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ISBN N° 978-9947-0-2538-3

Dépôt Légal 460-2009


“ Ainsi, tu es né . . .

Ta place en moi, pourtant, est encore


chaude. Vide ? Parfois, oui. Par
instants brefs, fulgurants. Mais la
plupart du temps non, je ne dirai pas
cela. Il me reste dans la chair le souvenir
de tes mouvements, souvenir si vif, si
présent, que j'ai encore l'impression
parfois de te sentir bouger. En secret, la
nuit, il m'arrive alors de regarder mon
ventre, arrondi de ta présence si
récente, et la surface parfois en frémit
encore. Comme si je gardais en moi, à
l'intérieur de moi, ton double
imaginaire, comme si l'enfant que je
portais n'était pas complètement né. "
Une mère célibataire
À mes nobles parents adoptifs ainsi qu'à
ceux que je ne connais pas. À Hocine-Redha mon
premier fils, qui porte le prénom de mon cher grand-
père, Anissa ma première fille que j'aime tant, à
Adlen, le courageux fils qui traversa à l'âge de 5 ans,
sa première épreuve de la vie avec dignité, à
Lyamine, Bilal et Rahma mes adorables petits bébés,
sans oublier leurs mères. À ma famille adoptive, mes
sœurs et mon frère de lait. À mes amis, et à tous ceux
qui m'ont connu de loin ou de près et qui n'ont peut-
être pas toujours compris mon comportement.
Sommaire

Préface ........................................................................ 13
Introduction ............................................................. 21
La peur de l'inconnu ............................................. 25

Mon nom, hantait mes nuits ............................ 35


L'ombre d'un pouvoir occulte, alerte la DST 49
L'intrigue de la rue Molière ............................. 63
La piste catholique ............................................. 73
On a tronqué mon histoire ............................... 83
Les larmes, il n'y en avait plus ........................ 97
La bataille légitime .......................................... 111
Déni d'un droit fondamental ........................ 125

Aspect Juridique .................................................. 133


Souhaits et suggestions ..................................... 137
Conclusion ............................................................. 139
Appel aux consciences vives ........................... 143
Postface .................................................................... 145
Bibliographie ......................................................... 149
Préface

Au nom d'Allah clément et miséricordieux

Quand Mohamed-Chérif ZERGUINE


m'a rendu visite pour la première fois, j'ai fait sa
connaissance et après une brève entrevue il m'a
présenté son ouvrage, " PUPILLE DE L'ÉTAT -
La peur de l'inconnu “. Et m'a également sollicité
pour lui faire une préface.

Je lui ai alors proposé quelqu'un de


mieux placé et mieux disposé à faire ce travail
dans ce domaine précis, compte tenu de son
profil, de son expérience et des responsabilités
qu'il a assumé pendant de longues années.

Il s'agit du professeur Ali KOUADRIA,


recteur de l'université du 20 août 1955 de
Skikda.
Ex-directeur du laboratoire scientifique de
psychologie et de pédagogie, ex-vice-recteur
de l'université de Constantine, ex-directeur de
la santé et de la population de la wilaya de
Constantine, ex-vice-président de l'académie
universitaire des universités de l'Est algérien
et ex-directeur du CNFPH (Centre National de

13
PUPILLE DE L’ÉTAT

Formation du Personnel pour Handicapés) de


Constantine.

J'ai pris contact avec le professeur Ali


KOUADRIA, pour lui proposer ce projet. Il a
accepté tout en prenant connaissance du
contenu de l'ouvrage. Qu'il soit remercié par
l'auteur et par moi-même.

Dans la réflexion " PUPILLE DE L'ÉTAT -


La peur de l'inconnu ", Mohamed-Chérif
ZERGUINE expose les contradictions vécues
par les enfants illégitimes en Algérie. Bien que
les pouvoirs publics leur confèrent un statut
social, (droit à la protection, au soutien
matériel et moral), ils restent tenaillés entre une
société tradition-nelle qui voudrait les rendre
invisibles et leur placement dans les cités de
l'enfance qui leur colle un stigmate indélébile.

ZERGUINE dévoile la face cachée de la


peur de l'inconnu. La nécessité et les difficultés
d'exister culturellement. Rejeté, exclu ou même
raillé, l'enfant illégitime porte, durant sa vie, le
stigmate indélébile des circonstances honteu-
ses de sa naissance. Son maintien au sein du
groupe familial (protégé par sa mère) constitue
une marque de l'infamie et du déshonneur.

14
la peur de l’inconnu

Il est alors dissimulé et abandonné à son sort


dans les foyers pour enfants assistés. Il subit les
sanctions iniques d'un crime qu'il n'a pas
commis.

Le terme populairement utilisé et très


répandu est celui de "Kaboul ou Lakit" (enfant
abandonné); puis, trouvé. Cette dénomination
concerne une partie des enfants illégitimes
abandonnés par leurs parents et recueillis par
des institutions de l'état.

Le langage adopté pour désigner tous


les enfants illégitimes, exprime la preuve
irréfutable que la société actuelle reste pro-
fondément marquée par les mentalités an-
cestrales. Cette situation traumatisante pour
l'enfant véhicule l'analyse de la psychanalyste
Anna Freud qui explique qu'il faut frapper
deux fois pour faire un traumatisme: une fois
dans le réel (le rejet, l'abandon, le stigmate,
l'infamie, le déshonneur…) et une fois dans la
représentation du réel (le discours des autres
sur le pupille de l'état placé dans un centre ou
dans une famille). C'est, en effet, bien souvent
dans le discours social qu'il faut chercher à
comprendre l'effet dévastateur du regard
d'autrui.

15
PUPILLE DE L’ÉTAT

Mais énormément d'enfants traumatisés


par leur situation d'abandon et du stigmate de
leur statut d'enfant illégitime et donc pupille de
l'état, trouvent dans la réaction émotionnelle
de l'entourage le moyen de développer une
capacité d'intellectualisation importante. Ce
qui est pour eux un mécanisme de défense
précieux leur permettant d'alimenter les
ressources de résilience, favorisant ainsi les
chances de s'en sortir que de rester blessés.
C'est cette conviction que ZERGUINE traduit
dans son essai en termes de lutte pour en faire
une arme de combat social." (Pr Ali Kouadria)

Pour ma part, j'évoque à ce propos les


droits de cette catégorie d'enfants contenus
dans la Charia Islamique où le Saint Coran
prescrit, " Certes, Nous avons honoré les fils
d'Adam. Nous les avons transportés sur terre et
sur mer, leur avons attribué de bonnes choses
comme nourriture, et Nous les avons nettement
préférés à plusieurs de Nos créatures." (Sourate
El-Isra verset 70).

Et encore, " Dis : Chercherais-je un autre


Seigneur que Dieu, alors qu'Il est le Seigneur
de toute chose ? Chacun n'acquiert [le mal] qu'à
son détriment : personne ne portera le fardeau

16
la peur de l’inconnu

(responsabilité) d'autrui. Puis vers votre


Seigneur sera votre retour et Il vous informera
de ce en quoi vous divergez."(Sourate El-Anaam
verset 164).

Le Saint Coran respecte l'homme quel-


que soit sa race, la couleur de sa peau ou les
conditions de sa naissance, outre qu'il ne fait
aucune discrimination entre les enfants des
deux sexes, se démarquant ainsi des pratiques
préislamiques.

Ceux-ci en sont égaux. Ils ont droit à la


vie, à la considération et à la protection de la
famille, de la société et de l'État. L'Islam a
aussi réservé à tout être naissant, un tuteur
qui préserve ses droits et ses aspirations
jusqu'à l'âge adulte. Âge où il acquiert son
autonomie, et ce, conformément à la parole
divine, " Appelez-les du nom de leurs pères : c'est
plus équitable devant Allah. Mais si vous ne
connaissez pas leurs pères, alors considérez-les
comme vos frères en religion ou vos alliés. Nul
blâme sur vous pour ce que vous faites par
erreur, mais (vous serez blâmés pour) ce que vos
cœurs font délibérément. Allah, cependant, est
Pardonneur et Miséricordieux." (Sourate Al-
Ahzab verset 5)

17
PUPILLE DE L’ÉTAT

Pour celui qui est dépourvu de tuteur, le


gouverneur en est le sien, en application de la
parole du prophète (QSSL) "Le gouverneur est le
tuteur de celui qui n'en a pas", il en prend soin
et le prend en charge matériellement sur le
budget de l'État.

La règle islamique prescrit donc que


" Les origines de l'individu, ne peuvent pas
affranchir ses manquements à ses actes et ses
devoirs". À ce propos, les savants musulmans
de la Charia, se sont penchés effectivement sur
les prescriptions religieuses ayant trait à cette
catégorie d'enfants, et ce, depuis leurs décou-
vertes jusqu'à l'âge adulte. Ces mêmes pres-
criptions ont été formulées d'une manière fort
explicite et sans ambiguïté, ouvrant ainsi la
voie à un grand nombre d'auteurs spécialisés
en la matière, qui ont éloquemment développé
ce sujet avec force détail, tel que le droit à la pro-
tection, et à une vie saine et honorable au même
titre que les autres membres de la société.

Qu'Allah vous bénisse.


Professeur Ali KOUADRIA Professeur Abdallah
BOUKHELKHAL
Recteur de l'Université du 20 Recteur de l'Université Emir Abdel-
Août 1995 Abdelkader, des Sciences Islamiques
Skikda de Constantine

18
Introduction

La culpabilité. Dans ce cycle infernal que


provoque ce sentiment de honte, on retrouve
une mère qui se sent coupable de l'abandon,
une mère adoptive culpabilisée devant son
incapacité à remplacer cette mère de naissance,
et pour finir, un enfant qui se sent coupable
d'être né.

Pour ma part, un phénomène s'est


installé très tôt. Après avoir vécu une solitude
extrêmement douloureuse durant mon
adolescence, le déclic s'était produit. Il était
vital pour moi d'affronter, de combattre et de
m'imposer. J'ai commencé à exprimer ou
plutôt crier ma souffrance, grâce à une activité
artistique, d'ailleurs les textes écrits et
interprétés, le relatent parfaitement.

Père de famille très jeune, pour combler


ce vide, adversité quasi-permanente dans le
quotidien, et enfin, ce voyage spirituel qui m'a
apporté un apaisement et une détermination
inébranlable. Mon vrai nom ne me faisait plus

21
PUPILLE DE L’ÉTAT

peur, au contraire je l'imposais à tout le monde.


Cet engrenage m'a permis d'atteindre la
résilience. Ce terme emprunté à la physique par
les psychothérapeutes, désigne la capacité
d'affronter avec succès les risques et les
déboires sérieux de l'existence.

Lors d'une rencontre avec une


psychologue, et après lui avoir raconté un peu
mon parcours, elle a subitement évoqué le
terme "résilient". Je ne comprenais pas. La
thérapeute, devant mon insistance a fini par
quasiment me donner un cours sur le concept
de la résilience. « Frapper deux coups pour créer
un traumatisme. Pour ce qui concerne l'enfant
abandonné: Le premier coup, dans le réel, est la
blessure, on a mal, on a froid, on est humilié. Le
traumatisme naît du second coup, porté par la
représentation du réel. Je suis né hors mariage et
vous m'insultez en me nommant b…, je souffre de
ce qui m'est arrivé, mais surtout de l'idée que vous
me renvoyez ». (Boris Cyrulnik.)

Au-delà des interrogations, le malaise


d'un abandonné est nourri par les regards, les
mots et les comportements compatissants qui
viennent entretenir sans cesse sa blessure. La
raison qui me poussa à écrire, a été soutenue

22
la peur de l’inconnu

par l'odieuse bêtise humaine de certains,


arrogances, indifférences, discriminations.
Après l'injustice incarnée par le verdict du
destin subi à la naissance, le pupille est
confronté -et je pense à celui qui n'a pas eu
ma force ou la chance de quelques-uns-, à
l'humiliation provoquée par les différents
qualificatifs employés à son égard: Adultérin,
illégitime, et j'en passe. Tous ces mots finissent
par le réduire à une chose humaine, coupable
d'être née !

