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L'ÉMOTION ET LA PRISE DE DÉCISION

Delphine Van Hoorebeke

Lavoisier | « Revue française de gestion »

2008/2 n° 182 | pages 33 à 44


ISSN 0338-4551
ISBN 9782746221741
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2008-2-page-33.htm
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Delphine Van Hoorebeke, « L'émotion et la prise de décision », Revue française de
gestion 2008/2 (n° 182), p. 33-44.
DOI 10.3166/rfg.182.33-44
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COMPORTEMENT
DELPHINE VAN HOOREBEKE
CIRANO University of Montreal
CEROG, Aix en Provence

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L’émotion et la prise
de décision
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Chacun possède ses propres intérêts personnels, induisant,


dans le cadre de l’organisation, une démultiplication des
décisions et choix individuels et complexifiant la gestion
efficace et aboutie d’une décision commune. Il s’agit, dans
cet article, de considérer que les émotions sont parties
intégrantes de la prise de décision, hypothèse préalablement
démontrée par les sciences en neurologie. Ainsi, l’une des
caractéristiques intrinsèques de l’émotion, la contagion,
serait à considérer dans le cadre de la prise de décision et,
notamment, dans la prise de décision managériale commune.
Pour atteindre cet objectif, il décrit le rôle des émotions dans
la prise de décision managériale, puis, au travers d’une
caractéristique inhérente aux émotions, tend à montrer que
la décision peut être liée à une contagion émo-décisionnelle,
faiblement pourvue de rationalité.

DOI : 10.3166/RFG.182.33-44 © 2008 Lavoisier, Paris


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C
’est seulement depuis quelques la mémoire est soutenue par divers repères
années que les émotions sont un émotionnels. Une décision perçue par
sujet d’intérêt pour la recherche sur l’émotion comme néfaste est automatique-
la prise de décision. Jusqu’alors, le déci- ment associée à une sensation déplaisante
sionnaire était abordé comme un être se au niveau du corps (soma), puis rejetée
comportant en fonction de principes ration- immédiatement afin de laisser place à un
nels et distinctement formulés. Depuis plus petit nombre d’alternatives. Lorsque
Platon, Kant et Descartes, il est considéré l’émotion ressentie est positive, l’alterna-
que la logique propre, purement rationnelle tive est « marquée » et conservée.

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et mathématique, écartée de toute considé- Une prise de décision est, en effet, neurolo-
ration affective, peut mener à la solution giquement parlant, très rapide, bien moins
quel que soit le problème. Selon ces théo- d’une seconde, lorsqu’il s’agit de réagir
ries, une décision est inspirée de données face à un danger immédiat, l’émotion est,
sensorielles, d’événements, de faits et de alors, prédominante. Lorsque la décision
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documents. Si les prémices d’une interven- s’établit comme un processus cognitif avec
tion émotionnelle dans la prise de décision le temps pour la réflexion, dont la consé-
sont déjà discernables, dans le principe de quence est un choix entre diverses alterna-
l’antithèse1 de Darwin dans The expression tives, l’émotion, sans prévaloir, intervient.
of the emotions in man and animal (1872), Ne dit-on pas, je « sens » que je n’ai pas
ou dans les recherches de Lazarus (1991), pris la bonne décision ? À ce moment,
ce n’est qu’en 1994 que Damasio affirme l’émotion se présente comme un signal
nettement que les émotions sont nécessaires inconscient de l’efficacité de notre choix
à la prise de décision. À partir de sa théorie (Lazarus, 1991). Plus encore, de prime
des marqueurs somatiques2 ou « perception abord, en tant que processus d’ajustement et
des émotions secondaires des conséquences d’évaluation, elle joue un rôle modérateur
prévisibles » (p. 240), cet auteur explique, de la commande de décision rationnelle
non seulement, le processus de décision, (Gratch, 2000).
mais surtout, la rapidité de notre cerveau à Pour comprendre les différents rôles joués
décider, de quelques fractions de secondes à par les émotions dans la prise de décision,
quelques minutes selon les cas. Selon lui, le il faut distinguer deux types d’action. Tout
raisonnement pur ou mathématique réclame d’abord, l’émotion permet de prédire les
une mémoire d’une capacité illimitée à rete- conséquences de la décision et de compo-
nir la multitude de combinaisons probables ser les scénarios projectifs. Capturer une
pour prévoir les conséquences de telle ou proie, c’est deviner les actions de l’animal
telle décision. Une capacité dont l’homme que l’on veut capturer. Échapper à un pré-
ne dispose pas. C’est la raison pour laquelle dateur, c’est deviner les intentions de celui

