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À

16 ans, il fuit l’atelier de sellerie dans lequel sa famille l’a placé et s’engage
dans une caravane de marchands se rendant à Santa Fe. Pendant vingt ans, du
Montana à l’Arizona en passant par la Californie et l’Utah, il parcourt les
montagnes et le désert. Sur la piste, on ne lui connaît pas de semblable. Cet
aventurier illettré, doué comme personne pour vivre dans la nature, c’est Kit
Carson. Au gré de ses rencontres, il devient trappeur, guide d’expéditions pour
J.C. Frémont ou le général Kearny, agriculteur, il épouse une Indienne puis une
Mexicaine. Il jouera un rôle militaire et diplomatique de plus en plus important,
notamment auprès des différentes tribus indiennes, servant l’armée américaine
contre les Navajos.

Autour de cette figure devenue légendaire, Hampton Sides construit une
fresque magistrale de la conquête de l’Ouest et de la construction progressive
des États-Unis au XIXe siècle. De la guerre avec le Mexique aux campagnes
contre les Navajos et la guerre de Sécession, la vie de Kit Carson illustre
remarquablement la complexité de cette période.

Hampton Sides est l’auteur du Royaume des glaces (Paulsen, 2018), la terrible
mais fascinante histoire du navire la Jeannette. Journaliste et historien
américain, il vit à Santa Fe.

HAMPTON SIDES

DE SANG ET DE FUREUR

KIT CARSON ET LA CONQUÊTE DE L’OUEST


Traduit de l’anglais (États-Unis)


par Séverine Weiss



Pour Anne

« Je poursuis l’odeur de la pluie qui tombe
Et rejoins l’endroit où elle est la plus sombre
Je poursuis la foudre
Et m’approche de l’endroit où elle frappe »

Chant navajo
Prologue
LE BRUIT DES SABOTS


Un matin de la mi-août 1846, dans la fraîcheur précédant l’aube, les villageois
de Las Vegas, au Nouveau-Mexique, ne dormaient que d’un œil. Les Americanos
approchaient. À Washington, très loin de là, pour des raisons qui demeuraient
obscures aux yeux des habitants de Las Vegas, le président des États-Unis avait
déclaré la guerre au Mexique. Des éclaireurs venaient d’annoncer que l’armée
des gringos n’était plus qu’à quelques jours de distance et progressait d’un pas
régulier vers l’ouest. Les habitants étaient rongés par l’inquiétude. Leur curé
avait dit que les États-Unis allaient proscrire le catholicisme, que les soldats
violeraient leurs femmes et marqueraient « U.S. » sur leurs joues au fer rouge.
Les villageois s’étaient même demandé s’ils ne devaient pas mettre le feu à
l’église pour empêcher les Américains de l’utiliser comme écurie ou comme
caserne.
Las Vegas – « les plaines fertiles » en espagnol – était un enchevêtrement de
maisons en adobe bordées de champs de maïs bruissant dans l’air, irrigués par
une acequia boueuse reliée à la rivière Gallinas. La ville se trouvait au pied des
monts Sangre de Cristo, les grandioses sommets de l’extrémité sud des
Rocheuses qui s’élevaient à plus de trois mille six cents mètres au-dessus d’une
plaine couverte de buissons d’épines. Situé à la lisière orientale de la colonie
espagnole, Las Vegas n’était qu’un petit grain de civilisation égaré au milieu de
nulle part. Le village se trouvait à trois jours de route de Santa Fe, la capitale du
territoire. Son seul lien avec le monde extérieur était la piste de Santa Fe, qui
passait à l’orée du village – la route par laquelle surgirait l’armée américaine. À
l’est, la plaine semblait s’étendre à l’infini, jusqu’à la Llano Estacado texane, les
prairies couvertes de bisons – et enfin, plus loin encore, les terres des diablos
américains.
Les chasseurs de Las Vegas, les ciboleros, s’aventuraient dans les plaines en
quête d’antilopes et de bisons, et les villageois se rendaient souvent à Santa Fe
pour s’approvisionner ou consulter les autorités militaires et religieuses de la
ville ; mais de manière générale les habitants restaient chez eux et s’en tenaient
aux spectacles de leur église. Privés de tout sauf de la foi, ils vivaient en
pionniers, déterminés à lutter contre la nature, mais acceptant ce qu’ils ne
pouvaient maîtriser. La colonie de Las Vegas, fondée sur une terre concédée
onze ans plus tôt à peine, était certes récente, mais la plupart des villageois
descendaient de colons espagnols arrivés au Nouveau-Mexique dès 1598.
Les habitants de la région, notamment dans les avant-postes ruraux comme
Las Vegas, vivaient sur la défensive, de manière presque médiévale,
cramponnés à des traditions catholiques que l’isolement avait figées. Protégés
par leurs barrières contre les coyotes et leurs murs en terre, ils s’échinaient à
cultiver le poivron et le maïs, ainsi que des haricots et des courges, et élevaient
des moutons comme leurs ancêtres le faisaient avant eux, à l’ombre des
vénérables montagnes.
Le mois d’août était toujours agréable dans cette partie du Nouveau-
Mexique. Les nuits étaient fraîches, les matins dorés. Les journées étaient
chaudes et sèches, et les après-midi torpides souvent arrosés par des orages
venus de l’ouest en grondant. Les jardins regorgeaient de beaux légumes. Les
troupeaux engraissaient grâce à l’herbe des contreforts que les pluies de la
mousson faisaient reverdir. À première vue, Las Vegas semblait la même que
tous les ans à cette saison ; mais ses habitants savaient que l’arrivée des
Américains allait complètement chambouler leur univers.
Le 12 août au petit matin, le calme relatif du village fut interrompu par un
bruit de sabots. Le temps que la population le perçoive et prenne conscience de
la menace, il était déjà trop tard : les envahisseurs avaient coupé à travers
champs et franchi les lisières de la ville. À la surprise générale, cependant, il ne
s’agissait pas des Américains tant redoutés. Les assaillants étaient tout aussi
terrifiants, mais beaucoup plus familiers : c’était des Navajos.
Les pilleurs jaillirent des montagnes, couverts de peintures. Au dernier
moment, ils poussèrent un cri de guerre à glacer les sangs rappelant aux
villageois le hululement de la chouette – ahouuuuu, ahouuuuuu. Les guerriers
navajos montaient à cru ou sur des selles en peau de mouton, et guidaient leurs
chevaux à l’aide de rênes en crin tressé. Ils brandissaient des massues et leurs
boucliers étaient faits de plusieurs couches de peau de daim prélevées sur la
hanche de l’animal, là où la peau est la plus épaisse. Des serpents étaient peints
sur les semelles de leurs mocassins, pour les rendre aussi prompts qu’un reptile
approchant sa proie. Leurs pointes de flèches en acier étaient enduites de sang
de crotale et de pulpe de figue de Barbarie, mêlés à du charbon prélevé sur un
arbre frappé par la foudre. Nombre d’entre eux portaient d’étranges casques
très ajustés, faits de têtes de puma écorchées.
Avant que quiconque puisse saisir un fusil pour se défendre, les Navajos
avaient dispersé des centaines, voire des milliers de moutons et de chèvres, volé
des chevaux, et tué un jeune berger tout en en kidnappant un autre. Puis, aussi
vite qu’ils étaient venus, les pillards disparurent. Dans la faible lueur du jour, ils
guidèrent les troupeaux sur un lacis de pistes étroites, puis sur des sentiers plus
larges, et enfin sur des chemins poussiéreux perpétuellement battus par les
sabots des bêtes – les grandes routes des voleurs, qui serpentaient vers l’ouest
jusqu’aux terres navajos.

LIVRE UN
Les Hommes nouveaux

« Mon aiguille […] se pose toujours entre l’ouest et le sud-sud-ouest. C’est par là
qu’est l’avenir pour moi, et la terre me semble plus inépuisable, plus riche de ce
côté-là. »

Henry David Thoreau
1
LE GRAND SAUT


Au cours des vingt années qu’il avait passées à déambuler dans l’Ouest,
Christopher Carson avait eu une vie étrangement bien remplie. Il n’avait que
trente-six ans, mais on eût dit qu’il avait fait tout ce qu’il y avait à faire dans ces
régions sauvages – qu’il avait été partout, avait vu tout le monde. En tant que
trappeur, éclaireur et explorateur, il avait parcouru un nombre incalculable de
kilomètres dans les Rocheuses, le Grand Bassin, la Sierra Nevada, la chaîne de
Wind River, la chaîne Teton, et les massifs côtiers de l’Oregon. Il avait sillonné
les Grandes Plaines à de multiples reprises pour chasser le bison. Il avait vu le
Pacifique, fait une percée au Mexique, et s’était enfoncé dans les Territoires du
Nord-Ouest, alors sous contrôle britannique. Il avait traversé les déserts de
Sonora, de Chihuahua et de Mojave, contemplé le Grand Canyon, campé près
des rives sans vie du Grand Lac Salé. Bien que n’ayant jamais vu l’Hudson ni le
Potomac, il avait suivi tous les grands cours d’eau de l’Ouest : le Colorado, la
Platte, le Sacramento, le San Joaquin, le Columbia, la Green, l’Arkansas, la Gila,
la Missouri, la Powder, la Big Horn, la Snake, la Salmon, la Yellowstone et le Rio
Grande.
Carson semblait avoir été présent au moment même de la création du pays. Il
avait vu naître l’Ouest américain dans toute sa vigueur et sa violence. Au cours
de ses perpétuels voyages, il avait croisé ou fui presque toutes les tribus
indiennes et personnalités éminentes de l’époque. Peu de gens pouvaient se
targuer d’avoir vécu de manière aussi directe le grand mouvement de
colonisation de l’Ouest.
Au premier abord, Kit Carson ne payait pas de mine, mais cela faisait
singulièrement partie de son charme. Sa petite taille, son air pugnace et ses
allures de rustre contrastaient de manière intéressante avec la splendeur des
paysages qu’il avait parcourus. Haut d’un mètre soixante-deux seulement, il
avait des cheveux bruns et filandreux coiffés en arrière qui lui tombaient
presque aux épaules ; la mâchoire dure et carrée et les yeux d’un gris-bleu
pénétrant. Ses lèvres fines et légèrement tombantes dessinaient une petite
moue de dégoût. La ridule entre ses sourcils semblait témoigner d’années
entières passées à plisser les yeux. Son front était haut et anguleux. Il avait une
cicatrice le long de l’oreille gauche et une autre sur l’épaule droite – toutes deux
laissées par des balles. Les jambes arquées par ses chevauchées à travers le pays,
il marchait de manière brusque, presque gauche, comme s’il n’était pas tout à
fait à l’aise une fois descendu de sa monture, et que son habileté à se mouvoir
lui était étroitement liée.
C’était un homme pétri d’habitudes étranges et de superstitions. Il refusait
de tirer sur une bête encore debout s’il ne l’avait pas touchée du premier coup –
cela « attirait le mauvais sort » selon lui. Il ne se lançait jamais dans un nouveau
projet un vendredi. Il était d’une coquetterie méticuleuse, et vidait
soigneusement tous les animaux qu’il tuait. Il croyait aux signes et aux
présages. Quand il avait un mauvais pressentiment concernant quelque chose
ou quelqu’un, il n’hésitait pas à suivre son instinct. La rude vie qu’il menait sur
les pistes lui avait appris à demeurer toujours sur ses gardes, attentif au danger.
Un rédacteur de magazine ayant accompagné Carson sur les routes observa
avec beaucoup de curiosité le rituel immuable de l’éclaireur quand il se
préparait pour la nuit : « Sa selle, dont il se servait toujours comme oreiller,
constituait une barricade pour sa tête ; ses pistolets à moitié armés étaient
disposés par-dessus, et son fidèle fusil reposait sous la couverture à côté de lui,
prêt à servir sur-le-champ. Kit ne s’exposait jamais à la lueur trop vive du feu de
camp. » En voyage, nota le journaliste, Carson « parlait à peine » ; son œil
« scrutait continuellement le paysage, et il agissait en homme profondément
empreint du sens des responsabilités ».
Quand Carson daignait ouvrir la bouche, sa voix avait les intonations
nasillardes des coins reculés du Missouri : thar et har, ain’t et yonder, thataway,
crick et I reckon so.
Dans l’Ouest, Carson avait appris à parler couramment l’espagnol et le
français, et il avait de bonnes notions de navajo, d’ute, de comanche, de
cheyenne, d’arapaho, de crow, de blackfeet, de shoshone et de païute, entre
autres langues autochtones. Il connaissait aussi le langage des signes des
Indiens et, d’une façon ou d’une autre, était capable de communiquer avec la
plupart des tribus de l’Ouest. Pourtant, malgré son aisance langagière, Kit
Carson était presque analphabète.
Certes, c’était un trappeur – une confrérie connue pour sa capacité à écluser
ferme et à inventer toutes sortes de jurons –, mais Carson était un type réglo –
« avec la conscience claire comme de l’eau de roche », selon l’un de ses amis. Il
aimait le poker et fumait souvent la pipe, mais il buvait très peu et n’avait pas
l’habitude de courir les jupons. Il était désormais marié à une jeune Hispanique
de Taos, Josefa Jaramillo. Mince, la peau mate et de dix-huit ans sa cadette,
Josefa possédait « une beauté hautaine et déchirante », selon un écrivain de
l’Ohio énamouré qui la connaissait bien, « une beauté telle qu’en un seul regard
elle pouvait pousser un homme à risquer sa vie pour se voir gratifié d’un
sourire ». Josefa n’avait que quinze ans quand elle avait épousé Carson. Elle
était un peu plus grande que son mari. C’était une femme à la peau sombre et
aux yeux brillants, qu’un membre de la famille décrivit comme « très bien faite
et gracieuse à tous les égards ». Cristóbal, comme l’appelait Josefa, lui était
totalement dévoué, et pour faire plaisir à sa belle-famille, il s’était converti au
catholicisme.
Carson, surtout depuis son mariage, ne manifestait jamais l’arrogance
propre aux trappeurs. « Ce n’était en rien un boutefeu, il se comportait au
contraire avec une grande modestie. » Un officier de l’armée lui lança en le
rencontrant : « Voici donc l’éminent Kit Carson qui a fait courir tant
d’Indiens. » Ce à quoi Carson répondit : « Certes, mais la plupart du temps
c’était eux qui me couraient après. » Son sens de l’humour, subtil et assez pince-
sans-rire, s’accompagnait généralement d’un sourire en coin et d’une lueur
espiègle dans l’œil. Quand quelque chose l’amusait, il était saisi d’« un petit rire
brusque semblable à un aboiement ». Il s’exprimait d’un ton calme, par des
phrases courtes et mûrement réfléchies, avec « force, lenteur et clarté, en
économisant ses mots ». L’un de ses amis disait de lui qu’il « ne jurait jamais
plus que nécessaire ».
Christopher Carson était donc un homme aimable. Presque tout le monde le
disait. Il était loyal, honnête et bon. En nombre d’occasions, il se comporta avec
courage et beaucoup d’élégance sur le plan physique. Plus d’une fois il sauva des
vies, sans en attendre de la reconnaissance ou de l’argent. C’était un bon
samaritain plein de panache – et même un véritable héros.
Mais c’était aussi un tueur né. Carson pouvait se montrer fort brutal, même
selon les critères de l’Ouest de l’époque (un Ouest tellement sauvage qu’il n’avait
pas de hors-la-loi, car aucune loi n’existait encore permettant que l’on s’en
écarte). Sa férocité pouvait se réveiller en une fraction de seconde. Ceux qui lui
mettaient des bâtons dans les roues avaient affaire à lui : il poursuivait sa
vengeance comme s’il s’agissait de quelque tâche sacrée, avec un acharnement
que l’on pourrait qualifier de tribal – sa tribu étant celle des Scotto-Irlandais,
connus pour leur caractère rancunier.
Lorsqu’on lui demandait de raconter ses exploits, ce qu’il faisait à
contrecœur, il s’exprimait d’un ton froid et sans émotion, et manifestait un sens
de l’esthétique digne d’un tueur à gages. Il aimait qualifier ses escarmouches de
jolies – « c’était la plus jolie bataille que j’aie jamais vue », par exemple.
Poursuivre des ennemis était un « amusement » à ses yeux. Après avoir
participé à une attaque préventive – qualifiée par d’autres de massacre – contre
un village indien le long du fleuve Sacramento, en Californie, Carson déclara
qu’il s’agissait d’« une parfaite boucherie ».
Suivant les sinistres distinctions de son temps, on ne le voyait pas comme un
tueur d’Indiens, mais un combattant contre les Indiens – ce qui, en Amérique, à
défaut d’être une noble profession, était au moins une activité respectée. Mais
Carson ne haïssait pas les Indiens, certainement pas selon une conception
abstraite de la race. Il n’était ni Custer, ni Sheridan, ni Andrew Jackson. S’il
avait tué des Amérindiens, il s’était aussi pris d’amitié pour eux, les avait aimés,
les avait enterrés, et avait même épousé certaines de leurs membres. Presque
toute sa vie, il vécut davantage comme un Indien que comme un Blanc. La
plupart de ses victimes indiennes étaient mortes lors de ce qui constituait à ses
yeux des combats équitables, tout du moins des combats dans lesquels la
victoire ne lui était pas garantie. C’était un miracle qu’il fût encore en vie, tant il
avait souvent frôlé la mort.
Comme les propos directs de Carson furent rarement retranscrits, il est
difficile de savoir ce qu’il pensait véritablement des Indiens, ou de la violence de
son époque – ou de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. Son autobiographie,
dictée au milieu des années 1850 (et transformée en biographie par un plumitif
charitablement décrit comme un « âne »), est une énumération dépourvue de
chair de ses faits et gestes et livre peu d’indices. Cet ouvrage évite
soigneusement tout ce qui pourrait s’approcher d’un point de vue personnel.
Son refus de jouer au donneur de leçons était reposant d’une certaine façon –
l’époque était un véritable âge d’or pour les grandes gueules –, mais sa réticence
à évoquer les quelques grands sujets ayant façonné son existence s’avérait assez
extraordinaire. Il était, et demeure, une sorte de Sphinx de l’Ouest américain :
ses yeux avaient vu bien des choses, son esprit détenait nombre de secrets ; et
pourtant, il gardait le silence.
**

Christopher Houston Carson naquit dans une cabane en rondins du comté


de Madison, dans le Kentucky, la veille de Noël 1809 – la même année et dans le
même État que Lincoln. Un an plus tard, la famille Carson plia bagage et se
lança dans un long périple vers l’ouest, jusqu’à la frontière du Missouri. Le petit
Christopher, surnommé « Kit », voyagea à cheval, emmailloté, dans les bras de
sa mère. Les Carson choisirent un coin sauvage près de la rivière Missouri et
installèrent leur ferme sur une grande parcelle d’une concession espagnole
achetée par les fils de Daniel Boone avant la vente de la Louisiane par la France.
Ce terrain était connu sous le nom peu gracieux de « Boone’s Lick » (la « pierre à
lécher de Boone »), en raison de ses gisements de sel, qui attiraient le gibier et
que la famille Boone exploita avec succès. Les membres des familles Boone et
Carson devinrent proches – travaillant ensemble, se liant d’amitié, voire
convolant en justes noces.
Kit était un enfant calme, têtu et digne de confiance, aux yeux d’un bleu vif.
Quoique de petite taille – conséquence peut-être de sa naissance prématurée,
avec deux mois d’avance –, il était robuste et solide, et avait de grandes mains
habiles. Son premier jouet fut un fusil taillé dans le bois par l’un de ses frères.
Dès son plus jeune âge, Kit se montra suffisamment prometteur sur le plan
intellectuel pour que son père, Lindsey Carson, rêve de le voir devenir avocat.
Lindsey Carson était un fermier issu de presbytériens scotto-irlandais qui
avait passé presque toute sa jeunesse en Caroline du Nord, et combattu lors de
la guerre d’Indépendance sous les ordres du général Wade Hampton. Il avait
une gigantesque famille : cinq enfants de sa première femme et dix avec la mère
de Kit, Rebecca Robinson. Kit était le onzième.
Les terres de Boone’s Lick, quoiqu’en friche, n’étaient en rien inhabitées. Les
Indiens winnebagos, potawatomis et kickapoos, entre autres tribus, vivaient
depuis longtemps dans la vallée de la Missouri et se montraient souvent hostiles
à l’arrivée de Blancs. Pour leur sécurité, les pionniers étaient contraints de vivre
collés les uns aux autres, dans des cabanes construites non loin des forts ; et
quand les hommes étaient aux champs, des sentinelles armées patrouillaient
continuellement dans les clairières. Tous les hommes valides étaient membres
de la milice locale et la plupart des cabanes possédaient des meurtrières. Kit et
ses frères et sœurs grandirent dans la peur d’être kidnappés. « Quand on allait à
l’école ou qu’on s’éloignait un peu de la maison », se remémora des années plus
tard Mary Carson Rubey, la sœur de Kit, « on avait toujours sur nous des bouts
de tissu rouge, pour pouvoir les abandonner derrière nous si on était capturé
par les Indiens, et que notre famille puisse nous retrouver ». Rubey se souvint
que, encore petit, Kit se montrait un vigile particulièrement zélé. « Quand on
dormait et qu’il y avait le moindre bruit près de la maison, la petite tête brune
de Kit était la première à se relever. Je me sentais toujours parfaitement
rassurée quand c’était son tour de garde. »
Un jour, quand Kit avait quatre ans, Lindsey Carson tomba, avec d’autres
hommes, dans une embuscade d’Indiens sauks et fox. Lindsey échappa de peu à
la mort. La crosse de son fusil fut fracassée par un tir et il perdit deux doigts de
la main gauche. Un homme du groupe, William McLane, tomba au cours de la
bataille et, selon un récit haut en couleur de l’événement, les Indiens lui
arrachèrent le cœur et le mangèrent.
Malgré de nombreux épisodes de ce genre, certaines tribus du Missouri se
montraient amicales envers les colons, ou trouvaient plus raisonnable de
conclure des alliances et de maintenir la paix. Kit Carson jouait avec de petits
Indiens. Quant aux tribus sauk et fox, elles venaient régulièrement voir les
colons de Boone’s Lick et commerçaient avec eux. Dès son plus jeune âge,
Carson découvrit cette vérité cruciale de la frontière : les « Indiens » n’existaient
pas. Leurs tribus étaient très différentes les unes des autres, et s’opposaient
parfois violemment. Chacune devait être envisagée de manière distincte, selon
ses propres critères.

**

Avant l’arrivée des colons, les terres longeant la Missouri étaient, comme
presque toute l’Amérique du Nord, extrêmement boisées. Pour défricher les
zones destinées aux plantations, les pionniers pratiquaient parfois
l’« annélation » des arbres – à savoir qu’ils coupaient en profondeur l’écorce des
troncs, en formant des anneaux – de manière à les faire dépérir. Mais le moyen
le plus rapide pour les fermiers de se débarrasser de ces bosquets touffus était
d’y mettre le feu. En 1818, Lindsey Carson était en train de brûler la forêt
alentour quand une grosse branche se détacha d’un arbre en flammes et le tua
sur le coup.
Kit n’avait que huit ans, et sa vie en serait à jamais changée. Certains enfants
de Lindsey Carson étaient grands et avaient quitté la demeure familiale, mais
Rebecca Carson en avait encore dix à élever seule. La famille se retrouva dans
une misère noire. Kit cessa d’aller à l’école et occupa son temps à travailler dans
les champs, à mener à bien diverses corvées près de la cabane, et à chasser pour
nourrir ses frères et sœurs. Ainsi qu’il l’expliqua des années plus tard : « J’ai
sauté sur mon fusil et jeté mon livre d’orthographe – et je ne l’ai plus jamais
ouvert. »
Pendant une courte période, Kit devint le pupille d’un voisin. Puis, en 1822, sa
mère se remaria, et le garçon têtu ne tarda pas à se rebeller contre son beau-
père. À quatorze ans, il devint l’apprenti d’un sellier réputé du Missouri nommé
David Workman, dans le petit village de Franklin. Le jeune homme haïssait ce
travail minutieux et pénible. Pendant presque deux ans, il passa ses journées
assis sur un banc, à réparer des harnais et façonner des peaux à l’aide d’outils de
maroquinerie. Franklin se trouvant à l’extrémité orientale de la piste de Santa
Fe, la clientèle de Workman se composait surtout de trappeurs et de
marchands, et de vibrants récits venus du Far West résonnaient souvent dans
l’atelier. Ces bandes d’hommes dépenaillés, vêtus de fourrures et de peaux à
l’odeur de musc, firent sans doute forte impression sur l’adolescent, et on
l’imagine bien songer à une autre vie. Assis d’un air malheureux sur son banc,
avec ses ciseaux, ses poinçons et ses pinces à sertir, le jeune Kit, fasciné par les
histoires pleines d’audace de ces hommes à l’allure sauvage, se mit à rêver de
Santa Fe – un nom renvoyant moins à un lieu qu’à un nouveau mode
d’existence, à une vie plus vaste et ouverte à tous les possibles, sur les terres
encore vierges du continent.
La piste de Santa Fe avait été inaugurée deux ans plus tôt à peine, et pour les
jeunes Missouriens ayant un tant soit peu d’ambition ou le désir de voyager, le
commerce lié à la Prairie, alors en plein essor, était nimbé d’un charme
puissant. Un avenir nouveau se dessinait à l’ouest. Pendant longtemps,
l’Espagne avait interdit toute relation commerciale entre les États-Unis et Santa
Fe, et les voyageurs américains surpris à s’aventurer au Nouveau-Mexique
étaient systématiquement arrêtés et traités en espions des puissances
ennemies ; mais quand le Mexique obtint son indépendance, en 1821, la
nouvelle administration en poste à Mexico eut hâte de pouvoir bénéficier des
produits américains – et des droits de douane afférents. Un mur tomba : les
Américains étaient soudain les bienvenus. La longue route menant de
l’ancienne capitale aux colonies les plus occidentales ne tarda pas à se couvrir
de monde. Un nouveau terme devint à la mode pour désigner les colons partant
à Santa Fe, un terme qui traduisait bien l’excitation de ces hommes à pénétrer
dans l’inconnu : quand les voyageurs renonçaient au monde familier du
Missouri, on disait d’eux qu’ils « faisaient le grand saut ».
Charmé par les histoires qu’il entendait et « désireux de voir diverses
contrées », Kit décida de rompre son contrat d’apprentissage. Quoique
considérant son employeur comme « un homme bon », il étouffait à son poste.
« Ce travail ne me convenait pas, expliqua-t-il avec un art consommé de la litote,
et j’en ai conclu que je devais partir. » Carson avait bien conscience que s’il
restait travailler chez Workman, il « passerai[t] [s]a vie à accomplir une tâche
qui [l]e rebutait ».

**

En août 1826, à l’âge de seize ans, Carson s’engagea en secret dans une
grande caravane de marchands se rendant à Santa Fe. « Dis-moi, qu’est-ce que
tu sais faire ? » lui demanda le responsable du convoi quand le jeune homme
vint postuler.
« Rien, répliqua Carson, sauf viser. »
Il obtint une place de cavvy boy – le poste le plus subalterne au sein d’une
caravane. Le cavvy boy était chargé de prendre soin du troupeau de chevaux, de
mules et de bœufs que l’on gardait en réserve pour remplacer ceux qui
s’épuisaient ou mouraient au cours de ce long voyage. C’était un travail ingrat –
guider, nourrir et houspiller les bêtes –, mais Kit Carson adorait ça. Il préférait
de loin être assis sur une selle que de la fabriquer.
Tandis qu’il voyageait vers l’ouest, David Workman, son patron à Franklin, fit
paraître un avis dans le Missouri Intelligencer, le journal local, annonçant le
départ de son apprenti. Ce fut la première fois que le nom de Kit Carson
apparut dans la presse :

Avis est donné par la présente que CHRISTOPHER CARSON, un garçon


d’environ 16 ans, petit pour son âge, mais robuste ; cheveux brun clair, s’est
enfui de chez l’abonné, vivant à Franklin, comté de Howard, Missouri, où il
devait apprendre le métier de sellier, aux alentours du premier septembre
dernier. On pense qu’il a gagné le nord de l’État. Quiconque hébergera,
aidera ou secondera ledit garçon sera passible de poursuites judiciaires. Une
récompense d’un cent sera offerte à toute personne qui le ramènera.
Workman était tenu par la loi de signaler l’absence de son apprenti. Il est
toutefois clair, quand on lit entre les lignes, que le sellier n’était pas pressé de
voir réapparaître Carson, voire qu’il favorisa sa fuite : l’annonce ne fut publiée
qu’un mois après sa disparition. En faisant traîner sa parution, en indiquant
faussement que le jeune homme s’était dirigé vers le nord, et en offrant une
récompense aussi modeste, Workman donne l’impression d’approuver la
décision de Carson et peut-être même lui souhaita-t-il bon vent.
Dans son autobiographie, Carson ne se remémora qu’un seul incident lors de
sa première traversée des Grandes Plaines. Alors que la caravane longeait
l’immense méandre de la rivière Arkansas, dans ce qui constitue aujourd’hui le
sud-ouest du Kansas, la file de chariots entra dans le pays des bisons, truffé de
meutes de loups qui harcelaient les bêtes du convoi. Repérant un loup dans le
lointain et redoutant probablement qu’il ne s’en prenne au bétail, un voyageur
nommé Andrew Broadus alla chercher son fusil. L’arme se déchargea
prématurément, et il se tira à bout portant dans le bras droit.
Au bout de quelques jours, la blessure s’était infectée et la gangrène s’installa.
La caravane n’avait pas de médecin, mais il était évident pour tout le monde
qu’il fallait amputer Broadus. À l’agonie, il criait de manière pitoyable à chaque
tressaut de son chariot, mais refusait d’accepter l’inévitable, et plusieurs jours
précieux furent perdus tandis que la putréfaction remontait peu à peu le long
de son bras.
Les voyageurs finirent par ne plus supporter ses cris. Ils plaquèrent Broadus
au sol, puis l’un des hommes trancha la chair morte à l’aide d’un rasoir. Un
autre entreprit alors de taillader l’os de son bras avec une vieille scie, tandis
qu’un troisième cautérisait les artères sectionnées en appliquant sur elles un
arbre de transmission brûlant, prélevé sur l’une des carrioles et chauffé au
rouge dans un feu de camp. Tandis que Broadus poussait des cris déchirants,
Kit observa la scène les yeux écarquillés, s’efforçant d’aider de son mieux – selon
un récit probablement apocryphe, il se porta volontaire pour manier le scalpel et
effectuer la première incision. À l’évidence, ce supplice offrit à l’adolescent une
image saisissante des expédients aussi rudimentaires qu’ingénieux auxquels les
hommes de la Prairie étaient souvent contraints de recourir.
L’opération s’acheva enfin, et les cris de Broadus s’éteignirent. Les hommes
appliquèrent sur le moignon un enduit protecteur à base de goudron, prélevé
sur l’essieu d’une charrette. Étant donné les conditions d’hygiène déplorables
régnant au sein du convoi, la plupart des voyageurs s’attendaient à ce que
Broadus finisse par succomber, mais la blessure ne tarda pas à cicatriser sans
générer d’infection. Selon Carson, Andrew Broadus était « en pleine forme »
quand la caravane entra au Nouveau-Mexique.

**

Si Kit Carson était fasciné par la vie sur la piste de Santa Fe, il n’apprécia
guère la ville du même nom. Le convoi pénétra dans l’ancienne cité en faisant
gémir ses roues, et suscita l’émoi au sein d’une population avide de distractions.
Carson quitta rapidement la ville, et la mentionne à peine dans son
autobiographie. Dès qu’il le put, il se rendit à Taos – un village de montagne aux
maisons en adobe blanchies à la chaux, à une centaine de kilomètres au nord de
la capitale –, et découvrit là une vie fruste beaucoup plus dans ses goûts. Taos
deviendrait son foyer, sur le plan affectif tout du moins, pour tout le reste de
son existence.
Se déployant au milieu de plaines couvertes d’armoise, au pied des
grandioses massifs en dents de scie du Sangre de Cristo, Don Fernando de Taos
était un vieux bourg espagnol labyrinthique accueillant quelques milliers
d’âmes. Il était construit à proximité d’un hameau encore plus ancien d’Indiens
pueblos qui vivaient depuis des siècles dans une citadelle en terre crue faite de
bâtiments mitoyens de six étages. La ville tenait son nom des denses bosquets
de saules qui bordaient le cours d’eau traversant le village – taos signifiant
« saules rouges » en tiwa. À quelques kilomètres plus à l’ouest, le Rio Grande
avait creusé une profonde gorge, et ses eaux vives et froides coulaient dans un
ravin situé à cent quatre-vingts mètres sous le bord du canyon.
Taos était aussi la capitale de la traite des fourrures pour tout le sud-ouest du
continent. Les trappeurs indépendants, comme ceux associés à divers
organismes – la Hudson’s Bay Company, l’American Fur Company, la Rocky
Mountain Fur Company –, passaient l’hiver à Taos. Ils en profitaient pour
réparer leurs pièges, et dilapidaient souvent leurs gains de l’été en fêtes, en
jeux, en prostituées et en boissons. Leur poison de prédilection était un tord-
boyaux de contrebande local connu sous le nom de Taos Lightning (« la foudre
de Taos »), un alcool de blé devenu une sorte de monnaie d’échange propre à la
Frontière, aussi bien pour les trappeurs que pour les Mexicains et les Indiens.
Les trappeurs formaient un îlot turbulent au sein de cet avant-poste reculé de
province. La population locale éprouvait autant d’agacement que de jalousie
envers ces étrangers aux comportements grossiers, qui vivaient de manière
vagabonde et indisciplinée et fricotaient avec les squaws – bien loin de la
morale austère des padres.
Kit était attiré par l’étrange fraternité des trappeurs. Fasciné par leur liberté,
leur habileté et leur côté mystique, il se jura de devenir l’un d’eux. Au cours de ce
premier hiver, il fut recueilli par Mathew Kinkead, un trappeur et explorateur
renommé qui avait été l’ami de son père quand il vivait encore dans le Missouri.
Avec lui, Carson apprit les rudiments de la vie de trappeur. Il passa les mois
enneigés dans la cabane de Kinkead, assis devant le feu, dans la fumée grise et
odorante des piñones, à étudier l’espagnol et plusieurs dialectes indiens. Il apprit
à coudre ses propres vêtements en daim, et à se préparer un bon matelas en
bourrant une peau de bison de feuilles de maïs. Lors de sa première chasse au
bison, il découvrit comment couper la viande en tranches fines et la
transformer en délicieux pemmican, et put savourer l’une des spécialités
culinaires des Indiens des Plaines, le foie frais et chaud prélevé sur l’animal aux
veines encore palpitantes, assaisonné de la bile giclant de sa vésicule.
En 1828, après avoir accompagné une caravane jusqu’à El Paso et travaillé sur
de grands tronçons de la piste de Santa Fe, Kit s’engagea comme cuisinier pour
un autre trappeur nommé Ewing Young, qui avait ouvert à Taos un magasin
d’équipements pour les expéditions. Le jeune homme de dix-huit ans, selon
toute apparence, se débrouillait bien derrière les fourneaux ; mais ces
voyageurs crasseux, habitués aux mets étranges mangés sur la route, tels que
puma, chien, mulet, ours et testicules de taureau, n’étaient guère difficiles en
matière de nourriture, et leur devise – « la viande, c’est de la viande » – témoigne
de leur peu d’intérêt pour les raffinements culinaires. (On disait que le régime
alimentaire des trappeurs était tellement riche en saindoux que cela les rendait
« aussi imperméables à la pluie qu’une loutre, et aussi insensibles au froid qu’un
ours polaire ».)
Au printemps 1828, Kit avait un niveau d’espagnol suffisant pour être
embauché comme traducteur par une caravane de marchands en route pour la
ville de Chihuahua – un voyage de plus de mille cinq cents kilomètres aller-
retour sur le Camino Real. La vieille capitale, avec sa cathédrale richement
décorée, son bel aqueduc en pierre et sa majestueuse architecture coloniale,
était sortie de terre grâce au brusque enrichissement de la ville, qui exploitait
des mines d’argent. C’était la plus grande et la plus éblouissante cité que Carson
ait jamais vue, et cela demeurera l’étape la plus méridionale de toute sa vie
itinérante.
À son retour, Carson accepta un poste de conducteur d’attelage dans les
mines de cuivre de Santa Rita, au sud-ouest du Nouveau-Mexique. Puis, au
printemps 1829, Ewing Young lui proposa d’accompagner une quarantaine de
trappeurs de Taos, qui avaient prévu de s’enfoncer dans des terres apaches
encore inexplorées pour poser des pièges près des affluents de la Gila. Le rêve
de Carson se réalisait enfin : il allait participer à une véritable expédition de
trappeurs.
C’était là une façon incroyablement difficile de gagner sa vie, mais il en fallait
plus pour dissuader Carson. Une enquête du Congrès sur la profession de
trappeur, achevée en 1831, décrivait ainsi leur existence : « Leurs diverses tâches
les exposent aux rigueurs du climat, au danger, et à toutes sortes de privations
[…] menant à un épuisement précoce et à l’infirmité. Beaucoup meurent de
façon prématurée. Le travail est excessif, la vie chiche, et les Indiens sont
toujours susceptibles d’être saisis de brusques accès de rage, au cours desquels
ni ami ni ennemi n’est alors épargné. »
Carson l’ignorait sans doute, mais le métier de trappeur était déjà évoqué de
manière romancée dans certains textes rédigés dans l’Est. Les mountain men
devenaient les incarnations populaires d’une vie sauvage et libre, idéalisée par
des écrivains tels que Washington Irving et James Fenimore Cooper. La traite
des fourrures ferait naître de nombreuses légendes, telles celles de Jim Bridger
ou de Jedediah Smith ; mais par un curieux concours de circonstances, ce serait
Kit Carson qui finirait par devenir le plus célèbre des trappeurs.

**

Le premier voyage rémunéré de Carson dans les montagnes s’annonçait


particulièrement ambitieux et dangereux, car en plus de confronter les
hommes aux difficultés habituelles – grizzlis, Indiens, hypothermie, famine et
déshydratation –, il était parfaitement illégal. La plupart des trappeurs
s’aventuraient vers le nord, dans les étendues sauvages et non revendiquées des
Rocheuses ; or Young envisageait cette fois-ci d’aller poser des pièges de l’autre
côté des frontières du Mexique, certes poreuses, mais jalousement protégées.
Le gouvernement de Santa Fe délivrait rarement de permis aux trappeurs
étrangers, si bien que pour échapper à la suspicion des autorités locales, Ewing
mena sa troupe dans les montagnes du nord, puis fit volte-face. Il mit le cap
vers le sud-ouest et franchit les terres navajos et zunis pour rejoindre la Gila. Le
bassin-versant de la Gila n’avait presque jamais été piégé, et les hommes de
Young découvrirent un territoire incroyablement riche en castors et autres
gibiers.
Auprès de Young et de sa bande hétéroclite et internationale de trappeurs,
Carson découvrit les subtilités du métier – comment déchiffrer la nature et
suivre les réseaux hydrographiques les plus prometteurs ; comment repérer les
« coulées » laissées par les queues des castors le long des berges quand ils
quittent leur abri et s’aventurent sur le sol ; comment poser les pièges et les
parfumer avec une épaisse huile jaune nommée castoréum, prélevée dans leurs
glandes sexuelles ; comment préparer et emballer les fourrures, comment les
cacher dans le sol pour éviter qu’elles soient volées ou s’abîment. Et, quand les
pièges restaient vides, comment envahir et détruire un barrage avant de
matraquer les bêtes sans méfiance, réfugiées dans leur tanière sombre et
humide.
Grâce à ses nouveaux camarades, Carson apprit à apprécier le goût de la
queue de castor bouillie, d’une exquise tendreté – le plat emblématique des
trappeurs. Il devint expert dans le maniement de la carabine Hawken et du
couteau à dépouiller Green River. Il découvrit la langue étrange des trappeurs,
un patois coloré mêlant français, espagnol, anglais et indien, auquel
s’ajoutaient des expressions entièrement de leur cru. « Wagh ! » leur servait
d’interjection dans presque tous les contextes. Ils prononçaient « plews » au lieu
de « pelts » (peaux) et parlaient de « fofurraw » pour désigner toute parure inutile.
Ils disaient « to count coup » quand il s’agissait de se venger d’un ennemi déclaré
et, quand l’un des leurs était tué, ils se mettaient « en quête de cheveux » (à
savoir de scalps). Ils employaient de drôles de formules comme : « Dans quelle
direction flotte ton bâton ? » (Qu’est-ce que tu préfères ?) Ils se rencontraient
une fois l’an lors d’une gigantesque fête à ciel ouvert, le « rendezvous », lors de
laquelle ils dansaient le fandango et jouaient passionnément aux cartes – à la
monte espagnole, à l’euchre et au seven-up. Tard dans la nuit, assis autour du feu
à suçoter leurs pipes noires en terre, ils se racontaient des histoires plus
abracadabrantes les unes que les autres sur leurs lointains voyages dans
l’Ouest – sur cette vallée du Wyoming, par exemple, nichée au creux des
montagnes, qui était si grande qu’il fallait huit heures pour que se répercute
l’écho, si bien qu’un homme pouvait se coucher en criant « Lèv’toi ! » et être sûr
qu’il se réveillerait le lendemain au son de sa propre voix.
Ce fut aussi grâce à ces compagnons que Carson commença à comprendre
comment gérer les Indiens de l’Ouest : comment détecter une embuscade,
quand se battre, quand bluffer, quand fuir, quand négocier. Au XIXe siècle, les
trappeurs étaient probablement les seuls à connaître de manière à la fois aussi
vaste et aussi intime les autochtones du continent. Ils vécurent avec les Indiens,
se battirent avec ou contre eux, tombèrent amoureux d’Indiennes et les
épousèrent, enterrèrent leurs morts, jouèrent aux cartes et fumèrent avec eux.
Ils apprirent à s’habiller, se coiffer et manger comme eux. Ils prirent des noms
indiens. Ils eurent des enfants métis. Ils vécurent dans des tipis, tirèrent des
travois, et devinrent habiles à marchander comme les Indiens et à utiliser leurs
plantes médicinales ancestrales. Nombre d’entre eux étaient eux-mêmes à
moitié indiens, par le sang ou par inclination personnelle. Washington Irving,
écrivant sur les trappeurs de l’Ouest, décrivit ce penchant : « Ils mettent leur
vanité et leur ambition à mépriser tout ce qui porte l’empreinte de la vie
civilisée, et à prendre les manières et les habitudes, le costume, le geste et même
la démarche des Indiens. Vous ne pouvez faire au trappeur libre un compliment
plus flatteur que de lui dire que vous l’avez pris pour un guerrier indien. »
Les chasseurs de fourrures savaient d’expérience que les Amérindiens étaient
des combattants féroces – certains étaient même de vraies légendes, comme les
Blackfeet et les Comanches ; mais ils savaient aussi que la façon de lutter des
Indiens était souvent très différente de celle des Européens. Il était difficile de
les engager dans une bataille rangée, car ils privilégiaient le raid et l’embuscade,
l’attaque et la dispersion, le tir depuis une position cachée et la fuite. Les
trappeurs disaient des Indiens qu’ils se comportaient comme des loups : ils
poursuivaient ceux qui s’enfuyaient, et fuyaient ceux qui les poursuivaient.
Les trappeurs assassinèrent des Indiens lors d’innombrables épisodes où
c’était une question de vie ou de mort, et certains prirent l’habitude de planter
des clous en cuivre dans le fût de leur carabine pour chaque autochtone tué.
Leur plus grand massacre, cependant, eut lieu malgré eux : signes avant-
coureurs de l’arrivée de la civilisation occidentale, les trappeurs remontaient les
vallées fluviales et franchissaient les cols de montagne avec dans leurs bagages
la variole et la typhoïde, les armes à feu, le whisky et les maladies vénériennes,
ainsi que cette drôle de chose nommée argent, et le chatoiement de l’acier. De
leur haleine puant l’alcool, ils annonçaient à voix basse l’arrivée d’une puissance
inimaginable, d’une ombre qui grossissait à l’horizon, se repaissant du
continent, et qui progressait sans fléchir vers l’ouest.
Ce printemps-là, Carson et les hommes d’Ewing Young travaillèrent le long
des affluents de la Gila et s’enfoncèrent dans des terres non cartographiées et
de plus en plus singulières. Un jour, des Apaches s’approchèrent de leur
campement au bord de la Salt River. Pressentant leur hostilité, la plupart des
hommes de Young se dissimulèrent sous des bâts-selles et des couvertures,
encourageant ainsi les Apaches à fondre sur ce qu’ils pensaient être une proie
facile. Bientôt, se remémora Carson, « les collines furent couvertes d’Indiens » ;
mais quand les assaillants furent à portée de tir, les hommes d’Ewing bondirent
de leurs cachettes et pointèrent leurs armes sur eux. Carson tua son premier
Indien, tirant, comme le formula l’un de ses biographes, « droit dans le
mamelon qu’il avait visé – droit dans le cœur ».
Il n’en parle pas dans son autobiographie, mais selon un autre témoignage, il
aurait sorti son couteau et scalpé l’Apache mort, comme c’était la coutume chez
les trappeurs.
Il avait dix-neuf ans.
2
LE MONDE SCINTILLANT


Dans tout le Nouveau-Mexique, la menace de raids navajos faisait souffler un
vent d’inquiétude. Les colons vivaient en état d’alerte ; l’oreille aux aguets, ils
scrutaient les buissons d’armoise en quête de mouvements suspects. Tout le
monde connaissait une famille dont l’enfant ou la mère avait été enlevé. Dans
les contreforts, des amas de pierres ponctuaient souvent les pâturages. Ornés
de croix ou de fleurs, ces repères étaient érigés en mémoire des bergers tués par
l’ennemi. Dès leur plus jeune âge, les habitants du Nouveau-Mexique
apprenaient à détester et à craindre ce mot : « Navajo. »
D’autres tribus s’en prenaient également aux colonies de la région : les Utes
au nord, les Kiowas et les Comanches à l’est, les Apaches au sud. Mais les
Navajos étaient les plus forts, les plus riches, les plus imaginatifs et les plus
souples de tous les Indiens hostiles. Ils constituaient un fléau ancien dans une
province ancienne : à la suite d’attaques navajos, San Gabriel, la toute première
capitale coloniale espagnole du Nouveau-Mexique, une ville prometteuse
donnant sur le Rio Grande, avait été abandonnée à la hâte en 1610 et déplacée
vers un lieu plus sûr, celui de l’actuelle Santa Fe. En 1626, le mot « Navajo » – un
terme d’origine pueblo, signifiant « peuple des grands champs cultivés » – fut
cité pour la première fois dans un document espagnol. (Les Navajos, quant à
eux, se désignaient sous le nom de « Diné », ce qui signifie « le peuple ».) Un
récit du début du XVIIe siècle, rédigé par un frère espagnol, qualifia les
« Nabaju » de « peuple extrêmement belliqueux […] qui occupe toutes les
frontières et nous encercle ».
En 1659, Fray Juan Ramirez traita les Navajos de « païens qui tuent des
chrétiens et en enlèvent d’autres pour les faire périr dans d’atroces
souffrances ». Un demi-siècle plus tard, le gouverneur Francisco Cuervo y
Valdéz condamna les Navajos pour « leurs crimes, leur insolence, et les ravages
qu’ils commettent de manière irréfléchie dans ce royaume ».
Pendant quelque temps, les Espagnols s’efforcèrent de christianiser les
Navajos – en les enchaînant littéralement aux bancs de l’église, selon un
témoignage –, mais les Indiens tinrent farouchement tête aux missionnaires
hispaniques. En 1672, une bande de Navajos traîna un prêtre hors de son église,
lui arracha tous ses vêtements, et le massacra au pied d’une croix en lui
fracassant la tête à l’aide d’une cloche. En 1750, les Espagnols avaient déjà
renoncé à toute tentative de prosélytisme auprès de ces indios barbaros. Cette
année-là, un prêtre nota avec tristesse que les Navajos « étaient incapables de
devenir chrétiens ou de rester en place, parce qu’ils avaient été élevés comme
s’ils étaient des cerfs ».
Pendant des siècles, les Espagnols lancèrent des opérations de représailles en
territoire navajo afin de récupérer le bétail qu’on leur avait volé, mais aussi pour
capturer femmes et enfants et en faire des esclaves. Ces percées, cependant, ne
parvinrent guère à mettre fin aux raids. Le pays navajo, en plus d’être
gigantesque, était accidenté et labyrinthique : toute incursion y était presque
vaine. Vaincre le peuple diné semblait aussi impossible que de le convertir. Le
territoire des Navajos, écrivit un chroniqueur espagnol au cours des
années 1630, « est plus vaste que tous les autres […]. Quand on le traverse en
direction de l’ouest, on n’en atteint jamais le bout ».
Les Navajos vivaient au loin, mais semblaient paradoxalement à portée de
main – comme si les distances dans le désert ne s’appliquaient pas à eux,
comme si les kilomètres ne pouvaient réfréner leurs pérégrinations. La menace
navajo, plus que tout le reste, faisait du Nouveau-Mexique un territoire si
pauvre et si exsangue sur le plan militaire qu’il n’était pas prêt à résister à
l’invasion américaine imminente. Manuel Armijo, gouverneur et général du
Nouveau-Mexique, l’exprima parfaitement dans une lettre de 1846 adressée à
ses supérieurs de Mexico. « La guerre contre les Navajos, annonça-t-il, ronge
lentement ce département, réduisant à la misère la plus flagrante le district du
Sud-Ouest. »

**

Il était étrange que les Navajos fussent considérés comme une telle menace,
car dans leur ensemble ils n’avaient pas la réputation d’être des guerriers
particulièrement féroces, ni des combattants très efficaces. Ils se battaient
rarement en grand nombre, et ne possédaient pas ces confréries guerrières
extrêmement élaborées caractéristiques de nombreuses tribus des Plaines. Leur
culture étant marquée par une crainte et une aversion profondes de la mort, les
Navajos évitaient dès que possible de tuer. Ils ne voulaient rien avoir à faire
avec les cadavres, les funérailles, ou quoi que ce soit d’autre en lien avec la
finitude humaine. Quand quelqu’un mourait dans un hogan navajo – une
maison circulaire dépourvue de fenêtres et au toit rond, en terre crue et en
bois –, il fallait extraire le corps en perçant le côté nord de la bâtisse ; puis le
hogan devait être détruit, car la souillure était définitive. Avec la présence de la
mort apparaissait la sorcellerie, elle attirait les fantômes et de mauvais esprits
emplis de rancœur, elle bouleversait l’ordre fragile du monde. Les Navajos ne
concevaient absolument pas le mal dans le sens judéo-chrétien du terme : il n’y
avait pas de figure diabolique unique s’ingérant dans le monde pour faire
contrepoids au bien. Les fantômes des morts étaient suffisamment diaboliques
comme ça : ils étaient agaçants, malveillants, et particulièrement effrayants – et
ils étaient partout. Ils étaient même capables de s’immiscer dans les rêves des
vivants.
Les Navajos croyaient en un type de sorcier nommé skinwalker (« Marcheur-
de-peau »). Parés de peaux de loup, ils rôdaient la nuit à quatre pattes – le visage
blafard, les yeux rouges et luisants –, et récitaient des prières sacrées à l’envers
pour invoquer des divinités maléfiques. Ils profanaient les tombes, volaient les
objets et bijoux funéraires, arrachaient la chair du mort et la broyaient pour en
faire un poison mortel nommé « poudre de cadavre », qu’ils soufflaient au
visage des vivants afin de leur insuffler la « maladie des fantômes ». Même une
rognure d’ongle ou une mèche de cheveux prélevée sur un mort pouvait être
récupérée par un Marcheur-de-peau à des fins diaboliques.
Des hommes aussi troublés par la mort ne pouvaient faire de grands
guerriers. Qui plus est, la structure sociale des Navajos était plus floue encore
que celle de la plupart des tribus amérindiennes : manque d’autorités
politiques, absence de capitale ou de grand lieu de rassemblement, allégeances
distinctes à une soixantaine de clans et à d’innombrables bandes locales – tout
cela n’était guère propice à la mise en place d’une stratégie militaire de grande
envergure.
Les Navajos étaient sans doute les champions incontestés du raid, et la
guerre à petite échelle leur allait comme un gant. C’était un peuple fuyant, dont
les fiers voleurs à cheval – généralement de jeunes gens assoiffés d’aventure et
désireux de faire fortune –, étaient habiles à attaquer promptement et
disparaître à toute vitesse. Souvent, ces fougueux guerriers partaient contre la
volonté de leurs pères, de leurs oncles, et des autres hommes plus âgés de la
tribu, qui avaient amassé suffisamment de richesses et vécu assez longtemps
pour savoir que ces pillages n’étaient pas sans conséquence.
Désireux d’en découdre, les jeunes hommes rejetaient ces discours et se
préparaient au combat. Dans les jours précédant le raid, ils allaient s’asseoir
dans les huttes à sudation pour se purifier et chanter en l’honneur de Tueur-de-
monstres, le grand dieu de la guerre des légendes navajos, psalmodiant : « Nos
ennemis vont mourir ! Le coyote, le corbeau et les loups emporteront jusqu’au
dernier morceau de leur chair ! » Ils se fabriquaient des massues en pierre,
attachaient des plumes d’aigle à leurs boucliers, se tatouaient le corps d’images
menaçantes et, pour se rendre symboliquement invisibles à l’ennemi,
saupoudraient leurs boucliers de pollen de maïs. Puis ils enfilaient leur armure
en peau de daim et chevauchaient vers l’est, en direction des ranches espagnols.
Les guerriers navajos pouvaient se montrer assez nerveux avant un raid. Ils
faisaient parfois appel à la sagesse d’une main-qui-tremble pour prédire l’issue
d’une future attaque ou allaient voir un contempleur-d’étoiles, qui appliquait
sous ses paupières une préparation faite d’une eau laiteuse recueillie à grand-
peine dans les yeux d’un aigle, et cherchait la réponse dans les cieux. Il était
strictement interdit aux épouses de guerriers de quitter leurs hogans avant que
leurs hommes soient revenus, si possible victorieux, de leur expédition
lointaine : si, pour une raison ou pour une autre, les femmes s’éloignaient de
chez elles, cela portait malchance à leurs maris. Quand un coyote croisait leur
route, les combattants devaient rebrousser chemin ; et s’ils empiétaient sur une
piste d’ours, s’ils voyaient un serpent en pleine mue, s’ils mangeaient
involontairement pendant une éclipse, s’ils découvraient, à leur grande
consternation, que l’un des membres de leur groupe portait sa couverture avec
les rayures en diagonale, toute l’aventure risquait d’être vouée à l’échec. Si tout
se passait bien, cependant, ils se dirigeaient vers leur cible et patientaient dans
le calme du petit matin, puis fondaient sur elle au point du jour, en poussant un
cri à glacer le sang. Quelques minutes plus tard, ils repartaient avec des
chevaux, du bétail, des femmes, des enfants – tout ce qu’ils pouvaient disperser
grâce à leurs chevaux, ou faire monter sur leur selle –, et s’enfuyaient au galop
dans un nuage de poussière.
Le but du raid était parfois de reprendre un prisonnier navajo aux Néo-
Mexicains. La libération d’un Navajo était toujours un motif de réjouissance –
même si le captif, qui avait peut-être été vendu comme esclave lorsqu’il était
enfant et s’était acclimaté à la culture espagnole, risquait fort d’être terrifié par
ces combattants à cheval, et inquiet à l’idée de revenir à une vie tribale qui
n’était plus pour lui qu’un lointain souvenir.
La plupart du temps, cependant, les pilleurs s’intéressaient surtout aux
moutons et aux chèvres. Les Navajos étaient avant tout un peuple pastoral –
presque le seul, parmi tous les Amérindiens de l’Ouest : ils élevaient des
moutons, les tondaient, mangeaient leur viande, buvaient le lait des chèvres, et
étaient habiles à filer la laine. Le peuple diné respectait le mode de vie lent et
vigilant propre à ce que les anthropologues nomment la transhumance ; son
semi-nomadisme était méthodiquement construit autour du déplacement
saisonnier des troupeaux vers des terres plus ou moins hautes, en quête de
pâture. Ce mode de vie, pourtant ancien et connu dans le monde entier, était
presque inconnu en Amérique du Nord. En pratiquant le pastoralisme, les
Navajos étaient, d’une certaine façon, plus proches des Grecs, des Hébreux et
des Arabes de l’Antiquité que des tribus amérindiennes de leur époque.
Les célèbres couvertures en laine tissée des Navajos comptaient parmi les
plus raffinées du monde. Faites de francs motifs géométriques et de couleurs
vives, notamment le rouge et le noir, elles étaient tissées si serré qu’on disait
souvent qu’elles pouvaient retenir l’eau. (Sur la piste de Santa Fe, une
couverture navajo valait dix peaux de bison.)
Pour les Navajos, le monde tournait autour des ovins. Ils parlaient à leurs
bêtes, leur faisaient manger du pollen, et leur chantaient d’étranges mélopées
pendant les froides nuits d’hiver, pour les protéger du gel. « La brebis est ta
mère, disaient les Navajos à leurs enfants, la brebis est la vie. » La plupart de
leurs outils et ustensiles étaient faits en peau, en os et en tendons de chèvres et
de moutons. Les Navajos dormaient sur des peaux de mouton, et
confectionnaient leurs besaces en cousant entre elles des couvertures en laine, à
l’aide de tiges de yucca. Ils mangeaient toutes les parties de l’animal – poumons
et foie, tête et cœur, et même le sang, qu’ils faisaient bouillir et mêlaient à de la
semoule de maïs, pour le transformer en fin gruau rosâtre. Les intestins de
mouton, enroulés sur une lanière de graisse et rôtis directement sur la braise,
constituaient un plat navajo de choix.
Au XVIe siècle, à l’arrivée des Espagnols, les Navajos avaient découvert que le
mouton churro importé par les conquistadores, qui était robuste et avait le pied
sûr, convenait parfaitement à leur paysage rocailleux et austère. Fait pour
l’environnement désolé des plateaux ibériques, le churro aux pattes fines pouvait
manger presque n’importe quoi, parcourir de longues distances et grimper des
pentes abruptes. Sa laine était épaisse et dense, et comme elle contenait
naturellement peu d’huile – les poils des autres races étaient souvent rendus
graisseux par la lanoline –, on pouvait la filer sans la laver au préalable.
Le cheval, lui aussi débarqué sur le continent avec les Espagnols, bouleversa
également la vie des Navajos. Il leur permit notamment d’être suffisamment
rapides et mobiles pour voler les moutons à grande échelle, et clairsemer en
toute impunité les troupeaux vivant dans la longue vallée mal protégée du Rio
Grande. Ainsi, le cheval contribua grandement à leur mode de vie pastoral :
moins d’un siècle après l’arrivée des Espagnols, le mouton était devenu pour les
Navajos une monnaie d’échange, un symbole de prestige social, ainsi qu’un
moyen de se nourrir, de se vêtir et de subvenir à ses besoins. C’était désormais
la pièce maîtresse de leur vie nomade – une sorte de fortune sur pattes.
Les Navajos étaient bien plus que des pilleurs de troupeaux : ils faisaient
pousser des légumes, entretenaient des vergers, marchandaient de manière
énergique, organisaient des rituels sophistiqués, inventaient des récits épiques,
et composaient des chants délicats à la tonalité complexe. Ils semblaient doués
dans tous les domaines : habiles avec les chevaux, ils connaissaient également le
bétail, et se montraient aussi bien agriculteurs que chasseurs, cueilleurs que
tisserands. Parfois, ils s’aventuraient même dans la Prairie pour chasser le
bison, à la manière des Indiens des Plaines. Loin d’être sédentaires comme les
Pueblos, ce n’était pas non plus des nomades au sens strict du terme, comme les
Utes. Ils étaient difficiles à cerner : menant une vie de semi-nomades, ils étaient
ancrés dans leur territoire, mais le parcouraient en tous sens en fonction des
saisons, pour profiter au mieux de son relief austère et désertique.
Les Navajos, tout comme leurs cousins linguistiques, les Apaches, avaient
quitté l’âpre région de l’Athapasca, dans ce qui constitue aujourd’hui le nord du
Canada et l’Alaska, pour s’aventurer le long de la chaîne des Rocheuses. Il est
tentant d’imaginer qu’ils tinrent conseil dans quelque coin perdu recouvert de
neige, à la lueur d’une aurore boréale, et décidèrent une fois pour toutes qu’ils
en avaient assez du froid. Dans les faits, leur migration vers le sud ne semble
pas relever de l’exode volontaire : elle se déroula lentement, par vagues
aléatoires, et de manière extrêmement tortueuse. Les Athapascans
commencèrent à marcher vers le sud autour de l’an 1300. Arrivés tardivement
dans la région, les Navajos se séparèrent des Apaches et renoncèrent
rapidement à leur vie de chasseurs-cueilleurs pour devenir peut-être le plus
fluide et le plus varié des peuples du sud-ouest du continent. En quelques
siècles à peine, ils s’inventèrent une existence empruntant à toutes les cultures
qu’ils avaient pu croiser, et construisirent sur ces fondements une société qui
leur était propre.
Leur mythe de la création, nommé l’Émergence, est considéré par certains
anthropologues comme une allégorie de leur longue migration depuis le
Canada. Répétée lors de chants et de rituels nocturnes pendant les mois d’hiver,
l’Émergence témoigne bien de ce qui fait la spécificité des Navajos : leur
sentiment d’avoir été des exilés errants dans le monde pendant la plus grande
partie de leur histoire, de perpétuels étrangers expulsés d’un pays à l’autre,
contraints d’accomplir toute une série de périples alambiqués à travers
d’étranges terres obscures avant de tomber enfin sur le « Monde scintillant »,
ainsi qu’ils appelaient leur territoire actuel ; mais aussi leur propension à se
considérer comme une tribu à part – une sorte de peuple élu de cette région du
monde, convaincu d’entretenir une relation particulière avec les dieux, et
confiant dans la puissance de ses rituels ; et cependant, au même moment, une
tribu désireuse de faire siens la pensée et les outils des autres, et de se mêler à
d’autres peuples. Si les Navajos cédaient à un orgueil tribal frisant l’arrogance,
celui-ci se mâtinait d’une extraordinaire capacité à assimiler d’autres
traditions, et d’une aisance naturelle à accepter de nouvelles façons de vivre,
voire du sang neuf.
En un sens, les Navajos étaient les plus « américains » des Amérindiens : des
immigrés, des improvisateurs, des hybrides. Mobiles et ne trouvant jamais le
repos, ils aimaient couvrir de vastes étendues de leur territoire, sans jamais en
franchir les frontières. Ils humaient le parfum des autres cultures, en
prélevaient ce qui leur convenait, et l’adaptait à leurs fins.
Et c’était là une tâche interminable. Les Navajos, en effet, détestaient tout ce
qui était achevé – qu’il s’agisse d’un panier, d’une couverture, d’une chanson ou
d’une histoire. Ils refusaient que leurs objets soient trop parfaits ou trop fermés
sur eux-mêmes : une conclusion définitive entravait l’esprit du créateur, et
retirait toute vie à l’art. Ils laissaient donc de petits trous, de petites
imperfections, des lacunes volontaires, permettant aux objets et aux récits de
vivre un jour de plus. À leurs yeux, la complétude était synonyme d’étouffement.
Sur le plan esthétique comme pratique, les Navajos prenaient garde à toujours
conserver une échappatoire.
Aujourd’hui encore, les couvertures navajos présentent souvent une légère
imperfection pour laisser respirer la création – une fine ligne qui part du centre
et court vers l’extérieur, parfois faite d’un seul fil dépassant du bord ; de
manière révélatrice, les Navajos nomment ce défaut de fabrication volontaire
« l’exutoire de l’esprit ».
Au cours de leurs raids, ils n’achevaient jamais le travail non plus. Songeant à
la saison suivante, les guerriers navajos veillaient à ne pas voler tous les moutons
des colonies espagnoles qu’ils pillaient. À chaque fois, ils laissaient plusieurs
brebis et béliers derrière eux – pour être sûrs d’avoir un joli troupeau tout neuf à
voler un an plus tard.
3
L’ARMÉE DE L’OUEST


Les volontaires étaient originaires de bourgades et de villages nommés
Independence, Liberty, Excelsior Springs, et de nombreuses villes-carrefours
anonymes du centre de la vallée du Missouri. Ils étaient plus de mille six cents
en tout – garçons de ferme, fils de pasteurs et apprentis, venus des collines
verdoyantes et des plaines alluviales. Dans un élan de patriotisme, ils avaient
quitté leurs moulins à farine, leurs forges et leurs jeunes épouses. Le président
Polk, à Washington, souhaitait envoyer des volontaires se battre contre le
Mexique, et les hommes du Missouri répondirent amplement à l’appel. Forts de
toutes les armes et montures en leur possession, ils se précipitèrent vers Fort
Leavenworth, le bastion militaire frontalier, à l’extrémité orientale du Kansas,
qui constituait l’avant-poste le plus avancé de la puissance militaire américaine.
Ce fut là, en mai 1846, qu’ils se regroupèrent en régiments et bivouaquèrent
dans l’herbe, non loin des rives de la Missouri. Tous les matins, des dragons de
l’armée américaine – la force montée d’infanterie, ancêtre de la cavalerie – se
livraient devant les volontaires à quelques exercices militaires, les entraînant à
manœuvrer en ordre serré, à manier le sabre et la baïonnette, à marcher au pas,
à charger et tirer. Les dragons avaient à leur tête un homme imposant et au
caractère inflexible nommé Stephen Watts Kearny, un colonel qui ne tarderait
pas à devenir général, avant de se transformer en figure légendaire des plaines
de l’Ouest. Les soldats de Kearny firent le tri au sein de ces nouvelles recrues –
une tâche qui leur sembla désespérée à première vue. « La matière brute est
plutôt bonne, écrivit un lieutenant déprimé, mais elle est, à dire vrai, très
brute. » Quelques semaines plus tard, cependant, la populace s’était muée en
une colonne de soldats presque convenable, qui deviendrait connue sous le nom
d’armée de l’Ouest.
La veille de leur départ, au mois de juin, des centaines de familles de
volontaires vinrent à Fort Leavenworth leur faire leurs adieux, ignorant si elles
reverraient un jour leurs fils, leurs frères, leurs maris. En larmes, les femmes du
Missouri offrirent aux compagnies des drapeaux américains soigneusement
cousus à la main. Une certaine Mme Cunningham, du comté de Clay, s’adressa à
la foule des volontaires : « Nous préférons apprendre votre chute lors d’une
guerre honorable, lança-t-elle, que de vous voir revenir déshonoré par la
lâcheté. » L’un après l’autre, les chefs des diverses compagnies se levèrent pour
recevoir leurs drapeaux, promettant que leurs hommes ne se déroberaient pas à
leur devoir.
« La mort avant le déshonneur, déclara l’un d’eux. Aimer sa patrie, c’est aimer
Dieu. »
Le lendemain matin, l’armée de l’Ouest se mit en route. Un défilé d’hommes
et de bêtes, long de plusieurs kilomètres, souleva des panaches de poussière sur
la route défoncée. Les colonnes, à pied ou à cheval, se déployèrent à travers les
plaines, tandis que des attelages de bœufs tiraient des chariots bâchés emplis de
munitions, de provisions de sel et de biscuits militaires. Presque quinze mille
têtes de bétail quittèrent Fort Leavenworth. Des files de mules bâtées les
accompagnaient en ahanant, chargées des divers composants des obusiers de
montagne et autres pièces d’artillerie. Laissant derrière eux le soleil du matin,
les Missouriens avancèrent sous des bannières portant la devise e pluribus unum.
Les essieux des chariots Conestoga grinçaient sous leur poids, tandis que les
barriques de mélasse, de lard et de farine s’entrechoquaient au fond des
véhicules. Les bouviers faisaient claquer leur fouet devant les bêtes en criant :
« Hue ! Avance ! » La piste sentait la sueur écumante, les excréments frais et
l’urine – l’odeur aigre et musquée d’une armée en marche. Au loin, en tête de la
colonne, des coups de feu éclataient régulièrement dans l’air : les cavaliers des
unités de première ligne faisaient fuir les crotales, dont les repaires étaient
nombreux dans la Prairie.
L’armée de Kearny suivit la même route couverte d’ornières que celle
empruntée par Kit Carson vingt ans plus tôt : la piste de Santa Fe. Ce périple de
deux mois s’annonçait difficile et éprouvant pour les reins, mais au moins,
l’itinéraire était sûr.
Peu après leur départ de Fort Leavenworth, les hommes virent disparaître les
champs de maïs et les villages – derniers signes de la civilisation américaine –,
et l’horizon s’ouvrit devant eux. L’armée de l’Ouest ne croiserait plus aucune
maison ou implantation humaine sur près de mille trois cents kilomètres. Elle
venait de pénétrer dans une étendue souvent désignée sur les cartes de l’époque
comme « le Grand Désert américain » : un territoire complètement vide, à la
limite occidentale du pays, dont on pensait qu’il n’avait aucun intérêt sur le plan
pratique si ce n’est pour servir de réserve aux tribus indiennes – celles qui
vivaient depuis longtemps dans la Prairie, mais aussi celles qui, comme les
Cherokees, avaient dû quitter l’Est sous la contrainte. À vrai dire, les Grandes
Plaines n’étaient même pas considérées comme partie intégrante des États-
Unis ; il s’agissait plutôt d’une région destinée à demeurer sauvage, connue
sous le nom officiel de « Frontière indienne permanente ».
Quand les Missouriens découvrirent ces terres herbeuses et désolées, leur
sentiment de solitude grandit : ils n’avaient plus aucun moyen de communiquer
avec le monde qu’ils connaissaient. Certes, les fils télégraphiques avaient
commencé à relier entre elles les grandes villes de la côte Est, mais aucune ligne
ne s’approchait de la Prairie – pas plus que le train, ni même les diligences de
courrier express grâce auxquelles on pouvait faire parvenir des messages
urgents à sa famille. Quand un soldat attrapait la fièvre et mourait, comme cela
arriva souvent au cours de cette longue marche vers le Nouveau-Mexique, il
était enterré non loin de la piste elle-même, dans une fosse peu profonde
creusée dans le lœss, la terre fine et fertile de la région. Sa dépouille était
enveloppée dans une couverture, puis dans un drapeau américain ; et suivant
un rituel de la Frontière aux origines mal connues, le cheval sellé du défunt,
avec ses bottes suspendues à l’envers dans les étriers, était conduit près de la
tombe pour honorer son maître. Après une salve de trois coups de feu, les
soldats disposaient des pierres dans la fosse, afin de décourager les loups – tout
en prenant bien soin de ne pas les empiler trop haut, de manière à ne pas
piquer la curiosité de quelque Indien des Plaines passant par là, car il leur
arrivait de profaner les tombes des pionniers.
À mesure que l’armée de l’Ouest progressait le long de la piste, le paysage
devint d’une beauté étrange et austère. Des sauterelles bondissaient au milieu
des étendues désertes. Les arbres se firent de plus en plus rares, jusqu’à
disparaître complètement, et les hommes se retrouvèrent cernés de plantes
indigènes – silphies, rudbeckias et lachnanthes. Çà et là se dressaient des saules
coyotes, près des berges de ruisseaux au cours sinueux ; mais la terre, sinon,
était aussi monotone que les eaux ondoyantes de l’océan.
Le jeune volontaire John T. Hughes, un instituteur originaire de Liberty, dans
le Missouri, fut ému par le spectacle de l’armée de l’Ouest avançant dans la
prairie. Il nota que « les plaines infinies, dessinant des crêtes vertes et ondulées,
semblaient se fondre dans les cieux à l’horizon. Aussi loin que l’œil pouvait
porter, les longues files de cavaliers, les joyeux drapeaux flottant au vent et la
procession de chariots bâchés du convoi de marchandises dessinaient des lacets
sur cette étendue ondulante ». Mais le charme s’estompa rapidement. Une
semaine après le début du voyage, la marche était devenue « lente et pénible »,
écrivit Hughes. « Les mules et autres animaux, n’ayant pas l’habitude du
harnais, rechignaient souvent à avancer. L’herbe était haute et drue, et la terre
si molle, en de nombreux endroits, que les lourds chariots s’y enfonçaient
jusqu’aux essieux. »
**

Prudent, pragmatique et très à cheval sur la discipline, Stephen Watts Kearny


était le candidat naturel au poste de commandant de l’armée de l’Ouest. Ce
colonel de 52 ans (qui apprendra sa promotion au grade de général de brigade
sur la route du Nouveau-Mexique) était l’un des meilleurs officiers de l’armée
américaine, et l’un des plus brillants. Depuis trente années, il arpentait les
Grandes Plaines, explorant et faisant régner l’ordre dans les vastes étendues
herbeuses que Thomas Jefferson avait achetées à Napoléon en 1803, lors de la
vente de la Louisiane. Kearny connaissait les difficultés propres à la Prairie, son
climat et sa faune étranges, le sentiment d’isolement qu’elle suscitait. Que ce
soit sur un cheval éperonné ou à bord d’une barge halée à la cordelle, Kearny
avait parcouru des milliers de kilomètres à travers l’Ouest, et navigué aussi bien
sur la Missouri que sur la Yellowstone, l’Arkansas et la Red River. En chemin, il
avait bâti des forts, complété des cartes, signé des traités et formé des armées. Il
avait servi sous les ordres de figures légendaires de la Frontière, notamment le
colonel Henry Dodge et le colonel Henry Leavenworth. Quant à son épouse,
Mary Radford, c’était la belle-fille du grand explorateur William Clark.
Bien qu’étant un homme de la côte Est aux goûts patriciens affirmés et
amateur de bon vin, Kearny avait adopté le rude mode de vie de la Frontière. Il
se délectait de viande d’ours, de blaireau et de wapiti. Il n’avait aucun mal à
parcourir des milliers de kilomètres à pied : l’année précédente, en 1845, il avait
pris la tête d’une expédition incroyablement rapide depuis Fort Leavenworth
jusqu’au col sud des Rocheuses, et retour – une marche de plus de trois mille
cinq cents kilomètres, qu’il parvint à accomplir, sans perdre un seul homme, en
quatre-vingt-dix-neuf jours. Se terrer dans quelque avant-poste perdu à la
lisière du monde connu pour échapper aux rigueurs de l’hiver ne le dérangeait
pas le moins du monde. Il se remémorait avec émotion l’hiver 1840, à
Leavenworth, quand l’encre de son stylo-plume avait gelé pendant qu’il écrivait
une lettre, le thermomètre indiquant 23 degrés en dessous de zéro. Il avait fumé
le calumet avec les Indiens en d’innombrables occasions, appris leur façon de
parler, leur goût pour la métaphore ; un jour, il flatta un chef sioux en le
complimentant pour « l’aigle montant en flèche de [sa] renommée ». Lors d’un
conseil avec les Indiens oglalas, il goûta de bon appétit aux délices locaux – du
chien bouilli et de l’eau de rivière teintée de sang, prélevée dans la panse d’un
buffle.
Kearny voyait, avec une lucidité peu fréquente chez les soldats de la Frontière
de sa génération, que l’alcool détruisait les Amérindiens. Partout où il se
rendait, lors de ses rencontres avec les tribus des Plaines, il faisait de l’« eau-de-
feu » l’un des principaux sujets de ses discours. « Vous avez beaucoup
d’ennemis, mais celui-ci est le plus grand de tous, déclara-t-il lors d’un conseil
sioux. Ouvrez les oreilles et écoutez-moi bien. Chaque fois que vous en
trouverez sur vos terres, répandez-le sur le sol. La terre peut la boire sans
dommage, pas vous. »
Kearny avait croisé nombre d’Indiens des Plaines et, fait exceptionnel dans la
violente histoire de l’Ouest, ces rencontres s’étaient déroulées sans incident
fâcheux. Les tribus des Plaines le nommaient Shonga Kahega Mahetonga –
Cheval-qui-dirige-les-longs-couteaux. Il avait parlementé avec les Crows, les
Blackfeet, les Chippewas, les Mandans, les Pawnees, les Winnebagos, les
Potawatomis, les Sauks et les Fox, ainsi qu’une multitude d’autres tribus et de
clans, et ce, presque toujours sans effusion de sang. Certes, il les combattait
parfois, mais il tentait généralement d’arbitrer les guerres immémoriales qui
avaient cours entre les divers Indiens des Plaines – ou leurs guerres plus
récentes contre les Cherokees, les Chickasaws, et autres tribus dites
« civilisées » que les États-Unis avaient contraintes à migrer vers l’ouest, au
cours des années 1830, pour vivre au sein de l’immense Frontière indienne
permanente. Évidemment, cette politique américaine tragique, qui consistait à
greffer par décret des Indiens de la forêt, à la culture radicalement différente,
dans le monde inconnu de la Prairie, avait ouvert la boîte de Pandore et suscité
des tensions que Kearny passa la majeure partie de ses premières années dans
l’armée à tenter de comprendre – et, dans la mesure du possible, à résoudre.
Comme le formule de manière lapidaire un historien, Kearny et ses camarades
étaient chargés d’une tâche ingrate, « imposer une Pax Americana à toute la
nation indienne, cette entité disparate et artificielle créée par le
gouvernement ».
Diplomate de nature et doté d’une patience à toute épreuve, Kearny était
l’homme de la situation. Sa carrière d’officier était jalonnée de témoignages de
sa ténacité, de sa discrétion et de sa tolérance. Il n’y avait absolument rien de
« bravache » dans son attitude selon Dwight Clarke, son biographe. Ce fut cette
qualité, peut-être plus que toute autre, qui empêcha son invasion du Nouveau-
Mexique en 1846 de tourner au désastre.
Kearny était un homme de petite taille, avec un nez busqué et des mèches de
cheveux gris balayant un front haut et carré. Ses yeux perspicaces, légèrement
globuleux sous des paupières épaisses et tombantes, semblaient regarder, par-
delà ses hommes, le grandiose avenir qui les appelait. Dans ses carnets
militaires, ses propos sont précis et réfléchis, son écriture nette et dépourvue de
fioritures. Un spécialiste de l’histoire militaire qualifia Kearny d’« adepte de la
discipline, le plus rigoureux de toute l’armée – aimable dans ses manières, mais
d’une fermeté intraitable ». Ses ordres, expliqua un Missourien, « claquaient
comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages ». Ulysses S. Grant, qui
servit comme jeune lieutenant sous les ordres de Kearny au début des
années 1840, le considérait comme « l’un des plus talentueux officiers de son
temps », un homme capable de maintenir la discipline « de manière stricte,
mais sans prendre de décisions blessantes ». Kearny aimait rédiger des
déclarations qui circulaient parmi ses officiers et étaient lues à voix haute à ses
hommes, un peu comme des sermons. « Une armée, proclamait l’une d’elles,
n’est qu’une foule de la pire espèce si elle n’est pas correctement
gouvernée & maîtrisée. Les soldats sont chargés d’accomplir de nobles missions
pour la gloire de notre pays & de telles missions ne peuvent s’accomplir que par
le biais d’une rigoureuse discipline. »
Ses séances d’entraînement étaient devenues légendaires. Lors d’un
apprentissage de marche au pas aux Jefferson Barracks, près de Saint-Louis, le
cheval de Kearny perdit l’équilibre et tomba sur le terrain de manœuvres ; mais
Kearny, imperturbable, continua d’aboyer ses ordres jusqu’à la fin de l’exercice,
coincé sous le corps de l’animal. Incarnation de l’autorité, Kearny pouvait se
montrer d’une sévérité cinglante. Il écrivit un jour à son fils Charles une lettre
l’adjurant de bien faire ses devoirs. « Si vous n’étudiez pas de manière à gagner
votre vie grâce à un métier quelconque, le prévint-il, vous mourrez tout
simplement de faim. »
Kearny, qui était avant tout un cavalier, semblait réserver ses élans
d’affection aux chevaux. Il adorait ses montures, et veillait à ce qu’elles soient
toujours impeccablement ferrées et étrillées. Il aimait les élever et les faire
courir, et détestait que l’on traite mal les animaux, ce qui était alors monnaie
courante au sein de l’armée. Les dragons de Fort Leavenworth qu’il
commandait, une unité créée en 1833 pour surveiller les régions frontalières de
l’Ouest, constituaient l’élite des troupes montées (le terme « dragon » ayant
pour origine les arquebuses, prétendument nommées « dragons », d’une
vénérable unité à cheval française dont s’inspirait vaguement celle des dragons
américains). Kearny s’était personnellement chargé du recrutement et de la
création de ce régiment légendaire, précurseur de la cavalerie – certains
historiens le surnommeront « le père de la cavalerie américaine ». Sans
surprise, la majeure partie de l’entraînement dispensé par Kearny concernait
les soins et le maniement des chevaux. Dans le premier manuel des dragons qui
parut, Kearny exhortait chaque soldat à toujours « veiller à ne pas effrayer ou
perturber son cheval ». Lui-même doté d’une voix calme et posée, Kearny
conseillait au dragon de parler à sa monture d’une voix basse et régulière,
presque dans un murmure.
La Frontière se trouvait très loin de ses racines familiales. Issu d’une famille
aisée du New Jersey, il avait pour père un marchand de vin prospère de Newark,
et sa mère, qui venait d’une éminente famille new-yorkaise, descendait des
premiers colons hollandais. Son grand-père, John Watts, avait été l’un des
fondateurs de la Bibliothèque publique de New York, et le premier directeur de
l’hôpital de la ville. Kearny étudia les lettres classiques à Columbia pendant
deux ans avant de rejoindre rapidement l’armée, en 1810, quand la guerre
contre la Grande-Bretagne se profila à l’horizon. Son empressement à devenir
soldat, avant d’avoir achevé son cursus à Columbia, reflétait peut-être son désir
d’effacer l’héritage de son père, qui, en tant que loyaliste britannique, avait été
emprisonné avant de connaître un exil humiliant pendant la guerre
d’Indépendance. Le jeune Kearny brûlait de prouver son patriotisme en luttant
contre la famille royale abhorrée à laquelle son père, vingt-cinq ans plus tôt,
s’était accroché de manière si embarrassante.
Pendant la guerre anglo-américaine de 1812, à Queenston Heights, le
lieutenant Kearny se distingua par sa bravoure en gravissant les berges presque
à la verticale de la rivière Niagara pour s’emparer d’une position britannique
campée sur une haute butte. Lors de cette bataille exaltante (mais en définitive
perdue), Kearny combattit aux côtés d’une autre figure de la guerre contre le
Mexique, Winfield Scott. Des années plus tard, le général Scott se
remémorerait la façon dont le jeune Kearny avait « atteint le sommet de la
colline » de Queenston Heights et « chassé l’ennemi du champ de bataille » en
dispersant les Britanniques et leurs alliés, les Mohawks. Ce fut, selon Scott,
« l’un des plus remarquables combats de cette guerre ». Le lendemain,
cependant, Scott et Kearny, ainsi que neuf cents autres Américains, furent
capturés par les Britanniques. Les prisonniers furent conduits de manière
humiliante jusqu’à l’ancienne citadelle française de Québec, où ils ne se virent
infliger, au bout du compte, qu’une captivité de quatre mois.
Dans la citadelle où ils étaient emprisonnés, les officiers américains avaient
parfois le droit de dîner avec les officiers britanniques. Un soir, pendant le
repas, un Anglais au fort penchant pour la boisson porta un toast au président
des États-Unis. « À M. Madison, mort ou vif ! » cria-t-il en levant son verre. À
quoi le lieutenant Kearny aurait audacieusement répondu, en se levant à son
tour : « Au prince de Galles, sobre ou ivre ! » Le mess s’emplit de cris et la soirée
faillit se finir aux poings, avant que l’officier britannique ayant porté le premier
toast ne soit traîné hors de la salle et mis aux arrêts.
Après la guerre, Kearny décida, apparemment contre la volonté de ses
parents, de faire carrière dans l’armée. Montant régulièrement en grade, il
s’aventura toujours davantage à l’ouest, et fut affecté à des postes de plus en
plus lointains, d’abord dans la région des Grands Lacs, puis près de la Missouri.
À l’exception d’un bref séjour à New York, Kearny ne servirait plus jamais dans
l’Est.
4
HERBE-QUI-CHANTE


Au cours de l’été 1835, Kit Carson assista au rendezvous annuel des trappeurs,
qui se tenait cette année-là au milieu d’une grande prairie située près des
calmes eaux de la Green River, dans ce qui constitue aujourd’hui le sud-ouest du
Wyoming. Comme toujours lors de ces rassemblements mal famés, diverses
tribus d’Indiens avaient planté leurs tentes dans le coin pour marchander, jouer
et boire avec les trappeurs. Il n’était pas rare, pendant ces festivités qui duraient
un mois entier, que les Blancs prennent des squaws pour épouses. Carson avait
vingt-cinq ans, et au cours de la saison de piégeage qui venait de s’achever, il
avait été blessé à l’épaule lors d’un violent combat contre les Blackfeet. Il avait
failli y rester. Souffrant de sa blessure, et peut-être impressionné d’avoir frôlé la
mort, il songeait à fonder un foyer – ou, comme les trappeurs aimaient à le
dire : il était temps pour lui d’être « accosté d’une femme ».
L’une des jeunes filles les plus populaires du rendezvous était une Arapaho
nommée Herbe-qui-chante (ou Waa-ni-beh dans sa langue maternelle, un
terme évoquant le son aigu du vent des prairies quand il fouette les hautes
herbes). La belle Herbe-qui-chante tapa dans l’œil de Carson, mais un autre
homme du nom de Joseph Chouinard tomba lui aussi sous son charme. Ce
trappeur canadien-français, surnommé « la brute des montagnes », était un
géant arrogant et vantard, ainsi qu’un excellent tireur. Un aventurier anglais
parla de Chouinard comme d’« un homme à l’air stupide », tandis que Carson
décrivit son adversaire comme « un Français de grande taille, du genre
autoritaire et robuste ».
Il existe de nombreuses versions de cette histoire – c’est même l’un des
épisodes les plus célèbres de la littérature consacrée aux trappeurs. Il semblerait
que tout eût commencé un soir au camp des Arapahos, quand Herbe-qui-
chante, devant le parterre de soupirants désireux d’être son partenaire lors de la
« danse de la soupe », choisit Carson et rejeta Chouinard. Le Français lui lança
alors des insultes et plus tard, selon l’un des récits, tenta même de la violer.
Quoi qu’il en soit, Carson semble avoir ressenti un vif sentiment de rivalité
sexuelle envers Chouinard. « Ils se disputaient à propos d’une squaw, expliqua
plus tard un ami de Carson vivant à Taos, et le Français s’est mis en colère. »
Alors que le rendezvous battait son plein, Chouinard fit la noce plusieurs jours
d’affilée. Conforté par ce que Carson appelait « le démon de l’alcool », il menaça
tous ceux qui croisaient son chemin. Comme il était connu pour avoir le sang
chaud, tout le monde faisait de son mieux pour l’ignorer – augmentant ainsi sa
rage. Impatient d’en découdre, Chouinard se traîna jusqu’au campement de
Carson et injuria les Américains en beuglant : « Bande d’écoliers pleurnichards !
Je pourrais prendre un fouet et tous vous fouetter ! »
Carson en avait assez de cette crapule ivre morte. « Je n’aimais pas qu’on
parle de cette façon, déclara-t-il plus tard, alors je lui ai dit que le pire Américain
du camp, c’était moi. »
Carson eut alors ce qu’un témoin décrivit comme « un sourire étrange,
comme s’il était sur le point de faire une bonne blague ». Il lança à Chouinard :
« Arrête ça tout de suite ou je t’étripe ! »
Les deux hommes partirent chercher des armes tandis qu’une vaste foule de
trappeurs et d’Indiens se massait dans la principale clairière du campement.
Tout à coup, Chouinard et Carson arrivèrent au galop dans l’arène verdoyante,
brandissant leurs pistolets. Ils s’immobilisèrent si près l’un de l’autre que les
têtes de leurs chevaux se touchèrent. Des propos tendus furent échangés.
Levant la main, ils firent feu à bout portant, de manière si parfaitement
simultanée que, comme Carson l’indiqua plus tard, « toute l’assemblée eut
l’impression de n’entendre qu’une seule détonation ».
Comme ce fut souvent le cas tout au long de son existence, Carson parvint à
tromper le destin : le cheval de Chouinard sursauta quand son maître écrasa la
détente. La poudre brûlante de la balle de Chouinard effleura le côté gauche du
visage de Carson, lui brûlant l’œil et les cheveux, et laissant sous l’oreille gauche
une cicatrice qu’il conserverait jusqu’à sa mort.
Chouinard, quant à lui, était grièvement blessé. La balle en plomb du pistolet
à un coup de Carson avait transpercé la main droite du Français et lui avait
arraché le pouce. Carson alla chercher un autre pistolet pour l’achever, mais
Chouinard, tenant avec précaution son membre mutilé, le supplia de l’épargner.
Dans son autobiographie retranscrite, Carson laisse cette scène dramatique en
suspens, de manière tout à fait frustrante : il se contente de nous dire que le
campement « n’avait plus eu d’ennuis par la suite avec cette brute de Français ».
Selon certaines versions, Chouinard serait mort des suites de sa blessure –
peut-être de la gangrène –, tandis que d’autres suggèrent qu’en vérité Carson
tua Chouinard en tirant une seconde fois.
Ce duel devint l’un des épisodes les plus fameux de la vie de Carson et le
rendit célèbre auprès des trappeurs ; mais, à bien des égards, il ne reflète pas sa
personnalité. Quoiqu’ayant un tempérament de feu, Carson se montrait
d’ordinaire beaucoup plus prudent et n’agissait pas en tête brûlée – et puis il
avait suffisamment de jugeote pour renoncer à un combat si manifestement
placé sous l’emprise de l’alcool. Peut-être cet incident s’explique-t-il par la
jeunesse de Carson, par sa volonté de faire ses preuves au sein de cette
communauté de trappeurs aux cheveux gris, ou encore par quelque désir
chevaleresque de venger les insultes proférées par Chouinard à l’encontre
d’Herbe-qui-chante. Quoi qu’il en soit, cette affaire ne lui ressemblait pas – il
avait survécu moins grâce à son habileté que par un extraordinaire coup de
chance. Un journaliste déclara que ce combat avait été « la seule querelle
personnelle un peu sérieuse de la vie de Kit Carson ». Quant à Carson lui-même,
de toute évidence, il n’avait aucun regret. Des années plus tard, l’un de ses amis
proches le confirma : « Il se félicitait d’avoir agi ainsi. »

**

Cette satisfaction était peut-être davantage liée à l’idylle qui naquit suite à cet
incident. Il pouvait désormais poursuivre sérieusement Herbe-qui-chante de
ses ardeurs et demanda sa main à Celui-qui-court-partout, son père, à qui il
offrit une « dot » de trois mules et un nouveau fusil. La cérémonie de mariage
fut organisée selon la tradition arapaho dans le tipi du père de la jeune fille. Le
rituel s’acheva quand Celui-qui-court-partout lança une couverture sur le
couple et lui donna sa bénédiction. Il y eut un banquet, puis des membres de la
famille dressèrent un tipi à l’intention des jeunes mariés. Si Carson respecta le
reste du rituel arapaho, il ne consomma pas immédiatement le mariage : il
fallait que sa fiancée et lui dorment dans le même lit, mais la jeune femme
devait porter une corde serrée autour de sa taille et de ses reins – une sorte de
ceinture de chasteté – jusqu’à la fin de la période d’essai, qui durait plusieurs
semaines.
Selon la plupart des témoignages, le mariage fut heureux, bien que nous
disposions de peu d’informations intimes, Carson ayant omis de mentionner
Herbe-qui-chante dans ses mémoires. Nous pouvons dire avec certitude que ce
mariage fut davantage qu’un simple « fricotage avec les squaws » : Herbe-qui-
chante fut sa femme dans le sens plein du terme. Le couple respecta les
traditions arapahos, et vécut avec la bénédiction de la tribu. Herbe-qui-chante
fut le premier amour de Carson, et il était absolument fou d’elle.
Des parents de la jeune femme expliquèrent à l’écrivain Stanley Vestal, qui
passa plusieurs mois à interviewer sa tribu dans les années 1920, qu’Herbe-qui-
chante était tenue en haute estime au sein de son groupe – c’était « une fille
gentille, une bonne ménagère, et agréable à regarder ». Carson apprit le langage
étrange et riche en sonorités des Arapahos, une langue algonquine dont « les
voyelles accentuées, les liquides douces et les diphtongues amenuisées » étaient
tellement belles, selon Vestal, « que les Indiens des autres tribus préféraient
chanter des chants arapahos, même s’ils n’en comprenaient pas les paroles ».
Les Arapahos étaient également appréciés pour leurs colliers de perles
sophistiqués et, grâce aux doigts de fée de sa femme, Carson vit ses atours – ses
peaux de daim, ses mocassins, sa blague à tabac et ses sacoches de selle –
s’orner de nouvelles parures scintillantes.
Accompagné de son épouse, qui le suivait dès qu’elle le pouvait, Carson fut
engagé comme trappeur pour la Hudson’s Bay Company deux saisons d’affilée ;
puis, embrigadé par Jim Bridger, il travailla près du cours supérieur de la
Yellowstone, ainsi que sur les berges de la Powder et de la Bighorn. Il ne cessa
de se déplacer au cours de cette période, que ce soit dans le Colorado, l’Utah, le
Wyoming, l’Idaho ou le Montana actuels. Le piégeage des castors lui offrit,
avoua-t-il plus tard, « les plus beaux jours de [son] existence ». Les trappeurs
menaient une vie incroyablement libre, ainsi décrite par l’historien David
Lavende : ils « flottaient comme des fantômes de crique en crique, sans
membres d’un conseil d’administration de Saint-Louis pour les surveiller, sans
ronds-de-cuir méfiants pour vérifier leurs comptes de leurs doigts crochus ».
Carson apprécia ces saisons passées « dans les montagnes, loin des demeures
de l’homme civilisé, sans autre nourriture que celle que je pouvais obtenir avec
ma carabine ».
Herbe-qui-chante l’aida à mener à bien les vastes tâches propres à cette vie
rude et itinérante – et rendit les froides nuits plus animées. « Elle s’est
comportée en bonne épouse avec moi », confia un jour Carson à un ami,
ajoutant qu’Herbe-qui-chante l’attendait toujours dans leur cabane avec une
bouilloire fumante quand il revenait du piégeage, les mocassins trempés par
l’eau glacée de la rivière. « Je ne suis jamais rentré de la chasse, expliqua-t-il,
sans qu’elle ait fait chauffer de l’eau pour mes pieds. »
Leur premier enfant, une fille, naquit en 1837. Carson la nomma Adaline, en
souvenir d’une nièce du Missouri à laquelle il était profondément attaché. (Son
nom arapaho ne nous est pas parvenu, même si, selon certains récits, Carson
appelait également sa fille Fleur-de-prairie.) Si Carson était très heureux dans
sa vie de famille, sur le plan économique, les temps étaient durs. Le pays était en
proie à une grave dépression – la panique de 1837 –, et le marché pour les
produits venus de l’Ouest était, au mieux, volatil. La même année, une épidémie
de variole gagna, depuis Saint-Louis, le nord et l’ouest du continent, se
propageant, disait-on, par le biais de couvertures infectées. Des tribus entières
furent décimées, et un Amérindien sur dix vivant sur le bassin-versant de la
Missouri succomba. La tribu des Blackfeet, ennemie de toujours de Carson, fut
particulièrement touchée. Il en éprouva presque de la compassion. L’un de ses
premiers biographes décrivit de manière éloquente le silence sinistre régnant
sur un campement de Blackfeet ravagé par la variole : « Aucune fumée ne sortait
des tipis. Les loups déambulaient dans le village, arrogants et gras. Les Indiens
morts pendaient aux arbres par grappes entières, et les buses brunes étaient
alignées le long des falaises, gavées de chair humaine, ivres de ptomaïne. »
Pendant ce temps, la traite des fourrures connaissait un véritable déclin, dû à
la panique économique, certes, mais aussi aux caprices de la haute couture : de
manière inexplicable, les riches citadins de l’Est et d’Europe préféraient
désormais les chapeaux en soie à ceux en castor. Il fallait avouer qu’il ne restait
plus beaucoup de castors. Les compagnies de fourrure avaient tellement bien
réussi à pénétrer les rivières de l’Ouest que l’animal était au bord de l’extinction.
Les marchés de l’Est se tarissaient ; d’année en année, le rendezvous estival était
de plus en plus restreint et déprimant. Les trappeurs, aussi habiles qu’entêtés,
causèrent leur propre perte, épuisant la ressource même qui avait fait leur
richesse. Comme la plupart de ses camarades, Carson ne semblait guère
conscient qu’il aggravait le phénomène. « Le castor se faisait rare » – voilà tout
ce qu’il dit à ce sujet dans ses mémoires, ajoutant : « Il nous a fallu tenter autre
chose. »