“ L' experience
' et les epreuves
'
donnees
' ici, permettront je l'espere
' de
contribuer a' l'apaisement des concernees,
'
mais surtout a' une prise de conscience
collective. ”

23
“ Avant l'adoption d'un bebe,
' ' il y a
abandon, mot tabou qui designe
' un
acte qu'il faudrait escamoter au
maximum. Ce concept est a'
l'origine de certains maux dont
souffrent les adoptes' tout au long
de leur vie. Les non-dits, les
secrets, les informations seques-
'
trees
' au sujet du passe' creent
' des
sortes de trous au sein du psy-
chisme et peuvent compromettre
un equilibre.
' L'amour recu d'une
famille adoptive ne permet pas de
les combler totalement. ”
(Myriam Szejer)

27
1963 , année de ma naissance,
plus précisément au mois de Novembre, mois
de toutes mes questions paralysantes, qui suis-
je, qui est ma mère, qui est mon père, que s'est-il
passé ? Chaque année à l'approche de ce mois,
l'angoisse s'installe, les images de mes
scénarios handicapants défilent. Mes nuits
sont un calvaire, provoquant ces matins
fatigués, par trop de suppositions viscérale-
ment ancrées.
Nous sommes le 14 novembre, une jeune-
femme musulmane fût admise secrètement à
l'hôpital civil de Constantine, envisageant

29
PUPILLE DE L’ÉTAT

l'abandon de son enfant. Âge apparent, 23 ans.


Onze jours se sont écoulés, l'heure de quitter la
douceur et l'obscurité du ventre de ma mère, où
j'étais bercé par les battements de son cœur,
arriva, il est 16 heures 30 minutes, le 25
novembre 1963.
96 heures plus tard, la sentence était
tombée, elle était lourde et sans aucun recours,
la peine capitale sans aucune circonstance
atténuante. Après la douceur et l'obscurité,
j'allais découvrir les frayeurs des ténèbres de la
vie.
Et à moi de repenser à cette mère fusion-
nelle. Qu'a-t-elle vécu durant cette période? Il
m'arrive parfois d'imaginer son séjour à la
maternité, de ressentir ses peurs, puis, de
revivre sa solitude dans cet hôpital qui
surplombe les gorges profondes du Rhumel. À
ces moments précis, une étrange sensation
m'envahi, comme si sa blessure était à fleur de
chair.
Il a été reconnu par plusieurs spécialistes,
qu'il se passait quelque chose de paranormal
entre l'enfant et la mère. Ces avis d'éminents
psychothérapeutes, m'ont confirmé cet état
frôlant parfois le délire, celui de revivre mon

30
la peur de l’inconnu

enfantement. « La relation mutuelle et profon-


dément satisfaisante mère-enfant, prend racine
dans les profondeurs de la personnalité, là où le
physiologique et le psychologique sont mêlés. Tant
pour l'enfant que pour la mère naturelle, cette
période fait partie d'une séquence biologique, et on
peut douter que la relation post-partum de l'enfant
avec sa mère, dans ses effets subtils, puisse être
remplacée. Cette observation de Florence Clothier
date de cinquante ans ! Ce n'est que vingt-cinq ou
trente ans plus tard que Donald Winnicott et Joseph
Chilton Pearce ont commencé à dire qu'il se passait
quelque chose de spécial qui prépare la mère à la
naissance de son bébé, une suite d'événements qui
commence à la conception et qui ne peut pas être
apprise ou acquise même par la meilleure des mères
de substitution». (Nancy Newton Verrier)
Abandonné à l'âge de quatre jours, et après
un séjour de trois mois à la pouponnière de
Nôtre Dame des Apôtres à Constantine, j'ai
rapidement été placé dans la chaleur d'une
famille adoptive. Ils étaient tous là, des grands-
parents adorables, une mère protectrice, et
même cette petite sœur qui partagea avec moi
le lait maternel. On me donna un autre prénom,
il faisait beau, c'était le printemps 1964.

31
PUPILLE DE L’ÉTAT

Ma famille adoptive ou plutôt le don du ciel

Par amour, et sans vouloir me porter


préjudice, on séquestra immédiatement toutes
les informations concernant ce qui venait de se
passer. Ensuite, mon enfance jusqu'à l'âge de
6 ans, se résumait à quelques images, quelques
souvenirs qui viennent de temps à autres me
figer l'esprit.
Ma main d'enfant à l'abri de celle de mon
grand-père adoptif, l'image d'un escalier
interminable, ensuite un long couloir, pour
arriver enfin devant un bureau derrière lequel
été installée une Sœur. On était au Centre des
œuvres sociales de Nôtre Dame des Apôtres,

32
la peur de l’inconnu

pour la consultation d'usage (contrôle et suivi


de l'état de santé de l'enfant placé).
Ces allers-retours auprès de ces nobles
Sœurs, qui œuvraient dans ce Centre, ont
énormément marqué mon enfance. Leurs
gentillesses et leurs dévouements, ont large-
ment contribué à l'épanouissement de l'enfant
que j'incarnais.

33
Mon nom, hantait mes nuits …
1970, départ pour la France. La
douleur de la séparation de mes grands-
parents adoptifs a été impitoyable. Je ne
voulais pas les quitter, en aucun cas je
n'admettais ce départ. Avec du recul, je me
demande aujourd'hui, si ce n'est pas cette
blessure originelle qui a été réactivée, car
pendant très longtemps, j'en ai voulu à tout le
monde.
En cet hiver, le temps était gris, et il faisait
très froid dans cette grande cour d'école. Ma
hantise était celle d'entendre ce nom, quand ma
maîtresse me demandait quelque chose.

37
PUPILLE DE L’ÉTAT

À l'école je vivais dans la peau d'un autre


enfant, à travers ce nom patronymique,
inconnu jusque-là.
Se déclencha ainsi, une angoisse extrême-
ment récurrente. À l'âge de 7 ans, mes rêves
d'enfants ont été fracassés par cette machine
du doute, laissant place à un état d'incerti-
tude. Une extrême vigilance se développa, me
faisant fuir ma propre filiation. D'après
plusieurs spécialistes, « L’enfant a manqué de la
sécurité et de la sérénité de l'union avec la personne
qui lui a donné naissance. C'est une relation
profonde après laquelle l'adopté languit pour
toujours. C'est cette attente qui lui donne souvent
des sentiments de désespoir, d'impuissance, de
vide et de solitude. À ce moment l'enfant a besoin
de la proximité de sa mère pour trouver le monde
sûr et bienveillant et non perturbant, indifférent
et hostile. À ce moment, la mère représente le
monde entier pour l'enfant et la relation entre
eux est essentielle au sens du bien-être et de
l'intégrité de l'enfant ». (N.N.Verrier)
Les années passent, l'enfant grandi, protégé
contre vents et marées par cette mère adoptive,
don du ciel, et ce père adoptif silencieux et
effacé, mais toujours présent quand j'avais

38
la peur de l’inconnu

besoin de quoi que ce soit. Mais la blessure était


là, prête à renaître de ses cendres. C'est en 1973,
pendant les vacances à Constantine, que la
vérité éclate sourdement. Lors d'une visite
familiale, j'appréhendais les chuchotements de
cette cousine de mon père adoptif, qui disait:
« Le pauvre il ne sait pas qu'il est orphelin ». À
10 ans, j'avais commencé à comprendre pour-
quoi ma maîtresse d'école utilisait ce nom et
mon autre torture a été cette gymnastique
cérébrale imposée à un enfant, celle de
comprendre l'adoption tout seul.
« Aucune différence entre le fait d'adopter et
celui de donner naissance. Ce souhait, qui est une
dénégation volontaire de la réalité, met en jeu
beaucoup de réactions et de comportements, de la
part des parents adoptifs qui nuisent inélucta-
blement au développement sain de leur enfant.
Refuser de considérer l'adoption comme telle, qui
différencie une famille par rapport à une famille
naturelle est un tabou très fort, répandu dans les
familles elles-mêmes mais aussi dans la société
toute entière ». (N.N. Verrier)
Livré à moi-même, avec cette blessure réa-
ctivée et amplifiée, j'avais besoin d'exprimer
très fort ce qui était enfoui au plus profond de

39
PUPILLE DE L’ÉTAT

moi. À partir de ce moment commence une


aventure assez extraordinaire, car elle m'a
permis de traverser sagement mon adolescen-
ce et d'expulser ce complexe douloureux. Je
m'investis dans la musique, j'écris, je compose
et j'interprète. Et naturellement, je choisissais
des œuvres pour mes petits spectacles qui
criaient mon malaise.

“ J e me trouve dans une impasse,


mon coeur est froid comme de la glace, sur
mon visage je vois les traces, de tous ces
reves qui me depassent.
^
' ” 1

1. Extrait de " C'est ma vie, c'est mon destin ", 1981.

40
la peur de l’inconnu

La phrase sous la photo de cet article,


-On le met à la porte, il entre par la fenêtre-
confirme l'état d'esprit dans lequel je me

41
PUPILLE DE L’ÉTAT

trouvais. Le plus drôle dans tout ça, c'est le nom


d'artiste, j'avais décidé de prendre le nom de
mes parents adoptifs et le prénom qu'ils
m'avaient donné. Mais l'événement sans
précédent dans ma vie, était d'apposer mon
vrai nom en tant qu'auteur-compositeur. Après
la manipulation monumentale de sa destinée,
l'adopté exprime très tôt sous différentes
formes sa souffrance. Ensuite, cette blessure
dévastatrice qu'incarne l'abandon, le fera crier
toute sa vie, qu'il a besoin d'être reconnu et non
ignoré ou défié.
« La nécessité d'être bon, amène souvent les
enfants adoptés, (et j'en suis un exemple vivant), à
être hyper vigilant, ce qui veut dire qu'on est tout le
temps entrain d'évaluer le climat de
l'environnement de façon à savoir comment se
conduire. On à l'impression que nôtre sécurité dans
cet environnement l'exige. Ce besoin d'être vigilant
et d'essayer de découvrir ce qu'on attend de nous,
donne le sentiment de marcher sur une corde raide.
Cela entraîne parfois une telle anxiété qu'elle
conduit à des comportements excessifs ».
(N.N.Verrier)
Le 15 septembre 1983, c'était prévisible mais
je n'y croyais pas. L'heure fatale avait sonné,

42
la peur de l’inconnu

mon grand-père décède à Constantine.


Chamboulement dans ma tête, culpabilité,
retour en puissance de mes scénarios. Après
avoir plongé dans un profond désarroi, je
décidais de rentrer. Et c'est ainsi, que le 16
décembre de la même année, accompagné de
mon père adoptif, nous prenions la route vers
l'aéroport d'Orly. Arrivés devant le guichet des
formalités d'embarquement, nous constations
que mon passeport était périmé. Je ne voulais
rien savoir, c'était terminé, j'avais décidé de
rentrer chez-moi.
À notre arrivée, la maison était vide, il n'y
avait plus cette chaleur, elle ne vivait plus.
J'allais à la rencontre des personnes âgées qui
l'avaient connu, mais également vers mes
sœurs de lait, car Je voulais connaître ses
derniers souhaits. Et là, je découvrais les
sacrifices de ce grand-père. Il s'est investi à me
construire un petit appartement durant ces
dernières années. Soucieux de mon avenir, il
me laissait un acte de donation du tiers de ce
qu'il possédait. Extrêmement touché, je décidai
de m'établir définitivement dans cette maison,
la faire revivre, fonder une famille, exaucer sa
dernière volonté.

43
PUPILLE DE L’ÉTAT

À la découverte de ma ville natale un


phénomène assez curieux s'installa, les regards
croisés de ces femmes vêtues de noir, me
torturaient l'esprit. Et les questions paraly-
santes revenaient me rendre visite, avec les
éternelles suppositions: « J'ai peut-être croisé le
regard de ma mère ». À ce moment précis, je
décidai de partir à sa recherche.

