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Dossier thématique
Les sucres dans tous leurs états

Addiction au sucre
Sugar addiction

D. Chapelot Résumé
Université Paris 13, Equipe de Recherche Le concept d’addiction au sucre prend de plus en plus d’ampleur, notamment
en Épidémiologie Nutritionnelle (EREN) ;
Centre d’Epidémiologie et Statistiques médiatique, et paraît devoir s’imposer. Il est exact qu’il s’appuie désormais sur un solide
Sorbonne Paris Cité, Inserm (U1153) ; corpus expérimental chez l’animal, qui montre qu’un comportement ressemblant à
Inra (U1125) ; Cnam, COMUE Sorbonne
Paris Cité, Bobigny, France.
l’addiction décrite avec des substances telles que la cocaïne, s’établit rapidement avec
le sucre. Toutefois, il en diffère sur plusieurs points qui suggèrent qu’il est nécessaire
de lui conserver un statut spécifique. Par ailleurs, l’expression de cette addiction
chez l’humain, notamment en conditions réelles de vie, est débattue. Quelques outils
diagnostics ont été élaborés et sont couramment utilisés, mais la démonstration
qu’ils détectent une réelle addiction ne fait pas consensus. Enfin, une contribution
significative de cette addiction dans les surconsommations observées dans la boulimie,
le binge eating, ou l’obésité, n’est pas établie. D’autant qu’au-delà du sucre, il semble
que la saveur sucrée, et plus encore, le plaisir procuré par l’aliment contenant du sucre,
soit le principal vecteur de cette relation addictive. Dans cette revue, nous évoquerons
les principaux éléments qui, à ce jour, permettent de discuter de l’existence et des
spécificités de l’addiction alimentaire dite « au sucre ». Les définitions cliniques des
addictions, les mécanismes neurobiologiques et hormonaux démontrés ou proposés,
et les résultats expérimentaux observés chez l’animal, seront discutés. Au terme de
cette revue, il apparaît qu’il est encore prématuré de faire de l’addiction au sucre une
entité de psychiatrie clinique au même titre que les autres addictions aux substances
psychoactives.

Mots-clés : Addiction – sucre – dopamine - addiction au sucre – addiction


alimentaire.

Summary
The popularity of the sugar addiction is increasing, especially in the media, and seems
to be on the way to establish itself as a concept. Actually, there is a body of evidence
that in animal, a behavioral sequence similar to the addiction processes described
with classic psychoactive substances such as cocaine, can be observed following
a fast conditioning with sugar. However, some differences exist, suggesting that it is
still necessary to consider the sugar addiction as a specific construct. Moreover, that
humans express this addiction in real life conditions is debated. Some diagnostic tools
have been elaborated and are regularly used, but the demonstration that they detect
a real addiction is lacking. Last, a significant clinical contribution of this addiction to
overconsumption situations such as in bulimia, binge eating disorders or obesity, has
not been proved. This is all the more concerning that more than sugar per se, it seems
that the sweet taste, and even the pleasure provided by the sugar-containing food item,
is the main vehicle of this addictive effect. In this review, we will discuss the main fea-
Correspondance tures of the existence and of the specificities of the food addiction attributed to sugar.
Didier Chapelot Clinical definitions of addiction, shown or proposed neurobiological and hormonal
Université Paris 13, Equipe de Recherche mechanisms, and experimental results observed in animal, will be discussed. At the
en Épidémiologie Nutritionnelle (EREN)  term of this review, it seems premature to make of sugar addiction a clinical psychiatric
UFR Santé, Médecine et Biologie Humaine
74, rue Marcel Cachin entity as addictions to other psychoactive substances.
93017 Bobigny cedex
chapelot@univ-paris13.fr Key-words: Sugar addiction – sugar – dopamine – food addiction.
© 2018 - Elsevier Masson SAS - Tous droits réservés.

Médecine des maladies Métaboliques - Septembre 2018 - Vol. 12 - N°5


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Les sucres dans tous leurs états

