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Vous ne dites rien

Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
L’interprétation mise en cause Franz Kaltenbeck............................................................................................ 3
L’orientation lacanienne......................................................................................................................................... 5
L’interprétation à l’envers Jacques-Alain Miller ............................................................................................. 5
Gilles Deleuze (1925-1995) ................................................................................................................................... 9
Les machines psychanalytiques de Gilles Deleuze Serge Cottet ...................................................................... 9
Parcours ................................................................................................................................................................ 13
Mais où est donc passée l’interprétation ? Jean-Robert Rabanel .................................................................. 13
Les silences du psychanalyste Pierre Malengreau......................................................................................... 16
L’interprétation dans la psychose......................................................................................................................... 20
L’ «À-part» symbolique chez le psychotique Louis Kossmann ..................................................................... 20
À propos d’une interprétation transsexuelle Hervé Hubert............................................................................ 22
La paranoïa et son interprétation Carole Dewambrechies-La Sagna ............................................................ 25
Énigme, équivoque, mot d’esprit.......................................................................................................................... 29
Interprétation et équivoque Rose-Paule Vinciguerra ..................................................................................... 29
Une interprétation paradoxale Pierre Naveau................................................................................................. 31
Désir de l’analyste, révélation et rectification...................................................................................................... 36
Ce qu’elle ne savait pas : le rien et le signe d’amour Pierre-Gilles Guéguen ................................................ 36
Le prix du secret Dominique Miller................................................................................................................ 39
Les conditions de l’interprétation Francesca Biagi-Chai ............................................................................... 42
Place et fonction de l’interprétation dans la passe................................................................................................ 46
Quelques remarques sur l’interprétation aujourd’hui....................................................................................... 46
I Antonio di Ciaccia .................................................................................................................................... 46
II Marie-Hélène Brousse ............................................................................................................................ 48
Conclusions .......................................................................................................................................................... 52
Ça tire Pierre Bruno........................................................................................................................................ 52
Études freudiennes................................................................................................................................................ 55
«Ces réveils de mots» : Freud, Jacques-Pierre et la pièce écossaise Michael Molnar ................................... 55
Rapports sur la passe ............................................................................................................................................ 65
Cartel «A» 92-94 .............................................................................................................................................. 65
cartel «B» 92-94 ............................................................................................................................................... 71
La clinique et ses débats ....................................................................................................................................... 81
Les limites de l’interprétation du rêve chez Freud Serge Cottet..................................................................... 81
Du tact au mi-dire Laure Naveau.................................................................................................................... 86
Subversion d’une interprétation kleinienne Claude Quénardel ..................................................................... 91
Logique lacanienne............................................................................................................................................... 95
Réel de l’interprétation Gilles Chatenay......................................................................................................... 95
Sens et interprétation Russel Grigg ................................................................................................................. 97
Une référence de Lacan à l’esthétique indienne Béatrice Khiara ................................................................ 100
Lettres, etc. ......................................................................................................................................................... 107
De l’image au réel Dominique Laurent........................................................................................................ 107
Hölderlin et la réponse du pire Michael Turnheim ...................................................................................... 113
Une promenade avec Stéphane Mallarmé Henri de Régnier........................................................................ 115

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Éditorial
L’interprétation mise en cause d’une grande retenue et d’une liberté certaine.
Franz Kaltenbeck Quand il rend par exemple compte de son échec
dans le cas Dora, il nous fait part de son aversion
Dans la panoplie analytique contre le symptôme, pour les faux semblants. Il est par contre sûr de lui
l’interprétation passe pour l’arme la plus tranchante. quand il s’agit de «renverser les positions de la belle
L’analysant n’attend-il pas de son analyste le mot âme» chez sa patiente en lui montrant qu’elle
qui lui manque, le dire rédempteur ? Afin de ne pas participe à ce grand désordre du monde qu’elle
éveiller trop de faux espoirs, les analystes ont intérêt dénonce. Liberté dont il ne s’est pas dédit face à la
à renouveler leur réflexion sur les moyens de leur souffrance de l’homme aux rats.
action. C’est ce qu’ont essayé de faire les XXIe Si Freud manie l’équivoque interprétative avec une
Journées de l’École de la Cause freudienne-ACF. souveraineté sans pair, il dédramatise le concept de
Que les mots puissent guérir n’est pas une invention l’interprétation dans la théorie. Elle ne demande que
de Freud. Il a interrogé ce pouvoir dès 1890. Il l’a «tact et exercice» affirme-t-il dans l’«Autoportrait».
éclairé et sublimé après s’être séparé de l’hypnose et Sobriété que nous retrouvons chez Jacques Lacan.
de la suggestion. Fort de son scientisme, il fut à En 1958, il fait entendre qu’il pourrait donner «les
même d’entendre le message des hystériques. L’une règles de l’interprétation», un peu comme Freud a
d’elles, Madame Emmy von N., l’a même mis à sa donné celles de la science des rêves. Cette approche
place de psychanalyste, en lui apprenant à se taire et algorithmique n’est pas désavouée dans di :
en lui pointant son désir (brûlant) de savoir (cf. Étourdit». Certes, dans cet écrit de 1972, il n’est plus
Serge Cottet, «Freud et le désir du psychanalyste», question de «règles» mais plutôt d’une doctrine
Seuil, 1996). L’interprétation n’est pas la seule cohérente. Elle commence par une distinction entre
affaire du psychanalyste. le dire modal de la demande et le dire apophantique
Celui-ci risque toujours de régresser à la pensée de l’interprétation ; elle formule la finalité de celle-
magique ou religieuse. Et quand il a compris que le ci – l’interprétation pointe la cause du désir ; elle
réel n’obéit pas toujours à sa parole il cherche livre une théorie de l’équivoque «dont s’inscrit l’à-
d’autres compensations à son impuissance, par côté d’une énonciation». Ces équivoques se
exemple dans un pouvoir institutionnel. concentrent en trois «points-noeuds» :
À vrai dire, Freud ne s’est jamais laissé tromper par l’homophonie, où tous les coups sont permis, la
les prouesses divinatoires de ses élèves. Ainsi grammaire, dont Freud s’est servi et la logique «sans
méprisa-t-il les dons de Stekel pour le décryptage laquelle l’interprétation serait imbécile».
inconscient. Cette distance vis-à-vis de la rhétorique L’enseignement de Lacan peut se lire comme un
rend les «dits» de Freud, dans les cures de Dora, de parcours qui part d’une recherche sur l’imaginaire,
l’homme aux rats, de Hans et de l’homme aux loups, passe par la tentative de fonder l’analyse dans la
à la fois coupants et délicieux. parole et dans le langage pour s’orienter vers les
Il saura aussi lire les signes précurseurs qui lui problèmes du réel, celui-ci étant pensé comme un
annonçaient, avant 1920, que l’inconscient allait se impossible à symboliser. Ce parcours paraît d’autant
fermer. L’automatisme de répétition est une des plus solide qu’il a été retracé par J.-A. Miller dans
réponses à cette manifestation du réel qui écorne le ses cours des dernières années («Donc» 1993-1994,
pouvoir du symbolique. Il est vrai aussi qu’il n’a pas «Silet» 1994-1995,) avec un grand souci des détails.
su éviter la dérive de l’interprétation, devenue Loin d’être une simple historisation, cette
inopérante par rapport au matériel, vers un présentation s’anime en cernant les butées et en
formalisme obsessionnel de la résistance. suivant leurs dépassements dans la théorie
À partir de 1920, Freud appelle l’interprétation un lacanienne.
art. C’est un art aussi séduisant qu’ingrat. Censé C’est grâce à la dynamique de cette genèse qu’on
disperser les illusions du sujet, il semble doué d’un peut aussi mettre en valeur les constantes, les
effet boomerang, décevant souvent son propre agent. anticipations et les ouvertures mises en place dès
Sortis de leurs contextes cliniques, les énoncés l’origine dans l’enseignement de Lacan.
interprétatifs nous paraissent souvent très loin du Aussi doit-on admettre que Lacan ménage une place
mot d’esprit. au réel alors que le courant principal de sa théorie
Freud nous livre les siens dans le cadre d’histoires s’arrête encore à la pensée de l’intersubjectivité ou à
de maladies complexes. Il nous y donne la leçon l’inconscient structuré comme un langage. Pour en

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donner des exemples, nous n’avons pas toujours à L’interprétation devient beaucoup plus
rabâcher la relation intime entre ses élucubrations problématique lorsque Lacan explore l’inconscient
sur le temps logique et ses innovations techniques. comme réel avec ses chaînes de «jouis-sens».
Nous pouvons généraliser notre propos : Lacan n’a Parallèlement à ce collapsus du sens et de la
jamais exclu le réel quand il s’agissait de penser la jouissance, Lacan découvre «lalangue», plus
pratique. Rappelons seulement ici le geste du maître élémentaire que le langage, qui n’en est que
zen dans l’«Ouverture» du Séminaire I. Si celui-ci l’élaboration. En 1964, l’interprétation était encore
cherche le sens, il le fait par un «refus de tout secondée par cette «manœuvre du transfert» qui
système». règle la distance entre l’idéal du moi et l’objet a.
Un indice plus saillant de cette ouverture au réel se Mais rien ne règle la distance entre la jouissance et
lit dans «La direction de la cure», où Lacan donne à le trait unaire, purement répétitif. A partir du
l’interprétation une place particulière. Il la fonde moment où le symbolique «se réalise» comme dans
bien dans la «doctrine du signifiant», mais il l’insère la schizophrénie, la fonction de l’analyste change
aussi dans un autre champ qu’il appelle à l’époque aussi.
«l’opération analytique», dont il fera dix ans plus Sur la base de son travail au sein d’un cartel de la
tard son célèbre «acte». Ce champ-là n’est plus passe, Serge Cottet a diagnostiqué, l’année dernière,
purement signifiant. Lacan nous le dit en toute clarté un «déclin de l’interprétation» dans la pratique
quand il énumère ce que l’analyste doit payer dans analytique d’aujourd’hui. Jacques-Alain Miller
«la mise de fonds de l’entreprise commune» : de contredit, dans son exposé publié dans ce numéro, ce
mots, si ces mots sont élevés «à leur effet constat : on ne saurait parler de déclin car
d’interprétation» ; de sa personne dans le transfert ; l’interprétation est morte. Voilà un débat dont on
et de ce «qu’il y a d’essentiel dans son jugement le peut espérer qu’il se poursuive.
plus intime». L’énumération de ces trois postes Les textes rassemblés sous le titre «Vous ne dites
prouve que déjà en 1958, Lacan insère rien» sont issus des travaux engagés par l’École et le
l’interprétation dans la structure qui ne se limite pas Champ freudien depuis plus d’un an. Ils impulseront
au signifiant. sans doute des discussions qui auront leur apogée à
Au fur et à mesure que son enseignement avance, la IX`Rencontre Internationale sur «Les pouvoirs de
cette relativité structurale de l’interprétation se la parole» (Buenos Aires, juillet 1996).
précise. Ne pouvant pas résumer ces étapes, nous La plupart de ces textes traitent de la place et de la
renvoyons ici au travail très fourni de Jean-Robert fonction de l’interprétation dans le cadre de cures
Rabanel dans ce numéro. Il suit pas à pas analytiques de névrosés et de psychotiques.
l’enseignement de Lacan sur notre thème. Il ne nous L’opposition entre l’interprétation analytique et
semble pourtant pas inutile de souligner un passage, l’interprétation délirante y est mise en valeur.
dans le Séminaire XI, où Lacan délimite La rubrique «La clinique et ses débats» apporte trois
l’interprétation avec l’objet a. On se souvient des contributions qui éclairent l’actualité du thème par
trois temps dans sa fable du pauvre mendiant qui, à des références à l’histoire de l’interprétation. Dans
la porte d’une rôtisserie, se régale du fumet du rôti. «Logique lacanienne», deux auteurs mobilisent
Le fumet c’est le menu, c’est-à-dire des signifiants. Frege, Wittgenstein et Davidson pour leurs
Si ce menu était rédigé en chinois, il faudrait qu’il investigations sur le réel et la vérité. Un travail sur
nous soit traduit. Mais supposons que vous soyez «Une référence de Lacan à l’esthétique indienne»
novice dans ce restaurant chinois, vous devriez alors anticipe sur le thème de la Rencontre de Buenos
aussi demander à la patronne qu’elle vous initie aux Aires.
termes de sa cuisine. Et enfin, vous pouvez même lui Trois poètes sont traités dans la rubrique «Lettres,
demander de vous recommander vos plats, de vous etc.» : Hölderlin, qui a choisi le pire et non pas la
dire ce que vous désirez manger. Or comme nos paranoïa, Maupassant, dont l’inquiétante étrangeté
désirs alimentaires recouvrent des désirs sexuels, est abordée par rapport à sa psychose et Mallarmé,
pourquoi n’iriez-vous pas «un tant soit peu titiller dont on nous transmet des paroles bien crues.
ses seins» ? Par cette fable, Lacan nous dit qu’il ne Deux études freudiennes s’ajoutent à cet ensemble :
suffit pas que l’analyste «supporte la fonction de l’une porte sur la fascination que Shakespeare a
Tirésias», «il faut encore, comme le dit Apollinaire, exercée sur Freud, l’autre présente l’œuvre du
qu’il ait des mamelles». Là encore nous voyons que biologiste August Weismann à laquelle Freud se
l’interprétation symbolique – la traduction et la réfère dans «Au-delà du plaisir». La revue publie
divination du désir – est cadrée par l’objet a – le enfin les rapports des Cartels «A» et «B» 92-94 sur
sein. leur expérience dans la passe.

