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Partie 2 

: Naissance, vie et mort des partis politiques


Première question sur les partis politiques : savoir quand ils sont apparus, comment ils se sont
développés. Si on se rallie aux principes épistémologiques d’Offerlé on a intérêt à considérer que les
partis politiques ne sont pas humains cad qu’ils ne naissent pas, ne vivent pas, ne meurent pas. En
faisant ça, c’est prendre le risque d’avoir des biais.

I- La naissance des partis politiques


La naissance historique : Renvoie à la genèse (sociogenèse) d’une forme d’organisation politique qui
va progressivement s’imposer comme une forme dominante d’organisation politique. En dépit d’un
sentiment antiparti, ces derniers restent la forme dominante d’organisation politique dans le monde.

Si aujourd’hui la présence des partis nous semblent parfaitement naturelle, cette présence à l’origine
n’a rien de prémédité et surtout n’a rien de garanti. En sociologie, il faut se défaire de « l’illusion du
toujours ainsi » (Bernard Lacroix). C’est l’illusion selon laquelle les partis ont toujours fait partie du
paysage politique.

La genèse des partis politiques est forcément un processus complexe et incertain.

A) De la faction au parti : les origines philosophiques du phénomène partisan


Pendant très longtemps on ne différencie pas les deux. Jusqu’au XVIIIème voire jusqu’au XIXème,
l’idée de parti ou plutôt de partition est largement rejetée car perçue comme contraire au principe
de la volonté générale (fondement de la conception du vivre ensemble politique). Rousseau va dire :
« la volonté générale est toujours droite et tend toujours vers l’autorité politique ». Il va utiliser la
notion de « briques » pour désigner des individus qui veulent aller contre la volonté politique. Pour
lui il ne faut pas de brigues, pas de partition. A ce moment-là on est non pas dans une conception
pluraliste mais dans une conception moniste.

Dans « La démocratie imparfaite : essai sur le parti politique » Donegani et Sadoun nous expliquent
que la conception du vivre ensemble est moniste où la pluralité est dévalorisée par rapport à l’unité.
On voit l’importance de ce facteur-là. En effet, il va falloir que s’opère une transformation des
conceptions philosophiques du vivre ensemble politique (P. Rosanvallon : « l’apparition des partis est
indissociable d’une légitimation philosophique du pluralisme et des formes à travers lesquelles ce
pluralisme va s’incarner »). En quelque sorte, l’évolution des idées à précéder l’évolution de
l’histoire. Cette pensée a accompagné un processus de reconnaissance progressive des partis
politiques.

Comment on passe du refus de la division à son acceptation et à son incarnation sous une forme
partisane ? 4 étapes fondamentales étalées sur au moins 4 siècles.

1. Celle qui voit s’affirmer l’idée selon laquelle les divisions sont non seulement inhérentes
aux sociétés mais également potentiellement profitables aux sociétés.

Machiavel (1469-1527) peut être considéré comme l’un des pères fondateurs du pluralisme comme il
va apparaître en tant que fondement des régimes républicains. C’est lui qui affirme le premier avec
force l’idée selon laquelle les divisions sont inhérentes aux sociétés (pas de sociétés sans division) et
va même dire que certaines divisions peuvent être profitables aux sociétés. Il va plaider pour
l’institutionnalisation du conflit, il n’y a que là qu’il ne va pas nuire à la liberté. Pour lui les divisions
sont garantes de la liberté des points de vue (fondement du pluralisme). Le pluralisme est la source
d’un équilibre qui selon lui est profitable à tous. Le conflit n’est pas une menace pour la liberté mais
une source potentielle de liberté si il est encadré institutionnellement.

Chez Machiavel on est encore dans une définition négative des partis mais il y a une avancée puisque
l’on reconnaît la valeur positive des divisions dans le fonctionnement de la société.

2. Une étape d’approfondissement de la pensée de Machiavel sur ce qui différencie les


bonnes ou les mauvaises divisions.

Davis Hume (1711-1776) va refléter dans ses travaux un état de la pensée sur le phénomène
partisan. Il ne s’agit pas d’une tentative de définir positivement les partis. La notion de parti sera
d’ailleurs confondue avec celle de faction. Hume va chercher à comprendre ce qui forme la
légitimité ou l’illégitimité des partis/factions.

C’est la nature de l’intérêt qui va expliquer cette différence entre bon et mauvais partis. Dès lors
qu’une faction sera mise au service d’un principe d’intérêt général, de droit, de valeur, Hume dit
que l’on a intérêt à apprécier la présence de cette faction.