Introduction Dissocier son pouvoir addictif de ces – Le saccharose n’est pas bien sûr
rôles n’est pas toujours aisé. représenté essentiellement par le
• Affirmer que l’addiction au sucre sucre en poudre ou en morceaux, mais
existe n’est pas une mince affaire, tant par celui qui est présent en quantités
le terme addiction suppose une relation Sucres souvent abondantes dans une part
de dépendance pathologique avec une importante des produits alimentaires
source nutritive essentielle à la survie • Dès la naissance, la saveur sucrée actuels, notamment ceux associés au
et sur laquelle l’organisme se construit. déclenche une mimique de plaisir, petit déjeuner, au goûter, aux snacks,
Ainsi, sa démonstration doit être étayée démontrant si ce n’est son caractère et aux desserts, pour conserver une
par des expériences rigoureuses et sa génétique, tout au moins son acqui- taxinomie en lien avec la structure de
traduction clinique bien établie. C’est sition très précoce, in utero [2]. En l’alimentation humaine. Le processus
l’objet de cette revue. revanche, il existe bien des différences qui conduit de la canne à sucre jusqu’au
• Tout d’abord, il faut être conscient que génétiques au niveau des récepteurs sucre final, ressemble à s’y méprendre à
cette suspicion d’addiction au sucre impliqués dans la perception du goût l’extraction d’une substance telle que la
s’inscrit plus largement dans le cadre sucré, certains individus montrant une cocaïne ou l’héroïne, débarrassant l’ali-
des addictions alimentaires, ou plus attirance plus élevée pour le stimulus ment initial de tout son potentiel – ici,
précisément à certains composants de sucré que d’autres, celle-ci étant d’ail- nutritif - pour obtenir un cristal blanc.
l’alimentation. Ceci a été suggéré dès leurs parfois parallèle à la perception de – Quant au HFCS, obtenu par isomérisa-
1956 par Theron G. Randolph [1] pour le l’amertume [3]. tion d’une partie du glucose de l’amidon
blé, le maïs, les pommes de terre, le café, • Il faut préciser ce que l’on entend par de maïs en fructose, intéressant du fait
les œufs, et le lait. Depuis, les sources sucres lorsque l’on évoque leur relation de la forte sucrosité du fructose et de
alimentaires supposées les vecteurs avec l’addiction. Il ne s’agit générale- son moindre coût, son utilisation dans
les plus fréquents de cette addiction ment pas de l’ensemble des glucides, l’industrie agro-alimentaire américaine
ont bien sûr changé, et concernent les mais des sucres dits simples (principa- s’est massifiée depuis son appari-
aliments considérés comme les plus lement le glucose et le fructose pour tion au début des années 1970. On le
forts contributeurs à l’épidémie d’obé- les monosaccharides ; le saccharose, trouve non seulement dans les boissons
sité ou à des troubles du comportement le maltose et, plus accessoirement, le sucrées, mais aussi dans les produits
alimentaire, comme la boulimie ou le lactose, pour les disaccharides) qui, il alimentaires, surtout sucrés mais aussi
binge eating disorder (BED). En fait, est vrai, ont vu leur part dans l’alimen- salés, ce qui rend encore plus complexe
des aliments dont la consommation se tation humaine fortement augmenter ces la détection de son rôle addictif. Son uti-
fait de manière compulsive et obligatoire dernières décennies. De plus, leur méta- lisation en France reste bien plus faible,
avec un sentiment de perte de contrôle. bolisme est souvent plus rapide, et leur et sa consommation proportionnelle aux
Parmi eux, les sucres, ou plus largement association avec les zones impliquées produits américains de l’alimentation de
les substances qui présentent une cer- dans l’association entre caractères sen- chacun.
taine sucrosité. Mais ceci ne suffit pas soriels et effets obtenus plus efficiente. • De quel ordre sont ces effets ? On
à affirmer une addiction, qui nécessite Enfin, ils présentent le plus souvent l’in- peut distinguer des effets de type méta-
que des critères spécifiques soient tensité de la saveur sucrée (la sucrosité) bolique, c’est-à-dire la satisfaction d’un
satisfaits. la plus élevée, ce qui accroit encore la besoin énergétique, et des effets de
• En préambule, il faut aussi préciser capacité de l’organisme à les associer type hédonique, c’est-à-dire le plaisir
que l’addiction au sucre n’est pas la aux effets perçus. perçu à leur consommation. Les deux
seule suspectée. Sortant du cadre de • Le problème de l’addiction au sucre ne sont d’ailleurs, à l’état physiolo-
cette revue, une importante production soulève une question d’importance, gique, pas dissociés, le second étant
scientifique porte sur l’addiction au gras puisque ce n’est le plus souvent pas justement une sorte de rhéostat hédo-
ou au monoglutamate de sodium. la substance seule qui est consom- nique permettant de moduler la quantité
• Il faut enfin rappeler le rôle essentiel du mée (le sucre est mélangé à d’autres consommée. En d’autres termes, nous
glucose dans les mécanismes physio- ingrédients, formant alors un aliment trouverons le goût d’un aliment d’au-
logiques du comportement alimentaire, dit sucré) et, qui plus est, ce n’est pas tant plus plaisant qu’il aura satisfait
sujet qui sort du cadre de cette revue, sa version pure (telle le saccharose ou notre besoin métabolique. C’est ce
mais qui doit être évoqué car le glu- sucre en morceau) qui en est la princi- que l’on appelle l’effet « récompense »
cose sert de modulateur permanent pale cible, ce qui devrait être le cas s’il (en anglais, « reward » est plus neutre,
des messages périphériques, que nous s’agissait d’une propriété spécifique à mais synonyme). Il est à noter que pour
appellerons par commodité orexigènes la molécule considérée. cela, il est nécessaire que l’organisme
ou anorexigènes, notamment, mais pas • Les deux sucres les plus visés par « apprenne » le contenu de l’aliment, et
seulement, au niveau de la plaque tour- cette suspicion d’addiction sont le sac- donc qu’il y ait un apprentissage et des
nante que représente le noyau arqué, charose (sucrose, en anglais), et le sirop rencontres suffisamment nombreuses,
et au niveau de cette aire décisionnelle de maïs riche en fructose (high-fructose estimées à environ cinq, pour que cette
que représente l’hypothalamus latéral. corn syrup [HFCS], en anglais). association soit durablement mémorisée

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dans le répertoire sensoriel. Une Encadré 1