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L’orientation lacanienne
L’interprétation à l’envers interprétation, n’est-ce pas ce qui se redit sous la
Jacques-Alain Miller forme du concept du sujet supposé savoir ? Cela
sera-t-il acquis enfin, que je le redise une fois de
– Vous ne dites rien ? plus aujourd’hui ?
– Ah si, je dis quelque chose. Je dis que l’âge de C’est un leurre, et c’est même une impasse, que
l’interprétation est derrière nous. d’unilatéraliser l’interprétation du côté de l’analyste,
C’est ce que tous disent, mais sans le savoir encore. comme son intervention, son action, son acte, son
Et c’est pourquoi ces Journées sur l’interprétation dit, son dire. Sans doute s’est-on trop fasciné sur le
avaient besoin d’une interprétation. speech act de l’analyste pour s’apercevoir de
L’âge de l’interprétation est derrière nous. C’est ce l’équivalence que je disais, de l’inconscient et de
que Lacan savait, mais il ne le disait pas : il le faisait l’interprétation – le temps-pour-comprendre s’est ici
entendre, et nous commençons seulement à le lire. indûment prolongé.
Nous disons «l’interprétation», nous n’avons que ce Les théories de l’interprétation analytiques ne
mot à la bouche, il nous assure que, en nous, se témoignent que du narcissisme des analystes. Il est
poursuit «l’histoire» de la psychanalyse. Mais nous temps de conclure. L’interprétation est
disons «l’interprétation» comme nous disons primordialement celle de l’inconscient, au sens
«l’inconscient», sans plus penser à la conscience, et subjectif du génitif – c’est l’inconscient qui
à la nier. «L’inconscient», «l’interprétation», ce sont interprète. L’interprétation analytique vient en
les mots de la tribu, à couvert desquels s’insinue le second, elle se fonde sur l’interprétation de
sens nouveau qui s’avance masqué. l’inconscient, d’où l’erreur de croire que c’est
Qu’est-ce que l’inconscient ? Comment s’en l’inconscient de l’analyste qui interprète.
interprète le concept ? – quand je ne le rapporte plus À défaut de partir de 1'a priori que l’inconscient
à la conscience, mais à la fonction de la parole dans interprète, on en revient toujours, et quoi qu’on dise,
le champ du langage. Qui ne sait que l’inconscient à faire de l’inconscient un langage-objet et de
se tient alors tout entier dans le décalage ? – le l’interprétation un métalangage. Or, l’interprétation
décalage qui se répète de ce que je veux dire à ce n’est pas stratifiée par rapport à l’inconscient ; elle
que je dis – comme si le signifiant déviait la n’est pas d’un ordre autre ; elle s’inscrit dans le
trajectoire programmée du signifié, et c’est ce qui même registre ; elle est constitutive de ce registre ;
donne matière à interpréter – comme si le signifiant quand l’analyste en prend le relais, il ne fait pas
interprétait à sa manière ce que je veux dire. C’est autre chose que ne fait l’inconscient ; il s’inscrit à sa
ici, dans ce décalage, que Freud situa ce qu’il suite ; seulement fait-il passer l’interprétation de
dénomma «l’inconscient» – comme si à ce mien l’état sauvage où elle se démontre être dans
vouloir-dire, qui est mon «intention de l’inconscient, à l’état raisonné où il tente de la
signification», se substituait un vouloir-dire autre qui porter.
serait celui du signifiant lui-même, et que Lacan a Faire résonner, faire allusion, sous-entendre, faire
désigné comme «le désir de l’Autre». silence, faire l’oracle, citer, faire énigme, mi-dire,
Que cela est simple ! Que cela est bien connu ! Alors révéler – mais qui fait ça ? Qui fait ça mieux que
pourquoi la conclusion qui s’inscrit de ces dits a-t- vous ? Qui manie cette rhétorique comme de
elle tardé à paraître au jour ? naissance, alors que vous vous échinez à en
– à savoir que l’interprétation n’est pas autre chose apprendre les rudiments ? Qui ? – sinon
que l’inconscient, que l’interprétation est l’inconscient même.
l’inconscient même. Toute la théorie de l’interprétation n’a jamais eu
Pourquoi l’interprétation n’est-elle pas comptée par qu’un but – vous apprendre à parler comme
Lacan au rang des concepts fondamentaux de la l’inconscient.
psychanalyse ? – sinon parce qu’elle est incluse dans L’interprétation minimale, le «je ne te le fais pas
le concept même de l’inconscient. L’équivalence de dire», qu’est-ce donc que cela ? – sinon placer les
l’inconscient et de l’interprétation, n’est-ce pas ce guillemets de la citation sur le dit, le
qui surgit à la fin du Séminaire du «Désir et son décontextualiser, pour faire apparaître un sens
interprétation» ? nouveau. Mais n’est-ce pas ce que fait l’inconscient
– dans ce paradoxe – le désir inconscient est son du rêve ? – comme Freud l’a découvert de ce qu’il a
interprétation. L’équivalence inconscient - nommé «les restes diurnes».

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L’inconscient interprète. Et l’analyste, s’il interprète, Ainsi ce que Lacan a baptisé du nom de l’objet petit
interprète à sa suite. Quelle autre voie lui est ouverte a est-il le déchet ultime d’une tentative grandiose :
au terme ? – sinon celle de s’identifier à celle d’intégrer la jouissance à la structure de
l’inconscient même. C’est le principe d’un langage, quitte à élargir celle-ci jusqu’à la structure
narcissisme nouveau, qui n’est plus celui du moi de discours.
fort. «Vous ne dites rien ?» Sans doute. Se taire est Au-delà, s’ouvre une dimension autre, où la
ici un moindre mal. Car interpréter, l’inconscient n’a structure de langage est elle-même relativisée, et
jamais fait que ça, et il le fait mieux, en règle n’apparaît plus que comme une élaboration de savoir
générale, que l’analyste. Si l’analyste se tait, c’est sur «lalangue». Le terme de signifiant défaille à
que l’inconscient interprète. saisir ce dont il s’agit – car il est fait pour saisir
Pourtant, l’inconscient aussi bien veut être l’effet de signifié, et peine à rendre compte du
interprété. Il s’offre à l’être. Si l’inconscient ne produit de jouissance.
voulait pas être interprété, si le désir inconscient du Dès lors, l’interprétation ne sera plus jamais ce
rêve n’était pas, dans sa phase la plus profonde, désir qu’elle était. L’âge de l’interprétation, l’âge où
d’être interprété – Lacan le dit –, désir de prendre Freud bouleversait le discours universel par
sens, il n’y aurait pas l’analyste. l’interprétation, est clos.
Entrons dans le paradoxe. L’inconscient interprète, Freud commença par le rêve, qui de toujours s’était
et il veut être interprété. Il n’y a là contradiction que prêté à l’interprétation. Il poursuivit par le
pour un concept sommaire de l’interprétation. symptôme, conçu sur le modèle du rêve, comme
L’interprétation, en effet, appelle toujours message à déchiffrer. Déjà sur son chemin il avait
l’interprétation. rencontré la réaction thérapeutique négative, le
Disons-le autrement : interpréter, c’est déchiffrer. masochisme et le fantasme.
Mais déchiffrer, c’est chiffrer à nouveau. Le Ce que Lacan continue d’appeler «l’interprétation»
mouvement ne s’arrête que sur une satisfaction. n’est plus celle-là, ne serait-ce que parce qu’elle ne
Freud ne dit pas autre chose quand il inscrit le rêve s’ordonne pas au symptôme, mais bien au fantasme.
comme discours au registre du processus primaire, Et ne répétons-nous pas que le fantasme ne
comme une réalisation de désir. Et Lacan le s’interprète pas, qu’il se construit ?
déchiffre pour nous en disant que la jouissance est Le fantasme est une phrase qui se jouit, message
dans le chiffrage. chiffré qui recèle la jouissance. Le symptôme même
Mais encore – comment la jouissance est-elle dans le est à penser à partir du fantasme, ce que Lacan
chiffrage ? De quel être est-elle dans le chiffrage ? appelle le «sinthome».
Et quel lieu habite-t-elle dans le chiffrage ? Une pratique qui vise dans le sujet le sinthome
Disons-le de façon abrupte, comme il convient à ces n’interprète pas à l’instar de l’inconscient.
communications brèves qui font le style et le sel de Interpréter à l’instar de l’inconscient, c’est rester au
ces Journées – il n’est rien dans la structure de service du principe de plaisir. Se mettre au service
langage qui permette de répondre correctement à la du principe de réalité n’y change rien, car le principe
question que je pose, sauf à corriger cette structure. de réalité est lui-même au service du principe de
J’ai, l’an dernier, fatigué l’auditoire de mon cours à plaisir.
lui faire suivre les méandres auxquels s’obligea Interpréter au service du principe de plaisir – ne
Lacan pour intégrer la libido freudienne dans la cherchez pas ailleurs le principe de l’analyse
structure de langage – et précisément, au lieu du interminable. Ce n’est pas là ce que Lacan appelle
signifié, donnant à la jouissance, si je puis dire, «la voie d’un vrai réveil pour le sujet».
l’être même du sens. Reste à dire ce que pourrait être interpréter au-delà
Jouissance, sens joui – l’homophonie dont il nous du principe de plaisir – interpréter en sens contraire
surprend dans sa Télévision est au principe même du de l’inconscient. Là, le mot d’interprétation ne vaut
programme inauguré, sinon par que comme le tenant-lieu d’un autre, qui ne peut être
Fonction et champ de la parole et du langage, au le silence.
moins par son déchiffrage dans L’instance de la De même qu’il nous faut, pour référence,
lettre. Ce programme, c’est réduire la libido à l’être abandonner le symptôme pour le fantasme, penser le
du sens. symptôme à partir du fantasme – de même nous
J’ai scandé les moments principaux de cette faut-il ici abandonner la névrose pour la psychose,
élaboration, qui sont au nombre de cinq. Au terme, penser la névrose à partir de la psychose.
c’est la disqualification même de l’objet petit a. Le signifiant comme tel, c’est-à-dire comme le
chiffre, comme séparé des effets de signification,

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appelle en tant que telle l’interprétation. Le C’est pourquoi, ici précisément, s’avançant dans
signifiant tout seul est toujours une énigme, et c’est cette autre dimension de l’interprétation,
pourquoi il est en manque d’interprétation. Cette Lacan fait appel à Finnegans Wake, soit à un texte
interprétation nécessite l’implication d’un autre qui, jouant incessamment des rapports de la parole et
signifiant, d’où émerge un sens nouveau. de l’écriture, du son et du sens, tissé de
C’est la structure que j’ai mise en valeur il y a un condensations, d’équivoques, d’homophonies, n’a
mois à la Section clinique de Buenos Aires, dans un néanmoins rien à voir avec le vieil inconscient. C’est
colloque qui portait sur le délire et le phénomène que tout point de capiton y est rendu caduc. C’est
élémentaire. pourquoi il ne prête pas à interprétation, ni à
Le phénomène élémentaire met en évidence, d’une traduction – en dépit d’efforts héroïques. C’est qu’il
manière particulièrement pure, la présence du n’est pas lui-même une interprétation, et reconduit
signifiant tout seul, en souffrance – en attente de merveilleusement le sujet de la lecture à la
l’autre signifiant qui lui donnerait un sens – et, dans perplexité comme phénomène élémentaire du sujet
la règle, il apparaît le signifiant binaire du savoir qui dans lalangue.
ne cache pas en l’occurrence sa nature de délire. On Disons que S1 y absorbe toujours S2. Les mots qui en
dit très bien – le délire d’interprétation. traduiraient le sens dans une langue autre sont
C’est la voie de toute interprétation : l’interprétation comme par avance dévorés par ce texte même,
a structure de délire, et c’est pourquoi Freud n’hésite comme s’il s’auto-traduisait, et, de ce fait, la relation
pas à mettre sur le même plan, sans stratifier, le du signifiant et du signifié ne prend pas forme
délire de Schreber et la théorie de la libido. d’inconscient. Vous ne saurez jamais séparer ce que
Si l’interprétation que l’analyste a à offrir au patient Joyce voulait dire de ce qu’il a dit – transmission
est de l’ordre du délire, alors en effet, sans doute intégrale, mais de mode inverse du mathème.
vaut-il mieux se taire. Maxime de prudence. L’effet zéro du phénomène élémentaire est ici obtenu
Il y a une autre voie, qui n’est ni celle du délire, ni à travers un effet aleph, qui ouvre sur l’infini
celle du silence de la prudence. Cette voie, on sémantique, ou mieux, sur la fuite du sens.
continuera si l’on veut de l’appeler «interprétation», Ce que nous appelons encore «interprétation», bien
bien qu’elle n’ait plus rien à voir avec le système de que la pratique analytique soit toujours davantage
l’interprétation, sinon à en être son envers. post-interprétative, révèle, sans doute, mais quoi ? –
Pour le dire avec la concision que réclament ces sinon une opacité irréductible dans la relation du
Journées, l’autre voie consiste à retenir S2, à ne pas sujet à lalangue. Et c’est pourquoi l’interprétation –
l’ajouter aux fins de cerner S1. C’est reconduire le cette post-interprétation – n’est plus, à parler
sujet aux signifiants proprement élémentaires sur exactement, ponctuation.
lesquels il a, dans sa névrose, déliré. La ponctuation appartient au système de la
Le signifiant unaire, comme tel insensé, veut dire signification ; elle est toujours sémantique ; elle
que le phénomène élémentaire est primordial. effectue toujours un point de capiton. C’est pourquoi
L’envers de l’interprétation consiste à cerner le la pratique post-interprétative qui, de fait, prend tous
signifiant comme phénomène élémentaire du sujet, les jours le relais de l’interprétation, se repère non
et comme d’avant qu’il ne soit articulé dans la sur la ponctuation, mais sur la coupure.
formation de l’inconscient qui lui donne sens de Cette coupure, imageons-la pour l’heure d’une
délire. séparation entre S1 et S2, celle-là même qui s’inscrit
Quand l’interprétation se fait l’émule de sur la ligne inférieure du mathème «discours
l’inconscient, quand elle mobilise les plus subtiles analytique» : S2//S1.
ressources de la rhétorique, quand elle se moule sur Les conséquences en sont fondamentales pour la
la structure des formations de l’inconscient – ce construction même de ce que nous appelons la
délire, elle le nourrit – là où il s’agit de l’affamer. séance analytique.
S’il y a ici déchiffrage, c’est un déchiffrage qui ne La question n’est pas de savoir si la séance est
donne pas sens. longue ou brève, silencieuse ou parleuse. Ou bien la
La psychose, ici comme ailleurs, met la structure à séance est une unité sémantique, celle où S2 vient
nu. Comme l’automatisme mental met en évidence faire ponctuation à l’élaboration – délire au service
la xénopathie foncière de la parole, le phénomène du Nom-du-Père – bien des séances sont ainsi. Ou
élémentaire est là pour manifester l’état originaire de bien la séance analytique est une unité a-sémantique
la relation du sujet à lalangue. Il sait que le dit le reconduisant le sujet à l’opacité de sa jouissance.
concerne, qu’il y a de la signification, il ne sait pas Cela suppose qu’avant d’être bouclée, elle soit
laquelle. coupée.

