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DELEGLISE

Rachel

Compte-rendu d’exposition
Dorothea Lange : Politiques du visible

Images Culturelles - Sémiologie de l’image et didactique


M2 DDL - Juan Alonso Aldama

Tout d’abord, vous aviez mentionné durant nos cours une oeuvre de
Dorothea Lange intitulée «  Migrant Mother  » et ce que vous en aviez dit
m’avait particulièrement intéressée et interpellée, c’est pourquoi en
tombant sur un article concernant cette exposition, j’ai décidé de me
rendre au Jeu de Paume afin de la visionner dans son intégralité.
J’avais déjà eu brièvement connaissance de certains travaux de Dorothea
Lange lors de ma licence d’anglais, dans laquelle nous avions abordé
quelques-unes de ses oeuvres portant sur la Grande Dépression des années
1930 aux Etats-Unis. Cette exposition m’a alors permis d’en savoir plus sur
cette artiste photographe ainsi que sur son travail, mais également de
pouvoir lier cela avec certains des thèmes récurrents sur lesquels nous
avons travaillé durant ce semestre.

Présentation générale
Cette exposition se déroule donc au Jeu de Paume (Jardin des Tuileries),
depuis le 16 Octobre 2018 et ce jusqu’au 27 Janvier 2019. Elle prend place
aux côtés de deux autres expositions également visionnables : Ana
Mendieta, «  Le temps et l’histoire me recouvrent  » ainsi que Alejandro
Cesarco, « Apprendre la langue - Présent Continu 1 ».
Le prix à l’entrée est de 10€ en tarif plein et de 7€50 en tarif réduit.
Il y a également à l’entrée du bâtiment une petite librairie qui propose des
ouvrages très intéressants ayant pour thème les Arts, quels qu’ils soient.
Pour de plus vastes renseignements sur ces expositions, il est possible de
se rendre sur le site Internet du Jeu de Paume : http://www.jeudepaume.org/
index.php?page=hub&hub=expos

Description
A l’entrée de l’exposition de Dorothea Lange, avant de réellement entrer
dans la pièce dédiée aux oeuvres, nous sommes confrontés à une grande
affiche collée au mur en face de nous : c’est un cliché pris par Dorothea
Lange, sur lequel on peut lire « This is your country, don’t let the big men
take it away from you » ce qui signifie « Ceci est votre pays, ne laissez pas
les grands hommes vous le dérober ». Cela en dit déjà long sur le caractère
singulier du travail de cette femme, mais cela met également l’accent sur ce
que la commissaire d’exposition a désiré mettre en valeur ici. En effet,
comme nous pourrons le mentionner plus tard dans ce compte-rendu, les
clichés de Dorothea Lange avaient pour but intrinsèque de témoigner de la
misère et de conditions de vie très difficiles vécus par certaines populations
en Amérique, et ce à différents moments de l’Histoire.

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Toujours à l’entrée, nous nous
retrouvons également nez à nez
avec le titre de cette exposition
«  Politiques du visible  » écrit en
grosses lettres noires sur le mur,
au-dessus de la description faite
par la commissaire d’exposition, Pia
Viewing. Il faut alors contourner
ces deux pans de mur pour arriver
dans le couloir qui mène à
l’exposition. Sur le mur de ce même
couloir est affiché une chronologie
de la vie de Dorothea Lange, qui
retrace les événements les plus
importants de sa vie, jusqu’à sa
mort. En entrant, j’ai survolé
quelques-unes de ces dates sans
vraiment lire toute la chronologie.
C’est en sortant de l’exposition,
après avoir pris connaissance de
toutes les oeuvres présentées que
j’ai pris le temps de lire cette
chronologie, en comprenant alors
mieux les étapes différentes de sa vie mêlées à l’Histoire des Etats-Unis.
L’exposition en elle-même s’articule en 5 parties distinctes, qui retracent
différents ensembles de clichés pris par Dorothea Lange : la période de la
Grande Dépression (1932-1934), les clichés pris pour la Farm Security
Administration (1935-1941), les chantiers navals de Richmond (1942-1944),
l’internement des Américains d’origine japonaise (1942) et enfin une série
consacrée au travail d’un avocat commis d’office (1955-1957).
On peut donc remarquer que le sens de l’exposition comme étant présenté
ici tend à retracer à la fois les différents travaux de Lange (non exhaustifs)
en suivant également le cours de l’Histoire des Etats-Unis des années 1930
jusqu’aux années 1960. Cette chronologie parait intéressante car cela
permet de mieux se situer par rapport aux périodes dans lesquelles Lange
photographiait et ce qu’il se passait réellement au même moment aux
Etats-Unis.
Au milieu de la pièce se trouve une grande map-monde des Etats-Unis qui
retrace tous les lieux où Lange a photographié, avec les négatifs de toutes
les photos prises par Lange à ces endroits-là. Je n’ai pas forcément trouvé
d’utilité à cela car nous avions ces photos en grand format autour de nous.
Cela permettait surement de mieux se rendre compte de la quantité de

