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Quarto n°4

Quarto.................................................................................................................................................................... 3
QU’EST-CE QUI FONDE UN PSYCHANALYSTE À PARLER DE LA PSYCHOSE ?
Christian Vereecken............................................................................................................................................. 4
CONTROVERSE ENTRE FREUD ET JUNG À PROPOS DE LA PSYCHOSE
Jean-Pierre Dupont .............................................................................................................................................. 7
SUR LA "PERTE DE RÉALITÉ" DANS LA PSYCHOSE
Yves Depelsenaire............................................................................................................................................... 14
LES CONDITIONS PREMIÈRES DE LA RENCONTRE FREUDIENNE DES PSYCHOSES
Paul Bercherie..................................................................................................................................................... 22

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Quarto
SUPPLEMENT A LA LETTRE MENSUELLE DE L’ECOLE DE LA CAUSE FREUDIENNE PUBLIE A BRUXELLES

L’Autre manque. Ça me fait drôle à moi aussi.


Je tiens le coup pourtant, ce qui vous épate, mais je ne le fais pas pour cela.
Un jour d’ailleurs auquel j’aspire, le malentendu m’épatera tant de venir de
vous que j’en serai pathique au point de n’y plus tenir.
S’il arrive que je m’en aille, dites-vous que c’est afin – d’être Autre enfin.
On peut se contenter d’être Autre comme tout le monde, après une vie passée à
vouloir l’être malgré la Loi.
Lacan, 15 janvier 1980

QUARTO poursuit la tâche qu’il s’est fixé, de n’être


pas une revue – reprise pour un donné à voir, mais
mise en circulation, par le biais de l’enseignement et
des productions du cartel, de ce que des analystes et
des non-analystes donnent à entendre de leur écoute
particulière. D’où la thèse, qu’il y a plus qu’une
simple connivence entre la manière dont un analyste
lit Freud ou Lacan et les modalités de son écoute
freudienne. Aussi est-ce des malentendus de sa
lecture comme de son écoute dont un analyste est
appelé à témoigner ; seul, mais pas tout seul.
Nul courage, ni mérite, nécessaires à cette tâche.
Tous les jours se vérifie que le courage n’est qu’une
économie de moyens ; on est doué ou pas, ce n’est
qu’une affaire de… chromosomes. Seule compte
l’exigence d’une rigueur quant à l’acte analytique.
"J’ai fait le pas de le dire, dès lors irréversible." Il
n’y a pas pour l’analyste de derrière-le-fauteuil. Là
est l’épreuve.
Outre les engagements qu’il a pris, QUARTO
prépare le prochain numéro autour des deux
interventions de P. Soury dans le cadre de
l’enseignement de topologie. Il assurera par ailleurs
la diffusion des interventions bruxelloises de E.
Laurent et J.-A. Miller à propos de la constitution de
l’École de la Cause freudienne. De Lacan enfin,
QUARTO espère proposer à ses lecteurs la
transcription de la discussion à L’École belge de
psychanalyse en 1972 et les deux conférences faites
aux facultés St. Louis en 1966.
P.M., le 8-12-81

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QU’EST-CE QUI FONDE UN PSYCHANALYSTE À


PARLER DE LA PSYCHOSE ?
Christian Vereecken
La question peut bien être posée, puisque le préjugé haut : d’où il s’avère une fois de plus que la
populaire (et je n’exclurai pas l’immense majorité du psychanalyse n’est pas une psychothérapie.
corps médical, même spécialisé, de la participation à Ce que Lacan a réalisé, en suivant la trace
ce préjugé) voudrait que l’affaire du psychanalyste, freudienne, c’est de montrer que les psychoses
ce soit la névrose, la psychose (ou les psychoses) appartiennent à cet ordre symbolique, fût-ce sous la
revenant de droit aux psychiatres. Depuis Bleuler, on forme d’une carence propre à cet ordre. Cela
peut même constater que l’accueil plus ou moins n’exclut nullement le moindre déterminisme
large que le psychiatre peut faire à certaines thèses biologique, si cela s’oppose à ce qu’il soit postulable
psychanalytiques le renforce même dans l’idée que à priori. Du reste il est patent que la réflexion sur les
le règne des psychoses lui constitue une manière de états psychotiques, la paranoïa au premier chef, est
bastion d’où résister à l’impérialisme présente à l’orée même de la démarche freudienne.
psychanalytique ; point où il se trouve recevoir, de Dès le moment où il jetait sur le papier son
manière toute désintéressée, le renfort inattendu du "Esquisse d’une psychologie scientifique" Freud
philosophe et du sociologue, le plus progressiste pouvait apporter cette remarque, qui va certes à
n’étant pas le moins acharné à voler à son secours. contre-courant des idées reçues, que la paranoïa
Ce préjugé se dédouble pour l’ordinaire d’un autre : relève de l’incroyance. Mais je ne souhaite pas
les névroses, éventuellement les perversions seraient déflorer le sujet ; simplement indiquerais-je que si la
des affections psychogènes, les psychoses ce serait démarche psychanalytique ne comprend pas une
le domaine de l’organique. La prétention du réflexion sur les psychoses (qu’elle soit
psychanalyste à rendre compte de la psychose serait accompagnée ou non d’une pratique analytique avec
dès lors équivalente à une extension indue des des psychotiques, cela n’importe guère), c’est la
concepts psychogénétiques. Il faut souligner que le pratique même de l’analyse avec les névrosés qui se
débat entre les "causes" physiques ou morales trouvera gravement compromise. Ainsi avons-nous
remonte à la plus haute antiquité, et même qu’il entendu de la part de bonnes âmes d’Outre
n’est pas absent des spéculations sur la folie que Atlantique, fières des grands progrès accomplis,
toutes les sociétés dites primitives ont élaborées nous faire part du soupçon que les grandes
(c’est le mérite d’un Georges Devereux de l’avoir psychanalyses freudiennes aient été accomplies avec
montré). des sujets psychotiques, à moins qu’ils n’aient été
Eh bien ce débat multiséculaire, Lacan à d’emblée prépsychotiques, borderline ou Dieu sait quoi
déclaré qu’il était sans objet : ce que la psychanalyse encore. Autant de monstres conceptuels qui
démontre c’est qu’il n’y a pas de psychogenèse. Et témoignent tout simplement de l’incapacité à opérer
en effet promouvoir la détermination propre à une distinction entre névrose et psychose, avec la
l’ordre symbolique c’est rompre avec l’image un peu tendance corrélative à réserver la cure analytique
simplette que les aliénistes se faisaient de l’instance aux gens qui ne souffrent de rien. Il faut dire qu’à
psychique, simple rationalisation des idées vulgaires l’inverse de cette conception timorée, pour ne pas
qui attribuent l’éclosion d’un délire à la lecture des dire plus, la première génération des élèves de Freud
romans, la masturbation, les préoccupations s’était lancée dans une pratique assez téméraire : la
religieuses excessives, les émotions fortes et que course ayant été ouverte en titre de découvreur de la
sais-je encore. D’ailleurs cette détermination cure des psychotiques, nombre d’estimables
symbolique a pour l’ordinaire été mieux saisie par personnes, voyant par là le moyen, qui de s’attirer
des psychiatres qui se rangeaient sans équivoque ni l’amour du maître, qui de conquérir la position d’où
éclectisme dans le camp des organicistes. il pourrait renvoyer le dit maître à la catégorie des
(Clérambault en est un exemple éminent). On vieilles barbes, se sont ébattues comme de jeunes
mesurera là la bévue qui fait voir à certains cabris dans le champ de la clinique, appliquant à tort
historiens une prémonition de la psychanalyse dans et à travers les catégories freudiennes sans beaucoup
le soi-disant traitement moral, qui n’a jamais été se soucier des prudentes réserves du fondateur.
autre chose que la mise en application plus ou moins Course folle où au moins un a laissé sa peau. C’est
autoritaire des idées prudhommesques signalées plus dans ce contexte là que s’est déroulée la controverse

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avec Jung dont J.P. Dupont nous dira un mot tout à but louable, le seul inconvénient c’est qu’il n’est
l’heure. accessible qu’à, je ne dis pas bête à manger du foin,
Il a fallu attendre Lacan pour que la question soit tout démontre que c’est très aisément réalisable,
reprise dans le registre qui convient : celui de la mais à devenir tout-à-fait siphonné, ce qui n’est pas
différence structurale entre psychose et névrose, à à la portée de tout le monde. Car ce dont témoigne le
partir des catégories d’imaginaire, symbolique et psychotique, d’échapper en partie au déconnage
réel. On sait que c’est en 1956 que, reprenant le fil propre à l’être humain du fait qu’il parle (puisque
d’une réflexion déjà amorcée avant même son entrée chez lui le symbolique est singulièrement mis à
dans l’analyse, il a introduit la notion de forclusion mal), on n’échappe pas pour autant au signifiant,
du Nom-du-Père, dont on vous parlera puisqu’il reparaît dans le réel.
abondamment cette année. Il est bien remarquable La psychiatrie, jusqu’à l’antipsychiatrie incluse, n’a
que ce soit aujourd’hui seulement que cette notion, jamais pu fournir le moindre critère de normalité que
qui n’est certes pas d’un maniement simple, soit celui-ci : Moi je suis normal. Et dès lors ce sont mes
enfin envisagée dans ses incidences cliniques avec critères de réalité, c’est-à-dire tout bonnement mon
l’attention qu’elle mérite. Car auparavant nous fantasme, la naïveté de ma perversion personnelle,
avions assisté à une ruée qui n’est pas sans analogies qui doit dicter sa loi au monde. On voit que le délire
avec celle où s’étaient empressés les premiers élèves psychotique n’atteint pas pour l’ordinaire à une telle
de Freud, un concours Lépine pour reprendre une présomption, de n’être pas partageable pour
expression d’Eric Laurent, dont le prix était à l’ordinaire. Que cette position visible se double de
attribuer à la découverte de nouvelles forclusions. Je tout l’humanisme qu’on voudra, jusqu’à reconnaître
n’entre pas dans les détails. Mais je voudrais dans le délirant un frère humain, n’aboutira jamais à
souligner ceci : la théorie lacanienne de la psychose desserrer si peu que ce soit l’ostracisme social dont
ne peut être séparée des autres aspects de sa pensée, il souffre : ce que l’histoire contemporaine démontre
dont elle constitue littéralement une pierre d’angle. à suffisance, c’est du moment où les différences
Il ne s’est jamais caché d’ailleurs qu’il voyait dans le commencent à être déviées que le racisme se montre
fait que sa théorie étendrait aux psychoses son le plus meurtrier.
champ une preuve éminente de sa puissance. Notre rôle sera dès lors de rendre cette justice à la
Allons plus loin : c’est cette théorie qui rend seule psychose : lui restituer ses dimensions d’irréductible
compte de ce phénomène contemporain dont nous ne étrangeté. Qu’on ne vienne pas dire qu’il s’agisse
saisissons pas la portée ni l’étrangeté puisque nous y d’obscurantisme : c’est faire peu de cas de la raison
baignons, je veux dire de cette extraordinaire que de limiter son empire aux faits ordinaires. Nous
promotion de la psychose dans l’univers culturel nous retrouverons là en opposition radicale avec les
contemporain. On sait qu’il était de bon ton dans tenants de l’école phénoménologique, dont le but
certains milieux, peut-être est-ce toujours le cas, de avoué est de rendre la folie compréhensible. Lacan a
passer pour psychotique plutôt que névrosé. Mieux très tôt objecté à cette démarche pétrie de bonnes
la question de la psychose a été mise au centre de intentions que la psychose, la paranoïa en tout cas,
divers débats idéologiques et politiques, au point c’est la compréhension. Et en effet n’est-il pas
qu’on a été mettre sur les épaules du psychotique, sensible à quiconque a abordé un de ces sujets, fût-
qui supportent pourtant un fardeau déjà assez lourd, ce par leurs productions littéraires, qu’il comprend
le poids d’une mission révolutionnaire pour laquelle tout mieux que vous, voire même bien mieux que le
des agents supposés plus naturels avaient fait défaut. dernier prix Nobel. Si vous doutez de ce que
On se doute bien que cette promotion a quelque j’avance, lisez les écrits américains du nommé
chose à faire avec l’actuel état du malaise dans la Wilhelm Reich. Toute tentative thérapeutique avec
civilisation. Loin d’y voir le signe toujours un psychotique devrait partir de là : de lui rendre le
renouvelé d’une quelconque décadence des valeurs sens de l’énigme de ce à quoi il est en proie. Car il
morales de l’Occident, Lacan nous a indiqué, avec la nage dans un océan de sens, au point que la
pointe d’ironie qui convient à de telles extrémités, signification (soit ce qui constitue l’x de l’énigme)
que la psychose c’est la normalité, et même la seule n’a même plus à être recherchée. C’est bien ce qui a
forme imaginable de normalité. fait concevoir à Freud l’opinion, certes trop
Et c’est bien à la normalité qu’aspire l’homme tranchée, que le psychotique est incapable de
contemporain, dont le rêve est d’échapper aux transfert. Car le transfert dans son ressort, c’est
contraintes du langage et aux impératifs justement d’imputer à un sujet le savoir de la
symboliques qu’il véhicule, pour arriver à jouir signification, de l’énigme, de mes symptômes. On
comme il s’imagine que jouissent les bêtes. C’est un sait que cette dimension de l’énigme est hautement

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mise en exercice par la psychanalyse, qui a basé


cette question, énigmatique entre toutes, de savoir ce
qu’est un père. Eh bien un des aspects de l’apport
lacanien c’est d’avoir fait rentrer la psychose dans
cette problématique du père symbolique,
contrairement à beaucoup qui penchent à la
recherche du côté d’une carence réelle de la mère.
Pour terminer j’indiquerai ceci. je ne pense pas que
cet apport lacanien, contemporain de la révolution
biologique en psychiatrie, qui comme toute
révolution est tapageuse dans sa propagande mais
modeste dans ses résultats, soit incompatible avec
elle. Bien au contraire : les premières trouvailles
neurophysiologiques qui permettent de dépasser un
empirisme pharmacologique dont les effets ont
toujours été détestables ne me paraissent pas
confirmer les présupposés de la clinique béhavioriste
sur quoi on les imagine fondées. Je n’entreprendrai
pas de démontrer cela aujourd’hui. Simplement
indiquerais-je qu’aucune conception
environnementaliste ne rendra jamais compte de la
détermination symbolique. Ni surtout de ce fait,
toujours surprenant et du reste mal connu, que le
symbolique puisse avoir des effets dans le réel. Ce
qui n’est pas sans analogie avec la question des
psychoses, d’où il s’avère que le réel puisse se
truffer de symbolique au point de le faire apparaître
irréel.

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CONTROVERSE ENTRE FREUD ET JUNG À


PROPOS DE LA PSYCHOSE
Jean-Pierre Dupont
Je vais essayer d’être bref bien que le matériel dont castration que la série déni, dénégation, forclusion
je vais traiter ne porte guère à la brièveté, s’agissant tente d’accommoder. Le problème lacanien étant
de lettres. Centaines de lettres qui toutes supposent qu’avec ça à quel réel avons-nous à faire ?
une mise en souffrance qu’heureusement certains Différenciant réel et réalité, le réel étant considéré
textes viennent trancher quant à leur adresse et bon comme ce qui se refuse à la symbolisation ce que
entendeur salut ! Je voudrais d’abord mettre ce n’est pas la castration. Mais retenons ceci que cette
"corpus" dans une parenthèse plus vaste, parenthèse division du sujet dans le signifiant par l’objet qui y
qui est celle de l’œuvre de Freud telle que Lacan fait manque n’est jamais comme telle formulée par
nous a permis de la repromettre à la lecture. Freud Freud alors que nécessairement elle parcourt toute
fait irruption dans le discours scientifique avec sa son œuvre, la structure. Nous allons essayer aussi de
Traumdeutung qui est l’œuvre princeps par laquelle montrer en quoi ce savoir de Freud est décisif quand
l’inconscient inaugure son existence. Si auparavant avec Jung il s’affronte au problème de la psychose et
il lui arrivait de consister, puisque ce n’est pas d’hier par là à la pointe de la doctrine psychanalytique. Ce
que l’on rêve et interprète, son insistance n’en était qui nous remet dans l’actualité qui nous fait vivre
nullement questionnable pour autant. Cette non pas la dissidence mais la dissolution ; bien que
possibilité c’est la Traumdeutung qui nous l’apporte certains feignent de s’étonner qu’aucun point de
par la passion de Freud qui énonce qu’il existe là doctrine ne soit mis en avant pour les débats qu’elle
une rationalité. occasionne. Ce me semble faire peu de cas de
La formation de l’inconscient privilégiée qu’est le l’affirmation de certains qui soutiennent que Lacan
rêve est interprétable en terme de désir et le bois n’aurait plus rien produit de nouveau ces derniers
dont ce dernier s’échauffe est affaire de langage. séminaires. Il me semble que loin de là, un pas que
C’est-à-dire que ce que Freud promeut là nous est nul ne peut contourner est le fait récent de Lacan
lisible aujourd’hui par ce que Lacan apporte : "qu’un non pas d’homogénéiser mais d’indéterminer dans la
signifiant renvoie à un autre signifiant et que c’est de structure, les trois ordres auxquels il avait voué sa
ce renvoi que bute le sujet. Ce sujet du désir se vie de les produire dans leurs différences et
trouve dans un rapport avec un objet problématique précellences. Ces trois ordres R, S, I, Freud ne les a
qui est lui la cause même de ce renvoi et de cette pas nommés, mais son discours reste leur condition
division. Ce sont là les deux formulations de possibilité. Et la psychose reste le point privilégié
fondamentales de l’enseignement de Lacan dont je qui exige de la théorie de la libido de nommer le réel
vais essayer de montrer la récurrence dans les textes auquel elle s’affronte.
freudiens de 1896 à 1915 et la problématique qui en Et c’est avec le fil de la correspondance de Freud-
surgit. Car le É est une écriture de Lacan, il ne se Jung, 1906-1913, que nous allons maintenant
trouve pas dans le texte freudien, Lacan l’en infère. cheminer puisque c’en est la question centrale.
On n’en trouve la formulation plus ou moins Freud durant ces quelques années s’emploie à
rigoureuse que dans le texte ultime interrompu par la réélaborer sa conception de la paranoïa qui datait de
mort de Freud :" Le clivage du moi dans le 1906. Année où il écrit ses "Nouvelles remarques
processus de défense. Article dans lequel Freud sur les psychonévroses de défense", article où il
critique décisivement ce qui dans la doctrine traite d’un cas de paranoïa en l’intégrant à la
analytique donne comme a priori la nature rubrique des névroses et ne l’en différenciait que par
synthétique du processus du moi. En ceci, dit-il, le mode particulier de refoulement qui caractériserait
nous avons tout-à-fait tort, ce qui le conduit à réviser cette affection. Ce qui lui fait introduire pour la
son concept de détachement de la réalité. Concept paranoïa, le refoulement par projection à la
dont il nous dit qu’il aurait préféré le réserver à la différence du refoulement par conversion pour
psychose. Et de différencier le démenti qu’opère l’hystérie, et par substitution pour la névrose
l’hallucination du pénis là où il n’est pas chez le obsessionnelle. Si l’on excepte le cas Schreber, pour
psychotique, du déplacement de valeur qu’opère le la période qui nous intéresse, il ne traitera plus
fétichiste. Lacan tire à juste titre la conclusion : la spécifiquement de cette question qu’en 1915. C’est-
psychanalyse c’est la réalité, la réalité de la à-dire trois ans après la rupture avec Jung, il écrit cet

