimement liée à la seule et unique que le miroir
renferme en son essence.
Les trois objets réunis forment ainsi la Triade suprême, conférant à celui qui
les détiendrait une puissance et un pouvoir infinis, les attributs d’un Dieu.
Cher Gabriel, puisque tu as parcouru avec moi tous ces chemins périlleux en
frôlant la mort, tu devais savoir au cas où nous ne pourrions nous revoir, malgré
le poids de cet immense secret, car tu as désormais mérité le droit de le
connaître. Tu devais surtout saisir l’importance de ma mission afin de
comprendre que je ne peux, en aucun cas, échouer. Mais pourquoi t’es-tu trouvé
mêlé à tout cela, toi, jeune Gabriel ? Rassure-toi, tu n’es pas un genre d’élu qui
doit sauver le monde. On s’en occupe. Cependant, Dieu a fait en sorte que nos
routes se sont croisées. Et comme on te l’a peut-être appris, Ses voies sont
impénétrables.
Vè’Imrou amen. »

Gabriel ouvrit les yeux. À l’évidence, il n’aurait pas gobé la moindre virgule
de ce discours sibyllin il y a quelques jours. Car tout cela était scientifiquement
impossible. Et pourtant, les mots d’Ariel flottaient encore dans son esprit,
réminiscence immatérielle qu’il aurait néanmoins presque pu toucher du doigt
tellement il avait conscience de la réalité de ce qu’il avait perçu.
C’est à ce moment que Lisa décida de se réveiller…

Dans l’appartement d’Ariel, Gabriel et Lisa se regardaient en chien de


faïence depuis que cette dernière était sortie de son sommeil.
« Dis-moi que tu me niaises ! » avait été la première réaction de la jeune fille
à l’endroit de son frère. Puis… « Ou c’est encore une de tes blagues foireuses de
vieux coincé avant l’âge ! »
Gabriel avait bien essayé de lui expliquer le plus calmement du monde que,
s’ils étaient enfermés dans ce loft, ce n’était ni son désir ni une de ses supposées
lubies, mais plutôt un ordre d’Ariel dans le seul et unique but de les protéger.
Malgré cela, Lisa n’avait cessé de s’attaquer à lui en des termes peu flatteurs.
Pour une énième fois, Lisa se dirigea vers la porte et tenta en vain de
l’ouvrir. De plus en plus enragée, elle jeta sur le mur la première chose qui lui
tomba sous la main : un petit vase aux couleurs chatoyantes qui vola en mille
morceaux sur le plancher.
— Hé ! Arrête tes enfantillages, tu veux ! s’énerva Gabriel à bout de
patience. Je te l’ai dit, Ariel a emporté la clé avec elle pour être sûre que tu ne
fasses pas une autre bêtise.
— Wow ! le grand-père ! Me semble que je suis assez grande pour décider de
ce que je peux faire, non ? !
Gabriel se prit la tête à deux mains. Il n’en revenait tout simplement pas.
Comment Lisa pouvait-elle être si ingrate ? Et surtout, comment pouvait-elle ne
pas se souvenir de ce qui s’était produit ces derniers temps ? Et son enlèvement ?
Impossible ! Cependant, Ariel lui avait bien expliqué que Mafalac avait la
capacité de soumettre ses victimes, quand elles s’en sortaient indemnes, à une
amnésie partielle, une sorte de brouillard mnémonique qui avait le don de mettre
l’individu dans tous ses états. Ce qui signifiait encore pire quand il était question
de Lisa ! Le fait que, bizarrement, lui, Gabriel, se souvienne parfaitement de
tout, lui effleura l’esprit. Mais ce n’était pas le moment de tergiverser avec ça.
— Je te demande de me faire confiance, d’accord ? Même si tu ne te
rappelles de rien, toi comme moi, on a failli y laisser notre peau et deux fois
plutôt qu’une ! Ariel ne fait que nous protéger. Et je te le répète pour la dernière
fois, je-n’ai-pas-la-clé !
Lisa transperça Gabriel d’un regard aussi noir qu’un ciel d’orage du Midwest
américain avant une tornade de force 5. Puis elle s’assit sur le divan immaculé,
remontant les genoux sur sa poitrine. Lisa porta son attention vers une des
fenêtres qui ne laissait entrevoir que la clarté de la Lune conjuguée à la pollution
lumineuse urbaine. Elle souhaitait en silence que cette femme dont son frère
semblait s’être amouraché n’était pas un oiseau de nuit et qu’elle rentrerait sous
peu. La jeune fille ne comprenait pas grand-chose à ce qui lui arrivait. Même si
elle ne voulait pas l’admettre ouvertement, il y avait certainement un fond de
vérité dans ce que lui racontait Gabriel. Lisa était habitée d’un sentiment étrange,
quelque chose qui ressemblait aux effets secondaires de la drogue et de l’alcool.
Quand elle se laissait aller à consommer ces substances en quantités non
raisonnables, elle était plusieurs jours à flotter dans une sorte d’irréalité où des
images éparses se télescopaient dans une belle anarchie. Mais elle se souvenait
de quelque chose ! Pas de tout, d’accord. Toutefois, elle se rappelait à peu près
ce qu’elle avait fait. Pas maintenant. Depuis qu’elle s’était rendue à ce rave
d’enfer, plusieurs de ses souvenirs semblaient masqués par un genre de
brouillard épais. Elle avait l’image du soleil et du ciel bleu qu’on devine être
présents au-dessus d’une chape nuageuse qui nous écrase et nous étouffe sans
jamais les voir. Et pourtant, elle se forçait ! Tentant de remonter dans le dédale
de sa mémoire à partir du dernier événement qu’elle pouvait évoquer. Rien à
faire. Chaque fois elle se perdait en cours de route, trébuchant sur un vide habité
de noir et de silence.
Qu’est-ce qui s’est passé, nom de Dieu ? !
Lisa observa ses ongles manucurés. Quand avait-elle fait ça ? Ou plutôt, qui
les lui avait ainsi arrangés à la manière d’une vulgaire midinette ? Ce n’était pas
du tout son genre ! Et ce maquillage et ces vêtements qu’elle avait brièvement
entraperçus dans le miroir de la salle de bain qui lui avait renvoyé une image qui
lui ressemblait sans être tout à fait elle. On aurait dit une parodie de geisha !
Néanmoins, Lisa n’avait pas l’intention d’admettre quoi que ce soit devant
Gabriel. Bien qu’en secret elle aimât son frère de tout son cœur — après tout il
était la seule famille qui lui restait et ses sentiments étaient sincères — la jeune
fille ne voulait pas lui être redevable de quoi que ce soit. Surtout ne pas sentir
qu’il pouvait avoir le plus petit ascendant sur elle. Depuis que leurs parents
étaient morts dans cet incendie, Gabriel avait « naturellement » hérité de
l’autorité parentale. De laquelle Lisa s’efforçait continuellement de s’affranchir à
la moindre menace. Elle devait avouer que son frère n’était pas du genre invasif.
Elle prenait cependant de travers toute question ou remarque comme une
tentative de s’immiscer dans sa vie privée.
Toutes ces réflexions ne lui apprenaient rien de nouveau sur ce qui s’était
produit durant ces derniers jours. Il lui manquait de grands pans de souvenirs,
des trous noirs impossibles à combler, ce qui commençait à l’inquiéter.
Lisa reporta son attention sur la nuit qui avait terminé de répandre son encre
sur la ville. Elle devait avoir une bonne discussion avec cette Ariel qui semblait
en savoir beaucoup. Peut-être aurait-elle des explications à sa mémoire
chancelante ?

Sur la rive de l’Achéron, le premier fleuve infernal, se tiennent


provisoirement les âmes qui doivent rejoindre l’autre berge, attendant que
Charon, le premier gardien de l’Enfer, les pousse dans sa barque et les fasse
traverser…

Ariel savait ce qui lui restait à faire. Elle n’avait plus le choix si elle voulait
conserver le moindre espoir d’arrêter Mafalac. Bien que ce ne soit pas le
moment de procéder à une évaluation physique — qui prête attention à ses
blessures sur le champ de bataille ? — son corps était-il encore en état de
combattre ? Elle en doutait. Immobilisé sous le poids du nombre, il devait être
amoché. Nul ne peut sortir indemne après avoir été écrasé par quelques centaines
de kilos de viande animés de violence et du seul désir de vous faire payer votre
faiblesse.
Non, Ariel n’avait plus le choix, même si elle comprenait que Charon se
retrouverait soudain avec sa barque pleine. Et que Lucifer y gagnerait au change.
Ce n’était pourtant que justice, car tous ces individus, aussi pourris et ignobles
soient-ils, avaient un jour ou l’autre dans leur vie eu leur chance de rédemption.
S’ils ne l’avaient pas prise, ils portaient sans aucun doute la responsabilité de ce
qui leur arriverait dans le futur. Aujourd’hui, en cet instant précis, Ariel savait au
plus profond de son être qu’elle leur avait donné une ultime occasion d’échapper
à leur triste sort. Selon la règle, on ne devait jamais condamner qui que ce soit à
la brûlure éternelle des enfers sans lui avoir offert toutes les possibilités de se
racheter.
Malgré la pression des hommes qui l’écrasait et lui coupait le souffle en lui
broyant la cage thoracique, Ariel sentit des mains lui arracher ses vêtements. S’il
était un outrage que l’ange ne pouvait supporter, c’était bien le viol. La punition
qu’elle infligeait aux coupables de crimes sexuels était à tout coup exemplaire.
Ange guerrier prenant le plus souvent apparence de femme, Ariel ne pouvait
admettre qu’un être, quel qu’il soit, puisse profiter de la faiblesse d’un autre pour
en abuser du seul fait que la nature l’avait gratifié du sexe fort.
Pour se sortir de ce mauvais pas, Ariel n’avait plus qu’une option. Dans les
circonstances, son corps se trouvait vaincu et elle ne pouvait en rester
prisonnière plus longtemps. Elle devait donc enfreindre une des règles divines.
Une lumière bleutée d’une éblouissante intensité émergea soudainement au-
dessus de la mêlée, tétanisant les belligérants durant une fraction de seconde.
Ariel avait décidé de se servir de son arme ultime. Si les démons possédaient le
pouvoir d’infliger mille morts à leurs victimes avant de les faire passer de vie à
trépas, les anges tel Ariel étaient pourvus de ce que, ici-bas, on aurait pu
nommer le « glaive de la justice ». Il s’agissait d’une arme effroyable utilisée en
dernier recours, lorsque tout le reste avait échoué, car elle expédiait assurément
en enfer, et dans les plus horribles souffrances, celles et ceux qui en étaient
transpercés.
Pareille à un corps aux contours flous et d’une intense luminosité, libérée de
son enveloppe de chair, Ariel flottait au-dessus du groupe d’individus totalement
stupéfiés. Le phénomène ne dura que quelques secondes et aucun des hommes
présents à ce moment n’eut réellement le temps ni le loisir de comprendre d’où
sortait cette manifestation. Malgré cela, les malfrats surent en leur for intérieur
ce qui allait se produire. Faisant partie du châtiment, leur prise de conscience
était même accompagnée de la certitude qu’ils seraient réduits à néant, et qu’ils
vivraient mille morts avant de se retrouver dans l’empire des ténèbres. Durant un
très bref instant, les images des supplices à venir se matérialisèrent sous leurs
yeux. Visions d’horreur dignes de la Carte de l’enfer de Boticcelli.
Probablement que les gens à des kilomètres à la ronde entendirent un terrible
coup de tonnerre retentir dans la nuit, claquant sec comme si l’orage se trouvait à
leur porte, en même temps qu’un violent éclair illuminait les environs.
Dans la ruelle ne subsistait qu’un cercle d’asphalte partiellement fondu,
dégageant une fumée âcre où se mélangeait l’odeur du bitume et de la mort.
TRENTIÈME-CINQUIÈME