**

Au cours de l’année 1839, Herbe-qui-chante donna naissance à leur second


enfant, une fille également, dont le nom n’est pas connu. Après l’accouchement,
la jeune femme contracta une fièvre et fut rapidement très malade. Elle
demeura allongée sur son lit en peau de bison tandis que les guérisseurs la
soignaient avec des herbes médicinales et tapaient sur un tambour au rythme
exact de son pouls. Tout cela fut inutile : l’infection ne tarda pas à l’emporter.
Les membres arapahos de la famille firent leur deuil dans la tradition de la
tribu, fondée sur l’autoflagellation – s’arrachant des mèches de cheveux, se
lacérant la peau, voire s’entaillant un doigt. Ils se demandaient pourquoi
Carson ne gémissait pas comme eux et, selon un biographe, « Kit dut leur
expliquer qu’il pleurait dans son cœur, à la manière des Blancs ». Nous ne
connaissons ni le lieu des funérailles ni la méthode choisie pour l’inhumation ;
mais selon la coutume arapaho, la dépouille d’Herbe-qui-chante devait être
hissée sur une plate-forme au sommet d’un arbre, avec quelques-uns de ses
effets personnels préférés, puis brûlée, avant que les restes carbonisés ne soient
consommés par les oiseaux de la Prairie.
En 1840, Kit Carson se débrouilla malgré tout pour assister au rendezvous
estival, sur les berges de la Green River – qui fut le dernier rassemblement de
trappeurs jamais organisé. La profession était moribonde, et lors de cette
lugubre rencontre, tout le monde semblait le savoir.
Le piégeage se faisant rare, Carson avait de plus en plus envie de rejoindre
Bent’s Fort, un établissement commercial très animé dans ce qui constitue
aujourd’hui le sud-est du Colorado. Fondé en 1833, ce fort était un important
point de rencontre pour les trappeurs, les marchands, et toutes sortes
d’aventuriers américains creusant leur sillon dans l’Ouest. Avec son allure
d’ancienne citadelle algérienne et ses murs en adobe de presque un mètre
d’épaisseur, Bent’s Fort était bâti, de manière stratégique, sur les berges
septentrionales de la rivière Arkansas, dans la plaine du Colorado (l’Arkansas
constituant alors la frontière avec le Mexique). Charles Bent et son frère
William, ses propriétaires, étaient d’habiles hommes d’affaires, fils d’un avocat
de Saint-Louis qui avait travaillé comme géomètre pour le Territoire de la
Louisiane.
Les frères Bent proposèrent à Carson un emploi stable de chasseur, et celui-ci
avait déjà de nombreux amis au fort qui pouvaient l’aider à prendre soin de ses
filles. Il parcourut en long et en large les plaines du sud du pays, chassant
l’antilope et le bison pour leurs peaux, alors très recherchées, mais aussi leur
viande, qui permettait de subvenir aux besoins des centaines de personnes
vivant ou travaillant à Bent’s Fort.
En 1841, à une date inconnue, Carson épousa une Cheyenne nommée
Making-Out-Road – Bonne-pisteuse ? Celle-qui-sait lire-les-signes-des-
ennemis ? Celle-qui-ouvre-la-voie ? Celle-qui-dicte-sa-loi ? Le sens de son nom
se perd dans sa traduction en anglais. C’était une femme belle, mais acariâtre,
connue, à Bent’s Fort et dans les alentours, pour son indépendance farouche.
L’union de Carson et de Making-Out-Road fut aussi calamiteuse que son
mariage avec Herbe-qui-chante avait été heureux. Sa nouvelle femme refusait
catégoriquement de s’occuper de ses filles à moitié arapahos, et le couple se
disputait continuellement. Le mariage ne dura que quelques mois avant qu’elle
ne le chasse de son tipi, avec toutes ses affaires (Making-Out-Road épousa par
la suite plusieurs hommes, tant amérindiens que blancs, dont elle divorça
rapidement).
Carson eut une brève liaison avec une Hispanique à la réputation de femme
légère, Antonia Luna, et en 1842 il tomba amoureux d’une belle adolescente,
Josefa Jaramillo, fille d’une bonne famille de Taos. Ils ne tardèrent pas à se
fiancer. Cette année-là, Carson décida que sa fille Adaline – qui, âgée de quatre
ans, ne tarderait pas à devoir être scolarisée – serait mieux dans sa famille, au
Missouri, où elle pourrait recevoir une bonne éducation. En avril 1842, il
s’engagea dans une caravane de marchands dirigée par Charles Bent et se
rendit dans l’Est, le long de la piste de Santa Fe, en compagnie d’Adaline,
laissant sa sœur cadette à Taos, chez les Bent. (Il ne reverrait plus jamais son
enfant. Peu après, la petite mourut ébouillantée en tombant dans une cuve de
suif destiné à fabriquer du savon.)
La caravane s’arrêta dans la petite ville-étape de Westport, l’actuelle Kansas
City, non loin de la rivière Missouri. Carson, craignant ce que les citadins
pourraient penser de sa fille à moitié indienne – qui avait l’air d’une
sauvageonne, ainsi vêtue de peaux de bêtes – et dont les manières laissaient à
désirer – lui acheta de nouvelles tenues et les fit ajuster par un tailleur. Il voulait
que la petite Adaline soit bien propre et jolie. Susannah Yoacham, fille d’un
tenancier de bar à Westport, garda un vif souvenir d’Adaline. « Carson
voyageait avec cette petite fille pour la faire éduquer. Elle arriva chez nous vêtue
de peaux de daim et repartit avec les plus beaux vêtements [que] l’on pouvait
trouver sur la Frontière. Elle était mal dégrossie. Elle arracha toutes les plantes
grimpantes de ma mère, et était en train de mâcher leurs racines quand nous
l’avons retrouvée. »
Carson se rendit à son ancienne demeure, à Franklin, pour découvrir qu’elle
avait été emportée par une inondation : la ville s’était déplacée sur les hauteurs
et ses habitants s’étaient dispersés. Il parvint à retrouver son benjamin,
Lindsey, et apprit que sa mère, Rebecca Carson Martin, était morte un an plus
tôt. « Cela faisait seize ans que je n’avais pas côtoyé de gens civilisés », dit-il
dans ses mémoires. Il savait que certains membres du clan Carson ne
comprenaient pas la vie étrange qu’il avait menée dans les montagnes, et
n’accepteraient jamais qu’il eût épousé une Indienne. Un cousin germain,
Thomas Kelly Carson, considérait de toute évidence Kit comme la brebis
galeuse de la famille : à ses yeux, c’était « un garçon farouche et rustre qui a
épousé, voyez-vous ça, une squaw indienne et a eu une petite fille métisse ».
Mais au grand soulagement de Carson, la plupart de ses proches firent bon
accueil à Adaline. Il put la laisser chez une nièce qui tenait une ferme non loin
d’une bonne école de campagne. Il rechignait à lui faire ses adieux ; mais elle
était entre de bonnes mains, au sein de la famille de son père.
5
LA MONTAGNE DE LA PERLE BLEUE


Au cours de sa longue existence, le vénérable Narbona, un sage navajo, avait
toujours connu la guerre. Son peuple avait presque constamment été en conflit,
si ce n’est avec les Espagnols, du moins avec les Utes, les Comanches, ou
diverses alliances de clans pueblos – et souvent avec toutes ces tribus en même
temps. Certes, les Navajos avaient connu des périodes de paix relative, mais les
cycles d’attaques et de représailles, fortes ou faibles selon les saisons, étaient
partie intégrante de leur existence depuis son enfance.
À l’été 1846, Narbona n’avait pas loin de quatre-vingts ans. La vieillesse venue,
il avait de plus en plus de mal à concevoir le changement, sans même parler d’y
opposer une réponse. Ce dont il était sûr, c’était que son peuple était fait de
survivants. Les rythmes anciens de leur culture avaient survécu à une myriade
de conflits, ainsi qu’à la sécheresse et au dénuement, depuis l’époque des
mythes et des légendes. Mais voici qu’un adversaire d’un genre nouveau
marchait inexorablement vers l’ouest à travers les plaines – un ennemi qu’il
avait du mal à se représenter.
Narbona était né en 1766 dans le clan de sa mère, le peuple de la Terre-striée-
de-rouge. Il avait passé sa prime jeunesse auprès de sa tribu maternelle, qui
vivait et gardait des troupeaux dans la vallée de la Chuska, sur des terres se
déployant de la crête des monts Chuska jusqu’à la rivière Chaco, dans l’actuel
nord-ouest du Nouveau-Mexique. À l’époque, il ne s’appelait pas encore
Narbona – ce nom espagnol lui fut attribué bien des années plus tard. Nous
ignorons quel était son nom indien, et les générations suivantes du peuple diné,
réticentes à l’idée de prononcer le nom des morts, de peur de réveiller leurs
fantômes, semblent avoir préféré, pour éviter tout danger, que l’identité exacte
de leur plus grande figure demeurât obscure. Même de son vivant, les Navajos
ne l’auraient d’ailleurs jamais apostrophé par son prénom – une telle franchise
étant considérée comme d’une impolitesse absolue.
Quand il était bébé, Narbona ne portait sans doute aucun nom du tout, car
les Navajos, enclins à considérer que le bas âge est une simple poursuite de la
gestation, avaient pour habitude de ne nommer leurs enfants que lorsque des
caractéristiques personnelles commençaient à poindre : Visage-poilu, La-
Maigre, Pas-de-cou, Petit-homme-qui refuse-de-faire-ce-qu’on-lui-dit. Il
existait peu de règles sur la façon, pour les parents, de nommer leurs enfants,
mais il était généralement admis que le moment décisif où l’on pouvait
définitivement dire qu’un bébé était passé de la petite enfance à quelque chose
de plus humain était son « premier rire spontané ». Les premiers moments de
manifestation de joie étaient extrêmement fêtés, et c’était la période que
choisissaient nombre de Navajos pour organiser des cérémonies de baptême :
Narbona reçut sans doute son « nom de guerre » originel à ce moment-là, quel
qu’il pût être.
Sanglé dans le dos de sa mère, comme tous les petits Navajos de l’époque, le
jeune Narbona put découvrir le monde depuis un couffin qui, en lieu et place de
couches, était garni de copeaux d’écorce de cèdre. Pour lui porter chance et le
protéger en cas de chute, son berceau était probablement orné de la queue
d’écureuil alors en vigueur – l’écureuil étant un animal agile, et habile à
retomber sur ses pattes. Pendant ses cinq premières années, il fut surtout
entouré de femmes : tantes et sœurs, cousines et grand-mères. Grandissant au
milieu de ces figures maternelles, Narbona commença à apprendre la langue
chantante des Navajos – avec ses milliers d’inflexions délicates, ses subtiles
consonnes occlusives glottales, et ses sonorités rappelant lointainement la
Sibérie –, tout en cultivant le célèbre sens de l’humour du peuple diné, son
appétit insatiable pour les taquineries et les jeux de mots, son enchantement
devant les situations incongrues ou absurdes.
Narbona eut son premier poney à six ans ; et ce fut à cet âge que, comme la
plupart des garçons navajos, il fut arraché aux soins quotidiens des femmes
pour passer davantage de temps avec les hommes, et se préparer à une vie de
chasseur et de guerrier. Levé avant l’aube, il courait des kilomètres vers un point
éloigné, dans le froid glacial, seulement vêtu d’un cache-sexe en cuir et de
mocassins emplis de sable, de manière à renforcer ses pieds. Pour améliorer
son souffle, il s’élançait la bouche pleine d’eau, ne respirant que par le nez. Il
sautait dans l’eau gelée d’un ruisseau ou se roulait dans la neige en hurlant à
pleins poumons, afin de développer sa voix de guerrier. Puis, au point du jour, il
regagnait le hogan, couvert d’un manteau de givre qui craquait à chacun de ses
pas.
Il s’entraîna à la lutte avec d’autres garçons et participa à des compétitions de
saut en longueur, de lancer de pierre et de tir à l’arc. Il existait toutes sortes de
jeux de hasard et de moyens de s’amuser : les dés, le berceau du chat, le jeu du
mocassin. Narbona apprit à chasser le lapin et autres petits gibiers. Chaque
jour, il pratiquait l’équitation, le nec plus ultra des talents de son peuple. Les
Navajos ne cessaient d’organiser des compétitions hippiques, pariant souvent
sur le résultat. Ils étaient fiers, à juste titre, de leurs prouesses équestres – une
tradition qui se perpétue à ce jour. (Un journaliste a récemment fait remarquer
qu’« être désarçonné par son cheval est l’une des choses les plus embarrassantes
qui puisse arriver à un Navajo ».)
Pour ses douze ans, Narbona reçut son tout premier arc, au dos renforcé par
du tendon, ainsi que des flèches fabriquées expressément pour lui (l’arc étant
exactement de sa taille). Il se mit à parcourir le pays pour la chasse. Le monde
de Narbona n’était pas défini par des villes, des villages et des routes, mais par
des milliers de points de repère naturels se déployant de manière aléatoire sur
des milliers d’hectares – de petites particularités géographiques nommées
Talus-qui-s’affaisse, Lac-entre-les-collines, Zone-de-roseaux-blancs, Trembles-
qui-tombent, Deux-rochers-rouges-dressés-côte-à-côte. C’étaient là les lieux
ordinaires de sa vie, ceux de la chasse et du pâturage quotidiens ; mais certains
espaces étaient plus vastes et plus spectaculaires – de gigantesques buttes
rouges et des ravins profonds, des moraines et des coulées de lave. Dinétah,
comme les Navajos appelaient leur pays, était un terrain plissé et constellé de
formations rocheuses monumentales, dont les formes évoquaient des animaux
ou des monstres mythiques.
Le pays navajo incita les géologues contemporains, généralement plus
timorés, à choisir un vocabulaire tragique : le bassin Paradoxe, le soulèvement
Défi, la Grande Discordance. Les cartes géologiques des terres navajos sont
couvertes d’inquiétants « anticlinaux », de « cônes de scories » et de « désordres
structuraux ». Non loin du lieu de vie de Narbona se trouvaient d’énormes
forêts de bois pétrifié, que les Navajos considéraient comme les os de Yeitso,
une terrible créature mise à mort par Tueur-de-monstres, le dieu de la guerre,
et dont le corps pourrissait dans la plaine, tandis que son sang se figeait en
coulées de lave. Dans tout le pays diné, les parois des canyons étaient incrustées
de fossiles d’organismes marins – coraux, ectoproctes, trilobites – ayant vécu
dans l’océan il y a plus de 300 millions d’années.
Au nord du campement de Narbona, et souvent visible par-delà la plaine de la
Chuska, se profilait Tse’ Bit’ A’i, le Rocher ailé. Ce col de cheminée d’un volcan
explosif s’était érodé pendant des milliers d’années, jusqu’à former un
époustouflant monolithe rappelant l’épine dorsale d’un gigantesque dinosaure.
Au cours des années 1860, des explorateurs américains estimèrent que cette
étrange formation rocheuse avait l’allure d’un clipper, et ils lui donnèrent le
nom sous lequel elle est plus généralement connue aujourd’hui : Shiprock, le
rocher-bateau.
Mais le point de repère le plus saillant, dans la région de Narbona, était un
grand volcan endormi surplombant de manière grandiose les hautes terres
couvertes d’armoise qui s’étendaient au sud de son domaine familial. Les
Navajos nommaient cette impressionnante montagne isolée Tsoodzil, ou
Montagne de la perle bleue. Constituant l’angle sud-est du pays navajo, la
Montagne de la perle bleue s’élevait à trois mille quatre cents mètres et était
tapissée de pins ponderosa et de trembles. Son sommet pelé, qui se drapait de
neige en hiver, se couvrait de prairies sauvages en été, tandis que les
épaulements inférieurs, ponctués de pins à pignons et de genévriers,
s’achevaient peu à peu en gigantesques champs de lave de basalte noir.
Quand il regardait vers le sud, le jeune Narbona voyait ce point de repère
distinctif dominer l’horizon de manière immuable, tel un mirage bleu et
vaporeux. Comme tous les enfants navajos, il apprit dès son plus jeune âge que
la Montagne de la perle bleue était l’une des quatre montagnes sacrées formant
les repères de sa contrée. Chaque massif incarnait un point cardinal et était
habité par un dieu figurant en bonne place dans le récit des origines. Où que
l’on se trouve sur les terres navajos, on pouvait toujours distinguer au moins
l’un de ces quatre jalons sacrés. À moins d’être en guerre ou de lancer un raid,
les Navajos n’étaient pas censés s’aventurer au-delà des frontières formées par
ces sommets, au risque de tomber malade ou de mourir. Pour se porter chance,
de nombreux Navajos gardaient dans leurs hogans de petits sachets contenant
de la terre prélevée sur chacune de ces quatre montagnes.
Le monde dans lequel Narbona grandissait se fondait sur la symétrie et
l’équilibre. Le chiffre quatre avait un grand pouvoir : il y avait quatre couleurs
sacrées, quatre plantes sacrées, quatre pierres précieuses sacrées. Après un
rituel de guérison, le malade ne devait parler à personne ni avoir de relations
sexuelles pendant quatre jours. Les Navajos étaient attentifs aux quatre points
cardinaux, et l’entrée du hogan était toujours tournée vers l’est. Chaque
direction avait sa propre qualité, sa propre teinte – le nord, par exemple, était
noir, et il était lié à la mort et au surnaturel : un Navajo ne dormait jamais la tête
tournée vers le nord. Les peintures de sable et les couvertures navajos, malgré
leurs couleurs vives et leur originalité, étaient parfaitement symétriques, leurs
motifs étant généralement divisés en quadrants égaux représentant les quatre
directions.
Le genre sexuel divisait et définissait encore plus leur structuration du
monde. Les objets, les points de repère du territoire, et même les événements
naturels pouvaient être « masculins » ou « féminins ». Une pluie féminine était
une brume douce et régulière ; une pluie masculine, un orage noir et furieux. Il
y avait des hogans mâles et femelles, chacun fait de matériaux légèrement
différents, et servant à des fins différentes. Les eaux en aval du Rio Grande,
boueuses, lentes et paisibles, étaient féminines ; tandis que la rivière San Juan,
pleine d’écume et de rapides, était résolument masculine.

**

La San Juan marquait traditionnellement la frontière entre le pays navajo et


le domaine des Indiens de l’Utah. Les Utes, une féroce tribu de chasseurs-
cueilleurs, vivaient en nomades dans les montagnes, au nord de ce cours d’eau
mâle et tonitruant. Pendant toute l’enfance de Narbona, les Utes furent
probablement les plus grands ennemis des Navajos. Les deux tribus se faisaient
constamment la guerre, et les gouverneurs espagnols de Santa Fe avaient
compris qu’il était beaucoup plus facile de monter ces peuples adverses les uns
contre les autres que de les combattre de manière frontale. Ce fut ainsi que,
tandis que les Espagnols promettaient de rester neutres et se réjouissaient de
loin de la situation, les Utes intensifièrent leur lutte ancestrale contre les
Navajos. Tout au long des années 1770 et 1780, ils prirent d’assaut les
campements du peuple diné et volèrent leurs enfants pour les vendre aux
Espagnols, sur le marché aux esclaves de Taos.
Pour le jeune Narbona et sa famille, cette période fut marquée par des
effusions de sang et une perpétuelle inquiétude. Le mot « ennemi » ne désignait
en vérité qu’une chose aux yeux des Navajos : les Utes. Narbona grandit en
entendant d’innombrables récits des outrages qu’ils avaient commis, et brûlait
d’envie de prendre part aux frappes de représailles menées par son père et
d’autres Navajos. À l’adolescence, il grandit de manière incroyable – on disait
qu’il avait presque une tête de plus que la plupart de ses camarades –, et on le
considéra comme un guerrier plein d’avenir. Il prit part à son premier raid à
l’âge de seize ans, et s’aperçut qu’il était doué pour ça. De retour chez lui après
ce premier combat, il participa très probablement, comme la plupart des autres
assaillants, à une Nda, à savoir la Voie (la cérémonie) de l’Ennemi – un rituel
sophistiqué conçu pour purger les mauvais esprits ou les influences étrangères
qu’un guerrier risquait d’avoir absorbés malgré lui en s’aventurant hors des
terres navajos.
Narbona s’aventura ensuite plus loin à travers champs, frappant non
seulement les campements utes, de l’autre côté de la San Juan, mais aussi les
vulnérables habitats des Pueblos, et enfin – la plus belle des récompenses –, les
ranches espagnols sis le long du Rio Grande. Les jeunes guerriers navajos tel
Narbona se montraient si habiles, à la fin des années 1770 et au début des
années 1780, que les villageois hispaniques furent contraints de faire venir de
nouveaux chevaux du Chihuahua – leurs propres élevages ne pouvant suivre le
rythme des pillages indiens. Quand Narbona eut une vingtaine d’années, ses
parents organisèrent son mariage avec une fille du clan Tzith-ah-ni, nommée
Bikay-djohl. Comme le voulait la coutume, Narbona alla vivre avec le peuple de
sa nouvelle épouse, sur les pentes des monts Tunicha, au nord de son propre
clan. Avec l’aide de Bikay-djohl, il construisit un hogan proche de celui de ses
beaux-parents. La cérémonie de mariage eut sans doute lieu dans cette nouvelle
demeure. Recroquevillé à l’intérieur en compagnie de la famille, le guérisseur
prononça ses prières et accorda sa bénédiction, puis, juste avant de partir,
conseilla au jeune couple, avec une franchise qui aurait sans doute embarrassé
la plupart des jeunes mariés blancs de la côte Est, de participer sans attendre à
cette importante affaire que représentait pour la communauté la procréation,
et à cette fin, leur donna l’ordre de ne pas quitter le hogan pendant quatre nuits
et quatre jours.
Puis le jeune couple construisit son foyer, sans doute cerné par les hogans de
la belle-mère de Narbona et de sa famille élargie. Narbona n’avait pas d’autre
choix que d’essayer de s’entendre avec son nouveau clan, et de s’habituer à ses
conflits et ses excentricités : il lui était interdit de retourner vivre avec sa femme
au sein de sa propre famille. Les Navajos avaient mis au point un système qui
minimisait le risque d’inceste : ils ne pouvaient se marier ni au sein de leur
propre clan ni au sein de leur famille – même si, dans les faits, leurs
accommodements complexes et les relations étroites qu’entretenaient ces petits
groupes semi-nomades pouvaient sembler assez incestueux. (Des années plus
tard, un anthropologue décrirait les peuplades navajos, aussi soudées que
géographiquement isolées, comme enclines à la « consanguinité affective ».)
Selon un tabou navajo aussi ancien qu’étrange, Narbona n’avait pas le droit
de regarder sa belle-mère, ni elle de le regarder. Cette coutume était destinée à
maintenir la paix et, selon toute apparence, à éviter les tensions d’ordre sexuel.
De nombreuses belles-mères du pays navajo allaient jusqu’à porter de petites
clochettes sur leurs vêtements pour éviter que leur gendre se retrouve par
inadvertance face à elles, au détour d’un virage. Cela n’avait rien d’anodin,
surtout s’il la regardait dans les yeux : même une violation fortuite du tabou de
la belle-mère pouvait exiger que la famille engage un guérisseur pour entonner
un chant de la nuit complexe – et coûteux – afin de réparer tout le mal accompli.
À la fin des années 1780, Narbona prit une seconde épouse. Ses raids sur les
colonies espagnoles s’intensifièrent, et on en vint à le considérer comme un
grand chef de guerre. Au cours de l’un de ces assauts, Narbona captura une
jeune Zuni qui devint l’une de ses épouses – aussi fidèle et heureuse que ses
deux épouses navajos, aux dires de tous.
Il faisait preuve d’un sens aigu de la politique et de la diplomatie et, comme
les Navajos aimaient à le dire, « parlait facilement », ce qui impressionnait les
foules. Nombre de jeunes guerriers – originaires des monts Chuska, mais
parfois d’aussi loin que la Montagne de la perle bleue – se portèrent volontaires
pour apprendre sous ses ordres. Au fil du temps, l’imposant Narbona leva ce
que l’on pourrait appeler une armée de métier.
Le point de mire de ces assauts était un petit village fortifié fondé par les
Espagnols en 1800. Les Navajos considéraient ce hameau, nommé Cebolleta,
comme un affront et une insulte faite à leur peuple : il était bâti sur les flancs
mêmes de la Montagne de la perle bleue, sacrée à leurs yeux, et sur des terres
que les Navajos avaient gérées pendant des siècles. Un petit groupe de colons
espagnols, découvrant les beaux pâturages recouvrant ses versants, s’était
entiché de la région, et le gouverneur royal de Santa Fe lui avait cédé une
parcelle de terrain pour y établir un nouvel avant-poste. Les Navajos attaquaient
la colonie sans relâche. Alors que le conflit s’aggravait, Narbona devint le chef
de guerre le plus en vue côté indien.
Un beau jour de 1804, il rassembla une force de mille guerriers et encercla la
minuscule colonie. Le siège dura des semaines et fut marqué par des combats
désespérés à mains nues. Les récits espagnols de la bataille sont aussi cruels
qu’éloquents : les habitants de Cebolleta racontèrent qu’une femme âgée,
Antonia Romero, avait réussi à tuer un assaillant navajo en lui écrasant la tête
avec un metate, une pierre de la taille d’une enclume servant à moudre le maïs.
Un autre témoignage de colons raconte qu’un défenseur intrépide nommé
Domingo Baca fut éventré par un lancier navajo. Sans se laisser décourager par
sa blessure, Baca s’attacha un oreiller sur le ventre pour retenir ses entrailles
puis saisit son fusil à canon lisse et rejoignit la bataille. Quand Baca retira
l’oreiller ce soir-là, écrit l’historien Marc Simmons, ses amis « furent horrifiés et
firent rapidement le signe de croix, comme s’il était déjà mort. Mais Baca remit
les entrailles ballantes à leur place, demanda une aiguille et du tendon, et
recousit la plaie lui-même. Ces soins rudimentaires se révélèrent efficaces, car il
se remit de sa blessure et put recommencer à se battre ».
Narbona et ses milliers de guerriers auraient peut-être fini par déloger les
colons tant haïs si le gouverneur espagnol n’avait pas dépêché sur place les
troupes expérimentées alors en poste dans le Sonora. Par la suite, les Espagnols
menèrent de nombreuses contre-attaques sur les terres navajos – sans jamais
réussir à impressionner l’insaisissable peuple diné.
6
QUI EST JAMES K. POLK ?


La mission de Kearny et de son armée de l’Ouest était sans précédent dans
l’histoire américaine. Pour la première fois, l’armée de terre des États-Unis
s’apprêtait à envahir et occuper de façon permanente des pans entiers d’une
nation souveraine. C’était là un gigantesque et audacieux accaparement de
terres. Le président James K. Polk attendait de Kearny qu’il parcoure près de
mille six cents kilomètres et conquière en un éclair un territoire de près de la
moitié de la superficie des États-Unis de l’époque. Après avoir atteint Santa Fe
et s’être emparé du Nouveau-Mexique, il devait poursuivre sa route vers l’ouest
et absorber tout ce qui constitue aujourd’hui l’Arizona, ainsi que certaines
parties du Colorado, de l’Utah et du Nevada actuels, avant de s’approprier enfin
le trophée le plus convoité, la Californie, jusqu’à ce que le drapeau américain se
dresse triomphalement devant les eaux bleues du Pacifique. Toutes les terres de
ce vaste royaume en lambeaux devaient tomber d’un seul coup.
La guerre contre le Mexique avait des ramifications complexes et anciennes,
faites de griefs réels ou imaginaires. À ce moment précis, elle était liée au
problème du Texas. À la fin de l’année précédente, en 1845, les États-Unis
avaient officiellement annexé la « République à l’Étoile Solitaire », qui, dix ans
plus tôt, s’était libérée de la tutelle mexicaine suite aux massacres de Fort Alamo
et de Goliad, et à la sanglante bataille de San Jacinto. Mais le Mexique n’avait
jamais reconnu l’indépendance du Texas, et n’était assurément pas prêt à le voir
passer sous la coupe des États-Unis. Le président Polk avait envoyé à Mexico un
émissaire nommé John Slidell négocier l’achat du Texas, fixant sa frontière au
niveau du Rio Grande, pour quelque dix millions de dollars. Dans la foulée, Polk
demanda à Slidell de proposer l’achat de la Californie et du Nouveau-Mexique
pour vingt millions de dollars supplémentaires. Cette audacieuse tentative ne
fut cependant qu’un coup d’épée dans l’eau. Conscient que ni la diplomatie ni le
marchandage éhonté ne lui permettraient d’atteindre ses objectifs
expansionnistes, Polk était bien résolu à déclencher une guerre. Il dépêcha alors
le général Zachary Taylor sur le territoire contesté, entre le Rio Nueces et le Rio
Grande, au sud du Texas, dans une tentative peu subtile de mettre le feu aux
poudres. En avril 1846, les soldats de Taylor essuyèrent des tirs, ce qui offrit à
Polk le prétexte dont il avait besoin pour ouvrir les hostilités.
« Du sang américain a été versé sur le sol américain », postillonna Polk avec
une vertueuse indignation, oubliant de préciser que Taylor avait tout fait pour
provoquer cette attaque, et que, de toute façon, il ne s’agissait pas vraiment du
sol américain – du moins, pas encore. Le Mexique avait « insulté la nation »,
fulmina le président, et devait être puni pour sa trahison, repoussé, chassé de
ces vastes étendues qu’il n’était pas apte à gouverner.
La vérité, c’était que Polk souhaitait augmenter la taille de son pays. Aucun
président de l’histoire américaine n’avait jamais exprimé aussi franchement sa
volonté d’accaparer des terres. C’était alors une période fort étrange de
l’histoire de la colonisation en Amérique du Nord : les puissances européennes,
bien que perdant rapidement leurs possessions du Nouveau Monde, rêvaient
encore d’obtenir les dernières grandes zones non cartographiées de ce
continent sauvage. La Grande-Bretagne avait des vues sur le Territoire de
l’Oregon, tandis que les Russes – les trappeurs et les magnats de la loutre de
mer, installés en Alaska – possédaient encore une faible influence au nord de la
côte californienne. Même la France et l’Espagne, pourtant en déclin,
fomentaient divers complots dans ce but.
Dans cet environnement concurrentiel, le président Polk adopta la position
suivante : les États-Unis devaient sans attendre poursuivre leur politique
agressive d’expansion territoriale, sous peine de devoir y renoncer à jamais.
Polk songeait tout particulièrement aux ports californiens ; mais il avait du mal
à résister à l’envie de s’emparer dans la foulée des terres faisant la jonction
entre les États-Unis de l’époque et le Pacifique. Presque dès son arrivée au
pouvoir en 1845, il sembla parfaitement disposé à mener deux guerres de front –
l’une contre le Mexique, au sujet du Texas et de la Californie ; l’autre contre la
Grande-Bretagne, concernant l’Oregon –, afin d’obtenir les terres qu’il
convoitait sans vergogne.

**

Le onzième président des États-Unis était un misanthrope au caractère


sournois, dont les longs cheveux gris étaient ramenés vers la nuque, dégageant
son front massif. Sa mâchoire serrée lui donnait l’air farouchement déterminé.
Les poches de son long manteau noir, démodé et mal coupé, étaient toujours
emplies de lettres. Il était impossible de savoir ce qu’il pensait. Sa bouche restait
pincée et ses yeux gris, aussi durs que le diamant, ne livraient rien.
Si Polk se montrait si austère, peut-être était-ce dû à l’atroce douleur
physique dont il avait longtemps été victime pendant son adolescence à
Columbia, dans le Tennessee. À dix-sept ans, après des années de souffrances
qui semblaient avoir imprimé une perpétuelle grimace sur son visage juvénile,
on lui diagnostiqua des calculs urinaires. Il fut emmené en ambulance à cheval
chez un célèbre médecin du Kentucky, le Dr Ephraim McDowell, et y subit ce
qui constituait alors une opération chirurgicale de pointe. Avec de l’eau-de-vie
pour seul anesthésiant, le futur président fut sanglé complètement nu à la table
d’opération, jambes relevées. Le Dr McDowell perça sa prostate et sa vessie avec
un instrument d’allure médiévale nommé « gorgeret ». Les calculs furent
extraits avec succès, mais l’on pense que l’opération laissa Polk stérile et
impuissant. Le biographe de Polk, John Seigenthaler, estime quant à lui que
Polk « devint un homme sur la table d’opération du Dr McDowell. Pour la
première fois de sa vie, il manifesta le courage, l’endurance et la volonté de fer
dont le parti whig, la Couronne britannique et l’armée mexicaine feraient
l’épreuve une fois qu’il serait président ».
Polk avait été élu lors de l’une des batailles électorales les plus serrées de
l’histoire américaine – compétition qui donna lieu à de nombreuses accusations
de fraude. Une fois l’excitation de la campagne de 1844 retombée, personne ne
semblait trop savoir comment ce petit cadre politique d’allure sévère avait pu
sortir de l’ombre et battre le grand candidat whig Henry Clay. Polk se montrait
laborieux et terne quand il prenait la parole – un véritable expert en platitudes.
John Quincy Adams disait de lui qu’il n’avait « ni esprit, ni sensibilité littéraire,
ni élégance dans l’expression, ni grâce dans la formulation, ni philosophie, ni
pathos, ni capacité d’improvisation ». Considéré comme le premier « candidat
surprise » de l’histoire présidentielle, Polk fut désigné au neuvième tour de
scrutin lors de la convention du Parti démocrate à Baltimore. La nouvelle de sa
nomination fut transmise à Washington par le biais de lignes télégraphiques
flambant neuves – c’était la première fois que l’étonnante invention de Samuel
Morse servait à des fins publiques.
Clay, un homme à l’élégance nonchalante, était tellement convaincu de sa
stature nationale qu’il avait sous-estimé la détermination de Polk et refusé de
prendre au sérieux ce petit arriviste, usant de ce slogan moqueur : « Qui est
James K. Polk ? » Mais ce dernier fut finalement élu avec quarante mille voix
d’avance et devint alors, à quarante-neuf ans, le plus jeune président qu’eût
connu le pays.
Sa présidence fut marquée par une conscience aiguë de l’urgence à agir : il
s’était engagé pendant sa campagne à ne briguer qu’un seul mandat, et il
tiendrait sa promesse. Il avait quatre ans pour tout accomplir, point final – puis
il se retirerait de la scène publique. Toute l’action de l’administration Polk fut
donc condensée, intensifiée, accélérée. De manière assez incroyable, Polk
parvint à remplir presque tous ses objectifs. Malgré son caractère détestable, ce
fut probablement le président le plus efficace de l’histoire américaine – et peut-
être le moins corrompu. Il déjoua les plans de ses détracteurs ; instaura
l’indépendance du Trésor par rapport au système bancaire ; défia les
Britanniques et conquit le Mexique ; s’empara du tiers occidental du continent
nord-américain. Quand il quitta ses fonctions, le territoire des États-Unis avait
gagné 2,2 millions de kilomètres carrés.
Quatre années, c’était bien assez pour lui. Polk regagna le Tennessee en
boitant, épuisé et gravement malade, souffrant de ce qu’il appelait un
« dérèglement des intestins ». Trois mois plus tard, il était mort.
Qui était James K. Polk ? Un inconnu, un nom sur un télégramme, un homme
sans joie et sans enfant, seulement mû par son programme expansionniste. Un
masochiste de la politique, qui endura en serrant les dents les souffrances
grandissantes de la nation. La population l’avait choisi pour mener à bien des
actions audacieuses dans un laps de temps restreint. On eût dit qu’il avait surgi
de nulle part avant de retourner au néant.

**

Peut-être pour conférer un peu de dignité à la soif de conquête éhontée de


Polk, les citoyens américains s’étaient laissés embarquer dans une sorte de
fièvre idéaliste, et croyaient, avec une conviction presque religieuse, que leur
forme républicaine de gouvernement et leurs libertés constitutionnelles
devaient s’étendre aux confins plongés dans l’ignorance du continent – des
terres alors détenues par le Mexique qui, avec ses coutumes féodales et ses
superstitions papistes, s’opposait frontalement au Progrès. En d’autres termes,
ce serait lui rendre service que de conquérir le Mexique.
L’emprise du Mexique sur ses provinces peu peuplées du Nord était alors
bien faible. Ayant obtenu son indépendance de l’Espagne en 1821, le jeune pays
était pauvre, désorganisé, instable sur le plan politique et complètement
corrompu. Son armée était peu puissante, et son peuple démoralisé. Le lointain
Territoire du Nouveau-Mexique, situé à plus de trois mille kilomètres d’un
gouvernement de Mexico largement indifférent à son sort, s’étiolait lentement.
Qui plus est, la piste de Santa Fe avait ouvert les yeux de nombreux habitants de
la région (ainsi que leurs portefeuilles) sur les avantages qu’il y aurait à
développer le commerce avec les États-Unis. Les échanges qui avaient cours à
Santa Fe avaient en effet convaincu nombre de gens de la supériorité des
marchandises américaines – chaussures, textiles, couteaux, outils, fusils –, et
ces relations commerciales encore balbutiantes avaient amélioré leur vie sur le
plan concret. Dans les faits, une grande partie du nord du Mexique avait déjà
commencé à tomber dans la sphère d’influence américaine.
Que l’expansionnisme des États-Unis fût justifié ou non sur le plan moral, la
plupart des Américains semblaient le croire inéluctable – et jugeaient qu’il ne
servait à rien de s’opposer au cours de l’histoire. L’Amérique, avec ses idéaux et
ses institutions, se déployait vers l’extérieur, vers l’ouest, vers l’avant. Le pays
avait du mal à se contenir – l’esprit expansionniste flottait partout dans l’air, tel
un microbe bienfaisant. Les volontaires du Missouri défilaient en proie à une
sorte de vertige national. John Hughes expliqua d’un ton extasié que les soldats
de l’armée de l’Ouest « se sentaient citoyens de la république modèle ». Emplis
d’un « grand sens moral et conscients de leur supériorité sur le peuple
mexicain », écrivit Hughes, ils s’étaient embarqués dans une mission d’un
romanesque échevelé – marcher à l’ouest jusqu’au Pacifique, et au sud jusqu’aux
palais de Montezuma !
Quelques années plus tôt, John O’Sullivan, un jeune rédacteur en chef new-
yorkais, avait inventé une formule d’autojustification résumant bien les
penchants moralisateurs du pays. Dans un magazine, il soutint que c’était le
destin des États-Unis, nécessaire et inéluctable, de se diriger vers l’ouest et de
coloniser l’Amérique du Nord d’un océan à l’autre, « afin de recouvrir et de
posséder l’intégralité du continent alloué par la Providence au libre
épanouissement de notre grandissante multitude ». Pour faire progresser « la
magnifique expérience de la liberté », la république américaine devait absorber
de nouvelles terres. C’était, selon O’Sullivan, sa « destinée manifeste ».
Dans toutes les universités du pays, la jeunesse s’était éprise de la notion
d’exceptionnalisme américain, et les étudiants commencèrent à manifester leur
ferveur patriotique au sein d’un mouvement à la mode sur les campus, le Young
America Movement, qui, entre autres, défendait sans ambiguïté l’expansion
vers l’ouest. Même l’élite littéraire du pays semblait adhérer à la Destinée
manifeste. Herman Melville déclara ainsi : « Il serait difficile de dire de
l’Amérique que sa frontière occidentale est autre que l’océan qui baigne l’Asie. »
Walt Whitman, quant à lui, estimait qu’il fallait donner « une bonne leçon » au
Mexique. À ses yeux, Washington avait trop longtemps « fait la sourde oreille
aux impudentes fanfaronnades du gouvernement [mexicain] » : il était temps
que « la Démocratie, avec son cœur viril et sa force de lion, repousse les liens
avec lesquelles les bonimenteurs souhaitent l’attacher ». Tout comme Polk,
Whitman avait les yeux rivés sur le Nouveau-Mexique et la Californie, se
demandant ainsi : « Combien de temps faudra-t-il avant qu’ils ne brillent telles
deux nouvelles étoiles dans notre vaste firmament ? »
Au même moment, de nombreux détracteurs tiraient la sonnette d’alarme,
affirmant que la guerre était une gigantesque erreur. Les ennemis de Polk au
sein du parti whig s’opposaient à la guerre pour toutes sortes de raisons –
qu’elles soient sincères ou relèvent du pur cynisme politique. D’autres
critiques, mus par des préoccupations religieuses ou raciales, considéraient
qu’il serait extrêmement périlleux d’absorber un pays catholique et hispanique.
D’autres encore ressassaient une question encore plus délicate : ces nouvelles
terres, une fois gagnées, seraient-elles ou non esclavagistes ? La dissidence
naquit surtout au Massachusetts, au sein d’un groupe d’abolitionnistes qui se
nommaient entre eux les Conscience Whigs. Menés par Charles Francis Adams,
le fils de John Quincy Adams, ces détracteurs déploraient non seulement
« l’iniquité de cette agression, mais aussi l’iniquité de son objectif, à savoir
l’extension de l’esclavage ». De tous les opposants à la guerre, le plus éloquent
fut peut-être le grand essayiste transcendantaliste Ralph Waldo Emerson. « Les
États-Unis conquerront le Mexique, prédit-il, mais ce sera l’acte d’un homme
avalant l’arsenic qui le fera tomber à son tour. Le Mexique sera notre poison. »
D’autres opposants à la guerre, cependant, accusaient le territoire convoité
lui-même : quel était l’intérêt, demandaient-ils, de conquérir un désert loin de
tout ? À l’exception du commerce de Santa Fe, dont l’intérêt était avéré, le
Nouveau-Mexique n’était guère vu comme un atout. Kearny voyageait donc
avec des membres du corps des ingénieurs topographes – des scientifiques
chevronnés, comme le lieutenant William Emory – qui, en plus de cartographier
le terrain avec des instruments géodésiques et astronomiques de pointe,
devaient se pencher sur toutes sortes de questions économiques essentielles,
telles que : y avait-il du charbon au Nouveau-Mexique ? Y avait-il du bon bois de
charpente ? Les pâturages étaient-ils corrects ? Quel était son potentiel en
termes d’industrie, de commerce, d’agriculture – et avec l’agriculture,
d’esclavage ? Quelle était la qualité du sol dans ses plaines alluviales ?
Malgré tout, la plupart des responsables à Washington doutaient
sérieusement que cette province désertique et miséreuse vaille, en tant que
telle, la peine d’être conquise. Pour les expansionnistes comme le président
Polk, cependant, la principale valeur de ce territoire était son voisinage avec
d’autres lieux plus précieux : en effet, comment l’Amérique pourrait-elle
véritablement détenir la Californie si elle ne possédait pas toute la zone se
trouvant entre elle et les États-Unis déjà existants ? Quel était l’intérêt d’avoir
des ports dans le Pacifique, et des espoirs de commercer avec la Chine et le reste
de l’Orient, si l’on ne disposait pas aussi des terres intermédiaires ? La Destinée
manifeste n’acceptait ni lacunes géographiques ni régions vides et chaotiques –
c’était un concept étroitement lié à la libre circulation commerciale, qui
empêchait tout compromis.
Un rêve séduisant tournait déjà en boucle dans la tête des magnats et des
politiciens de l’Est : celui d’un chemin de fer transcontinental reliant New York
et Washington au sud de la Californie, et dont le tracé suivrait très
probablement l’itinéraire choisi par l’armée de l’Ouest.

**

Le Missouri fut longtemps le point de départ de l’expansion américaine, la


plate-forme où se préparaient les grandes expéditions, là où l’aventure
commençait – le lieu où la fièvre de l’Ouest brûlait comme nulle part ailleurs.
C’était le point d’ignition, le port d’embarquement. Quant au sénateur
renommé de l’État, Thomas Hart Benton, c’était peut-être le plus fervent apôtre
de l’expansion vers l’ouest, et sa conception dépourvue de remords d’un
continent totalement états-unien aiguillonnait les Missouriens qui marchaient
alors vers le Nouveau-Mexique.
Grand-oncle du célèbre peintre américain du même nom, Tom Benton était
un homme de grande taille, et dont l’influence était plus grande encore. Âgé de
soixante-cinq ans, le sénateur avait un long nez et une tête imposante, auréolée
de cheveux blancs. Au Sénat, comme dans toutes les autres sphères de son
existence, c’était un combattant opiniâtre. Il avait pris part à plusieurs duels
tout au long de sa vie, dont un contre Andrew Jackson, qui s’était achevé par le
spectacle du futur président gravement blessé, l’épaule brisée et baignant dans
son sang.
Benton était l’un des « lions » du Sénat à une époque où le Sénat était empli
de lions – d’hommes tonitruants et vaniteux comme Henry Clay, Daniel
Webster et John C. Calhoun. En tant qu’« ultrafaucon », Benton présidait la
commission des affaires militaires. Cela faisait plus de vingt ans qu’il était
sénateur – depuis que le Missouri était devenu un État, après l’adoption du
compromis du Missouri de 1820. Autodidacte ayant construit sa carrière à la
force du poignet, il avait, pendant sa jeunesse, soigné sa tuberculose à grands
coups de douches froides et d’énergiques activités de plein air.
Il était sourd d’une oreille suite à une démonstration militaire qui avait mal
tourné : un canon avait explosé au milieu d’une foule d’hommes politiques et
d’officiers de l’armée. C’était dans les livres qu’il trouvait la paix. Bibliophile
obsessionnel, le sénateur Benton avait la réputation de posséder la plus belle
bibliothèque à l’ouest du Mississippi – et sans doute, dans son bureau de
Washington, la plus belle bibliothèque à l’est du Mississippi également. Il
prisait particulièrement ses éditions rares de Plutarque, d’Hérodote, ainsi que
British State Trials, un rébarbatif ouvrage de droit constitutionnel qu’il citait à
tout bout de champ de manière agaçante.
Benton pouvait faire de l’obstruction parlementaire douze heures d’affilée,
en se fondant sur des faits abscons drapés de la pourpre de sa grandiloquence.
Il truffait non seulement ses discours officiels, mais aussi ses conversations
ordinaires d’allusions hautaines à la littérature grecque et romaine.
Bien avant la guerre contre le Mexique, Benton s’était arrangé pour que les
longs doigts de la colonisation américaine restent fermement dirigés vers le
Pacifique. Au cours de son premier mandat de sénateur, dans les années 1820, il
proposa un projet de loi sur les travaux publics permettant de créer une
véritable route commerciale entre le Missouri et le Nouveau-Mexique –
l’itinéraire qui deviendrait connu sous le nom de piste de Santa Fe. C’était
Benton qui avait fait pression pour que l’on ouvre la piste de l’Oregon, que des
milliers d’émigrants empruntaient désormais chaque année pour aller vivre
dans la fertile vallée de la Willamette. Très tôt, il avait compris la nécessité
d’expéditions topographiques pour cartographier et explorer les terres de
l’Ouest, et grâce à ses belles relations, il s’était arrangé pour que son gendre,
John C. Fremont, obtienne les missions les plus intéressantes. Plus que
quiconque à Washington – davantage même que le président Polk –, Tom
Benton était le visage et la voix de la Destinée manifeste.
Il avait cependant acquis cette position en empruntant une voie oblique et
imprévisible, ce qui en faisait l’un des hommes les plus intéressants du Sénat.
Né dans le sud des États-Unis, Benton représentait un État esclavagiste et
possédait lui-même des esclaves. Mais il divergeait de ses collègues du Sud
présents à Washington qui, pour la plupart, étaient surtout favorables à
l’expansion vers l’ouest par volonté d’étendre l’esclavage au Texas, en Californie
et ailleurs, afin de faire pencher de leur côté le délicat équilibre national entre
États esclavagistes et États libres. L’esclavage n’avait rien à voir avec les projets
de Benton concernant la Frontière. Il considérait ce qu’on appelait
« l’institution particulière » comme un « mal incurable », source d’infinis
problèmes si les États de l’Ouest tentaient de l’adopter. « Je suis attaché au Sud,
déclara-t-il un jour, mais je ne lancerai pas de projets d’extension de l’esclavage
dans des régions où l’on n’a jamais vu un seul esclave. »
Tom Benton était un unioniste avant tout, une sorte de superpatriote
exaspéré par ceux qui parlaient de nullification et de sécession. Il croyait en
l’éclatante justesse de la puissance et des idéaux américains – et surtout, du
commerce américain. Ardent défenseur de tarifs douaniers bas et du libre-
échange, il s’intéressait tout particulièrement à l’Orient, et était impatient que
la corne d’abondance des marchandises asiatiques se déverse un jour sur tout le
pays, en passant par les ports américains de San Francisco et du Puget Sound. Il
parlait sans détour de « l’Empire américain » et, grâce à ses vastes lectures,
élabora une théorie selon laquelle tous les empires de l’histoire avaient prospéré
en obtenant un accès direct au commerce asiatique. Il exhortait donc la nation à
faire tout ce qui était en son pouvoir pour ouvrir une voie dégagée vers le
Pacifique, afin d’établir ce qu’il nommait « la route américaine vers l’Inde ».
Tout au long de la longue et tempétueuse carrière de Benton, ce fut là son
principal souci – son « hobby », comme le formula Roosevelt ; dans tous les cas
un leitmotiv qu’il ne cessa de marteler.
Selon Benton, le plus grand obstacle à un commerce dynamique avec l’Orient
était la Grande-Bretagne qui, grâce à sa puissance maritime, était capable de
contrecarrer les objectifs géopolitiques de l’Amérique de multiples façons. Aux
yeux de Benton, le président Polk devait se montrer plus agressif avec Londres.
Bien que l’administration Polk eût résolu à l’amiable la question de l’Oregon, en
établissant sa frontière le long du 49e parallèle, les Britanniques semblaient
encore s’intéresser de manière suspecte aux superbes ports californiens.
Benton pensait depuis longtemps que les Américains devaient hardiment
s’emparer de ce qui leur revenait de droit, avant que les Britanniques ne leur
coupent l’herbe sous le pied. Dans les faits, bien sûr, le Mexique se trouvait en
travers de leur route ; mais l’armée de l’Ouest de Stephen Kearny était en
marche pour supprimer cet agaçant obstacle.
7
QUELLE EXISTENCE ÉCHEVELÉE !


Plus que quiconque, Kit Carson était homme à vivre non pas en paroles, mais
en actes, et il réagissait aux changements de situation avec une incroyable
rapidité. Presque tous ceux qui le connurent évoquèrent ce trait de caractère.
Un médecin de l’armée qui avait voyagé avec Carson nota sa « finesse de
perception » et sa « promptitude à agir ». Quand il parlait de sa vie, la phrase
préférée de Carson était « et c’est ce que j’ai fait » – l’expression sortant de sa
bouche avec la clarté d’un fait neutre et accompli dans les règles. L’un de ses
premiers biographes, Stanley Vestal, nota que Carson utilisait constamment la
construction « J’en ai conclu qu’il fallait les faire payer, et c’est ce que j’ai fait »,
ajoutant qu’il se contentait souvent de la dernière partie de la phrase. « Aux
yeux de Kit, expliqua Vestal, la décision et l’action n’étaient que deux phases du
même processus. »
Malgré son assurance dans le feu de l’action, Carson était travaillé par le
doute et souffrait de ses faiblesses. Il était profondément gêné par son
illettrisme et tentait de le dissimuler de diverses manières – il n’en restait pas
moins qu’il n’était même pas capable d’écrire son nom. Quand il signait des
documents, il se contentait de tracer une croix (même s’il apprit plus tard à
écrire « C. Carson »). Il faisait parfois preuve d’un véritable complexe
d’infériorité, qui se manifestait par une déférence instinctive envers les
hommes cultivés de l’Est, plus accomplis que lui sur le plan intellectuel et plus à
l’aise socialement parlant. Quand il tombait sous le charme de telles
personnalités, Carson ne semblait pas dérangé à l’idée de jouer le rôle du fidèle
lieutenant – de l’homme de main, diraient certains. Lorsque des gens qu’il
jugeait supérieurs lui demandaient d’agir, il répondait volontiers à leur
demande, sans poser de questions.
Aux yeux de Carson, John Charles Fremont était l’une de ces figures. D’une
intelligence féroce mais d’une moralité douteuse, Fremont était un homme à la
beauté saisissante, arborant la barbe noire, les traits aiguisés et le regard un peu
fou d’un prophète. Ses yeux mystiques et fiévreux exprimaient toute la volonté
d’un homme assoiffé de gloire, qui se voyait déjà en route vers un destin bien
plus brillant que ce que son rang social ou ses talents propres ne laisseraient a
priori supposer. Contrairement à d’autres éminents topographes de l’armée,
Fremont n’était pas issu de West Point – en vérité, il n’était même pas diplômé
de l’enseignement supérieur, ayant été expulsé de l’université de Caroline du
Sud pour « négligence invétérée ». Fils illégitime d’un artiste français itinérant,
Fremont était né à Savannah et avait grandi à Charleston. En grande partie
autodidacte et passionné de botanique, il avait une réputation de don juan et un
penchant pour le mélodrame qui pouvait en exaspérer plus d’un.
Mais Fremont avait un atout dans sa poche : il avait épousé Jessie Benton,
l’honorable fille du sénateur Tom Benton. Grâce à la continuelle pression
exercée par son beau-père en coulisses, Fremont décrocha plusieurs missions
officielles ambitieuses visant à explorer les étendues sauvages de l’Ouest.
Pour sa première expédition, à l’été 1842, on lui demanda de cartographier et
de décrire le tracé général de la piste de l’Oregon jusqu’à un col nommé South
Pass, dans les massifs de l’actuel Wyoming. La piste de l’Oregon était un nouvel
itinéraire pour les convois, qui se séparait de la piste de Santa Fe au Kansas et se
poursuivait vers le nord-ouest, par-delà les Rocheuses, jusqu’en Oregon – un
territoire encore mal défini à l’époque, occupé de manière conjointe par les
États-Unis et la Grande-Bretagne. Les émigrants américains, séduits par des
récits décrivant les terres fertiles de la vallée de la Willamette, étaient de plus en
plus nombreux à emprunter ces pistes entrelacées et couvertes d’ornières pour
aller vivre en Oregon.
L’itinéraire, cependant, était mal établi : sa principale artère était pleine de
périlleux crochets, ses diverses étapes et points d’eau demeuraient mal connus,
et l’on ignorait l’emplacement exact des tribus indiennes ennemies. De l’avis
général, sauf des plus courageux et des plus entêtés, la piste de l’Oregon était
tout simplement trop dangereuse pour être empruntée.
Les partisans de l’expansion vers l’ouest souhaitaient donc remédier à cette
situation précaire. Espérant susciter une vague d’émigration à grande échelle,
le sénateur Benton et d’autres comprirent que ce qui manquait le plus aux
colons était une carte et un guide infaillibles, une sorte de manuel que les
pionniers pourraient suivre d’un œil attentif, kilomètre par kilomètre, une
étape après l’autre.
La première mission de Fremont serait de créer un tel manuel.
Alors qu’il se trouvait à Saint-Louis à préparer son voyage, Fremont
rencontra Kit Carson par hasard, sur un bateau à vapeur. Carson avait alors
trente-deux ans et rendait visite à sa famille du Missouri, après plusieurs
années à travailler comme trappeur dans les Rocheuses.
Appuyé au bastingage, Fremont apprécia immédiatement ce petit homme à
l’allure étrange. « Il avait les épaules larges et un buste puissant, écrivit-il, et son
regard bleu clair était calme et assuré. » Fremont fut particulièrement
impressionné par « la modestie et la douceur » de Carson. Il lui expliqua qu’il
cherchait un guide pour le mener à South Pass.
« J’ai déjà passé un peu de temps dans les montagnes, répondit Carson. Je
pourrais vous guider vers n’importe quel endroit où vous souhaiteriez aller. »
Fremont s’empressa de s’enquérir de la réputation de Carson auprès d’autres
trappeurs et n’en reçut que des éloges. Il engagea Carson.
La « Première Expédition » de Fremont, comme on l’appela plus tard, quitta
le Missouri en juin 1842, forte de vingt-cinq hommes et d’une invention
nouvelle : le canot pneumatique. Elle dura cinq mois et fut couronnée de succès.
Le temps était beau, personne ne mourut pendant le voyage, et ils eurent la
chance de ne croiser aucun Indien désireux d’en découdre – même si de fausses
rumeurs d’une attaque imminente, sur les berges de la North Platte, poussèrent
Carson à rédiger son testament.
Remplissant son rôle à merveille, celui-ci manifesta un véritable don pour
garder un groupe de voyageurs sur la bonne voie et leur éviter tout péril.
Fremont, quant à lui, se révéla un explorateur courageux et plein de
ressources – le genre d’homme capable de réparer un baromètre cassé avec de la
corne et de la colle animale prélevées sur un sabot de bison bouilli. L’expédition
atteignit le South Pass en temps et en heure ; et lors du trajet du retour,
Fremont se précipita, de manière aussi extravagante qu’irréfléchie, vers la
chaîne de Wind River pour planter le drapeau américain au sommet d’une
montagne enneigée qu’il pensait, à tort, être le point culminant des Rocheuses.
Le destin avait souri à la « Première de Fremont ». Lors de son retour à
Washington à l’automne, il commença à rédiger le guide de voyage et le
compléta de cartes et de croquis botaniques. Le Congrès se hâta de l’imprimer
sous un titre peu accrocheur : Compte rendu de l’exploration des terres comprises
entre la rivière Missouri et les montagnes Rocheuses le long des rivières Kansas et Platte.
Ce texte, qui faisait vibrer une corde sensible de la nation, fut rapidement
reproduit dans la presse aux quatre coins du pays. Le grand public se délectait
des descriptions picaresques de Fremont de la vie sur les pistes, de ces bisons,
de ces grizzlis, de ces étranges coutumes indiennes. L’explorateur semblait leur
dire : le voyage vers l’Oregon n’est pas si dangereux, après tout ; la Prairie
américaine, loin d’être un désert hostile, est un charmant tapis de fleurs.
Fremont connut une célébrité foudroyante : il devint le chantre de l’expansion,
un conquérant maniant non pas l’épée, mais la boussole. « Fremont a frappé
mon imagination, écrivit le poète Henry Wadsworth Longfellow. Quelle
existence échevelée, et quelle façon de vivre nouvelle ! Mais mon Dieu, quel
inconfort ! »
Le récit que fit Fremont de son expédition répondit parfaitement aux
souhaits du sénateur Benton : grâce à ce texte, des files de chariots se mirent à
cahoter sur la piste défoncée, conduits par des émigrants pleins d’espoir, dont
beaucoup tenaient le livre entre leurs mains. La « Première de Fremont » fut un
tel succès qu’il se vit assigner une nouvelle mission l’été suivant : cartographier
et décrire la seconde moitié de la piste de l’Oregon, du South Pass au fleuve
Columbia. Il s’agissait là d’une expédition bien plus longue, mais aussi
beaucoup plus ambitieuse.
À nouveau, Fremont demanda à Carson de lui servir de guide.
8
LA MAIN DE LA PROVIDENCE


L’armée de Kearny marchait d’un pas ferme en direction de l’ouest. De
manière imperceptible, l’air se faisait plus rare, plus sec. Les hommes avaient
davantage de mal à évaluer les distances et se laissaient parfois berner par des
illusions d’optique – les fameux mirages. Dans son journal, le soldat Jacob
Robinson décrivit avec étonnement sa première expérience de ce phénomène.
« Rien ne ressemble à la réalité, écrivit-il. À un ou deux kilomètres de nous est
apparu un lac cristallin parsemé de plusieurs îles, si parfaitement défini qu’on
ne pouvait imaginer qu’il s’agissait d’autre chose que d’un vrai lac. Bien que se
préparant à tomber sur une illusion, beaucoup d’hommes l’ont cru vrai, ont
parié dessus, et bien sûr ont perdu leurs paris. »
Les antilopes broutant l’herbe rase filaient comme des flèches dès qu’elles
sentaient arriver les importuns. Les chiens de prairie sortaient de leurs terriers
et poussaient de petits cris nerveux. Souvent, leurs tanières abritaient aussi des
serpents à sonnette et des chevêches – des prédateurs vivant sans y être invités
dans le foyer de leur proie. De temps à autre, écrivit Robinson, le sol était
tellement « truffé de trous et de cratères qu’il rendait un son creux comme celui
d’un pont quand on passait dessus ».
Pendant la plus grande partie du mois de juin 1846, Kearny maintint un
rythme effréné – de trente-cinq kilomètres par jour en moyenne, mais parfois
presque cinquante. Le général montait et descendait la file de ses hommes,
motivait les traînards, enseignait aux novices les rudiments de l’équitation. Les
volontaires éprouvaient pour lui un mélange de ressentiment et d’admiration.
« La confiance que chacun semble avoir en lui est incommensurable, écrivit l’un
des Missouriens. Il aime cependant la marche rapide, et nous maintient
fermement à ce rythme. »
Kearny avait conscience de mener une course contre la montre – et contre la
sécheresse : à la fin du mois de juillet, les plaines seraient devenues brunes et
craquantes, et ne contiendraient plus assez d’herbe verte pour permettre à ses
chevaux, ses mules et ses bœufs d’avancer. En outre, il souhaitait attraper des
bisons – il comptait sur leur viande pour nourrir ses hommes, quand ils seraient
à mi-chemin de leur périple. Si son armée tardait, elle risquait de n’en croiser
aucun, car les troupeaux migraient généralement vers le nord au milieu de l’été,
en quête de meilleurs pâturages. Kearny connaissait assez les expéditions dans
la Prairie pour savoir que sa fenêtre de tir était étroite.
Quand arriva le mois de juillet, leur réserve d’animaux avait déjà grandement
diminué. La nourriture se fit rare, contraignant Kearny à réduire de moitié la
ration de ses hommes. Ils se mirent à fureter sur les berges sinueuses des
ruisseaux pour dénicher des groseilles noires, des prunes et des cerises. De
petits groupes de tireurs d’élite quittaient la file de soldats pour aller chasser
l’antilope et le cerf.
Pour contrer l’ennui de ces longues journées, les hommes inventaient des
histoires, des rumeurs, qui se propageaient librement dans la file et se
modifiaient aussi bien dans le fond que dans la forme, à force d’être infiniment
répétées. Kearny se montrait si prudent – « C’est un homme qui garde ses
opinions pour lui », écrivit un volontaire – que personne ne semblait savoir
exactement en quoi consistait leur mission ni où ils allaient précisément – si ce
n’est à l’ouest.
Des corbeaux accompagnaient les longues colonnes de soldats, telles des
mouettes autour d’un navire ; ils se posaient sur les toiles tendues recouvrant
les chariots, croassant longuement pour réclamer leur pitance. Les coyotes et les
loups suivaient également le cortège. Leurs meutes couraient dans l’herbe le
long de la caravane, suffisamment loin pour échapper aux coups de fusil, et
attendant patiemment qu’un cheval s’effondre.
L’armée de l’Ouest était flanquée de son propre bataillon de domestiques et
d’artisans, embauchés pour éviter que ce disgracieux cortège ne se délite –
charrons, cantiniers, blanchisseurs, cuisiniers, éleveurs de bétail, maréchaux-
ferrants, gardiens de troupeaux, tonneliers, glaneurs, muletiers, palefreniers,
bouchers, garçons d’écurie –, dont la plupart avaient déjà beaucoup bourlingué
sur la piste de Santa Fe. S’il fallait traverser une rivière, un détachement
d’ingénieurs partait en tête du cortège pour étudier les fonds sablonneux et les
zones marécageuses, afin de trouver l’endroit le plus prometteur pour traverser
à gué. À l’aide de pelles et de houes, ils amélioraient un peu l’état des berges
pour faciliter le passage des lourds chariots – car si le bois des essieux était trop
vert, il arrivait souvent qu’ils se brisent sous le poids.
Le 8 juillet, la colonne du soldat Robinson s’approcha d’un célèbre repère de la
piste de Santa Fe, un affleurement rocheux connu sous le nom de Pawnee Rock.
Sur ce promontoire, d’innombrables voyageurs avaient griffé ou taillé leur nom
dans la pierre. Robinson monta au sommet du rocher, sans doute pour y ajouter
son nom, quand il se tourna vers l’ouest et posa les yeux, ainsi qu’il le formula
lui-même, sur « l’un des plus beaux spectacles que l’on puisse voir ». Devant lui,
dans la lumière dorée de l’après-midi, se déployait un gigantesque troupeau de
bisons, fort de plus d’un quart de million de bêtes. « La moindre parcelle de
terre en était recouverte, écrivit Robinson, au point que, dans le lointain, la
Prairie n’était plus qu’une masse noire et compacte. »
Jusqu’à cinquante millions de bisons parcouraient les Grandes Plaines à cette
époque de l’année – un véritable festin de viande sur pattes, qui migrait au nord
ou au sud suivant les saisons, à l’ouest ou à l’est selon la présence ou non d’eau,
et marquait le sol de pistes aussi fines et complexes que des capillaires.
Robinson se joignit à un groupe de soldats et s’approcha du troupeau. Les
pauvres bêtes n’étaient pas difficiles à abattre : tant qu’elles n’avaient pas vu ou
humé la source du danger, elles continuaient à brouter bêtement l’herbe tandis
que leurs congénères tombaient les unes après les autres autour d’elles.
Robinson et ses camarades en tuèrent quarante, et leurs carcasses furent
immédiatement découpées et préparées pour le dîner.
Susan Magoffin, une sémillante jeune fille de dix-huit ans originaire du
Kentucky, voyageait avec l’armée de l’Ouest en compagnie de son mari de
fraîche date, un négociant chevronné de la piste de Santa Fe. Dans son journal
intime, devenu un classique de la littérature de l’Ouest, elle évoque avec verve le
spectacle de la chasse au bison. « Les hommes sont dehors depuis le lever du
soleil, écrit-elle, et les mules, chargées des dépouilles de leurs nombreuses
victoires, ne cessent de revenir au camp. C’est bien agréable en vérité que de
voir cette viande tendre et grasse tendue sur des cordes pour qu’elle puisse
sécher et assurer notre subsistance. Quelle soupe nous avons faite avec les côtes
de sa bosse ! Je n’ai jamais rien mangé de tel dans les meilleurs hôtels de N.Y. et
de Philadelphie. Et la moelle prélevée sur les os de ses cuisses surpasse le beurre
le plus doux, l’huile la plus fine que je connaisse. Il faudrait être une bien
étrange créature pour ne pas réussir à vivre et engraisser dans cette contrée. »
À la nuit tombée, les cuisiniers allumèrent des feux en se servant du
« combustible de la Prairie », à savoir les excréments des bisons. Robinson et ses
camarades firent griller des steaks et burent du café âcre – le « potage noir »,
comme on appelait parfois la principale boisson de la Frontière. Les hommes
tirèrent à la courte paille pour savoir qui pourrait manger les côtes bien grasses
de la bosse du bison, considérées comme le morceau le plus savoureux. Les
bouses séchées, qui brûlaient comme des briques de tourbe, conféraient une
légère amertume à la chair, mais pour ces soldats affamés, le bison avait un
goût absolument divin.
Puis ils étalèrent leur couchage sur le sol et s’allongèrent sous un magnifique
ciel moucheté d’étoiles. Le timon de leur chariot de tête était tourné vers l’étoile
Polaire, ce qui leur permettrait de mieux s’orienter au matin. Épuisés, ils ne
tardèrent pas à s’endormir, cernés par les grondements sourds des bisons en
rut et les hurlements des loups gris, dont le « son long et plaintif rappelant le
clairon », ainsi que le formula un soldat, « rend la nuit dans la Prairie
absolument atroce ».

**

Au cours des dernières semaines de juillet 1846, dans un environnement de


plus en plus désolé et austère, l’armée de l’Ouest atteignit les lacis de la rivière
Arkansas et longea plusieurs jours d’affilée ses berges bordées de peupliers.
Soudain, telle une apparition, des cimes enneigées se dessinèrent dans le
lointain. Au nord-ouest se dressait le Pikes Peak, vaporeux, scintillant, et
inexplicablement haut ; tandis qu’au sud-ouest dominaient les Spanish Pikes,
deux monts jumeaux en forme de cônes que les tribus locales nommaient Wah-
to-Yah, « les Seins du Monde ».
Les Missouriens n’avaient jamais vu de montagnes, de vraies montagnes
comme celles-ci – et ils restèrent abasourdis.
Début août, les troupes de Kearny se déployaient sur des centaines de
kilomètres et progressaient lentement en une multitude de caravanes
distinctes. Avant la percée finale au Nouveau-Mexique, Kearny décida, pour
concentrer ses forces, de faire une longue halte près des rives de l’Arkansas, à
Bent’s Fort, la citadelle en adobe dans laquelle Kit Carson avait brièvement
travaillé comme chasseur au début des années 1840.
Bénéficiant d’une vue surplombante sur la piste de Santa Fe, la haute tour du
fort était équipée d’une longue-vue de marine permettant de garder un œil sur
les Indiens ennemis. Depuis leur cage du beffroi, deux pygargues à tête blanche
montaient la garde. De pacifiques tribus des Plaines installaient souvent leurs
tipis dans les parages pour faire du commerce, jouer et boire à Bent’s Fort.
L’intérieur de l’édifice était bruyant et animé : ses habitants étaient assez
rustres, mais se montraient généralement aimables quand ils n’étaient pas trop
ivres ; quant à ses entrepôts labyrinthiques, ils étaient emplis de fourrures de
castor, de peaux de bison et de barriques de Taos Lightning, le tord-boyaux du
Nouveau-Mexique.
Cet avant-poste de la civilisation américaine s’enorgueillissait de toutes
sortes d’agréments et d’équipements incongrus, notamment des paons qui
vagabondaient dans l’enceinte, un tailleur français, des nappes blanches dans la
salle à manger, de la glace pour la spécialité du fort (une boisson proche du
mint julep que les Bent avaient baptisée « averse de grêle »), et le luxe le plus
extravagant que l’on puisse imaginer, une table de billard.
Les dragons de Kearny installèrent leur bivouac sur la rive nord de l’Arkansas,
tandis que les légions de Missouriens plantaient leurs tentes dans une vaste
prairie au sud de la rivière. Les volontaires attachèrent dans le pré les chevaux
et les mules trop las pour gambader, mais lâchèrent les autres pour qu’ils
puissent brouter. Quelque chose effraya les bêtes – selon un témoin, ce n’était
que le craquement d’une branche cassée – et elles s’enfuirent au galop.
En quelques secondes, les chevaux attachés se libérèrent de leurs liens et
rejoignirent leurs congénères – traînant des piquets qui leur mordaient les
flancs et attisaient leur fureur. Sur des kilomètres, la Prairie s’emplit du bruit de
leurs sabots et de tourbillons affolés de poussière. Le général Kearny entra dans
une rage noire en apprenant que les volontaires avaient laissé des chevaux
paître en liberté. Sur la piste de Santa Fe, pareille débandade était considérée
comme une catastrophe majeure, et un péril encore plus grave que les Indiens.
De nombreux chevaux, devenus à moitié fous, avaient déguerpi vers l’horizon et
disparu à jamais. Les Missouriens passèrent une journée entière à capturer
leurs animaux dispersés, et en retrouvèrent plusieurs à presque cent kilomètres
du fort. Quatre-vingts d’entre eux furent définitivement perdus.
Susan Magoffin, la jeune diariste du Kentucky, avait trouvé refuge dans l’une
des nombreuses pièces du fort. Deux autres femmes influentes s’étaient
réfugiées à Bent’s Fort pendant que les soldats de Kearny se massaient à
l’extérieur. Il s’agissait de deux sœurs issues d’une éminente famille de Taos, les
Jaramillo : Ignacia et Josefa, la jeune épouse de Kit Carson. Ignacia avait épousé
Charles Bent, qui vivait à Taos quand il n’était pas sur la piste ou au fort, à gérer
ses affaires. Craignant que l’arrivée des envahisseurs américains ne provoque
des troubles à Taos et menace la sécurité de sa femme, il avait demandé à
Ignacia et Josefa de se rendre dans le fort, désireux de les protéger jusqu’à ce
que l’occupation soit achevée et que la fièvre soit retombée.
Susan Magoffin, souffrante, resta allongée dans sa chambre plongée dans le
noir, à songer aux aspects les moins glorieux de la mission de Kearny. « Bien
qu’on m’eût interdit de quitter le lit, j’étais libre de méditer sur la folie et la
méchanceté de l’homme ! De cet être créé pour des desseins plus nobles et
s’abaissant au niveau des bêtes, faisant la guerre à son semblable, quitte à se
transformer en brute. Et par son exemple n’enseignant rien de bon, luttant
pour la richesse, les honneurs et la gloire jusqu’à ruiner son âme, et perdant
ainsi une couronne plus brillante, celle des royaumes supérieurs. »
Sous le commandement de Kearny, l’armée de l’Ouest quitta enfin le fort,
accompagnée de plus de mille cinq cents chariots et de presque vingt mille
bêtes. Les longues colonnes traversèrent à gué l’Arkansas, franchissant ainsi la
frontière qui les séparait du Mexique, avant de s’élancer en masse à travers les
hautes plaines, direction Santa Fe.
9
LE DÉNICHEUR DE PISTES


La deuxième expédition de Fremont, entreprise en 1843, rencontra encore
plus de succès que la première. Cheminant vers l’Oregon, Fremont et ses
hommes s’attardèrent près du Grand Lac Salé et, étudiant l’hydrologie de la
région, supposèrent avec raison que ses rivières et ses ruisseaux constituaient
des eaux intérieures. À l’époque, un mythe aussi étrange que tenace, entretenu
par certaines publications savantes, affirmait que le Grand Lac Salé était drainé
par un gigantesque tourbillon, relié d’une manière ou d’une autre, via un réseau
de cours d’eau souterrains, à l’océan Pacifique.
Fremont s’aperçut peu à peu que tout le territoire compris entre les monts
Wasatch, dans l’Utah, et la Sierra Nevada californienne était complètement
enclavé : c’était là une contribution de taille à la géographie nord-américaine, et
le terme choisi par Fremont pour désigner cette zone endoréique, le Grand
Bassin, est encore utilisé aujourd’hui dans les atlas.
À la fin de l’été 1843, l’expédition atteignit l’Oregon, où Fremont cartographia
le Columbia et ses affluents, et put admirer les monts Rainier, Saint Helens et
Hood. De plus en plus exalté, il s’écarta de sa mission initiale et franchit la
frontière américano-mexicaine pour pénétrer dans ce qui s’appelait l’Alta
California (la « Haute Californie »).
Fremont ne semblait guère se soucier du fait que son incursion illégale sur le
territoire mexicain pouvait entraîner non seulement sa propre arrestation,
mais aussi provoquer un incident international qui mettrait dans l’embarras le
gouvernement de Washington. Désormais, la quête qui l’occupait transcendait
les simples frontières : il cherchait un puissant cours d’eau qui, s’il existait,
pouvait changer le cours de l’histoire. De nombreuses cartes de l’époque, en
effet, montraient un grand fleuve orienté est-ouest qui coulait des Grands Lacs
jusqu’à l’océan Pacifique, en traversant tout le continent. Ce cours d’eau
légendaire, nommé Buenaventura, était généralement considéré comme un fait
scientifique, même si, en vérité, aucun explorateur n’avait jamais pu attester de
son existence.
Se représentant déjà la gloire qu’il connaîtrait en tant que cartographe,
Fremont était bien résolu à prouver – ou réfuter – l’existence du Buenaventura,
et à résoudre ainsi l’une des énigmes continentales les plus frustrantes de son
époque.
Une fois qu’il posa le pied en Californie, cependant, les mésaventures
s’enchaînèrent. Il guida ses hommes au pas de charge au beau milieu des
congères de la Sierra Nevada, et ce fut par pur coup de chance – et grâce au
jugement avisé de Kit Carson – qu’ils purent éviter l’épouvantable calvaire
qu’endurerait l’expédition Donner quelques années plus tard. Quand ils
sortirent en titubant des montagnes, gelés, à moitié nus, et ne devant leur
survie qu’à la viande de chien bouilli, ils étaient, selon Carson, « dans l’état le
plus misérable que l’on puisse connaître ». La faim avait rendu l’un des hommes
« fou […] et complètement incontrôlable », ajouta-t-il ; tandis que les mules
faméliques « s’entredévoraient la queue et rongeaient le cuir de leurs bâts ».
Revigorée par la saine nourriture que lui fournirent des colons américains,
l’expédition obliqua vers le sud et parcourut toute la Vallée Centrale de
Californie avant de bifurquer vers l’est, en direction du désert de Mojave. Sans
surprise, les autorités mexicaines finirent par avoir vent de la présence
indésirable de Fremont en Californie et menacèrent de lui envoyer l’armée.
Fremont renonça donc à la Californie et s’éclipsa discrètement dans le
Nevada, où il croisa un bucolique point d’eau nommé Las Vegas. Dans le désert,
Carson montra à Fremont comment boire l’eau des cactus ronds. Tandis que
l’expédition rejoignait lentement la civilisation, à l’est du pays, Fremont dut
reconnaître qu’il n’avait pas découvert le mythique fleuve Buenaventura.
Comme le tourbillon du Grand Lac Salé, le Buenaventura n’était qu’un
gigantesque canular que l’on pouvait reléguer aux oubliettes de la géographie.
Le 2 juillet, l’expédition atteignit Bent’s Fort, où une cérémonie fut organisée en
leur honneur le 4.
En août 1844, Fremont surgit à Washington tel un fantôme : l’explorateur
décharné revenait avec un an de retard, et le bruit courait qu’il était mort. Le
récit tant attendu de son expédition, qu’il rendit quelques mois plus tard, fut si
apprécié que le bureau des publications du Congrès relia son premier et second
rapport dans le même volume et le tira à dix mille exemplaires. Une fois de plus,
les journaux en firent paraître des extraits et saluèrent l’exploit de Fremont, ce
Magellan américain. On le voyait déjà candidat à l’élection présidentielle. Après
tout, pourquoi pas ? Fremont avait bien enclenché l’une des plus grandes
migrations de masse de l’histoire : l’été suivant, la piste de l’Oregon vit passer
davantage encore de caravanes – des milliers et des milliers de pionniers
mettant le cap à l’ouest. Nombre d’entre eux étaient mormons. S’appuyant sur
les descriptions élogieuses que livrait Fremont du pays du Grand Lac Salé, le
dirigeant mormon Brigham Young avait décidé de quitter Nauvoo, dans
l’Illinois, en compagnie de ses ouailles, pour aller vivre dans l’Utah.
L’armée, prête à oublier que Fremont avait désobéi de manière éhontée aux
ordres en allant faire un tour en Californie, le promut capitaine. La presse
nationale, quant à elle, lui trouva un nouveau surnom, tout droit sorti des
œuvres de James Fenimore Cooper : John C. Fremont devint le Dénicheur de
pistes.

**
Tout le monde connaissait le nom de Fremont, mais également celui de son
guide. En 1845, grâce aux comptes rendus des deux expéditions, « Kit Carson »,
avec son allitération qui claque, était entré dans l’imaginaire collectif de la
nation. Fremont dépeignait Carson comme un explorateur d’une habileté et
d’une sagacité presque légendaires. Il apparaissait invariablement comme un
homme courageux, mais jamais téméraire, et doté d’une grande présence
d’esprit – et puis, ce qui était crucial, comme quelqu’un ayant toujours la chance
de son côté : les étoiles ne cessaient de lui sourire. À chaque fois que Fremont
connaissait une mésaventure, Carson trouvait le moyen de l’en sortir.
Carson disposait d’une panoplie de talents. C’était un très bon chasseur, un
cavalier adroit, un excellent tireur et un habile négociateur. Il savait choisir
l’emplacement du camp et était capable de l’installer ou de le lever en quelques
minutes à peine, avant de retourner sur la piste à la vitesse de l’éclair. (« Kit
n’attendait personne, se plaignit un bleu qui voyageait avec lui, et malheur au
pauvre novice. ») Il savait que faire quand un cheval s’effondrait. Il savait
assaisonner et sécher la viande, et se montrait honnête cuisinier. Par nécessité,
il était doué comme armurier, forgeron, garçon d’écurie, pêcheur, glaneur,
maréchal-ferrant, charron, alpiniste, et savait fort convenablement diriger un
radeau ou un canoë à la pagaie. En tant que pisteur, il n’avait pas d’égal. Il savait
d’expérience comment lire les bassins-versants, où trouver des pâturages, que
faire quand on croisait un grizzli. Il était capable de repérer de l’eau dans
l’arroyo le plus asséché et de la rendre potable. En temps de crise, il connaissait
des astuces pour se désaltérer – comme ouvrir le fruit d’un cactus, ou couper les
oreilles d’une mule et boire son sang. Il avait l’œil d’un peintre paysagiste,
l’oreille aux aguets, et portait un jugement avisé sur les gens et les situations. Il
savait faire des signaux de fumée. Il savait tout sur les attelages et les nœuds de
corde. Il savait fabriquer une bonne paire de raquettes. Il savait comment
tanner les peaux avec une émulsion gluante à base de cervelle animale. Il savait
comment cacher les vivres et les peaux dans le sol pour éviter le vol et le
pourrissement. Il savait dresser un mustang. Il savait quelles espèces de bois
brûlaient le mieux, et comment fendre les bûches dans le sens de la fibre, même
quand on n’avait pas de hache.
Toutes ces compétences, quoique cruciales, étaient difficilement
quantifiables ; mais si elles s’appliquaient à la bonne personne – quelqu’un qui
se montrait également plein d’entrain sur la piste, qui avait de bonnes blagues
en réserve et était d’une honnêteté sans faille –, elles se révélaient inestimables.
Le surnom de Fremont, le Dénicheur de pistes, était mensonger : c’était
généralement Carson qui avait « déniché » la piste – la plupart du temps en
reprenant des sentiers déjà tracés par les trappeurs, les Indiens ou les
explorateurs espagnols. Dans le cycle des Histoires de Bas-de-Cuir de Fenimore
Cooper, le protagoniste Natty Bumppo, alias Œil-de-faucon, alias le Dénicheur-
de-pistes, était vêtu de peaux de daim, vivait avec les Indiens et adoptait leur
mode d’existence. C’est la vie de Carson, pas celle de Fremont, qui ressemblait à
celle du héros de Cooper.
Fremont semblait comprendre que, de manière singulière, Carson le
complétait. Autant Fremont se montrait fougueux, visionnaire, imprévisible et
parfois vaniteux, autant Carson était prudent, pragmatique, stable et toujours
modeste. Une fois sur la piste, Fremont pouvait bien brandir sa culture savante,
Carson l’illettré était versé dans un autre genre d’érudition, un savoir pratique
tout aussi éclectique, et même plus difficile encore à acquérir. Fremont décrivit
Carson comme « rapide, altruiste et loyal ». C’était selon lui un homme « d’un
grand courage ; qui comprenait rapidement toute la situation, et percevait d’un
seul coup d’œil ses avantages comme les risques d’échec ». Plus loin, Fremont
chantait ses louanges : « Monté à cru sur un beau cheval, à écumer les prairies
nu-tête, Kit offrait l’une des plus belles images de cavalier que j’aie pu voir. »
Un passage précis du second récit de Fremont consolida la réputation de
Carson et ancra à jamais son nom dans l’esprit du public. L’épisode en question
était lié aux Indiens, évidemment. Quelque part sur l’ancienne piste espagnole,
au fin fond du désert de Mojave, les hommes de Fremont tombèrent sur un
Mexicain désespéré nommé Andreas Fuentes et un jeune garçon de onze ans,
tous deux victimes d’une embuscade tendue par des Indiens (dont on ne
connaît pas la tribu). Les assaillants avaient volé trente chevaux et tué deux
hommes avec lesquels Fuentes voyageait, abandonnant leurs corps mutilés sur
la piste. Deux femmes qui faisaient partie du groupe avaient été attachées au
sol à l’aide de piquets et grièvement mutilées avant d’être tuées elles aussi.
En entendant ce tragique récit, Kit Carson et son ami Alex Godey eurent pitié
de Fuentes et promirent de lui venir en aide. Pendant deux jours, ils suivirent
les traces des chevaux et pourchassèrent ces « Arabes américains », comme
Fremont les appelait. Les deux hommes finirent par retrouver les voleurs et se
ruèrent au milieu de leur campement surpeuplé. Les Indiens avaient déjà
mangé plusieurs des chevaux volés. Esquivant leurs flèches, Carson et son ami
abattirent rapidement deux Indiens, dispersèrent les autres, et s’emparèrent
des chevaux encore vivants. Avant de quitter les lieux, Godey se pencha pour
scalper les deux Indiens morts ; mais aux dires de Fremont, quand il fit glisser
sa lame sur le cuir chevelu du second Indien, le guerrier « bondit sur ses pieds,
le sang coulant de sa tête écorchée, et poussa un affreux hurlement » avant de
tirer une flèche sur Godey, qui transperça le col de sa chemise.
Godey leva alors son fusil et « mit rapidement fin à l’agonie du sauvage
ensanglanté ».
Le lendemain, Fremont entendit, stupéfait, le bruit de sabots s’approchant de
l’expédition. C’était Carson et Godey qui revenaient, avec les chevaux de
Fuentes. Godey portait son fusil tel un mât, au sommet duquel pendaient les
deux scalps indiens. Fuentes versa des larmes de gratitude. Quant à Fremont, il
resta bouche bée d’admiration. À ses yeux, c’était un acte extrêmement
chevaleresque : « Deux hommes, dans un désert sauvage, poursuivent jour et
nuit une troupe d’Indiens inconnus dans les défilés d’une montagne inconnue –
les attaquent à vue, sans connaître leur nombre –, et les vainquent en un
instant. Et dans quel but ? Punir les voleurs du désert, et venger les torts faits à
des Mexicains qu’ils ne connaissent même pas. »
Qui agirait ainsi ? demandait Fremont de manière rhétorique dans son
rapport. « Kit Carson, un Américain, né dans le comté de Booneslick, au
Missouri, […] formé à la conquête de l’Ouest dès son plus jeune âge. »
En 1845, Kit Carson était devenu une sorte de héros, le noble sauveur, le
vertueux vengeur, le chevalier blanc de l’Ouest. Que cette brutalité puisse cacher
une face plus sombre ne sembla guère traverser l’esprit du public, qui l’adorait ;
pas plus que l’idée que les troupes de Fremont et de Fuentes avaient peut-être
empiété sur un territoire indien ancestral. Fremont pouvait compter sur son
éclaireur pour trouver la bonne route et réparer les torts – tout comme les
lecteurs. Cet épisode marqua la naissance de la légende Kit Carson. Il lui
faudrait faire oublier la légende, mais aussi répondre aux attentes qu’elle
suscitait, pendant le restant de ses jours.
Carson était incapable de lire les propos élogieux que Fremont avait tenus à
son égard, et il n’est même pas sûr qu’il ait connu leur existence. Mais sa
gratitude envers Fremont était réelle. Les deux hommes avaient parcouru des
milliers de kilomètres ensemble et étaient toujours parvenus à se sortir du
pétrin. Malgré son caractère excentrique et ses erreurs de jugement, Fremont
s’était révélé un explorateur courageux et endurant – et puis, on ne s’ennuyait
jamais avec lui. À de nombreuses reprises, il avait même eu de véritables éclairs
de génie (même s’il était généralement le premier à le reconnaître). Ses
compétences de topographe étaient incontestables et, à sa manière fébrile et
grandiloquente, il avait fait preuve d’un certain talent pour guider et motiver
ses troupes.
Quoi qu’il en soit, Carson semblait réellement apprécier son employeur et se
sentait extrêmement redevable envers lui. Fremont lui avait permis de prendre
un nouveau départ – de découvrir une autre carrière, au moment où le métier
de trappeur disparaissait –, et il lui donnait la somme inouïe de cent dollars par
mois. Carson était le genre d’homme qui, une fois lié d’amitié, était aussi fidèle
qu’un chien envers son maître. C’était peut-être là le revers le plus sympathique
du caractère revanchard des Scotto-Irlandais : tout comme la rancune, ce genre
d’homme ne vous lâche jamais. Des années plus tard, quand il dicta ses
mémoires et encensa Fremont, Carson affirma : « [Il m’est] impossible de
décrire les épreuves que nous avons traversées, pas plus que je ne suis capable
de rendre justice aux louanges que Fremont mérite. Je ne pourrai jamais oublier
la façon dont il s’est comporté envers moi quand j’étais à son service, et avec
quelle bonne volonté il a souffert aux côtés de ses hommes. »
Cette loyauté était réciproque : quand, à l’été 1845, Fremont se lança dans une
nouvelle mission d’exploration de l’Ouest – son périple le plus audacieux et le
plus lointain –, il choisit évidemment Kit Carson pour guide.
10
L’ANTI-FORT ALAMO


Il serait mensonger de qualifier les expéditions de Fremont de purement
« scientifiques », comme lui-même le faisait souvent. Presque tous ses
déplacements vers l’ouest recelaient des arrière-pensées. De manière explicite
ou non, il cherchait à promouvoir la cause de l’émigration américaine, de
l’expansion américaine, et de l’hégémonie américaine sur cet hémisphère –
autrement dit, à concrétiser la vision du monde du sénateur Thomas Benton,
en gendre obéissant et dévoué qu’il était.
Dès le début, la troisième expédition de Fremont, qui commença en 1845, fut
la plus politique et la moins scientifique de toutes. Il semblait vraiment croire
que la troisième fois serait la bonne, que ce voyage le catapulterait de l’atelier
poussiéreux du simple cartographe vers un tout autre rôle, celui d’un glorieux
conquérant. Avant de quitter Washington, Fremont avait eu un entretien avec
Polk, et il était évident que le président souhaitait récupérer la province
mexicaine d’Alta California. Certes, il était prêt à l’acheter si le Mexique
acceptait de considérer son offre ; mais il était tout aussi prêt à se battre pour
l’obtenir.
La Californie, qui n’était que faiblement reliée à Mexico, était alors dans un
état de grande confusion, et venait d’être secouée par une série de révolutions
et de contre-révolutions. Ses habitants hispaniques, fiers et farouchement
indépendants, s’étaient surtout implantés le long de la luxuriante côte du
Pacifique, et se massaient autour d’une kyrielle de missions espagnoles.
Toutefois, d’autres zones de la Californie s’américanisaient de manière lente,
mais régulière : cela faisait des années qu’un nombre croissant de migrants
américains traversaient la Sierra Nevada pour aller vivre dans la fertile vallée de
Sacramento, et les baleiniers américains utilisaient le joli port de Monterey
depuis un quart de siècle. Richard Henry Dana, dans Deux années sur le gaillard
d’avant, un ouvrage au succès retentissant publié en 1840, avait ouvert les yeux
de la nation sur les charmes de la Californie, et accru le désir des Américains de
posséder des ports donnant sur le Pacifique.
En 1842, un commodore du nom de Thomas Catesby Jones, s’appuyant sur de
fausses informations selon lesquelles la guerre avait été déclarée contre le
Mexique, était de fait entré dans le port de Monterey, s’en était emparé, et y
avait hissé le drapeau américain. (Il ne tarda pas à se confondre en excuses et à
repartir la queue entre les jambes.) Malgré le caractère ridicule de son geste, le
fait que le commodore Jones ait pu s’emparer de Monterey sans se voir opposer
la moindre résistance montrait clairement aux dirigeants de Washington que le
fruit était mûr et prêt à être cueilli.
Polk jugeait ce mouvement inéluctable. Ce n’était qu’une question de temps
avant que la Californie, comme le Texas, ne soit entièrement absorbée par les
États-Unis. Pourquoi pas maintenant ?
Le climat international était donc tendu quand John Fremont, accompagné
de cinquante-cinq volontaires, quitta Saint-Louis le 1er juin 1845 et se dirigea
vers l’ouest. Aux yeux de ses supérieurs directs, au sein du corps des ingénieurs
topographes, la mission de Fremont était assez limitée : on lui avait demandé
de cartographier et d’explorer le versant oriental du sud des montagnes
Rocheuses, de dessiner la ligne de partage des eaux en amont de la rivière
Arkansas, et de regagner Saint-Louis avant la fin de l’année.
Fremont, cependant, semble avoir agi suivant des ordres secrets, tout du
moins avec l’accord tacite d’autorités supérieures (qu’on ne connaît pas
précisément : Benton ? Polk ? D’autres représentants de l’armée de terre ou de la
marine ?) qui lui donnèrent carte blanche. Il n’avait aucunement l’intention de
s’attarder dans les Rocheuses et de s’ennuyer à y prendre des mesures. Dès qu’il
atteignit la rivière Arkansas, à la fin de l’été 1845, Fremont renonça à cet
insipide projet cartographique. Comme détourné de sa route par un rendez-
vous urgent avec le destin, il fonça droit vers la Californie.
En chemin, il connut les habituelles mésaventures frappant ses escapades à
travers le continent. Dans le désert du Grand Lac Salé, il insista pour que ses
hommes traversent un redoutable malpais, alors que les Indiens de la région lui
avaient assuré qu’aucun être humain n’avait jamais réussi à franchir ces terres
ravinées et stériles. Son expédition aurait pu mourir de soif en suivant cette
voie périlleuse, mais Carson leur sauva une fois de plus la mise, en parcourant
une centaine de kilomètres en tête du cortège jusqu’à un massif éloigné, où il
trouva rapidement de l’eau et de l’herbe verte, avant d’allumer un feu et
d’envoyer des signaux de fumée au sommet de la montagne.

**

Au début de l’hiver 1846, Fremont avait traversé la Sierra Nevada et plongé


dans la vallée de Sacramento. Il y avait discuté avec des colons américains, de
manière à prendre le pouls de la province sur le plan politique, mais aussi
d’attiser une ferveur patriotique encore embryonnaire qui pourrait lui servir un
jour. Nouant déjà discrètement des alliances avec ces expatriés un peu frustes,
il leur donna crânement l’assurance que si la guerre contre le Mexique éclatait,
comme c’était prévisible, ses hommes – qui, après tout, constituaient un corps
expéditionnaire officiel (et plutôt bien équipé) de l’armée de terre américaine –
seraient là pour les protéger. Le capitaine Fremont était à ce moment-là le seul
officier de l’armée des États-Unis dans un rayon de plus de trois mille
kilomètres : si les hostilités commençaient, c’était donc lui, par défaut, le
commandant présumé des troupes.
Il se faufila discrètement dans Yerba Buena, comme s’appelait alors la petite
ville de San Francisco, mena son enquête auprès des Américains vivant là-bas,
et demeura suffisamment longtemps sur les lieux pour baptiser la pittoresque
embouchure de cette vaste baie le « Golden Gate ». Fremont mena ensuite ses
hommes vers le sud et leur fit dresser le camp non loin de Monterey, la capitale
de la province.
Les autorités mexicaines contestèrent évidemment la présence, selon toute
apparence belliqueuse, de soixante « explorateurs » américains en armes, qui
s’étaient introduits sans y avoir été invités dans leur belle province. Le 5 mars, le
général José Castro, commandante de Monterey, demanda sans détour à
Fremont de quitter la Californie sur-le-champ.
Fremont réagit de manière théâtrale. Il emmena ses hommes au Gavilan
Peak, une petite montagne de la chaîne côtière au nord-est de Monterey, et y
bâtit un fortin rudimentaire. Se préparant à une défense de type Fort Alamo, il
ordonna à ses hommes d’ériger un grand mât en bois sur lequel il hissa le
drapeau américain. C’était un acte de guerre audacieux, voire parfaitement
irréfléchi, qui aurait très bien pu conduire au massacre de ses troupes, étant
donné les milliers de soldats que Castro aurait aisément pu leur envoyer.
Fremont écrivit au consul américain de Monterey et lui expliqua son geste de
manière mélodramatique, avec une malhonnêteté presque comique : « Nous
n’avons aucunement causé du tort au peuple ou aux autorités de la région, et si
nous sommes encerclés et pris d’assaut, nous mourrons tous jusqu’au dernier,
sous le Drapeau de notre pays. »
Le général Castro fit une déclaration passionnée à son peuple, l’exhortant à
« percer l’ulcère » de l’invasion américaine. Il commença à préparer sa riposte,
et au pied de Gavilan Peak, le bruit courut que la bataille était imminente. Deux
jours plus tard, Fremont semblait avoir retrouvé la raison et compris qu’il
s’agissait là d’un combat qu’il ne pouvait gagner – et même d’une véritable
impasse, qui n’aboutirait qu’à une mort certaine et un martyre peu
convaincant. Peut-être Carson injecta-t-il une once de bon sens dans la
réflexion de son commandant. De manière fort opportune pour Fremont, son
mât érigé en hâte s’effondra le 9 mars, et il considéra, semble-t-il, la souillure de
son drapeau comme un mauvais présage : « Estimant être resté aussi longtemps
que les circonstances l’exigeaient, j’ai profité de l’incident pour annoncer à mes
hommes que c’était là le signal que nous devions lever le camp. »
Ce fut ainsi que s’acheva son arrogante (et brève) résistance à Gavilan Peak,
l’anti-Fort Alamo. Fremont s’éclipsa discrètement et alla, une fois de plus, se
réfugier dans le Nord. En avril, une fois parvenu dans l’Oregon, il fit une pause
près des berges méridionales du lac Klamath, où il reprit son rôle d’explorateur,
tout en surveillant si le vent tournait en Californie. De toute évidence, il
cherchait à gagner du temps, et traînait dans les environs en attendant
l’étincelle.