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article "Un cas de paranoïa en contradiction avec la faire là-dedans. Et bien, ne serait-ce que pour avoir
théorie psychanalytique qui est consacré à mettre à attiré l’attention de Freud sur les mémoires du
l’épreuve le" théorème "que Freud avait formulé Président Schreber, ce n’aura pas été en vain que
quant à la prépondérance de l’homosexualité dans la Freud soit dupe pour un temps de ce que Jung
paranoïa" identité du sexe du persécuteur et du semblait lui promettre : essentiellement deux choses,
persécuté. Le cas d’une femme qu’il examine lui l’annexion du champ psychiatrique et la sortie du
apporte l’exemple d’un "délire… qui était à l’origine ghetto juif pour la psychanalyse. Freud fort
dirigé, comme nous pouvions nous y attendre, contre heureusement pour nous s’est rué sur les mémoires
la femme, mais maintenant sur le terrain de la de Schreber et l’a soufflé à Jung d’autorité.
paranoïa était accompli le passage de la femme à Heureusement car Dieu sait quelle re-suée
l’homme comme objet". Ce qui l’amène pour la platonique ce dernier nous aurait servi, si cela lui
névrose à clarifier on ne peut plus nettement la était échu.
distinction fantasme/réalité : en prenant l’exemple C’est dans les délires psychotiques que Jung va
du neurasthénique empêché dans la réalité de trouver les préfigurations de ses archétypes qu’il
prendre pour objet d’amour une femme étrangère ce avait auparavant le bon goût d’appeler complexes
qui dans son activité sexuelle le limite au fantasme. avec la bénédiction freudienne. On sait que des
"Mais sur le terrain du fantasme, il accomplit le complexes Freud n’en a retenu que deux, Œdipe et
progrès dont il est frustré et peut substituer à la mère castration encore que ce soit du même qu’il s’agit.
et à la sœur des objets étrangers." Et pour Freud, il y Pour Jung les complexes sont la traduction formelle
a là une occasion à ne pas manquer pour conclure d’états affectifs mis en évidence par le su jet, mais
cet article pour la critique du concept jungien états qui ne sont plus reliés à une structure subjective
"d’inertie psychique" dont ce dernier fait la primordiale mais en quelque sorte, comme il le dit
condition fondamentale de la névrose. Pour Freud expressément, autonomes. Ces affects déterminent
cette inertie n’est pas un concept flou, une inertie donc chez le sujet des états complexuels la tâche de
générale mais un concept hautement spécialisé. "Ce l’analyste consistant alors à en trouver l’archétype
qu’en psychanalyse nous sommes habitués à appeler qui lui correspond. Cette conception archétypique
une fixation." Et quand même là on peut dire que l’amènera plus tard à cette lecture singulière, pour le
Freud reste très gentil – gentil avec Jung en moins, de la seconde guerre mondiale où le
présentant le côté passe-passe de la querelle de mots mouvement hitlérien nous est interprété comme une
car les conséquences pour Jung sont loin d’être résurgence, un réveil du dieu Wotan, du complexe
minces en témoigne ce texte de 1917 "Psychologie de Wotan identifié à une force autonome qui attaque
de l’inconscient" où il écrit ceci : "Si l’on analyse et possède l’âme allemande de même qu’une
attentivement l’histoire d’une névrose, on trouve en poussée délirante attaque et possède le psychotique."
fait régulièrement un moment critique pendant Bref l’archétype est une image primordiale innée à
lequel a émergé un problème dont on voulait se l’esprit humain qui de temps en temps s’en empare
détourner. Cette fuite du problème est une réaction et l’afflige d’un complexe. Le passage entre les deux
tout-à-fait naturelle et générale comme la paresse, se faisant par la médiation du symbole qui est le
l’amour du confort, la couardise, l’anxiété, point de passage entre int/ext. Et c’est en ce point
l’ignorance et l’inconscience qui y est à la base"… précis que pour Freud l’antinomie éclate d’avec Jung
ces motifs sont pour moi suffisants ajoute-t-il c’est- auquel il écrit fin 1912 : "Je me familiarise
à-dire que cette série de considérations moralistes lentement avec ce travail (le vôtre, je veux dire) et je
vient prendre la place du concept freudien de crois maintenant que vous nous y avez fait cadeau
refoulement. Refoulement qui est pour Jung assimilé d’un grand éclaircissement, même si ce n’est pas
à une réaction morale et qui pour lui n’est plus une celui que vous aviez en vue. Il me semble que vous
conséquence "La morale n’est pas imposée de avez résolu l’énigme de toute mystique, laquelle
l’extérieur mais vit à priori en nous-mêmes". Il la repose sur l’utilisation symbolique des complexes
décrit alors comme l’essence de l’âme humaine "un mis hors service."
régulateur instinctif des actions qui gouverne même Car pour Jung la mère par exemple est un symbole
la vie commune du monde animal." Pour rester dans qui peut bien correspondre de temps en temps avec
le registre du bestiaire, on peut quand même l’objet mère d’un côté ou avec l’archétype mère de
légitimement se demander ce qui avait piqué Freud l’autre, mais aussi bien à l’archétype du cheval "qui
de nourrir dans son sein une telle vipère et ce en tant qu’animal incarne la psyché non-humaine, le
pendant tant d’années. Et question subsidiaire pour sous-humain la bête en nous et ainsi le psychisme
nous qu’est-ce que la question de la psychose a à inconscient". Et c’est cela le résultat de la

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conception unitaire de Jung où l’imaginaire du sujet l’activité psychique" où s’il donne là une première
trouve par la transparence du symbole à se formulation élaborée du principe de réalité, celui-ci
reconnaître dans le miroir que lui tendent les reste second par rapport à la fiction d’un moi-plaisir
associations mythologiques de l’analyste. originaire et l’on voit Freud osciller dans ce genre de
En 1908, il écrivait déjà à Freud "Dans l’hystérie il y spéculation sur l’origine entre une conception
a Pompéi et Rome, dans la démence précoce unitaire par rapport au plaisir, l’auto-érotisme, la
seulement Pompéi" où des ruines aux monuments ce libido protoplasmique et une conception de division
qui fait continu c’est la cartographie. Il est piquant du sujet en rapport avec la dualité des pulsions, le
que cette métaphore lui vienne dans la lettre où il fantasme, la réalité. Eric Laurent écrivait à ce sujet :
s’identifie à un de ses patients célèbres 0. Grass "il "Freud installe donc à l’origine ce qu’il faut bien
m’est souvent apparu comme mon frère jumeau, appeler une mégalomanie originaire. On peut
démentia praecox en moins" et il conclut "la cependant en guérir dans la mesure où la fiction du
dévalorisation de la réalité dans la démence précoce système thermodynamique en équilibre, auto-
semble provenir de ce que la fuite dans la maladie a entretenu, de la mère et du nourrisson comprend un
eu lieu à une époque infantile aussi précoce, où le principe nécessaire de déséquilibre qui ne peut
complexe sexuel est encore entièrement auto- jamais être effacé." Mais avant d’en arriver aux
érotique ; d’où auto-érotisme permanent". hésitations et aux ambiguïtés freudiennes, nous
L’auto-érotisme c’est un terme de Freud assez pouvons encore dire quelques mots sur les
ambigu pour que Jung s’en serve selon sa conséquences de la conception de Jung qui symétrise
conception de la libido, conception qu’il mettra en donc le sujet et le monde. Symétrisation qui
avant en 1911 : "Ce passage dans l’analyse de lorsqu’on est amené à utiliser dans la description la
Schreber où vous vous heurtez au problème de la conception dedans/dehors selon une
libido (nature de la libido dont la privation produit complémentarité incritiquée amène à ne pas s’y
une perte de la réalité) est un de ces points où un des retrouver avec les termes de projection et
sentiers de ma pensée croise un des vôtres. Je suis en d’introjection par exemple. Termes qui pour être
effet d’avis que le concept de libido des Trois essais sémantiquement unifiés par la langue n’en sont pas
devrait être augmenté de sa composante génétique,, moins des concepts dont la portée est radicalement
afin que la théorie de la libido puisse trouver son opposée puisque si la projection est du domaine de
application dans la "dementia praecox." A quoi la défense imaginaire l’introjection elle se réfère au
Freud répond : "Ce que vous entendez par extension registre symbolique en tant que l’inscription d’un
du concept de libido afin de le rendre applicable, à la signifiant en plus dans une chaîne donnée qui
dementia praecox m’intéresse beaucoup. Je crains représente le sujet, ne laisse pas celui-ci identique
qu’il ne nous arrive là un malentendu comme une mais en modifie tous les rapports c’est-à-dire que
fois déjà quand vous avez dit dans un travail que l’introjection est la marque d’un avant et un après.
pour moi la libido était identique à toute espèce de Et de même quant à ce qui concerne la conception
désir alors que je fais la présupposition simplette du symbolisme car pour Jung puisque la libido
qu’il y a deux sortes de pulsions et que seule la force s’extravertit sur les objets du monde ou s’intravertit
pulsionnelle de la pulsion sexuelle peut être appelée sur le fantasme auto-érotique ce qui amène à penser
libido." le délire comme "rêve de l’histoire du monde"
Nous examinerons de plus près ce passage incriminé conception ressurgie dans l’anti-œdipe, le symbole
du Schreber freudien. Nous nous contenterons pour n’est plus rien que l’indice de ce passage d’un côté
l’instant de noter qu’ici Freud anticipe dans sa ou de l’autre de ce couplage en miroir, en 1911 il
réponse sur Elee qu’il va développer trois ans plus répondait à Freud sur ce sujet "La formation du
tard dans sa conception du narcissisme après la symbole me semble être le pont nécessaire vers un
rupture d’avec Jung ait été consommée. Car au bout autre penser de notions connues depuis longtemps"
du compte les malentendus qui parcourent cette on entend bien ici les archétypes piaffer
correspondance trouvent là leur point d’arrêt à la d’impatience. Freud dans la lettre précédente lui
conception unitaire jungienne. Freud répond par une avait proposé la définition suivante "Pouvez-vous
division "originaire" des pulsions du moi et faire quelque chose de cette formule ? Le symbole
libidinales. Ici il convient de mettre cet originaire est le substitut inconscient du concept dans la
entre parenthèse parce que ce n’est pas si 'clair que conscience, la formation du symbole le degré
ça dans les énoncés freudiens. préliminaire à la formation du concept de même que
Car c’est contemporainement au Schreber que Freud de façon analogue le refoulement est le degré
publie ses "Formulations sur les deux principes de

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préliminaire à la formation du jugement. Cordial fut projeté au-dehors, on devrait plutôt dire que ce
salut. Votre Freud." qui a été aboli au-dedans revient du dehors."
Autrement dit pour Freud le symbole n’est pas un Reformulation dont Lacan fera grand cas en mettant
lien de passage qu’on peut emprunter dans les deux l’accent sur le terme de forclusion. Et à ce point
sens mais bien un point de passe, de progrès sur le Freud renvoie
chemin de la désimaginarisation du monde du sujet. à plus tard l’investigation approfondie du processus
Sur ce thème, écoutons Lacan dans l’article qu’il de la projection qui n’est plus assimilable à une
consacre à E. Jones : "Figuration de la libido, voilà symétrisation dedans-dehors. On sait qu’il ne
comment un disciple de Jung interprètera publiera jamais ce chapitre de la métapsychologie.
l’apparition du serpent dans un rêve, dans une vision Freud alors dit s’estimer satisfait de ce que ceci
ou un dessin, manifestant à son insu que si la conduise à toute une série de discussions nouvelles,
séduction est éternelle, elle est aussi toujours la qu’il développe en trois points.
même. Car voici le sujet à portée de capture par un Le détachement de la libido des objets ne saurait
éros autistique qui, si rafraîchi qu’en soit l’appareil, plus être en lui-même le facteur pathogène de la
a un air de vieille connaissance. Autrement dit l’âme paranoïa car ce détachement est un phénomène
aveugle lucide, lit sa propre nature dans les normal de la vie psychique ce qui est propre alors à
archétypes que le monde lui réverbère : comment ne la paranoïa c’est l’impossibilité de trouver un
reviendrait-elle pas à se croire l’âme du monde ?" et substitut. Le seul objet restant en place alors n’est
citant Jones : "Pour le serpent, il rectifie qu’il est autre que le moi du sujet ce qui caractérise la
symbole non pas de libido, notion énergétique qui, paranoïa c’est donc cette régression au narcissisme
comme idée, ne se dégage qu’à un haut niveau conçu comme stade de la libido où le moi du sujet
d’abstraction, mais du phallus… Le symbole se était l’unique objet sexuel.
déplace d’une idée plus concrète (du moins est-ce là Mais une lettre va nous servir d’articulation pour le
comment il s’exprime), à quoi il a son application deuxième point que Freud examine : "J’ai frôlé dans
primaire, à une idée plus abstraite, où il se rapporte la pratique quelques cas de paranoïa, et je peux vous
secondairement, ce qui veut dire que ce déplacement faire part d’un secret (j’écris paranoïa et non
ne peut avoir lieu que dans un seul sens." démence précoce, car je tiens la première pour un
Sens unique donc qui a comme intérêt par exemple bon type clinique, la seconde pour un mauvais terme
de ne plus comprendre la métaphore de la régression nosographique). Donc il s’agissait régulièrement du
comme retour au statut quo ante mais bien de détachement (Ablosung) de la libido de la
l’émergence dans ce procès de ce qui y était resté en composante homosexuelle, jusque là modérément
souffrance. Autrement dit le refoulé accompagne le normalement investie… Je n’attache pas
sujet en silence jusqu’à ces points critiques lapsus, d’importance au fait que ce soit la composante
actes manqués, etc qui lui font montrer le bout du homosexuelle, mais au fait que c’est un détachement
nez et s’il y a consistance de symptôme réclamer la partiel… La forme paranoïde est sans doute
substitution symbolique inadvenue. conditionnée par la limitation à la composante
Dans ce que je vous ai cité de Freud l’accent à homosexuelle… Fliess, a développé une belle
mettre était bien sur le terme de substitut car vous paranoïa après s’être débarrassé de son penchant
allez voir que par là nous en arrivons enfin au cœur pour moi… C’est à lui, soit à son comportement que
de cet exposé qui gîte dans l’entre-laps des je dois cette idée ", où Freud anticipe en 1908 sur ce
remarques finales sur le cas Schreber qu’il écrira dans ce deuxième point des remarques
àce fameux Narcissisme de 1914 où Freud met les sur Schreber où il caractérise le facteur déclenchant
points sur les i de sa divergence d’avec Jung. C’est de la psychose par un effet de transfert c’est-à-dire
cette différenciation symbolique-imaginaire qui lui que le retrait de la libido de la personne de Fleschsig
permet de faire un pas décisif dans sa théorie de la peut bien avoir constitué le processus premier
paranoïa dont il donnait auparavant le théorème en immédiatement suivi de l’apparition du délire qui
deux temps fin du monde k détachement de la libido ramène la libido à Fleschsig (mais précédée d’un
d’objet "processus qui s’accomplit en silence,…, signe négatif qui marque le fait de refoulement
nous sommes contraints de l’inférer des processus accompli) dont la victoire s’exprimera" par la
qui lui succèdent" et processus de guérison qui conviction que l’univers est anéanti et que survit le
supprime le refoulement et ramène la libido aux moi seul ". Il est remarquable aussi en ce point
objets par projection. Grâce à Schreber, Freud peut précis de noter que quelques lettres auparavant Jung
remanier sa définition de la projection : "Il n’était confiait à Freud avoir été la victime dans son
pas juste de dire que le sentiment réprimé au-dedans enfance d’un attentat homosexuel qui lui fait éviter