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clichés pris et de donner quelques précisions supplémentaires sur les
endroits visités par Lange dans le cadre de ses missions photographiques.
La pièce dans laquelle se déroule l’exposition est plutôt longue et large et
séparée par des petites cloisons pour délimiter les différentes sections.
Pour ma part, j’ai trouvé que le chemin «  imposé  » n’était pas toujours le
plus convenu car j’ai eu l’impression que les gens se rentraient un peu
dedans. De plus, les oeuvres étaient exposées de manière assez basse dans
l’espace, ce qui fait que si plusieurs personnes étaient devant une oeuvre, il
était difficile pour ceux de derrière de bien la visionner. Néanmoins,
l’atmosphère générale était plaisante, j’ai trouvé les clichés choisis
percutants et généreux. La luminosité de la pièce était telle qu’elle reflétait
bien les photos, qui étaient en noir et blanc le plus souvent (parfois en
sépia). Tous les murs étaient blancs à l’exception de certains pans
délimitant les parties de l’exposition qui eux étaient bleu ciel. Le blanc
mettait donc bien en valeur les clichés.
A la fin de l’exposition se trouve un film dédié à Dorothea Lange, intitulé
«  Grab a Hunk of Lightning  » qui signifie «  Saisis un morceau de l’éclair  »
fait par Dyanna Taylor. Ce film reprend les photographies de Lange en
expliquant le contexte de l’Histoire Américaine à ce moment-là mais aussi le
contexte de vie dans lequel Lange prenait ses photos.

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Lignes de force de l’exposition
Ce que j’ai trouvé particulièrement pertinent dans les choix faits par la
commissaire d’exposition ici est la volonté de présenter de nouvelles
oeuvres de cette artiste qui ont été jusqu’ici peu ou pas connues du grand
public. Il est vrai que les travaux de Lange concernant la Grande Dépression
par exemple sont éminemment renommés et ont été exposés de
nombreuses fois à travers le monde.
Cependant, ses travaux portant sur l’internement des Américains d’origine
japonaise faits en 1942 n’ont été exposés qu’à partir de 2006. Cela en dit
long sur le caractère lourd de significations que peuvent comporter ces
clichés mais surtout sur le désir de dissimulation de certains pans de
l’Histoire des Etats-Unis lors de cette période. Il est vrai que cette partie de
la civilisation américaine a longtemps été occultée, et ce même jusqu’à nos
livres d’Histoire à l’école. Je ne me rappelle pas personnellement avoir
étudié ces faits-là, excepté en arrivant en licence d’anglais à l’université.
J’ai donc trouvé ce choix très intéressant de la part de Pia Viewing qui
contribue alors ici à retranscrire le réel parcours photographique de Lange
tout en rendant compte de cette partie de l’histoire souvent occultée, ce
que Lange désirait profondément : dévoiler au grand public les injustices
sociales de ce temps-là dans une approche anthropologique et informative.