**

Et l’étincelle eut enfin lieu. Un inconnu, le lieutenant Archibald Gillespie,


surgit de la forêt pour lui transmettre de mystérieux messages en provenance
de Washington. C’était un Marine du New Jersey au regard perçant, d’allure
chétive mais au caractère irascible, et qui se montrait quelque peu arrogant.
Le périple que Gillespie avait entrepris pour rejoindre cette zone lacustre et
sauvage est sans doute l’une des plus grandes missions de messager en solo de
l’histoire. Il avait quitté Washington en octobre de l’année précédente, après
avoir rencontré le président Polk et d’autres responsables gouvernementaux,
dont le secrétaire de la Marine, George Bancroft. Depuis New York, il avait pris
le bateau à vapeur jusqu’à Veracruz, au Mexique. À bord, il entreprit de
mémoriser le texte de ses dépêches les plus sensibles, puis détruisit les
documents originaux. Une fois arrivé à Veracruz, il gagna Mexico, adoptant
divers déguisements et prenant beaucoup de notes sur le climat politique agité
du pays et sa disposition à la guerre.
En décembre, Gillespie atteignit Mazatlán et monta à bord d’un baleinier
américain à destination d’Hawaï – les îles Sandwich, comme on les appelait
alors. Depuis Honolulu, il fit demi-tour et navigua vers l’est sur un navire de
guerre américain, en direction de la Californie. Son bateau s’amarra à Monterey
en avril, et il rejoignit discrètement la terre ferme en se faisant passer pour un
marchand. Après avoir rencontré Thomas Oliver Larkin, le consul américain, il
s’enfonça dans les terres sans se faire remarquer, rejoignit le fleuve
Sacramento, et le longea en amont jusqu’à retrouver la trace de Fremont.
Gillespie, semble-t-il, était l’agent secret de Polk pour les missions
lointaines – pas seulement son messager, mais quelqu’un autorisé à prendre
des décisions sur le terrain. On ne sait pas exactement ce que contenaient ses
dépêches, ni quelles informations conservées dans sa mémoire il put
transmettre de manière orale. Ni Gillespie ni Fremont n’avouèrent jamais rien à
ce sujet. Cela reste l’une des énigmes de l’histoire américaine : ce que Fremont
savait, quand il le sut – et ce qu’il choisit d’ignorer.
Ce qui est sûr, c’est que Polk et d’autres à Washington s’inquiétaient de la
Californie, et souhaitaient que Fremont y retourne en hâte s’assurer que la
province tant convoitée tombe bien dans l’escarcelle des Américains, tout en
veillant à ce que les Britanniques ne tentent pas, eux aussi, de s’en emparer.
Cette crainte n’était pas complètement infondée. L’intérêt de l’Angleterre
pour la Californie remontait à 1579, année où sir Francis Drake avait débarqué
quelque part au nord de l’actuelle San Francisco et revendiqué la « Nova
Albion », comme il l’appelait, au nom de la Couronne. En 1846, les Britanniques
étaient bien implantés dans l’Oregon. Leurs navires rôdaient le long de la côte
californienne, et certains membres du gouvernement de Mexico proposaient de
vendre la Californie à l’Angleterre, en échange d’un emprunt de guerre. En
outre, un prêtre irlandais du nom d’Eugene McNamara avait obtenu
l’autorisation du Mexique de mener à bien un curieux projet (qui n’aboutit
jamais) consistant à faire venir des bateaux d’immigrés catholiques originaires
de l’Irlande, alors sous domination anglaise, de manière à fonder une nouvelle
colonie utopique au sud de la Californie. Que ce soit de manière officielle ou
officieuse, la Grande-Bretagne était de toute évidence très intéressée par la
Californie – la question étant de savoir jusqu’où elle était prête à aller pour
contrarier les Américains.
Fremont veilla tard ce soir-là ; il discuta avec Gillespie et lut ses dépêches à la
lumière vacillante du feu. La guerre contre le Mexique avait éclaté, et l’on
songeait déjà à y envoyer l’armée de l’Ouest. Gillespie, cependant, l’ignorait
encore – et ce n’était en rien de sa faute : la lenteur des communications était
telle qu’il faudrait encore un mois avant que quiconque en Californie apprenne
la nouvelle.
C’était peut-être un bel indice de l’arrogance nationale que, dans la fièvre
suscitée par les possibles complots anglais ou mexicains et « le cours de
l’Empire », les Américains eussent oublié les autres habitants de la région – les
Indiens qui vivaient autour d’eux. Fremont était si préoccupé qu’il négligea de
mettre en place une sentinelle cette nuit-là.
Cependant, au moment de plonger dans le sommeil, il avait déjà décidé de la
voie qu’il allait suivre. Plus tard, il écrivit : « Les informations obtenues par
l’intermédiaire de Gillespie me déchargeaient de ma mission d’explorateur, et je
fus laissé à mon devoir d’officier de l’armée américaine, sachant de manière
fiable qu’ […] obtenir la Californie était l’objectif principal du président. »
Fremont ajouta qu’il était alors parfaitement conscient que « les hommes qui
comprenaient l’avenir de notre pays, et qui régnaient sur sa destinée,
considéraient la côte californienne comme la frontière fixée par la nature pour
parfaire notre territoire national ».
11
NOUS ALLONS CORRIGER TOUT CELA


Le 14 août 1846, deux jours après le raid des Navajos sur Las Vegas, le général
Kearny entra dans la ville avec son armée, se dirigea vers la place principale,
descendit de son cheval bai, et exigea que le maire, ou alcalde, se joigne à lui
pour s’adresser à une foule grouillante de plusieurs centaines de villageois sous
le choc.
C’était le tout premier village que son armée croisait, et Kearny voulait
donner le la. Les habitants de Las Vegas étaient aussi fascinés qu’effrayés par les
Américains. Les femmes restèrent tapies dans les recoins ombragés de la place,
droites et figées dans leurs châles et rebozos, certaines à fumer nerveusement
des cigarettes de feuilles de maïs, tandis que les hommes, dans leurs serapes aux
couleurs vives et leurs sombreros lustrés, s’avançaient dans la lumière. (Susan
Magoffin, qui traversa la ville quelques jours plus tard, décrivit les habitants de
Las Vegas comme des « étrangers d’allure sauvage », qui « me fixaient
constamment des yeux » et « grouillaient autour de moi comme des abeilles […]
certains enfants dans un état de nudité totale ».) La ville était plongée dans le
silence, seulement troublé par les aboiements incessants des chiens du village,
et les grognements des cochons dans leur porcherie. La population attendait
d’entendre ce que le général américain avait à lui dire.
Kearny et l’alcalde grimpèrent sur une échelle branlante jusqu’au toit plat de
l’un des bâtiments en adobe donnant sur la place. De ce point de vue
surplombant, Kearny, vêtu d’une redingote de flanelle bleue aux boutons et
épaulettes dorés, le sabre pendu à son flanc, contempla les villageois aux côtés
d’un alcalde qui avait du mal à dissimuler sa gêne. Puis le général, sans mâcher
ses mots, se mit à exprimer la volonté des États-Unis d’Amérique :
« Je suis venu parmi vous sur ordre de mon gouvernement afin de prendre
possession de vos terres », déclara-t-il par l’intermédiaire d’un interprète, d’une
voix calme et égale. Il évoqua les centaines de soldats américains qui défilaient
près de la ville pour aller occuper Santa Fe, la capitale. « Mon armée est en
marche. Vous n’en voyez là qu’une petite partie. » Cependant, ajouta-t-il, « nous
venons parmi vous en amis, non en ennemis ; en protecteurs, non en
conquérants. À partir d’aujourd’hui, je vous décharge de toute allégeance envers
le gouvernement mexicain ».
À ces mots, la foule laissa « exploser son émotion », comme le formula un
lieutenant américain, mêlant cris, acclamations et exclamations de surprise.
Kearny attendit que le brouhaha cesse avant de poursuivre. « Le gouvernement
mexicain, reprit-il, ne vous a jamais accordé de protection. Les Navajos
descendent des montagnes et vous volent vos moutons, voire vos femmes, aussi
souvent qu’ils le souhaitent. »
Les habitants de Las Vegas s’entreregardèrent, de plus en plus intéressés, et
hochèrent vigoureusement la tête. « Si, si, c’est vrai », dirent-ils.
Kearny sentit qu’il avait touché un point sensible. On lui avait parlé du
dernier raid en date des Navajos, et il s’aperçut qu’il était en train de gagner à sa
cause un peuple déjà effrayé et épuisé par une guerre sans merci se déroulant à
la Frontière – une guerre que les États-Unis auraient désormais à gérer, pour le
meilleur et pour le pire. « Mon gouvernement, déclara-t-il d’un ton confiant,
corrigera tout cela. Il protégera vos personnes et vos biens. Vos ennemis seront
nos ennemis. Nous tiendrons les Indiens à l’écart. »
Cette grande promesse laissa les villageois sceptiques. Certes, l’armée
mexicaine ne les avait jamais protégés de la menace navajo, et ne leur avait
jamais fourni des armes avec lesquelles se défendre. Pour combattre les
Indiens, les villageois ne pouvaient user que de lances, d’arcs et de flèches, ainsi
que de quelques vieux mousquets datant du XVIIIe siècle. Les Espagnols s’étaient
montrés tout aussi impuissants à mettre fin aux raids. Les assauts navajos
semblaient faire partie de l’ordre des choses, dans ces rudes confins d’un
empire espagnol finissant où résonnaient encore des expressions du siècle de
Cervantès.
Les villageois de Las Vegas se demandaient à présent quelle puissante volonté
animait ce conquérant qui se disait leur ami. Quel genre d’armée était-ce là, qui
pensait vaincre rapidement et sans effort non seulement leur nation, mais aussi
l’ennemi juré de leur nation ? Même en supposant qu’il le souhaite, qu’est-ce qui
faisait croire à cet homme, dans son bel uniforme bleu, qu’il pourrait « corriger
tout cela » et inverser le violent schéma séculaire ?
Kearny alla plus loin encore : « Pas un poivron, pas un oignon ne sera pris par
mes troupes sans qu’il ne vous soit payé, promit-il. Je protégerai vos personnes,
vos biens et votre religion. Certains de vos prêtres vous ont raconté que nous
maltraiterions vos femmes et marquerions leurs joues au fer, comme vous le
faites sur la hanche de vos mules. C’est complètement faux. »
Le général Kearny insista alors pour que l’alcalde fasse acte d’allégeance aux
États-Unis, en haut de ce toit, de manière publique. « Regardez-moi en face »,
exigea Kearny, sous le regard attentif de la foule. L’alcalde avait le visage éteint,
mais commença à faire à contrecœur ce qu’on lui demandait. Le court serment
s’acheva par une formule solennelle, qui n’avait rien de futile pour un croyant
donnant sa parole devant une assemblée de catholiques fervents et un curé de
village au regard noir. Après qu’il eut proclamé sa fidélité aux États-Unis
d’Amérique, on lui demanda de dire Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Puis Kearny et ses hommes se mirent en route pour Santa Fe, de l’autre côté
des montagnes, à une centaine de kilomètres plus à l’ouest. Jusqu’alors, la
conquête du Nouveau-Mexique s’était déroulée sans incident ; mais les
messagers de Kearny avaient appris que le gouverneur du Nouveau-Mexique
prévoyait de lancer contre les Américains une attaque d’envergure dans un
canyon situé à vingt-cinq kilomètres de la ville. Si les renseignements obtenus
par Kearny étaient exacts, Armijo avait déjà posté trois mille hommes au fond
du canyon, qui attendaient de pouvoir repousser l’envahisseur.
12
LE COL DE NARBONA


Dans les années 1820 une grande sécheresse s’abattit sur la région. Narbona
quitta la vallée et se dirigea vers l’ouest. Il fut accueilli par la tribu hopi.
Narbona vécut parmi les Hopis pendant la majeure partie des années 1820, à
plus de cent soixante kilomètres à l’ouest des contreforts de ses chers monts
Tunicha. Sa tribu se rapprocha beaucoup de ses anciens rivaux au cours de cet
exil – apprenant leurs chants et danses sophistiqués. Trois de ses membres
épousèrent même des Hopis. Quand il regagna ses terres, la province du
Nouveau-Mexique avait connu un changement majeur : la fin de la domination
espagnole. En 1821, le Mexique avait obtenu son indépendance, et toutes les
affaires officielles étaient désormais gérées par un gouvernement de néophytes
à Mexico, n’ayant plus aucun lien avec la monarchie espagnole. Mais il apprit
qu’un massacre de chefs indiens avait eu lieu à Jemez, et comprit que rien
n’avait changé : l’ancien conflit était toujours d’actualité. Désormais âgé de
soixante-trois ans, il semblait cependant comprendre que les Navajos ne
tireraient jamais rien de cette guerre éreintante. Le vieux guerrier majestueux
choisit alors une tout autre voie, et se mit à prêcher la paix. En 1829, on le convia
à Santa Fe pour des pourparlers ; mais redoutant un piège semblable à celui de
Jemez, Narbona insista pour que le gouverneur mexicain lui accorde une
escorte militaire bien fournie.
La réunion qui s’ensuivit, à Santa Fe, ne lui permit pas d’obtenir de résultats
durables pour le peuple navajo ; mais en se posant en artisan de la paix, il
parvint au moins à protéger sa propre tribu – à la vacciner, pourrait-on dire –
contre de nouvelles attaques mexicaines. Il se rendit encore par deux fois à
Santa Fe, en 1832 et 1833, et pendant quelque temps les hostilités semblèrent
s’apaiser.
Début février 1835, cependant, Narbona apprit que le Mexique préparait une
gigantesque campagne contre les Navajos vivant à l’est de son territoire. La
nouvelle lui parvint qu’une force de plus de mille Mexicains en armes, soldats et
civils, avait quitté Santa Fe le 8 février et se dirigeait vers leurs terres ; et que,
parmi les envahisseurs, se trouvait un grand nombre de guerriers pueblos.
Narbona rassembla alors en hâte deux cent cinquante des meilleurs guerriers
navajos et rejoignit à toute allure une petite gorge des monts Chuska, connue
sous le nom de Beesh Lichii’I Bigiizh, ou col du Cuivre. Les Mexicains, s’ils
voulaient entrer dans le pays navajo, seraient contraints de traverser ce défilé
rocheux situé à deux mille cinq cents mètres d’altitude.
Le lendemain matin, un nuage de poussière se leva du sol de la grande vallée
située à l’est. Bientôt, les soldats mexicains apparurent au loin, progressant, tel
un long tissu déchiqueté, le long des eaux gelées du Rio Chaco. Leurs boutons
argentés brillaient dans le soleil matinal, laissant à Narbona tout le temps
nécessaire pour se préparer. En cette journée froide et venteuse de février,
l’armée d’invasion fonçait tête baissée vers une embuscade. Comme Narbona
l’avait deviné, elle visait bien le col du Cuivre.
La longue colonne de Mexicains était dirigée par le capitaine Blas de Hinojos,
le commandante general du Territoire du Nouveau-Mexique. En termes
d’effectifs, il s’agissait de la plus grande expédition armée que l’Espagne ou le
Mexique eût jamais organisée contre les Navajos, et les soldats se sentaient
d’une confiance à toute épreuve. Mais les hommes de Hinojos – une troupe
dissipée et surtout composée de jeunes gens – n’étaient guère plus qu’une
soldatesque. Ils entrèrent d’un air joyeux et insouciant dans le défilé, chantant
et riant, sans manifester la moindre discipline militaire.
Dissimulé au sommet du canyon derrière de gros rochers gris, Narbona
ordonna à ses hommes d’attendre dans le plus grand silence que les Mexicains
se trouvent juste en dessous d’eux, dans la partie la plus étroite de la gorge, où
ils seraient contraints de former une longue et fine colonne. Il compara cette
fragile procession au tronc d’un grand arbre : le moment venu, expliqua-t-il,
nous couperons l’arbre en petits morceaux, parfaits pour du bois de chauffage.
Les jeunes guerriers impatients manifestèrent à maintes reprises leur hâte
d’engager le combat, mais Narbona les en empêcha d’un calme geste de la main.
En bas, dans le lit du canyon, plusieurs soldats étaient contraints de descendre
de cheval pour que leurs montures, déjà fatiguées par cette expédition, puissent
grimper le sentier escarpé.
Le moment arriva enfin. Narbona donna le signal, et les Navajos poussèrent
leur effrayant cri de guerre, semblable à un hululement. Les flèches s’abattirent
sur les Mexicains. Les Navajos en possession d’une arme à feu mitraillèrent les
rangées de soldats prises de court ; d’autres lançaient des pierres ou poussaient
de gros rochers ronds dans la gorge. Les chevaux se dispersèrent et s’enfuirent,
piétinant les hommes.
Des dizaines, voire des centaines de Mexicains perdirent la vie ce jour-là. Un
historien des guerres entre le Mexique et les Navajos écrivit plus tard qu’« ils
furent abattus comme des cerfs pris au piège dans un canyon en cul-de-sac ». Le
chef de l’expédition, le capitaine Hinojos, fit partie des nombreux soldats tués.
Si l’on en croit la tradition navajo, le capitaine de Jemez Pueblo, acculé par des
Indiens, préféra sauter d’un précipice que d’être fait prisonnier.
Les Mexicains furent finalement mis en déroute. Le nombre total de victimes
n’est pas connu, mais presque tous les témoignages parlent d’un massacre de
masse. Interrogé des années plus tard, un vieux Navajo qui avait combattu au
col du Cuivre se contenta de dire : « Nous en avons tué beaucoup. » Depuis ce
jour, le col a changé de nom. Il était rare que les Navajos donnent à un élément
géographique celui d’un individu, mais leur fierté d’avoir remporté cette
éclatante victoire sur les Mexicains honnis était telle que le peuple diné passa
outre ses coutumes et conféra à ce grand défilé un nouveau nom glorieux :
Narbona Pass – le col de Narbona.
13
LE SILENCE INVIOLÉ


Au campement de Fremont, sur la rive sud du lac Klamath, Kit Carson fut
soudain tiré de son sommeil. Il avait cru entendre quelque chose – un son
étrange dans la clairière, une sorte de claquement sec incongru. Les quelque
quatre-vingts kilomètres qu’il avait parcourus ce jour-là auraient dû le laisser
mort de fatigue et incapable de percevoir de tels bruits, mais Carson était
connu pour avoir le sommeil léger : ses craintes étaient conditionnées par
l’expérience, et ses nerfs tendus comme une corde de violon.
Les yeux de Carson parcoururent rapidement le camp. Fremont était assis de
l’autre côté de la route, lisant des lettres près de son propre feu. Les autres
étaient emmitouflés dans leurs couchages, éparpillés dans le campement par
groupes de deux ou trois. L’expédition comptait quatorze hommes en tout. Ils
ronflaient, reniflaient – ces hommes crasseux et hirsutes étaient à l’aise dans la
nature sauvage. Il y avait là le trappeur français Basil Lajeunesse ; un
contingent d’Indiens delawares, des pisteurs chevronnés que l’on avait engagés
au Kansas ; Lucien Maxwell, Alex Godey et Dick Owens, trappeurs et vieux amis
de Carson ; ainsi qu’un nouveau venu, le fougueux Marine Archibald Gillespie,
dont Fremont lisait alors les dépêches, si concentré qu’il semblait avoir oublié
l’existence de ses hommes.
C’était la nuit du 9 mai 1846, et la petite troupe campait dans les régions
reculées du sud de l’Oregon. Quoique l’ignorant à ce moment-là, l’expédition de
Fremont était tombée sur l’un des plus grands lacs d’eau douce à l’ouest du
Mississippi. Long de cinquante kilomètres, il regorgeait de saumons et sa
densité en éléments volcaniques était telle qu’une variété d’algues particulière
prospérait le long de ses berges marécageuses, donnant aux hauts-fonds une
étrange teinte turquoise fluorescente. Étudier le lac Klamath était le genre de
mission en or qui faisait la joie des géographes de formation comme Fremont.
En compagnie des topographes de son expédition, il traçait depuis une semaine
des esquisses de cette zone lacustre à l’aide d’une chambre claire, prélevait des
spécimens de plantes, faisait des relevés astronomiques, consultait son
baromètre et autres instruments, et relevait la hauteur angulaire du soleil à
midi avec un sextant. La région du lac Klamath était « parfaitement sauvage et
inexplorée », s’extasia Fremont, « et le silence inviolé qui y régnait éveilla notre
curiosité ».
Ils étaient désormais sur des terres dangereuses, et Carson en avait
parfaitement conscience. Vingt-cinq ans plus tôt, quand Jedediah Smith avait
pour la première fois traversé la région, son groupe constitué de quinze
hommes avait été attaqué par les Indiens : seuls Smith et deux autres hommes
avaient survécu sans se faire scalper.
En cette froide nuit de printemps, Carson était inquiet : Fremont avait
négligé d’ordonner qu’un homme monte la garde, comme il avait l’habitude de
le faire. Scrutant la forêt ténébreuse, Carson ne constata cependant rien
d’anormal. Le feu ronronnait et sifflait, et sa fumée s’élevait en volutes dans la
canopée. On entendait le bruit clair du ruisseau, le vent soupirant dans les pins,
le clapotis des vagues du lac Klamath. La chaîne des Cascades, à l’ouest, était
encore recouverte de la neige de printemps, et ses sommets purs brillaient au
clair de lune.
Carson expliqua plus tard n’avoir « redouté aucun danger ». Il s’emmitoufla
dans son tapis de selle et replongea dans le sommeil.

**
Plus tard cette nuit-là, Carson s’éveilla en percevant un son distinct – un bruit
sourd et puissant, qui semblait provenir de l’endroit où dormait Lajeunesse. Il
prit appui sur son coude et cria : « Qu’est-ce qui se passe, Basil ? »
Le Français ne répondit pas.
Carson saisit alors son pistolet, se releva et courut vers son ami. On ne voyait
pas grand-chose, mais dans la vague lueur du feu il perçut un reflet écœurant :
le Français avait eu la tête fendue dans son sommeil. Le cerveau blanchâtre
luisait dans la nuit, et le crâne chevelu et béant reposait dans une mare de sang
grandissante.
« Les Indiens ! » hurla Carson, faisant feu dans l’obscurité. Le camp était
cerné par ce qui semblait être plusieurs dizaines d’assaillants, courant dans
l’ombre et décochant des flèches.
Tout le monde réagit au quart de tour – tout le monde sauf Denny, l’un des
Indiens delawares, un pisteur apprécié de tous : il avait été transpercé de
flèches. Carson l’entendit pousser un dernier gémissement avant de mourir.
Un autre Delaware, connu sous le nom de Crane, s’empara d’un fusil et
appuya en vain sur la détente avant de se rendre compte qu’il était déchargé. Il
l’attrapa alors par le canon et en balança la crosse sur ses assaillants. Mais
Crane était bien visible dans la lumière du feu, et les arcs ennemis ne tardèrent
pas à le repérer. Il s’effondra, cinq flèches plantées dans le torse.
Un guerrier couvert de peintures, que Carson jugea être le chef, se faufila à
l’intérieur du camp et combattit vaillamment de manière rapprochée,
parvenant à repousser les hommes de Fremont pendant quelques
interminables minutes. Carson, Owens et d’autres firent feu sur l’assaillant, qui
s’effondra. À son poignet pendait une hache en acier, vraisemblablement l’arme
ayant tué Lajeunesse.
Quand les autres combattants virent le plus brave d’entre eux tomber à terre,
ils s’esquivèrent dans la pénombre. Par la suite, ils tentèrent bien quelques
percées pour récupérer le corps de leur chef, mais Fremont était bien résolu à
leur refuser cette satisfaction. Carson et quelques autres accrochèrent des
couvertures aux branches des arbres pour créer une sorte d’écran et atténuer la
pluie de flèches ennemies. L’expédition tint bon, repoussant les assauts. Les
Indiens finirent par renoncer et s’évanouir dans la nature.
Pendant le reste de la nuit, les membres de l’expédition surveillèrent
anxieusement les alentours, les yeux grands ouverts, les armes à la main,
guettant une nouvelle attaque. Après plusieurs heures d’angoisse, l’aube se leva
enfin, et la forêt cotonneuse se dessina devant eux. Le coin semblait débarrassé
des Indiens, et le lac brillait de sa teinte turquoise irréelle. Les trois morts de la
troupe de Fremont gisaient sur le sol. Quelqu’un avait placé des couvertures sur
leurs dépouilles.
Carson s’approcha du cadavre de l’intrépide combattant indien qui avait tué
Lajeunesse et le scruta longuement. Il portait une coiffe de guerre ornée de
plumes, et sa peau était couverte de peintures aux motifs complexes. Il y avait
quarante flèches dans son carquois. Elles étaient belles et fabriquées avec soin –
et leurs pointes étaient enduites d’une sorte de pâte empoisonnée.
C’était un Klamath, Carson en était sûr, une tribu des régions lacustres à
laquelle il avait déjà été confronté. À ses yeux, c’était une « race méchante,
méprisable et sournoise ». Les membres de l’expédition en conclurent qu’il
s’agissait de la même bande d’Indiens que celle à laquelle ils avaient offert du
tabac, de la viande et des couteaux quelques jours plus tôt.
Carson examina la hache attachée par une lanière de cuir au poignet du
guerrier, et s’aperçut qu’elle avait été fabriquée en Grande-Bretagne. En outre,
certaines des flèches qu’il trouva autour du camp avaient pour têtes de petits
morceaux de fer, semblables à des lancettes, qui ne pouvaient provenir que de
l’avant-poste de la Hudson’s Bay Company construit près du fleuve Umpqua, un
comptoir britannique situé non loin de là. Peut-être étaient-ce les Britanniques
qui avaient poussé les Klamaths à agir ? Au milieu des années 1820, cette
compagnie avait tenté de piéger les castors jusqu’à l’extinction le long de la
Snake et autres cours d’eau intérieurs, de manière à créer ce que l’on nommait
un « désert de fourrures » : les Britanniques, rongés par la jalousie, espéraient
ainsi décourager les Américains de s’enfoncer dans les terres plus précieuses du
fleuve Columbia. Aucune entreprise prête à mener une politique aussi cruelle
ne rechignerait à lâcher des Indiens furieux contre un groupe d’explorateurs
américains.
Il lui était difficile d’être plus précis, mais après avoir étudié de près le
campement et interprété les empreintes de pas et autres signaux, Carson
calcula que l’attaque avait été menée par vingt guerriers klamaths.
Il s’accroupit alors près du corps criblé de balles de leur chef. Certes, il avait
l’habitude de se battre contre les Indiens, mais ce Klamath l’impressionnait tout
particulièrement. « C’est l’Indien le plus courageux que j’aie jamais vu, déclara-
t-il plus tard. Si ses hommes s’étaient montrés aussi valeureux que lui, nous
aurions tous été tués. » Puis il retira la hache du poignet du mort et la tint par le
manche pour la soupeser. Les cadavres de Lajeunesse, de Denny et de Crane
gisaient là où ils étaient tombés, et leurs silhouettes, sous les couvertures, se
dessinaient peu à peu dans la pâle lueur de l’aube. C’était tous « de braves
hommes qui n’avaient pas froid aux yeux », selon Carson. Il avait été leur ami et,
en tant que guide, il se sentait responsable de leur mort. Carson s’était
particulièrement lié d’amitié avec Lajeunesse, ayant parcouru des milliers de
kilomètres à ses côtés lors des diverses expéditions de Fremont.
Le camp était plongé dans « la colère et la mélancolie », ainsi que le formula
Fremont, et cependant chacun reconnaissait que la situation aurait pu être bien
pire, qu’ils auraient pu tous y passer. Les Delawares qui avaient survécu
commençaient déjà leurs rituels de deuil. Ils s’enduisirent de peinture noire,
poussèrent des gémissements et se flagellèrent. « Cela me rend malade », dit
l’un des endeuillés, un homme du nom de Sagundai. « Très malade. »
Ému peut-être par leur chagrin, Carson sentit la fureur monter en lui. Sans
réfléchir, il souleva la hache en acier et l’enfonça dans le crâne du guerrier
klamath.
Mais cela ne suffit pas à mettre fin à sa rage. Il avait vécu au milieu des
Indiens pendant presque toute sa vie adulte – avait fait siens leurs rituels de
guerre et leurs véhémentes manifestations de tristesse. Lui aussi était en deuil.
Il voulait punir l’âme du guerrier avec la hache qui avait tué Lajeunesse, dans
l’espoir que les compatriotes de ce Klamath seraient frappés d’horreur en le
découvrant là, mutilé et profané.
Il taillada donc le visage du cadavre pour le réduire en bouillie, le frappa
jusqu’à ce que sa tête, comme Fremont le formula plus tard, soit « réduite en
miettes ».
14
SUR L’AUTEL DU PAYS


Dans la chaleur écrasante de la mi-août, les habitants du Nouveau-Mexique
attendaient le général Kearny. Plus de trois mille hommes avaient répondu à
l’appel au patriotisme de leur gouverneur. Riches ou pauvres, ils avaient quitté
en masse leurs villages, leurs ranches et leurs champs de maïs – de jeunes
garçons montés sur de petits ânes, des paysans coiffés de leurs vieux sombreros
et des vieillards arthritiques boitillant sur leurs pieds douloureux, qui
scandaient Écrasons les envahisseurs gringos ! Arrêtons les mécréants ! Munis de
vieux mousquets, de lances, d’épées, d’arcs, de flèches et de massues, ils se
rassemblèrent à vingt-cinq kilomètres au sud-est de Santa Fe, dans Apache
Canyon, un étroit défilé ainsi nommé car les Apaches s’en servaient depuis des
années pour piéger les convois de chariots.
Apache Canyon était le point d’accès oriental à Santa Fe, un lieu desséché et
grouillant de crotales, propice aux mesures défensives : quand la piste de Santa
Fe atteignait ses parois resserrées, la route se faisait si étroite que les chariots
devaient y pénétrer l’un après l’autre. Depuis les hauts pans de rocaille,
dissimulée derrière des arbres et de grosses pierres rondes, une armée bien
positionnée pouvait faire pleuvoir impitoyablement ses tirs sur n’importe quelle
force d’invasion. Comme les Américains le soupçonnaient et le craignaient, ce
fut donc là que les habitants du Nouveau-Mexique préparèrent leur ultime
défense.
Après des semaines d’indécision, suite aux rumeurs contradictoires sur
l’ampleur de l’avancée américaine et l’objectif précis des assaillants, les Néo-
Mexicains devaient désormais se dépêcher de passer à l’action. Ils traînèrent
quelques vieux canons depuis Santa Fe et les disposèrent à des endroits
stratégiques, le long des parois du canyon. Ils firent des réserves de munitions,
coupèrent les arbres qui obstruaient les lignes de tir, et commencèrent à se
placer en position défensive.
Tout bien considéré, cette armée était catastrophique, aussi inexpérimentée
que ridiculement sous-équipée. Mais ses soldats bénéficiaient d’un avantage : la
plupart d’entre eux étaient très attachés à leur pays, et ils étaient bien décidés à
tout faire pour le défendre. Ils avaient fini par se convaincre que les Américains
voulaient détruire leur mode de vie ancestral, porter atteinte à leurs femmes,
voire abolir leur foi. Santa Fe était alors en plein chaos. De nombreux membres
du clergé faisaient leurs valises pour s’enfuir. Certains employés du
gouvernement proposaient de détruire les églises de la ville pour empêcher
l’ennemi de les profaner en les transformant en casernes. Des familles aisées
clouaient des planches sur leurs demeures et partaient vivre chez des parents
plus au sud. Les autres habitants envoyaient leurs femmes dans les montagnes,
puis ramassaient toutes les armes qu’ils pouvaient trouver et rejoignaient
Apache Canyon. Pendant plusieurs jours, tandis que les défenseurs de la gorge
consolidaient leurs fortifications, la discorde couva dans leurs rangs. Personne
ne savait exactement qui était le chef, et des idées contradictoires circulaient
sur la meilleure façon de tenir le canyon. Enfin, après avoir plusieurs fois
repoussé son arrivée sans raison apparente, le gouverneur entra dans le camp,
accompagné d’une centaine d’hommes de la cavalerie mexicaine et de la plupart
des membres de l’Assemblée législative du Nouveau-Mexique. Sa forte présence
permettrait sans doute aux efforts des défenseurs de se concentrer sur
l’essentiel.
Le gouverneur, Don Manuel Armijo, était un véritable expert en intrigues de
cour, et cela faisait des années qu’il occupait, par intermittence, des postes de
pouvoir. Grâce à sa fourberie, Armijo avait échappé à ses humbles origines
paysannes, près d’Albuquerque. Il avait la réputation d’être éhontément
corrompu. Il lui arrivait même de se livrer au vol pur et simple : on racontait
que pendant sa jeunesse, il avait ramassé son premier pactole en dérobant
quelques milliers de moutons à un homme influent avant de les lui revendre.
Une fois la piste de Santa Fe ouverte, il s’était débrouillé pour obtenir le poste de
receveur des douanes et, en réclamant aux négociants américains des droits de
douane exorbitants – qu’il mettait dans sa poche –, il avait amassé une véritable
fortune. Comme il demandait cinq cents dollars pour chaque chariot entrant à
Santa Fe, quel qu’en soit le contenu, Armijo collectait, disait-on, jusqu’à
soixante mille dollars par an.
Une fois devenu gouverneur, Armijo se montra un amateur de jeux
passionné, éleva en secret des chevaux de course, et composa des discours
ampoulés et parfaitement sibyllins qui ne permettaient pas à son auditoire de
cerner sa véritable position. Agissant de manière arbitraire, il n’avait aucun mal
à voler son propre peuple, sans qu’il y eût besoin d’un prétexte ou d’une
provocation. « Dieu gouverne les cieux, aimait-il répéter, mais c’est Armijo qui
gouverne sur terre. » Un lieutenant qui enquêta plus tard à son sujet déclara
qu’« Armijo avait pour pratique, en temps de paix comme de guerre, de
s’emparer de la personne ou des biens de quiconque avait le malheur de lui
déplaire ». L’homme se faisait appeler « général », mais ce n’était qu’un titre
ronflant qu’il s’était lui-même accordé – il n’avait absolument aucune formation
militaire. Il aimait cependant porter des uniformes flamboyants ornés
d’insignes colorés, d’épées scintillantes et de plumets duveteux. C’était un hôte
agréable et respectueux des convenances. Au Palais des gouverneurs, il recevait
jusque tard dans la nuit, et offrait sans compter des mets fins importés et des
carafes d’eau-de-vie d’El Paso. Bien que marié, il avait plusieurs maîtresses. Son
visage rond aux joues flasques n’était pourtant pas dépourvu de charme, mais il
était vraiment obèse, à la manière d’un chanteur d’opéra – « une montagne de
graisse », selon un écrivain-voyageur anglais qui passa par le Nouveau-
Mexique.
Plus important encore, Armijo était un homme qui survivait à tout et, malgré
son air bravache, il pouvait se montrer incroyablement lâche quand il était
acculé. « Il est plus intelligent de paraître courageux, aimait-il à dire, que de
l’être vraiment. »

**

Plus tôt cet été-là, quand le « général » Armijo avait appris que l’armée
américaine se dirigeait vers Santa Fe, il avait réagi de bien étrange manière.
Tout d’abord, il se contenta de demeurer dans ses quartiers sans lever le petit
doigt. Puis il organisa à la hâte une réunion de hauts fonctionnaires, au cours
de laquelle il en appela à « un immense sacrifice sur l’autel du pays » – affirmant
cependant dans la foulée que toute résistance était vaine. Il demanda même à
ses propres ministres, qui n’en crurent pas leurs oreilles, « s’[il] devai[t]
défendre le Nouveau-Mexique […] ou non ».
Peu de temps après, il reçut en secret un émissaire américain dépêché par
Kearny, lui offrit un somptueux repas, et étudia patiemment ses arguments.
L’émissaire en question, James Magoffin, était le beau-frère de Susan Magoffin.
Le président Polk en personne avait donné à ce négociant avisé l’équivalent de
pouvoirs plénipotentiaires pour négocier un accord avec Armijo. Magoffin avait
donc quitté Washington pour se rendre directement à Bent’s Fort, muni
d’ordres ultraconfidentiels.
Début août, James Magoffin quitta Bent’s Fort avec une petite escorte de
dragons. Personnage raffiné et d’un caractère jovial, il voyagea avec panache,
comme à son habitude, tirant sur sa pipe d’opium et sirotant du bordeaux dans
sa calèche qui fonçait vers Santa Fe. Derrière les portes closes du Palais des
gouverneurs, il proposa peut-être à Armijo une importante somme d’argent s’il
promettait de ne pas prendre les armes. Nous n’avons aucune preuve que le
gouverneur accepta ce qui ne pouvait être qu’un pur et simple pot-de-vin, et les
détails de leur rencontre se dissimulent derrière de multiples conjectures.
Toutefois, étant donné la vénalité légendaire d’Armijo et son attitude
changeante avant l’invasion américaine, il semble assez probable que ce fût bien
le cas.
Avant même que Magoffin ne quitte son palais, le gouverneur liquida en effet
ses activités commerciales, alors considérables, et vida les caisses de l’église.
Puis il envoya une série de lettres officielles à Kearny, par le biais de messagers
express. Ces missives absconses et bizarrement formulées semblaient osciller
entre la capitulation et une tiède attitude de défi. « Vous m’avez fait savoir que
vous aviez l’intention de prendre possession du territoire dont je suis le
gouverneur, pouvait-on lire dans l’une de ses lettres. Le peuple s’est levé en
masse pour me défendre. Si vous vous emparez de ces terres, ce sera parce que
vous êtes le plus fort sur le plan militaire. Je vous suggère de cesser […] et nous
nous retrouverons pour négocier dans les plaines. »
En vérité, Armijo cherchait à gagner du temps. Il était assez rusé pour ne pas
dévoiler ses véritables intentions, et ne mit donc rien par écrit – il n’était, à dire
vrai, qu’assez peu instruit. Mais le fait est que sa position était intenable. Son
gouvernement était en faillite. Son armée ne valait rien. Et s’il opposait la
moindre résistance, les Américains finiraient sans doute par le pendre. Son seul
espoir, bien maigre, était que ses supérieurs, dans le lointain Chihuahua, lui
envoient des renforts militaires. À la mi-août, cependant, ceux-ci n’étaient
toujours pas arrivés. Armijo se retrouvait dans une situation délicate –
« contraint », comme le dit un historien, « de passer d’une position à l’autre ».
D’autres chefs de file du Nouveau-Mexique, cependant, exigeaient que le
gouverneur Armijo défende la patrie et que les hommes se battent jusqu’au
dernier si nécessaire. Le principal partisan de la lutte était le colonel Diego
Archuleta, l’adjoint d’Armijo. Homme politique influent et soldat plein de
bravoure, Archuleta était, de caractère, l’exact opposé d’Armijo. À ses yeux, la
question n’était pas de savoir si cette guerre pouvait être gagnée – c’était tout
simplement une question d’honneur. Archuleta était abasourdi qu’Armijo pût
même songer à abandonner la cause. Le peuple du Nouveau-Mexique devait à
tout prix repousser les envahisseurs, ou bien mourir en tentant de le faire.
C’est à l’instigation d’Archuleta que les volontaires s’étaient rassemblés dans
Apache Canyon, et celui-ci pensait qu’ils avaient de bonnes chances de gagner.
Il s’était aperçu que les lignes de communication des Américains, sans même
parler de leurs convois de ravitaillement, se déployaient désormais sur
plusieurs centaines de kilomètres lugubres et infestés de Comanches. Les
soldats de Kearny souffraient probablement de la chaleur et de la faim. Ils
devaient être malades et démoralisés. Leur bétail était vraisemblablement
épuisé, et leur volonté de se battre s’étiolait sans doute sous le soleil des hautes
plaines, après plus de mille cinq cents kilomètres de marche. En outre, les Néo-
Mexicains étaient deux fois plus nombreux que les forces de Kearny. S’ils
avaient le temps de préparer correctement leurs défenses, Apache Canyon
serait presque impossible à percer.
La majorité des fidèles défenseurs de la gorge ignoraient tout des
atermoiements d’Armijo en coulisse : pour autant qu’ils sachent, leur
gouverneur demeurait le loyal protecteur de la province. C’était, du moins, la
posture qu’il avait choisi d’adopter en public. Le 8 août, en effet, Armijo avait
fait circuler une déclaration de guerre qui semblait, du moins en surface, un
véritable appel de clairon : « Chers compatriotes, pouvait-on lire, le moment est
enfin venu pour le pays d’exiger de ses fils le sacrifice insondable que les
circonstances réclament pour son salut. » Il leur demandait de faire preuve du
« plus grand dévouement envers la patrie », leur assurant que « celui qui vous
gouverne est prêt à sacrifier sa vie et ses intérêts pour défendre son pays bien-
aimé ». Quiconque, pourtant, analysait de près l’appel aux armes du gouverneur
percevait son caractère équivoque : Armijo exhortait ses sujets à « rechercher la
victoire […] si elle est possible, car à l’impossible nul n’est tenu ». Il expliquait à ses
concitoyens que ce serait malheureusement à eux de payer la facture, et qu’au
fond, il laissait toute l’affaire entre leurs mains : « Votre gouverneur dépend de
vos ressources financières, de votre décision et de vos convictions. »
Le 16 août, quand le gouverneur s’engagea dans Apache Canyon, il arborait
l’un de ses plus beaux uniformes et chevauchait une monture de prix qui
gémissait sous son poids colossal. Il examina les ouvrages défensifs que ses
hommes étaient en train de bâtir, sembla apprécier ce qu’il voyait, et débita
quelques mots d’encouragement pour la bataille à venir. Armijo était bon
comédien et savait comment se rallier la foule ; et cependant, alors même qu’il
beuglait, postillonnait et remuait sa « montagne de graisse », assis sur sa belle
selle aux garnitures argentées, à enfoncer sans relâche les énormes molettes
dentelées de ses éperons dans les côtes de son cheval, le gouverneur semblait
perturbé, et son regard distrait par de lointains soucis.
15
UNE PARFAITE BOUCHERIE


Le matin suivant l’attaque des Klamaths, la décision était prise : Fremont
rebrousserait chemin vers la Californie – exactement ce qu’il cherchait depuis le
début sans le dire. Son aventure scientifique se muerait de manière plus
franche en expédition militaire, et il ne ferait plus de différence entre ce qu’il
jugeait être son propre avenir glorieux et celui d’une nation bientôt maîtresse
de tout le continent.
Avant de pouvoir obliquer vers le sud, cependant, Fremont avait un autre
problème à régler, beaucoup moins prestigieux – venger la mort de ses trois
compagnons de route. Les représailles contre les Klamaths seraient terribles, il
en faisait le serment. Il s’agissait d’honorer Lajeunesse et les deux Delawares
morts au combat, mais c’était aussi une question de principe : les explorateurs
ne devaient plus jamais subir d’attaque non provoquée telle que celle-ci. « Pour
l’instant, écrivit Fremont, j’ai mis de côté toute autre considération, et je suis
bien décidé à régler mes comptes avec ce peuple avant de partir. »
Fremont se dirigea vers le nord et contourna le lac Klamath d’ouest en est, de
manière à retrouver les autres membres de l’expédition, qui campaient sur la
rive septentrionale. Tout en longeant sans bruit les berges boisées, il décida
qu’ils exerceraient leur vengeance sur tous les villages indiens qu’ils
croiseraient. Carson, extrêmement blessé par la perte de son vieil ami
Lajeunesse, n’y était en rien opposé. « Les Indiens s’étaient mis à nous faire la
guerre sans raison, expliquera-t-il plus tard. Je me suis dit qu’il fallait les châtier
au plus vite. »
Ce matin-là, le 10 mai 1846, Carson et les autres enveloppèrent les corps de
Denny, de Crane et de Lajeunesse dans des couvertures et les sanglèrent sur les
animaux de bât. Carson souhaitait les inhumer dans quelque bel endroit au
bord du lac, non loin du camp principal, où ils trouveraient des pelles pour
creuser des tombes dignes de ce nom. Mais tandis que la petite troupe se
faufilait à travers la forêt touffue, les corps, désormais rigides, ne cessaient de
cogner contre les troncs d’arbres, « s’abîmant peu à peu », selon Carson.
Comprenant qu’ils ne pouvaient, en conscience, continuer cette procession
macabre, les hommes creusèrent un trou peu profond avec leurs couteaux et
enterrèrent solennellement leurs amis dans la même fosse, recouvrant la tombe
de branches et de broussailles, pour éviter qu’elle ne soit repérée. Fremont,
exerçant sa prérogative d’explorateur, baptisa le ruisseau voisin Denny Creek –
nom qu’il porte encore aujourd’hui.
Le groupe reprit alors sa marche vers le nord. Les Delawares furent les
premiers à repérer les Klamaths au milieu des buissons. Ils se lancèrent à leur
poursuite, et l’on ne tarda pas à entendre le claquement de leurs fusils. Peu
après, ils revinrent avec à la main deux scalps sanglants. « J’étais très malade
avant, déclara l’un d’eux. Ça va mieux maintenant. »
Fremont demanda à Carson et à dix autres hommes de partir en éclaireurs
explorer une zone où, selon lui, se trouvait un village klamath. La petite troupe
parcourut quinze kilomètres en trombe et trouva rapidement le hameau : elle
s’en approcha discrètement et se cacha derrière les roseaux massues. Il
s’agissait d’un gros bourg de pêcheurs nommé Dokdokwas, construit près d’une
zone marécageuse, là où la Williamson se jette dans le lac Klamath supérieur. Le
village comptait plus de cinquante huttes et bruissait de vie : les chiens
jappaient, les femmes tissaient des tapis de jonc, les canoës des pêcheurs
glissaient sur l’eau. Des filets de saumon et de poisson à ventouse étaient mis à
sécher dans la fumée.
Soudain, les villageois devinrent fébriles, et Carson s’aperçut qu’on l’avait
repéré. Il lança immédiatement la charge et, quoique beaucoup moins
nombreux, les onze hommes traversèrent les hauts-fonds au galop, fondirent
sur le hameau désormais grouillant de monde, et firent feu en toute impunité :
la plupart des Klamaths étaient à la pêche ou la chasse, et les quelques rares
hommes présents dans le village avaient des arcs et des flèches pour seules
armes. En quelques minutes, vingt et un Indiens furent tués. Les survivants
coururent désespérément vers les collines, mais les Delawares allèrent les
chercher au fond de leurs cachettes et en massacrèrent un grand nombre.
Quelques petits garçons klamaths parvinrent à nager vers le centre du lac sans
remonter à la surface, en respirant à travers des roseaux.
Ce fut, comme Carson aurait pu le dire, une parfaite boucherie – en tous
points, une pure et simple surenchère de violence. « Nous leur avions infligé
une correction dont ils se souviendraient, expliqua-t-il. Ils ont été sévèrement
punis. » Carson eut beau affirmer que ses hommes « n’avaient touché ni aux
femmes ni aux enfants », l’un d’eux écrivit plus tard qu’il avait trouvé au moins
une « vieille Indienne » morte dans un canoë. Les récits de l’attaque de
Dokdokwas, côté Klamath, soutiennent que de nombreuses femmes et enfants
y furent massacrés.
Carson ordonna alors la destruction du village. « Je voulais leur faire le plus
mal possible, expliqua-t-il par la suite, alors j’ai demandé qu’on brûle leurs
maisons. » Ses hommes se déployèrent dans le hameau et mirent le feu aux
huttes klamaths – des masures semi-enterrées, faites de boue et de rondins
reliés entre eux par un tissage complexe de roseaux qui, une fois secs et
cassants, se révélaient extrêmement inflammables. Bientôt, le village entier fut
la proie des flammes. « Un beau spectacle », selon Carson.
Fremont aperçut de loin les volutes de fumée et courut voir ce qui se passait.
Quand il entra en galopant dans le village incendié, il fut cruellement déçu
d’être « arrivé trop tard pour le divertissement ». Sa satisfaction, cependant,
était grande. Ainsi qu’il le déclara : « Ce sera une histoire qu’ils pourront se
transmettre tant qu’il y aura des Klamaths vivant près de ce lac. » (La prédiction
de Fremont se révéla exacte : on continue d’évoquer le massacre de Dokdokwas
au sein des familles klamaths – une histoire qui leur permet de ne pas oublier la
façon dont se déroula la toute première rencontre de leur peuple avec une
délégation officielle d’Américains. La tribu ne rebâtit jamais ce qui constituait
alors son plus grand village de pêcheurs : aujourd’hui, Dokdokwas n’est plus
qu’une bande de terre vierge et désolée, une zone lacustre envahie de roseaux,
où plus aucune trace ne subsiste de ce qui s’est passé. Selon l’historien David
Roberts, la tragédie de Dokdokwas est encore plus grave qu’on ne l’imagine : la
plupart des universitaires, en effet, s’accordent aujourd’hui à dire que Fremont
et Carson, dans leur désir aveugle de vengeance, se déchaînèrent sans doute
contre la mauvaise tribu. Selon toute vraisemblance, le groupe d’Indiens qui
avait tué Lajeunesse et les deux Delawares appartenait au peuple voisin des
Modocs, une autre tribu des zones lacustres qui vivait plus près de la frontière
entre l’Oregon et la Californie. Les Klamaths avaient des liens culturels avec les
Modocs, mais les deux tribus étaient ennemies jurées.)
Plus tard ce jour-là, l’un des guerriers klamaths revint à Dokdokwas et,
voyant son village détruit, banda son arc pour frapper Carson au plus profond
des bois. Carson le repéra et brandit son arme, mais son coup fit long feu. Le
Klamath était sur le point de décocher sa flèche empoisonnée quand Fremont –
monté sur un intrépide cheval gris nommé Sacramento – s’aperçut soudain que
Carson se trouvait dans une situation délicate : il fit pirouetter Sacramento et
piétina le malheureux guerrier, dont la flèche partit de travers. Sagundai, un
chef delaware, se précipita alors vers le Klamath blessé et le frappa avec une
massue jusqu’à ce que mort s’ensuive. À partir de cet instant, Carson fut
convaincu qu’il devait la vie à Fremont. « Selon toute probabilité, s’il n’avait pas
écrasé l’Indien comme il l’a fait, j’aurais été tué, déclara-t-il plus tard. Je leur
dois la vie à tous les deux – le capitaine et Sacramento m’ont sauvé. »
Tout en achevant leur long circuit autour du lac Klamath, Fremont et ses
hommes continuèrent à tuer des Indiens de manière ponctuelle – un de-ci,
deux de-là –, mais leur colère était retombée. Même Fremont était arrivé au
bout de sa vengeance. « J’avais désormais tenu la promesse que je m’étais faite,
et j’avais bien puni ces gens pour leur trahison, écrivit-il dans ses mémoires. Je
me tournai alors vers la tâche qui m’attendait et qu’ils avaient retardée. »
Fremont se dirigea alors droit vers le sud, quittant les terres des Klamaths
pour la Californie ; mais quand son expédition sortit des Sierras et pénétra dans
la vallée de Sacramento, elle fut harcelée par des Indiens de diverses tribus –
Yahooskin, Modoc, Shasta – manifestement irrités par les récits qu’ils
entendaient en provenance du lac Klamath. Carson avait continuellement
l’impression qu’on allait les attaquer, et sentait qu’on les surveillait. Il suggéra
donc de contourner un profond défilé dans lequel il soupçonnait (à juste titre)
les Indiens d’avoir préparé une embuscade. Certains de ces Indiens, cependant,
se mirent à suivre l’expédition, et Carson décida de galoper jusqu’à eux pour les
faire fuir. Soudain, un Indien surgit de derrière un rocher. « Il est sorti de sa
cachette et s’est mis à tirer des flèches à toute vitesse, raconta Carson dans son
autobiographie. Je suis descendu de mon cheval et j’ai tiré. Mon coup de feu a
eu l’effet escompté. »
Impressionné par le guerrier qu’il venait de tuer, Carson n’éprouvait aucune
rancœur envers lui : « C’était un Indien courageux, il méritait un meilleur sort,
mais il avait choisi le mauvais chemin. »
Carson ramassa « le bon arc et le beau carquois de flèches » du guerrier et les
offrit en souvenir au lieutenant Gillespie. Plus habitué aux obstacles rencontrés
en mer, Gillespie était épuisé par cette existence éprouvante pour les nerfs. Il
admirait beaucoup les hommes qui, comme Carson, étaient à l’aise sur la piste
et semblaient avoir le courage et le talent nécessaires pour mener cette vie. « Par
le Ciel, quelle mission difficile est la vôtre ! s’exclama-t-il devant Fremont. Je
prendrai soin de le faire savoir à Washington. »
Mais Fremont avait l’esprit ailleurs, et se contenta de répondre : « Nous ne
reverrons pas Washington avant un bon moment. »
16
C’EST VOTRE DEVOIR, M. CARSON


Quand Kit Carson dirigea sa mule jusqu’au hameau de Sonoma, en
Californie, l’herbe verte des collines balayée par le vent céda la place aux brins
dorés et craquants de l’été. Avec Fremont, il était à la tête d’une colonne
hétéroclite de cent soixante volontaires, pour la plupart des colons américains
de la vallée de Sacramento. Selon un témoin, ils étaient « très brûlés par le
soleil » et formaient « le groupe le plus grotesque et le plus disparate qu’on ait
jamais vu ».
Les vaches ruminaient dans les herbages des alentours tandis que les chiens
de la ville se mettaient à japper à l’arrivée des étrangers. Les rues en terre battue
de Sonoma grouillaient d’une populace américaine enivrée par l’eau-de-vie et
son nouveau pouvoir, qui beuglait « Liberté ! », la bouche pâteuse, et effrayait
les habitants de la ville – qui ignoraient qu’il y avait une guerre et n’en voulaient
pour rien au monde.
On était le 25 juin 1846, et Carson tenta de comprendre ce que signifiait ce
chaos. Une semaine et demie plus tôt, le 14 juin, une clique armée de va-t-en-
guerre américains, prétextant des affronts pour la plupart inventés, s’était
soulevée contre les autorités mexicaines avant de s’emparer de ce village en
adobe, non loin des hauts-fonds du nord de la baie de San Francisco. Ces
révolutionnaires autoproclamés, qui se faisaient appeler Osos – les Ours –,
emprisonnèrent les citoyens les plus éminents de Sonoma, vidèrent le modeste
stock de munitions de la ville, volèrent tous les chevaux qu’ils purent trouver, et
annoncèrent la naissance d’un État-nation indépendant : la République du
Drapeau à l’ours.
Les Osos menèrent cette révolte spontanée avec un sens vertigineux du
mélodrame – comme s’il s’agissait de la Boston Tea Party de l’Ouest. Leur
mouvement était « noble et saint », selon eux ; et l’un des chefs de la rébellion,
un certain Dr Semple, expliqua que « le monde n’a jusqu’à aujourd’hui jamais
manifesté un tel degré de civilisation ». En vérité, l’épisode se résuma à un
opéra-comique nourri d’élans qui n’avaient rien de vertueux. Les Ours n’étaient
guère plus qu’un ramassis d’hommes dépourvus d’organisation et d’objectif
clair. Selon l’un des soldats de Fremont, la plupart des rebelles étaient
« seulement mus par la possibilité de piller sans avoir à respecter la moindre
règle de l’honneur ».
Avec Sonoma comme camp de base, les Ours prévoyaient de se déployer vers
le sud et de s’emparer de Monterey, de Santa Barbara, de Los Angeles et du reste
de la Californie. Pour l’instant, cependant, ils se contentaient de consolider leur
victoire initiale, tout en savourant le nouveau symbole de leur solidarité : au-
dessus de la place de la ville, un drapeau inconnu flottait au vent, une bannière
légèrement difforme faite de lambeaux de sous-vêtements féminins, avec un
grizzli (ou « quelque chose que ces hommes nommaient un ours », comme le dit
l’un des premiers historiens de la révolte) dressé sur ses pattes. Cette image
grossière était imprégnée de jus de fruit rouge – et le drapeau actuel de l’État de
Californie tient son motif de cette improbable référence.
Le rôle de John Fremont lors de ce soulèvement fut périphérique et
néanmoins crucial. Sa présence en Californie, en effet, servit de catalyseur à la
suite des événements. Depuis qu’il avait quitté les régions sauvages de l’Oregon
pour ramener son expédition près du fleuve Sacramento, il s’était montré
extrêmement attentif à la fièvre qui montait parmi les expatriés américains. Ne
cessant d’accueillir des visiteurs dans son campement, il les avait fortement
encouragés à se révolter – tout en soulignant qu’il ne pouvait se mêler
officiellement à ce conflit tant que les colons n’auraient pas incité les autorités
californiennes à commettre un acte de guerre manifeste. Pas plus qu’il ne
laisserait ses hommes quitter l’expédition pour se joindre à eux.
Fremont était pétri de contradictions, et les colons avaient du mal à le
cerner : il craignait les conséquences que pourrait avoir sa propre implication
dans le conflit, tout en redoutant aussi ce qui pourrait arriver s’il se laissait
dépasser par les événements. Ainsi, pendant plus d’un mois, il hésita, rumina,
complota au fond de sa tente et envoya des signaux contraires, attendant le
moment d’entrer en scène.
Et son heure arriva. Fremont apprit qu’à Monterey le général Jose Castro,
réagissant tout de go (ce qui peut se comprendre) à la révolte du Drapeau à
l’ours, avait lancé un ultimatum exigeant que tous les étrangers américains
« quittent le pays ou en soient chassés par la force ». En outre, Castro avait
dépêché vers le nord un certain capitaine Joaquin de la Torre, pour qu’il expulse
les Ours de Sonoma. C’était la provocation dont Fremont pensait avoir besoin :
en tant qu’officier de l’armée américaine, il n’était pas autorisé à attaquer les
Californiens ; mais il avait assurément le droit de défendre des citoyens
américains contre une attaque californienne. Fremont leva donc en hâte une
armée, composée des hommes de son expédition et d’une centaine d’autres
volontaires, et se précipita vers Sonoma pour repousser l’offensive de la Torre.
L’« armée » de Fremont était une force multinationale singulière, faite de
voyous et de flibustiers en peau de daim. Un civil la décrivit ainsi : « Des
Américains, des Français, des Anglais, des Suisses, des Polonais, des Russes, des
Chiliens, des Allemands, des Grecs, des Autrichiens et des Pawnees. Si les
Mexicains parviennent à écraser cette foule, ils peuvent battre le monde entier,
car Castro sera capable d’écraser toutes les nations, les langues et les
dialectes ! »
Quand Fremont et Carson atteignirent Sonoma, par cette belle journée de
juin, les Ours étaient déjà parvenus à repousser le capitaine de la Torre, et la
situation semblait calme. Fremont, qui s’était enfin engagé à soutenir la
rébellion du drapeau à l’Ours, avait hâte de l’associer à la cause américaine au
sens large. Il craignait que, sans son aide, l’armée des colons ne connaisse un
« inéluctable désastre » quand elle ferait face aux forces bien plus nombreuses
que les Californiens mexicains ne tarderaient pas à réunir. Les hommes de son
expédition incarnaient « l’armée et le drapeau des États-Unis » – ce qui, selon
lui, « conférait à [s]es mouvements le caractère national que devait, par la force
des choses, respecter le Mexique ».
Bientôt, la personnalité de Fremont sembla se métamorphoser du tout au
tout. Il jeta aux orties toute prétention à se comporter en explorateur, et se mit
à signer ses dépêches « Commandant des forces armées des États-Unis en
Californie ». Il arbora un chapeau en feutre et une tenue plus voyante, prit des
Indiens delawares comme gardes du corps, et noua d’élégants rubans verts à la
queue et à l’encolure de son cheval. Il réorganisa les divers combattants en une
unité qu’il baptisa le bataillon de Californie. Par un tour de passe-passe
chronologique, il se débrouilla pour que les révoltés du Drapeau à l’ours
modifient la date du « début » officiel de la révolte, de manière qu’elle coïncide
avec son engagement dans la lutte : ainsi, il était « depuis le début » à sa tête,
comme il le dit plus tard. S’autoproclamant « le premier des Ours », Fremont se
mit à formuler des demandes impérieuses, voire cruelles. À l’un de ses
subordonnés, il ordonna : « Mettez aux fers et enfermez quiconque désobéira à
vos ordres – faites feu sur toute personne qui menacera la sécurité. » Quand un
ancien allié – un commerçant et propriétaire de ranch originaire de Suisse,
nommé Johann Sutter – contesta son récent pouvoir, Fremont répondit d’un
ton sec : « Si ce que je fais ne vous plaît pas, libre à vous d’aller rejoindre les
Mexicains ! »
Joaquin de la Torre et sa petite troupe d’une centaine d’hommes avaient battu
en retraite à quelques kilomètres seulement de Sonoma. Quand Fremont apprit
la nouvelle, il se lança à sa poursuite avec son bataillon de Californie et traqua le
capitaine jusqu’à la mission de San Rafael, près de la baie de San Francisco.
Mais le Californien rusé parvint à s’enfuir de manière habile : il rédigea une
note censée révéler un plan pour contourner Fremont et réattaquer Sonoma,
puis confia cette dépêche à un messager, en se débrouillant pour que les
Américains l’interceptent – gagnant ainsi du temps pour traverser discrètement
la baie de San Francisco à bord d’une goélette, en compagnie de son armée,
avant de disparaître dans le brouillard.

**

Ce fut alors que Fremont eut vent du drame qui venait de frapper deux
insurgés du Drapeau à l’ours : quelques jours plus tôt, un Américain du nom de
Fowler et un autre nommé Cowie avaient secrètement quitté Sonoma pour
s’aventurer vers le nord et récupérer de la poudre à canon dans un petit avant-
poste côtier nommé Bodega ; mais une bande de guérilleros mexicains les avait
capturés et sauvagement tués. Ligotés à un arbre, ils avaient été tailladés de
coups de couteau, puis écartelés à l’aide de lassos.
Le crime était atroce – le pire carnage de ce qui n’était jusqu’alors qu’une
révolte se déroulant dans le calme et dépourvue d’incident. Les Ours, tout
comme Fremont et Carson, exigeaient à présent des représailles.
Le dimanche 28 juin, Fremont repéra une petite embarcation qui traversait la
baie et demanda à Carson de l’intercepter. Le bateau accosta près de San
Quentin et trois hommes rejoignirent la terre ferme. Il s’agissait de jumeaux de
vingt ans, Ramon et Francisco de Haro, ainsi que de leur vieil oncle, Jose de los
Berreyesa. Tous trois étaient des citoyens éminents – les deux jeunes gens
étaient les fils du maire de Sonoma.
Ce qui se passa ensuite fait débat, et plusieurs témoignages fournissent des
points de vue différents sur l’événement. Il semblerait cependant que Carson
ait arrêté les trois hommes et exigé qu’ils lui remettent toutes les dépêches en
leur possession. Apparemment nerveux et peu désireux de coopérer, ceux-ci
répétèrent qu’ils n’avaient pas de message sur eux. Ce n’était pas des soldats, de
toute évidence, mais Carson se montra méfiant. Il héla Fremont et lui demanda
ce qu’il souhaitait faire. « Capitaine, faut-il emprisonner ces hommes ? » cria-t-
il.
Fremont agita une main dédaigneuse. « Non, répondit-il, je n’ai pas besoin de
prisonniers. » Puis il ajouta, de manière sibylline : « Faites votre devoir. »
Carson n’était pas sûr de bien comprendre ce que son commandant avait
voulu lui signifier. Il hésita un petit moment, puis eut un « bref entretien » avec
quelques-uns des hommes qui l’avaient accompagné jusqu’au débarcadère. Ils
finirent par comprendre que Fremont souhaitait faire payer à ces trois
prisonniers la mort de Fowler et Cowie. Peu désireux de se charger lui-même de
cette tâche – et refusant d’admettre plus tard qu’il avait joué un quelconque rôle
dans cette histoire –, il tenait cependant à ce que son fidèle éclaireur la mène à
son terme. « C’est votre devoir, M. Carson », hurla-t-il.
Carson n’avait pas besoin d’en entendre plus. Sans plus réfléchir, il se
retourna et abattit de sang-froid les jumeaux de Haro et leur oncle (même si
selon certains récits, d’autres hommes tirèrent en même temps que lui).
Fremont sembla satisfait de cette exécution, et des représailles qu’elle
permettait. « C’est bien », proclama-t-il en entendant les coups de fusil. Selon
un témoin oculaire, Carson fouilla alors les corps et trouva effectivement des
dépêches sur l’un d’eux.
Ni Carson ni Fremont n’évoquent cet acte de cruauté dans leurs mémoires, et
cela reste l’un des épisodes les plus intrigants de la vie de Carson. Il est difficile
de mettre ses agissements sur le compte du racisme imbécile qui animait alors
tant de soldats cocardiers participant à la guerre contre le Mexique : Carson
était marié à une Hispanique, il était catholique, il parlait espagnol, et depuis
vingt ans il avait beaucoup d’amis parmi les Mexicains. Ceux qui étaient
attachés à lui eurent du mal à comprendre son comportement. Des années plus
tard, W. M. Boggs, l’un de ses amis proches, traitera ce geste de « crime
accompli de sang-froid ».
Ce meurtre, tout comme l’attaque du village klamath, témoigne de manière
troublante d’un fonctionnement qui se répétera lors des campagnes militaires
ultérieures de Carson, fruit d’une mystérieuse symbiose entre autorité et
action : Fremont avait besoin de Carson pour faire le sale boulot, tandis que
Carson, selon toute apparence, avait besoin de Fremont pour lui dire comment
agir. La psychiatrie moderne considérerait peut-être ces deux hommes comme
codépendants. Ils se montraient, de fait, bien plus meurtriers ensemble que
séparés. Rechignant à décevoir son supérieur, Carson semblait incapable de
résister à un ordre, même s’il le désapprouvait personnellement. Quand on le
commandait, il se comportait en bon petit soldat : dans ce genre de situation,
son doigt posé sur la gâchette était parfaitement déconnecté de sa conscience.

**

Quinze jours plus tard, le bataillon de Californie de Fremont se rendit à


Monterey, la capitale de la province. Des navires de guerre de l’escadre du
Pacifique étaient déjà entrés dans son superbe port et, après en avoir pris le
contrôle sans effusion de sang, avaient revendiqué la ville au nom des États-
Unis. Deux navires de transport de troupes, trois frégates et trois sloops,
chacun équipé de quarante-quatre canons, étaient désormais au mouillage
dans la baie, et le drapeau américain flottait au-dessus du littoral en forme de
coquille Saint-Jacques de Monterey.
Le nouveau commodore de l’escadre du Pacifique était un marin prétentieux
nommé Robert Field Stockton – c’était à bord de son navire que le sénateur Tom
Benton avait failli être tué par un tir de canon raté. Riche homme d’affaires du
New Jersey entré à Princeton à l’âge précoce de treize ans, Stockton était un bel
officier de cinquante et un ans, aux yeux froids et calculateurs. Son visage,
nimbé de cheveux bouclés et agrémenté de grands favoris en côtelettes, laissait
paraître sa détermination. Il avait navigué aux quatre coins du monde, de la
Méditerranée à la pointe de l’Amérique du Sud et, alors qu’il était en poste en
Afrique de l’Ouest, avait participé à la rédaction du traité créant l’État du
Liberia. Quand il n’était pas sur les flots, il s’occupait d’entreprises fort variées :
construction de canaux, immobilier, architecture navale, politique (il
deviendrait plus tard sénateur du New Jersey, et son goût pour les discours
interminables lui vaudrait le sobriquet de « Bob le bavard »). Depuis qu’il était
arrivé à Monterey, le commodore Stockton avait cependant une opinion
beaucoup trop flatteuse de la position qu’il occupait en Californie. « C’est
aujourd’hui ma parole qui dicte la loi à ce pays, écrivit-il au président Polk. Je
suis ici plus qu’un roi. »
En supposant que cela soit possible, le commodore nourrissait des ambitions
plus grandes encore que celles de Fremont pour satisfaire sa gloire personnelle.
Quand il apprit par un journal mexicain que la guerre américano-mexicaine
avait officiellement commencé, il n’eut plus qu’une envie : achever dès que
possible le nettoyage de la Californie, préparer une opération amphibie
d’invasion d’Acapulco, et marcher jusqu’à Mexico – un projet qu’il aurait
fomenté seul, semble-t-il, sans l’aval de Washington. Homme au tempérament
fiévreux, et toujours prêt à contourner les règles au service de sa propre gloire,
Stockton était taillé dans la même étoffe que Fremont. Il n’est donc guère
surprenant que les deux hommes se soient immédiatement appréciés et soient
devenus des alliés.
Stockton envisagea de joindre ses forces à celles de Fremont pour conquérir
rapidement Los Angeles et le reste de la Californie. Le commodore rédigea en
hâte une ignoble déclaration de guerre contre le général José Castro, aux
formulations aussi fallacieuses qu’enflammées. Stockton y affirmait qu’il
recevait « quotidiennement des rapports venus de l’intérieur faisant état de
scènes de rapine, de violence et de meurtre » – pur mensonge, évidemment :
Cowie et Fowler étaient les seules victimes connues et, grâce à Carson, ils
avaient été plus que vengés. Le général Castro, poursuivait Stockton, avait
« violé tous les principes du droit international et de l’hospitalité nationale, en
poursuivant […] avec de mauvaises intentions le capitaine Fremont, venu ici
pour permettre à ses hommes de se reposer, après le périlleux voyage qu’ils
avaient effectué à travers les montagnes dans le cadre d’une enquête
scientifique ». Suite à ces « agressions et affronts répétés », concluait Stockton,
il avait reçu l’ordre de « prendre militairement possession de Monterey et de
San Francisco, jusqu’à ce que réparations soient obtenues de la part du
gouvernement mexicain ».
Stockton ne tarda pas à remanier l’armée de Fremont et à la renommer
« bataillon naval de fusiliers à cheval ». Improvisant au fur et à mesure, le
commodore fit de Fremont un commandant, de Gillespie un capitaine et de
Carson un lieutenant. Au début, la plupart des membres de l’expédition
semblèrent contents de voir leur situation ainsi régularisée ; mais ils s’irritèrent
vite des restrictions et protocoles imposés par Stockton. Fremont écrivit dans
ses Mémoires : « Pour ces maîtres des frontières menant une vie dépourvue de
chaînes, à parcourir les prairies et les montagnes sans suivre aucune autre
volonté que la leur, ce fut un grand sacrifice que de devoir renoncer à leurs
habitudes d’indépendance. »
Fin juillet, le commodore demanda à Fremont de se préparer pour sa
première mission : naviguer jusqu’à San Diego, d’où il devait ensuite se
déployer pour conquérir Los Angeles et le reste de la Californie du Sud.
Stockton s’inquiétait de l’ingérence britannique, et jugeait urgent de lancer
cette opération. La preuve de cette intrusion se trouvait d’ailleurs sous leur nez :
un navire de guerre britannique, le Collingwood – un impressionnant bâtiment
pourvu de quatre-vingts canons – avait mouillé dans la baie de Monterey juste à
côté des bateaux américains.
Aux yeux de Stockton et de Fremont, la présence de ce vaisseau amiral
britannique suffisait à prouver que les Anglais souhaitaient s’emparer de la
Californie : l’anglophobie des Américains était donc fondée, et ce depuis le
début. Fremont déclara que ses hommes et lui « contemplaient le Collingwood
avec le sentiment d’un athlète » venant de franchir la ligne d’arrivée juste
devant son adversaire. En vérité, même si les Britanniques s’intéressaient
grandement à la Californie, le Collingwood avait jeté l’ancre à Monterey surtout
pour recueillir des informations, et s’assurer que l’on n’empiétait pas sur les
intérêts commerciaux de l’Angleterre. De fait, le commandant du Collingwood,
l’amiral sir George Seymour, échangeait des plaisanteries avec les officiers de
l’escadre américaine, et ne se montrait en rien agressif.
Les marins britanniques, quant à eux, étaient intrigués par l’armée bigarrée
de Fremont. Les Anglais semblaient émerveillés par les trappeurs, comme s’il
s’agissait d’une élite légendaire – à la manière des légionnaires français, peut-
être, ou des guerriers samouraïs. Selon un officier du Collingwood, Carson et ses
camarades formaient « une troupe singulière […] qui avait passé des années
dans la nature sauvage, à vivre de ses propres ressources ». Vêtus de « longs
manteaux amples en peau de daim », nombre d’entre eux étaient « plus noirs
que les Indiens ». L’Anglais poursuivait ainsi : « Ils sont un ou deux à jouir d’une
grande renommée dans la Prairie. Kit Carson y est aussi connu que le duc de
Wellington l’est en Europe. » Les deux armées échangeaient des histoires et
jouaient ensemble. Lors d’un pari, Carson posa de la monnaie à cent mètres de
distance et testa son adresse au tir contre des marins anglais. Edwin Sabin, l’un
des premiers biographes de Carson, nota que « le long canon de son arme et son
œil de lynx empêchèrent les Britanniques de se remplir les poches ».
Le 25 juillet, les hommes de Fremont montèrent à bord du Cyane, un sloop de
la marine américaine qui mit les voiles pour San Diego. Nombre d’entre eux
n’avaient jamais vu la mer auparavant, encore moins navigué dessus.
Carson, de toute évidence, n’était qu’un marin d’eau douce. Même s’il s’était
réjoui à l’idée de ce voyage, il ne tarda pas à se rendre compte que la vie en mer
n’était vraiment pas faite pour lui. Alors que le Cyane se soulevait dans la houle
du Pacifique, et que les promontoires de Big Sur scintillaient au loin à bâbord, il
commença à souffrir du mal de mer. Ces quatre jours de navigation furent un
véritable enfer pour lui. Jamais plus il ne monterait à bord d’un navire de haute
mer, expliqua-t-il à un ami, « pas tant que les mules auront un dos ». Il déclara
aussi : « J’ai juré que ce serait la dernière fois que je quitterais la terre de vue »,
ajoutant : « J’aurais préféré monter sur un grizzli que sur ce bateau. »
Il n’était pas le seul : les ponts du Cyane étaient littéralement couverts de
trappeurs au teint cireux se contorsionnant pour vomir. L’aumônier du bateau,
le révérend Walter Colton, trouva très drôle que ces « sauvages exaltés », qui
semblaient « faire trembler le sol sous leurs pas », soient tellement désarmés
une fois en mer. « Ils traînent sur le pont d’un air résigné, propre à satisfaire les
principes de non-résistance d’un quaker, écrivit-il. Deux ou trois vieilles
femmes résolues suffiraient à les faire tous valdinguer dans l’eau. »

**

Le Cyane atteignit le port de San Diego le 29 juillet sans rencontrer la


moindre résistance. Deux Marines débarquèrent et, d’un pas martial, allèrent
hisser le drapeau américain au-dessus de la ville. Pendant une semaine,
Fremont fut convié à rendre visite aux citoyens les plus éminents de la ville,
tandis que Carson écumait la campagne environnante, en quête des chevaux
nécessaires pour attaquer El Pueblo de Los Angeles. En attendant que le
commodore Stockton mette le cap vers le sud, Fremont savoura l’été
californien : « les journées étaient lumineuses et chaudes », « le ciel pur et sans
nuages, et les nuits fraîches et merveilleusement calmes ».

Le commodore Stockton quitta Monterey le 1er août à bord du Congress,


Le commodore Stockton quitta Monterey le 1er août à bord du Congress,
accompagné de trois cent soixante marins. (La même semaine, l’armée de
Kearny arrivait à Bent’s Fort.) Il jeta l’ancre au large de Santa Barbara, juste
assez longtemps pour revendiquer la ville et hisser la Bannière étoilée. Il n’avait
pas encore atteint les eaux de Los Angeles que le général Castro avait déjà
rédigé une lettre officielle à l’attention du gouverneur Pio Pico, l’informant qu’il
lui semblait impossible de défendre le pueblo. La missive était ainsi formulée :
« Après avoir fait de mon côté tous les sacrifices qui étaient en mon pouvoir
pour préparer la défense du Département et m’opposer à l’invasion menée par
les forces américaines sur terre comme sur mer, je me trouve aujourd’hui dans
la douloureuse nécessité d’informer Votre Excellence que je ne puis faire ni l’un
ni l’autre. »
Le 13 août, Fremont et Stockton combinèrent leurs forces et pénétrèrent sans
difficulté dans Los Angeles. « Notre arrivée, se vanta Fremont, avait plus l’allure
d’un défilé de la garde civile que de la prise de possession d’une ville par une
force ennemie. » Les Américains découvrirent avec joie que Castro avait dissous
son armée et s’était enfui dans les montagnes de San Bernardino avant de
rejoindre la région de Sonora, plus au sud. Le gouverneur Pico, quant à lui, était
parti pour Baja California, la péninsule de Basse-Californie. Les Américains
étaient quelque peu dépités de n’avoir personne contre qui lutter, et que
l’ensemble des troupes mexicaines fussent, comme le formula Carson, « parties
dans tous les recoins du pays où elles pensaient ne pas croiser d’Américains ».
Quatre jours plus tard, Stockton déclara que la Californie était territoire des
États-Unis, et s’accorda les titres de commandant en chef et de gouverneur. La
conquête semblait achevée – même si, à son insu, la résistance s’organisait déjà
en secret. Le commodore écrivit une lettre triomphaliste au président Polk,
dans laquelle il claironnait ceci : « J’ai fait fuir l’armée mexicaine sur presque
cinq cents kilomètres le long de la côte, l’ai poursuivie sur cinquante kilomètres
à l’intérieur de ses terres, l’ai chassée et dispersée pour offrir cette contrée aux
États-Unis, ai mis fin à la guerre, restauré la paix et l’harmonie entre les
peuples, et créé un gouvernement civil qui fonctionne. »
Stockton prévoyait de quitter la Californie dès que possible, et de poursuivre
son invasion de la côte ouest du Mexique proprement dite. À son départ, il
nommerait Fremont nouveau gouverneur de la Californie.
Tous deux étaient impatients de faire parvenir la glorieuse nouvelle de cette
conquête à Washington – et de livrer leur propre version des faits au président
Polk. Fremont proposa qu’ils rédigent des dépêches et les envoient par la route
à l’autre bout du continent, en les confiant aux mains expertes de Kit Carson.
Grâce à lui, « ces documents importants seraient à l’abri du danger et délivrés
rapidement », expliqua Fremont. Qui plus est, cette mission prestigieuse serait
« une récompense pour ses précieux services et son courage en maintes
occasions » ; sans compter qu’en traversant le Nouveau-Mexique, il pourrait
aller voir sa femme, Josefa. « La tâche, toute périlleuse soit-elle, serait noble et
témoignerait de la grande confiance que nous lui accordons », ajouta Fremont ;
et Carson apprécierait de « reprendre la route à la tête de sa propre troupe, en
ayant carte blanche pour ses dépenses, et sachant que l’attendaient au bout une
joie et un honneur encore inconnus de lui ».
Carson accepta cette mission, bien sûr, et s’engagea à faire le voyage en deux
mois. Comme d’habitude, l’exploit s’accomplirait à dos de mules. Aussi têtues
fussent-elles, c’était les mules, non les chevaux, qui « gagnaient » l’Ouest.
Croisement stérile entre une jument et un âne, les mules étaient plus fortes,
plus robustes, avaient le pied plus sûr et s’effrayaient moins vite. Elles
pouvaient transporter de plus lourdes charges, plus longtemps – et ce en
mangeant moins, et des aliments de moins bonne qualité. Certes, elles étaient
généralement plus lentes, elles n’avaient pas l’élégance du cheval, et elles étaient
têtues… comme des mules, mais elles résistaient mieux aux températures
extrêmes et autres caprices de la météo.
Ceux qui, comme Carson, les avaient fréquentées toute leur vie, se
montraient superstitieux envers les mules. Certains affirmaient qu’elles
pouvaient repérer de l’eau à huit kilomètres de distance. Elles savaient si une
averse de grêle approchait. Elles pouvaient sentir le sang. Elles étaient même
extralucides : les romans sur les trappeurs regorgent d’histoires de mules qui
sauvent leurs maîtres en pressentant l’attaque imminente des Indiens – et en
faisant clairement part de leur crainte par le biais d’un quelconque tic nerveux.
Les récits ultérieurs glorifiant les grandes chevauchées de Kit Carson le placent
presque invariablement sur un rapide et noble « destrier », mais cela relève un
peu du chauvinisme équestre : chaque fois que Carson visait l’autre rive du
pays, il voyageait à dos de mule.
Le matin du 5 septembre, Stockton et Fremont bourrèrent les sacoches de sa
selle de toutes sortes de lettres. Puis Carson l’éclaireur, devenu messager
transcontinental, monta sur sa mule et se dirigea vers l’est, en direction du
soleil levant, accompagné de quinze hommes parmi lesquels six Indiens
delawares.
17
LES YEUX PLEINS DE POIGNARDS


Quand Kearny ne fut plus qu’à une journée de route de Santa Fe, Armijo, qui
se trouvait alors dans Apache Canyon, se lança dans un grand numéro de
cabotinage aussi fébrile qu’inspiré. Laissant passer des heures cruciales, le
gouverneur devint soudain encore plus imprévisible – et encore plus
grandiloquent. Il rassembla les membres de l’Assemblée législative sur les
collines escarpées et les fit asseoir à l’ombre fraîche des genévriers. Mais au lieu
de les encourager, il les assomma de questions.
« À vous de me dire que faire », lança-t-il, à la manière de Ponce Pilate. Le
petit groupe le regarda d’un air perplexe.
Il chercha alors la manière la plus délicate de formuler sa question. « Dois-je
me battre ou négocier avec l’ennemi ? »
L’un des hommes se leva et s’exprima au nom des autres. « Votre question est
déplacée, déclara-t-il d’un ton résolu. Nous sommes venus ici en soldats, non en
législateurs. Notre devoir est d’agir en conséquence, et d’obéir aux ordres. »
Ce n’était pas la réponse qu’Armijo attendait. Il se raidit et hocha
vigoureusement la tête, grommelant quelque chose comme : « Évidemment que
nous sommes des soldats. » Sur ce, il s’éclipsa.
Il alla voir alors les officiers de la milice et leur posa la même question. Une
fois de plus, leur réponse le déçut. « Nous nous sommes réunis pour nous
battre, affirma un membre de l’auditoire, et c’est ce que nous devrions faire.
Nous ne souhaitons rien d’autre. »
Armijo hocha de nouveau la tête, félicitant l’homme pour son patriotisme.
Marchant de long en large, il s’agita, fit la moue, puis pivota sur ses talons, un
masque d’indignation feinte sur le visage. « Si je disposais de l’armée régulière,
j’affronterais bien sûr n’importe quel ennemi, leur assura-t-il. Mais pas avec ces
volontaires. » Il désigna alors d’un air désapprobateur les paysans et le petit
peuple qui s’activaient au fond du canyon et suaient sang et eau pour monter
des fortifications, et coupaient des arbres pour construire un abattis de fortune.
« Regardez-les, ce sont des lâches ! Je refuse de me compromettre en me jetant
dans la bataille avec des hommes n’ayant aucune discipline militaire ! »
Puis, laissant l’assistance bouche bée, le gouverneur décida de dissoudre
officiellement toute la défense de Canyon Apache. Ce faisant, il lança aux
officiers un regard destiné à leur manifester son exaspération intense – comme
si c’étaient eux qui le laissaient tomber. Il était, ajouta-t-il, victime des
circonstances ; il avait fait tout ce qui était en son pouvoir, mais cela ne
dépendait plus de lui à présent. Un capitaine de la milice jura de le tuer pour
avoir abandonné sa patrie, mais cette menace demeura sans suite. Au cours des
heures qui suivirent, le canyon fut le théâtre d’une débandade poussiéreuse. Les
hommes fuirent en tous sens. Les trois mille soldats alors présents –
déconcertés, mais, il faut bien l’avouer, pour la plupart d’entre eux grandement
soulagés – sautèrent sur les premiers mulets ou ânes venus et rentrèrent chez
eux en hâte assurer la sécurité de leur famille.
Armijo s’assit et dicta une dernière lettre à Kearny. Un flot d’émotions et de
larmes coula de ses lèvres jusqu’à la plume de son secrétaire désemparé. « Mon
cœur se serre de douleur en voyant que le pays dans lequel j’ai pour la première
fois vu la lumière du jour va passer de mes mains à celles d’une autre nation »,
dicta-t-il. Le gouverneur poursuivait en laissant entendre à Kearny qu’il n’avait
pas dit son dernier mot, et qu’il reviendrait en temps voulu venger la conquête
américaine. « Je ne livre pas à Votre Excellence la province du Nouveau-
Mexique, expliqua-t-il. Il ne s’agit que d’une retraite militaire temporaire,
jusqu’à ce que je reçoive de nouveaux ordres de mon gouvernement. »
Après avoir achevé cette lettre et l’avoir confiée à un messager, Armijo
rassembla sa garde personnelle, constituée d’une centaine de soldats, et galopa
jusqu’à Santa Fe. Une fois de retour au Palais des gouverneurs, il prit tout
l’argent et l’orfèvrerie qui pouvaient entrer dans ses coffres et enfourcha son
cheval. Selon un témoignage, le peuple en colère tenta de l’empêcher de partir.
Fouillant dans ses poches pleines à craquer, le gouverneur lança plusieurs
poignées de pièces d’or et d’argent, les éparpillant aux pieds de la foule. Tandis
que la population se bousculait pour récupérer la monnaie, il éperonna son
cheval et s’enfuit en trombe vers Chihuahua, pour ne plus jamais revenir à
Santa Fe.
Au même moment, une force gigantesque dirigée par le colonel Ugarte se
hâtait de remonter le Rio Bravo pour venir renforcer les défenses d’Armijo.
Quant au commandant en second d’Armijo, Diego Archuleta, il ne profita pas
de l’absence de son supérieur pour prendre les rênes de l’armée. James
Magoffin, l’agent secret du président Polk, l’avait rencontré lui aussi, et lui avait
apparemment proposé un autre type d’accord : de manière assez malhonnête, il
lui avait annoncé que Kearny ne souhaitait annexer que la moitié orientale du
Nouveau-Mexique, jusqu’aux rives du Rio Grande. Les détails de leur rencontre
sont malheureusement inconnus, mais Magoffin promit à Archuleta, semble-t-
il, que s’il acceptait l’invasion américaine et n’y opposait aucune résistance, il
pourrait obtenir tout l’ouest du Nouveau-Mexique — un territoire certes
amoindri, mais englobant néanmoins l’Arizona et certaines parties de l’Utah,
du Nevada et du Colorado actuels. On ne sait si Archuleta accepta cette offre,
mais, tout comme Armijo, le fier soldat refusa de défendre son pays — une
attitude très inhabituelle de sa part. Il se retira dans son ranch en aval du Rio
Grande, près d’Albuquerque, pour affronter l’invasion.
ÀSanta Fe, la population était outrée. Ces mécréants d’Américains arrivaient,
et l’on ne pouvait rien y faire. Les femmes pleuraient dans les rues. On cacha les
objets de valeur, on fit partir les enfants. Les gens condamnèrent leurs maisons
comme s’ils se préparaient à une tempête.

**

Alors qu’ils campaient le long de la Pecos, près des splendides ruines, les
hommes de Kearny perçurent soudain des bruits de sabots. Abandonnant leurs
feux de camp, ils virent un cavalier galoper vers eux en gesticulant. « Un grand
gaillard, monté sur une mule, s’est approché de nous à toute vitesse et, tendant
la main au général, l’a félicité de l’arrivée de son armée », écrivit le lieutenant
William Emory. C’était l’alcalde du village hispanique voisin de Pecos, qui venait
leur apporter des nouvelles décisives. « Il a lancé en hurlant de rire : “Armijo et
ses troupes ont foutu le camp ! La voie est complètement libre dans le
canyon !” »
Kearny considéra les propos de l’alcalde comme une simple rumeur parmi
tant d’autres. Le 18 août, l’armée de l’Ouest se leva avant l’aube et poursuivit sa
route vers Apache Canyon. Les nouvelles que Kearny recevait de ses messagers
et éclaireurs étaient encourageantes – l’alcalde disait apparemment la vérité ;
mais il refusait prudemment d’accepter sa bonne fortune jusqu’à pouvoir la
contempler de ses propres yeux.
Quand les forces américaines s’approchèrent du canyon vers midi ce jour-là,
elles furent soulagées de constater que l’endroit était en effet parfaitement
désert. Les feux de camp mexicains fumaient encore, les fortifications étaient à
moitié achevées, et les arbres avaient été coupés n’importe comment – ce qui
suggérait aussi bien la confusion que l’incompétence. Les défenseurs avaient
quitté le canyon de manière si précipitée qu’ils avaient abandonné leurs canons,
dont les Américains s’emparèrent. Kearny ne perdit pas de temps à étudier en
détail cette gorge terrifiante ; mais il lui parut évident que les Néo-Mexicains
auraient pu en faire un passage délicat et extrêmement dangereux pour son
armée. Quant au lieutenant Emory, il jugea que les dispositions prises par
Armijo pour la défense étaient « particulièrement stupides », mais qu’Apache
Canyon était « une porte d’entrée qui, entre les mains d’un ingénieur habile et
d’une centaine d’hommes résolus, se serait révélée parfaitement imprenable ».
Si Armijo « avait possédé la moindre compétence digne d’un général »,
poursuivait-il, « il aurait pu nous causer d’incroyables soucis ».
Rien ne s’opposait désormais à ce que le général Kearny gagne Santa Fe, et il
s’y rendit au pas de course, espérant atteindre la capitale avant le crépuscule.
Cinquante kilomètres séparaient leur campement du matin de la ville, mais
comme l’écrivit le volontaire George Gibson : « Nous avons rapidement
progressé, car nous étions tous impatients de voir ce lieu dont nous avions tant
entendu parler. »
De tous côtés se dressaient des montagnes, beaucoup trop de montagnes.
Surmontant les plaines jaunes et brûlées, elles offraient toutes les teintes de
bleu. Les sommets avaient des formes diverses, et leur origine géologique était
variée : certains étaient volcaniques, d’autres façonnés par des failles et de
violents soulèvements tectoniques ; certains avaient l’allure de massifs isolés,
d’autres étaient reliés à la chaîne des Rocheuses. Portant tous des noms
espagnols, ils avaient été baptisés bien avant que les pèlerins du Mayflower
n’embarquent pour Plymouth Rock : les monts Sandia. Manzano. Ortiz. Jemez.
Los Cerrillos. Sangre de Cristo. San Mateo. Atalaya. Certains semblaient si
proches qu’on pouvait les cueillir sans effort tels des fruits bien mûrs ; d’autres
se trouvaient à presque deux cents kilomètres de distance – minces fantômes
bleus s’élevant du pays navajo, dans l’ouest brumeux.
Espérant entrer dans Santa Fe « de manière à impressionner la foule »,
Kearny exigea de fréquents arrêts pour que l’artillerie puisse rejoindre le reste
des troupes. Le rythme imposé lors de cette ruée finale épuisait les bêtes
surmenées des artilleurs. « Leurs chevaux faillirent lâcher, nota Emory, et au fil
de la journée, les mules se retrouvèrent l’une après l’autre devant le peloton
d’exécution, jusqu’à ce qu’il n’en reste presque plus une seule. »
Tandis que Kearny parcourait les derniers kilomètres le séparant de Santa Fe,
le soleil de l’après-midi finissant passa sous les nuages, teintant, depuis
l’horizon, leurs masses diaphanes d’orange et de rouges. L’altitude rendait
l’atmosphère étrangement pure. Depuis leur arrivée dans la Prairie, les hommes
n’avaient cessé de grimper : ils se trouvaient désormais à plus de deux mille
mètres au-dessus du niveau de la mer, et nombre de Missouriens, habitués aux
plaines, avaient la respiration sifflante et le souffle court, tandis que d’autres
saignaient du nez, avaient la migraine, ou s’inquiétaient de sentir leur poitrine
se serrer. À trente kilomètres plus à l’ouest coulaient les eaux boueuses du Rio
Grande ; les troupes sentaient la présence du fleuve, même s’il demeurait caché
derrière les buttes et les crêtes. C’était le principal cours d’eau vers lequel toutes
les terres s’inclinaient – la seule direction claire, dans ce grandiose
enchevêtrement de paysages.
L’armoise céda la place à des champs de maïs et des pâturages couverts de
moutons, puis à des maisons dispersées çà et là, et enfin les hommes
débouchèrent dans la lugubre capitale – la Ville royale de la Sainte Foi de Saint
François d’Assise. Quoique dotée d’un nom légendaire et d’un passé vénérable –
elle avait été fondée en 1609 –, Santa Fe n’était guère désireuse d’impressionner
qui que ce soit, et comptait tout au plus sept mille habitants. « Notre premier
aperçu de l’endroit fut fort décourageant – de la poussière, des cochons, et des
enfants nus comme des vers », écrivit Frank Edwards. George Gibson jugea la
ville « miteuse » et « grossière », n’offrant rien permettant aux hommes de « se
voir récompensés de [leur] longue marche ». Les rues, pour la plupart désertes,
étaient pleines de tas de fumier que venaient brouter les chèvres. Les
habitations basses en terre battue et aux toits plats, dont la disposition semblait
aléatoire et chaotique, donnaient à Santa Fe l’apparence d’une « immense
briqueterie », selon un soldat. Les hommes de Kearny déployèrent leurs
flammes et bannières et les brandirent en haut des mâts, tout en se frayant un
chemin à travers les rues étroites, au beau milieu des aboiements incessants des
chiens. Ils traversèrent la rivière Santa Fe, peu profonde mais en crue, et d’une
teinte boueuse suite à des pluies torrentielles. Les soldats, ignorant encore s’ils
auraient à faire face à une quelconque résistance, adoptèrent une pose
exagérément martiale – « les yeux pleins de sabres et de poignards », comme
l’expliqua un lieutenant. Derrière les portails des jardins et les minuscules
fenêtres tendues de cuir brut et huilé, en lieu et place de verre, les habitants de
Santa Fe pleuraient sur leur sort. Quelques jeunes gens courageux, adossés à un
mur, fumaient des cigarettes en feuilles de maïs. Le tonnerre grondait dans le
lointain.
Après soixante journées de marche, l’armée de l’Ouest de Kearny était au
bout de son voyage – car c’était bien ce que Santa Fe avait toujours incarné : un
terminus géographique et culturel. C’était la fin de la piste de Santa Fe, la fin du
Camino Real ; l’extrémité septentrionale du désert, l’extrémité occidentale de la
Prairie, et l’extrémité méridionale des Rocheuses. C’était là que finissait
l’Espagne et que commençait le vide existentiel. Les habitants démunis de cet
avant-poste austère, qui vivaient là depuis plus longtemps que n’importe quelle
famille de Boston ou de Virginie descendant de colons européens, demeurèrent
incrédules en voyant ce qu’il advenait désormais de leur vénérable cité. Le
lieutenant Elliott, membre des volontaires du Missouri, vit partout « des visages
renfrognés, des yeux baissés et vigilants, voire apeurés ». Contrairement à
beaucoup d’autres, il compatit à leur sort. « Comme ce dut être bizarre pour
eux, écrivit-il, de voir une armée d’invasion entrer dans leur ville ; l’avenir
devenait soudain vague et incertain – ces nouveaux dirigeants étant étrangers à
leurs manières, leur langue et leurs coutumes, en plus d’être, comme on leur
avait appris à le croire, ennemis de la seule religion qu’ils aient jamais connue. »
Vers dix-sept heures, le général Kearny mena son armée sur la place. Derrière
lui se trouvaient ses dragons, élégamment vêtus et d’une arrogance insolente,
chaque division chevauchant des montures d’une robe distincte : la première
des chevaux noirs, la deuxième des blancs, et la troisième des alezans. (Ranger
les bêtes par couleur, même si cela n’avait aucun intérêt, était le genre de
fioriture qui réchauffait le cœur de ce maniaque de Kearny.) Puis venait
l’infanterie, à savoir tous les fantassins ayant déjà atteint Santa Fe – des
centaines d’autres continuaient à affluer aux abords de la ville. Kearny fit le tour
de la place, puis s’immobilisa devant le Palais des gouverneurs, un vieux
bâtiment en adobe au long porche affaissé. Le gouverneur provisoire, un
homme d’allure contrite et conciliante nommé Juan Bautista y Vigil Alarid,
parut avec une foule de dignitaires du Nouveau-Mexique. Au-dessus de l’une
des portes du palais figurait une inscription qui aurait pu être la devise
personnelle de Manuel Armijo : VITA FUGIT SICUT UMBRA. La vie s’enfuit comme
une ombre.
Le général américain mit pied à terre et leva la main, exigeant le silence.
« Moi, Stephen W. Kearny, général de l’armée de terre des États-Unis, ai pris
possession de la province du Nouveau-Mexique, déclara-t-il. Au nom du
gouvernement américain, j’ordonne par la présente que les habitants de la ville
nous remettent leurs armes et se rendent de manière inconditionnelle. Le
pouvoir d’Armijo a pris fin. Je suis votre gouverneur – vous pouvez compter sur
moi pour vous protéger. »
La réponse que lui fit le gouverneur provisoire montrait qu’il ne contesterait
en rien son pouvoir. « Je jure d’obéir à la République du Nord et de respecter ses
lois et son autorité, déclara-t-il. Personne en ce monde ne peut résister de
manière victorieuse à sa puissance dominante. Le pouvoir de la République
mexicaine est mort. » Il ajouta cependant : « Quels que fussent ses problèmes, la
République était notre mère. Quel enfant ne pleurerait pas à chaudes larmes sur
la tombe de ses parents ? »
Plus tard, un vieillard aux cheveux blancs émergea de la foule, les yeux
humides, peut-être voilés par la cataracte. Il se jeta sur le général Kearny et,
pendant un moment aussi long qu’embarrassant, fut parcouru de frissons
témoignant de son émotion. Le gouverneur demanda d’un ton sec au vieillard
de passer son chemin. « Non, qu’il reste, lança Kearny. Seul le ciel sait les
souffrances que cet homme a dû endurer. »
Le gouverneur offrit un verre d’eau-de-vie à Kearny et ses adjoints, et ils
portèrent froidement un toast à cette conquête, qui s’était déroulée sans
effusion de sang. L’alcool, venu d’El Paso, avait un goût un peu piquant et
résineux, mais il se laissait boire. « Nous avions trop soif pour juger de ses
mérites, nota le lieutenant Emory. N’importe quel liquide bien frais nous aurait
paru délicieux. »
Les clairons soufflèrent triomphalement dans leurs instruments tandis que le
drapeau américain était hissé au sommet d’un mât provisoire, fixé au toit du
palais. D’une lointaine colline, l’artillerie tira une salve de treize coups de
canon ; puis, comme pour ponctuer les détonations, les jeunes hommes de
l’armée de l’Ouest poussèrent un gigantesque cri de guerre. Pour la première
fois de leur histoire, les États-Unis s’étaient emparés d’une capitale étrangère.
Dans le silence qui s’abattit sur la ville une fois retombé le grondement des
canons, les femmes de Santa Fe répondirent aux soldats américains par de
grands cris de tristesse et d’angoisse. Cette expression de chagrin surprit
autant qu’elle tourmenta les Missouriens. « Leurs émotions contenues ne
pouvaient plus être refoulées, écrivit le lieutenant Elliott, et un cri de douleur
s’éleva de tous côtés, des profondeurs des lugubres bâtisses. »
18
DES HOMMES AUX OREILLES QUI LEUR TOMBENT
SUR LES CHEVILLES


Les Américains inquiétaient Narbona. À la fin de l’été et au début de
l’automne 1846, le chef navajo n’avait cessé d’entendre des histoires sur ces
nouveaux conquérants – des récits perturbants, transmis par des messagers
venus d’autres tribus. Leurs armes envoyaient des éclairs, lui avait-on dit. Ils
avaient de petites boîtes magiques qui capturaient la lumière et leur
permettaient de voir les choses au loin. Ils avaient vaincu les Mexicains sans
avoir eu besoin de les combattre, et voilà qu’ils construisaient une imposante
forteresse sur l’une des collines surplombant Santa Fe. Leurs remèdes étaient
très efficaces. Narbona, cependant, ne comprenait pas ce qu’ils avaient
l’intention de faire de cette partie du monde, ni pourquoi ils s’étaient donné la
peine de venir de si loin – de quelque part vers l’est, par-delà les plaines à
bisons – pour laisser leur empreinte sur une terre à ce point éloignée de leurs
ancêtres.
Aux yeux de Narbona, les États-Unis d’Amérique étaient un concept des plus
flous. Il ne savait absolument pas ce que c’était que Washington, James K. Polk
ou la Destinée manifeste. Il n’avait qu’une vague image des hommes blancs, et
ne parvenait pas à comprendre qu’il puisse exister sur terre un peuple à l’allure,
au comportement, au langage, à la religion et à la structure sociale si différents
des siens – un peuple qui n’était pas tout à fait comme les Espagnols, ni même
les Mexicains, ni, d’ailleurs, comme aucune autre race qu’il eût jamais
rencontrée. Les Navajos prirent l’habitude d’appeler les Américains bilagaana,
un mot provenant apparemment de leur propre prononciation erronée de
l’espagnol « Americano ».
Le long des cours d’eau, les guerriers navajos avaient repéré des hommes
d’allure singulière, à la peau blanche et aux moustaches touffues – des
trappeurs, pour la plupart français, qui s’étaient égarés aux confins du pays
navajo. Les tribus du sud-ouest du continent étaient depuis longtemps nourries
de légendes et de prophéties parlant d’une nouvelle race conquérante venue de
l’est. Leurs rares et brèves rencontres avec des Blancs avaient commencé à faire
naître d’incroyables histoires au sein du peuple diné – telle celle des géants aux
oreilles pendantes qui leur tombent sur les chevilles.
« Un certain peuple va venir jusqu’à nous », disait ce récit (consigné plus tard
dans un classique de l’anthropologie nommé Navajo Texts). « Des profondeurs,
là où le soleil se lève, ils vont venir à nous. Leurs oreilles sont énormes. Elles
s’étendent jusqu’à leurs chevilles. La nuit, ce peuple fait du feu sur ses genoux et
se couvre de ses oreilles pour dormir. »
Il existait de nombreuses variantes farfelues de ces histoires. Certains
Navajos croyaient que les Blancs n’avaient pas d’anus, ce qui les empêchait de
manger normalement – à savoir qu’ils devaient se contenter d’inhaler la vapeur
s’élevant des aliments en train de cuire. D’autres encore pensaient que les
Blancs avaient une étrange excroissance sur le front, presque comme une
corne, et qu’ils pouvaient faire du feu en frappant un mince bâton contre leurs
fesses. « Notre pays, s’inquiétait un homme cité dans les Navajo Texts, est sur le
point de nous être ravi par des hommes tels que ceux-ci. »
Narbona était probablement la personnalité la plus influente du peuple
navajo, mais ce n’était pas un chef. Les Navajos n’avaient pas de dirigeants au
sens officiel du terme. Leur conception de l’ordre social était trop fluide, trop
floue, et trop résolument démocratique pour permettre à un seul homme
d’acquérir une quelconque position d’autorité, soi-disant si enviable. Les
Navajos débattaient de tout de manière interminable, au point que c’en était
souvent agaçant, et n’abordaient que rarement un problème de manière
frontale, préférant rebondir autour de lui de manière elliptique, jusqu’à ce que
le véritable enjeu soit saisi et qu’une sorte de consensus puisse être atteint.
Au bout du compte, tout le monde avait son mot à dire. En théorie comme en
pratique, les femmes navajos jouissaient d’un degré de pouvoir inhabituel chez
les Amérindiens. Certaines des divinités les plus importantes du panthéon
navajo étaient des femmes – notamment leur bienveillante matriarche, la
Femme Changeante, ainsi que la Femme-Araignée, une vieille recluse pleine de
sagesse qui, entre autres, avait enseigné au peuple l’art du tissage. Les Navajos
étaient à la fois matrilinéaires et matrilocaux : la lignée était établie par la mère,
et quand une fille se mariait, son époux allait vivre au sein de son peuple à elle.
Les femmes possédaient des biens et géraient généralement les affaires
domestiques. Les enfants, eux aussi, pouvaient être propriétaires (ils avaient
même leur propre troupeau), et on les consultait souvent à propos des décisions
les plus infimes de la vie quotidienne. Même les esclaves – les femmes et les
enfants capturés lors des raids – pouvaient devenir des citoyens à part entière,
et bénéficier de tous les droits des membres de la tribu possédant du sang
navajo.
Une société aussi résolument égalitaire ne pouvait se résoudre à désigner
une seule personne comme le chef absolu, ne serait-ce que d’un clan – sans
même parler d’une tribu entière de douze mille personnes, disséminée sur des
millions d’hectares de terres lointaines. Mais si un homme possédait un statut
se rapprochant de celui de « chef », c’était bien Narbona. Grand et mince, avec
des traits ciselés et une crinière de longs cheveux blancs, Narbona offrait une
apparence aussi raffinée qu’imposante, avec ses peaux de daim ornées de perles
et ses beaux bijoux en argent et turquoise. Le grand combattant était désormais
à la tête d’une « bande » très connue et extrêmement florissante – une famille
élargie dont les membres travaillaient ensemble et vivaient tout près les uns des
autres, ce qui constituait l’unité de base de la société navajo. Ils occupaient de
grandes étendues de terre sur les pentes orientales des monts Tunicha.
Les Navajos, qui se montraient très déférents envers les anciens, auraient
vénéré Narbona ne serait-ce que pour sa longévité. Il avait survécu à
d’innombrables lunes, avait connu des guerres, des famines et des périodes de
grande opulence, avait vu de ses propres yeux la période espagnole, ainsi que la
mexicaine – et, désormais, l’arrivée des Américains.
Narbona était aussi l’un des hommes les plus riches du pays navajo, sans
doute le plus riche de tous. On disait qu’il possédait des milliers de moutons. Il
avait des centaines de chevaux, et des troupeaux entiers de bétail. Il disposait
aussi de trois femmes et de nombreux esclaves. Il pouvait se réjouir d’avoir
suffisamment de petits-enfants, d’arrière-petits-enfants et de beaux-parents
pour ne plus pouvoir les compter. Ses champs, dans la vallée de la Chuska,
étaient couverts de beaux épis de maïs, et des citrouilles et melons
s’épanouissaient à leurs pieds. Des pierres prélevées dans la chaleur humide de
la hutte à sudation étaient cérémonieusement disposées au milieu des plants,
pour éviter qu’ils ne meurent d’un gel précoce. Narbona connaissait de
nombreux chants, disait-on, et il observait tous les rites et coutumes, veillant à
bien respecter le jhozho, l’équilibre sacré de la vie ; c’était pourquoi il était si
riche et possédait tant de choses.
En outre, Narbona se montrait prodigue, et il était connu pour accueillir les
enfants devenus orphelins suite aux guerres menées contre les Utes et les
Mexicains.
Il vivait au milieu d’une bande bruyante et animée, tournée vers les prières, le
chant et les courses de chevaux. Une kyrielle de cases en terre parsemait les
pentes herbeuses : des volutes de fumée s’échappaient de leurs cheminées, et
toutes les ouvertures étaient orientées vers l’est, pour saluer le soleil levant. En
guise de porte, des nattes tissées en fibres de yucca ondulaient dans le vent. Des
bandelettes de viande séchée de mouton et de cerf pendaient aux buissons
d’armoise et aux arbres environnants. Les femmes étaient penchées sur leurs
métiers à tisser, et les motifs colorés de leurs couvertures se déployaient peu à
peu sous le soleil, tandis qu’elles battaient les fils de laine teinte et cardée et
faisaient doucement claquer leurs navettes d’avant en arrière. Les Navajos
étaient un peuple plein de ressources, qui savait tirer parti de presque tout ce
qui lui tombait sous la main : ils fabriquaient du fil avec des fibres d’agave,
piégeaient les oiseaux grâce à des nœuds coulants faits de leurs propres
cheveux ; ils se lavaient avec de la mousse extraite des tiges et racines
savonneuses du yucca. Dans les contreforts, les guérisseurs ramassaient des
baguettes de saule, des tiges de sumac, de la menthe et de la sauge, pour en user
lors des cérémonies de guérison.
Quant aux adolescents, ils menaient à travers les cols de montagne les
troupeaux bêlants de moutons churro et de chèvres angora aux grandes cornes
tordues jusqu’à des abris ombragés par un toit de broussailles – les bêtes de la
tribu, toutes mélangées, se distinguaient grâce à des marques taillées dans le
gras de leurs oreilles, indiquant leur propriétaire ; et les hommes d’âge mûr s’en
allaient ramasser du sel dans les anciens dépôts, ou chasser les cerfs-mulets et
les wapitis broutant à l’ombre des pins ponderosa.