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les contacts personnels au profit d’un engouement détails. La discrétion s’avère donc incompatible avec
pour Freud" passionné-religieux ". A quoi Freud une bonne présentation de l’analyse. Il faut devenir
répondit : "Le transfert en provenance de la mauvais, dépasser les bornes, se sacrifier, trahir et se
religiosité me semblerait particulièrement fatal ; il ne comporter à la manière de l’artiste qui s’achète des
pourrait en effet se terminer que par la démission à couleurs avec l’argent du ménage ou qui brûle le
cause de la tendance générale des hommes à tirer mobilier afin de chauffer l’atelier pour son modèle.
sans cesse des nouvelles copies des clichés qu’ils Sans de pareils débuts, rien se bon ne saurait
portent en eux. " s’accomplir."
Et c’est bien ainsi que tout se passera trois ans plus J’ai tenu à vous lire ce passage qui nous donne une
tard quand Jung tirera argument du troisième point idée un peu différente du style freudien que l’on a
que Freud aborde dans le Schreber pour remanier la trop souvent présenté comme un modèle de dignité
conception de la libido. Fin 1911, il écrit à Freud. à grand-bourgeois. Ce n’est pas non plus sans rapport
ce sujet : "L’essentiel est que j’essaie de mettre à la avec notre sujet car le narcissisme s’ouvre sur une
place du concept de libido un concept génétique, qui référence à la perversion et on peut soutenir au vu
couvre, outre la libido sexuelle récente, aussi les des textes que la perversion est convoquée par Freud
formes de libido qui sont détachées depuis des âges dans nombre des tournants de sa théorie et ce jusque
dans des activités organisées de manière fixe." Ceci dans son dernier écrit auquel j’ai fait référence au
est l’interprétation qu’il tire du doute entrevu dans la début. Mais pour aborder ce texte il nous faut faire
pensée de Freud, doute qui s’exprimerait dans ce un bref résumé des positions de chacun et de l’enjeu
passage où Freud tire la conséquence de ce à quoi il de l’affaire. C’est Abraham qui en 1908 tranche dans
servait d’aboutir c’est-à-dire que le détachement des le vif du sujet et met le feu aux poudres car à la
objets ne suffit plus à rendre compte du délire et sa question, posée par la conception du détachement de
demande si "les investissements du moi qui sont la libido, "que devient celle-ci pour le psychotique
conservés dans ce cas ne devraient-ils pas suffire à qui la retire des objets" il répond "elle surinvestit le
maintenir les rapports avec le monde extérieur ? moi" et c’est là la clef du délire des grandeurs.
Pour réfuter cette objection il faut, ou bien faire Freud applaudit et en fera hommage à Abraham dans
coïncider ce que nous appelons investissement une note de Schreber.
libidinal (intérêt dérivé sources érotiques) avec Mais Abraham sera moins à l’aise quant à la critique
l’intérêt tout court ou bien admettre qu’un trouble du point crucial évoqué par Jung, il doit se rabattre
important dans la répartition de la libido, puisse sur un acte de foi car il nous dit ceci : "A mon sens,
amener par induction un trouble correspondant dans il (Jung) ne réussit pas à réfuter Freud." p. 154 Rêve
les investissements du moi." et Mythe. C’est court et ça ne tire personne
Pour trancher son embarras, il invoque une théorie d’embarras, un indice de ceci est que pour
des pulsions à venir et appuie sur la deuxième contrecarrer Jung, ils s’y sont tous unis Abraham,
hypothèse mais ceci aura assez d’ambiguïté pour que Ferenczi, Jones, Freud. C’est bien que ce Suisse, ils
Jung lui s’empare de la première hypothèse qui ne savaient pas trop par quel bout le prendre et qu’en
renoue avec sa conception première de la démence quelque sorte il touche juste au départ même si l’on
précoce où il défendait l’étiologie toxique de celle-ci est en droit de dire que ses spéculations ultérieures
c’est-à-dire n’admettant pas l’étiologie sexuelle de restent de peu de valeur.
cette affection. La sexualité ça donne des sueurs Car si la libido détachée revient sur le moi et que ça
froides à Jung, ça fait bien rigoler Jones qui dans sa enclenche un délire, on ne peut plus continuer à
biographie ironise là-dessus par une mise en scène assimiler le sujet et le moi en une espèce d’unité
qui fait répondre Freud à Jung par le détour d’une sorte de réservoir de libido à partir duquel selon la
lettre adressée à Pfister en 1910. Jung : "Je crois que métaphore freudienne des pseudopodes seraient émis
proclamer publiquement certaines choses (Th. vers les objets processus constituant du rapport à la
sexualité), ce serait scier la branche sur laquelle réalité. Car cela c’est tout-à-fait convenu pour Jung.
repose la civilisation, on sape les tendances à la D’ailleurs Freud écrit ce fameux Narcissisme bon
sublimation." Freud : "Votre analyse pâtit d’une gré mal gré, il nous dit qu’il se serait volontiers
faiblesse inhérente à la vertu. C’est le travail d’un dispensé de ce réexamen "en gardant le silence sur
homme hyper-comme-il-faut qui se sent obligé les présuppositions de départ." Donc Freud nous
d’être réservé. Or, les questions psychanalytiques ne décrit un "investissement libidinal originaire du moi"
souffrent aucune réserve, de même qu’une véritable protoplasme f pseudopodes et quelques lignes plus
analyse ne peut s’effectuer sans descendre des loin "il est nécessaire d’admettre qu’il n’existe pas,
abstractions qui la recouvrent jusqu’aux moindres dans l’individu, une unité comparable au moi."

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C’est que dans l’entre deux de ces énoncés le psychotique reconstruit son monde qu’est-ce qui
contradictoires a surgi la référence à l’auto-érotisme. est d’abord investi ? Ce sont les mots. Vous ne
Auto-érotisme qui est ici qualifié d’état de la libido à pouvez pas ne pas reconnaître là la catégorie du
son début et sur ce point, Freud se trouve en symbolique."
contradiction avec ce qu’il avait avancé en 1906 Et c’est la fameuse distinction représentation de
dans Les trois essais sur la sexualité où à ce propos chose représentation de mots sur laquelle nous allons
il écrivait : "A l’époque où la satisfaction sexuelle conclure puisque du point évoqué plus haut : la perte
était liée à l’absorption des aliments la pulsion de réalité, c’est mon ami Depelsenaire qui va se
trouvait son objet au-dehors… Cet objet a été charger de vous en présenter la problématique dans
ultérieurement perdu, peut-être précisément au l’œuvre de Freud. Mais vous vous apercevrez que ce
moment où l’enfant est devenu capable de voir dans sont deux notions étroitement liées car pour Freud
son ensemble la personne à laquelle appartient en somme, le moi plaisir est antérieur au moi réalité
l’organe qui lui apporte une satisfaction. La pulsion et je crois ne pas me tromper en anticipant un peu
sexuelle devient dès lors auto-érotique…" sur ce que Yves va nous apporter en disant ceci que
Dans pour Introduire le Narcissisme, il écrit : "Mais pour Lacan, c’est cette conception même qui
les pulsions auto-érotiques existent dès l’origine ; embrouille tout. Car en fin de compte elle est
quelque chose une nouvelle action psychique doit comme j’y ai fait référence en contradiction avec ce
donc venir s’ajouter à l’auto-érotisme pour donner qui était décrit dans Les trois essais où le sujet est
forme au narcissisme", action qui vient donc d’emblée en rapport avec un objet de la réalité et
constituer le moi comme objet dans un temps c’est la perte ultérieure de cet objet qui est la
second. Mais ça se complique encore car une page condition du repli auto-érotique qui des objets ne
plus loin il évoque, la distinction populaire de la retient que le gain de plaisir.
faim et l’amour et la double existence de l’individu Et il me semble que cette confusion, ce pas en
en tant qu’il est lui-même sa propre fin et en tant que arrière dans la pensée freudienne qui lui fait postuler
maillon d’une chaîne à laquelle il est assujetti, pour une origine fictive et donc de poser le sujet dans un
plaider en faveur d’une division originaire entre les cheminement développementaliste à l’encontre
pulsions sexuelles et les pulsions du moi. "Nous même de nombreuses formulations de sa pensée et
sommes donc au cœur d’une contradiction du de ses remarques cliniques. Pour Introduire le
discours freudien, ce qui tire à Lacan ce Narcissisme foisonne de ces contre-exemples, cette
commentaire dans son premier Séminaire" Le confusion donc ne peut trouver sa raison que dans sa
problème est pour lui extrêmement ardu à se conception de la représentation dont il donne la
résoudre tout en maintenant la distinction des deux première esquisse dans la Traumdeutung et si elle se
libido, il tourne pendant tout l’article autour de la verra affinée dans la métapsychologie elle ne sera
notion de leur équivalence. "Et après avoir pointé jamais mise en cause.
l’origine imaginaire de la fonction du moi que Nous lisons dans le Complément méta à la théorie
permet cet article, Lacan précise l’enjeu freudien par du rêve : "On sait, depuis l’Introduction du rêve, de
ceci qu’à la différence de Jung les registres quelle manière procède la régression des restes
symboliques et imaginaires sont strictement diurnes préconscients dans la formation du rêve. Des
distingués et qu’il y a lieu pour Freud de maintenir pensées y sont transposées en images –
une distinction également stricte de la névrose et de principalement visuelles – donc des représentations
la psychose. de mot sont ramenées aux représentations de chose
Cette distinction tournant à ceci : "Dans la qui leur correspondent." Et ce sera alors au
méconnaissance le refus le barrage opposé à la processus primaire de faire le travail d’assemblage
réalité par le névrotique nous constatons un recours qui produit le contenu manifeste. Freud dans la
à la fantaisie. Il y a là fonction ce qui dans le Traumdeutung qualifie les images de perceptions de
vocabulaire de Freud ne peut renvoyer qu’au registre matière première de l’inconscient. Le vocabulaire de
imaginaire." Et plus loin : "Or à tort ou à raison peu psychanalyse nous indique que cette notion est
nous importe pour l’instant, Freud souligne qu’il n’y présente chez Freud dès ses travaux sur l’aphasie en
a rien de semblable dans la psychose. Le sujet 1891 de même que dans l’Entwurf de 1895, "on
psychotique, s’il perd la réalisation du réel ne trouve l’idée que c’est en s’associant à une image
retrouve lui aucune substitution imaginaire. C’est verbale que l’image mnésique peut acquérir l’indice
cela qui le distingue du névrotique." Et de conclure de qualité spécifique de la conscience", formulation
par ce sur quoi dans sa métapsychologie Freud qui se précise en 1915 en "la représentation
appuiera sa conception de la schizophrénie : "Quand consciente englobe la représentation de chose + la

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représentation de mot correspondante, tandis que la Quand on dit primaire et secondaire pour les
représentation inconsciente est la représentation de processus, il y a peut-être là une façon de dire qui
chose seule." fait illusion. Disons en tout cas que ce n’est pas
Et c’est sur cette conception du processus primaire parce qu’un processus est dit primaire – – on peut
qui ne connaît que les choses c’est-à-dire images de bien les appeler comme on veut après tout qu’il
perceptions que Freud fonde son principe de plaisir apparaît le premier. Quant à moi, je n’ai jamais
dont il nous dit qu’il est premier par rapport à la regardé un bébé en ayant le sentiment qu’il n’y avait
réalité. pas pour lui de monde extérieur. Il est tout-à-fait
Et de même que la représentation de chose trouvera manifeste qu’il ne regarde que ça, et que ça l’excite,
au-dehors la représentation de mot qui lui et ce, mon Dieu, dans la proportion exacte où il ne
correspond de même le nourrisson devra apprendre à parle pas encore. A partir du moment où il parle, à
aller chercher ailleurs sa satisfaction quitte à chaque partir de ce moment-là très exactement, pas avant, je
nuit reproduire l’image de la vie psychique d’avant comprends qu’il y ait du refoulement. Le processus
la reconnaissance de la réalité (c’est une note de du Lust-Ich est peut être primaire, pourquoi pas, il
Freud dans les deux principes.). Le mal n’étant que est évidemment primaire dès que nous
l’ombre projetée de la chose la nuit venue et toute commencerons à penser, mais il n’est certainement
lumière éteinte le moment est venu pour le moi de pas le premier.
ne plus prendre ombrage de cette réalité. Le développement se confond avec le
Et c’est ici il me semble qu’on peut mesurer l’apport développement de la maîtrise. "
radical de l’enseignement de Lacan pour qui mot ou Lacan a, dans ses derniers séminaires, qualifié plus
chose c’est du signifiant qu’il s’agit et que si d’une fois Freud de Maître et après tout si l’on
distinction il y a elle n’est pas à subsumer sous une considère la formule lacanienne du discours du
hypothétique perception primaire mais à situer quant maître
à la différence qu’il y a à poser le signifiant dans un S2, ceci me semble cohérent avec ce que j’ai essayé
rapport au grand A considéré en tant que lieu du de vous indiquer
code ou en tant que lieu où l’objet manque. Et dans a où la division inaugurale du sujet si elle est
le rêve, s’il y a prévalence de la fonction scopique, appelée par toute l’œuvre freudienne n’y trouve pas
c’est que le rêve favorise le retour en force du sa formulation car dans le discours du maître
narcissisme où l’objet prévalent est le regard, mais S1 S2
justement le regard n’a rien à voir avec la perception → le sujet divisé est en place de vérité, vérité
S a
et il ne tient sa fonction que de son rapport au refoulée.
signifiant,
Bien, j’en suis arrivé à vous présenter la conception
freudienne de la représentation comme source des
confusions qui ça et là apparaissent dans son œuvre.
Je vais pour conclure vous lire un commentaire de
Lacan sur un des malentendus auquel Freud a prêté :
"Il y a, dit Freud, un Lust-Ich avant un Real-Ich.
C’est là un glissement, un retour à l’ornière, cette
ornière que j’appelle le développement, et qui n’est
qu’une hypothèse de la maîtrise. Soi-disant que le
bébé, rien à faire avec le Real-Ich, pauvre lardon,
incapable de la moindre idée de ce que c’est que le
réel. C’est réservé aux gens que nous connaissons,
ces adultes dont, par ailleurs il est expressément dit
qu’ils ne peuvent jamais arriver à se réveiller –
quand il arrive dans leur rêve quelque chose qui
menacerait de passer au réel, ça les affole tellement
qu’aussitôt ils se réveillent, c’est-à-dire qu’ils
continuent à rêver. Il suffit de lire, il suffit d’y être
un peu, il suffit de les voir vivre, il suffit de les avoir
en psychanalyse, pour s’apercevoir ce que ça veut
dire, le développement.

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SUR LA "PERTE DE RÉALITÉ" DANS LA


PSYCHOSE
Yves Depelsenaire
Savez-vous que le bey d’Alger a une verrue sur le toujours très volontiers : confirmation de ce que
bout du nez ? Freud soulignait déjà quant aux névrosés : leur
(Gogol, Journal d’un fou) adaptation n’est qu’inaptitude à la créativité. D’où la
question de savoir si la "réalité" du névrosé est
Un petit fait d’actualité n’est pas indigne d’être noté moins problématique que celle du psychotique.
pour introduire à la question de la perte de réalité L’intitulé du petit texte de 24 est à cet égard
dans la psychose. Titre d’un article de Freud de significatif.
1924, qui traitait tout aussi bien de la perte de réalité En prenant cet article pour point de repère, je me
dans la névrose. propose de suivre les changements intervenus dans
Il se trouve en effet que dans la jeune république l’approche Freudienne des psychoses après 1920,
islamique d’Iran, la pratique du jeu d’échecs aurait soit après le tournant essentiel d’"Au-delà du
été purement et simplement interdite. L’origine du principe de plaisir". Je tenterai de le mettre en
jeu d’échecs n’est pas clairement établie, mais il perspective avec quelques autres textes, et à travers
n’est pas impossible qu’un jeu similaire de la Perse ces lectures croisées de faire ressortir comment la
antique en soit l’ancêtre lointain. Ce jeu, assurément distinction entre psychose et névrose, mais aussi
un des plus beaux de l’humanité, qui n’a pas pour perversion, trouve un critère dans l’élaboration de
rien ravi toutes les cours du monde, se désigne pour cette question de la perte de réalité, en ce qu’elle
son malheur d’un mot qui en iranien évoque le appelle notamment la catégorie de la "Verwerfung",
funeste personnage du shah : "shandrong", racine de la forclusion, entrevue par Freud, mais dégagée
reconnaissable dans le portugais "xadrez". comme concept par Lacan. J’essayerai ensuite de
Ce n’est pas pour le plaisir médiocre d’ajouter aux montrer comment il convient à partir de là de
moqueries à l’endroit de la révolution chiite que je différencier les statuts du fantasme et du symptôme
rapporte ceci, ni pour démontrer que ces religieux dans la névrose et la psychose, ce qu’un cas littéraire
sont de grands paranoïaques. Ils me sont à vrai dire me permettra je pense d’éclairer. Enfin, ces jalons
plutôt sympathiques. Mais une telle tentative de posés, de montrer comment la perte de réalité et sa
mise à l’écart d’un signifiant bien au-delà de ses tentative de restauration peuvent se lire dans les
effets de signifié – quels rapports en effet entre les "Mémoires" du Président Schreber.
échecs et l’abject shah –, une telle tentative rend C’est un lieu commun que d’entendre évoquer le
sensible le lien entre le champ de la réalité et cette déficit du "sens de la réalité" pour qualifier tout un
opération dans le signifiant pour laquelle Lacan a registre de phénomènes qui caractériseraient
proposé le terme de forclusion, son emploi juridique spécialement les psychoses. Ainsi dans, /les
s’éclairant ici de la psychanalyse. institutions, se veulent-elles peu adaptatives, le sujet
Du champ de la réalité, de ce qu’il est convenu psychotique est-il le plus souvent tenu pour une des
d’appeler la réalité, sociale en l’occurrence, de ce exigences sociales, égaré dans un univers
champ qui est celui dans lequel nous nous imaginaire, ou perdu dans un monde sens dessus
reconnaissons et nous reconnaissons un certain dessous, bousculé par l’angoisse.
nombre d’êtres et de choses comme faisant part de Une anecdote significative à cet égard : de passage
notre monde humain, il est difficile de concevoir que en Bretagne, il y a quelques années, j’ai visité une
des objets qui lui appartiennent depuis de hautes institution qui accueillait des enfants psychotiques.
époques historiques puissent ainsi être retirés. Bien Splendide demeure, retirée loin de l’agitation
entendu il ne suffit pas d’une décision d’autorité urbaine, au bord de la mer d’Émeraude, et entourée
pour qu’il en soit ainsi irréversiblement. C’est d’un parc tranquille, fait pour rêver. Et comme je me
pourtant à quoi à l’occasion les pouvoirs promenais dans les allées de ce parc, quelle n’a pas
s’appliquent par des essais de régulation de la langue été ma stupeur de découvrir, des feux rouges ou
qui s’avèrent souvent leur plus ferme soutien. verts, des limitations de vitesse, des interdits de
Que la réalité change, qu’elle n’ait rien d’un donné stationnement, et autres signaux routiers ! Où le bon
statique, chacun, même aujourd’hui un sens conduit, c’est le cas de le dire !
psychanalyste américain (1), en conviendra. Pas

