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Vfal— Qtr Ιιη , G r u id D i c u .

q iti f i u v u l in K n f n i c · !

LOUIS ΧΥΠ
BEPBO D O CTIO N A U ORANDEUR
TABLE

I . LE nOI PANTOME................................................ 7
II. LBS LTS DB FRANCE........................................... 27
h i . l'a b s b n c b db d i b u ........................................... 43
IV. LB GOUFFRE......................................................... 59
V. DEUX TBMOIN6 .................................................... 73
vi. l 'k p a v b .................................................................. 89
V II. LE CAPTIP..............................................................109
viii. l ’h o r l o C e r ......................................................... 119
IX. LA DUCHBS8E C A ÍN ...........................................129
X. LES DOMESTIQUES............................................... 155
XI. l ’hALLALI DU DERNIER E O l ........................ 165
X II. LA RAISON d 'É T A T ........................................... 181
XIII. RBQUIBSCAT......................................................... 203
EPILOGUE.............................................................. 219
APPBNDICB............................................................. 223
NOTE......................................................................... 235

Poilien. — Imp. Mare Texhr. — l«-rro-tt


UL a É r i T n t á DB о т o u r n ü :

Trois exempiairee
,,
ляг Japón impérial munéroti* de i ά 3, trvU еаятркшп*
tur Chine numérotég de 4 ά6
p
si vmgt exemplmiret sur Hollande numéroth de 4 к *C.
OTTO FRIEDRICHS
g c i f a .i t, d b p d is v i n g t a m ,

l ’aüHONE DB SON AM·

AU PAUVRB LOUIB ΧΥΠ

DBRNIBR 101

DB

FRANC·
1

LE ROI FANTOME
... turbali sunt, dicentos :
Quia phantasma est. Et p r*
timore clamaverunt.
Saint Maiihieu, x it, 26.
On a bcaucoup écrit sur Louis XVII.
Voici la seule page que Dieu puisse lire,
parce que e’est la seulo que Dieu ait écrite.
Page de pierre, comme Ies Tables de Motee,
et sur laquelle il se pourrait bien que 1·
xix* siécle fút condamné :

l e í REPOSE
L O U IS X V II
C h a rle s -L o u is , duc de N o rm an d ie
Roí de F ran ce e t de N ay a rr e
hé a V e rsa ille s, le 27 m a r s 1786
M ort * D e lf t, le IO a o u t 1845.

Telle est l’épitaphe offerte ¿ rétonnement


da royageur, sur la dalle d’une humble
tombe, daos le cimetiére de la petite ville de
Delft, en Hollande, l’unique pays da O·
to I F F IL S D E LO U IS I V I

monde oú le fils de Louis XVI aitétó reconnu


pour ce qu’il était.
Et voilá tout. II n y a pas de Croix. L’Or-
phelin des Majestés Trés-Chrétiennes n'a
pas obtenu cette aumóne. II dort conime il
peut, depuis cinquante-cinq ans, privé de
ce Signe de Propitiation et de Royauté que
ses amis, témoins pourtant de sa religieuse
mort, ont incxplicablement refusé á sa sé-
pulture.
Maintenant le siécle va finir. Tout pré-
sage qu’il finirá dans une apothéose de mas·
sacres et d’incendies. C’est á peine s’il aura
le temps de pousser un cri et de tomber
mort. Lorsqu’il ne sera plus et que les Nou-
veaux Temps auront commencé, — quels
Temps? 6 Seigneur! — á qui pourrait-on
parler encore de cet effrayant malheureux?
II appartient tellement au xix* siécle
qu’on ne peut Ten arraclier et qu’il est forcé
de partager son destín. Quand ce siécle
bronchera, le dernier porteur des grands
Lys páles de la France bronchera de máme
L B E O I FA.NTOME 11

dans 1’oubli profond, c’est infiniment pro­


bable, — 4 moins que le Dieu de tous les
miracles ne ramasse la goutte de sang que
le Prince lugubre laissa sur la terre, pour
cn faire un Globe dansSa Main... Mais cela,
c’est le secret du Maitre et du P6 re, et les
plus grands Anges l’ignorent.

Est-ce bien exact, cependant, de dire que


Louis XVII appartient au xix· sifecle? Je
pense plutot que le xix® si6cle appartient k
Louis XVII. II ne lui appartient pas seule-
inent comme le juge inique appartient k
l’lnnocent qui doit le juger ä son tour; il ¡ui
appartient comme le desert ä une ruine
grandiose et redoutdc. Mieux encore, le
xix* si6cle est vraiment sorti de Louis XVII,
cn ce sens que le torrent des iniquitäs ou
des hontes inexprimables dont la France
meurt depuis cent ans, n'est autre chose
iju’une luxuriance de la primordiale iniquity
12 U FIU I l»E L O W XVI

que traduit le oom du prince lamentable.


Je oe sais ei je pourrai faire entrevoir seu-
lement l’^aormit^ ioouie et tout &fait sans
exemple de cette injustice, mais, &coup s ir ,
il d c s e n e s t jamais vu d'aussi feconde. On
peul dire que tout oe qui s ’est accompli №
Europe, A partir da 8 juin 1795, eat nne
suite rigoureuse, necessaire, de l'6pouvan-
tablc comedic des funerailles de l’Enfant
Roi. Toutes les combinaisons ¿labories par
les gaieriens 4e la politique, pendant qua tre
¿¿»¿rations, *e sont riea de plus que l’effort
identique £t sans cesse reuouvele des cuisi-
niers de nos catastrophes, en vue de conti­
nuer le mensonge qui les engeudra, et les
Cent ann&es d’imposture se sont assises,
l’une apr6s l’aatre, dans i’ampluibt&tre,
pour contempler i ’agoue d'UN homiue.

Si la Sotti6e est le PeciS irr&uiasiHe,


comme o* est lenl4 parfois de le ■eriinire,
LS ftO l ffA.NTOME 13

comment Dieu e’y prendra-t-ii ponr ouvrlr


son cie! au premier sot qui osa parier du
Roi-Martyr?
Certes, il faudrait avoir l'&me d’un goujat
pour ne pas scntir une grande pitid au sou­
venir de la fin cruellc de Louis XVI. Tant de
cboaes bdtee «t noiree s’aecumnl&reot sar lui
et le paavre bontcae qu'il 6 tait fut teUement
designi pear {’expiation de tent de crimes
anctene dont il etait innocent, qu’il est diffi­
cile, mSme apr£s cent ane, d’ecfaapper euti&-
rement к la trieteese morne et glaciale de ce
jtmr d’hiver tomba la t&e sans pensee de
сelm qm repr&entatt ев France la Pater
tfivme.
On efeercberait ea ▼•¿a par toube i ’-kietoire
une cbose plus navrante, e’eet iacontestaJale.
Mtoe la -pitMS Лев Ъотлмв, queique d^chi-
ranfte -quW la suppose, oe fwt jamais woe
bhIGsaute reeommanda&ioa pour ¿ire iosorit
w r (ee Djpty^ees <eA ponr etne mis sor les
Airtels. Le «о« «de Martyr est ce qu’il у a de
plos grand fft с eat mat stapeur de songer к
14 LE F IL S DE LO UIS X T!

l'abus vraiment sacrilóge que la sentimenta


lité de quelques bavards a osé faire de cetl
expression liturgique 1

Comment des pretrcs pourraient-ils igno


rer quo le Marty re est le point culminant di
christianisme, la plus haute et la plus ¿cla
tante fleur de l’Arbre surnaturel et commen
quelques- uns ont-ils pu assez oublier la Tra
dition de l’Eglise et les D^crets da Saint
Siege pour imaginer, un instant, la Palm
terrible dans les mains inert.es du prince qu
signa, d'une plume tremblante, P£p6e d
saint Louis pendue &son flanc, la Constitu
lion civile du clergi ?
II s’en est repenti, assure-t-on. C’est Diei
qui le sait. Mais les victimes sans nombn
qu'il n'essaya mfime pas de difendre; mai
les tGtes couples qui roul^rent en avalancfr
du pied de son trdne dans les abtmes; mai;
les bouches mortes des prfitres, des petit
Lit BO! FA 3T 0M B 15

enfants, des femmes, de tous ceux qui pou-


vaient crier utilement vers Dieu ; mais le dd-
chainement tumultueux des trahisons, des
apostasies et des opprobres qiTune seule
henre d’dnergie royale pouvait conjurer;
enfin la destruction ft jamais d’une soci<H6
chritienne bfttie sur les Ossements des Saints,
bfttie sur lui-mfime, et qu’il avait la fonction
d'etayer jusqu'ii son dernier soupir; — qui
oserait dire qu’il s’en est repenti?
On a racontd qu’il defendit qu’on l’arra-
chdt de vive force des mains des bourreaux.
« Je ne veux pas, aurait-il dit, qu’une seule
goutte de sang soit versie pour moi». Quelle
parole a ¿te plus admirtto que cette parole
imbecile et l&che d’un roi qui ne comprenait
pas qu’en acceptant pour lui l'abattoir, il
ouvrait les veines d’un monde!

Le Roi-Marlyr! 11 faudrait un ange pour


dire ce que ce lieu commun a cotitd. Aprfes la
LE V ILS DE I.O V IS XVI

guillotine, il ii’y avuit plus d'autre expédient


pour reuouvcler iudéfiuiment le régicide.
Les tétes de roi peuvent repousser sous lc
couperet, eiles ne repoussent pas sous le ri­
dicule, et cette appellation blasphématoire
était sans doute la guillotine la plus súre
pour décapiter la descendance de Louis XVI.
Le monstre d’inforlunc que fut son Gis eiH
pu rlre lc survivant acceptable d’un monarqae
sans auréole, mais comment aurait-il pu
l’étre d’un roi martyr ? C'était trop demander
au xix* siécle.
‘ Charles-Louis de Bourbon, due de Nor­
mandie, dernier rejeton de trente-deux rois
de France et de vingt-trois rois de Navarre,
porta toute sa vie, á travers l’Europe homi-
ciiic, la téte coupée de son pére, córame
l’Apótre des Gaules avait porté son propre
chef jusqu'au lieu marqué pour la sépulturc
á venir de ces mémes Rois Trés-Chrétiens
qui n’existaient pas encore. Lorsqu’il fut trop
las de cette relique pesante, il se coucha pour
mourir, la léguant aux héritiers de sa prod -
I.E not FALTOM E 17

gieuse misére, afín qu'ils la trainassent á leur


tour. Et c'est toujours la pauvre téte coiflee
du nimbe dérisoire et sempiternel_qui décon-
certe jusqu'á la pitié.
En supposant móme le désarmement uni-
verscl de cette Raison d’Etat implacable qui
rc^luisit Louis XVII 6 la condition d'un fan-
tóme, comment faire acccpter l’orphelin
d'une miserable enluminure de dévotion ä
dñ9 peuples ¿puisés de patience et recrus de
tou9 Ies symboles, qui nc demandenl pas
moins, désormais, que le Régne tangible du
Dieu vivant I...

II a r£gn<i, cependant, Louis XVII. On


peut mdme dire que jamais il n’y eut uu
r#gne si efTrayant. Tant qu’il dura, les plus
puissants homines eurcnt peur. Napoleon
qui en tremblait fit la guerre aux rois trem-
blants pour cacher son ¿pouvante. Quand
tomba ce colosse qui r^sorbait ealui l’anxidtd
IS tc r i L S D t LO U IS XVI

du monde, comme un puits du cicl résorbe la


foudre, la terreur parut augmenter. On fut
en peine de savoir oú était une Franco de-
venue, elle aussi, un fantóme de nation sur
qui régnait un roí invisible, un roi sans
trdne et sans couronne, un roi sans figure,
sans langue etsans mains...
« Tu ne seras pas roi », avait dit á l’enfant
des rois la Sorciére de 92, penchée sur son
effroyable bouillon de sang. « Tu ne seras
pas roi », avait dit á son tour l’incrément
terrible de cette Circé, le Napoléon du ton-
nerre que le Souverain Pontife était venu
sacrer á Notre-Dame, ainsi qu’un vrai roi,
et qui fut alors la plus prophótiquc image de
Gclui qui doit tout dompter á la fin des fins.
« Tu ne seras pas roi », répétérent les bou-
ches de tou9 les esclaves qui grelottaient sur
les trdnes de l’Occident.
Ah t on ne savait guére ce qu’on voulait,
mais on savait trés-certainement ce qu’on ne
voulait pas. A quelque prix que ce fút, on ne
voulait pas de ce prince, parce q u il était le
LE ROI FANTOME 19

P rince des et toute9 les canailles


L ys,
furent bonnes pour le supplanter. N’im­
porte quoi lui fut préféré. 11 y eut une rage
universelle, un démoniaque besoin de faire
avortcr la Providence, d’effacer par tous
les moyens, le mystérieux et profond
espoir des bommes, accoutumés, depuis tant
de générations, á chercher l’lmage de Notre
Seigneur Jésus-Cbrist dans les yeux bleus de
la Monarchie frangaise.

Le tróne de Saint Louis et de Charlema­


gne, dans la foi simple du peuple, avait juste
autant pesé que l’escabeau du Saint des
Saints sur les trappes closes de l'enfer, et
quel que fút le mal de ce monde, on était
bien súr que rien ne serait tout á fait perdu,
aussi longtemps que la Fleur qui <r ne tra-
vaille ni ne ñle » serait vétue á peu prés
comme Salomon. Considerate lilia agri. La
nudité laborieuse et le vagabondage perpé-
30 LC FII.S DE LOUIS XTi

tuel de Louis XVII fareiit, apres dix-huit


cents ans, la rtSponse du Diable an Sermon
sur lamontagne. Et le monde qui se croyait
encore chretien vit tomber sur lui le filet
immense d’une incomparable servitude.
« Tu ne seras pas roi », avait-on crii* de
partout. Or, voici le prodige qui ne s'etait
jamais vu et dont l’analogue est introuvable.
Louis XVII, umveraellement rejete, r^gna
n^anmoins cinquante ans, de 1795, annee de
sa pritendue mort, & 1845. II rdgna « d^mo-
n£tis£ », invisible et tout-puissant, par Vim-
possibiliti mime de prouver q u il n existait
pas. Avec le despotism« sans contrepoids des
forces occultes, it r£gna dans la volonte per­
verse de tous ceux qui, ayant pris sa place
et craignant toujoure de le voir surgir,
essay¿rent, par i'dgorgement ou le prestige,
de raturer jusqn’A sa m&noire. Et il arriva,
poor confondre la pens6e, que le pins inno­
cent des princes n'ent d’antres fanfares que
les ragissementsoules sanglots.
De m6me qu'onlui avait sabstitu^un enfant
I.B ROI FAIVTOMB 21

mort pour qu’il s’évadát du Temple, de


méme on tenta de lui substituer toute la
France morte pour l’exclure á jamais de son
Heritage et de son Nom. pour qu’il fútoublié
dans les ténébres extérieures oú on pleure
en grincant des dents, pour qu’on pút dire
une bonne fois : Le fils dos Rois Trés-Chré-
tiens est si défunt que voilá son cadavre sans
sépulture, son cadavre trop grand pour étre
caché sous la terre et qu’il faut abandonner
aux enfants des chiens. Or Dieu sait si les
dévorants accoururent, gueules béantes,
gueules pourries, gueules de carnage et de
pestilence 1

Tout porte, en rdalitd, sur ce faux fan-


tdme : 13 venddmiaire, 18fructidor, 18 bru-
maire, Marengo, Vincennes, Austerlitz,
Friedland, Wagram, Moscou et les deux
cnlbutes de Napoleon; puis la cri6e des cons­
ciences, la surench6re des mains sanglantes
22 L E T IL S DE LO U IS XVI

qui s’estappelée la Restauration; enfin l’igno-


minie décourageante et insurpassable de la
Monarchie de juillet; quatre ou cinq millions
de morts, huit ou dix royaumes devast és,
deux ou trois cents villes á sac, le Corps
mystique de Notre Seigneur Jésus-Christ
percé de la lance et l’avónement définitif du
Bourgeois infáme !... Toutes ces chosespour
étouffer la voix d’un pauvre, la voix imper­
ceptible d’un obscur, d'un malheurcux qui
demandait seulement qu’on l’appel&t par son
nom.
Gt, comme si tout, dans cette histoire,
devait nécessairement aller au-delá des con-
fins extrömes de l’extravagance et de l’hor-
reur, il y eut une créature sortie du mflnie
flanc que ce misérable, la premiére d’entre
les princesses du monde, implacablement
armée contre lui de toutes les grilles des
oiseaux de proie qui avaient déchiré leur pére
etleur mére. La duchesse d’Angouléme qui
n’avait qu’un mot á dire pour changer la face
de l’Europe, aima micux assnssiner son frére
LB ROI FANTOMK 23

pendant trente ans, et mourut elle-rm'me six


ans plus tard, toujour9 fidóle á sondémonia-
que silence, comblée de gloirc et de richcs-
ses, canoniséepar unpeuplo de domestiques,
vomie par sa victime agonisante, reniée par
toutes les Intercessions des cieux, hagarde
et désespérée...

II est done rigoureusement vrai d’aflirmer


le rfegne effectif de Louis XVII. Les monar-
ques, m&ne les plus certifies, r6gnent comme
ils peuvent, ct ne rfegnent quc comme ils
peuvent. Celui-ci, ayant 6t6 ddcret<5 fantdme,
ue put rdgner que comme un fantume, pour
l’hallucination et le ddsarroi de son peuple
atteint de ddmence qui ne put jamais le con-
naftre et qui, pourtant, dut ¿pouser son
deslin, car telle est la loi.
C’est 4 faire chavirer l’imagination de sc
dire qu’il y eut un homme sans pain, sans
toit, sans parent^, sans nom, sans patrie, un
24 LE »11.8 DE I.O V IS XTI

individu quelconque perdu dans le fond des


foules, que le dernier des goujats pouvait
insulter et qui dtait, cependant, le Roi de
France!... Le Roi de France reconuu tel, en
secrct, par tous les gouvernements dont les
titalaires suaient d’angoisse 4 la sculc pens^e
qu’il vivait toujours, qu'on pouvait le ren-
contrer k chaque pas, et qu’il tenait pcut-
£tre it presque rien que la pauvre France,
toute frappde 4 mort qu’elle filt, voyant pas­
ser cette figure de sa douleur, ne reconndt
sondain le Sang de ses anciens Maitres et ne
se pr^cipitftt vers lui avec nn grand cri, dans
unllan sublime de resurrection.
On fit ce qu’on pntpour le tuer. Les empri-
sonnements les plus barbares, le couteau, le
feu, le poison, la calomnie, le ridicule ferocc,
la mis6 re noire et le chagrin noir, tout Cut
employ^. On rgussit & la fin, lorsque Dieu
l’eut assez garde et lorsqu’il avait doji
soixante ans, c’est-A-dire lorsqu’il avait
achevd de porter la penitence de eoixante
rois.
LE HOI PANTOME

Ne fallait-il pas aussi qu’il y etit, cn


1’«Strange dix-neuvieme siecle, cette prifi-
guration myst^rieuse do Quelqu’dn qui
doit, aux temp9 revolus, se cacher sous
l’afTreuse gucnille dcs hommcs, au rasde leur
fange, en plein cloaque de leur purulence ou
de leur malice, pour en 6 tre mieux outragd,
et que les plus viles canailles regarderont
avec horreur, en lui disant: « II ne reste
plus cn toi un atomc de la ressemblance de
Dieu » — jusqu'A l'heure irr6v<5lable ou cet
etranger fera palpiter les coeurs des morts
en criant son Nom?

« Je vais &mon P6re celeste... il mecou-


ronnera », exhala, en mourant, Louis XVII.
Ce jour-l&, Dieu dit k N06 : — Construis
une arche, le deluge de feu va comn^encer.
II

LES LYS DE FRANCE


Lilia procedentia de cand·»
labro.
Eoeodet x x y , 11.
Le déluge de feu! C’est aujourd’hui qu'on
le sent venir! Toutes Ies forces de la nature
ne sont elles pas réquisitionnées par une
Science démoniaque, en vue, semble-t-il, de
préparer un atlantique de flammes au pélerin
de la Trés-Haute Trinité qui va descendre?
« Esprit-Saint, descendez... », chantent
lesenfants. « Veni Sánete Spiritus », dit la
Liturgie par des millions de lévres machi-
nales et sans amour, orifices « béants comme
des sépulcres ». A Texception d’un petit
nombre de solitaires conspués, qui done,
jusqu'á ce jour, a osé croire que quelque
chose pouvait arriver ?
Jusqu’á ce jour... Et maintenant voici
l’Angoisse. Beaucoup se demandent com­
ment finirá ce siécle inouT, si difTérent des
autres siécles, oú les hommes ont entrepris
30 I.E m . s EE LOUIS XVI

de tout recrée r, do renouveler la face de la


terre, au prix de quels déboires ct de quclles
ignominies! La détresse des ámes est de-
venue si excessive qu’il est impossible de
trouver une réponse aussi longtemps que
l’idée de cataclysme ne se présente pas A
l’esprit, et quel autre imaginer, sinon le
cataclysme parle feu?
Naguére encore des loqueteux au déses-
poir avaient revé de faire éclater le monde,
lis parurent si impuissants ou si bétes, ces
plaghires anticipés de la Foudre, que
c’était vn»:ment á faire pleurer, et que le ri­
dicule éteigmt ieurs pauvres cngins plus
silrement que la répression. lis n’étaient, au
juste, que des prodromes, des signes univo­
ques de la Présence elTroyable, des fumerolles
du Volcan, des avertisseurs trés-humbles et
trés-imbéciles, mais expressément envoyés
pour annoncer que le Vagabond de qui tous
les rois sont palefreniers, allait s’asseoir á la
mappemonde et manger son peuple á la
lampe des conflagrations.
LES LTS DE FKAXCE 31

« E h! pourquoi 1c leu? » disentles sois.


Parce qu'il a plu á Dieu de le révéler, tout
simplement, et qu'il cst sans exemple que
Dieu se soit trompé. Quant á l'échéance,
elle est surabondanunent indiquée par ceci
qu'il n'y apresque plus moyen d’attendre, et
que l’holocauste va empuantir l’univers, s’il
n’est pas bientót consumé.
Cet holocauste, e'est la France détronquée,
privée de son clief, depuis qu’elle-méme l’a
lancé du pied dans les lieux obscurs. C’est
un corps mort que le seul grouillcment de
ses entrailles fait paraítre encore vivant et
sur lequel pleure silencieusement la Mére de
Celui qui ressuscita Lazare. Les Lys sont
morts, les Lys travaillent et filent moius
que jamais, puisqu'ils sont morts, et leur vé-
tement n'est plus de gloire ou de lin candido,
comme celui de Salomon, mais de pourri-
ture...
32 LE F I L 8 DE LO U IS XVI

Un peu plus de treize mois aprés la mort


de Louis XVII, le 19 9eptembre 1846, eut
lieu l’événemeat extraordinaire de la Salette.
Un Étre indicible qui parlait comme la Mére
de Dieu et la Souveraine des créatures,
apparut ó deux enfants pauvres sur une mon-
tagne du Dauphiní! Elle descendit vcrs
eux dans la lumióre d’un jour éclatant et se
maiiifeeta sensiblement á leurs yeux dans
l'irradiation plus vive de sa propre gloire de
Mére du Jour. Elle conversa familiérement
avec eux, accommodant le langage de son
Intelligence ineffable á l’inellable misére de
leurs esprits! Elle leur parla de « son peu-
ple » qui aliaít périr et de « la pesanteur du
Bras de son Fils ». — II est si lourd et si
pesant, dit-elle, que je ne puis plus le rete­
ñir. Elle leur donna, en peu de paroles, de
méme,qu'on rompt da pain á des indigent9,
toute la substance de9 Préceptes Saints,
accompagnée de promesses magnifiques, si
son peuple obéissait, et soutenues d’épou-
vantables menaces, si son peuple n’obéis-
LE8 L T 8 DB FRANCS 88

sait pas. Ce fnt un pacte de reconciliation


entre l’Exaltatrice des humbles et ces deux
imperceptibles caillonx humains roulés sur
le flanc de cette montagne inconnue, par
Iesqucls elle avait voulu que tous les super­
bes fussent représentés en ce jour. — Faites-
ir passer á tout mon peuple. Telle fut sa
derniere parole.
Les pátres ont raconté que les larmes cou-
Icrent sans interruption des yeux de la
« Bolle Dame », depuis le moment oú ils
l’apergurent, assise sur une pierre et pleu-
rant, le visage caché dans ses mains, jusqu'á
la minute oú s’élevant de terre, elle leur
parut s'eufoncer comme un globe de feu
dans le firmament.
Certes, le livre sur la Salette est toujours
á faire, et la méconnaissance universelle,
encore aujourd’hui, du miracle le plus
unique, assurément, qu’il y ait eu depuis les
Langues de feu, est une autre sorte de pro-
dige non moins surpreuant. Je n'ai voulu que
signaler la promptitude fort singuli&re
LB PIL S DB LO U IS XVI

de cette manifestation, si peu de temps


aprés que le Candélabre aux Lys d'Or dont
il est parló dans le Pentateuque avait été
renversé. Lorsqu’éclata la nouvelle de
l’Apparition, un seul chrétien s’est-il
demandó si quelque cliose d’infiniment pró-
cieux ne venait pas d’étre brisó pour que
la Splendeur elle-méme, la Gloire impassible
et inaccessible parút en deuil ? — Depuis le
temps que j e s o u p f r e pour vous autres 1
Quel mot troublant et inconcevable!
La catastrophe est si enorme que ce qui
ne peut absolument pas souflnr souírre
néanmoins, et pleure. La Béatitude sanglote
et supplie. La Toute-Puissance déclare
qu’ellc n’en peut plus et demande gr&ce...
Que s’est-il doncpassé,sinon que Quelqu'un
est mort qui ne devait pas mourir ?

Le jour de la Passion du Fils de Dieu,


celui qui devait étre saint Denys, se trou-
LES LY8 DE FRANCE 35

vant i Heliopolis, vit cette eclipse, qui nc


s’etait jamais vue, du soleil au temps de la
pleine lune, le premier Vendredi Saint. —
Que signifie ce prodige ? dcmanda-t-il &son
ami Apollophane. — C’est un signe, repon-
dit celui-ci, qu’il se fait, A cette heure, un
changement dans les cboscs divines. — Ou
le Dieu de la nature souffre, conclut l’Areo-
pagite, ou loute la machine du monde va se
detruire et retourner A son ancicn chaos !
Dieu me preserve de tout rapprochement
sacrilege, mais je sais, — et peut-fitre suis-jc
le dernier 4 le savoir — que c’est surtout
pour la France que Jesus a sue le sang et
qu'il a « englouti la mort», suivant l’expres-
sion formidable de saint Pierre; parce que
la France est la Fille ain^e de son Eglise,
parce qu'elle est la nation aux mamelles de
qui sont pendues les autres nations, la seule
dont il ait besoin, la seule capable de l’ou-
trager ou de le glorifier comme il lui convient
de 1’etre, la Madeleine et la Veronique tout
ensemble, eniin la preferee, la bien-aimee,
36 LC F IL S DE LOUIS Z T I

la non pareille dont ¡1 souflre tout, dont il


attend tout, et qu’il a tellement pénétrée de
lui qu'elle ne peut pas faire un geste sana
trahir un dessein divin.
L’Histoire de France est quelque chose
comme le Nouveau Testament continué,
comme une parabole immense, omise par
les quatre Evangélistes qui auraicnt á peine
osé y faire allusion. Les mots gallus et gal­
lina, extrémement rares dans l'Ecriture, ne
prennent un sens qu’á l'heure terrible oú
tout va étre consommé.
cc Considerate liliaagri »... Voyez comme
ils croissent les lys da cbamp... Le Maitre
ne s’explique pas davantage. II les exhale
dans la Vision substaatielle, ces mots
étranges, ces mots créateurs. II sait qu’il
ne faudra pas moins d one demi-douzaine de
siécles pour que ces lys croissent, en eflet,
sur l emblématiquc champ d’azar, et le nom
de Salomon, qu'il prononce aussitót aprés
avoir nommé l’herbe mystérieuse, n’évoque-
t-il pas immédiatement tout le Cantique:
LBS L T S D E FJIANCB 37

a Mon bien-aim^ est & moi et je suis 4 lui;


mou bien-aimd est celui qui pait an milieu
des lys, jusqu’i ce que le jour naisse et que
se dissipent les ombres » ?
Un pea plus tard, il faut qu’il souffre, ce
Bien-Aim<§, et alors, il ne sera plus seule-
ment parmi les lys, tnais le Lys mdme « entre
les ¿pines », le Lys en croix sur un autre
champ d’azur, avec ses deux Bras tendus en
haut; son Corps tout rigide et son effrayante
T6te qui meurt...