3. Le moment où s’opère la séparation entre parti et faction

On va commencer à dire que les factions « c’est mal » et les partis « c’est bien ». C’est l’affirmation
d’un label particulier pour qualifier les divisions dans la société et qui n’est pas connoté de manière
péjorative. Le terme de faction va être disqualifié.

Sartori (voir citation) va prendre acte de ce fait, ce qui nous permet de rappeler que le travail de
qualification sémantique de la notion de parti, et de disqualification sémantique de la notion de
faction va prendre du temps. Elle ne se fera pas avant la fin du XIXème.

A la fin du XVIIIème on ne trouve que très peu de penseurs pour défendre une conception positive
des partis politiques. Burke sera l’un d’entre eux.

En France, le parti n’est toujours pas vu de manière positive par les révolutionnaires, on ne peut donc
pas lier ce phénomène à ce moment-là.

4. La reconnaissance des partis en tant que forme organisationnelle d’incarnation du


pluralisme

Etape que l’on situe tout au long du XIXème. On n’est pas encore dans la reconnaissance pleine et
entière des partis. Cette ambivalence sur les partis politiques peut être visible dans les textes de
Tocqueville. Pour lui « les partis sont un mal inhérent au gouvernement libre, mais un mal
nécessaire ».

On se rend compte que même au moment où les partis politiques se routinisent de plus en plus à la
fois comme appellation et comme principe de désignation des groupements politiques, on est loin
d’une reconnaissance pleine et entière. Ça a été un processus lent de légitimation des partis
politiques mais un processus qui n’a toujours pas trouvé son terme (aujourd’hui encore il y a des
fortes critiques).

Gaspar Bluntshli (La politique, 1876) explique que la réalité politique n’est pas acceptée par tous. La
naissance du pluralisme naît d’abord dans les esprits avant la réalité.
C’est la stabilisation du régime républicain qui va permettre la reconnaissance progressive d’un
principe d’opposition pacifique et accepté entre droite et gauche.

Comme le remarque Rosanvallon, « la reconnaissance de cette opposition achève l’effritement du


monisme originel et la banalisation conséquente du pluralisme ».

B) L’avènement du suffrage universel et de la démocratie de masse  : la naissance de


l’organisation de parti
Pendant l’essentiel du XIX on parle de parti en tant que groupement/courant/d’ensemble d’individus
réunis par les mêmes convictions. Sous la IIIème République on va parler de parti révolutionnaire,
monarchiste, constitutionnel, c’est un usage qui va se routiniser. Les partis se sont des groupements
informels généralement formés sur des regroupements idéologiques.

Sartori parle de « partis d’opinion et de clientèle ». C’est juste pour désigner les partis du XIX cad des
partis qui visent à établir un socle d’individus, d’électeurs bien plus que des « partis de cadres »
(Duverger).

Agulhon (historien qui a travaillé sur l’invention de la République) dit que ce que l’on appelle le parti
républicain c’est l’ensemble des gens qui se reconnaissent républicains par leurs convictions et par
leur vote. Cela signifie que fin XIX les partis existent, mais pas au sens où on l’entend aujourd’hui.

L’avènement du Suffrage Universel est le moteur de l’organisation des partis. Pourquoi ? C’est
l’élargissement du corps électoral qui va générer la nécessité pour les partis de s’organiser
(essentiellement pour encadrer, accompagner, orienter les masses électorales). Il y a une corrélation
très forte entre avènement des démocraties de masse et naissance de l’organisation partisane.

Les premiers à l’affirmer sont Michels, Ostrogorski et Weber. La première phrase du livre de Michels
sur les partis politiques (1911) : « la démocratie ne se conçoit pas sans organisation » (de parti). Chez
Ostrogorski c’est la même chose : « l’avènement de la démocratie dans l’Etat posa devant elle le
problème de son organisation. »

Weber dit que les partis sont des « enfants de la démocratie, du suffrage universel, et de la nécessité
de recruter et d’organiser les masses ».

Celui qui en fait la première démonstration c’est Ostrogorski dans « les origines des associations
politiques et des organisations de partis en Angleterre » (Revue historique, 1893). Il va nous montrer
comment les différentes électorales au cours du XIX vont engendrer un peu de manière mécanique,
les organisations partisanes.

En 1832, on est sur un régime censitaire très dur où seuls les plus riches ont le droit de vote (2%).
Cela n’empêche pas tous ceux qui font de la politique d’utiliser la notion de parti mais il s’agit plus de
courants et de regroupement d’individus qui n’ont d’existence qu’au Parlement. On a d’un côté les
Tories (le parti conservateur, de la cour) et les Whigs (plus libéraux, prônent un parlementarisme
fort). A ce moment-là les Whigs prennent le pouvoir et font passer la « Great Reform Act » qui
augmentent le corps électoral de 50%. Avec l’élargissement du suffrage, tous les électeurs doivent
être inscrits, en particulier les nouveaux électeurs. L’enjeu tournera autour de l’inscription des
électeurs et de leur enrôlement.