44
la peur de l’inconnu

C'est en 1984 dans cette ville perchée sur un


rocher et entourée de ponts suspendus, que la
volonté de savoir a dominé l'hésitation, je
voulais savoir qui étaient mes géniteurs. Et
c'est Fouad, un ami de longue date qui m'a
recommandé à l'un de ses voisins de quartier,
employé à la clinique des Apôtres. Celui-ci,
me présenta à son tour à une infirmière de cette
structure, qui m'installa dans le grenier de la
clinique devant une pile de cahiers de nais-
sance, tenus par les Sœurs en 1963. Mais la
fouille minutieuse que j'avais opérée avait été

45
PUPILLE DE L’ÉTAT

infructueuse, car les naissances du mois de


novembre 1963 n'y figuraient pas. Après un
détour à l'orphelinat de Sidi Mabrouk, en
compagnie de Abdelfetteh, ce grand frère que
la providence m'a accordé, le directeur, me
recommanda d'effectuer une démarche auprès
du chef de service de la protection sociale.
Après m'avoir reçu, il m'exhiba deux docu-
ments, le procès verbal d'abandon et la de-
mande d'adoption datée du mois de mars 1964.
Le service de la protection sociale m'orienta
vers le procureur de la république près la cour
de Constantine, qui m'accorda de l'aide, mais
quinze jours après, il me recevait encore une
fois et me disait: « Continue ton chemin mon
fils, ça ne sert à rien de chercher ».
Je ne pourrais pas expliquer aujourd'hui, la
détermination qui s'était développée chez-moi
à cette époque. Tout ceux qui représentaient
l'État, avaient pour moi le devoir de m'assister.
Il me revient cette anecdote, au printemps 1984,
quand je devais trouver un emploi. Mon ami,
mon frère de toujours, Abdelfetteh, m'orienta
vers un poste à pourvoir à Air France, tout en
me disant: « Tu sais en Algérie il faut être
pistonné, pour un tel poste ». Et là, piston ou

46
la peur de l’inconnu

pas, le Pupille avait décidé de s'imposer en tant


que tel, et son piston était " l'État ". Arrivant
devant la Gendarmerie Nationale, j'apercevais
une affiche où était inscrit le slogan suivant,
"La Gendarmerie est là pour vous assister",
alors, me vient spontanément l'idée d'aller
solliciter le responsable de ce corps. Je me
souviens de cet adjudant, devant cette auda-
cieuse demande, qui était parti immédiatement
sans faire de commentaire m'annoncer à son
supérieur. Reçu, j'exposais rapidement ma
situation. Sans aucune hésitation ce lieutenant
a pris son téléphone et m'a ensuite demandé de
me présenter à l'agence. Le lendemain j'étais
opérationnel à l'aéroport de Constantine.
Ensuite, le jeune homme bourlingua entre
plusieurs petits boulots, puis décida de monter
son affaire. À travers une modeste entreprise
d'électricité, il tisse un relationnel assez
appréciable dans les milieux de sa ville natale,
mais ignorait totalement ce que le destin lui
réservait. Son histoire allait refaire surface
d'une manière assez spectaculaire. Ayant
abandonné les recherches entreprises pour
retrouver sa mère, une piste assez significative
s'ouvrait devant lui.

47
L ombre d un pouvoir occulte,
alerte la DST …
Été de l'année 1990, un de mes
clients me présentait plusieurs personnalités
locales, pour lesquelles je réalisais quelques
travaux. Après cette rencontre, une phrase
prononcée par le fils de ce même client, a fait le
tour de Constantine, comme quoi il connaissait
mes origines. Un peu bouleversé par cette
nouvelle, et les commentaires de certaines
personnes, j'ai essayé d'oublier et de me
consacrer à mon travail. Mais cela n'a pas été
facile, surtout après avoir détecté quelques
réactions inhabituelles à mon endroit, de la
part de quelques connaissances. Je me souviens

51
PUPILLE DE L’ÉTAT

aujourd'hui des paroles d'un congénère et


voisin de quartier, qui à maintes reprises me
disait: « Tu sais ma mère a connu ta mère à la
clinique, et tu serais le fils d'un militaire ». Mais
c'était pour moi des paroles négligeables.
Après quelques années, une histoire, un
mariage, des enfants, le destin me faisait
reprendre le chemin de l'émigration, pour
finalement nous installer dans ma ville
d'adoption, dans la région Centre de la France.
Investi à plein temps dans les formalités
administratives et professionnelles pour
installer ma famille, je m'étais éloigné des
recherches concernant mes origines. Mais je
n'étais pas au bout de mes peines. En automne
1995 j'ai été auditionné par quatre fonction-
naires de la Police Nationale, pendant trois
heures. Et la question posée plusieurs fois était:
« Est-ce que vous avez des relations avec les
autorités algériennes ? ».
Cette audition a été suivie une semaine
après, par une deuxième, opérée par les RG
(Renseignements Généraux). Les pressions
s'abattaient sur moi incessamment de la part du
chef de bureau des étrangers de la préfecture:
« Vous savez monsieur, il faut compter 15 ans

52
la peur de l’inconnu

pour obtenir une carte de résident ». Il est vrai


qu'à l'époque je n'avais pas fait de lien entre
ce harcèlement et mon histoire, j'avais mis ça
sur le dos du plan sécuritaire qu'imposait la
conjoncture.
Au printemps de l'année 1997, j'ai été
convoqué par les services du Commissariat de
Police et à mon arrivée, ils étaient deux à
m'avoir reçu, monsieur Durand, et une autre
personne de type méditerranéen. Leurs
questions portaient essentiellement sur mon
activité commerciale et sur quelques personnes
du quartier où j'ai grandi. À la fin de l'entrevue,
on m'a demandé de rester à leurs dispositions
pendant quelques temps. Dans la soirée, un des
fournisseurs de ma société me contacta et me
dit: « Hier, j'ai été entendu par le responsable de
la DST (contre-espionnage français), qui m'a
posé quelques questions sur toi ». Je ne pourrais
pas vous décrire l'angoisse qui s'était emparée
de moi, ainsi que les hypothèses qui minaient
mon quotidien. N'ayant rien à me reprocher, la
supposition la plus plausible était ma filiation.
Quelques jours plus tard, monsieur
Durand, m'a demandé de me présenter à son
bureau, et les mêmes personnes me reposaient

53
PUPILLE DE L’ÉTAT

encore quelques questions sur le contexte de


l'époque. À l'automne 1997, je venais
d'apercevoir monsieur Durand et toujours la
personne de type méditerranéen. Ils étaient
stationnés juste en face de la grange que je
venais d'acquérir et posaient des questions au
petit vieux qui demeurait en face de ma maison.
Il est quand même curieux de signaler que
pendant cette période, le comportement de
quelques personnes avec lesquelles j'ai eu des
relations professionnelles, avait changé à mon
égard, frôlant souvent la méfiance. Devant la
quasi permanence de cette adversité, je
devenais résilient, blindé comme je le disais
souvent à mon entourage. Cette histoire que
j'avais qualifié de peur de l'inconnu, ne
m'effrayait plus. J'affrontais avec dignité les
épreuves liées à ce parcours.
Hiver 1999, les RG convoquaient mon
épouse, je l'ai accompagné et demandé à voir
le responsable. En ce temps, un inspecteur m'a
reçu courtoisement et devant ma colère que je
n'arrivais plus à contenir, il me rassurait et m'a
posé la question suivante: « Est-ce que vous
vous sentez menacé ? ». Je lui répondais:
« Non », et il ajouta: « Par votre belle famille ? »

54
la peur de l’inconnu

Je lui répétais que non. Agacé par cette mise en


scène, je lui disais: « Monsieur l'inspecteur, si
c'est à cause de la relation professionnelle que
j'ai eu à Constantine avec différentes person-
nalités, vous êtes entrain de perdre votre
temps, et je commence à en avoir assez de subir
cette pression ». Mon épouse a été reçue par un
autre inspecteur, qui d'après elle, lui laissait
entendre que les RG avaient des choses sur moi
et que si j'aurai à l'ennuyer, il faudrait qu'elle
téléphone au numéro qui lui a été remis. Il me
revient ce hasard troublant lorsqu'un jour j'ai
mis la main sur le téléphone et appuyé sur la
touche bis qui permet d'obtenir le dernier
numéro composé, et qu'une voix masculine se
dégagea du combiné me disant: « DGA,
bonjour ». J'ai demandé à mon interlocuteur ce
que voulait dire l'expression DGA. Et il me
répondit: « Direction Générale des Armées ». À
part le lien évident avec le numéro remis par cet
agent des RG à mon épouse, je ne voyais
absolument rien d'autre.
Filature par le responsable de la DST,
téléphone sur écoute, convocation courtoise
par les services spécialisés de la sécurité de
l'État. Tout ça avec un casier judiciaire vierge.

55
PUPILLE DE L’ÉTAT

Ce qui ne collait pas c'était l'armée. Que vient


faire la DGA dans cette histoire ? Que repré-
sente ma personne ou plutôt mon nom ? Car
après un recul raisonnable, j'avais compris une
chose. La préoccupation de ces services n'était
pas ma personne, car à aucun moment ils n'ont
usé de méthodes agressives à mon encontre.
Au printemps 2001, exactement au mois de
mars, mes enfants rencontraient des difficultés
au sein de leur collège, et il a suffi que je
dénonce ces agissements par courrier pour
qu'une mobilisation des autorités locales se
déclenche contre moi. L'inspection académi-
que et le recteur déposaient une plainte pour
diffamation. Le directeur de la police nationale
convoquait le capitaine Mautin, qui avait reçu
ma plainte transformée en main courante. Le
préfet de région demanda un rapport. Le
parquet, le corps enseignant et la presse écrite
locale s'y alignèrent à leur tour.
J'évoque ce problème pour démontrer
qu'une surveillance assez suivie avait été acti-
vée par les services français, et cela dès mon
arrivée en France, car pendant cette période, la
DST, par le biais de monsieur Durand, m'a
convoqué pour une mise à jour de mon dossier.

56
la peur de l’inconnu

Voilà que je suis catalogué par le contre


espionnage français, maintenant. D'ailleurs, à
chaque fois que je me présentais, ceux-ci re-
venaient à la charge et me posaient autant de
questions que les fois passées, et à ma question:
« Monsieur Durand ! Vous savez, je commence
à en avoir marre de ces interrogatoires, et
j'aimerais savoir l'objet réel de ces convoca-
tions ! » Et lui de répondre: « Une note des RG,
stipule que vous êtes le fils d'une personnalité
algérienne et que vous ennuyez votre femme ».
Il est vrai que fin 1999, nous étions, mon ex-
épouse et moi, en instance de divorce. Et qu'elle
aurait pu dire aux RG, que je l'ennuyais. Mais
indépendamment de mes soucis de couple, qui
à mon sens ne sont pas gérés par les services
secrets, mon angoisse a été réactivée par cette
information. Qui est mon père ? Qui est cette
personnalité influente qui provoque une
mobilisation des services français ? Qui est
cette ombre qui me poursuit et qui hante mes
nuits ? La réponse de ce responsable venait
enfin éclaircir mes interrogations, elle libérait
mon esprit d'une peur certaine, tout en
ressuscitant les anecdotes de mon parcours.
J'avais fini par adhérer à cette thèse provoquée

57
PUPILLE DE L’ÉTAT

par des rumeurs et qui a fini par être consolidée


par une note des RG. Ce qui est paradoxal dans
cette histoire, c'est que généralement les
pupilles partent à la recherche de cette mère
biologique. Alors que moi, le destin, les
rumeurs m'avaient imposé, et cela malgré moi,
la piste de mon père.
Il me revient à l'esprit cette période au
printemps 1983, quand j'évoluais gentiment en
tant que chanteur compositeur. Le premier
responsable régional de l'Amicale des
Algériens en Europe m'invita à passer le voir.
À mon arrivée j'étais reçu avec honneur, et
quelques jours plus tard, cette personne me
demanda de lui parler de ma situation vis-à-vis
du service national. Après lui avoir relaté ma
situation, il me demanda de lui préparer un
dossier de soutien de famille. Je lui fis part de la
contradiction qu'imposait ma situation, il
répliqua: « Ce n'est pas un problème ». Je suis
reçu quelques jours plus tard par la com-
mission chargée de traiter ces dossiers au
consulat d'Algérie. Ce même responsable, était
assis avec les membres de cette commission, la
seule et unique phrase dite par le président,
était: « Bon courage mon fils », tout en me

58
la peur de l’inconnu

demandant d'attendre devant la porte.