**

S’il avait bénéficié d’une vie longue et fructueuse, Narbona semblait


désormais craindre que tout cela ne soit remis en question. Par le biais de
messagers, le général Kearny l’avait menacé de déclencher une guerre de
grande ampleur s’il n’acceptait pas un traité de paix. Les Américains avaient
même ajouté qu’ils enverraient un émissaire en pays navajo pour mener les
pourparlers et parvenir à un accord afin d’éviter à Narbona, alors âgé, de faire le
voyage. Narbona n’avait pas l’autorité nécessaire pour s’exprimer au nom de sa
tribu, mais il avait sans doute plus de pouvoir de persuasion que tous les
Navajos de l’époque.
L’hiver arrivait – le moment où les Navajos avaient coutume de se retrouver
pour mener à bien certains rituels, échanger des histoires, et débattre de leurs
problèmes communs lors de grands conseils. L’hiver était le temps de la
conversation, entre les premières gelées et les premiers éclairs, quand le maïs
avait été récolté et stocké, que les serpents étaient allés se coucher, et que les
yeis, les dieux, les écoutaient. Cette année encore, il y aurait des peintures sur
sable, des chants nocturnes et des cérémonies avec des mains-qui-tremblent ;
mais autour des feux, dans les hogans et les huttes de sudation, la conversation
s’orienterait sans nul doute vers les Américains, et Narbona serait convié à
donner son avis. Comment les Navajos devaient-ils réagir aux incroyables
exigences de ces envahisseurs ?
Narbona n’en avait aucune idée, mais il était sûr d’une chose : il fallait qu’il
voie ces Américains aux grandes oreilles par lui-même. À l’automne, sans doute
à la fin du mois de septembre, il choisit donc quelques proches compagnons et
prit un chemin détourné pour aller vers l’est. Il s’était déjà souvent rendu sur la
place municipale de Santa Fe pour négocier la paix avec les autorités espagnoles
et mexicaines, et les pistes lui étaient familières. Cette fois-ci, cependant, le vieil
homme emprunta un lacis de sentiers de chasse peu connus qui traversaient le
Rio Grande puis, très au nord de Santa Fe, pénétraient dans les monts Sangre
de Cristo.
Parvenus au sommet des montagnes, Narbona et ses compagnons
redescendirent en direction des contreforts bordant la ville, conscients qu’ils
risquaient fort d’être tués si on les attrapait. Ils attachèrent leurs chevaux en
lieu sûr, s’accroupirent en silence au milieu des pins et scrutèrent, en contrebas,
l’agitation de mauvais augure qui régnait dans le nouveau fort en construction
du général Kearny.
19
L’ANTRE DE LA RUINE DÉFINITIVE


Dans la nuit du 24 septembre 1846, les cloches sonnèrent au-dessus de Santa
Fe de manière incessante, presque folle, comme lorsqu’il se tramait quelque
chose. Du haut des six églises de la ville, elles tintinnabulaient à tue-tête,
emplissant les rues de leur carillon infernal. Les Santafésins usaient de leurs
cloches en toutes circonstances – pour les mariages, les messes, et même les
courses de chevaux et les fandangos. Leur son n’avait pourtant rien d’agréable :
la plupart étaient abîmées et fêlées, certaines ayant été forgées des siècles plus
tôt en Castille, expédiées par galion de l’autre côté de l’océan, puis péniblement
transportées sur plus de trois mille kilomètres jusqu’au nord du Mexique, via le
Camino Real – une piste pour chariots, au beau milieu d’un paysage désolé, qui
fut longtemps le seul lien de la ville avec le monde civilisé. Ces cloches avaient
été éclaboussées par l’eau de mer ; elles étaient tombées dans des arroyos
limoneux, avaient été piquetées par des balles. Elles avaient été les témoins de
révoltes et de massacres, et avaient passé plusieurs siècles à devoir proclamer
une foi inébranlable dans les températures extrêmes de ce désert d’altitude.
Quoique ternies et striées de vert-de-gris, elles demeuraient la fierté de la ville –
les vestiges coriaces d’une époque où la Couronne d’Espagne était la plus
grande puissance du monde.
L’air était devenu frais et piquant – une tempête avait poudré les cimes des
montagnes de la première neige de la saison –, et en cette soirée frisquette, le
tintement des cloches résonnait particulièrement dans la ville. D’un côté de
Santa Fe se déroulaient d’imposantes funérailles – un vieil homme,
apparemment lié à la moitié des habitants, venait de mourir. De l’autre, près de
la place municipale, les commerçants américains organisaient une cérémonie
officielle au Palais des gouverneurs. Il s’agissait d’une fête d’adieu pour le
général Kearny et ses dragons : le lendemain matin, ils partaient pour la
Californie afin de poursuivre leur conquête.
Cette réception en l’honneur de Kearny fut le plus grand événement de
l’année à Santa Fe. La longue et étroite salle de bal accueillit plus de cinq cents
personnes – Mexicains et Américains mêlés, vêtus de leurs plus beaux atours.
Ils burent de l’aguardiente et de l’eau-de-vie d’El Paso, et se lancèrent dans de
vieilles danses de la province quand un violoniste et un guitariste grattèrent
leurs instruments pour en tirer quelques mélodies douces-amères. Si une
ambiance de fête régnait dans la « salle de bal », celle-ci n’avait pourtant rien de
très festif : son plafond fuyait, ses murs de plâtre s’effritaient. Le sol, compact,
était en terre battue ; et les panneaux des portes n’étaient que des peaux de
bison séchées sur lesquelles on avait peint des excroissances et des nœuds, pour
imiter le bois. L’un des murs était occupé par une vaste fresque créée par un
artiste local, montrant le général Kearny en train de déployer une constitution
sous les yeux d’un paysan mexicain reconnaissant. LIBERTAD, pouvait-on lire sur
le parchemin agrémenté d’une croix, d’une charrue, et d’un canon festonné de
drapeaux américains. Les bannières et banderoles américaines que les femmes
des Missouriens avaient cousues à la main pendaient sur tous les murs de la
salle.
Tout le gratin de Santa Fe, si l’on peut dire, était venu faire ses adieux au
conquérant : les employés du gouvernement, les familles en vue, les curés, les
négociants américains, les officiers. Susan Magoffin était présente à ce bal, et
elle le décrivit dans son journal avec force détails et beaucoup d’entrain. Ce soir-
là, elle portait un châle chinois de crêpe rouge, et elle avait dansé avec plusieurs
officiers américains. Elle nota que « les dames étaient toutes vêtues de soie, de
satin, de vichy, et parées de colifichets voyants, d’énormes colliers et
d’innombrables bagues. Elles portaient des manches larges, des tailles hautes et
des jupes à volants. Toutes dansaient et fumaient des cigarettos ». La jeune
femme fut quelque peu ébranlée de voir dans un coin une « señora aux yeux
noirs », d’une famille espagnole aisée, venue avec son « repose-pied humain »,
ainsi que le formula Susan Magoffin – une servante indienne accroupie sur le
sol, que sa maîtresse pouvait utiliser, entre deux danses, « à la manière d’un
meuble ».
Susan Magoffin fut choquée par l’audace des femmes de la ville, sans parler
de leur décolleté plongeant. « Les bras et le cou nus, elles frappaient dans leurs
mains, la poitrine exposée au regard », écrivit-elle avec mépris, regrettant de ne
pas avoir eu de « voilette [lui] couvrant le visage pour dissimuler [son]
rougissement ». La plupart des femmes avaient appliqué sur leurs pommettes
un rouge vif qui « brillait comme de la graisse », ajouta-t-elle, tandis que
d’autres étaient « barbouillées d’une pâte de farine leur donnant l’allure d’un
fantôme – une coutume en vigueur ici quand elles veulent avoir l’air blanches et
belles ». Les hommes mexicains, quant à eux, se tenaient « à l’écart, bras croisés,
et observ[ai]ent la scène avec étonnement, comme s’ils ne faisaient pas partie
de la fête ».
Susan Magoffin était particulièrement intriguée par une femme rousse qui
dansait d’un air altier et se comportait de manière particulièrement libre. Il
s’agissait de Gertrudis Barceló, mais toute la ville la connaissait sous le nom de
Madame La Tules. Originaire de Taos, La Tules tenait depuis longtemps une
taverne prospère à Santa Fe – son tripot, tout comme le bordel qui le jouxtait,
étaient très appréciés des Missouriens. On racontait qu’entre autres affaires
louches, Barceló avait été la maîtresse du gouverneur Armijo. C’était une
hôtesse enjouée et une habile femme d’affaires : au sein de son établissement, le
principal divertissement était une sorte de bonneteau, le monte à cinq cartes –
un jeu, disait-on, dont on ne pouvait découvrir les arcanes qu’en perdant. Grâce
à ses florissantes tables de jeu, elle brassait d’incroyables quantités d’argent
pour une ville où si peu d’espèces circulaient, et accordait parfois des prêts aux
soldats à des taux usuraires. Susan Magoffin scruta Gertrudis Barceló tandis
qu’elle évoluait dans la salle de bal, jugeant que c’était une femme
« majestueuse », dont « la finesse d’esprit et l’allure fascinante étaient propres à
attirer les jeunes gens indociles et inexpérimentés vers l’antre de la ruine
définitive ».
Les soldats de Kearny étaient, eux aussi, intrigués par les femmes présentes
au bal, mais de tout autre manière. Leurs journaux intimes regorgent de
remarques élogieuses et lascives. Hughes nota leurs « yeux brillants et pétillants
qui vous scrutent et vous captivent, depuis les plis de leurs rebozos ». Le
capitaine Philip St. George Cooke trouva que les dames de Santa Fe avaient
« des mains et des pieds d’une petitesse remarquable », mais ajouta qu’il
n’existait « pas de lieu au monde où la chasteté était moins prisée ou
souhaitée ». Voici les mots du soldat Edwards : « Ces femmes marchent de la
manière la plus effrontée qui soit, leur pas est toujours libre et ferme, et leur
corps se balance avec grâce. Elles ne semblent pas savoir ce qu’est la pudeur, et
apprécient beaucoup l’attention que leur portent les étrangers. » Et ceux de
George Gibson : « De manière générale, leurs formes sont bien plus belles que
celles des femmes des États-Unis. »

**

Le vin coulait à flots et la fête se prolongea jusque tard dans la nuit. Les
invités, massés dans un brouillard de fumée de cigarettes à la feuille de maïs,
étouffaient de chaleur dans la minuscule salle de bal. Sur la piste de danse,
Américains et Mexicains virevoltaient ensemble dans « une infinité de jupons ».
Susan Magoffin voyait se dessiner devant elle l’avenir de cette terre : juges,
banquiers, ingénieurs, hommes d’affaires – les Américains allaient marquer ce
vieux pays de leur empreinte. Le nouveau gouverneur de la région, le robuste et
massif Charles Bent – le vieil ami de Kit Carson –, se tenait dans un coin. Bent
était un Missourien au cou de taureau, aux cheveux sombres, à la peau mate et
au grand front sillonné de rides. C’était un homme « dur comme le bois », selon
son biographe David Lavender, et « à la volonté de fer ». Il avait été le premier à
tenter, puis à améliorer, l’usage de grands attelages de bœufs (au lieu de
chevaux ou de mules) pour tirer les chariots sur la piste de Santa Fe : selon
Lavender, le succès des bœufs – plus lents, mais bien plus puissants – ouvrit la
voie aux « gigantesques caravanes de marchandises qui allaient irriguer et
consolider l’Ouest ».
Le général Kearny n’avait choisi Bent qu’après mûre réflexion, mais sa
nomination demeurait controversée. Bent était quelqu’un d’assez peu aimable,
que beaucoup d’Espagnols détestaient pour ses manifestations d’arrogance,
qu’elles fussent réelles ou imaginaires. C’était un homme dur en affaires, dont
le sens du commerce était souvent considéré comme de la simple cupidité. Ses
intérêts financiers s’étendaient de Saint-Louis à Taos, et il possédait bon
nombre de domestiques, indiens comme noirs. Mais Bent était perspicace et il
avait l’esprit pratique ; il aimait beaucoup le Nouveau-Mexique, et comprenait
la spécificité de ses problèmes. Qui plus est, c’était déjà une figure éminente des
terres du Sud-Ouest.
Susan Magoffin connaissait bien le gouverneur Bent, et elle papota
probablement avec lui en jouant des coudes au milieu de la cohue. Son fortin en
terre au bord de l’Arkansas avait déjà profondément modifié la vie du Nouveau-
Mexique. Les commerçants comme Bent avaient servi, d’une certaine façon, de
première vague d’invasion américaine ; et son accession au pouvoir ne semblait
que l’étape ultérieure et parfaitement légitime de sa carrière. C’était, selon un
historien, « un homme puissant dont la volonté dictait la loi dans la Prairie, qui
connaissait les Indiens et les Mexicains comme peu d’autres dans la région,
avait une grande influence sur des centaines de kilomètres à la ronde […] et
tenait de nombreuses tribus sous sa coupe ».
Le colonel Alexander Doniphan – l’avocat autodidacte nommé pour
remplacer Kearny en tant que commandant de Santa Fe, suite au départ du
général le lendemain – déambulait lui aussi au milieu de la foule. Susan
Magoffin aimait bien Doniphan, et elle accepta de lui accorder une danse. Elle
devait paraître minuscule dans les bras de cet homme alors âgé de quarante
ans, solidement charpenté et mesurant presque un mètre quatre-vingt-dix.
Avec son regard vif, ses yeux noisette et sa crinière de cheveux sombres, il était
séduisant. Le « colonel » n’avait pas de formation militaire, mais il avait la
réputation de n’avoir jamais perdu un procès, quand il était encore avocat de la
défense dans le Missouri – c’était le genre d’homme qu’on appelait quand on
avait de gros problèmes. Il avait même défendu autrefois le prophète mormon
Joseph Smith. Sur ordre de Kearny, Doniphan avait rédigé une constitution
destinée à ce nouveau territoire, assez éloquente et novatrice. Si Doniphan était
enclin à citer les auteurs classiques, il avait un caractère modeste et facile à
vivre, et il était adoré de la foule de volontaires qui l’avaient choisi pour être leur
plus haut responsable. Il pouvait aussi se montrer plaisamment grossier :
comme l’écrivit l’un de ses subordonnés, « le colonel a l’habitude de barder ses
propos d’expressions colorées que beaucoup d’habitants de l’Est
considéreraient plus ou moins comme des jurons ».
Doniphan fit virevolter Susan Magoffin sur la piste bondée, l’entraînant dans
un « cuna », ou « berceau » – une sorte de valse de la Frontière. Se tenant par la
taille, ils se penchaient « bien en arrière », comme le formula la jeune femme, de
manière à imiter le balancement d’un berceau. Certains Américains, au bord de
la piste, jugèrent que ces étreintes énergiques avaient un côté sexuel tout à fait
séduisant : « Une telle familiarité dans les mouvements, dit l’un d’eux, serait
contraire aux règles de la société policée de notre pays ; mais chez les Néo-
Mexicains, rien n’est considéré comme un plus grand talent que d’exécuter avec
élégance tous les entrelacs de cette danse. »
Susan Magoffin fut également charmée par Henry Turner, un capitaine qui
servait comme adjudant de l’armée de l’Ouest, et qui rédigea l’un des meilleurs
carnets de bord de la marche vers l’ouest. Turner devait partir le lendemain avec
Kearny et voyager avec lui jusqu’en Californie, en tant que commandant en
second. Doux, intelligent, et fervent chrétien dévoué à sa femme Julia, Turner
était un ancien élève de West Point qui avait étudié la tactique militaire à la
célèbre École de cavalerie de Saumur, en France. Bien que cousin de Robert E.
Lee et futur partisan du Sud pendant la guerre de Sécession, il était proche de
William Tecumseh Sherman, qui deviendrait général de l’armée de l’Union.
Susan Magoffin voyait en lui « un gentleman très bien informé et extrêmement
poli ». C’était aussi un excellent conteur, un homme qui « s’effor[çait] de se
rendre agréable par ses passionnants récits ».
La jeune femme, cependant, était surtout attirée par l’invité d’honneur,
Stephen Watts Kearny, le gouverneur militaire et civil du Nouveau-Mexique.
Profitant joyeusement de sa dernière nuit en ville, Kearny était revêtu de son
plus bel uniforme bleu, avec épaulettes, bottes vernies et épée étincelante. Ses
cheveux gris étaient lissés vers l’arrière, et son front luisait dans la touffeur de
la salle de bal. Au cours des cinq semaines précédentes, Kearny était devenu une
sorte de figure paternelle pour Susan Magoffin, et son journal intime livre les
descriptions les plus vivantes que nous ayons aujourd’hui du général victorieux.
Il l’emmenait faire des balades à cheval dans la ville, l’accompagnait à la messe,
la sermonnait gentiment pour des broutilles. Il ne cessait de lui demander, ne
plaisantant qu’à moitié, de l’accompagner en Californie. Susan Magoffin était
particulièrement attachée à ce général de cinquante-deux ans, qu’elle trouvait
« franc, direct, et d’une conversation fort agréable. Il se comporte avec un grand
naturel, et se rend disponible pour moi dès que je le souhaite. Le plus grand
général des États-Unis, entièrement à ma disposition ! Il me parle davantage
comme le ferait mon père que n’importe qui d’autre ».
En vérité, le général Kearny et le colonel Doniphan n’étaient pas les seuls à
s’être amourachés de Susan Magoffin – c’était le cas de presque tous les officiers
de l’armée de l’Ouest. La jeune femme était la seule Américaine présente dans la
capitale conquise, et sans doute la première à s’aventurer jusqu’au bout de la
piste de Santa Fe. À ce titre, elle était très demandée, incarnant – par défaut – le
parangon de la féminité américaine, dans cette ville étrangère envahie de
jeunes gens ne songeant qu’à s’amuser. Elle était menue, avec de beaux cheveux
longs et bruns et des yeux sombres et brillants. Intelligente et cultivée, elle se
montrait généreuse et était toujours de bonne humeur. Un historien la nomma
« la Beauté de l’occupation » américaine ; et la maison dans laquelle elle
s’installa avec son mari Samuel, non loin de la place, devint une sorte de salon.
Quoique heureuse en ménage et fidèle à son nouvel époux, elle recevait des
visiteurs tous les soirs – des jeunes gens empressés et avides de se trouver en sa
présence, de se souvenir à quoi ressemblaient les femmes américaines, de
profiter de son parfum, de ses manières, des inflexions de sa voix. Certains
arrivaient chez elle ivres et irritables, d’autres venaient se nourrir de sa vertu
chrétienne, d’autres encore lui rendaient visite le cœur et les reins brûlants de
désir. Prenant sa demeure pour la maison close de Madame La Tules, un
Missourien frappa un jour à sa porte avant de s’éclipser, honteux et déçu, quand
une vertueuse jeune femme vint lui ouvrir.
Susan Magoffin était un peu choquée par les manières grossières de ces
hommes : « Ils n’arrêtent pas de faire du bruit – de l’aube jusque tard dans la
nuit, ils soufflent dans leurs trompettes, crient comme des Indiens, ou
émettent des sons incongrus qui choquent mes nerfs délicats. » Elle avait
cependant conscience de ce que sa présence à Santa Fe avait de remarquable, et
elle appréciait d’être la seule femme américaine, au milieu de mille six cents
compatriotes masculins, à consigner l’histoire en marche dans son journal
intime, du haut de ses dix-huit ans. « Je suis la première Américaine à être
arrivée ici sous les auspices de la Bannière étoilée, écrivit-elle. Je suis entrée
dans cette ville à un moment dont mes compatriotes se souviendront
toujours. »

**

Ce bal d’adieu fut peut-être la première occasion pour le général Kearny de se


divertir un peu depuis son entrée dans la capitale, cinq semaines plus tôt. Le
jour même de son arrivée à Santa Fe, il avait commencé à s’affairer sans relâche
et avait imposé le même rythme à ses hommes. Kearny était un homme
scrupuleux et à l’éthique de travail inflexible, qui s’absorbait dans ses tâches
avec une rage silencieuse. Son emploi du temps était fait d’une suite
ininterrompue de réunions, de banquets, de traités, de cérémonies, de rendez-
vous et de projets de construction. C’était un bon conquérant, ferme mais
généreux, et les habitants de la ville semblaient l’apprécier. Kearny était
conscient que toute conquête nécessitait des efforts en termes de relations
publiques, et il se donna beaucoup de mal pour manifester sa bonne volonté. Il
porta une bougie lors d’une procession religieuse – même si, comme il l’avoua
plus tard à Susan Magoffin, il s’était senti « comme un imbécile ». Il se lia
d’amitié avec les curés et alla à la messe. Il réduisit les impôts. Il invita les
délégations des tribus environnantes à venir à Santa Fe fumer le calumet de la
paix. Il descendit le Rio Grande pour aller visiter les pueblos et les riches
haciendas. Lors des dîners et des cérémonies, sa phrase préférée au moment de
porter un toast était : « Les États-Unis et le Mexique sont désormais unis, que
personne ne songe jamais à les séparer. » Il se montra discret, diplomate, et,
comme le formula un mémorialiste, « prit bien soin de n’offenser aucun dieu ».
Dès le début, Kearny indiqua clairement que la vie allait changer à Santa Fe.
Une démocratie réussie exigeait la libre circulation de l’information, ce qui
signifiait sa publication. Il dénicha une vieille presse à Taos et fit venir l’énorme
machine pour imprimer des circulaires et déclarations en espagnol et, à terme,
un journal en anglais. Il mit en place une véritable routine de travail au Palais
des gouverneurs, rouvrit ses salles poussiéreuses plongées dans la pénombre, et
effaça toute trace du cruel régime d’Armijo. Dans l’une des pièces du palais, il
découvrit des dizaines d’oreilles humaines clouées aux murs –
vraisemblablement celles des ennemis d’Armijo. Le général se hâta de faire
nettoyer les lieux et d’enterrer ces épouvantables trophées.
Kearny, égalitariste dans l’âme, souhaitait que le nouveau gouvernement
fonctionne de manière simple et transparente – à savoir sans luxe ni décorum.
Sa réaction devant l’usage du « papier timbré », une pratique administrative
courante à Santa Fe depuis plusieurs décennies, est un bon exemple de son
approche pragmatique du pouvoir : un jour, l’alcalde de la ville lui expliqua
qu’« un acte écrit n’est légal que s’il est établi sur un papier portant le sceau et
les armoiries du gouvernement ». Tous les titres de propriété, certificats de
mariage et de décès, actes de vente et autres documents devaient porter cet
imprimatur officiel. Le maire montra au général un exemplaire de ce « papier
timbré » de la plus haute importance, et lui expliqua qu’il coûtait huit dollars la
feuille – rien que pour le papier, sans compter les éventuels frais administratifs
qui pouvaient s’y ajouter. « C’est une somme fort modeste à payer, prétendit
l’alcalde, pour qu’un document important devienne parfaitement légal. »
Le général Kearny, aussi incrédule qu’agacé, regarda longuement l’homme
qui lui faisait face. Il estimait quant à lui que huit dollars constituaient une taxe
scandaleuse, surtout pour une population aussi démunie. Plus précisément, il
s’agissait d’un raffinement ridicule qui n’avait aucune raison d’être – et que
Kearny trouvait offensant à tout point de vue. Il prit sa plume et s’empressa de
rédiger un nouvel arrêt : « Par la présente, l’usage du “papier timbré” par le
gouvernement du Nouveau-Mexique est aboli. Fait par ordre du gouverneur. »
Partout où il se rendait, Kearny prêchait l’amnistie et l’intégration. Les biens
des particuliers ne subiraient aucun préjudice, dit-il. Les erreurs du passé
seraient pardonnées. Même Manuel Armijo serait le bienvenu, s’il revenait – et,
le cas échéant, Kearny exhortait le peuple à réserver bon accueil à l’ancien
gouverneur, et à ne l’importuner d’aucune façon. Il rendit visite à la femme
d’Armijo, Trinidad Gabaldon, à Albuquerque, et jugea que c’était « une belle
femme plutôt gaie ». (La description d’un subordonné voyageant avec Kearny
est plus intéressante : « Une accorte dame de quarante ans conservant les
vestiges d’une très grande beauté, mais assez passée de mode. ») Mme Armijo les
informa que son mari ne reviendrait probablement pas au Nouveau-Mexique.
Presque tous ses parents et anciens amis le confirmèrent : « Le gouverneur est
parti au diable. »
La constitution que Kearny fit rédiger par le colonel Doniphan était un
modèle d’équité, de progressisme et d’habileté politique. Le « Code Kearny »,
comme on l’appela, faisait délibérément écho à la Magna Carta et au Bill of
Rights, et il était si bien conçu qu’il constitue encore à ce jour le fondement du
droit au Nouveau-Mexique. Difficile de savoir cependant si les habitants de la
région furent sensibles à ces efforts : les documents espagnols de l’époque sont
lacunaires et se montrent circonspects. Il était évident que, quand bien même
les Néo-Mexicains n’avaient rien à reprocher aux écrits et promesses de Kearny,
fruits de ses nobles pensées, ils demeuraient sceptiques et s’accrochaient
toujours à leur orgueil national, espérant que les hostilités alors en cours au sud
du pays tourneraient à l’avantage du Mexique. Le soldat Gibson n’aurait pu
mieux dire en écrivant dans son journal : « La population se montre courtoise et
bien disposée, ne pouvant résister à la force s’exerçant contre elle. Mais de
manière générale, elle est loin de nous considérer comme des sauveurs. »
Malgré sa bonne volonté et son sens de la diplomatie, le principal objectif de
Kearny demeurait cependant strictement militaire : il s’agissait de consolider la
victoire américaine et de mettre un terme à tout sentiment de défiance. La
guerre faisait rage au Mexique, et Kearny ignorait presque tout de la situation
exacte de l’armée américaine dans ce conflit. Il ne cessait de se demander si les
bruits qui couraient, parlant d’une évolution alarmante dans le Sud, étaient
bien fondés, et il avait de bonnes raisons de craindre que des renforts
mexicains, venus de Chihuahua ou de Durango, cherchent à reprendre Santa
Fe.
Quelques jours après son arrivée dans la capitale, Kearny ordonna donc la
construction d’une imposante forteresse sur une colline surplombant la ville.
Elle serait nommée Fort Marcy, en l’honneur de William Marcy, le secrétaire à la
Guerre alors en poste à Washington. Dominant la place, le fort avait une forme
complexe, en zigzag, telle une étoile déformée. Enfoui au centre, bien à l’abri,
un arsenal permettait de stocker plusieurs tonnes de munitions. Les murs de ce
bastion étaient bordés de canons et percés de diverses meurtrières et créneaux.
Il couvrait une vaste superficie et pouvait accueillir un millier de soldats. Un
jour, Kearny emmena Susan Magoffin faire une promenade à cheval jusqu’au
chantier, où des centaines de maçons érigeaient les gigantesques murailles.
« Ce fort domine à lui seul toute la plaine en contrebas, écrivit joyeusement la
jeune femme. Son artillerie serait capable de réduire en poussière toutes les
maisons de la ville. »

**

Kearny avait pour ordre de demeurer aussi longtemps que nécessaire au


Nouveau-Mexique, afin de contrecarrer toute éventuelle révolte, puis de
rejoindre en hâte la Californie. Le général était convaincu désormais d’avoir
atteint son objectif : « Tout est paisible, et il ne reste plus aucune force armée
sur le terrain », indiqua-t-il à la mi-septembre. Sans doute était-il conscient que
cette déclaration sonnait un peu faux : la véritable guerre, au Nouveau-
Mexique, ne se déroulait pas entre les Américains et les Mexicains, mais entre
les tribus indiennes nomades et tous les autres. Il avait débarqué au milieu d’un
conflit séculaire que la présence américaine n’avait en rien apaisé.
Kearny tenta de démêler le micmac des conflits indiens avec son optimisme
et sa détermination habituels ; mais de toute évidence le problème était trop
complexe, trop pluridimensionnel et trop envenimé à ce moment-là pour que
son armée puisse le « corriger » lors de son bref séjour dans la région. Des
hommes habitués à combattre les Indiens et bien au fait de la situation
admettaient que la relation avec les tribus du Sud-Ouest risquait de dégénérer
en une guerre coûteuse, longue et chaotique, telle celle que le gouvernement
américain avait récemment menée contre les Indiens séminoles de Floride – si
ce n’est qu’au lieu de poursuivre les rebelles ennemis dans les marécages des
Everglades, les soldats auraient à se battre dans des montagnes désertiques et
tout aussi inaccessibles. Le capitaine William McKissack, sous-intendant à
Santa Fe, écrivit ainsi : « Je crains une autre guerre de Floride, si les Indiens
cherchaient à la faire durer. »
Kearny, pour sa part, se montrait beaucoup plus optimiste. Il exigea que des
représentants de ces « tribus sauvages » – les Utes, les Apaches, les Comanches,
et surtout les Navajos – viennent le voir pour tenir conseil ; et s’ils ne
« renonçaient pas au vol et au crime », ajouta Kearny, il leur enverrait ses
soldats « et les éradiquerait du globe ».
La plupart des Navajos ne furent guère impressionnés par ce discours
martial – en supposant qu’ils aient un tant soit peu compris la portée de ce
message. Au cours de son bref séjour à Santa Fe, Susan Magoffin nota que les
Navajos avaient déferlé aux abords mêmes de la capitale « et emporté une
vingtaine de familles ». Comprenant peut-être qu’elle risquait elle aussi d’être
capturée, la jeune femme semblait très ébranlée par la nouvelle : « Les rues
s’emplissent de pleurs et de lamentations, pour des amis que l’on ne reverra
peut-être plus jamais sur cette terre. »
En réponse à cette attaque, Kearny exigea que les Navajos libèrent l’ensemble
des prisonniers. De manière optimiste, Susan Magoffin pensa qu’ils tiendraient
compte de son avertissement, « car les Navajos considèrent le général presque
comme un surhomme depuis qu’il est entré si paisiblement dans la ville et s’est
emparé du palais du grand Armijo, leur ancienne crainte ».
20
LES HOMMES NOUVEAUX


Narbona, tapi dans les broussailles surplombant Santa Fe, scruta les
remparts et ouvrages en terre que les Américains avaient construits avec tant de
précipitation. Il regarda les soldats marcher au pas, s’entraîner au tir,
manœuvrer en ordre serré. Il vit le reflet de leurs fusils, le scintillement de leurs
épées, les uniformes resplendissants des dragons. Il s’aperçut qu’un drapeau
inconnu flottait au-dessus du Palais des gouverneurs, avec des étoiles bien
dessinées et des bandes rouges et blanches. Il vit les ambassadeurs d’autres
tribus indiennes entrer dans Santa Fe par petits groupes pour rendre hommage
au grand général Kearny. Aux abords de la ville, dans les prés et les champs de
maïs des Mexicains, des légions entières de conquérants américains étaient
cantonnées dans des tentes d’où s’échappaient des volutes de fumée.
La logique des Américains échappait à Narbona : comment pouvaient-ils
faire la guerre aux Mexicains et, l’instant suivant, non seulement se déclarer
leurs amis, mais jurer d’asservir leurs ennemis ? Pourquoi reprendraient-ils à
leur compte, et ce de bonne grâce, la guerre d’un autre peuple ? Quels esprits
capricieux animaient ces hommes ?
Puis il entendit les explosions, le terrible fracas des canons – les obusiers de
montagne et autres mortiers que les soldats armaient de temps à autre pour
s’entraîner au tir ou faire une démonstration. Quand ces gigantesques armes
faisaient feu, les cieux étaient saisis de frissons et le sol se mettait à trembler.
Leurs fûts s’illuminaient soudain et crachaient de la fumée. Le bruit était
absolument terrifiant.
De nombreux Amérindiens de l’époque avaient, semble-t-il, une peur terrible
et irrationnelle de l’artillerie : selon un éminent historien de l’Ouest américain,
ils exprimaient souvent la conviction que ces gros canons « pouvaient faire des
trous dans la terre et tuer de l’autre côté des montagnes ». On ne sait si Narbona
partageait cette crainte, mais, à l’évidence, les obusiers l’impressionnèrent.
Le grand chef prit conscience que ce peuple était différent du sien. Les
rumeurs disaient vrai : leurs armes lançaient vraiment des éclairs. Il ne voyait
pas l’intérêt de les combattre – il n’y avait rien à y gagner. Il retournerait donc
en pays navajo prôner la paix permanente avec les Américains.
C’était un nouveau virage, le début d’une nouvelle ère ; le Nouveau-Mexique
se trouvait désormais entre les mains d’une race radicalement différente.
Narbona la nomma de la manière la plus simple qui soit : « Les Hommes
nouveaux. »
Il demeurait étonné et troublé par les possibles conséquences de ce qu’il avait
sous les yeux : si son vieil ennemi avait été définitivement vaincu, et de manière
si rapide, quel sort attendait son propre peuple ?

LIVRE DEUX
Un pays brisé

« L’aigle se déplace partout dans le ciel, plus loin que n’importe quelle autre
créature, et toutes les choses sur cette terre sont reliées entre elles simplement
par le fait qu’elles existent dans la vision parfaite d’un oiseau. »

N. Scott Momaday - La Maison de l’aube
21
LE SINISTRE MÉTRONOME


Le matin du 25 septembre – le lendemain de la fête –, les cloches de Santa Fe
sonnèrent à nouveau ; cette fois pour annoncer le départ du général Kearny et
saluer ses dragons avec panache. Trois cents de ses meilleurs hommes se
réunirent à Fort Marcy. Kearny fit le salut militaire, et à midi la colonne s’élança
vers le sud-ouest, en direction du Rio Grande. Kearny avait pour guide un
trappeur chevronné, Tom Fitzpatrick, un vieil ami de Kit Carson. La plupart des
volontaires du Missouri resteraient à Santa Fe avec le colonel Doniphan,
gardant la place jusqu’à ce que les renforts arrivent de Fort Leavenworth – puis
ils fileraient eux aussi vers Chihuahua et d’autres villes plus au sud. La plupart
des Missouriens s’étaient pris d’affection pour leur commandant et lui firent
leurs adieux avec une émotion sincère. « Nous étions navrés de nous séparer du
général Kearny, écrivit l’un d’eux. Il avait gagné la sympathie de tous. »
Les dragons de Kearny étaient très contents de se remettre en route, même si
certains d’entre eux avaient un peu la gueule de bois après le bal de la veille. Ils
étaient venus au Nouveau-Mexique chercher la bagarre et ne l’avaient jamais
trouvée. Au lieu de croiser le fer, ils avaient passé l’essentiel de leur temps à
bivouaquer, à attraper le scorbut et à soigner leurs chevaux. Ils avaient bu de la
Taos Lightning jusqu’à plus soif, et avaient perdu d’innombrables parties de
monte chez Madame La Tules. En restant à Santa Fe plus longtemps, ils
risquaient vraiment la perdition définitive dans son antre de la ruine. La
Californie leur offrirait peut-être quelque chose de plus convaincant en matière
de gloire sur le champ de bataille.
En vérité, personne n’avait tellement apprécié Santa Fe. Les soldats
noircirent leurs journaux intimes de descriptions peu flatteuses des lieux.
C’était selon eux une petite ville graillonneuse, malodorante, ivre et
superstitieuse, où résonnaient dans l’air les bruyantes diatribes de moines
obèses grattant leur peau malade et portant la même robe tous les soirs. Santa
Fe était pleine de chèvres et de poules, de ramifications tortueuses de la
doctrine catholique, de conjectures spirituelles et médicales. Les haches, les
marteaux et les scies de la ville étaient en piteux état, les pommes rabougries,
les fenêtres n’avaient pas de vitre, les maisons manquaient de meubles, et les
charnières des portes étaient faites de lanières de cuir et de cheville en bois. Le
sucre était extrait du maïs, l’alcool du cactus, et les seuls instruments de
musique de la ville servaient pour le fandango aussi bien que pour la messe.
Une mendiante folle fouillait dans les ordures et suçait de vieilles écorces de
melon. Les ânes étaient systématiquement maltraités. Les chariots n’avaient
pas de véritables essieux ni de vraies roues : il s’agissait plutôt de lourdes
carrioles mal conçues, taillées dans des souches de peuplier noueux. Le lieu
avait quelque chose de primitif et d’exotique, selon un soldat, comme si leurs
hôtes ne maîtrisaient pas encore tout à fait le concept de la roue. Les dragons
étaient particulièrement las de la nourriture – de tous ces ragoûts au chili cuits
dans de la graisse de mouton qui formaient une pâtée douteuse dans leurs
assiettes. Ils en avaient assez de la poussière aussi, des épines de la griffe-du-
diable et des poux. Le lieutenant Emory relata en détail la « présence générale
de vermine sur le corps de tous les habitants de la ville […] il n’est pas rare de
voir des gens se figer soudain, fouiller de manière experte, puis émettre un cri
perçant vous informant de la mort d’un être minuscule – avant, la minute
suivante, de se mettre à manipuler le fruit ou le fromage qu’ils se proposent de
vous vendre ».
Certes, Santa Fe était une ville sale et pauvre, mais elle recelait quelque chose
de spécial, et offrait un spectacle qui manquerait cruellement aux hommes de
Kearny quand ils s’enfonceraient dans le désert. Cette vieille cité était marquée
par de singulières disparités culturelles et le lourd poids de l’histoire. Les rues
étaient pleines de gens jouant à des jeux de hasard, et diverses langues
indiennes se mêlaient de manière fascinante sur les marchés. Les terres
environnantes étaient étranges et théâtrales, la lumière dansait sur les collines,
et les montagnes, partout présentes en toile de fond, faisaient souffler sur la
ville un vent chargé de l’infini des possibles. Le climat était extraordinaire,
surtout en septembre, et les journaux des soldats l’évoquent tous avec flamme :
« remarquablement doux, constant et salubre […] avec de somptueux couchers
de soleil, dont un ciel italien pourrait s’enorgueillir. […] Le temps continue
d’être délicieux, aussi beau que l’on puisse souhaiter » ; « L’air est pur et sain, et
l’atmosphère parfaitement limpide. »
Dans ce cadre vivifiant, Kearny et ses hommes pouvaient distinguer, à cent
cinquante kilomètres plus à l’ouest, le mont sacré constituant la borne sud-est
des terres navajos – le volcan endormi, non loin du campement de Narbona,
que les Indiens nommaient la Montagne de la perle bleue. Les Néo-Mexicains
l’appelaient San Mateo ; mais malgré ce nom résolument chrétien, c’était à leurs
yeux un repère particulièrement exaspérant, une sorte de reproche géologique,
leur rappelant qu’ils avaient beau vivre dans la région depuis trois longs siècles,
ils n’avaient jamais entièrement conquis cette terre. Les Navajos faisaient paître
leurs moutons sur les flancs de la montagne – des bêtes dérobées aux Néo-
Mexicains. Ils la parcouraient dans un grondement de tonnerre sur des chevaux
volés, et vivaient non loin d’elle, souvent avec des femmes et des enfants
capturés dans les villages du Nouveau-Mexique. San Mateo était assez proche
pour être bien visible, mais trop éloigné pour qu’on puisse s’y rendre sans
danger – à moins d’organiser une gigantesque expédition, ce qui mettrait la
puce à l’oreille des Navajos vivant dans les parages. Le temps qu’une troupe
d’hommes atteigne la montagne, les chevaux, moutons, femmes et enfants
volés auraient depuis longtemps disparu avec leurs ravisseurs, avant d’être
dispersés dans les multiples anfractuosités et cachettes du pays diné.
Kearny ne savait pas quoi faire au sujet des Navajos, et il laissa l’affaire entre
les mains du nouveau gouverneur, Charles Bent. Celui-ci se demandait
également quelle méthode adopter, si ce n’est construire des forts plus près de
leurs terres, afin de mieux surveiller leurs mouvements. Peu après son entrée
en fonction, Bent envoya une longue lettre à Washington, dans laquelle il
décrivit avec sagacité la situation des Indiens au Nouveau-Mexique, et désigna
le peuple diné comme l’ennemi public numéro un : « Les Navajos sont
travailleurs, intelligents et belliqueux, annonça-t-il, et représentent jusqu’à
quatorze mille âmes. Ce sont les seuls Indiens du continent en contact avec les
Blancs dont le nombre augmente. On dit que leurs chevaux et leurs moutons
sont bien supérieurs à ceux élevés par les Néo-Mexicains. Ils ont acquis une
grande partie de leurs troupeaux en menant des expéditions de pillage chez les
colons. Leur pays est fait de hauts plateaux difficiles d’accès les protégeant de
leurs ennemis. L’eau y est difficile à trouver si l’on ne connaît pas la région, ce
qui constitue une autre protection naturelle contre l’invasion. Ils possèdent de
nombreux prisonniers, des hommes, des femmes et des enfants capturés dans
les colonies de ce territoire, qu’ils détiennent captifs et traitent en esclaves. »
Les Néo-Mexicains avaient cependant trouvé un bon moyen d’empoisonner
la vie du peuple diné : eux aussi volaient leurs moutons et leurs chevaux,
capturaient leurs femmes et leurs enfants. Bien que l’esclavage fût en principe
illégal, quiconque d’un peu prospère vivant dans la province avait au moins un
ou deux criados (serviteurs) indiens, les jeunes filles navajos étant les plus
prisées du lot – en grande partie parce qu’on les supposait douées pour le
tissage.
À Taos et ailleurs, des marchés aux esclaves permettaient d’acheter des
domestiques indiens pour une bouchée de pain. Les prisonniers étaient souvent
vendus sur la place communale, le dimanche après-midi après la messe.
D’autres tribus, ennemies des Navajos, finirent par comprendre que ceux-ci se
vendaient à bon prix : les enfants du peuple diné se retrouvèrent donc toujours
plus nombreux sur les estrades de vente aux enchères. Existait aussi un
phénomène connu sous le nom de « l’enterrement de vie de garçon au Nouveau-
Mexique » : le futur marié et quelques autres fanfarons pénétraient dans les
terres navajos, se mettaient en quête de quelques esclaves, et les offraient à la
mariée le jour de ses noces, pour l’aider à gérer son futur ménage. Quant aux
chasseurs d’esclaves professionnels, ils faisaient partie de la vie quotidienne et
se livraient tranquillement à leur commerce.
Un voyageur écœuré fit cette remarque en arrivant à Santa Fe : « J’ai souvent
vu de petits Indiens âgés de six ans être menés dans tout le pays comme si
c’était des bêtes, par un Mexicain qui les avait probablement volés à leur mère
moins d’une semaine plus tôt, et les proposait à la vente pour quarante à cent
vingt dollars. »
Lewis Kennon, un médecin américain connaissant bien la vie au Nouveau-
Mexique, écrivit quant à lui : « Je ne connais pas de famille capable de réunir
cent cinquante dollars qui ne s’achète d’esclave navajo. De nombreux foyers en
possèdent quatre ou cinq – leur commerce est aussi normal que celui des porcs
ou des moutons. »
On estime que sur les six mille personnes qui vivaient alors à Santa Fe, au
moins cinq cents étaient des esclaves ou des péons indiens. Les familles
mexicaines avaient coutume de baptiser leurs serviteurs indiens pour les
intégrer à la foi catholique, et les traitaient souvent plutôt bien, à la manière de
parents éloignés. Certains d’entre eux parvenaient même à recouvrer leur
liberté. Amado Chaves, fils d’un célèbre chasseur d’esclaves du Nouveau-
Mexique, écrivit par exemple : « De retour d’une expédition, la première chose à
faire était d’amener les enfants chez le curé pour les baptiser. Ils adoptaient
naturellement votre nom et, en grandissant, vous considéraient, vous et votre
femme, comme leurs parents. » Si le système différait, dans son
fonctionnement et ses spécificités, de son équivalent agraire du sud des États-
Unis, il s’agissait bel et bien d’esclavage.
De l’avis général, les Mexicains étaient plus doués pour capturer les gens, et
les Navajos pour voler les bêtes. Que ce fût vrai ou non, les attaques et les
représailles relevaient du sinistre métronome de la vie, oscillant d’un côté à
l’autre avec la même logique qu’une vendetta. Certains, dans les deux camps –
généralement des jeunes gens agressifs –, étaient en vérité plutôt contents de
ces cycles de violence : cela les tirait de leur ennui, mettait à l’épreuve leur
courage et leur volonté, et affûtait leurs qualités de guerrier. Les Navajos et
leurs adversaires mexicains n’étaient guère coutumiers du concept de guerre
totale ou de reddition inconditionnelle, et n’avaient pas l’habitude de signer de
traités durant plus d’une saison – c’était là des idées européennes. Les
combattants de cette guerre séculaire ne respectaient ni les belles déclarations
ni le principe de l’arrêt des hostilités. La violence, sourde et tenace, était
toujours présente – tel un possible se dessinant à l’horizon, à la manière de San
Mateo. Ils n’avaient tout simplement jamais vécu autrement.

**

Les Navajos furent immédiatement informés que Kearny avait quitté Santa
Fe, et l’interprétèrent comme une marque de faiblesse : les Américains
quittaient déjà le Nouveau-Mexique, pensaient-ils. Les « Hommes nouveaux »
renonçaient à leurs revendications, et le grand général Kearny n’avait aucune
endurance.
Enhardis, ils se mirent à lancer des raids contre les colonies implantées le
long du Rio Grande – souvent juste sous le nez de l’armée de Kearny, qui passa
la dernière semaine de septembre à marcher vers le sud. Entre Albuquerque et
Polvadera, ils tuèrent huit colons et volèrent des milliers de chevaux, de
moutons et de bovins. Les pilleurs eurent même l’audace de suivre le troupeau
de bœufs de Kearny et, près de la ville d’Algodones, parvinrent à lui voler
quelques têtes de bétail.
Kearny devint furieux quand il apprit la nouvelle. De toute évidence, les
Navajos le mettaient à l’épreuve. Il dut avoir l’impression, pour user d’une
métaphore théâtrale, que le méchant lui volait la vedette au moment même où il
sortait de scène. Le général était exaspéré que les Navajos eussent été la seule
grande tribu du Nouveau-Mexique à refuser d’envoyer des émissaires à Santa
Fe pour s’entretenir avec lui ; et il avait honte de ne pas pouvoir protéger les
citoyens mexicains de leur ennemi de toujours, comme il le leur avait pourtant
promis. Ses dragons, cependant, ne pouvaient se permettre de pourchasser les
Navajos – le temps pressait, et ils se devaient de poursuivre leur route vers la
Californie. Kearny fit donc circuler une déclaration dans laquelle il faisait état
des « affronts presque quotidiens commis par les Navajoes » et « autorisait » les
personnes vivant près du Rio Grande à former leurs propres « unités de guerre,
à entrer dans le pays des […] Navajoes, à récupérer leurs Biens, à user de
représailles, et à obtenir réparation pour les nombreux affronts infligés par
eux ». Kearny, cependant, n’alla pas jusqu’à les exhorter à une guerre totale :
« Les Vieillards, les Femmes et les Enfants des Navajoes, prévint-il, ne doivent
pas être blessés. »
Au même moment, il envoya un message à Alexander Doniphan, à Santa Fe,
enjoignant au colonel de faire une incursion dès que possible en pays navajo.
Doniphan, ordonna Kearny, devait récupérer les prisonniers et le bétail néo-
mexicains, et faire tout ce qu’il jugerait nécessaire pour « obtenir de ces Indiens
qu’ils fassent la paix et améliorent leur comportement ».
Le 6 octobre, Kearny et ses trois cents dragons avaient déjà parcouru deux
cent cinquante kilomètres en aval du Rio Grande. Cela faisait onze jours qu’ils
avaient quitté Santa Fe, et ils savouraient l’air lumineux et vivifiant de l’été
indien. C’était une belle et fraîche journée ; les peupliers et les saules
jaunissaient, dans la dense forêt-galerie (le bosque) bordant le Rio Grande. Les
oies et les grues du Canada volaient en masse au-dessus du fleuve, qui
constituait une importante voie de migration pour le gibier d’eau. Les soldats
avaient installé leur campement juste en dessous du village de Socorro, dans un
hameau nommé Valverde – autrefois commune espagnole d’une certaine
importance, mais qui avait été abandonnée suite aux raids navajos et apaches.
Les hommes de Kearny bivouaquaient au milieu des ruines en adobe de la ville.
Ils avaient achevé la première étape de leur voyage, long de mille cinq cents
kilomètres, vers la Californie. Jusqu’alors, ils s’étaient dirigés droit vers le sud,
suivant le tracé du fleuve ; mais désormais, il leur fallait obliquer vers l’ouest,
atteindre la rivière Gila, et traverser les étendues désertiques de Sonora et de
Mojave.
Vers midi, un minuscule nuage brun apparut à l’ouest sur la ligne d’horizon,
et l’on entendit des sabots dans le lointain. Une grosse dizaine de cavaliers
surgit soudain de la traînée de poussière, semblant se diriger droit vers le camp
de Kearny. Les dragons crurent tout d’abord qu’il s’agissait de Navajos.
À mesure qu’ils approchaient, il devint clair que certains étaient bien des
Indiens ; mais le petit groupe était dirigé par des Américains — des
compatriotes. Les ruines de Valverde ne tardèrent pas à s’emplir de grands cris
de bienvenue et de lancers de chapeaux.
Un petit homme au visage tanné glissa au bas de sa mule et salua les dragons.
Comme tous les membres de sa troupe, il était exténué, brûlé par le soleil et
torturé par la faim. Il annonça que ses camarades et lui avaient quitté la
Californie en hâte pour aller porter d’importants messages sur la côte Est.
Quel est votre nom ? demanda quelqu’un.
Le petit homme sourit et guida sa mule vers le bivouac de Kearny. « Je
m’appelle Kit Carson. »

**
Kearny n’avait jamais rencontré Carson, mais il le connaissait de réputation :
il avait lu les rapports d’exploration de Fremont. Carson possédait une maison à
Taos, un petit bâtiment en adobe non loin de la place de la ville, et c’était le plus
célèbre des Américains vivant alors au Nouveau-Mexique. Cela faisait plus d’un
an qu’il avait quitté la région pour mener à bien ses diverses missions en
Californie et en Oregon ; mais presque partout où s’étaient rendues les forces
du général Kearny, on leur avait parlé du légendaire éclaireur. Sa présence était
fantomatique, mais sympathique : le long de la piste de Santa Fe, à Bent’s Fort,
tout comme dans les boutiques et les entrepôts de la capitale, le nom de Carson
avait surgi à plusieurs reprises, généralement accompagné d’un sourire et d’un
récit haut en couleur de quelque incroyable exploit dans les montagnes.
Carson et Kearny se saluèrent en compatriotes. Sans doute avaient-ils
conscience de l’étrange hasard ayant permis leur rencontre. Quelles étaient les
chances que ces deux hommes, venant de régions situées presque à l’opposé
l’une de l’autre, fassent connaissance de cette façon – que de toutes les routes
possibles à travers l’Ouest, les leurs se croisent ?
Carson parut surpris de voir trois cents dragons de l’armée américaine se
diriger précisément dans la direction qu’il venait de quitter. Kearny lui expliqua
que tout le Territoire du Nouveau-Mexique avait été conquis sans qu’une seule
bataille eût lieu, que le drapeau américain flottait au-dessus du Palais des
gouverneurs de Santa Fe, et qu’il se dirigeait à présent vers l’ouest pour
s’emparer de la Californie.
L’éclaireur réfléchit aux conséquences de cette nouvelle. Ce qui constituait
son foyer depuis vingt ans faisait désormais partie des États-Unis. Sa femme, à
Taos, ainsi que la fière famille espagnole de celle-ci étaient de fait devenues
américaines. À l’instant même, le général et lui se trouvaient sur le sol
américain. Et son propre beau-frère était gouverneur.
Carson était épuisé, et couvert d’une épaisse couche de poussière. Pendant
vingt-six jours consécutifs, ses hommes et lui avaient parcouru plus de mille
deux cents kilomètres depuis Los Angeles. Galopant sur la piste de la Gila, ils
avaient déjà usé trente-quatre mules à traverser l’un des paysages les plus
dantesques que l’on puisse imaginer, et il leur restait encore trois mille deux
cents kilomètres à parcourir. Leur objectif était la capitale du pays, déclara Kit
Carson. Ils devaient y livrer d’importantes dépêches au président des États-
Unis.
Le général Kearny sembla perplexe. Carson lui expliqua alors qu’il avait reçu
un brevet provisoire de lieutenant, et que ses commandants, en Californie, lui
avaient donné l’ordre de se rendre à Washington en deux mois, voire moins,
pour y livrer des informations sur le déroulement de la guerre contre le
Mexique. La Californie, ajouta-t-il, était désormais entre les mains des
Américains ; et la Bannière étoilée « flottait dans tous les ports ».
La réaction de Kearny fut ambiguë. En tant que patriote, il trouvait cela
encourageant ; mais il dut se sentir quelque peu contrarié d’apprendre que le
travail avait déjà été fait pour lui. Le Nouveau-Mexique était tombé sans qu’il ait
à tirer un coup de feu – et voilà que la Californie n’avait, semble-t-il, guère
besoin de ses services elle non plus. Le Dr John S. Griffin, chirurgien des
dragons, résuma ainsi la réaction des soldats à la nouvelle de Carson : « Cela
suscita une émotion extraordinaire au sein de nos troupes, écrivit-il, mais le
sentiment général était la déception et le regret – la plupart d’entre nous
espéraient, en quittant Santa Fe, que nous pourrions nous chamailler un peu
avec les bonnes gens de Californie ; or cette nouvelle mettait à bas tous nos
espoirs. »
D’un autre côté, le général Kearny avait bien conscience que la Californie
était un vaste territoire, et que des insurrections pouvaient éclater n’importe
quand et n’importe où – pire encore : que des renforts pouvaient être envoyés
en urgence du Mexique, de manière à lancer la résistance générale. En homme
prudent, il se demanda si les dépêches que Carson avait sur lui ne risquaient
pas de donner une image trop optimiste de la situation dans cette contrée
lointaine.
Puis son point de vue commença à s’infléchir : que les combats eussent pris
fin ou non, il avait reçu pour ordre de poursuivre jusqu’en Californie et d’y
instaurer un nouveau gouvernement, comme il l’avait déjà fait à Santa Fe. Le
général, cependant, était extrêmement inquiet du désert non cartographié qui
l’attendait. Il hésitait sur la route à prendre, et se demandait si ses bêtes
survivraient au voyage. Carson venait de traverser les terres desséchées que ses
dragons allaient bientôt devoir franchir : il connaissait la configuration des
lieux, et les zones où vivaient les Indiens le long de la route ; il connaissait les
points d’eau et les parcelles verdoyantes où ses chevaux et mules pourraient
paître ; il pouvait indiquer à Kearny quels terrains convenaient aux chariots et
aux pièces d’artillerie mobiles ; il connaissait les meilleurs endroits où traverser
les cours d’eau à gué – notamment le Colorado, le plus grand obstacle qui
l’attendait.
Kearny avait donc besoin de Carson. Aux yeux du général, cet homme auréolé
de succès était indispensable à son armée de l’Ouest. Il lui ordonna de lui
remettre les dépêches, qui seraient placées dans les sacoches d’un autre
messager compétent et apportées au président Polk. Le grand éclaireur avait
plus important à faire : le général Kearny souhaitait qu’il rebrousse chemin et
retourne en Californie, en lui servant de guide.
Carson se retrouvait dans une situation délicate. Il avait promis à Fremont
qu’il se dépêcherait de transporter les documents jusqu’à Washington, quoi
qu’il arrive. N’étant pas militaire de carrière, il était peu sensible aux rudes
diktats de la hiérarchie – à savoir que Fremont n’était qu’un capitaine du corps
des ingénieurs topographiques, dont les désirs ne valaient rien devant la
volonté d’un général de brigade comme Kearny. Le sens de l’honneur de Carson,
celui de la Frontière, avait été offensé. Son père, dans le Missouri, lui avait
appris à n’avoir qu’une parole ; et voilà qu’un homme lui demandait d’ignorer sa
promesse antérieure et de confier les messages à un autre.
Carson hésita – or il n’était pas homme à tergiverser. Il envisagea
sérieusement d’échapper aux forces de Kearny à la nuit tombée, et de filer
comme prévu vers Washington. Il pensa à Josefa, qu’il n’avait pas vue depuis
presque deux ans. Il avait espéré lui faire la surprise de sa visite et passer une
nuit à Taos à ses côtés, avant de poursuivre sa route vers l’Est. S’il retournait
dans l’Ouest en compagnie de Kearny, il craignait de ne pas la voir avant encore
un an. Pour le bien de sa femme, il souhaitait retourner à Taos et voir dans quel
état se trouvait la ville.
Cependant, c’était surtout Fremont et le commodore Stockton qui
occupaient ses pensées. « Je m’étais engagé auprès d’eux, dira-t-il plus tard, et je
ne pouvais les décevoir, et de plus, j’avais davantage d’obligations envers le
capitaine Fremont qu’envers n’importe qui d’autre. »
Plusieurs hommes de sa troupe le persuadèrent de ne pas chercher à s’enfuir :
les dragons le rattraperaient, et s’ils n’y parvenaient pas, Kearny le traînerait
devant la cour martiale. En outre, le général avait décidé de confier les missives
à un coursier que Carson connaissait bien, et en qui il avait toute confiance :
Tom Fitzpatrick, qui avait accompagné Fremont dans plusieurs de ses
expéditions. Fitzpatrick pourrait tout aussi bien que lui se frayer un chemin
jusqu’à « Washington City ».
En entendant ces mots, Carson commença à fléchir. Qui plus est, il était
difficile de dire non à un homme comme Kearny – même quand on était aussi
têtu que Carson. Le général possédait une volonté de fer et, comme l’expliqua
un témoin, il avait « un visage résolu et des yeux bleus et froids auxquels on ne
pouvait échapper ». Carson sentit le poids de la hiérarchie militaire peser sur
ses épaules. « Il m’a persuadé, expliqua-t-il en parlant de Kearny, qu’il avait le
droit de me donner des ordres. » Carson, se remémora plus tard le général,
« s’était montré peu disposé au début à faire demi-tour » ; mais il était
« extrêmement satisfait » que Fitzpatrick eût pris les messages, « et le dit » au
général.
Carson finit donc par céder : il remit les lettres à Kearny et accepta de
l’accompagner. Le lendemain matin, le 7 octobre 1846, le général confia les
dépêches à Fitzpatrick et renvoya les deux tiers de ses dragons à Santa Fe, pour
soutenir la capitale. Si les propres analyses de Carson et les rapports contenus
dans les dépêches étaient exacts, la situation en Californie n’exigeait pas de
force importante : le général poursuivrait sa route jusqu’à Los Angeles à la tête
d’un contingent plus mince et plus léger, fort de cent dragons seulement.
Carson leur servirait de guide, et il ne revint jamais sur sa décision. Le
lieutenant Abraham Johnston, un jeune officier servant sous les ordres de
Kearny, admira sa détermination : « Il tourna à nouveau son visage vers l’ouest,
écrivit Johnston, alors qu’il était sur le point d’entrer dans les zones colonisées,
après ce rude voyage, et qu’il espérait revoir sa famille. Il faut être bien
courageux pour renoncer ainsi à ses sentiments personnels au profit de l’intérêt
général ; mais Carson est ainsi ! Qu’il soit honoré pour cela. » Le capitaine Philip
St. George Cooke fit lui aussi l’éloge de Carson : « Ce sacrifice au devoir n’était
pas commun. »
Le Dr John Griffin nota que la présence de Carson améliora sensiblement le
moral des dragons. Il écrivit dans son journal : « Nous nous sommes lancés, le
cœur joyeux & le bagage léger, dans notre longue marche – et tous les hommes
connaissaient un regain de confiance, suite à la présence d’un tel guide. À la
façon dont le Genl a progressé aujourd’hui, je dirais qu’il était bien Décidé. »
Plus tard, Carson résuma laconiquement sa décision : « Kearny m’a donné
l’ordre de devenir son guide. Et c’est ce que j’ai fait. »
22
LE PÉAGE DU DIABLE


Guidés par Kit Carson, les cent dragons du général Kearny s’éloignèrent des
berges du Rio Grande le 7 octobre 1846 pour gagner la Gila, plus à l’ouest, avant
de suivre ses canyons tortueux et de traverser des contrées de plus en plus
stériles et blanchies par le soleil. Quand octobre céda la place à novembre, ils
quittèrent le pays apache et pénétrèrent sur les terres de tribus inconnues : les
Mangeurs de Loups, les Sales Types, les Indiens à la Matraque, les Habitants de
la Pinède, les Tremblants, les Albinos, les Fous. Tels étaient leurs noms
informels, glanés auprès des interprètes espagnols et repris peu après dans les
revues officielles américaines. Ces tribus lointaines n’avaient jamais vu
d’Américains, et rarement des Espagnols ; nombre d’entre elles étaient
manifestement terrifiées par ces nouveaux guerriers à l’allure étrange qui
s’aventuraient sur leur territoire. Les Tremblants avaient hérité de ce sobriquet,
selon le lieutenant William Emory, « à cause de leur émotion quand ils
croisaient des Blancs ». Leur chef aux jambes flageolantes s’exprimait « dans
une langue rappelant davantage l’aboiement d’un gros chien que les propos
d’un être humain ».
Carson et Kearny firent l’essentiel de la route côte à côte – l’éclaireur vêtu de
ses peaux de daim graisseuses, le général dans son fier uniforme bleu de
dragon. Tous deux originaires du Missouri, ils avaient de nombreux amis
communs. S’efforçant de se montrer enjoué, malgré son tempérament
laconique, Carson tenta de bavarder un peu tandis qu’ils poursuivaient leur
route ; mais la plupart du temps, il demeurait silencieux et boudeur. Ce n’était
pas parce qu’il trouvait pénible et monotone de devoir couvrir, en sens inverse,
le même relief lessivé par le soleil qu’il venait à peine de traverser ; ce n’était pas
seulement parce que Josefa lui manquait, ni en raison de sa répugnance et de
son agacement tenaces à l’idée d’avoir dû remettre à Fitzpatrick les messages
que Fremont lui avait officiellement confiés. Tous ces soucis, il les avait laissés
derrière lui, sur les berges du Rio Grande.
Si Carson broyait du noir, c’était surtout parce que l’aventure
transcontinentale lui avait été refusée. Lors de tous ses grands voyages, jamais
il ne s’était rendu sur la côte Est, et il était impatient de voir la capitale de son
pays. Il savait très bien qu’il n’appartenait pas à ce monde fermé sur lui-même,
fait de livres, de vêtements élégants et de mondanités. Malgré tout, il avait
envie de rencontrer les hommes et les femmes haut placés qui lui avaient
efficacement servi de mécènes et de commanditaires – ceux qui lui avaient
confié des missions l’ayant rendu célèbre dans tout le pays, ceux qui avaient
rédigé des textes à son sujet et fait connaître ses exploits : non seulement le
président Polk, mais aussi le sénateur Thomas Hart Benton et sa fille, Jessie
Benton Fremont, ainsi que le secrétaire d’État Buchanan, le secrétaire à la
Guerre Marcy, et diverses personnes liées aux corps des ingénieurs
topographes.
Carson avait été, de fait, un agent de terrain de la Destinée manifeste ; et il
souhaitait désormais en rencontrer les principaux acteurs.
En outre, l’idée d’accomplir ce voyage en deux mois avait réveillé son esprit
de compétition. Traverser le continent en soixante jours s’apparentait à une
sorte de graal sportif. Deux mois, c’était bien ce qu’il avait promis à Fremont :
d’une côte à l’autre en soixante jours ! Cette prouesse planait dans l’air comme un
objectif légendaire et difficilement atteignable : en 1846, le moyen le plus rapide
d’acheminer des nouvelles ou des marchandises d’un bout à l’autre du continent
était le bateau, via la pointe de la Terre de Feu, à savoir aux antipodes – ou de les
envoyer au Panama, puis, par voie de terre, vers un autre bateau amarré sur la
rive opposée de l’isthme.
Carson voulait ouvrir la route continentale terrestre, et prouver ainsi ses
mérites. Selon sa propre estimation, il avait respecté les délais impartis. Certes,
sa petite troupe avait passé vingt-six jours à rejoindre le Nouveau-Mexique
depuis Los Angeles, mais la suite aurait été plus simple : ils se seraient dirigés
vers le nord-est, en empruntant la piste bien balisée de Santa Fe jusqu’à la
Missouri, puis ils auraient gagné Saint-Louis en bateau à vapeur, avant de
parcourir en trombe les derniers tronçons jusqu’à Washington, en train et en
diligence, sur de bonnes routes pour chariots.
Et le voilà qui galopait de manière peu glorieuse sur une piste difficile, en
compagnie d’un général d’âge mûr l’entraînant vers une terre déjà conquise.
Carson n’aimait pas ça du tout.

**

En vérité, les informations désormais datées que possédait Carson étaient


entièrement fausses : la Californie n’était pas conquise. Depuis qu’il avait quitté
Los Angeles muni des dépêches triomphales de Fremont, les Américains avaient
été chassés de Los Angeles, de Santa Barbara, et de toutes les autres colonies
côtières situées au sud de Monterey. Les Mexicains, indignés par les conditions
implacables que leur imposait le commodore Robert Stockton – notamment le
couvre-feu et les arrestations arbitraires non suivies de procès –, s’étaient
révoltés. Selon les mots d’un historien, l’insurrection s’était « épanouie comme
un feu de forêt bondissant d’une cime à l’autre ». Un manifeste avait été diffusé
auprès des citoyens : « Nous, les habitants du département de Californie, en
tant que membres de la grande nation mexicaine, déclarons que notre souhait
est et a toujours été d’appartenir à elle seule. De ce fait, les autorités importunes
désignées par les forces d’invasion des États-Unis sont considérées comme
nulles et non avenues. Tous les Nord-Américains étant ennemis du Mexique,
nous jurons de ne pas déposer les armes avant de les voir expulsés du sol
mexicain. »
Désormais, la situation s’était presque complètement renversée, et les fiers
Californiens avaient une fois de plus le dessus. La seule ville encore tenue par
les Américains était San Diego, où le commodore Stockton possédait quelques
navires de guerre ancrés dans la baie. Mais les Mexicains l’avaient si bien
immobilisé qu’il lui était presque impossible de mettre pied à terre.
Le général Kearny, accompagné de son guide au pas assuré et de sa pitoyable
force, aussi maigre qu’exténuée, se dirigeait au petit trot tout droit vers un
piège.

**

Début novembre, les dragons de Kearny atteignirent une contrée « lézardée


et couverte de cloques ». Les seuls habitants de ce monde dépourvu de toute vie
humaine semblaient être les tarentules, les scorpions et les lézards glissant sans
bruit sur le sol. L’humidité saline rendait la terre spongieuse, et partout où les
soldats posaient le pied, « les sels présents dans le sol formaient des dépôts, et
lui donnaient l’apparence d’être couvert de givre, écrivit Emory. Les
innombrables traces laissées par les chevaux étaient indélébiles, et leurs longs
sillons blancs se distinguaient à perte de vue ». Les hommes progressèrent
péniblement au milieu des mesquites, des créosotiers, des ocotillos et des Palo
verdes, traversèrent des dunes de sable ondoyantes. Ils purent admirer les
formes étranges et grandioses de l’agave et de l’arbre de Josué, et découvrirent
le cactus Saguaro, le géant du désert de Sonora, avec ses puissants troncs
cannelés et ses bras ployant tels ceux des humains. Le lieutenant Emory décrivit
cette terre comme « excessivement belle », marquée par « des monts irréguliers
et phénoménaux » et des « lieux à l’allure mystérieuse ».
Aux yeux du capitaine Henry Turner, parcourir ce paysage désertique « était
une expérience étrange […]. J’ai constamment l’impression d’être dans un rêve,
à vivre ainsi cerné jour après jour par la nature sauvage, sans autre élément
familier que le soleil, la lune et les étoiles. Mieux vaudrait que cette contrée soit
éradiquée de la surface de la Terre. C’est le plus grand désert du monde – et
voilà que cette triste pensée me submerge : je suis loin de ma petite famille, et
chaque jour m’en éloigne un peu plus ».
Kearny se montrait un peu moins charitable. « J’ai été surpris, écrivit-il, de
découvrir tant de terres qui ne seront jamais d’aucune utilité à l’homme ni aux
bêtes. »
Et cependant, en perçant ainsi cette terre vaine, le général permettait qu’elle
fasse désormais bien partie des États-Unis. La centaine d’hommes qui
traversait alors le désert en maugréant n’avait certes plus vraiment l’allure
d’une force d’invasion, mais c’était bien ce qu’elle était – une longue et fine
ramification de Washington. Les ordres que Kearny avait reçus du président
Polk lui conféraient « un grand pouvoir discrétionnaire » pour s’emparer de
tout ce que l’on appelait alors la « Haute-Californie » – une région absolument
immense, incluant non seulement l’actuel État de Californie, mais aussi
certaines parties du Nevada, de l’Utah et de l’Arizona. Rarement dans l’histoire
un territoire aussi vaste avait été conquis simplement parce qu’une poignée
d’hommes y avaient posé le pied.
Cependant, même au moment de revendiquer cette contrée aride, Kearny
doutait manifestement qu’elle vaille la peine d’être conquise. Les Espagnols, qui
avaient depuis longtemps colonisé de vastes étendues de la luxuriante côte
californienne, n’avaient jamais réussi à tirer quoi que ce soit des étendues
infernales se déployant à l’intérieur des terres. Certes, les explorateurs
hispaniques les avaient déjà sillonnées à maintes reprises, et plusieurs pistes
grossières avaient été tracées, de manière à permettre de maigres liens entre les
colonies de Californie et celles du Nouveau-Mexique, le long du Rio Grande ;
mais la plus grande partie de la région demeurait une zone aussi floue que
théorique. Aucun village espagnol, aucune mission ni presidio – place forte – ne
venaient ponctuer les recoins lunaires de ce qui constitue aujourd’hui l’ouest de
l’Arizona et l’est de la Californie ; et même les tribus d’Indiens nomades
évitaient de la traverser.
Ce périple dans un désert torride le jour et glacial la nuit se révéla très
éprouvant pour les cent dragons de Kearny, et mortel pour leurs chevaux et
leurs mules. Presque toutes les heures, un animal s’effondrait – en une journée
seulement, une douzaine pouvait tomber d’épuisement –, et les plus robustes
d’entre eux se couvraient de croûtes et de plaies liées au frottement de la selle.
Les bêtes n’avaient généralement que des gousses et des branches des
mesquites à manger. Sur plusieurs centaines de kilomètres, les soldats
avancèrent à pied pour épargner leurs mules. Les hommes comme les bêtes
étaient lacérés par les feuilles des yuccas, et piqués par les aiguilles des figuiers
de Barbarie et des ferocactus.
Kearny tombait de plus en plus souvent sur les carcasses désormais
décomposées des mules que Carson avait abandonnées lors de son voyage vers
l’est. Quant au magnifique cheval bai du général, celui qu’il aimait tant et qui
l’accompagnait depuis Fort Leavenworth, il finit par expirer lui aussi. Si bien
que même Kearny dut subir l’humiliante expérience d’avancer à dos de mule.
Cette contrée était exactement comme Carson la lui avait décrite pour le
mettre en garde. Quand ils se trouvaient encore près du Rio Grande, l’éclaireur
l’avait informé que tous les hommes à s’être jamais aventurés dans le désert de
Sonora avaient émergé de ses canyons arides en criant famine. Il avait prévenu
Kearny que la route serait si mauvaise qu’il était inutile de prendre des
chariots : la piste n’était pas praticable pour ce genre de véhicules – leurs
essieux ne tarderaient pas à se briser. Rejoindre la Californie avec un convoi de
vivres, selon Carson, prendrait facilement quatre mois, peut-être plus.
Le général avait suivi les conseils de son guide : il avait renvoyé les chariots à
Santa Fe et fait venir des mules supplémentaires. À présent, alors qu’il menait
ses hommes décharnés à travers les goulets rocailleux du désert de Sonora, il
était soulagé de ne pas avoir à tirer autre chose que les deux obusiers mobiles.
Ses soldats nommèrent une étendue de terre particulièrement éprouvante à
traverser « the Devil’s Turnpike » (« le péage du diable ») : il s’agissait d’une
succession de pentes raides et de précipices de basalte qui, à eux seuls,
emportèrent quinze mules. Le lieutenant Emory décrivit ce passage noir
comme le Styx avec une éloquence macabre : « Le cliquetis métallique des
éperons, le bruit des sabots des mules, les grands pics noirs, les profonds ravins
plongés dans l’ombre et les cactus à l’aspect surnaturel qui saillaient des rochers
telles les oreilles de Méphistophélès – tout laissait penser que nous nous
trouvions désormais à l’orée du royaume infernal. De temps à autre, une mule
rendait l’âme et était abandonnée sur les lieux, en guise d’hommage
propitiatoire. »
Les dragons commencèrent à protester contre ce calvaire. Le capitaine
Turner se plaignit ainsi dans son journal : « Ceux qui sont confortablement
installés dans leur fauteuil à Washington ne savent guère quelles privations
nous subissons quotidiennement. Même nos amis qui s’inquiètent pour nous
n’ont aucune idée des épreuves que nous endurons – patauger dans des
ruisseaux, escalader des rochers, traverser à grand mal des vallées [où] nos
bêtes sont plongées dans le sable jusqu’au jarret. Sans oublier nos repas
frugaux, notre couche trop dure et, parfois, nos couvertures trempées […]. Je
n’ai aucun goût pour ce mode de vie – il ne recèle aucun charme à mes yeux.
C’est la corvée, la corvée, du matin jusqu’au soir. Je suis fatigué de cette histoire.
J’aimerais que ce soit terminé […]. C’est le prix à payer quand on est un soldat,
mais j’en ai assez. »
Une question épineuse pour la nation, parmi tant d’autres, demeurait en
arrière-plan tandis que les dragons se dirigeaient péniblement vers l’Ouest :
cette région deviendrait-elle esclavagiste, si Washington parvenait à l’annexer
totalement et lui accordait un statut d’État ? En arpentant les paysages désolés
de l’actuel Arizona, le lieutenant Emory coupa court à ces conjectures :
« Personne ayant jamais visité ce pays ne songerait à y faire venir ses esclaves
dans un but lucratif. Leur travail ne rembourserait jamais le coût du transport. »
Les seules personnes susceptibles de vivre sur ces terres, selon Henry Turner,
étaient les tuberculeux et autres pauvres âmes attirées par son air sec et la
pureté de son atmosphère. « Les infirmes pourraient vivre ici quand ils
risqueraient de mourir dans n’importe quelle autre partie du monde, écrivit
Turner, mais en vérité cette contrée est à ce point hostile que personne n’aurait
envie de s’assurer une existence plus longue au prix de devoir vivre ici. »
Le corps des ingénieurs topographes d’Emory était censé se pencher sur un
autre problème : la piste de la Gila était-elle un itinéraire approprié pour
construire une bonne route pour chariots et, plus tard, un chemin de fer
transcontinental ? Emory balaya cette idée aussi vite que la question de
l’esclavage : il était impossible, expliqua-t-il, d’imaginer créer une voie de
circulation correcte à travers ce désert de roches déchiquetées. Une route
traversant tout le pays, en supposant qu’elle soit un jour construite, devrait à
l’évidence passer quelque part plus au sud, et sans doute traverser le bastion
mexicain de Tucson.
Puis la colonne de Kearny échappa enfin aux noires mâchoires du désert de
Sonora et déboucha sur une magnifique oasis. Les soldats étaient arrivés sur les
terres bien arrosées des pacifiques Indiens pimas, ainsi que d’une tribu
apparentée nommée les Maricopas. Les Pimas étaient d’excellents agriculteurs,
qui avaient depuis longtemps mis au point un système sophistiqué de digues et
de canaux d’irrigation leur permettant de cultiver en abondance du maïs, des
haricots, des courges, du tabac, du coton, et bien d’autres denrées. Le lieutenant
Emory, en bon ingénieur, fut impressionné par « la beauté, l’ordre et
l’agencement » des canaux ; et, comme la plupart des hommes de Kearny, il
tomba complètement sous le charme de la tribu. Ses membres étaient
« honnêtes, confiants, paisibles et travailleurs », selon Emory, en plus de
« posséder un bassin-versant aussi beau que fertile ». Les hommes de Kearny,
affamés comme ils l’étaient, abordèrent les Pimas en leur offrant de l’argent et
des objets à troquer contre de la nourriture, mais les Indiens refusèrent toute
forme de paiement. « Le pain est fait pour être mangé, pas pour être vendu.
Prenez ce que vous voulez », répétèrent-ils en espagnol – avant d’inviter les
hommes de Kearny à un véritable festin.
Après s’être rempli la panse, les dragons et les Pimas fumèrent, rirent et
négocièrent des marchandises jusque tard dans la nuit. Quoique ne pouvant
communiquer que par des grognements et le langage des signes, les Américains
furent enchantés par leurs aimables hôtes. Selon Henry Turner, les Pimas
étaient « un gentil peuple inoffensif, plus travailleur qu’aucun Indien de ma
connaissance ». Leurs mimiques étaient « douces et gentilles », ajouta-t-il.
« Jamais je n’ai vu de visage plus bienveillant que celui du vieux chef. »
Emory était du même avis. « C’était un spectacle rare, écrivit-il en faisant
l’éloge des Pimas, que de se retrouver au beau milieu d’une grande nation de ce
que l’on nomme souvent les “Indiens sauvages” et de voir qu’ils surpassent de
nombreuses nations chrétiennes dans le domaine agricole, les talonnent
concernant l’artisanat, et sont incommensurablement plus avancés sur le plan
de l’honnêteté et de la vertu. »
Les Pimas étaient tout particulièrement fascinés par le lieutenant Emory et
sa panoplie d’instruments topographiques — ses télescopes, ses sextants, ses
baromètres, ses tubes en tôle ondulée et ses ampoules en verre pleines de
mercure. Quand la nuit tomba, Emory fut impatient d’observer ce qu’il
nommait « deux occultations des satellites de Jupiter » ; mais comme il s’en
plaignit dans son journal, « la nouvelle s’était répandue que je traitais avec les
étoiles, et mon campement s’est retrouvé continuellement bondé ». Les Pimas
jugèrent les lunettes du lieutenant tout simplement effrayantes. Ils n’en avaient
jamais vu de leur vie, et semblaient croire que celui qui les chaussait pouvait
voir à travers leurs vêtements en coton, comme pour une radiographie. Ils se
détournèrent donc, gênés de se retrouver nus devant cet étranger. « Ce fut une
source de grand amusement, déclara Emory. Ils courbaient le dos et se
cachaient les uns derrière les autres à mon approche. Au bout d’un moment, j’ai
posé les lunettes sur le nez d’une vieille femme, qui s’est familiarisée avec leur
usage et l’a expliqué aux autres. »

**

Divertis, rassasiés et plus ou moins requinqués, les dragons quittèrent à


regret le beau pays des Pimas et poursuivirent vers l’ouest, en direction de la
Californie. Le 23 novembre, ils atteignirent le point de rencontre de la Gila et du
puissant Colorado. Ce fut ce jour-là que le lieutenant Emory fit une troublante
découverte. Il était en train d’arpenter le confluent avec son équipe, maniant
comme d’habitude son matériel, quand il tomba sur un Mexicain à cheval.
« Où allez-vous ? » demanda-t-il par l’intermédiaire d’un interprète.
« Je chasse les chevaux », répondit le Mexicain d’un air fébrile.
Tout en le regarder passer, Emory sentit sa méfiance grandir : le cavalier
mexicain avait sur lui plusieurs bouteilles d’eau et autres réserves. Il semblait
s’être lancé dans un long voyage.
« Pourquoi ne pas me suivre au camp ? » lui demanda Emory.
Le Mexicain s’y refusa. « Je vous rejoins dans un moment, protesta-t-il. J’ai
quelque chose à faire d’abord. » Et tout en prononçant ces mots, il tenta de
s’éclipser discrètement.
Les soupçons d’Emory ne firent que croître. Ainsi qu’il le formula plus tard,
« la nervosité du Mexicain renforça ma volonté de ne pas céder à sa demande ».
Emory et ses soldats arrêtèrent donc l’homme et le menèrent au camp de
Kearny. Là, le général demanda qu’on le fouille : on découvrit sur lui une
sacoche pleine de courrier entièrement rédigé en espagnol.
Des interprètes furent convoqués et se mirent immédiatement à traduire ces
lettres. Le cavalier, ne tarda-t-on pas à découvrir, était un messager officiel
transmettant des dépêches de Californie au général Jose Castro, alors en poste
dans le Sonora. Plus les traducteurs se plongeaient dans ces lettres, plus leur
teneur s’avérait inquiétante. Une contre-révolution avait apparemment eu lieu
en Californie. « Elles annonçaient toutes d’un ton triomphal qu’ils s’étaient
débarrassés du “détestable joug anglo-yankee”, écrivit Emory, et se félicitaient
que le drapeau tricolore flotte à nouveau au-dessus de la Californie. » Un
interrogatoire plus poussé du messager ne donna aucun résultat : il joua son
rôle « avec tant d’habileté », selon Emory, qu’ils furent « incapables de lui
soutirer la vérité ».
Les lettres dataient de plusieurs semaines, et elles étaient vraisemblablement
gonflées par l’orgueil et la vantardise ; mais leur contenu identique montrait de
manière incontestable que les Américains avaient bel et bien été chassés des
côtes californiennes. Kearny comprenait désormais tout le danger de sa
situation. Il ne disposait que d’une centaine d’hommes, et ses montures étaient
dans un état pitoyable. Il se maudit alors d’avoir choisi de renvoyer les deux
tiers de ses dragons à Santa Fe : ses maigres troupes n’étaient guère en état de
se battre. Son seul recours, à ce stade, cependant, était d’avancer aussi vite que
possible et de faire face à l’ennemi. S’ils n’allaient pas se battre en Californie, ils
finiraient par mourir dans le désert.
Carson réagit de manière ambivalente à ce renversement de situation en
Californie. Il fut de toute évidence choqué et surpris d’apprendre que les
dépêches qu’on lui avait confiées étaient truffées d’erreurs, et s’inquiéta pour
ses amis américains qui se trouvaient alors en Californie, en particulier
Fremont, se demandant ce qu’ils étaient devenus ; mais si la Californie était de
nouveau sur le pied de guerre, les événements qui s’y dérouleraient allaient
marquer l’histoire – et au moins, on ne s’ennuierait pas. Carson était déjà allé en
Californie du Sud, il parlait espagnol, et il connaissait bien Stockton et les
principaux acteurs du conflit. Comprenant que l’on avait vraiment besoin de
ses services, il se sentit enfin pleinement engagé aux côtés de Kearny, et fut
content de retourner sur la côte Pacifique.
Le 25 novembre, les forces de Kearny franchirent à gué le fleuve Colorado.
Malgré les difficultés, ils avançaient résolument vers l’ouest, désormais poussés
par l’impatience, mêlée à une certaine crainte, de se battre contre l’ennemi. Les
dragons cherchaient la bagarre depuis qu’ils avaient quitté Fort Leavenworth, et
redoutaient, comme le formula un écrivain de l’Ouest américain, que « leurs
sabres ne rouillent dans leurs fourreaux, et que leurs fusils ne s’encrassent à
force d’oisiveté ». Leur désir, désormais, allait sans doute être exaucé. Malgré
tout, il leur restait encore plusieurs centaines de kilomètres de terres stériles à
parcourir : le désert n’avait pas pris fin – il était même plus rude encore. « Ô,
contrée stérile, écrivit le capitaine Turner, quand te dirai-je au revoir ? Aucune
puissance sur cette terre ne me persuadera jamais de revenir ici. » Les hommes
avaient beaucoup entendu parler de la beauté verdoyante de la Californie – mais
ils commençaient à se dire que ce n’était qu’un mythe. « Nous cherchons encore
le resplendissant tableau que l’on nous a dressé de la Californie, écrivit Emory.
Jusqu’à présent, l’aridité et la désolation règnent en maîtres. » Les soldats
franchirent les dunes de la Vallée impériale et passèrent au sud des massifs de
la Sierra Nevada, dont les sommets scintillants, au loin, étaient couverts de
neige fraîche. La nuit, ils étaient figés par le froid. Ils finirent par manger leurs
dernières rations, et des loups commencèrent à les escorter. Les mules
tombaient les unes après les autres.
Les dragons offraient à présent une image pitoyable. Quand l’un des officiers,
le capitaine Johnston, passa ses troupes en revue, il désespéra de ce qu’il vit.
« Ils ont bien piètre allure, écrivit-il dans son journal. Ils sont presque nus –
certains n’ont même plus de chaussures. » Johnston était pourtant sûr qu’ils se
montreraient à la hauteur au moment de la bataille : « Ils seront prêts quand
leur heure arrivera. »
Au cœur du chaparral poussiéreux, à quelque quatre-vingts kilomètres de
San Diego, Kearny tomba sur un Anglais nommé Edward Stokes, qui vivait
depuis des années en Californie et s’occupait d’un élevage de bétail. Quoique
neutre dans le conflit, Stokes accepta de se rendre à San Diego pour porter un
message au commodore Stockton. Kearny rédigea un courrier urgent pour lui
annoncer l’arrivée de son armée en Californie. « Je viens sur ordre du président
des États-Unis, écrivit-il. Nous avons quitté Santa Fe le 25 septembre, après
avoir pris possession du Nouveau-Mexique et l’avoir annexé aux États-Unis. »
Kearny, avec stoïcisme, minimisa de manière remarquable ses difficultés : il ne
mentionna pas le fait que ses hommes mouraient de faim et que les quelques
mules qui lui restaient étaient dans un état physique lamentable. Tout ce qu’il
demandait, c’était d’être informé : « Si vous pouvez envoyer des hommes nous
dire quel itinéraire suivre, et me tenir au fait de la situation en Californie, je
souhaite que vous le fassiez, et le plus vite possible. La crainte que cette lettre
tombe entre les mains des Mexicains m’empêche d’en dire davantage. »
Stokes se hâta de porter la lettre à San Diego.