Par ailleurs, j’ai trouvé cette exposition très complète car elle présente les
travaux les plus importants de Lange mais elle apporte également des
informations sur des séries de clichés non présents dans cette exposition
(ouvrages disponibles, autres expositions passées ou prévues à travers le
monde, sites internet, etc) ce qui permet au public de s’informer par lui-
même sur certains sujets qui n’apparaissent pas ici.
L’exposition est très bien structurée au niveau informatif et narratif car sous
chaque oeuvre est inscrit le nom donné par Lange, la date du cliché ainsi
que des informations supplémentaires liées au contexte dans lequel a été
prise la photo. De plus, à chaque section de l’exposition nous est expliqué
ce que les clichés représentent et les faits historiques qui y sont associés.
J’ai donc trouvé cela très commode pour mieux comprendre l’histoire qui
se cache derrière ces clichés, surtout pour un public plus jeune ayant
besoin d’être informé à ce sujet.
Enfin, j’ai été agréablement surprise de voir que les clichés les plus connus
comme «  Migrant Mother  », cette mère et ses enfants photographiés par
Lange se trouvent à la fin de l’exposition. Cela suit en fait la chronologie
choisie par Pia Viewing, mais j’ai trouvé pertinent de ne pas placer ces
images dès le début de l’exposition, et de laisser place pour une fois à
d’autres oeuvres moins connues qui ont tout autant de mérite que celles-ci.

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Mon point de vue
J’ai apprécié cette exposition, surtout au point de vue de photographie
«  documentaire  » apporté par ces oeuvres. La volonté de Lange de
témoigner de l’Histoire américaine sans l’altérer ni l’embellir de quelconque
façon m’a beaucoup touchée. Je pense que cette artiste a eu beaucoup de
succès car elle a entrepris de faire ce que peu d’autres artistes de son
temps ont eu l’audace de réaliser. Ces clichés sont pour la plupart des
portraits, ce qui caractérise d’autant plus ces individus vivant aux Etats-
Unis à cette époque. La fonction narrative de ces oeuvres est par ailleurs
centrale et primordiale ici : ces images racontent une histoire, une partie de
la réalité que vivaient ces populations. Pour aller plus loin, nous pourrions
également dire que ces images en disent finalement plus sur la personne
qui les a prises que sur les visages photographiés. En effet, à travers ces
séries de clichés et à travers ces différentes années, on en apprend plus sur
le personnage qu’était Dorothea Lange, la perception qu’elle avait de
l’Amérique de son temps ainsi que son ressenti profond vis-à-vis des
politiques sociales de son pays natal. A l’inverse, on n’en sait pas réellement
plus sur la vie personnelle et quotidienne des personnes photographiées,
car ces images restent construites par Lange, derrière son objectif.
Elle nous montre alors certaines facettes de ce que vivaient ces personnes,
de la misère environnante et de leur travail souvent acharné. Lange nous
délivre cela car c’est ce qu’elle a choisi de restituer à travers son travail, et
non pas ce que ces personnes ont choisi de nous dévoiler d’eux. Certes, elle
s’est rapprochée des individus photographiés, en les questionnant
brièvement, comme en les apprivoisant d’une certaine manière, afin d’en
tirer quelques clichés et donc d’agrandir sa collection. On pourrait alors se
demander si ces personnes ont eu quelque chose en retour, pour avoir
partagé leur image et contribué au large succès de Lange à travers les
années.
Ces clichés apportent donc beaucoup à la restitution de l’Histoire
américaine de cette époque mais il n’en reste pas moins que le discours
rapporté par ces portraits n’est autre que celui de Lange. En effet, son
travail n’a pas été d’interviewer ces personnes et de rapporter leur point de
vue, au contraire à travers ces visages elle dévoile son propre point de vue,
sa propre façon de voir l’Amérique.
Bien entendu, cela n’est pas forcément perceptible au premier abord, en
tout cas par pour un public non averti sur les principes de construction et
de mise en récit d’une image. A mon avis, ces clichés fonctionnent comme
un livre qu’aurait écrit Dorothea Lange : ces portraits ne sont autre que
l’illustration de sa propre narration, de ce qu’elle a envie de leur faire dire
sur l’Amérique de son temps.