substance quelconque, en l’occurrence
Les 11 critères diagnostiques du DSM-5 (pour Diagnostic and Statistic Manual of Mental
ici le sucre, aura un potentiel à produire
Disorders) de l’American Psychiatric Association (2012 ; version française, juin 2015).
un effet récompense si elle peut stimuler
le désir de recommencer l’expérience 1. Besoin impérieux et irrépressible de consommer la substance ou de jouer (craving).
de sa consommation lorsqu’elle se 2. Perte de contrôle sur la quantité et le temps dédié à la prise de substance ou au jeu.
représentera. C’est donc, en d’autres 3. Beaucoup de temps consacré à la recherche de substances ou au jeu.
termes, un renforcement progressif de 4. Augmentation de la tolérance au produit addictif.
sa consommation auquel conduit la 5. Présence d’un syndrome de sevrage, c’est-à-dire de l’ensemble des symptômes pro-
récompense. voqués par l’arrêt brutal de la consommation ou du jeu.
6. Incapacité de remplir des obligations importantes.
7. Usage même lorsqu’il y a un risque physique.
Addiction : définitions 8. Problèmes personnels ou sociaux.
9. Désir ou efforts persistants pour diminuer les doses ou l’activité.
• Le site de la mission interministé-
10. Activités réduites au profit de la consommation ou du jeu.
rielle de lutte contre les drogues et les
conduites addictives utilise la définition 11. Poursuite de la consommation malgré les dégâts physiques ou psychologiques.
de l’Institut nord-américain des drogues,
Présence de 2 à 3 critères : addiction faible.
le National Institute of Drug Abuse (NIDA) Présence de 4 à 5 critères : addiction modérée.
c’est-à-dire « une affection cérébrale Présence de 6 critères ou plus : addiction sévère.
chronique, récidivante, caractérisée par
la recherche et l’usage compulsifs de
drogue, malgré la connaissance de ses Encadré 2
conséquences nocives ». Appliquée au Les six critères de la dépendance de la Classification statistique internationale des
sucre, on voit les difficultés auxquelles maladies (CIM) de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) [version CIM-10, 2006].
on se heurte, le caractère nocif du Pour faire ce diagnostic, au moins trois des manifestations suivantes doivent avoir été
sucre étant lié avant tout à la modalité présentes en même temps, au cours de la dernière année :
de sa consommation et, notamment, de
1. Un désir puissant ou compulsif d’utiliser une substance psychoactive ;
son excès. Les compulsions envers le
2. Difficultés à contrôler l’utilisation de la substance (début ou interruption de la consom-
sucre peuvent par ailleurs très bien ne
mation ou niveaux d’utilisation) ;
pas s’accompagner de consommation
excessive si elles sont compensées 3. Syndrome de sevrage physiologique quand le sujet diminue ou arrête la consommation
par une restriction sévère en dehors d’une substance psychoactive, comme en témoignent la survenue d’un syndrome de
de ces périodes. Si l’on se base sur les sevrage caractéristique de la substance ou l’utilisation de la même substance (ou d’une
critères du DSM-5 (pour Diagnostic and substance apparentée) pour soulager ou éviter les symptômes de sevrage ;
Statistic Manual of Mental Disorders), 4. Mise en évidence d’une tolérance aux effets de la substance psychoactive : le sujet
toujours américains puisque rédigés a besoin d’une quantité plus importante de la substance pour obtenir l’effet désiré ;
par l’American Psychiatric Association 5. Abandon progressif d’autres sources de plaisir et d’intérêts au profit de l’utilisation de la
en 2012 (version française en juin 2015) substance psychoactive, et augmentation du temps passé à se procurer la substance,
(encadré  1), on voit qu’un diagnos-
la consommer, ou récupérer de ses effets ;
tic d’addiction au sucre, même faible
6. Poursuite de la consommation de la substance malgré ces conséquences manifestement
(deux à trois critères), nécessiterait un
nocives. On doit s’efforcer de préciser si le sujet était au courant, ou s’il aurait dû être
envahissement de la personnalité par ce
trouble addictif, déstructurant jusqu’à la au courant, de la nature et de la gravité des conséquences nocives.
vie sociale et s’associant avec une mise
en danger majeure de sa santé. Dans la
définition de l’Organisation mondiale de angoisse) sévères, et représenter un leur caractère authentiquement addictif
la Santé (OMS) (encadré 2), l’addiction possible danger pour la personne ou ait bien été établi.
au sucre semble pouvoir plus facilement son entourage. Il est difficile d’attribuer • L’addiction aux aliments n’est pas,
être affirmée car moins délétère pour la au sucre la capacité d’induire de tels à ce jour, reconnue dans le manuel
vie sociale ou la santé. tableaux symptomatiques, et cela fait diagnostique et statistique recen-
• Ainsi, les substances habituelle- parfois mettre en doute son potentiel sant les troubles mentaux, le DSM-5.
ment concernées par l’addiction addictif dans son acception pleine et Toutefois, une échelle de mesure de
sont susceptibles d’entraîner des entière. Mais, toutes les substances l’addiction alimentaire, la Yale Food
troubles comportementaux (agressi- addictives (par exemple, l’éthanol ou la Addiction Scale (YFAS), établie sur la
vité, conduites à risques), du jugement nicotine) n’ont pas la capacité d’induire base des critères permettant d’affir-
et de l’humeur (euphorie, dépression, ce type de tableau non plus, bien que mer une addiction dans le DSM IV-TR,