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Quand certains pouvaient passer par là des années en indiquer les bornes, l’enfant se trouve à ce
sans voir d’autres voitures que celles du personnel moment confirmé dans la toute puissance
rangées au bout de l’unique route qui y conduisait, imaginaire. Le cas, à coup sûr, n’est pas le plus
on comptait donc sur ces signes pour rendre à ces courant ; reste qu’il est tout de même malicieux de
enfants quelqu’orientation, ou pour user de la voir surgir comme objection sous la plume de
terminologie locale "leur donner les défenses Ferenczi, cette articulation qui l’embarrasse du désir
nécessaires pour circuler dans le monde extérieur" ! et du langage, par le biais de la réponse inadéquate
Le discours du maître, il est vrai, intime de circuler. de l’autre, parental comme il se doit, à la demande.
Ces signes d’une réalité ordonnée paraissaient, faut- On voit dans cet article de Ferenczi à quelles
il le dire, plus incongrus que le surréaliste parapluie impasses conduit l’opposition désir/réalité, et toutes
sur une table de dissection. C’était cependant bien les surdéterminations qu’elle emporte :
des signes de réalité – celle des soignants bien subjectif/objectif, dedans/dehors, moi/monde
entendu. On ne pouvait mieux trouver pour illustrer extérieur, réalité/imaginaire. Autant d’oppositions
ce qu’est la réalité pour le névrosé, et son souci qui n’ont pas cessé d’embarrasser Freud tout aussi
qu’elle revienne toujours à la même place, c’est-à- bien, et dont il est clair que nous ne sommes pas
dire à celle du réel – au sens où Lacan l’entend, de encore quitte en dépit de l’aide de Lacan, et qu’elles
l’impossible à supporter – pour le recouvrir. affectent toujours bien des lectures de Freud.
Mais la réalité du névrosé n’est pas moins folle que Ainsi a-t-on pu promouvoir la notion de perte de
celle du psychotique. Elle n’est pas plus adéquate réalité dans un sens démenti par la démarche même
aux choses et à la perception. Elle se trouve de Freud qui prend soin d’entrée de jeu de souligner
simplement capitonnée de telle façon qu’il puisse que dans la névrose, la réalité est aussi construite et
fonder sur le sens, unique, voire universel, qu’il lui susceptible d’altérations que dans la psychose.
confère, un lien social. "Toute' névrose, écrit-il, trouble d’une façon ou
Ceci dit, il est patent que son entreprise est soumise d’une autre, le rapport du sujet à la réalité, elle est
à toutes sortes d’aléas comiques, et que ça ne pour lui un moyen de se retirer d’elle, et dans ses
marche pas. Un réel inassimilable subsiste : les formes graves, signifie directement une fuite hors de
psychotiques ne circulent pas comme il faudrait bien la vie réelle ". Les névrosés ne se suicident pas
entendu. De sorte que l’indécrottable penchant du moins que les psychotiques, et s’ils se ratent peut-
névrosé à réduire au signe (pour quelqu’un) le être plus souvent, n’est-ce pas là une preuve
signifiant, qui ne représente un sujet que pour un complémentaire de ce qu’ils se débrouillent mal
autre signifiant, échoue autant, et c’est heureux, que avec la réalité concrète ?
ses prétentions thérapeutiques. Qu’est-ce donc qui différencie perte de réalité dans
Il s’est pourtant trouvé des analystes pour soutenir la psychose et la névrose ? Où est la différence de
que le langage était bel et bien un outil au service de, structure entre névrose et psychose, dès lors qu’on
l’adaptation à la réalité. Ferenczi par exemple, qui ne la trouve pas dans l’observation
signa un article d’anthologie qui s’appelle "Le comportementale, phénoménologique ? Freud
développement du sens de la réalité et ses stades" commence par rappeler le mécanisme d’entrée dans
(2), dont les conséquences dans l’histoire de la la névrose. La névrose est la suite d’un refoulement
psychanalyse ne furent pas minces, et où il soutient malheureux. Dans un premier temps, le moi, "au
que le langage, soit la représentation de mots qui a service de la réalité", a procédé au refoulement
pris le relais de la représentation de gestes – signe et d’une motion pulsionnelle, dit Freud. Ce n’est pas là
signifiant sont bien là encore égalisés –, que le la névrose elle-même. La névrose ne commence
langage donc est la "plus haute réalisation de qu’en un temps second, où le rapport à la réalité
l’appareil psychique" parce que 1°) il permet matérielle ou sociale se relâche par le biais du
l’expression de la pensée consciente, 2°) il est donc symptôme, dédommagement offert à la part lésée du
de nature à rendre l’homme raisonnable, et à ça. Sur un autre fragment de la réalité que celui qui a
produire les refoulements nécessaires à une bonne imposé un refoulement, le sujet va étayer une
adaptation : La seule objection qu’il adressait à sa doublure de la réalité et lui prêter une importance
propre théorie était l’existence d’une "magie des symbolique, comme l’enfant à l’égard du jeu.
mots", telle, dit-il, qu’il suffit parfois que l’enfant Donc dans un premier temps, il obéit aux exigences
formule en mots, et non plus en gestes, ce qu’il de la réalité. Deuxième temps : il se réfugie dans le
désire, pour qu’aussitôt son entourage émerveillé fantasme et en colore plus ou moins son existence.
s’empresse de le réaliser. Ni plus ni moins ! De telle Ce deuxième temps est compensatoire, c’est un
sorte que, lorsque l’entrée dans le langage devait lui compromis que Freud illustre par l’exemple clinique

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suivant : il s’agit d’une jeune fille amoureuse de son Et il nous fait part des cas de jeunes patients qui
beau-frère, et dont la sœur vient à mourir. avaient "scotomisé" la mort de leur père. Aucun des
"Maintenant, il est libre et peut t’épouser", telle est deux cas n’avait viré à la psychose. A l’analyse, ce
la pensée qu’elle ne peut réprimer à ce moment. A la qui apparaît à Freud, c’est qu’ils avaient scotomisé
suite de quoi, elle-même tombe gravement malade ; la mort de leur père comme les fétichistes la
ainsi elle n’est pas libre, elle, pour l’épouser, elle castration de la femme. S’il reprend là un terme de
fuit le fragment de réalité auquel son désir s’est Laforgue, faute de mieux, il en est insatisfait. Chez
cogné, mais s’identifie à la sœur fantasmatiquement. ces deux sujets en effet, les deux positions, celle
Quelle aurait été la réaction psychotique?, conforme au désir, et celle conforme à la réalité,
questionne Freud. Elle aurait été de dénier la mort de coexistaient. Un courant de leur vie ne reconnaissait
la sœur. Ce que le névrosé évite, le psychotique lui, pas cette mort, un autre en tenait parfaitement
le répare, le recrée, et y substitue purement et compte. Dans la psychose, conclut Freud sans s’en
simplement une nouvelle, réalité. Psychose et expliquer davantage, il faut postuler qu’un des deux
névrose se distinguent donc par deux modes courants a vraiment disparu.
complètement différents de "ne rien vouloir savoir" : Toute la difficulté se fait jour ici : ou bien le déni
refoulement et retour du refoulé d’un côté, déni de n’est qu’une des modalités du refoulement, – et il
l’autre. L’une et l’autre se déploient comme telles n’est pas juste de parler de scotomisation, comme si
dans, un second temps logique, mais c’est dans la perception était balayée, et ce ne peut être
l’après coup au premier des deux temps qu’elles se l’opération par laquelle la psychose se déclenche, –
différencient le plus par la présence ou non du ou bien, c’est quelque chose comme une
mécanisme du refoulement. scotomisation, mais alors ça ne peut convenir pour
Ce n’est pas là n’est-ce pas le point de vue définitif expliquer ce qui se passe dans la perversion, plus
de Freud sur la question. Mais elle est posée, avec particulièrement le fétichisme, où a bien lieu
une netteté qui marque un pas par rapport à un cependant un détache on sait qu’elle n’est pas réglée
article de quelques mois antérieurs seulement d’ailleurs, y compris dans le champ lacanien où
comme "Névrose et psychose", et elle y est située. certains ne font pas facilement à l’idée d’une
"Pour le névrosé comme pour le psychotique, structure propre à la perversion. Les choses
conclut en effet Freud, la question qui vient à se s’éclairent pourtant à mes yeux, à considérer un
poser n’est pas seulement celle de la perte de réalité dernier article de Freud sur la question : "le clivage
mais celle de son ersatz" De quel ressort est ce qui à du moi" où Freud, en 38, évoque un dernier cas de
la réalité se substitue, de quelle opération ce fétichisme. Il s’agit d’un sujet masculin qui vers
substitut est-il le fruit, voilà ce sur quoi Freud veut trois, quatre ans, séduit par une jeune fille, découvre
finalement attirer l’attention comme Lacan le la castration féminine. Après quoi il s’adonne à la
souligne dans la "Question préliminaire". "Discours masturbation, son pénis apparaissant là en somme en
aux sourds", commente-il, puisque depuis position de premier fétiche. Menacé par la mère qui
l’"Introduction au narcissisme, le malentendu est le surprend d’une éviration qu’elle demandera au
total. Là où Freud énonce que le Moi se constitue père, l’enfant n’y croit pas. La vue de l’organe
d’après l’autre et dans l’autre, on s’appuie pour féminin n’entraîne qu’aversion mais nulle
acclamer les nouvelles noces de la fonction de reconnaissance de la castration : le membre
synthèse du Moi avec le bon vieux percipiens de la apparaîtra, il poussera, pense-t-il. Pour qu’il ne
psychologie. Pour être total, le malentendu n’en est puisse plus mettre en doute que l’organe puisse
pas moins éclairant de ce que Lacan ne cessera pour manquer, il faut ceci : que la motion pulsionnelle et
sa part de montrer à dater de 1938, à savoir la la menace du danger, soit une intervention du père
fonction de méconnaissance structurelle du Moi, et lui-même, coexistent temporellement. Alors il se
ce que la constitution de la réalité doit à créera un fétiche, c’est-à-dire qu’il va nier la réalité
l’imaginaire. – la réalité de la castration – pour sauver son propre
Que la différence entre névrose et psychose ne tient pénis. Le déni n’est donc ni un retranchement ni un
pas à une capacité variable d’adaptation du Moi, refoulement, c’est un déplacement qui permet au
mais à un processus de symbolisation qui achoppe sujet de se tenir à une place tout-à-fait particulière :
dans la psychose, voilà ce qui émerge dans cet celle d’un Autre non barré.
article de 24, qu’il reprend en 27 à la Fin du texte sur S’il ne doit plus reconnaître que les femmes peuvent
"Le Fétichisme" pour y apporter une correction perdre le pénis, la menace qui lui a été faite ne sera
essentielle : la Verleugnung, le déni n’est pas propre, plus crédible, il pourra poursuivre la masturbation. Il
comme je l’ai pensé, dit-il, à expliquer la psychose. y a là tout un raisonnement pour Faire face à ce

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collaps de deux temps et remettre une succession. la Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la
Un temps logique, qui est évidemment un temps Verneinung), la disposition ou signifiant, et reste
inconscient est introduit, constitutif de la perversion arrêté devant l’étrangeté du signifié. La castration
comme telle, et qui est de nature à nous expliquer pour l’homme aux loups est réelle, au sens lacanien,
me semble-t-il, pourquoi le pervers doit, lui, réaliser c’est-à-dire qu’elle subsiste hors de toute
son fantasme. C’est que seul l’acte donne assise à symbolisation. Il ne pouvait la reconnaître, il ne
celui-ci, en tant qu’il est une ruse de l’inconscient pouvait en avoir, au mieux, qu’une "fausse
sans cesse à assurer, qu’il est à démontrer. Et chacun reconnaissance" comme l’indique Freud dans
sait combien la démonstration est un souci effectif l’article qui porte ce titre et où il nous rapporte
des pervers. Le fantasme apparaît chez. le pervers l’épisode pour la première fois.
dans une continuité avec la réalité qui contraste Dans le texte de l’observation elle-même, pourtant,
évidemment avec la distance où le névrosé l’en tient. Freud interprète secondairement l’épisode
C’est en quoi ce n’est pas la psychose, mais la hallucinatoire dans un sens inverse : comme le signe
perversion qui est le négatif de la névrose au terme d’une décision à reconnaître la réalité de la
du parcours de Freud. castration. Pourquoi Freud passe-t-il ainsi à côté de
Mais alors la psychose ? Il nous faut quitter à ce ce qu’il découvre ? C’est qu’il prête encore à
point cette période d’au-delà 1920, pour en revenir à l’hallucination une intentionnalité dont il est permis
un texte antérieur, précisément l’"Extrait de de douter. Et dans le texte sur "la perte de réalité",
l’histoire d’une névrose infantile", celle de l’homme on le voit encore prisonnier de cette conception. Car
aux loups, où Lacan a été relever ce critère structural il y persiste à définir l’hallucination comme voie
de distinction des névroses et des psychoses que plus rapide vers la satisfaction empruntée quasi
Freud pourchassait. Et on pourrait s’étonner délibérément par le sujet. Pourquoi alors provoque-t-
d’ailleurs que Freud ne soit pas retombé sur ce elle l’angoisse ? Dans sa réponse, Freud note
critère, soit le mécanisme de la forclusion, dans cet aussitôt qu’elle tient au retour, non du désir refoulé,
article de 1924. Les critiques de Lacan ne se font pas mais d’un réel pénible. Mais il n’en tire pas
faute de cette absence d’élaboration ultérieure de davantage de conséquences, et c’est un des points où
Freud pour disqualifier l’usage que Lacan a fait de les catégories de réel, imaginaire et symbolique
ce terme. Mais à vrai dire, ne faut-il pas s’en réjouir, s’avéraient nécessaires, et nous servent
laissant à leurs tabous et leurs lamentations ceux qui effectivement pour lire Freud et débrouiller cette
confondent l’élaboration analytique et l’argutie confusion.
philologique, puisque la mauvaise orientation de Ce qui a été forclos – comme signifiant, c’est-à-dire
Freud en 24 nous a valu du nouveau sur les j’y reviendrai, ce qui n’a pu passer l’"épreuve de
perversions, laissant à Lacan la charge d’aller réalité"-revient dans le réel, empreint d’un caractère
ensuite dégager dans le texte de l’Homme aux loups, étrange, énigmatique, et se tient dans la dite réalité
cette Verwerfung, dont question à propos de comme quelque chose qui n’a pas été convenu, qui
l’épisode hallucinatoire du doigt coupé. n’est pas à sa place dans le monde humain.
Relisons en le récit : p. 390 (Cinq psychanalyses). Il fallait tout de même toute la "divination" de
Par 'les associations du patient, Freud repère aussitôt Freud, comme ne recule pas à dire Lacan, pour saisir
ce qui est en question, à savoir la castration, dont il aussi fortement que l’hallucination n’est pas du tout
ne veut rien savoir "au sens du refoulement", dit la une Fantaisie qui vient s’ajouter à la réalité, mais
traduction française. Équivoque que Lacan lève d’un que c’est au contraire le signe d’un retrait, et que
"de" en place de "du", ce en quoi il est justifié par ce plus fort encore, cette absence peut faire retour.
que Freud écrit quelques pages plus haut "ein Dans le "Complément métapsychologique à la
verdrangung ist etwas anderes eine verwerfung". théorie du rêve" (1917), il indique d’ailleurs dans ce
Mais la traduction est ici une perle symptomatique : sens qu’une théorie analytique de l’hallucination
"le refoulement est autre chose qu’un jugement qui devrait s’attaquer d’abord au problème de
rejette et qui choisit", or si Freud note que l’homme l’hallucination négative. Le "retour" dont il s’agit est
aux loups "rejette" la castration, c’est précisément d’un tout autre ordre que celui du refoulé. Car ce qui
qu’aucun jugement à son endroit n’est possible. Et se présente sous forme hallucinatoire n’est pas un
c’est assurément ce dont témoigne le silence de désir, même s’il existe par ailleurs une satisfaction
l’homme aux loups à qui le symbole fait défaut notée par Freud hallucinatoire du désir, soit celle que
devant ce qu’il ne perçoit que trop. Car ce n’est pas le névrosé rencontre dans le rêve ; ce n’est pas dis-
la réalité matérielle dont il ne sait rien. Mais elle le je, un désir, mais précisément quelque chose qui
cloue sur place ; il a perdu, commente Lacan (dans comme désir n’a pas été dialectisé. C’est le retour de