Malgré l’avertissement de Truffaut, Bernier ne s’attendait pas à pareil


spectacle. D’ailleurs, pour être bien franc, il ne sut pas immédiatement ce qu’il
était en train de contempler, tellement le « sujet » était méconnaissable. Il se
rendit pourtant à l’évidence qu’il avait devant lui ce qui restait d’un être humain.
Un corps écartelé, éventré, exposé sans pudeur dans son écrin de chair noircie et
de sang coagulé.
Le premier haut-le-cœur passé, Bernier dut admettre que la dépouille était
bien celle de Myriam Dagenais. Il se trouvait assurément dans son appartement,
mais quant à identifier la jeune femme au premier coup d’œil… Une scène
insoutenable ! Ironie du sort, Myriam était celle-là même qui avait découvert ce
cadavre mutilé dans le sous-sol de l’immeuble. Et maintenant, ses yeux exorbités
par l’épouvante semblaient hurler sa détresse vers les dessins de licornes et de
fées affichés au mur de son plan de travail. Myriam écrivait des contes pour
enfants, et son existence s’était terminée en plein cœur d’un film d’horreur.
— Le légiste est là ? demanda Bernier à Truffaut en avisant un homme qui
discutait avec un technicien.
— Vu le carnage, je l’ai prié de venir.
— Qu’est-ce qu’il en dit ?
Truffaut haussa les épaules.
— Qu’est-ce que tu veux qu’il en dise ? Pour l’instant les CSM essaient de
faire parler la scène. Mais avec une boucherie pareille, c’est encore un peu tôt
pour expliquer ce qui s’est passé ici.
— D’accord mais est-ce qu’il a remarqué… je ne sais pas, quelque chose de
bizarre ?
— À part le fait qu’on se retrouve avec un autre cadavre éventré et éviscéré
comme un cochon à l’abattoir ?
Bernier considéra son supérieur un instant avant de reporter son attention sur
ce qui restait de Myriam.
— Éviscérée… Genre ôté tous les organes internes…
— C’est pas mal ce que signifie le mot, en effet.
— Et vous ne trouvez pas ça surprenant ?
— Pas plus que d’avoir une demi-douzaine de meurtres similaires non
élucidés sur les bras.
— Sauf que ce n’est pas le même modus operandi. Alors à quoi rime cette
éviscération ?
Truffaut se contenta de maugréer une réponse inintelligible. Bernier avait fini
par s’habituer au caractère de cochon de son boss et à son cynisme récurrent,
surtout quand les enquêtes ne progressaient pas assez vite à son goût. Mais cela
ne l’empêchait nullement de raisonner.
— Vous voulez savoir à quoi ça me fait penser ? demanda-t-il en
s’approchant du cadavre sans tenir compte de l’odeur repoussante.
Truffaut secoua la tête en affichant un air las.
— Alien, le huitième passager.
— Quoi ?
— Le monstre qui se développe à l’intérieur du corps d’un des membres
d’équipage du vaisseau spatial Nostromo. Ça ressemble à ça. L’hôte qui a
hébergé le fœtus de l’alien termine éventré comme une vulgaire coquille vide.
— C’est pas vrai ! Mais où est-ce qu’ils vont chercher des zigotos comme ça
dans la police ? On parle d’une enquête sur des meurtres, pas d’un film de
science-fiction !
— Désolé, patron, je vois ce que je vois. Et je vais vous en apprendre une
autre. J’ai compris pourquoi on a retrouvé les cadavres la tête en bas… en tout
cas, le corps à l’envers.
À ces mots, Bernier exhiba les photos des précédentes victimes sur l’écran
de son téléphone.
— Remarquez la position des bras par rapport au corps. Ce sont des croix
inversées. C’est un symbole satanique.
Truffaut fusilla Bernier du regard mais il ne répliqua pas. Il s’éloigna autant
pour décompresser et ne pas s’emporter contre son adjoint que pour faire le tour
des lieux. Un des techniciens en scène de crime s’approcha de lui. Son costume
blanc immaculé lui donnait l’air d’un astronaute perdu au milieu d’un abattoir.
— Faites attention où vous mettez les pieds. Comme vous pouvez le
constater, il y en a partout !
Le légiste vint se poster à côté de Bernier.
— À première vue qu’est-ce qui a causé la mort ? interrogea celui-ci.
Le médecin dévisagea le sergent-détective comme s’il avait été en présence
d’un cancre ayant posé une question stupide, dévoilant ainsi son manque de
sérieux au travail.
— Ça pourrait être un animal sauvage qui lui a bouffé les entrailles. Ou peut-
être un petit ami jaloux qui s’est fâché en larguant une grenade dans son
œsophage. Ou un mauvais rhume. Mais je penche plutôt pour le cœur qui a
lâché.
Décidément, tout le monde s’y met ! songea Bernier.
— Mais encore ? enchaîna-t-il en s’efforçant de ne rien laisser paraître.
Le légiste jeta un rapide coup d’œil vers Truffaut qui observait l’appartement
avec une perplexité évidente tout en gardant une oreille attentive. Malgré des
années d’expérience, toute cette histoire semblait le dépasser complètement. À
moins que ce ne soit une sorte de désabusement dû, précisément, à toutes ces
longues années d’exercice ?
— Désolé, c’était une mauvaise blague, reprit le médecin en revenant à
Bernier. C’est juste que… On a beau se croire blindés à force de voir des
cadavres, un comme celui-là vous prouve qu’on ne le sera jamais vraiment.
Et c’est tant mieux, pensa Bernier. Au moins ça démontre qu’il nous reste une
dose d’humanité.
— Si on exclut tout le sang, et le fait que son abdomen soit presque
entièrement vidé, sa colonne vertébrale a été brisée comme si on avait tiré
dessus… de l’intérieur.
— De l’intérieur ? reprit le jeune policier avec effarement.
— Je ne sais pas comment vous expliquer. Mais si elle n’est pas morte au
bout de son sang, c’est probablement lorsque sa colonne vertébrale a été
disloquée qu’elle a rendu l’âme.
— Attendez… Comment a-t-on pu la lui disloquer de l’intérieur ? intervint
Truffaut venu les rejoindre. Plutôt difficile à imaginer, non ?
Le médecin haussa les épaules. Lui aussi ne comprenait pas ce qui avait pu
se produire exactement.
— Excusez-moi, je n’ai plus rien à faire ici. Vous aurez un rapport complet le
plus vite possible. Dès que j’aurai procédé à l’autopsie de ce qu’il reste, en
somme.
— Nous devons interroger tous les voisins, intima Truffaut. Elle a dû hurler
comme un agneau qu’on égorge. D’ailleurs, je comprends pas pourquoi personne
a appelé en entendant ses cris.
— Peut-être parce que, justement, elle n’a pas crié ?
— Non mais regarde-la ! Comment ça se peut d’après toi ? Parlant de ça, qui
a donné l’alerte ? Tu t’es renseigné comme je te l’avais demandé ?
— Les diptères.
Truffaut se tourna vivement vers son adjoint, l’air maussade. L’heure n’était
pas à la plaisanterie.
— Pardon ?
— Les mouches, si vous préférez. Voyez par vous-mêmes, il y en a plein.
— Et ce sont elles qui ont téléphoné, j’imagine ?
— Non, c’est un voisin qui a remarqué le manège des insectes dans le
couloir. Saviez-vous que Béelzébuth est leur maître et que ces bestioles
représentent l’une des dix plaies d’Égypte ?
Truffaut lança un regard noir comme un cumulus à Bernier.
— J’expliquais ça pour la culture générale. Cela dit, le type de mouches
retrouvées sur le cadavre va pouvoir nous donner une bonne idée de l’heure du
décès.
— Si elles pouvaient nous indiquer qui…
Un bruit de casseroles les interrompit. Bernier sortit son portable de sa
poche. Au même moment, un agent entra précipitamment dans l’appartement.
— Lieutenant ! On vient d’avoir un appel sur les ondes. Le centre
opérationnel a été attaqué !

En arrivant sur les lieux, Truffaut et Bernier trouvèrent un tout autre genre de
carnage. Le poste était sens dessus dessous. À cette heure tardive, seuls deux
policiers étaient présents. Un à son bureau et un second derrière le comptoir. Une
femme. Enfin, ce qu’il en restait. Autant d’elle que du comptoir, d’ailleurs.
Même si le plexiglas qui composait l’écran de protection était censé procurer une
certaine sécurité aux agents, il avait été réduit en miettes. Et la policière en
charpies. Son collègue avait connu un sort identique. Truffaut et Bernier étaient
tétanisés face au pitoyable spectacle qui s’offrait à eux. Les corps éventrés des
malheureux gisaient dans une marre de sang noirci parmi les débris de ce
qu’avait été le poste opérationnel. Les bureaux et les filières avaient été
renversés et vidés de leur contenu. Dans les circonstances, difficile de conclure
s’il s’agissait de l’œuvre d’un forcené au paroxysme d’une crise de démence ou
d’une mise à sac pure et simple dans le but de mettre la main sur quelque chose
de précis.
— Nom de Dieu ! finit par siffler Truffaut entre ses dents. Veux-tu bien me
dire qui a pu faire une chose pareille ?
Bernier était visiblement sous le choc lui aussi. La scène était d’autant plus
désolante qu’ils se trouvaient dans un poste de police. La dévastation des lieux et
l’état dans lequel gisaient leurs malheureux collègues avaient de quoi ébranler
l’âme la plus coriace. Même après ce qu’ils venaient de laisser au Lez’arts libres.
Malgré tout, le cerveau du policier se remit à fonctionner à toute vapeur. Il devait
comprendre ce qui s’était produit ici au plus vite, non seulement par souci de
justice envers leurs camarades, mais également pour qu’une telle chose ne se
reproduise pas ailleurs.
— Manzel ! s’écria soudain Truffaut.
Pendant que le lieutenant-détective se précipitait vers le secteur des cellules,
Bernier enjamba les décombres pour se rendre au centre névralgique du poste.
Là encore, les dégâts étaient considérables. Mais les ordinateurs fonctionnaient
toujours, même si plusieurs écrans se retrouvaient parmi les débris, victimes
collatérales de la violence avec laquelle le mobilier avait été malmené.
De son côté, Truffaut trouva Manzel tranquillement assis sur la couchette,
l’air tout aussi impassible que d’habitude. Un instant, il avait songé que le
gaillard en avait eu marre de sa détention et avait décidé de prendre la clé des
champs. Encore aurait-il fallu qu’il démontre une force tout à fait hors du
commun pour accomplir un tel carnage ! Quoiqu’aucune hypothèse ne pouvait
être écartée compte tenu des circonstances.
— Ça va ? demanda Truffaut sur le ton le plus naturel possible.
— Moi, oui. Mais on ne peut probablement pas en dire autant du reste.
— Que s’est-il passé ? Qui a fait ça ?
Manzel haussa les épaules. Truffaut s’apprêtait à insister quand il réalisa que
le prévenu était resté enfermé dans sa geôle et n’avait pas dû voir grand-chose.
Seulement entendre du vacarme, des cris, des coups de feu.
— Je vous avais prévenu, lieutenant.
— Ah non ! Ne recommencez pas avec vos histoires ! C’est pas le moment !
— Vous avez raison, il est trop tard.
Truffaut le dévisagea quelques secondes puis retourna vers les bureaux
saccagés.
— Faites-le sortir, ordonna-t-il à un des agents arrivés en renfort.
Dans le centre stratégique, Bernier avait redressé une chaise pour s’installer à
l’un des postes de travail. En quelques manipulations, le jeune enquêteur obtint
ce qu’il cherchait : les enregistrements numériques des caméras de surveillance.
Il divisa l’écran en quatre afin de pouvoir les visionner successivement.
Quelques minutes plus tard, les yeux agrandis autant par l’horreur que par
l’incrédulité, Bernier vit ce qui s’était produit dans le centre opérationnel…

Un peu plus tôt dans la soirée, dans le QG d’Horus, Mafalac observait son
cambion s’activer sur le clavier face à plusieurs écrans, enchaînant les
commandes l’une après l’autre avec aisance et dextérité, comme s’il avait fait
cela toute sa vie. Manifestement, ce prodige tout à fait maléfique n’émouvait en
rien Mafalac, même s’il se réjouissait d’avoir choisi le bon numéro en la
personne de Gabriel. Ce jeune avait fait ses preuves en reconfigurant Horus à ses
fins, puis en transmettant, à son insu, tout son savoir au cambion, lequel s’était
rapidement mis au travail dès qu’il avait terminé sa croissance et atteint son
« âge adulte ».
Mafalac caressait distraitement le pommeau de sa canne pendant que des
colonnes de symboles et de chiffres s’affichaient sur les écrans. Des milliards de
données que les ordinateurs ingurgitaient pour ensuite les digérer et les analyser
en fonction des critères et paramètres édictés par le programme. Mafalac
observait ce manège d’un air totalement détaché. Il se plaisait à penser que
toutes ces affaires de technologie terrienne le laissaient froid, pour autant
qu’elles livrent la marchandise. Ce qu’il voulait, c’était une réponse claire et
limpide, aussi simple qu’un oui, et un où. Le reste ne l’intéressait pas le moins
du monde. Toute chose et tout être n’avaient de valeur que dans la mesure où ils
pouvaient lui être d’une quelconque utilité. En attendant, le démon ne pouvait
s’empêcher de songer avec une jouissance difficilement contenue au lustre que
sa réputation allait regagner lorsqu’il rapporterait la Tablette d’émeraude au
royaume de son Maître. Pour cela, il était tout à fait disposé à patienter le temps
que ces foutues machines dénichent l’information tant souhaitée. Quoique le
solstice approchait, et ce maudit Nergal lui avait dit…
La voix chantante du cambion le sortit de ses réflexions.
— Nous avons un résultat positif, Maître.
Aussitôt Mafalac se pencha sur un des écrans.
— Où ça ? Montre-moi, vite !
Peut-être le démon s’était-il attendu à voir apparaître une image de la
fameuse tablette ? Toujours est-il qu’il fut fort déçu lorsque son protégé lui
désigna une feuille de papier que l’imprimante venait de cracher.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le résultat d’une analyse issue du filtrage d’un échantillonnage positif
répondant à l’un des paramètres du programme UTT et provenant des
métadonnées recueillies par Upstream sur tous les réseaux, incluant les VPN et
le programme PRISME.
Mafalac jaugea le cambion quelques secondes en silence, partagé entre
l’exaspération et l’admiration. Décidément, ces êtres étaient tout ce qu’il y a
d’extraordinaire. Après seulement quelques jours, il possédait la science infuse
grâce au choix judicieux de son géniteur. Cependant, ces explications ne le
renseignaient en rien sur la localisation de la tablette. Or, de toute évidence,
Horus venait de leur livrer une réponse.
— Épargne-moi ton charabia ! Dis-moi simplement où.
Le cambion se plongea dans la lecture du rapport au contenu totalement
abscons pour le démon.
— L’un des programmes de surveillance a intercepté des communications en
Intranet, mais aussi des échanges de courriel et des requêtes sur Internet.
— OÙ ? ! rugit Mafalac qui, soudain, perdit toute patience face aux
élucubrations de son protégé.
— Centre opérationnel Sud.
— Quoi ?
— Les communications émanaient du Centre opérationnel Sud.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? répliqua aussitôt Mafalac.
— Voulez-vous que je fasse une recherche, Maître ?
— OUI ! éructa de plus belle Mafalac qui savait pertinemment que les
cambions avaient besoin de réponses et de directives précises pour agir. Si leur
intelligence pouvait être phénoménale grâce à leur géniteur — quoique tout
artificielle — ils ne possédaient aucun sens de l’initiative. Autrement dit, vous
auriez pu les planter là, dans une pièce sans rien leur dire ni leur demander, ils
n’auraient pas bougé d’un iota, attendant simplement de se faire intimer un
ordre. Ou de mourir.
— Il s’agit d’un poste de police spécialisé, le Centre opérationnel Sud, situé
sur la rue Guy à Montréal.
En même temps qu’il donnait ses explications, le cambion montra une photo
directement issue de Google map. Un large sourire éclaira le visage de Mafalac.
— Bien, très bien mon petit. Je suis très fier de toi. Viens, maintenant. Nous
n’avons plus rien à faire ici. Nous devons aller chercher des renforts afin de
préparer une charmante surprise aux gens de ce Centre opérationnel Sud.
Un peu plus tard ce soir-là, un véhicule noir de type VUS s’immobilisa
devant le 980 de la rue Guy. L’endroit était tranquille et personne ne remarqua
cinq individus lourdement armés descendre du 4X4, ainsi qu’un homme
élégamment habillé faisant tournoyer une magnifique canne à pommeau d’or. Ils
gravirent les marches en une procession bien ordonnée, comme s’ils avaient
répété cette chorégraphie mainte et mainte fois.
L’agente de faction ce soir-là se tenait derrière le comptoir tandis que son
collègue remplissait un rapport de police au sujet du vol d’une bicyclette
perpétré le jour même dans le quartier Griffintown et ayant dégénéré en
homicide. Quand elle leva les yeux en entendant la porte d’entrée s’ouvrir, il
était trop tard. Sans aucune sommation, elle reçut un projectile de fort calibre qui
lui explosa le haut du corps. Sous le choc, la jeune femme fut projetée à
plusieurs mètres, atterrissant sur le bureau où travaillait son compagnon. À son
tour, l’homme fut disloqué dans un geyser de chairs et de sang. Quelques
secondes plus tard, les cinq bandits investissaient les lieux, indifférents à l’œil
des caméras de surveillance les filmant en train de retourner chaque tiroir et
chaque filière.
En peu de temps, le poste de police ressembla à un tas de décombres après le
passage d’une tornade.
— Nous n’avons rien trouvé, Maître. Sauf un détenu dans une des cellules.
Mafalac serra les mâchoires. En apparence impassible, il devait comprendre.
Son rejeton ne pouvait s’être trompé. Alors ?
— Va me chercher le cambion, intima-t-il à un des hommes.
Quelques secondes plus tard, la créature entra dans le poste de police. Elle
n’eut même pas un regard pour le chaos qui s’offrait à elle, comme si ce
spectacle ne présentait aucun intérêt.
— Où est la tablette ? interrogea Mafalac.
— Les informations provenaient de ce lieu, Maître.
— Nous avons tout fouillé. Elle n’est pas ici.
— Alors elle doit être ailleurs.
Mafalac considéra son protégé en silence. Ces êtres étaient-ils capables
d’humour, après tout ? Ou bien leur « intelligence » se limitait-elle uniquement
au champ d’expérience hérité de leur géniteur ? Bien entendu, le cambion ne
manifestait aucune émotion — comment aurait-il pu de toute façon ? — pas plus
que le moindre sourire.
— Peux-tu préciser cet « ailleurs » ?
— Certainement le laboratoire de médecine légale situé aux 12e et 13e étages
du 1701 de la rue Parthenais, Montréal.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit avant ?
— Parce que c’était d’une deuxième occurrence, et que vous avez semblé
satisfait de la première que je vous ai proposée, Maître.
Le cambion s’exprimait de sa voix fluette et monocorde, pareille à une voix
numérisée récitant un rapport ennuyeux.
— D’accord. Merci mon petit, soupira Mafalac. En route pour le laboratoire
de médecine légale, alors.