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a permis de retrouver de 5 à 27 % de Sucre versus substances est plus d’éviter les manifestations de
personnes avec des scores élevés [4]. addictives sevrage que de ressentir réellement
Une seconde version de cette échelle une récompense. L’activité des struc-
(YFAS 2.0) a récemment été proposée Une manière de comparer les relations tures de modulation de la récompense,
[5] afin de correspondre aux change- que l’individu entretient avec des pro- de prise de décision et d’inhibition du
ments conceptuels de l’addiction dans duits connus pour établir une addiction comportement, est altérée et elles ne
le DSM-5, notamment les notions et celles du sucre, est d’étudier leur peuvent plus exercer leur fonction de
d’abus et de dépendance. Une version interférence dans des modèles animaux, contrôle.
française a été validée. Une version plus ou chez des personnes présentant une • Initialement, une substance possé-
courte vient d’être proposée par les addiction. Les résultats ont de quoi sur- dant un potentiel addictif va provoquer
mêmes auteurs, ce qui rendra peut-être prendre, car il est régulièrement montré, la libération de dopamine dans le sys-
son utilisation plus facile en clinique [6]. chez l’humain ou chez l’animal, que les tème limbique, et notamment dans
Par ailleurs, une classification de gra- aliments, et en particulier sucrés, qu’ils le NAcc, phénomène qui va s’alté-
vité a été proposée (faible, modérée, et contiennent ou non des calories, sup- rer avec le temps, entraînant peu à
sévère). Dans un échantillon de popula- plantent les substances auxquelles peu une libération de dopamine par
tion, près de 12 % atteindraient le seuil l’addiction est établie en termes juste- anticipation (dans le striatum ven-
de sévérité. On peut cependant s’inter- ment de pouvoir de renforcement. Ainsi, tral) s’accompagnant de compulsion
roger sur la cohérence de l’utilisation il a été montré à plusieurs reprises que envers la substance concernée. La
d’une échelle évaluant un phéno- l’animal chez lequel une addiction à la récompense se déplace peu à peu de
mène (l’addiction alimentaire) encore cocaïne avait été créée, préférait le goût la consommation vers l’anticipation et,
contesté. On remarquera, qu’a contrario sucré à la cocaïne [7], et ce, même à des avec le temps, s’installe une véritable
de l’approche « comportementale » de niveaux de sucrosité très faible [8]. séquence de conditionnement de type
l’addiction, telle qu’elle est désormais stimulus-réponse qui consolide cette
vue dans le DSM-5, l’addiction alimen- relation, tout signal annonçant la pré-
taire semble rester sur une position de Mécanismes sence de la substance déclenchant une
pouvoir inhérent à la substance. neurobiologiques envie irrépressible (le fameux « craving »)
D’ailleurs, les aliments qui s’accom- et un comportement compulsif [9].
pagnent de scores les plus élevés sur • Au préalable, il faut décrire très • Toutes les substances pouvant provo-
la YFAS sont généralement ceux que sommairement la topographie neuro- quer une réponse à type de récompense
l’on appelle les aliments gras-sucrés fonctionnelle de l’addiction. Quatre partagent la propriété de stimuler la trans-
(sucres simples), donc une matrice zones vont principalement être mission de dopamine, de préférence dans
plus complexe que chaque composant impliquées : le NAcc. Les substances addictives se dis-
consommé individuellement. 1) le striatum ventral, dans lequel on tinguent par l’absence d’accoutumance,
• Comme en atteste le YFAS, à l’heure trouve le nucleus accumbens (NAcc), et de telle manière qu’elles ont la capacité
actuelle l’addiction alimentaire est prin- qui met en place la récompense (moti- de maintenir leur effet récompense quand
cipalement fondée sur la difficulté de vation, renforcement) ; les substances non addictives le perdent.
s’arrêter de consommer certains aliments 2) l'amygdale et l'hippocampe qui éta- Cette persistance de l’effet renforcerait
et sur les compulsions alimentaires (le blissent la mémoire de la récompense ; de manière excessive le lien entre subs-
« craving »), c’est-à-dire le désir intense 3) le cortex orbito-frontal, qui s’occupe tance et récompense, et instaurerait une
de consommer un aliment particulier (ici, de l’anticipation de la récompense et hypermotivation, non seulement pour
un aliment sucré comportant d’ailleurs prend la décision ; la substance quand elle est présente,
ou non réellement du sucre) auquel 4) le cortex préfrontal et le gyrus mais aussi pour tout contexte pouvant
il est difficile, voire impossible, de cingulaire, qui peuvent inhiber le com- permettre d’anticiper ou déclencher sa
résister. S’y ajoutent des conséquences portement et moduler les émotions. présence.
sociales et professionnelles, du fait de • La dopamine est le neuromédiateur En expérimentation animale, l’accès
l’envahissement de la sphère cognitive essentiel, mais pas exclusif, de ce méca- intermittent au saccharose et au glucose
par des préoccupations alimentaires. nisme. Non seulement les opioïdes, entraîne effectivement l’augmentation de
Les manifestations cliniques de sevrage mais aussi des hormones telles que la la dopamine dans le NAcc, ainsi qu’une
signant la dépendance physique sont ghréline, la leptine, l’insuline, et le gluca- augmentation de la liaison de la dopa-
nettement moins représentées, ainsi que gon-like peptide-1 (GLP-1), modulent la mine D1, et la même diminution que les
la tolérance, c’est-à-dire la nécessité récompense. La diminution des récep- substances addictives de la liaison de la
d’augmenter les quantités pour obtenir teurs à la dopamine dans l’addiction dopamine D2 à leurs récepteurs respec-
le même effet. Ceci tend à rendre peut être liée à une « down-regulation » tifs [10], traduisant une down-régulation
prudent sur l’extrapolation du YFAS à par excès chronique de dopamine sur le récepteur post-synaptique. Ceci
l’addiction telle que décrite dans les dif- et/ou faible densité génétiquement s’accompagne aussi de la même réduc-
férents tableaux cliniques, comme celui déterminée. Cette diminution conduit tion de l’acétylcholine dans le NAcc, ce
du DSM-5. à un comportement dont la finalité qui traduit la tolérance.