A l’origine des partis en Angleterre, il y a les sociétés d’enregistrement. Il s’agit d’associations qui
vont se développer au niveau local et en liaison avec les deux courants politiques existants, ils vont
s’occuper d’inscrire les électeurs. Un travail local de lutte politique se développe. Cela met en place
un marché de transaction plus ou moins illicite. Ostrogorski va mettre en avant des pratiques de
corruption assez actives. Ces sociétés d’enregistrement utilisent une pratique du nom de « canvass »
cad qu’elles vont chercher les électeurs et les accompagner à l’inscription. Elles vont se charger de la
désignation des candidats, de l’inscription et de l’enregistrement des adhésions progressives aux
partis. Ce sont des ramifications locales des partis de Parlement.

Ostrogorski : « les sociétés d’enregistrement constituent la brèche par laquelle les partis organisés,
jusqu’à lors confinés au Parlement, s’introduisent dans les circonscriptions et étendent peu à peu sur
tout le pays le filet de leur organisation. » Ce phénomène va amener à la constitution d’un étage
organisationnel particulier. Plus les SE se développent sur le territoire, plus elles requièrent une
centralisation de ces organisations (l’organisation de parti centrale).

Dans les années 1830 en Angleterre ce qui se joue c’est la constitution de ces organisations de parti
centrale. En 1832 c’est l’apparition du Carlton Club et en 1836 l’organisation du Reform Club. Pour lui
il s’agit de centres de ralliement et d’action politique, ce sont les noyaux opérationnels de parti
émergent. C’est dans ces clubs qu’on prépare les élections, qu’on discute des tactiques, qu’on
amasse des fonds, qu’on créé un maillage politique…c’est la naissance de ce qu’il va appeler
l’organisation de parti régulière.

Chaque nouvelle réforme va contribuer à intensifier, à renforcer ce processus de construction


organisationnelle des partis.

La réforme de 1867 va permettre à 16% de la population (2M d’électeurs) de voter. Elle conduira à la
nationalisation de l’organisation des partis. C’est l’année où les conservateurs réunissent l’ensemble
des associations conservatrices locales pour créer l’Union Nationale Conservatrice. Il faudra plus de
temps aux libéraux pour se structurer sur un modèle similaire. C’est en 1877 que tous les comités
électoraux seront fédérés autour de la Fédération Nationale Libérale.

Dans la dernière parti du XIX en Angleterre on se retrouve avec 2 grosses machines partisanes qui ont
un double niveau d’organisation : interne (au niveau parlementaire) et externe (l’organisation
d’adhérents, de militants, qui fait campagne). Cette distinction a été suggérée par Maurice Duverger.
On est sur ce qui constitue les cellules mères des partis au sens moderne du terme. Il va dire que
« une fois nés ces deux cellules mères, groupes parlementaires et comités électoraux, il suffit qu’une
coordination permanente s’établissent entre ceux-ci et … ». Les partis naissent d’une impulsion qui
provient du parlement. Il faudra attendre que la forme organisationnelle des partis soit stabilisée
pour en voir naître depuis l’extérieur (ouvriers, chrétiens,…).

C) La lutte pour le monopole de la représentation politique et l’imposition de


nouvelles façons de faire de la politique
Dans les approches historiques de la naissance des partis politiques, on serait sur l’idée qu’il y une
espèce de causalité mécanique : le suffrage arrive puis les partis apparaissent. C’est une vision qui a
été contestée et remise en question par de nombreux sociologues (des socio-historiens) comme
François Buton. On peut toujours ramener l’existence des partis à une succession de dates,
d’évènements. On peut dire que les partis politiques ne sont pas nés de l’avènement de la
démocratie mais plutôt de luttes entre des acteurs qui pour le coup ont fait naitre la démocratie. On
a donc tout intérêt à se focaliser sur la pratique des acteurs. Alain GARRIGOU, «  l’histoire sociale du
suffrage universel ».

On pourrait très bien considérer comme Ostrogorski que la naissance des pp en France est liée à
l’élargissement du SU, que l’explosion du corps électoral va amener les individus à créer des
organisations. Ce que nous dit l’analyse sociohistorique, il faut insister sur 2 points fondamentaux :
1. L’émergence des « entrepreneurs politiques »

La naissance des partis doit être raccordée à l’activité ou aux pratiques d’entrepreneurs politiques
qui sont intéressés par la redéfinition des conditions de la compétition électorale et aux luttes qu’ils
vont engager pour atteindre ce but.