La France est le S e c b e t de Jisus, le Secret


profond qu’il ne communiqua point & ses
disciples et qu’il voulut que les peoples
devinassent. or Adhuc mulfar habeo Tobis
dicere:' sed non potestrs portare mode ».
Pourtant, un jour, la verlle mime de sa
mort, dans l’irresse du premier Banquet
eucharistique, il ne put se contenir toot k fait
et il fallut qu’il en laiss&t voir quelque chose.
38 I E r i l .S DK LOUI» XVI

« Antequam gallus cantet ». Prends garde


au Coq, Pierre, tu ne pourras pas me renicr
sans que le Coq chante et ne te confonde.
Prends garde au Coq et prends garde á toi,
mon Pasteur, dans tous les siécles des
siécles!...
Si on se rappellc que la Parole sainte
est toujours en similitudes et en figures,
que pensor d’une réprimande consignée avec
tant de soin par les quatre évangélistes, et
qui oserait se pencher sur cet abfme ?
A h! que la France est désignée ! la France
des Lys, la France du Coq, la France du
bon Pain et du bon Vin, de la belle humeur
et des chansons; la France des Croisades,
la France par qui le monde fut conquis et
reconquis dans l’espace d’un millcnaire ; la
France qui s’est soúlée de son propre sang,
lorsque le Sang du Christ lui a manqué et
qui est devenue, instantanément, la Gorgone
de l’univers; la France, pour tout dire, que
la Souveraine des cieux en personne voulut
▼isiter jusqu’á trois .fois en un demi-siécle,
I.FS I.TS DT. Y RANCF 39

aux heures de tribulation excessive, se sou-


venant quo cette image de son Royaume lui
fut autrefois confide.....

En presence de tels objets, toutes les


comparaisons ddfaillent. Je me souviens,
cependant, qu’il est dcrit que <r nous ne
pouvons ricn voir, quant ä present, sinon
d’une manidre dnigmatique, par le moyen
d’un miroir ». D’aprds Ie Texte sacrd, nous
sommes littdralement des contemplateurs
d’dnigmcs dans un miroir. Comment expli-
quer la France d'une autre manure ?
N’est-elle pas elle-m6me ce miroir ardent
parqui tous les habitants du globe re<joivent,
comme ils peuvent, dans leurs yeiix brülds
de ses flarames, l’dblouissement suraaturel
de la Face de Jdsus-Christ? C’est par cc
miroir seulement que les « gestes de Dieu t>
sont manifestes. Quand il s'obscurcit, lc
reflet s’obscurcit de mdme, et toutes les fois
40 L T. FILS DC LOV1S XVI

qu’il cst torabé dans la bone, on a crn voir


cette- boue jaillir jusqu’au fond des cieux.
La monarchie était sun support unique,
nécessaire, indiscutable; la Monarchie en
forme de Lys d’oú procédaient toutes les
monarchies et qui ne ressemblait á aucune
autre. Lorsqee s’éteignit le dernier titulaire
de la succession Capótienne, il est done tout
á fait raisonnable de penser qu’il y eut dans
les choses divines quelqne changement
incompréhensible, analogue á celui qu’avait
entrevu PAréopagite, et snnonciateur de
calaraités sen» nom.
La France, néanmoins, a sarvécu á Louis
XVII, mais on sait comment, et dans quel
cloaque de charognes est desccndu le glo-
rieux nuroif o* la SplendeuT incréée prennit
se» délices. B ne lui reste plus mime de
quoi refléter Ies pourceaux abominables qui
s’y eompktisent depuis cinquante ans, pour
ne ríen (fire des bippopotamea ou des tapirs
qui ont précédé. Si· vn prophéte venait dire
tu mondé ce que la France est devemie, en
L I S L T # D S VBAICB «1

reality, dans ces derniers temps, le monde


ferait connaissance avcc les affres de l’hor-
reur, et l'^pouvante universelle irait au-delä
de ce qui pcut ¿tre con$u. On saurait alors
ce qui s’est perdu et on comprendrait que les
Temps sont proches.
L'essence franijaise, malgre tout, est une
chose tellement & part; tcllement r<5serv6©
qu’on nc trouve A lui comparer que l’essence
juive. L'estampille de l’une et de l’autre Race
parait 6tre la NECESSITE divine, l’ineffa-
sable et irrefragable Ddcret qui les associe
pour jamais aux vicissitudes providentielles.
Celle-ci crucifie son Dieu parce qu’il est le
fils de ses Rois, celle-Iä fait mourir le fils de
ses rois, parce qu’il est la plus claire image
du Fils de son Dieu, et le denouement du
drame de l'Homme est ä leur merci. Mais ce
denouement est inconnu, et voilä pourquoi
les Lärmes de la Salette ont coulö.
L’ABSENCE DE DIEU

Abscondam fariem meara


ab eo, & crit in devorationem«
Deuléro iornCy xxxi, 17.
II est reraarquable qu’á une époque oú
riuformaüon méticuleuue ost deveuue la Sor-
ciére du monde, il 110 se rcncontre pas un
individu pour dormer aux homines des nou-
velles de leur Ciéateur.
Celui-ci est absent des villes, des cam-
pagnes, des monis et des plaiues. 11 est
absent des lois, des sciences, des arts, de la
politique, de l'éducatiou et des moeurs. 11
est absent méme de la vie religieuse, en ce
sens que ceux qui veulent encore Otre ses
amis les plus intimes n'ont aucun besoin de
sa presence.
Dieu est absent comme il ne le fut jamais.
Le lieu commun des psaumes qui faisait
trembler les vieux Hébreux, le « ne dicant
gentes : ubi est Deus cor»111? » est eníin
réalisé dans sa plénitudel 11 n’a pas fallu
46 L I » IL S DE LO U IS X T !

moins de dix-neuf siécles de christianisrae.


Certes, les chrétiens ne manqueront pas
de protester que Dieu est partout, au ciel,
sur la terre et dans les enfers. Mais cette
ubiquité rassurante pour des multitudes qui
ne croient plus au ciel, ni á 1’enfer, et qui
ont méme cessé, par contre-coup, d'avoir
une notion précise de la terre, équivaut, en
sa formule, ó une absence infinie.
Cette absence est devenue l'un des Attri­
buts de Dieu. Ainsi se trouve consommé le
licenciement d'un Créateur, dontlesbommes
n’ont plus besoin, depuis qu’on a trouvé
mieux que le Paradis. Dieu est absent de
mdmesorte qu’il est adorable, au point qu’on
dirait que c’est le contraire du catéchisme
qu’il faut entendre et que la Béatitude éter-
nelle consiste principalement á ne pas le
voir.
Tout, excepté cela. C’est la grande Peur
humaine. a Non poteris videre faciem meam,
— Quiconque me yerra cessera de vivre »,
fut-il déclaré á Molse. Le genre humain n'a
L*A USEitCE DK DIEU 47

jamais pu se remettre de cettc Parole. Si


ellc fut ¿1 peine supportable dans le temps
dcs Saints, comment le serait-elle dans le
ndtre? Sans la vie surnaturellc dont les
peuples s'iloignent de plus en plus, le d&sir
dc la Vue do Dieu n’est pas mime A conce-
voir et 1’idie seule qu’un Dieu peut Stre vu
ne cesserait d’etre absurde quo pour devenir
un principc d’epouvante.
11 est dit que les coeurs purs 6ont bicn-
hcureux <r parce qu its verront Dieu ». Alors
vivent les cceurs impurs, les coeurs pourris,
les cocurs habitus par la vcrmine dcs demons!...
Sans doute, ceux qui se croient encore
chr^tiens ne disent pas cela, mais c’esttelle-
ment ainsi que s’exprime la necessity de leur
choixl

Un jour viendra, jour trfes-proche, vrai-


semblablement, ou toutes les hypocrisies
seront aux abois et oft le monde entier sera
LE F IL S D E LO UW XTI

forcé de reconnaitre qu’ou est tout ä fait sans


Dieu. 11 y a lieu de croire que cette féte est
pour le commencement du prochain siécle.
Mais, comme tout l’univers, á ce moment-li,
sera dans des automobiles ou sur des véloci-
pédes, l’occasiou de bondir de joie ne sera
saisie presque par personne. On se conten-
tera d'écraser, avec un extréme soin, les
rares piétons indigents échappés á de précé-
dentes exterminatious et on cóntiuuera de
rouler furicusement vera le double goufTre
invoqué par les hideuses mécaniques: l’imbé-
cillitédes hommesella stérilité desfemmes.
On s’amusera dans la pourriture et la dé-
mence.
Or, en attendant ces choses, á l’heure
présente oú le tocsin de la fin du siécle u'a
pas précisément commcncé ; á cette minute
quasi-derniére oú quelque chose dure encore
de ce qui futía Passion du Fils de Dieu dans
tous ses membres, et oú quelques Ames
restées en arriére de l’horrible multitude
peuvent souffrir comme on soullrait autre­
l 'a b b e n c k de d ib u 49

fois, Ala pcns6e quo le Dieu du ciel ct do la


terre est i n t r o u v a b l e c n un tel moment,
qui est it peu pr6s celui de la mort, il est
bien pcrmis de se demander si, vraiment,
l’lmage n’est pas aussi absente que le Pro­
totype et s’il peut y avoir des hommes dans
une soci<H6 sans Dieu?

N’est-ce pas á confondre l’imagination ?


Voilá an siucle, un interminable sioclc, que
nous prendrons, si on veut, á 1789. Depuis
cette année de malédiction la France a-t-elle
senti le besoin de Dieu, une seule beure ?
Jamais, pourtant, il n’avait été si absent,
ou, si on préfére, jamais il ne s’était tant
c&ché.
D’abord il avait paru se cacher sous 1’es-
pece ou apparence de Napoléon que tant de
millions d’hommes avalérent, comme un via­
tique avant la m ort! Quand Napoléon
s’éteignit dans l’ostensoir, comment dire ce
so LB r i l .s DC LO U IS X TI

qu’on adora ? Car il faut avoir vu un peup'e


athcc pour savoir ce que c’est qu’un peuple
aflame d’adoration.
Alors lcs faces Ies moins divines et jus-
qu’aux plus belitres fanttanes — si cetle
famine les a elus — re^oivent de l’imperis-
sable Nature des Choses la prerogative, 4
faire trembler, d’etre — en une sortc et pour
un ou plusieurs instants, — les receleurs de
la Substance I Si on demande au fond de
quels puits l’incognito du Seigneur est des-
cendu, nesuffit-ilpas de regardernos grands
hommes de la fin du si6cle ?
II est certain, cependant, que les plus
proches de la Foudre et ses plus cousins
germains sont, indiscutablement et toujours,
tels ou tels d’entre les plus pauvres, parmi
ceux que le Monde est las de vomir et qui
sont tombes au-dessous de l’ignominie.
Comment done se pourrait-il qu’un homme
etit ¿te autautchoisi que le Fils de Louis XVI,
pour promener, sur tous les chemins de
l’Europe, le Dieu absent, le Dieu invisible,
l / A I’ SF.Ni'F. 1>K D IE U 51

main, tout de mime, l’Unique dont l’haleine


remue la pousstere de la Voie lactic?
Je crois bien qu’en cffet, le douloureux
Prince ne fut pas moins que Napoldon mSme
une symbolique et pr6figurative apparence
du Dieu contumace, avec plus de profondeur
ct, par consequent, d’une mantere encore
plus terrible...
Mais quelle folie furieuse d’essayer de
faire comprendre aux contemporains qu aussi
longtemps que Dieu n’aura pas aboli par
un dicrct sans retour, il faudra, de toute
n<icessit6 , qu'absent de leur coeur et de leur
pensde,il soit n^anmoins au milieud’euxl...
Au milieu d'cux! sous une forme humainel...
Ah ! depuis des ann£es, je ne sors pas de
cette pens£e: Dieu absent et le Roi de France
absent et, parmi nous, ces deux Absences
que la panique amalgame... parmi nous les
lAches, les vaincus, les r 6n£gats, les prosti­
tute, les pour ris, les puants, les dements,...
les P r e d e s t i n e s ! — comme si le Cr^ateur
des mondes et son Lieutenant sur lerre,
53 LX r iL S DK LOUIS « I

aprés tant de siécles d’une complicité magni­


fique, ne pouvaient plus faire qu'Un pour les
imaginations ou pour les consciences chré-
tiennes 1

J’ai nommé Napoléon. Pourquoi ne pas


déclarer immédiatement que je ne sais rien
de ce Personnage qui parut étre Empereur
de tout l’Occident et qui eut l’air de com­
mander, dix ans, á cinquante millions
d’hommes ?
On a tout écrit de lui, excepté, je crois,
ceci que personne n a jamais pu savoir son
nom. II faut qu’il soit bien caché, ce Nom
redoutable!...
Mais, encore une fois, Dieu est absent.
Je sais cela. Je le sais d’une maniére
effrayan te, je le sais á en mourir et je sais
aussi que certains hommes furent désignés
pour offrir au monde son Image.
II fut dit á la Bienheureuse Visitandine
l ’a b s f . n c k d* d if u

quo tous les lieux oti l’image du Coeur de


Jesus serait honorie auraient droit 6 une
benediction tr 6s-particuli6re, et — Die« me
pardonne l’audacc de cette pens<ie! — il nie
semble que Napoleon a ¿t4 une ressemblance
dn Cceur imperial, que dis-je ? la plus claire
et la plus unique image du Coeur infiniment
for; de Notre Seigneur J£sus-Christ.
Etla France oik l’efligie du grand Empe-
reur pendait aux murs, fut incomparablement
benie. Elle eut beau so baigner dans les
ordures et souffletcr, pendant deux ou trois
g6nerations, la Trinity adorable; aussi long-
temps que cette image de l’lmage y fut
honoree, rien ne privalut contre elle, pas
m6me sa propre infamie, pas m6 me le Prus-
sien vainqueur!...
II fallut l’opprobre inoui, la culbute, sans
aucun nom,del’EFfigie(l). Alors, ohl alors,
tout se dechaina.
Ne fallait-il pas que ce Protecteur fftt

(1) 16 mai 1871.


LB F II .S DH 1.0 I l l s XVI

anonyme, incompröhensiblement, prodigieu-


sement anonyme? On assure qu’il est ne
d’un accouplement humain dans une enco-
gnuro de la Mediterrannde. Je le veux bien,
moi, j ’y consens de tout mon cöeur, je
declare möme que cela m’est iniiniment
egal. II me suffit de savoir qu’il fut le
Rdtiaire d’un filet immense oü devait se
prendre le monde et qu’il put ainsi ressem-
bler tellement ä Dieu que Jes peuples s’y
tromp^rent.

On croit avoir appris dans des livrcs


comment est tombé Napoléon. Qui pourrait
dire corhment il monta, par quel cscalier de
l’abíme s’élcva co Lucifer? On a suppose des
uabiletés, des crimes, des complicités alfreu-
ses, des prostitutions. Sources probables
d’uno fortune extraordinaire, á laquelle rien
ne s’égale. Mais tout cela appartient á la
conjecture humaine et pourrait étre conté
l 'a b s e n c e db d ie u 55

de n'importe quel avcnturier de l’bistoire.


II s’agit ici d’un aventurier de la Pres­
cience inscrutable, d’un allant et venant du
Sccret de Dieu. L’fitreplus qu’etrange appel£
Napoleon ne put jamais faire un goste sans
trahir inconsciemment les Trois Pcrsonnes
invisibles.
II gagna des batailles comme nul capi-
taine avantlui, n’enavait gagn<5. Ilfutbeau-
coup plus le Maftre du monde que les Erape-
reurs romains ou les Rois d’Asie, et il fut
aussi beaucoup plus Dieu quo les tout-puis-
sants qui exigeaient qu’on les adorat. Ce
monde vaiucu, ebloui, stupdfait, il le de-
coupa comme il lui plut, le distribuant it ses
frferes et k quelques-uns de ses grands fau-
ves. Un jour, il eut 1’audace de jeter son
filet sur le PGcheur m6me, capturant celui
que Dieu a designe, depuis tant de sidcles,
pour capturer tons les hommes. Enfin, apr6s
avoir devor6 quelques millions d’itres confi­
gures au Tres-Haut; apres avoir descendu,
en faisant sooner la terre, cet escalier
65 LB l a i M L O D I* « V I

d’Atlas dont les degrés se nomment l'Espa-


gne, le Portugal, Moscou, Leipsick, Fontaine­
bleau, rile d’Elbe, Waterloo; il alia to-mber
dans l'Océan avec tant de fracas et d'uue
maniére si formidable que l’Anglcterre put
craindre d’étre subraergée du bouleverae-
ment dcs flots.

Oui, le siécle a vu tout cela et c’était si


beau qu’aprés trois générations, au milieu
méme du cloaque de la quatrióme république
soi-disant fran^aise, il se trouvc encore des
cceurs pour en palpiter. Mais le Passant
colossal, tout de méme, n’a pas dit son nom.
On sait que les vieux de la Grande Année
crurent toute leur vie á quelque chose de
surnaturel qui flottait autour de leur Empe-
reur. Le destin plus qu’étonnant de ce chcf
dut dtre, en efTet, pour ces simples gens
sans Dieu le miracle unique, la Révéiation
intégrale. Quelle gloire éternelle offrir A ties
L ABSEXCF DE DIFU

braves qui avaient parcouru le moude, vingt


ans, á la suite de Napoléon? Les pauvres
diables! « ... Ils avaient vaincu toute la
terre, — chassé vingt rois, passó les Alpes
et le Rhin — et leur ¿me chantait dans des
clairons d’airain... » Ils crurent que leur
chef était plus encore que ce qu’il paraissait
étre et ils ne se trompérent pas. Les simples
ne savent pas se tromper.
II y a toiijours eu, aprés comme avant le
Christianisme, un grand Personnage attendu
pour tout accomplir. Ce personnage, toujours
supposé puissant et invincible, ne pouvait
étre que Napoleon pour les limpides ftraes
de ceux qui pensaient que le Régne de Dieu
étant arrivé, sa Volonté devait étre faite sur
la terre aussi bien qu’au cicl et pour qui
c'était lá toute l'Oraison Domini cale.
Jamais on ne fut plus homme que ces sol-
dats, parce que jamais il n’y eut une époque
oú on ait moins compris ce que I on faisait
et que tel est le signe profond : « Pater,
dimittc illis, non enim sciunt quid faciunt».
58 LE F IL S DE LO U IS X t l

L’éducation chrétienne qu’ils se souvcnaicnt


vaguement d’avoir re?ue de 1'autre cúté des
Décombres, leur servit do moins á choisir
l’Erreur qai pouvait donner au genre bumain
la force d’attendrc encore.
Eux les enfants, les héros tous unis n’at-
tendirent pas, n’ayant ríen ft allendre que
la mort sous les yeux, ou non loin des yeux
du Monstre adoré, du Paraclet incertain qui
les rassasiait de victoires. C’était leurs fins
derniéres, cela, leur paradis, leur purgatoire
et leur enfer.
Assurément, le Maílre de ce troupeau ne
fut pas settlement un homme ; il fut. dans la
direction de l’Absolu, le raccourci d’une ligne
d’Etres indispensables á la Troisiéme Per-
sonne de laTrinité pour qu’elle soit prophé-
tisée convenablement...
Le siécle a continué, les générations se
sont poussées comme des bétes au bord d'un
torrent, ct le Désiré des désirés, Celui dont
Louis XVII a été la plus obscure et Napoléon
la plus éclatante Image, ne se montre pas.
IV

LE GOUFFRE
...in noTÍesimie abyasideam-
balaeti ?.
Job, xxxviu, 16.
Abyssora & Cor...
Ecclé$ia*tique%x l i i , 18.
II y out un roi de France eíTroyable qui
avait la peau froide et qui se mettait entre
Ies draps en plein jour, a dit Saint-Simou.
Sa situation en Europe et dans I'bistoire fut
incomparable et on le nomina Louis le
Grand.
Ce Fils Aíné de l’Eglise qui voulutet crut
la servir, en balayant — trop tard — l’or-
dure protestante, acbeva tout de méme,
l’ocuvre d’avilissement et de destruction que
son gascón d’aieul avait commencée.
En instaurant, avec sa finesse de bouvier
de l’Adour, l’Hérésie dans le Royanme Trés-
Chrétien, Henri IV avait, aux trois quarts,
decollé la France, aprés luí avoir fendu le
cráne d’une oreilleá l’autre et depuis le som-
met de la téte jusqu’aux vertébres. II ne res-
tait plus qu'á lui arracber le coeur pour le
62 LB FILS DE LOUIS I T I

donncr aux cochons et c’estce qui fut accom­


pli par Louis XIV, dans la légitimation do
ses bátards, — plaie la plus mor telle qu’on
ait jamais faite á une société chrétienne et
sputation la plu9 monstrueuse que la Face
adorable ait endurée.
Aprés cela, quelques carcasses de Bour­
bons ä enjamber et voici la Révolntion.
Eh! bien,c’est précisément á Louis X IV
que la visionnaire de Paray-le-Monial eut le
commandement de parier: « Fais savoir au
Fils aíné... que mon Coeur veut triompher
du sien... qu’il veut régner dans son palais,
étre peint sur se9 étendards et gravé dans ses
armes... »
Inutile d’ajouter que cette priere fut mé-
prisée... combien mépriséel qui pourraitle
dire ? L ’inattention royale y tomba de dix
mille pieds, comme le givre balayé d'un
balcón du ciel par le vent qui souffle sur
l’Himalaya.
Cela se passait en 1689, date singuliére.
... Ses armes!... ses étendards!... son
LE GOUFFRE

palais 1... On sait la fin de cette grandeur,


т ё т е du vivant du potentat.

Cinquante ou soixante ans plus tard, le


Dauphin, рёге de Louis X V I, demanda et
obtint qu'un autel füt dddid au Sacrd-Coeur,
en la chapelle royale de Versailles, ä quel­
ques pas des fornications de Louis XV, le
Bien-aime. Dans les premiers mois de 1792,
Louis XVI prisonnier aux Tuileries, fit vceu,
s’il recouvrait la liberte et sa puissance
royale, de consacrer sa personne, sa famille
et son royaume au Coeur de Jdsus. On sait
ce que valent ordinairement de tels voeux.
Enfin, les Venddens et les Chouans агЬогё-
rent ä leurs chapeaux et sur leurs poitrines,
l’image du Sacrd-Cceur. Et ce fut tout.
Les impotentes canailles quivirent s’afla-
ier sur le tröne de France, aprds l’Empire,
ignorerent cela trös-profondömcnt. Parrici­
des, fratricides, empoisonneurs, calomnia-
LE PII S DB J.OL'FS ZT|

teurs, voleurs et usurpateurs, t avaient-ils


affaire du Coeur du Sauveur, ces hypocrites
monstrucux et impitoyables?
La Victime elle-m6 me, le prodigieux et
inimaginable Souffrant Louis X V II, ¿tant
k peine un chr&ien, n’y pensa gufcre. II fal-
lait arriver k notre ¿poque.
Le 25 ddcembre 1883, Charles XI, fils de
Louis X V II et roi de France, in partibus
latronum, consacra, aussi solennellement
que les circonstances le permirent, sa per-
sonne, sa famille, et le Royaume de France au
Coeur de J^aus, consecration renouvel£e en
la Basilique de Montmartre, le 28 juin 1889.
Cet acte, ces noms et ces dates sont con-
nus de deux personnes, environ, par cbaque
million de fran$ais. On est prie d’y faire
attention.

Ainsi done, strictement & l’echdance de


deux cents ans, l'hdritier direct — quoique
LE GOl'FFHE 65

tout á fait obscur et nourri par charité, —


de Louis X V I, accomplissait, en présence
de sa famille et de deux ou trois témoins, le
commandement du Cceur de Dieu á l’éblouis-
sant trisaieul de son grand pére. L ’obéis-
sance, alors, eút été le salut de l'Occident.
Que cet acte soit venu trop tard ou qu’il ne
soit pas venu trop tard, Dieu le sait; mais
c’est un pauvre qui l’a accompli, un pauvre
mime de son Nom, lequel faisait, autrefois,
trembler la terre.
Quelqu’un peut-il se représenter cela dont
pleurent les morís qui c écrivent le Nom de
Dieu sous la pierre de leur tombcau »?... ( i )
Ce n’est ríen de dire qu'un homme est pau­
vre, qu’il est incomra, qu’il est seul ou
presque seul. C’est le partage des innom­
brables. Mais savoir qu’autrefois, daos un
ancétre, on a pu manger trente millions
d’hommes; savoir cela comme un démon fa-
mélique se souvient qu’il y a des tables dans

(1) V ic t o · Hugo. Contemplations.


66 LE FILS DE L O U I · XTI

le ciel! Et, en méme temps, savoir que cette


connaissance indubitable est une dérision,
un cbfttimentl
Supposons une chambre trés-solitaire,
aussi loin que possible des oreilles humaines.
Eh! bien, essayez de prononcer seulement ces
mots : Charles XI, fils de Louis X V I I , roi
de France. Essayez un peu et dites si le
sentiment du r i d i c u l e ne vous étrangle pas,
á la quatriéme syllabe. Vous aurez beau avoir
tout lu, tout appris de cette efTrayante his-
toire. Vous aurez beauótre súr dix mille fois
qu’il en est ainsi, tout de méme vous n’en
reviendrez pas, vous n’échapperez pas á
l'imprcssion d’un ridicule inintelligible et
paradoxal, inhérent, par un prodige de dé-
raison, á la plus tragique des aventures.
Misére tcllement inouie qu’on peut á peine
la concevoir.