Quelques instants plus tard, une secrétaire me
rejoint et me remis une carte de dispense
militaire ! Avec du recul et après toutes ces
années et leurs lots de rebondissements, il est
évident qu'il s'agissait d'une instruction
émanant d'une personnalité très influente !
Au printemps 2002, au cours d'une visite
chez des amis, Porte Bagnolet à Paris, Saad, me
présentait Rachid, son ancien professeur à
Sidi Aïssa (Algérie), une personne d'une
soixantaine d'années dotée d'une forte culture
et d'une riche expérience dans la vie. Notre
relation n'a pas tardé à se fortifier, d'autant plus
que cette personne a été sensible aux difficultés
rencontrées par mes enfants. Quelques temps
plus tard, je lui racontais mon histoire, qui ne l'a
d'ailleurs pas laissé indifférent, il décida alors
de m'aider à me débarrasser de ce bourbier, qui,
à la mesure du temps prendra des dimensions
incommensurables.
À la veille de son départ pour l'Algérie, il me
demanda l'autorisation d'effectuer quelques
démarches à mon sujet, et pour laquelle je
n'avais pas hésité à lui en donner l'aval, tout en
le remerciant. Sa première étape était Alger,

59
PUPILLE DE L’ÉTAT

où on lui faisait apprendre que les archives


étaient restées à Constantine. Il s'y rendit et sa
première déconvenue était la réaction du
secrétaire général de la commune qui l'aurait
immédiatement apostrophé: « Ça ne vous
regarde pas ! ». Et de retour à Alger, il demanda
alors à son vieux copain Boussaïd, âgé de 87
ans, de l'aider. À son arrivée à Paris, il me
téléphona pour aller à sa rencontre, ce que je fis
illico presto. Une fois ensemble, il a émit le vœu
que l'issue de cette histoire soit positive, et moi
de l'interrompre en lui disant que j'étais
toujours prêt à toute éventualité, même la pire.
Il enchaîna en me disant: « Ton histoire tourne
autour de plusieurs personnalités très
influentes et peut-être d'autres ».
Ces informations soufflées, et qui d'ailleurs
ne m'ont pas étonné, je me suis mis à fouiller sur
internet, puis dans les archives militaires de
l'époque coloniale et dans des ouvrages d'au-
teurs algériens, et là j'en découvrais encore
d'autres. L'une des découvertes, était celle d'un
certain Si Tahar (portant mon nom), répertorié
dans les archives de l'armée coloniale en
qualité de Caïd, décoré de la Légion d'honneur,
et qui a reçu à dîner l'Etat major de l'armée

60
la peur de l’inconnu

coloniale fin 1836, à Ras-El-Akba, (Guelma). À


cet instant, je n'aurai jamais pensé que cette
découverte était le début d'une aventure assez
extraordinaire.

61
L intrigue de la rue Molière …
Le samedi 11 mai 2002, Rachid,
recevait un coup de téléphone d'Alger, de la
part de Boussaïd, qui lui communiquait
l'adresse d'un certain Mohamed, portant le
même nom patronymique que moi et demeu-
rant à la Courneuve rue Molière, à quelques
mètres du Consulat d'Algérie. On décida alors
de s'y rendre.
Lundi 13, je me rendais à Paris et en arrivant, je
décidais de faire un détour par Montreuil pour
solliciter l'avis de mon ami Saad, chez qui j'ai
croisé plusieurs personnalités algériennes,
me disant qu'il pourrait peut-être m'apporter

65
PUPILLE DE L’ÉTAT

une solution. Ayant pour lui une très grande


considération, suite à son soutien moral
inoubliable qu'il m'apporta en 1995, quand
mon fils fût atteint d'une leucémie. Pour lui, ma
démarche est légitime, mais peut réveiller de
vieux démons et être dangereuse.
Je prenais alors ma tête entre mes mains et me
dirigeais chez Rachid, que j'ai trouvé aussi
angoissé que moi et il n'hésita pas à m'ac-
compagner.
À notre arrivée, on découvrit effectivement
une petite résidence, la situation de l'entrée
principale et des fenêtres, faisaient état de la
présence de quelqu'un à l'intérieur. J'ai pris le
soin de manipuler la sonnette d'annonce et à ce
moment là, j'ai vraiment senti une présence, car
à notre arrivée, la fenêtre était fermée et là voilà
ouverte, chose que Rachid, a également
constatée. Point de réponse à la sonnerie,
dehors, un véhicule sanitaire stationnait, la
porte des voisins de pallier s'ouvrit et avec
assurance, je m'approchais des deux personnes
en demandant à la dame qui venait de quitter sa
maison, si elle connaissait ses voisins. Elle nous
répondait spontanément: « Bien entendu,
madame (portant le même nom) doit être partie

66
la peur de l’inconnu

faire quelques courses ». Suite à cela, on décida


d'aller déjeuner et de revenir plus tard. À notre
retour, la première remarque de Rachid était en
direction de la fenêtre qui s'était refermée. Je
sonnais plusieurs fois mais sans succès.
Rachid, me demanda de rentrer et d'essayer de
contacter cette personne par téléphone à partir
de chez moi. Une fois à la maison j'ai tenté
vainement de joindre mon correspondant car
après plusieurs sonneries suivies d'un transfert
d'appel, on décrochait le combiné sans pour
autant y répondre. À partir de ce moment, je
déduisais spontanément que la personne qui se
cachait derrière la fenêtre entrouverte, était soit
une personnalité algérienne connue, où alors,
une personne que je connaissais.
Le lendemain, j'ai recomposé le numéro de
ce fameux Mohamed, et au bout du fil une
femme se présentant comme étant la belle sœur
de ce dernier, me répondis. Hâtivement, elle
essayait de m'orienter vers d'autres pistes !
J'insistais sur une éventuelle rencontre et elle
accepta de me communiquer le numéro de son
téléphone portable, tout en me demandant de
l'appeler dès mon arrivée. Je pris immédia-
tement la route, et à mon arrivée, je rencontrais

67
PUPILLE DE L’ÉTAT

Rachid, qui était à la Courneuve pour effectuer


des formalités au consulat. Il me fit part d'un
fait nouveau. En effet, en début de matinée, il
s'est rapproché de la demeure de Mohamed, et
a aperçu une jeune fille d'une vingtaine
d'années qui le regardait à plusieurs reprises.
Elle était entrain de faire les vitres de la seule
fenêtre de l'étage par un temps de pluie ! J'ai
proposé à Rachid, d'aller prendre un café
ensemble et ensuite de téléphoner à cette jeune
femme. Aux alentours de 15 heures, je l'ai
appelée et elle me proposa de l'attendre car elle
n'était pas présente sur les lieux. J'ai stationné
mon véhicule devant le consulat, et quelques
minutes plus tard, de nature vigilant, j'ai
remarqué le passage à deux reprises d'un
véhicule de marque Honda civic coupé. Cette
voiture roulait au ralenti et à bord se trouvaient
deux maghrébins ! J'en faisais part à Rachid, et
démarrais vite pour m'éloigner du lieu.
L'éternelle paranoïa, imposée par cette histoire
qui prenait une tournure digne d'un thriller.
Une heure s'est écoulée et je commençais à
perdre patience, je décidai de lui téléphoner,
elle me proposa alors de stationner devant la
maison. J'avais à peine eu le temps de m'y

68
la peur de l’inconnu

rendre qu'elle me téléphona, et d'une voix


impatiente me demanda de me dépêcher.
Sur les lieux, je découvrais une Peugeot 205
immatriculée dans le 94, garée devant la
maison, et à côté d'elle, une femme d'une
quarantaine d'années. Je descendais de ma
voiture, présentais mes excuses et sans tarder
j'abordais immédiatement le sujet, et là, elle a
été d'une spontanéité effarante. Elle s'est
présentée à moi sous le nom de madame
Rahmouni, tout en me précisant qu'il y avait
beaucoup de familles avec le même nom que
moi, en France et en Algérie. À propos de son
beau-frère, Mohamed, elle était catégorique,
celui-ci n'avait aucun lien avec moi.
Le fait troublant, c'est quand elle a com-
mencé à parler du sujet relatif aux enfants
abandonnés, elle avait l'air d'une profession-
nelle en la matière, mieux, elle m'informa
qu'elle était sage-femme à Alger, et mieux
encore, qu'elle faisait partie d'une association
algérienne d'enfants abandonnés ! Elle me
raconta qu'au lendemain de l'indépendance, la
mère qui décidait d'abandonner son enfant lui
octroyait un prénom et l'assistance publique lui
attribuait n'importe quel nom patronymique !

69
PUPILLE DE L’ÉTAT

(À ce sujet, il est clair que ni la loi française et


encore moins celle de l'Algérie indépendante
n'autorisent cette aberration. Il en est de même
pour les religions musulmane et catholique,
lesquelles interdisent ces pratiques). Et pour
conclure, elle me proposa de me faire créer une
fiche à Alger au sein de son association.
Je retournais à mon véhicule éberlué par ce
que je venais de vivre et en faisais part à Rachid.
Il m'informa aussitôt que la fenêtre de l'étage
s'était encore une fois ouverte. En même temps,
nous avons déduit que la proposition de
madame Rahmouni de me placer devant la
maison, était certainement une volonté de la
personne qui se cachait derrière la fenêtre, lui
permettant d'observer l'entretien.
Fatigués, on décida tous les deux de rentrer
nous reposer. En cours de route, Rachid après
un long silence me dit qu'il adhérait pleinement
à ma thèse et que mon histoire était entrain de
prendre un aspect Hitchcockien. Comme vous
venez de le constater dans cette partie relatant
l'intrigue de la rue Molière, chaque nouvelle
piste, provoquait spontanément l'engoue-
ment. Une rumeur, un soupçon ou même une
parole en l'air, étaient pris aux sérieux. Rien !

70
la peur de l’inconnu

Absolument rien, ne pouvait être négligé. Je


développais un sens aigu de l'investigation. Et
d'ailleurs, Rachid, n'a pas manqué de me
demander à plusieurs reprises, si j'arrivais à
dormir. Et à lui d'ajouter: « On a l'impression
que tu prends un cheveu pour le découper à la
verticale en quatre ».

71
La piste catholique …
Mercredi 15 mai 2002, j'avais
décidé de m'investir dans la piste catholique,
étant donné que la clinique de Nôtre Dame des
Apôtres de Constantine, était tenue par des
Sœurs. J'ai téléphoné à l'Evêché, pour lui
exposer mon cas. Il m'orienta vers l'Episcopat
de Paris, père Stanislas, qui m'a demandé de
me rapprocher du Diocèse de Paris, qui à leur
tour me renvoyaient vers le responsable des
archives catholiques. Celui-ci m'informait que
rien n'était parti d'Algérie et qu'il fallait écrire à
monsieur le secrétaire de l'Archevêché de
Constantine.