Bernier ne pouvait détacher son regard du moniteur. D’abord, cette


inqualifiable violence gratuite sur les deux policiers, puis ce gâchis innommable
dans les bureaux eux-mêmes. Et enfin, l’incroyable apparition de cet être tout
droit sorti de l’imagination d’un auteur de film d’horreur. Même en noir et blanc,
son visage se révélait distinctement, dévoilant des yeux d’une nature et d’une
dimension hors normes.
Le sergent-détective émergea soudain de sa stupéfaction. Juste avant de
quitter les lieux, cet individu avait parlé à cet autre qui semblait être le chef de la
bande. Il lui avait dit quelque chose qui l’avait décidé à partir à la hâte, mais
quoi ? Le policier revint en arrière et reprit le visionnement depuis l’entrée en
scène de ce personnage. Il zooma sur le visage du meneur qui, par chance, faisait
face à la caméra de surveillance. Bernier observa les lèvres de l’individu. Il
repassa la séquence à plusieurs reprises. Puis il comprit.
— Fudge ! s’écria-t-il.
TRENTIÈME-SIXIÈME

Bernier s’était précipité hors de la salle de contrôle sous le regard médusé de


Truffaut.
— Ils sont allés au laboratoire de médecine légale !
— Quoi ?
— Le labo ! ! ! On a peut-être une chance de les coincer.
Tout en courant vers l’auto, Bernier composait le numéro de Maude. Peu
adepte du jogging, voire pas du tout, Truffaut le suivait avec peine.
— L’enregistrement des caméras de surveillance remonte à une trentaine de
minutes !
Une fois à bord du véhicule, Bernier démarra en trombe. Il atteignit
rapidement le tunnel Ville-Marie et s’y engagea en roulant à tombeau ouvert,
gyrophares allumés et sirène hurlante. À ses côtés, Truffaut ne pipait mot, les
yeux fixés sur la chaussée qui défilait à vive allure. Il était d’autant moins
rassuré que Bernier s’obstinait à joindre Maude à l’aide de son portable.
— Prenez la radio ! Demandez aux patrouilles dans le coin du labo de s’y
rendre de toute urgence !
Truffaut dévisagea son jeune adjoint. Il venait de lui donner un ordre ? ! Le
lieutenant voulut répliquer mais se ravisa, réalisant que Bernier avait raison. Tout
était allé trop vite, sans parler des 160 km/heure affichés au compteur, et il se
trouvait quelque peu dépassé par les événements. Vivement la retraite ! songea-t-
il en s’emparant du micro.
— Nom de Dieu ! gémit Bernier. Elle ne répond pas ! Pourvu qu’on n’arrive
pas trop tard !
— Relaxes, ils ne pourront pas passer avec tous les systèmes de sécurité.
Bernier jeta un bref regard lourd de sous-entendus vers Truffaut puis il
accéléra. À cette heure avancée, les bureaux étaient probablement déserts, tout
comme le labo. Normalement. Mais rien n’était normal ces derniers temps, et les
experts et techniciens de laboratoire devaient être surchargés de travail, au point
de faire des heures supplémentaires. Principalement Maude, se dit Bernier, elle
qui ne renonçait jamais à rester seule pour terminer une tâche qu’elle avait
commencée.
— Ralentis un peu, le jeune, veux-tu ? Ça donnera rien si on se pointe là-bas
en pièces détachées !
Bernier leva le pied de l’accélérateur, plus parce qu’ils arrivaient en vue de la
sortie que pour obéir à son supérieur. En l’occurrence, il se sentait investi d’une
forme d’autorité tacite que confèrent les situations d’urgence. Il était tout à fait
prêt à assumer les discours et la mauvaise humeur de Truffaut, surtout si c’était
pour sauver Maude d’une mort plus que probable.
— De toute façon, il y a du monde en permanence là-bas, poursuivit Truffaut
en serrant les fesses au moment où Bernier tournait au feu rouge sur de Lorimier.
Nos lascars ne pourront pas entrer là comme dans un moulin.
— Vous avez vu ce qu’ils ont fait du poste opérationnel ? Pensez-vous qu’ils
vont s’embarrasser de quelques policiers de garde ?
Sans ralentir, Bernier vira sur Logan et s’immobilisa brusquement devant
l’immeuble qui abritait les locaux de la Sûreté Provinciale. Deux autopatrouilles
étaient déjà là, et une troisième arriva dans un crissement de pneus.
Étonnamment, tout semblait tranquille. Truffaut soupira un grand coup alors que
Bernier se précipitait hors du véhicule.
— Tu vois, je te l’avais bien d…
Une violente déflagration retentit avant même que Truffaut ait pu terminer sa
phrase.
— Nom de nom ! éructa-t-il.
Figé sous le coup de la surprise, le policier vit son adjoint pénétrer dans les
bureaux, l’arme au poing.
— Bernier ! Reviens ! C’est pas la procédure !
Mais le jeune détective avait déjà disparu, avalé par l’imposant édifice
symbole de l’ordre et du respect des lois.
— On doit attendre les renforts et les unités spéciales, acheva Truffaut en
serrant les dents.
Les autres agents regardaient Truffaut, se demandant qui ils devaient suivre.
— Toi, lance un appel d’urgence sur les ondes. Renforts et unités spéciales
au plus pressant. Des ambulances, aussi. Le QG est attaqué. Aucune indication
des forces en présence. Exécution !
Le policier arracha pratiquement le micro du tableau de bord et beugla les
instructions.
— Vous autres, venez avec moi !
Munis de leur fusil d’assaut et de leurs armes de poing, les cinq agents
suivirent Truffaut qui se dirigeait vers l’entrée principale. Au moment où ils
s’introduisaient dans l’immeuble, ils entendirent nettement une nouvelle
déflagration assez puissante pour indiquer une arme de fort calibre.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? fulmina Truffaut. On n’est pas au
Moyen-Orient, quand même !
Il se ravisa lorsqu’il découvrit le hall d’entrée. Deux corps gisaient au sol
dans une flaque de sang. Certaines vitres avaient volé en éclats, et le poste de
sécurité ressemblait à un amas de tôles tordues et de plastique pulvérisé.
Lorsque Bernier arriva au douzième étage, essoufflé, il était dans un état de
grande excitation. Son cerveau avait assurément « commandé » un surplus
d’adrénaline pour faire face à cette situation hors du commun ! Il était toutefois
conscient que ce genre d’intervention incombait au GTI8 et que lui-même ne
devrait pas se trouver là en ce moment, détaché du reste du groupe, équipé
seulement de son Walther P99. Si son esprit pratique lui disait que ses balles de
9 mm ne pourraient pas grand-chose contre les armes de fort calibre qu’il avait
devinées aux détonations et au grabuge découvert dans le hall d’entrée, c’est son
courage et sa détermination qui l’avaient conduit jusqu’ici, sachant Maude en
grave danger, le poussant à faire fi des procédures et du péril.
Il y eut une autre explosion ponctuée de bruit de verre brisé. Caché derrière
le mur donnant accès aux escaliers par où il était arrivé, Bernier jeta un regard en
direction de l’endroit d’où le coup de feu était parti. L’épais battant ouvrant sur
les laboratoires avait volé en éclats comme si cela n’avait été qu’une vulgaire
porte de garde-robe. Les systèmes de sécurité les plus sophistiqués n’avaient été
d’aucune utilité face à un tel déchaînement de violence. Qui aurait pu imaginer
cela, de toute façon ? Le corridor que Bernier connaissait bien pour être venu
souvent dans ces locaux était jonché de débris de toutes sortes. Le policier
soupira de soulagement en constatant qu’il n’y avait pas de nouvelles victimes.
Les employés du labo avaient sans doute quitté les lieux depuis un certain temps.
Alors pourquoi cet étalage de violence gratuite ? Bernier sentit son sang se
glacer en entendant un cri. Maude ! Il fit un pas en avant mais figea aussitôt au
moment où lui parvint une autre voix, une voix grave et tranquille à travers
laquelle, cependant, transpirait sadisme et cruauté.
— Allons, allons, jeune fille, vous voyez ce que ces messieurs sont capables
de faire avec leurs engins ? Ne m’obligez pas à trouer ce magnifique petit corps,
hum ? Et tout ça pour quoi ? Pour un malheureux objet qui ne vous appartient
même pas.
Bernier ne connaissait pas cette voix. Cependant, pas besoin de savoir de qui
il s’agissait pour comprendre que Maude était dans une position dramatique. Il
devait se rendre compte de visu des forces en présence. Sans aucun doute les
mêmes individus qu’il avait vus sur la vidéo de surveillance du poste
opérationnel.
Le couloir à partir duquel on accédait aux bureaux et aux différentes pièces
du laboratoire était constitué d’un long muret d’environ un mètre cinquante
surmonté de vitres. Seules celles du fond où se trouvait l’espace de travail de
Maude avaient volé en éclat. Bernier jeta de nouveau un coup d’œil dans le
passage pour s’assurer qu’il était désert. Par chance, les agresseurs étaient tous
dans le labo.
Conscient qu’il ne disposait que de peu de temps, le policier se glissa
subrepticement dans le corridor, avançant silencieusement, courbé en deux,
jusqu’à l’endroit où les premières vitres avaient explosé sous l’effet des balles.
Puis il se redressa juste assez pour voir à l’intérieur de la pièce. Ce qu’il aperçut
lui glaça le sang. Maude était entourée de cinq individus pointant chacun une
arme de gros calibre dans sa direction. Un sixième homme qui lui tournait le dos,
et probablement celui qui s’était exprimé puisque Maude lui faisait face,
détonnait dans le décor par son habillement et une canne avec laquelle il
s’amusait nonchalamment.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler ! répliqua Maude
courageusement.
L’individu, de toute évidence le chef, lui asséna un coup sur la jambe avec le
bout de sa canne, comme un professeur de l’ancien temps punirait un mauvais
élève avec une badine. L’impact n’avait pas semblé très fort, et pourtant Maude
hurla de douleur en s’effondrant au sol. Bernier se retint de sortir de sa cachette
pour intervenir. Téméraire, peut-être, mais certainement pas suicidaire ! Il devait
songer à une stratégie, rapidement !
— Ça fait mal, hein ? Et cependant, ce n’est rien comparé à ce que je vais
vous faire subir si vous ne me donnez pas satisfaction.
— Cette femelle ment, Maître Mafalac. Je la sens, elle est ici.
Bernier fut stupéfait en entendant cette voix fluette. Qui avait parlé ainsi ?
L’un des bandits qui pointaient leurs armes ? Impossible ! Bernier jeta un autre
regard par la vitre et fut totalement déconcerté en découvrant un individu qui
était resté en retrait, celui-là même qui lui avait donné un frisson d’horreur en
visionnant les enregistrements du centre opérationnel : une tête de gros bébé
fichée sur un corps d’adolescent avec des yeux…
— Nous avons assez perdu de temps, jeune fille, reprit Mafalac d’un ton
glacial. Et ne m’oblige pas à tout détruire ici. Livre-moi la tablette sinon c’est
mon cher cambion qui s’occupera de toi. Tu dois savoir qu’il apprécie sans
retenue la viande fraîche et frémissante.
— Je n’ai plus faim, Maître, répliqua aussitôt l’étrange créature.
— On trouve toujours une petite place pour le dessert ! N’est-ce pas ?
— Je ne peux pas vous la donner, murmura Maude en se tenant la jambe.
Elle est radioactive, c’est risqué pour votre santé.
— Risqué pour ma santé ? s’esclaffa Mafalac. Pour l’heure, si j’étais toi,
c’est de la tienne dont je m’inquiéterais !
— Maître, ceci est le symbole de la radioactivité, dit le cambion en désignant
une porte tout au fond de la pièce sur laquelle on avait appliqué à la hâte un
autocollant représentant le sigle jaune et noir.
Mafalac fit signe à l’un des hommes qui pulvérisa la serrure d’une seule
décharge. Puis il pénétra dans une petite alcôve violemment éclairée par des
néons, le cambion sur ses talons. Les étagères étaient remplies de toutes sortes
d’articles de bureau — papier, enveloppes, stylos, classeurs, etc. Détail pour le
moins surprenant, une poubelle renversée trônait par terre au beau milieu de
l’espace. Mafalac se tourna vers Maude, un air interrogateur sur le visage.
— C’est la procédure, expliqua-t-elle dans un souffle. Pour ne pas
contaminer le labo.
— Tu veux dire que ma tablette est sous cette vulgaire chose de métal ?
Sans même attendre la réponse, Mafalac souleva la poubelle et découvrit une
vieille pochette ayant l’apparence d’un cuir rigide. Son visage s’éclaira aussitôt
et ses yeux flamboyèrent d’une lueur inquiétante. Il s’en empara puis en sortit un
objet qu’il leva dans les airs en guise de triomphe. Il se mit alors à rire
bruyamment, un rire caverneux et incontrôlable. Curieux, ses sbires entrèrent à
leur tour dans la petite pièce, délaissant Maude qui frottait toujours sa jambe
douloureuse. En une fraction de seconde Bernier prit sa décision. Il bondit à
l’intérieur du labo, le pistolet solidement ancré dans ses mains. Maude ne cilla
pas en l’apercevant. Elle se leva tant bien que mal et Bernier l’aida à sortir. Au
même moment un des soldats de Mafalac se retourna et les vit s’enfuir. Il tira à
tout hasard, fracassant une vitre encore intacte. Mafalac surgit hors de la pièce,
sa précieuse prise sous le bras.
— Laisse-les ! ordonna-t-il. Partons d’ici !
Mafalac remit la tablette dans son étui, puis il se dirigea vers l’escalier de
secours à l’autre extrémité du couloir, accompagné de son cambion. Ses hommes
de main assuraient l’arrière-garde au cas où des renforts policiers feraient
irruption.
Lorsque Bernier arriva aux ascenseurs en soutenant Maude qui boitait, il
tomba sur deux agents qui braquaient leurs pistolets dans leur direction, prêts à
faire feu.
— Wow ! s’écria-t-il. On est de la maison ! Ils sont sept, dont cinq
lourdement armés. Ils ont fui par les escaliers de secours.
— On va les prendre en étau ! répliqua un des policiers. Allons-y !
Quelques secondes plus tard, ils s’engouffraient à leur tour dans le corridor à
la poursuite de Mafalac.
— Est-ce que ça ira ? demanda Bernier à Maude qui grimaçait encore sous le
coup de la douleur.
— C’est mieux. Je ne sais pas ce qu’il a au bout de sa canne, mais j’ai senti
un genre de piqûre et Bon Dieu !… Ça fait mal !
— Les paramédics seront là d’une minute à l’autre. Je peux te laisser seule ?
— T’occupe pas de moi. Attrape ces fumiers ! Ils ont emporté la pierre. J’ai
été stupide de ne pas te la donner !
Bernier hocha la tête et partit en direction de l’escalier principal qu’il dévala
à toute allure. En chemin, il se demanda pourquoi cet homme avait un si grand
intérêt pour cette foutue pierre. D’accord, elle possédait des propriétés plutôt
hors du commun, et avait probablement une valeur inestimable, mais de là à
envoyer un commando pour la récupérer en plein QG ! Il avait déjà vu par le
passé des individus mettre tout en branle pour voler et faire disparaître des
pièces à conviction les incriminant. Seulement là, cet objet n’en était même pas
une ! Il se fit aussitôt la réflexion que lorsqu’on ne comprenait pas le geste de
quelqu’un, c’est qu’on n’en avait pas deviné les réelles intentions. Puis une
pensée le frappa avec une telle soudaineté qu’il s’arrêta de courir : Boulerice et
ses démons ! Non, ce n’était pas possible ! Et pourtant… Considérant ces
monstrueux personnages qu’il venait de voir et d’entendre, ces délires
semblaient maintenant plausibles.
— Nom de Dieu ! grommela-t-il en reprenant sa course avec plus de vigueur.
Truffaut avait probablement envoyé les deux policiers qu’il avait rencontrés
près des ascenseurs. Lui-même et d’autres hommes devaient donc monter en ce
moment même par les escaliers de secours pour prendre les bandits en
souricière. Ils s’en vont droit vers leur mort !
À peine avait-il terminé sa pensée qu’il entendit une déflagration, suivie
d’une autre et d’une autre encore. Bernier atterrit dans l’entrée principale. À bout
de souffle, il prit quelques secondes pour s’orienter. Au moment où il repéra les
escaliers de secours, trois policiers en émergèrent, talonnés par Truffaut qui
hurlait.
— À couvert ! À couvert !
En quelques enjambées, tout le monde se regroupa à l’abri du comptoir
d’accueil miraculeusement intact. L’arme au poing, tous s’attendaient à voir
surgir la bande au grand complet. Après quelques secondes de flottement, le
battant s’ouvrit doucement. Deux agents sortirent, les mains sur la tête. Ils
étaient désarmés et tremblaient de tous leurs membres. Derrière eux, des
hommes à la mine patibulaire tenaient leurs fusils pointés sur leur dos. Les
représentants des forces de l’ordre virent ensuite apparaître un individu
élégamment vêtu. Son attitude désinvolte lui donnait l’air d’un comédien jouant
une partition comique.
— Personne ne tire ! beugla Truffaut.
Le sinistre personnage, que Bernier savait maintenant s’appeler Mafalac, fit
un large sourire en direction des policiers retranchés.
— Vous n’irez pas loin, cria Truffaut. Le groupe tactique d’intervention
encercle l’édifice. Rendez-vous !
Mafalac jeta un coup d’œil par les grandes portes vitrées. Le lieutenant ne
mentait pas : malgré la pénombre, on devinait une activité intense en train de se
dérouler dans le stationnement. Ce qui n’eut pas l’air d’inquiéter Mafalac outre
mesure.
— Soit, gentlemen’s. Je rends les armes. Mes hommes vont déposer les leurs
à vos pieds.
Il fit un signe à ses sbires qui semblaient perplexes. Ils se dévisagèrent les
uns les autres, incertains de ce qu’ils devaient faire. D’un autre côté, ils savaient
qu’ils ne pouvaient désobéir au Maître sous peine de tortures innommables.
— Voyons, messieurs ! Faites ce que ce gentil policier a dit. Rendez-vous !
Un par un, les bandits passèrent devant Mafalac et se dirigèrent vers le poste
d’accueil.
— À terre, les armes ! hurla Truffaut.
Les cinq hommes s’exécutèrent lentement. Bernier n’avait rien perdu de la
scène et fixait ce singulier personnage qui menait la danse comme une
chorégraphie dont il était le maître de ballet. L’autre créature se tenait
docilement en retrait, attendant sagement et sans broncher la suite des
événements. Puis le regard de Mafalac croisa celui de Bernier. Ce dernier
ressentit une véritable décharge de fluide glacial tandis que son vis-à-vis souriait
d’un air aussi tranquille que malveillant. Sans que personne ait vu venir le coup,
Mafalac fit un geste brusque dans leur direction. Aussitôt, un violent éclair
illumina les lieux, accompagné d’une déflagration et d’un tourbillon de débris,
rendant les hommes aveugles et sourds pendant de longues secondes. Puis on
entendit une explosion à l’extérieur.
— Des grenades incapacitantes ! s’écria Truffaut en se protégeant du mieux
qu’il le pouvait.
Quand la poussière et la fumée se furent dissipées, Mafalac et son cambion
avaient disparu. Quant à ses sbires, ils gisaient sur le carrelage froid, les yeux
figés dans une stupeur muette, comme si la conscience de leur dernier instant
s’était imprimée sur leurs rétines.
TRENTE-SEPTIÈME