Voici done un pauvre, je le répéte, un


LE COUPFRE 67

vrai pauvre qui mourrait, si on ne lui donnait


pas uq morceau de pain chaque jour. Ce se-
rait dnorme ddji que le miserable etit quel-
que chose i dire k Dieu, car la priere du
pauvre, c’est le cri des lieuxprofonds... Or,
il n’a pas seulement quelque chose k dire,
il est Celui qui a quelque chose A dire. II est
le seul, l'unique, le tres-singulier et tr 6 s-
prdcieux homme qui ait le droit de donner
la France. Louis X III, autrefois, l’avait
oflerte k Marie; son affrcux lils tout-puissant
la refusa au Coeur de Jdsus qui la lui deman-
dait, et c'est au guenilleux enfant de leur
lamentable arrifere-petit (lls,qu’ilappartenait
de la donner de ses mains vides.
Ah ! je sais qu'on peut dire que la Race
des Bourbons est rejetde. II y a tant ¡de
signesetje l’ai dit moi-mdme, combien de
fois I Mais « la vocation dc Dieu est sans
repentance », comme il est 6 crit, et je vois
I16 i-bien cet indigent faisant largesse de ce
qu’il n’a pas, en reparation de ce au’il refusa,
si longtemps avant que de naitre, dans les
LE FILA DE LOUIS XVI

pcrsonnes inaccessible» et comblées de ses


grands Aieux.
Donner ce qu’on a, c’est au pouvoir da
premier venu que la menace de la mort fait
crever de peur et qui devint riche en trai-
nant á l’abattoir les membres <Je Jé¿us-C ¡irist.
Mais donner ce qu'on n’a pas ct le ilotincr
efíicacement! Etre, — encore une Ibis, —
un pauvre, etquel pauvre! N’avoir pas méme
le Patronymique éternisé par trente monar-
qucs et qu’on n’eut pas la permission de
ramasser dans la boue de la guillotine!
Avec cela, étre forcé de faire figure de Roi
de France!
Rejeté peut-étre, rejeté méme certaine-
mcnt, mais alors, roi de F ranee rejeté et,
par conséquent Roi de France toujours, en
cette maniére, fút-ce dans les loques les plus
vermineuses, fút-ce au fond du puits do
l’abyme du Silence HuBoaint
Done, le trés-humble peraonnage qui avait
le droit strict de se hommer Charles X I et
de qui les plus rechiguées Altesses eussent
IE GOUFFHE

dú étre fiérea de tirer les bottcs, si mnilres


et domestiques étaieut á lenr place; lo
modeste ills de l’horloger prussicn Charles-
Guillaume NaundoriT conaacra indéfaisable­
nient, pour le temps et l’éternité, la France
apostate, rénégate, ¡mpénitente, et déso rmais
idiote et salope, au Cceur de Celui qui sauve
le monde, et je défie qu'on imagine une chose
plus belle. II faudrait la simplicité des Angea
pour dire — faiblement — ce qui a pu se
passer.

28 juin 1889. Voici les paroles du Roi


Pauvre:
* — O mon adorable Maitre, puisque
vous avez eu l ’extrfime bonte d'indiquer vos
volontds saintee 4 mon aieul Louis XIV,
je prends aujourd’hui l’engagement de les
oxdeuter toutes, le jour ou votrc infinie
misdricorde m’aura rendu la puissance poli­
tique et le rang social de mes anc^tres.
70 LB FIL8 DE LOUIS XTI


Mais, en attendant, je vous promets, 6 divin
Coeur de Jdsus, de maintcnir toujours votre
Image sacrde dana les armes et la bannifere
de ma famille. Je vous promets, en tant que
simple fidtle, un constant hommage d’amour
etd adoration; en tant que roi de droit,sinon
de fait, de la fille atnde de votre Eglise, un
hommage lige de particuliere soumission et
dependance. Comme roi ldgitime de cette
catholiqtie nation, je jure d’honorer en vous
le Roi des rois et d’etre Her de saluer tou­
jours en vous le seul vrai Roi de France
dont je ne veux 6tre que l’humble lieutenant.
Je vous promets, 6 divin Coeur de Jdsus, de
possöder toujours sous montoit votre Image
saerde, de l ’y mettre ä une place d’honneur
et de l’y vdndrer chaquc jour. Je vous pro­
mets d’dlcver un jour, dans le palais de mes
pdres, une chapelle consacrde ä votre divin
Coeur et d’y venir souvent, & la tdte de ma
cour et des principaux officiers de ma cou-
ronne, m’y reconnaitre votre vassal. Je vous
promets de consacrer, immddiatement aprös
LE GOUFFRE 71

mon sacre, á votre Coeur sacré, ma per-


sonne, ma famille et mon royaume. »
Le déshérité qui parlait ainsi vient de mou-
rir, á peu prés dix ans plus tard, sans avoir
va s’augmenter de trois unités le nombre
infiniment dérisoire, je ne dis pas de ses
fidélea, mais de ceux qui savaient son exis­
tence.

Voici maintenant la Rdponse telle qu’il


est permis ä un chrdtien de la prdsumer:
— Je suis Celui qui meurt d’amour. Tu
veux me donner la France, pauvre homme,
la France que tu appelles ton royaume et qui
est l’image de celui des Cieux. Au temps de
ma Passion, le Coq fut choisi et il Test tou-
jours. Dieu ne peut pas se passer de la
France...
C'est vrai que tu es pour eile une ombre
peu distincte, & peine un grain de la pous-
sifere de ses auciens rois. C’est bien vrai
n L E F IL S D I L O C I * XVI

anssi quej’airejeté ceux-líi pourm’avoirtrop


offensé. Je leur ai arraché des dents mon
petiple aux trois quarts mangé et ce qui res-
tait, je Tai confié á des pourceaux trés-dili-
gents qui feront exactement ce que je leur
permettrai de faire. Cependant tu es si
pauvre que mon Coeur veut bien recevoir de
toi ce royaume.
Seulement, il est nécessaire de t’avertir.
Une de mes épouses, considérant le GoufTre
des Douleurs inimaginables qu’est ma trés-
sainte Hamanité, ne trouva d'autrc nom á
me donner que eelui ctenfer. « Marie, votre
fils est unenfer. » ( 1 )
Cette filie vit en moi l’enfer et mon Coeur,
necessairement, lui parut le coeur de l’enfer.
Peu de saintes ont été favorisées d'une vue
si spéciale de ma fournaise. Veux-tu que la
France y soit engloutie? Veux-tu que je
la dévore? J'en ai faim et soif, dés l’éternitó,
et, ma servante l’a dit, cette faim et cette
soif, c’est comme en enfer!...
1. Vie de la 6. Baptiste Varani. Bollandistea.
V

DEÜX TÉMOINS
Vo· testes mei, dicit Domi­
na·.
Ital'e, x l i i i , 10
On n'attend pas que j ’dcrive la Vie de
Louis X VII. Ce n’est plus une besogne A
fairc. Iiistoriquement, MM. Otto Friedrichs
ct Henri Provins n’ont rien laissd A per-
sonne.
Vous n’avez jamais lu ces noms ? Tant pis
et tant mieux. C’est le mystdrc douloureux de
certains noms pleins d’honneur d’i-tre pro-
fondement ignores jusqu’A la minute 0 O1 ils
¿clatent.
Otto Friedrichs, l'auteur do Un Crime
p o l i t i q u e (i) et d’un nombre presque infini

d'articles et de brochures sur la question


Louis X V II, est, assurdment, l’un des
homines les plus singuliers de ce dernier
quart de sidcle. Tout ce qu’il peut avoir de

1. Bruxelles, Tilmont, 1884*


76 LB FILS DB LO U IS XVI

force, d’énergie spirituelle et corporelle;


toutes ses ressourceá, de quelque genre
qu’elles soient; toutes ses facultés affectivcs
et toutes ses puissances moríales vont á un
unique objet. Toute sa théologie, toute sa
philosophic, toute son esthetique, c’est la
question Louis X VII. 11 y a bien vingt ans
que cela dure, et c'e9t toujours la méme
passion jeune, le méme enthousiasme d’ado­
lescent, la méme flamme droite que rien ne
peut courber ni éteindre.
Louis X V II nest pas mort au Temple,
c’est certain. Voilá done un homme qui ne
dormirá plus. D’autres, méme parmi les
généreux, ont accepté. Celui-ci n’acceptera
pas. Sa vie entiére se passera sur les routes
ou dans les archives de l ’Europe, et le mono·
tone Démon qui préside á la Curiosité des
Savants ne connaitra plus que lui, ne retour-
nera plus que lui sur ses grils de glace. S’il
existe, au fond d’un puits, quelque crapaud
qui puisse étre consulté profitablement, il y
descendra, et s’il entend dire qu’une tem-
DSUX TÄM O IH S 77

pöte a dü balayer un document de quelque


interdt sur la plu9 haute cime, il entrepren-
dra de l’escalader.
Pourquoi ? Mon Dieu I c’est trds-simple.
Parce qu’ayant re?u cette vocation, il est
dans son &me do chercher cette justice.
D’autres qui doivent tout ce qu'ils ont et
tout ce qu'ils sont aux Ancdtres du Roi
Pauvre, cherchent des ordures... Quemque
voluptas. Otto Friedrichs ne doit rien k
aucun Bourbon, ui personnellement ni par
ses auteurs. Je crois plutöt que ceux-li,
etant hdrdtiques, n'auraient eu raisonnable-
mcnt k en espdrer que le bagne ou l’dgor-
gement -r- ce qui, d'ailleurs, eüt dtd con-
forme ä la plus stride equitd. Allemands, au
surplus, et, sans doute, peu amis de la
France, ils durent dtre, on en conviendra,
aussi mal couchds que possible pour engen-
drer un fanatique de la Royautd des L y 9 .
7S LT. F IL * DC LOUIS XVI

L ’auteur de Un Crime politique est sur-


tout un critique d’histoire au service d’une
certitude historique. Et ii l’est avec une
acuité, une force de pénétration, un flair sur
la piste, une con9tance indienne que rien ne
surpasse. La tónacité de cet homme, sa fidé-
lité, son application, sa rectitude, ressem-
blent aux vertus des anacborétcs.
Combien il scrait á désirer qu'un grand
éditeur publiát enf:n son Histoire compléte
de Louis X V II, oeuvre de tant d’années de
recherche? et qu'attendent avec impatience
les esprits curieux de Venvers des événements
contemporains ! Nul doute que ce livre ne
fit apparaitre en lui les facultés d'un historien
d’ordre supérieur.
Quel autre, plus utilement pourrait étre
interrogó sur les points jugés obscurs ? Sa
conversation et ses écrits, d’une lumiére si
précise, toujours si exactement, si rigoureu-
sement délimitée, reproduisent á lcur ma-
niére, l'étonnant et tout á fait unique musée
qu’il montre á ses visiteurs, musée exclusi-
DEUX T ÍM O lítS 79

vement Louis dix-septiste oü sont réunies


et, parfois, bien étrangement rapprochées,
les reliqnes les plus lamentables. Je n’en ai
pas fait le catalogue. Le coeur m’aurait trop
manqué... Je me rappelle des cboses d’en-
faut, de petit enfant malheureux, puis.,·
l’ Histoire, la Politique, la Raison d’Etat
marchant dessus, tout un siöcle, avec leurs
majuscules en sabots, crottées de bran et de
sang. Ah ! toutes les guillotines, plutót I
Friedrichs a publié, I’année derniére, sous
ce titre simple : L a Q u e s t io n L o u is X V II (1)
une masse de documents inédits pour la
plupart, dont quelques-uns, trés-considéra-
bles, ont été déterrés par lui aux Archives

1. La Question Louis X V II. Etude historiqne pnbliée


sous la direction de M. Otto Friedrichs. Et arec la Colla­
boration de MM. Jules Bois, Jean Carrére, Albert Cuilll,
Oito Friedrichs, C. Lenotre, Georges Maurevert,
Osmond, Paul Redonnel, Henri Provins et Romaney.
36 illustrations comprenant des reproductions de gra-
rures du temps, des raédailles et des portraits, un
en tete par Emil Causé, un frontispice : L » Duc de Ñor»
mandie et une lettre autographe de Naundorff. París,
Société anonyme « La Plume d, 1900.
6
80 l.K FILS DC I.O U II XVI

secretes de Berlin. Ce travail extrómement


cnrienx a été l’effort dune magnanimepa-
trouille d’écrivains qu'il sut intéresser á son
oeuvre et grouper autour de lui, e;i se rcser-
vant la plus lourde táche. Le cbapitre XV
traitant de « l’identité morale de NaundoríT
avec Louis X V II » est un morceau capital
eutiérement dú á Friedrichs etque nul autrc
que lui n’eút été capable d’exécuter.
On y trouvera beaucoup de lettres ou frag­
ments de lettres du prince á sa femme et á
ses enfants qui font assez voir son áme. On
peut penser ce qu’on voudra des idées qu'il
exprime ou de la maniére dont il les exprime,
mais quelle lumiére sur le personnage I En
attendant l’édition intégrale que nous pré-
pare Friedrichs de cette correspondance
extraordinaire, il faut conseiller la lecture de
tels extraits á tous eeux qui vibrent géné-
reusement á ¡’incomparable Drame.
D tU X TllM O IN S 81

J’ai dédié le present livre á Friedrichs.


Lui-méme ne sait pas pourquoi. Un jour, au
commencement de 85, untrés-pauvre homme,
avalé depuis par le néant, me donna Un
Crime politique. J’iguorais alors cette
histoire. J’ignoráis méme qu'il pút exister
uue telle histoire. C’était á peine si je
connaissais la célebre plaidoirie de Julos
Favrc qui m’avait étonné, sans me réduire.
Ce drame qui ne ressemble á aucun drame,
je le lus done, par uue uuit de mai fort
lúgubre, dans un lieu trós-solitaire, étant
« assis á l’ombre de la mort » — liltcrale—
ment.
Toutes les phrases, ici, scraient idiotes,
et, d’ailleurs, j ’ai divulgué sufüsamment de
mes catastrophe? pcrsonnelles, au cours de
moil effrayante vie liltóraire. Mais comment
ne pas rappeler cette circonstance ? Comment
n’étre pas obsédé eucorc, aprés quinzc aus,
du souvenir de cette lecture d’un livre si
amer, entreprise dans un battement de cocur
horrible, dans la plus infernale angoisse, et
83 LE FILS DE LOOIS XVI

soudain, coupée en deux par les mftchoires


contractorées du tétanos?...

Henri Provins est le Tite-Live de la Sur-


vivance, l'historien pur. Son D e r n i e r Roí
l e g i t i m e d e F r a n c e (1 ) est et restera un
témoignage invincible. Je ne vois aucun
moyen d’étre moins étonné de ce person-
nage que du précédent. J’ai rencontré son
livre trés-tard, connaissant déjá passable-
ment Louis X V II, ayant méme déploré, plus
d'une fois, que cet étre, extraordinaire
parmi les extraordinaires, n’eút pa9 trouvé
un historien proprement dit, un historien
formel, absolu.
On peut comprendre mes sentiments á la
lecture du Dernier Roi. Un travail ¿norme,
gigantesque, est supposé par ces deux volu­
mes qui ne représentent pas moins de trente

(1) Paris, Ollendorff, 1889.


DEUX T ¿ M O !!f9 83

mille ligues documentées jusqu’aux filaments


des radicelles, et par le moyen de quoi la
prétendue fable de 1’Evasion du Temple,
talonnée de ses conséquences paniques, est
mise, enfin, de plain-pied avec les plus indé-
niables événements. Cela d’une main tran-
quille, d’une main douce qui assouplit fes
bétes de bronze.
Et voilá que, maintenant, e’est pour tou-
jours. 11 n’y a plus moyen de continuer la
acelérate légende. II faudrait trop avouer
qu’on est un ignorant, qu’on est un sotou
qu'on est un domestique. Mais est-ce pos­
sible, cela, ó Seigneur! aprés cent ans?
Pourquoi pas? Cent ans, e’est l'extréme jeu-
nesse pour un mensonge historique. Or ce
mensonge-ci semble avoir été írappé en
pleine poitrine.
Que pouvais-je croire, sinon que l’auteur
était ce que l’on appelle assez insolemmcnt
un professional, un familier des bibliothé-
ques et des archives, un des ces hommes
pleins de poussiére accoutumés á battre les
84 LE FILS DE LOL'IS XVI

tapis des siécles dans l’antichambre des aca-


démics? Cclui-lá me paraissait seulement
avoir fait un ciioix assez héroique et c’était
déjá plus qu’il nc fallait pour l'entbousiasme·
J’appris, alors, qu’ llcnri Provins est un
komme d ’affaires, d'affaires aussi vastes
qu'il vous plaira, mais, tout de méme,
d’affaires. Cela me confondit, me parut,
d’abord, incomprehensible tout á fait. Com­
ment un personnage forcé de veiller, jour et
nuit, aux intéréts de diverses compagnies
industrielles dont il est administrateur,
avait-il pu accomplir, en outre, une pareille
táche, — si étrangére, si intruse dans ses
préoc^upations! — qui confisque ordinai-
rement toutes les facultés d’un savant et
toutes les minutes de sa vie ?c’était stupéfiant.
Oui, mais ne serait-ce pa3 , en móme
temps, trés-simple, comme la plupart des
choses qui étonnent? Henri Provins a exige
que ses aptitudes spéciales et son expe­
rience des affaires fussent au service d’une
oeuvre que sa conscience lui disait devoir
DEi:x TÉXOJX9 8!>

étre faite. La difference n’est pa3 si grande,


apré9 tout. La politique est un marchó
comme les autres, oú les hommes sont pé-
nétrables du cóté de leur intérét.
Avant nos derniers trente ans de répu-
blique, dont l’histoire pourrait étre écrite
par un clerc d’huissier, il n’y a, sans doute,
jamais eu d’époque oú la cupidité humaine
ait ét¿ aussi complétement démuselée que
pendant les vingt-cinq ans de cohue rouge
et de péle-méle qui s’écoulérent de 1789 ¿
la fratricide réconciliation de 1815. Qu’un
observateur habitué, n’importe comment, á
compter les pulsations des Ames dans le
sens de leurs convoitises, ait réussi, mieux
qu’un autre, á faire la part de chaqué scóló-
rat dans un crime dont tous les puissants de
l’Enrope, ápeu prés sans exception, furent les
complices, quoi de plus naturel,en somme,
et qni doive moins surprendre la raison ?
Tout ce qui n’est pas le gouffre du Génie
peut étre comblé par le courage et la vo-
lonté. Dans le cas d’Henri Provins, j ’irais
8G t,P F IL * n r IO l''S XVt

jusqu’á dire que l ’exubérance de ces deux


vertus e 9t une occasion d’éblouissement.

II en est une troisiéme qui explique tout


ce qui pourrait encore avoir besoin d’étre
expliqué. C’est la merveille d’une bonté pres-
que impossible á concevoir dans le tour-
billon des affaires, laquelle incline vers le
pauvre cet homme toujours si pressé, tou-
jours lancé comme un projectile. Je l’ai vu,
moi, et de cela je rendrai témoignage an
Jour des jours; j ’ai vu ce puissant, cet im­
portant selon le monde, quitter tout, lácber
les millions et les millionnaire9, sauter dans
une voiture et s’en aller loin, dans une ban-
lieue triste, pour 9errer la main d’un artiste
pauvre et abandonné...
C’est comme cela qu’il est devenu l’histo-
rien de la Survivance. Si Louis XVII-Naun-
dorff ou Naundorff-Louis X V II avait laissé
de grandes richcsses, il n’aurait pas eu be-
DFUX TflM O H IS 87

soin de cet historien ni d’aucun autre. Les


riches ne sont pas interessants, mais quand
ils sont princes, la malediction et le ddgoAt
les accompagnent.
« Oui, encore une fois, NaundorfF etait le
fils de Louis X V I. Ses descendants, inddpen-
damment des princes de la Maison d’Anjon,
restent les seuls, les vrais reprdsentants de
cettc dynastie qui, pendant pr£a de mille
ans, fut le principal instrnment de la gran­
deur de la France. Ils vivent mdconnus, ca-
chant leurs douleurs, leurs misdres et leur
resignation, dans une petite ville de la libre
monarchie des Pays-Bas. Lo souvenir des
cruelles souiTrances du passe vient seul
pour eux faire diversion 4 l’amertume et
aux tristesses du present. Leor p6 re n’etait
sorti de sa prison qne pour souffrir cin-
quante annies durant, d'une vie miserable
et desolde, terminee par huit jours d’une
epouvantable agonie, due sans doute & un
poison mortel ! Et la destinee ne s’est
point lassee ; elle pour9uit. les enfants
SS LE FILS DG LOUIS XVI

avec un acbarnemcnt implacable. Les fils


ou les partisans de ceux qui ont aide au
ddpouillement da dernier roi legitime de
France, au vol de son nom, & la mecon-
naissance de ses droits, deversent sur eux
l’oulrage, la calomnic ct le mdpris ( 1 ).... *
Voilä cc qu’il aime, ce qu’il ¿pouse, Henri
Provins, telle est sa passion ruineuse. Que
Dieu le benisse et le glorifie pour cette cba-
rite, puisqu'aucun homme ne le peut faire.
Maintcnant, j'ai parld au9si bien que j'ai
pu des deux seals contcmporains ayant veri-
tablement ¿crit sur Louis X V II» — apres
Villiers de l'lsle-Adam (2). Que ceux qui
aiment la Veritd et la Justice les interrogent.
Pour moi, j ’ai assez ä faire de me tenir de-
vant la plus douloureuse de toutes les images
hamaines et, en la regardant, de crier et de
sangloter d’horreur.

(1) H r o n i P r o y ir s , preface d u Dernier Boi legitime de


France, p. L X V III.
(2) Le Droit du Passi, d an s le volume de nouvclles in·
tUulc : V Amour suprSme. Paris, Brunboff, 1886.
VI

L’ÉPAVE
UbicanKjUc fuftnl corpus,
illio congregabnntur & oqai-
1®.
Saint Mallhicu, xxiv, 2S.
Louis X V II naquit &Versailles, le 27 mars
1785, pour le ddsespoir de son bon oncle, le
comte de Provence, empoisonneur d£j&,
trfes-probablement, du due de Bourgogne,
premier Dauphin, et qui ne pouvait, sans un
trop visible danger, recommencer sur le
nouvel hdritier du trdne les memes prati­
ques avunculaires d’dlimination. L'dtonnant
cochon qui devint·, trente ans plus tard,
Louis X V III, dut se contenter, en grognant
dans ses ordures, de prdparer, par les pires
calomnies et les plus criminelles intrigues,
la destruction de sa parents.
Le pauvre 6tre ddsignd pour l'expiation
des infamies d'une racc et de tout un monde,
vdcut done, par l'unique miracle de la vo-
lontd de Dieu, d’abord A Versailles, dans le
92 LE KM.S DE 1.01.13 XVI

voisinage de ce démon, puis aux Tuileries,


jusqu’au 10 aoút 1792.
Les grandes parties de plaisir qui agré-
mentérent assez son enfance pour qu’il s’en
souvint jusqu’4 la moit, furent, sans doute,
la promenade célébre da G octobre et le re-
tour non moins fameux de Vareuncs oú on
avangait, en grande pompe républicaine, au
milieu des tétes coupées et des burlements
de mort.
Puis, ce qu’on nomme l’áge de discrótion
étant venu, la prison immédiatement luí fut
offer te. S’il n’y mourut pas, comme taut
d'honnétes cceurs le désirent encore aujour-
d’hui, la faute, on peut bien le dire, n'en est
á persoune.
Eníin, l ’óvasion et la liberté! On est en
95. La France gouvernée par cinq malfai-
teurs, est libre de plus en plus, cela va sans
dire, et le Daupbin de France, ágé de dix
ans, est libre aussi. Tout le monde est libre,
excepté Dieu qui n’a méme pas le droit
d’exister.
LÍ-PAVU 93

On traine ?á et lá ce douloureux et triste


orphelin sans état civil, sans nom, sans pa­
trie, sans ange gardieu, on serait tenté de
le croire; de qui l'existence donne ia mort
indistinctement ¿ tous ceux qui ne veulent
pas étre ses persécuteurs. Arrhré lá, tout ce
que je poarrais écrire de moi-méme, de mon
prop re fonda, ne serait que littérature.

Le moment est inoui, unique dans l’his-


toire, absolument. II faut y faire attention,
si on veut compreadre quoi que ce soit á
cette aventure sans analogue parmi toutes
les aventures.
II s’agit d’un trés-jeune prince, d’un en­
fant de dix ans, héritier incontestable de la
plus majestueuse lignée de rois qu’il y eut
jamais. On. lui a tué son pére et sa mére,
aprés les avoir jetés en bas. Une intrigue
bizarre et compliquée a procuré son évasion.
Ju9 que-lá, ce n’est que tragique — et banal.
•4 LE 1 1 1 ! DE L O U IS XVI

Les rois sont faits pour ¿tre coupds eu deux


morceaux, de temps en temps, et leurs or-
phelins reparaissent volontiers avec des ca-
taplasmes ou des canons pour reprendre la
farce antique de paltre les peuples. Mais
voyez la suite.
Ce survivant, contrc toute espdrance et
vraisemblance, nc trouve pas un appui. VoilA
qui est tout A fait nouveau. Certes, il sufii-
raitqu’un souverain, le moindre de l’Europe,
etit le courage de le reconnaitre ouvertement,
de le protdger i ses risques et perils. Tout
serait dit et la face du monde changde. Or
c’est prdcisdment ce qni n’arrive pas. Au
9eul Henri Provins revient 1'honneur d’avoir
(Slucidd ce point obscur et je ne peux mieux
faire que de le suivre ( 1 ).

Pour commencer, aucune justice, aucune


(1) La dissertation remarqnable dont j ’offre ici le r£-
sum£ a t i t publilc, en 1894, par la Gazette de Lam·
sanne.
l '£ f a t k 95

protection, aucune tutelle 4 esperer des pou-


voirs publics, cela s’entend. La situation da
Dauphin etait celle d’un evade et elle lc fut
toujours.
II y a un drame de Villiers de l’lsle-Adam
qui se nomine L'Evadi. C’est l’histoire
craellement simple d'un bandit qui, ayant
accompli je ne sais quel massacre, est con-
damn£ 4 fuir sans relAche, moins eperonng
par la peur des gendarmes que par le tour-
ment efTroyable de son remords, jusqu'A la
minute oii se voyant pris, cc cri s’echappe
des profondeurs de son ftme : c Je suis
¿vadeI »
L ’innocent fils de Louis X V I, charge, par
un inscrutable ddcret, des abominations
d’une multitude, ne s’dvada rdellement qu’&
l’heure de sa mort, et toute sa vie, la plus
intolerable des vies, dut ¿tre dans l’esp6 -
rance de cette evasion finale et certaine que
valut it chacun de nous le premier peche; —
mais, jusqu’au bout, quoi qu’il pitt faire, il
parut un captif echappe & ses argousins.
9ft i f . f i i j ; iu : i .o u is xvi

Assuróment il cst toujours sot de compter


sur la justice des hommes, c’est méme ce
qu’il y a de plus sot et le comble de l’idiotic
est indubitablement de faire quelque état
des lois. Mais, dans le cas unique et quasi-
sumaturel de l’enfant roi, il ne pouvait ja­
mais étre question, quelles que fussent les
vicissitudes politiques, d’un recours á n’im-
porte quelle autorité fran^aise.
Des thermidoriens, tels que Barras, avaient
bien pu macbiner sa sortie du Temple, la-
quelle ne coúta pas moins de huit vies, pour
comniencer, mais a condition qu’elle leur
profitftt. De savoir comment, par exemple,
c’était l’énigrae de tous les dámons.
Do 1795 au 18 brumaire, il parait qu'on
ne trouvapas á utiiiser le malbeureux gargon
qui devenait un bomme lamentable. Ensuite
il est clair que ce n'était pas pour ressus-
citer ce mort civil que Bonaparte bondit sur
la R ¿publique, fit assassiaer Pichegru, le
général de Frotté, le due d’Engbien et mit
sur sa téte la couronne de Charlemagne.
L I PAVK 97

Rieu d-e boo it attendre des royalistes de


Vendee. Les iocontestables hdros de la pre­
miere guerre, Bonchamps, d’Eilb^e., Lescure,
La Rochejacquclein, Cathelineau, n’avaient
jamais pu se concerter durablement. Mais,
aprds la fuite du Temple, les Charette, les
Cormatin, les Dourraoat, les Stofflet, etc.,
perso images beauooup moms ¿piques, s'en-
tendireut si peu, qu'on les cruit, parkas, a «
moment de se declarer.
L ’histoire de eette racaille orgueilleuse et
sans discipline est & ecrirc, comme presque
toutes les histoires. La plupart des chefs,
mime parmi ceux de la belle ipoque%fu-
rent siotplement et tout unime&t des T ftA I-
TRES qui, d6 s la mort de Louis X V I et
peut-dtre avaat, n’avaient agi qu’au nom du
comte de Provence, c se plaisant & consi­
derer que son neveu no sbrtixait pas vivant
du Temple ». II y a lieu de prosumer que
l’apparition de celui-ci au milieu de tant de
98 LB FILS DE lO U IS XVI

serviteurs (¡déles eút été bientót suivie de


quelque accident de guerre infíniment déplo-
rable, que nulle sagesse n’aurait pu prévoir
ni empécber et dont les coeurs sensibles
d’alors ne se fussent jamais consolés.