**

Trois jours plus tard, le matin du 5 décembre, à environ quarante kilomètres


à l’est de San Diego, les hommes de Kearny furent stupéfaits de voir un drapeau
américain flotter dans le lointain. Juste en dessous, une troupe de Marines
américains chevauchant dans leur direction soulevait un nuage de poussière.
Stokes le Britannique était parvenu à transmettre le message de Kearny à
Stockton : c’était là le « groupe d’informations » réclamé par Kearny. Trente-
neuf Marines, placés sous les ordres de l’intrépide capitaine Archibald
Gillespie – celui-là même qui avait accompli tout un périple pour transmettre
des messages à Fremont en Californie –, s’étaient faufilés entre les lignes de
siège mexicaines entourant San Diego pour voler au secours de Kearny.
Le général, bien sûr, aurait préféré voir arriver des troupes plus fournies,
mais il était mal placé pour se plaindre. En outre, ces Marines disposaient de
quelques montures relativement fraîches et d’un petit obusier en laiton de
quatre livres – ainsi que de nourriture. Dragons et Marines tombèrent dans les
bras les uns des autres, en compatriotes unis. Et Kearny retrouva le moral.
Le capitaine Gillespie salua le général, et confirma tout ce que celui-ci avait
appris grâce aux lettres interceptées près du fleuve Colorado : les Américains
avaient bien été chassés de presque toutes les villes côtières de Californie, à
l’exception de San Diego. Gillespie annonça aussi à Kearny qu’une force de
quelques centaines de cavaliers californiens bivouaquait non loin de là, dans un
petit village indien nommé San Pasqual. Ces combattants mexicains étaient
dirigés par le capitaine Andres Pico, haut gradé de la contre-révolution, et frère
de l’ex-gouverneur de Californie. Leur camp se trouvait sur la route menant à
San Diego, à savoir entre Kearny et Stockton : si le général avait l’intention de
gagner le Pacifique et de joindre ses forces à celles du commodore, il aurait
sûrement à combattre Pico quelque part en chemin. Alors pourquoi pas ici,
maintenant ? Gillespie proposa à Kearny, si celui-ci le jugeait opportun, qu’ils
préparent rapidement une attaque surprise contre les Mexicains, de manière à
« passer leur camp à tabac ».
Cette audacieuse mission plut à Kearny. Une telle prise de risque semblait
contraire à sa nature prudente ; mais il jugeait qu’il valait mieux prendre le
capitaine Pico par surprise, grâce à une frappe ravageuse menée avant l’aube,
que de lanterner et de le laisser découvrir la vérité – à savoir que, même avec les
renforts de Gillespie, la force américaine était maigre, vulnérable, et pourvue de
montures en piteux état. Kearny connaissait le coup de bluff classique des
guerres sur terrain plat : dissimuler sa faiblesse par le biais d’une action
concentrée, fondre sur l’ennemi et le convaincre, par sa fureur et son
acharnement, que l’on est plus puissant que ce n’est en vérité le cas. Emory
résuma par ces mots la pensée de Kearny : « Le général a décidé que c’était à
nous de nous montrer agressifs, qu’il attaquerait [de] nuit, et qu’il les battrait
avant qu’il ne fasse assez jour pour qu’ils découvrent l’état de nos forces. »
Carson apporta son soutien à cette idée. Il estimait, en s’appuyant sur son
expérience en Californie, que les Mexicains étaient de piètres combattants.
Considérés de manière individuelle, ils étaient courageux, mais mal organisés
et rarement bien équipés. « Il vous suffit de crier et de fondre sur eux, expliqua-
t-il, et les Californiens battront en retraite. » Le capitaine Gillespie éprouvait le
même dédain envers les prouesses militaires du Mexique (même si les
insurrections mexicaines l’avaient bel et bien expulsé de Los Angeles, lui et ses
compagnons d’armes, à peine un mois plus tôt). Il affirma un jour dans l’un de
ses rapports : « Les Californiens de sang espagnol ont une sainte horreur du
fusil américain. »
Quant à Kearny, qui venait de parcourir plus de trois mille kilomètres depuis
Fort Leavenworth – l’une des plus longues marches de l’histoire militaire
américaine –, il avait peut-être tout simplement envie d’en découdre. Certains
historiens l’en ont accusé, en tout cas. Stanley Vestal, pour sa part, soutint que
Kearny était motivé par sa soif de gloire – une gloire que ses pairs, selon lui,
engrangeaient déjà en menant des batailles plus décisives à l’intérieur des
terres mexicaines. « Tous les autres généraux avaient tué des Mexicains par
centaines, écrivit Vestal. Lui n’avait fait que marcher et lire des déclarations. À
présent, il allait montrer à Fremont comment prendre la Californie. “À
l’attaque !” »
Les solides antécédents de Kearny dans les Plaines, et tout ce que l’on sait de
son calme et son sang-froid, semblent disqualifier de tels propos. S’il commit
une erreur de jugement, ce n’était sans doute pas pour des raisons de jalousie
professionnelle ou de gloire personnelle. En outre, l’attaque qu’il envisageait
n’avait rien de déraisonnable sur le plan stratégique. Le principal objectif de
Kearny était de s’emparer des chevaux de Pico pendant que les Californiens
dormaient ; il savait que s’il y parvenait, la bataille serait finie avant même
d’avoir commencé. En cavalier accompli, Kearny avait honte de ses animaux
décharnés. S’il voulait poursuivre sa route jusqu’à San Diego et reconquérir le
reste de la Californie, il lui fallait remplacer ses mules étiques et couvertes de
croûtes par de robustes chevaux. Une chance unique s’offrait à lui, pensait-il.
Carson comprit parfaitement le but de cette attaque, et l’évoqua plus tard
avec son franc-parler habituel : « Nous voulions récupérer les animaux des
Californiens. »
Les dragons et les Marines campaient à quelques centaines de mètres les uns
des autres, dans une étroite vallée située à seulement trois kilomètres de San
Pasqual. C’était une nuit pluvieuse, enveloppée d’un brouillard glacial. Tandis
que la plupart des hommes frissonnaient sous leurs lourdes couvertures
trempées, Kearny décida de profiter de l’obscurité pour envoyer un petit
détachement au camp de Pico, afin d’évaluer la situation. On monta à la hâte
une équipe de reconnaissance, composée de six dragons et d’un traître
mexicain nommé Rafael Machado, qui avait déserté les forces californiennes.
Vers vingt-deux heures, le petit groupe hétéroclite s’en fut dans la brume à
dos de mule pour aller jouer les espions. Ils ne tardèrent pas à atteindre les
abords de San Pasqual, alors plongée dans le sommeil. Les dragons
demandèrent à Machado de descendre de sa monture et d’aller convaincre un
Indien de venir leur livrer des détails sur la force de Pico : Quelle était sa taille ?
Où les hommes dormaient-ils ? Où paissaient leurs chevaux ? Machado entra
sans bruit dans le village et, respectant le plan, dénicha un Indien prêt à parler
aux Américains. (« Les Indiens se montraient très hostiles envers les
Californiens, écrira plus tard l’un des hommes de Kearny, et toujours prêts à les
trahir. ») Mais les dragons trouvaient que Machado tardait à revenir. Ils
entendirent un chien aboyer et, inquiets et impatients, coururent vers le village
pour mieux voir ce qui se passait. Ce fut alors que le cliquetis de leurs épées
contre leurs selles alerta les veilleurs de nuit de Pico.
Les sentinelles se mirent à crier, et les dragons, ayant retrouvé Machado,
éperonnèrent leurs montures et disparurent dans le brouillard. Mais dans la
confusion de leur départ, l’un d’eux laissa tomber une veste bleue siglée « U.S. ».
Un vigile mexicain trouva le vêtement et l’apporta à Pico, qui ordonna
immédiatement à ses hommes de les prendre en chasse. Bientôt, tous les
Mexicains furent tirés de leur sommeil. Ils jaillirent des cabanes en terre du
village et coururent vers leurs montures en criant : « ¡Viva California ! Abajo Los
Americanos ! »
La mission de reconnaissance des Américains s’est retournée contre eux ; en
un instant, leur bévue avait détruit tout l’effet de surprise.
Peu après minuit, les dragons entrèrent au galop dans leur camp et
informèrent Kearny de leur débâcle. Le général ne perdit pas de temps – il
ordonna une attaque immédiate. L’avantage de la surprise était peut-être
perdu, mais il avait toujours celui de l’obscurité : Pico n’avait aucune idée de la
taille ni de la puissance de sa pitoyable armée. Aux premières lueurs du jour, les
espions de Pico se mettraient à fureter et découvriraient rapidement à quel
point le général était vulnérable. Le moment était venu de frapper, avant que la
situation, déjà peu reluisante, ne s’aggrave.
Des cris s’élevèrent alors dans le camp américain. Il faisait si froid et si
humide que le clairon ne put sonner le réveil. Les couvertures trempées étaient
durcies par le gel, les soldats engourdis de sommeil et frigorifiés. Mais quand ils
prirent conscience de la situation, ils eurent un sursaut d’énergie, comme
l’expliqua sobrement un diariste : « Les hommes étaient enthousiastes et très
désireux de se frotter à l’ennemi. » Un quart d’heure plus tard, les dragons
étaient tous montés sur leurs mules et trottaient vers San Pasqual. Ils furent
bientôt rejoints par Gillespie et les Marines, et les deux groupes marchèrent de
conserve vers le combat. Le clairon s’était suffisamment réchauffé les lèvres
pour souffler quelques notes d’un chant de bataille intitulé « Charge as Foragers »
(« forage » étant un terme obsolète pour désigner un raid ou une incursion
militaire).
Quand ils atteignirent le sommet d’une colline surplombant le hameau de
San Pasqual, désormais en ébullition, Kearny s’immobilisa au milieu des
broussailles et s’adressa à ses hommes. Leur pays attend beaucoup d’eux,
commença-t-il. Il souhaitait qu’ils encerclent le village et s’emparent des
chevaux. S’ils étaient contraints de tuer des ennemis, ils en avaient le droit,
mais le général voulait capturer autant de Californiens vivants que possible –
cela ne devait pas tourner au massacre. Le combat, ajouta-t-il, serait
probablement rapproché. Leurs carabines ne serviraient pas à grand-chose,
dans cette obscurité brumeuse ; ils devraient donc être prêts à dégainer leurs
épées.
« Rappelez-vous, conclut Kearny, que pointer le sabre est plus efficace que de
multiplier les bottes. »
Puis, juste avant l’aube du 6 décembre 1846, ses cent dragons guidèrent leurs
animaux vers San Pasqual, qui se trouvait seulement à un ou deux kilomètres
de là, de l’autre côté des buissons bas. Avançant deux par deux, ils ne tardèrent
pas à former une longue colonne un peu chaotique. Carson chevauchait avec
l’avant-garde, en compagnie de Kearny et d’Emory. Les trois hommes
descendirent la pente abrupte dans la lumière grise et voilée précédant l’aurore.
23
ARME BLANCHE


La bataille de San Pasqual – généralement considérée comme le plus grand
combat de la guerre du Mexique ayant eu lieu sur ce qui constitue aujourd’hui le
sol américain — commença par une bavure américaine. À environ un kilomètre
du village, Kearny cria à ses hommes « Au trot ! » À ce moment-là, la colonne de
dragons se déployait sur une longue distance. Ses officiers se trouvaient en tête,
montés sur des animaux plus rapides et en meilleure condition physique. En
première ligne, le capitaine de dragons Abraham Johnston entendit mal ce que
dit Kearny et comprit « À l’attaque ! ». Il répéta cet ordre erroné, le faisant
résonner dans la vallée à l’attention de ses compagnons d’armes, et éperonna
son cheval qui partit ventre à terre. Tous les hommes qui l’entouraient réagirent
à l’identique et disparurent rapidement dans le brouillard.
Kearny vit immédiatement le danger qu’ils couraient. « Grands dieux, ce n’est
pas ce que j’ai voulu dire ! » s’écria-t-il ; mais il était trop tard. Le premier tiers
de ses troupes – principalement composé de jeunes officiers bénéficiant des
derniers bons chevaux qui leur restaient – chargeait à bride abattue, tandis que
les deux tiers suivants ne pouvaient qu’avancer tant bien que mal sur leurs
mules chancelantes – et l’écart entre les deux se creusait dangereusement.
Kearny perdit sa place au sein de l’avant-garde et lutta pour la rattraper ; mais
Carson, qui montait un cheval relativement sain, parvint à suivre le rythme et à
demeurer près de Johnston, à la tête de la charge. Les deux obusiers de l’armée
de terre et le canon de quatre livres des Marines, traînés par des mules, se
trouvaient trop loin derrière eux pour leur être d’une quelconque utilité à cet
instant.
Le capitaine Andres Pico et ses Californiens, tous montés sur leurs beaux
destriers, s’étaient regroupés dans un ravin à côté de la ville. Emmitouflés dans
leurs serapes, ils étaient en train de discuter à voix basse quand le capitaine
Johnston, Carson, et les autres soldats en tête de file fondirent sur eux. Les
hommes de Pico s’alignèrent en hâte et tirèrent à bout portant. Une balle
s’enfonça dans le front de Johnston. Tué sur le coup, le capitaine tomba de son
cheval.
Carson se trouvait juste derrière lui ; mais quand il chargea, sa monture
perdit l’équilibre et le projeta sur le sol. Il ne fut pas trop blessé, mais son fusil se
cassa en deux. Parvenant tant bien que mal à se relever, il détala sur le côté pour
ne pas se faire écraser par les chevaux suivants. « J’ai failli mourir piétiné, dira-
t-il plus tard, et je m’en suis tiré en rampant pour leur échapper. »
Le reste des dragons arrivait au galop. Quand ils se retrouvèrent à portée de
tir des Mexicains, ils actionnèrent leurs carabines, mais la plupart des armes
étaient si humides et corrodées, les munitions tellement détrempées, que leurs
coups n’eurent aucun effet. Comme Kearny l’avait prédit, ils auraient à mener
un combat « rapproché » : ils dégainèrent leurs épées et les brandirent de
manière menaçante en fonçant droit vers l’ennemi.
Devant cette violente charge, les Californiens se dispersèrent et semblèrent
battre en retraite. Ils tournèrent leurs montures et s’en furent vers l’ouest,
longeant les méandres d’un ruisseau peu profond. Le capitaine Johnston étant
mort, le capitaine Ben Moore prit la tête des troupes et ordonna aux dragons de
suivre les cavaliers de Pico. Cette poursuite s’avéra peu judicieuse : elle
clairsema encore plus la colonne de dragons, et la poignée d’hommes disposant
des chevaux les plus robustes se retrouva loin en tête, définitivement séparée de
ses camarades. (Le général Kearny et le lieutenant Emory étaient encore plus à
la traîne.)
Quand les caballeros de Pico jetèrent un coup d’œil sur cette faible avant-
garde et virent à quel point les Américains étaient dispersés et leurs montures
misérables, ils s’immobilisèrent. Devinant qu’ils étaient en position de force, ils
s’enhardirent et foncèrent sur Moore au galop – cette fois-ci, en brandissant des
lances, de grosses piques de presque trois mètres de long, munies de pointes
métalliques acérées.
Mais qu’est-ce qu’ils font ? se demandèrent les dragons. On eût dit quelque
manœuvre médiévale, effectuée avec des armes anachroniques datant de
l’époque de Cervantès. Au début, les soldats bien entraînés de la cavalerie
américaine se moquèrent de ces jouteurs qui galopaient vers eux. Mais en
quelques secondes à peine, les Californiens parvinrent habilement à cerner
Moore et plusieurs de ses camarades – « un peu comme on encerclerait un
troupeau de bétail », ainsi que le formula un historien. Comprenant qu’il était
dangereusement exposé, Moore attaqua le capitaine Pico en personne et lui tira
dessus, en vain, avant de brandir son sabre. Pico, excellent bretteur, parvint à
repousser l’assaut et balafra Moore de sa lame. Pendant ce temps, deux lanciers
vinrent au secours de leur chef : ils fondirent chacun de son côté sur Moore et le
transpercèrent de leurs longues piques. Le capitaine tomba de son cheval,
encore en vie, le sang coulant de ses entailles et de ses plaies. Il agrippait
toujours son épée, mais elle s’était brisée dans la chute près de la poignée, et il
n’avait plus rien pour se battre. Tandis que Moore gisait impuissant au pied
d’un saule, un Californien se précipita vers lui avec un pistolet et l’acheva.
D’autres dragons arrivèrent et rejoignirent la bataille. S’apercevant que leurs
fusils détrempés étaient inutiles, ils commencèrent à en user comme de
gourdins ; mais ces instruments grossiers ne faisaient pas le poids face à la
souplesse des cavaliers mexicains et à leurs techniques de combat
prétendument archaïques. Les Californiens maniaient leurs lances avec une
effroyable précision : ils transperçaient et balafraient les dragons d’une main
experte, tandis que ces armes absurdement longues les empêchaient d’être
frappés. Les bâtons acérés laissaient de profondes « fentes » dans la chair – ce
fut le terme qu’emploierait par la suite le médecin américain pour désigner ce
type de blessure. Presque tous les dragons furent ainsi perforés à plusieurs
reprises.
Les hommes de Pico étaient tout aussi habiles à manier leurs lassos en cuir,
les reatas. Ils s’en servaient pour faire tomber de sa selle un dragon sans
méfiance, tandis qu’un autre s’avançait pour transpercer l’Américain gisant au
sol, prisonnier des lanières de cuir tressées. L’usage du reata était considéré
comme une compétence typiquement californienne. Aux quatre coins du
Mexique, un vieux proverbe disait : « Un Californien lance aussi bien le lasso
avec son pied que n’importe quel autre Mexicain avec sa main. » Un historien de
l’Ouest américain écrirait que, aux yeux des Californiens, « la selle était leur
foyer, le cheval un double d’eux-mêmes, et la lance et le reata leur sport
d’homme ». Dans ce petit matin gris, les Américains découvraient la cruelle
vérité de tels aphorismes.
Kit Carson avait réussi à s’éloigner en courant de l’endroit où il était tombé
de cheval. Il prit une carabine et des munitions sur le corps d’un dragon mort –
probablement Johnston –, puis attrapa un cheval ayant perdu son maître et
partit au galop en direction du combat. Quand il atteignit le coude de la vallée
où les dragons se battaient de manière aussi confuse que rageuse, il comprit
immédiatement la situation : les Californiens mettaient les dragons en pièces, il
était donc inutile de les combattre à cheval. Tous les Américains ayant rejoint le
combat étaient soit morts, soit grièvement blessés. Leurs épées ne pouvaient
rien contre ces longues lances, tandis que leurs mules et leurs chevaux épuisés
étaient incapables de suivre le rythme des vives montures mexicaines.
Percevant l’inanité du combat rapproché, Carson descendit de cheval
doucement, calmement, au bord de la mêlée et se cacha derrière de gros
rochers. Depuis son refuge, il examina son fusil et ses cartouches et constata
qu’ils n’étaient pas trop mouillés. Puis il visa soigneusement et dégomma les
Californiens l’un après l’autre, dès qu’ils se trouvaient à portée de son arme.
C’était là du Carson pur jus – éviter la cohue et le romanesque d’un
affrontement conventionnel pour trouver le meilleur moyen de se battre de
manière efficace.
Le général Kearny et le lieutenant Emory arrivaient enfin sur les lieux.
Kearny se lança immédiatement dans la bataille, et fut surpris par l’habileté
équestre des Californiens. « Ce sont les meilleurs cavaliers du monde, dira-t-il
plus tard. Ils pourraient presque tous être écuyers dans un cirque. » Le général
se fraya un chemin au milieu du chaos, parant les coups de lance, criant des
ordres, et faisant preuve d’une admirable maîtrise de l’épée. L’un des Marines
qui le vit se battre raconta : « Le vieux général se défendait fort vaillamment et
se montra d’un calme absolu. »
Un lancier repéra Kearny, alors que celui-ci croisait le fer avec un
Californien : il l’attaqua par-derrière et enfonça son bâton acéré dans le creux
de ses reins et son postérieur. Une autre lance lui lacéra le bras. Le général fut
jeté à bas de sa mule, et aurait sans doute été tué sur-le-champ si le lieutenant
Emory ne s’était pas retourné à ce moment-là pour voir ce qui se passait. Emory
se précipita vers lui et repoussa l’agresseur de son épée. Le général gisait
grièvement blessé sur le sol froid et humide ; ses multiples plaies saignaient
abondamment.
Le capitaine Archibald Gillespie fut le suivant à affronter les lanciers.
« Rassemblement ! Pour l’amour de Dieu, rassemblez-vous ! » cria le Marine –
avant qu’un Californien lui taillade la nuque et le fasse tomber de son cheval.
Une autre lance lui ouvrit la lèvre supérieure et lui arracha une dent. Et enfin,
une troisième l’atteignit au sternum et lui perfora un poumon.
Gillespie se releva comme il le put et, le souffle court et rauque, se fraya un
chemin à coups d’épée jusqu’au lieu où gisait Kearny – et où le gros des troupes
arrivait enfin et commençait à s’organiser. Ils placèrent un obusier en position
de tir et parvinrent à envoyer un ou deux projectiles, qui semblèrent sonner la
retraite générale dans le camp opposé. Avant de se replier, cependant, un petit
groupe de Californiens s’empara du second canon de campagne : attrapant
l’obusier avec leurs reatas, ils le tirèrent hors du champ de bataille.
Les Californiens, en vérité, n’avaient pas vraiment battu en retraite. Ils se
rassemblèrent sur les collines environnantes, savourant leur victoire, et se
demandèrent quand et comment mener l’attaque suivante. Le capitaine Pico
était très satisfait de ses hommes. Il expliquera plus tard à ses supérieurs que la
bataille de San Pasqual s’était jouée a pura arma blanca – entièrement à l’arme
blanche. Les Américains ne pouvaient se consoler que de ce maigre détail
d’ordre technique : ils tenaient encore le champ de bataille – ce qui, dans
certains manuels de West Point, était la définition même d’une victoire.
Profitant de cette accalmie provisoire, le Dr Griffin se précipita vers Kearny et
tenta de mettre fin à l’hémorragie. Le général s’exclama : « Allez d’abord panser
les blessures des soldats qui nécessitent davantage de soins. Quand vous aurez
fini, revenez me voir. »
Kearny se redressa alors sur son coude et contempla le champ de bataille : le
soleil se levait, le brouillard avait disparu. De tous côtés, le sol était jonché de
corps. En un quart d’heure de combat, vingt et un Américains étaient morts, et
nombre d’autres avaient été grièvement blessés. La vallée était éclaboussée de
sang. Partout, les hommes gémissaient de douleur.
Le général était pâle et continuait à perdre du sang. Tandis que le Dr Griffin
s’occupait d’autres patients, il perdit connaissance.

**

Pendant le reste de cette journée du 6 décembre 1846, les forces de Kearny


bougèrent à peine. Se rassemblant du mieux qu’elles purent, elles adoptèrent
une position défensive, gardant les pièces d’artillerie en position de tir et prêtes
à être armées. La situation des Américains ressemblait de plus en plus à un
siège : les cavaliers de Pico arpentaient les collines, juste au-delà de leur rayon
de tir, et envisageaient manifestement une nouvelle attaque.
Dans ce contexte tendu, le Dr Griffin pansa les plaies et fit de son mieux pour
réconforter les mourants. Œuvrant avec ce qu’Emory nomma « une grande
compétence et beaucoup de zèle », il parvint à ranimer Kearny. Le général,
cependant, avait perdu une grande quantité de sang, au point que le médecin
redoutait qu’il ne meure. Incapable de prendre des décisions, Kearny céda
provisoirement le commandement des troupes au capitaine Henry Turner.
La première chose à faire était de s’occuper des morts. Turner, cependant,
avait une crainte : si les dragons enterraient les cadavres dès maintenant sous
les yeux de l’ennemi, les Californiens ou les Indiens de la région risquaient de
revenir plus tard profaner les tombes. Le capitaine décida donc d’attendre la
tombée de la nuit pour inhumer discrètement les morts dans une fosse
commune. À l’aube, les survivants devraient se frayer un chemin à coups de
crosse jusqu’à San Diego. Ils n’avaient pas le choix.
Les heures s’écoulèrent, et les dragons, blessés et affamés, demeurèrent à
découvert sur ces terres dégagées couvertes de chaparral. Ils eurent beau se
préparer au combat – séchant leurs munitions, nettoyant leurs armes, aiguisant
leurs épées –, les Californiens ne tentèrent pas de sortie.
Enfin, le soleil se coucha. Sous les étoiles, les dragons au visage grave
creusèrent silencieusement une fosse sous un grand saule et enterrèrent leurs
morts. Il y avait là une vingtaine de corps dont, selon un récit, plusieurs
cadavres ennemis. Emory nota le « hurlement d’un nombre incalculable de
loups, attirés par l’odeur ». Le moment était particulièrement triste, expliqua-t-
il, car après tant de kilomètres parcourus en commun, les soldats s’étaient
rapprochés de manière inhabituelle, et formaient une véritable « communauté
dans l’adversité ». Ce n’était donc que justice que « ces hommes courageux »
puissent « se reposer ensemble et à jamais ». Les dragons guidèrent leurs
chevaux vers le site pour qu’ils tassent le sol de leurs sabots, puis le
dissimulèrent sous de gros rochers.
Le lendemain matin, Kearny avait suffisamment recouvré ses forces pour
reprendre le commandement confié la veille au capitaine Turner. Il était
décharné et avait le teint cireux, mais le Dr Griffin avait plus ou moins réussi à
le remettre sur pied et à le faire asseoir sur un cheval. Le général poussait des
jurons de douleur – la grande déchirure de son postérieur était embarrassante
et le faisait horriblement souffrir –, mais il était déterminé à aller de l’avant.
Comme Carson l’expliqua plus tard, « Kearny parvint à la conclusion que nous
devions nous remettre en route, quelles qu’en soient les conséquences, et laisser
faire le destin ».
On décida que les patients dans un état grave devraient être déplacés sur des
civières. Avec l’aide des trappeurs, les dragons improvisèrent des traîneaux –
des peaux de bison tendues entre deux longues branches de saule et attachées à
l’arrière des selles. Kearny donna le signal du départ et les hommes se mirent en
marche, formant un grand cortège. Les pièces d’artillerie roulaient en tête, et
des fusiliers, montés sur les chevaux les plus robustes, encadraient l’arrière et
les flancs de la colonne. Pour des raisons de sécurité, les bêtes de bât se
trouvaient au milieu, tout comme les blessés, qui rebondissaient de manière
inconfortable sur leurs brancards de fortune, les longues perches des travois
traînant dans la poussière. Pour ces malheureux, la chevauchée était un
véritable supplice – les brusques secousses et les vibrations tiraient sur leurs
bandages et rouvraient leurs blessures.
« Les ambulances raclaient le sol, écrivit Emory, et les souffrances des blessés
étaient vraiment éprouvantes. » Alors qu’ils cheminaient lentement dans les
broussailles et la poussière, ils s’aperçurent que les Californiens les
suivaient — les scrutant depuis les collines environnantes, attendant le
moment idéal pour frapper. Sans surprise, après quelques kilomètres de cette
lente et prudente avancée, les Américains essuyèrent des tirs : quelques
Californiens s’étaient cachés derrière de gros rochers, au sommet d’une colline
voisine. Kearny ordonna à ses troupes de charger. Un groupe de dragons dirigé
par le lieutenant Emory parvint à déloger l’ennemi et à occuper ce poste
surplombant. Au cours de l’escarmouche, cinq Californiens furent tués ou
blessés. Toutefois, ainsi qu’Emory décrivit plus tard la scène : « C’est étrange à
dire, mais aucun de nos hommes n’est tombé […]. La prise de la colline ne nous
a demandé qu’un instant, et quand nous sommes arrivés sur la crête, les
Californiens étaient déjà remontés sur leurs chevaux et avaient battu en
retraite. »
Du haut de cette éminence parsemée de cactus – selon Carson, rien de plus
qu’une « colline rocailleuse » –, Kearny évalua la situation et dut admettre que
ses hommes étaient tout simplement trop mal en point pour aller plus loin. Le
Dr Griffin l’avertit que beaucoup de blessés, extrêmement faibles, ne devaient
en aucun cas bouger : il avait besoin de temps pour refaire leurs pansements.
San Diego ne se trouvait peut-être qu’à une cinquantaine de kilomètres, mais
c’était déjà trop loin pour ce groupe d’invalides. Selon Emory, il était
« impossible de se déplacer à découvert avec tant de contraintes, contre des
ennemis deux fois plus nombreux que nous, et tous pourvus de magnifiques
montures ».
Le général décida de camper sur les pierres blondes de ce monticule isolé,
d’où il pourrait au moins garder un œil sur l’ennemi et défendre sa colonne. Les
Américains se retranchèrent et se préparèrent à tenir le siège. Au sommet, les
hommes valides construisirent à la hâte des fortifications à l’aide de grosses
roches, bouchant les fentes à l’aide de cailloux plus petits (plus de cent
cinquante ans plus tard, ces parapets rudimentaires existent toujours). Au
crépuscule, ils choisirent les plus en chair de leurs mules émaciées et les tuèrent
pour faire un maigre dîner au jus de viande. Depuis ce jour, cet endroit isolé est
connu sous le nom de Mule Hill.
Kearny prit conscience que leur situation était parfaitement désespérée. S’il
ne parvenait pas à faire une percée pour rejoindre San Diego, ses hommes
allaient mourir de faim – ou lors d’une série de batailles qu’ils n’étaient pas
prêts à mener. Les Californiens affluaient de tous côtés : le capitaine Pico faisait
venir de nouvelles recrues pour combattre ces Américains honnis, qui
semblaient désormais des proies faciles. Henry Turner écrivit que les forces
californiennes étaient désormais « quatre fois plus puissantes » que les leurs ; et
il était convaincu que Pico « fondrait sur [eux] dès qu’[ils] descendraient dans la
plaine ». Il craignait que Pico ne laisse pas même « l’un [des soldats] survivre
pour témoigner de ce qui s’était passé ».

**

D’une manière ou d’une autre, le général devait informer Stockton de l’échec


écrasant de San Pasqual et lui demander des renforts. Kearny savait que
Stockton défendait de manière exaspérante la marine américaine et sa
puissance infaillible, et qu’il disait pis que pendre de l’armée de terre.
Cependant, c’était un patriote. Stockton aurait-il ne serait-ce qu’une vague idée
de la gravité de la situation dans laquelle se trouvaient les dragons, il enverrait
assurément des troupes. Si le général lançait une demande urgente, toutes les
petites rivalités entre les services se dissiperaient – du moins l’espérait-il.
Le problème était de savoir comment transmettre ce message. Le camp de
Kearny était cerné par trois cordons de sentinelles. Pour aggraver les choses, la
route de San Diego serait elle aussi surveillée par des compagnies montées
mexicaines. À en croire Emory, « l’ennemi occupait alors tous les passages
menant à la ville ». Quoique bien armés, les hommes du commodore Stockton
étaient eux-mêmes plus ou moins assiégés, acculés dans le port. L’expédition
serait « de quelque péril », s’inquiétait Emory ; mais il fallait bien que quelqu’un
tente de se faufiler entre ces multiples strates des lignes ennemies et atteigne
Stockton.
Le choix se porta sur Carson, ce qui n’a sans doute rien de surprenant. Tout
au long de sa carrière, c’était précisément le genre de tâches dans lesquelles il
avait été le plus à l’aise : une mission ciblée et de petite envergure, mais aux
enjeux gigantesques et ne laissant pas de place à l’erreur ; une mission de
sauvetage, mais qui lui permettait aussi de jouer le rôle de messager (pour une
raison inconnue, il aimait particulièrement transmettre des informations). Il
n’est donc guère étonnant qu’il ait immédiatement proposé ses services. Kearny
se montra d’abord réticent, puis donna son accord : Carson partirait cette nuit-
là – le 8 décembre –, accompagné d’un lieutenant de marine de vingt-quatre ans
nommé Edward Beale et d’un jeune guide indien diegueno que nous ne
connaissons que sous le nom de Chemuctah.
Andres Pico, qui connaissait apparemment les précédents exploits de Carson
en Californie et savait qu’il faisait partie des forces de Kearny, prédit avec
justesse que le célèbre guide tenterait de s’enfuir. Il exhorta ses hommes à
rester vigilants. « Se escapara el lobo », leur dit-il : le loup va s’échapper.
Dans de la nuit noire, Carson et les deux autres volontaires s’accroupirent au
milieu des rochers et commencèrent à se laisser glisser le long de Mule Hill. La
pente était couverte d’éboulis, et ils convinrent que leurs bottes faisaient trop de
bruit sur le gravier : Chemuctah portait des mocassins souples, mais Carson et
Beale retirèrent leurs bottes et les calèrent sous leurs ceintures. Carson
s’inquiéta aussi du clapotis et du tintement métallique de leurs flasques, si bien
qu’ils les laissèrent derrière eux.
Pieds nus, Carson et Beale plaquèrent leurs armes contre leurs torses, aussi
silencieusement que possible, et se faufilèrent dans les broussailles jusqu’à
tomber sur la première ligne de sentinelles. Ils rampèrent sous le nez des
Californiens, si près que les chevaux ennemis ne pouvaient que sentir leur
présence. À plusieurs reprises, ils eurent la certitude d’avoir été repérés, et
virent soudain une sentinelle galoper droit vers eux. Pendant ce qui sembla une
éternité, le soldat resta assis sur son cheval, sortit une pierre à feu, puis alluma
et fuma avec délice un cigaretto – semblant faire durer l’instant, comme pour les
provoquer. Beale était sûr que la sentinelle savait qu’ils étaient couchés aux
pieds de son cheval. Le jeune lieutenant de marine eut si peur que Carson jura
plus tard qu’il « entendit distinctement les battements de son cœur ».
Au bout du compte, Beale tapa doucement sur la cuisse de Carson et lui
murmura à l’oreille : « On est morts – relevons-nous et finissons-en ! »
Carson tenta de le rassurer : « J’ai déjà vu pire », répondit-il dans un
murmure. Le Californien finit par terminer son cigare et s’éloigner
tranquillement dans l’obscurité.
Ils poussèrent un soupir de soulagement. Mais Beale et Carson, consternés,
s’aperçurent alors qu’en glissant jusqu’au bas de Mule Hill, ils avaient perdu
leurs bottes. Ils ne pouvaient pas prendre le risque de retourner les chercher –
et les chances de les retrouver dans le noir étaient de toute façon très faibles.
Les deux hommes marchèrent donc le reste de la nuit en gémissant de douleur,
les pieds ensanglantés par les aiguilles et épines de cactus. Chemuctah, chaussé
de ses fins mocassins, n’était pas dans une situation beaucoup plus reluisante.
Demeurant à l’abri des regards, ils restèrent dans les canyons et ne
s’éloignèrent jamais des arroyos, rampant dans leur lit asséché. À l’aube, ils
étaient hors de vue des forces de Pico – le loup s’était bel et bien échappé.
L’après-midi venu, alors qu’ils ne se trouvaient plus qu’à vingt kilomètres de
San Diego, ils repérèrent d’autres sentinelles : toutes les voies secondaires
permettant d’accéder à la ville étaient bloquées. Carson décida que chacun
devait emprunter une route différente, dans l’espoir que l’un d’eux parvienne à
passer. Lui-même choisit le chemin le plus long, une voie détournée d’une
trentaine de kilomètres. (Selon le biographe Edwin Sabin, Carson choisit cet
« itinéraire tortueux » pour « garantir le succès de leur entreprise ».) Les trois
hommes se firent leurs adieux et se séparèrent.
Douze heures plus tard, vers trois heures du matin, Kit Carson arriva au
camp de Stockton, au bord du Pacifique. Ses pieds étaient enflés et durs, et
tellement tailladés par les épines qu’il ne put marcher pendant une semaine.
Cela faisait presque trente heures qu’il n’avait ni mangé ni bu.
Surpris et soulagé, il découvrit que Beale et Chemuctah, empruntant des
itinéraires plus courts, étaient parvenus à rejoindre le camp quelques heures
avant lui. Stockton avait déjà envoyé presque deux cents hommes bien armés en
renfort à Kearny. Beale, « que l’épuisement avait rendu à moitié fou », annonça-
t-on à Carson, avait été transporté au quartier général : après son entretien avec
Stockton, il avait été emmené à bord de l’USSCongress et conduit sur-le-champ à
l’infirmerie.
Le lieutenant de marine s’y languirait pendant un mois, et il lui faudrait plus
d’un an encore pour se remettre complètement de cette aventure. L’historien
Stanley Vestal décrivit Beale comme « au bout du rouleau » et « délirant
pendant des minutes entières. À ses yeux, le monde entier semblait pavé de
figues de Barbarie ». Après l’avoir vu, Carson dit de lui : « Je ne pensais pas qu’il
vivrait. » Chemuctah, lui aussi, était épuisé par ce périple : selon certains récits,
il mourut peu après.
Cet épisode aux pieds nus de la vie de Carson ne tarderait pas à accroître sa
renommée nationale, et donnerait lieu à d’excessives louanges dans les couloirs
de Washington. L’historien Bernard DeVoto considéra le « périple nocturne » de
Carson à San Diego comme « l’un des plus beaux exploits du plus grand des
trappeurs ». Peut-être Fremont avait-il raison : le célèbre éclaireur avait
singulièrement le chic d’être présent à l’instant crucial. Chaque fois qu’une
expédition était en difficulté – en grande difficulté –, il était là pour la tirer
d’affaire.
Après cet épisode, il devint presque une légende aux yeux des hommes de
Kearny. Un jeune sergent écrivit à ses parents vivant à Hartford, dans le
Connecticut : « Il n’y a jamais eu d’homme comme lui. Tout ce qui a été dit sur
lui est vrai, et plus encore. Il est aussi intrépide que le lion, rapide comme la
panthère, robuste comme le bœuf. Je crois que Carson serait capable d’attaquer
un fort empli de Mexicains à lui seul et de les faire fuir. »
Carson, quant à lui, paraissait indifférent à cet enthousiasme. Dans ses
mémoires, il ne consacra que quelques lignes à l’aventure de San Pasqual. « On
a fini par s’en sortir, dit-il, mais en perdant malencontreusement nos
chaussures. Il a fallu traverser des terres couvertes de figues de Barbarie et de
rocailles, et tout cela pieds nus. Je suis arrivé à San Diego la nuit suivante. »

**

Tandis que Carson marchait vers San Diego, Kearny et ses hommes
passèrent encore deux jours et deux nuits épouvantables à patienter au sommet
de Mule Hill.
Malgré leurs maigres repas, beaucoup de dragons reprenaient des forces et
se remettaient de leurs blessures. Le Dr Griffin annonça à Kearny que presque
tous les soldats souffrants étaient en mesure de s’asseoir sur un cheval, et
pouvaient à l’avenir se passer des ambulances branlantes que représentaient les
travois. Certains blessés, cependant, avaient développé la gangrène ou
d’horribles infections dans les plaies profondes laissées par les lances.
Un membre de la troupe, un trappeur français du nom de Robideaux qui
avait perdu beaucoup de sang, se trouvait entre la vie et la mort. Ses camarades
avaient plus ou moins fait une croix sur le pauvre homme qui, dans les affres de
l’agonie, ne cessait de s’imaginer qu’il sentait l’odeur du café – un luxe qu’aucun
membre de l’expédition de Kearny n’avait vu ni goûté depuis plusieurs mois.
« Vous ne sentez pas ? implorait Robideaux. Une tasse de café me sauverait la
vie ! »
Tout le monde savait que les trappeurs étaient complètement accros au café –
surtout les Français ; le lieutenant Emory crut donc que le condamné ne faisait
que manifester une dernière nostalgie toute gauloise avant de passer l’arme à
gauche. « J’ai supposé qu’il se revoyait en rêve dans les cafés de Saint-Louis et de
La Nouvelle-Orléans », déclara Emory.
Mais il fut bientôt stupéfait de constater que Robideaux avait raison –
quelque part dans le camp, un cuisinier faisait chauffer un gobelet de café sur
un feu d’armoise. Emory le convainquit de l’offrir au Français mourant. Selon le
lieutenant, « l’un des petits gestes les plus agréables que j’aie accomplis de toute
mon existence, et je pense de celle du cuisinier, a été de verser cette précieuse
gorgée dans le corps déclinant de notre ami Robideaux. La chaleur est revenue
dans ses membres, et avec elle l’espoir qu’il survive ». Robideaux se rétablit
rapidement et jura pendant le restant de ses jours qu’il devait sa vie au café.
Dans la nuit du 10 décembre, Kearny décida qu’il n’avait pas d’autre choix que
de s’échapper tôt le lendemain et de tenter, une fois de plus, de gagner San
Diego. Il avait abandonné tout espoir que Carson et Beale aient pu accomplir
leur mission et demanda à ses hommes de se préparer à une dernière marche
désespérée, aux premières lueurs du jour. Il leur ordonna de brûler ou de
détruire tous les objets qui n’étaient pas absolument nécessaires, et ce pour
deux raisons : alléger leur fardeau, de manière à accélérer leur marche, et
empêcher l’ennemi de récupérer un quelconque butin. Cette nuit-là, un feu de
joie crépitant fit scintiller les collines tandis que les hommes jetaient leurs
effets personnels dans les flammes.
Quelques heures après minuit, les sentinelles entendirent un bruit terrible :
la vibration assourdissante des pas d’une armée en marche. « Qui va là ? »
crièrent les gardes d’un ton anxieux dans le noir. De l’ombre surgit alors un
spectacle impressionnant : une force de près de deux cents hommes se dirigeait
en formation serrée vers le sommet de Mule Hill.
« Qui va là ? » répétèrent les sentinelles.
« Ne tirez pas ! jaillit la réponse en contrebas. Nous sommes Américains ! »
Des cris de joie éclatèrent dans le camp. Leur message avait fini par arriver –
Stockton avait envoyé des renforts ! Cent vingt marins et quatre-vingts
Marines entrèrent d’un pas lourd dans le bivouac, munis de tabac et de biscuits
de mer – « de braves types », selon Emory, « qui distribuèrent des vivres et des
vêtements à nos troupes nues et affamées ». Tandis que les hommes
s’exclamaient et faisaient la fête, une balle mexicaine traversa le camp sans faire
de blessé. C’était, selon Dwight Clarke, le biographe de Kearny, « le dernier tir
affligé et déçu d’un ennemi dépossédé de sa proie ». Au matin, Kearny constata
que l’ennemi s’était volatilisé. Pico, surpris de l’arrivée soudaine des
Américains, s’était senti intimidé devant cette force – de plus de trois cents
hommes désormais – combinant soldats, marins et Marines. Le siège avait pris
fin.
Les troupes américaines ainsi renforcées partirent pour San Diego le
lendemain et progressèrent sans être inquiétées. Elles y parvinrent dans
l’après-midi du 12 décembre, sous un crachin glacial. La guerre de Kearny était
presque achevée, même s’il l’ignorait encore. Il faudrait plusieurs petites
escarmouches avant que Los Angeles ne retombe enfin entre les mains des
Américains, mais le général ne serait plus jamais confronté aux mêmes
difficultés qu’à San Pasqual. La Californie était presque entièrement
reconquise.
L’armée de l’Ouest était allée aussi loin que possible – aussi loin que le point
cardinal qui lui donnait son nom pouvait bien l’emmener. Trois mille deux
cents kilomètres en tout, depuis Fort Leavenworth, au Kansas, jusqu’à
l’extrémité du continent : jamais il n’y avait eu pareille marche militaire dans
l’histoire américaine.
Les hommes atteignirent une falaise broussailleuse et avancèrent jusqu’au
précipice. Là, pendant un bon moment, ils demeurèrent bouche bée devant les
rives couvertes de varech de cet océan inconnu. Emory écrivit alors : « Le
Pacifique se déployait pour la première fois sous nos yeux – un spectacle qui
suscita des émotions singulières, mais fort agréables. L’un des hommes, qui
n’avait jamais vu la mer auparavant, tendit les bras et s’exclama : “Mon Dieu !
Une grande prairie sans arbres.” »
Le général Kearny se sentit sans doute partagé au moment de contempler le
Pacifique. Il écrivit à sa femme Mary : « Prends bien soin de toi et embrasse tous
mes chers petits de ma part. Nous avons l’océan devant nous et entendons les
vagues déferler tel un grondement de tonnerre. »
24
EL CREPUSCULO


Un mois après l’arrivée du général Kearny sur la côte californienne, Charles
Bent, alors gouverneur du Nouveau-Mexique, partit sur la route gelée menant à
Taos, plus au nord. Sous un ciel de plomb, ses mules gravirent péniblement les
collines escarpées entourant Santa Fe et redescendirent vers des arroyos
tapissés de congères. Les animaux renâclaient dans le froid piquant du désert,
et leurs naseaux libéraient deux panaches blancs. La journée était morne et
balayée par des rafales ; et tandis que le gouverneur traversait lentement les
bourgades du nord de la capitale – Santa Cruz de la Cañada, Chimayo,
Trampas –, les habitants lui lançaient des regards noirs. Au loin sur sa droite, à
mille cinq cents mètres d’altitude dans les brumes hivernales, se dessinait la
triade pointue du Truchas Peak, dont les arêtes tranchantes rappelaient les
babines retroussées d’un chien montrant les crocs. Charles Bent était un
homme intelligent et volontaire, au visage rond et à l’œil affûté pour les détails,
en bon marchand qu’il était. Petit, court sur pattes et robuste, il avait quarante-
sept ans et son crâne dégarni était prématurément blanchi. Certes, le
gouverneur Bent avait toujours des affaires en cours à Taos, mais c’était surtout
pour des raisons personnelles qu’il s’était embarqué dans ce périple : il voulait
voir sa femme, Ignacia, et leurs trois jeunes enfants. Son immense fort en terre
était toujours campé en bordure des Plaines, mais il s’y rendait rarement.
Comme celle de son ami et beau-frère Kit Carson, sa résidence principale se
trouvait à Taos, une ville de montagne à cent kilomètres au nord de la capitale.
Depuis que son mari était devenu gouverneur, Ignacia s’aventurait rarement à
Santa Fe – elle avait toute une maisonnée à gérer, une demeure labyrinthique
en adobe non loin de la place municipale, à deux pas de celle de Carson. La sala
d’Ignacia était toujours pleine de proches et baignait dans les délicieuses odeurs
de la cuisine mexicaine. C’était le cœur de l’hiver, et le gouverneur avait envie
d’être chez lui.
Plusieurs figures officielles de Taos accompagnaient Bent : le shérif Steve
Lee, le procureur de district James White Leal, ainsi que l’oncle d’Ignacia,
Cornelio Vigil, qui était alors le préfet de Taos. Ils se trouvaient à Santa Fe pour
des raisons professionnelles et avaient décidé de voyager vers le nord avec le
gouverneur. Le jeune frère d’Ignacia, Pablo Jaramillo, ainsi qu’un autre
adolescent du nom de Narciso Beaubien – l’énergique rejeton d’un juge
américain qui venait de rentrer de son pensionnat de Saint-Louis – étaient
également de la partie. Les deux garçons étaient très liés.
On était le 14 janvier 1847, et les États-Unis occupaient Santa Fe depuis plus
de quatre mois. Le gouverneur Bent, cependant, savait que l’emprise
américaine sur le territoire ne tenait qu’à un fil. La petite garnison militaire de
Fort Marcy était jeune et inexpérimentée, et les troupes de Missouriens
s’ennuyaient tellement qu’on pouvait douter de leur capacité à monter la garde
correctement. Kearny et Doniphan avaient quitté la région, et le
commandement américain était désormais dirigé par un avocat-politicien aux
magnifiques favoris, le colonel Sterling Price, un Missourien austère qui,
quoique fort peu compétent, s’imaginait à tort qu’il maîtrisait parfaitement la
situation. En vérité, la haine envers les Américains couvait sur tout le territoire.
Bent sentait la malveillance grandir dans l’air, la percevait dans les sourires
faux et les yeux plissés des habitants. Certes, les Mexicains n’avaient pas
combattu les étrangers, mais ils les méprisaient aussi sûrement que n’importe
quel peuple occupé méprise son oppresseur. Leurs véritables sentiments,
cultivés en secret, paraissaient maintenant au grand jour.
Cette attitude défiante se voyait attisée par leur méfiance raciale, leur ardeur
religieuse et leur désir de défendre un pays qu’ils continuaient d’aimer – quand
bien même celui-ci, gouverné de manière corrompue et avec indifférence
depuis la lointaine Mexico, ne les avait jamais particulièrement aimés. En
amont et en aval du Rio Grande, les padres avaient attisé les feux de la
résistance. Les gringos cherchaient à proscrire la religion catholique, affirmaient
les curés. Ils interdiraient la langue espagnole, supprimeraient les fiestas et les
fêtes religieuses, et se débarrasseraient de toutes les anciennes coutumes. Les
prêtres n’hésitaient pas à répandre de pures et simples contre-vérités – mais ils
avaient de bonnes raisons de se sentir menacés. Grâce au Code Kearny, les
Américains avaient déjà concrétisé certaines idées radicales, comme la
séparation de l’Église et de l’État, et instauré des procès devant jury dans
lesquels les padres n’avaient plus le moindre rôle à jouer. Qu’est-ce qui les
empêcherait d’aller plus loin encore ? Les positions impies de ces Américains
naissaient des froids couloirs en marbre d’une république laïque. À présent, les
curés avaient bien conscience que Washington souhaitait résolument réformer
le monde catholique qu’ils dirigeaient depuis des lustres, et que cette réforme
ne pouvait que signifier une érosion progressive de leur pouvoir.
Pour couronner le tout, ces Américains se montraient arrogants. Ils traitaient
les Mexicains de « greasers » (« les graisseurs », parce qu’ils graissaient les peaux
des animaux avant de les charger dans les clippers, et qu’on les associait à de
basses tâches comme graisser les essieux des chariots), parfois même sans se
cacher, tout en fricotant avec les femmes hispaniques. Les Américains
apportaient des maladies vénériennes. Ils faisaient la bringue, se battaient,
massacraient la langue espagnole et se goinfraient comme des porcs. Ils
semblaient n’avoir aucune idée de ce qu’étaient la famille et les devoirs envers
son foyer – ils sautillaient comme des mouches, dépourvus de racines,
cherchant toujours à se pousser du col. Leurs bivouacs en lisière de la ville
n’étaient que des porcheries pleines d’immondices. Une épidémie de rougeole,
que l’on supposait née dans un camp américain, se propagea parmi les
populations mexicaines et indiennes, infectant des milliers de personnes et en
tuant des centaines, pour la plupart des enfants. À Santa Fe, les funérailles de
bambins étaient presque quotidiennes – le petit mort traversait la ville sur une
civière couverte de fleurs que quatre autres enfants portaient sur leurs épaules,
suivi par les adultes éplorés qui buvaient de l’eau-de-vie en chantant de
lugubres mélopées.
Chaque semaine apportait son nouveau lot d’affronts. Plus les Américains
demeuraient dans la ville, plus les gens éprouvaient de la rancœur à leur égard –
à cause de leur conquête, bien sûr, mais aussi pour les milliers de petites
insultes et humiliations quotidiennes commises par ces étrangers mal
dégrossis qui se considéraient comme des êtres supérieurs.
Quelques semaines plus tôt, le gouverneur Bent avait mis au jour un complot
mexicain visant à l’insurrection généralisée. Selon la rumeur, la révolte était
menée par Tomas Ortiz, Augustin Duran, et le toujours aussi orgueilleux Diego
Archuleta, qui nourrissait un grief bien compréhensible envers les Américains
depuis la promesse faite par le général Kearny – généreusement proposée, mais
rapidement mise de côté, puis complètement oubliée – d’offrir au colonel le
contrôle de toutes les terres du Nouveau-Mexique se trouvant à l’ouest du Rio
Grande. Ils appelaient les Mexicains à se soulever le lendemain de Noël, et à
tuer tous les Américains présents sur le territoire. L’émeute devait commencer à
minuit, au son des cloches de l’église. Il était prévu que le gouverneur Bent et le
colonel Price soient assassinés, l’artillerie de la place municipale saisie, et la
garnison de Fort Marcy prise d’assaut. Ce projet sanglant ne fut, en vérité,
déjoué que de justesse. Quelques jours seulement avant qu’il ne se concrétise,
Madame La Tules, la tenancière du saloon de Santa Fe qui demeurait loyale
envers les Américains, révéla le complot aux autorités. Les Américains
s’empressèrent d’arrêter sept des insurgés, mais les trois meneurs parvinrent à
s’enfuir vers le sud, l’un d’eux déguisé en jeune servante. Le gouverneur Bent et
le colonel Price décidèrent d’appliquer la loi martiale à toute la province. Les
soldats américains doublèrent le nombre de rondes, et des canons
impressionnants furent stratégiquement installés le long des parapets de la
ville. Price écrivit avec optimisme à ses supérieurs que « la rébellion semble
étouffée ».
Bent, pour sa part, n’en était pas si sûr. Quelques semaines plus tôt, il avait
publié une déclaration conjurant la population du Nouveau-Mexique à « faire la
sourde oreille à toutes les doctrines erronées, à garder son calme, et à vaquer à
ses occupations domestiques de manière à bénéficier des bienfaits de la paix ».
Bent semblait cependant satisfait que la trahison des insurgés « ait été
découverte à temps et étouffée dans l’œuf ». Le gouverneur avait suffisamment
confiance dans son propre prestige au sein de la population hispanique pour
supposer qu’il pouvait voyager en toute sécurité sans escorte militaire (même si
ses adjoints, à Santa Fe, trouvaient son escapade extrêmement imprudente). Il
possédait une maison à Taos depuis 1832 et connaissait presque tout le monde
dans le village, grâce à ses transactions commerciales et ses liens affectifs,
depuis son mariage, avec l’éminente famille Jaramillo. En plus de toutes ses
fonctions – marchand, homme d’affaires et politicien –, il était devenu une sorte
d’apothicaire des familles. Bien que n’ayant aucune formation médicale
officielle, il avait en effet le don de diagnostiquer et soigner les problèmes de
santé et, par l’intermédiaire de sa boutique locale, distribuait des médicaments,
des teintures et des remèdes à base de plantes aux pauvres de Taos, qu’ils soient
hispaniques ou indiens, et ce gratuitement le plus souvent. Que ce fût prudent
ou non, il ne se faisait guère de souci pour sa propre sécurité.
Il admettait cependant que de manière générale les Mexicains conservaient
une « antipathie durable » envers les Américains. Il savait que les curés du
Nouveau-Mexique avaient en horreur le gouvernement des États-Unis, et qu’ils
étaient suffisamment puissants pour susciter le trouble chez les fidèles. L’un de
ces religieux était particulièrement influent à Taos — le padre Antonio
Martinez, un homme érudit et quelque peu machiavélique qui, parmi ses
nombreuses machinations, faisait paraître un journal grand format en
espagnol intitulé El Crepusculo de la Libertad (L’Aube de la Liberté), le premier à être
imprimé à l’ouest du Mississippi.
Le padre Martinez était tellement puissant au sein du monde ecclésiastique et
politique du nord du Nouveau-Mexique, qu’on le considérait comme
« l’éminence grise de Taos ». C’était aussi un ennemi acharné de Charles Bent.
Cette animosité, qui durait depuis plusieurs années, était peut-être liée au fait
que Bent n’avait pas renoncé à sa citoyenneté américaine et ne s’était pas
converti au catholicisme en épousant Ignacia. Kit Carson, quant à lui, avait fait
preuve de la déférence requise en devenant catholique et en rejoignant l’église
du padre : Martinez avait donc célébré son mariage avec Josefa, et offert au
couple sa bénédiction. Mais Charles Bent semblait parfaitement mépriser les
protocoles de l’Église, et ne chercha jamais à officialiser son mariage de fait
avec Ignacia. Aux yeux de l’Église, ses enfants étaient « naturels », à savoir
illégitimes.
Martinez avait d’autres différends de longue date avec le gouverneur. D’une
part, il se méfiait des diverses intrigues menées par Bent et d’autres Américains
pour s’emparer de vastes étendues de terres vierges au nord-est du Nouveau-
Mexique – prenant prétexte d’anciennes concessions territoriales qui, pour
Martinez, se fondaient sur des revendications historiques douteuses. Aux yeux
du padre, Bent n’était qu’un opportuniste américain parmi d’autres, qui tentait
de s’enrichir rapidement sans nourrir de véritable intérêt pour les traditions ou
la population du Nouveau-Mexique. (Le fait est que le gouverneur écrivit dans
l’une de ses lettres que les Mexicains étaient « stupides, butés, ignorants et
vaniteux ».) Le padre considérait depuis longtemps Bent’s Fort et ses réseaux
commerciaux comme une force laïque à l’influence corruptrice. En tant que
marchand prospère du Missouri faisant commerce de whisky, de colifichets et
de peaux de bêtes souvent piégées illégalement sur le territoire mexicain, Bent
paraissait incarner tout ce que pouvait avoir de pernicieux l’influence
américaine – et ce des années avant que Kearny ne pose le pied au Nouveau-
Mexique. En outre, Martinez était convaincu que Bent avait vendu des armes
directement à diverses tribus indiennes, et que celles-ci s’en servaient pour
mener des raids contre les colonies espagnoles.
Bent, pour sa part, considérait Martinez comme un homme corrompu et
tyrannique – en plus d’être un ivrogne. Lui qui pouvait avoir une orthographe
déplorable dans ses notes non relues et corrigées écrivit un jour au sujet du
padre : « Je crois qu’il est plus sinssereument dévoué à Baccus qu’à n’importe
quel autre dieu. (sic) »
Les prêtres comme Martinez n’étaient pas les seuls ennemis sur lesquels Bent
se devait de garder un œil. Dans le sud du Nouveau-Mexique, de nombreux
propriétaires terriens influents dirigeaient de grandes haciendas sur les berges
du Rio Grande. De manière générale, ils se la coulaient douce : une ribambelle
de péons indiens faisaient tout le travail, et les eaux paresseuses du fleuve
coulaient tranquillement dans leurs champs via les acequias. Selon la conception
de la richesse toute relative que l’on pouvait avoir dans la région, les grands
propriétaires du Rio Abajo (le « fleuve inférieur ») étaient vraiment prospères –
et ils semblaient craindre que l’arrivée des Américains ne bouleverse à jamais
leur vie de patriciens.
Bent était bien évidemment inquiet pour l’avenir du Nouveau-Mexique. Il
craignait qu’une nouvelle révolte ne jaillisse, telle une hydre, de la tête coupée
de l’ancienne. « Les principaux meneurs, écrivit-il au colonel Price le jour de
Noël, pourraient bien ne pas quitter le pays sans lutter une dernière fois de
manière désespérée. »

**
S’il prit le temps de réfléchir lors de son voyage vers Taos, le gouverneur Bent
se demanda sans doute pourquoi il avait accepté ce poste ingrat. Il venait de
passer quatre mois difficiles, confiné dans le Palais des gouverneurs de Santa
Fe, à gérer dans l’inquiétude les affaires complexes de ce territoire américain
nouveau et explosif, où le mécontentement général n’avait pour égal que la
pauvreté endémique. Certes, il aimait le Nouveau-Mexique pour sa beauté brute
et ses grands espaces ; mais gouverner une région aussi éloignée de tout et à ce
point plongée dans l’ignorance, c’était une tout autre affaire. La province était
une véritable poudrière. Sa culture était riche et ancienne, mais entravée par les
privations. Quant à sa population, elle était presque complètement
analphabète, et sous l’emprise de passions religieuses trop puissantes pour être
mesurées – et encore moins contenues.
Lors de cette longue période d’isolement, le Nouveau-Mexique avait préservé
des traditions archaïques et des vestiges de dialectes espagnols, ainsi qu’un
goût ardent pour un catholicisme parfois peu orthodoxe, qui remontait aux
jours les plus furieux de l’Inquisition. Dans toute la région, certaines familles
perpétuaient d’étranges traditions – allumant des chandeliers à neuf branches,
chantant des versets en hébreu, refusant de manger du porc. Il s’agissait de
« cryptojuifs », comme on les appelait, des descendants de juifs espagnols qui
avaient fui au Mexique au XVIIe siècle pour échapper à l’antisémitisme virulent
de l’Inquisition, puis qui s’étaient dispersés dans les zones les plus isolées et (du
moins l’espéraient-ils) les plus tolérantes de l’Empire. Respectant cette
mémoire tenace, ces familles suivaient certaines coutumes hébraïques de
manière plus ou moins secrète, souvent sans même savoir pourquoi.
Dans les régions rurales et reculées du Nord, des hommes appartenant à des
sociétés secrètes de flagellants, les penitentes, organisaient dans les campagnes
de sombres processions rejouant la Passion, au cours desquelles ils se
fouettaient jusqu’au sang. Parfois, ils érigeaient même des croix en bois et
crucifiaient leurs frères souhaitant comprendre toute la portée de la souffrance
du Christ. (Mourir sur la croix, selon certains penitentes, vous assurait une place
au Ciel.) On disait que la flagellation et autres rituels de penitente n’avaient fait
que se multiplier depuis l’occupation américaine, comme s’ils sentaient avec
effroi le Royaume à portée de main – ou, tout du moins, que leur religion soit
désormais véritablement menacée.
Quant aux divertissements laïques, les Néo-Mexicains n’avaient guère le
choix. Hormis les courses de chevaux, les jeux de cartes et le fandango, les
principales formes d’amusement dans cette province d’un ennui mortel
semblaient, pour l’essentiel, liées aux gallinacés. Il y avait les combats de coqs,
bien sûr, mais aussi el gallo, un jeu sanglant ancien et extrêmement populaire,
au cours duquel un volatile vivant était enterré jusqu’au cou dans le sol bien
compact d’une cour : des cavaliers passaient alors en galopant à tour de rôle à
côté de la bête, et tentaient, d’un geste habile, de la tirer du sol par les
caroncules frémissant au sommet de son crâne. Puis, lors de la mêlée finale, les
caballeros se battaient pour la poule comme s’il s’agissait d’un ballon de foot et,
dans la frénésie générale, mettaient invariablement leur proie en pièces.
Les représentants officiels en poste au Nouveau-Mexique avaient depuis
longtemps appris à accepter leur triste sort et à se contenter de peu – et le
gouverneur Bent avait dû, lui aussi, faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le
jour où il fut nommé gouverneur, il écrivit une longue lettre au secrétaire d’État
James Buchanan, dans laquelle il se plaignit de la situation pitoyable de la
région. Le territoire entier était « démuni et sous-développé », expliqua-t-il, et
l’éducation y était « négligée de manière scandaleuse ». Il mit son destinataire
en garde : « Une population rustre et inculte est sur le point de devenir
citoyenne des États-Unis. » Il n’y avait pas de service postal régulier, pas de
livres de droit ni de fournitures de bureau, et pas assez de traducteurs pour
mener à bien la mission du gouvernement. Le système juridique n’était qu’une
plaisanterie, et la magistrature un réservoir d’incapables. Un lieutenant de
l’armée de terre résuma l’état embryonnaire de la jurisprudence du territoire
dans une lettre destinée à sa famille : « Les juges de la Cour supérieure du
Nouveau-Mexique, à eux tous, ne possèdent pas les connaissances en matière
légale d’un seul juge de paix de Saint-Louis. »
L’arrivée des Américains n’avait guère changé cet état de fait. Santa Fe avait
toujours été une capitale négligée, et figurait parmi les dernières à recevoir les
nouvelles du monde et à bénéficier des innovations techniques. Pointe oubliée
de l’empire espagnol, elle n’était plus désormais qu’un simple avant-poste d’une
république expansionniste. Beaucoup plus loin au sud, dans les buissons
d’agave du Mexique, la guerre faisait rage, et les Américains se rapprochaient
du véritable trophée que constituait Mexico ; tandis qu’à l’ouest, en Californie,
Kearny et ses dragons accomplissaient le souhait le plus cher du président Polk,
à savoir faire des États-Unis une nation continentale, possédant des ports sur le
Pacifique. Mais Santa Fe, fidèle à son triste passé, était une fois de plus
négligée. Certes, elle avait été envahie avec succès, mais pas entièrement
conquise. Le gouvernement croupion de Bent avançait discrètement ses pions,
malgré ses évidentes lacunes : pas assez d’argent, pas assez de soldats, pas assez
d’informations. Telle l’extrémité d’un membre, Santa Fe ne sentait que
faiblement battre le pouls de la nation à laquelle on venait de la rattacher.
Et puis il y avait les Indiens. Les États-Unis, contrairement à ce qu’ils avaient
annoncé, étaient absolument incapables de réfréner les attaques des tribus en
maraude. Le danger pouvait venir de tous les côtés. À l’ouest, les Navajos,
enhardis par le départ de Kearny et de Doniphan, n’avaient fait qu’intensifier
leurs raids. Les Apaches au sud, ainsi que les Kiowas et les Utes au nord,
mettaient tous à l’épreuve la détermination des Américains. À l’est, les
Comanches avaient explicitement déclaré la guerre, et les convois de chariots
venant du Missouri ne cessaient de subir leurs attaques le long de la piste de
Santa Fe. Les Comanches croyaient, à juste titre, que l’épidémie de variole et
autres maladies qui sévissaient au sein de leur tribu étaient causées par les
Américains. Comme le formula un historien, ils reprochaient aux soldats blancs
« d’avoir soufflé une haleine maléfique sur leurs enfants, et ils étaient bien
décidés à se venger ».
La seule tribu indienne qui ne semblait pas inquiéter le gouverneur était celle
des Pueblos. Bien que secrets de caractère, ils avaient la réputation d’être
dociles et généralement pacifiques. Éparpillés le long du Rio Grande, blottis
dans leurs petits habitats juxtaposés en terre, les Pueblos étaient des fermiers
au tempérament flegmatique qui aimaient savourer leur maïs, accomplir leurs
rituels au fond de leur kiva, et se livrer à des danses complexes – et surtout, qui
voulaient qu’on leur fiche la paix. Qu’ils fussent chrétiens les rendait, d’une
certaine façon, plus accessibles. Bien sûr, ils n’avaient jamais renoncé à leur
religion, mais ils avaient trouvé d’astucieux moyens de mêler la nouvelle à
l’ancienne. Étant donné leur culture empreinte de stoïcisme, on jugeait qu’ils
étaient d’humeur égale et presque imperméables au changement. En 1680, les
Pueblos avaient réussi à se soulever contre les Espagnols et à chasser leurs
oppresseurs du Nouveau-Mexique lors d’une épuration sanglante ; mais quand
les Espagnols étaient revenus douze ans plus tard, ils avaient régné sur eux de
manière absolue. Bent estimait qu’on pouvait au moins compter sur les Pueblos
pour suivre le nouveau régime mis en place par l’Amérique. Quant aux officiers
de l’armée de l’Ouest, ils estimaient que, de toutes les tribus pueblos, celle de
Taos était la plus ouverte aux Américains. Le lieutenant Emory avait ainsi écrit :
un homme de Taos « se distingue immédiatement par le caractère cordial de
son salut. Cette partie du pays semble la mieux disposée à l’égard des États-
Unis […]. Ce sont désormais nos amis fidèles, pour toujours et à jamais ».

**

Ce fut donc très surpris et quelque peu inquiet qu’après quatre journées
éprouvantes de traversée hivernale, le gouverneur Bent fut abordé, en
descendant la colline vers sa ville de résidence, par une foule d’Indiens hostiles
venus de Taos Pueblo. Échauffés par le whisky et poussant des cris de colère, ils
encerclèrent le gouverneur et exigèrent qu’il libère plusieurs Pueblos enfermés
dans la prison de Taos. Leurs camarades avaient été arrêtés – à tort, selon eux –
pour vol.
Le gouverneur Bent les écarta d’un geste de la main, expliquant que ce
problème ne relevait pas de ses fonctions. Le système judiciaire était plus
puissant que n’importe quel gouverneur, ajouta-t-il. La question serait tranchée
en temps utile par les tribunaux. Leurs amis auraient à patienter dans leur
geôle, point final.
Ce discours ne fit qu’accroître la fureur des Indiens. Tandis que Bent se
frayait un passage au milieu de la foule, ils exprimèrent d’une voix forte leur
mécontentement et lui lancèrent des regards acerbes.
Le gouverneur arriva chez lui sain et sauf et se réchauffa au coin du feu en
compagnie d’Ignacia. Sa maison de forme carrée était caractéristique de
l’architecture du Nouveau-Mexique : un peu sombre à l’intérieur, elle possédait
des murs de presque un mètre d’épaisseur et de petites fenêtres qui lui
donnaient l’air d’être toujours sur la défensive, avec des feuilles de mica en
guise de vitre. Le vieux sol en terre battue était saupoudré de sang de bœuf et de
cendres de pignons de pin, comme c’était la coutume. Le toit plat et épais, en
terre compacte, surmontait les vigas en pin lui servant de support. Les murs
étaient blanchis au plâtre, fabriqué à partir d’une argile claire de la région que
l’on mêlait à un liquide laiteux à base de blé concassé. Les enfants Bent
appréciaient tellement cette mixture crayeuse qu’ils avaient la fâcheuse
habitude de lécher les murs.
Josefa, la femme de Kit Carson, passa la nuit chez eux, tout comme une autre
jeune Hispanique nommée Rumalda Boggs, qui avait épousé un Américain. Les
enfants de Bent étaient heureux de revoir leur père, et leurs rires emplirent la
maison. Le repas mijotait sur le poêle du foyer d’angle, et bientôt tout le monde
s’installa pour dîner de manière conviviale.
Derrière la fenêtre, cependant, flottait dans l’air une rancœur manifeste.

**

Vers six heures du matin, une foule d’Indiens de Taos, accompagnés de


quelques Néo-Mexicains, se campa devant chez Bent. Ivres morts et scandant
des chants de guerre, ils frappèrent de grands coups à la porte.
Bent s’éveilla en sursaut, enfila quelques vêtements à la hâte et gagna le
porche d’un pas traînant. « Mais enfin, que voulez-vous ? » demanda-t-il d’une
voix embrumée de sommeil.
« Votre tête ! fut la réponse. Nous ne voulons pas de vous comme
gouverneur ! »
Conscient qu’ils étaient hors d’eux, Bent tenta de leur faire entendre raison.
« Qu’est-ce que je vous ai fait ? s’exclama-t-il. Quand vous veniez me voir avec
vos maladies, j’ai toujours essayé de vous aider. Je vous ai donné des
médicaments et des remèdes. Je ne vous ai jamais fait payer un centime. »
La réponse des Indiens surgit non de leurs bouches, mais de leurs arcs. Des
flèches empennées jaillirent de l’obscurité. Tirées un peu au hasard, elles étaient
destinées à le blesser et le faire souffrir, non à le tuer. Le gouverneur se réfugia
en titubant à l’intérieur, trois flèches logées dans le visage – l’une d’elles
formant un angle bizarre dans la peau de son front. Le sang coulant sur ses
tempes et ses joues, il se mit à jurer sous l’effet de la douleur. Se hâtant de
verrouiller la porte, il découvrit en se retournant Ignacia, les yeux écarquillés
par l’inquiétude, vêtue de sa seule chemise de nuit. Elle aussi avait été
légèrement blessée par une flèche. Le couple se réfugia au fond de la maison, se
demandant que faire. Les flèches plantées dans la tête de Bent oscillaient
mollement tandis qu’il allait et venait d’une pièce à l’autre. Autour d’eux, les
fenêtres se brisaient une à une, et le vacarme créé par les cris et les
tambourinements couvrait le bruit de leurs voix. Tuons les Américains ! Le gringo
doit mourir !
Ignacia tendit au gouverneur ses pistolets, mais il refusa d’un signe de tête.
« C’est inutile, ils sont trop nombreux, dit-il. Si je me sers de ça, ils nous
massacreront jusqu’au dernier. »
« Alors saute sur l’un d’eux pour t’échapper ! » le supplia Ignacia, désignant
par la fenêtre les chevaux assemblés dans la cour.
« Non, Ignacia, répondit Bent. Un gouverneur ne peut se permettre de
s’enfuir en abandonnant sa famille. S’ils veulent me tuer, qu’ils me tuent ici. »
Au-dessus de leurs têtes, ils entendirent soudain que l’on grattait et creusait
avec violence. Une partie de la foule avait grimpé sur les parapets, et tentait
d’arracher le toit en terre pour percer le plafond. À ce moment-là, la maisonnée
entière était debout : Teresina, la fille des Bent, leur fils Alfredo, Josefa Carson,
Rumalda Boggs, ainsi qu’une servante indienne, sans doute une Navajo
capturée quand elle était enfant. Ils se blottirent les uns contre les autres,
sanglotant et frissonnant de peur.
L’une des femmes imagina alors un plan : la maison des Bent se trouvait être
reliée à une autre demeure, via un épais mur commun de briques en adobe.
Saisissant tous les outils qu’elles pouvaient trouver – un tisonnier, de grandes
cuillères en métal –, les femmes se ruèrent vers le fond de la maison et se mirent
à percer le mur, retirant les briques et grattant le mortier, jusqu’à percevoir la
lumière de l’autre côté. Tandis qu’elles œuvraient de manière fébrile, le
gouverneur tentait de retarder l’irruption de la foule déchaînée. Criant à travers
une fenêtre brisée, il leur proposa de l’argent, mais les Indiens se contentèrent
de rire d’un air moqueur. Le fils de Bent, Alfredo, surgit à ses côtés. Le petit
garçon avait un fusil de chasse entre les mains. Il leva les yeux vers son père
avec une moue résolue et lança : « Battons-nous, Papa. » Mais Bent lui répondit
qu’il était trop tard pour cela, et qu’il devait vite retourner près des femmes
pour les aider à creuser.
Le gouverneur, qui avait encore l’espoir de pouvoir pacifier la foule, tenta à
nouveau de gagner du temps. Hurlant par la fenêtre, il promit de créer une
commission pour entendre toutes les doléances des Indiens, puis proposa de se
constituer prisonnier s’ils l’emmenaient sans lui faire de mal.
Les assaillants ne voulurent rien savoir. « On va commencer par vous, cria
l’un d’eux, et puis on tuera tous les Américains du Nouveau-Mexique ! » Des
balles de fusil perforèrent la porte d’entrée. L’un des projectiles ricocha,
transperçant le ventre du gouverneur, tandis qu’une autre lui éraflait le
menton.
À ce moment-là, dans la pièce du fond, les femmes avaient gratté le trou à
l’aide de cuillères, jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour permettre à quelqu’un
de s’y glisser. Teresina et Alfredo passèrent en premier, puis Josefa et Rumalda.
S’apercevant que la meute était sur le point d’envahir les lieux, Ignacia insista
pour que son mari parte à son tour.
« C’est toi qu’ils veulent, dit-elle. Pas moi. »
À contrecœur, Bent accepta. Mais il avait oublié les flèches plantées dans son
visage, et elles commencèrent à se tordre, le pinçant et lui arrachant la peau,
tandis qu’il se faufilait dans l’étroit passage. De rage, il se redressa, les arracha
de sa tête et les brisa contre le mur en plâtre. Puis il se baissa et pénétra dans la
brèche, la main précautionneusement posée sur son crâne ensanglanté, et fit
tant bien que mal passer son robuste corps de l’autre côté.
Les Indiens de Taos étaient déjà dans la maison et parcouraient toutes les
pièces. Ils empoignèrent Ignacia, et l’un d’entre eux leva son fusil pour la tuer ;
mais la servante navajo, qui avait passé presque toute sa vie auprès de la famille
Bent, se campa devant sa maîtresse pour la protéger. Elle fut immédiatement
abattue.
L’assaillant indien se tourna vers Ignacia, la frappant dans le dos avec la
crosse de son arme pour la faire mettre à genoux. Puis ses camarades et lui
poursuivirent leur route sans plus lui faire de mal. Découvrant le trou dans le
mur, ils rampèrent à l’intérieur.
Dans la maison voisine, le gouverneur Bent fouillait dans ses poches en quête
de son carnet de notes, désireux d’écrire ses derniers mots, voire un testament.
Il avait perdu beaucoup de sang et sentait qu’il n’allait pas tarder à s’évanouir.
Rumalda Boggs le tint dans ses bras tandis qu’il s’efforçait de coucher ses
pensées sur le papier. Mais avant qu’il puisse écrire quoi que ce soit, les Indiens
de Taos Pueblo se faufilèrent dans la bâtisse – certains en passant par la brèche,
d’autres en creusant dans le toit en terre et en s’aidant des vigas pour rejoindre
le sol.
Sous les yeux horrifiés de Teresina, d’Alfredo, de Rumalda et de Josefa, ils se
jetèrent sur le gouverneur. Le principal instigateur de la révolte, un agitateur
nommé Tomacito Romero, souleva le gouverneur par les bretelles et le jeta
violemment sur le sol en terre battue. Ils plantèrent d’autres flèches dans son
corps, puis le criblèrent de balles. Les enfants imploraient leur pitié, mais,
comme se le remémora plus tard Teresina Bent, « nos sanglots ne pouvaient
adoucir leurs cœurs enragés ». Tomacito se pencha sur le gouverneur, qui vivait
encore. Il fit glisser une corde d’arc sur son crâne, arracha sa chevelure grise, et
la glissa dans un fourreau luisant. Selon les mots de Rumalda, la peau était
« coupée aussi net, avec cette corde tendue, qu’elle l’eût été avec un couteau ».
Jubilant de leur victoire, les agresseurs poussèrent des cris joyeux et avinés
tout en déshabillant le gouverneur Bent, avant de le lacérer et de le mutiler
jusqu’à ce qu’il cesse de respirer. Quelqu’un apporta une planche et des clous en
laiton. Ils étalèrent le scalp du gouverneur et le tendirent sur la planche, puis ils
s’en furent avec leur trophée dans les lueurs de l’aube, en direction de la place et
des tortueuses rues en terre de Taos.
Les enfants Bent étaient toujours recroquevillés sur le sol avec leur tante
Josefa. Ayant tous le malheur d’être américains par le sang ou par le mariage, ils
étaient persuadés qu’ils seraient les suivants.
**

Le carnage se poursuivit tout au long de la journée, puis le lendemain. Les


Indiens de Taos et leurs alliés mexicains avaient juré de tuer tous les
Américains présents sur ces terres, et ils tenaient parole. Tous ceux qui avaient
voyagé en compagnie du gouverneur Bent depuis Santa Fe étaient considérés
comme des hommes à abattre. Le préfet Cornelio Vigil fut tué à coups de hache ;
le shérif Stephen Lee sur le toit de sa propre demeure. James Leal, le procureur
de district, fut déshabillé et torturé pendant des heures au vu et au su de tous,
puis jeté, les yeux crevés mais toujours en vie, dans un fossé où il fut dévoré par
les pourceaux.
La foule s’en prit ensuite à Narciso Beaubien et Pablo Jaramillo, ignorant
apparemment qu’ils n’étaient pas américains. Les deux amis étaient cachés
sous une auge couverte de paille, dans une étable située non loin du domicile
des Bent, quand un domestique indien les dénonça aux rebelles, en disant :
« Tuez ces jeunes gens, qu’ils ne deviennent jamais des hommes capables de
nous causer du tort. » Les Pueblos lacérèrent et transpercèrent les deux garçons
de leurs lances, jusqu’à les rendre méconnaissables.
Les rebelles essaimaient à présent dans toutes les directions : ils forcèrent la
porte de la prison et libérèrent les deux prisonniers pueblos dont l’incarcération
avait mis le feu aux poudres ; ils entrèrent dans le magasin de Bent et le
pillèrent intégralement ; ils pénétrèrent aussi par effraction dans la maison de
Kit Carson, et ramassèrent tout ce qu’ils trouvèrent. Si Carson s’était trouvé
chez lui et non en Californie, il aurait presque à coup sûr été attaqué et tué lui
aussi.
La révolte se propagea dans d’autres régions du Nord. Les Mexicains s’en
prirent aux convois de marchandises et aux zones de pâturages des États-Unis,
tuant tous les Américains qu’ils croisaient sur leur route et volant de grands
troupeaux d’animaux. Tous les négociants, commerçants et trappeurs
américains étaient désormais en danger de mort. Près de la ville de Mora, à une
soixantaine de kilomètres au sud-est de Taos, huit Américains d’une caravane
furent tués de sang-froid. Dans la minuscule colonie d’Arroyo Hondo, plus au
nord, une force constituée de plusieurs centaines d’Indiens pueblos encercla la
maison de Simeon Turley, un Américain renommé qui dirigeait la distillerie
produisant la Taos Lightning – l’alcool de grain qui coulait alors dans les veines
de la plupart des assaillants. Neuf trappeurs américains se trouvaient ce jour-là
au moulin de Turley, pour la plupart des amis de Charles Bent et de Kit Carson.
Les Indiens encerclèrent les lieux et, après un siège prolongé, tuèrent tous les
Blancs à l’exception de deux d’entre eux qui parvinrent à s’enfuir à la nuit
tombée.
Dix-sept Américains avaient été assassinés au cours des premières heures de
la révolte. Les rebelles, cependant, n’étaient pas encore rassasiés : une force
hétéroclite de quelque mille insurgés, aussi bien indiens que mexicains, se
dirigea en vociférant vers Santa Fe, gagnant de nouvelles recrues à mesure
qu’elle progressait vers le sud. Surexcités par leur premier succès, les hommes
prévoyaient désormais de longer Fort Marcy et de prendre d’assaut le Palais des
gouverneurs, de manière à chasser toute trace de la présence américaine au
Nouveau-Mexique.
Ce qui avait commencé comme un grief indien localisé s’était mué en
rébellion générale des Hispaniques du nord du territoire. Ce mouvement n’était
toutefois pas totalement spontané : la révolte fut très certainement encouragée
par certains prêtres catholiques vivant dans les environs de Taos – le padre
Antonio Martinez étant le suspect numéro un –, voire par des dirigeants
penitentes influents. L’insurrection était mue par les mêmes sentiments, et les
mêmes objectifs, que les précédents complots fomentés lors de la révolte de
décembre. Les rebelles de Taos avaient pour unique projet de chasser les
Américains ; mais le mécontentement était tel que c’était bien suffisant à leurs
yeux.
Pour une raison inconnue, les insurgés épargnèrent la vie des femmes et des
enfants tapis dans la maison des Bent. Après avoir volé presque tout ce qui se
trouvait dans la maison, les Indiens leur ordonnèrent de ne pas bouger – en
aucun cas ils ne devaient quitter les lieux, au risque d’être tués. Comme
Teresina Bent le raconta plus tard, « ils exigèrent que personne ne nous donne à
manger, puis nous laissèrent seuls, en proie à notre immense chagrin ». Elle et
les autres n’avaient pour tout vêtement que leurs chemises de nuit, la foule en
colère ayant volé leurs garde-robes.
Tandis que la révolte se propageait dans le Nord, les Espagnoles ayant épousé
des gringos préparèrent des pâtes de boue et d’épices pour en barbouiller la peau
claire de leurs enfants à moitié américains et les faire paraître plus sombres.
Nous ne savons pas si Ignacia Bent en fut réduite à de telles extrémités avec les
siens – il n’existe aucun témoignage à ce sujet. Mais lors de cette première nuit,
Josefa Carson se déguisa en esclave indienne et sortit discrètement de la
maison pour aller vivre chez une amie, où elle moulut du maïs sur un metate et
se consacra aux autres tâches subalternes propres aux domestiques du
Nouveau-Mexique.
Pendant deux jours, la famille Bent se lamenta et cria famine dans sa maison
froide et vide, tandis que le corps scalpé du gouverneur gisait nu sur le sol, dans
une mare de sang figé.

**

Le 21 janvier 1847, quand Sterling Price apprit quelles horreurs s’étaient


produites dans le Nord, il rassembla immédiatement une force pour mater la
révolte. Décidant de ne pas attendre que les rebelles de Taos viennent à lui, il
choisit d’aller franchement à leur rencontre, de manière à tuer tout espoir chez
les insurgés de trouver de nouvelles recrues sur le chemin de Santa Fe. C’était
audacieux de sa part de laisser ainsi la capitale privée de défenses, vulnérable
aux insurrections qui risquaient de naître ailleurs ; mais Price estimait que le
jeu en valait la chandelle. Il quitta Fort Marcy le 23 janvier, par une matinée
glaciale, avec quatre obusiers de montagne et cinq compagnies de soldats du
Missouri. L’accompagnait également une compagnie de volontaires du
Nouveau-Mexique dirigée par Ceran St. Vrain, un trappeur légendaire du
Missouri d’origine canado-française, qui était alors associé commercial du
gouverneur Bent et copropriétaire de Bent’s Fort.
St. Vrain, né à Saint-Louis, était un homme de forte carrure à l’appétit d’ogre,
fin connaisseur en matière d’eau-de-vie, d’histoires paillardes et d’obscénités
françaises. L’historien David Lavender le décrit comme un « homme convivial,
avec une barbe noire et brillante, et des yeux très écartés prompts à se plisser
dans un sourire ». Les volontaires que St. Vrain parvint à rassembler étaient un
ramassis hétéroclite d’hommes au tempérament fougueux, mêlant des
marchands américains à bretelles, des trappeurs hirsutes, et un nombre
étonnant de Mexicains ayant soudain compris quels avantages ils pourraient
trouver à manifester leur allégeance aux États-Unis d’Amérique. Quant à St.
Vrain lui-même, il partait se battre pour des raisons tout à fait personnelles :
comme son ami Kit Carson, il connaissait le code de la Frontière, fait de loyauté
et de rapides représailles ; et ce trappeur chevronné était à présent bien décidé à
« flanquer une correction » à ceux qui avaient assassiné l’un des siens.
Un autre enrôlé improbable dans cette armée de circonstance était un Noir
connu sous le nom de Dick Green : c’était l’esclave de Charles Bent, que celui-ci
avait laissé à Santa Fe. Apparemment mu par une tristesse sincère et une
véritable indignation, Green voulait contribuer à venger la mort de son maître.
La force de Sterling Price, qui comptait près de quatre cents hommes, quitta
la capitale pour marcher vers le nord, poussée par la colère et l’urgence. « Notre
soif de vengeance faisait de nous des tigres », se remémora un trappeur
américain. Mais la neige épaisse ne tarda pas à entraver leur marche. Nombre
de soldats furent victimes d’engelures quand ils traversèrent péniblement les
mêmes hameaux que le gouverneur Bent et son escorte avaient franchis une
semaine plus tôt. Cette fois, les villageois ne jetèrent pas de regards noirs aux
Américains ; en vérité, ils se montrèrent à peine. Il était évident que cette armée
était assoiffée de sang, et qu’il ne faudrait pas grand-chose pour la provoquer.
Quel que soit leur camp, les habitants de la région furent assez prudents pour
demeurer invisibles.
Le 24 janvier à treize heures trente, les Américains rencontrèrent les
premières lignes des rebelles de Taos à l’orée du village de Santa Cruz de la
Cañada. Les soldats de Price lancèrent plusieurs charges violentes, luttant de
colline en colline, d’une porte à une autre, jusqu’à déloger les insurgés de leurs
cachettes et les faire battre en retraite, un peu avant le crépuscule. Les forces
américaines n’eurent à déplorer que huit victimes à La Cañada ; il y eut trente-
six morts parmi leurs ennemis.
Deux jours plus tard, les hommes de Price croisèrent une autre ligne de
résistance dans un canyon près d’Embudo, non loin du Rio Grande. « L’ennemi
ne tarda pas à se retirer, bondissant le long des montagnes escarpées », nota
Price avec joie. St. Vrain ne perdit que deux hommes dans la mêlée, tandis que
les rebelles comptaient plus de vingt morts et soixante blessés.
Hormis les énormes congères, aucun obstacle n’entrava la route de Price
jusqu’à Taos. Les éclaireurs firent savoir au colonel que les insurgés s’étaient
tous repliés en lieu sûr, à Taos Pueblo, où des milliers d’entre eux, barricadés
derrière d’imposants murs en adobe, se préparaient au dernier combat.

**

Créé vers 1300, Taos Pueblo était l’un des plus anciens lieux habités de
manière permanente d’Amérique du Nord. Les deux gigantesques ensembles
d’habitation du pueblo étaient séparés l’un de l’autre par un ruisseau d’eau
glacée en provenance des monts Sangre de Cristo, qui se dressaient à l’horizon.
Alimentant la population en eau potable, ce ruisseau prenait sa source dans un
beau lac d’altitude qui figurait en bonne place dans la cosmologie de la tribu.
Les deux édifices de six étages se dressaient sur ses berges comme s’ils se
répondaient l’un l’autre, et le village, ramassé sur lui-même, était d’une
splendide symétrie. Les toits, agencés de manière décalée, étaient reliés entre
eux par des dizaines d’échelles en bois, et au fil des siècles les remparts de terre
s’étaient joliment tachetés et déformés. La fumée des pignons de pin s’élevait
des kivas semi-enterrées où les hommes tenaient conseil. Les femmes
s’affairaient, dans leurs manteaux aux couleurs vives et leurs bottes en daim,
près de fours extérieurs en forme de ruches, dans lesquels elles faisaient cuire le
pain rond et moelleux qui constituait l’aliment de base de la tribu. À l’est, non
loin de là, les cimes enneigées des montagnes se dessinaient de manière
intimidante à presque quatre mille mètres d’altitude, dans un déploiement
sublime et chaotique de pans rocailleux et d’arêtes. Protégé par de hautes
clôtures en bois et d’épaisses murailles, le village n’était pas sans rappeler une
citadelle marocaine médiévale nichée dans les contreforts de l’Atlas.
Au nord-ouest de la cité se dressait la gigantesque église de la mission Saint-
Jérôme, dont les clochers jumeaux se découpaient à presque dix mètres du sol
dans le ciel gris de l’hiver. L’imposant bâtiment jouxtait un vieux cimetière
empli de croix désordonnées. Avec ses murs bosselés de presque deux mètres
d’épaisseur, la mission constituait un refuge évident, et ce fut là que la plupart
des rebelles se rassemblèrent. Peut-être les Indiens de Taos pensaient-ils que
l’armée américaine n’oserait jamais attaquer une église catholique – et que, si
malgré tout c’était le cas, ils bénéficieraient de la protection des nombreuses
reliques saintes et santos dissimulés le long des murs et dans les alcôves du
narthex. S’ils devaient mourir, ils préféraient mourir ici, au plus près de Dieu :
c’était le seul endroit au monde où ils se sentaient en sécurité. Dans cet antre
sombre et traversé de courants d’air, baignant dans la lumière vacillante des
cierges, les rebelles creusèrent des trous grossiers dans les murs depuis lesquels
faire feu. Et ils attendirent.
Quand le colonel Price mena son armée sous les murailles de Taos Pueblo,
dans l’aube glaciale du 4 février, il fut immédiatement impressionné, mais aussi
intimidé, par l’aspect du village – « un lieu extrêmement solide, admirablement
conçu pour la défense », selon ses termes. Sur le plan tactique, le pueblo était
d’une complexité déroutante et parfaitement inédite pour le colonel. Les
échelles des deux grands ensembles d’habitation étaient désormais toutes
relevées et, comme l’expliqua plus tard un historien, « leurs occupants se
blottissaient à l’intérieur tels des animaux dans leurs terriers, attendant que
l’orage passe ». Price envoya Ceran St. Vrain et ses trappeurs former un demi-
cercle autour du pan oriental de la ville, « afin de repérer et d’intercepter tout
fugitif qui tenterait de s’échapper vers les montagnes ». Puis le colonel disposa
ses pièces d’artillerie autour de la mission et, pendant deux heures, la bombarda
de manière intensive. Mais les murs de l’église étaient si épais, et en même
temps si tendres, que les obus ne firent pratiquement pas de dégâts – les
briques de terre friables semblaient avaler les balles et absorber le choc de leurs
détonations.
Frustré, Price ordonna à ses artilleurs de cesser le feu, puis demanda à l’une
des compagnies, placée sous les ordres du capitaine J. H. K. Burgwin, de
charger les flancs ouest et nord de l’église. Burgwin était l’un des dragons les
plus compétents de Kearny, « le plus courageux des soldats de la Frontière »,
selon un vieux trappeur qui l’avait vu combattre. Sous un feu nourri, les
hommes coururent jusqu’aux murs de la mission et commencèrent à entailler
les briques d’adobe à l’aide de haches ; mais ils ne parvinrent pas davantage que
les obus à percer les remparts, et le capitaine se hâta de gagner l’entrée de
l’église avec quelques hommes pour tenter de briser la gigantesque porte en
bois.
Cette sortie se révéla cependant beaucoup trop audacieuse : Burgwin, exposé
à des tirs directs depuis les meurtrières créées par les rebelles, fut rapidement
abattu par un homme embusqué dans l’église. Une fois leur capitaine à terre, les
soldats redoublèrent d’efforts et réussirent enfin à creuser une petite ouverture
dans le mur à l’aide de leurs haches. Certains enflammèrent des mèches d’obus
à l’aide d’allumettes et les lancèrent à main nue dans l’église ; d’autres calèrent
des échelles de fortune contre les murs et grimpèrent sur le toit, munis de
torches pour y mettre le feu.
À quinze heures, le toit en question n’était plus qu’un gigantesque brasier. Le
colonel Price fit rouler son six-livres – un obusier capable de tirer un projectile
de presque trois kilos empli de mitraille – jusqu’à ce qu’il soit à moins de
cinquante mètres de la mission. La pièce d’artillerie pilonna dix fois de suite le
bâtiment ; et quand la poussière se dissipa, on découvrit que l’un des obus avait
frappé et élargi la brèche irrégulière créée à la hache par les hommes de
Burgwin : le trou était à présent presque assez large pour qu’un homme puisse
se faufiler à l’intérieur. Encouragé par ce spectacle, Price demanda à ses
artilleurs de placer l’obusier à moins de dix mètres de la bâtisse, et de faire feu
sur la trouée pour l’agrandir. Des dizaines d’Indiens massés dans l’église furent
déchiquetés par des éclats d’obus brûlants, et les Américains, à l’extérieur, ne
pouvaient que percevoir les cris d’agonie des malheureux.
Les soldats de Price coururent vers la brèche et s’y engouffrèrent. Dick Green,
l’esclave noir de Charles Bent, fut l’un des premiers à bondir à l’intérieur. Il
faisait une chaleur épouvantable dans la mission, et l’air était empli d’une
fumée âcre ; des formes mutilées gémissaient sur le sol. La plupart des
défenseurs étaient morts ou blessés – ou bien en train de quitter l’église en hâte
par une porte dérobée, et de fuir vers l’est en direction des montagnes. Ceux qui
osaient encore opposer une résistance étaient rapidement tués par balle ou
dans un combat à mains nues. Un Delaware marié à une Indienne de Taos et
courageux jusqu’au suicide se montra, selon un témoignage, « un excellent
tireur, et le plus déterminé de nos ennemis » : il refusa de se rendre même
quand le plafond carbonisé de l’église commença à craquer et s’affaisser, signe
de son effondrement imminent. Les Américains le poursuivirent jusqu’à un
renfoncement derrière l’autel et le criblèrent de trente balles.
L’église n’était plus qu’un charnier, et la fumée à l’intérieur « était si dense
qu’on ne pouvait y survivre », écrivit un jeune officier d’artillerie. Impatientes
d’annoncer leur victoire, les troupes plantèrent la Bannière étoilée dans l’un des
épais murs en terre de l’église. Plusieurs Mexicains qui battaient en retraite
s’arrêtèrent cependant suffisamment longtemps pour le mettre en pièces.