Pourquoi ?

En France il faudra attendre le début de la IIIème République pour que la démocratie de masse qui
est née en 1848 puisse pleinement se mettre en place. Jusqu’aux lois constitutionnelles on est dans
un système qui fonctionne pourtant quasiment comme sous les monarchies censitaires. Le paysage
politique est dominé par des notables et des notables conservateurs essentiellement monarchistes
(nobles, propriétaires terriens, des industriels) qui gagnent leur vie non pas en faisant de la politique
mais par leurs propres activités. Ils ont surtout vocation à défendre des intérêts locaux, à l’époque
l’essentiel des circonscriptions sont rurales. Il s’agit de gens qui sont élus principalement sur leur
personnalité. Au début des années 1870 on est sur un régime basé sur le clientélisme. Il faudra
attendre l’isoloir pour commencer à se détacher de la dimension notabilière. Les notables
fonctionnent sur une transaction électorale particulière : vote en échange de biens, de services.

Sous le IInd empire émerge une catégorie d’acteurs que l’on va appeler radicaux, républicains,
progressistes qui en veulent à l’ordre politique. Au début de la IIIème république les républicains
vont s’opposer aux conservateurs. La naissance des partis contient des germes dans cette lutte
politique entre les deux camps. C’est cette lutte qui va accélérer la formation des partis politiques.
On est face à deux catégories d’acteurs qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Les premiers
dominent la vie politique, détiennent un capital important qui forme leur capital politique et les
second n’ont absolument pas le même profil. Au mieux ils sont issus des professions libérales, ils sont
avocats (Gambetta, Ferry), ils sont médecins, ils sont issus du milieu enseignant ou ils sont ouvriers
(Jules Guesde). Ils ont donc un tout autre profil social que celui des conservateurs. Dans l’essentiel
ces individus sont dépourvus de ressources personnelles (pas de richesses, de réseaux, de terres, de
capitaux). Ils arrivent donc sur un marché qui fonctionne sur un modèle en contradiction avec leurs
origines sociales. Pour se faire connaître il faudra qu’ils créent un nouveau modèle  : c’est l’invention
d’un nouveau répertoire d’action pour faire de la politique.

Nicolas Rousselier dit « les outils de la politique moderne appartiennent d’abord aux républicains ».
Cela signifie que c’est du côté de ces entrepreneurs que se mettent sur pied de nouvelles pratiques
politiques dans le but de compenser le manque de capitaux.

Les républicains vont mettre en place des comités électoraux qui vont se déployer au niveau local
(échelle d’une ville, d’un canton) et qui vont servir de structure organisationnelle de base pour aider
à faire la promotion des nouveaux candidats auprès des électeurs. On voit que chaque candidat
républicain est soutenu par un comité électoral républicain.

En dépit de l’élargissement du suffrage, les électeurs vont voter pour les figures nobiliaires du coin,
ce qui est l’inverse espéré par les républicains. Les comités électoraux deviendront indispensables
pour faire connaître leurs candidats.

Pour canaliser la confiance de nouveaux électeurs, les républicains vont mettre au point un 2ème
outil : la campagne électorale. Il s’agit de battre la campagne pour chercher à mobiliser les électeurs.
C’est à ce moment-là que les affiches électorales vont se développer, on va rédiger des professions
de foi, on élabore des programmes (un document rationalisé qui contient un certain nombre de
mesures que l’on promet de mettre en œuvre si élu). C’est le basculement d’une économie politique
basée sur l’échange de biens matériels à une économie politique basée sur l’échange de biens
immatériels. On va aussi aller à la rencontre des électeurs, chercher des militants, tenir meeting,…

3ème outil : n’ayant pas de ressources, ces nouveaux entrants vont comprendre tout l’intérêt qu’il y
a à pérenniser les structures des comités électoraux : on va les regrouper autour d’une structure
commune avec la constitution d’un centre, d’un siège qui va centraliser l’action (comment en
Angleterre). On rentre dans une phase de constitution presque administrative des partis politiques
(centralisation des revenus, de l’effort de propagande,…). C’est le développement d’une vraie
machine de parti. Une vingtaine d’année avant la loi de 1901 on a des partis qui ressemblent
beaucoup à ceux que l’on connaît aujourd’hui sauf qu’ils n’ont pas d’assise juridique.

Les premières organisations de partis voient le jour en France au milieu des années 1881.