Méme danger, plus immédiat, dans le cas


d'tine remise du jeune roi dans les camps du
Rhin. Lá sont les domestiques, les vrais, les
Valory, les Montesquiou, les d’Avaray, les
Fleury, les Maisonfort, les Caraman, etc.,
cenx qui vident et qni rincent. L'ignominie de
tons ces dróles est suffisamment historique.
Je vois tres-bien Louis X V II au milieu
d’eux. On ne l’aurait peut-étre pas abattu
d’un conp de fusil, comme en Vendée. On
l'aurait donné á manger á la vermine, la
consigne eút été certainement de le traiter
en petit bdtard, et les valets de chiens eux-
mémes n’eussent pas osé luí montrer de la
pitié.
l.’É P A Y F

Mais j ’y pense, il y a le bon oncle, lc9


deux bons one les. Monsieur est á Coblentz,
avec son frére, menant train royal, c La ré-
sidence des princes, dit le barón de Gogue-
lat, ressemblait á la conr d'an puissant mo-
narque par l'appareil des gardes, des ofliciers
de toutes armes et des nombreux domes­
tiques dont elle étaitremplie ».
Monsieur ayant mis sa peau á l’abri, dés
avant le retour de Varennes, s’esl, tout
d’abord, déclaré régent, suppo^ant, disant
méme á qui veut l’entendre que le roi est
sans liberté, aux trois quarts imbecile, —
ce qui n’est vrai que pour les deux tiers —
et, par conséquent, quasi-mort.
En vain Louis X V I lui rappelle-t-fl qu’il
est, au contraire, toujours libre, au moins
de penser et de vouloir, et qn’aucune ré-
gence ne s’impose; en vain lui ordonne-t-il
de se démettre. Refus d’entendre, refus
absolu et systématique á'écouter.
too LB FILS DE LOL* 19 XVI

Le manifeste du 10 septembre 1791, signé


du comte de Provence et du comte d’Artois,
tendant á établir l’incapacité de leur maitre
et ¿ préparer la dóchéance, est une sorte de
chef-d'oeuvre dans le sens de Fhypocrisie
fratricide et de la rebellion doucereuse. Les
deux fréres abominables du roi de France
le traitent, ju s q u ä la fin, comme, plus tard,
tls traiteront son fils; corante ils travteraient
Dieu, si Dieu s’opposait visiblement á leur
sale régne de quelques anmées, acheté par
tant de crimes, tant de mensonges, tant
d'ordnres et par k réprobation éteraelle!...
L e compte du paurre petit eút été prompte-
ment régíé.

Maintenant, parlona un pen de l’Angle-


terre. Voilár, certesl ce qu’oo peut appeler
une nation générense! Nul ne l’ignore. Et
désintéresséef Eb chevaleresqne ! Et pas du
tont hypocrite nt salope! Vous le savez, ó
Seigneur! Si: ce n’est pas H» que le phis in-
LÉPATE " 101

fortuné des princes trouvera un refuge, oú


sera-ce ? je le demande.
Mais voici : l’Anglcterre a des ennuis,
comme toujours. Puis, il y a M. Pitt qui dé-
clare « n’eslimer jamais assez grande I'hu-
miliation de la mabon do Bourbon ». Pais,
enfm, il y a les affaires qui sont les affaires,
comme chacun sart...
A la place de Louis X V ÍI, j ’aimerab
mienx l’oncle. Un bon coup de couteau me
répugnerait moins que d’étre brocanté par
eette vieille judate.

Pourquoi le petit roi n’irart-il pas tout


bomwment ebez le pétofant Francois, nevett
de maman, personnage qualifié de roi de
Bohéme et de Hongrie et volgairement dé-
nommé empereur d’AUemagne ? Tous les
cousins ne se ressemblent peut-étre pas. On
ne cesse pas nécessarrement d’appartenir ¿t
l’hamanité parce qtr’an est prince.
Celui-lá poorrait an moins le notrrrrr. IF a
102 LE FILS DE LOUIS XVI

bien soixante millions de revenu et toutes


Ies raisons du monde poor que cet enfant lui
soit trés-cher.
Seulement, ah! seulement, oil il y a de la
géne il n'y a pas de plaisir; tous les chemins
ménent á Rome; Paris n’a pas été b&ti en
un jou r; les grandes douleurs sont muettes
et il n'y a pas de fumée sans feu. Mais il y a
le c sourire mystérieux de la Joconde » et il
y a, surtout, la Raison d'Etat qui paraft avoir
été la conquéte la plus notable de la Maison
d’Autriche, lorsque son aigle aux deux tétcs
noires que doit, un jour, tant déplumer Na-
poléon, griffa jusqu’au coeur le rugissant
Lion de Saint-Marc. C’est trop de parenté
encore, trop de sagesse et de gloire pour an
enfant.

Ríen á faire en Rusaie. On a un Tsar trés-


toqué, enfant trouvé sous le trdnc de Cathe­
rine II quifut, sans comparaison, la plus cons­
tante et la plus grandiose putain du monde.
L*tPATK 1G3

Ce Paul Ier qui sera, tout ä l’heure, l’ad-


mirateur et l’ami de Bonaparte, recueille et
pensionne le comte de Provence, jusqu’au
jour oü les intrigues scandaleuses de ce
sc6l£rat le forceront ä l’expulser avec igno*
minie. Autant vaudrait se rdfugier dans an
autre.

Et l'Espagne ? Cette fois, on peut le dire,


c’est un fier peuple, une nation feroce, oui,
mais noble parmi les nobles. Elle est dösi-
gnde pour procurer la chute de Napoleon,
quand 1’heure sera venue. Mais eile ne dö-
mord pas de ses Angevins qui lui suffisent
depuis un si6cle et ne s'int£resse gufere aux
Bourbons de labranche ainöe. On va jusqu’4
supposer, noi\ sans motifs, que, dös la nou-
velle de la pr£tendue mort du Dauphin,
Charles IV aurait espdrd le trdne de France
pour un infant.
Nulle repugnance ä s’allier avec les regi­
cides du Directoire ou du Consulat. Rien que
10» LE FILS DE LOUIS X V I

l’espoir de recouvrer Gibraltar par ¡’humi­


liation de l’Angleterre eüt 6te asscz poor
sonder indefiniment l’Espagne ä la fortune
de Napoleon, si ce Polyphöme ä l’oeil crerd,
depuis Tilsitt, n’avait pas entrepris de
l’amalgamer. A d mBieu de ces interdis, qnelle
place tiendrait la reconnaissance d'un enfant
frappe de mort civile ?

Et la Sudde? Ah f oui, parlons-en de ces


luthdriens enrages qsi doivent un jour, se
donner eorome du bltail h Bemadotte, le
plus midiotre, le plus immoral, le plus
perfide, le plus cyniquement ingrat des
parvenus.
< Parmi les griefs de la noblesse qui vient
de faire assasamer Gustave 111, dit Henri
Provins, figurent an premier rang son amour
de la Franee, so» attacbement aux Bour­
bons, l’ardeur avec laquelle il a’est fait le
promoteur de la coalition de 1791. Assnrd-
ment la vie de Louis X V II eöt 6tö encore
LÉPAV1 105

moins en súreté que partout aillenrs dans un


pays oú s’exer?aient depareilles violences ».

Pour ce qui cst de la Prasse dont nous


aurons ¿ reparier, ne suffit-il pas, pour le
moment, de rappeler que cette monarchic,
qui n'est pas encore devenue la puissante
dame qu'on sait et qui se borne á teñir des
coupe-gorges sur les grands chemins, a été
la premiére á signer á Bále sa paix avec la
Répubtique fran$aise, allant, pour l'obtenir,
josqu’á céder la rive gauche dn Rhin.

Qoamt am États secondaires, la Toscanor


la Sardalgne, la Baviére, par exemple, il
nest pas & présumer qu¡’on y trouverait plus
d’hérolsiiieqxta: dans les granda Etats.
La vérité, médiocreraent pindarique, c’est
qne tout le monde a la colique, aussitót qu'il
est parlé de la France. Peu importe qu'ou
soit parent des Bourbons,, ce qui est le cas
106 LC FIL9 DE LOUIS XVI

des deux premiers. On veut d'abord et, avant


tout, la paix aveo une nation qui rosse tou-
jours. Cela on le veut furieusement, á quelque
prix que ce soit. Ce n’ost pas héroique, mais
c’est le plus súr.

Les deux seuls pays oú l’enfant errant des


plus puissants rois chrétiens semble avoir
trouvé un précaire asile, furent la Suisse et
les Etats de l’Eglise. II est resté muet sur
cette époque nécessairement mystérieuse de
sa vie. « II en réservait l’histoire compléte
pour le grand jour des débats publics, aprés
lequel, vingt-cinq ans, il soupira.pour lequel,
tant d'annces. il lutta. Lafont d'Aussonne
anticipant sur ses déclarations, a affirmé que
le Pape Pie VI avait, en consistoire secret,
avisé ses cardinaux de la délivrance d’un
enfant sur lequel, dans ces temps troublés,
la papauté fondait les plus grandes espé-
rances et de son séjour dans un coin caché
des provinces pontificales. Est-ce vrai ? Les
L’ ÉPAVK 107

archives du Vatican acules, aujourd’bui,


pourraient en témoigner ».
Jamais Pie VI ni ses successeurs n’avoué-
rent cette protection, alors méme qu’ils
eussent pu le faire sans danger. C’eút été
déclarer la survivance, hardiesse au-dessus
de tous les courages (i).
Le 8 novembre 1843, dans unbref oú l’héré-
sie de Vintras était condamnée, GrégoireXVI
prit cette occasion de parier du Prince, alors
Agé de 58 ans, qui avait eu le malheur de
tomber dans des erreurs connexes, d’un
caractére a exécrable ». Certes, j ’en parlc-
rai de ces erreurs qui me puent au nez
aflreusement et que le Pape ue pouvait pas
trop flétrir (2). Mais l’émission d’une fausse
doctrine n'a jamais aboli ni invalidé, ipso

(1) A la Restauration, on inslitua un service funébre


anouel pour Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame
hlisabeth. Le Pape défendit qu’on en fit un pour le Dau­
phin, et Louis X V III qui l’avait d abord ordonné, n’osa
pas imposer sa volonté aux Vicaires généraux de Paris,
en affirmant le décés de l'cnfant-roi.
(2) Voir le X III« et dernier chapitre du présent ouvrage.
108 I.K F1I.S DIÍ L .‘ IMS XVI

fado „ l’identité, la personae du sectaire ou


de l’hérésiarque, non plus que le droit natu­
re! qu’il a de porter son nom.
Or le Vicaire de Jésus-Christ s’exprimait
ainsi: Illius perditi hominis qui falso se
Normaudiw duccnt jactat (I). Cettr. parole
dictée, hélas ! par la politique et dont la
valetaillc des .assassins s’est tant prévalue,
u’a rien á voir, bien entendu, avee l lnfaLlli-
Jbilité doctrínale du Souverain Pont i fe, lequel
s’en est expliqué avee son Juge, á son 1U do
mort, ily a plus d’un dcrai-siecle.
Depuis, silence absolu, insondable, impé-
nétrable. Louis X V II mourut vraisembiable-
ment par le poison, uu peu jnoins de deux
ans apr¿s ce dernier coup. 11 avait p.nfin
trouvé Pilóte unique, le Roi qui ne tremble
devant personne.

(1) J« n’ai pas Ju le Jbref. CetAe oilatien est emprtratée


k Pierre YeoUlot (I!!) La souroe eU si impure qtft’en -a le
devoir d’avertir. Mon appreciation, par -cou*é<fueat,
eoaditionnelle .
VII

LE CAPTÍF
Ta fautem & omnes babi-
taior«s domos tos, ibitis in
captiviutem.
Jérémie, xx, 6.
Louis X V II est á peine arrivé á l’Age oú
l’innocence est discernable du crime, et déjá
il a fait autant de prison qu’un vieux galé-
rien.
Echappé du Temple, on l’arréte en Ven­
dée. Barras trés-exactement instruit et plus
puissant que jamais dans le Directoire dont
il va devenir président, le fait évader une
seconde fois. On le méne en Italie par de
bizarres détours, en vue de dépister les
espions. Puis, un jour qu’il avait fallu fuir
précipitamment sur un bátiment anglais, ce
navire est capturé et le raalheureux prince,
ramené en France, trabit son identité.
C’est alors qu’il subit, dans une nouvelle
prison, le supplice étrange de la défiguration
qu’il a raconté et dont l’horreur est difficile-
ment surpassable. Trente ans plus tard, les
112 • L I F IL * DS LOl’ IS XVI

traces de cetlc operation subsistaient, mais


la victime ne fut pas efficacement, valable-
ment ddfigurde.
II aurait fallu la main de Pierre Veuillot,
iutangible animalcule sorti, on ne sait com­
ment, du rognon peu beni d’Eug6ne, frdre
toujouca vagisBant du journaliste fameux
qui mourut deliquescent, a A la place des
bourreaux, dit ce Pierre Veuillot, j'aurais
«implement coupi le nez de la victime. Ge
n’eilt pns ¿te plus cruel et c'eilt dtd plus
stir ». II ne dit pas e ’il l’aurait mangd.

Délivré de cette caverne, Fouchéle repince,


juste en méme temps que son cousin, le
due d’Enghien qu’il avait tenté de rejoindre,
c’cst-á-dire en 1804, et le replonge dans un
cachot, á Vincenae9, pour y reater jnsqn’en
1800.
11 a r aeonté... qu’on l ’enferma dansun cul
de basse-losne humide et fort obscur qui ne
LE CÁFT1P 113

recevait de jour que par un étroit soupirail


placé á une grande hauteur. 11 ne pouvait
distinguer scsmatns qu’«n lesfaisant passer
devant aes yeux- 11 resto tfuatre «os dans ce
trou sans voir d’autre figure 4ni»aine que
celle de songardien qui luí apportait dnjptjn
et de l’eau et restait sourd á see question*.
II était forcé de manger son pain immédiate-
ment, car d'énormes rats ne lui permettaient
pas d’en garder pour le repas suivant. Ges
affreux «uimaux non contents de luí dispu-
ter sa nourriiure, établirent le or aid dans la
mauvaise oouvertore dant il s’enveloppait,
l’humidité ayaot détrnit ses vétements...
II avait idix-neuf ans iquand il íut ainsi
enterré vivant. Qoand il sortit, aea yjenx
ótaient désbabitués de la lumi&re et son in­
telligence presqne éteirtbe. A peine •eeuvert
de Jambeaux, ees angles étaient long« et
durs oomrae des grifTea, sa barbe et ses
cheveux avaieni poussé démesurément.*.
II fut encore tiré de cette loase par la
constante Joséphine qui avait fini par obtenir
114 LE riL S DE L O U I· XVI

dc Fouche le secret de sa sequestration. Na­


poleon commen^ait & se lasser d’elle. C’etait
le moment de se rappeler l’enfant dont elle
avait favorise Invasion quand elle concubi-
nait avec Barras. Cet enfant avait alors
vingt-quatre ans. Quelle enfance 1 quelle
adolescence! quel destin!

Quinze ans plus tard, — aprés quelles


péripéties et quelles aventures! — on l’em-
prisonne derechef á Brandebourg, sans
aucun prétexte, pendant trois ans, pour ne
ríen dire de plusieurs mois de cachot préven-
tif. Je dis a sans aucun prétexte j>, parce
que je ne sais de quel mot me servir. Dans
l’important travail signalé plus haut, La
Question Louis X V II, Otto Friedrichs a
établi que le prétendu Naundorff poursuivi
d’abord comme incendiaire, puis comme
faux-monnayeur, et les deux accusations
ayant dú étre abandonnées, l’une aprés
LP CAPTIF iir>

l ’autre, á cause de leur absurdité palpable,


on se rabattit á le condamner á trois ans de
prison pour s ’étre dit, au cours du proces,
p r i n c e n a t i f . . . II ne sera jamais donné á

aucun homme d’expñmer convenablement


l’ignominie d’un tel procédé.
La vérité nue, c’e9t qu’on était en 1824.
Cette date a l’éloquence d’un hurlement de
cannibales sur une charogne. II est facile
de concevoir l’intérét de certains person-
nages á dissiper cet ayant cause an mo­
ment ou crevait Louis X V III.
Mais á quoi bon cette derniére mention
d’écrou ? L ’incarcération véritable du mal-
heureux ne fut pas entre les murailles detelle
ou telle prison. Sa geóle súre et certaine,
celle qu’il endura de 1810 á 1832 et dont
il resta irrémédiablement déprimé fut le
royaume de Prusse. C’est l’affaire d’un per-
scrutateur subtil et profond, tel que Frie­
drichs, de débrouiller et de divulguer, un
jour, les causes de ce fait extraordinaire qui
seuí explique l’élévation scandaleuse de cet
no LE FILft DE L o t IS XVI

¿tat avec ses incalcnlables consequences.


On verra, alors, si j ’en ai trop dit, an com­
mencement, sur le regrte oceulte, mais effeetif
de cc vagabond redoutaiie.
En attendant, j ’ose affirmer que jamais tr£-
s o r ou bite f&roce ne fut plus attentivement
garde que cecaptif qui, pendant un quart de
aidcie, ne put faire un pas sans que les yeux
de toute la police europdenne le fixassent,
sans que les plus fiers monarques eussent
mal au ventre sur leurs tr6nes, sans qu e fonc-
tionnassent aussitdt les assassins. Quand on
Ini perait de s’dcbapper, il faut croire qu’on
ne le jugeavt pins k craindre, appreciation qai
n'etait pas, j ’imagine, sans quelque drabo-
lique profondeur.

Non Bemlement la Sarvivance ¿tait discre­


d it^ , 41’avance, par la eomddie policiisre des
faux dauphins, d’une mani&re qu’on pouvait
croire irreparable, mais surtout, il faut le
LE CAPTIF 117

reconnaitre, I ’instinct royal paraissait cu la


personne du vrai titulaire, singuliórement
exténué.
Déjá héritier certain, visible, indubitable,
des goúts et des sentiments de son infortuné
brave homme de p6re, le manqpe absolu. de
toute culture, méme inférieure, et'le long
séjour forcé dans le lieu le plus bas qui soit
en Europe, avaicnt accompli en cet unique
Rejeton de la Dynastie des Lys, le monstre
de médiocrilé que représente un petit bour­
geois prussien.
II a beau nommer la Prusse <r un peuple
de brigands » (Letire á sa femme du 28 mai
1834), il en est, helas! marqué pour toujours.
Libre ou non, il sera captif des pensées
vulgaires, — éternellement.
Et, comme rien n'arrive sans la permis
sion ou l’ordre de Dieu et que, par consé-
quent, tout est trés-bien, il serait impossible
et déraisonnable de voir en cet honnrte
homme un continuateur de Francois I*r ou de
Louis XI plus intéressant ou plus valable
118 L I FILS DC LOUIS XVI

quc les scdldrats horribles qui l'ont sup­


plants.
Que penser alors, sinon que la Race finis·
saitet que Ie Seigneur ne voulait plus que
les ftmes payees de son Sang fussent gou-
vernöes par des Bourbons ?
VIII

L ’HORLOGER
H on dam venerat b o r a ejas.
Saint Jean, v n , 30.
Ponranivons l’exposd de cette miserable et
douloureuse existence.
Un jour, en 1810, aprfcs des disgrAces et
des perils infinis, le due de Normandie, ayant
25 ans, arrive A DerKn mnni d’un passeport
au nom de Charles-Guillanme Naundorff, n<5
AWeimar, Agd de 43 ans. H tient ce passe­
port de la complaisance phis que bizarre d’un
voyagenr mystdrieux, reneontrd comma p a r
kasard, qtri le hri a dcrnnd pour qir41 pnistse
pdnfrtrer dans la capitate de la Prasse; Pm>-
seport dvidcmment fabnqu£par unfanssaire,
puisqa’il a dtd ddmontrd qne jamais to !?atin-
dorff n’avait existd AWeimar:
Tont le bagage du paovre dtre estle pen
d'allemand qne hii a enseign6 sa m6 re AVer­
sailles ou aux Tuileries, — son dblouissante
122 LI F IL S DB LO U IS XVI

mere, la Reine de France ! — et le souvenir


poignant, dévorant de ces splendeurs.
A l’une des rares époques de calme de son
existence plus qu’agitée, il a eu l’occasion
d’apprendre l’horlogerie. Le vrai fils da ser-
rurier Louis XVI vivra done, s’il peut, de ce
métier qui convient aux &mes assises; — en
songeant que sa naissance lui donne le droit
de commander á trente millions d’images de
Dieu et de parier avec une familiarité dédai-
gneuse á n’importe quel souverain.
Mais on ne le laisse pas tranquille. II est
invité par la police á s’expliquer au sujet de
son passeport, etle candide,aussitót, raconte
son histoire, se dépouillant méme, entre les
mains d’un personnage qui semble lui parier
avec bonté, des seules pieces pouvant établir
son identité: une lettre aatographe de son
pére et une espéce de procés-verbal ou cer-
tificat des signes corporels que portait le
Daaphin, document signé du Roi et de la
Reine et scellé da sceau de Louis XVI. Pa­
piers inexprimablement précieux, sauvés,
l ’b o e l o g e r 123

jusqu’ä cet instant, de tous les naufragos ot


cousus dans le col de sa redingotc.
II ne les reverra jamais, est-il besoin de le
dire ?
Subitement, alors, il n’y a plus de lois en
Prusse pour cet etranger. Les choses les plus
invraisemblables, les plus impossibles, s’ac-
complissent. En ¿change de ses papiers, on
lui donne une patente d'horloger et le droit
de bourgeoisie dans la petite ville de Span­
dau, cela sur un simple certificat du chef de
la police de Berlin, au mdpris des lois et des
ordounances.

A partir de ce moment, tout est dit,


l’homme est confisqué, supprimé, enseveli,
claquemuré sans pardon, coulé dans dn
plomb et dans du bronze. On ne veut pas le
tuer, non certes, il peut telleraent servir un
jour lmais on le veut tranquillo, efTacé, indis-
cernable dans les balayares et les pl&lras.
124 t-F FILS D S 1 0 0 I S X T !

Tout ce que peutambitionner un cloporto lui


est accordé, facilité...
Quelle belle chose! Le Ills de Louis XVI,
do Louis XIV, d’Henri IV, bourgeois prus-
sien ! Le legitime héritier du vainqueur de
Marignan, du chevalier du Camp du Drap
d'or, remontant la pcndule détraquée du
bourgmestre pour laquelle une souillasse dc
Poméranie est venue le relancer insolemment
jusqu’á trois fois 1
Mais, que dis-je? voici tour á tour le bias-
seur de la Grande Rue, le fabricant de sau-
cisses de la rue Froide ou le cordonnief
important dn cul-de-sac des Electeurs, qui
viennent reprocher en gueulant á cet enfant
de Bouvines, de Taillebourg, de Damiette, de
la Maaaoure, d’avoir mal réglé uoemontre á
répétition, de laisser obstinément des tas de
poussiére dans les rouages d’un chronométre
«.uparavant infailKble, on de s'achamer sans
excuse á me paa vérifier Je grand reasort d ’un
oouoou chanteur 1 ...
Mon Dien! c’eet extrómement simple. Le
l 'u o r l o o e a 125

traite de Tilsitt avait röduit de moitie la


monarchic prussienoe. Peu s’en etait £allu —
Napoleon, ö Sainte-Ilel6 ae, a exprimö le
regret de ne l'avoir pas fait — qu’elle dispa-
rüt complütemeat par la dispossession de la
maison de Brandebourg, la restitution de la
partie polonaise du royaume ä la Pulogne
et la creation d un nouvcl Ktat fait do ran­
nexion des terres ailomaudes 4 quoltjue autre
partie de l’Europe centrale. La Prusse se
trouvait ä la merci du terrible Einpereur.
Contrarier, dans un ordre d’idöes quel-
conques, sa politique, c’eiH et<5 encourir sa
col£re. Dövoiler ä la police imperiale la pre­
sence de Louis XVII sur le territoire prus-
sien, c’eüt 416 s’exposer i. l’obligation de le
livrer; peut-^tre aussi le vouer & la mort.
Dans les *leux cas, c’eüt ¿t£ perdre l’otage
le plus precieux.
126 LE FILS OR LO U IS XTI

continuée a lorsque, renoncant &toute pre­


tention an trdne de France, il decida de se
marier obscurémont avec la filie d'un bour­
geois de Spandau, le 29 novembre 1818.
Contrairement i toas les réglements établis
et á toutes les lois de la monarchie, le gou-
verneraent prussien le dispensa de produire
l’acto de aaissance requis pour l’accomplis-
sement des formalités civiles du mariagel...
Et lorsque, le 27 mars 1820, quelque temps
apré¿ la naiseance de son premier enfant, le
prince écrivit au ministre de l’intérieur dans
dea termes hautains pour protester contre
la force inavouée qui le privait de aon nom
et de son héritage, aucun chátiment ne lui
fut infligé. On accepta, sans mot dire, cette
protestation... Oui, pendant une période de
vingt-trois ana, signalée pour l'infortuné fils
de Louis XVI, par tant de déceptiona et de
funestea événements,1 la Prusae lui accorde
\

la protection la plua évidente et la plus


étrange. Jamais, loraqu’il s’agit, pour le due
de Normandie, d’assurer aon existence, il ne
I'H O K I.nC EK 127

s'adresse en vain aux pouvoirs publics ». (1 ) '


Enfin, il s’dvada, k la mantere du malfai-
teur de Villiers, c’est-A-dire pour se jeter 4
ses bourreaux. S'il avait voulu se tenir tran-
quille en Prusse, ou hors de Prusse, on lui
aurait fait la vie douce, la richesse mfime ne
lui aurait pas ¿td refusde. On a ¿td jusqu’A
lui ollrir des millions.
Mais le fils, de plus en plus vrai, de
Louis XVI, voulait aller au-devant de l :a-
tnour de son peuple. II croyait qu'il lui suf-
firait d’apparattre et il vint 4 pied, pour ccla,
du fond de l’Allemagno, demandant l’au-
mdne... Les bras tombent quand on lit ces
choses.

(1) Hbkri pRonxg. Le Dernier Rot.


IX

LA DUCHESSE CAIN
lfum custos fra tris m ei
•u m ego?
Gcnifc, iv, 9.
Je découvre tout h coup qu’il m’est impos­
sible de faire an pas de plus sans parier de
la soeur. Car il a une soeur, ce malheureux,
et méme une soeur fameuse dont il fut beau-
coup parlé. Aujourd’hui encore il y a des
gens honorables, c’est-á-dire des gens
paraissant n’avoir ni tué ni volé, qui ne la
nomment pas autrement que la sainte du-
chesse d’Angouléme.
« Mon frére, a écrit cette sainte, avait
beaucoup d’esprit, mais la prison lúi avait
fait beaucoup de tort, et méme, s'il eüt vicu
il y aurait eu á craindre qu'il ne devint
imbécile » (1). Done il vaut mieux qu’il soit
mort, conclut avec raison un historien spé-
cial, malheureusement respectueux.

(1) Duchessi d’AnooulAms. Relation de la captivitéy etc.