**

À l’est du pueblo, dissimulés dans les broussailles, les volontaires de Ceran St.
Vrain patientaient, leurs armes chargées et prêtes à tirer. Quand les insurgés
détalèrent vers les contreforts, ils en tuèrent plus de cinquante, faisant tomber
la première vague par des tirs ajustés, et poursuivant les autres avec des
massues et des couteaux. St. Vrain lui-même faillit être tué par un Indien qui,
faisant semblant d’être mort, se jeta soudain sur lui avec une lance à pointe
d’acier.
Plus tard, l’un des Indiens en fuite surgit d’un bosquet d’armoise et se jeta
aux pieds des troupes vengeresses de St. Vrain en criant : « ¡Bueno ! Bueno ! Moi
aimer Americanos. »
L’un des trappeurs répondit sèchement en espagnol : « Si tu aimes vraiment
les Américains, prends cette épée, retourne dans les broussailles, et tue tous les
rebelles que tu croises. »
L’Indien terrifié prit l’épée et disparut au milieu des buissons, comme on le
lui avait demandé. Quelques minutes plus tard, il réapparut, la lame
« dégoulinant de sang frais », selon le récit d’un trappeur.
« Je les ai tués », annonça le Pueblo, même si le sang sur l’épée pouvait très
bien provenir du corps d’un compatriote – ou d’un allié mexicain – déjà tombé
au combat.
Le trappeur américain qui lui avait confié cette tâche brandit sa carabine
Hawken d’un air de dégoût et répliqua : « Dans ce cas, tu mérites de mourir
pour avoir tué des membres de ton propre peuple. » Et il abattit l’Indien.
La bataille de Taos fit rage tout le reste de la journée et jusqu’au lendemain.
Les soldats du colonel Price parcoururent les habitations et saccagèrent les lieux
en quête de résistants. Ils bivouaquèrent dans le complexe situé au nord, que les
Indiens avaient abandonné, et s’empiffrèrent de la viande, du maïs et du blé
que la ville gardait en réserve. Ils inhumèrent le capitaine Burgwin, puis
enterrèrent trente autres Américains dans une longue tranchée près de l’église
encore fumante. Les lieutenants de Price arrêtèrent des dizaines de rebelles,
aussi bien pueblos que mexicains, notamment Tomacito Romero, l’homme qui
avait scalpé le gouverneur Bent. Tomacito fut emprisonné, dans l’attente d’un
procès en bonne et due forme ; mais un dragon furieux vint le voir dans sa
cellule sous prétexte de l’interroger, dégaina son pistolet, et tua le meneur
indien d’une balle dans la tête. Enfin, le troisième jour, des femmes de Taos
folles d’inquiétude sortirent des bâtisses situées au sud en brandissant des
drapeaux blancs et des reliques sacrées, pour les offrir aux Américains. Comme
l’indiqua un témoin, « elles s’agenouillèrent devant le colonel pour l’implorer
d’épargner la vie de leurs amis encore vivants ». Price accepta leur reddition, à
condition qu’elles leur livrent d’autres chefs de l’insurrection.
Presque deux cents Indiens pueblos avaient perdu la vie, et davantage encore
gisaient blessés sur le sol. Leur défaite était écrasante. Le lendemain de la
bataille, un jeune écrivain de Cincinnati nommé Lewis Garrard traversa le
village carbonisé et en ruine. Garrard, qui voyageait avec un groupe de
trappeurs de Bent’s Fort, décrivit de manière poignante la désolation régnant
dans le village : « Quelques Pueblos plus ou moins effrayés erraient dans les
rues, l’air amorphe, les yeux sombres et absents, écrivit-il. Leurs chefs étaient
morts, leurs céréales et leur bétail avaient disparu, leur église était détruite, la
fleur de la nation avait été tuée ou condamnée à mort. Ayant une conception
superstitieuse de la protection accordée par la Sainte Église, ils étaient
stupéfaits, au-delà de toute mesure, de se voir abandonnés en ce moment
difficile. Que los diablos Americanos puissent, triomphants, fouler aux pieds cet
espace consacré était plus qu’ils n’en pouvaient supporter. »

**

Quelques semaines plus tard, un chariot du gouvernement s’arrêta sous un


peuplier aux branches dénudées. Deux mules étaient attelées au véhicule, et
elles se tenaient bien tranquilles en cette matinée froide et claire, ignorant la
tâche qui les attendait. Une longue planche, posée de manière transversale au
fond du chariot, dépassait de plusieurs centimètres de chaque côté du plateau.
À une branche grise et noueuse de l’arbre pendaient six cordes à nœuds
coulants, humidifiés à l’eau savonneuse pour les assouplir.
Les gens étaient massés sur les toits, jouant des coudes pour assister à la
première pendaison publique que Taos eût jamais connue. Un groupe de
soldats mena les six condamnés pueblos à travers la ville et jusqu’à la potence.
Pendant toute la durée du procès, les prisonniers avaient vécu confinés dans
une pièce froide, sombre et crasseuse, et leur apparence était pitoyable. Lewis
Garrard les décrivit ainsi : « de pauvres diables frissonnants […] et vêtus de
manière misérable, loqueteux, pouilleux, poisseux et crottés. » On les mena
jusqu’au pied de l’arbre et on leur ordonna de monter dans le chariot. Ils durent
veiller à ne pas déséquilibrer la planche : deux d’entre eux se placèrent au
centre, tandis que les quatre autres répartissaient leur poids, en se juchant par
groupe de deux sur chaque extrémité en surplomb. Les six hommes faisaient à
présent face au muletier, si près l’un de l’autre que leurs bras se touchaient. Le
shérif ajusta les nœuds autour de leur cou.
« Mi madre, mi padre », murmura l’un des condamnés. Un autre lança, en
serrant les dents : « Carajo, los Americanos. »
Leur procès avait été expéditif. Le juge Carlos Beaubien, dont le propre fils
avait été tué lors de la révolte, présidait la cour. Ceran St. Vrain avait fait office
d’interprète. Et le box des jurés était empli d’Américains rancuniers qui avaient
vu leurs proches mourir et s’étaient fait dérober leurs biens.
Ignacia Bent et Josefa Carson avaient témoigné de manière convaincante au
tribunal, et décrit le meurtre atroce du gouverneur. Plusieurs insurgés,
cependant, avaient été condamnés non pour meurtre mais pour trahison – un
véritable tour de passe-passe juridique, si l’on se souvient que le Mexique était
toujours en guerre contre les États-Unis. Lewis Garrard, qui assista aux procès,
demeura perplexe, puis sentit la colère monter en lui en entendant les chefs
d’accusation. « Conquérir un pays, puis accuser de trahison les habitants qui se
sont révoltés, écrivit-il, était assurément très audacieux sur le plan intellectuel.
Que savaient ces pauvres hommes de leur nouvelle allégeance ? »
Quel que pût être le motif de poursuite, les peines avaient été identiques,
prononcées d’une voix solennelle par le juge Beaubien : « Muerto, muerto,
muerto. »
Certes, le massacre du gouverneur Bent avait été ourdi par des Pueblos –
quelques dizaines de membres de la tribu, parmi les plus désespérés. Mais la
révolte au sens large, la révolution à l’échelle de la province, avait été bénie – et
très probablement orchestrée – par quelques dirigeants mexicains et prêtres
catholiques haut placés qui resteraient dans l’ombre, sans que l’on découvre
jamais leur identité : on soupçonna, sans jamais pouvoir le prouver, le rôle qu’ils
avaient joué dans cette conspiration.
Ce serait donc aux Indiens pueblos d’en payer le prix. Nous ignorons quelles
promesses ils avaient reçues s’ils bravaient les Américains, ni précisément ce
qu’ils espéraient obtenir en retour – les Indiens de Taos ne mirent jamais par
écrit leur propre version de cette révolte. (Aujourd’hui encore, quand on visite
ce charmant pueblo, avec sa vieille église missionnaire en ruine, les habitants de
la ville grondent gentiment ceux qui demandent si un tel compte rendu existe.
« Tout est oral ici », expliquent-ils. Les jours anciens ne sont pas des objets
d’étude, et il ne faut jamais parler des événements de 1847 – sauf peut-être dans
l’air enfumé des kivas, bien à l’abri.)
Le shérif américain donna le signal, et le muletier cria à ses bêtes d’avancer.
Les condamnés gardèrent les pieds sur la planche le plus longtemps possible ;
puis, dans un bruit sec, ils en tombèrent à l’unisson, et les nœuds coulants se
resserrèrent. Garrard décrit comment leurs corps se balancèrent d’avant en
arrière – et comment, quand il arrivait qu’ils se frôlent, ils se mettaient à
trembler de manière convulsive. « Les muscles se détendaient puis se
contractaient à nouveau, écrivit-il, et les corps se tordaient de la manière la plus
horrible qui soit. »
Dans ce mouvement arbitraire, cependant, les mains de deux Indiens se
retrouvèrent. Garrard nota que leurs doigts s’agrippèrent, dans une poignée de
main fraternelle « qu’ils maintinrent jusqu’à ce que les muscles se relâchent
dans la mort ».
25
LE MERCURE AMÉRICAIN


Saint-Louis, la capitale dépravée de la Frontière, se trouvait au confluent de la
Missouri et du Mississippi, dont les eaux brunes et engorgées étaient couvertes
de bateaux à vapeur. La ville, à l’atmosphère moite, était bâtie sur les berges
alluviales du fleuve, et ses rues pavées ou en terre, bordées de robiniers, étaient
pleines à craquer de carrioles et de calèches. Ses quartiers densément peuplés
rayonnaient vers l’ouest à partir des quais, selon un réseau quadrillé conçu par
les fondateurs français de la ville. Pour une ville aussi perdue de l’arrière-pays,
Saint-Louis était un lieu étonnamment cosmopolite, qui comptait plus de
quinze mille âmes et pouvait se targuer de sa propre culture créole. Dans ses
tavernes, on parlait aussi bien le français et l’espagnol que d’étranges langues
indiennes – et, plus récemment, celles des nouveaux immigrants, les Allemands
et les Irlandais qui affluaient vers l’ouest, en quête d’un bon travail et de terres
disponibles.
La dernière fois que Carson y était passé, en 1842, Saint-Louis était une ville
de taille plutôt modeste juchée à la lisière des États-Unis, et la capitale de l’État
le plus occidental du pays. À présent – à savoir le printemps 1847 –, elle était
presque méconnaissable. Sans que ses habitants s’en aperçoivent, Saint-Louis
était de fait devenue le cœur géographique du pays. En quelques mois à peine,
grâce à de lointaines actions militaires dont Carson lui-même avait été le
témoin, le centre de gravité de la nation s’était déplacé de plus de mille cinq
cents kilomètres vers l’ouest. La marge était devenue le centre.
Quand Carson entra dans Saint-Louis, épuisé après deux mois de voyage, la
ville n’allait pas tarder, grâce à lui, à infléchir la vision qu’elle avait d’elle-même.
On approchait alors de la fin mai – un mois s’était écoulé depuis les procès et les
exécutions de la révolte de Taos, cette dernière étincelle de résistance mexicaine
à la conquête de l’Ouest par les États-Unis. Carson, qui acheminait des
dépêches depuis la Californie, devait traverser la ville en coup de vent. La
mission de messager transcontinental que le général Kearny lui avait refusée, à
l’automne de l’année précédente, s’était enfin concrétisée : quand les Mexicains
de Californie avaient capitulé, permettant que Los Angeles retourne dans le
giron des Américains, le vieil ami de Carson, John C. Fremont, qui servait
comme gouverneur de la région, lui avait confié un paquet de lettres à porter le
plus vite possible dans l’Est, à l’attention du secrétaire d’État – des missives de
la plus haute importance concernant le déroulement de la guerre. Après une
courte pause à Saint-Louis, Carson devait poursuivre sa route en bateau à
vapeur, puis en train, jusqu’à Washington.
C’était le genre de tâche qui lui convenait bien — voyager en petit groupe,
transmettre des informations à des gens plus puissants que lui, protéger les
secrets de l’histoire en galopant à travers le continent, tel un Mercure échevelé.
Lui, l’analphabète, se faisait le messager de textes écrits — une ironie qui ne lui
avait sans doute pas échappé.
Pour atteindre Saint-Louis, Carson avait suivi la piste longeant la Gila, à l’est
de la Californie. Il était parvenu à repousser une attaque apache – « leurs flèches
ont sifflé à nos oreilles comme une ribambelle d’oies volant vers le sud », dira-t-
il pour décrire l’incident. Il s’était arrêté à Taos assez longtemps pour retrouver
Josefa, qu’il n’avait pas vue depuis vingt mois. Grâce à elle, il sut tout de la
révolte de Taos et de cette terrifiante nuit dans la maison des Bent – et acquit la
certitude que le padre Antonio Martinez, le curé de Taos qui l’avait marié à
Josefa, était le véritable cerveau de l’insurrection. Bien qu’il n’ait jamais pu le
prouver, il en demeura persuadé jusqu’à la fin de sa vie.
Après dix jours à Taos, Carson avait poursuivi sa route via Bent’s Fort et la
piste de Santa Fe, en passant par Fort Leavenworth. Pendant tout ce périple, il
avait eu pour compagnon de voyage son ami Ned Beale, le jeune lieutenant de
marine avec lequel il avait marché pieds nus dans le désert de Californie pour
briser le siège de San Pasqual. Même si l’on ignore la nature exacte de ses maux,
Beale souffrait encore tellement de son supplice dans le désert que Carson
devait l’aider à monter et descendre de cheval.
Une anecdote racontée par Beale témoigne bien du tempérament à fleur de
peau de Carson. Tombant sur un sergent de l’armée de terre qui tyrannisait un
homme malade avec un couteau – sans doute quelque part en Californie –,
Carson braqua sur lui son pistolet et énonça calmement : « Sergent, arrêtez ça,
ou par la gloire de Dieu, je vous explose le cœur. » L’histoire est peut-être
exagérée, mais elle fait écho à d’autres récits décrivant la réaction de Carson
face aux brimades. Lui-même étant de petite taille, il ne tolérait pas les attitudes
prédatrices et réagissait de manière véhémente à chaque fois qu’il en était le
témoin.
Quand Carson et Beale entrèrent dans Saint-Louis au petit galop, ses
habitants ignoraient tout de la bataille de San Pasqual et de ses conséquences
triomphales, de même qu’ils n’avaient pas encore eu vent des pendaisons qui
venaient d’avoir lieu à Taos. Et voici que leur arrivait un messager à peine sorti
du front. Quand le bruit courut que Carson était en ville, tout le monde voulut
voir le célèbre trappeur – un compatriote du Missouri, qui plus est, devenu une
légende nationale.
La population, cependant, ne voulait pas seulement le regarder bouche bée –
elle avait sincèrement hâte de savoir ce qui se passait dans l’Ouest. Presque tout
le monde à Saint-Louis avait un parent dans l’armée de Kearny, ou qui servait
avec les volontaires de Doniphan ; et les nouvelles fiables concernant leur sort
étaient extrêmement rares. On peut dire sans exagérer que les communications
avec la Frontière étaient d’une incroyable lenteur dans les années 1840. La
femme d’un soldat de Saint-Louis était presque dans la même situation que
celle d’un baleinier de Boston : elle disait au revoir à son bien-aimé quand il
mettait les voiles pour un océan de terre, puis elle acceptait le vide intersidéral
créé par le silence et les nuits difficiles liées à l’absence de nouvelles, tandis que
les semaines et les mois se transformaient en années. Dépourvue
d’informations solides, Saint-Louis bruissait de rumeurs sur l’armée de l’Ouest :
Santa Anna avait dépêché une gigantesque force pour reprendre le Nouveau-
Mexique ; le colonel Doniphan avait été tué par les Indiens ; les hommes de
Kearny étaient tous morts de froid dans les montagnes.
Jusqu’alors, Carson n’avait jamais vraiment mesuré à quel point il était
célèbre ni ce que cela signifiait quand il s’agissait de parler à la foule, et cela le
mettait profondément mal à l’aise. Les gens se massaient autour de lui dans les
rues et les bars, et il se retrouva vite « cerné », selon sa formule. Cette audace
nouvelle le rebutait – cette façon qu’avaient les inconnus d’attendre quelque
chose de lui. Il apprit rapidement à se méfier de la presse. « Certains de ces
journalistes en savent plus que moi sur mes affaires », déclara-t-il. Dans les
ruelles et les tavernes, les gens l’accostaient et lui tapaient dans le dos, comme
s’ils le connaissaient. Carson, qui était un peu claustrophobe et détestait la
foule, sursautait et désignait alors la rue dégagée d’un geste gauche en disant :
« J’ai l’habitude de voir les gens arriver de loin. »

**

Personne n’était plus impatient d’entendre ce que Carson avait à dire que
Thomas Hart Benton, qui se trouvait être de retour à Saint-Louis au cours de ce
mois de mai. De fait, certaines des missives que Carson transportait dans ses
sacoches lui étaient destinées. Le sénateur proposa au messager de séjourner
chez lui, et le prit dans ses bras comme un neveu perdu de vue depuis
longtemps. Benton, bien sûr, savait tout de Carson grâce aux comptes rendus
d’expédition de Fremont, mais c’était la première fois qu’il le voyait.
Tout au long de sa carrière, Benton s’était lié d’amitié avec presque tous les
explorateurs de l’Ouest – les trappeurs, les commerçants et les voyageurs au
long cours, les lords anglais excentriques qui partaient vadrouiller dans la
Prairie pour faire des safaris, les topographes et botanistes des expéditions,
ceux qui combattaient les Indiens. Ils finissaient tous par passer par Saint-
Louis et Benton se faisait un devoir de discuter avec eux. Le sénateur donnait
l’impression de bien connaître l’ouest de la Missouri, même s’il n’avait jamais
franchi ses berges. Il semblait avoir rencontré tous les gens en lien avec la
Frontière – James Audubon, les frères Bent, Washington Irving, l’explorateur
William Clark, l’artiste itinérant George Catlin, et les fameux trappeurs Jim
Bridger et Jedediah Smith. Benton avait également croisé tous les grands
combattants de l’Ouest – des soldats comme Kearny, Leavenworth et Dodge, et
même le jeune Robert E. Lee, qui servit comme capitaine à Saint-Louis dans le
corps du génie militaire.
Le manoir de Benton, à l’orée de la ville, était devenu une sorte de centre
d’information – dans les faits, le bureau local de l’empire américain pour tout
l’ouest du pays, où des fils disparates de la science, du commerce et du
renseignement militaire propres à la Frontière se rencontraient et se mêlaient
de manière encore grossière. C’était l’époque des joyeux dilettantes et des
gentlemen explorateurs, quand les disciplines fusionnaient facilement et qu’un
soldat pouvait être à la fois géologue, cartographe, botaniste, ethnologue,
linguiste et artiste. Les États-Unis connaissaient si peu l’ouest du continent que
toute forme de savoir, quelle que soit la façon dont on l’avait obtenue,
constituait une pièce bienvenue du puzzle en cours. Et au domicile de Benton,
le puzzle en question prenait forme : les explorateurs y apportaient leurs cartes
écornées, leurs échantillons de terrain, leurs reliques indiennes et leurs albums
de croquis au fusain. Benton les gavait de bonne chère et d’alcool et les faisait
veiller jusque tard sous le porche, à discuter des dernières nouvelles en
provenance des contrées sauvages.
Carson ne fit pas exception à la règle. Quoiqu’extrêmement désireux de
repartir au plus vite pour Washington, il fut contraint de s’installer chez les
Benton pendant quelques jours et de subir le contre-interrogatoire minutieux
du sénateur concernant tout ce qui s’était passé récemment en Oregon, en
Californie et au Nouveau-Mexique.
L’épouse de Benton, Elizabeth, une femme distinguée issue d’une vieille
famille de planteurs de Virginie, était présente dans la demeure ; mais elle était
incapable de parler, et devait se contenter de marmonner de manière hésitante,
le teint cireux et les muscles du visage relâchés : la paralysie qui l’avait frappée
en 1842, provoquant des lésions cérébrales, l’avait laissée alitée et sujette à des
crises. Selon ses proches, cette attaque avait été provoquée par un vieux
médecin de famille qui tenait absolument à faire une saignée à chaque fois que
Mme Benton se plaignait d’une quelconque maladie. (Au cours des années ayant
précédé son immobilisation, elle avait subi ce traitement à trente-trois
reprises.) Benton était tout dévoué à sa femme infirme, et depuis son attaque
ne se montrait plus guère en public. Il avait installé un bureau près du lit de son
épouse, où il lisait et griffonnait tout au long de la nuit, à la lueur d’une lampe
qu’il avait spécialement conçue à cet usage – quatre bougies de blanc de baleine
brûlant devant un écran blanc réfléchissant.
Une fois installé chez les Benton, Carson put profiter d’un bon bain chaud,
acheter deux ou trois vêtements, et tenter de se rendre présentable. Il n’avait
pas l’habitude de la ville, et ses peaux de daim crasseuses, ses mocassins aux
motifs indiens le mettaient mal à l’aise. Saint-Louis n’était pourtant qu’une
répétition générale, il le savait – on attendrait beaucoup plus de lui à
Washington, en termes d’habits et de manières. Il s’inquiétait de ce qui se
passerait dans la capitale du pays, des dignitaires qu’il aurait à rencontrer, des
airs qu’il devrait adopter. Mais Benton tenta d’apaiser ses craintes. Il lui répéta
qu’en arrivant à Washington, il devait absolument séjourner dans sa résidence
de C Street, non loin du Capitole. Il assura à Carson que sa fille Jessie, qui vivait
là-bas, l’aiderait à se sortir des situations délicates.
Carson était content de pouvoir bénéficier de ce nouveau contact, et il
apprécia son bref séjour à Saint-Louis, même s’il n’en parle guère dans son
autobiographie. « J’ai accepté l’invitation de Benton, dit-il, et il m’a reçu de la
manière la plus aimable qui soit. »
Le sénateur Benton était sous le charme de son nouvel invité. À ses yeux,
Carson était l’un des plus grands héros de l’ombre de la guerre contre le
Mexique. « Bien qu’il ne soit pas entré dans la carrière en passant par
l’académie militaire », expliqua le sénateur, c’était « l’un des plus grands
artisans des principaux succès militaires » dans l’Ouest. Et surtout, Benton
avait fini par faire confiance au jugement avisé de Carson. Ce n’était pas
seulement à cause de son honnêteté, mais de son attention aux détails
pratiques. Dans une culture orale comme celle de la Frontière, on accordait une
grande importance à la précision de la mémoire – et ce fut bien ce qui
impressionna le plus Benton : les souvenirs de Carson semblaient foncièrement
fiables. Fremont avait dit un jour que son guide était incapable de
dissimulation, que « Carson et la Vérité ne [faisaient] qu’un ». Benton s’en
rendait compte à présent lui aussi. « C’est un homme, expliqua le sénateur, dont
la parole demeure inchangée partout où on le croise. »
Benton fut enchanté de l’écouter parler de la situation à Los Angeles et San
Diego. Carson lui annonça qu’après quelques petits contretemps et un combat
violent, mais de peu d’envergure, à la lance, la Californie était désormais, pour
de bon, entre les mains des Américains. La menace britannique, l’une des
principales terreurs de Benton, avait été écartée.
Le sénateur fut cependant troublé par un élément précis du récit de Carson :
la situation de son gendre. Apparemment, Fremont et le général Kearny avaient
commencé à terriblement se quereller après la reddition finale de Los Angeles.
À entendre Carson, Fremont était pris dans une rivalité intestine entre l’armée
de terre et la marine pour savoir qui contrôlerait la Californie. Le commodore
Stockton répétait qu’il en était le chef, tandis que Kearny affirmait que les
ordres les plus récents qu’il avait reçus du président Polk outrepassaient à
l’évidence le commandement de Stockton. Aucun des deux ne voulait céder.
Pour compliquer encore la situation, Stockton avait désigné Fremont comme
nouveau gouverneur de la Californie ; et quand Kearny avait contesté cette
nomination, Fremont, simple capitaine du corps des ingénieurs topographes,
avait refusé de reconnaître l’autorité du général. Le nouveau gouverneur avait
effrontément annoncé qu’il refusait de démissionner tant que Stockton et
Kearny n’auraient pas – ainsi que Fremont l’exprima dans une lettre
alambiquée destinée au général abasourdi – « réglé la question de la hiérarchie »
entre eux.
Benton, qui connaissait bien toutes les parties en présence, demeurait
persuadé, depuis sa lointaine demeure de Saint-Louis, que ce conflit pourrait
s’arranger – surtout après avoir lu les dépêches de Fremont que Carson portait
dans sa besace ; mais le sénateur comprenait aussi la réaction de l’armée de
terre, avec ses stricts protocoles et ses jalousies mesquines. Un général
n’acceptait jamais d’être traité à la légère – surtout pas un général aussi têtu que
Stephen Watts Kearny. Et Benton avait conscience que, considérés froidement
par une cour martiale, les agissements de Fremont pouvaient être interprétés
comme une mutinerie.

**

Après avoir profité de l’hospitalité du sénateur Benton, Carson avait encore


une affaire à régler avant de reprendre son voyage vers Washington. Il s’agissait
d’une mission importante et d’ordre personnel, liée à des événements enfouis
dans sa propre histoire : il devait rendre visite à sa fille.
Cela faisait cinq ans qu’il n’avait pas revu Adaline. Elle avait dix ans
désormais, et reconnut à peine son père quand il se présenta à la ferme de sa
nièce, non loin de Fayette, dans le Missouri. Leur discussion dut être aussi
gauche que brève. Carson ne pouvait s’attarder, mais il voulait s’assurer
qu’Adaline était heureuse, qu’elle recevait une bonne éducation, et que ce n’était
pas trop dur pour elle de grandir en tant que métisse si loin de son père.
Adaline devenait une vraie jeune fille, et ressemblait beaucoup à sa mère. Il
fut content de voir qu’elle se sentait bien à la ferme et qu’elle était choyée par le
clan Carson. Sans doute se réjouit-il de découvrir qu’elle savait lire – désormais,
elle était plus savante que lui. Il décida cependant qu’il était temps qu’elle quitte
la petite école de campagne dans laquelle il l’avait placée : il avait pris des
dispositions pour qu’elle devienne pensionnaire dans une école catholique de la
région. Carson ne mégotait pas avec l’éducation, ce qui peut aisément se
comprendre : sa gêne dès qu’il s’agissait d’écrire ou de compter – et les
expériences subtiles auxquelles il n’avait pu de ce fait accéder – demeurait sa
plus grande source d’humiliation. Il souhaitait épargner à son aînée l’embarras
qu’il avait ressenti tout au long de son existence.
Comme sa nièce refusait qu’il la paye, il combla ses proches de cadeaux et
leur offrit un rocking-chair en acajou – un meuble robuste, typique de la
Frontière, et capable de servir à plusieurs générations d’affilée. Pour Adaline,
cet objet deviendrait une partie intégrante du monde de son enfance, un rappel
concret de son père, gentil mais absent. La famille de Carson, quant à elle,
trouva ce présent parfaitement approprié : tout comme Kit, ce fauteuil n’était
jamais complètement lui-même s’il n’était pas en mouvement.
26
LE TEMPS NIVELLE TOUTES CHOSES


Jessie Benton Fremont fit la rencontre de Carson à la gare de Washington,
tard dans la soirée, vers la fin du mois de mai 1847. Bien que n’ayant jamais vu
de photo de lui, elle le reconnut immédiatement quand il descendit du train.
Les descriptions que lui en avait faites son mari étaient exactes : le sourire sans
joie, le visage buriné, les jambes arquées, le pétillement de ses yeux gris-bleu.
Combien d’hommes, dans la capitale du pays, correspondaient à ce portrait ?
Elle l’accueillit chaleureusement et l’entraîna vers sa voiture.
Jessie Fremont, alors âgée de vingt-trois ans, n’était pas une beauté au sens
traditionnel du terme. Elle avait le long nez de son père, le visage rond comme
une lune, le cou trop droit, les épaules trop basses. Pourtant, il y avait quelque
chose chez elle qui plaisait énormément aux hommes comme aux femmes.
Exubérante, provocatrice, têtue et excentrique, elle abordait les gens avec une
confiance absolument désarmante. L’un de ses amis la décrivit un jour comme
« une incroyable bouffée d’air frais, un vrai rayon de soleil » ; cependant, tout
comme son père, Jessie possédait aussi l’érudition surannée de qui a passé sa
vie en compagnie des grands auteurs.
Carson et elle regagnèrent la demeure de son père dans C Street, où le
messager passa l’essentiel de ses trois semaines de visite à Washington. Elle lui
montra la ville, le présenta à son cercle d’amis, et le traîna dans des dîners où il
se retrouva au centre de l’attention, à son grand embarras, et dégusta des plats
européens inconnus de ses papilles. Il était aussi dérouté que flatté et se sentit,
au moins au début, légèrement intrigué.
En vérité, cependant, il n’y avait pas grand-chose à faire à Washington. La
capitale des États-Unis était alors une minuscule ville du Sud qui fermait
boutique pendant les mois étouffants de l’été. Le grand projet architectural de
L’Enfant, avec ses larges avenues et ses grandes places circulaires, prenait
certes lentement forme, mais les rues défoncées étaient fangeuses, couvertes de
boue et de fumier de cheval. Le parc du National Mall n’était guère plus qu’un
pré à vaches près des berges marécageuses du Potomac. Les grands monuments
d’aujourd’hui brillaient par leur absence — la construction du Washington
Monument ne commencerait que l’année suivante. Un mois à peine avant
l’arrivée de Carson, on avait lancé le chantier d’un nouveau musée qui
deviendrait la Smithsonian Institution.
Carson appréciait Jessie Fremont et était content qu’elle l’escorte dans la ville.
Il découvrit que son tempérament était très proche de celui son père. Des
quatre enfants Benton, Jessie était la préférée du sénateur, sa petite chérie, et
cet attachement était réciproque. Pendant son enfance, elle avait toujours
refusé de s’éloigner de lui. Quand il l’avait inscrite dans un prestigieux
pensionnat pour jeunes filles de Georgetown, elle avait protesté en se coupant
les cheveux, de manière à ressembler au fils que son père, croyait-elle, aurait
aimé qu’elle soit. Le sénateur avait cédé, et Jessie Benton avait quitté « l’école de
la bonne société » pour suivre ses études sous sa tutelle. Il lui avait préparé tout
un programme de lecture, à la lueur des lampes de son impressionnant bureau ;
et de temps à autre, il la laissait « brouter à son aise », comme elle aimait à le
dire, à la Bibliothèque du Congrès.
Elle s’était enfuie avec John C. Fremont à l’âge de dix-sept ans pour l’épouser.
Son père, d’abord farouchement opposé au mariage, devint vite le plus fervent
défenseur de Fremont, ainsi que son mécène. De manière curieuse, Fremont
incarnait parfaitement ce que souhaitait Benton pour l’Ouest : un jeune
explorateur audacieux, ayant la formation et le dynamisme nécessaires pour
transmuer les idées du sénateur en réalité. En se mariant avec Fremont, Jessie
s’était engagée auprès de quelqu’un dont les aspirations étaient singulièrement
en accord avec celles de son père, et elle épousa complètement la carrière de son
mari. Contribuant à la gloire de Fremont, elle se démenait pour lui à
Washington quand il était parti dans des contrées sauvages où, comme elle le
formula un jour, « même la voix de la Renommée ne peut l’atteindre ». Elle
rédigea ses lettres, plaida inlassablement en sa faveur, et greffa à ce point ses
propres intérêts et désirs sur ceux de son mari que les ambitions de chacun
étaient impossibles à distinguer. Expliquant à son mari qu’elle était son
« adoratrice la plus endurcie », elle conservait un daguerréotype de lui accroché
au-dessus de son lit. « C’est mon ange gardien, lui écrivit-elle un jour. Je ne peux
gaspiller mon temps quand ce visage bien-aimé me regarde avec tant de
gravité. » Nombre de ses relations trouvaient son dévouement envers Fremont
malsain. Selon sa plus proche amie, Lizzie Lee, « elle lui appartient
corps & âme & il fait d’elle ce qu’il veut, comme s’il s’agissait de sa main droite ».
Bien que peu de gens fussent au courant à l’époque, Jessie Fremont avait
activement collaboré à tous ses comptes rendus d’expédition. On disait même
que c’était elle qui les avait écrits – tout du moins, les meilleurs passages.
(Carson l’ignorait, mais elle avait, grâce à sa plume habile, autant fait que
Fremont pour rendre célèbre sa vie d’éclaireur.) Elle savait parfaitement
tourner une phrase et trouver des images qui frapperaient les esprits ; et elle
n’avait aucun mal à rester des heures assise à son bureau, contrairement à son
mari toujours par monts et par vaux.
Jessie était assurément l’égale de John sur le plan intellectuel – voire, d’une
certaine façon, supérieure à lui. On disait parfois à Washington, en guise de
compliment ambigu, que Jessie était « la plus adulte des deux ».

**
En l’espace de quelques jours, Carson avait réglé tout ce qu’il avait à faire à
Washington : il avait rencontré le secrétaire d’État James Buchanan et le
secrétaire à la Guerre William Marcy, et avait placé les dépêches de Fremont en
sécurité entre leurs mains. N’ayant guère été impressionné ni par l’un ni par
l’autre, il les mentionne à peine dans son autobiographie.
Désireux de rentrer chez lui retrouver Josefa, et n’ayant aucunement
l’intention de s’attarder à Washington, il commença à faire ses valises ; mais ce
fut alors qu’il reçut ce message : le président Polk le conviait à venir le voir à la
Maison-Blanche. Étant cependant très occupé, il ne pouvait le recevoir avant
le 14 juin, soit plusieurs semaines plus tard.
Carson fut donc contraint de tourner en rond dans la ville en attendant cette
rencontre, ce qui ne lui plaisait guère : cela signifiait plus de gens à rencontrer,
plus d’interviews de journalistes, plus de réceptions dans la bonne société. L’un
de ces dîners chics eut lieu chez le secrétaire Marcy. Nombre de personnalités
officielles de haut rang, dont deux généraux, étaient présentes ce soir-là. On
rapporte que Carson se contenta de « picorer son poisson et sa volaille nappés
de sauces onctueuses », mais qu’il « mangea tous les légumes disposés devant
lui, et sembla apprécier sa glace et son gâteau ». Il refusa le vin fin venu de
France, mais accepta plus tard l’un des cigares de Marcy, quand les dames se
retirèrent dans le salon. Ce ne fut qu’à ce moment-là, tandis que les hommes
emplissaient la pièce de fumée en buvant leur eau-de-vie, que Carson
commença à se détendre et à narrer certaines de ses aventures en Californie.
Le calvaire de Carson à Washington n’en finissait pas. En attendant qu’une
place se libère dans l’emploi du temps du président Polk, il quitta un moment la
maison de Jessie et passa quelque temps avec Ned Beale, dont la mère vivait à
Washington. Beale avait grandi dans la capitale et fréquenté l’université de
Georgetown. Bon vivant parcouru d’étranges tics nerveux, il s’était essayé à
l’islam, écrivait des vers dans le style romantique de Keats et de Shelley, et
buvait tellement qu’il avait inventé sa propre recette pour soigner la gueule de
bois. Beale, issu d’une respectable famille de marins, passa son temps à
présenter Carson aux gens les plus influents de la ville. Jessie le décrivait
affectueusement comme un « homme spirituel et excentrique ». (Prouvant à la
fois son esprit spirituel et son caractère excentrique, Beale dirigera dans les
années 1850 une expérience quelque peu chimérique de l’armée américaine, à
savoir tester – et préconiser – l’usage de chameaux dans les déserts de l’Ouest
américain. Côtoyant les dromadaires de l’armée, il étudia l’arabe, afin de
pouvoir leur parler, disait-il, « dans leur langue maternelle ».)
Un jour, avant quelque réception particulièrement huppée, Beale s’aperçut
que Carson était anxieux et maussade. Quand il demanda à son ami la raison de
son air soucieux, Carson avoua s’inquiéter que les dames de Washington ne
découvrent l’existence d’Herbe-qui-chante. Il évoqua alors des souvenirs de sa
défunte épouse arapaho, et confessa à Beale qu’il l’avait énormément aimée. Il
semblait redouter que son premier mariage ne suscite la raillerie, que les gens
ne dénigrent non seulement sa personne, mais aussi le souvenir de sa défunte
épouse. Son inquiétude peut sembler étrange ; mais la désapprobation générale
à l’égard des Indiens était telle – ainsi que la souillure inhérente au « croisement
entre les races », selon certains milieux de l’Est –, que Carson supposait que son
passé ferait scandale. Une fois que la presse se serait emparée de cette histoire,
il craignait qu’elle n’entache la réputation des Benton, des Fremont, et de la
famille de Beale.
Beale dit à Carson de ne pas s’inquiéter – il se montait le bourrichon pour
rien. Les gens de Washington ne le jugeraient pas pour cela. Les règles de la
bonne société ne s’appliquaient pas à la Frontière, et le fait qu’il ait vécu de
manière si radicalement différente ne faisait que fasciner et impressionner
davantage encore le grand public.
Il disait vrai, bien sûr. Carson n’avait aucune raison de se tracasser : le fait
qu’il soit un « homme à squaws » ne fut jamais évoqué. Au contraire, il était le
héros de la ville. Des ambassadeurs étrangers vinrent lui rendre visite. Les
généraux et les politiciens voulaient être vus en sa compagnie – ainsi que les
dames. Il était une sorte de curiosité exotique, que sa maladresse sociale
rendait encore plus attachante, à la manière d’un Tarzan sorti de sa jungle et
paradant dans la ville. Le Washington Union publia un long portrait
enthousiaste, parlant de Carson comme de « l’une de ces nobles figures qui
surgissent de temps à autre à notre Frontière ». Carson, poursuivait l’Union,
« est aussi modeste que courageux, avec le port d’un Indien, marchant même les
pieds tournés vers l’intérieur ». (L’article de l’Union était le premier portrait
détaillé que Carson eût jamais reçu dans la presse ; on soupçonna Jessie
Fremont de l’avoir écrit, ou d’y avoir pour le moins contribué de manière
substantielle.)
Carson appréciait l’accueil chaleureux qu’on lui réservait, mais en vérité, il
avait fini par détester Washington. Il n’aimait pas la plupart des politiciens qu’il
rencontrait et se méfiait d’eux. « Ce sont les princes, ici, dans leurs grandes
maisons, confia-t-il à Jessie, mais là-bas dans la Plaine, c’est nous qui sommes les
princes. » Il trouvait la ville en tout point oppressante. Chez les Beale, la
chambre de Carson était si étouffante et son matelas si mou qu’il supplia qu’on
le laisse dormir dans la véranda, à la belle étoile. Il était choqué par les prix
exorbitants pratiqués dans la capitale, et trouvait scandaleux que les
conducteurs de calèches fassent payer un ticket pour quelque chose d’aussi
élémentaire que le transport. Il en fit une telle histoire que Jessie Benton finit
par lui trouver un cheval, pour qu’il puisse trotter dans la ville par ses propres
moyens.
La fille du sénateur s’était prise d’affection pour Carson. Elle le considérait
comme « un pur Saxon à la peau claire et aux cheveux clairs », « aussi doux de
nature qu’une matinée d’hiver au ciel limpide ». Il était « calme, avisé, délicat
mais robuste ». Elle le trouvait « de caractère jovial », et il possédait « cette
alliance des plus charmantes de patience joyeuse et de pondération […]
rappelant la simplicité de la Bible ». Elle s’aperçut, à sa grande joie, qu’il aimait
qu’on lui fasse la lecture : dans la bibliothèque de Benton, Carson était tombé
sur un exemplaire illustré des poèmes de Lord Byron, et découvrit en le
feuilletant une gravure représentant « La chevauchée de Mazeppa ». Ce long
texte romantique se fonde sur une histoire prétendument vraie tirée de
Voltaire, celle d’un noble polonais, nommé Mazeppa, ayant une liaison avec la
femme d’un autre homme. Quand le mari cocu découvre leur relation, il
déshabille Mazeppa et l’attache ainsi désarmé à un cheval, avant de lâcher
l’animal dans la steppe. Mazeppa échoue à des centaines de kilomètres de là en
Ukraine, à moitié mort de faim et de fatigue – et ourdit alors une juste
vengeance.
Carson contempla l’image saisissante de l’homme nu sanglé au « flanc
blanchi d’écume » d’un cheval au galop. Cela lui rappelait une sorte de torture
indienne qu’il avait vue dans l’Ouest. « On dirait l’œuvre des Blackfeet, pour sûr,
dit-il à Jessie. Ils sont assez méchants pour cela. »
Il fit semblant d’articuler en silence les mots du poème, puis cessa la
comédie. « Lisez-le à voix haute ! s’écria-t-il. Vous êtes tellement plus rapide que
moi. »
Ce fut ainsi que Jessie se mit à lire le poème tandis que Carson faisait les cent
pas dans le salon, tentant de bien en comprendre le sens. Il était, se souviendra-
t-elle plus tard, « profondément ému ». Quelque chose dans la description de la
vengeance faite par Byron résonnait en lui.

Car le temps nivelle toutes choses,
Et pourvu que nous sachions attendre l’heure,
Il n’est pas de puissance humaine
Qui puisse échapper aux patientes recherches
Et à la longue persévérance
De celui qui couve ses injures comme un trésor.

Carson devint singulièrement fébrile en entendant le dernier vers. Celui qui
couve ses injures comme un trésor. « C’est bien ça ! dit-il à Jessie. C’est le mot juste –
il sait de quoi il parle ! »
Puis il lui raconta une histoire datant de sa vie de trappeur : un jour, une
bande de Blackfeet lui avait volé les peaux qu’il avait passé une saison entière à
rassembler. Pour les trappeurs, c’était là un véritable acte de guerre. Tandis que
Carson se remémorait ce larcin, une rancune tapie au fond de son être s’empara
alors de lui. Sa fureur semblait surgir de nulle part, comme si l’affront venait
juste d’avoir lieu. C’était là un aspect de sa personnalité que Jessie n’avait encore
jamais vu.
Il lui expliqua alors ceci : « Il nous a fallu trois ans avant qu’on puisse revenir
les remercier. Mais notre heure est arrivée, et on a laissé leur tribu en deuil. »

**

Kit Carson et Jessie Benton furent introduits dans le bureau du président


James K. Polk dans la matinée du 14 juin 1847. Le président les accueillit aussi
chaleureusement que sa personnalité austère le lui permettait. Ils discutèrent
un moment des exploits de Carson dans l’Ouest et des batailles dont il avait été
le témoin. Le président menait rondement la conversation, posant de temps à
autre une question plus précise. Il écouta avec la plus grande attention ce que
Carson avait à lui dire, mais ne manifesta pas la moindre réaction. Le grand
projet qu’il avait mis en branle se concrétisait : les États-Unis étaient bel et bien
devenus – de manière informelle, à défaut d’avoir signé un traité officiel – une
nation continentale. Tout ce qu’il avait imaginé au début de sa présidence était
en train de s’accomplir. Et cependant, cela ne semblait en rien le réjouir.
Quand le moment lui sembla opportun, Jessie Fremont exhorta le président à
lui dire ce qu’il pensait du conflit naissant entre son mari et le général Kearny,
concernant la gouvernance de la Californie. Le président était déjà
parfaitement au fait de cette « fâcheuse collision », comme il le formula. Il se
montra tout disposé à entendre la version de Carson, et se vit remettre une
longue lettre dans laquelle Fremont exposait son propre point de vue sur la
polémique. Polk apposa sèchement un tampon sur la dépêche et y griffonna :
« REÇU DE M. CHRISTOPHER CARSON. »
Le président, cependant, ne s’exprima pas sur le fond du problème, et prit
soin de n’indiquer en rien vers quel camp allait sa préférence. En vérité, il avait
déjà décidé qu’il était légitime que Kearny dirige la Californie, et que Fremont
avait « grandement tort » de contester l’autorité du général. Il précisa dans son
journal : « Il était cependant inutile que je le dise à la femme de Fremont, et j’ai
éludé toute réponse. »
Polk avait toutefois de bonnes nouvelles à annoncer à ses visiteurs : à la
demande du secrétaire Marcy, il nommait Carson sous-lieutenant au sein du
régiment de fusiliers à cheval. Carson recevrait un bel uniforme et une solde. Le
président souhaitait qu’il retourne le plus vite possible en Californie, muni
d’autres dépêches ; mais d’abord, le nouveau lieutenant devait venir dîner le
soir même à la Maison-Blanche. Sa femme, Sarah, préparait une petite soirée
en son honneur.
Carson accepta. Tandis que Jessie et lui étaient guidés vers la sortie, Polk
retourna à son véritable amour – son travail de bureau.
Le président avait vieilli de manière spectaculaire pendant ses deux années
de mandat. Le conflit contre le Mexique s’était révélé beaucoup plus ambitieux –
et controversé – que ce qu’il avait imaginé. Cela le rongeait, et son visage blême
aux traits tirés en témoignait. Pour être honnête, cependant, il faut avouer qu’il
était lui-même la cause de la plupart de ses malheurs. Son perfectionnisme
maniaque le laissait perpétuellement insatisfait. Il n’avait aucune confiance
dans son cabinet ni dans ses généraux, et se méfiait de tout le monde. Il se
retrouvait donc à diriger lui-même l’essentiel de la guerre, depuis l’obscurité de
son bureau. Polk était fier de dire qu’il était « l’homme le plus travailleur
d’Amérique » – et c’était probablement vrai. Comme le formule un biographe, il
était tellement inquiet concernant le Mexique qu’il s’était « presque incarcéré
lui-même à la Maison-Blanche ».
Il n’avait pourtant guère de raison d’être aussi pessimiste : le cours de la
guerre allait exactement dans son sens – Zachary Taylor avait vaincu Santa
Anna à Buena Vista, Doniphan avait pris Chihuahua, et Winfield Scott, qui
avait organisé un débarquement amphibie à Veracruz, se dirigeait à présent
vers la capitale avec une armée de dix mille hommes, tandis qu’un émissaire du
nom de Nicholas Trist se trouvait déjà à Mexico pour engager des pourparlers,
en vue d’une négociation de paix. Pourtant, tout comme lorsque Carson lui
avait parlé de la Californie, le président ne manifestait aucune joie devant cette
évolution. Il considérait Taylor comme « parfaitement incompétent »,
« incroyablement ignare » et « très quelconque », et jugeait Scott « inapte au
commandement » (même si les historiens de l’armée se sont toujours montrés
élogieux envers les deux généraux). Nicholas Trist, selon Polk, était un
négociateur « maladroit » et « dépourvu de talent ». Le président ne critiquait
pas ouvertement Stephen Kearny, mais ne le couvrait pas d’éloges non plus. S’il
avait pu, l’incapable-de-déléguer en chef serait allé au Mexique et aurait pris lui-
même le commandement des troupes. Il confia à son journal : « J’en viens
presque parfois à conclure qu’il ne faut accorder aucune confiance à la race
humaine. »
La première intervention armée des États-Unis à l’étranger fut donc
l’entreprise ciblée d’un seul homme ; et on la nomma, à juste titre, « la guerre de
M. Polk ».

**

Le dîner d’adieu de Carson à la Maison-Blanche se déroula sans incident.


Sarah Polk fit en sorte que l’atmosphère soit détendue, ayant retenu la leçon des
maladresses qui semblaient avoir embarrassé Carson lors de la réception
donnée par le secrétaire d’État Marcy une semaine plus tôt. La première dame
était une femme digne et une fervente presbytérienne, dont l’aisance sociale
faisait beaucoup pour compenser le caractère peu séduisant de son mari. Le
président et elle, tous deux originaires du Tennessee, s’y connaissaient en
cuisine traditionnelle. Au lieu de servir des plats français raffinés, elle prépara
un rôti de bœuf saignant et demanda à son époux de couper la viande lui-
même. Elle proposa du whisky, non du vin, et Carson s’accorda un verre.
Mme Polk semblait satisfaite d’avoir mis son invité à l’aise. Cependant, elle ne
put s’empêcher de l’étudier de près tandis qu’il mangeait.
« Ses manières à table étaient irréprochables », écrivit-elle le lendemain dans
une lettre destinée à sa mère, qui vivait à Nashville. « Le lieutenant Carson est
courtois, s’exprime d’une voix lente et, avec une modestie fort convenable,
rejette l’idée qu’il ait pu se montrer plus courageux que d’autres hommes de
moindre valeur. Je dois avouer que je l’ai observé pour voir comment il maniait
sa fourchette, et qu’il s’en est servi avec adresse. »
Sarah Polk nota que si Carson s’entendait bien avec Marcy, Buchanan et les
autres hommes, il semblait gêné – voire complètement mutique – lors de ses
rares conversations avec les femmes présentes lors de cette réception. Elle
écrivit ainsi : « Il demeura un parangon de timidité avec les dames, et nous
répondit […] en peu de mots, comme pour nous indiquer que notre intérêt
troublait sa tranquillité d’esprit. Quand je lui ai demandé de décrire, pour notre
édification, comment il avait échappé aux Mexicains en acheminant des lettres
depuis San Diego, il devint tout rouge et refusa de répondre. »
À son grand soulagement, le séjour de Carson à Washington touchait à sa fin.
Quelques jours plus tard, le lieutenant monterait dans un train à destination de
Baltimore, vêtu de son bel uniforme, les sacoches pleines de dépêches pour la
Californie, à l’attention du GÉNÉRAL DE BRIGADE STEPHEN WATTS KEARNY.
27
UN PAYS BRISÉ


Peu après l’aube, une armée de près de quatre cents soldats quitta Fort Marcy
et traversa la capitale encore endormie de Santa Fe. Ils visaient la montagne
bleue se dessinant à l’ouest dans le lointain, un massif volcanique aux formes
découpées connu sous le nom de monts Jemez. Par cette matinée frisquette de
la fin de l’été 1849, alors que les moussons nocturnes avaient balayé la poussière
en suspension dans l’atmosphère, les troupes avancèrent dans l’air radieux et
limpide du désert. Les monts Jemez se trouvaient à trente kilomètres à vol
d’oiseau et, par-delà les pentes vertes du Rio Grande, leurs pans abrupts
surplombaient les mesas desséchées. Dans la fraîcheur du matin, cependant, les
massifs semblaient pouvoir être touchés du doigt. Parsemés de pins à pignons
et de genévriers, ils étaient couverts, non loin de leurs cimes, d’étendues
distinctes de pins ponderosa et de trembles aux feuilles frémissantes. De
longues traînées de lave durcie se déployaient depuis les flancs érodés de la
montagne – une série d’escarpements étroits, suivant le tracé d’une ancienne
éruption volcanique. Aux yeux des soldats qui quittaient Santa Fe, le spectacle
des monts Jemez était aussi grandiose que légèrement inquiétant. C’était
presque toujours la source des orages d’été : au cours de l’après-midi, les nuages
grossissaient à leur sommet, s’assombrissaient, lâchaient des salves de pluie
s’évaporant dans l’air, puis défilaient vers l’est en grondant, direction Santa Fe,
enflammant les soirées de leurs zébrures électriques.
Au-delà du volcan des monts Jemez se trouvait une sorte de Canaan
américain, une région sauvage, pure et mythique qui s’étendait sur plusieurs
centaines de kilomètres. C’était le pays des Navajos. Ce matin-là –
le 16 août 1849 –, l’armée américaine pénétrait de manière inédite au cœur
même du monde diné, lors de ce qui serait la première véritable opération de
reconnaissance du territoire navajo. Trois ans s’étaient écoulés depuis la
conquête de Kearny, et peu de choses avaient changé dans le Territoire du
Nouveau-Mexique concernant les tribus indiennes. Le règne de la terreur que le
général avait juré de « corriger » perdurait, même si les États-Unis dépensaient
trois millions de dollars chaque année pour entretenir les troupes luttant contre
les Indiens de la région. Les pilleurs continuaient de se faufiler à la nuit tombée
pour voler en toute impunité, parfois sous le nez même des soldats américains :
Jicarilla Apache, Mescalero Apache, Ute, Comanche, Kiowa. C’était vrai de
toutes les tribus sauvages, qu’elles agissent seules ou dans le cadre d’alliances
changeantes.
Les Navajos, cependant, demeuraient les plus rusés et les plus effrontés du
lot. Ce printemps-là, les vols et les meurtres avaient connu un nouveau pic : on
signalait des dizaines de raids le long du Rio Grande, et plusieurs milliers de
moutons avaient disparu. (En vérité, nombre de ces incursions étaient menées
par les Apaches, les Utes et autres tribus ; mais c’était généralement les Navajos
qu’on accusait.) Le nouvel agent en charge des Indiens pour le Nouveau-
Mexique, un Géorgien nommé James Calhoun, tenta de décrire au commissaire
des affaires indiennes de Washington les craintes croissantes de la région. « Les
Navajos commettent leurs méfaits par pur amour de la rapine et du pillage,
écrivit-il. Pas un jour ne se passe sans que l’on entende parler d’un nouvel
affront, et la vigilance maximale des forces armées dans ce pays ne suffit pas à
empêcher les meurtres et les vols. Peu nombreux sont les gens assez hardis
pour s’éloigner seuls à plus de quinze kilomètres de Santa Fe. »
Les jeunes guerriers navajos avaient apparemment décidé que Narbona avait
tort : ces « Hommes nouveaux » n’étaient pas différents des Espagnols et des
Mexicains qui les avaient précédés – tout du moins leurs différences ne
changeaient-elles rien au mode de vie des Navajos. Les conquérants avaient de
plus gros fusils, indéniablement, et ils étaient mieux organisés. Mais les
Américains, avec leurs lourds équipements et leurs uniformes cocasses, ne
pouvaient arrêter les détrousseurs véloces. Les soldats étaient incapables de
suivre les cavaliers navajos jusqu’à leurs cachettes perdues dans la montagne ;
généralement, ils ne retrouvaient même pas les guerriers, et pouvaient encore
moins les punir.
Selon l’agent Calhoun, les Navajos et autres « Indiens sauvages de ce pays
avaient mené tant de pillages réussis depuis que le général Kearny avait pris
possession de cette contrée qu’ils étaient persuadés que [les Américains
n’avaient pas] les moyens de les punir ». Calhoun posait alors malicieusement la
question : « N’est-il pas temps de les éclairer à ce sujet ? »
La réponse semblait être oui. Une ambitieuse expédition au cœur du pays
navajo fut dirigée par le nouveau gouverneur militaire du Nouveau-Mexique,
un soldat de carrière au nom tout ce qu’il y a de plus américain – John
Washington. Le colonel Washington était arrivé à Santa Fe en octobre,
directement depuis Monterey, en Californie, où il avait été brièvement en poste.
À cinquante-trois ans, c’était un Virginien austère à la bouche crispée, et dont
les fins sourcils se dessinaient sur le haut front de son visage mince et long.
Dans le seul portrait à l’huile qui nous reste de lui, il paraît extrêmement clair
de peau, et ses yeux pâles semblent emplis d’une sagacité implacable et glaciale.
Ancien élève de West Point ayant bénéficié d’une formation supérieure en
artillerie, Washington avait combattu les Séminoles en Floride, participé au
déplacement forcé des Cherokees vers l’Oklahoma, et venait d’être décoré pour
sa bravoure dans la guerre contre le Mexique, lors de la bataille décisive de
Buena Vista. Il avait aussi brièvement servi comme gouverneur militaire de
Saltillo. Nous ne savons pas grand-chose de son tempérament, mais c’était un
soldat expérimenté, enclin au calme et à la raison. Dans sa correspondance
militaire, il privilégiait les déclarations empreintes de sérieux, formulées dans
un anglais bizarrement châtié, et rédigées de sa plume délicate.

**

Le principal objectif de l’expédition de Washington en pays diné était de


nature militaire : il s’agissait d’impressionner les Navajos en leur montrant la
portée et la puissance de l’armée américaine, de les punir de leurs raids
incessants, de récupérer le bétail volé et les esclaves mexicains, et, si possible, de
contraindre les Indiens à signer un traité de paix durable. Comme il l’exprima
crûment dans l’une de ses lettres, Washington estimait qu’à terme, les Navajos
devaient apprendre à « cultiver la terre pour subvenir à leurs besoins de
manière honnête, ou bien être détruits ». À ses yeux, cette tribu de bergers et de
cavaliers nomades devait absolument s’installer dans des villages permanents et
se tourner vers l’agriculture sédentaire, comme les Pueblos. Avant cela,
cependant, le colonel avait un autre objectif : les Navajos devaient « se
familiariser avec [la] puissance [américaine] ».
Washington était en effet agacé et consterné par les saccages commis par les
Navajos au printemps, et sa correspondance militaire laisse percevoir sa colère
croissante. « Au cours des trois dernières semaines, nota-t-il en juillet, ils ont
tué plusieurs habitants et volé une grande quantité de bétail. Étant donné leur
nombre et leur nature redoutable, nous allons devoir nous donner beaucoup
plus de mal pour les réprimer. » L’agent James Calhoun, dans une lettre
destinée à ses supérieurs des affaires indiennes, indiqua que le colonel
Washington était bien résolu à « se montrer implacable avec les tribus ayant
causé les récents troubles dans la région. Les Indiens, comptant sur leur
connaissance de cachettes fiables dans les montagnes et sur notre incapacité à
les approcher, ne doivent pas être soumis à de justes restrictions sans être au
préalable correctement châtiés. »
Le châtiment allait donc commencer pour de bon. La plupart des soldats de
Washington étaient originaires du Missouri – certains avaient quitté Fort
Leavenworth trois étés plus tôt en compagnie du général Kearny, en tant que
jeunes volontaires. Les Missouriens étaient à présent des soldats aguerris : ils
avaient marché sans relâche sur plusieurs milliers de kilomètres, et tâté de la
bataille dans le chaparral épineux du Mexique où on les avait envoyés après la
conquête de Santa Fe. Forte de son expérience de terrain plus que de tout
entraînement officiel, et arborant toujours le pantalon gris râpé et la casquette
bleue à visière de ses débuts, cette armée de volontaires loqueteux était, en
dépit des apparences, aussi endurcie que disciplinée et compétente. Les petits
gars de la campagne étaient devenus des hommes – plus sages, plus prudents,
moins impressionnables. Ils étaient fiers de leurs pérégrinations, et aimaient
comparer leur longue marche sur ces terres hostiles à celle, relatée par
Xénophon, des dix mille Grecs après la guerre du Péloponnèse. Cinq cents
Missouriens avaient quitté le Mexique au mois d’octobre et remonté le Camino
Real jusqu’à Santa Fe, avant de se rendre en Californie puis, avec le colonel
Washington, de marcher soixante-dix-sept jours à travers le pays pour retourner
au Nouveau-Mexique — un autre voyage à ajouter à leur série d’aventures, de
mille cinq cents kilomètres cette fois-ci. Quelques mois plus tard, quand le
colonel Washington leur proposa cette expédition en pays navajo, ils durent se
dire que ce ne serait qu’une simple promenade. Et voilà qu’à présent, en cette
belle matinée d’août, alors que les feux du petit déjeuner commençaient à
libérer une brume charbonneuse au-dessus des murailles de Santa Fe, les
troupes de Washington mettaient le cap vers l’ouest, en direction des monts
Jemez. Elles étaient accompagnées de quatre compagnies régulières
d’infanterie, pour la plupart munies de fusils à percussion Modèle 1841, à
chargement par la bouche. Des centaines de chevaux et de mules de bât
transportaient des coffres en bois emplis de munitions et toutes sortes de
fournitures militaires, notamment des tentes en toile, des dizaines de lampes à
huile, du matériel médical, et suffisamment de rations pour nourrir cinq cents
hommes pendant un mois. Assis sur son cheval, le colonel Washington portait
une longue veste bleue et une ceinture en tissu blanc avec une boucle brillante
en laiton ; son uniforme impeccable était garni de galons dorés. Plusieurs hauts
fonctionnaires accompagnaient Washington et ses Missouriens, parmi lesquels
l’agent chargé des affaires indiennes, James Calhoun, qui deviendrait bientôt
gouverneur du Territoire du Nouveau-Mexique. L’expédition fut plus tard
renforcée par plusieurs compagnies de volontaires mexicains et des membres
de la milice montée, ainsi que par cinquante-cinq Pueblos qui avaient été
choisis pour servir de guides, de vigiles et d’éclaireurs. Dans son gigantesque
arsenal, le colonel Washington disposait de trois obusiers de montagne et d’un
canon de campagne de six livres – les redoutables pièces d’artillerie mobiles à
canon de bronze que les Indiens nommaient communément des « chariots de
tonnerre ».
Tandis que le soleil d’août s’élevait lentement au-dessus des monts Sangre de
Cristo, leur réchauffant le dos, les hommes de Washington suivirent le cours de
la Santa Fe et traversèrent le barrio d’Agua Fria. Les chariots de tonnerre
grinçaient derrière eux, tirés par des attelages de mules haletantes.

**

Même s’il s’agissait avant tout d’une campagne militaire, l’expédition de


Washington avait aussi un autre objectif, à première vue secondaire, mais en
définitive bien plus important : arpenter et explorer le pays navajo, et en établir
la première carte fiable. En 1849, cette contrée était une terra incognita. On n’en
connaissait que quelques petites bandes de terre périphériques – et celles-ci
n’étaient « connues » que de quelques vieux négociants et trappeurs passés
dans le coin au cours de leurs errances, et ayant rarement couché quoi que ce
soit sur le papier. Les Espagnols s’étaient bien livrés à des raids punitifs sur les
terres navajos, mais ils ne s’étaient jamais donné la peine d’en dresser des
cartes détaillées ou un tant soit peu précises. Ce territoire indien dépourvu de
pistes était un monde à lui seul, aussi grand que la Nouvelle-Angleterre : il
possédait ses propres chaînes de montagnes enneigées et ses bassins-versants,
sa propre nomenclature et ses bizarreries géologiques. Il était si vaste et si peu
connu que de nombreuses légendes étaient nées à son sujet au fil des siècles –
des histoires peuplées d’horribles monstres, de temples magnifiques et de
citadelles imprenables. Tout comme le peuple qui l’habitait, le pays navajo
demeurait un mystère pour le gouvernement américain, un point
d’interrogation sur le néant d’une carte encore à créer.
On demanda donc à un jeune homme frais émoulu de West Point et membre
du corps des ingénieurs topographes, James Hervey Simpson, de se joindre aux
troupes de Washington. La tâche qui attendait Simpson était considérable :
pendant le mois que devait durer cette mission de reconnaissance, il lui
faudrait cartographier et mesurer le moindre centimètre de terrain. Bardé de
ses baromètres, de ses sextants et de ses odomètres, Simpson avait pour devoir
de percer un monde baigné de brume depuis des siècles – de lui assigner des
kilomètres et des températures, de prélever des échantillons de sol et des
spécimens d’animaux, et, de manière plus générale, de combler les vastes
lacunes dans la compréhension qu’avaient alors les États-Unis de l’étrange
royaume qu’ils venaient (du moins sur le papier) de conquérir. On attendait
aussi de Simpson qu’il tienne un journal de bord quotidien et détaillé de ce
voyage : l’extraordinaire document qu’il rédigea deviendra un classique de la
littérature d’exploration de l’Ouest américaine1.
Le premier lieutenant James Simpson, âgé de trente-six ans, avait l’allure
d’un gnome hirsute – c’était un type « effroyablement terne et effacé », selon les
mots d’un historien. Fervent épiscopalien, Simpson pouvait se montrer, pour
un homme encore jeune, péniblement vieux jeu. Ancien enfant prodige, il avait
quitté son New Jersey natal pour entrer à West Point à l’âge de quinze ans. Dès
le début, il y fit preuve d’un vrai talent pour le travail d’ingénieur, et passa
l’essentiel de ses premières années dans l’armée à s’occuper de projets de
drainage en Floride, dans les Everglades, puis à travailler sur des phares et des
améliorations portuaires dans des coins reculés de la région des Grands Lacs.
Avant d’arriver à Santa Fe, il n’avait jamais franchi la Missouri, et ses goûts le
portaient davantage vers l’Est. Il exécrait le Sud-Ouest – la nourriture
« écœurante », la « nudité » des vastes panoramas aux teintes brunes, le
désordre qui régnait dans les villages mexicains, la fine poussière qui semblait
s’immiscer partout. Il écrivit que « la couleur répugnante » du sol du Nouveau-
Mexique faisait monter en lui « un sentiment de dégoût ». Peut-être était-ce
parce qu’il avait été contraint de laisser sa jeune épousée à Buffalo ; mais dans
toutes ses observations, on perçoit nettement son irascibilité un peu geignarde.
Et cependant, derrière ces pleurnicheries, on est frappé de voir l’intérêt du
lieutenant Simpson croître de jour en jour, et sa fascination grandir peu à peu
devant ce paysage parfaitement étranger et ses habitants tout aussi étrangers.
Malgré lui, Simpson resta bouche bée devant tout ce qu’il prétendait détester –
la pierre dure et cuite au soleil, la flore et la faune du désert, les singulières
coutumes de ses résidents. Plus le paysage devient singulier, plus Simpson
semble regretter ses phares des Grands Lacs – et pourtant, c’est le moment où
sa prose se fait la plus vibrante. Il fera plus tard une belle carrière d’ingénieur
dans l’armée, et deviendra même général à titre temporaire ; mais le reste de sa
vie, selon un biographe compatissant, « est franchement assommant à
raconter ». Le Territoire du Nouveau-Mexique était ce que Simpson détestait le
plus au monde ; et pourtant ce fut sur ces terres, à la fin de l’été 1849, qu’il laissa
véritablement son empreinte dans le monde.

**
La mission titanesque de Simpson fut grandement facilitée par la présence
de deux explorateurs de tout premier plan qui se trouvaient à Santa Fe quand
l’expédition fut lancée et acceptèrent volontiers d’y prendre part. Richard et
Edward Kern, deux frères aux multiples talents, étaient issus d’une grande
famille très influente de Philadelphie. Edward – ou « Ned », comme on
l’appelait – était dessinateur et topographe, et sa vie avait déjà croisé l’histoire
de la conquête de l’Ouest : il avait accompagné John Fremont lors de sa
troisième exploration. Plus tard, alors qu’il commandait de manière temporaire
un fort près de Sacramento, il avait participé au sauvetage des survivants de
l’expédition Donner, après leur désastreux séjour dans les congères de la Sierra
Nevada pendant l’hiver 1846-1847.
Ned Kern était un homme grand et dégingandé de vingt-cinq ans, aux
cheveux roux et bouclés et au caractère versatile. Sur les photographies, son
visage semble fermé et mélancolique, mais il avait un sens de l’humour très fin
qui se manifestait par de sempiternels jeux de mots et plaisanteries. Ned était
épileptique, et peut-être était-ce à cause de cette infortune qu’il semblait
trouver du réconfort dans le calme de ses voyages vers l’ouest, « loin de la
civilisation et de l’eau-de-vie », comme il le disait. Ned Kern ne paraissait jamais
aussi heureux que lorsqu’il se trouvait dans la nature sauvage, avec ses crayons
et ses boîtes d’aquarelle, ses longues-vues et ses chronomètres, à documenter
soigneusement ses expériences. À une époque où la photographie de terrain
n’en était qu’à ses balbutiements, les artistes jouaient un rôle crucial lors des
expéditions : les illustrations de Kern, publiées avec les comptes rendus de
Fremont et dans des revues populaires, fournirent au grand public quelques-
unes des toutes premières images de l’Ouest américain.
Richard Kern, l’aîné des deux frères célibataires, était lui aussi un artiste
reconnu de Philadelphie. Influencé par la peinture de l’école de Hudson,
Richard (« Dick », comme on l’appelait presque toujours) avait enseigné le
dessin au prestigieux Franklin Institute, et il y avait déjà eu plusieurs
expositions importantes de son travail. Qui plus est, Dick Kern avait l’esprit
scientifique. Botaniste et ornithologue amateur, il avait réalisé de nombreuses
illustrations pour des revues techniques et scientifiques, et son goût pour la
minutie lui avait permis de devenir membre de l’Académie des sciences
naturelles de Philadelphie, pourtant très sélective. Il était plus robuste que Ned,
avec de longs cheveux coiffés vers l’arrière, une barbe fournie et un sourire
canaille qui se révélait contagieux. Dick Kern n’était pas très porté sur l’hygiène
et les soins corporels – l’un de ses amis de Philadelphie lui fit parvenir par
courrier un peigne au Nouveau-Mexique, connaissant l’« aversion de Kern à
s’en servir » mais persuadé que cela lui permettrait de se « gagner les bonnes
grâces des senoritas ». Quand il était en voyage, Kern avait toujours sa flûte sur
lui et aimait boire du whisky. Il évoqua un jour ses principales préoccupations
dans l’existence : « la bibliothèque, les banquets maçonniques, la salle de
musique, mon bureau plein de recoins, l’amour de la nature, et la galerie d’art ».
L’une des idées les plus étranges de Dick Kern fut de profiter de son séjour
dans l’Ouest pour collectionner des crânes d’Indiens. À Philadelphie, il avait été
très proche du Dr Samuel George Morton, professeur d’anatomie et éminent
spécialiste d’anthropologie physique, qui comptait parmi les plus grands
scientifiques du pays. Dans son ouvrage de 1839 intitulé Crania Americana, le Dr
Morton avait soutenu que les Indiens d’Amérique constituaient une race à part,
et que leur « aptitude à la civilisation » était « nettement inférieure à celle des
races caucasienne et mongole ».
Pour corroborer son propos, il réunissait et comparait depuis plusieurs
années des crânes d’Amérindiens, souvent obtenus grâce au pillage de tombes.
Le Dr Morton avait beau avoir amassé plus de quatre cents crânes provenant de
tribus des quatre coins du pays, sa collection présentait des lacunes évidentes :
il ne possédait aucun exemplaire venu de ce Sud-Ouest récemment conquis. Le
Dr Morton avait été un généreux soutien de Kern à l’Académie des sciences
naturelles de Philadelphie, et il avait souvent invité le jeune artiste à participer
au salon qu’il tenait tous les dimanches après-midi chez lui. Peut-être fut-ce lors
de l’une de ces rencontres conviviales que Kern promit à son mécène de lui
rapporter quelques crânes de choix à ajouter à son ossuaire en pleine
expansion.
Contrairement au lieutenant James Simpson, Richard Kern adorait le
Nouveau-Mexique. Il prenait plaisir à peindre ses horizons diaphanes, ses
couleurs incroyablement intenses et, selon ses propres termes, ses « massifs
hauts et hardis ». Mais venant d’une famille fortunée de l’Est, il était consterné
par la pauvreté ambiante. Souvent, dans ses paysages pittoresques, qu’ils soient
rendus à l’huile, au lavis ou au crayon, il évita de montrer la décrépitude des
villages. « Mieux vaut peindre les villes du Nouveau-Mexique de loin, écrivit-il,
cela dissout la crasse et la misère. »

**

Les frères Kern avaient passé l’été 1849 terrés dans une écurie de Taos, se
remettant d’une série d’épreuves dans les montagnes qui avait failli les tuer : la
« quatrième expédition » de Fremont, comme on appela cette mission de triste
mémoire – une exploration hivernale des monts San Juan, un massif escarpé du
sud de l’actuel Colorado – fut un fiasco de tout premier ordre, « l’une des
missions d’exploration les plus écervelées jamais entreprises dans le pays »,
selon un éminent historien du sud-ouest des États-Unis.
Elle devait pourtant permettre, entre autres, de redorer le blason désormais
quelque peu terni de Fremont. Deux ans plus tôt, en Californie, la querelle entre
Stephen Watts Kearny et Fremont avait abouti à une véritable impasse. En
refusant de reconnaître l’autorité supérieure de Kearny et de lui remettre le
poste de gouverneur de Californie, comme il en avait reçu l’ordre, Fremont avait
refusé de manière éhontée de respecter la chaîne de commandement de
l’armée – il avait même défié en duel l’un des officiers de Kearny. Devant
l’intransigeance de son subordonné, Kearny avait finalement perdu patience : il
avait fait arrêter Fremont et l’avait traîné les fers aux pieds à Washington, afin
qu’il soit jugé pour « mutinerie, désobéissance, et conduite préjudiciable à la
discipline militaire ». La presse fit ses choux gras de ce procès, qui se
transforma en gigantesque spectacle de grand-guignol politique : le sénateur
Benton rugit son mécontentement devant toute cette affaire, arguant que son
gendre s’était retrouvé injustement pris au piège des tirs croisés d’une rivalité
interservices, entre une armée de terre jalouse et une marine tout aussi jalouse.
Fremont finit par être reconnu coupable des trois chefs d’accusation. Tenant
compte toutefois des recommandations de la cour en faveur d’une peine plus
clémente, le président Polk ordonna à Fremont de reprendre du service dans
l’armée de terre. Celui-ci refusa. Humilié, déprimé, amer et malade, il donna
rageusement sa démission, avant de se lancer dans une nouvelle offensive
destinée à limiter les dégâts et rétablir sa réputation.
Le général Kearny, quant à lui, regagna le front, servant à Veracruz, puis, de
manière compétente, comme gouverneur militaire de Mexico, que les États-
Unis occupèrent lors des derniers mois fluctuants de la guerre ; mais il
contracta la fièvre jaune – ou vomito, comme on l’appelait de manière plus crue
au Mexique – et retourna rapidement à Saint-Louis pour se reposer aux côtés de
sa femme Mary, enceinte, et de ses enfants. On sait de source sûre que
Fremont, qui n’avait pas digéré d’avoir été traîné en cour martiale, lui rendit
visite avec l’intention de le provoquer en duel – avant de découvrir le général sur
son lit de mort. On ignore si Kearny souffrait alors de la fièvre elle-même ou des
complications qui en découlent, mais si c’était bien de la fièvre jaune, sa mort
dut être atroce : le blanc de l’œil qui jaunit, la peau d’une étrange teinte dorée et,
juste avant la fin, les yeux et les gencives qui saignent, et des vomissements
noirs dus à une gigantesque hémorragie interne.
Kearny, qui avait seulement cinquante-quatre ans et venait d’être promu
général de division, mourut le 31 octobre 1848, dans la maison de campagne de
son ami Meriwether Clark, dans le Missouri. Quelques semaines plus tôt, Mary
avait donné naissance à leur dernier enfant, un fils nommé Stephen Watts
Kearny.
Alors que la tombe de son ennemi juré était encore fraîche, Fremont
échafauda le plan d’une quatrième expédition. Encouragé, comme toujours, par
le sénateur Benton, il était fermement résolu à trouver un itinéraire à travers les
Rocheuses permettant d’établir un chemin de fer transcontinental entre Saint-
Louis et l’océan Pacifique. La seule façon de démontrer qu’un tel parcours était
possible, répétait Fremont, était de l’accomplir en plein hiver. Il clama d’un ton
assuré qu’il trouverait le col adéquat, et prouverait ainsi aux sceptiques que les
neiges des Rocheuses ne constituaient pas un obstacle insurmontable à la pose
de rails.
Le projet de Fremont se nourrissait de son orgueil démesuré : il consistait à
suivre le 39e parallèle jusqu’aux sommets déchiquetés des monts San Juan, qui
s’élevaient à plus de quatre mille deux cents mètres d’altitude et subissaient de
violentes tempêtes hivernales. Fremont fit semblant de ne pas voir les gros
morceaux de glace qui flottaient sur la rivière Arkansas quand il prépara son
expédition à Bent’s Fort cet automne-là. En novembre, fort de trente-trois
hommes, il poursuivit sa route vers la vallée de San Luis et les massifs enneigés
de San Juan. Tout indiquait – y compris les prédictions énoncées d’un ton grave
par les tribus amies qu’ils rencontraient – que l’hiver 1848 serait
exceptionnellement froid. Fremont n’y prêta aucune attention.
Il aurait voulu avoir Carson pour guide, mais engagea à sa place un trappeur
expérimenté nommé Bill Williams, un homme de soixante-deux ans qui se
remettait d’une récente bagarre contre les Indiens, dont il était ressorti avec
une blessure par balle dans le bras. Williams était un sympathique hurluberlu
qui connaissait bien les Rocheuses. Ancien pasteur méthodiste itinérant, il était
connu pour son goût du jeu, ses beuveries, et ses habitudes alimentaires
étranges et quelquefois repoussantes (il appréciait tout particulièrement de
manger cru le cuisseau d’un veau en gestation). Williams prétendait connaître
« chaque centimètre » des monts San Juan, « mieux que Fremont ne connaît son
propre jardin ». C’était un ami de Carson : les deux hommes avaient parcouru
des milliers de kilomètres ensemble quand ils étaient trappeurs. Selon un
contemporain, Williams avait « un visage de vieux raton laveur, fin et
anguleux », et il s’exprimait d’une « voix stridente ne permettant pas de dire s’il
riait ou pleurait ». On racontait que son fusil « claquait gaiement dans l’air et ne
s’exprimait jamais en vain ». Williams était maigre comme un clou, et sa barbe
rousse et graisseuse luisait au soleil. Il avait la curieuse habitude de marmonner
tout seul en trottant sur la piste.
On ne pouvait nier que Williams connaissait fort bien ces montagnes – de
fait, un certain nombre de pics et de ruisseaux des Rocheuses portaient déjà son
nom ; mais certains contemporains laissèrent entendre que cet homme
extravagant manquait parfois du jugement avisé et de la prudence instinctive
de Carson. Kit semblait avoir un étrange sixième sens pour éviter le désastre ; et
lors de cette mission funeste, sa présence serait cruellement regrettée.
Ned et Dick Kern, pris au piège du charisme si particulier de Fremont,
s’étaient engagés de bon cœur en tant que, respectivement, cartographe et
artiste de l’expédition. Ils avaient même persuadé leur frère Ben, un praticien
respecté de Philadelphie, de se joindre à eux en tant que médecin. Les trois
frères Kern, qui faisaient entièrement confiance à Fremont, passèrent plusieurs
semaines sans prendre conscience de la folie de cette expédition, tandis qu’ils
s’enfonçaient tête la première dans les redoutables congères des Rocheuses.
Mais ils finirent par douter. Concernant l’attitude irréfléchie de Fremont, Dick
Kern écrira plus tard : « Avec les yeux volontairement aveugles de l’imprudence,
de la vanité et de l’assurance, il s’entêta. » Tandis que novembre cédait la place à
décembre, la neige ne cessait de tomber. Pendant des semaines, ils furent
incapables d’avancer. « Nous ressemblions à des bonshommes de neige, écrivit
Dick. Des glaçons de trois centimètres pendaient à nos moustaches et nos
barbes. » Une nuit, les chaussettes de Ned gelèrent à tel point qu’il fallut les lui
retirer à l’aide d’un rasoir.
Fin décembre, leur situation déjà difficile devint vraiment désespérée. Les
mules affamées de Fremont se mirent à manger la crinière et les brides en cuir
de leurs congénères, avant de s’effondrer dans la neige insondable. Les
hommes, pour tout repas, mangèrent leurs bêtes de somme agonisantes et
attendirent en vain que la météo tourne. Ben Kern écrivit dans son journal que
le matin du 18 décembre, il s’était réveillé sous vingt centimètres de neige
fraîche empilée sur son sac de couchage. « J’ai expliqué à Dick que l’expédition
était finie, écrivit-il, et que si nous parvenions à rejoindre un village encore en
vie, nous pourrions nous estimer heureux. » Au bout du compte, même
Fremont se rendit compte que cette mission était désespérée – mais à ce
moment-là, il était presque déjà trop tard. Ses hommes commençaient à mourir
de froid et, après avoir mangé toutes les mules, fouillaient désespérément le sol
en quête de protéines. Dick Kern griffonna dans son journal : « Trop faible pour
bouger. On a cherché des muscles [sic], des escargots & des vers de terre – rien
trouvé. » Ned Kern se remémora plus tard s’être « peu à peu enfoncé dans le
sommeil […] J’étais heureux et satisfait de passer presque toute la journée assis
près du feu dans une sorte d’hébétude […] sans me soucier du moment où mon
heure viendrait – car je l’attendais, et dans cette perspective, j’avais mis par écrit
et réglé toutes mes affaires. » Le temps qu’une équipe de secours montée à la
hâte par Kit Carson et d’autres citoyens de Taos les retrouve, onze des trente-
trois membres de la mission étaient morts, soit de faim, soit de froid. Comme
lors de la tragédie de l’expédition Donner, plusieurs de ces défunts avaient
probablement été mangés.
Les vingt-deux survivants gelés se traînèrent jusqu’à Taos, et certains d’entre
eux séjournèrent chez Kit Carson. Fremont lui-même était tellement exténué
qu’il fallut le porter dans la maison de son ancien guide. Carson et Josefa lui
rendirent la santé en lui faisant boire des litres de chocolat chaud, et écoutèrent
le bouleversant récit de sa débâcle. Carson, toujours aussi fidèle, semblait
incapable de juger son ancien commandant – pas plus qu’il n’était prêt à
critiquer, après coup, les décisions prises par son vieil ami Bill Williams ; mais il
laissera entendre plus tard, avec son ironie habituelle, que Williams, étant
donné ses habitudes alimentaires pour le moins étranges, n’était pas homme à
reculer devant l’idée de devenir cannibale. « En période de famine, dit-il,
personne ne laisse jamais Bill Williams marcher derrière lui. »
Fremont, cependant, refusait d’admettre la moindre responsabilité dans ce
fiasco ou concernant la mort des onze hommes qu’il avait entraînés dans les
montagnes – de fait, ses lettres ne manifestent pas une once de remords. Il
préféra accuser Williams, tout en qualifiant de lâches et d’incompétents
plusieurs membres subalternes de l’expédition. Rassemblant toute son énergie,
et une fois de plus animé par son narcissisme orgueilleux, il décida de se rendre
en Californie en empruntant la route du sud, qui avait déjà fait ses preuves –
celle qui longeait la Gila jusqu’au Colorado, et qu’avaient choisie Kearny et
Carson en 1846. Le chemin de fer ne passerait pas par les monts San Juan : sa
trajectoire devrait être tracée beaucoup plus au sud.
Les trois frères Kern refusèrent de participer. Ils en avaient assez de John
Charles Fremont et de ses vantardises. Ils attendirent à Taos que le manteau
neigeux des Rocheuses commence à fondre ; puis, au mois de mars, Ben Kern et
Bill Williams retournèrent dans les monts San Juan, afin de retrouver une cache
pleine d’affaires de valeur qu’ils avaient laissées derrière eux, non loin du cours
supérieur alors gelé du Rio Grande – matériel médical, instruments
topographiques, fournitures artistiques, etc. Les deux hommes parvinrent à la
repérer, mais furent attaqués par des bandits. Le mystère ne fut jamais
totalement résolu, mais certains indices laissent penser qu’ils furent assassinés
par des Utes, chez qui l’on découvrit plus tard certains objets de l’expédition.
Selon un récit, Williams fut « trouvé assis bien droit contre un arbre, raidi par le
gel et à moitié recouvert » de neige, avec une « balle ute à travers le corps ». Le
corps de Ben Kern ne fut jamais retrouvé.
Choqués par le probable meurtre de leur frère – et méprisant John Fremont
plus que jamais –, Ned et Dick Kern recouvrèrent des forces à Taos, logeant
pendant quelque temps dans « une enfilade de pièces qui ferait sans doute une
fameuse écurie », écrivit Ned dans une lettre envoyée à sa sœur à Philadelphie.
« Cependant, poursuivait-il, le lieu figure parmi les meilleurs hébergements de
la ville, et des plus conviviaux aussi, car nous recevons parfois la visite des
Ânes. » Au début de l’été, les deux frères dépourvus de ressources parcoururent
à pied la centaine de kilomètres les séparant de la capitale, afin de trouver du
travail. Ned décrivit Santa Fe comme « une ville en adobe aux teintes fauves,
ornée de quelques arbres verdoyants et sise au milieu de collines rouge orangé
disposées en demi-cercle, c’est tout ce qu’il y a à en dire ». Dick et lui
entreprirent malgré tout de dessiner l’étrange cité et ses six églises catholiques.
Le hasard voulut qu’ils se lient alors d’amitié avec le lieutenant Simpson, qui les
engagea comme dessinateurs et illustrateurs scientifiques.

**

Le colonel Washington et ses hommes continuèrent à longer la Santa Fe en


direction de l’ouest, puis obliquèrent vers le sud, s’enfonçant peu à peu dans la
large vallée du Rio Grande. Les animaux de bât étaient fébriles et grincheux,
comme souvent au début du voyage. « Beaucoup de mules étant sauvages, il
s’ensuivit un certain nombre de problèmes », nota Dick Kern dans son journal.
Les forces expéditionnaires franchirent le lit sec et sablonneux du Rio Galisteo
et établirent leur campement à Santo Domingo Pueblo, lieu d’implantation de
longue date de quelque huit cents Indiens.
Dick Kern fut frappé de voir à quel point la vallée du Rio Grande était « belle
et fertile » près de Santo Domingo. « C’est la saison des récoltes, écrivit-il, et les
Indiens transportent leur blé en gerbes sur leur tête jusqu’au lieu du battage,
tout en chantant leurs mélopées sauvages. » Les Indiens de Santo Domingo se
montrèrent amicaux envers les soldats et les accueillirent avec enthousiasme.
Alors que le lieutenant Simpson observait une Pueblo en train de préparer une
sorte de tortilla, elle lui en offrit une à manger. Dégoûté par la « sueur ruisselant
sur [le] visage » de la femme, le mangeur délicat goûta à contrecœur le pain plat
encore chaud. « Bien qu’ayant extrêmement faim, nota-t-il, je n’ai pas manqué
de sentir mon estomac se soulever. »
Les troupes de Washington quittèrent Santo Domingo le lendemain et
traversèrent à gué les eaux fangeuses du Rio Grande, dans lequel deux de leurs
chariots de vivres s’embourbèrent ; puis ils poursuivirent leur route sur
quarante kilomètres en direction du nord-ouest, à travers des terres arides
« parfaitement inaptes à la culture », selon Simpson, jusqu’à tomber sur un
autre village indien connu sous le nom de Jemez Pueblo. Le lieutenant Simpson
ne fut guère impressionné par l’endroit. Il nota « la laideur » du hameau, avec
ses « enclos à chèvres miteux ». L’église catholique, une bâtisse en adobe toute
défoncée, « dépérissait de toute évidence sous l’influence combinée de la
négligence et de l’humidité ». Dans ce sanctuaire moisi, d’innombrables
hirondelles voletaient et s’élançaient depuis les chevrons, semblant
« parfaitement chez elles ». De manière énigmatique, un crâne humain et un tas
d’ossements étaient disposés à côté de la chaire. Simpson fut cependant
impressionné par un grand tableau accroché au fond du chœur, une image
sainte représentant San Diego portant la croix. « Il est à présent très abîmé,
mais la patte d’un véritable artiste y demeure bien visible, écrivit Simpson. Nul
autre qu’un vrai fils de la muse n’aurait pu donner à ce visage la splendide
expression de tristesse qui émane de ce tableau. »
Tout autour de Jemez Pueblo, le sol était couvert d’abricotiers et de pêchers,
et il y avait des « parcelles de beau maïs et de blé » sur les berges de la Jemez. À
quelques kilomètres du campement, Simpson repéra un loup gris « qui ne
s’éloigna de nous qu’à contrecœur ». Curieusement, non loin du pueblo et
disséminés le long de la rivière, se trouvaient des dizaines de maisons et
d’enceintes désertes, et même un four pour fondre le cuivre. Selon le guide de
Simpson, ces bâtiments en adobe étaient « autrefois habités par des Mexicains,
qui les avaient abandonnés par peur des Navahos ». Moins d’un mois plus tôt un
prêtre catholique, Vicente Garcia, avait été tué par des pilleurs navajos.
La précarité de l’existence en ces lieux n’était que trop visible. Jemez se
trouvait sur les lignes de front des guerres navajos : au fil des siècles, le pueblo
sans défense avait souffert d’un nombre incroyablement élevé de ravages
causés par des pilleurs du peuple diné. À la fin du XVIe siècle, les Navajos avaient
presque anéanti la population de Jemez ; et au cours du XVIIe siècle, un grand
nombre d’habitants du village avaient fui la région pour aller vivre dans un
endroit plus sûr, à des kilomètres de là. D’autres Indiens jemez avaient rejoint
les Navajos ou été absorbés par eux : les descendants de ces mariages entre
tribus formaient le noyau d’un clan navajo distinct, les ma-ii deeshgiizhnii.
Le colonel Washington établit son campement juste au nord du pueblo.
Comme c’était le début de la saison des récoltes, les Jemez se livrèrent à la danse
du Maïs vert, et nombre de soldats de Washington quittèrent le bivouac pour
assister à la cérémonie depuis le toit de l’une des habitations. Dans son journal,
Simpson décrivit les mouvements des danseurs dans les moindres détails – les
coiffes à plumes, les calebasses leur servant de crécelle, leurs costumes faits
d’une carapace de tortue, de pieds d’antilope et d’une peau de renard.
Cependant, malgré l’énergie et le sens du spectacle des Jemez, cette danse ne
parvint pas plus que le reste à impressionner le lieutenant. « Leurs
mouvements, jugea-t-il avec dédain, ne différaient que peu de ceux de la
majorité des Indiens. »
Le chef de Jemez, Hosta, fit visiter le pueblo à Simpson et le conduisit dans
l’une de ses kivas rituelles, une cavité sombre et circulaire dépourvue
d’ouverture, dans laquelle on entrait par un trou dans le toit laissant échapper la
fumée. Les murs de la kiva étaient couverts de peintures représentant des
dindons, des cerfs, des renards et des loups. Les deux hommes se lancèrent
dans une conversation sur la religion des Jemez. Hosta lui annonça sans détour
que son peuple conservait ses anciennes croyances, même s’il avait adopté les
principes du catholicisme – « qui leur a été imposé », selon le chef, « et qu’ils ne
comprennent pas », consigna Simpson.
Hosta lui expliqua que les Jemez et les Pecos se considéraient comme les
descendants directs de Montezuma et des Aztèques ; un jour, ils seraient
délivrés de leurs ennemis, les Espagnols et les Navajos, et retrouveraient leur
gloire d’antan, « grâce à un peuple venu de l’est ». Les Jemez, ajouta Hosta,
« commençaient à croire que ce peuple était arrivé » – sous la forme du général
Kearny et des Américains. Peut-être fut-ce en partie grâce à des flatteries de ce
genre qu’Hosta fit bonne impression à Simpson et d’autres soldats de
Washington. Le chef pueblo fut convié à accompagner l’expédition, et il se
montra enchanté de participer à une incursion au cœur même des terres de
l’ennemie de son peuple, la tribu navajo. Avant qu’ils ne lèvent le camp, Dick
Kern convainquit Hosta de poser en tenue complète de guerrier pour un
portrait à l’aquarelle. « Hosta, conclut Simpson, est l’un des Indiens pueblos les
plus beaux et les plus intelligents que j’aie jamais rencontrés, et sa vivacité, ainsi
que sa bienveillance nonchalante, font de lui l’un de nos Indiens préférés. »

**

Quittant le pueblo le 22 août, dans l’air frais du matin, les quatre cents
hommes de l’expédition de Washington pénétrèrent alors dans un monde rude
et beau. Les chariots de ravitaillement ne pouvaient aller plus loin : la route
s’achevait par un labyrinthe de buttes brûlées par le soleil, de terres ravinées et
stériles et de bassins alcalins ponctués de monolithes rocheux rappelant des
animaux et des créatures mythiques. C’était une terre fantasmagorique, dont
les Américains avaient de plus en plus de mal à comprendre les caractéristiques
tandis qu’ils progressaient lentement vers l’ouest.
Dans son journal de bord, Simpson peinait à trouver les mots pour décrire
l’étrange paysage qui les entourait, et en parla plusieurs fois comme d’« un pays
brisé ». Recourant fréquemment au jargon géologique de son époque, il semble
réconforté d’avoir repéré des « dépôts scoriacés », des « grès friables » et des
« roches argilacées brûlées, à divers stades de calcination ». D’autres fois, il se
laisse aller à des allusions bibliques, citant des versets d’Isaïe et des Psaumes
sur le caractère salé et desséché de la Terre sainte, suggérant même, à une
occasion, que « le fléau de l’aridité est peut-être imputable à la méchanceté du
peuple qui l’habite ». L’essentiel de ce territoire, selon lui, n’était qu’« un désert
stérile ».
Pourtant, même Simpson n’était pas toujours complètement insensible aux
charmes de ce pays. Il aimait son climat, favorable à l’avancée des troupes –
chaud et sec la journée, limpide et frais lors des nuits emplies d’étoiles, et
agrémenté de temps à autre de « pluies fines » permettant de clarifier les après-
midi poussiéreux. Simpson, perplexe, vit pour la première fois de sa vie du bois
pétrifié – « Ces pétrifications ne montrent-elles pas que cette terre était
autrefois davantage boisée qu’elle ne l’est aujourd’hui ? » Un matin, il fut ravi de
recevoir la visite d’un colibri vrombissant dans sa tente, « où il se posa quelques
secondes, à trente ou cinquante centimètres de moi, avant de disparaître à
jamais ». Simpson s’autorisa même une envolée poétique qui ne lui ressemble
guère : le matin du 25 août, peu après avoir levé le camp, il jeta un coup d’œil
derrière lui muni de son sextant et bénéficia dans le miroir d’une vue
majestueuse sur le lointain Cabezon Peak – un bouchon de roche volcanique de
six cents mètres de haut, surplombant de manière solitaire le sol ondoyant de la
vallée du Rio Puerco. Il écrivit alors : « Tandis que le soleil matinal projetait ses
rais d’or sur son versant oriental, laissant le reste du massif dans une douce
ombre de crépuscule, je songeai que je n’avais jamais rien vu de si beau ni de si
grandiose. »
Dick Kern, lui aussi inspiré par ce spectacle, fit un lavis du Cabezon Peak,
montrant l’aube envahissant son fût cannelé. Les Navajos, qui vivaient près de
ce pic depuis des siècles, le nommaient Rocher-noir-qui-s’effondre, et croyaient
qu’il s’agissait de la tête ossifiée d’un énorme géant maléfique, Yeitso – le chef
des dieux ennemis, que le grand guerrier Tueur-de-monstres avait décapité lors
d’une bataille décrite dans le récit des origines des Navajos.
L’expédition atteignit alors le Rio Puerco. Simpson trouvait que « rio » était
un terme trop charitable, puisqu’il ne contenait presque pas d’eau, à l’exception
de quelques mares « ici et là, d’une ignoble couleur verdâtre et au goût
saumâtre ». Le fond du ruisseau était obstrué par de la boue argileuse, et
pendant la traversée, une mule portant un lourd obusier de montagne perdit
l’équilibre et trébucha dans son lit. L’animal tomba en gémissant sur le dos, et
ses pattes s’agitèrent désespérément dans l’air à la manière d’un scarabée
renversé – « un spectacle, écrivit Simpson, aussi pénible que ridicule ».

**

Après deux autres journées de marche lente et régulière, les hommes de


Washington franchirent la ligne continentale de partage des eaux. Le 26 août,
ils atteignirent le Chaco Wash, un cours d’eau temporaire, et se retrouvèrent
bientôt en présence de ce que Simpson nomma une « ruine bien visible ». Les
Pueblos qui leur servaient de guides avaient divers mots pour la désigner. L’un
d’eux l’appela le Pueblo de Montezuma ; un autre, le Pueblo des Souris. Simpson
finirait par le nommer le Pueblo Pintado, à savoir le « village peint ».
Pintado était la plus orientale des neuf « grandes maisons » de Chaco
Canyon, les plus éblouissantes ruines préhistoriques de l’Ouest américain. Le
colonel Washington n’avait, selon toute apparence, absolument pas décidé de
faire passer son expédition par ce lieu extraordinaire, mais puisque c’était le
cas, Simpson et les frères Kern se voyaient offrir une occasion en or : ils seraient
les premiers Américains à décrire et étudier les tentaculaires vestiges en pierre
de la civilisation anasazi, alors disparue, et dont l’époque de gloire remontait à
l’an 1000.
« Gonflés par l’espoir », Simpson, Dick Kern et une petite escorte de
Mexicains partirent examiner les ruines. C’était là un cadeau unique dans la vie
de géomètres qualifiés, et une belle occasion de renoncer un peu aux exigences
plus mornes de l’expédition militaire. Ils savaient cependant que le temps était
compté : les troupes de Washington étaient en marche, et elles n’attendraient
pas qu’ils les rattrapent. Ils ne pouvaient oublier qu’ils se trouvaient à présent
sur des terres navajos emplies de dangers, et ne voulaient pas trop s’éloigner de
la protection de l’armée. Et pourtant, c’était plus fort qu’eux : cette civilisation
en ruines était trop tentante pour qu’on la laisse passer.
Simpson et son équipe travaillèrent donc avec une hâte fébrile. Ils firent des
relevés et des croquis, ramassèrent des objets, contemplèrent l’art rupestre,
creusèrent le sol, prirent des mesures au compas et établirent des relevés
astronomiques. Cela les occupa trois jours entiers, tandis qu’ils se déplaçaient
d’une vaste ruine à une autre, chaque structure semblant plus vaste et plus
splendide que la précédente. Les grandes habitations en pierre et en bois
formaient des pueblos semi-circulaires à plusieurs étages et pouvaient contenir
des centaines de pièces, certaines « dans un état de conservation presque
parfait ». La plupart de ces pueblos étaient construits sur la berge nord du
ruisseau, adossés à la haute paroi en grès du canyon. Le plus grand de ces
complexes, Pueblo Bonito, comptait plus de sept cents pièces et s’élevait sur
trois étages orientés selon un axe nord-sud presque parfait, à quinze minutes
du pôle Nord géographique. Simpson s’émerveilla de ces structures, notant « la
splendeur de leur conception et l’excellence de leur facture ». Elles
manifestaient, selon lui, « une capacité architecturale supérieure à ce que les
Indiens ou Néo-Mexicains actuels [avaient] à offrir ».
Dick Kern s’amusait comme un fou, enchaînant frénétiquement les
aquarelles et multipliant les lavis, jusqu’à ce que la dernière lueur se soit
estompée dans le ciel. Campant au milieu des remparts à moitié effondrés, il
était content d’échapper au tumulte de l’armée et de profiter seul de ce paysage
lunaire. Il peignit une aquarelle montrant à quoi devait ressembler, selon lui,
l’un de ces ensembles architecturaux à la grande époque. « Le loup, le lézard et
le lièvre en sont aujourd’hui les seuls habitants, écrivit Kern dans son journal, et
les fleurs sauvages aux couleurs vives emplissent la cour et les couloirs. Qui les a
bâtis, nul ne le sait […]. Mais il ne fait aucun doute qu’ils ont été construits par
une race vivant ici il y a fort longtemps – leur style est très différent de ce que
faisaient les Espagnols. » Le lieutenant Simpson et lui ne pouvaient être plus
heureux – à la manière de petits garçons batifolant dans un monde enchanté.
Ils établirent le plan au sol de presque toutes les grandes structures du canyon,
et gravèrent leurs noms dans le mur en plâtre de l’une des salles de Pueblo
Bonito.
Simpson, cependant, avait conscience qu’ils n’avaient pas les moyens de
rendre justice à ce monumental labyrinthe. Craignant une embuscade des
Navajos, il finit par donner l’ordre de ranger outils et carnets de notes et de
rejoindre en hâte les troupes. « Si nous avions eu le temps, écrivit-il, nous
serions volontiers restés à creuser dans les vestiges du passé ; mais l’armée
ayant déjà quelques kilomètres d’avance sur nous, nous fûmes contraints de
partir à contrecœur. » Les circonstances, conclut-il, « ne nous ont pas permis de
contenter nos esprits ».

**
On ignorait presque tout des Anasazis au moment de l’expédition de
Washington, et le lieutenant Simpson n’avait quasiment aucune donnée sur
laquelle s’appuyer tandis qu’il s’interrogeait sur ces ruines fabuleuses. Hosta, le
chef jemez, déclara que les cités de Chaco avaient été construites par son
ancêtre, l’empereur aztèque Montezuma, répétant un mythe alors largement
répandu et que Simpson semble avoir jugé crédible. Dans les faits, les habitants
de Chaco n’étaient pas directement liés à la civilisation aztèque, même s’ils
avaient presque certainement eu des échanges commerciaux avec leurs
prédécesseurs de Méso-Amérique. Leur ascension avait commencé vers 950 apr.
J.-C., bien avant que les Aztèques ne dominent le centre du Mexique. Leur
pouvoir et leur richesse se fondaient surtout, semble-t-il, sur leur capacité à
travailler la turquoise, une pierre très prisée dans la région pour son usage
rituel. Leur talent exceptionnel pour broyer, façonner et polir cette pierre
fragile extraite des collines de Cerrillos, près de Santa Fe, semble avoir généré
un commerce qui permit une gigantesque concentration de richesses.
Pendant une brève période – un peu plus d’un siècle –, les habitants de Chaco
Canyon virent leur civilisation atteindre un degré de sophistication extrême et
connurent un essor culturel sans précédent dans toute la préhistoire nord-
américaine. Les archéologues appellent cela le phénomène de Chaco.
Rapidement, les Anasazis de Chaco commencèrent à centraliser leur
gouvernement, à intensifier leur agriculture, et à concentrer leur population
dans ce que l’on nomma de « grandes maisons » disséminées le long du canyon.
Ils mirent en place des systèmes d’irrigation complexes et des barrages
élaborés. Ils construisirent de grands axes routiers tirés au cordeau qui
rayonnaient depuis leur capitale. Au sommet de vastes mesas, ils érigèrent des
« phares » dans lesquels ils allumaient des feux pour envoyer des signaux de
fumée aux populations anasazis lointaines et diffuser des messages sur des
centaines de kilomètres. Leurs objets et leurs rituels gagnèrent en beauté, en
finesse. Ils coupèrent des milliers de pins ponderosa dans des bosquets
montagneux situés à soixante kilomètres de chez eux, et les traînèrent jusqu’au
canyon pour construire leurs énormes édifices. Bientôt, un puissant clergé se
développa, et des observatoires furent installés pour permettre à ces druides
amérindiens de suivre, avec une étonnante précision, le mouvement des étoiles
et des planètes.
L’Amérique du Nord n’avait jamais connu de culture aussi florissante ; mais
vers l’an 1150, aussi vite qu’ils avaient fait irruption sur la scène, les habitants de
Chaco virent leur civilisation décliner. Leur disparition semble être due à une
crise écologique majeure (en partie liée aux deux sécheresses dévastatrices
de 1085 et de 1095), mais aussi à l’impact, sur ce paysage désertique situé dans
les confins, d’une population dense. L’expansion des Anasazis de Chaco s’était
fondée sur une sorte d’accident météorologique : ils avaient vécu pendant un
siècle un cycle d’anormale humidité et, pendant cette brève période, avaient
surexploité les terres, tué trop de gibier, et coupé trop de bois. En quelques
générations à peine, leurs sols mis à nu furent victimes de l’érosion, la couche
arable se réduisit, et leurs systèmes de drainage se retrouvèrent engorgés par le
sel et le limon. La rivière dont ils dépendaient pour le maïs et les haricots
s’assécha ; et une troisième grande sécheresse, qui commença vers 1129, leur
porta le coup de grâce.
Ce bouleversement environnemental donna évidemment lieu à des
perturbations sociales. Pendant son agonie, Chaco Canyon se transforma en un
lieu hostile. Les gens commençaient à mourir de faim. Ils transformèrent leurs
grandes maisons en forteresses, érigèrent des murs, barricadèrent les fenêtres
du rez-de-chaussée, se retirèrent dans les étages supérieurs la nuit et
remontèrent leurs échelles au moindre signe de danger. Les archéologues ont
trouvé des traces de grands troubles civils, de sorcellerie, et même de rituels
cannibales. Les Anasazis de Chaco finirent par fuir les lieux en masse. Souvent,
ils se contentaient de quitter à pied leurs grands complexes d’habitation,
laissant derrière eux de belles poteries ornementales, des sandales, des
vêtements, et de grandes quantités d’aliments séchés soigneusement
entreposés dans des greniers.
Les habitants de Chaco, cependant, ne « disparurent » pas vraiment. Ils
errèrent dans tout le Sud-Ouest, et recréèrent des villages partout où ils
trouvaient de l’eau et se sentaient en lieu sûr. Les Indiens pueblos étaient leurs
descendants directs. Hosta et son peuple, les Jemez, avaient du sang anasazi,
non aztèque, qui courait dans leurs veines, tout comme les dizaines d’autres
tribus pueblos dont les colonies formaient une constellation changeante à
travers tout le Nouveau-Mexique – les Zunis, les Hopis, les Acomas, les Taos.
L’architecture des Pueblos de l’époque moderne, quoique moins sophistiquée
sur le plan technique, ressemblait de manière frappante à celle des grands
habitats de Chaco, avec leurs maisons à plusieurs étages, leurs terrasses étagées
et leurs kivas souterraines. De l’art rupestre des Pueblos à leurs cérémonies
religieuses, en passant par le style de leurs poteries, les échos culturels étaient
évidents. Ainsi, les Anasazis de Chaco étaient toujours bien vivants ; ils avaient
simplement connu l’équivalent d’une diaspora. En se dispersant et en
renaissant dans de petites agglomérations ramassées sur elles-mêmes, leurs
descendants avaient appris la dernière leçon de prudence délivrée par Chaco
Canyon : il est dangereux d’être trop nombreux dans le désert. Quand la terre
est chiche, la civilisation doit se disperser.
À peu près au moment où Chaco s’effondrait, les Navajos commencèrent à
s’installer dans la région. Pendant des siècles, ils s’étaient lentement déplacés
vers le sud, quittant l’Alaska et le nord-ouest du Canada pour descendre peu à
peu le long des crêtes des Rocheuses. Ces guerriers nomades étaient l’exemple
même d’une civilisation éclatée. Ils étaient souples, avaient de bonnes capacités
d’adaptation, refusaient de devenir prisonniers d’un lieu ou d’un mode de vie
bien défini, et se déplaçaient librement au fil des saisons, suivant le gibier ou
leur propre caprice.
Quand les Navajos découvrirent les ruines de Chaco Canyon, ils durent être
stupéfaits. Tout semblait à l’opposé de leur propre existence. Sans doute eurent-
ils conscience de n’avoir jamais vu culture plus sophistiquée que celle de Chaco ;
mais ils comprirent aussi, de manière instinctive, que quelque chose de terrible
s’était déroulé dans ces lieux, que cette ville fantôme contenait les germes de la
destruction. Ils refusèrent de pénétrer dans les grandes maisons, les
considérant comme des espaces liés au mal et à la mort. Jamais ils ne vivraient
de cette façon – dans des villes, entassés dans des bâtiments en dur, piégés dans
un environnement restreint. Ils garderaient toujours une porte de sortie.
La chronologie est floue, mais il n’est pas impossible que les deux cultures se
soient croisées – à savoir que les Navajos soient arrivés juste au moment où les
Anasazis s’en allaient, et que, pendant une brève période, ils aient eu des
échanges directs. Il est possible également que l’arrivée des Navajos ait accéléré
la ruine de la culture Chaco, soit par le biais d’une guerre ouverte, soit parce
qu’ils luttaient pour les mêmes ressources. Le mot anasazi, en vérité, est un
terme navajo, qui signifie « ancêtres de nos ennemis » ; et c’est un terme que les
Indiens pueblos contemporains détestent, à juste titre (ils préfèrent
l’appellation « ancêtres pueblos »). Quelle que pût être la nature de leur relation,
les Navajos comblèrent assurément le vide laissé par le départ des Anasazis. Ils
resteraient les maîtres de la région, menant leur vie itinérante près de ces villes
de pierre effondrées – ajoutant des récits concernant ces ruines à leur propre
mythologie, mais ne les approchant jamais.
Quand Simpson et Dick Kern s’aventurèrent dans Chaco Canyon, les Navajos
en étaient de facto les gardiens depuis au moins cinq cents ans, et notre
compréhension initiale de Chaco serait en grande partie déformée par le point
de vue navajo. Le mot chaco est une déformation espagnole du tsekho navajo, qui
signifie « canyon », ou, littéralement, « ouverture dans la roche » ; et tandis que
Simpson examinait les ruines avec ses hommes, des éclaireurs navajos
l’observaient de loin en s’interrogeant sur ses intentions, se demandant peut-
être si ce petit homme à moustache n’était pas un sorcier.