75
PUPILLE DE L’ÉTAT

Le lendemain, j'allais à la rencontre d'un


ami, qui connaissait mon appartenance à
l'assistance publique, et qui m'a déjà proposé
de l'aide en me recommandant à l'une de ses
connaissances, un ancien sous-préfet de
Constantine de l'époque coloniale. Il m'a aussi
suggéré d'essayer d'entrer en contact avec un
comédien, né lui aussi de parents inconnus.
Stationné sur un parking, je remarquais la
présence d'une Renault Mégane blanche, à
bord de laquelle un individu qui nous fixait
d'un regard peu ordinaire. Le préjudice certain
que m'a causé cette histoire, était la méfiance,
j'avais l'impression d'être toujours observé.
Le samedi 18, j'avais eu recours à une autre
piste, soit celle des microfilms de l'église des
Mormons. En 1948, donc peu après la deuxième
guerre mondiale, l'église des Mormons avait
obtenu l'autorisation de microfilmer les
registres et les répertoires d'actes d'église et
d'état civil, ainsi que les testaments et
inventaires après décès. Cette opération a été
lancée en France en 1958 et l'Algérie figurait
désormais sur la liste des pays microfilmés.
L'accès à ces documents était libre au public. En
France il existe douze centres, dont celui de

76
la peur de l’inconnu

Paris. Je décidai de m'y rendre à la première


occasion, pour dresser une liste des personnes
portant le même nom, ayant vécu à l'époque de
ma conception.
Après une nuit blanche, je prenais la
direction de Paris. En cours de route, Rachid,
me téléphona et on se donnait rendez-vous à
Montreuil. À mon arrivée, j'ai aperçu le
Docteur Kachour en compagnie d'un général
algérien en retraite. J'avais rencontré cette
officier supérieur dix ans auparavant chez
Saad, l'idée m'était venue de solliciter mon ami
pour qu'il lui parle de mon histoire, dans
l'espoir d'obtenir des informations m'éclairant
davantage. Peu de temps après, je croisai
Rachid qui me demanda de l'accompagner. En
cours de route, il me faisait part d'un appel
téléphonique d'Alger. L'information relative à
l'adresse de la Courneuve, provenait du
parquet général près la Cour suprême.
Le mardi 21, ayant réservé quelques heures
de web à la médiathèque, je m'y rendais vers 12
heures. Je m'approchais de la salle média, et là
j'aperçus une personne au téléphone mobile
ayant la même physionomie que celle qui était
stationnée derrière moi jeudi. Mais ce qui

77
PUPILLE DE L’ÉTAT

m'avait surpris, c'était son attitude vis-à-vis de


moi. En effet, lorsque je me suis installé devant
l'ordinateur réservé, cette personne était venue
demander à un jeune internaute de lui céder sa
place qui était mitoyenne à la mienne ! Etait-ce
encore les RG, qui déliraient ? J'ai continué à
consulter divers sites, tels les archives
Nationales et l'église des Mormons. Je fis
également une recherche sur les personnes du
même nom, résidant à la Courneuve, et
subitement, je découvris un autre détail aussi
surprenant que les autres; il n'existait que deux
personnes répondant à ce nom. La première de
sexe masculin et qui n'était autre que ce fameux
Mohamed, la seconde était une dame portant
mon nom, demeurant à la même adresse avec
un numéro de téléphone différent du premier.
Je repartais sur le net pour consulter la liste des
disparus en Algérie, depuis le début des
événements de la tragédie nationale, et je
découvrais qu'un certain Hamid, né en 1955
(portant le même nom), agent des services de
sécurité, aurait disparu courant décembre 1994
à Constantine. Je contactais Rachid, et lui aussi
avait au cours de ses recherches, pris
connaissance de l'existence d'une personne

78
la peur de l’inconnu

répondant à ce nom. (Peut-être que cela


expliquait les raisons des différentes investi-
gations de la DST !).
Le vendredi 24 mai, ayant rendez-vous à 17
heures 30 avec maître Levantal, éminent
avocat, et envahi par une volonté indes-
criptible, je me faisais accompagner par un ami.
On fit un détour par Montreuil pour récupérer
Rachid, et avant de se rendre à mon rendez-
vous, nous fîmes une courte halte au Centre des
Mormons dans le 19éme arrondissement, mais
point de microfilm sur l'Algérie après 1900. À
notre arrivée, rue de Varenne dans le 7éme
arrondissement, chez maître Levantal, on a fait
le point sur les procédures en cours, et im-
médiatement, je décidai de lui parler de cette
histoire ancienne qui refait surface. Et devant
ces bizarreries, il nous disait que peut-être, une
équipe voudrait allumer l'affaire à l'approche
des législatives. Maître Levantal était une per-
sonnalité extrêmement respectée en Algérie, et
cela pour son engagement en faveur de la cause
nationale et humaine.
Après cette période mouvementée et pleine
de soubresauts, je décidais de souffler un tant
soit peu et essayer de me reposer. Mais le jour

79
PUPILLE DE L’ÉTAT

même, je venais d'être informé du passage du


comédien né sous x dans notre ville. Sans
tarder, je pris immédiatement la route pour
aller à sa rencontre, muni d'un petit brouillon
de mon histoire, que j'ai décidé de lui remettre.
Et la chance a été de mon côté, puisque je venais
d'apercevoir un agent de sécurité qui était assis
à côté de l'artiste, et que je connaissais. Je lui
faisais signe, il s'approcha de moi, et je lui
remettais le document avec mes coordonnées
téléphoniques. Il les lui remettait et juste avant
son départ, les agents de sécurité me laissèrent
m'approcher de lui, je lui serrai la main et
présentai mes excuses. Rapidement, il me
chuchota à l'oreille : « J'ai le document, je vais le
lire et te faire part de mon avis par téléphone ».
Je le remerciais et m'éclipsais.
Dimanche 02 juin, Rachid, m'indiqua que
Boussaïd, lui avait confirmé l'intervention du
parquet général de la Cour suprême, et lui a
également dit qu'il allait faire un tour à
Constantine en compagnie d'un ami magistrat,
afin de lui faciliter l'accès aux informations
relatives à mon dossier. Le mercredi suivant,
après avoir été contacté par Rachid, je partais à
sa rencontre à Paris. Celui-ci venait de passer

80
la peur de l’inconnu

trois semaines en Algérie, il me raconta ce qui


suit: « Concernant ton nom, c'est celui de ta
mère et cet événement est connu de sa famille.
Le parquet, nous a promis un document
officiel, à la rentrée judiciaire, qui attestera la
filiation de ta mère. En ce qui concerne la
personnalité, incarnant ton père, le parquet n'a
pas voulu en discuter ».

81
On a tronqué mon histoire !
Février 2005, enfin de retour dans
mon pays, ma ville natale que j'aime tant.
Immédiatement, je partis à la rencontre de mes
amis, ou plutôt vers cette famille que j'ai
inventée, fabriquée, car elle a fini par "exister".
Après avoir menti comme j'ai pu, tant que j'ai
pu, durant mon adolescence, j'admettais enfin
mon statut, il a été mon premier secret mais
c'était terminé, une force intérieure m'encou-
rageait à l'imposer. Quelques jours après, je me
suis rendu auprès de l'Archevêché de
Constantine, où j'ai été reçu par une Sœur qui
découvrait que j'étais né à l'hôpital de

85
PUPILLE DE L’ÉTAT

Constantine et non à la clinique de Nôtre Dame


des Apôtres, et me disait alors, que le nom que
je portais notait une contradiction totale et
m'informait en sus, que les services de la DAS
ne donnaient jamais le document officiel
comportant la filiation de la mère. Elle me
remettait un numéro de téléphone d'une Sœur
assez âgée, qui exerçait à Constantine à cette
époque là.

Hôpital civil de Constantine

86
la peur de l’inconnu

En début de soirée, je me suis rendu chez la


nièce d'un ami qui travaillait à l'hôpital pour lui
demander si elle pouvait avoir accès aux
archives. Etonnée par mon nom, elle m'indiqua
que celui-ci était très connu, et que cela
expliquait peut-être tous ces non-dits.
Le 22 février 2005, à 14h00, je me suis rendu
aux services de la DAS, de la wilaya de
Constantine. Reçu par l'assistante sociale et
deux jeunes femmes, qui m'ont permis de
consulter mon dossier, on m'autorisa à
photocopier trois documents, à savoir,
l'admission secrète, le PV d'abandon et l'arrêté
préfectoral.

87
PUPILLE DE L’ÉTAT

L'admission secrète

88
la peur de l’inconnu

Le P.V. d’abandon

89
PUPILLE DE L’ÉTAT

L'arrêt préfectorale

90
la peur de l’inconnu

Le contenu de ces documents m'a immédia-


tement interpellé. On a tronqué mon histoire !
L'admission secrète de la jeune femme
musulmane constatée par le directeur de
l'hôpital, l'abandon entériné par le procès
verbal et l'arrêté préfectoral me qualifient
d'enfant "Trouvé" ? Bien entendu sans
réquisitoire de police !
Est-ce une erreur involontaire ou une mal-
veillance ?
Le 24 février, j'ai partagé mon déjeuner avec
un ami à qui j'avais raconté par téléphone,
l'épreuve des services français. Heureux de le
retrouver enfin, on a évoqué différentes
anecdotes, pour enfin aboutir à ce sujet qui me
poursuivait toujours. Il était serein, et en plus,
il s'est montré très engagé dans mon histoire
et m'a même demandé de réclamer mon dos-
sier complet par voie officielle.
Eté 2005, après plusieurs investigations,
confirmation du passage d'une famille dont
le nom était le mien, et qui aurait résidé à
Souika (vieille cité constantinoise). Je partais
immédiatement avec mon ami Fouad, pour
essayer de trouver une nouvelle piste. On nous
orienta vers la région de Guelma.

91
PUPILLE DE L’ÉTAT

Ras-El-Akba
Août 2005, je décidai de me rendre à Ras-El-
Akba (Guelma). Après mon arrivée je deman-
dai à quelques personnes s'ils connaissaient ce
nom. Spontanément, ils m'indiquèrent que
cette famille est très connue dans la région et
m'orientèrent vers Sellaoua Anouna, la com-
mune voisine. En fait il fallait uniquement
traverser la Nationale. Cette journée fût
couronnée par, non seulement l'existence
d'une très grande famille portant le même nom
que moi, mais de plusieurs indices assez
révélateurs. Le propriétaire du petit restaurant
de Aïn-Amara, commune limitrophe, a sponta-
nément reconnu à travers ma physionomie
mon appartenance à cette famille de Sellaoua.
Quelques jours plus tard à Annaba, en
compagnie de Salah, vieil ami originaire
d'Oued-Zenati, j'avais fait la connaissance de

92
la peur de l’inconnu

Tarek, première rencontre d'une personne


portant mon nom. Je lui exposais l'objet de ma
visite, spontanément, il répliqua: « Tu res-
sembles parfaitement au fils de ma cousine, la
fille de ma tante paternelle ! Cette dernière a
divorcé aux alentours de 1962 pour s'installer
successivement à Souika, Makaad El Hout et
Daksi. Elle est décédée en 1995, elle avait cinq
enfants, quatre filles et un garçon ». Ce qui est
encore troublant, c'était la proximité de la
résidence de cette personne qui incarne peut-
être ma mère, de mon lieu de naissance. Tarek,
m'invitait à repasser le voir quand je voudrai,
et m'encourageait à persévérer dans mes
recherches. J'apprenais plus tard, qu'il en avait
parlé à sa famille avec virulence et indignation.
Il était outré de me voir tourner en rond.
Printemps 2006, en compagnie de Allaoua,
cousin de mon père adoptif, nous voilà encore
une fois à Sellaoua Anouna. Dès notre arrivée,
on décida de commencer par le cimetière, mais
en vain, aucune trace, aucune personne appar-
tenant à cette famille n'était enterrée à Sellaoua.
On se dirigea alors vers la Mairie de Sellaoua et
c'était un chef de bureau, sensibilisé par sa
collègue qui travaillait à l'état-civil, qui se

93
PUPILLE DE L’ÉTAT

mettait à notre disposition. Il consulta


systématiquement tous les registres des
naissances. Cela m'a permis d'avoir une vaste
idée sur cette famille qui peut-être était la
mienne. Un phénomène assez singulier
s'installa, il est vrai que j'étais quasiment tombé
amoureux de cette région. En remerciant les
personnes du service de l'état-civil, l'une d'elle
me conseilla d'aller à Guelma, où, derrière la
prison, il y avait un Hammam appartenant à
cette famille, et la dame qui le gérait connaissait
beaucoup de choses.
On s'y rendit aussitôt, et effectivement, une
dame sexagénaire était bien là, elle nous reçut
et spontanément, j'ai avoué l'objet de notre
visite. Ce qui provoqua en elle un certain
étonnement, suite auquel, elle me confia que
cette famille ne me dira rien à ce sujet. Tout de
suite elle appela ses filles et leurs demanda de
bien me fixer: « Regardez comme il ressemble à
(…) », leur lança t'elle ! Elle me demandait de lui
laisser un peu de temps, pour qu'elle puisse
prendre contact avec une certaine Zohra
(appartenant à la famille de Sellaoua). Emu, je
lui remis mon numéro de téléphone et
repartais.