1. Principe d’expressions d’émotions opposées mettant en évidence les mécanismes mis en jeu lors de choix oppo-
sés. Un chien d’humeur hostile et agressive marche avec raideur, la tête haute, la queue levée, les oreilles dirigées
vers l’avant. Un chien qui accueille son maître a le corps plongé vers le bas, la queue et les oreilles sont inclinées
en arrière. Les deux expressions et postures sont opposées et « antithétiques ».
2. Les émotions secondaires préviennent l’individu par une réaction corporelle.
L’émotion et la prise de décision 35

qui vous attaque. Puis, l’émotion immé- s’avère indispensable. Pour cela, cet écrit
diate, au moment de la prise de décision, propose de décrire les tenants et aboutis-
confirme le bien fondé du choix. Ainsi, sants de la prise de décision managériale,
Loewenstein et Lerner (2003) illustrent peu développée sous l’angle « émotion-
cette théorie par l’exemple d’un investis- nel », au travers de l’émotion des raison.
seur confronté au choix face à un investis-
sement risqué. Pour prendre sa décision, I. LA DÉCISION, UN MÉCANISME
cet individu tente de prédire les probabili- MULTIDIMENTIONNEL
tés des différentes retombées, gagner ou
Dès l’origine, Platon (427 av. J.-C.) réfuta le

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perdre son argent. L’émotion immédiate,
lors de sa prise de décision, l’anxiété, peut monde du sensible parce que ce monde
soit le décourager, soit l’amener à écarter oppose à l’entendement trop d’obstacles
les regrets au cas où le choix s’avèrerait divers. Il se consacra, alors, à la raison et à
néfaste. l’entendement pur. Dans le même sens,
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Or, selon Lazarus (1991), l’émotion dépend Kant (1944) dans sa «Critique de la raison
d’une combinaison, motivation-intérêt- pure» affirme : « Encouragée par une telle
environnement, induisant l’individualisa- preuve de la force de la raison, la passion de
tion de la décision. Chacun possède, en pousser plus loin ne voit plus de limites. »
effet, ses propres intérêts, des valeurs per- (p. 36). Pareillement, Descartes dans
sonnelles, induisant, notamment dans le Discours de la méthode considère que c’est
cadre de l’organisation, une démultiplica- la raison qui nous fait homme, nous devons
tion des décisions et choix individuels, qui ainsi cultiver notre seule intelligence. Selon
en complexifie la gestion efficace et abou- Berthoz (2003), au regard de ces théories et
tie. Comment faire pour harmoniser et des diverses autres théories originelles, nor-
combiner ces individualités décisionnelles ? matives, descriptives et prescriptives de la
Dans un premier temps, il s’agit de consi- décision, cette dernière demeure idéale-
dérer que les émotions sont parties inté- ment rationnelle et essentiellement cogni-
grantes de la prise de décision, tant au tive3. Dans ce cadre, les courants normatifs,
niveau exécutif que managérial. Dans ce aux nombreuses variations, indiquent la
sens, malgré une certaine conviction façon dont il faut procéder pour prendre
inverse, l’organisation et ses membres déci- une décision, les théories descriptives, en
deurs ne prennent pas les décisions straté- détaillent le processus, tandis que les théo-
giques uniquement sur des bases cognitives. ries prescriptives cherchent à améliorer la
Ainsi, imposer aux employés d’utiliser une pertinence des choix effectués. Chaque
logique purement rationnelle, fondée sur champ de recherche possède sa propre
une décision prescrite, semble peine per- vision et méthode de mesure du fonctionne-
due. Provoquer une émotion commune à la ment cérébral de la prise de décision. Néan-
majorité et communiquer par l’émotionnel moins, un point reste commun à chacune