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J’oppose donc ici, à la voie de l’élaboration, la voie


de la perplexité. L’élaboration, ne vous en faites pas,
il y en aura toujours de surcroît.
Je propose donc à la réflexion de ces Journées que
l’interprétation proprement analytique – conservons
le mot – fonctionne à l’envers de l’inconscient.

On trouvera ci-dessous un résumé d’une des


réponses de Jacques-Alain Miller aux questions de
l’assistance.
Nous sommes partis du diagnostic posé par Serge
Cottet, «le déclin de l’interprétation» – qui a fait
mouche après que je l’ai cueilli l’an dernier dans son
exposé à la Section clinique. Il signalait des
difficultés qu’il classait dans l’ordre d’un certain
symptôme. Ce terme de «déclin», qui nous prenait
dans le syntagme «grandeur et décadence», cette
face d’ombre, j’ai essayé d’en donner la face de
lumière. Je positivise ce qu’on peut repérer en
première analyse comme un déclin de
l’interprétation. Je sublime ce déclin de
l’interprétation en pratique post-interprétative.
Quand donc a-t-elle commencé, cette pratique ?
Avec Freud lui-même, on ne peut manquer de s’en
apercevoir.

NOTE

Cette communication avait été par moi annoncée


dans le programme des Journées sous le titre
«L’envers de l’interprétation», et présentée en trois
phrases : «L’interprétation est morte. On ne la
ressuscitera pas. Si elle est d’aujourd'hui, la pratique,
sans bien le savoir encore, est inéluctablement post-
interprétative.» Faite pour prendre à revers une
opinion moyenne, cette communication orale visait à
l’effet de surprise ; elle l’obtint, et au-delà. Succès
donc – ou peut-être pas… : car : on, virant lof sur
lof, noya le poisson. Cf. à ce propos une première
réflexion, «L’oubli de l’interprétation», paru dans La
Lettre mensuelle, n°144, décembre 1995, pp. 1-2.
Le présent texte, établi par les soins de C.
Bonningue a été relu par moi : j’ai peu corrigé.-
J.-A. M.

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Gilles Deleuze (1925-1995)


Les machines psychanalytiques de Gilles Deleuze dite mineure elle aussi, a toujours eu cette fonction :
Serge Cottet renverser le platonisme. La psychanalyse devait
contribuer à cette entreprise en raison de ses
Il paraît que Deleuze, lors de ses premières propriétés dissolvantes à l’endroit de certains
rencontres avec Guattari en 1969 considérait celui-ci concepts : le temps, la répétition, l’événement ; et
comme «en avance sur lui» 1 . Sans doute attendait-il par sa référence au désir, le grand refoulé de la
d’un lacanien peu orthodoxe qu’il lui facilite l’entrée philosophie. Elle devait servir aussi à mettre à jour
dans le nouveau monde des machines désirantes. un envers de la philosophie dont ses philosophes
Deleuze croyait à un envers de Lacan, non favoris, Spinoza, Nietzsche, Bergson, avaient tracé
structuraliste ; baroque et créateur… Pourtant, dit-il, la voie.
«ce n’est pas moi qui ai sorti Félix de la Le crépuscule des idoles s’annonçait sous la
psychanalyse, c’est lui qui m’en a sorti» 2 . bannière de la petite philosophie contre la grande.
Comment y était-il entré, c’est ce que nous Mais Nietzsche et Kierkegaard suffiraient-ils à
voudrions éclairer en hommage à une œuvre qui, renverser Hegel ? On n’a pas trop des stoïciens et
d’abord, s’est nourrie de la psychanalyse pendant des présocratiques pour faire vaciller l’idéalisme, et
quelques années, avant de la rejeter avec dégoût les philosophes de la terre et des surfaces peuvent
après 1972. bien rencontrer la topique freudienne.
La rencontre, finalement manquée, avec Lacan, avait Deleuze n’aura pas son pareil pour ces
pourtant bien commencé. Lacan, en 1967, avait rapprochements impossibles. Plus tard ce sera, par
salué son Masoch qui faisait passer un vent d’air exemple, Heidegger et A. Jarry (n’oublions pas
frais sur une clinique moribonde. L’année d’après cependant que la méthode est familière au
comme en écho à «La logique du fantasme», structuralisme ; ainsi Lévi-Strauss avec Œdipe roi et
Logique du sens, de Deleuze, abordait la même Un chapeau de paille d’Italie 5 ).
question du fantasme à sa façon, mais avec le Alors, pourquoi pas Freud avec les stoïciens ;
témoignage de ses lectures de «La lettre volée». Les Mélanie Klein avec Lewis Carroll, et l’inspiration
paradoxes logiques, les mariages improbables entre «carrollienne» de Lacan. C’est en tous cas sans
auteurs, tels que Kant avec Sade, l’antiphilosophie, aucune irrévérence que ces rapprochements sont
impressionneront durablement Deleuze. proposés : Deleuze, certes, tire des stoïciens son
Il faut pourtant bien dire que les références de concept d’événement et sa théorie de l’expression :
Deleuze à la psychanalyse à l’époque n’ont pas une mais c’est au bénéfice de Freud qu’une lecture du
place privilégiée par rapport à des auteurs «moi et du ça» s’éclaire par la mise en évidence des
philosophiques ou littéraires ; comme avec ces surfaces de l’appareil physique. Ainsi c’est bien
derniers, l’usage que fait Deleuze de la psychanalyse l’illusion de la profondeur du moi qui est dénoncée
est destiné à bousculer les autorités universitaires et par des moyens inédits.
spécialement la philosophie. Toutefois, comme si Deleuze appliquait à la
Étudiant à la Sorbonne en 1960, je me souviens des psychanalyse elle-même sa méthode minimaliste, ce
tirades de Deleuze contre la tyrannie de l’histoire de ne sont pas les grands noms de la psychanalyse,
la philosophie : «Je suis d’une génération, une des Freud et Lacan, qui sont le plus souvent convoqués.
dernières générations qu’on a plus ou moins Disons-le tout net, la psychanalyse en 1968 pour
assassinée avec l’histoire de la philosophie » 3 . Deleuze, c’est Mélanie Klein.
Le panthéon des grands auteurs, les noms du père de Mêlée au banquet des philosophes, Mélanie Klein
la philosophie universitaire auront été pour lui, est appelée pour faire passer des flux
comme il dit, son «Œdipe philosophique » 4 . L’appel schizophréniques dans les concepts philosophiques.
à des philosophes mineurs comme à la littérature Cette fois la lecture extrêmement pointue de l’œuvre
de Mélanie Klein et, disons-le, une des seules qui
1 permette de saisir quelque chose de son œuvre,
Cf. L’Arc, n°49, 1972, p. 47.
2 prend Antonin Artaud pour point d’appui.
Cité par Philippe Mengue, in Gilles Deleuze ou le système du multiple,
Kimé, Paris, 1994, p. 296. Pour toutes les références de Deleuze à la
psychanalyse nous suivons notre collègue et ami, Philippe Mengue, le seul
à notre connaissance à prendre au sérieux la rencontre avec Lacan.
3
Op. cit., p. 300.
4 5
Ibid., p. 296. LÉVI-STRAUSS CL., La Potière jalouse, Paris, Plon, 1985.

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Mélanie Klein lue par Artaud en somme avec actif/passif. Nul besoin du pronominal : «Ce qui
comme pivot «le corps sans organe» promu par ce apparaît dans le fantasme, c’est le mouvement par
dernier. lequel le moi s’ouvre à la surface et libère les
Oui, déjà le concept central de l’anti-Œdipe ! signifiants acosmiques, impersonnels et pré-
Déjà l’éloge de la schizophrénie ; avec Artaud on individuels qu’il emprisonnait» 10 .
prouve que les mots sont de la «cochonnerie» et, Ici la fonction de l’Autre, si présente dans le
dans leur jaculation, viennent du corps comme les Masoch, disparaît.
objets kleiniens. Le pandémonium des objets partiels L’évanouissement du sujet, sa coupure par l’objet a
et la phrase schizoparanoïde fournissent le cadre ne font pas l’objet de commentaires car Deleuze, qui
pulsionnel du morcellement de la langue. Deleuze ne distingue pas pulsion et fantasme ici, n’oppose
n’a pas trop de Lewis Carroll en plus pour faire pas moi et sujet. Après coup, on saisit mieux la
passer ces flux dans la linguistique structurale. raison de cette construction en fonction de la
Les «mots-valises» contre l’opposition du signifiant promotion plus tardive du «sujet collectif de
et du signifié ; contre le dualisme en linguistique, la l’énonciation» qui traversera tout l’anti-Œdipe 11 .
méthode de conjonction des séries hétérogènes 6 . Il est vrai que d’autres textes constituent des jalons
D’une certaine façon Deleuze tire les conséquences importants pour dissoudre l’interprétation
du stade du miroir sur l’avènement d’une nouvelle psychanalysante du freudisme. On pense à
linguistique, programme qui sera développé plus Différence et répétition 12 , l’ouvrage le plus
tard dans Kafka et dans Mille plateaux. universitaire de Deleuze. Ici, Freud se trouve annexé
En effet, lorsque les yeux ne sont plus en face des au projet de fonder le concept de répétition sur
trous, le signifiant non plus n’est pas à sa place : l’affirmation d’une différence et non en fonction
«Tout le symbolique est réel». Cette proposition d’un impossible, d’un refoulement ou de quelque
lacanienne trouve à s’illustrer magistralement dans ratage que ce soit.
Le schizo et les langues 7 . Toutefois c’est toujours la L’expulsion du négatif, ici encore, trouve faveur
référence à Klein qui est convoquée dans cet essai comme chez Lacan, de l’œuvre de Kierkegaard
faute d’emprunter à Lacan les concepts appropriés à auquel Freud est associé.
cet usage asémantique de l’énonciation. L’intérêt évident de la lecture à une époque encore
D’autres éléments en fonction dans L’Anti-œdipe, proche du Séminaire XI, est de distinguer la
trouvent donc déjà leur place ici. E0edipe kleinien, répétition au sens moderne du terme, «symbolique»,
réparateur, est présenté sans pathos tragique. Encore de toute analogie avec la reproduction, la copie, la
un problème de surface : «Et le corps blessé de sa représentation. Les aperçus de Deleuze sur Dora,
mère, l’enfant prétend le réparer avec son phallus notamment, sont très complémentaires des
réparateur, le rendre indemne, il prétend refaire à ce indications de Lacan dans «Intervention sur le
corps une surface en même temps qu’il fait une transfert» 13 . Toutefois l’inspiration nietzschéenne de
surface pour son propre corps» 8 . Ici Deleuze cette œuvre est déjà suffisamment forte pour que la
cherche à traduire la fiction de l’Œdipe comme pulsion de mort freudienne soit démarquée de toute
résolution et non comme conflit : «Œdipe héros inertie signifiante, «pure forme du temps dégagée de
pacificateur du type herculéen, sans culpabilité» 9 . tout contenu» elle milite plus pour l’éternel retour
Déjà d’autres signes prémonitoires du rejet de nietzschéen que pour toute espèce de limitation du
l’inconscient freudien sont présents. C’est désir.
notamment le cas de sa théorie du fantasme qui L’inconscient, de même, se voit soustrait à toute
décidément ne s’accommode d’aucune hypothèse forme de contradiction ou d’opposition. Les résidus
sur le sujet. La structure grammaticale prouve la d’hégélianisme qu’on trouve chez Freud dissimulent
dissolution du moi. L’infinitif du verbe signe son en fait une source beaucoup moins «réactive» de
impersonnalité.
Deleuze récuse ici l’usage grammatical que fait
Freud du verbe réfléchi pour dépasser l’opposition
10
Ibid., p. 295.
6 11
DELEUZE G., Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1969, pp. 61- Lorsque Lacan affirme que «le collectif n’est rien, que le sujet de
62. l’individuel» («Le temps logique» in Écrits, p. 213) ce n’est pas pour
dissoudre le concept de sujet de l’inconscient. Dire que l’inconscient est
7 trans-individuel, c’est-à-dire discours de l’Autre, ne veut pas dire que
WOLFSON L., Le Schizo et les langues, Préface de G. Deleuze, Paris,
Gallimard, 1970. l’inconscient est collectif (sur le sujet du fantasme cf. aussi Lacan, Les
8 quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p. 168).
DELEUZE G., op. cit., p. 283. 12
DELEUZE G., Différence et répétition, Paris, PUF, 1968.
9 13
Ibid., p. 277. «Intervention sur le transfert», in Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 221.