13 2 LE m s OE LO U IS XVI

11 y a, eans doute, pcu d’ötres humains


dont la mort ait <H6 autant ddsirde que cellc
de Louis XV11. Question d’hdritage. Les deux
oncles avaient passd les trois quarts de leur
existence criminelle 4 convoiter la royautd
dont ils ne jouirent d’une fa$on malpropre
que tr 6 s-peu de temps avant de crever comme
des animaux immondee.
Pour ce qui est de la soeur, il s'est ddcou-
vert, &la fin, qu’elle avait surtout dans sa
vieillesse, un extreme dösir de ne pas lAcher
l’argent (1). La dachesse d’Angouleme qui
avait d’excellente» raisons pour ne pas croire
ä la mort de son fröre et des raisons meil-
leures, des raisons d’or pour le faire chou-
riner dans les petits coins, — la saintc

(1) On sail que la fortune patrimoniale de Louis XVII,


yoUc par ses oncles, d ’abord, filoutle ensuite par 6a
sainte soeur et finalement rafl£e par le comte de Cham-
bord, etait, en 1815, de 307 millions, capital remis au due
de Blacas, par le marquis de Monciel et qui fut placl A
l'£tranger, portant9 millions de rentes. II est ¿videmment
plus profitable de renier et d’assassiner un frkre que de
remonter des peodules.
LA DUCHF.M F. CAIN 133

duchesse, dis-je, « a tout fait pour savoir si


ce frdre aurait pu ¿chapper au long et infer­
nal martyre auquel des monstres l'avaient
soumis... Bile a tout fait, pendant bien des
anrUes, ayant gardd I'espdrance de retrouver
son malheureux frdre... » Ainsi parle un
domestique sot, le marquis de la Ferronays,
gendre du due des Cars, dans une intro­
duction aux Mimoires de i / “* de Tourzel.
Traduction dans le seal langage qui con-
viendrait &de pareils serviteurs :
— La sainte duchesse que nous vdndrons,
it peu pres, comme un quartier de chienne
pourrie, a tremble, toute sa vie, de voir
apparaitre son frdre et eUe a tout fait pour
ne pas le rater en quelque lieu que ce fAt.
Malheurensement die ne donaait pas assez
de galette et, par consequent, fut mal servie.
Les deux o® trois pauvres fois qu elle crut
s’en ctebarrasser, l’op&ation ¿choua fort
piteusement. Ce ne fut quo tres-tard, lorsque
cette fille de saint Louis dtait elle-mdme sur
le point de mooter au ciel, qu’elle parvint,
134 I . · P II.S D S LO U IS XVI

dit-on, 4 lui faire passer, en Hollande, uq


petit bouillon... Nous autres, les larbins, non
moins disposes A accomplir les actes de la
plus sublime vertu que les pires turpitudes,
nous certifions сев faits devant Dieu, ausei
volontiers que nous certifierions le contraire
si cela pouvait nous fitre profitable et, n ayant
plus cette mattresse dont le monde n’itait pas
digne, nous ofTrons nos Ames loyalos au
premier cbenapan qui daignera nous honorer
de sa confiance.

« Loi des 20-25 septembre Í792. Titre V.


— Décés. I. La déclaration du décés sera
faite par les deux plus proches parents ou
voisins de la personne décédée, á l’officier
public, et dans les vingt-quatre heures ».
La plus procbe párente et la plus voisine, d
la /oís, du petit roi, c’était sa soeur atnée, Agée
dedix-sept ans, détenue Ala tour du Temple,
A quelques marches de l’appartement dans
LA DU CHE SSE CA I!f 135

lequel il y avait eu un décés. Or, Mm* Royale


ne fut pos appelée, ni dans les vingt-quatre
heures ni plus tard, á vérifier l'identité du
cadavre qu'on disait étre celui de son frére,
mort le 8 juin 1795 et enterré quatre jours
aprés.
Voilá ce qui jaillit instantanément, avec
plusieurs autres choses imnstrueuses, de la
prétendue copie du soi-disant acte de décés,
—dcfcctueux,illégalet,d'ailleurs, détruií 111
de Louis XVII.
Lo défaut de ce témoignage sans réplique,
défaut si imbécilement expliqué par la crainte
de faire de la peine á une jeune personne
donton venait de guillotiner toute la famille,.
suffirait seul á convaincre de la substitution
et de Invasion un homme convenablement
équilibré.
II serait puéril, d’autre part, d’énumérer
les raisons impérieuses, toutes-puissantcs,
qu’aurait eues la Convention, d'éclairer par
des torrents de lumiére et de rendre indiscu-
table á jamais la mort du dernier héritier
136 LK riu BE LOUI« in

direct des rob de Prance. Tout a été dit sur


ce point comme sur tant d’autres concernant
la Survivance et, vraiment, je ne connais pas
deprésomption historique autour de laquelle
se soient accumulées tant d’irréfragables
preuves.
Mais il est une loi spirituelle sans excep­
tion. Quand une chose qui devait se faire n’a
pas été faite, elle poursuit l'homme indéíini-
ment, jusqu’au fond des puits éternels. Tant
que vécut la duchesse airreuse, elle fut
appelée á reconruiitre son frére et elle fut
appelée en vain. Depuis le 19 octobre 1851,
date de la mort de oette sainte, je me la
représente fort bien continuant spirituelle-
mcnt cette vocation, dans le3 tortures inima­
ginables...

II est dit, dans le Sormon sur la montagne,


que celui qui regarde une femme avec con-
voitbe a déjá oommb ladultére dans son
LA DUCHF.SSK CA Ilf 13;

coeur. Marie-Thérése-Charlotte de France


parait avoir regardé la mort de son frére,
commeun adolescent regarde lacroupe d’une
courtisane, et c’est an point que lorsqa’un de
ces royalistes sages qui ne montent jamais
dans aucun bateau, dit, aujourd’hui, sereine-
ment, que Louis XVII est mort au Temple,
on a l’impression d’étre dans un mauvais
lieu, et on croit entendre cette róprouvée...
II y a aussi des témoins nombrenx, des té-
moins mucts, des témoins sans coeur, descen-
dus aux goufTres piaculaires et qui réavalent,
comme ils peuvent, leurs témoignages, en
pleurant du feu...
Tel est un des aspects de l’histoire de la
Survivance qui est certainement des plus
noires et des plus tragiques du monde. La
filie de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la
soeur de Louis XVII, respectara Louis XVIII,
assassin de son pére et de sa mére et lui
obéissant jusqu'á épouser le due d’Angou-
léme! Plus tard, obéissant á Charles X et le
respectant, cetui-lá aussi, et toujours égor-
138 LB T IL S DE LO U IS XVI

geant son frére pour... sauver l'honneur de


tons ces pourceaux I
Que se passe-t-il chez les pauvres gens
qui gagnent leur vie avec labeur, in sudore
vultús, comme il est écrit ? Le pérc et la
mére sont partis pour aller soufTrir, confíant
á leur filie déj;\ grande un petit garlón
bien-aimé qu'ils ont engendró dans leur tris-
tesse. La soeur, alors, abandonne le pauvre
enfant et se prostitue. Rien n’est plus banal
ni plus douloureux. Mais, dans le cas de la
duchesse d’Angouléme, il y a une circons-
tance qui n’a pas de nom. Cette soeur hor­
rible (wait emporti tout le pain de la mai-
SO f t · m«

Et 1’afTaire de M“· de Rambaud! En voilA


un po6 me de d^gofttationl II faut lire 9 a
dans la relation de M. Morel de Saint-Didier,
missionn£ par Louis XVII auprfes de sa sceur
et qui, racontant lui-mfime ses deux ambas-
LA D U CH K 98R CAIN 131»

sades, a écrit une sorte de chef-d’oeuvre (i).


Cette piéce est si importante que tous les
ouvrages sur Louis XVII Font tránsente, á
peu prés in extenso.
Mm* de Rambaud était une bonne vieille
c attachée », il n’y avait pas loin d’un demi
siécle, « au berceau du dne de Normandie,
depuis sa naissance jusqu’au 10 aoút 1792 >.
Elle l’avait cru mort jusqu’en 1833. A cette
époque äeulement, le prince lui fut présenté.
L’ayant reconnu ¿ certains signes indubita­
bles pour elle, il lui parut simple de donner
á son eher seigneur, abandonné et deshérité,
tout ce qui lui restait de vie et de force.
Ses démarches inútiles auprés de la du-
chesse d’Angouléme qui la fit insulter par
ses valets, ont été rendues fameuses par
Jules Favre pour l’opprobre óternel de la mi-
sérable. Mais I’endurcissement, la cruauté,
la vilenie, le gou/atisme' surnaturel de cette
filie des rois, étaient nécessaires pour que

(1) Le Dernier File de Louis XVI, 1836.


LE F T l/l DF. LOUTS XVT

flit r£v6l6e I’ignominie sans contrepoids d’un


Blason irrdmissiblement diffarae, et, aussi,
pour qu’un jour, dans l’avenir, les voyous
eux-m6mes ¿clatassent d'indignation et que
les plus fangeuses putains des cit-is coupables
no voulassent pas 6tre confondues avec cette
Altesse 1

Les premi6res demarches de Mm* de Ram-


baud et de quelques autres personnes, vers
la fin de 1833, avaient eu, d’ailleurs, un
effet magi que.
En novcmbre, le prince reijut une caisse de
fruits confits ilont l'analyse demontra qu’ils
¿taient empoisonn^s. La tentative ayant
echoud par l’effet d’une sorte de pressenti-
ment ou de sagacity instinctive qui avertit le
destinataire de la «presence d’un danger de
mort, celui-ci tombait, le 28 janvier 1834,
place dn Carrousel, A 8 heures du soir,
frapp£ de six coups de poignard.
LA D V C H M S F C A I» 141

II en réchappa, sauvé par une médaille de


la Sainte Vierge fixée á son chapelet, la-
quelle « semble avoir paré un coup qui eút
été sans rémission >.
Cetle derniére phrase est d'un bon domes­
tique de Madame, le vicomte Sosthéae de
La Rochefoucauld, d’autant moins suspect,
celui-l¿, que, d'aprés l’ensemble de sa con
duite, et 1’homicide ambigulté de quelques
unes de ses expressions, on se le représente
volontiers distribuant de l’or á des bandits,
— sans profusion ni gaspillage, toutefois,
car il n’y a pas de petites économies, sa
maitresse a dú le lui dire, et l’assassinat,
méma d’un frére, n’est pas une opération sur
laquelle on doive s’emballer au point de dila-
pider un argent fou.
Ah! je sais bien, il y a une réponse au
célébre cuiprodesl. Cette réponse, á l’usage
des seuls princes et banale s’il en fut, est
l’histoire ,fort incertaine, d’ailleurs, d ’Henri II
ne commandant pas le meurtre de saint
Thomas. Mais oú est le vicomte, n'ayant pas
142 L S F IL S DC L O O !· XYI

i’habitudc ancienne de eurer les fosses, qui


-prendrait sur lui de conférer l'auréole á une
pareille innocence?
Le 16 novembre 1838, aprés le refus de
sommes énormes ofTertes par l’entremise du
gouvernement de Louis-Philippe, en écbange
d'une renonciation au trónede France, nou-
velle tentative ¿Londres. Le prétendant, cette
fois, est bonoré de plusieurs bailes depisto-
lct qui le blessent cruellement, mais ne le
tuent pas mieux que le couteau.
Madame, décidément, était mal servie.
Par décret divín, le pauvre homme avait
encore sept ans á vivre que ne pouvait lui
ravir aucune sollicitude familiale. Ce délai
expiré, on ne le rata plus. Mais que c’était
tard 1 et combien peu de temps restait á
Marie-Thérése pour illuminer 1

II est ridicule aujourd’hui de prétendre


que l’odieuse créature a pu étre incertaine
LA D U CH ESSB CAIN 143

tie l'identite. Elle ellt ¿t6 seale. Personae,


dans son entourage, ne pouvait ignorer
Invasion que connurent, an moins, tous les
homines d’Etat en Europe, de la Convention
k Louis-Philippe, et plusieurs, parmi ses
admiratenrs les plus respectneux ou ses
confidents les plus intimes, ¿taient convain-
cus de l’identite du pritendu Naundorff avec
le prdtendu mort.
Pour ne parler que de Invasion, elle avait
6t6 annoncde i tout le monde. On signale,
parmi les actes de la Convention, un decret
qui ordonne de poursuivre sur toutes les
routes de France, le fils de Capet, et on a
d’abondantes preuves de 1’ex^cution de ce
decret (1).
(1) « Solard raconte que dans lea moia qni sum rent
le dicds du Temple, les agents dela Sdret£ interrogeaient
tous les enfants paraissant Agis de dix ana, rencontres
voyageant sur les routes, et que Ton exigeait de leurs com·
pagnons des papier· justifiant de leur identity. II ajoute
que si quelque chose de contraint se r^v^latt dans leur
attitude, on les retcnait jusqu’a plus ample information.
Parmi ces arrestations, il faut rappeler celle d’un jeune
homme soupgonnd d’etre Louis XVII, quieut lie u iV ire ,
LB F IL S DB LO U IS XVI

Qtii croiraque laduchesse d’Angouldme ait


poignorer ou mepriserles proclamations des
gen^raux comte de Pui6aye et Charette, qui
d^montrent clairewent, dit Otto Friedrichs,
la premiere, que Lonis XVII ¿tait vivant le
30 jnin 1795, c’est-4-dire vingt-deux jours
aprds son pritendn ¿¿cka; la seconde, son
existence 4 la fin de la mime ann£e ? (1)
Je renvoie pour les autres preuves, qui
lc 10 septembrc 1800. Mm· la marquise de Tourzel s’en
prtaccupa aa point de ee faire delivrer copie de l’^croa
qui portait : Signmlement de i,outs-Charles de France.
N'est-il p a s int6ressant de coostatcr cettc preoccupation
de M®· de Tourzel en 1800, et, en la rapprochant de ce
quelle ¿ e m it depute, dans aes Me moires, ne convient-il
pas de s c demander si le tilre d c duchesse que lui
accorda Louis XVIII, seize aonles plus tard, ne contri-
bua p a s considlrableracnt h modifier sa croyance ? »
H e n r i PROvirts, Le Dernier Roi.

(1) « La proclamation de de Puita)*« eatdatee du 30 jmn


1795. II y eat d it:
« Pourquot cet irrtSressant et auguste re/eton de tant
c de rois, le file deeem alheureu* monarque qui, croyant
« se confier &l'amour de eon peuple, a’eat pr4cipit£ lui-
« m£me dans le« bras de sea assaaaina, n*e*t-ilpas p ro -
c clamS ret, rendu au tr in e de see umcStres ?... »
« O r, aa 90 join, de Puisaye avail certainement appris
LA DUCH ESSE CAIN 145

sont infinies, aux deux biatoriens remar-


quables invoqués ici, me boroant á faire
observer que la fameuse fable de l’évasion
la mort officielle da Dauphin. Puisqu’íle n parle comme
d’un vivant, c'est que, poor lui, cetle mort prétendue était
one manoeuvre politique.
a Lorsquc l'armée de la Vendée, influencie, á la fin
de 1795, par Ies agenta da Directoire, se dispoeait á
met Ir e bas les armes, le général de Cbarrette l ’apostro-
phait en ces term es:
« ... Allez done, ldebes etperfidea soldata, aílez, déser-
c teurs d une cause si belle que vons déshonorez ! Aban-
« donnez au caprice du sort et á l ’instabilité des événe-
• menls ce royal orphelin que vous júrales de défendre.
« Ou plutót emmenez-le captif au milieu de vous, con-
« duisez-le aux meurlriers de son pére... devenez dignes
« d ’eux, en faisant tomher a leurs pieds la téte inno·
• cente de votre roí.
« Je ne serais point étom é que, sous peo de jours, le
« fils trop malheureux de l'infortuné roí Louis XVI, fát
o arracké, malgré moit de son asile et livré A ses persé-
« cuteurs.
a Pauvre enfant! quelle destinée est la tienne!... A
« peine soustrait á la férocité de tes bourreaux, tu vas
« devenir victime de la Irahison de tes défenseurs... Eh
« quoi! ta retomberais sous la puissaace des tyrans !...
% Non ! non ! tant qu'un sOnffle animera mon existence,
« la tienne est assurée ; tant queje jouirai de la liberté,
« tu garderas la tienne... a O t t o FaranaicHs. Crime poli-
tiyue.
146 LE P1L8 OK LOUIS XTI

est, en fin de corapte, l’un des f a i t s histo-


riqnes les plus notoires, les plus prouvés, les
plus confirmés, Ies plus formidablement et
indiscutablement documentés.
Les faux Dauphins suscités par une police
infáme et si odieusement objectés contrc le
vérilable, eussent-ils été possibles autre-
ment ? Un acte de décés bien en régle les
eút aplatis á l'instant.
Marie-Thérése aurait done été Fuñique,
en Europe, á ne rien voir, á ne rien entendre,
á ne rien lire, á ne rien savoir, alors que
précisément, il était impossible de se passer
d’elle pour les horribles manigances de
l'usurpation, du mensonge, de la calomnie,
du pillage et du fratricide.

Son Mémoire, écrit comme on écrit chez


les princes et lisible seulement pour quelques
vieilles filies ou quelques bedeaux, paratt
avoir principalement en vue de sceller le
LA. DUCHF.SSE CAI7V 147

cercueildesonfrére, ainsi qu’il est dit dansla


préface d'une édition récente, préoccupation
que j’ose qualifier de légérement démoniaque.
Ce triste bava^dage d’une bréhaigne hai-
neuse a été édité pour la premiére fois, en
1817, revu et soigneusement retapé, ¿’ima­
gine, par le gros oncle. II n’a done aucune
valeur historique et ne montre que l’épouvan-
table sécheresse de son auteur. Mais á quel
point il montre cela, comment l’exprimer ?
Madame atieste la mort de son frére an
Temple, cela va sans dire, puisque l’en-
nuyeuse brochure n’a pas d’autre objet (I).
(1) « La Dauphine atieste, t u r le titre et a la fin
de son réeit, que son frére est mort le 9 join 1795. Or
tout le monde salt que la date officielle de la prétendue
mort de Louis XVII tombe au 8 join. Nous eroyons que
cette erreur ¿frange — erreu r qui ne saurait étre attri­
b ute k une coquille, puisque la méme affirmation se
trouve dans toutes les Editions imprimées et, á deux
reprises, dans le manuscrit de 1'auteur — proure & elle
seule combien le tlmoignage de Marie-Thérése manque
de compétence et par consequent d’aatonté, lorsqu on
Teut en inférer que Louis XVII est bien réellement mort
au Temple. » O t t o F aiio m iC B s. Bulletin de la Société
d ’Études sur la Question Louis X V II . N° 1.
148 LE F IL S DE LO U IS XVI

Elle était séparée de lui, depuis environ


deux ans, et elle n’a pas vu le corps.
N'iroporte, sa parole de filie des rois nous
doit suffire.
Et voilá que, trente-six ans plus tard,
toujours fidéle aux incbangeables consignes
de la móme politique de damnés et toujours
aussi sotte qu une princesse a le droit de
l'étre, elle fait á M. Morel de Saint-Didier
cette prodigieuse réponse :
— a Je crois mon frére mort, je pourrais
móme ajouter qu’ilestmort, pour ainsi diré,
sous mes yeux; du moins l’enfant qui habí-
tait sous ma chambre, au Temple, et que je
savais ¿tremon frére est mort 1¿... á moins
qu'il n y ait eu une substitution, ci <¡v*
j ’lGNOBE. J>

Gn lisant les lettres de Louis XVII á sa


sceur, on se demande comment était faite
cette créature. Je ne sais ríen de plus pa-
LA DU CH ESSE CAVK 149

thélique, de plus déchirant que ces pauvres


lettres qui n’obtinrentjamais d'autre réponse
que 1’outrage des gens de police, l’empri-
sonnement et l'assassinat.
locertaiue de l'évasion et de la mort,
c’était dójá son devoir, comme c’eút été ie
besoin de son coeur, de recevoir et de regar-
der de trés-prés tous ceux qui criaient: Je
suis le Dauphin I eussent-ils été tröa-nom-
breux. Mais elle savait que son frére n'était
pas mort au Temple, et elle savait que
l’bomme qui l'implorait était son frére (1).
Elle savait aussi que plusieurs avaient
payé de leur vie leur dévouement á ce pros-
crit. Elle savait enfin et surtout que son
cousin le d«c de Berry, le oteilleur des der-
mera Bourbona, avait été poignardé pour sa
punition d’avoir voulu rendre sa couroaae
au vrai roi de France.
Eh I bien, son frére implorait — avec quel
(1) Eile en a fait elle-méme l’aveu, plusieurs fois. Bul­
letin de la Sociét¿ d'études sur la question Louis XV/1,
N· 1, page 10.
150 LE r i L S DE LO U IS XTI

accent! — une audience courte, assuré de se


faire reconnaitre de sa soeur, apr 'es dix
minutes d ’entretien.
c Héla9 ! elle les appréhendait, ces mi­
nutes tant désirées par luí, parce qu'elle *a-
vait sans doutequ'ellesauraient permis á cet
infortuné de lui rappeler l’unoul’autredéUil
de la douce intimité de l’enfance, l’un ou
l’autre fait, l’un ou l'autre signe connu d'eux
seulement et qui aurait fait jaillir devant ses
yeux des lumiéres telles qu’elle n’eút pu se
dérober á leur éclat; elle les appréhendait,
parce qu’elle n’ignorait pas que l’homme re-
connu par M“* de Rambaud était bien son
frére ; elle les fuyait, parce qu’elle craignait
de sentir dans sa poitrinc des battements
trop fort9 et trop précipités, en revoyant le
compagnon de ses jeunes années > (i).

Que dire de plus? La tristesse et l’hor-


(1) H k n e i P e o y in a . Dernier Roi.
LA. DUCHKSSK CAIN 161

reur surabondent. Quand Louis XVII eutété


définitivement expédié, lá-bas, en Hollando,
ct qu’il fut mort en maudissant son infáme
soeur, il ne resta plus á Marie-Thérése qu’á
sepréparer elle-méme á une sainte fin parla
pratique de toutes les vertus.
Donna-t-elle, en méme temps, des ordres
pour que ses neveux et niéces fussent mas-
sacrés á leur tour ? On ne sait pas. Tout le
mal possible leur a été fait, mais enfin ils
ont vccu.
Tout porte á croire que Caín tua son frére
en quelques minutes. II ne fallut pas moins
de trente ans á cette duchesse pour tuer le
sien. On fait ce qu’on peut. II est vrai que
Caín est accnsé seulement d’avoir tué le
corps. C’est moins difficile et moins long,
sans doute, que de tuer l’&me (i).
(1) Le 6 février 1837, le prince écrivait de Londres k
ss filie, M®· Amélie :
« ... On t o u s propose, m'écris-tu, de vous conduire
á Carlsbad, sfin d ’esssyer de toucher le coeur de la
daehesse d'Angouléme. J ai cru, sutrefoi·, moi-méme,
qne la chose ¿tait facile. Ta bonne mere peut t altester
152 I E F IL 8 DB L O U IS XVI

combien de fois j a i pl curé k caase de celte socar, sane


lui dire qui elle é ta it; elle m’engageait k la faire venir,
la c royan t mal he oren se, paree que, dwait-elle, nova tra-
vaillerons pour elle. Alora, ma chére Amélie, je séehais
mes pleurs : la bonté du coeur de ta raeré me faisait
onblier, pour le moment, celle avec qui j a vais été enfer­
mé dans la tour du Temple, époque k la que Lie elle avait
aussi un bon coeur. II n'cn est plus ainsi aujourd'bui ;
rien ne pourrait rattendrir: par consequent le voyage'
serait inutile el dangerem ; il me coúterait de l’argeut
qu’on peut mieux employer qu’a le dépenser pour une
femme sans coeur et sans áme méme, car Mme la Du­
chesse d’Angouléme est déjá comme morte par sa propre
cond amnation. Elle a dit que ai son frére vivait, elle
serait un monstre. Eh! bien, son frére v it; et il sera bien·
tótprouvé en face du monde que ce mot de monstre, que
№»« la ¿uehease é ’AngOBléne s’applique hypothétique-
ment peint ce q n ’elle est en effet. J ai cherché ma sqeur
dans tous les paya, par l'am onr de mon coeur, je n*ai
trouvé qa’ane femme hypocrite et fefgnant la sainteté,et
qui, d’aprés sea actions inQmet envera moir ne me so n -
blerait pas la véritable filie de Marie-Antoinette ma m¿re
et reine de France, si je n’avais pas la certitude qu’elle
l'eat. On m a rapporté comme certain qu’eHe s'était ta n ­
tée auprés d'un grand nombre de Fran$ais d’avoir des
prcuves ponreonfondre mes prétentions, et que son frére
était bien mort daña la tour du Tem ple. Elle en impose
horriblement, car le íils de Louis XVIt le vrai roi légi-
time de France, c’est moi, tonpére, qui t'écria cette lettre.
« Tout le monde le recoonaitra ; et M®· la dachesse
d’Angouléme, elle aussi, sera reconnte pour ce qu’elle
est. Dien veuille quo, pour son honneur, elle puisse jua-
LA. D U C H FS8B CAITI 153

tifier sa conduite. T u l’appelles, cette tantc, dans ta lettre,


Mm* la Dauphine; dorénavant je te defends de lai donner
ce titre, parce qu’il ne lui appartient pas. Puisque ces
aveugles débris de Louis XVIII et de Charles X ne
veulent pas entendre raison, je dois enfin leur montrer
qne c'est moi qui suis le chef de la famille, et non pas le
mari de Mra* laduchesse d’Angouléme. Je t’ordonne, ma
chére Amélie, de faire venir cbez toi la personne dont ta
me paries. Laisse-lui lire cette lettre, et dis lui qu elle
peut en envoyer copie ä Madame si eile veat, et lui
declarer qu’un étre capable d’assassiner moralement six
enfant* innocents, a ree lenr pére et leur m£re, ne
touche plus le cceur de ton pére.
c C h a r l e s - L o u i s , due de Normandie » ( 1 ) .

(i) Emprunté &l’iiittresiAiit· monograph!· : Lg Frert de la Du-


eheste 4‘AngouUmi par H s n r i D b b p o rtss, oü cette lettre est c ité ·
i w des amélioratlons de style et, surtout, d’orthographe. L e teat·
Hgoareas · publié pour la premiere fois, intégrale ment> en 18··,
par Otto Friedrichs qoi donne le fac-simile d· la d«rniere page. [La
Question Louis XVil, p. 163.)
X

LES DOMESTIQUES
Inimici hominia domettíd
ejn».
Saint Malthieu, X, 36.
Omnes enim domesiici ejat
Te·ti ti sant duplieibuB.
Proverbe9t xxxi, SI.
Quol mystöre que la Domcsticitd !
« L’orgueil n’est pas fier », ai-je ¿crit, un
jour, A propos d’un mauvais prötre, « c’est
mime ce qui le distingue essentiellement de
l’humilitö ». Une rage effroyablc de cirer
les bottes et de faire les commissions est,
aussitöt, l’infaillible cas des individus trop
altiers pour donner audience aux Comman-
dements du Seigneur. Plus ils sont altiers,
plusilsd^crottent. G'est la loi des lois.
II est sür que le besoin dc servir est la
chose la plus humaine. Quand on ne sert pas
unmaitre, onen sertun autre, ditl’Evangile.
Mais il faut un maitre, absolument, c’est-ä-
dirc quelqu’un qui ait le droit de tout de-
uiander, de tout exiger, de tout prendre.
<r Celui qui n’est pas avec moi est conlre
moi », a dit le Maitre des maitres. 11 n'cst
158 LÉ YILS DK LO U IS XT I

pas possible de parler pías divinement. Si


oa refase d’étre le servitear de Celai-lá dont
le « joug est suave et le fardeau léger », il
faut, de toute nécessité, qo’on soit avec an
aatre qui ne veutque des domestiques. Nemo
potest duobus dominis serviré.