3. Epictète (55-135 ap. J.-C.)


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d’entre elles, le calcul ou l’évaluation. Or, 3) Le processus algébrique, sous forme


c’est, également, cette évaluation qui est au d’équations et de moyennes pondérées, il
cœur du discours de la recherche sur la est le calcul agrégé du jugement.
décision au travers des émotions. Loin de pouvoir être considérés comme des
processus cognitifs divergents, la différen-
1. Des fonctionnements cognitifs fondés ciation de ces trois courants, résumés par
sur l’évaluation Berthoz (2003), concerne principalement le
En effet, l’évaluation, la spéculation ou rôle de cette évaluation et les stratégies
encore le pari est un thème récurrent, dans empruntées pour l’établir. L’évaluation

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la recherche cognitive sur la prise de déci- demeure un terme itératif, à tel point que les
sion. Les distinctions qui lui sont allouées, approches cognitivistes et celles des émo-
dans la recherche cognitiviste, portent tions s’en accordent.
davantage sur son fonctionnement que sur
son fondement. Quel que soit le choix à 2. Une évaluation émotionnelle ?
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effectuer, l’individu estime, prédit et parie Déjà en 1872, Darwin, dans ses observa-
sur ses conséquences possibles ou sur la tions, remarque que la prise de décision
préférence qu’il lui confère. Selon les cou- s’accompagne d’un froncement de sourcils
rants, cette estimation dépend de trois indiquant un embarras de l’esprit et une
grands paradigmes. émotion exprimée avant l’action. Puis, de
1) La fonction d’utilité (formule mathéma- nombreuses théories suggèrent l’aspect pré-
tique) (Bernouilli, 1713 ; von Neumann et dictif des émotions. Ces théories commen-
Morgenstern, 1944 ), où la prise de décision cent par Ribot (1930), pour qui une idée
est fonction des croyances et valeurs de non ressentie n’est rien, Sartre (1938),
l’individu et des résultats escomptés ; le selon qui, la conscience émotionnelle est la
principe de la chose sûre (Savage, 1954), conscience du monde, et Schachter (1971),
révision de la fonction d’utilité, cette selon lequel, l’existence d’une cognition
approche considère le choix comme dépen- associée à l’activation physiologique est
dant des préférences et croyances de l’indi- déterminante de la nature même de l’émo-
vidu en dépit des conséquences ; et la théo- tion. C’est au fur et à mesure du développe-
rie du prospect, fonction mathématique de ment de ces multiples approches de base,
prédiction combinant une fonction des que l’émotion est envisagée comme un
valeurs et une fonction des probabilités sub- véritable outil d’évaluation par son carac-
jectives (Kahneman et Tversky, 1973) ; tère prédictif.
2) La rationalité limitée, montrant que les Ainsi, en 1989, Scherer examine l’émotion
limites et déviations humaines de prédic- comme constituant un dispositif affectif
tion ne peuvent être reproduites par des d’évaluation qui s’interpose entre l’évalua-
modèles théoriques, l’homme économique tion cognitive d’une situation et l’action
peut, en effet, se contenter d’une solution humaine. Les émotions, selon lui, provo-
satisfaisante à ces yeux, sans qu’elle se quent un découplage du comportement et
soit avérée la solution optimale (Simon, des stimuli, rendant ainsi l’individu capable
1959) ; de substituer des modes de comportement
L’émotion et la prise de décision 37

plus flexibles aux réponses réflexes, ins- subi l’ablation d’une tumeur située dans
tinctives ou habituelles dans une situation les méninges. Si Eliot pouvait réfléchir,
donnée. parler, compter, se souvenir, il était inca-
Puis, intervient la vision de Lazarus (1991). pable de décider à bon escient, de gérer
Les émotions ont, selon cet auteur, plusieurs son temps et d’exécuter des tâches en plu-
fonctions, telles qu’informer la personne sur sieurs étapes. Une expérience montra
la qualité de l’expérience qu’elle vit ici et alors qu’il ne ressentait aucune émotion
maintenant, l’aider à évaluer les situations face à des photos choquantes. Puisqu’il
dans lesquelles elle se trouve et l’efficacité agissait uniquement de sang froid, la