A gauche la première organisation nationale du parti républicain voit le jour au milieu des années 80
à l’initiative de Jules Steeg (Comité National Républicain). C’est une structure qui va réunir 240
comités locaux. Il va avoir vocation à coordonner les activités de l’ensemble des comités locaux
républicains. En France c’est à ce moment-là que s’opère la fixation sémantique du parti comme
organisation. Steeg écrit la chose suivante : « un parti qui n’est pas organisé n’est pas un parti ».

L’organisation de parti s’imposer comme une nouvelle technologie politique. S’il y a cette idée de
lutte entre des acteurs aux ressources différenciées, le deuxième point fondamental c’est que dès
lors que les conservateurs vont comprendre qu’il existe un nouvel outil politique efficace il y a un
phénomène de mimétisme organisationnel de la part des conservateurs. On va donc assister à une
généralisation de l’organisation partisane.

Il y a certes de nouvelles manières de faire la politique qui voient le jour, mais il faut s’interroger sur
la façon dont elles s’imposent. Les partis s’imposent comme nouvelle manière de faire de la politique
parce que ça marche. Garrigou/Duverger estiment que c’est la gauche qui a inventé les partis
politiques (les républicains), tandis que chez d’autres auteurs ce serait plutôt la droite. A droite on
s’est intéressé à la manière dont les républicains vont faire de la politique. Cela va conduire à la
généralisation de la forme partisane.

Duverger montre qu’une des ressources fondamentales de ceux qui font la politique c’est le capital
social, le prestige. Toutefois, la droite va se rendre compte qu’ils ont besoin de modifier leurs
pratiques en suivant l’exemple de la gauche.

2. Le parti comme « nouvelle technologie politique »

Si les partis vont s’imposer c’est parce que le parti comme technologie politique va être jugé efficace
et de plus en plus indispensable à la politique cad à la conquête effective des postes de pouvoir. Cela
relève sans doute d’un phénomène de contagion comme le dit Duverger mais comment les notables
vont ils s’y convertir ? Il y aura de la résistance chez ces derniers, beaucoup seront réfractaires à ces
nouvelles méthodes. Ce qui assure leur élection c’est tout sauf de la politique, pas de campagnes, pas
de débats, pas de prises de positions,…ils se contentent d’acheter les votes.

Alain Garrigou (« histoire sociale du suffrage universel ») montre que les prises de position des
notables continuent de ne pas prendre en compte ces nouvelles manières de faire de la politique.
Cela ne change rien au fait que les pratiques clientelaires dominent dans leur fief local. Toutefois, les
notables réfractaires vont se plier à ces nouvelles manières de faire de la politique. On pourrait parler
de mimétisme organisationnel qui est édicté par un principe de recherche de la plus grande
efficacité.

Sous la IIIème République on va se retrouver avec plus de 10 millions d’électeurs et il va devenir de


plus en plus difficile d’entretenir ce cheptel électoral. Le coût d’une campagne électoral a été
multiplié par 10 depuis la période du suffrage censitaire. Devant l’impossibilité de rémunérer
individuellement les électeurs, les notables vont se convertir à ces nouvelles manières de faire de la
politique.

1er exemple

E. Phélippeau («  L’invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République  » 2002)
va s’intéresser au baron de Mackau. Il commence sa carrière politique sous le IInd Empire dans les
années 1860 et au début de sa carrière il représente une figure idéal-typique du notable. Pour
montrer comment la figure politique moderne s’invente à cette époque-là, à l’idée d’aller fouiller
dans les comptes de dépense de Mackau et notamment dans ses comptes de campagne. Phélippeau
rend compte du fait que le budget alloué aux campagnes passe de moins en moins dans la
distribution de moyens matériels et de plus en plus dans l’équipement de technologie pour faire
campagne comme la publication de profession de foi, la rédaction d’un programme, la rémunération
de militants, dans la constitution d’une équipe de campagne,…

C’est ce même Mackau qui en 1885 va créer l’Union des droites (on peut presque le considérer
comme le premier parti à droite) qui a pour vocation de fédérer toutes les initiatives au niveau local
qui aurait pour but de faire remporter le camp conservateur.

On a une nouvelle technologie qui s’invente et qui s’impose car elle fait la preuve de son efficacité.
Elle va donc se généraliser à l’ensemble du personnel politique.

2ème exemple

Travaux de R. Lefebvre sur le socialisme roubaisien. Il s’intéresse à la manière dont le courant


collectiviste (ouvrier, socialiste) réussi à conquérir la mairie de Roubaix alors contrôlée par le
patronat (famille Motte). Le patronat familial se voit dépasser en 1892 par les forces ouvrières
présentes sur place et par l’organisation du parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde.