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l’inconscient, à savoir l’œuvre du leibnizien Fechner insaisissable de l’objet de la loi» perdra sa


et le différentiel des petites perceptions 14 . consistance clinique au profit de l’analyse littéraire :
Même son étude sur Masoch 15 doit finalement assez Masoch avec Kafka 16 . Aussi lorsque Deleuze
peu à Freud. C’est le caractère humoristique du reviendra sur le masochisme, toute référence à la
masochisme que Deleuze met en valeur : son théâtre psychanalyse disparaîtra. Nul besoin d’invoquer «la
et surtout le trait démonstratif ; or, ces ridicule pulsion de mort» 17 , pas plus que le
caractéristiques sont empruntées essentiellement à T. fantasme. Le programme se substitue au fantasme 18 .
Reik qui relie le masochisme au fétichisme, au déni Comment ça fonctionne et non qu’est-ce que ça veut
et au suspens. «La même loi qui m’interdit de dire 19 . Telle est la bonne question.
réaliser un désir sous peine de punition conséquente Subsistent deux concepts de la psychanalyse, le désir
est maintenant une loi qui met la punition d’abord et et le plaisir.
m’ordonne en conséquence de satisfaire le désir». Deleuze maintient que dans le masochisme «le
Ce retournement humoristique qui consiste à plaisir n’est nullement ce qui ne pourrait être atteint
graisser la patte au Surmoi pour obtenir le plaisir, par le détour de la souffrance, mais ce qui doit être
dispense du préjugé de la synthèse : plaisir, douleur. retardé au maximum comme interrompant le procès
Ainsi Deleuze évite-t-il la mise en jeu de continu du désir positif» 20 . Un paradoxe que
l’autodestruction et de la pulsion de mort dans le développait Lacan dans «Kant avec Sade». Mais
masochisme. Si cette notion est encore utilisée en désormais ce programme pour la jouissance se fait
1967 (elle disparaîtra avec mai 1968), c’est au titre indépendamment de tout fantasme ou semblant
d’une désexualisation d’Éros et de la resexualisation phallique. Le désir continu, sans limites, sans
de Thanatos. castration est dévolu à un «corps sans organe».
Encore que cette scansion désexualisation / Donc, «pas de signifiant, n’interprétez jamais…» 21
resexualisation de la morale soit destinée à faire .
apparaître la froideur masochiste, l’«homme Le plus clair est que la revendication d’une positivité
nouveau sans sexualité» plutôt que l’implication du désir, est solidaire d’une hypothèse sur la langue.
d’un principe non «productif» dans la jouissance. Il est logique que l’anti-Œdipe en appelle à une
Par d’autres voies, Deleuze retrouvait, peu d’années nouvelle linguistique. Une «linguistique des flux»
après le Séminaire XI, la fonction de la loi et du anti-saussurienne affranchie du despotisme du
tiers, un jeu dans la comédie masochiste et, par signifiant : L’Anti-Œdipe convoque le linguiste
rapport au sadisme, des structures différentes et non Hjelmslev à cette place 22 .
des fonctions transformables. Il est vrai que les références de Deleuze à Wolfson, à
Lacan sera surtout sensible, dans la présentation de Artaud ou à Lewis Carroll, comme au «bégayage»
Deleuze, à l’aspect démonstratif, au semblant, à de la langue, peuvent militer pour une sorte de
l’aspect guignol de ce théâtre occupé à soutirer une «litturaterre» deleuzienne. Pourtant, dans la mesure
jouissance au champ de l’Autre ; quant au où les postulats linguistiques de Deleuze sont
partenaire, réel, sous contrat, il a toutes les peines à exclusifs de tout réel au sens où il n’y aurait pas
ne pas éclater de rire. d’impossible dans la langue 23 , le rapprochement ne
Pourtant, là encore, à la relecture rétrospective, on nous paraît pas pertinent.
peut déceler d’autres intentions présentes dans ce Le déchet même de la lettre chez Joyce implique le
texte et d’autres séries. réel, donc de l’impossible. Deleuze ne pourrait
C’est en révisant le schéma œdipien que Deleuze admettre qu’il y ait de la castration dans la langue ou
parvient à ces trouvailles. Si l’inflation du père est mieux, qu’il y ait «de l’Un» («d’l’Un»), comme
au cœur du sadisme, l’annihilation du père est au principe du discernable. Or, les multiplicités
principe du masochisme. En retour, la mère «orale» «moléculaires» sont anéanties au seul rappel
est surinvestie. Ici Bergler et le juriste du XIXe
siècle, Bachofen sont convoqués pour faire
disparaître le père dans les glaces du matriarcat. 16
Cf. Critique et clinique, Paris, Éditions de Minuit, 1993, p. 73.
Véritable «forclusion» qui annonce le nouveau cadre 17
DELEUZE G. et GUATTARI F., Mille plateaux, Paris, Éditions de
dans lequel sera reprise la question du masochisme, 18
Minuit, 1980, p. 192.

à savoir la «schizophrénie». De même le «caractère 19


Ibid., p. 188.
L’Arc, n°47, Paris, p. 53.
20
14 DELEUZE G. et GUATTARI F., op. cit., p. 192.
DELEUZE G., op. cit., p. 143. Freud pourtant récuse absolument cette 21
Ibid., p. 198.
conception d’un inconscient subliminal dans le Moi et le Ça. 22
15 DELEUZE G. et GUATTARI F., L’Anti-Œdipe, Paris, PUF, 1972, p. 288.
DELEUZE G., Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Éditions de Minuit, 23
1967. Cf. MILNER L’Amour de la langue, Paris, Seuil, 1978, p. 28.

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platonicien des prétendues unités molaires de la


linguistique.
Dans cette perspective nous ne pouvons pas
souscrire au commentaire que fait Philippe Mengue
selon lequel Deleuze se serait séparé de la théorie
psychanalytique «en raison de sa mécompréhension
des signes» 24 . On peut au contraire montrer que
cette imputation ne concerne pas Lacan qui distingue
bien au contraire signe et sens 25 en 1975. Et c’est
plutôt à une logique du hors-sens et de ses effets de
jouissance qu’il procède.
Néanmoins, tous ces malentendus ne s’opposent pas
à ce que Deleuze en 1972 ait pu croire venir au
secours de Lacan pour schizophréniser la
psychanalyse («on allait l’aider
26
schizophréniquement» ). Il était en effet occupé à
ce projet depuis 1967. Mais Lacan avait commencé
bien avant à sortir la psychanalyse de la tragédie.
Nous ne doutons pas d’ailleurs qu’une inversion de
la hiérarchie entre névrose et psychose ne puisse être
bénéfique à la clinique psychanalytique. On peut en
effet partir d’une forclusion généralisée ou de
l’ironie schizophrénique pour embrasser le champ
freudien, sans faire l’éloge du pire.
Enfin, on constate que Deleuze admirait sincèrement
Lacan moins comme analyste que comme créateur
de concept. Son aversion pour la psychanalyse, si
elle épargne celui-ci, se déplace brutalement, à peine
quatre ans après, sur Freud, sur les lacaniens, même
sur Mélanie Klein. Le ver était dans le fruit : mai
1968 l’a extirpé. Comme si l’enrôlement de la
psychanalyse dans le projet général de renverser les
valeurs platoniciennes s’était tout à coup heurté au
fait que la psychanalyse elle-même faisait le jeu du
camp adverse. Et l’ancien instrument s’est
métamorphosé en cible à abattre.

24
In MENGUE Ph., op. cit., p. 137.
25
Cf. par exemple l’introduction à l’édition allemande des Écrits in Scilicet
n°5. Cf. aussi MILLER J.-A. : Ce qui fait insigne, cours inédit 1986-1987.
26
L’Âne, op. cit., p. 47.

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Parcours
Mais où est donc passée l’interprétation ? l’Autre où l’interprétation a structure de la
Jean-Robert Rabanel reconnaissance. L’interprétation est ici située dans le
cadre de la dialectique de la parole pleine et de la
Dans son cours de 1986-1987 «Ce qui fait insigne», parole vide et relève de l’usage du symbole (p. 29,
Jacques-Alain Miller distingue, chez Lacan, Écrits) : «Nul doute donc que l’analyste ne puisse
successivement, une sémantique construite à partir jouer du pouvoir du symbole en l’évoquant d’une
de l’Autre et une sémantique construite à partir de la façon calculée dans les résonances sémantiques de
jouissance. Je me suis saisi de cette indication pour ses propos. Ce serait la voie d’un retour à l’usage
orienter le parcours que je vous propose ici dans des effets symboliques dans une technique
l’enseignement de Jacques Lacan, à propos de renouvelée de l’interprétation.»
l’interprétation. La parole pleine est pleine de vide, elle est acte
La référence à la sémantique est déjà d’usage chez créateur de par le vide qu’elle crée : le désir. La
Lacan dès sa thèse de psychiatrie en 1932. On la parole interprétative peut être dite révélante car,
trouve mentionnée page 319 dans la troisième comme parole pleine elle porte le vide, le désir
partie : «Exposé critique», lorsque Lacan évoque la qu’elle introduit dans le monde, le désir que le sujet,
technique de la psychanalyse : «La technique de la pour la réalisation de son être, est appelé à
psychanalyse, dit Lacan, a pris naissance, on le sait, reconnaître dans l’ascèse psychanalytique.
dans l’étude des symptômes des névroses et L’analyste alors a à se taire, au lieu de répondre, à
s’exprime en grande partie dans une sémantique du faire taire en lui le discours intermédiaire (a-a') pour
comportement et des fantasmes représentatifs. Cette laisser la place à la chaîne des paroles vraies.
sémantique tire sa valeur des données immédiates de La parole pleine est ainsi homologue à ce qu’elle dit.
l’expérience cathartique où elle est intégrée, ou Elle s’oppose à la parole vide qui, elle, est pleine des
d’une référence à ces données, mais ses adhérences à l’imaginaire dont le désir reste captif.
interprétations se présentent assez souvent comme Se mesurent alors les limites des pouvoirs de la
d’un symbolisme assez complexe et lointain.» parole. C’est ainsi que Lacan rend compte des
Cependant, ce que fait valoir ici Lacan, c’est que la déviations successives dans la technique, en
méthode qu’il promeut, fondée sur les relations de particulier dans le texte des Écrits «Variantes de la
compréhension, s’abstient d’utiliser ces relations cure-type».
symboliques, les symptômes des psychoses ne Dans ce texte Lacan s’appuie sur l’ouvrage de
laissant «rien à désirer quant à leur clarté Theodor Reik «Écouter avec la troisième oreille»
significative». La thèse ouvre par là un chantier où, auquel il fait de nombreux emprunts, le plus souvent
vingt ans durant, Lacan s’efforcera d’articuler les de manière allusive, pour faire valoir le statut de
deux axes qui en constituent l’ossature : la référence l’interprétation véritable dans le sens de sa reprise de
à Freud pour la considération de la cause d’une part, l’œuvre de Freud, selon la fonction de la parole.
la référence au sens d’autre part. Son caractère d’homologie avec le mot d’esprit :
Lacan s’efforce de rendre compatibles deux comme celui-ci elle gagne, à la main, l’inconscient.
registres : le registre de l’explication par la cause, et Elle est plutôt allusive dans son mode et confine à
le registre de la compréhension par le sens. Il le fait l’ineffable. Elle s’indique plus qu’elle se donne.
en transformant le cercle herméneutique, c’est-à-dire Rappelons, à cette occasion, l’image paradigmatique
les rapports réciproques des éléments et du tout, que Lacan en donnera dans «La direction de la
grâce à la théorie du signifiant, soit le passage du cure» : le doigt levé du Saint-Jean de Léonard, qui
mode imaginaire à l’ordre symbolique, où il évoque aussi bien la dimension du tact si essentielle
reconnaît le véritable début de son enseignement. à l’interprétation pour Theodor Reik.
La première sémantique s’origine du discours de C’est aussi son caractère particulier, qui vaut pour
Rome de 1953. Elle est construite sur le modèle de un sujet donné. C’est, en effet, le sujet lui-même qui
la communication où le sens est de l’Autre, d’un se saisit de ce qui fait interprétation pour lui,
Autre structuré selon les lois de la parole. soulignant par là, accentuant la dimension de vérité
Du temps de l’intersubjectivité, en effet, c’est de l’interprétation et moins son caractère de savoir.
l’identification de la parole avec la vérité qui est Elle est toujours d’occasion pour Reik et n’obéit pas,
soulignée, mais aussi bien la dimension de tant concernant sa méthode que le moment de sa
satisfaction dans la reconnaissance par la parole de survenue, à des règles, à une codification précise.