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de ses comportements (satisfaction ou conclusion de Damasio fut donc que la
insatisfaction), donner le sens et la valeur de faculté de raisonnement était affectée par
son expérience, faciliter la communication un déficit émotionnel, l’affaiblissement de
des intentions, stimuler la réflexion et le la capacité à expérimenter des émotions
développement de la pensée, etc. pouvait être la source de comportements
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Enfin, c’est il y a deux décennies, que le irrationnels. Selon lui, le cerveau serait,
neurologue Damasio (1994) pose et teste donc, une boucle d’infinis recoupements
l’hypothèse clairement définie que l’émo- entre l’intellect et l’affect.
tion joue un rôle biologique dans le raison- Ses études suivantes, effectuées en collabo-
nement et la prise de décision. Il a tout ration avec d’autres chercheurs (Bechara et
d’abord constaté, au cours de nombreuses al., 1998, 1999), démontrent que la prise de
expériences, en utilisant la mesure de cer- décision est un processus dépendant de
tains paramètres biologiques4, qu’il existe l’émotion. Certaines de ses études prou-
un rapport étrange entre l’absence d’émo- vent que le dommage au niveau du cortex
tions et la perturbation du raisonnement. préfrontal ventro-médian empêche la capa-
En bref, les émotions sont 100 % indis- cité à utiliser les émotions nécessaires à
pensables pour raisonner. C’est à partir de guider les décisions dans une direction
son questionnement sur le cas Phineas avantageuse. Ils démontrent ainsi, par
Gage, dénué d’émotions et dans l’incapa- l’analyse anatomique de 10 sujets au cer-
cité de prendre des décisions suite à un veau endommagé et 16 sujets normaux,
accident au cerveau, que cet auteur sug- que des dommages au niveau de l’amygda-
gère que « Les mécanismes permettant le du cerveau, locus des émotions, perturbe
d’exprimer et de ressentir des émotions la prise de décision.
[…] jouent tous un rôle dans la faculté de Voici différents termes qui peuvent nous
raisonnement. » (p. 10). En effet, alors que paraître rébarbatifs de prime abord. Si la
Gage avait conservé toutes ses aptitudes au recherche en la matière n’a pas découvert la
raisonnement, il avait perdu sa capacité de totalité du fonctionnement des émotions et
raisonner. Pour résoudre cette énigme, de la décision, elle propose un processus
Damasio étudia un patient (Eliot) ayant neurobiologique clairement explicité.

4. Modification de la résistance de la peau au courant électrique et la caméra à positons pour filmer les réactions du
cerveau.
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3. Un processus neurobiologique chimiques qui vont poursuivre la transmis-


Dans un premier temps, il est question d’ef- sion du message au neurone suivant, à tra-
fectuer un bref et synthétique intermède sur vers la moelle épinière et le système ner-
l’anatomie du système nerveux, fondé sur veux périphérique (corporel), jusqu’aux
les descriptions de Vincent (1986), différents organes ou glandes, jusqu’à
Damasio (1994), Laborit (1994) et Berthoz déclencher ou non l’action et transmettre à
(2003). nouveau l’information du résultat au
cerveau.
Intermède De façon simplifiée, selon la situation, cer-

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Le cerveau possède des parties centrales et taines parties du cerveau (usine électrique)
des parties périphériques : envoient, grâce aux neurones, des messages
– Le système central est composé d’un (neurotransmetteurs), à un point de contact
hémisphère droit et d’un hémisphère (synapse) qui va à son tour expédier le mes-
gauche, réunis par le corps calleux, les sage à un autre point de contact et ceci jus-
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régions ventro-médianes (ensemble de qu’à ce que le message arrive à destination,