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• Parmi les neuromédiateurs impliqués sa présence (par exemple l’odeur) pour chez le rat [10] qui ressemble à celui
dans l’addiction, figurent aussi les les substances telles que le sucre. obtenu avec des substances addictives,
opioïdes. Une augmentation des liai- telles que cocaïne et héroïne. Toutefois,
sons des opioïdes avec leur récepteur μ contrairement à ces dernières, cet effet
a été observée dans de nombreuses Phénomènes n’est pas observé quand l’accessibilité
zones cérébrales, telles que le cortex suggérant l’existence est constante, ce qui tendrait à rendre son
cingulaire, l’hippocampe et, bien sûr, le de l’addiction au sucre expression chez l’humain quelque peu
NAcc [11]. Toutefois, il est nécessaire difficile, la disponibilité permanente des
de bien distinguer circuits du plaisir et • Pour certains auteurs [14], le sucre produits sucrés étant justement le prin-
de la récompense, ces derniers faisant partage avec les autres substances cipal vecteur de leur surconsommation.
intervenir spécifiquement la dopamine connues pour leur potentiel addictifs, Par ailleurs, lors du développement de
dans le NAcc et une forte interconnec- neuf des critères nécessaires (enca- l’addiction, les animaux ont tendance à
tion avec l’aire tegmentale ventrale et dré 3). Les interactions entre produits réduire leur prise alimentaire non sucrée,
ses neurones à dopamine. sucrés et autres substances addic- conservant de ce fait un poids stable. Là
• Un moyen de déterminer si la relation tives sont, on le voit, de nature parfois aussi, la théorie selon laquelle l’obésité
à une substance est de nature addic- potentialisatrice, ce qui signifierait aurait une composante addictive n’est
tive, est de déclencher un syndrome de donc qu’aussi modeste soit, sur le pas soutenue par cette observation.
manque lors de sa suppression. Ceci plan fonctionnel, l’addiction au sucre, – Une autre observation qui pose
a été démontré avec le sucre. Encore elle serait susceptible d’amplifier les question sur la nature spécifique de
plus démonstratif est l’utilisation d’un autres addictions. Ainsi, ont été décrits l’addiction au sucre, est qu’un agoniste
antagoniste des opioïdes, tel que la des augmentations de prise d’alcool des récepteurs μ opioïdes produit la
naloxone, qui induit effectivement un lors de périodes sans sucre, des com- prise compulsive de tout aliment sucré,
syndrome de manque chez les animaux portements hyperactifs d’animaux qui y compris du chocolat, ce qui évoque
à qui du sucre est proposé comme seul consomment du saccharose après plus un effet lié à la saveur qu’à la molé-
aliment 12 h par jour pendant 8 jours administration d’amphétamines, ou cule même [15].
[12]. Les modifications neurobiologiques de plus forte auto-administration de • Au-delà de la compulsion alimentaire,
sont cohérentes avec les modifications cocaïne chez les animaux qui présentent l’addiction se caractérise par un intense
comportementales, c’est-à-dire une une préférence pour le goût sucré [14]. niveau de motivation pour la substance
chute brutale de la dopamine et une – L’accès intermittent à une solution concernée, et qui se maintient même
augmentation importante de l’acétyl- sucrée produit invariablement un com- lorsque la pénibilité pour se la procurer
choline lors de l’administration de la portement de compulsion alimentaire augmente. Sur ce plan, la réduction de
naloxone, et ce dans les mêmes pro-
portions que celles observées lors de
sevrage de morphine ou de nicotine. Encadré 3
• Ces 20 dernières années, l’imagerie Les neuf phénomènes permettant d’attribuer à un produit sucré, un caractère addictif
cérébrale a permis de mieux topogra- [adapté de 14].
phier les zones impliquées dans les
1. Binge eating : consommation d’une grande quantité de produits sucrés en une brève
phénomènes neurobiologiques. En ce
période de temps.
qui concerne l’addiction, il semble qu’il
2. Compulsion alimentaire : motivation irrépressible à consommer un produit sucré.
existe un fort recouvrement des zones
activées dans les compulsions aux 3. Tolérance : augmentation progressive de la consommation au fur et à mesure des
aliments et aux substances psychoac- rencontres avec le produit sucré.
tives [13]. Westwater et al. [9] ont listé 4. Sevrage : manifestations psychiques et physiques lors de l’interruption de la consom-
deux différences essentielles dans la neu- mation du produit sucré.
robiologie de l’addiction aux substances 5. Sensibilisation croisée : augmentation de la réponse aux autres substances envers
dites naturelles ou nutritives, comme le lesquelles une addiction existe.
sucre, et aux substances psychoactives, 6. Tolérance croisée : tolérance pour une substance envers laquelle une addiction existe
telles que la cocaïne : tout d’abord les quand un produit sucré est consommé.
neurones et les zones impliqués dans le
7. Dépendance croisée : diminution des symptômes de sevrage au produit sucré avec
NAcc, suite à l’exposition ou à l’asso-
certaines substances addictives.
ciation avec un stimulus conditionnel, ne
8. Récompense : forte libération de dopamine cérébrale lors de la consommation du
sont pas les mêmes (cœur, ou « core »
en anglais pour les aliments ; capsule, ou produit sucré dans les zones impliquées dans le renforcement.
« shell » en anglais pour les substances 9. Effets de type opioïdes, tels que la libération d’opioïdes endogènes lors de la consom-
psychoactives), et ensuite la réponse mation d’un produit sucré, ou un syndrome de sevrage lors de l’administration d’un
dopaminergique diminue rapidement antagoniste ou un inhibiteur opioïde.
avec l’exposition répétée et le signal de

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la motivation lorsque l’animal doit endu- Les points essentiels