Gabriel et Lisa s’étaient murés dans leur silence respectif, chacun dans son
coin. Comble de malchance pour la jeune fille, elle ne savait pas ce qu’était
devenu son téléphone portable. Probablement disparu dans leurs dernières
frasques ? Et lorsqu’elle avait demandé le sien à Gabriel, il lui avait
laconiquement appris que sa batterie était morte.
— Et pas un fil de recharge dans ce foutu appartement ! s’écria-t-elle au bord
de la crise de nerfs.
Cette Ariel vivait au moyen-âge ou quoi ? ! Elle avait bien une télévision,
mais ni ordinateur ni téléphone ! Les quelques tiroirs qu’elle avait retournés en
pestant étaient presque vides ou ne contenaient pas ce qu’elle cherchait.
— C’est pas possible ! Tout le monde a des câbles de recharge, ne serait-ce
que des vieux ! J’en ai au moins une dizaine chez moi !
— Il faut croire que tout le monde n’est pas en mesure de recharger la ville
au grand complet comme toi ! Un peu de patience, sœurette, je suis sûr qu’elle
ne va pas tarder.
— Un peu de patience ? Ça fait un siècle qu’on est enfermés ici ! J’ai pas
changé de vêtement depuis… je sais même plus depuis quand.
Gabriel soupira. Lisa avait raison. Leur retraite forcée s’éternisait. Mais
pourquoi ? Ariel avait-elle eu des problèmes ? Un contretemps majeur ? Il ne
doutait pas qu’elle allait revenir, pourtant ce silence l’inquiétait.
— Je vais prendre un bain, lança Lisa avec humeur.
Gabriel observa l’appartement avec désolation. Sa petite sœur avait retourné
tous les tiroirs à la recherche du fil magique qui aurait pu la remettre en
communication avec le monde extérieur. En vain. Il ne lui avait pas dit, craignant
des foudres encore plus destructrices, mais que pouvait faire un ange d’un
téléphone portable ? ! Il sourit à cette idée.
Son attention fut soudain attirée par une sorte de ficelle brune qui dépassait
du bordel que Lisa avait engendré. Gabriel s’approcha pour la saisir. Il s’agissait
en réalité d’une cordelette en cuir que le jeune homme reconnut aussitôt. Elle
était reliée à un bijou par un œillet en forme de 8 : une croix enchâssée dans un
cercle. Un pentacle ! Une nouvelle fois, Gabriel se demanda en quoi cet objet
avait la propriété de les soustraire au danger. Il mit son esprit cartésien de côté
pour tenter de déceler ce qui pouvait représenter une protection, quelque chose
découlant d’une certaine logique, fût-elle symbolique. Observant en tous sens le
pendentif qu’il tenait entre ses doigts, Gabriel réalisa que le huit pouvait en fait
désigner le signe de l’infini quand on le regardait à l’horizontale. Cela avait-il
une signification cachée ? La croix enchâssée dans le cercle, les deux surmontés
de l’infini… Une défense contre un calvaire éternel ? Ou bien fallait-il passer par
les épreuves de la vie dans l’univers fini avant d’atteindre l’infini ? Quel rapport
avec la protection ? ! Il n’avait jamais été très porté sur la symbolique mystique
ou ésotérique et doutait de son raisonnement.
Gabriel sursauta en entendant un coup sec sur une des vitres. Il fourra
machinalement le pentacle dans sa poche et s’approcha de la fenêtre, intrigué. Il
fut à la fois surpris et heureux de distinguer Ariel dans la pénombre. Elle
s’apprêtait à lancer un autre caillou quand Gabriel ouvrit le battant.
— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi as-tu été si longue ?
— Désolée. J’ai fait quelques mauvaises rencontres et j’ai été…
Ariel hésita. Gabriel ne pouvait pas bien voir son visage et il ressentit
l’angoisse lui nouer la gorge.
— Ça va ? Es-tu blessée ?
— Ça va aller. Sois sans crainte, j’en ai vu d’autres. Mais tu dois m’aider et
j’ai besoin de toi, maintenant !
— Ben monte !
Ariel secoua la tête.
— Mafalac a posé un piège devant la porte.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Il a probablement essayé de pénétrer dans l’appartement en mon absence.
Mais j’ai le sentiment qu’il n’en a pas été capable, et comme je le connais, il
devait être fou de rage. Alors je le soupçonne d’avoir mis une sorte d’artifice
létal pour quiconque tenterait d’entrer ou sortir.
Gabriel ouvrit de grands yeux. Décidément, ces êtres étaient tordus au
possible ! Que pouvait-il faire ?
— Je sais ce que tu penses. J’ai vérifié et il n’y a rien du côté des fenêtres.
C’est seulement la porte qui est piégée.
Il est vrai que si ce Mafalac était aussi sournois que méchant, son principal
trait de caractère n’était pas l’intelligence. Problème classique et récurrent chez
tous ceux qui ne croyaient qu’à la force brute. Cependant, sauter par la fenêtre ne
se ferait pas sans risques. Il avait beau n’être qu’au premier étage il tomberait
d’une hauteur de plus de deux mètres.
— Vas-y ! s’écria Ariel. Ne fais pas ton timoré ! Je sais que tu en es capable !
Gabriel songea qu’elle avait raison. Que pouvait représenter une chute de
quelques mètres en comparaison des supplices qu’infligeait Mafalac à ses
victimes ? Cependant, il hésitait.
— Mafalac a tué ta voisine, lâcha soudain Ariel. On ne peut plus le laisser
continuer ainsi. Il fera de toi son prochain trophée si on ne l’arrête pas
maintenant. Et puis Lisa…
Gabriel fut frappé de stupeur. Myriam ? Assassinée ? Il n’avait pourtant rien
entendu ! Comment était-ce possible ?
— Regarde toi-même.
Une image s’imposa aussitôt à Gabriel qui eut un mouvement de recul.
Myriam gisait sur son lit, éventrée au milieu d’une marre de sang noirci. Le
jeune homme fut parcouru d’un frisson de terreur et se retint pour ne pas vomir.
Ariel lui envoyait cette horrible vision, non pour l’épouvanter, mais pour lui faire
prendre conscience de toute l’abomination dont Mafalac était capable. Aucun
doute là-dessus.
Ariel sortit de la pénombre et Gabriel put constater que son visage portait des
marques de lutte. Sa voisine le fixait sans broncher, une détermination
implacable teintée d’une étincelle de vindicte au fond des yeux. Son attitude ne
laissait place à aucune ambiguïté : ils devaient en finir et c’était maintenant.
Mafalac avait dépassé toutes les frontières de l’innommable, et on devait
l’arrêter à tout prix.
Les réflexions se bousculaient dans la tête Gabriel. Depuis qu’il était passé à
l’âge adulte, il s’était contenté d’être un spectateur plutôt oisif de la vie. Rien ne
le concernait vraiment, si ce n’est ne jamais manquer de rien, ne pas créer de
vagues et, autant que faire se peut, empêcher sa petite sœur de faire de trop
grosses bêtises. Seulement, ces derniers jours avaient balayé d’un coup toutes
ces certitudes que l’existence pouvait être douce et tranquille si on se bornait à
rester sagement dans son coin, à l’abri des coups, à faire ses affaires sans
s’occuper d’autrui. Lui et Lisa n’auraient de répit que lorsqu’ils seraient
débarrassés de ce Mafalac. Sans compter toutes les autres victimes potentielles
du démon.
Poussé autant par l’écœurement que par un désir d’une juste vengeance que
lui avait transmis Ariel, Gabriel s’apprêta à sauter. Il songea soudain à Lisa. Il ne
pouvait pas la laisser seule dans l’appartement. Et pourtant, bien qu’elle serait
folle de rage en découvrant qu’il lui avait faussé compagnie, Gabriel se dit que
c’était encore l’endroit où elle serait le plus à l’abri. Elle ne pouvait certainement
pas les suivre !
— Attends une seconde ! lança-t-il avant de retourner à l’intérieur.
Gabriel trouva un bout de papier et un crayon.
« Je suis parti avec Ariel. Tu es en sécurité. Tout sera bientôt terminé. Je
reviens bien vite ! Ton frère qui n’a que toi et qui t’aime ! »
En réalité, il ne savait pas du tout s’il serait de retour dans une heure ou dans
un jour. Ou jamais. Compte tenu de ce qu’il avait vécu avec Ariel depuis qu’il
avait fait sa connaissance, et aussi face à l’inconnu qu’il s’apprêtait à affronter, il
conclut que Lisa serait à l’abri tant qu’elle resterait cloîtrée dans l’appartement
d’Ariel. Si Mafalac mourait, ils seraient tous deux libérés. Mais si lui-même y
passait, le démon, fort de sa victoire, repartirait d’où il était venu en laissant Lisa
tranquille. D’une façon ou d’une autre, sa sœur serait sauvée.
Quelques secondes plus tard, Gabriel sauta dans le vide, la peur au ventre,
mais la volonté d’en finir une bonne fois pour toutes bien ancrée en lui. Son
atterrissage fut quelque peu brutal, sans conséquences fâcheuses, cependant. Il
secoua ses vêtements et s’élança à la suite d’Ariel qui s’était mise en route
aussitôt qu’il avait franchi la fenêtre. Elle le distançait déjà d’une vingtaine de
mètres. Il se rappela qu’elle courait plutôt vite, ce qui maintenant ne l’étonnait
guère s’il considérait ce qu’il savait sur elle.
— Attends-moi ! cria-t-il à Ariel qui ne diminuait pas son allure. Où va-t-
on ?
— Suis-moi ! Je t’expliquerai !
Après plusieurs minutes, bien qu’habitué au jogging et à l’effort intense avec
son sac de boxe, Gabriel commença à avoir le souffle court. Pas Ariel qui
soutenait une cadence infernale malgré tout. Il ne faudrait pas qu’on fasse un
marathon !, songea-t-il en tâchant de ne pas la perdre de vue.
— Par ici !
Gabriel vit Ariel s’enfoncer dans une ruelle puis, la seconde d’après,
s’introduire dans un édifice par une vieille porte rouillée. Il fut frappé de stupeur
en reconnaissant l’église dans laquelle avait eu lieu ce rave diabolique. Et quoi ?
Fallait-il retourner à cet endroit pour boucler la boucle ?
— Dépêche-toi ! cria Ariel qui était revenue sur ses pas pour se rendre
compte de ce que faisait le jeune homme.
Aussitôt, Gabriel se remit à courir. Quand il pénétra dans l’édifice, Ariel
avait déjà traversé la nef et se dirigeait vers le transept sur la droite. Tout cela
revêtait un air de déjà vu. Sans même la suivre des yeux, Gabriel savait
exactement où Ariel le conduisait. Elle avait un sacré culot, surtout de l’amener
avec elle en ce lieu où Mafalac avait croisé son chemin pour la première fois.
Pourtant, il se sentait parfaitement en confiance en sa compagnie. Elle le lui
avait répété à plusieurs reprises : tant que tu seras avec moi, tu ne risques rien.
Comme il s’y attendait, Gabriel comprit qu’Ariel venait de disparaître dans
la petite ouverture masquée par la lourde tenture rouge derrière l’autel voué à
Saint Michel. À son tour, il s’enfonça dans les profondeurs du sous-sol et arriva
bientôt dans la crypte qu’il connaissait déjà. Il fut étonné de la trouver vide. Cet
endroit n’était pas leur destination ? Gabriel sursauta en entendant Ariel le héler.
— Au fond, à droite !
Gabriel plissa les yeux et vit Ariel qui lui faisait signe dans la pénombre. Elle
se tenait sous l’une des deux arches qu’il avait repérées lors de sa première
visite. Il repartit de plus belle en faisant attention où il mettait les pieds. Arrivé
au même endroit, le jeune homme découvrit une galerie qui s’enfonçait encore
plus dans les profondeurs de la terre. Gabriel releva à nouveau qu’une faible
lueur éclairait en permanence ces lieux pourtant si loin de toute lumière
extérieure. Mais ce n’était pas le moment de tergiverser pour tenter de
s’expliquer ce phénomène, et il accéléra l’allure. Il ne voyait plus Ariel qui
l’avait une fois de plus devancé, percevant seulement son pas rythmé sur le sol et
qui résonnait en écho dans l’étroit boyau.
Après quelques minutes de course presque à l’aveugle dans un dédale de
passages souterrains, Gabriel n’entendit plus rien. Il se dit qu’Ariel était
probablement arrivée à destination et qu’elle l’attendait silencieusement, cachée
dans un coin.
— Ariel ! chuchota-t-il.
— Par ici, lui répondit la voix de la jeune femme dans un murmure.
En quelques enjambées, Gabriel se retrouva hors de la galerie. Tout à coup,
deux braseros s’allumèrent dans un souffle au fond de ce qui ressemblait à une
grotte, conférant à l’endroit un aspect lugubre malgré cette luminosité soudaine.
Puis des torches fichées dans le mur de chaque côté s’embrasèrent à leur tour. Il
fut stupéfait de constater qu’il se trouvait dans une autre crypte… celle-là même
où il avait été confronté à Mafalac dans d’horribles circonstances !
Cherchant Ariel des yeux, il ne l’aperçut nulle part. C’est seulement à ce
moment qu’il réalisa qu’il n’avait pas senti son parfum alors qu’il la suivait.
Gabriel sursauta quand une silhouette bondit pour venir se planter brusquement
face à lui. Il poussa un cri.
— Bonsoir, beau blond !
Devant l’air ahuri du jeune homme, Biondetta partit d’un rire dans lequel
résonnait le plaisir évident de l’avoir berné, mais aussi une joie teintée de la plus
pure cruauté.
TRENTE-HUITIÈME