fibres connectives, zone de convergence, le corps (usine chimique). Lors du dernier
matière blanche). point de contact, le message est décodé
– Le système nerveux central comprenant (message électrique devient message chi-
le diencéphale, inclue, entre autres, le thala- mique) pour pouvoir être lu par le récepteur.
mus et l’hypothalamus, placés respective-
Mécanisme neurobiologique
ment au centre et sous les hémisphères,
de la décision
mais aussi, le mésencéphale, le tronc céré-
bral, le cervelet et la moelle épinière. Dans le cadre de la prise de décision, les
Dans ce système nerveux central la disposi- deux systèmes, central et périphérique,
tion de la matière grise informe sur son rôle : jouent un rôle (Bachara et al., 1994, 1998,
1) en couches, elle correspond au cortex, 1999 ; Berthoz, 2003). Plus exactement, ce
celui-ci forme la couche supérieure cou- sont les régions ventro-médianes, notam-
vrant les hémisphères ; la partie la plus ment, préfrontales et l’amygdale qui entrent
récente de ce cortex est appelée néo-cortex, en jeu. Ainsi la zone ventro-médiane située
communément associé au cognitif ; dans le cortex préfrontal représente le lieu
2) disposée en noix, la matière grise corres- de stockage des représentations que l’indi-
pond à différents noyaux enfouis dans vidu se fait d’une situation. C’est à cet
chaque hémisphère, tels que l’amygdale endroit qu’est réalisé le classement des
(sous forme d’amande) ; il s’agit de la par- données fonction du vécu de l’individu et
tie la moins récente sur le plan évolutif, le des scénarios décrivant les conséquences
cortex-limbique, associé à l’émotion. probables de la décision. Cette zone
Ces deux systèmes sont inter-reliés par des s’avère, de plus, être reliée directement à
courants électriques diffusés depuis les neu- des régions du cortex dites primaires, telles
rones (corps cellulaire) jusqu’à des points que la région motrice, certains ganglions ou
de contacts (synapses) par des fils conduc- l’amygdale. En tant que récepteur central
teurs (axones). La synapse peut libérer, des informations, cette dernière est, selon
alors, des neurotransmetteurs, messagers la métaphore dessinée par Damasio,
L’émotion et la prise de décision 39

« le bureau des normes et des mesures » trent que lors d’une prise de décision des
(1994, p. 250). Dans ce sens, une émotion émotions dites secondaires, parce qu’issues
ressentie met en activité l’amygdale du cer- des représentations et images relatives aux
veau qui enclenche, entre autres, ce cortex scénarios de conséquences probables de la
ventro-médian. Ce dernier 1) envoie des décision à prendre, interviennent et activent
signaux au système moteur, de façon à ce l’amygdale et les systèmes ventro-médians.
que les muscles donnent au visage des L’un des résultats de leur dernière étude
expressions de l’émotion et au corps des (Béchara et al., 1999) démontre davantage
postures spécifiques ; 2) active le système de mauvaises prises de décision chez les

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endocrinien et nerveux sécréteurs d’hor- patients atteints de dommages au cortex
mones (neurotransmetteurs chimiques) ventro-médian et à l’amygdale, comparés à
induisant des changements dans l’état du des patients ayant des dommages à l’hypo-
corps et du cerveau. Chacune de ces actions thalamus ou totalement normaux. Ces indi-
permettent la perception d’un état corporel vidus réitéraient leurs mauvaises prises de
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et mental par l’individu. C’est cette der- décision, malgré la répétition de l’expé-
nière qui lui confère une information sur le rience, parce que l’émotion émulatrice
choix à effectuer. d’action ne pourrait plus être inhibée par le
Dans la situation d’une prise de décision, le cortex préfrontal, théorie de Berthoz
cerveau cognitif et le cerveau limbique (2003).
(émotions) envoient des messages de
concert. Le cerveau cognitif fait l’inventaire 4. Décision-émotion, une réelle
des conséquences de chaque choix pro- imbrication
bable. Il envoie chaque scénario au cerveau Au regard de l’histoire humaine, nombreux
limbique qui intervient comme le bureau de semblent les exemples imageant l’influence
douanes. Ce dernier sélectionne les des émotions dans la prise de décision tant
meilleurs scénarios, ou les messages les stratégique que managériale. Par exemple,
plus pertinents. Pour chaque message reçu, entre 1978 et 1980, Stansfield Turner, direc-
il envoie un message directement à la partie teur de la CIA, décida de ne pas comman-
du cerveau qui déclenche les mouvements der la destruction d’un avion étranger
corporels, à partir du ressenti de l’individu déclaré transporteur de missiles nucléaires
sur tel ou tel scénario » Ceci permet à l’in- sur le territoire américain. Malgré le danger
dividu de percevoir rapidement et distincte- imminent, il ne prit pas la décision d’agir.
ment le message. Enfin, il stocke les Les événements suivants lui donnèrent rai-
meilleurs scénarios, soit ceux qui corres- son, l’information qui lui avait été commu-
pondent le mieux aux valeurs, intérêts et niquée était fausse et liée à une simple
vécus de l’individu, travail toujours effectué erreur technique de transmission. Pourquoi
de concert par les deux parties du cerveau. a-t-il réagi de la sorte, face à un danger cru-
Le processus se poursuit, ainsi, jusqu’à ce cial, mettant en péril sa vie et celle de mil-
qu’il ne reste plus qu’un choix, le meilleur, lions d’individus ? A-t-il considéré que cela
selon la perception de l’individu. pouvait être une erreur ? A-t-il évalué sa
Ainsi, les dernières études de Bechara et al. décision en fonction de ses valeurs, de ses
(1998, 1999) et Damasio (1994) démon- représentations ? Nul ne le sait, pas même
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lui. Autre exemple, Richard Branson, diri- cette évaluation sur la prise de décision.
geant de Virgin, entreprise d’édition musi- Nombre de managers décident et agissent
cale, a créé en 1984, contre l’avis de tous, selon leurs émotions, le cas de Tchernobyl
une compagnie aérienne, Virgin Atlantic en est un exemple probant, l’ingénieur a
Airways, compagnie encore pérenne de nos décidé selon son « intuition », certes,
jours. Sans compter les nombreuses déci- induite par un intérêt personnel. Un autre
sions « irrationnelles » et néanmoins ren- cas étaye cette hypothèse : les décisions
tables prises par ce manager depuis lors. prises sous l’effet de la colère. Lerner et al.
Lazarus (1991) soutient que la relation (2004) exposent le fait que cette émotion