rer des conséquences négatives ou un
• L’existence d’une possible addiction au sucre bénéfice désormais d’éléments expé-
travail important pour se les procurer,
rimentaux probants chez l’animal.
n’est pas différente pour le sucre ou le
goût sucré et pour la cocaïne [16], si ce • Cette addiction se distingue toutefois suffisamment des addictions aux substances
n’est qu’une longue durée d’addiction à psychoactives pour ne pas leur être assimilées.
la cocaïne rend partiellement résistant à • L’addiction n’est probablement pas au nutriment, mais à la saveur, et au-delà, au
la « punition », mais pas une longue durée plaisir procuré par cette saveur.
« d’addiction » au sucre. Dans ce même • Chez l’humain, l’existence et la fréquence de cette addiction doivent être prises avec
article, en compilant 75 articles perti- prudence.
nents, les auteurs ont montré combien • Des outils de dépistage de l’addiction alimentaire à base de questionnaires existent,
les interventions sur les neuromédiateurs mais ne garantissent pas la nature addictive de la relation.
(dopamine, glutamate, et sérotonine • Une souffrance évoquant une addiction aux aliments sucrés doit être prise en charge
inclus) ont des conséquences sur l’effet
avec des stratégies proches de celles des autres addictions.
récompense ou sur la motivation plus
systématiques avec la cocaïne qu’avec
le sucre ou le goût sucré (88 contre 17
des 91 interventions). Comme si ce der- Si le sucre peut conduire à une addiction, un syndrome de sevrage, certes dis-
nier faisait intervenir des mécanismes cette dernière ne se manifeste pas dans cret, mais suffisant pour déclencher
complémentaires à ceux liés aux neu- l’espèce humaine avec l’intensité et la des compulsions alimentaires vers des
romédiateurs classiquement impliqués gamme de symptômes décrits pour les produits sucrés. Ces consommations
dans l’addiction aux substances addic- substances addictives les plus connues en période de « manque » auront alors
tives les plus connues. (morphine, cocaïne, nicotine…). un rôle proche de celui d’une substance
• L’une des faiblesses de l’ensemble de – Une théorie mécanistique (figure 1) addictive traditionnelle, notamment un
ces études est l’utilisation d’animaux récemment proposée [14], est que la puissant effet récompense et le retard
présélectionnés pour leur préférence au consommation prolongée et en quan- de libération de l’acétylcholine, consti-
sucre, quand des animaux n’ayant jamais tité importante de produits sucrés tuant ainsi un cercle vicieux.
eu d’expérience avec la substance testée va conduire à des phénomènes de – Malgré les nombreux éléments en
est la règle. Ceci ne permet pas de savoir down-regulation des récepteurs D2 faveur de la classification en termes
avec quelle fréquence peut se développer à la dopamine, de telle manière que d’addiction de certains comportements
une telle addiction. Cependant, l’univer- les périodes de moindre consom- alimentaires vis-à-vis du sucre, et plus
salité de la préférence pour le goût sucré mation vont être marquées par une largement de certains aliments, cette
dans l’espèce humaine rend cette fai- déficience en dopamine qui entraînera dénomination est encore contestée par
blesse relativement secondaire.
• Une question est de savoir s’il s’agit
d’addiction au sucre ou aux opioïdes
endogènes. Elle est d’importance même
si celle-ci a plus de conséquences en
termes conceptuels que d’application
pratique. Elle permet de considérer
la substance, ici le sucre, comme un
vecteur d’addiction plus qu’un agent
direct. Ainsi, le jeûne volontaire dans
l’anorexie mentale, déclenche une libé-
ration d’opioïdes endogènes qui induit
le développement d’une authentique
addiction sans, par définition, que celle-
ci puisse être attribuée à une substance
ou un aliment [17].

L’addiction au sucre
chez l’humain
Tout d’abord, il faut préciser que la litté-
Figure 1. Théorie mécanistique de l’addiction au sucre, telle que proposée par DiNicolantonio,
rature scientifique est nettement moins
O’Keefe et Wilson [d’après 14].
riche chez l’humain que chez l’animal.

Médecine des maladies Métaboliques - Septembre 2018 - Vol. 12 - N°5


Addiction au sucre 429

certains auteurs qui considèrent qu’ils – Récemment [19], une traduction chez l’animal en laboratoire), alors elle
appartiennent aux mécanismes de bou- clinique possible de l’addiction aux ali- ne pourrait expliquer qu’une très faible
limie et de compulsions alimentaires, ments sucrés ou au sucre, ainsi que les partie de la surconsommation observée
mais ne satisfont pas aux définitions éléments probants chez l’animal et chez dans la population. Ceci provient des
de l’addiction [18]. Plus qu’une addic- l’humain (tableau I), a été proposée. Elle études chez l’animal qui ne montrent
tion à une substance particulière, sur le montre à la fois la réalité, mais aussi la pas de relation entre addiction et
modèle des substances addictives les fragilité, de ce concept. surpoids, mais aussi celles menées
plus connues, l’addiction au sucre, et chez l’humain. Les études utilisant le
plus largement aux aliments, pourrait se YFAS montrent, par exemple, qu’un
ranger dans une catégorie d’addiction Addiction au sucre et obésité score élevé ne s’accompagne pas - en
comportementale à l’acte de manger, moyenne - d’une consommation d’ali-
passant ainsi d’addiction à un aliment • S’il était démontré que l’addiction ments plus importante. Par ailleurs,
(food addiction) à addiction à l’acte de au sucre (telle que définie auparavant) la relation avec la corpulence est très
manger (eating addiction). Une sorte de pouvait se développer chez l’hu- hétérogène, ce qui ne plaide pas pour
phénomène miroir à celui de l’anorexie main dans les conditions réalistes le rôle de l’addiction alimentaire dans
mentale. de consommation (et non seulement l’obésité. L’imagerie cérébrale a donné

Tableau I. Traduction possible de l’addiction aux aliments sucrés chez l’animal et chez l’humain [d’après 19].

Traduction possible
Études chez l’animal Études chez l’humain
si addiction au sucre
Tolérance Consommation en plus grande Augmentation de la prise de sucre Plus faible stimulation du nucleus
quantité pour obtenir le même effet lors d’exposition intermittente accumbens avec exposition répétée
(rassasiement, satiété, plaisir)