La domesticité, au fond, c’est de se servir


soi-méme, en servant les autres, et pías on
le sait, plus on est an domestique. Dés lors,
qu’on soit due oa palefrenier, cela se passe
tellement snr la méme ligne qu'á trois pas,
une différence est inappréciable.
Pascal, tout Pascal qu’il est, parait mé-
diocre, sinon comique, avec sa distinction
des « grandeurs d’établissement » et des
grandeurs de nature, dans un méme individa,
et sa distinction correspondante des « res­
pects de nature et des respects d’établisse-
ments 7>qu’il ne souiTre pas qu’on confonde.
Faut-il croire que ce janséniste, déjá privó
LIS D O M ESTIQU ES 150

de théologic, était assez peu métapliysicien


pour ignorer I’Unité de l’homme.
Quand l’animal raisonnable tombe á qua-
tre palles, il n’y tombe pas seulement avec
son Ame personnelle, mais avec toute son
ascendance de gentilshommes ou de cro-
quants. Toutes les déclamations et tous les
sophismes littéraires n’y changeront ríen.
Pascal veut qu’au moment précis oú on
Iéche, il s’opére sur la langue du lécheur
une division des deux « respects », analo­
gue á la separation des vins mélangés, sur la
langue d’un dégustateur. Les domestiques
ne voient pas si loin. lis servent bassement,
parce qu’ils sont bas et ils servent, presque
toujours, en halssant, parce qu’ils sont les
écoliers, volontaires ou involontaires, des
démons. Et voilá tout, exactement.

Quelle estla duchesse de Damas, la vicom-


tesse d’Agoult, le vicomte Sosthéne, le mar-
II
100 LC nt« DC I avis in

quis de Vibraye ou n’importe quelle autre


unité dans la valetaille de Marie-Thérésej
qui eüt été capable de concevoir seulement
la pensée que Madame, filie de tant de rois
et designee elle-méme pour le tróne, pút
avoir les sentiment» d’une petite bourgeoise
ou d’une recéleuae ? Dien méme « n'en aurait
pa9 tant demandó » á ces miserables intel­
ligences.
On le savait, d’arlleurs, et on traita cette
clique tout juste comme elle móritait dé l’étre.
Des gens qui se réclamaient de plusieurs
siécles d’honneikf et dont les ancétres avaient
été des fontaines de sang sur les eftamps de
bataille de la Prance, ou le long de la voie
da Saint Tombeau ; des homines et des fem­
mes, arrachés, pouvait-on croire, á la guil­
lotine, á la fusiltade ou &la noyade pour étre
des boutures infiniment précieuses de che-
valerie et de loyauté; tout ce noble monde
re?ut, trente ou quarante ans, des consignes
q»’il savait infdmes et les exécHta respec-
taeosement, »ans une rávolte, mas a» amr-
L I S D O M IS T lO L F * 161

mure. Toute cette fleur épanouie de la plus


haute aristocratie chrétienne MENTIT,
chaquéjour, par le silenee ou par la parole,
sachant qu’elle mentait, — sachant qu'il y
avait une victime auguste, ínexprimable-
ment digne de respect ct de pitié, — ei se
préta, avec une épouvantable coroptaisanee,
aux intrigues les plus criminellespourcaeher
au monde ht nudité d’une fratricida.

L’univeraelle reputation de saintete de la


duchesse d’Angoulöme s'accrut ainsi, prüci-
slment, de ee qui devait rendre abominable
sa mSmoire. a C’est un horrible malheur
— ¿crivait en 1835, on journaliste honors,
quelque temps, de la confiance du prince et
qui ne s’&ait approchö de lui que pour le
trahir hideusement — c’est presque une im-
p iiti que de soupgonner Madame la Dau­
phine ». On oublia d’anoblir ce laveur d*
1<"2 tF F II.S DB 1 0 L 1 S XVI

cuvoltes sales. L’ingratitude des roia est


bicn connue (1).
Lcs autres, les larbins au fier cimier, dont
I1honneur <5tait envelopp^naturellement dans
celui de la Dr6lesse, transmirent, comme il
convenait, ces deux objets rares ft leurs h<5-
ritiers qui cn ont garde le ddp6t dans les
sediments de la ddcrdpitude aristocratique.
Toutefois, le besoin de servir bassement
est si mystdrieux et si fort, qu'il n’a pas
cess£, m6me aujourd'hui, apr6s trois gene­
rations, et qu’on peut toujours s’attendre &
voir surgir un n^faste gar?on de bain tel que
Chantelauze on le petit Veuillot ou encore
M. Anatole France, le crdpitant acad^mi-
cien (2), toujours prfits & d^sengourdir les
vieux mensonges morfondus.
Cette vcrmine, .je le sais, n’estpas dange-
(1) Dica soitlo u l ! Je me trompais, j ’lta is injuste pour
les roia. II parait que ce groom, du nom de Thomas,
— ou son fils, je ne sais plus tr£s-bien, — porte aujour-
d’hoi le nom de comte dA gioux!!!? ? ? Henri Despoetss,
Le F rkrt de la duchesse d ’AngouMme. Paris, 1888.
(2) Voir VAppend ice.
LES D O M ESTIQ U ES U3

reuse, mais sa puanteur est A donner le dd-


gotit de vivre; puis, e’est exaspdrant, A la
fin, de lie pouvoir pdndtrer le secret dune
turpitude qui ne doit plus ¿tre payde par
personne, je le suppose, du moins, et qui,
pourtant, s’execute, avec une obstination de
maniaque, tousles quinze ou vingt-cinq ans,
au mdpris des tdmoignages et des textes, au
mdpris de la raison, de la vdritd, de la jus­
tice, de l’equit6 rudimentaire, de toute objec­
tion meme invincible, de toute refutation
m6me victorieuse; au mdpris surtout de Vart
if6crire\ — exclusivement pour 1'IIonneur!
XI

L’HALLALI DU DERNIER ROI


...a m a r io r e m m o r te m u lie -
r e m q u a l a q u e o s ▼ e n a to ru m
e it...
E ccle $ ia $ te T v n , 2 7 .
Arrivd en France, en 1832, Louis XVII y
trouva surtout cette canaille. Le cceur de son
peuple ne palpita pas. Aucun pressentiment,
aucun instinct n’avertit personne de 1’entrde
k Paris du filsd’Henri IV, et c’est k peine s’il
ne mourut pas de faim, dans laville immense
que 9es ancitres avaient bAtie avec faste pour
fitre, un jour, la capitale de Jdsus-Christ,
quand il leur faudrait lui remettre son
royaume dont ils n’avaient que la lieutenance.
II a racontd son vagabondage plus que
douloureux des premieres semaines, alors
que « n’ayant pas un sou dans sa poche, pas
one Ame A qui parler, pas une grange oil
s’abriter, il se vit rdduit k la necessity de
passer trois nuits en plein air, dont la der-
ntere dans l’enceinte du cimettere du P£re-
Lachaise ».
tes LE F IL S DK LO U IS ЖVI

Son récit est, lui-móme, d’une indigence


qui aggrave la pitié et fait paraitre plus dé-
chirante cette misére d'un homme á qui tout
devrait obéir (1).
(1) « Comment ai-je apaisé les angoisses de ma faim,
lore de ees poignant©· éprenves ? Le monde entier ne
voudrait pas me croire si je racontais que quelques fruits
verts ont été la nourrhure da file de Louis XVI. A U
fin du méme mois, je venáis de eortir de l'intáricur de
París, el je retournais, pour la seconde fols, chercherle
repos de la nuil к l ombre de la mort, U, au fond d'une
íosse que mee enoemis ne pouvaicnt pae me d»sifiitu>r·
puiaqu'üs m’avaient enseveli tout vivant. 11 couimcn^ait
h pleuvoir et plusíeurs orages se réunissaient au-dessus
de la ville. Je revine sur шее р м «feas T etpóir d é tre
a s e « béureux pour me procurer un abrí, au moins ¿M>ur
cette nuit. La violcnce de La tempéie et les torrents d’eau
qui s ’écbappalentdes nuéee avaient rendo 1es ruea déeer*
te s ; je ne décoovrais peraonne á qui je pusse m a d re n e r
pour m enquérir si l'on saurait ra indiquer une auberge
к basprix, qui voulüt bien consentir к me reccvoir. Ainsi
exposé к Tinondation qui n'avait pae la Usé une -seüle
part i e de mee véiements sécbe sur moa corps, man anxiété
devenait désespérante ; lorsque tout к coup un petit gar­
lón s'approcba de moi, me p rit рагЛа main et me -dit: —
Monsieur, т о м eberobez nne ajubeege ; veoez a m m o i ,
je vais v o b s montrer ce qu’il vous.faut, Ge jeune enfant
q u eje me figuráis tombé des núes avec la pinte, me con·
éuM t 4 MénilmonUnt n® 17, i la porte ttlon m i t á i i
cabaret, bien sale, tcnu par une femme Ag¿e d enviro*
L H A L IA L I DU DI ROI 169

II trouva quelques anciens serviteurs de sa


famille, les ayant cherches, démarche qui
eút été le comble de 1'imprudence chez l’im-
posteur que les domestiques ont supposé.
Ces étrcs magnanimes qui étaient précisé-
mcnt le contraire des domestiques et, par
conséquent, dénuésde puissance politique, le
secoururent. fl put enfin prendre position
vis-á-vis de I’afTreuse eoeur et du vieil usur-
pateur Charles X, ¿ cette époque sur le point
de finir sa longue vie pleine deláchetés et de
hontes.
Pour le dire en passant, c’est ä faire lever
le poil, comme dans Job, de penser que cette
ordure de Bourbon a dú néceesairement étre
cómplice de Louis XVIII et da dac de
cinqiwnto jlxir, oo»m ¿e J w n w t, q«i «e faisak aider par
sa niéoe >00 aa fiik , que je aoupforaaie de i'a f o ir paa
plus de qoinze aas. Mon m ystériein «ondootev m'avait
cpiitté lá en me d ia a n t: V+ici votre refuge ; car je me
louraai auaaitót pour luí demander a’ü ne ae trompait
pas, et je ne le vi· pía». — Puia-je loger ici ? m’infor-
mai-je en entrant. — Oui, moneieur, me répoodit la
mailresae, ¿1 y a on lit tout prét pour v on·... ·
P artiepréliminaire de la Doctrine céleste.
1*0 LE FIL S DE L O l'IS XVI

Cazes dans l’événement atroce du 13 fé-


vrier 1820, ou,toutau moins, qu’il se résigna
de bonnc gr&ce á l’assaesinatd'un üls devenu
génant(l).

Le pauvre Louis XVII n'était pas de force.


Bien que chassée de Fránce, I’odieuse famille
restait puissante. Elle avait des revenus
princiers, volés, d’aiUeurs, comme il a óté
(1) II est prouvé que le due de Berry avait écrit, en
Prusse, au prétendu XaundoríT : <t Vous recouvrerez la
couronne oú j ’y perdrai la vie ». II eut, en eíTot. l ’audace
de sommer Louie XVIII, de reelituer la couronne au
file de Louis XVI. Le lendemain, un maladroit le saluait
de deux coups de feu sur le Carrouael, entre minuit et
une heure. Trois jours aprée, on le poignardait.
<i En 1820, avant l'assassinat du due de Berry, nn
rassemblement avait été organisé pour soutenir cet
excellent prince, qui voulait opérer un roouvement pour
faire reconnattre et proclamer le roi légitime. J ’étais
entré dans cette noble conspiration avec plusieurs autres
colonels qui devaient soutenir cemouvement. L assassinat
du prince fit tout contremander. » (Déposition du comte
da Valles.) Bulletin de la Société d'études tu r la ques­
tion Louis X V II, p. 213.
l ’h a l i .a l i du derm er rot PI

dit plus haut, ct une clientele iniinie. Par les


polices dc l’Europe, sa main sanglante attei-
gnait partout, et les magistratures, au moin-
dre mot venu de Prague, s’ävanouissaient
dans leurs jupons. Surtout, il y avait, chez
tous les porteurs de carcans royaux, une
telle solidarity dans la mime abomination,
que l’abhorre Louis-Philippe, devcnu pr£-
cieux, ne refusait pas ses services. Le comte
de Rochow, ministre de l’lntdrieur ä Berlin,
a dit, en 1836, ä Xavier Laprade : « Au
reste, monsieur, je ne voudrais pas affirmer
que NaundorfF n'est pas le Dauphin de
France; mais je vous dirai ma pens^e toute
entiöre : il ne peut Stre reconnu pour tel,
parce que sa r e c o n n a is s a n c e s e r a it l i
DESHONNEUR d * t o d t e s l b s m o n a r c h ie s
DE l ’E u ROPE 9.
Louis XVII, las d'implorer inutilement sa
soeur, se d^cida ä assigner la Cour de Pra­
gue devant le Tribunal civil de la Seine. La
sainte, avis^e ä temps de cette resolution,
avait fait aussitöt la chose tr^s-simple de
175 IE VILA DB I . O n » X TI

solliciter l’appui du gouvernement de LouÍ9-


Philippe par riatermédiaire du gouvernement
autriebien pour que le procés n’eút jamais
lieu et il fut répondu qoe les mesures avaient
¿té prises á cet effet.
Ainsi fut écrasé le raisérable. Deux jours
aprés Faction intentée, on envahissait son
domicile, ob l’arrétait, os saisissait tous ses
papiers qui ne hii furent jamais rendus et que,
sans doute, on envoys galamment ¿ Prague.
Enfin, aprés vingt*six jours de détention ¡ llé ­
gale, en dépit de sea protestations etde eelles
de ses défenseurs, on l’expulsait de royaume.
Cétait quelqa» ebose d'avoir désarmé et,
peut-étre, dósespéré an adversarte dont on
n'avait pas réossí á couper la gorge (1).
(1) <r ... II serait trés-im portant, mon cher B loy, et
tr¿s-péremploire, quand r o a s nommerez Loois-Philippe.
de flétrir I'invention de L'arigine prusso-¿nive de Naun-
dorff. d’aprés le fa u x dont j.'ai donné des preaves irréfu-
lables, sévérement documentées (Ministres de L oáis·
Philippe dévoilés faussaires p a r les Archive· secrétes
de Berlín. — La Question Louis X V II, p. 88). L& vous
trouveriez une occasion saperbe de dire votre sentí-
sMnt s u r cette monstruosité orUaniste. C’est un des
l/H A L L A L T DU D E R N IE R ROI 173

C’était quelque chose, en effet. C’était


móme beaucoup, et, pourt&M, ce n’était
rien. — Oui, monsieur, tout cela- nest rien.
C’est le mot de (’admirable- ducheeae &qui
on venait de dire des choses dte la plus énorme
consequence, mais qui nétaient pas-Ut Mori*
de son frére. C’était offrir un panier de figues
á uae panthére enrame de feim. Tant qu’il
vrvrait, la duchesse d’Angtraféme ae dor-
mirait pas, Ies princes non phns, ni les
domestiques. Comment le repos TÍsiterait-ül
points les plus importants et les pías irréfutableinent
démofitnés de Pliistmre de Louis-XVII. Aitssi ne sarurait*-
on trop publier cettc infamic. Ce faux efftcielpour créer
au prétendant ane origine mensongére, n’est-ce pas un
assassinat moral des plus caraclérisés ? Et j ’y insiste, lá
il n'y a pas méme I tergiversen & discutcr, puisqu'on est
en. pcésence d’ux faitindiscutakle- L'assassinat physrque
n'ayant pas réussi, on essays l’assassinat moral et avec
plus de «uceét, ptiisque, «njourtTIhir eneore*, fes ¡mbé»
cile», Us· ignorant« et le» donestiqpres (Itiesre Véuiilot,
Anatole France, etc., ete.) tablent sur cette fansse attri­
bution d’origine. Bffais vous saurex dire tout cela mieux
quo mor, c'eiO li un tem dn oft votr« mdigfisiibn peut se
donner carriére et se livrer k un éreintement bien sentí·
du gouvernement canaille de Louis-Philippo...
* O t t o F r ie d r ic h s . #
174 LR FIL S DB L O O S XVI

cette multitude qui a profité du vieux crime


et qui ne peut espérer d’en jouir pleinement
que lorsqu'il sera consommé ?
Sans doute, on a tué tous les témoins qui
eussentpu étre favorables á Louis XVII. On
en a tué, du moins, tant qu'on a pu. Sans
parler des refroidis de peu d’importance
qui furent en assez grand nombre, il y a des
personnages tels que Hoche, Frotté, Piche-
gru, le due d’Enghien, l’impératrice José-
phine, le due de Berry. Cela fait une belle
mare de sang. Le jcune Henri V y pourrait
apprendre á nager. Mais redisons-le, tout
CELA. k’eST RISK.

Puis, on le demande, pourquoi interrompre


une si belle chasse ? Faut-il done tout arréter,
tout décommander et priver de la curée nos
nobles chiens, parce que la béte s’estenfuie
sor un territoire étranger ? Aliona done !
les mattre8 s’arrangent toujours.
Louis XVII fut done relancé en Angleterre
L’H AL LA I. l D U D E R M E R HOf 175

et si malhabilcment massacre qu’il en eut


encore pour sept ans &entendre les abois de
la meutc et les foroces fanfares des chasseurs.
EnQn, il s’abattit et je veux croire quo les
traditions cyn^getiques furent assez sauv^es
pour qu’on pdt faire & Maric-Ther6se les
houneurs dupied...
Seulement, cette betc pourchasstie trente
ans, cinquante ans, epuisee, affolee de toutes
les douleurs, de toutes les horreurs, de tous
les elTrois, de toutes les rages, cette creature
indicibleracnt deplorable ¿tail, tout de mi'mc,
un homine. Sa mort fut la plus tragique des
morts et je ne sais rien qui pese autnnt sur
le coeur que le recit de Gruau de la Barre,
temoin oculaire. 11 faut songer que cette
agonie, qui n’a pn £tre expliqu£e que par le
poison, dura six jours et six nuits et se pro-
longea mysterieusement jusqu’au 10 aottt
1845, cinquante-troisi6me anniversaire du
dernier jour de la ¿Monarchic.
Ce jour-lft, le fils dc Louis XVI eut la
permission de mourir.
176 I X P IL S DK LO U IS XTI

« ... Lea accents plaintifs d’un delire in­


cessant nous associ£rent &toute l'amcrtume
des pensees qui assiegeaient l’ame du IVoi
mdconnu. Le tableau des tribulations <le
toute sa vie, passant et repassant dans son
esprit, l’agitait de pdnibles sensations et sa
figure, siiionnde de temps 4 autre par des
pleurs qui roulaient sur son majestueux
visage, portait les signes d’une soulTrance
de coeur vivement sentie, d’angoisses sans
cease renaissantee par le souvenir. Des
phrases detachees et prononcdea d'une voix
breve et sonore, rendaient poignantes pour
tous les desolations de la royale victime. 11
gemissait sur lui-m<?me, sur la cruelle des-
tinee que ses persdcuteurs lui avaieut faite,
sur la France dont il eatrevoyait les maux
&venir, sur son Spouse, sur ses enfants qui,
bientdt, disait-il, n’auront plus de pere :
« Je m’en vais chez mon P6re celeste », re­
L’HA LLA Ll DU D E R N IE R RO I 177

p&ait-il souvent d'un ton p£netr<5, a il me


couronnera.. Pauvres enfants! vous n’avez
plus de nom; vous ¿tea retomb^s dans les
tenebres... monDieu! prends-moi en grAce...
Dopuis qu'ils ont coupd la t6te de mon pere,
il n’y a plus eu pour moi qu’obscurite... »
Puis, fixant ses regards sur sa fille atnde dont
la rcssemblancc avcc sa tante lui rappelait
sa coupable sceur, il voyait la duchesse
d’Angoul£me... « C’est elle, s’^criait-il, avec
qui j'aurai affaire; elle toutc scule : c’est sa
faute... Lcs hommcs n’ont jamais compris
tout le bien que je voulais lcur faire..... Mon
fils Edouard, que de malheurs vont arriver
en France!... » Toutes ces paroles, parfois
accompagndes de sanglots, dtaient pro-
noncdes d’une voix dichirante, avec ¿nergie
etmajestc... »
Graces &Dieu, c’dtait fini, bien fini 1 Mais,
6 Seigneur! que cette chasse avait 6t£ longue!
178 LS FILS DB LOLMS XVI
11 < - -■ ■ ■ — ■ ■--------------1 1 -

Madame s'y ¿tait taut döpensde et avait


raontrö une ftme si guerriöre qu’elle n’en
pouvait plus, qu’elle allait ellc-m£me suc-
comber.
Ce n'est pas encore assez pour quclques-
uns, m’a-t-on dit, de parier saus ccsse de la
saintete de cette personae. Ces larbins fu-
rieux, veulent, en outre, que sa vie ait etc
un long martyre, surtout, j’imagine, &partir
du moment oti son frfere commen;» de lui
ecrire.
Pauvre ch£re femme! Elle eüt pu 6tre
heureuse, comme la premiere bourgeoise
venue; et, m£me sur le tröne, si elle avait eu
la permission d’y monter, elle se serait crue
derriere un comptoir.
Marine, par l’entremise du gros oncle, &
un imbecile peu ragoütant, mais sortable;
convenablemcnt pourvue de millions; trös-
incertaine, d’abord, du dec£s de son fröre
au Temple, mais, bientöt absolument stire
de son ¿vasion et de son identite, elle dut se
dire que ce serait une charite de faire com-
l ’h a l i. a l i DU d b r m f k roi 170

prendre ä ce gargon qu’ayant une boutique


d’horloger et la protection du gouvernement
prussien; ayant, d'ailleurs, le9 goüts de
papa, il devait 6tre content de son sort,
s’estimer heureux auprös de sa petite bonne
femme de Spandau, laisser sa soeur s’avancer
en paix dans les voies de la perfection, et ne
pas venir se jeter &travers les combinaisons
d’une famille qui n’avait aucun besoin de
lui...
Pourquoi fallut-il que ce frere, incapable
de sagesse et que « la prison, htflas! avait,
sans doute, rendu ¡¿..Liöcile », entreprit, avec
un acharnement si peu fraternel, de reven-
diquer son nom et son heritage? II devenait
un ennemi public, un ildau, et chacun avait
le devoir de le pourcbasser &outranee, de le
traquer sans merci.
De Spandau &ßrandebourg et de Brande-
bourg ft Crossen, la battue s'organisa. Plus
tard, ce fut en France, puis en Angleterre,
puis en Hollande. Partout oü le miserable
put aller, il trouva les gueulcs föroces que
180 LR F IL S DE LO L'I« XVI

lui envoyait sa soeur, aJTables et picux sou­


venirs de l’orpheline k l’orphelin.
On se représente le martyre enduré,
cbaque jour, par l’&rae douce de Marie-
Thérósc forcée, pour s a u v e r la c a is s e , de
chasser á courre son propre frére, accom-
pagnée de toute l’Europe galopant á sea
cótés, et, de sa vieille bouche. sonnant elle-
máme l’hallali, jusqu'ä s’en faire s&uter les
poumons I
XII

LA RAISON D’ÉTAT
Scelu· tuum, & igoom i·
niam tuam tu portasti.
Ezechiel, xtt, 68.
Dieu me preserve des abstractions t L a.
Raison d'Etat, ici, c’est Louis XVIII. Elle
n’estpas belle.
Cc gros podagre plein d’ordure dut navrer
d’un ddgotit dtrange la jeunesse fran<?aise qui
levoyait aprds avoir vu Napoleon.
Cette rentrde de l’emigration fut, d'ail—
leurs, cn general, tout ce qu'on pcut ima-
giner de moins epique, de raoius glorieux,
dc moins fait pour engendrer l'espdrance.
Aujourd'hui encore, quand on lit l’histoire
du commencement du stecle et qu'il faut
passer de Napoleon 4 ce tas de viande qu'on
mit en sa place, une tristesse ¿norme tombe
sur l’Ame. On s’¿tonne que la France, habi­
tude, vingt ans, aux prodiges, aux ¿blouis-
sements, aux pleurs d’extase, ait support^
184 I.F. l'ÍL R D F I.O CIS »V I

cela, ait pu 6e consoler de cette excessive


déchéance.
II esl vrai qu’au méme instant naissait
d’elle, — commc une floraison merveilleúse
de eclte alluvion de sang, — une génération
d'artistes et de poetes, telle qu’il s’en etait
vu trés-peu. Mais nous sommes ¿ la fin du
siécle et cette consolation nc sufüt plus. On
a vu la belle époque romantique tomber dans
le néant et on a vu ce qui a suivi tomber
dans ce qui ne peut pas étre nommé (i).
On a vu l’abaissement inouü, lhumiliation
sans exemple da grand peuple et on peut
concevoir d’autant mieox le pressentiment
si amer que Ies Franjáis de 1815 en purent
avoir.
Non, vraiment, ces vieilles formes, cea
▼ieux gestes, ces vieilles plaisanteries, ces
reliques sans miracles sorties des sépulcres
sana pélerins,... il n’y avait pas moyen de
les bienvenir! C’était trop funébre et c'était
(1) Cloacam maximam, receptaculum omaium purga·
mentorum urbw (¿dest Zol«)... dicebat Palavisua.
LA RAISON D’ETAT 185

devenu trop etranger. Songez done! ä ce


nioment-lä, on etait de tres-jeunes hommes
et on avait encore les yeux tout pleins des
soldats sublimes de la Republique et de
l’Empire!...
Mais j ’y pense, est-il possible de faire·
comprcndre cela, aujourd'hui, & ceux qui
n’ont pas encore depasse trente ans, qui
n’ont pas connu, comme leurs peres, les
ddbris de la Grande Armee qu’on trouvait
encore dans tous les villages, ily a un demi-
sieole? Ces pauvres midaillis de Sainte-
Helene, racontaient ä tout venant leuis
humbles histoires,toujours enveloppdes dans
l’Histoire imprecise et colossale, et c’etait
si beau que cela faisait un astre au coeur des
adolescents.
Qu’on juge par lä des sentiments de la
jeunesse vers Ie commencement de la Res­
tauration. On ne se passe pas da Beau &
ringt ans et la hideur de cette societe en
decrepitude, succedant 4 la bousculade he-
roique, 6clata, sans doute, monstrneusement.
186 LF. F IL S DB LO U IS XVI

A l’exception des progdnitures ¿levies dans


la haine de tout ce qui n’etait pas les princes
visibles de la Maison de Bourbon et les tra­
ditions des gentilhommteres, un dtfgolit im­
mense accabla les enfants des vainqueurs
du monde.

Louis XVIII, surtout, ¿tait repugnant.