1 Navaho Expedition : Journal of a Military Reconnaissance from Santa Fe, New Mexico, to the Navaho
Country, Made in 1849 by James H. Simpson.
28
LA PLUS BELLE TÊTE QUE J’AIE JAMAIS VUE


Les troupes du colonel Washington bivouaquaient dans une zone semi-
désertique lugubre et venteuse, près d’un endroit nommé Badger Springs. La
vue qui s’offrait à eux était absolument imprenable – au nord, l’imposant
Shiprock plantait ses serres dans le ciel –, mais le lieu n’était pas vraiment fait
pour le camping. Ils ne trouvèrent aucun branchage pour allumer du feu, à
l’exception des troncs de quelques arbustes épineux. Les ingénieurs
s’aperçurent qu’ils pouvaient récupérer un peu d’eau en creusant de profondes
fosses dans le sol, mais elle était extrêmement alcaline et avait, selon Dick Kern,
« un goût rappelant l’œuf pourri ». Comme le colonel Washington n’avait repéré
ni herbe ni autre fourrage convenable pour ses chevaux et ses mules, il avait
ordonné à ses hommes, plus tôt dans la journée, de couper le maïs vert et
rabougri d’un champ navajo voisin.
Les Navajos vivant dans la région interprétèrent évidemment ce pillage
comme un acte hostile. Bientôt, ils surgirent à plusieurs dans le campement
pour se plaindre auprès de Washington. Le colonel ayant fait savoir aux Indiens
de la région que ses troupes venaient exiger la restitution de biens volés, ils
apportaient quinze chevaux et mules et un certain nombre de moutons, qu’ils
souhaitaient livrer à l’armée. Ces Navajos étaient les émissaires de Narbona, et
une grande partie de ce troupeau provenait directement des cheptels du grand
chef. Washington accepta les bêtes ; quant à la protestation des Navajos
concernant leurs champs de maïs, elle demeura lettre morte. Parmi les Indiens
affluant vers le camp se trouvait un certain nombre de femmes qui, selon
Simpson, « portaient des couvertures, des pantalons moulants et des
mocassins – les couvertures étant retenues à la taille par une ceinture ».
Simpson sembla choqué de voir ces femmes « enfourcher leurs chevaux à la
mode des hommes ». « L’une d’elles, nota-t-il, portait un bébé sur son buste, dont
le dos était maintenu par une planche ; celle-ci était surmontée d’une structure
en osier, pour protéger sa petite tête du climat. »
Le lendemain matin, 30 août, l’armée de Washington leva le camp et
poursuivit vers l’ouest, sur vingt-cinq kilomètres cette fois-ci. Kern observa que
tandis qu’ils marchaient, « un grand nombre d’Indiens » se pressait autour
d’eux, et qu’il était évident que leur colère et leur inquiétude ne cessaient
d’augmenter. La plupart étaient des guerriers armés de lances, de piques et
d’arcs renforcés par du tendon. Simpson trouvait qu’ils formaient « un groupe
assez redoutable », précisant que leurs « coiffes en forme de casque étaient
mises en valeur par des aigrettes faites de plumes d’aigle ». Certains des
guerriers, observa-t-il, « étaient presque nus – l’un d’eux l’était d’ailleurs
entièrement, à l’exception de son pagne, et toute sa personne était d’un
épouvantable aspect, étant donné l’espèce de blanc de chaux dont il était
couvert ».
Au milieu de la journée, les Navajos étaient plusieurs centaines et ils
soulevaient d’énormes nuages de poussière en chevauchant à l’avant-garde. Ces
guerriers poussant des cris non loin de ses troupes rendaient le colonel un peu
nerveux, et il finit par ordonner à ses artilleurs de retirer deux obusiers de
montagne du dos des mules et de se préparer à faire feu en cas d’attaque. Un
« nuage sombre et menaçant » planait au loin, au-dessus de l’une des cimes des
monts Chuska ; il était « zébré d’éclairs le traversant de part en part ». Les
nuages noirs s’amoncelèrent, et il se mit à pleuvoir. Washington fut contraint
d’immobiliser ses troupes et de se préparer à affronter une violente averse de
grêle.
Ils campèrent cet après-midi-là à l’embranchement nord de Tunicha Creek,
sur un terrain jonché de tessons de poterie anasazis. La vallée de la Chuska
voisine était couverte de vigoureux épis de maïs, « de vastes champs
luxuriants », ainsi que les décrivit Simpson, « plus beaux que tous ceux que j’aie
jamais vus dans ce pays ». Ces cultures avaient beau ne pas être irriguées, elles
profitaient de l’eau qui s’infiltrait dans la terre meuble. Les tiges étaient
profondément plantées dans le sol, non en sillons, mais en touffes denses – une
méthode de conservation de l’eau que les Navajos pratiquaient depuis des
siècles.
Le colonel Washington ordonna à nouveau à ses glaneurs de s’emparer du
maïs indien. Quand il devint évident que les Navajos allaient s’opposer à
l’intrusion de ses troupes, Washington envoya d’autres soldats « faire respecter
la discipline ». Pour justifier le vol du maïs, il fit valoir que les Navajos devraient
bien finir par rembourser au gouvernement américain les coûts considérables
de l’expédition montée contre eux – un raisonnement tordu qui ne fit
qu’accentuer la fureur des Indiens, impuissants à empêcher que leurs réserves
alimentaires pour l’hiver soient dévastées sous leurs yeux.
La tension montait près du camp. Des centaines de Navajos en colère, peut-
être même mille, l’encerclaient désormais et faisaient galoper leurs chevaux de
tous côtés, se massant fébrilement autour du bivouac. Washington autorisa
quelques émissaires à entrer dans le camp pour discuter. Puis il leur demanda,
par le truchement de son interprète espagnol, d’aller dans la campagne
chercher le plus possible de chefs indiens pour représenter la région de Chuska.
Il leur expliqua que son armée était entrée sur leur territoire pour les punir de
leurs perpétuels raids et pillages, affirmant cependant que les États-Unis
d’Amérique étaient leurs amis, à condition qu’ils soient prêts à revenir le
lendemain signer un traité de paix. Les chefs acceptèrent de le rencontrer le
lendemain à midi, précisant que le vieux Narbona serait là. Avant leur départ,
Richard Kern vit l’un des chefs navajos, profondément contrarié et perplexe,
demander au colonel Washington : « Si nous sommes amis, pourquoi avez-vous
pris notre maïs ? C’est difficile pour nous, mais nous sommes obligés de nous
soumettre. »

**

Le lendemain à midi, plusieurs centaines de Navajos se rendirent au camp de


Washington. Selon Simpson, ils étaient « magnifiquement parés de rouge, de
bleu et de blanc, le fusil à la main, pointé vers le ciel », offrant un « spectacle
tout à fait saisissant ». De cette foule fébrile sortirent trois anciens, qui se
présentèrent par leur nom espagnol : Archuleta, Jose Largo et Narbona.
Tous les yeux se tournèrent vers le plus célèbre des Indiens navajos.
Quoiqu’ayant plus de quatre-vingts ans, Narbona suscitait toujours autant le
respect. Simpson le décrivit comme « assez âgé et très large de carrure, avec un
visage grave et pensif qui n’était pas sans rappeler, comme le remarquèrent
nombre d’officiers (j’espère que la comparaison me sera pardonnée), celui du
président Washington ». Ce jour-là, Narbona portait une belle couverture en
laine de chef de tribu, teinte des motifs géométriques aux couleurs vives
caractéristiques de son peuple. Dick et Ned Kern firent un portrait de lui au
lavis, l’air solennel et digne.
L’arthrite faisait tellement souffrir Narbona qu’il fallut l’aider à descendre de
son cheval et le transporter jusqu’au lieu de la réunion. En signe de bonne
volonté, déclara-t-il à Washington, il lui remettait un second troupeau
d’animaux – de plusieurs centaines de têtes de bétail. Il lui expliqua qu’il croyait
en la paix avec les Hommes nouveaux, et que son peuple, les Chuska Navajos,
n’avait jamais fait la guerre aux Américains – même s’il était vrai qu’ils étaient
depuis longtemps en conflit avec les Néo-Mexicains, et que de nombreux torts
avaient été commis par les deux camps. Il ajouta que lui prônait la paix, mais
qu’il y avait dans sa tribu de jeunes têtes brûlées et des voleurs (ladrones, dit-il)
dont on ne pouvait pas toujours empêcher les agissements. Narbona précisa
aussi qu’il ne se faisait pas le porte-parole de toute la nation diné, qu’aucun
homme n’avait ce pouvoir : le peuple navajo était fait de diverses bandes,
chacune étant autonome et disposant de son propre territoire.
L’un des jeunes Navajos présents sur les lieux pouvait assurément être
qualifié de tête brûlée, voire de voleur : il s’agit du gendre de Narbona. Il était
orgueilleux et bien bâti, avait la peau sombre et nous est connu sous le nom
espagnol de Manuelito. Farouche guerrier qui s’était rapidement imposé au
sein de son peuple, Manuelito aimait et respectait son beau-père, mais se
méfiait de ses appels à la paix. Une fureur juvénile bouillait en lui. Ce grand
jeune homme à l’air revêche et aux yeux sombres et ardents trouvait que
Narbona allait trop loin dans sa politique d’apaisement avec l’homme blanc. À
ses yeux, ces nouveaux conquérants n’arrivaient pas à la cheville des Navajos.
Assis sur son cheval, Manuelito scruta et écouta attentivement la discussion. Ce
fut l’agent chargé des Affaires indiennes James Calhoun qui mena les
pourparlers, assis à côté du colonel Washington.

CALHOUN : Dites-leur qu’ils sont maintenant légalement sous la juridiction
des États-Unis et qu’ils doivent respecter cette juridiction.
INTERPRÈTE : Ils disent qu’ils le comprennent.
CALHOUN : Dites-leur qu’après la conclusion du traité, leurs amis seront les
amis des États-Unis, et leurs ennemis les ennemis des États-Unis. Sont-ils prêts
à faire la paix avec tous les amis des États-Unis ?
INTERPRÈTE : Ils disent qu’ils sont prêts.

Narbona et les deux autres chefs de tribu annoncèrent qu’ils pouvaient
accepter l’ensemble des termes proposés par Calhoun et le colonel Washington,
sauf un : accompagner Washington dans le bastion indien de Canyon de Chelly,
où ce dernier souhaitait tenir un conseil encore plus grand, avec des
représentants de toute la nation navajo. Narbona argua qu’il n’avait aucun lien
avec les Navajos vivant « de l’autre côté de la montagne » – tout en précisant
qu’il n’était pas en mesure d’entreprendre un aussi long voyage, étant donné sa
santé fragile. Sur l’insistance de Washington, il finit par accepter de nommer
deux jeunes chefs qui se rendraient à Canyon de Chelly à sa place.
Le conseil prit fin à l’apparente satisfaction de tous, et pendant un très bref
moment les relations entre les Navajos et les États-Unis d’Amérique semblèrent
sur la bonne voie. Mais l’un des miliciens néo-mexicains repéra un cheval au
milieu des montures navajos qui, assura-t-il, était le sien. Et il n’en démordait
pas. Les indigènes avaient volé son cheval quelques mois plus tôt, et il exigeait à
présent qu’on le lui rende. Les Navajos ne contestèrent pas le vol du cheval, mais
annoncèrent que la bête était passée entre tellement de mains qu’on ne pouvait
établir qui en était le véritable propriétaire – et que, de toute façon, une sorte de
prescription s’appliquait. Il y eut une brève échauffourée, et l’on se lança des
accusations de part et d’autre.
Quand le colonel Washington eut vent de l’affaire, il se rangea du côté des
Néo-Mexicains, et exigea que les Navajos rendent le cheval. Les Navajos « s’y
opposèrent », comme le formula Simpson. Dans les deux camps, les esprits
commençaient à s’échauffer. Après le discours abstrait du colonel Washington,
les négociations avaient finalement abouti à un sujet concret que les Navajos
comprenaient fort bien et qui de surcroît les passionnaient : un cheval. La
situation était désormais tendue, et complètement dans l’impasse. « Si vous ne
rendez pas ce cheval, menaça Washington par l’intermédiaire d’un interprète,
nous ferons feu ! »
À ce moment-là, le voleur de chevaux supposé avait déjà fui dans les collines –
à cheval, évidemment, sur la monture même qui était source du litige.
Washington demanda à l’officier de la garde, un certain lieutenant Torrez, de
s’emparer d’un autre cheval en représailles – celui qui lui plairait. Quand Torrez
se dirigea vers la foule de cavaliers navajos pour choisir un animal, les Indiens
devinèrent immédiatement ce qu’il avait l’intention de faire. En un éclair, ils
firent pirouetter leurs montures et « détalèrent à toute vitesse », écrivit
Simpson.
Voyant cela, le colonel Washington cria : « Feu ! »
Des balles traversèrent la foule, tandis que les tireurs d’élite de l’armée,
postés en cercle autour du lieu du conseil, manœuvraient leurs fusils à
chargement par la bouche. Les artilleurs tournèrent l’énorme fût en bronze du
canon de campagne de six livres – le chariot de tonnerre – et, en trois secousses
rapprochées, bombardèrent la zone. Puis Washington ordonna aux troupes
montées de poursuivre les Navajos qui battaient en retraite, mais en vain : les
Indiens se dispersèrent de tous côtés et disparurent dans un lointain ravin.
Quand la poussière retomba, le colonel Washington vit qu’aucun de ses
hommes n’avait été blessé – même si Simpson nota, fort marri, que quelques
mules avaient été perdues dans le « tohu-bohu ». Le champ de bataille était vide,
à l’exception de sept corps navajos. Certains étaient blessés, d’autres avaient
manifestement perdu la vie.
En y regardant de plus près, Washington découvrit que l’une des formes qui
se tordaient de douleur dans l’herbe n’était autre que Narbona. Le grand
patriarche, transpercé par les éclats d’obus du chariot de tonnerre, baignait
dans une mare de sang. Quatre ou cinq plaies béantes s’alignaient sur son corps
mutilé.
Quelques minutes plus tard, Narbona cessa de bouger.
Comme si sa mort n’était pas un affront suffisant aux yeux des Navajos,
Narbona connut alors l’humiliation suprême : un chasseur de souvenirs néo-
mexicain s’approcha du cadavre du vieil homme, se pencha, et fit glisser une
lame de couteau sur son front.
Dans son journal, Dick Kern ne dit rien permettant de penser que Narbona
eût fait quoi que ce soit pour provoquer l’attaque ; mais il ne se montre pas
davantage scandalisé par cet incident, qui fut sans doute l’un des événements
les plus décisifs de l’histoire des relations entre Navajos et Américains. Kern,
cependant, avoue être furieux contre lui-même : il n’avait pas eu la présence
d’esprit de récupérer la tête de Narbona pour la transmettre à son mécène et
ami, le Dr Samuel George Morton, qui travaillait sur les crânes.
« C’était le chef de la nation, et il s’était comporté en homme sage et en grand
guerrier », écrivit-il au Dr Morton un an plus tard. « Son ossature était
impressionnante. Je pense qu’il devait mesurer presque 2 mètres. Il approchait
les 90 ans quand il a été tué. Je regrette beaucoup de ne pas m’être procuré la
boîte crânienne de Narbona ; il avait la plus belle tête que j’aie jamais vue chez
un Indien. »
29
LE NŒUD DE LA MORT


Le plus grand chef navajo était mort, mais il n’y aurait pas d’obsèques. Les
Navajos ne croyaient pas aux funérailles ; quand quelqu’un mourait, même un
homme aussi renommé que Narbona, l’essentiel était de permettre à l’esprit de
rejoindre le monde souterrain le plus vite possible. Les Navajos n’avaient
aucune envie de s’attarder près du corps pour lui rendre hommage. Les proches
se chargeraient des tâches délicates consistant à faire disparaître la dépouille et
à répartir les biens considérables de Narbona. Pour les milliers d’autres Navajos
ayant fréquenté le grand chef, et les milliers d’autres encore qui le
connaissaient de réputation, le deuil serait profond, mais non public.
Peu après sa mort, Narbona fut ramené au groupe de hogans constituant sa
bande, sur la pente des monts Chuska. (Selon certains récits navajos, Narbona
ne mourut pas immédiatement de ses blessures : bien que mortellement blessé
par les troupes de Washington puis scalpé, le vieux chef demeura en vie assez
longtemps pour qu’on puisse le ramener chez lui, où il put faire ses adieux à ses
femmes, ses enfants et ses petits-enfants.) À l’extérieur des hogans, la famille
prépara la dépouille pour l’enterrement. C’était une tâche qui les répugnait et ils
l’accomplirent sans attendre, minutieusement, attentifs au moindre signe
défavorable.
Même s’ils détestaient être en contact avec la mort, ils devaient manipuler le
corps correctement, dans le respect des anciens protocoles, de manière à
empêcher le fantôme de Narbona d’échapper à ses liens avec la finitude et de
revenir les hanter indéfiniment – rôdant la nuit autour des hogans, sifflant dans
l’obscurité, jetant des mottes de terre sur les gens, leur donnant des
cauchemars, rendant fous les êtres qui lui avaient été chers, ou alors les faisant
s’étioler et mourir d’une étrange maladie. Il pouvait décocher de la poudre de
cadavre dans la tête de quelqu’un, altérant sa santé – un horrible mal qui ne se
manifestait que par une légère bosse sur le cuir chevelu de la victime. Dans la
pensée navajo, un bon fantôme n’existait pas, quand bien même la personne
s’était montrée aimable et gentille de son vivant.
Si Narbona était mort de vieillesse, sa famille n’aurait pas eu besoin de tant
de précautions, car on disait que les gens âgés mourant de cause naturelle
étaient incapables de produire des fantômes. (C’était pareil pour les bébés
mort-nés et les nourrissons morts avant d’avoir poussé leur premier cri.) Mais
Narbona avait été tué contre sa volonté – assassiné, en vérité, puis scalpé –, et
son peuple avait toutes les raisons de craindre que son fantôme soit en colère et
cherche à se venger. Naturellement, la fureur du vieil homme viserait les
Américains ; mais un fantôme s’éloignant rarement de ses hogans et du petit
monde qui lui était familier de son vivant, ce serait au peuple de Narbona de
faire les frais de sa rage. Ses proches craignaient les visites d’un esprit
particulièrement courroucé s’ils ne s’occupaient pas consciencieusement de
l’enterrement.

**

Quand Narbona était en vie, certains s’étaient demandé s’il n’était pas un
sorcier – c’était en tout cas une rumeur qui courait et qu’il avait parfois dû
étouffer. Cette croyance ne venait pas de ce que Narbona avait pu dire ou faire
au cours de sa longue existence, mais du simple fait qu’il s’agissait de l’un des
hommes les plus riches du pays diné – riche en bétail, en récoltes, en bijoux et
en esclaves. Certains Navajos voyaient d’un mauvais œil la richesse matérielle,
même s’ils la jalousaient. Chez les plus pauvres d’entre eux, on disait souvent
que la seule façon de s’enrichir était d’apprendre la sorcellerie et de s’introduire
dans les tombes pour y piller les trésors.
Une personne fortunée devait par conséquent se mettre en frais pour contrer
ce soupçon, en faisant continuellement preuve de largesses, et en organisant
des fêtes raffinées et coûteuses, destinées à plusieurs centaines de personnes
affamées. On attendait des riches qu’ils assument leurs responsabilités envers
la communauté en finançant de somptueux banquets et cérémonies de
guérison – des rassemblements rituels qui rythmaient la vie sociale des Navajos,
et étaient au cœur de sa vie politique : cela permettait d’atténuer les écarts de
niveau de vie entre les membres de la tribu, et fonctionnait comme une sorte
d’impôt. Certes, la coutume encourageait la générosité ; mais derrière cette
libéralité se cachait la nécessité constante de devoir convaincre une société
jalouse qu’on n’était pas un sorcier.
Chez les Navajos, un vieux proverbe disait : « On ne devient pas riche quand
on traite bien ses proches. » Tout au long de sa vie, Narbona avait fait de son
mieux pour bien traiter ses proches. Maintenant qu’il était mort, les obligations
sociales liées à sa fortune donnaient à sa famille encore plus de raisons de
respecter toutes les précautions d’usage, et de l’inhumer parfaitement dans les
règles.

**

Ce furent sans doute les esclaves de Narbona qui se chargèrent des tâches les
plus intimes de la préparation du corps, ces gestes abjects nécessitant un
contact direct avec la peau. Ils lui retirèrent ses vêtements ensanglantés et s’en
débarrassèrent soigneusement en les jetant dans les flammes – car le sang d’un
homme, oublié de manière inconsidérée, même en petite quantité, pouvait être
récupéré par un sorcier à des fins malveillantes. Puis ils lavèrent le corps et le
poudrèrent de pollen de maïs.
Narbona fut alors revêtu de ses plus beaux atours, ceux qu’il portait pour les
Voies de la Bénédiction (un rite de passage), les Yeibichei, à savoir les Voies de
la Nuit (un rituel de guérison) et autres cérémonies : des jambières en peau de
daim lustrée, une chemise en peau de daim, et une magnifique couverture
rayée, rouge comme le sang et noire comme la nuit ; des bracelets d’argent
cliquetant aux bras ; un beau collier de turquoise ; une ceinture incrustée
d’argent ; et des perles polies de corail et d’ormeau.
Puis ils soulevèrent doucement sa tête scalpée et l’ornèrent d’une coiffe en
plumes, de manière à lui redonner l’allure du guerrier d’autrefois. Disposant le
corps sur plusieurs épaisseurs de couvertures en laine, ils placèrent l’un de ses
longs arcs renforcés au tendon près de son flanc, ainsi qu’un carquois plein de
flèches. D’autres objets personnels de valeur – fétiches, poterie fine, pipe à
tabac – l’entouraient peut-être également. Les serviteurs enveloppèrent
Narbona dans les couvertures puis le roulèrent dans une peau de bison, en
plaçant l’épaisse fourrure de l’animal du côté du corps. À l’aide d’une ficelle en
crin de cheval, ils ligotèrent la dépouille ainsi emmitouflée jusqu’à ce que la
corde soit bien tendue, et sanglèrent leur ballot selon un motif complexe que les
Navajos nommaient « le nœud de la mort ».
Puis, à la fin de l’après-midi, deux des fils de Narbona assumèrent leur rôle
dans la cérémonie. Les cheveux lâchés, le corps enduit d’une pellicule grise de
cendres mouillées, ils soulevèrent le corps et le posèrent de biais sur les selles en
peau de mouton des deux chevaux préférés de Narbona, un étalon gris et un
palomino. Empruntant à pied un chemin détourné, l’un des fils guida
lentement l’attelage, tandis que l’autre marchait à ses côtés, veillant à ce que le
sarcophage en peau de bison reste bien en place.
Enfin, ils arrivèrent dans un lieu nommé Rock Mesa, et là ils trouvèrent une
profonde crevasse dans le grès. Les Navajos enterraient rarement leurs morts
au sens européen du terme, peut-être parce que le sol rocailleux était souvent
trop dur à creuser ; pas plus qu’ils ne suivaient la tradition de nombreux
Indiens des Plaines, qui attachaient le corps au sommet d’un poteau ou à un
arbre pour que les oiseaux le picorent de leurs becs – l’esprit du mort prenant
alors littéralement son envol. Les Navajos préféraient placer leurs défunts au
fond de grandes cavernes et crevasses, dans les nombreux plis secrets de leur
monde rocailleux et rouge. Des ballots aussi fermement ligotés que celui qui
contenait à présent Narbona étaient discrètement cachés dans ce paysage criblé
de trous et de brèches – dans des catacombes naturelles aussi sèches et dures
que les squelettes qui se décomposaient à l’intérieur.
Les Navajos ne laissaient ni tumulus, ni pierres tombales, ni marques
d’aucune sorte : ils ne voulaient pas que l’on sache où leurs morts reposaient, de
peur que leurs tombes ne soient profanées par les marcheurs-de-peau, ou par
des ennemis originaires d’autres tribus. À leurs yeux, l’inhumation devait être
menée de manière aussi fervente que discrète.
Les fils de Narbona firent doucement descendre le corps dans la crevasse à
l’aide de cordes, jusqu’à ce qu’ils le sentent toucher la surface de la roche. Ils
jetèrent dans la fosse des branches de genévrier et des broussailles de bigelovie
pour dissimuler le ballot, puis versèrent une épaisse couche de terre
sablonneuse. Enfin, ils recouvrirent le tout de pierres de tailles et formes
diverses, dans l’espoir de donner au lieu un aspect naturel et d’en détourner
l’attention.
Effaçant leurs empreintes, ils menèrent le palomino et l’étalon plus au nord,
suivant la direction dans laquelle l’esprit de Narbona, ayant perdu sa
« coquille », allait bientôt voyager. Parvenus sur une petite colline, ils
attachèrent les chevaux et les bridèrent fermement, s’assurant que leurs
naseaux pointaient bien vers le nord.
Ce fut là, au coucher du soleil exactement, que les fils de Narbona
massacrèrent les deux bêtes, sans doute en leur tranchant la gorge et en les
frappant à mort à l’aide de gourdins. Il s’agissait d’une vieille coutume navajo.
Ceux qui étaient chargés de l’inhumation étaient censés détruire plusieurs
chevaux de prix du défunt, juste à côté de sa tombe – pas seulement pour
honorer le mort, mais aussi pour s’assurer qu’il ou elle aurait une monture sur
laquelle entrer dans l’éternité. De toute évidence, les fils de Narbona
souhaitaient que leur père s’en aille avec panache.
Faciliter ce long voyage était le moins que les vivants pouvaient faire pour
leurs chers disparus : l’au-delà était considéré comme un endroit peu
accueillant, un lieu de désolation. La vie après la mort n’avait rien de
flamboyant – pas de joyeuses retrouvailles avec le Créateur ni de glorieuse
lumière blanche. D’un autre côté, les Navajos n’avaient pas non plus de concept
se rapprochant de l’enfer judéo-chrétien. Ils ne croyaient pas que les flammes et
les tourments attendaient les défunts ; aucun Dieu en colère ne les jugerait pour
leur conduite ici-bas.
Pour le peuple diné, le monde des esprits n’était qu’un royaume morne et
mélancolique, où les âmes finissaient par aboutir, et duquel elles ne pouvaient
s’échapper. Il n’y avait ni espoir de réincarnation ni attente d’un retour sur
Terre : une fois là-bas, l’esprit y était pour toujours.
Cet au-delà, cependant, n’était pas une construction théologique. C’était un
endroit bien réel situé dans le Nord, quelque part au loin, et l’on disait qu’il se
trouvait profondément enfoncé dans le sol. Nombre de Navajos pensaient qu’il
s’agissait de l’un des royaumes inférieurs duquel leur peuple était sorti jadis –
l’un des quatre mondes souterrains où les insectes stridulants s’étaient peu à
peu transformés en hommes.
Le Nord, bien sûr, était aussi la terre d’origine des Navajos, au sens propre du
terme. Même s’il n’était pas convaincu d’avoir quitté le Canada pour migrer vers
le sud-ouest (de fait, cette théorie n’est pas encore totalement acceptée par les
Navajos contemporains, malgré l’existence de preuves linguistiques, culturelles
et génétiques apparemment incontestables), le peuple diné entretenait de
nombreuses légendes mystérieuses sur certains cousins proches vivant dans le
Nord, dont ils avaient été séparés d’une manière ou d’une autre dans un
lointain passé. Les Navajos, effrayés par tout ce qui était trop étroitement
associé à ce point cardinal, semblaient troublés à l’idée qu’ils puissent avoir des
parents vivant dans cette direction.
Il existe une histoire incroyable concernant une délégation de Navajos
conviée à se rendre à l’Exposition universelle de 1893 à Chicago. Déambulant
d’un stand à l’autre, ils tombèrent sur un pavillon du Canada qui frappa tout
particulièrement leur imagination. Celui-ci était tenu par des Indiens, des
Athapascans ; et les Navajos, à leur grande surprise, comprirent presque chaque
mot prononcé par ces Canadiens à l’apparence singulièrement familière.
Quoique capables de discuter avec leurs visiteurs de manière parfaitement
intelligible, les Athapascans ne se montrèrent guère ravis de la présence des
Navajos. « Cela fait longtemps que nous sommes séparés, prévinrent-ils, et l’on
dit que si jamais nous nous revoyions, ce serait la fin du monde. » La délégation
navajo était tout aussi ébranlée par cette rencontre, et au cours des trois
semaines qu’elle passa encore à Chicago, elle ne se rendit plus jamais dans le
pavillon athapascan.
S’il n’était pas exactement situé au Canada, le monde souterrain se trouvait
néanmoins quelque part dans cette sinistre direction. Pour l’atteindre, l’esprit
de Narbona aurait à descendre un sentier de montagne long, étroit et sinueux.
Au pied de ce chemin se dressait une dune de sable ondoyante, au bas de
laquelle il serait accueilli par des parents décédés, ayant conservé exactement
l’allure qu’ils avaient de leur vivant. Ses proches le guideraient lors d’un périple
de quatre jours, aussi lugubre qu’éprouvant ; et aux portes de l’au-delà, des
gardes vigilants soumettraient Narbona à une série d’épreuves pour vérifier s’il
était bien mort.

**
Les fils de Narbona estimaient que le vieil homme était déjà en route. « Tu
nous as quittés maintenant, entonnèrent-ils. Tu es parti tout seul. »
Après avoir achevé les chevaux, qui gisaient désormais sur le sol, les deux
hommes lacérèrent et déchirèrent les selles et les brides, pour qu’elles ne
puissent être récupérées par quiconque passant par là. Peut-être suivirent-ils
aussi l’ancienne coutume voulant que le harnachement ainsi déchiqueté soit
lancé dans la cime d’un arbre. De même, tous les outils qu’ils avaient pris avec
eux pour l’inhumation – une hache, des bâtons fouisseurs, une pelle, peut-être –
furent détruits et éparpillés au milieu des rochers. Les Navajos veillaient à
effacer tout ce qui était lié de près ou de loin à un enterrement, comme si celui-
ci n’avait jamais eu lieu. Ils obéissaient également à un tabou inverse : il était
interdit de casser des bâtons ou autres objets sans raison, ainsi que de détruire
des biens devenus inutiles, voire de couper du bois la nuit, de crainte que cela
puisse être pris pour une parodie irrévérencieuse de l’attitude à adopter lors de
funérailles. En outre, les claquements secs et les bruits de déchirure pouvaient
grandement contrarier les esprits rôdant dans les parages.
Les fils de Narbona se mirent à courir : sautant par-dessus les broussailles, ils
empruntèrent des trajectoires imprévisibles, pour éviter qu’un esprit maléfique
ne les rattrape. Au crépuscule, ils allumèrent un petit feu dans un lieu abrité
jouissant d’une vue imprenable sur Rock Mesa. Ils y passèrent quatre nuits, à
jeûner et psalmodier. Pendant la journée, ils demeuraient immobiles, à
contempler la mesa et à songer à leur père, tout en observant rigoureusement le
silence, ne communiquant que par le langage des signes. Leur propre pays était
attaqué par les envahisseurs américains – et pourtant ils restaient là, silencieux,
les yeux rivés sur ce panorama de rocailles.
Ils savaient qu’ils ne pouvaient abréger le rituel funéraire, et ne se quittèrent
pas d’une semelle, pas une seconde, redoutant qu’une force maléfique n’en
profite pour « s’interposer » entre eux. Jusqu’à ce que les rites soient achevés, ils
étaient en danger mortel – ils risquaient une infection spirituelle : il leur fallait
s’entraider pour ne pas faiblir. Même lorsque l’un des deux voulait se soulager,
l’autre le suivait.
Au bout de quatre nuits, ils eurent l’assurance que l’esprit de Narbona avait
atteint le monde souterrain, et que leur père ne pouvait plus entendre ni leurs
chants ni leurs prières. Le lendemain matin, les deux fils prirent donc le chemin
du retour.
Sur la rive nord du Rio Tunicha, encore à bonne distance de leur village, ils
trouvèrent sur un amas rocheux sous lequel leurs femmes avaient caché des
vêtements propres. À côté de ce tertre, ils bâtirent une hutte de sudation,
allumèrent un feu et firent chauffer des galets de la rivière dans les braises. Puis
ils se glissèrent dans la structure close, disposèrent les pierres rougeoyantes
dans un petit trou au centre du sol, et versèrent des louches d’eau provenant de
la rivière sur les galets, qui crépitèrent et sifflèrent avant de diffuser des vagues
de vapeur. Toute la journée et toute la nuit, ils restèrent assis à mariner dans la
chaleur étouffante – pour se débarrasser de la contagion liée à la mort, être
propres à nouveau.
Le lendemain matin, les deux hommes enterrèrent leurs vieux vêtements et
enfilèrent les jambières et tuniques propres que leurs femmes avaient laissées
pour eux. Ils étaient purifiés à présent, et leur tâche, désagréable mais
nécessaire, avait pris fin. Traversant la rivière, ils se dirigèrent vers les feux
fumants du petit déjeuner, dans leurs lointains hogans, pour manger, boire et
dormir parmi les leurs. Comme tous les Navajos des monts Chuska, ils avaient
désormais détourné leur cœur du deuil au profit d’une émotion bien différente :
la vengeance.
30
DES HOMMES SANS YEUX


Pendant que les fils de Narbona enterraient leur père, l’expédition de
Washington suivait son cours, au nord-ouest, vers le cœur – aussi bien concret
que métaphorique – du pays navajo : l’extraordinaire labyrinthe de grès de
Canyon de Chelly.
Aucun Américain n’avait jamais pénétré dans ce fabuleux dédale sculpté, et
les témoignages laissés par plusieurs explorateurs espagnols étaient pour le
moins contrastés, le décrivant comme un « épouvantable gouffre », ou alors
comme « un lieu d’une majesté impressionnante ». On estimait généralement
que les Navajos avaient construit une imposante citadelle dans les
renfoncements du canyon, transformant ainsi cette place forte naturelle en une
sorte de Gibraltar du Sud-Ouest américain. Le bastion était réputé avoir quinze
étages et n’être accessible que par un réseau d’échelles. Pour soumettre les
Navajos, jugeait-on, il faudrait sonder toute la longueur du canyon et détruire
leur gigantesque forteresse – ce qu’aucune armée en poste à Santa Fe n’avait
jamais tenté de faire. Pour les membres de l’expédition de Washington, Canyon
de Chelly était auréolé d’une image d’inviolabilité qui, bien sûr, le rendait
irrésistible.
Ce toponyme avait beau avoir une consonance française, le canyon de Chelly
(prononcé dechai) n’était d’origine ni française ni espagnole. Le terme dérivait,
de manière redondante, du mot navajo tsegi (« canyon rocheux ») – le canyon du
canyon rocheux. Au fil des siècles, les explorateurs espagnols avaient tenté de
reproduire le son peu familier à leurs oreilles du toponyme navajo ; et il apparut
dans divers documents sous la graphie Chelli, Chelle, Dechilli et Chegui, entre
autres – ainsi que Chelly, qui finit par devenir l’orthographe commune.
Quel que soit son nom, ce canyon – en vérité, un réseau de plusieurs gouffres
reliés entre eux de manière tortueuse et s’étendant sur plus de cent cinquante
kilomètres – était l’un des paysages les plus splendides de l’Ouest américain.
Bien que moins profond que le Grand Canyon, il était, à une échelle plus
réduite, tout aussi extraordinaire.
De plus, c’était un désert rocheux vivant au rythme des humains. Parce qu’il
n’était pas traversé par une puissante rivière, mais par un doux ruisseau
sourdant de son fond sablonneux, le canyon était depuis longtemps exploité
pour les cultures, et il accueillait des animaux domestiques, des bêtes de ferme,
et de petits regroupements de huttes disséminés, en toute sécurité, dans ses
myriades d’entailles et de niches. Avant que les Navajos ne s’y installent vers
l’an 1600, Canyon de Chelly avait été habité en permanence par diverses tribus
indiennes pendant plus de deux mille ans – notamment les Anasazis. Sur toute
sa longueur, il était constellé de ruines, dont nombre d’entre elles sises de
manière instable sur de hautes corniches. À certains endroits, les parois
abruptes et striées du canyon s’élevaient à près de trois cents mètres du sol
alluvial, et partout était visible l’art des anciens – des peintures, piquetages et
griffures patiemment inscrits dans la roche d’un jaune doré.
James Simpson était ravi à l’idée d’être le premier Américain à cartographier
et décrire Canyon de Chelly. Il avait l’intention de rédiger une étude sur « le
légendaire presidio navajo », comme il le formula, et de percer la mythologie
nimbant les lieux. Les frères Kern étaient enthousiastes eux aussi : ils avaient
passé assez de temps à Santa Fe pour entendre nombre d’histoires sur ce
canyon. Aucun artiste, qu’il soit hispanique ou anglophone, ne l’ayant jamais
rendu sur la toile, personne au Nouveau-Mexique ne semblait avoir la moindre
idée de ce à quoi il pouvait bien ressembler. Traînant leurs caisses emplies
d’huiles, de fusains et de carnets de croquis, les Kern avaient hâte de se mettre à
l’ouvrage.
John Washington avait pour objectif de trouver la forteresse navajo et, si
nécessaire, de l’assiéger – puis de signer un traité avec tous les chefs du peuple
diné acceptant d’engager des pourparlers. Il se lançait, assurait-il, dans une
mission de paix, non de guerre. Mais le colonel ne semblait pas avoir conscience
que le récent assassinat de Narbona avait de fortes chances de rendre l’accueil
des Navajos tout sauf chaleureux. Il n’avait, semble-t-il, rien à dire sur le sujet –
et ne fit part d’aucun remords. Dans le rapport plutôt sec qu’il rédigerait à son
retour à Santa Fe concernant cette expédition, il affirmerait clairement sa
satisfaction que le chef navajo ait passé l’arme à gauche : « Parmi les morts au
champ de bataille du côté ennemi se trouvait Narbona, le plus grand chef de la
nation, qui représentait depuis trente ans un véritable fléau pour les habitants
du Nouveau-Mexique », écrivit-il. Washington ne comprit pas l’erreur que ses
troupes venaient de commettre : lors de leur premier contact avec le peuple
diné, ils avaient rencontré, puis presque immédiatement tué (et mutilé !) le plus
éminent Navajo alors en vie, et très probablement le seul homme capable de
parvenir à un accord avec les États-Unis. Non seulement l’occasion avait été
manquée, mais ils ne l’avaient même pas remarquée – et en un clin d’œil, elle
avait disparu. Un Navajo qui aborda pacifiquement l’expédition de Washington
pendant sa marche lui annonça, par l’intermédiaire d’un traducteur, que la
mort de Narbona avait créé beaucoup de remous au sein de son peuple.
L’homme ajouta que l’un de ses cousins mourait à petit feu d’une blessure par
balle reçue lors du même accrochage que celui qui avait coûté la vie à Narbona.
« Il est regrettable, concluait le Navajo, que tant de dégâts aient été causés et
que nous ayons perdu le plus grand de nos guerriers pour quelque chose d’aussi
dérisoire qu’un cheval. »
De jeunes Indiens enragés prendraient maintenant de l’ascendant au sein de
la tribu – des hommes dépourvus de patience tel Manuelito, qui n’avaient
aucune envie de se montrer conciliants envers ces étrangers emplis de morgue.
La mission de Washington, à savoir garantir la paix, avait donc abouti à son
exact contraire : un nouveau front s’était ouvert au sein d’une guerre ancienne,
et il durerait près de vingt ans. Les Navajos n’avaient fait qu’élargir leur conflit
ancestral avec les Mexicains ; à présent, ils étaient aussi brouillés avec les
Bilagaanas.
L’expédition de Washington, aveugle aux conflits qu’elle suscitait, se dirigeait
d’un pas allègre vers Canyon de Chelly. Le lieutenant Simpson, évidemment,
détesta la vallée de la Chuska, asséchée et truffée d’arroyos, que les troupes
durent franchir. Quand on lit son journal, on peut presque le voir plisser le nez
de dégoût. « Ce pays est un gigantesque désert de terre nue et stérile », écrivit-il.
Tout y était « mort et sans vie – le sol d’une teinte jaune chamois, terne et
omniprésente ». Ce territoire, affirma-t-il, était « véritablement maudit ».
Les compatriotes de Simpson, pour la plupart, n’étaient guère plus sensibles
que lui au charme d’un relief aussi ingrat. Le désert était un univers peu
familier – et de surcroît peu accueillant – aux yeux de la plupart des Anglo-
Américains. C’était majoritairement des fermiers : leur conception d’une belle
terre n’était jamais très éloignée de celle d’une terre rentable ; et les terres
rentables étaient celles qui pouvaient être utilisées. Quant aux hommes
originaires de l’Est enclins à une vision plus sentimentale de la beauté
panoramique, ils étaient prisonniers d’une esthétique du paysage datant du
romantisme européen et filtrée par le regard des artistes de la Nouvelle-
Angleterre, tels les peintres de l’école de Hudson ; à savoir qu’ils étaient
habitués à trouver de la beauté dans les coloris verts et bleus, les ruisseaux de
montagne, les cascades déferlant à pic, les voiliers, et les prés fleuris couverts de
vaches bien grasses.
Et voici que se déployait devant eux un paysage tourmenté, baignant dans
une lumière cruelle et forgé dans une fournaise impitoyable : une terre maudite.
Si les Grandes Plaines étaient le « Grand Désert américain » – ainsi qu’on les
nommait souvent sur les cartes –, ce territoire aride était l’enfer lui-même.
L’homme se sentait tout petit devant lui, non seulement dans l’espace, mais
aussi dans le temps ; car il laissait entrevoir des gouffres temporels ridiculisant
la conception que l’on pouvait avoir de la Création. En bon épiscopalien (et
futur diacre) assurément persuadé que son Créateur avait façonné le monde en
six journées consécutives, il n’y avait pas si longtemps que ça, Simpson ne
pouvait comprendre la logique de cette terre – et encore moins lui trouver du
charme. Quant à ce qu’il en comprenait, cela devait probablement lui sembler
extrêmement perturbant.
Même les croquis et les lithographies réalisés par les frères Kern témoignent
de leur malaise et de leur perplexité quant à la façon de rendre le paysage
navajo : les échelles et les proportions semblent souvent légèrement erronées,
les perspectives sont resserrées, et le feuillage ressemble indubitablement à
celui de l’Est. Les deux artistes, originaires de Pennsylvanie, étaient pourtant
ravis d’être mis au défi de peindre ces terres étranges, tout difficile que cela fût.
Ils les trouvaient absolument fascinantes, c’est indéniable, mais rarement
sublimes. Il faudra plusieurs années avant que des Américains passionnés –
écrivains, photographes et peintres – ne commencent à dire que le territoire
navajo, voire n’importe quel désert du sud-ouest du pays, possédait une beauté
singulière. « Chamois » n’était pas une couleur digne d’un pays, semblait
affirmer la génération de Simpson. On eût dit qu’il leur manquait le nerf
optique leur permettant de voir cette terre telle qu’elle était ; ils ne distinguaient
que ce qu’elle se refusait à être – à savoir le décor vert et pittoresque, les terres
arables et cultivables du monde colonisé où ils avaient grandi.
L’expédition, cependant, finit par quitter la grande vallée désertique et
grimper dans les monts Chuska, une chaîne au relief découpé de plus de trois
mille mètres de haut, dans laquelle des wapitis broutaient l’herbe grasse sous
des bosquets de pins jaunes, de sapins de Douglas et de peupliers faux-
trembles. En un rien de temps, ils étaient entrés dans un monde radicalement
différent qui provoqua chez Simpson une réaction proche de l’allégresse : le
lieutenant découvrit que dans le désert, la flore et la faune peuvent se modifier
de manière spectaculaire, même si le changement d’altitude est modeste –
l’humidité croissante faisant tout reverdir (à tel point qu’aujourd’hui, les
botanistes du sud-ouest des États-Unis appellent les écosystèmes montagneux
isolés comme les Chuskas des sky islands – les « îles du ciel »).
Les troupes bivouaquèrent au bord d’un ruisseau aussi vigoureux que
limpide, où elles burent « de l’eau pure et salubre », et repérèrent, à leur grande
surprise, un grizzli. Le lieutenant Simpson était ébloui par « les immenses pins
et sapins, les chênes, les trembles, les saules ; et au bord des cours d’eau, les
plants de houblon couverts de fruits. Des fleurs en abondance, de toutes les
teintes et aussi délicates qu’on puisse l’imaginer, apparaissent constamment
sous nos yeux – plus de quatre-vingt-dix variétés ont été relevées, parmi
lesquelles une rose sauvage ». Il était surpris et soulagé d’avoir sous les yeux
« une contrée riche, densément boisée et suffisamment irriguée, ce que je n’ai
pas vu depuis que j’ai quitté les confins des États-Unis ».
Pour traverser les monts Chuska, cependant, les hommes devaient se glisser
dans ce chemin étroit et sinueux emprunté par le peuple diné depuis des
siècles. Le colonel Washington affirma que c’était « le plus terrifiant passage »
qu’il ait jamais vu. Ses artilleurs et leurs bêtes luttèrent pour faire passer les
obusiers de montagne dans cet espace confiné. S’apercevant qu’ils étaient
dangereusement exposés, les soldats avançaient dans la crainte d’une attaque
indienne depuis les hautes corniches. Richard Kern écrivit : « Nous nous
attendions au combat […]. De presque partout, il était possible de faire rouler
des pierres sur les hommes passant par là. » Les Pueblos qui servaient
d’éclaireurs à Washington étaient tellement inquiets que, selon Simpson, ils
fouillèrent dans leurs sacs de remèdes et frottèrent des herbes du guerrier « sur
leur cœur, comme ils disaient, pour qu’il soit grand et courageux ». Çà et là, les
soldats repéraient des sentinelles navajos qui les guettaient depuis leur position
surplombante ; mais l’attaque tant redoutée n’eut jamais lieu.
Quant au peuple diné, il associait fortement ce lieu à Narbona : c’était le
« Narbona Pass » où, en 1835, les guerriers du grand chef avaient mis en déroute
un millier de Mexicains lors d’une embuscade rondement menée.
Le lieutenant Simpson, évidemment, ignorait le passé navajo associé à ce col ;
mais selon lui, c’était le genre de lieu remarquable qui exigeait qu’on lui trouvât
un nom. Dans son journal, il décida d’offrir un éternel hommage à son
commandant en appelant ce passage le « Washington Pass » – ce qu’il consigna
soigneusement sur la carte officielle qu’il préparait pour ses supérieurs.
Si le changement de nom est le premier geste de la conquête, Simpson frappa
fort ce jour-là, et de manière durable. Ce nouveau toponyme est resté, et
aujourd’hui encore cette profonde crevasse au sein des monts Chuska – la terre
de prédilection de Narbona – est connue sous le nom de Washington Pass. Les
Navajos actuels en perçoivent bien toute l’ironie.
Simpson, toutefois, ne s’arrêta pas là. Il jeta un long regard sur le grand pic se
découpant au sud, celui que les Navajos appelaient la Montagne de la perle
bleue. Peut-être parce qu’il s’agissait d’un massif ancien, escarpé et d’allure
majestueuse, il songea soudain à Zachary Taylor, un général de la guerre contre
le Mexique devenu un héros national – et élu président en 1848, à la suite de
James Polk. À l’insu de l’homme surnommé Old Rough-and-Ready (le « vieux
rustique ») qui siégeait désormais à la Maison-Blanche, un obscur topographe
décida de donner son nom à un pic de l’Ouest américain. Le nom qui apparut
sur la carte de Simpson continue d’être employé à ce jour : le mont Taylor.

**

Une fois parvenue de l’autre côté des monts Chuska, l’expédition de


Washington ne vit aucun Navajo pendant plusieurs jours, mais détecta de
nouveaux signes de leur présence. Le peuple diné était doué pour disparaître, et
vivait dans un pays truffé de bonnes cachettes – cavernes discrètes, canyons
finissant en impasse, et hautes mesas accessibles grâce à d’impénétrables
sentiers creusés dans le grès. Il était clair que tous les Navajos à la ronde avaient
été prévenus de l’arrivée de l’expédition et qu’ils s’étaient dispersés sans laisser
de traces. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans la manière dont ils avaient
disparu du décor, ainsi que tous leurs biens – guerriers, femmes, enfants, et
même les troupeaux, il n’en restait plus rien, si ce n’est des hogans vides et des
crottes de moutons.
« Une infinité d’indices indiquant la présence de bétail, principalement des
moutons, était visible le long de la route, écrivit le lieutenant Simpson. La
trajectoire que nous avons empruntée semble être l’une des principales routes
de la nation. » Déconcerté par le talent des Navajos pour vivre de manière
« complètement dispersée et itinérante », Simpson ne semble pas avoir songé
que les Indiens, sachant comment Narbona était mort, étaient quant à eux
terrifiés par l’arrivée de l’armée américaine, et jugeaient plus prudent de se
faire tout petits.
La nuit, les soldats de Washington pouvaient percevoir leur présence. Les
Américains savaient qu’ils étaient surveillés, et pouvaient presque sentir le
regard perçant du peuple diné posé sur eux. À plusieurs reprises, leurs animaux
de bât disparurent pendant la nuit. En matière de bétail, les Navajos étaient
incorrigibles. Ils avaient bien des raisons d’être en colère contre ces
envahisseurs – notamment le fait que, partout où l’armée de Washington
passait, elle se servait dans leurs jardins et leurs parcelles de melons, et laissait
ses bêtes dévorer et piétiner leurs champs de maïs, alors que ceux-ci
constituaient la base de leur nourriture en hiver. Simpson écrit qu’une nuit,
l’armée campa au beau milieu des champs et profita « d’une abondance de
fourrage pour les bêtes, et de délicieux épis de maïs grillés pour les hommes ».
Du point de vue des Navajos, c’était les Américains les vrais voleurs.
Après trois journées de marche, les troupes de Washington quittèrent les
hautes montagnes boisées et se retrouvèrent devant l’entrée limoneuse de
Canyon de Chelly. Les bordures de la gorge étaient à peine plus hautes qu’un
homme, et le sol de sable mou était dégagé et plat. Mais en regardant devant
eux, les soldats furent sans doute envahis par un sentiment de claustrophobie,
pressentant avec effroi que les parois se rapprocheraient de plus en plus, et que
les pans abrupts de la roche monteraient plus haut à chaque nouveau virage.
Des filets d’eau coulaient dans le canyon, mais l’essentiel du flux était
souterrain, suintant à quelques centimètres à peine sous le sable. Les hommes
devaient se montrer prudents : le bourbier était suffisamment profond par
endroits pour avaler un cheval jusqu’au garrot. (Aujourd’hui encore, Canyon de
Chelly est connu pour le caractère vorace de ses sables mouvants. Un cheval de
bât peut s’y enliser au point de devoir en être extrait à l’aide d’un treuil – et
souvent l’animal se casse une jambe au cours de la manœuvre, et doit être
abattu.) Pour trouver de l’eau, les hommes de Washington creusaient des trous
d’un mètre cinquante de profondeur dans la boue et remplissaient leurs seaux
de ce liquide brun et trouble, qu’ils rendaient potable en le passant plusieurs
fois à travers un morceau de lin jusqu’à ce qu’il se soit passablement éclairci.
Alors qu’ils s’enfonçaient dans le canyon, les membres de l’expédition
comprirent que les Navajos les observaient du haut des corniches et
affleurements rocheux. « L’ennemi rôde autour de nous », écrivit Simpson. Les
Indiens, cependant, demeuraient invisibles. Dans les zones plus larges de la
gorge, les soldats tombaient sur des hogans massés autour de champs de maïs
ou de vergers de pêchers, mais leurs occupants refusaient de se montrer à la
lumière du jour. Pour les débusquer, Washington ordonna à ses troupes de
mettre le feu à toutes les habitations croisées en chemin. Simpson fut enchanté
par le spectacle des huttes en feu. C’était « fascinant, écrivit-il, de voir les
cabanes de l’ennemi, l’une après l’autre, se transformer en torches fumantes, et
leurs propriétaires détaler en courant ».
Les incendies eurent l’effet désiré : le lendemain matin, deux Navajos vinrent
au bivouac et acceptèrent de discuter. L’un d’eux, connu sous le nom espagnol
de Martinez, portait un grand manteau bleu fait de couvertures cousues entre
elles et se targuait d’être, de manière absurde, « le principal chef des Navajos » –
tout du moins, il ne sembla pas désavouer ce titre quand les interprètes de
Washington le proposèrent. Le colonel Washington se montra brusque et
cassant, comme à son habitude.

WASHINGTON : Lui et son peuple sont-ils désireux de faire la paix ?
INTERPRÈTE : Il dit que oui.
WASHINGTON : Dites au chef que les biens volés que la nation est tenue de
restituer se composent de 1 070 moutons, 34 chevaux et 78 bovins. Quand les
chefs peuvent-ils se retrouver ici pour conclure un traité avec moi ?
INTERPRÈTE : Il dit après-demain.
WASHINGTON : Dites-lui que s’ils ne concluent pas un traité de bonne foi, cela
entraînera leur perte.
INTERPRÈTE : Son peuple fera tout ce qu’il a promis.

Dans de grandes démonstrations d’amitié, le « chef » Martinez et son
compagnon firent leurs adieux au colonel et disparurent dans les replis
invisibles du canyon, jurant de revenir deux jours plus tard.
Puis le colonel reçut la visite d’un Mexicain prisonnier des Navajos. L’homme,
âgé de trente ans, expliqua avoir été kidnappé dix-sept ans plus tôt. Alors
adolescent, il gardait des moutons dans un champ à l’orée de Santa Fe quand les
Navajos avaient surgi de l’ouest et l’avaient enlevé, ainsi que son troupeau.
Washington supposa naturellement que l’homme était venu demander aux
Américains de le ramener chez lui, et qu’il était désormais soulagé d’être libéré
de ses ravisseurs indiens. Plusieurs volontaires mexicains de l’expédition
avaient apparemment reconnu le jeune homme, et souhaitaient le ramener
auprès de sa famille. Mais suscitant leur incrédulité, puis leur agacement et leur
fureur, cet enfant du Mexique expliqua vouloir demeurer un sauvage et vivre
sur ces terres païennes. C’était là son foyer, à présent, insista l’homme. Joyeux
et dynamique, il avait la voix, la posture et le costume d’un Navajo de naissance.
Il parlait désormais espagnol avec un fort accent et en butant sur les mots. « Il
ne souhaitait pas être rendu à son peuple, constata Simpson, un peu consterné.
Le fait est qu’il n’a presque pas demandé de nouvelles de ses amis de Santa Fe. »

**

Pendant toute cette période, le lieutenant Simpson semble avoir eu la tête


ailleurs, à scruter d’un air distrait les étendues rocheuses du canyon. Les
négociations de Washington l’ennuyaient. Simpson ne s’intéressait guère aux
gens de toute façon, surtout quand une véritable énigme géologique se
déployait devant lui. Le 8 septembre, ayant quelques jours à tuer avant le début
supposé des pourparlers, le lieutenant s’aventura donc vers l’est pour effectuer
la première reconnaissance américaine de Canyon de Chelly. Il emmena les
frères Kern et, pour les protéger, une escorte composée d’une soixantaine
d’hommes.
Au bout de deux ou trois kilomètres, les parois de la gorge commencèrent à
« prendre une apparence étonnante », déclara Simpson. « Presque parfaitement
verticales, elles semblent avoir été ciselées par une main d’artiste [et] sont
agencées avec la même magnifique précision que le bâtiment des douanes de la
ville de New York. » Il était ébloui par les facettes de « grès rouge amorphe » qui
l’entouraient et se dressaient au-dessus de sa tête : chaque bloc de roche était
fissuré et criblé de « sillons irréguliers de stratification ». Les immenses dalles
de pierre retenaient la chaleur du jour, de sorte que, plusieurs heures après que
le soleil eût disparu, les vergers de pêchers et les champs de maïs, au fond du
canyon, profitaient encore de cet effet de serre. En de nombreux endroits, le
grès d’une teinte rose doré était strié d’une patine brune qui se recroquevillait
tels les doigts d’une sorcière sur les énormes parois en forme d’alcôve.
Richard Kern se mit aussitôt à en faire des esquisses, devenant l’auteur de la
première illustration connue de Canyon de Chelly – une œuvre qui, sans être
particulièrement réussie, parvient plus ou moins à rendre la majesté
enveloppante de ce labyrinthe naturel. Kern semblait abasourdi par les
splendides enchevêtrements du canyon, ses murmures d’une colère passée. Les
monolithes tordus et les tertres éboulés témoignant de la violence régulière de
l’érosion. Ces « roches fabuleuses », comme il l’écrivit, « devenaient plus
sauvages à chaque virage ». Simpson, tout aussi stupéfait, nota qu’il était
« absolument enchanté » par « cet extraordinaire spectacle de la nature, qui
suscitera toujours l’émerveillement de ses admirateurs, ainsi que l’attention des
géologues ».
La petite troupe s’enfonça de quinze kilomètres dans le canyon, à prélever
des échantillons de roches, effectuer des mesures et faire des croquis ; mais
Simpson s’aperçut alors qu’ils ne pouvaient aller plus loin, car le colonel
Washington attendait d’eux qu’ils soient revenus le lendemain. Le lieutenant
commençait déjà à soupçonner que le « légendaire presidio navajo » n’était qu’un
mythe. Même si cette affirmation était un peu prématurée – l’expédition, après
tout, n’avait exploré qu’une fraction des cent cinquante kilomètres du canyon –,
ses soupçons étaient fondés. « Il semblerait bien que le mystère de Canyon de
Chelly soit désormais résolu, déclara-t-il d’un ton assuré. L’idée qu’il recèlerait
une place forte a volé en éclats. » Et cependant, Simpson continuait à repérer
des bâtis en pierre de tous côtés – non des forteresses, mais des habitations
nichées dans de redoutables à-pics, dissimulées dans des endroits incongrus,
tout en haut des parois. Ces constructions semblaient toutes désertes (et de fait,
les Navajos de la région ne s’y aventuraient jamais, par respect pour les esprits
de ceux ayant un jour vécu là, et par peur des cadavres). Le lieutenant supposa,
à raison, que ces ruines avaient été bâties par les mêmes Indiens ayant érigé les
splendides complexes pueblos que Richard Kern et lui avaient étudiés deux
semaines plus tôt, à Chaco Canyon.
Toutefois, Simpson imagina à tort que les Navajos de son époque
descendaient directement des bâtisseurs de ces logements escarpés d’allure
pueblo, ce qui le poussa – mais peut-être était-ce inévitable – à établir des
comparaisons désobligeantes avec la simplicité brute des cabanes navajos qui
parsemaient le canyon. Le lieutenant, en effet, n’était guère impressionné par
les hogans : « Comment ont-ils pu régresser concernant leur habitat et avoir
préservé la qualité de leur artisanat ? se demanda-t-il. Je ne comprends pas
qu’une nation vivant dans des huttes de boue aussi mal construites soit en
même temps capable de fabriquer ce qui représente sans doute les plus belles
couvertures du monde ! »
Les « anciens » avaient laissé d’autres traces de leur présence : dans les parois
mêmes du canyon, suivant de légères fissures et des brèches sinueuses, se
trouvaient de multiples prises pour les mains et les pieds – des chemins que les
Anasazis avaient creusés dans la roche, plusieurs siècles auparavant. Quand les
Navajos s’étaient installés dans la région, au début des années 1600, ils s’étaient
servis de ces routes vertigineuses et les avaient élargies, si bien que toutes les
branches du canyon étaient désormais truffées d’improbables sentiers, creusés
dans la paroi verticale à des dizaines de mètres de hauteur. Simpson repéra
deux Navajos debout sur une corniche, et fut abasourdi de les voir « descendre
en sautillant la paroi presque à pic, avec autant d’agilité et d’adresse que des
danseurs de menuet ». Le spectacle de ces crabes humains détalant sur les pans
rocheux était « l’une des plus belles prouesses [qu’il ait] jamais vues ». (De
manière générale, les Navajos se cachaient des explorateurs ; mais un jour une
femme se présenta et déposa plusieurs couvertures sur le sol, sous le nez des
soldats. Quand elle les déroula, ils furent ravis d’y trouver de généreux tas de
pêches mûres provenant des précieux vergers navajos.)
Les parois du canyon étaient couvertes de milliers de pétroglyphes et de
pictogrammes, souvent dans les endroits les plus improbables. Pendant un
millénaire, le canyon avait servi de support aux graffeurs anasazis, hopis et
navajos. Les motifs formaient un éblouissant chaos : des serpents, des éclairs,
des frises sophistiquées, des volutes. Des constellations d’étoiles soigneusement
reproduites au plafond des cavernes. Des ménageries faites de créatures
étranges – oiseaux sans tête en plein vol, créatures bossues jouant de la flûte,
silhouettes humaines avec des antennes d’insecte, antilope avec des pinces de
crabe au lieu de sabots, hommes à tête d’oiseau, hommes-grenouilles, hommes-
tortues. Hommes empalés par des flèches, hommes aux énormes pénis mous,
silhouettes extraterrestres-humanoïdes avec de curieuses protubérances sur
l’oreille gauche. Des femmes accroupies aux organes génitaux gonflés, d’autres
en train d’accoucher. Et partout des empreintes de mains, ces chœurs anciens
de paumes tracées sur les murs. Dans certains lieux, les dessins étaient si
denses qu’ils donnaient l’impression de dialoguer de manière éperdue – l’un de
ces endroits sera d’ailleurs nommé plus tard Newspaper Rock (« la roche du
journal »), car les archéologues cherchant à l’interpréter pensaient qu’il
s’agissait d’un lieu de rassemblement où les anciens venaient lire les nouvelles.
Certaines de ces images étaient piquetées ou gravées, mais la plupart étaient
peintes directement sur la roche, à l’aide de colorants minéraux mêlés à des
liants à base de sang, d’urine ou de blanc d’œuf de dinde.
Si les explorateurs s’étaient aventurés dans une autre partie du canyon – une
branche tout aussi spectaculaire connue sous le nom de Canyon del Muerto –,
ils auraient pu voir un singulier tableau griffonné sur les parois. Encore visible
aujourd’hui, il s’agit d’un rendu assez réaliste d’une longue file de soldats de la
cavalerie espagnole, portant des chapeaux à bords plats, des lances et des
mousquets, et menant leurs chevaux pinto vers la bataille. Ces silhouettes
menaçantes ont l’air de cavaliers de l’Apocalypse, avec leurs capes ornées de
croix bien visibles.
Le peuple diné avait gravé ces images terrifiantes sur les murs une
quarantaine d’années plus tôt, pour commémorer un événement douloureux –
la seule fois où les Espagnols avaient réussi à envahir ce refuge navajo. En
janvier 1805, en effet, une force de presque cinq cents soldats était arrivée de
Santa Fe, tuant des guerriers navajos par centaines, ramassant des prisonniers,
et détruisant tout sur leur passage dans les méandres de la gorge. Dans le
Canyon del Muerto, non loin de l’endroit où ces images avaient été peintes, les
troupes espagnoles furent surprises d’entendre une Navajo à la voix stridente
leur lancer d’étranges invectives. « Voilà les hommes sans yeux ! criait la voix.
Vous devez être aveugles ! »
Perplexe, l’un des soldats grimpa sur un éboulis et repéra un groupe de plus
de cent femmes et enfants recroquevillés dans un renfoncement haut placé de
la paroi (les guerriers, dont Narbona, étaient partis se battre ailleurs). Ils
avaient grimpé jusqu’à leur abri grâce à un ancien sentier de prises pour les
pieds. La voix qui les interpellait était celle d’une vieille femme qui avait un jour
été asservie par les Espagnols : cachée avec les autres, et se croyant en sécurité,
elle avait perdu son calme et s’était mise à insulter ses ennemis jurés.
L’éclaireur espagnol cria à ses camarades que les Navajos étaient
complètement pris au piège. Un autre soldat se mit à escalader comme il le put
la paroi escarpée, espérant ramener des prisonniers. Mais quand il franchit le
seuil de la grotte, une Navajo l’entoura de ses bras et se rua vers le précipice ; les
deux silhouettes, désespérément enlacées l’une à l’autre, firent une chute de
plusieurs dizaines de mètres vers la mort.
Depuis le fond du canyon, les soldats, qui ne pouvaient voir les Navajos
blottis au-dessus d’eux, mais savaient désormais exactement où ils se
trouvaient, firent ricocher des balles sur le plafond de la grotte. Pendant des
heures, ils ne cessèrent de faire feu avec leurs vieux mousquets et arquebuses
en direction de l’alcôve suspendue, dépensant des milliers de munitions. Tous
les Indiens cachés dans la grotte finirent par périr, sauf un vieillard, qui raconta
l’histoire à d’autres Navajos. Plus d’un siècle et demi plus tard, les os des
victimes reposent toujours sur le sol de la grotte, couvert de lambeaux de
vêtements navajos et de balles perdues.
Aujourd’hui, le lieu est généralement connu sous le nom de Massacre Cave.
Mais les Navajos ont depuis longtemps leur propre terme pour le désigner :
l’Endroit-où-deux-sont-tombés.

**

Le colonel Washington ne s’en rendait pas compte, mais le traité qu’il


cherchait à conclure avec les Navajos n’était qu’une mascarade. L’homme connu
sous le nom de Martinez n’était pas le principal chef du peuple diné. Seul
Narbona aurait pu se voir attribuer ce titre – et encore, de manière un peu
exagérée. Les Navajos souhaitaient simplement que les Américains
débarrassent le plancher le plus vite possible, et s’il suffisait pour cela de tracer
une croix sur un bout de papier, ils étaient ravis de répondre à leur demande.
Qu’est-ce que c’était que le papier ? La plupart des Navajos n’en avaient
jamais vu, pas plus que des stylos à encre ni des mots couchés par écrit. Ils
n’avaient aucune notion de propriété foncière individuelle, de constitution,
d’État de droit ou de délégation du pouvoir politique. Leurs traditions étaient si
radicalement différentes qu’ils ne comprenaient absolument pas de quoi
parlaient les Américains. Leur monde resterait le même : les Bilagaanas
partiraient et retourneraient là d’où ils venaient, où que ce pût être ; et les raids
contre les Néo-Mexicains reprendraient comme à l’accoutumée.
Le jour dit, Martinez et un autre « chef » navajo du nom de Chapitone
arrivèrent comme promis et s’assirent avec le colonel Washington pour
l’entendre parler de son traité. Au loin, plus d’une centaine de guerriers navajos
attendaient, l’œil aux aguets, prêts à saisir leurs lances à pointe métallique et
leurs gros boucliers en peau de daim. Les chefs avaient amené quatre jeunes
prisonniers et un troupeau de 104 moutons ; ils reconnurent l’avoir volé aux
Nouveaux-Mexicains, et promirent de rendre d’autres bêtes plus tard.
Le traité de Washington avait été rédigé à l’avance : c’était un document
touffu, empli de nobles idéaux et parsemé de quelques fermes exigences que
cette armée victorieuse jugeait bon d’imposer à ses sujets. On pouvait
notamment lire : « Les hostilités entre les parties contractantes devront cesser,
laissant place à la paix et l’amitié perpétuelles […]. Le gouvernement desdits
États [a] le droit exclusif de réglementer le commerce et les relations avec
lesdits Navahos. […] Si un citoyen des États-Unis assassine, vole ou maltraite de
quelque façon que ce soit un Indien navaho, il sera arrêté et jugé. […] Tous les
prisonniers américains et mexicains, ainsi que les biens volés, seront livrés par
les Indiens navajos au plus tard le 9 octobre. »
Si ce traité avait tendance à prendre le parti des Mexicains dans le conflit
séculaire qui les opposait aux Navajos, c’était, dans l’ensemble, un document
raisonnable – et même, par endroits, non dénué de noblesse –, témoignant de la
foi inébranlable des Américains dans les vertus républicaines et la primauté du
droit.
Le problème, c’est qu’il n’avait aucune valeur. Tandis qu’elles parcouraient
rapidement les divers points soulevés par Washington, les deux parties durent
avoir un mal fou à dialoguer de manière significative – un gouffre les séparait
sur le plan culturel, sans compter que les négociations se déroulaient de
manière décousue en anglais, en espagnol et en navajo. Du point de vue des
Américains, tout, chez Martinez et Chapitone, devait paraître désespérément
flou et insincère : leur façon de parler de manière détournée, leur réticence à
prononcer les noms propres à voix haute, et leur étrange refus de désigner
quelqu’un autrement qu’en avançant les lèvres. Ces étranges Indiens ne
serraient même pas la main. (Les Navajos avaient peur que ces étrangers soient
des sorciers, et qu’ils puissent leur souffler de la poudre de cadavre au visage
s’ils s’approchaient de trop près. Aujourd’hui encore, de nombreux Navajos
évitent de serrer la main, à moins de déjà connaître la personne, et leur tiède
salut a de bonnes chances de ressembler à cette poignée de main molle qui
déçoit la plupart des Blancs.)
Les Indiens, pour leur part, durent être très étonnés par le ton supérieur du
colonel Washington quand il leur exposa la façon dont il souhaitait détruire
leur univers familier. Les Navajos n’étaient guère tournés vers l’abstraction :
c’était un peuple résolument pratique, qui préférait gérer les problèmes à
mesure qu’ils se présentaient sous leurs yeux. Cette tendance se retrouvait dans
leur langage. Le Navajo est une langue extrêmement précise pour exprimer
certaines choses comme le mouvement et les diverses relations dans l’espace
entre des objets concrets ; mais elle peut se révéler extrêmement floue quand il
s’agit de concepts liés au temps. Dans la même phrase, un Navajo est capable de
parler de quelque chose qui s’est passé le jour même et d’enchaîner sans
difficulté avec une histoire ayant eu lieu il y a des milliers d’années, dans les
brumes des traditions tribales. Dans ces conditions, les propos du colonel
Washington sur les délais à respecter, le pouvoir juridictionnel, et l’autorité
légale s’imposant à eux à partir de ce jour, durent paraître totalement abscons
aux deux Navajos.
Ils donnèrent cependant leur accord. Que pouvaient-ils faire d’autre ?
Washington ne laissait aucune place à la contestation. Sous les roches d’un ocre
lumineux de Canyon de Chelly, Martinez et Chapitone griffonnèrent
maladroitement une croix à la fin du document, aux côtés de la signature de
J.M. Washington.
James Simpson, qui suivit le déroulement des négociations, sembla satisfait
qu’un « traité exhaustif ait été conclu, par lequel ils se placent sous la juridiction
du gouvernement des États-Unis ». Le lieutenant estimait que les Navajos
avaient probablement compris ce qu’ils acceptaient, et qu’ils s’y
conformeraient. Dans le cas contraire cependant, le traité avait selon lui une
valeur stratégique cruciale, non dénuée de cynisme.
Ainsi que Simpson le formula dans le jargon juridique alambiqué dont il était
coutumier, l’existence d’un document signé permettrait de « satisfaire l’esprit
du public, et de témoigner aux yeux du monde que si une quelconque coercition
devait à l’avenir s’avérer nécessaire contre les Navahos, ce ne serait là qu’un
juste châtiment et qu’il serait, pour ainsi dire, de leur propre fait ».
31
LE SANG ET LE TONNERRE


En octobre 1849, quelques semaines après le retour de l’expédition de
Washington dans ses quartiers de Fort Marcy, un commerçant du nom de
James M. White se rendit dans l’Ouest avec sa famille en empruntant la piste de
Santa Fe. Les White avaient quitté le Missouri en compagnie d’un marchand
renommé, François-Xavier Aubry, qui dirigeait une grande caravane de
chariots de marchandises. Alors qu’ils ne se trouvaient plus qu’à deux cent
quarante kilomètres de Santa Fe, White décida de quitter le lent convoi et de
poursuivre sa route dans un véhicule plus rapide, en compagnie de sa jeune
épouse, Ann, et de leur fille en bas âge. Supposant qu’ils avaient quitté les terres
indiennes les plus dangereuses, ils firent leurs adieux à Aubry et aux autres
membres de la caravane près d’une halte très prisée nommée Point of Rocks,
espérant les revoir à Santa Fe une semaine plus tard.
François-Xavier Aubry avait fait fortune dans le négoce. Petit et robuste, aux
yeux d’un noir intense et à la barbe touffue, ce Canadien-Français connaissait
chaque centimètre de cette route pleine d’ornières, et ne voyait aucun problème
à ce que son ami James White les devance. White était lui aussi un habitué de la
piste, ayant des intérêts économiques à Santa Fe et El Paso. Une vague de froid
inhabituelle en cette saison avait rendu le voyage difficile pour Mme White et sa
petite fille, et elles souhaitaient se réfugier au chaud dans un hôtel. White, en
plus de sa famille, faisait route avec une servante noire. Pour sa protection,
Aubry détacha trois hommes armés qui devaient accompagner les White dans
un second véhicule.
François-Xavier Aubry était devenu célèbre, un an plus tôt, en battant le
record du voyage le plus rapide sur la piste de Santa Fe. En septembre 1848, il
avait parcouru sans escale presque mille trois cents kilomètres entre Santa Fe et
Independence, dans le Missouri, en cinq jours et seize heures – tuant plusieurs
chevaux en cours de route, mais gagnant le pari, avec mille dollars à la clé, qu’il
pourrait battre son précédent record, à savoir huit jours. Aubry parvint à
accomplir cet exploit en gardant en réserve des chevaux frais et dispos dans
différents relais, tous les deux cents ou trois cents kilomètres. À plusieurs
reprises, il s’assoupit tandis que ses montures galopaient vers l’est, mais il avait
pris la précaution de se sangler à sa selle pour ne pas tomber. À vingt-deux
heures, le soir du 17 septembre 1848, Aubry et son dernier cheval chancelant
arrivèrent à Independence, où les clients d’un hôtel le reconnurent
immédiatement. Ils le soulevèrent de sa selle trempée de sang, après plus de
cinq journées de frottement continuel de la peau de l’homme sur le dos de sa
monture. Hébété de fatigue et presque incapable de parler, Aubry demanda
dans un murmure du jambon et des œufs, puis fut conduit à l’étage pour
prendre du repos.
Sa course de mille trois cents kilomètres fit la une de l’actualité nationale et
annonça un nouvel âge des transports. C’était en effet les dernières années
d’innocence avant la construction du chemin de fer transcontinental en cours
de planification. Comme l’exemple d’Aubry en témoignait, la traversée physique
des Grandes Plaines serait bientôt désuète. Les grandes caravanes étaient
toujours de gigantesques entreprises sur le plan logistique. En outre, elles
étaient condamnées à la lenteur – il était impossible d’accélérer un convoi tiré
par des bœufs. Le galop record d’Aubry avait cependant quelque peu écorné le
mystère de la piste, et inspiré des âmes moins audacieuses que lui, nourrissant
depuis longtemps la vague ambition de partir vers l’Ouest. Quelques années
seulement après la conquête du sud-ouest du continent par Kearny, la
principale artère permettant d’y accéder semblait bien arpentée, ses points de
ravitaillement mieux approvisionnés, et le nom de ses étapes était désormais
gravé dans l’esprit du public – Switzlow’s Creek, Council Grove, Diamond
Springs, Pawnee Rock, Cottonwood Fork. Certes, le Nouveau-Mexique
demeurait loin du Missouri ; mais si un homme était capable de traverser le
pays en moins de six jours, ce périple n’était manifestement plus, comme
autrefois, une aventure impossible.
Le record d’Aubry donnait cependant une trop grande impression de facilité.
Les gens semblaient oublier à quel point le voyage demeurait dangereux,
notamment dans les zones situées le plus à l’ouest, ces espaces désertiques et
grillés par le soleil où l’eau était rare et la possibilité d’attaques indiennes élevée.
Chaque année, des colons étaient assassinés par des Indiens – ou capturés et
torturés sans pitié –, et la piste de Santa Fe regorgeait de récits sur leur cruauté.
Nombre de ces histoires n’étaient que des éléments de folklore montés en
épingle et de toute évidence alimentés par l’ignorance raciale, voire une pure et
simple haine raciste ; mais la mutilation des prisonniers, voire des cadavres,
était un élément bien réel des rituels guerriers de nombreuses tribus des
Plaines. Un expert des Indiens des Plaines écrivit ainsi que « de manière
générale, la mutilation est motivée par le dépit après des pertes, ou suscitée par
la crainte superstitieuse qu’un grand combattant – un homme “difficile à tuer” –
puisse reprendre vie ». Les guerriers des Grandes Plaines semblaient rarement
éprouver de haine spécifique envers les pionniers blancs ; pour tout dire, ils
étaient enclins à réserver leurs pires outrages à leurs rivaux de longue date,
originaires d’autres tribus.
Néanmoins, même les plus intelligents des commentateurs avaient tendance
à supposer que les Indiens des Plaines étaient expressément en quête de Blancs.
William Davis, un avocat et juge à l’esprit subtil qui passa des années au
Nouveau-Mexique à faire le tour des cours de justice du district, compara les
Indiens des Plaines aux Ismaélites de la Bible, « dont les mains se retournent
contre tous les hommes, femmes et enfants blancs ». Davis nota qu’« il y a[vait]
des centaines de prisonniers chez les Indiens des Plaines, surtout des femmes
et des enfants. La majorité pass[ait] leur vie entière avec eux, et men[ait] une
existence des plus misérables ».
On considérait que les Comanches se montraient les plus barbares envers
leurs prisonniers. L’historien Bernard DeVoto écrit qu’il s’agissait de « sadiques
pratiquants », « extrêmement habiles à provoquer la douleur », et pour qui « la
cruauté était une catharsis ». Les récits authentifiés qui en témoignent, selon
DeVoto, « remplissent des milliers de pages, et la lecture de certains d’entre eux
est tout simplement intolérable pour qui n’a pas les nerfs particulièrement
solides ». De nombreux récits, par exemple, expliquaient que les Comanches
aimaient emmener leurs victimes dans un coin reculé des plaines et les clouer
au sol à l’aide d’un pieu. Puis ils leur incisaient le ventre, fouillaient à l’intérieur
à l’aide d’une lance, et scrutaient leurs organes l’un après l’autre en se délectant
des effroyables hurlements de leur victime, prélevant parfois un petit bout de
son foie pour le manger sous ses yeux ; ou alors ils maintenaient les paupières
de leur prisonnier ouvertes à l’aide de brindilles et le laissaient se faire brûler les
pupilles par le soleil, avant d’être dévoré vivant par les loups.
Ce furent les Comanches qui, en 1841, tuèrent et scalpèrent le plus jeune des
frères Bent, Robert, âgé de vingt-cinq ans (son corps, découvert près de la
rivière Arkansas, fut enterré juste devant les murailles de Bent’s Fort). On
pensait aussi que c’était les Comanches qui avaient tué Jedediah Smith,
probablement le plus grand explorateur de l’Ouest, en lui tirant dans le dos et
en criblant son corps de coups de pique. Le meurtre de Smith, en 1831, avait eu
lieu près de la rivière Cimarron, non loin du tronçon de route sur lequel les
White se trouvaient à présent.
C’était là le genre d’horreurs qu’on se racontait sur la piste de Santa Fe – des
récits que James White connaissait probablement déjà et avait décidé d’ignorer,
tandis qu’il s’éloignait de la caravane d’Aubry pour foncer vers la ville.

**

À ce moment-là, à quatre-vingts kilomètres à l’est de Taos, Kit Carson


travaillait dur dans les champs de son nouveau ranch de Rayado Creek, non loin
de la piste de Santa Fe. En octobre, tout le maïs avait été récolté, mais les
dernières parcelles de courges, de haricots et de poivrons poussaient encore. La
terre était humidifiée par une acequia détournant l’eau froide d’un ruisseau
originaire des monts Sangre de Cristo. Leurs pans rocheux tournés vers le nord
étaient poudrés de neige. Au loin, dans les champs, de petits groupes de bovins,
de moutons, de chevaux et de mules broutaient les graminées aux teintes
bleutées. Diverses cabanes et appentis, une forge, un abattoir, et plusieurs
enclos faits de douelles de cèdre reliées avec du fil de fer, pour empêcher les
loups d’attaquer le bétail pendant la nuit, étaient disséminés sur la propriété.
Au cœur de cet ensemble, la maison – une cabane faite de rondins de pin
ponderosa grossièrement taillés –, n’était pas sans rappeler les fermes du
Missouri que Carson avait connues dans sa jeunesse. Un haut mur en adobe
ceignait le domaine, de manière à tenir les Indiens à distance.
À trente-neuf ans, Christopher Carson avait décidé, aussi étrange que cela
puisse paraître, de devenir agriculteur. Il était désormais trop vieux pour la
piste, et il était las de servir de guide pour l’armée américaine lors de missions
particulièrement difficiles. Il aimait la discipline qu’exigeait le travail au ranch.
Gagnant les champs à l’aube, il y restait jusqu’à la tombée de la nuit, à défricher,
labourer et planter, aider les agnelles à mettre bas et tondre les bêtes, faisant de
perpétuels ajouts et réparations, bâtissant son nouveau domaine à partir de
rien. Il y avait du foin à couper, à réunir en bottes et à vendre comme fourrage
aux employés du gouvernement ; il y avait des rondins de pin à scier pour en
faire du bois d’œuvre, et des briques d’adobe à mouler et à cuire au soleil ; il y
avait des légumes à faire pousser, des animaux à abattre, des peaux à tanner,
des mules à ferrer, des viandes à sécher. Le travail était sans fin.
Pourtant, s’il adorait ce type de vie, la sédentarité n’était pas dans sa nature.
Il avait toujours vécu par monts et par vaux : adolescent fugueur, conducteur
d’attelage, trappeur, chasseur, éclaireur et guide, soldat, messager
transcontinental – chaque tournant de sa carrière avait été marqué par un
mouvement presque incessant vers l’ouest. Depuis qu’il avait quitté le Missouri,
bien des années plus tôt, il n’avait jamais cessé de voyager.
Taos était son foyer, du moins en théorie – un foyer qu’il ne parvenait jamais
à retrouver. C’était, et ce le serait jusqu’à sa mort, l’un des schémas récurrents
de son existence : il souhaitait se poser, trouver un travail honnête, vivre aux
côtés de son épouse et fonder une famille, avant d’être une fois de plus expédié
au loin par des événements plus vastes. Josefa et lui étaient mariés depuis six
ans, mais il n’avait jamais vécu avec elle plus de quelques mois d’affilée. Carson
avait déjà tenté à plusieurs reprises de créer une ferme près de Taos ; mais à
chaque fois quelque chose était venu contrecarrer ses plans, et on le chargeait
de quelque mission imprévue absolument cruciale pour la nation.
Après avoir quitté Washington à l’été 1847 muni de messages pour le général
Kearny, il s’était rendu en hâte en Californie, pour s’entendre dire de tout
recommencer – à savoir retourner à Washington avec une nouvelle série de
dépêches importantes. En bon soldat, il avait accepté, mais ces voyages
n’avaient pas été sans conséquence sur lui et sa vie de famille. Il avait parcouru
plus de vingt-cinq mille kilomètres depuis le début de la guerre contre le
Mexique, dont une bonne partie à dos de mule.
Josefa détestait qu’il s’en aille. Il lui manquait, assurément, mais ce n’était
pas le seul problème. En tant que Mexicaine de souche, elle n’avait aucune
raison particulière de partager son patriotisme envers les États-Unis. La
célébrité de Kit Carson ne signifiait pas grand-chose à ses yeux : à en croire
certains récits circulant au sein de la famille Jaramillo de Taos, Josefa en voulait
à son mari, ce qui peut se comprendre, d’être continuellement sur les routes, et
de ne recevoir que de faibles sommes en échange des services qu’il rendait à une
armée cherchant surtout à assujettir le peuple dont elle-même était issue.
Une fois de plus, Carson tentait donc de se ranger – mais cette fois-ci, il
fallait que ça marche, il le savait : il était devenu père. Au printemps Josefa, qui
avait alors vingt-deux ans, avait donné naissance à leur premier enfant, un fils.
Ils l’avaient nommé Charles, en l’honneur du gouverneur Charles Bent, le
défunt mari de la sœur de Josefa, assassiné chez lui lors d’une horrible nuit
deux ans plus tôt. Né prématurément, le petit Charles était si malade et si frêle
que Josefa décida de rester à Taos avec lui le premier été, pendant que Kit
défricherait la propriété et construirait le nouveau ranch.
Carson s’était associé avec un autre célèbre trappeur de Taos, Lucien
Bonaparte Maxwell. Originaire de l’Illinois, Maxwell était un gros costaud au
teint basané et à la moustache digne d’un vaudeville. Il avait participé aux trois
premières expéditions de Fremont et connaissait bien Carson. Grâce à son
mariage, Maxwell gérait désormais, et posséderait bientôt, une gigantesque
concession de terre au nord-est du Nouveau-Mexique, plus grande encore que
le Delaware. Cet extraordinaire bien foncier de presque sept cent mille hectares
lui permettrait de devenir le plus grand propriétaire terrien privé des États-
Unis. C’était un royaume en tant que tel, quoique complètement sous-
développé, fait de hautes terres au relief accidenté, de ruisseaux et de rivières se
déversant dans de grandes vallées luxuriantes. Des cartes de la concession
montraient d’immenses étendues de plateaux déserts, entre les eaux de la
Cimarron et celles de la Purgatory, simplement intitulées « beaux pâturages ».
Maxwell régnait sur ces terres, et il avait proposé à Carson et à quelques autres
de ses connaissances de développer des parcelles soigneusement choisies de
son domaine encore vierge.
Ambitieux et doté d’un humour pince-sans-rire, Maxwell se montrait
incroyablement généreux envers ses invités, mais n’hésitait pas à fouetter les
péons travaillant pour lui. C’était « le roi de cette contrée », expliqua un
contemporain. « Il contrôlait tout […] et avait à sa disposition des Indiens et des
Mexicains pour faire tout ce qu’il leur demandait. » Un soldat qui le connaissait
bien se remémora son « hospitalité et sa volonté implacable ». L’idée d’exploiter
un ranch n’avait rien de saugrenu le concernant : c’était déjà un habile éleveur
de bétail, toujours en quête des meilleures races et soucieux d’améliorer les
lignées. Un écrivain de l’époque déclara que les chevaux de Maxwell, son bétail,
ses volailles, et même ses chiens, « entraient toujours dans la même catégorie –
la meilleure qui puisse être ».
Maxwell et Carson parlaient depuis un certain temps de prendre un nouveau
départ, quelque part sur cette vaste propriété foncière. Au printemps 1849,
Carson avait donc prélevé mille dollars dans le pécule accumulé grâce à son
travail de trappeur et de guide, et les avait investis dans la concession en plein
essor de Maxwell. On a pu dire qu’il s’agissait là de la première exploitation
bovine à grande échelle jamais créée par des Blancs dans l’Ouest – que Maxwell
et Carson furent donc, de fait, les premiers cow-boys américains (les vaqueros
hispaniques, bien sûr, élevaient du bétail depuis des générations dans tout le
sud-ouest du continent). Cette affirmation est sujette à caution, et impossible à
prouver de toute façon ; il n’en reste pas moins que Carson était, une fois de
plus, en avance sur son temps, comme ce fut si souvent le cas au cours de sa
carrière protéiforme dans l’Ouest.
« On avait assez vagabondé comme ça, dira-t-il plus tard dans ses mémoires,
et il était temps, vraiment, qu’on s’installe. On se faisait vieux. On a commencé
à bâtir et à rénover, et on était en bonne voie de devenir prospères. »
La vallée du Rayado était une magnifique étendue sur laquelle s’installer, une
terre dégagée faite de prairies d’altitude et de cieux lumineux, où les monts
Sangre de Cristo laissaient place à des plaines s’étendant à l’infini. Des wapitis,
des cerfs et parfois des grizzlis arpentaient ce piémont verdoyant, et les truites
filaient comme des flèches dans les froids ruisseaux. On disait que le toponyme
Rayado – « rayé », en espagnol – venait des marques colorées souvent tatouées
sur les visages des Indiens des Plaines déambulant dans la région ; Rayado était
également le nom d’un grand chef comanche du début du XIXe siècle.
Le ranch de Carson n’était pas très loin de la piste de Santa Fe – celle-là même
qui l’avait mené dans cette région pendant sa jeunesse. À l’autre bout de la piste,
mille cinq cents kilomètres plus à l’est, son père avait lui aussi été fermier, dans
une forêt défrichée depuis peu qui constituait alors la Frontière. Le fils suivait
ce modèle, comme le firent d’innombrables familles de pionniers lors de
l’inéluctable progression des Américains vers l’ouest.
Les Indiens, bien sûr, étaient partie intégrante de ce modèle. Le premier
souvenir de Carson était celui des hommes travaillant dans les champs du
Missouri tandis que des sentinelles patrouillaient la zone avec des fusils pour se
prémunir contre les attaques indiennes. Depuis son plus jeune âge, une peur
sourde des Indiens était inscrite en lui. En ce sens, la vallée du Rayado différait
peu du Missouri. C’était une contrée pleine de dangers : un certain nombre de
tribus ennemies vivaient et chassaient dans ces prairies d’altitude. Les Utes et
les Apaches passaient régulièrement dans la région, tout comme les
Comanches, les Kiowas et les Cheyennes. L’été précédent, une bande de pilleurs
utes avait tiré sur Maxwell et l’avait blessé dans le cou. Ce dernier serait
probablement mort s’il n’avait été transporté à Santa Fe, où un médecin lui
retira la balle lors d’une « opération extraordinairement difficile et
douloureuse ».
Les attaques de ce genre étaient monnaie courante dans la vallée du Rayado,
et Carson devait rester sur ses gardes. Un vigile surveillait son bétail jour et
nuit.

**
Quelques jours après avoir quitté la caravane d’Aubry, James White et sa
petite troupe tombèrent sur des Indiens hostiles alors qu’ils campaient près de
la piste de Santa Fe, dans un lieu situé entre Rock Creek et Whetstone Branch.
Les Indiens exigèrent qu’on leur offre des cadeaux. Mais White était un homme
fier et têtu ; jugeant que son escorte était bien armée, il refusa de payer un droit
de passage à ces voleurs de grand chemin. White était escorté par trois
hommes – un Allemand nommé Lawberger, un Américain dont on ignore le
nom, ainsi qu’un Mexicain. Un peu plus tard, les mêmes Indiens revinrent les
voir ; mais ils étaient bien plus nombreux cette fois-ci, peut-être une centaine.
White demeura intraitable : il ne leur donnerait rien. Les fusils de son escorte
étant chargés, il tenta de chasser les Indiens – mais ils fondirent sur eux dans
un déluge de flèches et tuèrent rapidement le soldat mexicain, qui s’effondra
dans les flammes du feu de camp. Les voyageurs tentèrent de fuir, mais ils
n’allèrent pas très loin. Bientôt, les corps de White et de ses deux autres soldats
furent hérissés de flèches. Les Indiens, sans quitter leur cheval, s’emparèrent
d’Ann White, de sa fille et de la servante, et disparurent dans la prairie.
Certains des meurtriers restèrent près des véhicules de White. Suivant une
vieille ruse, ils se dissimulèrent dans les broussailles bordant la route, attendant
de prendre en embuscade les voyageurs suivants. Un groupe de Mexicains ne
tarda pas à apparaître. Découvrant les cadavres et les chariots renversés, ils
fouillèrent dans les affaires de White, tout ce qui leur paraissait intéressant. Ce
fut alors que les Indiens bondirent sur eux. Les Mexicains parvinrent tant bien
que mal à s’enfuir – mais pas avant que l’un des membres du groupe, un petit
garçon, ne soit transpercé par une flèche. Pensant que l’enfant était mort, les
agresseurs ramassèrent rapidement leur butin et se dispersèrent.
Quand le bruit des sabots se fut estompé, le bambin se releva, effrayé et
déboussolé, et descendit la piste en titubant. La flèche était profondément logée
dans la chair de son bras, mais il était capable de se déplacer. Plus tard ce jour-
là, il fut récupéré par une caravane d’Américains et conduit à Santa Fe, où il put
raconter les détails de son calvaire aux autorités.
Des soldats furent dépêchés sur les lieux pour mener l’enquête, et ne
tardèrent pas à découvrir les corps de White et de son escorte. Les chariots
abandonnés avaient été mis en pièces. On avait forcé les malles et éparpillé les
effets personnels. Personne ne savait quelle tribu il fallait accuser. Les morts
n’étaient ni scalpés ni mutilés, ce qui était inhabituel pour une attaque par des
Indiens des Plaines. Les soldats enterrèrent les dépouilles au bord de la piste, et
les recouvrirent de pierres pour empêcher les loups de les déterrer. Quand
François-Xavier Aubry eut vent de ce massacre, il transmit immédiatement
l’information à ses amis de la région, offrant une récompense de mille dollars à
quiconque permettrait de retrouver Ann White.