Gabriel se sentait complètement piégé. Une fois de plus, il s’était carrément


jeté dans la gueule du loup ! À quoi avait-il pensé en suivant aveuglément Ariel
— du moins le croyait-il — sans même chercher à obtenir la moindre réponse
quant à ce qu’ils allaient faire ? Qu’espérait-il pouvoir trouver, ou simplement
accomplir, même en sa compagnie ? Assurément, il n’avait pas fait preuve d’une
très grande intelligence ! Et cette Biondetta l’avait totalement mystifié et
habilement manœuvré.
Gabriel ne put s’empêcher de se remémorer une fois de plus ce qu’Ariel lui
avait répété plusieurs fois : « Tant que tu seras près de moi, je pourrai te
protéger ». Bien qu’il ne soit pas passé outre ses avertissements, il avait
démontré la plus incroyable imprudence en suivant celle qu’il avait prise à tort
pour Ariel. Et pourquoi ? Uniquement par souci de vengeance ? À l’évidence,
Biondetta l’avait, là aussi, bien dupé en lui transmettant ce désir. Elle l’avait
manipulé comme une vulgaire marionnette. Aveuglé, il avait décidé de mettre de
côté son éternel esprit cartésien, pour ne pas dire son esprit de contradiction,
lequel habituellement finissait toujours par prendre le dessus. Alors qu’il aurait
dû douter, se questionner, il s’était lancé tête baissée, pareil à un taureau fonçant
vers l’épée tendue pour l’occire. Pétri d’un désir de vendetta, et fatigué
d’attendre en reclus, il avait bondi, se dressant face à l’inconnu, tel un surhomme
voulant mesurer sa force vis-à-vis des dieux invisibles.
Gabriel se fit la réflexion que, de toute façon, ce sentiment de vindicte était
bien futile. Myriam était morte, comme cette voisine du troisième, et combien
d’autres encore ? Et rien de ce qu’il aurait pu faire ne les aurait ramenées à la
vie. De surcroît, comment avait-il pu tomber ainsi dans le panneau ? Jamais
Ariel ne lui aurait insufflé un tel désir. La justice, oui, mais certainement pas la
vengeance ! Cette action relevait d’un esprit animé d’intentions malveillantes,
quel que soit le tort subi, tandis que la véritable justice représentait, dans l’idéal,
le châtiment naturel obéissant aux lois des hommes. Et force de constater, aussi
de Dieu, songea Gabriel.
Une fois remis de sa surprise, Gabriel remarqua que des ombres sorties de
nulle part se mouvaient ici et là dans la crypte. Il était seul face à une horde
d’individus rivalisant de laideur dans leur attitude belliqueuse. Parmi les visages
de malfrats aussi humains que lui, il reconnut quelques Murènes qui
l’observaient avec une lueur féroce au fond des yeux. Le sourire vicieux qu’elles
affichaient était inquiétant, tout autant que leurs mains pourvues de longs doigts
armés d’ongles acérés. Il avait vu de quoi ces monstres étaient capables et il
frémit à la simple idée de finir comme les autres victimes qu’elles avaient
disséminées au long de leur sinistre passage.
Mais où était le chef de cette bande, le redoutable Mafalac ? À n’en pas
douter, il ne devait pas être bien loin. Si Gabriel craignait les griffes des
Murènes, il était terrorisé à la pensée de se mesurer encore à cet individu aux
pouvoirs aussi cruels qu’immenses.
Tant que tu seras près de moi, je pourrai te protéger.
L’avertissement d’Ariel résonna une fois de plus dans sa tête, comme porté
en écho par les mille supplices qu’il imaginait déjà subir entre les mains des
êtres qui lui faisaient face. Tout à coup, les visages de brutes des bandits cent
pour cent humains à la solde de Mafalac lui semblaient inoffensifs, presque
bienveillants, comparés aux Murènes et au démon qui se cachait probablement
parmi eux, à l’image d’un diable aux projets machiavéliques apparaissant
soudainement hors de sa boîte au bout de son ressort grinçant.
Gabriel perçut un remous dans le groupe. Il se raidit instinctivement et eut un
mouvement de recul, bien que tétanisé par la peur qui s’emparait de son corps,
tel un squatter indésirable. C’est alors qu’il le vit, comme émergeant de l’ombre.
Mafalac le considérait en silence. Il s’assit dans son fauteuil antique au beau
milieu de sa horde bestiale, la main droite appuyée sur le pommeau d’or de sa
canne, souverain au milieu de ses troupes, Biondetta à ses côtés. Son visage
arborait ce sourire tranquille, quasi débonnaire, une façade fallacieuse qui
pouvait vous mettre en confiance sans que vous vous doutiez une seconde de la
cruauté à l’état pur qui se cachait derrière ces yeux. Car c’est en croisant son
regard à glacer le sang que la victime prisonnière de son piège comprenait, trop
tard, que sa dernière heure était arrivée. Et qu’elle serait horrible et sans fin.
Ne le regarde pas dans les yeux !
C’était la voix d’Ariel qui venait de résonner dans sa tête ! Il se rappela
quand elle lui avait intimé cet ordre pour la première fois. Un autre de ses
avertissements que le jeune homme avait pris à la légère.
« Ben là… t’en mets pas juste un peu trop ? » avait-il répliqué une fois avec
un sourire sardonique.
Ne le regarde pas dans les yeux !
De nouveau l’injonction d’Ariel, comme si elle lui était parvenue, plus à la
manière d’une sommation que d’un souvenir. Gabriel se surprit à lancer des
coups d’œil furtifs autour de lui. Il eut soudain le secret espoir qu’Ariel était en
communication directe avec lui, en chemin pour venir le sortir des griffes du
diable. Comme en réponse à cette pensée fugace, Gabriel ressentit une violente
douleur à la tête et hurla en s’effondrant sur le sol froid et humide. Il sentit un
liquide chaud couler dans son cou. Il se redressa péniblement en frottant l’arrière
de son crâne qui le faisait souffrir atrocement. Comprenant qu’il saignait, il
pivota prestement pour faire face à son attaquant. Une Murène le dévisageait en
léchant ses longs doigts souillés de son sang.
— Décidément, tu ne retiens pas les leçons, jeune homme. Tu n’as pas
respecté ta promesse et tu m’en vois peiné. Tu te rappelles que le venin de mes
protégées peut être mortel, n’est-ce pas ? Ou faire horriblement souffrir.
La voix de Mafalac lui parvint aussi nette et claire que s’il lui avait parlé au
creux de l’oreille. Gabriel se retourna brusquement pour constater que ce dernier
n’avait pas bougé de son fauteuil et continuait de le fixer.
— Rassure-toi, ces merveilleuses créatures s’en servent rarement pour tuer.
À moins qu’elles n’y soient obligées, bien sûr.
Le démon avait presque l’air d’un professeur prodiguant calmement son
cours à un élève en retenue.
— Elles aiment trop déguster leurs proies à petites doses, surtout quand elles
en ont le temps.
Cette fois-ci, Mafalac éclata d’un rire tonitruant, rapidement imité par sa
cour. À ce moment, Gabriel remarqua un autre individu qui se tenait légèrement
en retrait. Malgré la pénombre, il discerna un visage enfantin qui le fixait avec
des yeux sombres. Son corps n’était pas plus grand que celui d’un adolescent et
ses traits avaient quelque chose de familier que Gabriel mit quelques secondes à
reconnaître. Son sang se glaça dans ses veines. Ce nez, cette bouche… c’était
son portrait tout craché ! Mais aussi… un peu celui de Myriam !
— C’est pas possible, murmura-t-il.
Mafalac le considéra d’un air amusé, comme quelqu’un ayant fait une bonne
blague et se délectant de la réaction de sa victime.
— Ah oui, je te présente le dernier de mes cambions. Réussi, non ? Mais je
ne lui ai pas encore trouvé de nom. Aurais-tu une idée par hasard ?
Gabriel observa le monstre de la tête au pied, incapable de détacher son
regard de cette apparition diabolique.
— Allez, ne soit pas timide, poursuivit Mafalac d’un ton badin en poussant
gentiment le cambion devant lui. Montre à notre invité comment tu es beau et
réussi…
Gabriel eut un mouvement de recul en découvrant la créature dans son
intégralité. C’était la seconde fois qu’il en voyait un. Mais dans un éclairage plus
vif et de si près, l’effet était encore plus saisissant. Les yeux qui fixaient Gabriel
luisaient comme deux perles d’anthracite, vides de toute émotion humaine.
— Et grâce à toi, jeune homme ! conclut Mafalac au comble de la
satisfaction. Admire plutôt…
Une pensée s’immisça aussitôt dans l’esprit de Gabriel. Lui qui avait douté
devait maintenant se rendre à l’évidence : il n’avait pas rêvé cette fameuse nuit
où Ariel était venue le rejoindre dans son lit. Gabriel fut frappé par une
succession d’images imposées par Mafalac… à la manière d’un film renfermant
dans sa substance tous les sens, reflétant les choses exactement comme elles
s’étaient produites, dans leur réalité la plus crue. Cette fois-ci, ce n’était plus le
visage angélique d’Ariel que Gabriel vit se pencher au-dessus de lui, mais bien
celui de Biondetta. Tout le reste était identique, tel que Gabriel l’avait vécu dans
son état de semi-conscience : une étreinte passionnée, à la fois lascive et brutale
à laquelle il avait pris tant de plaisir.
Déjà au bord de l’écœurement, Gabriel réalisa que ce n’était pas terminé. Le
film de cette nuit se poursuivait et d’autres images se présentèrent à lui. Il
comprit avec horreur ce qui s’était passé ensuite quand il se vit entrant dans la
chambre de Myriam pour se glisser dans son lit. Sous ses traits, Biondetta avait
séduit Myriam et lui avait fait l’amour, inoculant son propre sperme dans le
corps de la jeune fille, engendrant ainsi cette créature monstrueuse qui,
maintenant, le fixait en silence.
Soudain écrasé par le poids du souvenir que le démon venait de ramener à la
vie, Gabriel sentit un profond désespoir le gagner. Plus que de s’être laissé
envoûter et berner par un être diabolique, Gabriel s’en voulait surtout d’avoir été
à l’origine de la naissance d’une abomination, ce cambion ayant de toute
évidence entraîné Myriam dans une mort ignoble et effroyable. C’était donc lui
le coupable. Point final.
— Oui, oui, tu as tout à fait raison, murmura Mafalac. Mais ce qui est fait est
fait. Et bien fait, non ? Et puis avoue quand même que ça a été une sacrée partie
de jambe en l’air, hein ? Je suis certain que tu n’avais jamais connu autant de
plaisir avec une fille, je me trompe ?
Gabriel réalisa avec effroi que Mafalac entendait ses pensées, qu’il suivait
chacune de ses réflexions, visionnait les mêmes images que lui, tel un voyeur
anonyme retranché derrière les portes de sa conscience.
— Je constate que ton raisonnement est sûr. Tu vois, ce cambion agit d’une
façon similaire à ces antennes relais que vous utilisez pour vos machines. Je suis
branché à lui comme il est branché à son géniteur. Et la réception est parfaite !
Mafalac éclata de rire une nouvelle fois. En vérité, il trépignait carrément
dans son fauteuil, pareil à un enfant qui sait avoir gagné le gros lot dans la
distribution des cadeaux de Noël.
— Et grâce à lui, donc grâce à toi, par la force des choses j’ai retrouvé la
Tablette d’émeraude !
Tel un prestidigitateur, Mafalac exhiba fièrement un objet de forme
rectangulaire dans lequel scintillait le feu des torches accrochées au mur.
— Car tu vois, mon petit cambion — ou peut-être devrais-je dire ton petit
cambion — a également hérité de tes dons avec les ordinateurs. Eh oui !
Fabuleux, non ? Non seulement tu as transmis ta sève, mais de surcroît tu lui as
prêté ton savoir. Et voilà, il a retrouvé la trace du bijou tant convoité en un
tournemain ! Mon Maître Asmodée va me remercier éternellement pour cette
incroyable prise de guerre. Réalises-tu, jeune Gabriel ? LA TABLETTE
D’ÉMERAUDE ! ! !
— Puisque vous avez mis la main sur votre satané caillou, laissez-moi
partir ! s’écria Gabriel soudain au comble de l’exaspération.
— Satané ? ! Divin, tu veux dire ! Tu n’as pas idée de ce que cet objet
magnifique peut nous enseigner.
— Je m’en fous ! Gardez-le et fichez-nous la paix !
— Tu as tort, jeune homme, car la Tablette pourrait t’être d’un grand secours.
Surtout dans les circonstances actuelles !
— Je comprends rien à votre délire !
— Normal, tu n’es qu’un individu égoïste féru d’artifices et de facilité,
incapable de voir plus loin que ta braguette et ta seule pitoyable satisfaction
personnelle.
Gabriel resta silencieux. Que pouvait-il répliquer ? Le démon n’avait pas tout
à fait tort. Même s’il n’était pas aussi superficiel que pouvaient l’être beaucoup
de jeunes de sa génération, Gabriel s’était le plus souvent désintéressé de ce qui
l’entourait. Il voulait être tranquille. Point. Mais il avait changé…
— Sache que je peux réveiller dans cette pierre toute une connaissance
enfouie qui nous permettra de remonter à la source de toute chose. Et
comprends-tu ce que cela signifie au final ? La puissance ! La victoire !
Bien qu’il ne saisissait pas complètement le discours de Mafalac — l’histoire
n’avait jamais été son fort et encore moins celle des religions ! — Gabriel se
rappela quelques bribes de ce que lui avait appris le message caché d’Ariel
lorsqu’il s’était « dévoilé » à lui. La guerre céleste, la lutte sans merci entre les
anges et les démons, les objets sacrés… Tout cela relevait du délire le plus
profond, et pourtant…
Mafalac se mit à caresser la tablette avec des gestes sensuels. Il ferma les
yeux et commença à marmonner dans une langue inintelligible. Que cherchait-il
à démontrer ? La puissance qu’elle renfermait et qu’il était en mesure de
réveiller à l’aide de formules magiques ? Gabriel eut une illumination soudaine.
Se pourrait-il que ?… Quiconque tenterait d’en forcer la clé pour en violer
l’accès s’en trouverait réduit à néant pour l’éternité, évaporé en souffrant mille
douleurs infernales. Gabriel se mit à prier pour que la soif de pouvoir du démon
l’aveugle et le conduise à faire cette erreur fatale. Une vague d’espoir l’envahit
quand il distingua un éclat particulier émaner de l’émeraude. Était-ce le fruit de
son imagination ? Une illusion d’optique. La pierre donnait pourtant
l’impression de scintiller… Il n’avait aucune idée de l’effet destructeur qu’elle
pourrait avoir. Un genre de rayonnement létal ? Une décharge électrique de
millions de Mégawatts ? Quoi qu’il en soit, s’il devait lui-même y passer, ainsi
en serait-il de cette ignoble assemblée. Et Lisa serait sauve.
Mafalac ouvrit soudain les yeux. Gabriel crut y lire de la stupeur. Son regard
croisa celui de Gabriel qui tentait de comprendre ce qui se produisait chez le
démon. Allait-il exploser ou disparaître sous l’impulsion d’un piège mortel
libéré par la mystérieuse pierre ? Mafalac bondit hors de son fauteuil et Gabriel
recula instinctivement, s’attendant au pire. Mais un sourire éclaira soudain le
visage de Mafalac qui fut pris d’une hilarité exubérante.
— Qu’imaginais-tu, pauvre larve humaine ! Que j’allais invoquer les
pouvoirs secrets de ce bijou à mon seul profit ? ! Que je ne suis pas au fait des
dangers qu’elle cache dans son essence ?
Mafalac posa la Tablette d’émeraude avec déférence sur son fauteuil et puis
s’avança vers Gabriel, déclamant comme un acteur de théâtre dans une tragédie
grecque.
— « Et il y eut guerre dans le ciel ; Michel et ses anges combattaient le
dragon ; et le dragon et ses anges se battaient, mais ne l’emportaient pas ; aussi
ne retrouvaient-ils plus leur place dans le ciel. Et le grand dragon était chassé,
cet ancien serpent, appelé le Diable, et Satan, lequel séduit le monde entier ; il
était chassé du ciel pour échouer sur la Terre, et ses anges étaient chassés avec
lui. »
Mafalac s’interrompit quelques secondes, comme s’il cherchait à jauger
l’effet qu’il produisait sur son auditoire.
— Oui ! Grâce à cet objet merveilleux, grâce à toi, donc, à nous la puissance,
la gloire et la victoire, NOUS, anges injustement déchus qui avons été punis et
plongés dans les ténèbres pour avoir voulu partager notre amour et notre savoir
avec l’espèce humaine !
Cette fois-ci, la voix de Mafalac avait tonné. Il avait du feu dans les yeux et
un rictus immonde déformait ses traits : plus que de la haine, il s’agissait de la
jouissance de la haine contre les armées de Dieu, une haine solide, à l’état pur.
C’est exactement ce que perçut Gabriel à ce moment précis. Au point d’en sentir
les vibrations traverser son corps et plonger son esprit dans un mélange confus
d’émotions dévastatrices. Gabriel en tremblait. Il fit un mouvement en direction
de Mafalac comme s’il avait voulu lui renvoyer cette abomination et la lui
cracher en plein visage.
Mal lui en prit. Une douleur fulgurante déchira de nouveau le crâne de