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C’est le point sur lequel Lacan accorde à Reik son signification métaphorique qui émerge où le sens est
appui, dans les polémiques de celui-ci avec ses fixé, captif du signifiant métaphorique.
détracteurs qui comptaient résoudre la crise de Lacan rapporte le désir à la métonymie, le symptôme
l’interprétation, par un usage codifié, planifié à partir à la métaphore.
du surgissement de la première résistance de Métaphore et métonymie permettent de distinguer
transfert, en se livrant à une interprétation deux types d’interprétation, si interpréter c’est faire
systématique des résistances avant de procéder enfin intrusion de signifiant. Mais ici l’interprétation
à l’interprétation du matériel sur un mode éducatif, métonymique est prévalente. En effet, interpréter le
d’adaptation à la réalité. symptôme saisi à partir de l’effet de signification,
Ce que soulignent, au contraire, Reik et Lacan, c’est c’est délivrer un effet de signification retenu dans le
la liberté de l’analyste dans sa tactique. symptôme, c’est délivrer le désir retenu dans le
L’interprétation n’est pas un théorème et ne saurait symptôme, c’est-à-dire métonynimiser la métaphore
être, par là même, déduite, comme ne saurait être symptomale.
déduit le moment de la porter au dire. Elle est Cette sémantique, au milieu des années cinquante, se
immaîtrisable dans ses effets. On peut les attendre distingue par la nouveauté introduite du signifié
mais pas les calculer, en tout cas, pas entièrement. Il désir. C’est la période du primat du phallus autour
y a une dimension qui est essentielle à duquel l’opération analytique s’ordonne. Cette
l’interprétation, c’est la surprise. sémantique fait valoir le vide, le manque comme
Bref, il y a de Freud à Lacan une voie, celle de nouveaux signifiés, façon pour Lacan d’inscrire au
l’interprétation véritable et cette voie passe par le premier chef la vérité de la castration. Cette
relais de Reik. Celle-ci comporte à la fois un calcul, sémantique se lit au niveau du graphe et substitue à
construction disait Freud, et une conjoncture où la la dialectique de la parole pleine et de la parole vide,
liberté d’intervention de l’analyste se manifeste. la dialectique du désir, tentant de capter par la
Cette présentation rend compte des deux types mobilité de ce signifié, les mouvements du flux de la
d’interprétation rencontrés chez Freud. libido freudienne. Comme l’a montré Jacques-Alain
L’interprétation comme passage de l’inconscient au Miller, dans son cours de cette année, la sémantique
conscient où la résistance doit être vaincue, où de la libido échoue sur la considération d’un reste
l’interprétation joue de son isomorphisme avec ce petit a.
qu’elle interprète, par la duplicité, le compromis Il y a une tentative de Lacan pour situer le fantasme
entre deux chaînes. comme un effet de signifié. Cette sémantique du
L’interprétation, non plus comme déchiffrage du fantasme est construite, moins à partir de l’Autre du
message présent, mais du message absent, c’est-à- langage qu’à partir de l’Autre du désir. Elle consiste
dire la construction, soit un usage d’une formation à considérer que ce qui ne peut se dire, le désir, a un
substitutive produisant les mêmes effets. Telle est la effet de sens. Dans l’effet de sens de ce qui ne peut
transcription de l’art de l’interprétation par Lacan se dire, Lacan reconnaît le fantasme. Il y a donc
dans le début des années cinquante, qui substitue le deux significations à considérer : une signification
sens à la pulsion. gelée pour le fantasme, le plus-de-jouir ; et une
Lorsqu’en 1957, Lacan passe de l’intersubjectivité à signification mobile pour la demande, le désir. Tels
la structure, la sémantique est construite à partir de sont les deux signifiés nouveaux inventés par
l’Autre structuré selon les lois du langage. Cette Lacan : le désir et le plus-de-jouir dans le cadre de la
seconde transcription se fait en prenant appui sur la sémantique construite à partir de l’Autre qui fait
linguistique saussurienne et la distinction du valoir l’effet de signification du signifiant.
signifiant et du signifié à laquelle Lacan ajoute la L’interprétation est ici du côté de la signification.
relation de causalité. Le rapport du signifiant au Elle est une signification qui n’est pas n’importe
signifié, c’est-à-dire pour Lacan, la signification, laquelle. Ça n’est pas parce qu’il ne s’agit que de la
dépend du rapport du signifiant au signifiant. liaison du signifiant au signifiant que pour autant
Des deux types de rapport du signifiant au signifiant l’interprétation est ouverte à tous les sens. C’est là
– qui sont le rapport substitutif du signifiant au l’apport du Séminaire XI. Si l’interprétation est une
signifiant et le rapport de connexion du signifiant au signification c’est pour faire surgir le signifiant non-
signifiant – se déduisent deux modes de la sens irréductible auquel le sujet est assujetti (cf.
signification : la signification métonymique qui Serge Leclaire). Signalons en passant que le
n’émerge pas, où le sens n’est pas déterminé Séminaire XI se termine par une référence à
univoquement et à propos de laquelle la question Theodor Reik qui «savait entendre ce qui parle
qu’est-ce que ça veut dire ? se pose, et la

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derrière la tromperie du patient». Lacan y reconnaît Si Lacan y est conduit, c’est parce que les réponses
là l’objet a. précédentes ne lui ont pas donné satisfaction, celle
Il y a deux objections majeures à faire à cette de «L’Étourdit» par exemple qui consistait à traiter
sémantique construite à partir de l’Autre, qui fait l’effet de signification comme équivalent à une
valoir la signification, c’est-à-dire le rapport du réponse du réel. Ici la psychanalyse pâlit dans son
signifiant au signifié, c’est d’une part que le signifié rapport à la science qui pose les rapports du
désir n’a pas de signifiant propre et que le signifié : symbolique au réel sans la médiation de
plus-de-jouir n’est pas strictement de ce registre l’imaginaire, sans en passer par l’effet de
comme lettre. signification.
Lorsque Lacan enregistre l’échec de sa tentative de Dans la psychanalyse peut-on se passer de l’effet de
réduction de l’imaginaire au symbolique, avec signification ? Telle est l’ultime tentative de Lacan
l’objet petit a comme reste, c’est alors à des lorsqu’il invite à saisir le langage en tant qu’il n’a
formules mixtes qu’il est conduit pendant un temps. pas d’effet de sens, lorsqu’il invite à considérer la
Par exemple, le mixte de la sémantique construite à parole non seulement comme véhicule de la
partir de l’Autre du langage et de la sémantique du communication mais aussi en tant que jouissance,
fantasme dans la théorie des discours qui est c’est-à-dire la parole en tant qu’elle ne s’adresse pas
l’aboutissement de la recherche amorcée par Lacan à l’Autre.
avec aliénation et séparation. L’interprétation est ici C’est pourquoi Lacan invente le concept de la
disjonctive, dissociative. Elle isole le signifiant langue dans le Séminaire XX : la langue sert à toute
primordial de l’ensemble du savoir et vise l’objet autre chose qu’à la communication.
cause du désir. Cette ultime tentative s’accompagne d’une
Autre exemple de mixte : le mi-dire, qu’il faut reformulation de la théorie du signifiant. La nouvelle
entendre là comme mi-signifiant, mi-jouissance ainsi sémantique ne considère pas le signifiant dans son
que le recommande Éric Laurent. rapport au signifiant, en tant que le signifié en est
C’est parce que la barre est disqualifiée pour l’effet, soit la signification. La nouvelle sémantique
représenter l’opération signifiante que la coupure est considère le signifiant dans son rapport au réel, à la
promue, de supposer la considération d’un reste. jouissance, soit l’état du signifiant tout seul S1, le
L’interprétation n’est plus construite alors sur la signifiant qui a fonction de jouissance.
substitution mais sur la coupure, l’introduction d’un Ce n’est pas la même chose d’attraper l’Un à partir
signifiant ne valant pas tant ici pour son pouvoir de de l’Autre et d’attraper l’Autre à partir de l’Un.
substitution mais pour son pouvoir de découpe, Qu’est-ce qui est préalable ? Est-ce l’Autre ? Est-ce
d’extraction de l’objet a. Il faut une topologie, pour la jouissance ? Si ce n’est pas l’Autre, c’est la
la penser. jouissance, et c’est alors l’articulation au S2 qui est
Avec le Séminaire XVII, le mixte est conclu à partir problématisée.
du savoir comme moyen de la jouissance et de la Considérer le signifiant-maître comme une lettre
vérité comme sœur de la jouissance. L’interprétation opère un changement de perspective sur le langage.
est nœud du mi-dire : citation portée à l’énigme, La lettre, comme unité du langage non référé à
savoir en place de vérité. l’Autre, sert à promouvoir la fonction de l’écriture.
En définitive ces mixtes successifs ne font jamais Cette perspective nouvelle, si elle émancipe de
que répercuter, qu’amplifier la question centrale du l’Autre le S1, n’est pas faite pour autant pour nier la
raccord de la signification à l’imaginaire ou au réel. fonction de l’Autre, mais plutôt pour lui chercher un
Ces formules sont encore référés à une sémantique fondement.
construite à partir de l’Autre, certes un Autre qui Considérer le signifiant tout seul, c’est considérer
n’est plus simplement le lieu d’une combinatoire l’effet de jouissance du signifiant : le sens joui.
signifiante, mais un Autre qui inclut, avec le regard, On peut reconnaître à cette sémantique nouvelle des
la jouissance comme objet. éléments précurseurs dans l’enseignement de
Ici la parole devient compatible avec la jouissance, Lacan : la référence à l’écriture pour définir le
d’abord sous le mode du silence : du fantasme, des symptôme dès 1953, l’instance de la lettre dans
pulsions. l’inconscient en 1957, mais aussi, en 1967, la
L’étape ultime de l’enseignement de Jacques Lacan nouveauté de l’acte analytique, lequel s’oppose à
va consister dans la construction d’une sémantique à l’action psychanalytique d’être sans Autre.
partir de la jouissance. Elle nécessitera un À cet égard, le discours de clôture de Lacan en 1967
changement d’axiomatique : de l’Autre préalable à sur le thème des psychoses de l’enfant est riche
l’Autre n’existe pas. d’enseignement. Il signale, en effet, dans ce qui a