Comment Guesde et le POF gagnent la mairie de Roubaix ? En faisant campagne, en allant chercher
les ouvriers et en leur proposant de défendre leur cause. Ils vont mettre sur pied une organisation du
courant afin de mobiliser le travail électoral (campagne, meeting, démarchage,…).

Ces nouvelles technologies sont inventées par la gauche républicaine, sont reprises à droite puis chez
l’extrême gauche.

Motte va comprendre qu’il a perdu la mairie car les manières traditionnelles de faire la politique sont
dépassées et va copier l’organisation des collectivistes. Il va faire campagne dans les estaminets (café
où on sert de la bière aux ouvriers), établir un programme,…et il va créer une organisation qui
s’appelle l’Union Sociale et Patriotique.

En 1902, le patronat familial parvient à reconquérir la mairie de Roubaix qu’ils reperdront en 1912.
Le socialisme municipal va trouver un écho particulier à Roubaix pendant la majeure partie du
XXème.
Ce qu’il faut retenir, c’est que contrairement à l’analyse historique, si on prend un point de vue
sociologique : les partis sont le fruit d’une lutte politique, de manières différenciées de faire de la
politique, de l’invention de nouvelles technologies politiques et de la généralisation de ces
technologies politiques.

3ème exemple : internet et les primaires (récent)

Le premier parti à avoir un site internet c’est le Front National car il cherche à être présent
médiatique. A ce moment-là pourtant personne ne pariait sur le développement de ce nouveau
média. Les appropriations progressives de ces outils par les partis politiques vont conduire là aussi à
une généralisation. On mesure l’importance d’internet pour les organisations partisanes au coût qu’il
y aurait pour une organisation partisane à ne pas y être présent.

D) Le travail de codification de l’activité politique


Il y a une dimension juridique à la notion de création de parti. Raymond Huard (cf texte) insiste sur la
dimension réglementaire de la naissance des partis. Le champ des possibles partisans est dépendant
des règlementations sur les libertés publiques et sur la liberté d’association. Ces dispositifs
règlementaires sont eux-mêmes tributaires des régimes politiques en vigueur. Il faut se rappeler
qu’au XIXème, on a une succession de régimes autoritaires très forts.

Par exemple sous la Monarchie de Juillet, la contestation ouvrière et populaire est réprimée par le
régime. Il y a aussi la révolte des Canuts. Le droit de grève et d’association est absent (réunions
publiques interdites), le droit de presse est également limité. Sous les deux empires c’est la même
chose.

Il faut attendre 1901 pour attendre un cadre formel mais vague. Là où la législation sur les
associations politiques a été répressive, la genèse du phénomène partisan a été retardée. En France
ce qui est surprenant c’est le caractère très précoce de l’instauration du suffrage universel (masculin
uniquement) mais aussi que c’est l’un des pays où les partis vont mettre le plus de temps à se
développer.

De fait, on s’accorde à dire que le premier parti politique en France c’est le parti républicain radical
et radical-socialiste (1901). Dans les années 70, il va se diviser entre le parti radical de gauche (Pinel)
et le parti radical valoisien (Borloo) qui se retrouve aujourd’hui chez l’UDI.

L’éclosion des partis politiques en France va devoir attendre un cadre réglementaire aussi léger et
faible soit-il. Le Parti Radical est un agrégat de plus de 400 comités. Après 1901 on va voir éclore un
peu partout de nombreux partis. A ce moment-là le paysage partisan est très flou avec chaque
tendance étant représentée par un parti. Par exemple l’Alliance Démocratique (1901) qui vise à
représenter le centre-droit du parlement. La Fédération Républicaine (1903) cherche à représenter
les républicains modérés proche des milieux d’affaires et hostiles aux réformes sociales.

La forme partisane ne s’impose pas à tous les acteurs politiques, elle est notamment refusée par
l’extrême droite et dans les courants monarchistes. On préfère s’organise sous la forme de ligues.
L’une des premières ligues c’est celle dirigée par Charles Mauras : la Ligue d’Action Française.

E) La dynamique des grands clivages


S.Rokkan + M.Lipset («  Party systems and voter alignements  »1967).
L’introduction nous propose un modèle explicative du processus génétique de structuration et de
stabilisation des systèmes partisans en Europe occidentale.

L’idée selon laquelle les partis naissent dans un contexte de politisation (de transformation de la
compétition politique qui devient une compétition pour les idées) où chaque parti ambitionne
d’incarner un camp politique. Pourquoi sur un même continent, des pays ont pu avoir des systèmes
de partis assez distincts ? Et comment mettre dans un même modèle cette diversité des systèmes de
partis ?