D'autres, peut-6tre, eussent ¿t6 supports.
Celui-lä, non. II n'y avait pas moyen. Les
gens un peu instruits des pöripdties rrivolu-
tionnaires savaient tous l’horrible part que
cet homme avait cue ä l’avilissement de la
dignitö royale dams les personncs augustes
de son fröre et de sa belle-sceur, ct les mani-
gances diaboliques au moyea desquelles il
finit par les envoyer au dernier supplice.
« Cain! Cain! qui nous livres et nous
assassines! » Ce mot de Marie-Antoinette
ötait connu et il aurait dü 6tre, plus tard,
un obstacle invincible ä l’usurpation de ce
LA RA ISON D’tT A T 1*7

scelrrat si, dcpuis au raoins cent aus, la


noblesse fran^aise n'avait pas et£ faitc avec
de la semence de goujats.
D6s 1789, Talleyrand disait: « Monsieur
est taquin, orgueilleux, m£cbant peut-6tre.
II n'aime que lui et ne tire vanity que de sa
maison, il feint l'amitid parce qu’il est de
mode d’etre sensible, et il ne parle d’amonr
que du bout des lfevres. II veut la couronne,
pour lui d'abord, ensuite pour sa famille...
Son frerr. lui fait obstacle, il est possible
qu’il s'en debarrasse... (1) 11 a plus de mt$-

(1) Le 2 avril 1816, le c<*l6brc Martin de Gallardon fut


mis cn presence de Louis XV11I. II a fait, beaucoup
plus tard ,le r£cit de cette entrcvue:
« Le secret que j ’ai k t o u s dire, e’est que y o u * occupez
une place qui ne t o u s appartient pas. Le Hoi m’inter-
rompit eo disant : — Comment! Comment! Mon frtre
et scs enfants ¿tant morts, ne suis~jc pas le legitime
h lritier du tr6ne? — Et moi, alors, je Ini dis : — Je ne
connais ricn & tout ccla. main je sais bien que la place ne
t o u s appartient pas, et e'est aussi rrai, cc que je vous
die, qu’il est vra: qu’un jour, ¿tant ¿1 la cbassc avec lo roi
Louis XVIf votre fr^re, dans la foret de Saiot-tlubcrt,
le roi ¿tant devant vous d’uno dizaine de pas, vous avoz
en l’intention de tuer le roi votre frire. Louis XVI etait
1S8 LB m s DB LO U IS XT1

moire que d’acquis et plus de lecture que


d’esprit. Son goút pour les anciens est un
moyen de jeter de la poudre aux yeux; il lit
Horace lorsqu’on le regarde et des ordures
quand il est eeul ».
Nul persounage, maitre ou valet, ayant
monté sur un cheval plus grand que le vótre et venait de
passer : roue avez été embarrassé par une branche d ’arhre
qui s’est ployée de manióre к vous cmpécher, en passant
bous l'arbre, de commettre ce mcurtre, et votre frére
avait passé eans ¿tre embarrassé par lee branches du
т ё т е arbre. Vous ariez un fusil & deux coups, doul Tun
était pour votre frére le roi, et vous auriez tiré Tautreen
l air, pour faire croire qu’on avait tiré sur vous, et to u s
auriez accusé quelqu’un de sa suite. Le roi a rejomt sa
suite et топа n'-ave* p a r é n itir dans votre projet; mais
vous avez conservé -ее deaseia pendant longiemps et vous
n ’avez jamais eu une oocasion favorable pour le mettre к
exécution.
« C’est á е е récit <pie le roi, frappé d’étoxmemeat et
profondément énru, d i t : — O moa Dieai O mon Dieu!
cela ést bien v ra i; promettez-moi de garder виг toules «es
Communications le plus grand secret. Et mo¿, je le luí ai
promis. A prét cela, je luí die : — Preñez garde de voua
faire sacrer : ear si vous le tenliez, vous seriez frappé
o · mort pendant la oérémonie du sacre. Dans Je moment
et jnsqu'á la fin de la conversation, le roi pleura tou-
J o w ·..· I
Romanet, JUi Question Louis XVII.
LA RA ISON D’tT A T 180

appartenu 4 1’ancienne cour, ne pouvait


ignorer la haine fdroce de cet homme abo­
minable contre la reine qui Ini faisait le
cr6ve-cceur de donner des heritiers au roi de
France; et le soupcon terrible qui fit re-
monter jusqu’4 luila cause du d£p£rissement
du premier dauphin, survenu tout 4 coup,
en plein ¿tat de sant6.
Au bapMme de M“®Royale, n’avait-il pas
os4 exprimer publiquement un doute sur la
provenance de l’enfant. Le dr6lc savait qu il
n’avait rien 4 craindre dc son frere. Ce prince
indigne connaissait ce roi miserable.

Si Louis XVI avait 6t4 cebn qne Dieu


n'appela pas et qui etit ¿ti capable d’arrdter
la Revolution, il aurait fait couper la t£te au
comte de Proveace et aurait 6b6 camper 4
Bourses ou 4 Tours, au milieu de ses pro·
vinces effaces, appelant 4 lui, comme un
190 I E r it.S DE l O C I S i n

suzerain barbare, la noblesse de tout le


royaume.
Les chefs d'accusation de lése-majesté
ou de haute trahison n’eusscnt pas manque,
si on avait voulu chercher un peu, rien
qu'un peu, par cxeuiple, dans la hideuse
affaire du marquis de Favras.
Le comte de Provence couché, la téte
entre ses jambes, dans la crypte des parri­
cides, vers son bel Age de trente ans, la
monarchie trés-ehrétienne continuait, la
rhétorique se figeait sur les homicides lévres
des bavards, aucune populace héroique ne
prenait aucune Bastille; plus d’Etats géné-
raux, plus de Convention, plus de Terreur;
niomme restait, comme tant de siécles au-
paravant, sans Droits promulgués...
Mais Dieu fait ce qu’il veut, c’est bien
certain, et il était dans son inscrutable
Volonté que la ruine du monde chrétien fút
procurée par ce prince infáme.
A Coblentz, Monsieur se démasque tout
¿t fait. II devient nettement, résolument un
LA RAISON D’f-TAT 191

rebelle. Oh! sans danger. Par ses soins,


Louis XVI reste prisonnier de la Revolution
et Louis-Stanislas-Xavier peut se promou-
voir lui-rafime Regent de France, qnasi-Roi.
Toute la valetaille emigree, cannibale 4
force dc peur et plus vile que le fumier,
1’acclame en rampant au milieu des pins
sanglantes ordures. Le plus empress^, sans
doute, comme aussi le plus agr£able, est
probablement ce pr^cieux comte de Valory
qui fit manquer la fuite ft Varennes et se
conduisit, en cette occasion, comme un Judas,
du commencement ft la fin. Quel gentil-
hommc dc cour s’etonnerait de le voir, en
1814, comble de dignitds par Louis XVIII?
Car 1c sire n'est pas ingrat, quand la recon­
naissance lui est consciliee par l’inter6t.
II est connu que Charlotte Robespierre
fut pensionnie par lui, en sonvenir des
loyaux services que lui avait rendus Maxi-
milien.
A cbacune des ¿tapes de notre glorieuse
revolution, il arrivait, comme par magie,
192 LR U L * DE LOWIS XVI

qu’on enfouruait dans le trou de la guillotine,


tous les homntcs d'Etat ou braillards iIlus­
tres, dont les tdmoign^ges, plus tard, eus-
seat pu devenir gänants pour d’occultes
fomcutatcurs,et Robespierre, naturellement,
eut son tour. II paratt que la soeur de cet
Incorruptible sut micux défendre sa car-
casse ct que, ne pouvant plus lui faire scier
le cou, il fallait lui fermer la bouche avec des
piéces de cinq francs.
Cette pension & la Madone du Couperet
fut continuée par Charles X et PAR... la
duchesse d’Angouléme, tant on était soli-
daire dans cettc admirable famillel (I)
< Cain! Cain! qui nous Hvres et noos
assas9ines! » On entend toujours ce cri de
la pauvrc reine ct c’cst toujours le móme
nom de maudit qui revient dans l’bistoire de
LouÍ9 XVII.
(1) c S’il rooa resU it us doute u r moo identité,
adressez-Tous ä la sotur de Vinfdme Robespierre. Pter-
•onne micux qu’elle ne pourra to u s ¿clairer. Spandau,
25 Mplemkre 1S19. • Lettre de Louis XVII au due de
Berry pour ¿tre cammunii|uée á la d v tk e iie d'AngouUma.
LA RAISO?( D’ETAT 193

Ce serait ä perir d'ounui et d'horreur


d*<5num6rer les trames, les machinations, les
intrigues de mort qui occupöreut exclusive-
ment le comte de Provence jusqu’au 21 jan-
vier 1793 et, dcpuis ce jour de ftHe jusqu'A
son dernier soupir. Mais, dans cette seconde
pdriodc, on poursuivit une autre proie. Pour
l’atteindre, aucun crimc nc parut exorbitant.
Si on nc tua pas plus, je l’ai dit, c’cst que
oe n’etait pas possible.
Devant quoi pouvait reculer un bomme
qui avait sur la conscience la mort de son
früre et qui n’besitait pas ä faire assassiner,
aprös tant d’autres, sou propre neveu, le due
de Berry, pour emplir de sou derriöre ea
putrefaction le trönc de Prance, pendant
quatre miserables acnees de plus?

Arrivons au grand drame.


Napoleon a regrette 4 Sainte-Ilelänc, de
n’avoir pas efface la Prusse de la carte de
194 LB F IL 8 DB LO V I* XVI

l’Europe, quand il luí était facile de le faire.


Pourquoi ne l’a-t-il pa9 fait?
L'histoirc sentimentale, suggérée par
Napolóon lui-niórne, raconte que le terrible
v a i nqucur se laissa désarmer par les osse-
nients poussiéreux du grand Frédéric. Une
version moins imbécile, mais infiniment
moins honorable pour la Prusse, veut qu'il
ait été dompté par la belle reine Louise qui
l’aurait ficelé avec sa jarretiére et raené en
lais8e comme une Tarasque vaincue. Cette
derniére bypothése, si déshonorante quello
soit pour la boucuse monarchie prussienne,
ne me satisfait pas complétement. J’avoue
que je ne me représente pas tres-bien
l’Homme de Lobau et du Danube en colóre
roulé aussi aisément qu'un collégien et don-
nant un royaume pour une passe d'amour.
Par malheur, on est en 1807 seulement.
Trois ana plus tard, Louis XVII serait ins-
tallé en Prusse, interné ä Spandau avec sa
patente d’horloger. La présence mystérieuse
d e cet O t a g e expliquerait tout.
I.A RA ISON d ’ÉTAT 195

Mais l’infortuné prince n’est pas encore


daná les griffes de l’Aigle noir et· lui-méme
nc sait probablement pas oú il est. Quclques-
uns le savent, pourtant, Fouchó,par exemple,
et Fouché est un de ces homines avec qui on
s’entend toujours.
II se peut que Xaffaire eút été déjá enta-
mée, poussée méme fort loin, mais qu'un
marchandage imprévu du ministre de la
police impériale en eút retardé la conclusion
et qu’alors, l’ascendant prussien appuyé
uniquement sur une éventualité, eút été ñctif
et trés-dangereux. II y a lá un point d’his-
toire singuliérement obscur.

Ce qui n'est pas douteux, c'est qu’on fit


chanter Napoléon en 1807, exactement
comme si on avait eu sous la main ce fan! órne
de Roi Trés-Chrétien qu’il ne pouvait pas
vaincre en bat&ille rangée et dont la menace
était la seule qui fút capable de l'émouvoir.
<96 L S F IL S DE L O f t S I T I

Aussi, quand le malheurvint etquc l’aigle


imperiale comment de frissonner, ah! qae
la Prusse fut prompte ä se redreaser contre
1c colosse qui, l’ayant si rudement foule«
aux pieds, avait eu la generosite ou la sottise
de l’epargner, sans qu’on sät pourquoi! Elle
¿tait, alors, armee contre Ini, recelant en eile
un antagoniste redoutable qui devait lui
paraitre peu different de la foudre.
Le prestige sur nature! de la Monarchie
des Lys n’etait pas, comme aujourd’hui, une
force eteinte, abolie. 11 etait, an eontraire,
tout vivant encore et tont puissant, — malgre
l’oubli et les palpables t6nfebres oü ses titu-
laircs etaient descendus, et ce ne fut pas le
moindre talisman de Napoleon d’avoir donnö
&penser que cette vertu de quatorze siöcles
etait captive dans les plis de son mantcau
imperial. Le coup le plus mortel qu’it püt
recevoiT etait necessairement la divulgation,
l'ostentation ¿piphanique de l’Heritier legi­
time des Rois de France. Tout porte ft croire
qu’averti depuis longtemps de sou existence,
l.K HA 1SO N d ’É T A T 1»7

il le fit activement rechercber partout, mais


qu’en cela il fut trompé par des agents plus
qu’infidéles qui travaillérentpour leur propre
compte.

Patience I nous voici en 1814. Napoleon


est vaincu par trabison, apr&s une latte
incomparable qui a donn£ &la France autant
de gloire militairc que trois stecles de sa
monarchie. C’sst le moment oftcenx.qui n’ont
pas labour^ ni ensemencd vont faire la
moisson.
Voilä vingt-trois ans que le comte de Pro­
vence, nomm6 indüment Louis XVIII, erre
<;k et lä, en Russie, en Pologne, en Su&de,
en Angleterre, aussi loin que possible des
rapides gendarmes de l’Empereur et, partout,
profond&nent m^prisö. Ges vingt-trois ans
ont ¿tö remplis de mensonges, de turpitudes
etd abominations de toute espfcce. II a vieidi
plus qu’un autre, le vice ne lui reussissant
198 LF. F I I S HE LO U IS XVI

pas, et de laid qu’il fat toujours, il est devenu


ignoble. C’est le roi Ubu.
Enfin il 6tait tellement oublie que, quand
on parla de lui pour en faire un roi de France,
les Parisiens surent ft peine de qui on parlait
et se demands rent un moment d’ou pouvait
bien sortir ce gros poureeau.
Mai3 lui, il n'oubliait pas. Depuis les pre­
miers jours de la Revolution, il n’avait eu
qu’une pensie. Devenir roi, en supprimant
les obstacles par n’importe quels moyens.
Napoldon avaitete l’obstacle imprevu, tout k
fait insurmontable. Aprfcs Napoleon il n’y
avait plus que le fils de Louis XVI. Celui-lft
ne faisait pas peur.
Certainement averti, l’un des premiers, de
l’evasion et de I’existence de son neveu, le
comtc de Provence ne dut pas savoir toutes
les retraitcs do ce malheureux enfant. II est
m6me probable que sa presence en Prusse
lui fut cachee, au moins dans les premiers
temps, avec une attention plus grande, cc
qui explique la conservation, autrement
f.A S A ISO N D ETAT 199

inexplicable, de sa vie. L’aigle noir n’en-


tendait pas avoir aiguisé en vain son bee et
ses serres.
Lorsqu’aprés Moscou et Leipsick, l’Em-
pire craqua de toutes parts, le gouvernement
prussien connut l’allégresse. II allait enfin
pouvoir vendre le Sang de France, ayant
sous la main un acbeteur qui ne marchan-
derait pas. Voici le prix dont Louis XVIII
paya sa couronne :
Convention du 23 avril 1814. — D’un trait
de plume, Talleyrand, autorisé par le comte
d’Artois, céde d’abord aux alliés toutes les
places fortes ou ports de mer sur lesqucls
flotte encore le drapeau tricolore. Ils sont au
nombre de cinquante-quatre, protégés par
plus de 240.000 combattants, défendus par
12.000 canons, pourvus d'öquipements et
d’approvisionnements immenses, capables de
résister á de longs raois de siége. En outre,
trente-et-un vaisseaux de ligne et douze
frégates.
Le négociateur infáme, — qui gagnait
200 LE F1L 9 DK LOUIO XVI

ainsi un pourboire de plusieurs millions, —


obticnt-il la paix, du moins, pour prix de
cjttc inqualifiablo gendrositePNullement. La
cession n’est consentic que pour permettre ft
L o u ib XVIII de grimper sur le tr6ne. {()
La part de la Prusse, comme on pease, fut
incomparablement la plus belle, le comte de
Provence ayant accepts, sans discussion,
par la voie du mfime Talleyrand, de perdre

(1) c lyes n& essills du moment peurent, d« moins,


fa ire co nip rend re certaines rues tiros. lin e n est pas ainsi
d un acle que, dans ces Iristes jours, M. de Talleyrand
»¿gocia, «cte dtamtreiix, que rien nc peut jastifier, et
qui accuse* d'ooe manic re aocablanlo, le caraot£re ainsi
que la moralite de ce personnagc.
« Cet abandon, it le consonmiait, alors que de nom-
hreuse* garrisons francaUes, veritable» a ranees, gar-
daient lee lies Ioniennes,.to>utcs les place« de la Bel­
gique, du Rhin, du Piemont, de la Lombardie, et la
plapartdes grande· forteresses du nord de TEnrope. Ce
n'etait pas in ¿me un traits de paix que cet hommc ache-
tait au prix de cet immense bolocaustc, mais une simple
declaration d’armistice qui ne pr£jageait en rien les dis­
positions d el a paix. La Fraaee, le 22 avrU, ¿tait ▼aiacve:
en signantla monstrueuse convention du 23, le prince de
B ln lren t la dlsarm a. »
Y a o l a m l u . Hurtoir* des deux Rewtmurmtion*.
LA RAIBOn » ’¿ T A T 20t

le frnit des conquótes de la République,


c’est-á-aire toute la ligne du Rhin ! ! !
La grandeur de la Prasse, devenue,
aujourd’hui, l’empire Allemand, ¿ done eu
ce commencement : la vendition d un inno­
cent. C’est ce qu’on nomme la Raison d'Etat.
Rien lie ponvait plus sauver Louis XVII.
La voix de cet innocent ne devait jamais
étre écoutée. Qnand il parla trop fort, on
sut le faire taire. Et il n’y eat peut-étre pas
un prince en Europe qui ne fút complice de
l’efTroyable transaction que tous connurcnt
necessairement. Et, de méme qu’on fermait
la bouche de l’orpbelin dépouillé, on ferma
Ies bouches de tous ceux qui voulurent parier
pour lui... II n’y a pas de cauchemar qui
puisse étre comparé á cette histoire.
Je me souviens d’avoir décrit quelque part
une terrible eau-forte de Félicien Rops.« Une
femme debout, les pieds sur un enfant mort
et, de ses deux mains, tragiquement ligatu- %
rées sur ses lévres, báillonnant, calfeulrant,
séquestrant sa bouche!... i>
202 LE F I t.9 DE LO U IS XVI

C’est l'ftme deLouisXVIII, c’est la Raison


d’Etat, silencieuse et pleine de morts, comme
une fosse de champ de bataille.
Le crime est le privilege des princes, mais
quand il est aussi extrafin, aussi complet
qu’en Louis XVIII. c’est un trait de carac-
tfere et la marque dun beau g£nie politique.
C’est ainsi qu’on l’a entendu et la place de
ce scclcrat immonde est parmi les princes
profonds. Quelle horreurl
XIII

REOUIESCAT
R equiescee, Je non e rit qoi
I · e z te rre a t.
Jéb , и , 19.
Pourquai ai-je entrepris d’dcrire snr le
fils de Louis XVI?
Le person nage ne m’etait pas sympatbique.
je tiens & declarer cola et j ’ai beauconp
hesite, т ё т е apres que j ’etais parvenu к me
decider compleleinent. A tel endroit, il у a en
un intervalle, »me interruption de deux апэ,
pendant lesquels ce livre e6t pu ¿tre ¿crit
plusieurs fois. Je ne parvenaia pas 4 me
ressaisir.
Qu’on n'aille pas croire, cependant, qu’il
у cilt ca moi I’ombre d’un doute sur Inva­
sion du Temple et l’ideutite du Daupbin avec
NaundorlT. Sur ces deux points, j ’etais et je
eerai toujoure inebranlable. ftiea n'auraik pu
ni ne pourrait m’entamer.
Seulement, que voulez-votts ? Je n'atme
pas les Bourbons par qui fut tu6e ta grande
206 LE M L 8 DB L O L IS XVI

France Catholique. Je crois leur Racc rejetée;


je crois ä leur déchéance irrémédiable, commo
je crois aux Douzc Articles du Symbole, etla
personne, si douloureuse, pourtant, de
Louis XVII, a des aspects de petit bourgeois
qui me paralysent le cceur. Je l’ai fait remar-
qucr plus haut, en ayant soin de noter avec
précision cette ressemblance de l’horloger
Naundorff avec Louis XVI, lequel résuma,
ramassa en lui tout son lignage de la maniéro
la plus expressive, la plus profonde.
Quelque bizarre ou paradoxal que cela
puisse paraítre, il est bien certain que le trait
caractéristique des Bourbons, c’est le man­
que le plus complet d'héroisme. Quand on
en aura fini avec les clichés d’oraisou fu-
nébre qui faussent l’histoire depuis deux
cents ans, il y a lieu de croire que la ma-
jesté triomphale de Louis XIV, par exemplc,
sera pour tout le monde ce qu’elle fut en
réalité, un décor.
II était réservé á la gent Bourbonne d’as-
seoir sur le tróne de France les rois sultans,
REQUIF.SCAT 207

monsiruosité que l’habitude seule erapéche


de voir.
Exceptant á peine Henri IV, dont la pro-
verbiale vaillancc paraít avoir été un peu
soudarde et beaucoup gasconne, on peut
dircque l'avénement de ces princes fot l’adieu
définitifaux sublimes emportements chevale-
resques du Moyen Age. La filie ainée de
l’Eglise, polluée par Monsieur Calvin, tom-
bait déjá á la Révolution et aux immondices.
Le nom de Bourbon tout seul ne pourrait
done pas étre, pour un catholique et un
vieux fran^ais de mon bord, — toujours au
lendemain de la Ligue et inconsolable du
fiasco de la Saint-Barthélémy, — une occa­
sion d’enthousiasme ni, surtont, d'attendris-
sement.

J'ai parlé de Louis XVII parco que l’hon-


neur demapensée l’exigeait de la fagonia plus
impérieuse et qu’il n’y avait pas moyen de
ro s I.E F IL S OF. L O L IS XTI

fuir; parco que l'iufortune de cet homme est


telle que Ies plus célebres malheureux, com-
parés á lni, semblent n’avoir pas quitté le Pa­
radis; maissurtout parce que Finiquité gran­
diose, absolument unique, dont il a souffert,
fait paraitre comme ríen les plus épouvan-
tables injustices.
J’ai parlé de Louis XVII, bien ou mal,
comme j'ai pu le faire, pour me séparer,
une fois de plus, des imbéciles, des l&ches,
des domestiques; pour accomplir, en une
fa^on spirituelle, le précepte évangélique de
▼isiter les eaptife et de recueillir ceux qni
ont beeoin d’bospitalité; enfin pour délhrrer
ma conscience, qni me fatiguait de ses cris,
et ne pas mourir comme les canailles sans
langue ni coeur qui se sont tues, méme au
moment de paraitre devant Dieu.
Ah I il y a beaucoup d’années que je vou-
lais jeter hors de moi cette clameur! Mais
combien c’était difficile pour les raisons gé-
néralcsdéjá dites et poor une antre, tres-par-
ticuiiére, qui me reste á dire encore 1
R B Q U IESCA T 209

Tenezl voulez-vous savoir comment j ’ai pu


m’entirer ?
Ecartant toute autre pensée que celle des
6ouffrances de cet bomme qu’il avait plu á
Dieu de piler dans un mortier en expiation
dcs crimes de sa Race, j ’ai posé devant mon
Ame les petits cercueils de mesenfants morts
de ma misére et j ’ai songé á mon exil, — á
moi — á mon abandon, á la haine diabolique
dont les contemporains rétribuent, en ma
porsonne, depuis taut d’années, le seul écri-
vain qui ose dire quelque cbose... Alora, je
me 9uis troüvó au diapason.

Le moment est venu, b^las I de s’occuper


des sentiments ou des vues religieuses de
Louis XVII. Du point oil je suis plac6, il est
tout k fait impossible d’¿carter cela. Mon tra­
vail n’aurait pas de conclusion et ne aerait
qu’un bavardage.
11 est certain que le prince a 6loign6 et
210 LF F IH D * L O C IS XVI

découragé par ses doctrines, des amitiéa


plus ou moins précieuscs qui venaient ä lui.
Doctrines plates et moroses, subversives,
au méme titre que n'importe quelle ánerie
protestante, de l'édifice entier de l’Eglise,
de la Révélationpar l’Ecriture, de tout linéa-
ment du Christianisme, de tóate Beauté inté-
rieure ou extérieure.
Onne peutnier qu’il ait écrit, entre autres
choses, que l’Evangile est un amas « de
contradictions, ¿’injustices et de men-
songes ». II est vrai qu’ailleurs il parle da
Saint Evangile ou de la vertu évangélique.
L’explication de cette incohérence est triste
comme la mort.
II riavait regu aucune éducation, aucune
culture. De sept á vingt-cinq ans, le malheu·
reux était á peine sorti de prison, de quelles
prisons! Etson enfance &Versailles ou aux
Tuileries, s’était passée, semble-t-il, sans
aucune instruction religieuse, méme rudi­
mental re. C’était la mode, sans doute. Marie-
Antoinette ne parait s’ótre souvenue de Dieu
R B Q l'IK SC A T 211

que lorsque le9 grifles du malhcur lui en-


tréreiit dans le ventre, et les priéres du roi-
martyr devaient étre, comme ses discours,
une sorte de bafouillage sentencieux.
« Des souvenirs de mon premier Age en
matiére de religion, il ne m’en restait pas
d’autre que celui d’avoir assisté á des repré-
sentations dans la chapelle de Versailles oú
chacun, un livre á la main, y lisait plus ou
moins, pendant que des hommes, avec des
habits bigarrós, chantaient et marchaicnt
aux eons d’une bruyante musique. Etonné
de ce spectacle, je questionnais ma mére
qui me répondait: — C’est la sainte messe;
le bon Dieu est ici présent, il faut prier;
nous sommes réunis pour lui adresser nos
hommages. Teile avait été toute mon édu-
cation religieuse, lorsque je fas enfermé
avec ma famille sous les verroux de la Tour
du Temple (1). »
(1). Partie pr<51im¡naire de la Doctrine eéleste de Notre
Seigneur Jösus-Christ, publiée par le fila de Louis XVI,
Roí de France, Charlea-Louis, due de Normandie. Ge-
nére, 1839.
212 L E I 'l l .* DF LO U IS XVI

Avec tout cela, anssi peu doué que pos­


sible et, comme la plupart des Bourbons, in­
capable d'idées genérales, ce qui implique
une décltéance de la raison pouvant aller
jusqu’aux con fins de l’animalité.
On estsaisi de pitié, d’étonnement, d’hor-
reur, quand ce ills de roi, trés-inféricur par
l’intelligence au plus misérable manouvrier
de son royanm e, déclare qu’il n’y a pas de
mystére en Dieu, puisque Dieu est la vérité;
que la doctrine catholique est mauvaise,
parce qu ’il y a de m&tnrais prétres; qu'il n’y
a pas de Trinité, parce que trois ne font p.-vs
un et qn’un ne fait pas trois; quel’Eglise ne
doit pas étre appelée romaine parce que son
chef pourrait t'tre relegué á Vienne ou á
Constantinople; que la messe est une inven­
tion des hypocrites, parce que le Seignear a
recommandé de prier en secret, etc.. etc.
Et tout cela n’est ríen eneore auprés de
la confondante et irrévélable imbécillité de
sea calculs dans la prison de Brandebourg,
en vue de savoir combien il a fallu que le
R EQ U IESC A T 213

bon Larron fit de milliers de lieues 4 la


seco^de pour arrivcr le jour mime dans le
Paradis !! 1 Go presence d’une mis^re si pro-
fonde, le coeur pe trouble et s'afilige...
Mais il ne faut pas craindre de le redire,
malgr^ la tristesse immense de l'aveu. Dieu
avait peu donn£ et les hommes n’avaient
rien donnd du tout. L’intelligence du pauvre
prince ¿tait au-dessous da mediocre et son
ignorance ¿pouvantable (i).