Compulsion Désir intense de consommer - Augmentation de la fréquence Envies spécifiques de certains types
un aliment sucré d’obtention du sucre d’aliments sucrés, très transformés
- Augmentation de l’activation et à fort index glycémique
par anticipation du striatum
Perte de contrôle Impossibilité de ne pas « craquer » Diminution du contrôle de ses – Impossibilité de maintenir un
lors de certaines occasions compulsions vis-à-vis du sucre régime sans aliments sucrés
malgré la pénibilité pour se le – Consommation compulsive de
procurer certains aliments sucrés
Syndrome de sevrage Manifestations physiques ou Arrêt prolongé de consommation Pas d’évidence convaincante
psychiques lors de l’arrêt prolongé de sucre, ou antagonistes opioïdes
de la consommation d’aliments provoquent un syndrome de
sucrés sevrage
Incapacité à modifier Poursuite de la consommation Non applicable – Difficulté à poursuivre des régimes
son comportement malgré le souhait d’arrêter sans aliments sucrés
– Compulsions alimentaires
spécifiques aux aliments sucrés
Temps excessif occupé Temps passé à obtenir ou à Augmentation du temps à chercher Sauf situation particulière, peu
par le comportement consommer des aliments sucrés l’aliment sucré applicable tant les aliments sucrés
sont largement disponibles
Altération de la vie sociale Réduction des interactions sociales, Non applicable Sauf boulimie ou binge eating
dégradation de leur qualité disorder (BED), peu applicable
tant les aliments sucrés sont
socialement acceptés
Poursuite du Incapacité d’arrêter malgré risques, Non applicable Difficultés pour des diabétiques de
comportement malgré ou présence de diabète, de type 2 et les obèses de réduire leur
les conséquences surpoids, ou d’obésité consommation d’aliments sucrés,
négatives même lorsqu’ils sont conscients de
leur relation avec leur pathologie
Transfert d’addiction Remplacement d’une substance – Les modèles animaux d’addiction Envie irrépressible d’aliments
addictive avérée par des aliments utilisent le sucre comme glucidiques en post-chirurgie
sucrés conditionnement ou apprentissage bariatrique, chez les alcooliques
– Le sucre peut être préféré, et et les fumeurs
même remplacer la substance
addictive avérée

Médecine des maladies Métaboliques - Septembre 2018 - Vol. 12 - N°5


430
Dossier thématique
Les sucres dans tous leurs états

lieu à de récentes méta-analyses dont longtemps qu’il n’y a pas superposi- Le sucre comme
les auteurs ont déduit que l’activa- tion entre classification des glucides exhausteur de goût
tion cérébrale lors de phénomènes de (sucres simples ou complexes) et IG.
récompenses était identique chez les D’ailleurs, le saccharose est pour moi- • Le sucre est souvent utilisé dans
individus obèses et chez ceux présen- tié du fructose, et devrait en ce sens l’industrie agro-alimentaire et, au-
tant une addiction, que ce soit à une produire moins d’effets addictifs que delà, dans l’alimentation humaine
substance ou non [20]. En revanche, la les amidons extrudés et/ou majori- en général, pour accroitre l’intensité
relation supposée entre réduction des tairement composés d’amylopectine. sensorielle des aliments, notamment
transporteurs de la dopamine dans le Sans oublier que les variations d’IG, ceux pour lesquels l’appareil senso-
striatum ventral et corpulence n’a pas non seulement d’un individu à l’autre, riel attend une certaine sucrosité. Ce
été confirmée [21]. En l’état actuel mais même, selon les conditions de rôle, alors déconnecté de toute charge
des connaissances, attribuer un rôle à consommation, pour un même individu, énergétique propre au macronutriment
l’addiction alimentaire dans l’obésité sont grandes. Le plus préoccupant est considéré (ici un glucide), pourrait se
humaine semble donc injustifié. peut-être qu’il est difficile de comparer révéler un potentialisateur, non seule-
• Finalement, sur le plan clinique, l’effet d’une arrivée massive de glucose ment de l’effet récompense produit par
le plus important est de savoir si les dans l’organisme, et plus spécifique- l’aliment concerné, mais aussi, chez
plaintes de compulsions alimentaires ment dans la sphère cérébrale, à celle certaines personnes, d’une addiction,
envers certains aliments assimilés d’une substance psychoactive telle que si l’existence de cette dernière venait à
à des produits sucrés, peuvent être celles les plus couramment concernées être définitivement considérée comme
considérées comme l’expression par l’addiction. Le glucose s’est bien démontrée. Bien sûr, depuis une
d’une addiction. De ce point de vue, montré à ce jour capable d’avoir une trentaine d’années, l’industrie agro-
les spécialistes du champ disciplinaire série d’effets psychoactifs, notam- alimentaire a conçu des molécules
restent très prudents, et considèrent ment, mais pas uniquement, ceux désormais bien connues, non gluci-
qu’il existe trop de différences entre ce impliquant des taches nécessitant une diques, et dont la sucrosité intense est
type de phénomènes et l’addiction telle composante mnésique [22]. Toutefois, utilisée pour affecter un goût sucré à un
que décrite et attestée, pour l’ancrer on imagine mal que cela puisse suffire aliment sans nécessiter l’adjonction de
dans une telle catégorie. Qui plus est, pour produire un effet « récompense » sucre : les édulcorants.
plus qu’une substance donnée (ici, le permettant l’initiation d’une relation • Les édulcorants utilisent les mêmes
sucre, ou ce qui s’accompagne d’une addictive. D’ailleurs, suite à la consom- voies cellulaires que les glucides au
saveur sucrée), c’est le plaisir procuré mation d’un aliment très palatable, ce goût sucré pour signaler leur sucrosité.
par la saveur sucrée même qui semble n’est pas la glycémie postprandiale qui En revanche, leur absence quasi-
la « substance » addictive. s’est montrée capable de modifier l’ac- complète de contenu énergétique
tivité neuronale dans les zones liées à les distingue des sucres en suppri-
la récompense et à l’addiction, mais la mant, tout au moins en apparence,
La théorie de la glycémie diminution de la ghréline et l’augmenta- l’association entre leur bénéfice méta-
postprandiale tion des triglycérides [23]. Cependant, bolique et leur goût. En apparence
dans une étude comparant les effets de seulement  car,  lorsqu’ils accom-
• Sur la base du YFAS, des auteurs [6] repas à fort et à faible IG sur l’activité pagnent toujours le même aliment,
ont lié l’addiction alimentaire, et plus des zones cérébrales impliquées dans cette association se fait alors sur l’ali-
spécifiquement au sucre, à l’impor- la récompense, une activité plus élevée ment concerné, devenant en quelque
tance du pic postprandial du glucose dans le NAcc a bien été trouvée 4 h sorte un vecteur métabolique de la
sanguin. Après avoir listé les aliments après le repas à fort IG [24]. Le débat sucrosité. Les études montrent, sans
les plus souvent cités sur le ques- n’est donc pas tranché. grande surprise, leurs mêmes capaci-
tionnaire, ils ont ensuite tenté une • Quoi qu’il en soit, la théorie selon tés à provoquer un effet récompense et
explication mécanistique et ont conclu laquelle les effets métaboliques d’induire une préférence conditionnée.
à l’implication de cette réponse glycé- propres  du sucre contribueraient à Toutefois, un sucre véhicule d’énergie
mique, faisant porter aux aliments à expliquer la compulsion alimentaire métabolisable rapidement disponible,
fort index  glycémique  (IG) un poids pour le sucre observée chez l’animal se révèle plus efficace pour produire
important dans le pouvoir addictif. exposé à une disponibilité intermittente un effet récompense qu’un sucre
Cette théorie se heurte toutefois à de sucre, est peu compatible avec le moins complètement  et rapidement
des arguments majeurs. Déjà, les ali- fait que chez l’animal placé en repas métabolisable, tel que le sucralose
ments sont désignés comme étant fictifs, et donc qui ne bénéficie pas de [25]. Par ailleurs, l’utilisation fréquente
l’objet de relations problématiques cet effet métabolique, la compulsion d’édulcorants diminue la réponse au
par les déclarants, sans que la réa- est tout de même observée, suggé- goût sucré dans les zones cérébrales
lité de cette relation, et encore moins rant plutôt une origine liée à la saveur impliquées, ce qui pourrait  réduire
son caractère addictif, puissent être sucrée, c’est-à-dire sa seule compo- la capacité d’anticipation du goût
objectivés. Par ailleurs, on sait depuis sante hédonique sucré [26].