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cela qui paradoxalement a toujours été absent : la considérations de Lacan sur la phobie comme plaque
castration n’a jamais été reconnue par l’homme aux tournante entre névrose, perversion et paranoïa. Si le
loups, jamais été symbolisée, ou pour mieux dire, désir de l’Autre persiste inarticulé face à la demande
subjectivée, car comme le notait Miller on ne peut de nomination de ce désir qu’esquisse précisément le
tenir cette symbolisation pour une "activité" du sujet, symptôme phobique, le sujet n’a en effet d’autre
moins encore du Moi. choix qu’un autre mode d’appel au père, une père-
Il est intéressant à cet égard de suivre l’évolution version, ou le maintien dans une position paranoïde.
d’une notion que Freud avait d’abord comptée avec Et c’est bien à ce moment ce qui menace l’homme
la censure et la conscience morale parmi les aux loups puisqu’à cette période, d’une part le père,
instances moiïques : l’épreuve de réalité. Dans les hospitalisé, ne répond à aucune sollicitation, et que
"Deux principes du fonctionnement de l’activité d’autre part, la découverte de l’histoire sainte, dont
psychique"(1911) ou le "Complément on sait qu’elle sera finalement le point de départ
métapsychologique" à la "théorie du rêve"(1917), d’une névrose obsessionnelle, commence par le jeter
Freud nous la désigne comme un processus de dans le plus grand trouble quant à la question
distinction entre les motions pulsionnelles internes et "qu’est-ce qu’un père ?", question principielle de la
les excitations externes, ou entre les excitations psychose. C’est pourquoi il convient de ne pas lire le
externes sur lesquelles une prise est possible, et symptôme phobique comme une défense tout
celles que le sujet ne peut maîtriser. Mais en 24, unanimement, alors qu’il est une nomination
dans la "Verneinung", il s’agit de bien autre chose, première d’un nom, et d’un non, du Père,
puisque l’épreuve de réalité y est assimilée à une 'insuffisante néanmoins à produire la signification
opération logique, à un jugement d’existence. C’est phallique, comme l’hallucination du doigt coupé
ce qui va départager l’ordre de la perception de vient le démontrer.
l’ordre de la représentation. A partir de quoi, pour le Quand la forclusion porte sur le nom du père
sujet humain, l’existence de la représentation sera, précisément, c’est inéluctablement la psychose qui
dit Freud, "la garantie de la réalité du représenté". en résulte, qui en résulte logiquement, car il n’y a
Dit en termes lacaniens : c’est dans le signifiant, et pas là de phénomène observable : le signifiant
comme signifiant, que le sujet humain va désirer forclos fait alors régulièrement retour sous la forme
retrouver l’objet perdu dans le réel. d’une "féminisation" du sujet, cependant en deçà de
La condition de possibilité de l’épreuve de réalité, la problématique de la différence des sexes. Ainsi
c’est une négativation originelle, c’est, écrit Freud, Schreber se transforme en Ève de l’humanité future,
que "des objets soient allés à leur perte". Pas besoin ce qu’il n’est pas exact de prendre dans le registre du
de penser comme Freud l’ajoute encore dans ce désir homo sexuel refoulé, mais doit être épinglé
texte, "des objets qui avaient jadis procuré une comme symptôme d’un fait de structure. Et au fond,
satisfaction", par quoi est ramenée l’idée d’une il faut voir que Freud n’était pas dupe de sa propre
antériorité de la jouissance au signifiant "– dont thèse, car dans un texte de 22, il traite de la jalousie
Lacan a souligné les inconvénients, en particulier délirante du paranoïaque comme d’un mécanisme
dans" Encore ". Du fait de la prise du sujet dans la névrotique. Ce texte, "De quelques mécanismes
chaîne signifiante, un reste, un Unlust chute, et se névrotiques dans la jalousie, l’homosexualité et la
fait jour l’automatisme de répétition, soit ce qui paranoïa", Lacan l’a d’ailleurs traduit, il ne fait pas
insiste parce que procédant, note Lacan dans le de doute qu’il n’ait contribué à orienter sa propre
Séminaire II, de ce qui n’est pas. démarche.
En l’absence de cette symbolisation primordiale, que L’écart entre Freud et Lacan quant à la clinique des
Freud a génialement repérée dans le jeu de l’enfant à psychoses, s’il est à relativiser de ce que Freud
la bobine ponctué des phonèmes fort/da, en perçoit d’assurément irréductible au mécanisme du
l’absence de cette subjectivation pour reprendre le refoulement la psychose, n’en est pas moins sûr.
terme de Miller, au sens donc de ce qui produit un Que Freud, faute de la théorie du signifiant n’ait pu
sujet marqué par le signifiant, cette absence fait tirer de la Verwerfung qu’il avait en somme repérée,
retour, de manière variable suivant ce sur quoi elle le critère structural de distinction des psychoses et
porte. Dans le cas de l’homme aux loups, le retour des névroses, a entraîné qu’il manque l’approche du
dans le réel se fait sous la forme de ce doigt coupé statut du symptôme dans la psychose. Or si dans la
dont le souvenir est daté par le sujet de ses cinq ans névrose, le symptôme est dire sans parole et
et demi, c’est-à-dire qu’il suit exactement la phobie formation de compromis, il est dans la psychose
des loups. Et nulle part peut-être mieux que chez exercice même de la parole et prothèse du nom du
l’homme aux loups ne se vérifie la justesse des père. Dans la névrose, il signe l’échec du

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refoulement. Dans la psychose, il pallie à la chez celle qui est devenue sa fiancée. C’est dans ce
forclusion et en tempère les effets. C’est pourquoi il va-et-vient entre le lieu où se déroule le tournoi et la
convient le plus souvent dans la psychose de lui maison des parents de la jeune fille que Loujine va
témoigner d’un respect particulier, ce qui ne veut pas donner les premiers signes d’égarement. Des
dire pour autant se refuser à tout dialogue. Ceci se combinaisons étranges envahissent sa vie sociale
trouve exemplifié – a contrario – de manière nouvelle. Il fait preuve pourtant dans le tournoi lui-
remarquable dans un roman de Vladimir Nabokov : même d’un talent renouvelé, et la finale du tournoi,
"La défense Loujine" (3). Belle occasion de laisser qui doit l’opposer à un jeune prodige italien est
faire retour aux échecs, puisque l’histoire est celle attendue comme un grand évènement.
d’un jeune prodige, russe comme il se doit, passé Mais après chaque séance de jeu, il lui est de plus en
maître en cet art. plus difficile de se dégager du monde des échecs. Un
Dans ses jeunes années, une seule date compte : jour il prend un taxi, et alors qu’il roule déjà,
celle de la découverte du jeu d’échecs. A vrai dire, il s’aperçoit ignorer où il se rend. "Sa pensée,
n’a pas eu jusque là d’existence réelle. Nous le débarrassée d’éléments impurs s’organisait
voyons traverser l’enfance comme dans un rigoureusement ; les échecs couvraient tout le champ
brouillard ; rien n’est de nature à nous donner de ce du réel, tout le reste n’était que rêve – un rêve
garçon sans joie, objet de risée de ses camarades, délicieux où flottait, immatérielle et évanescente
une image quelconque, Il paraît attendre au milieu comme une nuée d’or traversée de lune, l’image
d’un vague décor. La découverte du jeu d’échecs ne d’une charmante jeune fille au regard clair et aux
fait d’ailleurs que souligner ce caractère marginal de bras nus". En proie à de terribles insomnies, il va
toute réalité pour lui. A la lumière des échecs, tout le s’effondrer au cours de la finale du tournoi. Cette
reste du monde n’apparaît qu’à la manière d’un partie royale est interrompue au moment de sa plus
arrière plan inutile, sans intérêt. grande indécision.
Pendant des années, suivant les pas de l’impresario Ce que la jeune fille commençait à penser est
qui l’exploite sans qu’il en prenne ombrage, il va confirmé par l’aliéniste de service : il serait sage que
sillonner l’Europe au gré des tournois. Dans chaque Loujine renonce aux échecs. Il se soumet à ce
ville, c’est la même suite d’habitudes : mêmes conseil, et nous assistons à sa progressive et
chambres d’hôtel, mîmes clubs d’échecs, les grands apparente guérison. La jeune fille, devenue Madame
maîtres déjà rencontrés à Vienne, à Londres, à Nice, Loujine mais restée jeune fille, s’employé à tenir en
et toujours le reste de l’univers comme une zone éveil la curiosité de Loujine pour le monde extérieur,
oubliée et sans relief, dont Valentinov, l’impresario, comme si elle "tenait sa tête au-dessus de l’eau
veille d’ailleurs à ce que rien n’émerge. C’est ainsi noire". Elle lui apprend les arts, les spectacles, le
qu’à vingt six ans, quand Valentinov l’abandonne tourisme, la gastronomie, la promenade ; son beau-
pour l’industrie cinématographique où se révèlent père peut même songer bientôt à lui enseigner les
des possibilités de lucre plus grandes, Loujine traîne affaires. Et s’il lit encore avec avidité dans le journal
toujours une virginité morose. Un bref moment la rubrique des échecs qui devait précisément lui être
d’incertitude, et "comme conduit de tournoi en confiée, il a soin de ne rien laisser paraître de cet
tournoi par quelque manager invisible" il poursuit la intérêt, de sorte que les mois passent qui semblent
même vie, seulement troublée d’étranges heures témoigner de son rééquilibre. Jusqu’au jour où au
d’hébétude : "un silence total vous entourait et si cours d’une soirée dansante dans laquelle Loujine
l’on regardait dans le couloir, on ne voyait que fait tout de même tache, un évènement d’apparence
chaussures, chaussures devant toutes les portes, et insignifiante vient démentir le succès de cette
dans les oreilles, le bourdon de la solitude." entreprise de réadaptation.
Un jour, il reçoit la nouvelle de la mort de son père. Il rencontre en effet un ancien condisciple, et le vif
Il est pris d’un malaise, accompagné de palpitations, déplaisir de cette retrouvaille vire à la panique. "Ce
et part prendre un peu de repos dans une station n’était pas tant la rencontre elle-même qui était
thermale où il a séjourné dans son enfance. Il y voit effrayante que sa signification secrète". "La
cette fois un être inattendu "percer la nuée dans rencontre de Petrichtchev représentait la suite de
laquelle il vivait" ; il rencontre l’amour sous les quelque autre chose… il fallait creuser davantage,
traits d’une jeune fille qu’il émeut par son aspect revenir en arrière, rejouer tous les coups de sa vie,
gauche, démuni, souffrant et à laquelle il se remet depuis la maladie jusqu’au bal". Une fatale et
littéralement. diabolique répétition se dessine en effet. : une phrase
A Berlin où elle habite, a lieu bientôt une importante fortuite, un visage d’enfant, la retrouvaille d’un
compétition, et chaque jour, il se rend désormais échiquier de poche dans la doublure d’un vieux

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veston, viennent rappeler à Loujine ce qui a aimanté pointé par Nabokov, soit cette régression topique au
toute son existence : la découverte des échecs. Mais stade du miroir que je n’hésiterai pas à reconnaître
à présent une partie impossible à maîtriser s’est dans l’embarquement pour le cinéma-vérité de
engagée ; toute cette réalité marginale, latérale, qui Loujine aux prises avec son double, lequel s’avère
s’ordonnait en silence derrière le monde pur des en l’occurrence plus réel que lui-même mis à la
échecs, se révèle un royaume d’intentions obscures, place d’une espèce de revenant.
une partie microscopique à laquelle le sujet est livré Dans le passage à l’acte, il montre alors ce qu’il ne
et pour laquelle sa science s’avère insuffisante. peut plus signifier, à savoir qu’il est par l’Autre
Que faire pour interrompre une telle partie ? capturé, que l’Autre n’est plus barré. Barre dont
Régulièrement, il jure au docteur aux yeux d’agate précisément le symptôme assurait maintenant la
qu’il ne joue plus, et c’est vrai : la partie ese déroule réalité dans un état pacifié qui est bien le sens de son
désormais toute seule, et aucune défense ne permet caractère marginal, chez ce sujet plus accentué que
plus de s’y orienter. Loujine sent venir le coup fatal, chez d’aucuns.
destiné à le ramener vers sa passion interdite. La perte de réalité dans la psychose s’avère en
C’est alors que ressurgit, déjouant la surveillance de l’occurrence excès de réalité. Le déclenchement
Madame Loujine, Valentinov devenu directeur de la classique de la psychose par la survenue d’Un-Père
société cinématographique "Veritas". Il résume à réel, auprès de qui semblait précisément en avoir
Loujine le scénario d’un film pour lequel il a besoin manqué en est un autre témoignage spécialement
de lui : une suite d’aventures,… un bagnard s’évade, significatif. C’est la perte du "peu de réalité" dont
change de nom, devient un joueur d’échecs célèbre. discourait André Breton, la perte de la dimension
Voilà donc le piège, pense Loujine. Le film n’existe fictive, convenue, imaginaire de la réalité, celle que
pas. Ce n’est qu’un prétexte pour lui faire reprendre déploie la position en A du Nom-du-Père dans le
la partie interrompue avec Turati, à Berlin. Le coup schéma R. Schéma des conditions de la paix
suivant ne fait donc plus de doute. Mais il n’aura pas perceptive, à partir duquel Lacan éclaire
lieu ; Loujine va une seconde fois se retirer du jeu : singulièrement ce qu’il en est de la "perte de réalité"
réellement. Rentré chez lui, il s’enferme dans sa dans la psychose. C’est bien parce Qu’il n’y a pas
chambre et se défenestre. perte de l’objet, qu’il y a perte de la réalité. Parce
Lacan nous enseigne à propos de Joyce que son art que fait défaut M’extraction de l’objet a "– c’est le
est symptôme, à savoir qu’il est ce par quoi tiennent terme que Lacan dans sa note de 66 en commentaire
ensemble les trois ronds du Réel, de l’Imaginaire et au schéma R, emploie –, extraction qui donne son
du Symbolique, c’est-à-dire que le symptôme est cadre, celui du fantasme, à la réalité, soit pour
une prothèse de la fonction paternelle. Le père Joyce reprendre une autre de ses formules au" montage de
au fait, comme le rapporte le frère de James – qui l’imaginaire et du symbolique ".
s’appelait en réalité Jim –, le père Joyce parlait… Faute de cette extraction, nulle "épreuve de réalité"
comme du James Joyce ! Il parlait comme un ne sera possible, et c’est à la ligne asymptomatique
personnage des œuvres de celui que sa fille appelait de la relation imaginaire et mortifiante a-a' que, se
"mon père le James Joyce". réduira le champ de la réalité, impropre à recouvrir
Un peu d’expérience des cercles d’échecs m’aide à le réel, voire impropre à s’en distinguer (cf. le
saisir Lacan sur ce point. J’ai pour ma part approché schéma I).
plus d’un joueur d’échecs dont je n’aurais pas été Autant dire que pour le psychotique, le fantasme est
rassuré si d’aventure quelque médecin bien invivable, comme Schreber en témoigne après le
intentionné les avait privé de leur passion. En déclenchement de la psychose qui survient autour du
interrompre l’exercice, comme le roman de Nabokov fantasme qu’il serait beau d’être une femme
l’illustre si joliment, ouvre la porte à l’angoisse, subissant l’accouplement. On sait que dans les
celle qui au beau milieu de ce bal où l’a traîné sa premiers temps de sa maladie, il a en effet tenté de
femme, gagne Loujine bien avant cette mauvaise se supprimer à plusieurs reprises.
rencontre avec un ancien condisciple : angoisse C’est ainsi dans le réel que se produisent toutes les
inassignable qui le conduira au passage à l’acte répétitions qui suivent Loujine, une fois que
ultime, à cette sortie du champ de la réalité qui est l’énigme de son rapport à l’Autre n’est plus
devenue pour Loujine "la seule solution" pour éviter médiatisée par ce que tel patient me nommait le
l’angoisse. "carré parfait", tenant lieu dans notre monde de la
La partie interrompue, mise à l’écart, ressurgit sous pureté défaillante du Non-Etre. Il désignait ainsi
la forme d’une expulsion du sujet lui-même dans la l’échiquier autour duquel se noue notre dialogue
défenestration, après ce qui est remarquablement quand la compacité du Réel ne l’étreint pas