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émotion-décision est évidente. La décision perturbe l’objectivité et la rationalité utiles
dépend de valeurs humaines, religieuses, à une prise de décision. Les individus peu-
politiques, de la loyauté, droiture, justice, vent faire preuve, sous la colère, d’une
compassion, ou encore de la confiance et de confiance et d’un optimisme démesurés,
l’intérêt personnel. À cet égard, la maximi- accentuant les prises de risques inconsidé-
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sation de l’utilité par une prise de décision rés. Ce que Goleman (1999) nomme « la
purement cognitive présuppose que chacun prise de pourvoir par les émotions ». Ne
connaisse et ait conscience de son intérêt. conseille-t-on pas au manager de prendre le
Or, selon les économistes, nous ne le savons temps pour définir la meilleure décision et,
que lorsque nous nous sommes trompés. ainsi, la rationaliser ?
Berthoz (2003) indique, au sujet de ce débat L’objectif de chacune de ces descriptions
cognition-émotion (Zajonc, Lazarus), que est de montrer que l’intervention des émo-
l’émotion aurait un rôle fondamental, mais tions dans la prise de décision est non seu-
non perçu consciemment, de précatégorisa- lement effective mais commune à tout être
tion des stimuli qui guident l’examen humain, ou animal. Il en est ainsi, quel que
cognitif. En confirmation et selon l’ap- soit le contexte (vie privée, profession-
proche computationnelle, l’émotion met- nelle), le statut et niveau hiérarchique de
trait « en éveil la conscience pour évaluer la l’individu confronté à une prise de décision.
situation et identifier ce qui a déclenché Les distinctions probables se situent dans
cette activité et réorganiser les plans d’ac- l’aspect fondamentale et crucial des consé-
tion » (Berthoz, 2003, p. 67). Gratch (2000) quences de celle-ci, en d’autres termes au
nous en donne un exemple, en établissant type de décision à prendre.
un programme informatique de contrôle de
prise de décision dans le cadre de planifica- II. LA DÉCISION, UN PROCESSUS
tion de l’aviation militaire. Partant du CONTAGIEUX ?
constat que les programmes actuels sont
limités par leur incapacité à modéliser dif- La prise de décision humaine, nous l’avons
férents modérateurs influant la performance vu précédemment dépend d’un processus
des troupes sur le terrain, tels que le stress, émotionnel.
les émotions et les différences indivi- Or, cette émotion possède une propriété pri-
duelles, il modélise mathématiquement, la mordiale, sa contagiosité. Puisque dans un
façon dont les individus évaluent émotion- contexte tel que celui de l’organisation faire
nellement les événements et l’influence de accepter une décision par tous les acteurs
L’émotion et la prise de décision 41

est capital, l’aspect émotionnel de la déci- autre théorie implique l’imitation et le feed-
sion peut s’avérer un outil précieux. back. Selon ce mécanisme, 1) les individus
tendent à imiter et synchroniser de façon
1. L’émotion est contagieuse automatique et inconsciente leurs mouve-
Les émotions peuvent, en effet, être syn- ments aux expressions faciales, voix, pos-
chronisées ou imitées et devenir conta- tures, muscles, rythme et comportements
gieuses. La synchronisation apparaît quand des autres ; 2) cette imitation est dépendan-
deux individus expriment des comporte- te de toute réaction de l’autre. Dans cet
ments similaires ou quand une personne ordre, l’individu tend à saisir l’émotion des