94
la peur de l’inconnu

Le 31 mars 2006 à 21h00 mon téléphone


sonna, au bout du fil c'était Hacen un ami
rencontré tout au début de la découverte de ma
ville natale. Il m'annonça qu'une dame d'en-
viron 65 ans recherchait son enfant, qu'elle
aurait abandonné en 1963 ! Je pris immédia-
tement la route pour une éventuelle rencontre.
Effectivement, cette dame accompagnée de
sa sœur me reçut, elle était tremblante de joie à
l'idée de retrouver peut-être son enfant,
d'ailleurs elle n'était pas la seule, car moi aussi
je n'arrivais plus à construire correctement
mes phrases. Sa sœur me raconta son histoire,
et je découvris un autre aspect de l'abandon. En
effet, cette dame aurait été violée et son enfant
était né courant mars 1963, elle m'indiqua que
sa famille l'avait obligé à l'abandonner et que
c'était sa mère qui a apposé son empreinte
digitale sur le P.V d'abandon ! L'entrevue entre
elle et moi m'a écœuré, car je découvrais l'un
des scénarios qu'aurait peut-être vécu ma
propre mère. L'administration était restée
totalement indifférente à sa souffrance.
Le 9 avril, Zohra me téléphona, elle m'an-
nonçait qu'elle avait trouvé des choses sur mon
histoire. Elle me demanda de passer à Annaba,

95
PUPILLE DE L’ÉTAT

car son oncle voudrait s'entretenir avec moi. Je


lui ai dit alors que j'étais sur le point de partir
pour la France. Elle insista quand même et me
passa son oncle qui me salua courtoisement et
me communiqua ses numéros de téléphone en
France. Le 29 avril, je lui téléphonais, il me
confia qu'en 1963, il était en France et qu'il était
en mesure de me communiquer ce qui s'était
passé à Guelma cette année là, mais qu'il ne
pouvait le faire par téléphone, donc, je devrais
aller à sa rencontre dés mon retour.

96
Les larmes, il n y en avait plus …
Août 2006, je rencontrais Brahim,
une personne d'une soixantaine d'année,
proche par alliance de mes parents adoptifs. Le
hasard a fait qu'il me demanda de l'accompa-
gner à la DAS, il avait des documents à
récupérer. À notre sortie, je lui parlai de mon
statut tout en ajoutant quelques épisodes de
mon parcours, à la recherche de ma mère. Il a
spontanément mis en branle toute son énergie
au service de cette cause, et commença en une
période très courte une série de rencontres
aussi importantes les unes que les autres.

99
PUPILLE DE L’ÉTAT

Il finit par m'introduire dans les entrailles de


Constantine, et j'allais de découverte en dé-
couverte. Je vivais en sa compagnie d'intenses
émotions, je revivais ma naissance et même la
période qui la précédait. Ce monsieur, doué
d'une époustouflante mémoire et expériences
de la vie, finit par me faire rencontrer la
majorité des acteurs de mon histoire. De la
personne qui m'a déclaré à l'état-civil, à celui
qui a signé mon P.V d'abandon, et cela, 43 ans
après.
Il décida un jour, de me présenter plusieurs
personnes d'un certain âge, pour essayer de
remonter le temps, ne rien négliger. On est trop
près du but. Un soir Brahim me téléphona et me
demanda d'aller le chercher pour partir à la
rencontre d'une personne native de Guelma,
qui pourrait éventuellement nous aider. En
arrivant, il sollicita, Mejahed, et lui demanda
de me présenter Messaoud. J'exposai rapi-
dement et courtoisement mon souhait, on
échangea quelques mots, et Messaoud brandit
son téléphone et me demanda de noter un
numéro, celui d'une personnalité qui portait le
même nom que moi. J'avais pris connaissance
de l'existence de cette personnalité à travers

100
la peur de l’inconnu

la presse. Messaoud me demanda de le consi-


dérer comme un grand frère, et qu'il allait tout
faire pour m'aider à retrouver ma mère.
Le jeudi 7 septembre 2006 à Alger, la
personnalité ami de Messaoud, lui raconta
tout. Sa mère lui aurait tout raconté. Et lui à son
tour, dès son arrivée le lendemain, demanda à
Brahim de lui donner des garanties sur ma
personne, et finit par lui raconter ce qu'il avait
appris: « Elle a commis la bêtise avec une
personne connue à l'Est. Elle avait 21 ans et
s'appelait Fatima, fille de Tahar et de Yemouna.
Ils étaient tellement furieux contre elle, qu'ils
ont tenté de l'empoisonner pendant son séjour
à l'hôpital. C'était la Sœur qui avait découvert
le poison, dissimulé dans le fameux Zrir¹ ».
Foudroyé par une énorme décharge
émotionnelle, je pris la route vers le domicile de
mon ami Fouad. Les larmes, il n'y en avait plus,
la voix tremblante, je lui annonçais ce que je
venais de vivre. Une nuit indescriptible.
D'ailleurs au petit matin, mon souvenir a été le
rêve que je venais de faire: J'observais cette
mère tant souhaitée qui faisait une sieste, et
1. Appelé aussi Tamina, met incontournable lors d’une naissance,
fait à base de farine de blé grillé, de miel et de beurre fondus.

101
PUPILLE DE L’ÉTAT

soudain surgissait ma mère adoptive pour me


demander de la laisser dormir encore un peu.
Je décidai immédiatement d'aller à
Sellaoua, à la Mairie, il fallait impérativement
que je vérifie l'existence de cette personne
pouvant être enfin ma mère. À mon arrivée, je
sollicitai un acte de naissance de la concernée.
Et là, il n'y avait pas de doute, elle existait, sa
date de naissance confirma la proximité de son
âge avec celui indiqué dans mes documents.
Mieux, elle se mariait au mois de février 1964,
deux mois après que je fusse né ! Il est connu,
qu'au lendemain d'un scandale de cette
importance, la famille se pressait de l'étouffer
et quand la concernée revenait, on la mariait
sur le champ.
En compagnie de mon cousin Abdelaziz et
Mourad l'ami d'enfance devenu éducateur
d'enfants assistés, je pris immédiatement la
route vers Guelma. La dame du hammam m'en
dira plus. À notre arrivée, elle nous reçut
chaleureusement. Je lui nommai la personne
que je recherchais, elle m'en parla avec déso-
lation et me disait qu'elle ne l'a pas revue
depuis très longtemps. Elle nous recommanda
de nous rendre à Bouchegouf (Guelma), chez

102
la peur de l’inconnu

un certain Mehdi (Portant le même nom). Ce


qui est providentiel dans cette histoire c'est ce
hasard à répétition. En effet, à l'entrée de
Bouchegouf, Abdelaziz me demanda comment
j'allai deviner l'adresse de ce monsieur.
Spontanément, je le rassurai en lui disant: « Ne
t'inquiète pas on va prendre un café et tu verras
que la première personne à qui je demanderai
l'adresse de Mehdi, nous l'indiquera ».
Et à l'intervention Divine de s'installer. La
première personne nous indiqua le lieu de
résidence de Mehdi, mais en plus une jeune fille
d'environ 12 ans, que j'ai sollicité pour savoir si
elle connaissait cette famille, me répondit:
« C'est mon papa ». Je lui demandai de l'ap-
peler, et là, je découvris une autre personne
portant le même nom que moi, souriant et
extrêmement courtois. J'évitai, de lui parler
d'emblée de Fatima, qui serait peut-être ma
mère, et devant la peur de perturber et de
déstabiliser cette famille, je lui présentai la
chose comme ceci: « Voilà, je recherche ma
mère depuis très longtemps, et après avoir
rencontré quelques personnes qui portent mon
nom, j'ai reçu un appel téléphonique, qui m'a
indiqué que Fatima connaissait mon histoire ».

103
PUPILLE DE L’ÉTAT

Je n'oublierai jamais sa spontanéité et son


hospitalité. Il me parla de Fatima, me disant
qu’elle habite un petit village à Souk-Ahras,
nous invita à dîner et à passer la nuit chez lui
pour nous y emmener le lendemain. On le
remercia chaleureusement, tout en nous
excusant de ne pouvoir rester, et nous nous
fixâmes rendez-vous pour le lendemain.
Lundi 11 septembre, Abdelaziz et Mourad
m'accompagnèrent, on récupéra Mehdi à
Bouchegouf, et quelques minutes plus tard
nous voilà enfin à Souk-Ahras. Je ne saurais
décrire l'émotion sur tous les visages. Enfin,
devant la maison de Fatima, Mehdi, appela son
mari, et lui présenta l'objet de notre visite,
exactement comme je le lui avais indiqué. Son
mari âgé d'environ soixante-dix ans, nous
invita courtoisement à nous rendre dans un
petit café, et il m'indiqua que son épouse était
absente. On échangea quelques récits, puis il
insista pour nous faire visiter le petit jardin de
son domicile, et à l'occasion, goûter de ses
figues.
Après cette merveilleuse journée, pleine
d'émotions et de découvertes, je remerciais ce
monsieur qui est peut-être mon beau-père,

104
la peur de l’inconnu

pour son hospitalité et sa compassion. Je ne


savais pas pourquoi, mais j'avais besoin de
recul. Et l'idée de déstabiliser une famille,
m'envahissait. Après tout, j'ai vécu ou survécu
assez longtemps, donc je pouvais encore
patienter. Maintenant que je suis si proche
d'elle, il n'y avait que le temps qui pourrait
s'exprimer, oui, le temps. Lui seul pourra faire
jaillir la vérité et m'apporter les réponses aux
questions que je me suis tant posées.
Le lendemain, je recevais deux coups de
téléphone. Le premier de Zohra, cette dame
appartenant à la famille qui portait mon nom, et
sœur de Mehdi, qui nous a accompagné à
Souk-Ahras. Elle était enragée, et me lança:
« Pourquoi as-tu été à Bouchegouf et à Souk-
Ahras ? ». Le deuxième coup de téléphone était
de Mehdi, qui d'après ses dires s'était fait
énergiquement rappelé à l'ordre. Suite à cela, je
décidai d'aller droit au but. Eviter de désta-
biliser la petite famille de Fatima, mais les
autres, et notamment Soltane de Sellaoua l'un
des plus anciens, pourquoi me priver de lui
demander directement l'information.
Vendredi 15 septembre, rencontre avec
Soltane. J'étais en compagnie de Fouad. Que

105
PUPILLE DE L’ÉTAT

pouvais-je dire? Après pratiquement trois


heures de discussion, il finit par me raconter
l'histoire de cette famille, prenant le soin de me
relater le parcours des cinq frères et de leur
sœur arrivant de Tlemcen (ouest algérien) au
e
début du XVIII siècle. Et de conclure par:
« Bienvenue chez toi, tu nous appartiens et
pour rien au monde nous ne te repousserons ».
Après la prière du vendredi, on s'installa à une
terrasse de café à Sellaoua, en compagnie de
Tarek, fils de Soltane. Nous rejoint Mehdi de
Bouchegouf, accompagné d'une personne qui
m'a été présentée en tant que membre de la
famille. Je n'en revenais pas, je n'en croyais pas
mes yeux et ce fût le cas pour toute l'assistance,
on se ressemblait comme deux gouttes d'eau !
Gênés par cette rencontre, et ne pouvant rien
demander, on décida, Fouad et moi de rentrer.
Se succédaient après cette période, une série
de visites guidées par le fils de Soltane. Ils
avaient admis ma personne en tant que
membre de leur famille, mais ne pouvaient
dépasser cette limite. On me faisait visiter la
fameuse ferme sur leurs terres,

106
la peur de l’inconnu

La ferme
Ensuite à quelques mètres de la fameuse
ferme, je découvris un tombeau, celui de Si
Tahar.

Le tombeau de Si Tahar
Quelle destinée ! Pour atteindre le premier
objectif fixé en 1984, celui de retrouver mes
origines, j'avais remonté le temps à 1772.

107
PUPILLE DE L’ÉTAT

Le 19 septembre 2006, Brahim, me


téléphona et m'invita à partir à la rencontre de
la personne qui était présente lors de mon
abandon, le 29 novembre 1963. Je m'y étais
rendu sans hésitation. En arrivant chez ce
monsieur, il lui évoqua mon histoire et mon
nom. Et spontanément, cette personne se leva
et me dit: « As-tu du temps? Je vais te présenter
quelqu'un qui a le même nom que toi, elle
devrait pouvoir t'aider ».

Observez, nos regards !

108
la peur de l’inconnu

Après la rencontre avec cette personne


extrêmement gentille, s'est installée une
incommensurable confusion, je dirais plutôt
désolation. En effet, cette dame, à qui je
ressemble beaucoup, s'est pratiquement
sacrifiée pour moi, dans son comportement,
qui d'après sa propre famille a totalement
changé depuis mon arrivée, et même, dans les
plus petits détails.