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outrancièrement. "Ma mère est-elle complètement Et c’est ici que nous retrouvons la question sur
folle ?" me hurle-t-il un jour. Et comme je lui laquelle Freud conclut son article sur la perte de la
réponds que je ne sais de qui peut se dire qu’il est réalité dans la psychose et dans la névrose.
complètement fou, aussi folle soit sa conduite, il Nous avons appris avec Lacan que le ressort de ce
m’arrête : "Oui, mais ma mère, ma mère, elle, est- qui s’y substitue, c’est le signifiant en tant qu’il n’a
elle complètement folle ?". Question qui portait, je trouvé appui pour se métaphoriser que dans le réel,
ne l’avais pas perçu d’emblée, davantage sur la un réel qui ne peut prendre forme humaine qu’à
complétude que sur la folie. laisser entendre la part pour ainsi dire démoniaque et
Un moment amoureux d’une jeune fille, le même se contre-nature qu’il doit précisément déjà au
met aussitôt à rêver de faire, dit-il "un trou dans la signifiant. Et ce chaque jour davantage depuis que ce
bite" de celle-ci. A l’absence de trou dans le réel, fait discours sans sujet qu’est la science s’est mis à
pendant le trou dans le signifiant, et la perte de la fonctionner. On en cannait les aléas : Schreber, un
signification phallique : il lui faut donner corps à demi siècle» plus tard, n’eut connu d’autre gaz que
l’objet phallique pour la jouissance d’un créateur celui de certaines chambres bâties en une période
tout puissant aux nerfs duquel, seul à n’être pas un que Lacan qualifie de psychosociale pour le service
singe sur la planète, il se trouve raccordé à la de dieux plus obscurs qu’Ariman ou Ormuzd
manière de Schreber.
(1) cf. M. Silvestre, Dix ans de psychanalyse aux U.S. A, L’Âne n°3.
Un mot précisément à propos de ce dernier, qui (2) cf. Œuvres complètes, Payot, tome 2.
souffla à Freud ce terme de "perte de la réalité". Il y (3) V. Nabokov, "La défense Loujine", Folio.
(4) Mémoire d’un névropathe, Seuil, p. 73.
a dans le chapitre VI des Mémoires un moment
particulièrement émouvant. Dans le crépuscule où le
monde s’est englouti, Schreber, laissé en plan,
cadavre lépreux conduisant d’autres cadavres
lépreux, ne tient plus ce qui l’entoure que pour la
grossière contrefaçon d’un univers réel : ce ne sont
qu’hommes torchés à la six quatre deux, et paysages
méconnaissables. Pourtant, un élément, comme une
bouée dans un naufrage fait surface, résiste à ce que
tout aille définitivement à sa perte : "Dans cette idée
que j’avais que la clinique de Flechsig était
désormais un îlot totalement isolé, seule m’ébranlait
la persistance de la flamme du gaz, m’amenant tout
de même à admettre que subsistaient bien quelques
relations avec la ville de Leipzig, car sans cela
j’aurais été obligé de soutenir qu’on avait édifié un
gazographe tout exprès pour les besoins de la
clinique". (4)
C’est à partir de là, de cette flamme, de cet élément
si ténu et pourtant si fantastique, petit signe d’une
humanité survivant dans quelque ville voisine, où
Schreber doit convenir de l’existence d’une usine à
gaz, que le président Schreber va entreprendre sa
remontée de l’abîme et la reconstruction raisonnée
de son histoire. La flamme du gaz représente
Schreber pour un autre signifiant (Leipzig). C’est
tout ce à quoi le symbole, le symbole comme la
pièce fondamentale de l’échange humain, s’est alors
réduit. Mais il a suffi de ce lambeau réel du
symbole, de ce phallus ignifié à défaut d’être
signifié, pour permettre au sujet de retrouver un peu
d’"arrimage aux terres" de la réalité, et donner appui
à la grandiose tentative de restauration de l’ordre de
l’univers qu’est la délire transsexualiste de Schreber.

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LES CONDITIONS PREMIÈRES DE LA


RENCONTRE FREUDIENNE DES PSYCHOSES
Paul Bercherie
Je me propose dans ce petit travail de situer les terme de psychose qui recouvre aussi bien les
conditions dans lesquelles Freud a pu rencontrer le troubles mentaux d’origine organique ("psychose
problème clinique des psychoses. Je tenterai donc de paralytique" pour la paralysie générale par exemple)
décrire à grands traits l’état de la question au que les affections fonctionnelles, les délires
moment où Freud entame ses investigations dans ce proprement dits, ou que ces dérangements mentaux
champ, les matériaux cliniques et les orientations limités et contrôlés qu’on appellerait plutôt névroses
conceptuelles qu’il a pu y emprunter ou qui ont pu de nos jours (cf. la "psychose obsessionnelle" ou les
"
guider son regard. Nous pourrons ainsi mesurer à la psychoses hystériques" des auteurs de l’époque).
fois l’originalité spécifique de l’abord freudien, Quand au terme de névrose, il désigne, lui, non pas
comme les filiations qui le rattachent son une notion clinique comme celui de psychose, mais
enracinement historique. Je m’appuierai sur les deux un concept étiologique et nosologique : ces
tomes de mes Fondements de la clinique (1) qui affections fonctionnelles du système nerveux où les
constituent la toile de fond de cet article et où l’on perturbations les plus étendues et les plus étagées de
pourra trouver une étude plus complète des ses fonctions ne reposent sur aucune lésion
documents sur lesquels il s’appuie. organique décelable. On s’interroge encore sur le
fait de savoir s’il s’agit d’un cadre provisoire, appelé
A. Position du problème avant Freud à disparaître avec le progrès des techniques
histologiques (la maladie de Parkinson, par exemple,
1°) Il me semble que le Vocabulaire de la restera encore longtemps une névrose) ou s’il
Psychanalyse de J. Laplanche et J.B. Pontalis pourrait bel et bien s’agir d’une classe d’affections
exprime une opinion très largement répandue dans le ayant une réelle cohérence conceptuelle et qui se
milieu psychanalytique en considérant que, vers caractériserait par la bénignité du point de vue
1895-1900, Freud "trouve dans' la culture pronostique et la fugacité de leurs symptômes, mais
psychiatrique de langue allemande une distinction aussi la permanence de sa maladie, c’est-à-dire son
bien assurée du point de vue clinique entre aspect constitutionnel, manifestation d’un terrain
psychoses et névroses"(p. 269). C’est là pourtant une dégénératif, d’une tare plus ou moins héréditaire.
affirmation totalement erronée : les deux termes Les psychoses sans base organique objectivable, ne
existent certes depuis déjà longtemps dans le reposant ni sur une lésion cérébrale ni sur un
vocabulaire nosologique (plus d’un siècle pour le processus toxi-infectieux tendent ainsi à être
terme de névrose, un demi siècle pour celui de considérées comme des névroses, et cela dans un
psychose), ils sont d’emploi, très courant mais ne double cadre. D’abord comme des affections
constituent nullement un couple d’opposés, attendu autonomes, des névroses de cette zone du système
qu’ils ressortissent à deux plans conceptuels nerveux qui correspond aux processus
différents, en quelque sorte perpendiculaires l’un à hiérarchiquement les plus élevés, c’est-à-dire au
l’autre. C’est ce qui explique que loin de s’exclure, psychisme : ce sont les psychonévroses, maladies
ils peuvent au contraire très facilement se mentales fonctionnelles, parfois dites "psychoses
superposer, une môme entité (par exemple la proprement dites"(Magnan les oppose aux "états
mélancolie ou la manie dans la littérature mixtes" entre la psychiatrie et la pathologie
psychiatrique allemande de l’époque) pouvant être à médicale). Ensuite aussi comme les manifestations
la fois une psychose et une névrose. particulières, étendues aux fonctions nerveuses
En effet le terme de psychose signifie alors tout supérieures, c’est-à-dire mentales, des grandes
simplement maladie Mentale, affection névroses généralisées, telle l’épilepsie, l’hystérie ou
psychiatrique : il s’est substitué comme concept la neurasthénie dont les symptômes couvrent
technique au vieux terme de folie, dans la mesure où l’ensemble des fonctions nerveuses. Dans la
l’évolution des conceptions cliniques tendait à en nosologie allemande alors courante, celle de Krafft-
faire non plus un genre mais une classe, et donc à Ebing, on distingue alors : les troubles mentaux
l’employer au pluriel (cf. plus loin). Aucune constants, perturbations caractérielles et affectives
signification plus précise ne limite l’extension du des névrosés (neuropsychoses) ; les accidents

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mentaux qui font directement partie de la névrose, Déjà cependant, une espèce s’isole progressivement
comme les crises psychiques et les états seconds de la folie ainsi conçue : l’idiotie représente un état
hystériques ; enfin les psychoses qui naissent sur un dont la pathogénie et l’évolution semblent Fixées et
terrain de la névrose mais ne diffèrent que par qui se distingue cliniquement de tout autre. Mais
quelques détails des autres psychoses autonomes surtout, dès 1822, la découverte fortuite de la
(ainsi la paranoïa hystérique où sont plus fréquents paralysie générale par Bayle prépare le
les thèmes érotico-mystiques et les symptômes de bouleversement conceptuel et méthodologique qui
persécution physique). trouvera en Falret son théoricien. Car à la clinique
L’opposition conceptuelle névrose-psychose, c’est- synchronique issue de Pinel, la paralysie générale
à-dire finalement le concept de psychose, est donc s’oppose comme une entité pathologique qui étale en
quelque chose de purement freudien et le restera un cycle diachronique une séquence d’états
longtemps. Ainsi Pierre Janet peut paraître rejoindre morbides qui recouvre l’ensemble des syndromes
Freud puisque, vers la même époque, il ne reconnaît pinelliens. Le diagnostic s’appuie non sur la partie
que deux névroses, l’hystérie et la psychasthénie centrale du tableau mais sur de petits signes,
(qui recouvre grosso-modo les troubles phobo- secondaires en apparence mais essentiels en réalité,
obsessionnels) ; mais il ne tardera pas à considérer la déjà très finement analysés, qui le spécifient et le
mélancolie, la manie, les délires chroniques et la différencient de tout autre tableau semblable : la
schizophrénie comme des névroses dans le même monomanie, la manie, la démence même, de la
sens étio-pathogénique qu’il donne à ce terme. C’est paralysie générale ne peuvent être confondues avec
donc dans la pensée freudienne elle-même qu’il faut d’autres syndromes de ce type. De plus cette
comprendre la genèse de ce couple d’opposés, nous première "forme naturelle" (Falret) présente une
verrons comment. Mais ce qui peut alors nous pathogénie particulière et typique : la méningo-
interroger, c’est la question de savoir au juste ce que encéphalite qui lui est spécifique.
Freud peut réellement emprunter à la clinique Il faudra trente ans pour que s’impose cette
psychiatrique de son temps : tentons d’en faire révolution conceptuelle à travers l’enseignement de
l’inventaire. J.P. Falret qui en tire une critique radicale de
2°) Comme je l’ai déjà indiqué à diverses occasions, l’ancienne méthodologie et les principes pour la
la clinique psychiatrique subit autour de la charnière construction d’une nouvelle clinique : étude de
du milieu du 19e siècle une mutation qui en l’évolution de la maladie, du passé et de l’avenir du
renouvelle totalement la démarche. La première malade, recherche d’une pathogénie spécifique,
clinique, celle que fonde Pinel en même temps qu’il recueil des signes négatifs, attention aux petits
autonomise la dimension clinique comme pure signes secondaires qui permettent la différenciation
science d’observation, méthodologiquement séparée d’entités jusque là confondues dans les
des hypothèses étiopathogéniques comme des "conglomérats disparates" de la nosologie de Pinel et
considérations pratiques ou thérapeutiques, la d’Esquirol En même temps les liens de la clinique et
première clinique donc, considérait la Folie comme de la nosologie, étroitement complémentaires depuis
un genre unitaire, homogène, à l’intérieur duquel des Pinel (puisqu’il s’agissait du découpage d’un spectre
espèces se découpent comme des tableaux homogène de phénomènes), se desserrent : la folie
synchroniques, des syndromes dont le concept se n’est plus un genre mais une classe de maladies
ramasse autour de la manifestation la plus centrale, juxtaposées les unes aux autres dans ce qu’on
la plus apparente de l’état morbide. Ainsi de Pinel à appellera plus tard une classification-nomenclature.
Baillarger et Delasiauve, une analyse qui se fait Toute une série de troubles qui depuis déjà un
progressivement plus fine oppose les états certain temps tendaient à s’isoler comme "vésanies
d’excitation (manie), les états de dépression symptomatiques" des "vésanies pures", de la folie
(hypomanie), les états délirants (monomanie), les proprement dite (conception de Baillarger), peuvent
états stuporeux (stupidité), les états d’incohérence déjà répondre à cette nouvelle optique : troubles
(démence), les actes impulsifs (folie ou monomanie mentaux de l’alcoolisme, des maladies infectieuses
instinctive). Ces formes se succèdent, s’associent, se et des lésions cérébrales, folie épileptique. J.P. Falret
combinent ; leur étiologie est d’ailleurs non et ses élèves commenceront à en décrire de
spécifique et elles sont plutôt pensées comme des nouvelles : folie circulaire, délire de persécution à
types de réactions psychocérébrales que comme des évolution progressive de Lasègue, persécutés-
maladies au sens moderne, anatomo-cliniques persécuteurs (futur délire de revendication) et folie
qu’inaugurait Bichat. du doute avec délire du toucher (névrose
obsessionnelle) de Falret fils, etc… Mais surtout

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Morel, le plus important des élèves de Falret, un grand cycle, un procès où chaque espèce est une
reprend l’enseignement de son maître en y ajoutant étape dans la dégradation progressive de l’esprit que
sa touche personnelle : c’est l’étiologie (la représente la maladie mentale, "psychose unique".
pathogénie serait un terme plus exact) qui lui semble Ainsi oppose-t-il les formes, primaires, où le
constituer le grand principe de l’isolement des bouleversement émotionnel est le facteur essentiel
nouvelles "formes naturelles". Pour cette immense du dérangement mental (états de dépression et
classe de maladies mentales sans cause organique d’excitation), à des formes secondaires où il s’est é
que Baillarger regroupait dans les "vésanies pures", moussé, s’intégrant à la personnalité, au moi du
il va proposer, un principe de compréhension et, de sujet, qu’il laisse affaibli, déformé, voire dissocié.
classement : l’étude du terrain, de la prédisposition, C’est parmi ces formes secondaires que Griesinger
comprise dans les termes de son temps comme décrit le délire systématisé (Verrückheit), isolant
dégénérescence plus ou moins héréditaire. ainsi parmi les premiers (un peu après Guislain, un
Ainsi se trouvent jetées les bases de la deuxième peu avant Baillarger) les Psychoses délirantes,
clinique psychiatrique, la "clinique des maladies (maladies de l’entendement), des psychoses
mentales" pour reprendre le titre assigné à•la chaire affectives. , distinction absente chez "Pinel et
de psychiatrie dans les facultés françaises de Esquirol.
médecine. Tout est déjà prêt pour le demi siècle Pour l’essentiel donc, on peut dire que les cliniciens
d’observation et de discrimination qui va suivre : là allemands d’avant 1900 étaient restés sourds aux
notion d'entités clinico-évolutives déroulant une exhortations de Kahlbaum qui tentait de leur
séquence de tableaux cliniques en un cycle typique, retransmettre l’essentiel de l’enseignement de J.P.
l’opposition des troubles mentaux acquis, de cause Falret, dans un style il est vrai peu accessible. Ses
pathologique spécifique, et des troubles mentaux remarquables descriptions de l’hébéphrénie, de la
constitutionnels, s’enracinant dans la prédisposition catatonie, de l’héboïdophrénie, sa conception
d’une personnalité tarée, apte à délirer (au sens restreinte et précise de ce qu’il nomme paranoïa
large) dans des situations vitales données. Dès les (délire systématisé chronique primitif sans évolution
années 1880, on peut dire que l’école française a très du tableau clinique, en particulier vers la démence)
largement intégré les nouvelles orientations. Qu’il auront peu d’écho. Ainsi si l’école allemande, avec
s’agisse du groupe de Magnan plus proche de. Krafft-Ebing, reprend le terme de paranoïa, c’est
Mord., ou celui qui, autour de Seglas et de Ballet, se pour lui faire désigner le syndrome délirant, la
rattache plus directement aux Falret père et fils, les monomanie intellectuelle de Baillarger, sans égard
descriptions cliniques répondent aux critères définis pour l’évolution, le terrain ou la nature particulière
ci-dessus, la discussion portant plutôt sur le du tableau. De même les folies intermittentes
regroupement et la classification des entités ainsi regroupent l’ensemble des états morbides à
isolées. Ainsi les folies dégénératives de Magnan répétition, quelle que soit leur structure clinique, et
regroupent des formes cliniques un peu disparates la notion d’intermittence a ainsi plus la valeur d’un
mais ayant chacune une forte individualité clinique critère étiologique (terrain dégénératif) qu’elle ne
et évolutive ; de même que pour les "délires s’intègre comme chez Falret ou Magnan à la
systématisés" de Séglas et Arnaud. description d’une "forme naturelle".
On ne peut guère en dire, autant des auteurs Ce qui fait au contraire l’originalité des travaux
allemands pré-kraepeliniens. S’ils sont très allemands depuis Griesinger, c’est l’ampleur de
fortement influencés par Morel et reprennent ses l’effort de synthèse et de domination théorique des
conceptions doctrinales, leur clinique est encore fort problèmes psychopathologiques. Lès auteurs
proche de Griesinger, c’est-à-dire d’Esquirol, et ils allemands sont' des hommes de système : ils visent
continuent à décrire les syndromes de Baillarger et sur le plan dogmatique assez floue cette visée leur
de Delasiauve. A bien des égards certes, l’œuvre du confère sans nul doute une pénétration assez
fondateur de la clinique allemande ; W. Griesinger, différente de celle des auteurs français. Chez ceux-
constitue une phase intermédiaire, une œuvre ci, il existe certes une armature conceptuelle qui
charnière historiquement (1845) et conceptuellement encadre la démarche clinique, mais elle paraît bien
entre les deux grandes phases de l’évolution de la mince à l’examen et l’esprit positiviste reste
clinique psychiatrique du 19e siècle. Griesinger en prégnant : décrire avant tout, tenter de repérer
effet concevait la Folie non tout-à-fait, à l’image de quelques traits généraux au ras de la clinique, user
Pinel et d’Esquirol, comme un genre unitaire à de larges options doctrinales assez floues résument
l’intérieur duquel se découpent des espèces par le bien l’attitude française et sa méfiance des dogmes
jeu des comparaisons et des oppositions, que comme et des systèmes. Comme le rapporte Freud les