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toujours été la référence privilégiée de Lacan Après ce parcours dans l’enseignement de Jacques
concernant les rapports du signifiant à la jouissance, Lacan, que répondre à l’École qui enseigne la
un changement significatif. Le modèle de la fonction de la parole et le champ du langage, sinon
psychose n’est plus la paranoïa mais l’autisme. Ce que parler dans la langue n’est pas équivalent à
texte contient, en effet, une réponse de Lacan à parler dans le langage. Gageons que le silence de
Bettelheim, spécialement à son livre La forteresse l’analyste soit plein de cette promesse.
vide, publié la même année à New York. La
référence faite ici à la ségrégation généralisée, au
camp de concentration, indique, au-delà de la Les silences du psychanalyste
communauté de point de vue entre Bettelheim et Pierre Malengreau
Winnicott, à qui Lacan adresse sa réponse.
Outre l’enseignement que nous pouvons prendre de
ce texte sur l’autisme, Lacan y fait valoir deux Lacan énonce en 1973 dans une de ses conférences
statuts du silence. Taceo et sileo, se taire, faire aux Italiens le repère technique suivant : «Tant qu’il
silence. Se taire évoque la retenue qui sied à n’y a pas une petite ouverture qui permette de faire
l’analyste pour placer son interprétation. Faire apercevoir à l’analysant ce qui se jouit dans sa
silence évoque la présentification de la structure par parole, on fait mieux de se tenir tranquille. C’est
l’analyste, ce dire silencieux dont Lacan dans le pour ça que la plupart des analystes ont en somme
Séminaire R.S.I. souligne la portée s’il ne se confond cette belle bonne règle de conduite : la plupart du
pas avec la mauvaise habitude de ne pas l’ouvrir. temps ils la ferment. Il faudrait que ce soit pour une
Amorcée avec le Séminaire XX, la nouvelle bonne raison, mais en général ils s’en donnent de
sémantique se déploie au cours du Séminaire R.S.I. mauvaises» 1 .
où le nœud borroméen présente un symbolique sans Le psychanalyste lacanien d’aujourd’hui est averti
Autre, un symbolique en dehors de la des effets de suggestion, voire d’identification que
communication, un symbolique supporté par la ses interventions peuvent produire. Il pourrait être
langue. tenté d’en tirer argument pour se taire. L’écart trop
Jacques-Alain Miller, dans la leçon du 10 juin 1987 aisément comblé par cette règle de conduite entre se
de son cours, a développé, à partir de la notion de tenir tranquille et se taire, pose d’emblée la question
fonction issue de la théorie des ensembles, de savoir quel silence convient au psychanalyste.
l’application : comment à partir du signifiant a- Les indications de Lacan sur ce point ne vont pas
structural de la langue, Lacan distinguait deux toutes dans le même sens. A la fin des années
fonctions : une fonction de représentation qui est cinquante, Lacan situait le silence du côté des
transport du symbolique dans l’imaginaire ; une réponses du psychanalyste aux dires de l’analysant 2 .
fonction symptôme qui est transport du symbolique Le silence vise à faire apercevoir dans les dires de
dans le réel. Le dernier enseignement de Lacan, sa l’analysant le point où le sens défaille. Le silence
pratique d’alors en témoigne, vise à faire l’économie fait partie des interventions de l’analyste qui ont
de la fonction de représentation du signifiant. Tout pour objet d’élargir la coupure entre les éléments de
symptôme est fait de l’incidence du symbolique sur la chaîne signifiante, et de ménager ainsi le vide où
le réel, c’est le statut du symptôme comme le sujet trouve sa place. Il avait à ce titre valeur
ininterprétable. interprétative.
Si le déclin de l’interprétation se marque avec la La position de Lacan en 1975 est sensiblement
considération du signifié désir capable d’interpréter différente. Dans son «Impromptu sur le discours
tous les signifiants rendant dès lors l’interprétation analytique» 3 , le silence ne s’inscrit plus comme
inutile, que dire de celle-ci avec le symptôme réponse aux dires de l’analysant ; il est corrélé à
comme ininterprétable, sinon en déduire son statut l’agent du discours comme «semblant de déchet». Il
d’impossible, soit de réel ? Dès lors à quoi se réduit est corrélé au psychanalyste en tant qu’il intervient
l’intervention de l’analyste, s’il n’y a pas l’inverse au niveau «de ce qui est conditionné par ce que [le
de la fonction symptôme ? sujet] énonce et par ce qu’il ne dit pas». Sa fonction
Lacan rappelle que nous n’avons que l’équivoque
comme arme contre le sinthome. Peut-être y a-t-il
1
lieu alors de considérer deux statuts de l’équivoque : LACAN J., «La psychanalyse dans sa référence au rapport sexuel» (1973),
Lacan in kali a, p. 66.
celle qui spécule sur l’effet de sens ; celle qui 2
LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, «Remarques sur le rapport de Daniel
spécule sur le sens joui, sur l’effet de sens comme Lagache», p. 666.
réel. 3
LACAN J., «Conférences et entretiens dans des universités nord-
américaines», Scilicet Ir 6/7, Paris, Seuil, 1976, pp. 62-63.

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est de mettre le sujet au travail à partir de ce qui est Le réel démontré est celui qui s’avère dans une
soustrait par le langage «à aucune prise exacte» 4 . psychanalyse quand le sujet «a pris vent qu’il y a
Un ajustement s’impose donc entre ces deux quelque chose qu’il ne peut pas ne pas éviter» 8 . Il
positions, et c’est ce que nous permettent les n’y a pas d’abord immédiat du réel. Il ne reste dès
modalités lacaniennes du contingent et de lors d’autre voie que celle de la démonstration. Sur
l’impossible. Elles nous permettent de référer les quoi celle-ci prend-elle appui ? D’abord sur un juste
silences de l’analyste au réel en jeu dans repérage de la manière particulière dont un sujet
l’expérience psychanalytique. supplée à ce qu’il ne peut pas dire.
Pour saisir cela, nous pouvons partir de ce que disait Qu’est-ce qui particularise pour un sujet son abord
Freud dans ses Études sur l’hystérie : il s’agit dans du réel dans l’expérience analytique ? Ce sont
une psychanalyse de transformer «la misère d’abord les signifiants-maîtres, l’essaim de
hystérique en malheur banal» 5 . Les derniers textes signifiants dont se tisse le savoir inconscient. Ce qui
de Freud nous permettent de traduire cette formule particularise un sujet, ce sont d’abord les sédiments
en termes plus rigoureux : l’expérience signifiants qui se produisent pour chacun lorsqu’il
psychanalytique permet au sujet qui s’y engage, de aborde le rapport sexuel. Mais c’est aussi la limite
vérifier que la castration n’est pas un simple que ces signifiants rencontrent quand il essaie de les
accident de parcours, mais un fait de structure. Loin articuler en forme de savoir. Le particulier auquel
de démentir cette formulation, le Séminaire de nous avons affaire dans une psychanalyse se
Lacan «Les non-dupes errent» nous permet de lui manifeste ainsi au point d’impasse que la cure
donner une forme logique. Il s’agit dans une produit nécessairement, du fait de l’association libre,
psychanalyse de passer du réel supposé au réel et de l’élaboration de savoir qui en découle. Il n’y a
démontré. d’autre certitude en analyse que celle qui se déduit
Le réel a valeur de supposition lorsqu’il se présente de ce qu’un sujet y aura effectivement mis en jeu
pour un sujet comme impossible à supporter. Il n’est dans ce point d’impasse. C’est ce que Lacan nous a
que supposé parce que le sujet qui l’éprouve peut appris à lire comme étant la manière dont se noue et
toujours le considérer comme n’étant qu’un accident se trace dans l’expérience analytique la ou les
de parcours. Lacan aborde ce moment de rencontre jouissances propres à chacun.
avec le réel en termes de contingence. La C’est de cela que s’occupe le discours analytique. Il
contingence est ce qui s’avère lorsqu’il y a rencontre s’occupe de ce qui supplée au réel, et la question qui
avec le réel : quelque chose cesse de ne pas s’écrire. se pose est de savoir de quoi nous nous servons pour
Il s’agit là d’une modalité que Lacan reprend à la mener un sujet en ce point où se démontre pour lui le
logique classique, en y incluant la négation et le réel à partir de ce qui le particularise. Un pas de plus
temps. Le réel supposé est déjà de cet ordre. Il est de s’impose ici, dans la mesure où le repérage seul de
l’ordre de la contingence 6 , de l’ordre d’une ce qui supplée au réel s’avère insuffisant pour sa
rencontre avec le réel, fût-elle mauvaise, mais il démonstration.
s’agit là d’une contingence contestée. Le sujet la C’est ce que Lacan précise lorsqu’il avance que le
conteste en la transformant en nécessité 7 . Il ne cesse réel se démontre par la contingence. «Comment ne
pas de répéter les misères symptomatiques de sa pas considérer que la contingence, ou ce qui cesse de
réponse à ce qui l’insupporte. Si ce sujet vient à ne pas s’écrire, ne soit par où l’impossibilité se
l’analyse, c’est parce qu’il a l’idée que cette démontre, ou ce qui ne cesse pas de ne pas
contingence transformée en nécessité pourrait cesser s’écrire» 9 . Pour démontrer le réel, il nous faut
de s’écrire et de faire sens pour lui. Le réel supposé prendre appui ailleurs que sur ces «écritures
est ainsi subordonné à ce que le sujet imagine, ou à précaires» 10 de la supposition. La démonstration du
ce qu’il symbolise. Il est de ce fait toujours réel suppose un usage de la contingence qui ne soit
susceptible de rencontrer quelque chose qui pas celui dont se soutient le réel supposé. Elle
s’inscrive en faux contre son dire. suppose de la part du sujet qu’il consente à prendre à
sa charge l’usage qu’il fait de ce qui le particularise,
4
LACAN J., «Discours de clôture aux Journées sur les psychoses chez
d’être ce qui lui permet d’aborder le réel tout en le
l’enfant», Recherches, p. 149. ratant. Prendre à sa charge cet usage, ça consiste à
5
FREUD S., Études sur l’hystérie, p. 247.
6
LACAN J., Le séminaire, Livre. i, «Les non-dupes errent» (19731974) 8
LACAN J., «Compte rendu du Séminaire de L’Éthique», Ornicar n°28, p.
(inédit), 15 janvier 1974.
18.
7 9
GILET-LEBON S., «Répétition et contingence», La Cause freudienne LACAN J., «Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des
no26, p. 128. Écrits», Scilicet n°5, Paris, Seuil, 1975, p. 17.
10
LACAN J., «Les non-dupes errent», op. cit., 17 janvier 1974.

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passer de la parole à l’écrit 11 , c’est-à-dire à escroc m’est insupportable», disait-il. Cela lui était à
s’appuyer sur la trace laissée dans le discours, des ce point insupportable qu’il s’est senti dans
limites qu’il aura produit du fait même de son l’obligation de s’occuper sans relâche de ce fils, au
engagement dans l’expérience analytique. Il s’agit détriment même de ses activités professionnelles.
dans une psychanalyse «de faire trace de ce qui a Il s’agissait maintenant pour ce sujet non seulement
défailli à s’avérer d’abord» 122. de se protéger lui-même, mais également de protéger
Concrètement cela suppose pour le sujet qu’il son fils de toute mauvaise rencontre avec un Autre
consente à un usage du signifiant auquel sa névrose qu’il voulait sans faille.
ne l’avait pas habitué, un usage du signifiant qu’on Le psychanalyste fut lui-même inclus dans cette
pourrait dire «amputé» de ce qui le leste stratégie. Il lui fut demandé à répétition de donner
habituellement. La mise à plat de ce qui supplée au des preuves de sa neutralité que cet analysant voulait
réel se marque concrètement dans le dire par un indéfectible.
usage d’un S1 séparé de tout Vint un jour le rêve suivant : «Je suis chez un
S2, d’un S1 qui ne reçoive sa garantie d’aucun S2 13 . écrivain. Il y a des livres partout. Ils tapissent les
Il ne reste à cette place évidée rien d’autre qu’une murs d’un long couloir rempli de cadavres. Je dois
trace, lettre ou écrit de ce qui s’est avéré d’abord traverser ce couloir. Je retiens mon souffle pour
trop plein de sens. La question qui se pose est alors enjamber ces cadavres. Au bout du couloir, je
de savoir en quoi le silence du psychanalyste reprends mon souffle. J’ai mon fils dans mes bras et
contribue ou non à l’émergence de cette trace. Ou je dois refaire le chemin en sens inverse. À mon
encore, en quoi le silence fait-il partie des moyens réveil, je me suis dit que je ne pouvais plus entraîner
que nous nous donnons pour passer de la supposition mon fils sur le terrain de mes cadavres.»
du réel à sa démonstration ? Ce rêve fut suivi d’effets dits thérapeutiques
Un fragment d’analyse va me permettre de préciser inattendus que cet analysant attribuera lors de
les termes de cette question. Il s’agissait pour un séances ultérieures au rêve lui-même. Il se découvre
analysant de guérir de ce qu’il nommait ses stérilités depuis lors capable, non seulement de lire des livres,
quant au savoir et quant à la paternité. Père et mère mais également de diminuer considérablement le
s’étaient conjoints dès l’enfance pour lui fermer le temps passé auprès de son fils. La position de son
monde du livre. «Ce n’est pas pour toi», disait la analyste fut d’accueillir ces allégations par un
mère ; «je ne veux pas que tu utilises mon nom pour silence sans amabilité, et de lever la séance.
t’inscrire à l’université», disait le père. Ce sujet était La surprise est venue à la séance suivante, non pas
un lecteur assidu des comptes rendus littéraires. Sa de l’effet de guérison, mais de l’évidente satisfaction
difficulté avait pris la forme d’une inhibition que lui avait procurée la constatation suivante : «si
répétitive : il ne cessait de ne pas pouvoir lire les c’est ce rêve qui m’a guéri, à quoi servez-vous ?»
livres dont il venait par ailleurs de découvrir Les séances qui ont suivi cette interrogation furent
l’existence. La voie vers la paternité lui était plutôt agitées. Si l’analyste n’avait servi à rien, se
également fermée. Ce sujet rencontrait les plus pourrait-il qu’il jouisse de ce que l’analysant lui dit ?
grandes difficultés à agir une sexualité conjugale, «J’ai l’impression qu’il y a chez vous des points de
dans la mesure où celle-ci réactivait à ses yeux un jouissance, dans vos égarements, dans votre voix,
risque de paternité qu’il ne pouvait assumer. dans votre rire silencieux. Vous jouissez peut-être de
Le repérage des sédiments signifiants de son moi. Est-ce pour cela que je vous parle ?»
histoire, et la vacillation progressive de ses Nous avons donc là une séquence simple qui
identifications furent suivis d’effets divers. Elles lui connote un moment crucial de cette analyse : un rêve
ont permis notamment d’aller revoir un père qu’il pris comme interprétation, des effets dits
n’avait plus rencontré depuis une quinzaine thérapeutiques, le silence de l’analyste, une
d’années. Elles lui ont permis également d’avoir un interrogation sur la jouissance de l’Autre. La
fils et d’être père à son tour. Ses démêlés avec question qui se pose ici est de savoir ce qui a opéré.
l’Autre prendront alors une nouvelle forme. «Que Est-ce ce rêve en tant qu’interprète du sens pris dans
mon fils puisse découvrir un jour que son père est un le symptôme ? Ce rêve assurément satisfait le désir
de l’analysant. Il satisfait le désir même qu’il met en
scène, que les autres ne soient que des cadavres à
11
SOLER C., «Le réel», Enseignement prononcé dans le cadre du enjamber. Il satisfait tout aussi bien le désir d’un
Département de Psychanalyse de Paris VIII, cours du 6 mai 1987.
12 Autre non barré, d’un Autre tout-puissant, que ce
LACAN J., «Radiophonie», Scilicet n "2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 80.
13 soit par la plénitude qu’il met en scène sous couvert
MILLER J.-A., «Achille et la tortue», Letterina n°3, Publ. de l’ACF-
Normandie, Extrait de la première séance du cours «Les divins détails» de livres, ou par les effets qu’il produit. Ces effets
(novembre 1988).