“ E st-ce ma Mere,
' ou deux destins
en souffrance qui se foudroient ? ”

109
La bataille légitime …
Déçu, ou peut-être tout simple-
ment fatigué, je décidais de me reposer un peu.
Il me faudra du temps, le temps nécessaire pour
remettre en place la raison. Sortir, impéra-
tivement de la passion, c'était le mot d'ordre
que je m'étais imposé.
Après quelques mois, je rangeais toutes les
nouvelles données en mémoire morte, et je
décidais d'aller vers le concret. Il me faudra
l'empreinte digitale de la jeune femme musul-
mane, qui m'a mis au monde. Et peut-être, avec
l'aide d'amis, j'arriverais à obtenir les emprein-
tes des deux personnes pour les comparer.

113
PUPILLE DE L’ÉTAT

Stop, j'étais fatigué c'était devenu assez lourd à


gérer.
Je retournais auprès de la DAS de
Constantine, rencontrais l'assistante sociale, et
lui demandais de me permettre de scanner
l'empreinte de ma mère apposée sur l'original
du P.V d'abandon. Courtoisement elle me
demanda de me rapprocher du directeur.
Pour la suite, je préfère vous laisser
découvrir par vous-même, le comportement de
ce monsieur, désigné Tuteur délégué des
Pupilles de l'État, à travers la lettre de
dénonciation, la manipulation d'un journa-
liste, la divulgation d'informations confi-
dentielles, l'article paru dans la presse locale,
l'Ordonnance du Président du Tribunal, et la
saisie non conforme par l'Huissier de Justice.

114
la peur de l’inconnu

Lettre de dénonciation

Mr ………………
Pupille de l'État
(w) CONSTANTINE

Constantine, le …………

Madame, Monsieur,

Des situations pour le moins absurdes


dans leur fondement et inacceptables dans leur
principe ne peuvent passer sous silence et doivent
être révélées au grand jour, afin d'éviter tous les
dérapages et bavures qui peuvent en découler. À
cet égard, sans abuser de votre temps, vous me
permettrez de vous exposer certains faits dont la
chronologie remonte au dernier semestre et qui
ont eu pour théâtre la Direction de l'Action Sociale
de Constantine.
Pupille de l'État et fier du patrimoine génétique
transmis par mes parents biologiques et de
l'éducation inculquée par mes respectueux
parents adoptifs, j'essaie de retrouver ma mère
depuis 1984. Il y a environ trois mois, je me suis

115
PUPILLE DE L’ÉTAT

présenté auprès du Directeur, pour lui


demander de consulter mon dossier. Lui faisant
part que j'étais sur le point de retrouver les traces
de la mère qui m'a mis au monde. Il a constaté
spontanément, que j'étais un père de famille
conscient des conséquences. Lui-même a
reconnu en moi, une maturité exemplaire.
Courtoisement, il m'a invité à repasser dès que
j'aurai besoin de confirmer l'objectif souhaité.
La semaine dernière dans une euphorie
incommensurable, je me présentais à lui pour
solliciter un rendez-vous, comme promis par ce
dernier. Ce jour là, je rencontrai un homme
complètement métamorphosé. Il m'a reçu
furtivement et m'a demandé un temps de
réflexion. Je lui formulai: « Très cher tuteur, est-
ce que vous pouvez imaginer ce que je ressens
actuellement ? ». Et je conclue: « Je patiente
depuis 20 ans, et je vais encore patienter par
respect à votre personne ».
Le …………, je reprenais le chemin de la DAS.
J'étais invité à entrer dans le bureau du
Directeur. Et là, je découvrais un Monsieur
allongé sur son fauteuil, ne se donnant même pas
la peine de dire bonjour, à travers son regard une
arrogance et un mépris indescriptibles. Il ne

116
la peur de l’inconnu

m'invita même pas à m'asseoir, et me lança à la


figure: « Tu commences à m'embêter sérieu-
sement ».
Je répliquais en lui rappelant que je m'adressais
à lui en tant que pupille, et que s'il n'était pas
capable de prendre une décision, je pourrais en
référer à qui de droit. Il reprit: « À qui ? » Je lui
répondis: « Au Chef de l'exécutif, Tuteur au
niveau de sa wilaya des Pupilles de l'État ». Avec
une ironie déplacée, il me disait: « Le Wali ? Il n'a
aucun pouvoir et d'ailleurs je vais m'en référer à
mon ministre ».
Devant ce comportement, je mis fin au débat en
lui faisant part de ma déception, tout en
regrettant de l'avoir sollicité. Et que maintenant,
c'est l'homme décidé à atteindre son objectif
légitime, qui va dénoncer son comportement et
en référer à qui de droit. La dernière phrase de ce
Tuteur des enfants assistés, a été: « Sort de mon
bureau ! ».
Par exaspération, je me rendis à la rédaction
de…... J'étais reçu par le directeur de la rédaction
qui m'écouta avec attention. Ce journaliste finit
par me calmer et me promit d'aller à la rencontre
du DAS. Samedi …………, j'étais invité à me
rendre à la rédaction, monsieur …………, me

117
PUPILLE DE L’ÉTAT

reçut chaleureusement, et me dit qu'il venait de


s'entretenir avec le DAS.
Et dans une immense joie, m'annonça que ma
mère biologique était vivante, qu'elle habitait
Souk-Ahras et que le DAS mettra tous les moyens
nécessaires pour organiser une rencontre.
Les larmes aux yeux, je me levai immédia-
tement pour embrasser monsieur ………, il
m'indiqua que le DAS, lui avait dit qu'il faudrait
une Ordonnance du tribunal. Je lui répondis
spontanément: « J'aurai ce document ! ». Je
prenais rapidement contact avec mon conseil
(Maître ………….), afin de me préparer une
demande. Le ………, je me rendis auprès du
tribunal pour récupérer l'ordonnance.
Je me permets, de vous dire ici qu'au moment
où j'ai eu l'ordonnance entres les mains, une
intense émotion m'envahie. Après vingt longues
années de recherche, le fameux jour béni était
enfin arrivé.
Je téléphonai à monsieur ………, lui faisant part
de la nouvelle, sans aucune hésitation, il me
rejoignait devant la DAS. On était reçus par le
Directeur. Monsieur ……… lui montra
l'ordonnance. Et là, devant un fait accompli, le
DAS, perdit complètement ses moyens

118
la peur de l’inconnu

intellectuels mais surtout humains. Animé par je


ne sais quel sentiment, il nous flanqua à la figure:
« Il me faut un huissier ! ».
Monsieur ……… étonné, lui disait que cette
visite était de courtoisie. Il lui répondit : « Non,
l'ordonnance mentionne un huissier, je ne re-
mettrai le dossier qu'en présence d'un huissier ! »
J'intervins pour lui demander, s'il avait quelques
choses sur ma mère et cette histoire de Souk-
Ahras. Déstabilisé il répliqua: « C'est toi qui l'a
dit ! ».
Je me levai, sortis de son bureau, monsieur
………. me rejoignit en me disant que ce qui
venait de se passer été au summum de la bêtise
humaine.
Ensuite, il me demanda d'être encore une fois
très fort et qu'il était désolé de ce qui venait de se
passer. Je rentrai me reposer, et le lendemain, en
compagnie d'un huissier de justice je me rendis à
la DAS. Tout a été préparé. Le directeur ne reçut
pas l'huissier, nous fûmes orientés auprès de
l'assistante sociale qui nous remit un dossier qui
ne mentionne à aucun moment une hypothé-
tique piste de Souk-Ahras.
Ces faits, au-delà de leur caractère trivial,
interpellent et posent un certain nombre de

119
PUPILLE DE L’ÉTAT

questions fondamentales qui touchent aussi bien


les concernés que la dignité de l'homme dans ce
qu'il possède de plus intime. Pourquoi, le plus
haut responsable de cette administration, censé
être psychologue, agit de cette manière ?
Pourquoi son prédécesseur remet le dossier
confidentiel complet à un autre pupille et cela
devant un parterre de journalistes locaux et
même une télévision étrangère, sans aucune
décision de justice ? Pourquoi, ce directeur tenu
par le secret, non seulement professionnel mais
aussi confidentiel, divulgue l'histoire drama-
tique d'un pupille et essaie de redorer son blason
auprès d'un journal ?
La fonction première de ce tuteur, n'est elle pas
de comprendre la portée et l'impact psycho-
logique des pupilles à la recherche du repos ? La
fonction première de ce tuteur n'est elle pas de
faire table rase de toutes sortes de discrimination
et de manipulation dans leur monde inconnu ?
Aujourd'hui, comme hier, la situation
psychologique des enfants assistés, traumatisés
au moment de leur adolescence et fragilisés à
foison à l'âge adulte, a besoin et aura encore
besoin de l'attention particulière du Tuteur
délégué par l'État.

120
la peur de l’inconnu

Madame, Monsieur,
Je fais appel à votre bon sens, pour mettre un
terme à un état de fait qui ne peut perdurer.
Restant à votre totale disposition, je vous prie de
croire, Madame, Monsieur, à l'expression de ma
sincère et cordiale gratitude.

Mr……….…….
Pupille de l'État

121
PUPILLE DE L’ÉTAT

Article paru dans la presse locale

122
la peur de l’inconnu

L'Ordonnance

123
PUPILLE DE L’ÉTAT

Le P.V d'exécution par l'huissier, de l'ordonnance sur pied de


requête rendue par le Président du Tribunal de Constantine

124
Déni d un droit fondamental …
Tout pupille ouvre droit à la
consultation de son dossier détenu par
l'administration, mais en aucun cas à celui de sa
mère. Aucune réglementation, et cela à
l'échelle universelle, n'accorde au pupille le
droit de prendre connaissance du dossier de sa
mère biologique. Erreur, hasard, intervention
Divine ? Dans tous les cas, l'ordonnance existe,
elle a été entérinée au tribunal de Constantine
par un magistrat du siège. Et cela, avec
l'injonction de remettre une copie du dossier,
concernant la mère du demandeur. Pour nous
permettre d'y voir un peu plus clair, survolons

127
PUPILLE DE L’ÉTAT

ensemble les siècles. Nous sommes sous


l'empire Romain, l'adopté acquiert les mêmes
droits que l'enfant naturel, mais perd toute
relation avec ses parents biologiques.
Rapidement sous Justinien les textes sont
modifiés, pour maintenir un lien avec la famille
d'origine. Et contrairement au cafouillage
d'aujourd'hui, au XIe siècle, l'enfant abandonné
était sur le même pied d'égalité que celui issu
d'une union légale.
En 1617, le prêtre Monsieur Vincent, créa ce
qui allait devenir plus tard les bureaux
d'admissions. Perçu comme un véritable
ministre de l'assistance, ce prêtre installa des
cylindres de bois pouvant accueillir les bébés
abandonnés, devant chaque hospice. On les
appelait les tours. L'enfant placé dans le tour
est considéré comme abandonné, selon la
réglementation de l'époque. La première loi
concernant l'enfance assistée fut proclamée
courant juin 1793, la Nation les prend
totalement en charge. Le mois suivant ils
reçoivent l'appellation, "Enfant de la Patrie".
Mais ce qui constituera le code de référence
e
pendant tout le XIX siècle, sera le décret du 19
janvier 1811. Il définira enfin, les catégories

128
la peur de l’inconnu

d'enfants. En 1860, le bureau d'admission rem-


place le tour. Les mères nécessiteuses étaient
encouragées à garder leurs enfants. Mais les
états d'esprits se modifient, et on voit déjà
s'opposer les partisans du secret et ceux du
droit de l'enfant. La base de la législation
actuelle, entérinée par la loi du 27 juin 1904,
abroge toutes les lois précédentes. Elle vient au
secours des familles pour réduire les abandons
et facilite l'admission secrète, pour éviter
l'infanticide. Désormais, les enfants seront
déclarés, "Pupilles de l'Etat".
Revenons à la bêtise humaine. Le
déroulement de la saisie du dossier de ma mère,
ordonné par le président du tribunal a été
rocambolesque. Fuite du directeur, dossier
vide préparé à l'avance, huissier de justice
fuyant mes demandes et notamment le contenu
de l'ordonnance. Intervention du cabinet de
l'administration locale, la personne m'ayant
sollicité avec courtoisie, était plus préoccupée
par ma profession que par mon statut de
pupille. Et à moi de lui rappeler la dis-
crimination que je venais de subir dans ma
propre ville natale, en lui évoquant l'histoire
médiatisée sur une chaîne publique étrangère,

129
PUPILLE DE L’ÉTAT

quand son administration avait offert son


dossier, à un pupille né à Constantine, devenu
comédien. Faut-il devenir comédien pour avoir
accès à son dossier ? Enfin pour conclure,
débâcle, discrimination, le tout, couronné par
le déni d'un droit fondamental.
Après cette longue bataille victorieuse pour
moi, car elle m'a permis d'éradiquer la
culpabilité, je m'en remettais à Dieu, car le pire
pour nous autres croyants est la rupture du lien
sacré. En ce qui concerne mes géniteurs, je
pense que l'écho de mes démarches les a
atteints, à eux de se manifester maintenant.
L'aventure a été passionnante mais extrême-
ment éprouvante. La photo espérée…, ou
plutôt la trace de l'index de ma mère, restera à
jamais avec moi.