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cliniciens allemands aiment partir "d’une – les états aigus qui évoluent de manière périodique
interprétation physiologique du tableau clinique et mais laissent à leur décours un psychisme intact, et
de l’interrelation des symptômes (tandis que) où l’on ne remarque pas d’atteinte vraiment
l’observation clinique française gagne profonde de la personnalité au cours des accès. Il
indubitablement en autonomie en reléguant les s’agit de la psychose maniaco-dépressive.
considérations physiologiques au deuxième plan"(2). – les états aigus ou chroniques qui évoluent
Reste que cet effort d’une interprétation immanquablement vers une forme particulière de
"
physiologique" de la clinique est loin d’être sans détérioration mentale où l’intelligence, la mémoire,
intérêt : de Griesinger à Bleuler et Jaspers, la l’orientation temporo-spatiale sont intactes, alors
psychopathologie allemande produit toujours de qu’on remarque une atteinte profonde, primaire mais
remarquables analyses, incomparablement plus d’aggravation progressive, de l’affectivité, de la
achevées que les bien plates tentatives des auteurs volonté et de l’attention (et donc du jugement) dans
français. C’est Krafft-Ebing par exemple qui, le le sens de l’indifférence, de l’apathie et de la
premier, repère et décrit la "constitution désagrégation de la personnalité.
paranoïaque", reprise ensuite par l’ensemble des Dans ce dernier groupe d’abord baptisé "processus
cliniciens et resté un acquis clinique incontesté. De dégénératifs" (1893) puis "processus
même ce que dit Griesinger de l’invasion des démentiels"(1896), Kraepelin réunit d’abord
phénomènes délirants et de la déformation l’hébéphrénie et la catatonie de Kahlbaum à ce qui
subséquente du moi va constituer une des bases de la lui paraît être une forme délirante de même
conceptualisation freudienne. processus et qu’il nomme "démence paranoïde".
Ce sera finalement Kraepelin qui imposera en Mais en 1899, en rebaptisant le groupe "démence
Allemagne, avec le tournant du siècle, la nouvelle précoce", il lui adjoint comme deuxième forme
clinique, que Freud ne connaîtra donc que paranoïde toute la classe des psychoses délirantes
tardivement, par la médiation, d’ailleurs un peu hallucinatoires que sa conception restreinte et
déformante, de l’école de Zurich (Jung, Bleuler, homogène de la paranoïa l’en a amené à exclure et
Abraham). C’est de Kahlbaum que Kraepelin qu’il appelait jusque là "paranoïas fantastiques".
reprend le concept d’entité morbide clinico- 30) Voici donc brièvement campé dans ses grandes
évolutive à étiopathogénie spécifique ainsi que lignes, le décor dans lequel Freud va faire son entrée
l’accent sur la spécificité des états terminaux, avec la sur le champ de la clinique psychopathologique. Sur
notion de signes particuliers les annonçant dès le cette base, nous allons pouvoir examiner rapidement
début du cycle morbide. Cette dernière notion est les quelques emprunts conceptuels essentiels qu’il
présente chez les Falret mais sans insistance opère sur la clinique allemande de son époque. On
particulière. Morel par contre la néglige puisqu’il peut les grouper sous deux chefs essentiels :
décrit une seule forme démentielle terminale et c’est concepts nosologiques, modèles pathogéniques. Sur
là ce que retiendront finalement les auteurs français. le plan nosologique, le concept-clé autour duquel
Dans sa tentative d’aboutir enfin à une nosologie tournent la plupart des discussions de l’école
étiopathogénique, Kraepelin pourra s’appuyer sur allemande, en cette fin du 19e siècle, est celui de
l’isolement déjà classique des psychoses acquises, Paranoïa. Il recouvre le syndrome délirant, envisagé
de cause somatique évidente (états toxi-infectieux, très globalement puisque, si l’on se réfère aux règles
démences organiques) et des formes "dégénératives" méthodologiques de Falret et Morel, il s’agît encore
où la prédisposition pathologique de la personnalité d’une entité fort mal délimitée cliniquement,
est au premier plan du trouble morbide étiologiquement et dans son évolution. Elle peut en
(oligophrénies, troubles névrotiques ou effet se présenter aussi bien comme aigue que
psychopathiques). Pour le reste, c’est-à-dire pour ce chronique, hallucinatoire que sans hallucination,
à quoi nous réservons depuis dissociative que laissant intacte la synthèse
Freud le terme de psychose, il va largement personnelle, primitive que secondaire à une forme
s’inspirer de Kahlbaum pour opposer (en 1899) : – aigue (manie, mélancolie, confusion mentale), issue
les délires chroniques systématisés non d’un terrain nettement prédisposé que maladie
hallucinatoires où le tableau clinique reste stable, la acquise chez des sujets "au cerveau sain". Sa
personnalité, l’affectivité, le jugement demeurant par délimitation fait d’autre part problème par rapport à
ailleurs intacts pour tout ce qui ne concerne pas le deux groupes cliniques
domaine du délire. Il réserve le terme de paranoïa à – la névrose obsessionnelle que quelques auteurs,
la désignation de ces cas, conçus comme derrière Westphall, considère comme une paranoïa
constitutionnels. "abortive", c’est-à-dire critiquée, puisqu’elle peut

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également s’analyser comme une invasion de la B. Freud et les psychoses de défense : 1894-1896
conscience par des néoformations idéiques ou
hallucinatoires. Krafft-Ebing lui-même laissera 1°) C’est des problèmes cliniques que pose l’hystérie
flotter le syndrome obsessionnel entre la que la recherche freudienne prend son départ, et cela
neurasthénie qui en constituerait le socle (cf. plus tout aussi bien pour le problème des psychoses,
loin) et la paranoïa. comme nous allons le voir. J’ai pu montrer ailleurs
– la confusion mentale, puisque certains auteurs comment le travail sémiologique exemplaire de
considèrent la paranoïa aigue comme une forme de Charcot parvenait autour de l’année 1895 à ce
confusion onirique où la profusion délirante et paradoxe où s’origine la psychanalyse : les
hallucinatoire fait passer l’obtusion mentale au symptômes hystériques se présentent
deuxième plan clinique. Ainsi Meynert inclut-il dans indubitablement avec toute l’objectivité et la
son Amentia, aux côtés de la forme stuporeuse, une matérialité des signes cliniques des maladies
forme délirante qui recouvre aussi bien l’onirisme organiques, en particulier neurologiques ; pourtant
que les psychoses délirantes aigues, et dont Freud ils ne sont que l’expression d’un trouble de la sphère
utilisera la notion. mentale, que la réalisation fonctionnelle d’une idée
Un autre grand emprunt freudien consiste en un d’impuissance motrice, d’insensibilité ou d’une
modèle pathogénique repris de Morel par la clinique représentation perceptive ou motrice. Cette
allemande de l’époque et en particulier Krafft-Ebing. découverte ruine la métaphore nerveuse qui
Je l’ai déjà évoqué plus haut à propos du concept de dominait la compréhension de l’hystérie depuis deux
névrose : c’est l’idée d’un état névrotique basal, au siècles, elle découle de la confrontation de l’hystérie
sens perturbation fonctionnelle diffuse du système et de l’hypnose avec ses manifestations suggestives,
nerveux, tant local que central, qui préexisterait à comme du progrès de la sémiologie neurologique
l’éclosion, sous l’influence de causes diverses, des qui démontre progressivement le caractère non-
troubles mentaux constitutionnels, ceux au sujet organique de la symptomatologie pseudo-
desquelles aucune pathogénie organique n’est, neurologique de la "grande névrose".
objectivable ni vraisemblable. L’épilepsie et Freud a d’emblée saisi l’importance du problème et
l’hystérie servent ici de modèles à une conception ses deux versants ; il contribue pour sa part à la
très large, dont Freud reprendra la substance dans sa discussion sémiologique qui le dégage avec les trois
grande opposition névroses actuelles – premiers paragraphes de son article "Quelques
psychonévroses. Il est en tout cas tout-à-fait courant considérations pour une étude comparative des
à cette époque de considérer tous les symptômes paralysies motrices organiques et hystériques", dont
phobo-obsessionnels comme entés sur la il conçoit le plan dès sa rencontre avec Charcot et
neurasthénie, syndrome de "faiblesse irritable" du qu’il rédigera en 1888. Mais il faut aussi souligner
système nerveux, ou d’établir un lien entre que si toute la symptomatologie physique de
l’hypochondrie-névrose et la paranoïa. Freud sera l’hystérie apparaît comme la manifestation d’un
d’autre part très influencé par la conception de trouble mental, la situation propre des accidents
Griesinger, c’est-à-dire l’idée que les manifestations mentaux de la névrose va s’en trouver fortement
psychopathologiques se répartissent en deux groupes décalée. N’oublions pas en effet que l’hystérie inclut
bien distincts ; un premier (formes primaires) aussi parmi les diverses formes de crise qu’elle peut
correspond au processus morbide lui-même et provoquer des manifestations hallucinatoires, des
témoigne de l’invasion d’une personnalité qui lutte états seconds et crépusculaires, des délires
encore contre les phénomènes symptomatiques ; une amnésiques, des phénomènes de personnalités
deuxième (formes secondaires) est le résultat d’une alternantes, qui constituent les psychoses hystériques
sorte d’adaptation terminale au nouveau monde et au légitimes dont nul n’a jamais songé à rejeter
nouveau moi qu’a créés la maladie : travail de l’appartenance à la névrose. Bien qu’il s’agisse de
compromis, d’assimilation des éléments délirants, de troubles aigus, de durée en général assez brève, le
soumission au processus morbide, et parfois de terme de psychose convenait à leur désignation
désintégration finale de la personnalité. Nous simplement descriptive, puisqu’il s’agit précisément
verrons à quel point Freud (3) dans la deuxième de troubles mentaux manifestes.
phase de son travail sur les psychoses, fut Voici donc que l’hystérie propose le modèle d’une
impressionné par le modèle ainsi proposé par double modalité de manifestations
Griesinger, celui de la psychose unique. psychopathologiques : symptômes névrotiques à
expression pseudo-physique, symptômes
psychotiques dont le caractère mental est au

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contraire patent. C’est l’origine véritable du couple la représentation traumatique, mécanisme des accès
conceptuel névrose-psychose dans la pensée ou psychoses hystériques ; le modèle physiologique
freudienne et, du même coup, nous allons le voir se en est le rêve, ou plutôt le cauchemar.
charger d’un sens bien particulier. Dès la Tel est donc la première source de la conception
Communication préliminaire de Breuer et Freud en freudienne de la psychose et de l’opposition
1893, la disparité structurale de deux groupes de névrose-psychose : la névrose correspond à un
symptômes apparaît à l’évidence. Rappelons succès de la défense, à une domination du moi sur le
rapidement qu’ils sont amenés à considérer que "la matériel refoulé et à la formation de substituts
dissociation du conscient… existe rudimentairement symptomatiques déformés ; la psychose est le
dans toutes les hystéries. La tendance à cette résultat de l’échec de la défense, de l’invasion et de
dissociation… serait, dans cette névrose, un la subjugation du moi par les représentations
phénomène fondamental" (Études sur l’hystérie, p. pathogènes traumatiques. Bien que dès cette époque,
8). A partir de la constitution de ce groupe nous allons le voir, Freud dispose de notions plus
psychique séparé du reste du psychisme et de la diversifiées et d’un matériel varié, ce modèle
conscience, qui constitue le souvenir actif du ou des explicatif hantera durablement sa pensée, jusqu’à
traumas pathogènes, on peut distinguer deux dominer finalement sa conception de la psychose. Il
situations : faut d’ailleurs indiquer que la référence au rêve dès
– "le symptôme hystérique permanent correspond à 1892, avant donc toute découverte propre à Freud
une infiltration de ce second état dans l’innervation dans ce champ, pointe au passage l’origine d’une
corporelle que domine généralement le conscient telle conception, le modèle conceptuel du psychisme
normal" (Ibid., p. II). qui la cadre. Il s’agit de la théorie psychologique
– "l’accès hystérique révèle… que cette condition spiritualiste issue de Maine de Biran, que Baillarger
seconde s’est mieux organisée et qu’à un moment a imposé en psychopathologie sous le nom de
donné… (elle) a envahi toute l’existence du sujet… théorie de l’Automatisme ; je l’ai décrite en détail
(et) régirait l’ensemble de l’innervation corporelle" ailleurs.
(ibid). Dans cet état, "il ne s’agit plus que d’un 2°) Mais au même moment, la conception de la
aliéné, comme nous le Soieries tous dans nos rêves" défense va permettre à Freud une plus large percée
(p. 9). dans le champ psychopathologique. C’est l’analyse
Dès cette époque, et c’est ce qui va progressivement de la névrose obsessionnelle, mais aussi de deux
l’opposer à Breuer, Freud considère la constitution formes de psychoses de défense, la "confusion
du groupe psychique dissocié de la conscience hallucinatoire" et la paranoïa. Dans la troisième
comme "la conséquence d’un acte de volonté du partie de son article sur les psychonévroses de
malade… dont on peut indiquer le motif" (Les défense (1894), Freud examine en effet un cas qu’il
psychonévroses de défense, 1894, in la vie sexuelle, diagnostique confusion hallucinatoire ou Amentia de
p. 2). C’est la théorie de la défense, à laquelle Meynert. La nosologie de cette époque ne laissait à
l’abandon de l’hypnose, et donc l’expérience de la vrai dire guère d’autres possibilités que d’assimiler
résistance du patient à la remémoration curative, ce genre de syndromes à un onirisme et donc au
l’ont amené. Dans ce cadre, la double groupe de la confusion mentale (Amentia). Il s’agit
symptomatologie de l’hystérie apparaît plus en fait de ce type de bouffées délirantes que l’école
clairement encore comme reposant sur une disparité de Claude appellera dans l’entre-deux-guerres
de structure : "délire de rêverie" ou schizomanie. Le sujet s’y
– la défense du moi consiste à séparer l’affect, le confine dans une réalisation imaginaire autistique de
quantum d’excitation attaché à la représentation désirs auxquels la réalité n’a amené qu’une objection
traumatique, ce qui permet de la faire disparaître de plus ou moins brutale ; la perte d’objet, comme dans
la conscience. Cette somme d’excitation subit le cas de Freud, en est un exemple privilégié. Le
ensuite un sort qui varie suivant la modalité degré d’objectivation des scénarios imaginatifs de
défensive en cause ; dans l’hystérie il s’agit de la ces sujets est difficile à vérifier mais n’atteint
conversion en innervation corporelle, ce qui génère probablement pas le réalisme hallucinatoire des états
les symptômes physiques, névrotiques. Le moi oniriques. Freud remarque donc qu’on a ici affaire à
contrôle alors la situation, puisque l’effort de une "espèce beaucoup plus énergique et efficace de
défense a été une réussite - mais le moi court aussi défense. Elle consiste en ceci que le moi rejette la
un danger, celui "d’être vaincu, de succomber à la représentation insupportable en même temps que son
psychose" (Études sur l’hystérie, p. 212). C’est affect et se comporte comme si la représentation
l’échec de la défense qui voit l’invasion du moi par n’était jamais parvenue jusqu’au moi. Mais au