Pour expliquer comment sont nés les partis et plus précisément les familles de partis, Lipset et
Rokkan vont aller observer les grandes révolutions de la fin du XVIII-XIXème. Révolutions modernes
qui selon eux va générer les clivages. Par « clivage » il faut entendre une opposition d’intérêts
durable entre deux segments de la population. C’est un phénomène générateur de type structurel
(contrairement à un conflit qui est conjoncturel).

Parmi les révolutions qu’ils identifient comme fondamentales il y a tout d’abord la révolution
nationale (processus de constitution de l’Etat nation – XVII-XIX) et ensuite la révolution industrielle
(Moment où l’on passe d’une économie à dominante agraire à une économie
commerciale/systématisé – XIX). Pour Lipset et Rokkan ces révolutions vont générer des ensembles
sociétaux hétérogènes en créant des lignes d’oppositions durables, structurantes qui vont trouver
leur traduction sous forme de systèmes de partis différenciés. Chacune de ces révolutions va
accoucher d’au moins deux types de clivages qui vont se déployer selon deux axes : voir docs.

- Territorial = application du clivage sur le territoire


- Fonctionnel = idéologique / qui renvoie aux oppositions qui concernent la façon de concevoir
la société (fondements, organisation, objectifs).

Un 5ème clivage sera ajouté par Lipset et Rokkan par le biais de la révolution internationale entre ceux
qui vont adhérer à l’internationale ou pas (communistes/anti-communistes).

L’idée est de chercher un déclencheur aux grandes lignes de fracture qui ont structuré les partis en
Europe. On peut attribuer une famille politique de parti à chaque clivage (voir docs).

Ce tableau à un niveau de généralité très élevé. Les 2 auteurs vont nous expliquer que tous les
clivages ne vont pas donner lieu à une même intensité de politisation dans tous les pays. C’est une
structure de base repérable dans tous les pays. Les révolutions identifiées n’ont en elles même pas
accouché de partis, il n’y a pas de relation mécanique entre les différents étages du modèle. Il y a des
oppositions qui s’articulent entre des individus qui ont une vision du monde différente. Les partis
politiques peuvent naître de lignes de fractures existantes (opposition patron/ouvrier par exemple)
mais ne prennent forme que dès lors que ces acteurs se constituent en partis et fondent ces partis.
Les partis deviennent des agents d’expression voir même des instruments d’intégration des clivages.

Il semble plus intéressant de raisonner à partir de ce modèle pour comprendre la subtilité du clivage
partisan en Europe plutôt qu’à partir du clivage gauche-droite. L’idée c’est de partir de matrices
communes puis de voir comment elles se différencient.

Ce modèle a été élaboré sur un modèle de parti qui s’est établi au XIXème, on pourrait le considérer
comme obsolète. Il est toutefois révélateur des lignes de fractures qui traversent aujourd’hui les
partis.

Lipset et Rokkan nous fournissent une cartographie qui nous permet de comprendre ces fractures en
dehors du cadre parlementaire. Si on veut comprendre comment naissent certains partis agrariens,
on va observer les groupements paysans par exemple. En ce qui concerne les partis cléricaux, on va
aller regarder des comités catholiques (en Belgique),…

C’est un modèle multidimensionnel, qui résiste plutôt bien au temps, et qui met en évidence les
logiques extra-parlementaires.

Critiques :

Le côté général de ce modèle.

Une exception notoire à ce modèle : on ne voit pas où on pourrait placer les partis fascistes dans ce
modèle. Des partis qui ont pourtant marqué l’histoire politique du XXème siècle. Leur réponse est
que si ils ne s’y trouvent pas c’est parce qu’ils n’ont pas survécus aux guerres mondiales.

Rokkan a essayé d’affiner son modèle mais il l’a toujours moins fait que Sailer. Où peut-on placer les
partis pro-européens et souverainistes ? Ou encore les partis matérialistes et post-matérialistes. A
chaque fois qu’un nouveau clivage émerge, on essaye de le caser dans la grille existante. C’est très
difficile de placer des systèmes de partis dans la grille rokanienne. Autant on peut considérer que le
modèle fonctionne pour expliquer la genèse des partis, mais il devient plus difficile de comprendre
cette cartographie une fois que les partis ont évolué. On ne trouve plus de partis qui défendent un
seul enjeu (« single-issue party »). Rarement les partis s’en tiennent à la défense d’un thème, ils le
peuvent mais généralement lors de leur genèse. La plus part des partis récents se sont affirmés par la
défense d’un thème en particulier.

L’autre critique qu’on leur a adressé c’est qu’à moins de travailler sur la genèse des systèmes de
partis et des partis dans leur dimension historique, leur grille est chronophage.

Seller nous dit que si on veut utiliser de manière respectueuse cette grille, il faut analyser pour
chaque pays le processus stato-national et l’économie de marché.