Lorsqu’il eut été reconnu par des per-


sonncs honorables dont le témoignage
n’était pas suspect, et qu’il put raisonnable-
(1) Ici, j aurai contre moi une multitude de gens, méme
parmi les adversaires de Lonis XVII. C’est, en effet,
aujourd’hui, la plus grande preuve d’esprít que de savoir
les mathémaliques. L ’homme de génie, c’eet l’inventeur
de machines, indi&cutablement. Celui-IA est k cent mille
piques an-dessn· d un théologien ou d'un poete. Dans
mon enfanee, il n’en était pas ainsi. Quelqoes-un·
creyaient encoré k la Grandenr invisible. Les mécani-
ciens étaient considérés comme des gens otiles qn'on
214 LE FI LB OE L O L IS XVI

ment réclamer son élat civil, on lui fit


entendre qu’un légitime successcur des Rois
Trés-Chrétiens de la Filie aínéede l’Eglise,
devait nécessairement étre catholique. Il
consentit, á quarante-neuf ans, á se laisser
instruiré. En 1834, il était á Saint-Arnoult,
prés de Rambouillet, chez le curé Appert
qui le préparait á sa premiére communion.
Les démons durent s'avouer incapables
d’un pire choix. Ce curé Appert fut, plus
tard, signataire, avec son néophyte et deux
ioTÍtait atfectueusement k rester k leur place, quand il le
fallait. Pour les bonnes gens d'alors, nulle difference
esthétique entre la découverte de la pondré k canon et
celle du fil k couper le beurre.
Dcpuis celte époque, j ’avoue navoir pas fait un pat
dans le sens des idées modernes ct je suis le dernier
homme du monde pour apprécier Louis XVII en tant
quinventeur. On a dil qu’il était, k cet égard, exception-
nellement doué et que ses trouvailles fu rent étonnantes
pour l’époque. II parait que ce pauvre digne fila de
Louis XVI révait, par ses inventions pyrotechniques,
labolition de la guerre, k force d'horrear. II voulait
délivrer l'humanité de ce monstre de magnificence...
II n’y a vraiment pas lä de quoi modifier mes rues sur
le malbcureux incrément de la plus belle de toutea les
monarchies miiitaires.
RFQUIK8CA.T 215

autres apostats, dc l’inimaginable recucil dc


« Prescriptions dictées par un Ange dc la
part de l'Eternél pour les pasteara de l’Eglise
catholique-évangélique » dont le due de
Normandie, ci-devant calholique romain,
était le fondateur et le « protectenr ».
La rencontre decet apótre est évidemment
une des preuve9 les plus troublantes et les
plus certaines de l’acharnement des puis­
sances noires contre l’enfant deplorable de
Louis XVI. Cette époque fut, d’ailleurs, celle
des visions bizarres qu’il a racontées, dont
l'enfantillage et la hideur justifient toutes
les défections.
Dieu me préserve d’analyser son intoló-
rable Doctrine Céleste, oú cet héritier pré-
somptif de Louis XIII qui donna la France
á Marie, déclare, en maint endroit, son mé-
pris et sa haine poor la Mére de Dieu (i),
et oú trois anges qui ne sont, sans doute,
(1). La pauTre médaille qui l’arait sanré, le 28 janrier
1834, était, alora, oubliée profondément. Tout autre
qu'an Bourbon t'en serait aourenu.
216 LB F IL S O B L O U IS XVI

pas les moindres, lui rdvelent un Evangile


tout k fait nouveau d’oii l'lncarnation nuime
a disparu.
Ccs anges qui savent assez mal la langue
frangaise. parlent souvent, avec unc hauteur
toute celeste, des pauvres geus qui croiunt
lire la Parole Sainte, sans avoir ¿tudio le sy-
riaque ni ihebreu (sic) !... La stupidity
crasse de cctte ceuvre est ft sangloter (I).
C'dtait bien la fin des Bourbons, cela!
Impossible de tomber plus bas.

II fallait, cependant, que quelque chose


(1) T itrede l'ouvrage dcvenu, beureuBement, Irés-rare :
Doctrine céleste on l’Evangile de Noire Seigneur Jésus-
Cbrist dans toute sa pureté primitive, tel qir’il Га prCché
lui-meme pendant sa carriére terrestre; rérélé de nou­
veau par trois auges du Seigneur et confirmé par Jésua-
Clirist lui-méme, par (sic) la réprobation de la Papauté
romaine ; avee to ules lea preuvee de s o d imposture с о n i re
la doctrine de Notre Sauveur. Publié par 1c fils de
Xouis XVI, roí de France, C*a*lzs-I<ouisp due de Nor­
mandie, 1839. Sana nom d'éditeur. Genéwe. — Imp. Cb.
Gruaz.
K F Q U IE SC A T

justifiAt
£
ou expliquát l’enlhousiasme de quel-
ques-uns des partisans de Louis XVII. Le
voici done, ce quelque chose, et j ’avouerai,
taut qu’on voudra, que e’est un mystére.
Le ills de Louis XVI, était marqué, stig­
matise de son origine. Ses ennemis eux-
mémes ont dit qu’on nc pouvait pas le voir
sans éprouver une commotion. Ayant dé-
pouillé l'horlogcr prussien d’une maniere si
complete qu'elle en paraissait miraculeuse,
il avait des éclats imprévus, des reflets sou-
dains, comme une pauvre moire antique
déteinte et fanée par Ies saisons. 11 parlait
toul-á-coup en roi, mais en roi <les cata-
combes dontla voix triste serait venue du
sein de la tcrre. Certains mots de lui don-
nent le frisson des caveaux...
Instinctivement, quoique ayant les pieds
dans la mort, il tentait de s’élancer vers
l’Absolu du Droit Divin de ses Ancétres,
que son pére avait été si incapable de com-
prendre, et qu’on eút entrepris vainement,
je suppose, de lui faire comprendre á lui-
218 Lfe F IL 8 DE LO U IS XVI

m6me. S’il avait eu la permission de r<5gner,


il etit dtd un roi honnite, hdlas! mais non
pas, peut-fltre, sans des dtincelles de gran­
deur, qnelque incompatible quo cela soit.
<r Tout homme est 1'addition de sa race »,
a dit admirablement un philosophe.
Celui-ci etait fait comme une tombe sur
laquelle on aurait dcrit :

CI-GIT

BOURBON
ÉPILOGUE
Vide, Domine, A co n sid era
qnoniam facta sum v ilis.
Lamentations, i, 11
Et, mnintenant, quand viendra I ' A u t r e ?
« II m’est impossible, ecrivais-je en I8!)4,
dc penser &cet homme de r6ve et de prodige,
sans ¿tre atteint daus l’intime de mon &me.
La figure de Louis XVII, errant et renie par
toute la terre, n’est-elle pas la plus ¿ton-
nante propfUtie?
« Je songe qu’il y a certainement QUEL-
QU’UN de tris-pauvre,de tr6s-inconnu et de
trcs-grand, qui souflre de la mime manure,
en ce moment, et qu'il faut avoir peur de
meconnattre, quand on LE rencontrera. »
Cenx qui pensent avec moi que ce Conso-
lateur des d6sespires ne pcutapparaitre quc
lorsque le monde sera en agonie, doivent,
aujourd'hui, l'attendre d’heure en heure.
La France n’a jamais 6t6 si prfes de mou-
rir.
222 LE FILM DR I.O U I* X TI

Depuis le jour oú il fut permis ä la dor-


níére venue et á la plus basse des nations de
lui marcher sur le coeur, il ne luí a plus été
possible de se relever.
L’outrage de cette ennemie, devenue si
forte pour avoir trafiqué du sang innocent,
est la plaie infáme qui ne peut pas étre gué-
rie et qui dévore en putrófiant.
La Reine des reines, mourante de lan-
gueur ct frappée dans sa raison, convie,
aujourd'hui, tous les peuples au lupanar
d’une Exposition universelle L..
II est temps que se montre un sauveur
pauvre, un sauveur conspué, un sauveur in-
finiment méconnu, un Sauveur qui sauve et
qui régne.
II n'est que temps, ó Seigneur 1

F IN
APPENDICE

LE G A R Q O N
D E LA « REINE PfiDAUQUE »
On «e rappelle que Rodol-
pbe Sali?, patron du C h a t
n o ir, babillait set gar$ons en
acadimiciens.
M. Anatole Prance paraft teñir á étre· era
spéculatif, exclusivement. «... Vous enten-
drez le langage d’une ftme· toute spécala-
tive *, disait-H, le 24 décembre 4:896, dans
sin discours de réceptíon ft l’Acadé'mie
fran$aise, étant aur le point d’entamer l’^fogw
du Grand Frangais, — éloge qui n’était pos­
sible, au lendemam dn Panama, qn’en un
tel lien et par un tel homme;..
Tout le monde sait qu;on entre ét PAca-
démie córame dans unmoulin.
IVf. Anatole'France qui: n’ignore peut-é%re
pas lb-vafear approximative du patrvre miHTer
de mot» done ae contenta le génie de Bbssuet
ou dé Saint-Simon, aurait bien voultr dire,
sans doute, qu-’il' avait une áme contempla­
tive ! II n’osa pas. Un reste de je ne sais quoi
le retint.
226 LB F IL S DB LO U IS Z T I

II est súr qu’une aussi audacieuse affir­


mation, méme proférée par un moin9 fan-
geux immortel, eút été énorme dans un en-
droit que la longue présence de feu Renan
avait rendu peu différent d’une ¿table.
M. Gréard, qui paratt étre le lapin de
1’Académie, lili en sut gré. II salua en lui
< un amant de la Beauté » et, en conse­
quence, lut aux damos ces lignes cueillies
dans la préface d’un des tomes du récipien-
daire :
< Depuis que j ’entretiens des choses de
l’esprit un public d’élite (1), je peux me ren-
dre cette justice : On m’a vu souvent incor-
tain, mais toujours sincére. J’ai été vrai et,
par Iä, du moins, j ’ai gardé le droit de parier
aux hommes. Je n'y ai, d’ailleurs, aucun
mérite. 11 fant, pour bien mentir, une rhé-
torique dont je ne connais pas le premier
mot. Je ne sais parier que pour exprimer ma
pensée ».

(1) Le pablic da Tem pt et de Fraocisque Sarcey.


LB GARQON DB U LA RK IN It p fo A U Q U R J> 227

Quelques admirateurs de Thais ou de je


ne sai9'quelles autres saletds impies, seront
bien a ise 9 , j ’imagine, de trouver ici uue
forte preuvc de cette sinctritS, de cet amour
du vrai, de cette ignorance heureuse de la
rhötorique du raensonge, dont M. Anatole
Franco veut nous faire admirer en lui I’as-
semblage.

... II y a jusqu’ä des ¿crivains renommls, tels


qu’Anatole France, qui se complaisent k la douteuse
besogne de r^pandrc la calomnie et de faire de l’es-
prit avec les soufTrances d un innoccnt. En effet, pas
plus tard que le 12 octobre 1895 encore, M. Anatole
France, entre autres ¿normitls, affirma... saus
preuves : <r II (NaundorfT) venait d’Alleraagne oü,
par suite de ses malheurs, il avait pris le nom de
NaundorfT et fait de la fausse monnaie ». (VUnivere
illustrt du 12 octobre 1895). Avec $a qu’en traitant
ainsi un thfcme dont il ignore le premier mot,
M. Anatole France ne commet pas le crime de
fausse histoire d’une mani£re infiniment plus certaine
que le prltendu NaundorfT n’a commis celui de fausse
monnaie·.·
228 LC FIL S D S LOU IR XVI

Et l’instruction la plus minutieuse, en méroe temps


que la plus malveillante, n’ayant su convaincre
« NaundoríT )) du crime de fausse monnaie,á Tépoque
méme oú on luí tendit ce piége judiciaire, M. Ana-
tole France, pensons-nous, n’élévera pas la préten-
tion de prouver aujourd’hui, ni demain, le bien
fondé de son allégation. Et cette derniére, fatalement
deatinée á res tor injustiíiée et injustifiable, se trans­
forme par cela méme en une calomnie que M. Ana-
tole France ferait bien de ne pas conlinucr á abriter
sous son nom grandissant...
Mais, par rapport á M. Anatole France, quelques
autres remarques deviennent nécessaires pour
prouver que, lorsqu'il s’agit de .cette noa Ihe ureuse
question Louis XVII, méme les plus honorables
s adomient á La malTeil lance systématique.
Aussitót que, gráce k YArgus de la Preste, l a r-
ticle de M. Anatole France nous fut signalé, nous
nous empressámes de lui envoyer, rtcomniandét, la
lettre euivame :
a Pointe du Biupll,
« Belle-lle-en-Mer, Morbihan,
a U 15 ootobre 169&.
« M o n s ie u r ,

« Jaijdéjá eu ^occasion de vous écrire, il y a deux


qbu itreds ana, et ce .que je vous faisais remarquer
alors aurait d& vous rendre plus circonspect dans
L F CARTON DK « LA M I N E PÉD A U Q U E J) 229

votre maniere de trailer la question Louis XVII-


NaundprfT. Je ne pense pas que vous ayez jamais eu
ávous plaindre de ce dernier. Alors pourquoi l’atta-
quez-vous par des allegations sans preuvcs, et avant
davoir étudié le probléme que vous prétendez ré -
soudre ?
« Vous portez un grand nom dans la littérature
moderne et vos ouvrages d'imagination sont ä juste
litre trés-estimes (1). Pourquoi, dés lors, vous
mélez-vous de faire de l’histoire? Pourquoi vous
faut-il abuser de votre célébrité en répandant sous
son couvert la calomnie contre « NaundorfT » que
vous accuses d avoir « fait de la fausse monnaie »
alors qu’il vous est impossible d ’apporler une seulc
preuve historique ou judiciaire en faveur de voire
assertion plus fausse que la fausse monnaie quc
« Naundorff » aurait fabriqué*; ?
« Comment pouvez-vous dire, en parlanl de Tort
de la Sonde, ami de Louis XVII, qu* « ou n’a jamais
entendu parier depuis » de ce personaage, alors que
je vous avais donnó moi-raéme par écrit quelques
indications sur hri et qu'il vous aurait suffi d’aillcurs
d’ouvrir les récenles iivraisons de YIntermédiairc
des C/iereheurs et Curicux pour trouver de nombreux

(1) Je prie 1c leoteur de *e rappele p que co n’est pas


moi qui parle. Léon B lo t.
230 L F F IL S O F LO UIS XVI

details sur ce personnage, details envo}*e8 tant par


M. Alfred B^gis que par mQi!
< Oü avez-Yous la qne c’est dans le ch&teau de
Tort de la Sonde que Louis XVII aurait ¿t£ « d£cou-
Tert et conduit en prison »? Nulle p artI Aussi tout
celaprouve, monsieur, que vous ignorez le premier
mot de Thistoire de Louis XVII et que, par cons£-
quent, il n’est pas trfcs-consciencieux ni tr£s-digne
d’un nom littlraire tel que le vötre de se complaire
k desattaques aussi injustifi£es.
c II va sans dire aussi que, le vaste panier conte-
nant « plusieurs centaines de mille francs » envoy£s
un jour au Pr£tendant, appartient au r£gne de la Fable.
< Jamais non plus « Naundorff a ne svest appel£
Charles·Louis de Franco.
a En un mot, Monsieur, votre article est pi-
toyable et bien fait pour diminuer aux yeux de ceux
qui « savent » la juste estime qui s'altache i votre nom.
« Je ne vous demande pas d’insem· cette lettre
sortie d’ane plume trop indignle. Je vous demande
de prouver que c Naundorff * a a t’ait de la fausse
monnaie », et k dlfaut de cette preuve, de rectifier
prochainenient cette calomnie en avouant que le bicn
fondl de ¡’accusation n’a jamais ¿t£ dlmontr4.
« Veuillez agrler, monsieur, l’expression de mes
sentiments distinguis.
« O tto F r ib d r ic h s . »
LF. GAK( ON D ll « LA. KF.INK P^.D A U Q t'B » 231

M. Analole France ne crut pas devoir s'araender.


Mais apres cette constatation attristante (puisqu’iL
s’agit d un ¿crivain tel qu’Anatole France), ¿coutons-
le se donner iramodesteraent.et raensongfcrement des
gants! Remarquez dans la phrase suivanle, extraite
de 1*Univers illustrc du 26 octobre 1895, I’association
didees, car c’est encore k propos de Louis XVII
qu’il parle. Et dans ce qu il dit, transpire comme
une secrete, raais fort timide r£ponse a noire leltrc.
Manifestement, il a senti le besoin de chercher h
rassurer sa conscience secou^e. Y aurait-il r£ussU
Ce serait alors une preuve de l’inconscience caractä-
ris^e de ce brillant ¿crivain... Mais voici cette
phrase :
« Qu’on ne s’attende point cependant k des cir-
cocstances trop merveilleuses. Je serai exactement
vrai; een ’estpasle vnoyen d’amuser toutle raonde; il
faut fctre bien raisonnable pour se plaire k la v£rite.
Mais je n’ai point ¿'imagination et ma viraciU est
une vertu fo rcie ! »
Voyons cette « verta » forc£e :
M. Anatole France prend sur lui d’lditer, une
fois de plus, la calomnie de fausse monnaie contre
a Naundorff».
11 recoit nos observations critiques k ce sujet.
11 a quinzc jours pour r£fl£chiret prendre le parti
que la loyaut£ lui present.
232 LE F IL S DB LO U IS XVI

Ilprend le p arti... contraire k cette loyaute faute


d'avoir le courage nöcessaire pour reconnaitre son
tort.
E t M. Anatole France, qui prötend n avoir a point
d imagination », de prouver qu il n’en a que trop en
¿crivant: « roa v^racit^ (?) est une vertu forcde »1
Au reste cet article da 26 octobre recele une autre
perle que voici : « Je suis trop bien sür que le
pauvre petit Dauphin est mort au Temple, aprfes de
longues unseres ». Or il est ¿Limentairement et ma-
themati quem ent certain qu’on ne peut elrc stir d’une
chose qu’on n'a pas ¿tudide...
Bref, main tenant que M. Anatole France a franc hi
le seuil de cettc « Immortalite »... liraitöc qu’on
appelle l*Acad4nue; mainlenant qu’H n’aplus besoin
de flatter le fauueux parti des D UC5, d u nt le chef, le
Duc d’Aumale, avail toutes les raisons possibles
pour faire mourir Louis XVII au Temple, — ce qui
Cait que M. Anatole France en etait * t r o p Lien sur »,
— pouvons-nous maintenant demander k « Tlra-
mortel » fratchement debarque, d’apporter dorena-
vant plus de justice et plus de v^racite, et plus de
< vertu... forc£e » ou non! dans ses ¿tudes sur
Louis XVII ?
La lecon perdue pour le brillant ¿crivain ne de­
rail pas l>tre pour le public. C’est pourquoi nous
avons cru devoir oublier la lettre envoyde directe-
I E GARC.OJf D E a LA K B IW l p i b A t 'Q U E » C-TI

ment a M. Anatole France. II cst bon qu’on saolie


de quelle mantere peu delicate, avcc queLlo absence
dc toute biensca.nce iittdraire, avec quel manque de
conscicnce, de grands ecrivains eux-ro£mes nc se
g£nent pas pour trompcr la bonne foi dc lcars leo-
teuri.
L a Question Louis X VII, pages 105 -el 106.

a P a r is , le Vi m a rs 1900.
Ita e 'H a m e lin , 27.

« M onsieur*

c Dans Le Figaro du 21 mars, M. Anatole France


declare que Naundorff ¿tait un « juif de Potsdam ».
« En r£ponse k cette double affirmation erron£e,
je fais appel k voire impartiality pour vous prier de
biea vouloir insurer ces quedques Lignes.
c .NaundorfT » n’^tait pas juif.
« NaundorfT » n’est pas n£ k Potsdam.
« Je d^fie “M. Anatole France de prouver ce qu’il
avance. S*fl apporte la preuve de I ’origine juive de
Naundorff <et de ea MMsaoce k Potsdam, je m’erigage
k verser A la cassae - it yotre journal L· mmrae de
dix mille francs A distfibuer aiLx pauvre* de PariB.
M* Anatole France aura« en outre, rendu an inesti­
mable service k THistoire, puisqu’il est bien Evi­
dent cyie la question Louis XVII-Naundor/f n’existe
234 L « FIL S D E I.0 U 1 S X T I

plus, s’il est établi que ce prétendant était juif et


qu’il est né k Potsdam.
« 11 suffírait méme d’ane seule de ces preuvespoor
démasquer k tout jamais c Naundorff > et sa dynastie.
Qu’on l’apporte done, cette preuve, et qu’on en
finisse une bonne fois avec cette question historique
de la survie de Louis XVII dans la personne da
prétendu imposteur qu¡, depuis 1845, repose k Delft
sous les Doms et les titres dont seul le fils de
Louis XVI avait le droit de se parer.
« Veuillez agréer, monsieur, l’ezpression de mes
sentiments trés-distingués.
d O tto F rie d ric h s . >
Le Figaro, 28 mars.

L’afiaire en est restée lá.


II est súr que M. Anatole France, de plus
en plus ¡mmortel, est installé dans an fier
faateail poar mépriser ces deax lettres d’un
historien pea informé des consignes de la
valetaille, et qu’il n’y répondra ríen — jus-
qu’au jour oú ses Dues le sonneront poar
lui commander une nouvelle turpitude.
Ce jour-lá, il n’y répondra pas davantage.
NOTE
SUR LE PORTRAIT DE LOUIS XVII
Lea es tam pea qui temoignent de Invasion de
Louis XVII se renconirent assez diffieilement.
Dans la Plume, röceinmcut, j'ai eu l ’occasion de sigaa-
ler les seules connues jusqu'a ce jour.
L’ane d entre elles reprdsentant un 9anle pleureur,
dont les branches et les feuiU ag es dissimnlent les
silhouettes de la famille de Louis XVI, a eu lea hoaneurs
d une description tres-d&aillee dans la Gazette Natio­
nale ou le Moniteur Universel du 10 aoüt 1795. Dans
cette estampe, un serpent darde sa langue en forme de
flache dans la direction de la silhouette de Louia XVII :
c le petit Capet » comme s ’exprime le style rörobtioil··
opire. Mais ce serpent, au lieu d ’atteindre Louis XV11,
▼a sc buter contre le tronc de l'arb re qui a’interpoae
entrc lai et la victime choisie. Et le Moniteur d’expli-
qucr la version qu’il faut donner dc cette curieuse image
da tem ps: ce serpent, d&lare-t-il, repr¿sente c la Con­
vention nationale qui, dit-on, voudrait et ne peut atterndre
le petit C a p et» !... Ainst la survie de Louis XVII eat
dfooncle deux mois a p ris sa mort oföcielle mais simul^e
au Temple ! J’ai signals aussi le portrait de Louis XVII
peint par le comte de Novion et gravl par L. A. Claes-
aens avee cette U gcade: c Vive Louis XVII, roi de France.
238 L S F IL S DE LO U IS ZV!

Veille sur lui, Grand Dien, qui sauvas son enfance ! »


J ai encore mentionné le mémeportrait gravé par Schleich
avec celte variante dans l ’inscription : < Veille sur lui,
grand Dieu. Tu sauvas son enfance. ·
Ce que j ’ignorais alors, je le sais aojonrd’hni: car on
n*a jamais finí d’apprendre... C’est que, pour son portrait
de Louis XVII et pour ses légendes dévoilanl si nette-
ment Invasion de l ’Enfant-Roi, le comte de Novion s’était
inspiré d ’une piéce de l’époque, piéce rarissim e dont 1·
Dien des collectionneurs, lui anssi un « Grand Dieu » !
m'a fait retrouver Toriginal imprimé sur soie et dont, en
vingt années de recherches constantes sur Louis XVII,
je n’ai jamais vu un second exemplaire dans aucun dépót
public ni dans aucune collection particuliére.
De ce portrait, on trouve lei, comme frontispice k ce
livre, la reproduction grandeur de Voriginal. Je souligne:
grandeur de Voriginal parce que la planche publiéepar le
comte de Novion estd'une grandeur k peu prés quadruple.
La légende de 1’original porte, en outre de celle donnée
p ar le comte de Novion dans le portrait gravé par Clae·-
sens,ces mots qui trahissentl’époque: Dieu et le Roi, mota
•qui n’avaient plus de raison d'étre, puisque Louis XVII
était définitivement méconnu lorsque, plus tard, le comte
de Novion s’inspira de ce précédent. Une autre difference
eat caractéristique k cet ég a rd : c est que le portrait peiot
p ar de Novion est accompagné, k chacun des quatre coins»
d’une larme remplafant les flenrs de lys qui ornent le
portrait original.
Le comte de Novion était sans doute partisan de ceux
IVOTB SU R LE PO R T R A IT D E LO U IS XVIf 33 0

qui connaissaient l'c'vasion de Louis XVII mais qu¡ le


croyaient mort avant la Restauration. Et alors les larmes
¿taiont de mise... en souvenir de celles que Louis XVIII
avait versées, pour pouvoir avec une hypocrísíe plus
artintique et plus raftinée, ceindre la couronne volée k
soo ueveu. · .
O tto F r ie o r ic b s ,
DU M&ME AUTEUR

lb revelateur Du globe ( Chris tophe Colomb et sa Beatification


future). Preface dc J. Barbey d'Aurevilly, ip a iti.
FROPOS d ’uN ENTREPRENEUR DE DEMOLITIONS.
l b p a l , p a m p h le t h c b d o m a d a ire (les 4 n n m e ro s p a r t s ) , epuisi.
l b DEKESPiRE, ro m a n .
CHRISTOPHS COLOND DEVANT LBS TAUHBAUX.
la chbvali *r b db la MORT {Marie-Antoinette), ¿puisi.
LB SALUT PAR LES JUIFS.
S u e u r db san o ( 1870- 1871), avec an portrait de TaoUur ea 1893
(Cres, ¿d.)
Lioiv BLOT DEVANT LES COCHONS, ip u iti.
HISTOIRES DESOBUGBANTES (Crfes, ¿ d .).
la femmb pauvr b , ¿pisode con temporain.
le mendiant inorat (Journal dc L^on Bloy), a vol.
le fil s de louts x v i , avcc iin portrait de Loais XVII.
ib m ’accuse ... Pages irrespcctueuses pour Emile Zolaetquelquesautres.
BXBGESB des lieux gommuns.
(Coppie.— Le
l b s d e r m e r e s c o lo x > e s db l 'b g l i s e R. P. JudaS. —
Branehtre. — Hay t mans. — Boarget, etc.).
mon j o u r n a l (dix-sept mois en Dcoemark), suite da Mendiant Ingrat.
q u a t r b a n s d e c a p t iv tte a c o c h o n s -s tr-m A rn s, suite du Mendiant
Ingrat et-de Mon Journal.
b e l l u a i r e s e t PORCHER8 (Stock).
L*¿POP EE BTZANTINE ET G. SCHLUMREROER, ¿QUltt.
LA RESURRECTION DB VILLIBRS DB L*ISLB»ADAM, ¿pUtS^.
PAOES CIIOISIF.S ( i 884- iq o 5).
cellb qui pleu re(Notre-Dame dc la Salctte), avec gravure.
L'rNVEMiABLK, suite du Mendiant ingrat, de Mon Journal et de
Qaatre ans dc CaptiviU &Cochons-sur-Marne. Deux gravures.
LE SANG I)C PAUVRE.
lb vieux dr la montagne , soitc du Mendiant Ingrat, de Mon Jour­
nal, dc Quatre ans de Captiuite d Cochonssur-Marne et de
Vlnvendablf. Deux gravures.
tib de m elanir , Berghre de la Salette, ccrite par elle-mtaie. Intro­
duction dc L&rn Bloy.
l ' ame de napoleon .
b x e g fs b d e s lie u x communs (Notrvelle serie).
s u r l a tom bb d e h u ts m a n s (Laquerriere, id.).
l b p e le r in db l ’a b s o lu , suite du Mendiant Ingrat,
de Mon Jour-
nal, de Qaatre ans de Gaptiviti h GochonS'Sur-Mmrne, de
rinoendabte et du Vieux de la Montagne.
JEANNE d ' aRC ET L*ALLEMAGNB (Cr&S).
au seu il de l *apocaltpsb , suite du PHer in de tAbsola.
MEDITATIONS D*UN SOLITAIRE BN IQ l 6.
DANS LES TEN&BRB8.
la portb dbs humblbs , suite de Au seuil de I*Apocalypse.