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dits thérapeutiques par l’analysant lui-même à l’analysant un manque tel que ce dernier puisse y
trouvent là leur justification, mais cela ne nous déposer ce qui supplée et occulte son propre manque
permet pas de savoir ce qui a suscité chez lui une à lui.
interrogation sur l’incidence de la jouissance de
l’Autre dans son analyse.
Qu’est-ce qui a opéré dans ce cas ? Est-ce le silence
de l’analyste ? Est-ce le surgissement d’une
satisfaction inattendue ? Ce fragment clinique nous
invite en tout cas à référer les raisons de nos silences
à une certaine pratique de la contingence, à une
pratique de la contingence susceptible d’interroger
ce que le sujet ne cesse de mettre en place comme
savoir inconscient et comme jouissance pour
suppléer au réel.
L’expérience d’une psychanalyse confronte le sujet
à ce qui se dérobe à la connaissance qu’il a de lui-
même, et donc tout aussi bien aux limites du savoir
qu’il aura produit dans sa cure. Elle l’invite à
consentir à la contingence, et partant à la surprise.
De la part du sujet, cela suppose concrètement qu’il
puisse se laisser porter non seulement par ce qu’il
énonce, mais aussi par ce qu’il engage de lui-même
dans ses dires. Ce pourrait être, pour l’analysant
dont je viens de parler, de consentir à prendre en
charge la jouissance qu’il suppose à son analyste.
De la part du psychanalyste, cela suppose
concrètement qu’il objecte d’abord à ce qui arrime le
sujet à la seule supposition du réel. Objecter à la
supposition du réel, et partant à ce qui pourrait
cesser de s’écrire, cela veut dire par exemple rendre
sensible au sujet ce qui a nécessité son dire, rendre
sensible au sujet ce qui le pousse tout aussi bien à
s’adresser à un psychanalyste. Objecter à cette
supposition implique de ce fait un changement de
perspective. Loin d’orienter les dires du sujet à la
recherche d’une jouissance qui toujours se dérobe, il
s’agit au contraire de soumettre ces dires à la
question de la jouissance. Indiquer la place de la
jouissance dans le dire, c’est laisser à ce dire une
chance de relance pour la rencontre.
Les silences du psychanalyste ne prennent ici toute
leur portée de contingence, c’est-à-dire de rencontre
pour un sujet avec ce qui cause son dire, que s’ils se
situent en contrepoint d’une parole. Ces silences
n’ont jamais autant valeur de cause que lorsqu’ils
s’avèrent là où le sujet ne les attend pas.
Le «se tenir tranquille» auquel Lacan nous invite
pour un temps trouve ici sa justification. Il
n’implique pas du psychanalyste qu’il se taise, mais
qu’il témoigne d’un usage du signifiant qui laisse
place à ce que Éric Laurent nommait «l’indicible
dans le dire» 14 . Ce pourrait être une parole qui offre

14
LAURENT É., «Le traitement de l’impossible à dire», Quarto n48/49, p.
81.

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L’interprétation dans la psychose


L’ENVERS DE L’INTERPRÉTATION «À-PART» le mettre au monde puis remonte aussitôt à Paris,
SYMBOLIQUE CHEZ LE PSYCHOTIQUE sans lui. René vivra un an en nourrice puis deux ans
chez ses grands-parents maternels. A l’âge de trois
L’ «À-part» symbolique chez le psychotique ans, ses parents le reprennent avec eux à Paris et il
Louis Kossmann fait à ce moment la connaissance de sa petite sœur,
âgée d’un an. De sa petite enfance, René garde un
René, la quarantaine, nous est adressé par un souvenir situé chez ses grands-parents : il est assis
psychiatre du C.H.S. où il est hospitalisé dès que son sur le pot près de la chaudière et éprouve du plaisir à
angoisse interdit son maintien dans sa famille sentir de la chaleur. Il fait sa scolarité, médecine, et
d’accueil. Il m’est annoncé comme posant un un diplôme universitaire mais ne passe pas sa thèse
problème de diagnostic, ainsi qu’en témoignent les et n’exerce jamais de quelque façon que ce soit. Il a
avis divergents qui mentionnent une névrose vécu quelques années avec une amie et rapporte
d’angoisse, une schizophrénie et un incontournable qu’il la sadisait, au seul sens d’un sadisme moral, se
état borderline, diagnostics assortis du qualificatif comportant «comme un salaud, la méprisant». Il ne
«grave». Bardé à juste raison de tout ce que la sait pas s’il l’a aimée ou non.
pharmacopée propose pour contrer l’angoisse et Par les entretiens, nous apprenons que René vit dans
lutter contre la dépression, René nous apprend qu’il la terreur, une crainte d’être agressé, anéanti. – Dans
veut voir un analyste lacanien car, à son avis, «c’est la famille d’accueil où il vit, il a l’impression d’être
mieux que Freud, ça va plus loin». Nous voici au surveillé par madame Durand, et qu’en son absence
rang de troisième thérapeute, deuxième lacanien, le sa chambre est surveillée. – Dans le métro, sitôt que
précédent l’ayant allongé pendant plus d’un an. quelqu’un a un comportement quelque peu agressif,
Le tableau symptomatique se constitue en trois il est persuadé que cette personne a remarqué qu’il
temps. est le plus peureux de la rame et s’en prendra donc à
Vers quatorze ans, alors qu’il vient de passer un lui, le suivant pour l’agresser si jamais il quittait la
diplôme qui lui «fait dépasser ses parents», René rame, ce qu’il n’ose pas faire. – Dans la rue, il craint
développe une insomnie accompagnée de pleurs, ce que l’on ne devine ses pensées libidinales et d’être
dont il souffrira durant près d’un an. Environ dix ans alors fiché, catalogué comme satyre, obsédé. – En
plus tard, c’est lors d’un premier stage d’externe en séance, il a peur que je l’agresse, peur que je lui dise
chirurgie que René doit procéder à une suture, alors quelque chose qui serait la révélation de la cause de
qu’une femme psychiatre se tient derrière lui pour son angoisse ; il craint d’en être anéanti.
attendre qu’il ait terminé son geste. Se déclenche à Le seul moment de paix qu’il connaisse est absolu et
ce moment une angoisse paralysante, une terreur, se situe la nuit lorsqu’il se réveille. Là, il est bien et
telle qu’il s’arrangera par la suite pour ne plus a envie de vivre. C’est le seul moment où il est à
jamais avoir à «piquer» qui que ce soit. De ce l’abri de toute confrontation au désir de l’Autre.
moment s’est progressivement installé le couple Un rêve illustre la position de René : il n’arrive pas à
symptomatique qui l’invalide totalement : d’une part entrer dans un amphithéâtre, un «amphi» de cours,
une angoisse incommensurable ne lui faisant pas la morgue ; il regarde par la lucarne. Deux
évoquer que le suicide comme seule issue, d’autre femmes font un cours sur la mitose et la méiose, la
part un ennui portant sur tout ce qui constitue un séparation. On voit ici qu’aucune inscription d’un
acte de sa part. René a mis une fois ses paroles en signifiant du Nom-du-Père ne vient marquer le
acte ; l’angoisse ne cessant de gravir les échelons de processus de génération.
l’insupportable, il a tenté de mettre fin à ses jours Cependant, et nous dirons conjointement à sa
par ingestion médicamenteuse. Il a bien failli y structure paranoïaque, René livre des éléments qui
parvenir. C’est quelque temps après que son semblent témoigner d’un accès à l’équivoque. Ceux-
psychiatre hospitalier lui a communiqué nos ci portent sur l’usage des signifiants «piquer-
coordonnées. manquer-absence». Très directement, René dit que
sa petite sœur lui a «piqué sa place». Rappelons que
Quelques éléments biographiques c’est lorsqu’il s’est agi de piquer pour faire une
suture que René a éprouvé sa première angoisse
Les parents de René étaient montés de province à paralysante. Il a également peur de se faire piquer
Paris. Enceinte, sa mère redescend en province pour quelque chose, son argent, ses affaires, notamment

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lorsqu’il est à l’hôpital. Lorsque d’aventure il n’est d’angoisse ; il poursuit : «je ne supporte pas votre
pas dans la famille d’accueil, ne serait-ce que pour silence». Il est clair que supprimer le silence
un week-end, il a peur de se faire piquer sa place, insupportable équivaut à me supprimer. À ce
peur qu’en son absence, «les Durand attendent autre moment, pour René, le signifiant «silence» ne lui
chose». Il a aussi peur de manquer, surtout d’argent, permet pas de me représenter. Cela a pu être aussi :
de ne pas avoir ce qu’il faut en cas de besoin. Il faut «je vais la tuer» (madame Durand, de la famille
revenir ici au fait que c’est à l’âge de trois ans que d’accueil, dont il ne supporte pas les incitations à
René a rencontré sa petite sœur et avec elle, un corps faire ceci ou cela). Ces propos sont à prendre au
auquel il manquait bien quelque chose. Que René sérieux car René a déjà montré sa capacité à agir.
dise que sa petite sœur lui a piqué sa place indique Nous dirons que, dans ces moments, la direction des
qu’il manie le symbolique au moins au point qu’une séances consiste à ne laisser aucune place à ce qui
place puisse être prise dans le désir de l’Autre. pourrait faire fonction d’appel à l’équivoque, donc
Cependant, cet accès au symbolique n’empêche pas au Nom-du-Père. Le silence n’y a plus sa place et
que le mot puisse être pris pour la Chose. nos propos visent à donner les moyens à René de
Alors, qu’est-ce qui a conduit René chez les dégager la réalité du réel. L’apaisement est
psychanalystes ? Il semble que ce soit la immédiat.
construction imaginaire qu’il livre de façon Un rêve de René nous indique la faille dans
répétitive : s’il vit dans l’angoisse, ce ne peut être l’articulation à l’objet : «C’est une histoire de greffe.
que de la faute de ses parents «qui ont dû faire une Le chirurgien m’envoie pour chercher l’organe.
connerie dans son éducation» quand il était petit. J’arrive à la morgue et je prélève l’organe sur un
Il souffre plus que violemment de son angoisse et lui enfant. Il est encore vivant (mais René précise plus
suppose une cause. S’il va voir un psychanalyste, il tard qu’il est destiné à mourir). Ensuite, je vais en
pourra trouver cette cause et sera derechef délivré de hélicoptère pour le ramener et l’hélicoptère tombe.
son angoisse. C’est avec cette conviction qu’il s’est Mais je ne suis pas blessé. C’est une catastrophe car
allongé sur le divan d’un précédent analyste je serai en retard. Alors mon copain arrive et me dit
lacanien. Là, il acceptait que l’analyste ne «dise qu’il peut me faire une fracture du pied pour justifier
rien» puisqu’il était allongé, que donc il faisait une le retard et me montre comment il peut le faire, à
psychanalyse, et qu’en conséquence c’était à lui de l’extérieur du pied, sans que ça fasse mal». Retirer
trouver la cause de son angoisse (ce sont là bien sûr l’objet d’un corps signifie la mort de ce corps, seule
ses propres propos). Certes, il acceptait. Supportait-il issue d’un corps privé et non d’un corps frustré. Le
pour autant ? La question demeure. Certaines rêveur lui, s’en sort en toute intégrité, une trace ne
interventions, telles que rapportées par René, pouvant se produire qu’à l’extérieur.
donnent à penser qu’elles supposaient comme Le «vous ne dites rien» a peut-être son usage chez le
possible une subjectivation d’un savoir insu. Par psychotique, s’il vient répondre au point où le
exemple : «Vous l’aimez bien votre angoisse, vous patient tente lui-même une symbolisation. Ce travail
en parlez comme d’une compagne» ou bien «si vous semble devoir être mené avec René pour autant que
avez fait médecine, c’est à cause de votre grand- s’est instauré un transfert où la frustration ne s’est
père» (il s’agit là du grand-père paternel décédé à pas révélée dénuée d’effets : ainsi, après avoir
l’hôpital entre les mains des médecins). En venant longtemps reçu René une fois par semaine en dépit
nous voir, René se retrouve en face à face. Le de son insistance à vouloir venir plus fréquemment,
silence donne alors lieu à un «vous ne dites rien» l’annonce d’une deuxième séance hebdomadaire a
accusateur qu’il interprète aussitôt en «vous provoqué le soir même une énurésie. Les «vous êtes
pataugez dans la semoule» ou en «vous savez et mon seul recours» foisonnent et c’est encore à
vous ne voulez pas me le dire pour ne pas me mettre l’analyste qu’il téléphone lorsque l’angoisse surgit.
en péril». Dans les deux cas, René indique sa Mais ce transfert n’échappe pas à la construction
certitude quant à l’Autre. imaginaire et la déception l’a déjà conduit un
À la direction des séances répond «en temps réel» la moment à rechercher une autre adresse.
position du patient. Lorsque René apporte des Alors, peut-on attendre un effet sur le travail
enchaînements de signifiants, alors qu’il va symbolique de René, travail qui n’est mené qu’en
étonnamment bien, nous faisons silence ou nous parallèle à l’immersion dans le réel ? La trajectoire
marquons une scansion. En quelques séances, le de ce patient doit, à tout le moins, inciter à la
virage survient et l’angoisse le submerge. Il débute à prudence.
l’occasion la séance par un «je n’ai qu’une envie,
c’est de vous supprimer» sur un ton pétri