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répond aux changements comportementaux autres pour atteindre plusieurs objectifs :
de l’autre en adoptant les mêmes change- – ne pas se marginaliser,
ments comportementaux (Andersen et – s’identifier à l’autre par contemplation,
Guerrero, 1998). L’imitation correspond à – tenter de ressentir ce que l’autre ressent
une étape du processus d’apprentissage et dans une situation,
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de socialisation. L’une des explications de – se détacher de l’autre.


ces processus est la contagion émotion-
nelle, même si elle reste inexpliquée par la 2. Vers une contagion décisionnelle ?5
recherche. Hatfield et al. (1994) définissent Partant du postulat que la prise de décision
la contagion émotionnelle comme une ten- est dépendante de l’émotion, la part émo-
dance automatique, non intentionnelle et tionnelle pourrait s’avérer être une base
souvent inconsciente à imiter et synchroni- explicative de l’acceptation d’une décision
ser des expressions faciales, des mouve- managériale ou organisationnelle par l’en-
ments du corps et des vocalisations pendant semble de ses membres. Elle pourrait agir
les rencontres avec d’autres individus. Plus comme un moyen d’harmonisation des
encore, lorsque les mêmes caractéristiques décisions et raisons multiples. Chacun pos-
sont synchronisées avec un autre individu, sède, en effet, ses propres intérêts, ses
nous sommes capables de les ressentir à tra- valeurs personnelles, induisant, notamment
vers les émotions de l’autre, c’est-à-dire de dans le cadre de l’organisation, une
ressentir les mêmes émotions ou des émo- démultiplication des décisions et choix
tions complémentaires. individuels, qui en complexifie la gestion
La contagion émotionnelle est un phénomè- efficace et aboutie. Dans ce contexte, l’imi-
ne comportemental (Hatfield et al., 1994). tation devient une solution de prise de déci-
Selon certains chercheurs, son mécanisme sion. Selon La Baudonnière (1997), le
de transmission est cognitif et lié à un rai- mimétisme ou l’imitation sont des compor-
sonnement conscient, une analyse et une tements adaptatifs instinctifs des individus
imagination, justifiées par cette transmis- résultant d’une observation de leur entoura-
sion, proches de l’empathie. L’individu ge. Néanmoins, l’imitation est davantage
imagine ce qu’il ressentirait à la place de cognitive que le mimétisme ou contagion
l’autre et ainsi partage ses émotions. Une émotionnelle, qui relève de mécanismes

5. « Phylogénétique, branche de la génétique qui traite des modifications d’ordre génétique qui se produisent au sein
d’une espèce au cours de l’évolution », Petit Robert, 1984.
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inconscients, lié à une sorte de fascination l’ensemble de l’équipage, alarmé, décrivit


pour un leader mais aussi d’un besoin un radeau chargé de naufragés gesticulant.
« instinctif » de socialisation et de normali- En résultat, le radeau n’était qu’un amas de
sation (Paicheler et Moscovici, 1984). branches d’arbres.
Selon La Baudonnière (1997), le mimétis- C’est à cause de ces effets, qu’Hatfield
me est un moyen, pour un individu, de et al. (1994) suggèrent que « le pouvoir de
sélection et d’adaptation à son environne- la contagion émotionnelle donne une per-
ment, se présentant sous la forme d’une ception réaliste d’une espérance de pouvoir
apparence ou d’un trait biologique (mimé- influencer les situations sociales » (p. 193).