Gabriel, le forçant une fois de plus à tomber sur les genoux. Vigilante, la Murène
avait flairé le coup. D’un geste vif, elle venait de faire une autre incision sur le
cuir chevelu de Gabriel, dessinant une croix de Saint-André à la forme grossière.
Le jeune homme ne prit pas la peine de se retourner pour faire face au monstre.
Même s’il le dépassait d’une tête, il savait qu’il ne faisait pas le poids s’il
s’attaquait à lui. Ce serait un corps à corps dans lequel la Murène aurait tôt fait
de le réduire en charpie.
— La haine… tu la sens, n’est-ce pas ? exulta Mafalac. Mieux, tu la vis !
Quelle jouissance, non ? ! Alors mon ami, fort de ce cadeau que je te donne, que
vas-tu faire maintenant ? Livrer bataille ou succomber telle la veule limace que
tu es ? Mais peut-être préférerais-tu appeler à l’aide ton ridicule angelot ? Où
est-elle, d’ailleurs ? Tiens, je l’avais presque oubliée ! Quelqu’un l’a vue ce
soir ? Oh non !… On n’a pas songé à l’inviter !
Mafalac lançait des regards faussement contrits autour de lui, une mascarade
qui faisait pouffer d’un rire glacial Biondetta et les bandits qui l’entouraient.
Gabriel eut une pensée fugace pour Ariel et se surprit à faire une prière muette
pour qu’elle l’entende et vienne le délivrer. Mais où était-elle, d’ailleurs, et que
pourrait-elle faire pour lui ? Si elle était encore en vie, elle ignorait certainement
où il se trouvait en ce moment même.
— Oui ! C’est ça ! Appelle-la ! éructa Mafalac dans un geste théâtral, un air
résolument dément au fond des yeux. Implore-la de voler à ton secours ! J’adore
entendre tes supplications aussi vaines que désespérées ! Car je me suis déjà
chargé de concrétiser sa lamentable défaite ! Oui ! JE L’AI VAINCUE ! ! ! Et
bientôt je te passerai sur le gril de l’enfer, et ta gentille petite sœur te suivra sur
les chemins de braises !
Mafalac partit d’un rire assourdissant dans lequel résonnaient les accents de
son apothéose. Sans aucun doute, il s’amusait follement, étirant le plaisir face à
son auditoire captif qu’il tenait au creux de ses mains. Il allait et venait et
palabrait tout en jonglant avec sa canne à pommeau d’or. Gabriel se demanda
pourquoi le démon n’était pas déjà retourné en enfer avec la tablette. Telle était
sa mission, après tout. Il comprit dans le même souffle que celui-ci ne voulait
rien de moins qu’une victoire totale… Le tournoi gordien ! À l’évidence,
Mafalac avait vaincu Ariel, et toute cette mise en scène ne servait qu’à consacrer
son triomphe en le faisant périr, lui !
Comme pour confirmer les conclusions de Gabriel, Mafalac lui décocha le
plus effroyable de ses sourires avant de se tourner vers son cambion.
— Tiens, beauté, prends ça !
Mafalac jeta sa canne en direction de la créature qui l’attrapa au vol. Puis,
tout en continuant de psalmodier d’autres incantations inventées, il se lança dans
une danse grossière et ridicule qui déclencha une nouvelle salve de rires dans
l’assemblée. Biondetta le rejoignit et les deux se mirent à exécuter des cabrioles
teintées de mouvements lubriques. Gabriel, déjà rendu légèrement nauséeux par
ses blessures, était tétanisé par ce spectacle grotesque. Lui aussi aurait rigolé s’il
n’avait pas eu l’extrême lucidité de la gravité du moment et de la situation dans
laquelle il se trouvait.
Le rideau va bientôt tomber, songea-t-il, même s’il savait pertinemment que
Mafalac pouvait entendre ses moindres pensées. Quoique ce dernier semblait
maintenant l’ignorer totalement, comme déconnecté et centré sur ses
fanfaronnades. Mais que lui importait à présent ? Son sort était scellé de toute
façon. Il n’y avait aucune échappatoire, aucun espoir. Il était déjà en enfer. À
quelques mètres devant lui, comme s’ils se trouvaient sur une piste de danse,
Mafalac et Biondetta s’en donnaient à cœur joie face à une assemblée conquise
qui les ovationnait à chaque nouvelle pirouette.
Mais qu’attend-il pour m’achever ? se questionna Gabriel qui ressentait une
sourde colère l’envahir à mesure que s’égrenaient les secondes. Il fait durer le
plaisir, et y prend plaisir…
Il se produisit alors un phénomène inopiné dans son esprit, une sorte de
changement radical de ton et d’attitude. Était-ce en raison de cette violence qui
montait en lui, telle une source cherchant furieusement son chemin dans les
profondeurs de la terre pour jaillir au grand jour ? Considérant le sort inéluctable
qui l’attendait, Gabriel décida soudain de livrer bataille, un dernier combat pour
sa vie, ou pour sa mort : ne pas succomber sans avoir tenté quoi que ce soit.
N’était-ce pas d’ailleurs la leçon qu’Ariel avait voulu lui inculquer à mesure que
les deux cheminaient côte à côte face au mal ? Comment Mafalac l’avait-il
surnommé au fait : pauvre larve humaine ? Veule limace ? Qu’il courbe l’échine
ou se tienne droit, son destin était scellé quoi qu’il en soit : il allait mourir. Mais
Lisa vivrait. Assurément, une résignation totale ne lui éviterait sûrement pas les
souffrances auxquelles le démon le destinait. Gabriel préférait être tué net dans
une ultime attaque qui prendrait tout le monde par surprise plutôt que périr à
petit feu sous les abominables supplices de Mafalac.
Ce dernier avait-il entendu ses réflexions ? Apparemment non, trop absorbé
qu’il était par ses singeries qu’il continuait d’exécuter en compagnie de
Biondetta devant son public hilare. À moins que ce soit cette canne que le
cambion tenait placidement dans ses mains qui faisait office de transmetteur ?
Qu’importe. À ce moment, Gabriel ressentit un regain d’espoir. La joie sereine
de celui qui sait avoir pris la décision qu’on attend de lui, indépendamment du
sacrifice qu’elle exige.
Le jeune homme entreprit de jauger ce que serait la meilleure option. La
Murène qui lui avait tailladé le cuir chevelu se trouvait encore derrière lui et elle
semblait rivée comme tout le monde au spectacle de son patron qui
accomplissait des cabrioles ridicules avec sa compagne. S’il se retournait
brusquement et lui sautait dessus en lui assénant une pluie de coups ? Soit le
monstre le mordrait instinctivement pour se défendre, lui injectant ainsi une forte
dose de son venin mortel, soit d’autres écorcheurs, humains ou non, se
précipiteraient pour lui régler son compte. La violence soudaine et bestiale dont
tous ces sinistres individus pouvaient faire preuve ne laissait planer aucun doute
dans son esprit.
En une fraction de seconde, Gabriel se décida : il s’attaquerait à la Murène
dont il entendait la respiration rauque. Le jeune homme était encore accroupi au
sol. Il pouvait donc user de ses jambes comme d’un ressort pour sauter à la gorge
du monstre qui ne s’y attendait certainement pas. Celui-ci s’était d’ailleurs
légèrement avancé et Gabriel devinait sa présence de trois quarts sur sa gauche.
La position était idéale.
Il inspira profondément et bloqua sa respiration.
Maintenant !
Avec une rapidité insoupçonnée, Gabriel se redressa d’un bond en effectuant
une volte-face parfaite. Deux choses se produisirent alors : au moment même où
Gabriel se détendait pour aller violemment frapper du poing le cou de la Murène
qui s’écroula aussitôt, foudroyée par la puissance du choc, le cambion brandit la
canne à pommeau d’or en direction de Mafalac et Biondetta. Un éclair
éblouissant les heurta en pleine poitrine, illuminant l’endroit d’une lueur
aveuglante. Les deux démons furent brutalement projetés contre l’un des murs à
plusieurs mètres derrière eux. Biondetta s’effondra, la cervelle en bouillie et le
corps complètement disloqué, tandis que la tête de Mafalac s’empala sur un des
supports à torche fichés à la paroi. On entendit nettement le bruit des os
fracassés par la tige de métal qui ressortit entre ses yeux, telle une monstrueuse
excroissance.
Dans le moment de stupeur qui suivit, le cambion dont le regard pétillait à
présent d’un nouvel éclat asséna plusieurs coups mortels à tous ceux qui se
trouvaient dans son rayon. Avant même que quiconque ait pu réagir, une dizaine
d’hommes de main s’effondrèrent, le crâne ouvert comme de vulgaires coquilles
d’œufs. Quelques-uns de ceux qui se tenaient le plus à l’écart jugèrent qu’ils
feraient mieux de décamper sans demander leur reste. Seules les Murènes,
rapidement revenues de leur surprise faisaient maintenant face au cambion
toujours aussi menaçant. Toutefois, leur attitude trahissait leur indécision. Que
faire ? Comme si elles ne pouvaient croire que le nouveau protégé de Mafalac
était à l’origine de ce massacre. Après tout, il s’agissait d’une créature de leur
Maître et on ne pouvait s’en prendre à elle.
Une incertitude qui valut à deux d’entre elles de se retrouver pour de bon en
enfer. Il n’en restait que deux. Gabriel lui-même ne savait que penser du
spectacle qui s’offrait à lui. Il sursauta en entendant la voix d’Ariel qui
l’appelait. Alors que les deux Murènes encore valides paraissaient décidées à
combattre le cambion, un nouvel éclair inonda la cave. Quand Gabriel put de
nouveau distinguer quelque chose, il réalisa que la créature avait une apparence
différente, comme s’il en émanait une lueur bleutée. Même ses yeux
habituellement noirs semblaient rayonner. Au moment où ils se posaient un court
instant sur Gabriel, celui-ci fut parcouru d’un frisson en reconnaissant Ariel. Ou
plutôt Ariel sous sa forme d’ange de lumière incarnée dans l’enveloppe d’un
monstre et qui faisait maintenant face aux deux Murènes complètement
abasourdies par cette impossible mutation. Elle… elle a pris possession du
cambion ! songea Gabriel éberlué.
Avec une vitesse inouïe, les mains et les pieds d’Ariel s’abattirent sur les
Murènes encore vivantes, brisant le cou de l’une et fracassant les genoux de
l’autre qui s’effondra dans un hurlement de douleur. Ses deux jambes avaient
pris une inflexion tout à fait contraire à la normale.
— Par ici ! intima aussitôt Ariel en s’adressant à Gabriel resté figé par
l’étonnement.
Le jeune homme émergea de sa torpeur, puis il se précipita sans poser de
question. Il réalisa que sa main droite lui faisait mal. Le choc avec la Murène
avait été si violent qu’il se rappela avoir entendu de sinistres craquements,
probablement autant les cartilages du larynx et la mâchoire du monstre que ses
propres jointures. Il remarqua aussi qu’il saignait, et que son sang allait se
mélanger au sang verdâtre de la créature qu’il avait tuée. Gabriel ne voulait pas
prendre le risque d’être empoisonné et il fouilla dans ses poches à la recherche
d’un mouchoir. Il sentit alors un objet métallique qu’il mit quelques secondes à
reconnaître : le pentacle ! Aussitôt tout devint clair : Ariel l’avait retrouvé grâce
à cet objet ! Cependant, le prodige par lequel elle se trouvait maintenant dans le
cambion le subjuguait complètement. Et d’ailleurs, où était son corps à elle,
celui qu’il admirait tant ? Gabriel comprit que le démon avait dit la vérité et qu’il
l’avait réduite pour de bon au silence. Puis il se rappela les propos d’Ariel et
ceux de Mafalac au sujet des « enveloppes terrestres interchangeables ». Les
anges, noirs ou blancs, avaient cette faculté de s’incarner où bon leur
semblaient…
— Accélère ! lui intima Ariel qui se déplaçait à une vitesse inouïe et que
Gabriel avait peine à ne pas perdre de vue.
— J’y arrive pas ! s’écria-t-il à bout de souffle.
Toujours sous les traits du cambion, la jeune femme attendit qu’il la rejoigne.
Quoiqu’il ne soit pas sûr qu’il puisse encore parler d’elle en termes de
« femme ». Cela semblait aussi incongru qu’incroyable.
— On doit sortir de ces souterrains au plus vite !
Elle n’était même pas essoufflée ! Son aspect humain n’avait été qu’un leurre
qui fonctionnait à merveille. Et le phénomène ne se démentait pas sous la forme
de ce monstre.
— Pourquoi ? rétorqua-t-il aussitôt. On a plus rien à craindre. Tu as décimé
les Murènes et Biondetta. Et Mafalac est épinglé sur un mur !
— Ne te fie pas aux apparences Gabriel. Tu n’as pas encore compris ça ?
Gabriel remarqua alors qu’Ariel n’avait plus tout à fait le même aspect. Son
corps de cambion présentait soudain quelque chose d’immatériel, comme s’il
cherchait à disparaître, ou plutôt à se fondre dans la lumière de l’ange qui
l’habitait.
— Ariel… Qu’est-ce qui se passe ?
— Je n’ai plus beaucoup de temps… Cesse tes questions et cours !
Ariel repartit de plus belle sans donner plus de détails. Gabriel resta prostré
pendant quelques secondes. Il avait aussi besoin de reprendre haleine. Alors
qu’il se remettait à courir, il perçut un grondement sourd.
— Qu’est-ce que c’est ?
Gabriel ne pouvait voir d’où provenait ce bruit. Cependant, il sentit
parfaitement le sol vibrer sous ses pieds. Puis il entendit une déflagration suivie
d’un geyser de terre et de pierres qui le projeta à plusieurs mètres de distance.
Sonné autant par le choc que par le souffle de l’explosion, le jeune homme se
redressa péniblement.
— GABRIEL ! ! !
Ariel criait son nom. Mais où était-elle ? Il y avait tellement de poussière et
de fumée en suspension qu’on n’y voyait pas à un mètre. Gabriel ressentit alors
une bouffée d’air brûlant venue de nulle part en même temps qu’une lueur
rougeâtre envahissait l’espace autour de lui. Il hurla d’effroi et se coucha à plat
ventre pour tenter d’échapper à cette touffeur. L’atmosphère fut soudain si
chaude que Gabriel avait la sensation de cuire. Ses tympans aussi le faisaient
horriblement souffrir, comme s’il s’était trouvé à des dizaines de mètres sous
l’océan, écrasé par une insupportable pression.
— AAAAAAAAAAHHHHHHHHH !
Gabriel eut l’impression que son sang s’était mis à bouillir. Il regarda ses
bras et hurla à s’éclater le crâne. Sa peau avait une teinte rougeâtre et des
cloques se formaient un peu partout. Ses veines, qui lui semblaient grossir à vue
d’œil, étaient prises d’étranges pulsations, un tremblement, plutôt, comme si le
sang porté à ébullition cherchait à s’échapper de son corps.
— ARIEL ! ! ! ! AIDE-MOI, JE T’EN SUPPLIE ! ! !
Pour toute réponse, il entendit un rugissement lui vriller les oreilles. Puis le
rire diabolique de Mafalac s’amplifia dans l’espace. Mais peut-être était-il
victime d’hallucinations auditives, aussi ? Car il en était sûr, le démon gisait
dans la crypte, empalé, complètement brisé, démantibulé ! Il l’avait vu de ses
propres yeux ! Tout n’est qu’apparence ! Les paroles d’Ariel résonnèrent dans la
tête de Gabriel. À ce moment, il crut entendre de nouveau la voix caverneuse de
Mafalac.
« Tu ne l’emporteras pas au paradis ! »
Puis retentit une fois de plus ce rire dont la haine qui l’emplissait le rendait
quasiment solide à mesure qu’il heurtait les tympans de Gabriel. Ce dernier hurla
à nouveau tandis que la souffrance qui l’habitait en entier venait d’augmenter
d’un autre cran. Il réalisa avec effroi que cette douleur n’était pas destinée à le
faire mourir. Pas dans l’immédiat, du moins.
Le feu des enfers ! songea-t-il dans un éclair de conscience. Je suis en train
de brûler en enfer !
Comme en écho à cette réflexion, Gabriel sentit un nouvel embrasement
l’envahir. L’image de l’horrible fin de ses parents lui revint en mémoire… Il
allait finir comme eux ! ! ! Puis il repensa à l’expérience qu’il avait vécue le soir
du rave. Mais ce qu’il éprouvait à présent était cent fois, mille fois pire ! Sa
gorge était aussi sèche que de la rocaille en plein désert, et son hurlement se
perdit au fond de ses entrailles en feu. Chaque cellule de son corps semblait se
désintégrer comme des milliards de grains de sable brûlants, autant de foyers
d’une douleur atroce qui le consumait sans jamais cesser, un martyr qui n’en
finissait pas et se multipliait à l’infini.
Alors que Gabriel pensait exploser dans un geyser de chairs enflammées, de
façon aussi soudaine qu’inattendue, une nouvelle sensation s’empara de lui, aux
antipodes de la torture qu’il venait de subir. Le choc fut violent, comme un
parachute s’ouvrant à l’ultime seconde après une chute vertigineuse.
Je ne sens plus mon corps… Ça doit être ça, la mort…
Pourtant, quoique semi-conscient, Gabriel conservait une certaine lucidité,
une capacité de raisonner et de percevoir ce qui lui arrivait. Sans toutefois
comprendre vraiment le phénomène. Il baignait maintenant dans une sorte de
douceur cotonneuse, comme emmailloté dans des langes faits de nuages et de
fraîcheur.
Voilà que je délire…