L'empreinte de celle qui m'a mis au monde…

130
Aspect Juridique

Le régime juridique du Pupille de l'état


en Algérie, n'existe pas. Les services de
l'enfance assistée fonctionnent avec une
procédure héritée de la France. La loi n° 85-05
du 16-02-85 relative à la protection et à la
promotion de la santé, dans son article 73,
dispose que l'abandon d'enfant sera pris en
charge par voie réglementaire. " Ces voies
réglementaires n'existent toujours pas ".
Le décret de 1992, autorise la concor-
dance des noms entre parents adoptifs et
enfants adoptés recueillis. À mon sens, il est
extrêmement important pour le recueilli,
d'évoluer avec le nom des adoptants pendant
son enfance, et surtout sa scolarité, sans que son
statut de né sous x vienne le déstabiliser. Par
contre, il est aberrant de laisser " l'ex-pupille ",
livré à lui-même quant à la découverte de son
réel statut ! Imaginez qu'on demande brus-
quement à un handicapé en chaise roulante de
se mettre debout à l'âge adulte !
Une autre injustice vient bousculer tout
entendement, le transfert de l'enfant aux

133
PUPILLE DE L’ÉTAT

héritiers quand le Kafil décède, (article 125 de la


loi 84-11 du 9 juin 1984, portant code de la
famille). Nous constatons, que non seulement
cet enfant qui n'a rien demandé, est culpabilisé
par une société indifférente, mais en plus une
discrimination, entre cet enfant et celui issu
d'une union légale est entérinée. Et cela, même
après l'amendement apporté au code de la
famille, par l'ordonnance n°05-02 du 27 février
2005. " Sans oublier le mépris de ce texte vis-à-
vis de cette noble mère adoptive ".
La convention internationale des droits
de l'enfant du 20 novembre 1989, précise dans
son article 7 que " l'enfant est enregistré aussitôt
sa naissance et a, dès celle-ci le droit à un nom, à
une nationalité et, dans la mesure du possible,
le droit de connaître ses parents… ".
L'article 30 de la convention inter-
nationale de la Haye, du 29 mai 1993 sur la
protection des enfants et la coopération en
matière d'adoption internationale indique, la
conservation et la mise à disposition de l'enfant
par les autorités des Etats contractants des
informations sur " les origines de l'enfant,
notamment celles relatives à l'identité de sa
mère et de son père… ".
La Cour européenne des droits de
l'homme qui considère, sur le fondement de

134
la peur de l’inconnu

L'article 8 de la convention européenne


des droits de l'homme que " tout requérant a un
intérêt primordial à recevoir tout renseigne-
ment qui lui est nécessaire pour connaître et
comprendre son enfance, avec l'accord des
parents d'origine, recueilli à la naissance ".
Il ressort, après ce voyage dans le temps
et ce survol de la législation, aussi bien an-
cienne que contemporaine, notamment les
conventions internationales, que celles-ci
tendent à favoriser l'accès aux origines. Ainsi,
la possibilité d'apporter l'élément légitime et
fondamental à l'équilibre psychologique des
concernés, a été de tout temps favorisée.

135
Souhaits et suggestions

Prévenir les abandons d'enfants, mais


également organiser l'abandon.

ab
La Kafala doit tenir compte en priorité, de
l'intérêt de l'enfant jusqu'à l'âge adulte.

ab
La mère adoptive doit bénéficier de plus
d'attention, et surtout en cas de séparation ou
de décès de son conjoint.

ab
Eradiquer toute discrimination entre
l'enfant légitime et l'enfant recueilli, en leur
appliquant les mêmes règles de tutelle.

ab
Autoriser d'une manière respectable
l'accès aux origines.

137
Conclusion

Comme vous venez de le constater,


l'abandon incarne le manteau d'une incom-
mensurable souffrance. Pour ma part, je
reconnais avoir longtemps porté ce manteau.
Il a grandi avec moi, de la période intra-
utérine jusqu'à l'âge de ma renaissance, en
d'autres termes, jusqu'à mes 40 ans. De cette
expérience cauchemardesque, j'ai longtemps
cultivé la culpabilité et le manque de con-
fiance en moi. Abandonné par cette mère
fusionnelle, j'ai de nouveau revécu vingt
années plus tard, le même sentiment, dans le
décès de ce grand-père adoptif, père pour moi,
à travers l'amour intense qu'il a su me donner
en très peu de temps. Je n'oublie en aucun cas
mes respectueux parents adoptifs, tout en
m'inclinant devant leurs dévouements et
sacrifices.
Se sont succédées ainsi une série de sépara-
tions douloureuses, de façon cyclique, jusqu'à
ce que je m'abandonne enfin à l'appel de mon
âme. Grâce à des prises de conscience, j'ai
pu exorciser mes maux intérieurs et ouvrir

139
PUPILLE DE L’ÉTAT

mon cœur meurtri pour exister à travers mon


identité propre. Ces retrouvailles avec moi-
même, ce face à face, cette transparence se sont
faits par l'abandon de mes scénarios de vie
handicapants et de mes peurs, pour atteindre
cette résilience, et finalement, atteindre un état
de sérénité intérieure. Au cours de cette
approche, nous avons vu que l'abandon était la
première étape de l'adoption. Cependant,
celle-ci n'est pas pratiquée et vécue de la même
manière dans toutes les cultures. Ainsi dans
l'Islam, elle n'est pas reconnue comme dans les
autres cultures, toutefois une certaine
harmonie réside avec le Droit International. Ce
que dit l'Islam, Sourate 33, verset 4 et 5:

" Au nom d'Allah, le Tout Miséricordieux, le


Très Miséricordieux "

" Allah n'a pas placé à l'homme deux cœurs


dans sa poitrine. Il n'a point assimilé à vos
mères vos épouses [à qui vous dites en les
répudiant] : Tu es [aussi illicite] pour moi que
le dos de ma mère. Il n'a point fait de vos
enfants adoptifs vos propres enfants. Ce sont
des propos [qui sortent] de votre bouche.
Mais Allah dit la vérité et c'est Lui qui met
[l'homme] dans la bonne direction".

140
la peur de l’inconnu

" Appelez-les¹ du nom de leurs pères : c'est


plus équitable devant Allah. Mais si vous ne
connaissez pas leurs pères, alors considérez-
les comme vos frères en religion ou vos al-
liés. Nul blâme sur vous pour ce que vous
faites par erreur, mais (vous serez blâmés
pour) ce que vos cœurs font délibérément.
Allah, cependant, est Pardonneur et
Miséricordieux ".

Notre mentalité et nos a priori sur la loi


divine du sang, nous font ignorer que sous
d'autres latitudes ou à d'autres époques
lointaines, des enfants vivent ou ont vécu en
permanence avec des parents qui ne sont pas
leurs parents biologiques, sans que cela ne les
empêche d'être heureux ni de présenter des
problèmes d'identité.

1. Ce verset fut révélé à propos de Zayd Ibn Mohamed. Ce verset


et ce qui le précède rendent inopérante l'adoption et le Prophète
(SAS) fut le premier à l'appliquer à l'égard de Zayd.

141
Appel aux consciences vives

" I mperativement,
' il est necessaire,
' voire
urgent que toute la societe
' ' investisse davantage
ses efforts, pour favoriser l'accueil rapide de
l'enfant abandonne' et cela des' sa naissance,
pour qu'il ait une famille. Peu importe qu'elle
soit biologique ou adoptive, le plus important
est que la transparence et l'amour y soient
presents
' "

Mohamed-Chérif ZERGUINE,
Pupille de l'État

143
Postface

Tout un chacun a peur de l'inconnu, c'est


tout à fait vrai, car en chacun de nous, êtres
humains, ce sentiment frustrant hante nos
esprits de manière permanente et rien ne nous
délivre de cette angoisse, que la vérité et rien
que la vérité. La vérité blesse dit-on dans les
milieux sages de la société, mais ses blessures,
aussi profondes soient-elles peuvent être d'un
grand secours à nombreux d'entre nous, et
peuvent ainsi rétablir la quiétude si longtemps
recherchée.

Echouer donc, dans l'entreprise de


recherche de la vérité, prend souvent les
contours d'un drame, que seul son auteur en
subit les contre-courants démoralisateurs et
déstabilisateurs. Il est de vieille notoriété qu'un
individu coupé de ses racines n'est plus à l'abri
d'une opinion nihiliste qui affiche un inflexible
mépris pour lui. Et même dans le cas contraire,
cet individu ne se sentirait plus libre morale-
ment, dès lors que l'élément identitaire de sa
personnalité lui a échappé dès sa naissance,

145
PUPILLE DE L’ÉTAT

et lui échappe toujours. Nos racines, nos


origines, sont des repères dont on ne peut en
aucun cas se départir, car faisant partie
intégrante de notre personnalité, de notre égo.
Plus encore, elles sont considérées par le
commun des mortels comme le fondement de
tout être humain auprès de ses pairs et par
lesquelles l'affirmation de son existence en tant
que tel, se réalise. Le puissant et l'incontestable
tuteur des Pupilles, en l'occurrence l'Etat, reste
et devra rester en permanence à travers ses
institutions et ses démembrements, le pro-
tecteur et le promoteur des droits de ceux-ci.

À travers ce récit, il y a matière à réfléchir


pour nos gouvernants, pour nos législateurs et
pour les exécuteurs des lois et des règlements.
L'auteur du récit, qui est le personnage réel des
faits narrés est une vieille connaissance à moi.
Je l'ai connu depuis ses premiers balbutiements
jusqu'à ce jour. Et à tout moment, j'ai senti en lui
l'homme équilibré et sûr de lui, car la victoire a
été toujours de son côté grâce à ses qualités
humaines et intellectuelles. Autodidacte qu'il
soit, ses réflexions et surtout ses démarches
sont dignes d'un homme académiquement
formé et professionnellement forgé. Son statut
de Pupille l'a érigé contre toute attente à un

146
la peur de l’inconnu

niveau très appréciable et honorable. Ses


démarches, comme vous l'avez certainement
constaté, ont été toutes couronnées de succès et
le bout du tunnel est à quelques petites
distances seulement. Il est là, face à sa destinée,
et c'est à son honneur.

Abdelfettah TEBBAL
Chef de Service du Transport Aérien
à la Direction des Transports de la
Wilaya de Constantine

147
Bibliographie

Boris CYRULNIK, Un Merveilleux Malheur, Ed. Odile


Jacob, 2002.

Myriam SZEJER, Le bébé face à l'abandon, Ed. Albin


Michel, 2003.

Nancy NEWTON VERRIER, L'enfant adopté, Ed. De


Boeck, 2004.

Pierre DUCLOS, Les Enfants de l'Oubli, du temps des


orphelins à celui des DDASS, Ed. France Loisirs, 1989.

Citation du Cheikh Abdelhamid BENBADIS,


(Archive de Abdeselem Benbadis)

Convention Européenne des Droits de l'Homme,


1950.

Convention Internationale des Droits de l'Enfant,


1989.

Convention Internationale de la Haye, (Protection


et coopération en matière d'adoption), 1993.

149
PUPILLE DE L’ÉTAT

Décret n° 92-24 du 13 janvier 1992, (relatif au


changement de Nom, RADP).

Loi n°84-11 du 9 juin 1984, (portant code de la


famille, RADP).

Loi n° 85-05 du 16 février 1985, (relative à la


protection et à la promotion de la santé, RADP).

Ordonnance n° 05-02 du 27 février 2005,


(modifiant et complétant la loi 84-11 du 9 juin
1984 portant code de la famille, RADP).

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