Médecine des maladies Métaboliques - Septembre 2018 - Vol. 12 - N°5


Addiction au sucre 431

[14] DiNicolantonio JJ, O’Keefe JH, Wilson WL.


Conclusion Sugar addiction: is it real ? A narrative review. Br
J Sports Med 2018 ; 52:910-3.
En conclusion, il y a désormais assez d’éléments neurobiologiques et comportementaux
[15] Woolley JD, Lee BS, Fields HL. Nucleus
probants pour affirmer qu’une relation entretenant de fortes similarités avec l’addiction accumbens opioids regulate flavor-based prefe-
peut s’établir avec le sucre chez l’animal et chez l’humain. Les études chez l’animal rences in food consumption. Neuroscience 2006 ;
143:309-17.
montrent qu’elle est puissante, mais qu’elle nécessite quelques conditions qui la diffé-
[16] Pelloux Y, Everitt BJ, Dickinson A. Compulsive
rencient de celles des substances psychoactives les plus connues pour leur potentiel
drug seeking by rats under punishment: effects of
addictif, telles que la cocaïne. Toutefois, la réalité de cette addiction chez l’humain drug taking history. Psychopharmacology (Berl)
dans son environnement social actuel et son rôle dans la boulimie, le binge eating, et 2007 ; 194:127-37.

l’obésité, font encore l’objet de débats contradictoires. Utiliser ce concept en clinique [17] Aravich PF, Rieg TS, Lauterio TJ, Doerries
LE. `-endorphin and dynorphin abnormalities
quotidienne semble donc, malgré l’existence d’une échelle désormais validée en fran- in rats subjected to exercise and restricted fee-
çais, peu raisonnable. D’autant que, plus que le sucre en tant que tel, il semble que le ding: relationship to anorexia nervosa ? Brain Res
1993 ; 622:1-8.
plaisir procuré par l’aliment soit le principal vecteur de cette relation de type addictif,
[18] Onaolapo AY, Onaolapo OJ. Food addi-
pouvant de ce fait s’étendre à bien d’autres aliments. Il reste ainsi beaucoup de travail tives, food and the concept of “food addiction”:
avant d’aboutir à l’éventuelle proposition d’outils diagnostics et une prise en charge Is stimulation of the brain reward circuit by food
spécifique. D’ici là, il est cependant souhaitable de prendre en compte les plaintes sufficient to trigger addiction ? Pathophysiology
2018 Apr 12 [Epub ahead of print].
des patient(e)s évoquant des compulsions alimentaires ou des sensations de perte de
[19] Lennerz B, Lennerz JK. Food addiction,
contrôle avec surconsommation d’aliments sucrés, et de les considérer comme des high-glycemic-index carbohydrates, and obesity.
équivalents d’addiction. Clin Chem 2018 ; 64:64-71.
[20] García-García I, Horstmann A, Jurado MA,
et al. Reward processing in obesity, substance
addiction and non-substance addiction. Obes
Déclaration d’intérêt [7] Lenoir M, Serre F, Cantin L, Ahmed SH. Rev 2014 ; 15:853-69.
Intense sweetness surpasses cocaine reward.
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt en lien [21] Thomsen G, Ziebell M, Jensen PS, et al. No
PLoS One 2007 ; 2:e698.
avec cet article. correlation between body mass index and stria-
[8] Cantin L, Lenoir M, Augier E, et al. Cocaine
tal dopamine transporter availability in healthy
is low on the value ladder of rats: possible evi-
volunteers using SPECT and [123I]PE2I. Obesity
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