. . .
Expulsé violemment de son corps de chair, Mafalac avait pris un peu de
temps pour recouvrer ses esprits. Il nageait à présent dans un océan de rage pure
et se déchaînait sur le pauvre Gabriel qu’il voulait voir souffrir comme jamais un
damné n’avait souffert. À cause de lui et de cet ange de malheur, il avait perdu la
Tablette d’Émeraude pour de bon ! ! ! Il était pourtant si près du but ! Il ne
doutait pas qu’Ariel avait été démolie par ses soldats, lesquels s’en étaient
probablement donné à cœur joie sur son corps de mortelle. Il se disait même
qu’avec un peu de chance, elle en serait restée prisonnière. Et puis voilà qu’elle
était réapparue, s’emparant hypocritement de l’enveloppe de son cambion pour
terrasser ses troupes ! Non content de cet acte de lâcheté innommable, son
éternelle ennemie venait de recouvrir Gabriel de son aura pour le mettre à l’abri
de sa juste vengeance. Cependant, Mafalac savait très bien qu’Ariel ne pourrait
résister très longtemps dans les circonstances, surtout s’il appliquait toute sa
puissance et toute sa haine. L’ange devait quant à elle consacrer toute son
énergie dans ce voile protecteur, ce qui la rendait incapable de riposter à ses
assauts. Mafalac put d’ailleurs constater que la protection angélique commençait
à s’étioler. Aussi, il redoubla d’ardeur…

. . .