Il est devenu compliqué d’utiliser cette grille pour différencier les partis.

II-La fabrique des partis politiques


Avec qui, pourquoi et à partir de quoi des individus créent-ils un parti ? Peu de travaux dans la
littérature alors qu’il s’agit d’une question centrale.

A) Bilan des approches existantes


4 types d’approches utilisées pour appréhender la construction des partis politiques.

a. Le modèle de « l’empan de vie »

Appréhende la genèse partisane comme le premier âge du cycle de la vie des partis. Ce modèle
développé par Mogens Pedersen et par Rommel part du principe que les partis sont des
organisations mortelles. L’idée c’est de considérer que les partis vivent une vie similaire à celle des
humains : naissent, enfants, adolescents, adultes, vieillissent.

4 seuils :

- De la déclaration. Quand un groupe d’individu déclare son intention de créer un parti pour
participer aux élections.
- D’autorisation. Quand un parti devient un organe officiel.
- De représentation. Quand le parti accède au parlement.
- De pertinence. La capacité du parti politique à influencer sur les orientations des politiques
publiques (pouvoir ou opposition).

Ces seuils sont ensuite utilisés comme grille de repérage des étapes par lesquelles les partis peuvent
passer au cours de leur vie. Etapes qui donnent lieu à des typifications.

4 types :

- Partis jeunes ou infantiles. Sans expérience parlementaire


- Partis adolescents. Prêts à intégrer la représentation.
- Partis jeunes adultes. Quelques sièges au parlement.
- Partis adultes. Très représentés et parlementarisés.

Ce modèle ne nous apprend rien sur la manière de construire un parti. De plus on ne gagne rien à
ramener des choses comme les partis à l’être humain (biais anthropomorphisant). Il y aussi un biais
évolutionniste cad qu’il n’y aurait que pour seule destinée aux partis de naître, de vivre et de mourir.
Pourtant ils peuvent revenir aux stades précédents.

b. Les approches « génétiques »

Ces approches abordent la naissance des partis en partant du principe que cette naissance renferme
la clé d’explication des modalités ultérieures de leur institutionnalisation. Cette idée on la trouve en
germe dans les travaux de Duverger. Il considère que la naissance d’un parti c’est un moment
fondamental pour comprendre par la suite ce qu’il va devenir. Il dit « les partis portent toute leur vie
les marques de leur naissance ».

Celui qui va surtout théoriser cette approche « génétique » c’est Angelo Panebianco («  Political
parties  : organization and power  », 1988).

Les conditions de création d’un parti structurent durablement son existence. Il y a au moins 3
facteurs déterminants lors de la naissance des partis pour leur développement ultérieur :

- Les modalités de construction territoriale.


 Pénétration : se développe du centre vers la périphérie.
 Diffusion : se développe de la périphérie (de comités électoraux par ex) vers le centre.

- Une organisation extérieure qui soutient la création du parti ?


 Oui : de nombreux partis naissent d’organisations extérieures (ex : Podemos).

- La présence ou non d’un leader charismatique.


 Nuances dans le degré du charisme du leader.
 Savoir quelle est l’économie de départ du parti (essentiel des ressources reposant sur le
leader ou sur un collectif/de manière partagée).

Il faut aller au-delà de ces éléments si on veut vraiment comprendre la construction d’un parti. Mais
ce qui intéresse ici Panebianco c’est de savoir comment on est susceptible de comprendre
l’organisation des partis à l’aune de la présence ou non des 3 critères évoqués ici. Le parti va-t-il
connaitre une institutionnalisation faible/forte ? Idée qu’un parti qui se construit à partir d’un centre
va connaître une institutionnalisation forte à la différence de celui qui se fait par diffusion. Les 3
critères influent sur les modalités ultérieures d’institutionnalisation.
Problème qui s’intéresse à la naissance mais qui ne se focalise pas dessus. De plus, il y a une
tendance à la typification. Il y a trop de cas différents pour valider une telle analyse théorique.

L’autre défaut c’est que quand on essaye d’expliquer l’institutionnalisation d’un parti à l’aune de ses
« gênes » on bascule dans le raisonnement antéprédicatif (facile de prévoir l’issue une fois cette issue
passée). On est à l’inverse d’une approche sociologique qui dirait que son l’on veut comprendre la
naissance et la fabrique d’un parti politique il faut oublier l’issue et se concentrer sur le départ.
L’incertitude doit être restituée dans les analyses.

c. Les approches étiologiques

d. Les approches naturalistes

e. Les approches privilégiant une approche sociologique de la création partisane

III-La vie des partis politiques

IV-La mort des partis politiques