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tique passif), mais aussi sous la forme d’un Or, les situations sociales ne sont pas uni-
comportement (mimétisme actif). Dans ce quement l’apanage de la société. À un
principe, les individus ont tendance à adop- niveau moins agrégé, l’entreprise est le lieu
ter le comportement de leur entourage et de nombreuses interactions sociales extrê-
cela d’autant plus que la charge émotion- mement fréquentes. Cette contagion émo-
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nelle provoquée par un événement est forte. tionnelle dans le cadre d’un processus de
Le pan de recherche sur le comportement prise de décision collective et de groupe y a,
du consommateur démontre que la décision donc, certainement sa place et peut, ainsi,
d’achat et d’adoption d’un nouveau produit s’avérer un précieux outil de management.
suit un processus de contagion. Rogers
(1983) assimile le concept de diffusion à ce III. UNE APPROCHE SIMPLE
processus de contagion qui vient accélérer MAIS DÉLICATE
ou ralentir l’engouement des acheteurs pré-
coces ou, augmenter ou diminuer la déci- Cet article, en tant qu’investigation théo-
sion d’achat des acheteurs plus tardifs. rique, tend à clarifier le mécanisme de prise
Nonobstant ces processus de contagion de décision. Pour cela, il montre en quoi
« positive » l’obtention d’un « esprit » l’émotion intervient dans le processus de
collectif, selon l’expression de Weick et prise de décision, processus cognitif s’il en
Roberts (1993), peut mener aux effets de est. Cependant, cognitif ne signifie pas :
foules et à l’hystérie de masse décrits par coupé des émotions ressenties. Dans un
Le Bon (1896). Sa théorie décrit une conta- contexte, tel que celui de l’organisation, la
gion mentale parmi les individus les menant décision est perçue comme un processus
à connaître une unité mentale, une pensée rationnel parce qu’ancré dans un domaine
unique à la foule d’individus. Parfois, cette essentiellement économique. Or, cette
contagion mentale conduit à une hallucina- rationalité décisionnelle des managers est,
tion collective. Dans ce cadre, Le Bon cite également, dépendante des émotions, tout
l’exemple de la frégate la « Belle Poule ». comme celle de chaque membre de l’orga-
Ce bateau recherchait, de jour, une corvet- nisation. C’est la raison pour laquelle, l’en-
te6 dont il avait été séparé par un orage. treprise doit favoriser une communication
Lorsque fut signalé un bateau en perdition, émotionnelle par des individus possédant

6. Petit bateau d’escorte


L’émotion et la prise de décision 43

une aptitude spécifique en la matière peut s’avérer un atout fondamental pour


(Hatfield et al., 1994), d’un message déci- l’organisation qui saura tirer parti de ces
sionnel pertinent, émotionnellement par- engagements spontanés, tels que la cohé-
lant. Par leurs émotions, les individus s’imi- sion sociale de groupe (Barsade, 2002). Il
tent les uns les autres par une contagion est bien évident que cette investigation
émotionnelle, afin d’éviter toute marginali- demande à être approfondie, encadrée, et
sation. Le message transmis doit donc que le concept de contagion émotionnelle et
convaincre (Berthoz, 2003) la majorité de son utilisation comme outil managérial doi-
l’assemblée pour conduire l’ensemble à vent être testés et expérimentés. En cela, cet

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adhérer à la décision exposée. L’usage de article est un préalable à une étude en cours
ces outils peut paraître simple de prime de réalisation, par expérimentation en labo-
abord. Mais leur utilisation opportune ne ratoire, à l’instar de l’économie expérimen-
saurait être aboutie sans une déontologie tale. Néanmoins, cette approche a pour pro-
organisationnelle, probante de l’établisse- priété de tenter de compléter la recherche
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ment d’une confiance réelle entre managers sur la prise de décision, conséquente s’il en
et employés. est, et d’amener à l’étude d’un nouveau
C’est l’imbrication, démontrée par la concept, la contagion « émo-décisionnelle ».
recherche en psychologie et en neuropsy- Ce concept ne vise pas à nier le pôle ration-
chologie, entre le rationnel, l’émotionnel et nel de la décision mais à autoriser un autre
le biologique, qui conduit à penser que l’in- pôle, attentif au sensible, au comportement
dividu ne peut se comporter de façon dis- d’autrui, à l’instar de Maffesoli (1996)
tincte dans la vie privée et au travail, et que selon qui la société, notamment contempo-
l’aspect émotionnel y a son importance. De raine, sous l’emprise d’une demande de
plus, l’histoire nous montre combien les diligence et de promptitude, ne peut plus
individus sont capables de se regrouper en s’accommoder d’une séparation entre la
foule pour contester ou adhérer de concert. raison et la passion, malgré sa structure de
Ce mécanisme de contagion émotionnelle l’ordre du mécanique.

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