**

Depuis quelque temps déjà, Kit Carson sentait qu’un changement était dans
l’air. Il voyait bien que les terres autrefois inépuisables de l’Ouest rétrécissaient
à vue d’œil. Dans les montagnes surplombant Taos, la population de grizzlis
s’était tarie en quelques années à peine. Les gigantesques troupeaux migrateurs
de bisons qui labouraient les plaines succombaient rapidement devant la
nouvelle vague d’immigrants, dont beaucoup massacraient les bêtes par pur
plaisir malsain, et laissaient leurs carcasses pourrir dans la Prairie. Partout
dans l’Ouest, les Indiens voyaient leurs anciens territoires de chasse peu à peu
récupérés par de nouveaux colons. De nombreuses tribus avaient été décimées
par la variole et autres maladies européennes contre lesquelles elles n’étaient
pas immunisées. Les fermes des Blancs semblaient pousser comme des
champignons, et les étroites rues en terre battue de Taos et de Santa Fe
connaissaient une activité inhabituelle. Les germes de la civilisation poussaient
un peu partout autour de Carson : l’Amérique qu’il avait laissée derrière lui
finissait par le rattraper.
Au sens littéral, et même juridique du terme, elle l’avait effectivement
rattrapé. Toutes les régions de l’Ouest qu’il avait traversées depuis qu’il avait
quitté le Missouri dans sa jeunesse étaient devenues, enfin, territoire
américain. Avec la signature du traité de Guadeloupe Hidalgo en février 1848, la
guerre contre le Mexique prenait officiellement fin, et les États-Unis
récupéraient légalement plus de trois millions de kilomètres carrés de terrain –
augmentant ainsi la superficie nationale de plus de soixante-six pour cent. En
acceptant de verser la somme dérisoire de quinze millions de dollars, Polk avait
obtenu exactement ce qu’il souhaitait depuis le début : une grande nation
continentale ininterrompue, ayant des ports dans le Pacifique. La première
intervention armée des États-Unis à l’étranger avait coûté la vie à plus de treize
mille Américains – le taux de mortalité, par nombre de soldats, le plus élevé de
l’histoire militaire américaine ; et le bilan mexicain était bien plus lourd encore,
peut-être autour de vingt-cinq mille morts. La victoire n’avait pas eu lieu sans
que de nombreux dirigeants américains, qui ne pouvaient ignorer les visées
impérialistes que recelait ce conflit, n’éprouvent de fortes réserves concernant
cette guerre et ne s’interrogent, le cœur serré, sur son bien-fondé. Ulysses S.
Grant – pour ne citer que l’un des sceptiques les plus connus –, qui prit
physiquement part au conflit, le qualifierait « de l’un des plus injustes jamais
menés par une nation plus forte contre une nation plus faible ». Même le
sénateur de Caroline du Sud, John C. Calhoun, qui avait d’abord si fermement
soutenu cette guerre (comme moyen d’étendre l’esclavage), commençait à avoir
des doutes. Il le dit devant le Sénat : « Le pays ne se relèvera pas avant
longtemps, voire jamais, de tels agissements ; un rideau, impénétrable à mes
yeux, vient de tomber entre le présent et l’avenir. »
Nicholas Trist, l’émissaire américain envoyé à Mexico pour négocier le traité,
se remémora par la suite la scène : au moment de prendre place aux côtés des
responsables mexicains, il avait dû masquer son sentiment de culpabilité à
l’idée de conclure un traité arrachant à leur pays près de la moitié de son
territoire : « Si ces Mexicains avaient pu lire dans mon cœur à ce moment-là, ils
auraient su que ma honte en tant qu’Américain était forte ; car même s’il n’eût
pas été convenable pour moi de l’exprimer à ce moment-là, c’était quelque chose
dont tout Américain sensé pouvait avoir honte – et j’en avais honte, vraiment du
fond du cœur. »
Ce gigantesque accaparement de terres semblait pourtant déjà porter ses
fruits : l’encre du traité de Guadeloupe Hidalgo n’avait même pas eu le temps de
sécher que l’on découvrait de l’or en Californie – la ruée pouvait commencer. Il
est possible que Kit Carson eût contribué à diffuser la nouvelle de cette
découverte : certains récits laissent entendre que lors de son deuxième voyage
transcontinental jusqu’à Washington, en 1848, il transportait dans ses sacoches
l’une des premières annonces de la découverte de gisements dans la Sierra
Nevada. En un clin d’œil, un nombre incroyable d’hommes et de marchandises
afflua sur les routes poussiéreuses. La piste de Santa Fe, la piste de l’Oregon et
les chemins y menant étaient désormais engorgés par des Américains
déterminés – les Forty Niners, ainsi qu’on les nomma, à savoir « les gars
de 1849 » –, qui avaient tout envoyé valser pour miser sur l’aventure
californienne.
Aux yeux de Carson, l’Ouest se remplissait à toute vitesse d’individus peu
dignes de confiance – hors-la-loi, charlatans, fanatiques religieux,
opportunistes, intrigants, partisans, bâtisseurs d’empire. Pourtant, il ne
semblait guère s’apercevoir qu’en guidant Fremont à travers l’Ouest, il avait
grandement contribué à provoquer ces changements. Il avait, en un sens,
involontairement pollué son propre cadre de vie, attirant dans l’Ouest
exactement le genre de type qu’il exécrait.
Tout ce qu’il avait connu semblait dépérir. Les castors qu’il avait piégés
étaient en voie d’extinction. Les Indiens parmi lesquels il avait vécu avaient été
décimés par la maladie. Les grands espaces solitaires et vierges qu’il avait tant
aimés autrefois avaient été capturés par les outils désenchanteurs des
topographes. Le rendezvous annuel des trappeurs appartenait au passé. Même
Bent’s Fort, qui semblait pourtant indestructible, n’existait plus. Un jour
d’août 1849, le frère de Charles, William, décida qu’il était temps de repartir de
zéro. Refusant de vendre cette grande place forte au gouvernement, et peu
désireux qu’elle soit pillée et envahie par les Indiens, il imagina une solution
spectaculaire : il remplit les cavités labyrinthiques du fort de barils de poudre et
fit voler en éclats des pans entiers de son étrange et splendide château. Si
certains en doutaient encore, l’immolation de Bent’s Fort proclamait haut et
fort la fin d’une époque.

**

Dans ce nouveau monde amoindri, Carson était un anachronisme, une


curiosité en peau de daim qui n’avait, semblait-il, plus d’autre rôle à jouer que
celui de symbole apprécié des foules. Et on l’appréciait, indubitablement : tous
ceux qui le rencontraient semblaient le trouver inexplicablement attachant.
George Ruxton, un écrivain anglais traversant l’Ouest peu après l’occupation
américaine, fut intrigué par le contraste qui se trouvait au fondement même de
sa personnalité – son apparence banale et taciturne d’un côté, son statut
légendaire de l’autre. Il écrivit ainsi : « Petit de taille, avec des membres frêles,
mais des muscles noueux, le teint clair, le visage calme et intelligent – en
regardant Kit, personne n’imaginait que l’être doux qui lui faisait face était le
diable incarné lors d’un combat contre les Indiens. » William Tecumseh
Sherman, alors jeune lieutenant de l’armée de terre, rencontra brièvement
Carson en Californie et exprima le même étonnement devant l’allure de
l’éclaireur : « Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant un petit homme aux
épaules voûtées, au visage couvert de taches de rousseur et aux gentils yeux
bleus, dont rien ne laissait supposer un courage ou une audace hors du
commun. Il parlait peu, et répondait aux questions par monosyllabes. »
Cependant, poursuivait Sherman, « Carson était d’une intégrité absolue. Les
Indiens le savaient et lui faisaient confiance les yeux fermés, avant de nous
croire nous [les soldats], ou le président ! »
« Sa voix est aussi douce et aimable que celle d’une femme », écrivit George
Brewerton, dans un article plein de finesse qu’il publia dans le Harper’s Monthly
après avoir accompagné Carson lors de l’un de ses périples transcontinentaux.
« Le héros d’une centaine d’affrontements désespérés, dont la vie s’est déroulée
pour l’essentiel dans des contrées sauvages où l’homme blanc est presque
inconnu, fait partie des gentlemen de Dame Nature. » Pour d’autres,
notamment les femmes, l’humilité un peu gauche de Carson était
déconcertante. « C’était un rustre […] un solitaire, se remémora Marian Sloan,
une jeune Anglo-Américaine vivant à Santa Fe. Il avait un grand cœur et il était
très gentil, mais il portait la timidité sur son visage tel un voile. »
Le grand public, cependant, savait voir au-delà de ce voile, et la renommée de
Carson s’étendait désormais à tout le pays. Des rivières, des lacs, des cols, des
sentiers et des cimes portaient son nom. Un minuscule avant-poste du Nevada,
qui deviendrait la capitale du Territoire puis de l’État, serait nommé Carson
City ; et le Kit Carson, un élégant bateau à vapeur mis à l’eau un an plus tôt,
sillonnait les eaux du Mississippi et de la Missouri.
Carson se souciait peu de l’intérêt qu’il suscitait. Même s’il avait déjà
brièvement songé à tirer profit de sa célébrité naissante, il n’était guère doué
pour promouvoir sa personne – ce qui ne faisait qu’ajouter à son caractère
authentique. Vivant dans le lointain Nouveau-Mexique, l’homme était difficile à
contacter et jusqu’à l’été 1849, il s’était trouvé si souvent sur les routes que peu
de journalistes avaient eu l’occasion de lui parler. La rareté de sa présence ne
faisait qu’aiguiser l’appétit du public – car rien n’entretient mieux le mythe que
l’inaccessibilité.
La discrétion de Carson poussait les gens à combler eux-mêmes les lacunes,
et à projeter sur lui toutes les qualités qu’ils jugeaient nécessaires chez un héros
de la Frontière. La plupart des rédacteurs de presse ne purent résister à l’envie
de le rendre plus grand, plus fort, plus fringant et plus éloquent qu’il ne l’était
en réalité. Un jour, sur la piste de l’Oregon, Carson croisa un homme originaire
de l’Arkansas qui avait entendu dire que le célèbre éclaireur était dans les
parages. « Ma foi, l’étranger, êtes-vous Kit Carson ? » demanda-t-il. Quand
Carson répondit par l’affirmative, l’autre le scruta d’un air hésitant. « Écoutez,
finit-il par dire, vous n’êtes pas le genre de Kit Carson que je cherche. »
Il ne fallut guère de temps avant que les auteurs de romans populaires ne
s’emparent de son personnage pour l’intégrer sans vergogne à leurs récits.
Cette année-là, à savoir 1849, vit la publication de Kit Carson, prince des chercheurs
d’or, le premier roman populaire en édition de poche ayant Carson comme
protagoniste bravache. Dans ce récit fort oubliable, écrit par un plumitif du
nom de Charles Averill, Carson massacre des Indiens par dizaines et sauve
évidemment une jeune fille faite prisonnière par des sauvages. Il est présenté
comme un véritable héros, un homme n’ayant jamais perdu une bataille, « à
l’œil de lynx et au calme imperturbable », « que personne ne voit mais que tout
le monde connaît ». Dans l’ouvrage d’Averill, la mince silhouette de Carson
prend des proportions surhumaines – il est doté d’une « stature imposante »,
possède des « bras énormes », est doté d’une « force prodigieuse » et a un torse
bâti telle une « forteresse ». Entre autres rebondissements, le récit met en scène
un feu de prairie, une caverne pleine de trésors, un naïf étudiant de Harvard
pourchassé dans l’Ouest par un oncle avare et malfaisant, ainsi qu’une
périlleuse évasion des mains de ravisseurs indiens, au cours de laquelle Carson
libère ses camarades en demandant à l’un d’eux d’approcher une torche de ses
poignets pour brûler les liens qui l’entravent.
Le livre à vingt-cinq cents d’Averill était un « blood and thunder » (« sang et
tonnerre »), comme on appelait alors ce genre romanesque, un précurseur du
Western contemporain, mené tambour battant et jouant sur les
rebondissements en fin de chapitre et les traquenards à faire se dresser les
cheveux sur la tête. Quoiqu’affirmant que son récit se « fond[ait] sur des faits
réels », Averill ne fit pas le moindre effort pour se renseigner un tant soit peu
sur le véritable Kit Carson, ni pour lui demander l’autorisation d’utiliser son
nom. Parmi ces faits prétendument authentiques, Averill affirme que Carson
« découvrit » sans l’aide de personne les gisements d’or de Californie. L’ouvrage,
cependant, connut un succès foudroyant – ce fut un véritable best-seller, selon
les critères de l’époque. Et de nombreux autres écrivains ne tarderaient pas à
copier la formule d’Averill. Son texte, en effet, ne fut que le premier d’une
longue série de romans à suspense hyperboliques, de récits à sensation et de
biographies pour la jeunesse – quelque soixante-dix ouvrages seraient écrits au
fil des ans –, dans lesquels Kit Carson incarnait le vengeur, le sauveur, le
cavalier et le tueur d’Indiens, le « Nestor des Rocheuses », le « Joyeux Guerrier »,
le « Chevalier de la Prairie » ou le « Capitaine de l’Aventure ». Il était devenu l’un
de ces héros dont on collectionne les figurines. Ce corpus littéraire
rocambolesque catapultera Carson dans la sphère des superstars, ce dont peu
d’Américains du XIXe siècle peuvent se vanter.
La nation, il faut l’avouer, était extrêmement désireuse qu’une figure
héroïque incarne l’élan du Destin manifeste, qui modifiait alors le pays de
manière spectaculaire. Bien sûr, nombre d’Américains se doutaient que voler
les terres d’une autre puissance souveraine allait à l’encontre des nobles
principes fondateurs du pays – tout comme voler des terres parcourues depuis
des millénaires par des autochtones qui étaient peut-être bien des humains,
finalement. Le doute, assurément, rongeait quelque peu l’enthousiasme
national. Le public se consolait de savoir que des Anglo-Américains hors du
commun, mais aussi tout à fait ordinaires, occupent déjà ce nouveau monde,
exaltant les réussites américaines tout en simplifiant les questions les plus
épineuses posées par la conquête de l’Ouest.
Kit Carson, plus que toute autre figure, remplissait ce rôle. Honnête,
modeste, sachant manier l’ironie autour d’un feu de camp et tenir sa langue
devant les dames, franc dans ses intentions, rapide dans l’action, un brin
solitaire : c’était le prototype du héros de Western. Avant l’apparition des
Stetson et des clôtures en fil de fer barbelé, avant les spectacles sur le Far West
et les colts d’O.K. Corral, il y eut le Gentleman de la Nature, le stéréotype
originel, le cliché grandiloquent des grands espaces.
Carson haïssait tout cela. Sans son consentement, et sans en recevoir le
moindre dollar, il se transformait peu à peu en caricature.

**

Fin octobre, une semaine environ après la découverte des corps de White et
de ses camarades, un groupe d’Indiens pueblos annonça qu’il s’était rendu dans
le campement d’une bande de Jicarilla Apaches, quelque part dans les plaines, à
l’est de la piste de Santa Fe. Ils y avaient vu une Américaine blanche et son bébé,
manifestement prisonniers et en situation de détresse. Quand la nouvelle
parvint à Santa Fe, une compagnie du 1er régiment de dragons, placée sous le
commandement de William Grier, fut immédiatement dépêchée sur les lieux
depuis Taos. Leur mission consistait à retrouver ces Indiens et ramener Ann
White et sa fille en vie. La cavalerie de Grier galopa vers l’est et franchit Taos
Canyon jusqu’au ranch de Carson, à Rayado. Le commandant Grier s’entretint
avec le pisteur-éclaireur et le persuada de les accompagner.
Carson connaissait très bien la tribu des Jicarillas. Depuis la création du
ranch, il avait déjà eu plusieurs fois affaire à eux. C’était une petite branche
apache qui sillonnait le nord du Nouveau-Mexique en groupes resserrés de
guerriers. Comme tous les Apaches, ils parlaient un dialecte dérivé de
l’athapascan et étaient ethniquement et linguistiquement apparentés aux
Navajos, sans pour autant être amis avec eux. Les Jicarillas avaient peu d’alliés.
Ils étaient dominés par des tribus guerrières des Plaines plus grandes qu’eux,
mais aussi mieux armées et plus soudées – notamment les Comanches, qui
faisaient de fréquentes incursions sur leur territoire.
Les Jicarillas étaient un peuple acculé qui vivait dans les interstices, à l’ombre
de nations plus fortes. Des années plus tard, l’un de leurs porte-parole se
remémora cette sombre période, quand tous les membres de la tribu semblaient
plongés dans la terreur. « Au moindre bruit, ne serait-ce qu’un simple cri, ils se
réfugiaient tous dans les broussailles, expliqua-t-il. Et chaque fois qu’ils allaient
dans les plaines, ils refusaient de s’y attarder. »
La tribu tirait son nom de sa capacité à fabriquer des paniers de paille au
tissage serré – jicarilla signifiant « petit panier » en espagnol. Le terme allait
comme un gant à leur mode de vie itinérant : les Jicarillas étaient des chasseurs-
cueilleurs qui sillonnaient les bassins-versants en quête de baies, de racines, de
graines, de noix et de plantes sauvages ; ces paniers légers, qui leur
permettaient de transporter leur nourriture, constituaient une part importante
de leur culture. On disait qu’ils étaient si bien tissés qu’ils pouvaient même
contenir du liquide. Un rapport de l’armée décrivit un raid au cours duquel des
guerriers jicarillas volèrent un troupeau de vaches laitières dans la région de
Rayado : les soldats qui les pourchassèrent découvrirent les pillards et les vaches
volées entourés de dizaines de paniers accrochés aux arbres, emplis de lait à ras
bord. « De toute évidence, écrivit d’un ton sardonique l’officier chargé de
rédiger le compte rendu, ils avaient prévu de se lancer dans l’industrie laitière à
grande échelle. » Les Jicarillas étaient aussi d’excellents chasseurs – ils
traquaient le wapiti, le cerf, l’antilope et le bouquetin, mais aussi du petit gibier
comme le lièvre, l’écureuil et le castor. De temps à autre, ils se rendaient dans
les plaines pour chasser le bison, mais de manière très prudente, car ces
expéditions incitaient les Comanches à passer à l’attaque. Ces derniers étaient
eux aussi soumis à des pressions nouvelles : poussés progressivement vers
l’ouest par la rapide colonisation du Texas, le massacre des troupeaux de bisons
des Grandes Plaines et la création de nouvelles réserves, dans le Territoire
indien de l’Oklahoma, destinées aux tribus déplacées de l’Est, les guerriers
comanches avaient intensifié leurs attaques contre les Jicarillas au cours des
années précédentes. Les anciennes frontières se déplaçaient, et des tribus
nomades, agissant traditionnellement sur d’immenses territoires, se frôlaient
désormais comme jamais auparavant. L’expansion américaine avait mis en
branle une réaction en chaîne complexe de migrations : même dans le
gigantesque Sud-Ouest, il ne restait plus tant de terres que cela à arpenter.
Depuis l’occupation américaine du Nouveau-Mexique, les terres de chasse
des Jicarillas n’avaient donc cessé de s’amenuiser, à mesure que de nouveaux
colons s’installaient sur leur domaine déjà restreint. De plus en plus à l’étroit,
les Jicarillas s’étaient tournés vers le pillage. Ils ne pouvaient plus cultiver
comme avant, et le gibier se faisait rare. La colère de la tribu augmentait, de
manière fort compréhensible ; et les nouvelles colonies la mettaient au supplice,
tel le ranch de Maxwell à Rayado, qui ne cessait de s’agrandir. Ce territoire était
le leur, et ce depuis des siècles. Selon les récits des origines des Jicarillas, leurs
ancêtres étaient venus au monde non loin de là, dans un lieu qu’ils nommaient
simplement « près du centre de la terre ». Au début du XVIIIe siècle, les soldats
espagnols avaient exploré « La Jicarilla », ainsi qu’ils nommaient le monde
sauvage s’étendant par-delà les montagnes, et avaient brièvement envisagé d’y
instaurer un presidio, avant de renoncer à cette idée, jugée irréalisable – la
région était trop loin de tout, et trop infestée d’Apaches belliqueux.
Et cependant, un siècle et demi plus tard, le peuple autrefois fier des Jicarillas
s’était réduit comme peau de chagrin : la tribu ne comptait pas plus d’un millier
de membres, voire cinq cents à peine. Ils étaient vingt fois moins nombreux et
puissants que leurs cousins athapascans les Navajos, mais bien plus désespérés.
Contrairement aux Navajos, qui volaient du bétail surtout pour accroître leurs
richesses déjà considérables – une démonstration de force qui n’était pas sans
risque –, les Jicarillas pillaient pour survivre. Au cours des trois années ayant
suivi l’occupation américaine, ils avaient dérobé plusieurs milliers de moutons
aux éleveurs du nord-est du Nouveau-Mexique. Carson ne fut pas surpris
d’apprendre que les Jicarillas étaient responsables du massacre de James White
et de son escorte, et de l’enlèvement d’Ann White, de sa fille et de sa servante.
Depuis plusieurs années, leurs méfaits faisaient l’objet de vives discussions
dans la région. Un lieutenant de l’armée de terre en poste à Taos déclara à
l’été 1849 que les Jicarillas « pillaient n’importe où dans les montagnes ». Le
colonel George A. McGill décrivit les Jicarillas de l’époque comme « gênants » et
« incorrigibles », et prédit sombrement qu’ils « continueraient à piller et à
assassiner [ses] concitoyens jusqu’à ce qu’on les ait exterminés ».
Quant à feu le gouverneur Charles Bent, il les avait qualifiés de « grand
désagrément » pour la vie au Nouveau-Mexique. C’était « un peuple indolent et
lâche », selon lui, « vivant principalement de rapines perpétrées chez les
Mexicains, le territoire qu’ils arpentent étant peu giboyeux, et la peur des autres
Indiens ne leur permettant pas de s’aventurer dans les plaines en quête de
bisons ».
Que ces jugements émis depuis la capitale fussent vrais ou non, les Jicarilla
Apaches étaient un problème tout sauf abstrait aux yeux de Carson. Pour faire
tourner son ranch, il devait s’accommoder de leur présence et de la
constellation changeante des autres tribus du voisinage. Les Jicarillas passaient
souvent à Rayado pour ce que Carson et ses collègues éleveurs appelaient de
« petites pauses déjeuner ». Ils exigeaient qu’on leur donne de la nourriture, du
tabac et autres offrandes, et venaient toujours en nombre suffisamment
intimidant pour faire planer, lors de leurs visites, la menace sourde d’une
attaque.
Quand il devait composer avec les Jicarillas, Carson s’inspirait des tactiques
diplomatiques peu raffinées de la Frontière qu’il avait apprises en tant que
trappeur, à savoir se montrer extrêmement pragmatique. Il savait qu’il était
important de tenir des conseils de paix et de renouveler constamment ses
alliances avec les tribus, mais il n’hésitait pas à attaquer toute bande qui l’avait
agressé. Il appliquait la règle des représailles rapides, presque universellement
pratiquée par les Indiens eux-mêmes : ne pas riposter, il le savait, serait
interprété comme de la faiblesse, et provoquerait inéluctablement un assaut
encore plus audacieux.
Quelques mois plus tôt, Carson avait reçu la visite de Charles Pancoast, un
homme originaire de Pennsylvanie qui avait suivi la piste de Santa Fe pour
rejoindre les terrains aurifères de la Californie. Dans ses journaux intimes, il
dépeint Carson comme un « Chasseur des Rocheuses », portant des mocassins
et des peaux de daim, les cheveux tombant sur les épaules, et coiffé d’un
sombrero pour se protéger du soleil estival. Carson accueillit Pancoast de
manière plutôt cordiale, mais le visiteur fut frappé par le caractère taciturne et
humble du « célèbre Montagnard », qui refusait de parler de lui. Il finit
cependant par baisser la garde. Les deux hommes veillèrent tard autour du feu,
à évoquer ses aventures.
Carson se montra inquiet pour son ranch qui, selon Pancoast, « n’avait
vraiment rien de raffiné ». Il parla des difficultés qu’il rencontrait à protéger
son bétail des ravages des Apaches. Il avait pris l’habitude de traiter tous les
Indiens qui venaient le voir avec gentillesse et de les couvrir de cadeaux, mais à
une occasion au moins, il avait été contraint de demander aux soldats
américains de l’aider à pourchasser des pilleurs. « Connaissant parfaitement
bien les repaires des Indiens, écrivit Pancoast, il les avait si sévèrement punis
que la tribu avait fini par juger que mieux valait faire la paix avec lui. Il jouissait
désormais de leur Amitié, et leur donnait souvent de la viande. Ils
n’importunaient plus son bétail, mais continuaient à en voler à d’autres. »
Teresina Bent, la fille de Charles Bent, vivait chez les Carson, et des années
plus tard, elle se remémora la confrontation terrifiante entre la maisonnée et
une tribu indienne. Carson était parti pour une course liée à ses affaires, et
pendant son absence une bande d’Indiens, probablement des Jicarilla Apaches,
débarqua sur la propriété pour réclamer à manger. « Nous, les femmes, avons
toutes commencé à nous affairer en cuisine, se souvint Teresina, à préparer du
café, de la viande, et tout ce que nous avions sous la main. »

Le chef des guerriers m’a vue et a voulu m’acheter, pour faire de moi sa
femme. Il ne cessait d’offrir des chevaux – dix, quinze, vingt montures. Nous
nous sommes comportées de manière amicale avec les Indiens, pour ne pas
mettre leur chef en colère. Mon Dieu, j’avais si peur ! Et quand je sortais de la
cuisine avec des plateaux de nourriture, mes joues étaient baignées de
larmes. Cela a fait rire le chef. Il était sûr qu’il pouvait m’acheter, et quand ils
ont tous eu fini de manger, il a dit que la tribu attendrait : si je ne lui étais pas
livrée avant que le soleil n’atteigne une colline plus à l’ouest, il me prendrait
par la force. Puis lui et ses guerriers sont partis un peu plus loin et ont campé
bien en vue de la maison. Nous avons commencé à [fabriquer] des munitions.
Nous étions toutes prêtes pour un siège quand, au moment même où le soleil
touchait la colline à l’ouest, M. Carson et une compagnie de soldats sont
entrés au galop dans la vallée. Les Indiens les ont vus et sont partis. Puis j’ai
pleuré encore un peu, j’étais si heureuse. Je ne voulais pas partir avec le
méchant chef.

**

Le commandant William Grier et Kit Carson quittèrent le ranch de Rayado


avec la compagnie de dragons et se dirigèrent en hâte vers l’est, à une
soixantaine de kilomètres de là, sur le lieu du crime de White et de son escorte.
Bien que plusieurs semaines se fussent écoulées depuis le massacre, Grier et
Carson découvrirent la scène à peu près dans l’état où les assaillants jicarillas
l’avaient laissée.
Carson étudia attentivement les lieux et scruta longuement les plaines
interminables, en quête d’un indice lui indiquant le chemin pris par les
Jicarillas. Le travail de pisteur était ce qu’il faisait de mieux. De nombreux
trappeurs l’égalaient ou le surpassaient dans d’autres domaines, mais personne
n’était meilleur que lui pour la « lecture des signes », comme on disait. Un
véritable récit était inscrit dans le sol, si l’on savait le déchiffrer. En cherchant
des motifs à moitié effacés imprimés dans la terre, en scrutant les diverses
touffes d’herbe une à une, en analysant le crottin des chevaux de l’ennemi, un
pisteur chevronné pouvait tirer une véritable histoire des éléments les plus
parcellaires. Il se mettait en quête de zones de terre plus compactes, de cendres
d’un lointain feu de camp apportées par le vent, de trous anormaux dans les
toiles d’araignées tissées entre les arbres. Il repérait le cactus au membre cassé
dont la blessure exsudait un liquide poisseux : analysant sa quantité et sa
viscosité, il était capable de dire depuis combien de temps hommes ou bêtes
étaient passés par là.
C’était le début du mois de novembre. Le ciel était d’un gris métallique et
fouetté par le souffle froid de l’hiver. Les signaux étaient presque impossibles à
déchiffrer. Carson avoua que c’était « la piste la plus difficile qu’ [il eût] jamais
suivie ». Non seulement les traces dataient de plusieurs semaines, mais elles
avaient été en partie effacées par une petite tempête de neige. Carson découvrit
que les Jicarillas avaient cherché à brouiller les pistes en formant différents
groupes qui parcouraient la Prairie en faisant des zigzags, avant de se retrouver
le soir dans quelque endroit désigné à l’avance. Reconstituer ce tracé complexe
était une tâche lente et laborieuse, à plusieurs reprises, ils faillirent perdre la
trace des Indiens et renoncer à les poursuivre. Mais quand ils tombèrent sur les
vestiges d’un camp jicarilla, Carson reprit courage : un vêtement de femme
gisait dans l’herbe.
Quelques jours plus tard, ils longèrent les restes du camp jicarilla suivant, et
Carson découvrit, une fois de plus, un habit féminin. Ann White avait sans
doute délibérément abandonné ses affaires pour que ses sauveurs puissent
suivre sa trace.
Carson et Grier poursuivirent vers l’est pendant douze jours, presque jusqu’à
la frontière du Texas. Ils franchirent les prémices de la Llano Estacado, une
région épineuse couverte de mesquite, de yucca et de cactus. Puis Carson
repéra des feux fumant à l’horizon. C’était ceux d’un campement accueillant
plusieurs centaines de Jicarilla Apaches, dirigés par un célèbre chef nommé
Loup-Blanc. Alors qu’ils approchaient du camp, Carson donna le signal
d’attaque, et se mit à galoper en direction du camp ; mais Grier annula le signal
de Carson, et ordonna à ses hommes d’attendre et de se concerter. Selon lui,
mieux valait approcher les Jicarillas en se montrant conciliant, et demander à
pouvoir négocier avec Loup-Blanc. Carson, se rendant compte qu’il était le seul
à charger le camp indien, dut arrêter net sa monture et rebrousser chemin.
Il n’était pas du tout d’accord avec la décision de Grier. Si Ann White était
vivante et cachée quelque part dans le camp, les Jicarillas ne la livreraient pas
sans se battre. Le meilleur moyen de la délivrer, selon lui, était de les surprendre
dans un assaut éclair qui ne leur laisserait pas le temps de réagir. Ils perdaient
de précieuses minutes : les Jicarillas avaient repéré Grier et ses troupes, et
commençaient à emballer leurs affaires en hâte. Impossible désormais de
compter sur l’effet de surprise. Plusieurs minutes s’écoulèrent encore sans que
les dragons réagissent. L’un des Jicarillas prit son fusil et visa Grier en pleine
poitrine, à plusieurs centaines de mètres de distance. Le tir avait beau être
incroyablement habile, l’Indien se trouvait trop loin pour faire beaucoup de
dégâts. La balle transperça les vêtements de Grier et lui coupa le souffle, mais
n’engendra qu’une légère contusion.
Se remettant du choc, le commandant Grier donna finalement l’ordre de
charger. À en croire Carson, celui-ci « était trop tardif pour avoir l’effet désiré ».
Le temps que les dragons atteignent le camp, les Jicarillas s’étaient dispersés,
fuyant dans toutes les directions. « Il n’y avait plus qu’un seul Indien dans le
camp. Il nageait dans la rivière toute proche, et on l’a abattu. » Une partie des
dragons pourchassa les Jicarillas, tuant l’un d’entre eux et faisant plusieurs
prisonniers.
L’œil de Carson fut attiré par quelque chose. À environ deux cents mètres du
camp, une silhouette gisait sur la terre durcie par le soleil. C’était le cadavre
d’Ann White. Elle avait été frappée en plein cœur par une unique flèche. « Elle
était encore chaude, se souvint Carson, et n’était pas morte depuis plus de cinq
minutes. […] Elle tentait visiblement de prendre la fuite quand elle reçut le coup
fatal. »
Carson observa son visage : il était évident qu’elle avait été horriblement
maltraitée. « Elle était décharnée, racontera-t-il plus tard à un ami, victime
d’une maladie infectieuse, et ses traits exprimaient les souffrances d’une longue
agonie. » Elle était sans doute passée de main en main et avait été violée à
plusieurs reprises par les guerriers en tant que « prostituée de la tribu ». L’un
des soldats ayant participé à cette mission écrivit plus tard que Mme White était
« une femme frêle, délicate et très belle, mais ayant subi de tels outrages que sa
dépouille n’était plus qu’une loque ; elle était littéralement couverte de coups et
de griffures. Son visage, même dans la mort, exprimait son désespoir. Penchés
sur son cadavre, nous avons juré de nous venger de ses persécuteurs ». Carson
était convaincu qu’Ann White souffrait d’une maladie mortelle. « Elle n’aurait
pas survécu longtemps, dit-il. Je crois que ses proches ne doivent pas regretter
sa perte. Elle est sûrement beaucoup plus heureuse au ciel, en compagnie de
son Dieu, que parmi ses amis ici-bas. »
Même s’il garda le silence, Carson était de toute évidence furieux contre le
commandant Grier. Il était « convaincu qu’en attaquant les Indiens dès [leur]
arrivée », Ann White aurait pu être sauvée. Les hommes l’enterrèrent dans la
Prairie, puis fouillèrent dans les divers objets que les Jicarillas avaient
abandonnés au milieu de leur camp. L’un des soldats découvrit un ouvrage que
la famille White avait manifestement apporté du Missouri, un livre de poche
dont la vedette n’était autre que Kit Carson. Il s’agissait très probablement du
roman à sensation de Charles Averill, Kit Carson : The Prince of the Gold Hunters.
Carson ne pouvait pas le lire, bien sûr, mais plus tard, peut-être autour du feu
de camp, l’un des soldats le divertit en lui en livrant certains passages. « Kit
Carson ! Ses lèvres, ces lèvres fières et résolues, se contractaient avec la fermeté
d’un roc sur ses dents serrées tandis qu’il gardait sa main dévouée au milieu de
la flamme, la brûlant jusqu’à l’os. »
C’était la première fois que le vrai Kit Carson entrait en contact avec son
propre mythe. « Ce livre était le premier de ce genre que je voyais ; on y faisait
de moi un grand héros, massacrant des Indiens par centaines », déclara-t-il. Au
début, il fut vaguement amusé par ce récit rocambolesque, puis il se mit à
songer à Ann White. Il l’imagina en train de le lire pendant sa terrible captivité.
Dans le roman d’Averill, Kit Carson retrouve la jeune prisonnière et sauve la
situation, accomplissant ainsi le vœu qu’il avait fait à Boston, à ses parents
bouleversés, d’écumer l’Ouest américain jusqu’à ce qu’il la retrouve. Le véritable
Kit Carson, quant à lui, n’avait pu empêcher le désastre, et il craignait que la
fiction d’Averill eût donné de faux espoirs à Ann White. « Mme White savait que
je vivais dans la région, confia-t-il, et j’ai souvent pensé qu’en lisant ce livre, elle
priait pour que je vienne la délivrer. » Ni la fille d’Ann White ni sa servante ne
furent jamais retrouvées.
Le meurtre des White allait hanter Carson – « J’ai beaucoup regretté de ne pas
avoir pu sauver la vie d’une dame si respectée », avoua-t-il à son biographe dix
ans plus tard ; et il ne cesserait de se sentir troublé par les conséquences de sa
célébrité croissante. Il répéta que le livre de Charles Averill n’était qu’un tissu de
mensonges. Plus tard, quand un ami lui offrit son propre exemplaire, Carson
menaça de « brûler ce satané ouvrage ».
Le Santa Fe New Mexican annonça la fin tragique de l’affaire White
le 28 novembre 1849. « Nous apprenons, nota le journal d’un ton dolent, que
l’épouse de feu M. J. M. White a enfin cessé de souffrir, ayant été abattue par les
Indiens. » Les rédacteurs du journal poursuivaient en soulignant que ce
meurtre, ainsi que le « récent massacre de M. White », réclamaient « sans tarder
un effroyable châtiment. Les tribus bordant ce Territoire doivent être confinées
dans certaines zones bien définies, et exterminées si elles refusent d’y rester.
C’est une folie de croire qu’on peut garantir la paix en concluant des traités avec
ces Indiens. Il faut les pousser à la soumission complète ».

LIVRE TROIS
Tueur-de-monstres

« C’était un Indien courageux, il méritait un meilleur sort, mais il avait choisi le
mauvais chemin. »
Kit Carson
32
LE TEMPS DE LA PEUR


Les deux montures étaient prêtes, ainsi que leurs cavaliers. Les naseaux
dilatés, les chevaux humaient l’air du désert et frappaient impatiemment le sol
de leurs sabots. Tous les paris avaient été faits. Quelque cinq cents spectateurs
navajos avaient pris place le long de la piste poussiéreuse, devant le fort
américain. Allongés sur leurs couvertures aux couleurs vives, ils savouraient
l’ambiance de fête, lançant des encouragements et de temps à autre, quelques
banales invectives.
L’excitation n’avait cessé de croître au fil de la journée. Depuis le matin, les
Navajos affluaient des hauts plateaux rocheux, les femmes et les enfants aussi
bien que les guerriers, à pied ou à cheval, vêtus de leurs plus beaux atours et
couverts de serapes et de bijoux, pour faire du commerce avec les soldats – que
les Navajos surnommaient parfois « Quelque-chose-qui-dépasse-du-front », à
cause des visières de leurs casquettes militaires. La matinée avait été consacrée
au troc et aux jeux, suivis de bonne chère ; mais ils avaient cédé la place, dans
l’après-midi, à l’événement principal de la journée : les courses de chevaux. Les
Navajos étaient fascinés par ce spectacle. Non seulement ils adoraient parier,
mais c’était aussi un peuple au fier passé de cavaliers. Ils avaient les courses
hippiques dans le sang.
Le temps était venu de la dernière compétition de l’après-midi, la plus
importante, celle avec les chevaux les plus rapides et les mises les plus
conséquentes. « De gros paris, plus gros que pour les autres courses, furent faits
des deux côtés, se remémora un témoin. Les Indiens, certains montés sur de
beaux poneys, étaient richement vêtus, et tous semblaient être venus voir la
course sans intention hostile. »
On ne misait pas de l’argent, mais des biens durables : les Indiens pariaient
leurs magnifiques couvertures et leurs fins objets en argenterie, les militaires
des biens du gouvernement américain, prélevés dans l’intendance de l’armée –
des tonneaux de lard, des barriques de mélasse et autres –, une pratique illégale
sur laquelle le commandant du fort, dans l’intérêt du spectacle, était prêt à
fermer les yeux. La plupart des soldats observaient la scène depuis les portes de
leur citadelle, mais d’autres s’étaient mêlés à la foule d’autochtones. Le whisky
avait coulé à flots tout au long de la journée (certains Navajos appelaient ces
grands barils des « bois-creux ») ; et les soldats, tout comme les Indiens, étaient
désormais parfaitement ivres.
La journée était fraîche et ensoleillée en ce début d’automne 1861. L’air sentait
l’arrière-saison. La bigelovie était d’un jaune éclatant, et les feuilles des trembles
commençaient juste à rougir sur le mont Taylor, dont les vastes replats se
dressaient de manière grandiose à l’est, dans le lointain malpais. Les feuilles des
peupliers, sèches et fines comme du papier, battaient doucement dans le vent,
telles autant de mains gantées à l’opéra.
Fort Fauntleroy faisait partie des nombreux bastions que l’armée américaine
avait construits sur les terres navajos, en tenant compte des informations
recueillies lors de l’expédition de Washington de 1849 et des cartes, assemblées
par le topographe militaire James Simpson, qui en résultèrent. La place forte
avait été bâtie dans un lieu magnifique nommé Bear Springs.
Le chirurgien du régiment, un médecin irlandais du nom de F. E. Kavanaugh,
possédait un pur-sang rapide comme le vent qui, assurait-il, ne pouvait être
battu. Kavanaugh l’avait fait courir tout l’été, et le cheval n’avait jamais perdu.
En prévision de la compétition du jour, les soldats stationnés dans le fort
avaient dorloté et entraîné le champion, veillant à ce qu’il soit au mieux de sa
forme. Pour monter son précieux animal, Kavanaugh avait choisi un lieutenant
néo-mexicain souple et de petite taille, Rafael Ortiz, un homme au caractère
farouche qui semblait être né sur une selle.
Les Navajos avaient également leur poney vedette, un petit alezan au
tempérament fébrile qui aimait faire la course. Le bruit courait que des
guérisseurs navajos avaient organisé des rituels sophistiqués pour assurer la
victoire de leur bête, scandant leurs mélopées au-dessus d’un fétiche en forme
de cheval. Un jeune Navajo, léger, rapide et à l’instinct infaillible, devait monter
l’alezan ce jour-là, mais les récits divergent quant au propriétaire de la bête :
selon un témoin, elle appartenait à un gros Navajo que les Américains
nommaient Balle-de-Pistolet. Selon d’autres récits, il s’agissait de Manuelito en
personne – le gendre intrépide et belliqueux de Narbona, qui s’était imposé
comme l’un des chefs les plus influents de la tribu.
Manuelito était un cavalier chevronné et un homme attentif à la qualité de
son élevage ; de surcroît, il était assez riche pour obtenir ce qui se faisait de
mieux. Venir au fort pour voir son cheval concourir et savourer ce moment de
paix n’était cependant guère dans ses habitudes et, en supposant qu’il l’eût fait,
il demeura probablement incognito. Car Manuelito était l’ennemi juré des
Américains. De sa voix forte et insistante, il était le seul de la tribu à n’avoir
jamais cessé de préconiser la guerre. Connu de ses compatriotes sous le nom de
Hastiin Ch’ilhaajinii, ou Herbes-Noires, Manuelito détestait tout chez les
Américains. Ils avaient massacré son bétail. Ils avaient assassiné son beau-père.
Ils avaient planté leurs forteresses en plein cœur de la nation navajo. Il
répondait donc à chacune de leurs exigences avec la même rage intacte et
brute : son peuple, tonnait-il, devait chasser les bilagaanas du pays.

**
On ne pouvait pas reprocher à Manuelito de ne pas avoir essayé. Les années
précédentes – 1858, 1859, 1860 – avaient été particulièrement violentes, et il
s’était toujours retrouvé plongé au cœur de la tourmente, exhortant ses pairs à
ne pas céder d’un pouce. Le traité de Washington, signé avec tant d’optimisme
et de bonne volonté, valait à peine le papier sur lequel il avait été rédigé.
L’ancien conflit était toujours bien vivace. Si le peuple diné continuait à voler
des moutons, les Néo-Mexicains, eux aussi, s’obstinaient à pénétrer librement
sur les terres des Indiens, pour capturer leurs enfants et récupérer leurs
richesses.
Au cours des deux ou trois années précédentes, cependant, la guerre semblait
s’être considérablement aggravée, et muée en conflit d’une tout autre ampleur.
Les Navajos avaient désormais des ennemis de tous côtés. Ils étaient attaqués
sans répit non seulement par les Néo-Mexicains, mais aussi par les Utes, les
Comanches, les Apaches et autres vieux rivaux – ainsi que par leur nouvelle
adversaire, l’armée américaine, qui les châtiait avec une vigueur croissante. Les
Navajos avaient l’impression d’être cernés par des loups. Même la nature s’était
retournée contre eux – plusieurs saisons d’affilée, leur territoire avait été frappé
par une terrible sécheresse. Les gens mouraient de faim, vendaient leurs
enfants pour se nourrir, se battaient entre eux. Leur société était sur le point
d’exploser. Les guérisseurs avaient perdu la main, les anciennes cérémonies ne
semblaient plus fonctionner. La tribu avait véritablement touché le fond – une
décennie de doutes et de conflits que le peuple diné, encore aujourd’hui, appelle
le nahondzod, « le temps de la peur ».
Les commandants américains en poste à Santa Fe, même les plus obtus
d’entre eux, reconnaissaient que la vieille guerre entre Navajos et Néo-
Mexicains ne pouvait être tranchée facilement, les deux parties ayant chacune
de légitimes raisons de se plaindre ; mais ils acceptaient presque toujours la
version néo-mexicaine du conflit, « corrigeant » les Navajos à la moindre
entorse faite au traité, tout en regardant ailleurs quand des milices hispaniques
et des groupes hétéroclites de justiciers autoproclamés marchaient vers l’ouest.
Aux yeux de Manuelito, les Américains étaient désormais le plus grand
problème de son peuple ; sans leur présence, pensait-il, les Navajos
parviendraient à gérer n’importe quelle guerre contre les Néo-Mexicains. Mais
le gouvernement des États-Unis était là, s’entêtant à vouloir jouer le rôle d’un
arbitre borgne.
Le problème était en partie dû à une forme d’instabilité chronique. D’une
année sur l’autre, les Navajos se demandaient qui exactement ils devaient
affronter : le Grand-Père Blanc vivant à Washington devait être un homme
agité et changeant, car il ne cessait d’envoyer de nouveaux émissaires dans la
région. Depuis l’occupation américaine du Nouveau-Mexique, la succession de
commandants donnait en effet le tournis : Kearny, Doniphan, Price,
Washington, Beall, Munroe, Sumner, Garland, Bonneville, Fauntleroy, et le
gouverneur militaire du moment, le colonel Edward Canby. Chacun de ces
hommes s’était attaqué au « problème navajo » à sa manière, de façon plus ou
moins perspicace et pugnace. Le conflit navajo, cependant, était un problème
inextricable, un véritable nœud gordien ; et c’était en grande partie pour cela
que le 9e département militaire, comme on appelait alors le Nouveau-Mexique,
était considéré comme un poste éprouvant, un trou à rats, un bourbier. Les
soldats étaient usés par les innombrables épreuves auxquelles ils faisaient face.
Au sein de l’armée, personne ne s’intéressait beaucoup à cette région, et peu
étaient enclins à y demeurer assez longtemps pour véritablement comprendre
les Navajos et la nature de ce conflit – sans même parler de le résoudre.
Si les chefs américains s’étaient succédé sans se ressembler, leurs principales
exigences avaient été martelées avec une insistance presque monotone : les
Navajos devaient cesser de vagabonder pour vivre en fermiers sédentaires et
travailler à temps plein leurs propres parcelles de terrain, au sein de propriétés
privées. Il fallait qu’ils se muent en citadins, de préférence chrétiens, et se
conforment à des frontières nationales clairement délimitées. Ils devaient
choisir un chef unique s’exprimant au nom de tous, et répondant de l’ensemble
de leurs crimes. Pour résumer, le peuple diné devait cesser d’être ce qu’il était –
une juxtaposition informe de petits groupes semi-nomades – et se
métamorphoser en entité politique unique. Le temps passant, les commandants
américains firent part de leurs exigences de manière de plus en plus
véhémente : les Navajos devaient toutes les accepter, au risque sinon d’être
exterminés.
Au milieu des années 1850, un seul rayon de soleil vint peut-être illuminer les
relations entre Américains et Navajos : pendant quelques trop brèves années,
un homme réellement compétent occupa le poste d’agent chargé des affaires
indiennes auprès du peuple diné. Henry Linn Dodge était un homme
perspicace originaire du Wisconsin, qui vivait depuis des années dans la région.
Dodge eut son premier aperçu des Navajos en 1849, quand il accompagna
l’expédition de Washington sur leurs terres. La plupart des chargés des affaires
indiennes considéraient leur poste comme une simple sinécure, et nombre
d’entre eux étaient extrêmement corrompus ; mais Dodge mena sa tâche à bien
avec beaucoup de zèle et une curiosité sans pareille. Peu après sa nomination,
en 1853, il déplaça son bureau au cœur du pays navajo. Il apprit à parler leur
langue et passa son temps à arpenter le territoire sans escorte militaire, se liant
d’amitié avec tous les chefs de tribu. Il assista aux chants de la nuit et autres
cérémonies, fit venir des forgerons pour enseigner la métallurgie aux Navajos,
et leur acheta des chariots entiers de houes et de haches, puisant souvent dans
sa propre bourse. Il dirigea de nombreuses délégations de paix à Santa Fe et
défendit avec vigueur la création d’écoles et la construction de moulins sur les
terres navajos. Il tomba véritablement amoureux de ce peuple – au point
d’épouser l’une des leurs (selon la rumeur). Les Navajos l’appelaient « Manches-
Rouges » et le considéraient comme un ami – peut-être le premier Bilagaana
ayant jamais pris la peine de les comprendre.
Son mandat de quatre ans témoigne de ce qu’un diplomate averti était
capable d’accomplir à lui seul sur ces terres : pendant toute sa mission, les
Navajos demeurèrent globalement en paix, et rares furent leurs pillages, si l’on
en croit les comptes rendus de l’époque. Pendant un bref moment, on changea
même de discours à leur propos. William Davis, avocat formé à Harvard et juge
itinérant dans le district, en plus d’être écrivain d’un certain renom, se rendit
en compagnie de Dodge et autres émissaires de la paix au cœur du pays navajo
en 1855 ; il émit l’hypothèse que le peuple diné pouvait bien être un vestige des
tribus perdues d’Israël (un thème très à la mode chez les anthropologues de
l’époque). « À bien des égards, les Navajos constituent la tribu indienne la plus
intéressante de notre pays », écrivit Davis dans son analyse clairvoyante du
Nouveau-Mexique, El Gringo, publiée en 1856. « La doctrine moderne des “droits
de la femme” prévaut semble-t-il parmi eux, de manière extrêmement
progressiste. Les femmes sont admises pendant leurs conseils, et mènent
parfois les délibérations. Les Navajos sont doux de tempérament, et il est rare
qu’ils commettent des meurtres. » On pouvait les considérer, concluait Davis,
comme « une race indienne supérieure aux autres ».
Grâce au soutien infatigable d’Henry Dodge, les Navajos cessèrent d’être
considérés comme les incorrigibles voyous de la région. En 1857, cependant,
cette brève période d’amitié prit brutalement fin. Manches-Rouges fut
assassiné alors qu’il chassait dans les montagnes zunis – par des Apaches, dit-
on.
Tous les efforts de Dodge furent effacés d’un seul coup ; et les relations entre
le peuple diné et les Américains ne s’en remirent jamais.

**

Le conflit entre les bilagaanas et les Navajos atteignit un point critique au


printemps 1858, quand Manuelito s’obstina à vouloir faire paître ses troupeaux
sur les terres rocailleuses et rouges d’un bastion américain nommé Fort
Defiance, niché au cœur du pays navajo, sur la frontière actuelle entre l’Arizona
et le Nouveau-Mexique. Dès sa construction en 1851, les Américains avaient
souhaité que Fort Defiance, comme son nom l’indique, soit source d’irritation
et de scandale pour les Navajos – et ils y réussirent parfaitement. Quand les
soldats ordonnèrent à Manuelito de retirer ses bêtes du sol américain, le chef
indien leur opposa un refus catégorique. « L’eau qui coule sur ces terres est à
moi, pas à vous, aurait-il répondu, et il en va de même pour l’herbe. Même
l’humus dans lequel elle pousse m’appartient, non à vous. » Et ce fut ainsi que,
le 29 mai, les soldats entrèrent dans le pré, abattirent jusqu’à la dernière tête de
bétail de Manuelito – il y avait une soixantaine de bêtes en tout –, et laissèrent
les carcasses pourrir au milieu des champs.
Un mois après le massacre du troupeau, un Navajo anonyme vint à Fort
Defiance commercer avec les soldats. Alors que personne ne le regardait, il se
retourna et tira une flèche dans le dos d’un jeune esclave noir appartenant au
commandant de la place forte, le major William Brooks. Tandis que le Navajo
s’enfuyait sans encombre, le garçon blessé, qui se nommait Jim, tenta de retirer
la flèche tout seul, mais la hampe se brisa et la pointe resta enfoncée dans sa
chair. Jim mourut de sa blessure quelques jours plus tard. Interprétant
l’incident (sans doute à raison) comme une attaque personnelle, le major
Brooks menaça d’anéantir les Navajos s’ils ne lui livraient pas immédiatement
le meurtrier. Quelques semaines plus tard, les Navajos y consentirent, traînant
jusqu’au fort le corps d’un homme qu’ils disaient être le coupable. Mais le
chirurgien de l’armée pratiqua une autopsie sur le cadavre et en conclut que les
Indiens cherchaient à les rouler dans la farine : la dépouille était celle d’un
Mexicain qui ne correspondait quasiment en rien à la description physique du
meurtrier.
Après cela, la situation dégénéra presque en conflit ouvert, et l’armée
américaine mena de multiples incursions sur les terres navajos pour traquer
Manuelito. Mais tel un Rob Roy version indienne, le chef de l’ombre avait
toujours un peu d’avance sur les soldats. Puis, en avril 1860, Manuelito réunit un
millier de guerriers et attaqua frontalement Fort Defiance. Frappant avant
l’aube, et essentiellement à l’aide de flèches, ses guerriers et lui occupèrent un
certain nombre de bâtiments du fort, tuèrent un soldat américain et firent de
nombreux blessés. Le quasi-triomphe de Manuelito à Fort Defiance ne modifia
en rien la politique américaine, mais consolida sa réputation de plus grand des
guerriers navajos.
Si l’on en croit les témoignages et les photographies, il avait le physique de
l’emploi : Herbes-Noires était grand, avec la peau mate et le visage menaçant –
le genre d’homme à rendre tout le monde un peu nerveux, même les Navajos. Il
avait les épaules larges, le torse musclé, le buste long et fin. Une cicatrice
courait sur le côté gauche de sa poitrine, vestige d’une blessure par balle
obtenue lors d’un combat contre les Comanches. Il posait de manière assurée :
c’était l’un des ricos de la tribu, doté de plusieurs milliers de moutons, de
nombreux enfants, et de deux épouses au moins : la fille de Narbona et une
Mexicaine nommée Juanita, volée lors d’un raid. Son menton s’ornait d’une
barbe effilée, et les traits de son visage, ciselés et légèrement asiatiques, lui
donnaient l’air d’un chef mongol. Presque toutes les photos de Manuelito le
montrent renfrogné, animé d’une colère dévorante. L’une de ses biographies,
aujourd’hui enseignée dans les écoles navajos, décrit Herbes-Noires ainsi : « Un
feu furieux brûlait en lui, et il refusait de l’éteindre. »
Né en 1818, il appartenait au clan Bit’ahni, à savoir Bras-Croisés, et avait
grandi à Bears Ears, dans l’actuel Utah. Sa patrie étant proche des terres
montagneuses des Utes, un peuple d’Indiens nomades, il devint trilingue et
parlait couramment aussi bien le navajo et l’ute que l’espagnol. Même enfant, il
se distinguait par son arrogance et son énergie. Ses amis, pour le taquiner,
disaient de lui qu’il se promenait comme s’il était le chef alors qu’il n’avait
jamais pris part à un raid.
Le jeune Manuelito répondait alors : « Si je marche comme un chef
maintenant, c’est pour savoir comment me comporter quand j’en serai un. »
En 1835, à l’âge de dix-sept ans, il participa à sa première grande bataille, un
guet-apens tendu à l’armée mexicaine, organisé par Narbona. Coiffé d’un
casque de guerrier et muni d’un bouclier en peau de daim, il avait des serpents
peints sur la semelle de ses mocassins, et avait préalablement trempé ses
flèches dans un poison à base de sang de crotale et de jus de feuilles de yucca.
Au cours de la bataille, il se fit un nom en attaquant et tuant un Indien pueblo
lors d’un combat rapproché. Il scalpa sa victime et mâcha plus tard son cuir
chevelu ensanglanté, pour lui soutirer du pouvoir et devenir « un vrai guerrier ».
Son attitude ce jour-là lui fit gagner le nom de Hashkeh Naabaah, à savoir
Guerrier-en-colère.
Le jeune homme, qui avait épousé la fille de Narbona et vivait dans le clan du
grand chef, se rendit à Santa Fe avec son beau-père et le regarda s’entretenir
avec les dirigeants mexicains au Palais des gouverneurs. Selon Navajo
Biographies, il s’amusa de manière inattendue à Santa Fe : « Quand il s’avança
d’un pas hardi et se retrouva sous la lumière du jour, il rit dans sa barbe en
voyant la réaction des timides citoyens, qui sursautèrent sans le vouloir devant
l’imposant jeune homme. Le visage grave et solennel, il se contenta de regarder
droit devant lui, sentant le choc qu’avait provoqué sa présence, et se réjouissant
d’effrayer les passants. Il en rit même plus tard : “Ces petits Mexicains, ils
sautent partout comme des lapins !” »
Une fois adulte, Manuelito commença à se dire que les efforts de Narbona
pour établir la paix étaient malavisés, naïfs, et au bout du compte désastreux
pour la tribu. Il était présent quand les hommes du colonel Washington
abattirent son beau-père.
Toutes ces épreuves lui avaient bien montré où menait la diplomatie. Il avait
compris que son monde était en train de rétrécir. Il avait vu la fierté de son
peuple se flétrir sous l’effet de cette politique marquée par les concessions. Et il
exhortait donc ses compatriotes à crier : Plus jamais ça.

**

Si Manuelito se montrait implacable, d’autres Navajos étaient prêts à céder et


à s’adapter. Ils fréquentaient les forts américains pour faire du commerce et
pour boire, ramassant les pauvres miettes qu’on leur laissait. Certaines Navajos
devinrent putes à soldats ; d’autres membres de la tribu des traîtres, espionnant
leur propre peuple ou guidant des expéditions militaires sur leurs terres. Un
homme en particulier, un félon nommé Sandoval, qui était tristement connu
pour sa vivacité d’esprit, se montra si doué à ce double jeu que son clan fut
nommé Diné Ana’aii, les Navajos Ennemis – un nom insultant sous lequel ses
descendants sont encore connus aujourd’hui.
En dépit de ce que Manuelito racontait, les Américains n’étaient pas de
mauvais bougres. Suite à la sécheresse, les commandants des forts s’étaient
montrés cléments (ou calculateurs, de manière à échapper aux raids) en
distribuant des rations de nourriture aux Navajos les plus affamés. Le nouveau
slogan était le suivant : il était plus facile de nourrir les Navajos que de les
combattre. Depuis les portes de la place forte, les soldats distribuèrent des
provisions de viande et de farine aux foules. Le jour du ravitaillement devint
jour de fête et source de réjouissance – l’un des capitaines de Fort Fauntleroy
sentit même naître un « sentiment d’amitié » au sein de la tribu. Tout
naturellement, les Navajos et les soldats finirent par avoir l’idée de couronner
cette journée par une série de courses de chevaux. Ces compétitions pleines
d’entrain semblaient symboliser un timide début de réconciliation.
Le moment était donc arrivé, le véritable point d’orgue de la journée : Rafael
Ortiz et le jeune cavalier navajo guidèrent leurs chevaux jusqu’à la ligne de
départ. Comme il était de tradition dans le fort, les concurrents n’attendaient
pas qu’un coup de feu soit tiré pour s’élancer ; ils s’en remettaient plutôt à un
code de l’honneur informel, selon lequel l’un ou l’autre pouvait demander un
nouveau départ s’il estimait que son adversaire était parti trop tôt. Par trois
fois, le jeune Navajo fit demi-tour ; mais à la quatrième tentative, les deux
cavaliers s’élancèrent dans la plaine poussiéreuse, sous les hurlements joyeux
de la foule avinée.
Au début, les deux chevaux firent jeu égal, mais au bout de deux cents
mètres, les spectateurs purent constater que quelque chose n’allait pas avec
l’alezan. Le cavalier navajo avait du mal à maîtriser sa monture, et il ne tarda
pas à complètement dévier de la piste. Ortiz continua à galoper, et son pur-sang
franchit sans peine la ligne d’arrivée.
Les Navajos furent d’abord sous le choc, puis laissèrent libre cours à leur
indignation. Leur examen de l’alezan laissait supposer un acte criminel : selon
eux, quelqu’un avait coupé sa bride. Ils exigeaient donc une revanche.
Les soldats, cependant, refusèrent. Le pur-sang du Dr Kavanaugh avait gagné
à la loyale, soutenaient-ils. Ils ramassèrent leurs paris et défilèrent sur le terrain
de parade avec le cheval du médecin, exprimant ouvertement leur sentiment de
victoire. Selon un participant, « un cortège de l’équipe gagnante se mit à
pousser des cris et des huées » au milieu des « battements de tambour, du son
aigu des fifres et du crissement des violons ».
Les Navajos regagnèrent leur campement et boudèrent. Comme souvent
depuis l’arrivée des Américains, le peuple diné avait l’impression d’avoir été
trompé. Ils discutèrent longuement de la réaction à adopter. La plupart
pensaient qu’ils devaient arrêter les frais et rentrer chez eux ; mais un groupe
de têtes brûlées aussi saoules que leurs homologues américains n’était pas du
même avis. Ils s’insurgèrent et coururent jusqu’au fort. Bombant le torse devant
le corps de garde, ils lancèrent des insultes et des menaces à demi-intelligibles,
exigeant que leurs paris soient remboursés.
De l’autre côté des portes, à l’intérieur du fort, le craquement d’un fusil
résonna dans l’air, et Fort Fauntleroy se retrouva plongé dans le chaos.

**

L’officier en charge du fort, le colonel Manuel Chaves, était un chasseur


d’Indiens admiré dans toute la région – seulement dépassé, en termes de
renommée, par Kit Carson. Court sur pattes, râblé et colérique, Chaves avait le
visage ridé, le teint olivâtre, une barbe touffue et de longs cheveux noir corbeau
qui lui arrivaient aux épaules. Alors âgé de quarante-trois ans, il était issu d’une
honorable famille remontant aux premiers colons du Nouveau-Mexique, dont
les ancêtres portugais et espagnols avaient gagné la gloire lors de batailles
décisives pour chasser les Maures de la péninsule Ibérique.
Manuel Antonio Chaves était né sur les berges du bosque, près d’Albuquerque,
et avait grandi dans le hameau frontalier de Cebolleta, à la lisière contestée du
pays navajo (le même village isolé que Narbona, en guerrier débutant, avait
presque détruit lors de son grand siège de 1804). Chaves avait beaucoup voyagé
dans sa jeunesse – Saint-Louis, La Nouvelle-Orléans, New York, et même
Cuba –, mais il avait passé l’essentiel de sa vie dans les espaces dégagés des
confins du Nouveau-Mexique, à gagner sa vie comme éleveur de moutons,
voleur d’esclaves occasionnel, et, quand on fit appel à lui pour le poste, capitaine
de la milice locale. C’était une personnalité truculente et très appréciée dans la
région, un enfant chéri de la province. Sa bravoure au champ de bataille lui
avait valu le surnom de Petit Lion.
De manière ironique, la renommée de Petit Lion venait surtout de sa lutte
contre les Navajos. Il avait passé l’essentiel de son existence à côtoyer le peuple
diné, avait grandi avec leurs affronts, les avait poursuivis et les avait tués. Il
pouvait nommer plus de deux cents de ses proches, dont deux de ses propres
frères, qui avaient été massacrés par des Indiens – et la plupart par des Navajos.
Chaves avait aussi failli mourir lors d’un conflit contre ces derniers. Il n’avait
que seize ans à l’époque, mais son courage l’avait fait connaître dans tout le
Nouveau-Mexique. On était alors en 1834 ; son frère aîné José décida de faire
une incursion en pays diné pour trouver des esclaves et proposa au jeune
Manuel de le suivre, à la manière d’un rituel initiatique. (Les habitants de
Cebolleta, profitant de leur proximité géographique avec les terres navajos,
s’étaient depuis longtemps spécialisés dans la chasse aux esclaves, devenue une
part non négligeable de l’économie locale.) S’éloignant de Cebolleta, le petit
groupe bien armé s’enfonça dans Dinehtah, en quête de quelque femme ou
enfant sans méfiance à capturer. À leur grande surprise, ils ne rencontrèrent
pas âme qui vive – le pays semblait étrangement vidé de ses habitants. Mais
quand ils atteignirent le bord du Canyon de Chelly et qu’ils jetèrent un coup
d’œil au fond de l’immense ravin, ils en comprirent soudain la raison : des
milliers de Navajos, réunis sur le sol sablonneux, se livraient à une gigantesque
danse de cérémonie, tandis que leurs chevaux étaient assemblés en troupeau
dans une petite branche du canyon. Inquiet devant cette foule ennemie, Jose
Chaves prit conscience qu’il était en train de tenter le diable. Il ordonna à la
petite troupe de faire demi-tour et de repartir sur-le-champ.
Mais c’était déjà trop tard. Les éclaireurs navajos les avaient repérés, et
bientôt des centaines de guerriers surgirent. Ils savaient que ces envahisseurs
nakais, comme les Navajos appelaient les Néo-Mexicains, venaient chercher des
esclaves. Les Indiens, emplis d’une juste fureur, passèrent donc à l’attaque. La
troupe de Chaves fut victime d’un déluge de flèches. Le jeune Manuel se battit
de son mieux, avant de perdre connaissance. Les Navajos, satisfaits d’avoir tué
les hommes jusqu’au dernier, cessèrent de décocher leurs projectiles. Après
s’être emparés des fusils des Néo-Mexicains et avoir pillé leurs vivres, ils
regagnèrent triomphalement le canyon.
Manuel se réveilla quelques heures plus tard et découvrit qu’il avait sept
blessures de flèches dans le corps. Il se sentait confus et extrêmement faible
suite à l’hémorragie. Tous les autres membres du groupe, y compris son frère,
étaient morts. Manuel prit la mesure de son malheur : il était à plus de trois
cents kilomètres de chez lui, dans un pays hostile qu’il ne connaissait pas, il
n’avait que seize ans et n’avait pas d’arme, alors que plusieurs milliers de
Navajos campaient non loin de là. Il enterra son frère dans une tombe peu
profonde, puis, d’un pas lourd, prit la direction du sud-est. Après deux jours de
marche sur ces terres désertiques et arides, il tomba sur un lieu familier : Bear
Springs, le futur emplacement de Fort Fauntleroy. Dans l’eau fraîche de la
source, il lava ses blessures, et apaisa sa faim en suçant des cladodes de cactus
au goût aigre. Fiévreux et couvert de plaies chaudes et gonflées, il trouva tant
bien que mal la force de poursuivre sa route, s’évanouissant parfois et souvent
victime d’hallucinations. Quelques jours plus tard, le jeune homme, unique
survivant de l’expédition, entrait en titubant dans Cebolleta.
Par la suite, Chaves se distingua aux côtés des troupes américaines lors de la
contre-offensive de 1847 contre les insurgés de Taos ; mais c’était un soldat
volontaire, non un militaire de carrière et, en 1861, il était rare qu’un membre de
l’armée de réserve, même aussi chevronné que lui, dirige un fort d’une telle
importance. L’époque était toutefois particulière : dans l’Est, la guerre de
Sécession avait commencé. Les nouvelles de Fort Sumter – la bataille ayant
déclenché le conflit – avaient fini par atteindre le Nouveau-Mexique, et les
soldats quittaient massivement la région pour être réaffectés près de la côte
Atlantique. Pour les remplacer, on avait en hâte appris à des volontaires néo-
mexicains à gérer des avant-postes comme Fort Fauntleroy, et à contenir du
mieux possible les hostilités.
Si les nouvelles recrues hispaniques résolurent provisoirement cette crise des
effectifs, leur présence sur les terres navajos eut des conséquences assez
désastreuses. Les soldats américains de métier pouvaient au moins prétendre à
un certain degré d’objectivité dans le conflit ; il n’en allait pas de même pour les
Néo-Mexicains, qui éprouvaient envers les Navajos une haine personnelle,
ancienne, et selon toute apparence irréductible – même chose, bien sûr, du côté
navajo. Les deux camps, enfermés dans leur antipathie séculaire, étaient alors
l’équivalent dans le Sud-Ouest américain des Juifs et des Arabes, ou des Turcs et
des Grecs : l’animosité entre eux était trop grande, les comportements trop
solidement enracinés.
Ainsi, mettre un uniforme américain sur le dos de recrues néomexicaines,
leur fournir de bonnes armes, et les positionner dans un endroit aussi sensible
que Fort Fauntleroy, c’était un peu comme demander au renard de garder le
poulailler : à plus ou moins long terme, quelque chose de terrible allait se
produire – surtout quand un soldat aussi impitoyable que Manuel Chaves se
trouvait aux commandes.

**

Le coup de feu résonna dans tout Fort Fauntleroy, et son écho résonna sur les
parois du lointain canyon. Inquiets, les soldats saisirent leurs armes et
parcoururent en tous sens l’enceinte du fort, dans la confusion la plus totale.
Comme l’indiqua un témoin : « Tous les hommes se précipitèrent vers leur fusil.
Les compagnies ne se formèrent pas de manière régulière, mais chaque homme
courut se placer là où il le jugeait bon. » Le bruit circulait qu’un Navajo ivre avait
tenté de passer de force devant la sentinelle gardant l’entrée du fort. Le vigile
avait tiré et abattu l’Indien sans sommation.
Bivouaquant devant le fort, des centaines de Navajos se hâtèrent de
déguerpir pour se mettre à l’abri. On ignore si quelqu’un leur en donna l’ordre
ou s’ils agirent de manière spontanée, mais les soldats pointèrent leurs fusils
vers la foule et se mirent à tirer, transperçant de leurs balles le dos des fuyards.
Les Indiens s’effondrèrent par grappes sur le sol. Certains soldats coururent
alors vers leurs victimes pour les perforer de leur baïonnette – des guerriers,
mais aussi des femmes et des enfants.
Un témoin de la scène, le capitaine Nicholas Hodt, décrivit plus tard cet
horrible spectacle devant la commission d’enquête créée par le Congrès
américain : « J’ai vu un soldat assassiner deux enfants en bas âge et une femme.
Je lui ai immédiatement crié d’arrêter. Il a levé les yeux, mais refusé d’obéir. J’ai
couru aussi vite que j’ai pu, mais je suis arrivé trop tard pour l’empêcher de tuer
les deux bambins innocents et de blesser gravement la squaw. »
Outré, Hodt appréhenda le soldat et lui ordonna de lui remettre ses
cartouchières.
Au milieu de la cohue, le colonel Manuel Chaves fit valoir son autorité ; mais
au lieu de rappeler ses troupes à l’ordre, il se contenta d’accroître les troubles. Il
ordonna en effet à un sergent d’artillerie de sortir les obusiers de montagne et
d’ouvrir le feu. Le capitaine Hodt déclara que le sergent « fit semblant de ne pas
comprendre l’ordre donné, car il le considérait comme illégal. Mais quand il fut
insulté, puis menacé par l’officier de service, il fut contraint d’exécuter son
ordre, au risque d’avoir lui-même des ennuis ».
Les obus décrivirent des arcs de cercle dans le ciel avant d’exploser par-delà le
fort, projetant leurs éclats de tous côtés. Les Navajos se mirent à hurler et
s’enfuirent en tous sens dans la vallée. Le massacre était gigantesque : plus de
vingt Indiens, dont nombre de femmes et d’enfants, gisaient morts sur le sol. Il
y eut aussi des blessés, et cent douze autres furent faits prisonniers.
Quand les bombardements prirent fin, le capitaine Hodt conduisit le soldat
qu’il avait vu assassiner des enfants navajos devant le lieutenant Ortiz (sans
doute le même homme ayant chevauché le pur-sang du Dr Kavanaugh). Il
décrivit à Ortiz les atrocités dont il avait été le témoin, et lui expliqua pourquoi
il avait désarmé et arrêté l’homme. Ortiz répliqua en sortant son pistolet, avant
de l’armer et de le pointer vers Hodt en beuglant : « Rendez-lui ses armes ou je
vous bute, bon sang ! »
Hodt obéit à contrecœur, mais fit part des agissements d’Ortiz au colonel
Chaves. Il n’obtint cependant rien de la part du Petit Lion. Au contraire, Chaves
déclara que le lieutenant Ortiz « avait eu parfaitement raison », et jugea que le
soldat ayant tué les deux enfants méritait « qu’on lui rende hommage », non
qu’on le blâme. Affaire classée.
Plus tard, s’apercevant que la situation avait peut-être un peu dérapé, Chaves
tenta de limiter les dégâts. Dans le rapport qu’il rendit aux autorités de Santa
Fe, il affirma qu’« à son grand regret » les Navajos, en l’absence de provocation,
avaient « attaqué la sentinelle », et que ses hommes n’avaient agi que par
légitime défense. S’efforçant de dissimuler l’incident – tout du moins, de
contrôler les rumeurs qui commençaient à circuler –, il refusa que la moindre
missive quitte le fort pendant plusieurs semaines.
C’était cependant un massacre pur et simple, et quand les autorités de Santa
Fe s’en aperçurent, elles démirent Chaves de ses fonctions à la tête de Fort
Fauntleroy. Il fut brièvement assigné à résidence à Albuquerque en vue d’une
audience en cour martiale, et l’on envoya Kit Carson mener l’enquête
préliminaire sur les lieux. L’armée de terre, selon toute apparence, était moins
soucieuse du possible rôle tenu par le colonel dans ce massacre de Navajos en
fuite que du fait qu’il ait permis à ses soldats de parier des biens de l’État sur
des courses de chevaux.
Le procès n’eut finalement jamais lieu. L’orage de la guerre de Sécession
grondait à l’horizon, et l’armée américaine étant alors complètement
désorganisée, l’incident de Fort Fauntleroy fut presque oublié. Les charges
furent abandonnées, et le Petit Lion fut même applaudi par la foule pour avoir
adopté une position aussi ferme contre les « attaques » des Navajos.
Plus jamais il n’y aurait de courses de chevaux à Fort Fauntleroy. La fragile
trêve avait pris fin. Ce massacre marquerait grandement le peuple diné pour
qui le « temps de la peur » entrait dans une phase encore plus terrifiante. À
partir de ce moment-là, la tribu commencerait à considérer la position de
Manuelito comme étant la plus sage – d’autant plus que les troupes américaines
abandonnaient à présent les forts de la frontière. À mille lieues de là, plus à l’est,
le Nord et le Sud se livraient une guerre homérique, et les soldats en poste au
Nouveau-Mexique étaient manifestement soucieux et désireux d’aller rejoindre
le combat. Quelque chose les poussait à quitter les lieux, et Manuelito, tout
comme les autres guerriers, sentait qu’une fenêtre s’ouvrait devant lui. C’était le
moment de passer à l’attaque.
33
LA FORÊT RONDE


Le peuple diné commençait à voir se dessiner de nouvelles possibilités. De
nombreux forts américains étaient désormais déserts et, le long du Rio Grande,
les troupeaux paissaient toujours, prêts à être capturés. La logique était simple :
les soldats américains étant partis, les guerriers navajos pouvaient sauter sur
l’occasion. Enhardis par ce qu’ils percevaient à raison comme une vacance du
pouvoir, et toujours indignés par le massacre de Fort Fauntleroy, ils pillèrent
presque comme bon leur semblait pendant toute l’année 1862, marquée par la
sécheresse. William Arny, un ancien agent chargé des affaires indiennes
devenu secrétaire territorial, estima que les pertes du Nouveau-Mexique suite
aux raids indiens s’élevèrent à deux cent cinquante mille dollars cette année-là ;
et plus de trente mille moutons furent volés par le peuple diné. James Collins,
surintendant des affaires indiennes au Nouveau-Mexique, déclara que le
nombre de meurtres commis par les Navajos était devenu « vraiment effrayant
[…]. Cette liste n’est pas constituée de quelques vies perdues. Elle s’élève à près
de trois cents morts au cours des dix-huit derniers mois ».
Il fallait agir : les habitants de la région réclamaient plus que jamais des
représailles. La Santa Fe Gazette exigea une guerre totale, rappelant à ses lecteurs
que « depuis des mois les cloches de vos édifices religieux sonnent les obsèques
de vos concitoyens massacrés ». Le commandant américain en poste à Santa Fe,
le colonel Edward Canby, se pencha sur la question. À la fin du printemps 1862,
il commença à envisager une nouvelle forme de campagne en pays navajo. Cette
action ambitieuse se devait d’être décisive et d’aboutir à la création d’une
véritable réserve navajo, plus à l’ouest, taillée dans la terre même du peuple
diné – sans doute le long de la rivière Little Colorado, dans ce qui constitue
aujourd’hui le nord-est de l’Arizona. Aux yeux de Canby, le temps des demi-
mesures était révolu ; c’était désormais celui de la solution ultime, du véritable
dénouement. Le colonel écrivit à ses supérieurs à Washington qu’« il n’y [avait]
plus d’autre solution désormais que d’exterminer les Navajos, ou de les déplacer
et de les installer en un lieu suffisamment éloigné des colonies pour les séparer
complètement des habitants de ce territoire ».
Le plan de Canby ne verrait pas le jour, pas exactement, pas de la façon dont
il l’envisageait. S’il avait fonctionné, l’histoire aurait pris un tour bien différent,
car Edward Canby était avant tout quelqu’un de pragmatique, et la campagne
qu’il préparait, aussi impitoyable fût-elle, aurait été bien préférable, pour les
Navajos comme pour les Américains, à ce qui allait suivre. Mais à l’été 1862,
Canby fut promu général et rappelé dans l’Est. Les couloirs fébriles de
Washington, en ces temps de guerre, avaient besoin de son esprit laborieux,
mais pétri de bon sens. Cet automne-là, Canby fut donc remplacé par un autre
soldat ayant fait carrière sur la Frontière – une redoutable figure de l’Ouest,
dont la conception du conflit navajo était déjà bien arrêtée.

**

Comment décrire le tempérament singulier du général de brigade James


Henry Carleton ? Un pédant, un poseur, un homme qui pensait à tout, et dont le
perfectionnisme lui donnait rarement l’occasion de s’excuser ; mais aussi un
soldat d’une excellence rare, à l’éthique inflexible, aux manières raffinées et aux
compétences multiples. Un officier à l’intelligence pénétrante, quoique peut-
être un peu trop méthodique. En un autre lieu, à une autre époque, et peut-être
dans un autre domaine professionnel, James Carleton aurait pu être un grand
homme et accomplir d’incroyables bienfaits ; alors que son arrivée sur la scène
du Nouveau-Mexique, à la fin de l’été 1862, ne fit que provoquer l’un des conflits
les plus tragiques de la longue et désolante histoire des relations entre le
gouvernement américain et les Amérindiens.
Il serait facile de le traiter, comme beaucoup l’ont fait, de scélérat et de
monstre et de s’en tenir à ça. Mais Carleton était un homme beaucoup plus
complexe qu’on ne le croit généralement. Il n’était pas totalement
antipathique – beaucoup de gens le trouvaient même extrêmement courtois et
aimable. En tant qu’ami, il se montrait presque trop fidèle. Ses passe-temps et
centres d’intérêt étaient plaisamment éclectiques : il escaladait les montagnes,
collectionnait les graines de plantes rares, dévorait les livres. Il dansait fort bien
la valse. Bien qu’il n’eût pas fait d’études supérieures, il fréquentait des
personnalités éminentes du monde de la science et de la littérature, tels
Audubon et Longfellow. Pour la Smithsonian Institution, il rédigea des articles
qui firent autorité sur les ruines archéologiques, l’une de ses grandes passions.
Il écrivit le premier ouvrage exhaustif sur le combat peut-être le plus crucial de
la guerre du Mexique, la bataille de Buena Vista, où il avait servi avec honneur
sous les ordres du général Zachary Taylor.
Peut-être complexé de ne pas être issu de West Point, Carleton s’efforça toute
sa vie de se mettre au niveau de ses collègues mieux introduits dans les cercles
influents, en les surpassant dans les domaines complexes que sont la science
militaire, l’histoire naturelle, et autres domaines convenant à un officier bien
élevé de son temps. Quelle qu’en fût la raison, Carleton était perpétuellement en
mouvement, toujours plongé dans un projet personnel ou ce qui constituait une
source d’amusement à ses yeux. C’était, par exemple, le plus grand expert
militaire du pays concernant les tactiques de cavalerie des cosaques russes,
ayant officiellement étudié la question aux Carlisle Barracks, un centre
d’entraînement en Pennsylvanie. De temps à autre, au cours de ses perpétuels
voyages vers l’Ouest, il se chargeait sans qu’on le lui demande d’expédier des
minéraux et des spécimens de flore et de faune insolites à l’université
d’Harvard. Il était doué pour concevoir des bateaux, et aimait particulièrement
construire des Mackinaws, une sorte de voilier rapide et léger. Son principal
passe-temps était peut-être les météorites : il en découvrit une grande alors qu’il
se trouvait en Arizona – un gros morceau de métal cosmique de presque trois
cents kilos, « jeté par Vulcain lui-même », qu’il transporta jusqu’à San Francisco
(à ce jour, il est toujours connu sous le nom de météorite de Carleton).
Alors âgé de quarante-huit ans, c’était un calviniste de la Nouvelle-Angleterre
aussi raide comme une trique. Il y avait une sécheresse et une rigueur dans ses
mouvements qui témoignaient assez bien de son écrasante conscience
professionnelle. Son visage desséché par le soleil, bordé d’une paire de grands
favoris soigneusement taillés, manifestait une pugnacité intellectuelle à la
Teddy Roosevelt. Sur ses portraits photographiques, sa mâchoire prononcée est
souvent crispée, ses dents serrées, et ses yeux de loup se tournent vers le
lointain, comme s’il était tout entier concentré sur un autre monde — un
monde meilleur. Carleton, au dire de tous, aimait s’entendre parler et avait
beaucoup à dire, s’exprimant d’une voix stridente et précise marquée par les
dures inflexions de son Maine natal.
Le choix de Carleton à ce poste n’avait rien d’étonnant : c’était un officier bien
établi et très respecté, la crème de l’armée de la Frontière. Il semblait connaître
tout le monde : U. S. Grant, William Sherman, John C. Fremont, George
McClellan, George Crook – le panthéon entier. Sa femme, Sophia, était la nièce
du général John Garland. Jeune officier, Carleton avait appris à devenir un fier
dragon à Fort Leavenworth, sous les ordres de feu le grand Stephen Watts
Kearny ; et c’était dans les pas du général Kearny, ce parfait soldat-étudiant de
la Prairie, que Carleton semblait vouloir s’inscrire.
Au cours de sa longue carrière de dragon, Carleton avait parcouru tous les
territoires de l’Ouest – de l’Oklahoma à l’Utah, en passant par la Californie –, et
il avait eu maille à partir avec d’innombrables tribus indiennes. Le seul endroit
où il s’était quelque peu attardé était le Nouveau-Mexique : pendant cinq ans,
au cours des années 1850, il avait été en poste dans divers forts du territoire, à
pourchasser les Indiens, protéger des convois de migrants, et se plonger dans
les problèmes propres au sud-ouest du continent. Pendant toute cette période,
il semble avoir détesté tout ce qui était en lien avec le Nouveau-Mexique, à
l’exception de ses splendides ruines. Il écrivit un jour avec dégoût que la
population locale était « parfaitement ignorante de tout ce qui se trouve au-delà
de ses champs de maïs et de ses acequias », et nota une « propension universelle
à aimer les guenilles, la poussière et la crasse. L’expression nationale quien sabe
(qui sait ?) est profondément gravée sur tous les visages ».
Carleton jugeait que le conflit navajo était la principale raison du sous-
développement déprimant du Nouveau-Mexique : la guerre pompait les
ressources, nuisait à la création d’entreprises, rendait les voyages dangereux,
entretenait le cycle de l’esclavage, et conférait à la vie sur ce territoire une sorte
de désespoir chronique. Il avait bien conscience que si l’esclavage était le
problème larvé de la guerre de Sécession telle qu’elle avait cours dans l’est du
pays, c’était également celui du Nouveau-Mexique. En tant que calviniste de
Nouvelle-Angleterre originaire d’un État abolitionniste, le concept de bétail
humain lui était intolérable. Selon lui, il n’y aurait aucun espoir de progrès dans
la région tant que ses habitants seraient confrontés à ce qu’il appelait « ce grand
mal ». Il avait quitté le Nouveau-Mexique pendant cinq ans et avait, dans
l’intervalle, longuement réfléchi à la manière de résoudre « le problème
navajo ». Désormais, pour le meilleur ou pour le pire, le Nouveau-Mexique
aurait à supporter le second séjour de James Henry Carleton sur ses terres.
Afin de rejoindre le territoire, il avait marché depuis la Californie, à la tête
d’une colonne de mille cinq cents soldats et chercheurs d’or volontaires. En
septembre 1862, il fut nommé commandant du 9e département militaire, et se
dirigea vers le nord pour prendre ses fonctions à Santa Fe.
Pendant les quatre années qui suivirent, il régirait le Nouveau-Mexique
presque en dictateur. C’était cependant un despote d’un genre singulier : un
maître d’école puritain avide de changements sociaux, un tyran de la
distribution d’huile de foie de morue, un persécuteur de la catégorie « c’est pour
votre bien ». À sa manière étrange, c’était un utopiste, et un idéaliste chrétien.
Carleton voyait un monde parfait se dessiner à l’horizon, mais était incapable
d’imaginer les horreurs du monde réel qui seraient nécessaires pour l’atteindre.
C. L. Sonnichsen, un historien des guerres indiennes dans la région, écrivit que
si Carleton n’avait « pas eu à jouer le rôle de Dieu dans un pays bouleversé et
déchiré par la guerre, sa détermination et sa capacité d’organisation auraient
pu être mieux employées. Intelligent et prévoyant, il avait de l’énergie à
revendre et le désir dévorant de bien faire. Son problème était de ne pouvoir
admettre qu’il s’était trompé, et d’être incapable de faire marche arrière ».

**

C’était sa fascination durable pour les Indiens, pour leurs coutumes à


l’agonie et leurs mondes en voie de disparition, qui avait poussé Carleton à se
rendre dans l’Ouest.
Né en 1814, James Henry était le fils d’un capitaine de navire mort
prématurément, et il avait grandi dans la baie de Penobscot, à Castine, un
village brumeux du littoral du Maine. Sa famille était pauvre, mais riche de sang
bleu yankee – sa mère était une Phelps, une vénérable famille de puritains –, et
les Carleton étaient présents en Nouvelle-Angleterre depuis les années 1660. Les
deux lignées possédaient des devises, des armoiries et des arbres généalogiques
raffinés qu’elles étaient fières de rappeler.
Pendant sa jeunesse, le Maine oriental fut marqué par des troubles. Lors de la
guerre de 1812, les forces britanniques avaient annexé la majeure partie de
l’État, à l’est du fleuve Penobscot, et l’avaient rattachée au Nouveau-Brunswick.
Il s’agissait pour l’essentiel d’une étendue sauvage encore inconnue et infestée
de mouches noires, qui n’avait jamais été cartographiée correctement et que
l’on se disputait depuis la guerre d’Indépendance. Comme beaucoup d’autres
familles loyales envers les États-Unis, les Carleton durent s’exiler, contraints
d’abandonner leur foyer de l’île de Moose passée sous contrôle britannique.
Tout au long de son enfance, ce conflit frontalier demeura un sujet explosif, et
les sombres nuages de la guerre menaçaient sans cesse (la frontière ne finit par
être établie qu’en 1842). Selon certains, ce fut ce désagréable souvenir de
jeunesse – les souffrances que sa famille dut endurer lors de ce litige acharné,
aussi prolongé qu’inquiétant, sur ce qui se résumait alors à une étendue
frontalière sauvage – qui convainquit plus tard Carleton qu’il lui fallait
absolument résoudre de manière définitive le problème des Navajos. Par nature
ou par expérience, Carleton était homme à haïr le désordre social.
Hormis ce conflit frontalier et le décès prématuré de son père (le garçon
n’avait que quinze ans à la mort de John Carleton), l’enfance de James Henry
semble avoir été heureuse. Il grandit comme un « Yankee d’eau salée », passant
ses étés le long du Penobscot et de ce littoral rocheux, à manœuvrer et réparer
des bateaux, ramasser des clams, pêcher des harengs. Son ami David Barker
(qui serait plus tard surnommé le « Robert Burns du Maine ») lui écrivit un
poème sur leurs années d’adolescence qui rend bien l’atmosphère de cette
époque :

Quand le bonheur batifolait ainsi
Quand les pieds pouvaient se promener et les cœurs battre
Sans jamais ressentir la fatigue
En ces temps-là, nous nagions, pêchions et voguions
Sur cette bonne vieille Kenduskeag

Pourtant, même pendant sa belle jeunesse, Carleton aspirait déjà vaguement
à rejoindre la frontière occidentale, et sentait que c’était là que son destin
l’attendait. Malgré une scolarité chaotique, il avait l’ambition de devenir
romancier et, comme nombre d’écrivains en herbe de sa génération, appréciait
les récits de Washington Irving, de James Fenimore Cooper, et autres auteurs
américains chez qui la Frontière constituait un thème central. Carleton était un
infatigable épistolier, et semble avoir eu pour habitude d’écrire à des écrivains
célèbres pour leur demander conseil. À vingt-quatre ans, il envoya une lettre à
Charles Dickens, dans laquelle il avouait son ambition littéraire et son désir
d’écrire des histoires sur les « aborigènes » de l’Ouest. Dans cette missive, il
laissait entendre que s’il ne pouvait faire carrière en Amérique, il envisageait de
s’installer en Angleterre pour y tenter sa chance. Puis il demandait au grand
romancier, avec un brin d’impertinence, s’il pouvait venir à Londres lui rendre
visite, en tant qu’ami.
À sa grande surprise, Dickens répondit.
La lettre, datée du 27 mars 1839, est assez longue. Dickens suggère avec
insistance à Carleton de ne surtout pas quitter les États-Unis et d’écrire. « Je ne
peux m’empêcher de penser que de bons récits – en particulier ceux que vous
me décrivez, liés aux coutumes et à l’histoire de ces habitants aborigènes de
l’Amérique, qui deviennent chaque jour plus intéressants à mesure que leur
nombre diminue – trouveraient assurément des mécènes et des lecteurs dans
vos métropoles. » Avec une gentillesse paternelle matinée d’une pointe
d’exaspération du type « ne renonce pas à ton gagne-pain », Dickens lui offre
des conseils fort judicieux : « Soyez absolument convaincu que vous êtes
qualifié pour la voie à laquelle vous aspirez […] et tentez d’accomplir quelque
chose sur vos propres terres avant de vous aventurer en pays inconnu. » Enfin,
Dickens explique à Carleton que s’il venait à Londres, ils deviendraient ou non
amis – c’était une question à laquelle il ne pouvait tout simplement pas
répondre. « M’engager à considérer comme un ami un homme que je n’ai
jamais vu et dont je ne connais pas toute la teneur de la pensée et des
sentiments – tels que je les trouve exprimés dans une unique lettre
enthousiaste – reviendrait à prostituer le terme. »
De manière ironique, alors même que la lettre de conseils de Dickens
traversait l’Atlantique en bateau à vapeur, le jeune Carleton se préparait à lutter
contre les compatriotes du célèbre romancier : comme des milliers de jeunes
gens du Maine, il s’engagea dans la milice et rejoignit une force croissante de
soldats canadiens-anglais lors de la guerre d’Aroostook. Ce conflit n’était que le
dernier chapitre de la controverse concernant la frontière du nord-est – une
crise qui se déroula sans effusion de sang, mais donna à Carleton un avant-goût
de la vie militaire.
La même année, il s’engagea dans l’armée régulière des États-Unis et fit ses
classes à l’école de cavalerie de Carlisle, en Pennsylvanie. En 1840, il épousa
Henrietta Tracy Loring, une jeune Brahmane de Boston – à savoir descendante
des premières familles de la ville – aux belles boucles brunes. Le mariage ne
dura qu’un an : en 1841, alors qu’elle se trouvait avec son époux à Fort Gibson,
près de la rivière Arkansas, Henrietta mourut, probablement de malaria. Sa
dépouille fut renvoyée au Massachusetts et inhumée à Cambridge.
Dévasté par le chagrin, le veuf se lança à corps perdu dans sa carrière
militaire. Peut-être à cause de son caractère irritable et de son empressement
parfois trop grand à respecter à la lettre le protocole militaire, il se retrouva
souvent mêlé à des altercations entre soldats – dont l’une entraîna une brève
suspension et une réaffectation. C’était un homme difficile à gérer – le genre
qui ne cédait jamais.
Suivant les conseils de Dickens, et toujours fasciné par les Amérindiens,
Carleton décrivit soigneusement son expérience de la Prairie dans une série de
journaux de bord qui seraient publiés par la suite. À Fort Croghan, près de
Council Bluffs, il interrogea avec curiosité une tribu d’Indiens des Plaines qui
avaient la grotesque habitude de broyer les restes séchés de leurs ennemis pour
en faire une poudre porte-bonheur qu’ils conservaient dans leurs sacs de
remèdes. Il rencontra aussi un guerrier potawatomi qui avait mangé le cœur de
l’un de ses ennemis. « Cela me donne beaucoup de force », expliqua l’Indien, si
l’on en croit Carleton. « Je l’aime beaucoup – un très bon médicament. »
Sur la rivière Missouri, en octobre 1843, il se lia d’amitié avec James Audubon,
qui voyageait alors dans l’Ouest pour étudier et dessiner des quadrupèdes. Dans
son journal, le grand naturaliste qualifia Carleton de « compagnon agréable et
parfait gentleman », et il lui offrit une gravure dédicacée de l’une de ses
dernières études, celle du grand polatouche vivant dans l’Oregon. Carleton, à
son tour, donna à Audubon une peau d’ours et un bel ensemble de cornes de
wapiti.
Les années que Carleton passa en tant que jeune soldat de la Frontière furent,
de l’avis général, les plus heureuses de sa vie. Entre autres aventures, il
accompagna une unité de dragons, dirigée par le colonel Kearny, lors d’une
marche de plus de trois mille kilomètres entre Fort Leavenworth et le col sud
des Rocheuses. Le jeune officier adora littéralement chaque étape de ce périple :
ses journaux de bord sont truffés d’hymnes à la gloire de la vie dans l’armée de
la Frontière. Il se pâma notamment devant « les tentes blanches formant de
longues rangées sur l’herbe verte, la fumée bleue qui s’élève en volutes, les
silhouettes athlétiques des soldats déterminés à accomplir leur devoir […]
bordés par la nature dans toute sa pureté […] dans des champs qu’aucune
charrue n’a jamais labourés, dans des bosquets qu’aucune hache n’a jamais
souillés ». De retour à Fort Leavenworth après cette longue campagne, Carleton
écrivit qu’il ne pensait qu’à retourner sur la piste, ajoutant que son cœur
« palpitait d’impatience à l’idée de monter en selle et de reprendre la route »
avec ses « camarades joyeux et dévoués », de retrouver « les côtes de bison
rôties, le chevreuil grillé et le café, la pipe conviviale et les récits, les
plaisanteries et les chansons qui l’accompagnent ».
Toutefois, même sa Prairie vierge de présence humaine commençait à
connaître de grands changements. Sur la piste de l’Oregon, il s’émerveilla
devant le spectacle de convois de chariots avançant dans la poussière – tous ces
immigrants emplis d’espoir se dirigeant vers l’ouest, « qui se rendaient de
l’autre côté des montagnes pour y enterrer leurs os et n’en jamais revenir ».
Dans un passage de ses carnets de bord, Carleton est envahi d’un sentiment de
fierté nationale, voire raciale, devant ces lentes caravanes en apparence
interminables : « À en juger par leur parcours, quand le groupe de tête atteindra
la vallée du Columbia, un vaste courant de la vraie lignée anglo-saxonne se
déploiera de l’Atlantique jusqu’au Pacifique, une rivière de Vie voyageant de
manière régulière à la vitesse de trois nœuds. »

**

La guerre contre le Mexique mit brutalement fin à l’idylle de Carleton avec la


Frontière, et il se retrouva bientôt à se battre sous les ordres du général Zachary
Taylor à Monterrey. C’était une guerre très différente de ce qu’il connaissait, et
contre un ennemi tout autre. Les tactiques des dragons qu’il avait
perfectionnées sous le commandement de Kearny, faites de légèreté et de
souplesse, se révélèrent peu efficaces : la plupart des actions auxquelles il
assista étaient des batailles rangées et concentrées, remportées par l’artillerie
lourde. Celle de Buena Vista, à laquelle il participa et sur laquelle il écrivit par la
suite, fut un véritable tournant de ce conflit – peut-être même son tournant
majeur. Pendant deux journées meurtrières de février 1847, dans un col de
montagne situé non loin de Saltillo, la force de Taylor, composée de cinq mille
Américains, parvint à mettre en déroute une armée de quatorze mille
Mexicains servant sous les ordres d’Antonio Lopez de Santa Anna, un
generalissimo unijambiste qui semblait survivre à toutes les épreuves. Dans son
récit du combat, Carleton décrivit le matin de la bataille comme
« extraordinairement clair et lumineux », les rayons du soleil « paraissant
couvrir de diamants scintillants le métal poli des armes mexicaines […] et les
fanions battant au vent de ce qui semblait être une forêt d’innombrables
lances ». Carleton se souvenait très bien du calme étrange régnant dans le col,
puis de la furie soudaine de la fusillade inaugurale : « Le vif crépitement des tirs
de mousquets, la sombre réponse du fusil et des coups de clairon, mêlés aux cris
de ceux luttant au sommet de la montagne […] le bruit des balles qui fusaient et
déchiraient le sol près de nous ou sifflaient dans les airs – nous nous en
souviendrons jusqu’à notre grand âge. »
Le général Taylor, un homme bourru, se comporta apparemment avec tant de
calme quand la bataille fit rage (c’est du moins ce que raconta une histoire
populaire) que lorsqu’il repéra un petit boulet de canon fusant droit vers lui, il
se redressa nonchalamment dans ses étriers pour laisser le projectile passer
entre son postérieur et sa selle. Ce récit est sans doute apocryphe, mais le
général devint effectivement célèbre pour un ordre qu’il lança avec désinvolture
au milieu du combat à un jeune artilleur, Braxton Bragg. De sa voix
flegmatique, Taylor demanda en marmonnant au jeune homme de mettre
davantage de grenaille de plomb dans les obusiers : « Peut-être, suggéra-t-il,
devriez-vous leur offrir un peu plus de pruneaux, capitaine Bragg. »
Nombre des officiers qui combattirent à Buena Vista – notamment John
Wool, Jefferson Davis et Braxton Bragg – montèrent rapidement en grade et
appliquèrent, de manière efficace et brutale, les leçons de ce combat gagné de
haute lutte sur les champs de bataille de la guerre de Sécession. Quant au
général Zachary Taylor, l’épisode de Buena Vista fit de lui presque
immédiatement un héros national et le catapulta à la Maison-Blanche avec le
parfait slogan de campagne : « Un peu plus de pruneaux. »
Cette bataille consolida aussi la carrière de James Carleton : le jeune
lieutenant talentueux fut cité pour sa bravoure et propulsé au rang de major.
Victime d’une grave indisposition – peut-être la dysenterie –, il fut renvoyé à
Washington en congé maladie, et ce fut pendant sa convalescence dans la
capitale, puis à Boston, qu’il commença à coucher par écrit ses expériences de la
guerre, tout en faisant la cour puis passant la bague au doigt de sa seconde
épouse, Sophia Garland Wolfe. L’ouvrage de Carleton, intitulé The Battle of
Buena Vista et publié par Harper Brothers en 1848, fut bien accueilli par la presse
grand public et lu avec attention par les employés du ministère de la Guerre,
ainsi que par le président Taylor lui-même. Il s’agit globalement d’un récit de
bataille clair, concis et attaché à l’essentiel, quoiqu’un peu ampoulé – même si
Carleton se noie parfois dans des hyperboles grossières. « Quand on y réfléchit
bien, écrit-il dans sa conclusion exaltée, la bataille de Buena Vista sera
probablement considérée comme la plus grande jamais menée sur ce
continent ; et l’on peut se demander s’il y en eut jamais une qui la surpassa dans
l’histoire, quelle que soit la nation ou l’époque. »

**

Aussi glorieuse qu’elle puisse paraître dans son ouvrage, la guerre contre le
Mexique ne fut en vérité qu’un bref interlude dans la vie de Carleton, une
aberration au sein d’une carrière presque exclusivement consacrée à combattre
les Indiens, les dompter et les étudier. Il reprit avec joie l’existence qu’il aimait,
celle de dragon de la Frontière, et se retrouva bientôt en poste au Nouveau-
Mexique. Ce fut là, au début des années 1850, que le major Carleton noua une
amitié aussi improbable que durable avec Kit Carson.
Leur première rencontre eut lieu suite à un incident dont fut victime Carson
sur la piste de Santa Fe, au cours de l’été 1851. Celui-ci revenait