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moment où ceci est accompli, la personne se trouve syllogisme qui aboutit au dehors, nous avons une
dans une psychose" (Les psychonévroses de défense, paranoïa avec ses exagérations relatives à ce que les
p. 12). En fait, "on est donc en droit de dire que le gens savent sur nous et à ce qu’ils nous font,… Il
moi s’est défendu contre la représentation s’agit d’un mésusage du mécanisme de projection
insupportable par la fuite dans la psychose" (Ibid., p. utilisé en tant que défense"(La naissance de la
13). A l’inverse donc de la psychose hystérique, la psychanalyse, p. 100).
"confusion hallucinatoire" est bien le résultat d’une Il se demande ensuite : "cette manière de voir
manœuvre défensive réussie. Freud utilise ici l’autre s’applique-t-elle aussi à d’autres cas de paranoïa ? Je
face, positive cette fois, de modèle onirique : le rêve devrais dire à tous les cas… le paranoïaque
heureux, l’accomplissement omnipotent du désir. Il revendicateur ne peut tolérer l’idée d’avoir agi
est d’ailleurs évident que la représentation injustement ou de devoir partager ses biens. En
traumatique en cause n’est pas cette fois d’une conséquence, il trouve que la sentence n’a aucune
nature identique à celle des autres cas de névroses de validité légale, c’est lui qui a raison… Une grande
défense : il ne s’agit pas d’une motion sexuelle mais nation ne peut supporter l’idée d’avoir été battue.
d’une réalité pénible. Freud le remarque bien : "le Ergo, elle n’a pas été vaincue ; la victoire ne compte
moi s’arrache à la représentation inconciliable mais pas. Voilà un exemple de paranoïa collective où se
celle-ci est inséparablement attachée à un fragment crée un délire de trahison… Le fonctionnaire qui ne
de réalité si bien que le moi, en accomplissant cette figure pas sur le tableau d’avancement a besoin de
action, s’est séparé aussi, en totalité ou en partie, de croire que ses persécuteurs ont fomenté un complot
la réalité" (ibid. ; c’est moi qui souligne). Il faudra contre lui et qu’on l’espionne dans sa chambre.
quinze ans pour que Freud puisse tirer parti sur le Sinon, il devrait admettre son propre naufrage.
plan théorique de ce contraste, trente (4) pour qu’il "Mais ce n’est pas toujours un délire de persécution
en définisse clairement les coordonnées : le modèle qui se produit. La mégalomanie réussit peut être
psychologique associationniste qu’il utilise en 1894 mieux encore à éliminer du moi l’idée pénible.
lui interdit la différenciation du statut de deux Pensons, par exemple, à cette cuisinière dont 114e a
représentations. Il sera d’abord nécessaire qu’il soit flétri les charmes et qui doit s’habituer à penser que
fortement révisé pour que les registres du le bonheur d’être aimée n’est pas fait pour elle.
fonctionnement subjectif et de l’activité du moi Voilà le moment venu de découvrir que le patron
(théorie du narcissisme, 2ème topique) acquièrent montre clairement son désir de l’épouser et le lui fait
une place dans la théorie et dégagent de la clinique entendre, avec une remarquable timidité, mais
ce type d’oppositions. néanmoins de façon indiscutable"(ibid., p. 101).
C’est dans un manuscrit contemporain qu’il adresse A ce stade donc de sa recherche, Freud dispose de
à Fliess, le manuscrit H de janvier 1895, que Freud trois modèles psychopathologiques pour penser le
étend ses analyses à un cas de paranoïa (5). Les problème des psychoses (6) :
symptômes délirants (idées de référence, de – la psychose de subjugation du moi, qui correspond
surveillance, commentaires péjoratifs) y apparaissent à un échec de la défense et à une invasion de la
comme le substitut d’un reproche intérieur conscience par le refoulé victorieux. C’est le type du
inconscient concernant un souvenir érotique refoulé. cauchemar et des psychoses hystériques. A leur
Freud remarque : "le dé placement se réalise très sujet, il remarque dans le manuscrit H que "les
simplement. Il s’agit du mésusage d’un mécanisme hallucinations y sont désagréables au moi" (p. 102)
psychique courant, – celui du déplacement ou de la puisqu’elles manifestent la mainmise du refoulé.
projection. Toutes les fois que se produit une – les deux formes de psychose de défense : le délire
transformation intérieure, nous pouvons l’attribuer projectif paranoïaque et la réalisation hallucinatoire
soit à une cause intérieure, soit à une cause de désir qui oppose à la représentation pénible son
extérieure. Si quelque chose nous empêche de contraire (Amentia, mégalomanie). C’est le caractère
choisir le motif intérieur, nous optons en faveur du commun de la défense réussie qui permet à Freud de
motif extérieur. En second lieu, nous sommes les rapprocher, car, en fin de compte, "l’idée
accoutumés à voir nos états intérieurs se révéler à délirante est soit la copie de l’idée rejetée soit son
autrui (par l’expression de nos émois). C’est ce qui contraire (mégalomanie). La paranoïa et la confusion
donne lieu à l’idée normale d’être observé et à la hallucinatoire sont les deux psychoses de défense ou
projection normale. Car ces réactions demeurent d’inversion en contraire. Les idées de référence de la
normales tant que nous restons conscients de nos paranoïa sont analogues aux hallucinations des états
propres modifications intérieures. Si nous les confusionnels, puisqu’elles cherchent à affirmer le
oublions, si nous ne tenons compte que du terme du contraire du fait qui a été rejeté. Ainsi les idées de

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référence cherchent toujours à prouver l’exactitude Fliess le 1er janvier 1896 le Manuscrit K qu’il
de la projection" (St. Ed., I, 212 ; traduction intitule "Conte de Noël" et dont les matériaux sont
française, p. 102, incompréhensible). repris dans les Nouvelles remarques sur les
Ce caractère de dénégation délirante et de Psychonévroses de défense (1896 également). La
satisfaction égotique du désir permet d’ailleurs à nouvelle optique représente d’une certaine manière
Freud une incontestable intuition de la structure l’acceptation de l’argument de Breuer qui ne pouvait
narcissique des psychoses. Ainsi affirme-t-il : "dans imaginer qu’un effort actuel de défense puisse créer
tous ces cas, la ténacité avec laquelle le sujet le clivage hystérique ; Freud trouve donc dans l’idée
s’accroche à son idée délirante est égale à celle qu’il de l’effet après-coup d’un traumatisme sexuel
déploie pour chasser hors de son moi quelque autre précoce la clé du refoulement originaire, condition
idée intolérable.,, Ces malades aiment leur délire préalable à toute défense pathologique intérieure.
comme ils s’aiment eux-mêmes. Voilà tout le secret" Corrélativement, le concept de défense va
(La naissance, p. 101). Là encore le modèle progressivement disparaître pour trente ans de la
associationniste du psychisme qui domine à cette pensée Freudienne, puisque le refoulement est
époque la pensée freudienne interdira la claire saisie désormais le primum movens, le tronc commun
conceptuelle de cette première intuition clinique. obligé du processus névrotique, quelle qu’en soit
Il nous faut d’abord remarquer que c’est le concept l’issue finale. A la place de la conception primitive
assez souple de défense qui permet ainsi à Freud de où défense et formation de symptôme formaient un
disposer d’un spectre assez large de mécanismes seul et même mouvement, Freud va dégager de la
psychopathologiques et donc d’une nosologie névrose obsessionnelle un nouveau modèle
ouverte. Du reste, si sa pénétration déjà remarquable beaucoup plus complexe. Il y distingue quatre
de la psychologie des psychonévroses le détache périodes :
incontestablement dès cette époque de son contexte – 1ère période, de l’"immoralité infantile", où se
historique, entamant la structuration de la produisent les évènements qui deviendront après-
psychanalyse comme champ autonome du savoir, coup traumatiques et qui constituent le noyau du
l’ensemble de ses acquis cliniques s’inscrit dans le refoulé originaire.
registre : cause, origine, signification et mécanisme – 2ème période, apparition de la maturité sexuelle,
du symptôme. Il fait partie des conditions investissement sexuel des scènes infantiles et
épistémologiques même de la percée freudienne que refoulement.
sa démarche l’oriente d’abord plus vers – à la place apparaît un symptôme primaire de
l’investigation des symptômes que de la maladie, défense que. Freud appellera plus tard formation
c’est-à-dire de la structure, j’ai tenté de le démontrer réactionnelle et qui est la négation exacte du refoulé.
ailleurs. Pour ce qui est de la détermination en Dans la névrose obsessionnelle où il s’agit d’une
dernier ressort de ce qu’il appellera bientôt le "choix scène (secondaire) de séduction active et du
de la névrose", ici donc en l’occurrence celui de la reproche intérieur qui y est lié, c’est une nuance de
défense, Freud reconnaît qu’il s’agit encore d’un scrupulosité, de honte, de méfiance de soi qui
"processus… (qui) échappe… à l’analyse marque cette 3ème période de "santé apparente".
psychologico-clinique. Il faut le considérer comme – 4ème période, où éclate la maladie proprement dite
l’expression d’une disposition pathologique par l’échec de la défense et le retour du refoulé (en
accentuée" (à propos du cas d’Amentia, in Les particulier sous l’action de perturbations sexuelles
neuropsychoses de défense, op. cit., p. 13). C’est en actuelles). Le reproche réapparaît alors sous une
effet à la constitution particulière du malade qu’on forme déformée, soit déplacé sur des représentations
est ici renvoyé, et donc à une théorie neutres obsédantes, soit sous la forme d’un affect
étiopathogénique qui s’inscrit dans la tradition de pénible obsédant. A ce, stade, une lutte s’engage
Morel, alors prégnante sur toutes les écoles cliniques entre ces formations de compromis et la défense
européennes. secondaire (ruminations, folie du doute,
3°) Quelques mois à peine après ces premiers cérémoniaux, phobies diverses, compulsions) que le
travaux, Freud se met à rédiger l’Esquisse d’une moi leur oppose et qui sera rapidement infiltrée elle-
psychologie scientifique (automne 1895). Elle même par le refoulé – d’où son caractère compulsif.
repose sur un nouveau pas dans l’investigation Parfois le moi épuisé est vaincu par les symptômes,
clinique de l’hystérie, dont la théorie de la séduction qui emportent ainsi la croyance, ce qui donne lieu à
représente le constat doctrinal et qui n’est rien moins des épisodes de délire mélancolique (symptômes de
que la première rencontre de Freud avec la sexualité domination du moi).
infantile. C’est sur cette base que Freud envoie à

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Cette très remarquable analyse va demeurer le constater en effet que les divers mécanismes
modèle de la description d’un processus névrotique psychotiques qu’il avait pu isoler se trouvent
pour l’ensemble de l’œuvre de Freud. On maintenant intégrés aux étapes d’un procès unique,
remarquera qu’elle comporte une différenciation aux côtés d’autres de description inédite :
hiérarchique de quatre groupes de symptômes et − ainsi le symptôme primaire de défense et le
permet d’ailleurs la distinction de plusieurs formes premier groupe de formations de compromis
cliniques de névrose obsessionnelle suivant la (impressions d’observation et de surveillance)
prédominance de l’un ou l’autre type correspondent au mécanisme proprement
symptomatique. Mais ce modèle, que Freud tente paranoïaque décrit en 1895.
aussitôt d’appliquer à la paranoïa, va avoir un effet − les deux autres groupes de symptômes du retour
très particulier sur sa théorie des Psychoses, lié là du refoulé recouvrent l’une des formations
encore à la conception d’une phase primaire hallucinatoires de type "psychoses hystériques",
commune de refoulement. l’autre les voix que Freud, nous l’avons vu,
En effet, Freud peut dégager une stratification rapproche des obsessions.
symptomatique homologue des manifestations − la défense secondaire, elle, intègre parmi Ses
cliniques paranoïaques : diverses formes la mégalomanie, c’est-à-dire le
– après la première phase où ont lieu les scènes délire de réalisation de désir.
traumatiques, le refoulement se fait par la voie de la Encore le matériel restreint dont dispose alors Freud
projection "et le symptôme (primaire) de défense qui ne lui permet-il pas d’aller bien loin dans cette voie
est érigé est celui de la méfiance à l’égard des qui va rester le modèle définitif de l’appréhension
autres" (Nouvelles remarques, in La vie sexuelle, p. freudienne des psychoses, comme on pourra le
80). vérifier par l’examen des travaux de la 2ème grande
– les formations de compromis du retour du refoulé période de leur étude clinique, celle des années
consistent en impressions délirantes d’observation, 1910-1915. Ainsi la "démence" autistique
en voix et en hallucinations visuelles et sensitives. Il schizophrénique dont Freud emprunte à Jung et
faut souligner que si les troisièmes paraissent à Bleuler le concept, se verra-t-elle intégrée au grand
Freud "plus proche du caractère de l’hystérie" (ibid., cycle psychotique.
p. 81), les secondés où "les reproches refoulés font On peut d’autre part remarquer que l’analyse
retour sous forme de pensées mises à voix haute" "psychologico-clinique" à laquelle Freud se livre ici
(ibid.) lui paraissent fonctionner "tout-à-fait comme lui permet de différencier structuralement des
dans les obsessions" (Manuscrit K, in La naissance, mécanismes psychopathologiques que la clinique
p. 135). psychiatrique (donc descriptive) de son temps ne
− à la place de la défense secondaire de la névrose distingue pas. encore : ainsi de la spécificité du
obsessionnelle, on va ici assister à "la formation statut des voix, des hallucinations sensorielles et
délirante combinatoire, le délire d’interprétation qui sensitives, des "impressions délirantes"
aboutit à l’altération du moi"(Nouvelles remarques, (d’observation, de surveillance, de commentaire),
p. 91). C’est un travail d’assimilation des des fantaisies d’autosatisfaction (Amentia,
symptômes puisque le mode particulier de la défense mégalomanie) et bientôt de la désagrégation
primaire (projection) fait qu’ils trouvent créance autistique schizophrénique, etc… A ce titre, on peut
auprès de moi, ce que Freud considère "comme la penser que la clinique française, beaucoup plus
preuve que celui-ci a été vaincu. Le processus pointilliste et différenciatrice que la clinique
s’achève soit par une mélancolie (impression de allemande, aurait pu lui fournir un support mieux
petitesse du moi), où la créance, refusée au adapté à sa recherche métapsychologique : ainsi
processus primaire est secondairement accordée aux aboutira-t-elle dans l’entre deux guerres à la
déformations, soit – et c’est là une forme plus grave description d’entités nosologiques autonomes
et plus fréquente – par un délire de protection correspondant entre autres à chacun des 5
(mégalomanie) jusqu’au moment où le moi se trouve mécanismes freudiens que je viens d’énumérer et qui
complètement déformé" (Manuscrit K, op. cit., p. peuvent structurer de manière isolée une forme
136). clinique (respectivement la psychose hallucinatoire
On le voit, la souplesse et la complexité du nouveau chronique, les états oniroïdes, le délire interprétatif,
modèle du déroulement d’un processus névrotique les paraphrénies imaginatives, le syndrome
permet à Freud une démarche très originale par hébéphrénique).
rapport même à sa propre méthodologie dans le Au total l’examen des premiers textes freudiens sur
champ des névroses proprement dites. On peut les psychoses nous aura permis d’éclairer les

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conditions de constitutions des principaux axes celle de l’hystérie et de sa bipolarité symptomatique,


conceptuels qui vont permettre à Freud d’en baliser continue à structurer en pro fondeur l’appréhension
le champ. On peut ainsi opposer tout d’abord sa théorique du champ psychotique tout entier. C’est
conception des névroses, où le tronc commun du sans doute à ce niveau qu’il faut situer les difficultés
mécanisme initial débouche sur une pluralité de et les achoppements du fonctionnement ultérieur du
devenirs ultérieurs (7), et sa théorie des psychoses modèle freudien ainsi dégagé.
qui forment toutes l’une ou l’autre étape d’un grand
(1) Le ler tome est paru en 1980 dans la Bibliothèque d’ORNICAR ?.
cycle unique – qui évoque immédiatement, jusque (2) Standard Édition, I, p. 135 : Préface à la traduction des Leçons du mardi de
dans la littéralité du concept de déformation finale Charcot (1892).
(3) E. Harets nous apprend que son exemplaire du Traité de Griesinger était
du moi, les idées de Griesinger. Si l’on veut donc "soigneusement souligné au crayon… Du plus haut intérêt, est
dégager une nosologie freudienne des psychoses, ce l’accumulation du crayonnage. sur les pages où Griesinger présente sa
théorie de l’ego et sa conception de la métamorphose (délirante) de l’ego
sera dans les éléments articulés du cycle de la "Cf. E. Harns : A fragment of Freud's library », Psychoanalytic Quaterly,
psychose qu’il faudra la chercher. 1971, p. 491.
(4) Cf. la reprise du même cas dans Névrose et Psychose (1924) sans qu’aucun
C’est ensuite l’idée d’une subjugation, d’une fait clinique nouveau n’y soit ajouté.
domination du moi comme essence du processus (5) Au sens de Krafft-Ebing : il s’agit d’une forme de délire de relation des
sensitifs à évolution intermittente par bouffées aigUes.
psychotique (8). Si Freud cesse pour dix ans, avec (6) Il s’agit des psychoses délirantes : Freud ne s’intéresse encore guère aux
l’abandon de la théorie de la séduction, son états maniaco-dépressifs qu’il considère d’ailleurs comme des névroses
actuelles (cf. Manuscrit G du 7/1/1895).
investigation des psychoses, on trouve trace du fait (7) Ainsi l’existence d’un "noyau hystérique" dans la névrose obsessionnelle
qu’une telle orientation continue à dominer sa ne lui a-t-elle jamais suggéré l’idée d’en faire une entité unique à plusieurs
strates.
pensée dans divers passages de la correspondance (8) La plupart des modalités symptomatiques décrites dans les textes de 1896
avec Fliess (cf. par exemple le début de la lettre du correspondent d’ailleurs à cette conception.
(9) C’est-à-dire aussi de la théorie de l’Automatisme qui structure une
11 janvier 1897, p. 163 de La naissance), ainsi que conception bipolaire du fonctionnement mental (rêve-veille ou processus
dans le chapitre métapsychologique (ch. 7) de primaire-processus secondaire).
l’Interprétation des rêves : "Il n’y a danger que
lorsque le déplacement des forces est réalisé, non par
le relâchement nocturne de la censure critique, mais
par un affaiblissement pathologique de celle-ci ou
par le renforcement pathologique des excitations
inconscientes, alors que le préconscient est investi et
que les portes de la motilité sont ouvertes. Alors le
veilleur est terrassé, les excitations inconscientes
soumettent à leur pouvoir le préconscient, dominent
par lui nos paroles et nos actes ou s’emparent de la
régression hallucinatoire… C’est cet état que nous
appelons psychose" (p. 483).
Enfin dès 1899, Freud écrit à Fliess qu’il a "été
amené à considérer la paranoïa comme la poussée
d’un courant auto-érotique" (lettre du 9 décembre, in
La naissance, p. 270), retrouvent. ainsi l’intuition de
1894 (cf. le cas d’Amentia), ce qui l’amènera dix ans
plus tard à la théorie du narcissisme. C’est sur ces
trois idées fondamentales, présentes ainsi dès les
premiers pas des investigations freudiennes, que se
constituera désormais la théorie des psychoses ;
unité fondamentale du cycle psychotique,
dominance du mécanisme d’échec de la défense et
de subjugation du moi, aspect narcissique-auto-
érotique de la régression psychotique. On peut
souligner la profonde cohérence interne de cette
conception : la psychose y représente l’envers du
fonctionnement mental "normal", d’où les modèles
prédominants du rêve et de la "psychose unique" de
Griesinger (9). C’est qu’en effet l’expérience initiale
où s’est originé le concept freudien de psychose,

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