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Oeuvre qui m’a particulièrement marquée

Manzanar Relocation Center, Manzanar, California - 1942

Plusieurs des oeuvres présentées lors de cette exposition m’ont marquées,


en particulier celles que je n’avais jamais vues et qui ne sont pas forcément
très connues du public. C’est le cas de ce cliché «  Manzanar Relocation
Center  » pris en 1942, qui dévoile les camps dans lesquels les Américains
d’origine japonaise ont été internés durant la seconde guerre mondiale. Je
trouve cette photo vraiment percutante et lourde de sens. Tout d’abord, les
deux lignes de perspective construites par les « cabanes » en bois donnent
une impression de longévité presque infinie de ces cabanes : on n’en voit
pas la fin ni le début, elles paraissent innombrables. Ces deux lignes
viennent probablement se rejoindre derrière la cabane en bois qui se trouve
au centre de l’image. En fait, on remarque que toutes les lignes de cette
image sont très droites, très longues et forment des angles aigus, presque
«  coupants  ». C’est le cas pour les pics des montagnes, les toits des
cabanes, ainsi que la tige de bois venant dresser le drapeau des Etats-Unis.
On remarque que le drapeau se tient au dessus de tout le reste : au-dessus
des maisons, des montagnes même, il arrive au niveau des nuages. Cela

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donne une impression très intense : comme si le drapeau des Etats-Unis
était plus important, plus grand que tous les individus, plus grand que les
montagnes de notre Terre, comme s’il se dressait tel un pouvoir céleste sur
tout le reste.
On peut également ressentir la poussière environnante et le vent qui
éparpille cette poussière dans chaque coin de la photo : cela donne comme
un effet de «  grain  » qui aurait été ajouté à l’image. On repère deux
personnes en arrière-plan (probablement des personnes ayant été
internées) qui courent, comme pour échapper à ce cauchemar.
J’ai trouvé cette image vraiment saisissante car elle est simple, elle n’a pas
énormément de détails mais elle contient à elle seule certaines
significations qui font foi du passé lourd que peuvent porter les Etats-Unis,
cette espèce de «  droiture  » infinie, presque insurmontable de la politique
Américaine sur son peuple et à l’étranger.
En voyant cette image, j’ai été obligée de la mettre en lien avec la toute
première photo mise à l’entrée de l’exposition : « This is your country, don’t
let the big men take it away from you ». Le drapeau de l’image ci-dessus se
hissant au dessus des montagnes représenterait selon moi ces «  grands
hommes  » qui font des choix au nom du peuple américain et qui se
tiennent au dessus de toutes les lois, mêmes les plus universelles, mêmes
celles inscrites dans leur propre constitution : les droits fondamentaux
inaliénables qui s’attachent à tout être humain.

Conclusion
Cette exposition au Jeu de Paume constitue donc une bonne base si l’on
s’intéresse aux travaux de Dorothea Lange ainsi qu’à l’Histoire et la
politique américaine des années 1930 à 1960.
La commissaire d’exposition a fait un travail assez complet et original et le
parcours donné en est plaisant. Les photographies en elles-mêmes on été
bien choisies, bien assemblées afin de répondre au mieux à la fonction
narrative et informative dont Lange les a doté.
Néanmoins, il ne faut pas oublier que ces images on été construites par le
point de vue singulier de Lange, derrière sa caméra. Elles reflètent ce que
Lange a voulu faire d’elles : un outil pour témoigner de la misère de son
temps, des conséquences désastreuses d’une politique économique et
sociale qui n’épargne pas les populations les plus en déclin.
Le discours tenu par Dorothea Lange construit ces images : ce ne sont pas
ces images qui construisent le discours de Dorothea Lange.

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