La vision de Gabriel était floue, mais il crut distinguer une aura lumineuse
au-dessus de lui, comme s’il se trouvait au centre d’une bulle de paix où régnait
un silence total. Était-ce le feu rugissant des enfers qu’il voyait par-delà cette
couverture diaphane ? Oui… le rougeoiement était si violent qu’il semblait la
dévorer à grande vitesse, tel un monstre affamé. L’embrasement déchaîné créait
des brèches par lesquelles Gabriel pouvait ressentir une chaleur de plus en plus
intense. Je n’ai plus beaucoup de temps… Le jeune homme comprit avec effroi
qu’Ariel était sur le point de succomber, dissoute dans ce déferlement de haine
brûlante, et que lui allait de nouveau sombrer dans les flammes infernales, ultime
châtiment de Mafalac suite à sa déconfiture.

. . .

Mafalac constatait que le voile angélique se déchirait, irrémédiablement. Il


était en train de réduire en lambeaux pitoyables l’essence même de son ennemie
jurée. Assoiffé de vengeance, Mafalac sut que sa victoire sur Ariel ne faisait plus
aucun doute. Cela représentait une faible consolation au regard de ce qu’il avait
perdu, mais au moins, il sortirait vainqueur du tournoi gordien. Le démon
ressentit soudain une impression bizarre, comme une irrépressible aspiration qui
devint rapidement aussi impétueuse qu’un ouragan. Il se trouva violemment
secoué, pareil à un frêle esquif dans la tempête… puis catapulté hors du temps.
Mafalac fut frappé de stupeur et d’un effroi sans nom alors que les mots de
Nergal retentirent dans l’espace : « Si tu ne te présentes pas au rapport avant le
solstice, tu seras rappelé “comme il se doit”, et tu iras pelleter le charbon des
enfers pour un sacré bout de temps ! »
Mafalac exprima sa rage dans un hurlement qui résonna probablement
jusqu’au tréfonds des enfers qu’il s’en allait rejoindre.

. . .

Malgré l’horreur de la situation pour le moins désespérée, Gabriel se sentit


envahi d’un bien-être tout à fait inexplicable. Bien qu’il n’ait jamais cru en
l’existence de l’âme, il conclut que cette manifestation devait être naturelle
quand on se séparait de son enveloppe charnelle, libéré des futilités de ce monde.
Dans le même souffle, il se rappela un jour pas si lointain durant lequel un ange
de lumière l’avait accueilli dans son aura protectrice. Peut-être allaient-ils faire
le dernier voyage ensemble ? Même s’il comprit que la vie était en train de
quitter son corps, cette pensée acheva de ramener une sérénité totale en lui.
Maintenant, je suis prêt, je peux partir…
Jamais il ne sut si un sourire éclaira son visage à ce moment-là. Mais c’est
dans cet état d’esprit que Gabriel sombra dans les ténèbres d’un puits sans fond.
TRENTE-NEUVIÈME

À l’extérieur du Lez’arts libres, les sirènes de pompiers et d’ambulances


déchiraient les ténèbres alors que les gyrophares des autos de police striaient les
environs de marbrures aux couleurs du ciel et de l’enfer. L’aube commençait à
pointer timidement à l’est, annonçant la première journée de l’été sur Montréal.
Pourtant, après l’attaque sauvage du Centre opérationnel Sud et l’assaut
subséquent du QG de la Sûreté Provinciale, cette nuit qui agonisait semblait
vouée aux démons du pandémonium !
— Est-ce qu’il y a encore du monde à l’intérieur ? vociféra un patrouilleur en
se précipitant vers un collègue arrivé avant lui.
— Apparemment, tout le monde est sorti. Si quelqu’un est toujours là-
dedans… autant prier pour son âme ! Impossible d’entrer. Le feu est trop intense
et tout risque de s’effondrer d’une minute à l’autre.
Quelques minutes plus tard, une auto de police banalisée s’immobilisa dans
un crissement de pneus. Truffaut et Bernier en descendirent aussitôt et ne purent
que constater le désastre. Bernier se dirigea rapidement vers l’agent qui finissait
de tendre un ruban de plastique jaune à bonne distance du brasier.
— Est-ce qu’on a pu évacuer les locataires ? Où sont-ils ?
L’homme lui désigna un petit attroupement autour duquel s’affairaient des
ambulanciers.
— Les pompiers s’en sont occupés. Je pense que ce sont eux. Nous, on s’est
dépêchés de boucler le périmètre.
Bernier n’écoutait déjà plus. Il se rua vers le groupe qui se tenait à l’écart.
Cet incendie était vraiment la cerise sur le gâteau ! Rendu à ce point, ce n’était
plus de la malchance, plutôt une sorte de calamité qui s’acharnait sans répit sur
ces gens et sur l’immeuble lui-même. Bien sûr, Bernier se refusait à croire à un
quelconque sortilège issu de forces mystérieuses. Mais tout de même ! Cela
faisait beaucoup de drames en peu de temps au même endroit ! Sans parler de ce
qu’ils venaient de vivre un peu plus tôt au QG. Il voulait comprendre. Il le
devait.
Truffaut rejoignit Bernier qui s’activait auprès du groupe, cherchant à
reconnaître des visages. Il se rendit compte assez rapidement qu’il manquait les
deux seules personnes qu’il aurait vraiment aimé voir à cet instant. S’il les avait
rayés depuis longtemps de la liste des suspects, il espérait tout de même en tirer
quelques informations qui lui permettraient de trouver un semblant d’explication
à ce gâchis. Depuis le début, il avait le sentiment que ce gars et cette jeune
femme savaient quelque chose, peut-être même à leur corps défendant. Et ils
n’étaient pas là alors que leur appartement partait en fumée !
— Avez-vous vu Gabriel Choiseul et Ariel Savoie ? demanda Truffaut dès
qu’il fut à portée de voix.
Il ne rencontra que des yeux hagards.
— Les locataires du 111 et du 112 ! insista-t-il.
Il ne reçut pour toute réponse que de vagues hochements de têtes et des
haussements d’épaules. Il réalisa que ces gens regardaient brûler leur existence,
non seulement leur appartement avec les meubles, leurs outils et leurs œuvres
d’art, mais probablement les souvenirs amassés d’une vie, aussi brève fut-elle
encore.
Impuissant, Truffaut se tourna vers l’incendie et contempla les flammes qui
s’échappaient de partout, fournaise incontrôlable donnant aux visages des
couleurs inquiétantes.
— Ils étaient peut-être sortis ? hasarda-t-il lorsque Bernier lui fit face.
— C’est la seule chose à espérer, soupira le jeune policier.
— Tout de même étonnant qu’ils ne soient pas présents alors que leur
logement est en train de brûler, répliqua Truffaut en faisant la grimace.
Bernier dévisagea son supérieur, se demandant s’il n’était pas atteint d’un
dérangement du genre suspicion maladive et perpétuelle. Si lui-même se posait
constamment des questions, il ne soupçonnait pas les gens à tout venant !
— Ils n’y étaient pas, dit soudain une voix dans leur dos.
Les deux policiers se retournèrent vivement. Une jeune fille leur faisait face
et regardait distraitement les flammes.
— Qui êtes-vous ? Et comment en êtes-vous si sûre ?
— Gabriel est mon frère, répondit Lisa sur un ton laconique. Il m’a laissé un
mot pour m’expliquer qu’il était parti avec la femme qui habite le 111. J’y étais
quand le feu s’est déclaré et j’ai sauté par une fenêtre.
Volontairement, Lisa ne dévoila rien de la raison pour laquelle elle s’y
trouvait.
— Où sont-ils allés ? demanda Bernier visiblement soulagé.
— Aucune idée. Si jamais mon frère refait surface, dites-lui que je suis
rentrée chez moi.
À ces mots, Lisa tourna les talons et s’enfonça dans la nuit.
Truffaut reporta son attention sur la scène de l’incendie avec un profond
sentiment d’impuissance. Au moins, on ne dénombrait pas de victimes. Jusqu’à
preuve du contraire… Soudain, le policier se sentit observé. En regardant autour
de lui, il finit par remarquer Manzel. Il se tenait à l’écart et dévisageait le
lieutenant avec le même air imperturbable. Sans aucune raison particulière,
Truffaut décida d’aller le rejoindre.
— Désolé pour ce désastre. Je compatis, honnêtement.
— Je vous avais pourtant prévenu. Mais souvenez-vous, vous brûliez
d’impatience de savoir la vérité.
Truffaut ne réagit pas immédiatement, trop interloqué par le sarcasme. Cet
individu ne manquait pas de culot ! songea-t-il.
— À quelque chose malheur est bon, toutefois. Je dois admettre que ce
dicton est des plus appropriés en ce qui me concerne.
— Que voulez-vous dire ? s’énerva Truffaut. Vous voyez quelque chose de
bon ici ?
— Je n’ai rien perdu dans cet incendie, si ce n’est quelques meubles et
tentures, puisque vous avez confisqué tous mes biens.
Le policier ne broncha pas, se contentant de hausser les épaules.
— Malgré le fait que tout ceci aurait pu être évité, ajouta Manzel,
imperturbable. Quand pourrai-je les récupérer ?
— Je vais me renseigner au labo. Il ne devrait pas y avoir de problèmes
puisque rien ne relie vos armes à l’une ou l’autre des scènes de crime.
— Tout ?
— Quoi, tout ?
— Tous mes biens dans leur intégralité ?
Truffaut pensa aussitôt à la fameuse pierre qui avait disparu suite à l’attaque
sur le laboratoire de médecine légale. Et il eut la désagréable sensation que
Manzel savait quelque chose et s’amusait de son inconfort.
— Appelez-moi demain au bureau, se contenta-t-il de répondre sèchement.
Pour Truffaut, cette histoire n’avait que trop duré. Manzel hocha la tête et
reporta son attention sur le brasier. Le lieutenant continua à l’observer, toujours
aussi incapable de se faire une idée précise du genre d’individu auquel il avait
affaire. Dans son mode de pensée, il y avait les bons et les méchants. Soit on
était du bon côté de la barrière, soit on était du mauvais côté. Pourtant, au fin
fond de sa conscience, il savait pertinemment que cette vision manichéenne du
monde et des gens ne représentait plus grand-chose au 21e siècle. L’éclatement
des valeurs traditionnelles et de la morale avait plongé la société dans une sorte
de confusion des genres où tout semblait permis et rien n’était « mal ». Enfin,
presque tout. Alors, où se situait ce sinistre bonhomme au sourire inexistant et
aux émotions aussi planes qu’un électrocardiogramme de macchabée ? Le
lieutenant se sentit vieux, tout d’un coup. Il était peut-être temps pour lui de
prendre sa retraite ? Dans le même souffle, il songea que Bernier avait fait
preuve de sang-froid et de leadership, durant cette soirée. Et il comprit que la
relève était prête.
— Cela dit, reprit Manzel sans détourner la tête, je vous conseille de fouiller
soigneusement les décombres. Galeries et sous-sols, surtout. Saviez-vous que de
nombreux souterrains relient cet immeuble à d’autres endroits secrets de la
ville ? Vestiges de la prohibition, paraît-il. Les Irlandais qui vivaient ici étaient
de sacrés buveurs. Que voulez-vous…
— Merci, mais je n’ai nullement besoin de vos conseils ! Pas plus que d’une
leçon d’histoire ! De toute façon, les équipes d’experts vont passer tout cela au
peigne fin dès que le bâtiment sera sécuritaire. Dites, vous étiez moins bavard il
y a quelques heures.
Manzel plongea ses yeux perçants dans ceux du policier qui fulminait.
— Les gens parlent toujours trop, surtout quand ils n’ont rien d’intelligent à
raconter.
Truffaut ne pipa mot, une fois de plus déconcerté par son interlocuteur.
Comme pour lui faire comprendre que la conversation était terminée, Manzel se
détourna et reporta de nouveau son attention sur l’incendie qui faisait rage.
Truffaut prit congé pour rejoindre Bernier. Il se retourna une dernière fois vers
Manzel qui lui fit un petit signe de tête avant de s’enfoncer dans la nuit.

Le brasier ne fut maîtrisé que tard dans l’après-midi. Euphémisme pour


signifier qu’il ne restait qu’un tas de cendres encore fumantes et quelques pans
de murs noircis. Pourtant, des équipes de secours et d’experts de la police des
sinistres assistés de chiens renifleurs entreprirent de fouiller les décombres dès
qu’ils reçurent le feu vert. Truffaut leur avait conseillé de s’attarder sur le sous-
sol du bâtiment, lequel, apparemment, pourrait recéler quelques surprises. Et de
leur faire rapport s’ils découvraient quoi que ce soit d’étrange. Quand le
superviseur lui avait demandé d’où il tenait ces informations, Truffaut avait
répondu qu’il préférait protéger ses sources. Sans même se l’avouer à lui-même,
la conversation qu’il avait eue avec Manzel le troublait encore. Ainsi fut-il à
peine surpris lorsqu’il reçut un coup de téléphone de la part du responsable des
fouilles.
— Vous aviez raison, lieutenant. On a quelque chose qui pourrait vous
intéresser.
— Comme quoi ?
— Des cadavres.
Truffaut blêmit.
— Plusieurs, même. Aussi calcinés que mes steaks quand je les oublie sur le
BBQ et…
— OK, j’arrive !
Quelques secondes plus tard, lui et Bernier fonçaient vers ce qui restait du
Lez’arts libres. Une fois sur les lieux, le policier qui gardait le périmètre de
sécurité les laissa passer en les saluant. L’endroit empestait le vieux bois brûlé et
détrempé. Quelques fumerolles s’échappaient encore des débris de l’immeuble.
Le superviseur qui lui avait téléphoné