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À propos d’une interprétation transsexuelle Une fille sans preuve


Hervé Hubert
Cette énigme maternelle va donner lieu à une
rencontre. Sa mère avait dû quitter son travail et
Devenir une femme, c’est la question à laquelle a été
après quelques allées et venues, elle le confia à une
confronté, à l’âge de quatre ans, Gérald. Très
nouvelle famille. Couché dans un lit, il rencontra
féminisé dans son apparence, âgé maintenant de
une poupée qu’il admira, envia même, imagina qu’il
vingt-huit ans, il est venu il y a deux ans pour que je
était habillé comme elle : «que je me sentais bien
l’aide dans son «devenir une femme qu’il a toujours
avec cette poupée, que j’étais bien à sa place à
été» pour reprendre les termes du premier entretien.
animer des vêtements qu’elle portait sur moi […].
Des coordonnées du pousse-à-la-femme, survenu
J’avais un équilibre, où une deuxième mère
dans l’enfance, il m’en parle à plusieurs reprises. Il
s’occupait de moi, sans faire les gros yeux pour un
en témoigne également dans son écrit de 185 pages,
oui ou pour un non». Il y avait le père, très gentil.
«Témoignage d’une vie de femme.»
Certes, Gérald se sentait un peu délaissé par sa mère,
Cette expérience, il la résume ainsi : «C’est à l’âge
mais il se sentait également soulagé «de son autorité
de mes trois ans et demi que mon père et ma mère se
et de ses gros yeux». Il mit un collant de la fille de
sont séparés. Mon père parti, ma mère commence à
cette nouvelle famille : il ne peut pas décrire la
voyager. A mes quatre ans, je commence pour la
sensation qu’il éprouva alors, ne peut en donner
première fois de ma vie à m’identifier à une fille,
d’explication si ce n’est qu’il se sentit bien, très
mais sans prendre exemple sur ma mère, ni sur
bien. «Comme si mon corps, que j’avais en partie
personne d’autre. Depuis ce jour, je n’ai pas cessé de
ignoré jusqu’à maintenant, prenait un véritable sens,
vivre ainsi, comme une fille mentale, sans corps
une valeur supplémentaire de bien-être».
physique […] je commence à l’âge de cinq ans à
Un autre jour, il regarde cette fille en train de faire
porter mes premiers vêtements féminins, enfin,
sa toilette. «Je pus l’observer, non pas comme un
plutôt ceux de ma mère.»
voyeur, mais comme une petite fille qui regardait sa
Après le départ du père, ont lieu des allées et venues
grande sœur pour faire pareil plus tard. Elle passa
de la mère caricaturales, des absences prolongées
ses collants et là, comme par magie, je voulais être à
sans explication. Par la suite, il découvrira qu’elles
sa place, j’aurais aimé être une fille pour pouvoir
sont guidées par le désir sexuel ; sexuel livré en série
mettre des collants et des robes. Je commençai à
au regard de l’enfant, sans pudeur.
prendre part à la réalité. Je commençai à prendre un
Dans son écrit «Témoignage d’une vie de femme»,
rythme de vie normale avec une autre maman qui
réaménagement imaginaire de son existence, il décrit
savait ce qu’elle faisait.»
de façon précise et claire ce pousse-à-la-femme
Mais sa mère le retire de cette famille : «Alors que je
comme impossibilité de faire exister la fonction
n’eus pas le temps de dire ouf sur ce que je vivais, je
paternelle pour réguler le désir de la mère. Les
vis venir ma mère pour me reprendre. Ce que
départs de la mère, dont il en ignore la loi, sont
j’appréhendais, c’était de me retrouver seul avec
éprouvés par lui comme un risque d’anéantissement,
elle. Elle m’enleva de ma famille adoptive et de ma
ils n’ont pas reçu le sens lié à la métaphore
poupée de rêve, mais moi, j’étais devenue une petite
paternelle.
fille.»
Ainsi, il s’interroge sur le vouloir de sa mère,
L’image en nouant une jouissance à l’identification
vouloir exprimé par le regard. Il dit : «les gros yeux
supplée au défaut de la fonction phallique. À la
de ma mère pour me faire comprendre sans paroles
place de la signification phallique, vient prendre
les choses mal que je pouvais faire, le regard fixe, je
place le lieu vide de cette poupée revêtue de ces
ne l’aimais pas. J’avais parfois du mal à
vêtements, à la fois révélatrice du vide, l’image-
comprendre, je devais chercher de moi-même ce qui
habit et effet de féminisation que l’on peut rapporter
ne lui convenait pas, pour que ce regard fixe cesse».
à l’identification psychotique au phallus qui manque
Il rapporte également un souvenir où assis, faisant la
à la mère.
conversation à sa mère, celle-ci s’interrompit et le
La quête infinie d’une réponse à l’énigme du désir
regarda brusquement : «je ne comprenais pas ce qui
maternel, Gérald la baptise «son enfer de
se passait». Dans l’énervement, elle lui dit :
recherche». «Ma sensibilité se manifesta lorsque je
«Regarde ta position, tes jambes. J’avais les jambes
me retrouvai chez cette nourrice où à l’âge de quatre
croisées comme une fille. Le fait d’avoir une robe de
ans, je m’identifiai en intégralité à cette poupée. Je
chambre avait peut-être envenimé les faits, mais
commençai à trouver un équilibre intérieur de
franchement, sur le coup, je ne compris pas.»
positionnement envers la vie. Je me rendis très bien

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compte, dans le commencement de cet enfer de dysmorphophobie à propos de son nez. Son nez est
recherche, que j’étais mentalement plus proche des signe de masculinité, il est convexe. De profil, il est
filles que des garçons. Ma mère s’en rendit compte une bosse. Cette convexité vient à l’encontre de la
et laissa faire les choses». concavité féminine. Il convient de mettre son nez en
«J’étais bloquée, je vivais mentalement comme une harmonie avec son mental féminin, sinon l’Autre le
fille le ferait naturellement. Je me travestis pour la prend pour un travesti. Être pris pour un travesti
première fois en intégralité à l’âge de cinq ans. Ma devient le signe de la localisation de la jouissance de
mère le découvrit, mais ne dit rien. Elle commença à l’Autre.
me "chambrer" en m’appelant Géraldine. Je dus Deux interventions de chirurgie esthétique auront
jouer un rôle pour ne pas faire découvrir mon lieu en l’espace d’un an. Ces interventions dans le
secret.» réel ne seront pas sans répercussion. Si l’on prend
«J’étais une fille, et sans preuve […]. Comme une l’outil du nœud borroméen comme référence, l’acte
vraie fille, j’étais très intuitive au point de savoir le chirurgical qui se situe à l’entrecroisement du réel et
comportement de ma mère à certains moments, sans du symbolique vient mettre en question la tentative
qu’elle-même n’y songe. Stressée par son attitude, je de suppléance de l’identification à La femme qui
devais anticiper la vision du temps pour en essaie de faire tenir ensemble imaginaire et
déterminer les facteurs que je serais susceptible de symbolique. Après la première opération, il y a un
subir.» changement : «la première grande porte est passée»
Son symptôme transsexuel, effet du pousse-à-la- évoquant la demande de castration chirurgicale, la
femme, peut ainsi être repéré comme ayant deux privation du masculin, retour dans le réel de ce
fonctions. manque qui n’a pas été dans le symbolique. Il
– Une fonction de suppléance au Nom-du-Père pour reparle de son enfance, de sa mère qui lui tapait la
autant que Gérald vise à incarner La femme, donc tête contre les murs et dit avec fierté : «Je n’en subis
une fonction de limite pacifiante. Cette fonction de plus les conséquences depuis l’opération».
suppléance peut s’écrire au niveau du nœud La déception ne va pas tarder, deux mois après
borroméen par La femme qui fait tenir ensemble l’intervention. Il ne retrouve pas, au niveau de
l’imaginaire et le symbolique, le réel ne se trouvant l’esthétique de son nez, la concavité tant espérée qui
pas noué. C’est l’équilibre intérieur de marquerait sa féminité : «c’est l’échec, dit-il, de ma
positionnement envers la vie, l’identification à la chirurgie esthétique qui ne m’a pas libéré de ce
poupée. «L’identification à la fille, pas à la mère, corps de garçon […].» Il suffit qu’il pleuve, que ses
pas à l’entourage», me dit-il. cheveux se plaquent pour que son abominable nez
– À l’inverse, il retransmet la carence du Nom-du- ressorte, le trahisse et le plonge dans une crise.
Père qui induit la position féminine et le glissement C’est à nouveau le dégoût d’être comparé à un
métonymique, la construction délirante qui peut travesti ou à un morceau de chair à sexe. Il précise
parfois s’y associer. C’est l’enfer de recherche qui même avec sa rigueur de langage : «Cela n’est pas
aboutit à la certitude d’être objet de la jouissance de un dégoût, c’est pas le bon terme, c’est un
l’Autre maternel. repoussement, un refus».
Cela évoluera après entretien avec le chirurgien :
Être pris pour un travesti «Mon chirurgien me fit part d’une rectification au
niveau de la boule de mon nez qui est assez forte,
«Ce début de l’enfer», c’est la divulgation d’un j’en conclus qu’il cherchait un bon résultat
secret : sa mère qui explique aux hommes qu’il esthétique, une finition, ce qui remet en cause mes
mettait ses vêtements pendant son absence, sa mère pensées sur le fait de penser que je sois considérée
qui se moque de sa féminité, sa mère qui le prend comme un bout de viande.»
pour un travesti. L’initiative vient de l’Autre
maternel. «Quand ma mère m’a abandonnée dit-il, Le ratage du pousse-à-la-femme
j’ai eu un soulagement ; ce qui m’a fait le plus de
mal, c’est sa trahison. Elle m’a laissée toute seule La seconde intervention esthétique sera par lui jugée
alors qu’elle savait très bien ce que j’étais.» réussie. Il se sent bien mieux dans la vie sociale. Il
Confronté à l’excès de jouissance (le regard de la lui reste cependant deux poids, tout d’abord son
mère, la jouissance du collant), le pousse-à-la- organe sexuel masculin, il ne supporte plus de savoir
femme vient faire essai de régulation. Cependant, la qu’il a cela, me dit-il, «qu’est-ce que c’est cette
jouissance transsexualiste qui vient nouer l’image et chose en jupe ?», en second lieu, le regard des
la pulsion scopique ne suffit pas. Avec ce qui rate de autres. Il est satisfait que les autres, surtout les
la suppléance transsexuelle, il construira une

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jeunes, ne voient plus sa masculinité. Mais il ne éthérique, les courants d’énergie, le prana qui les
supporte pas la trahison : trahir son monde, présenter traversent et les vivifient.
aux autres une image qui n’est pas réelle. «Cela Le ratage du pousse-à-la-femme dans son essai de
n’est pas dans ma psychologie», dit-il. suppléance va entraîner une construction autour du
Il note un changement important. Il ressent «j’étais une fille, et sans preuve» de l’enfance. Il va
activement les effets d’un équilibre futur qu’il interpréter cela dans la direction de trouver une
entrevoit avec l’opération génitale. Il parle de réponse à ce qu’il appelle son défaut de création qui
passage. «C’est un peu différent de ma base de vie fait de lui «une femme handicapée dans un corps de
où je me suis identifiée à une fille et où j’ai vécu garçon». Il vient me déposer et m’expliciter, séance
aussi en permanence, c’est le passage d’éveil en après séance, ses nouveaux écrits qui bâtissent une
quelque sorte de ressentir réel envers ma sortie de théorie concernant sa «naissance d’une
prison». transsexuelle». Il pourra en parler comme d’un
Ce «ressentir réel envers sa sortie de prison» va «rapprochement de ce qui s’est passé dans ma vie
avoir pour effet de favoriser la dissociation entre avec les lois énergétiques, le pourquoi de cette
l’image et l’objet. famille, de sa position de vie terrestre». Il appelle
Sa carence du trait unaire, sa carence de l’idéal du cette théorie, qui me signale-t-il lui est propre, le
moi ne le place pas à partir de l’endroit d’où il se CNGT, le chromosome de naissance génétique
regarde, mais le rabat vers l’endroit d’où il se voit, transsexuelle. Il dit qu’il a trouvé une réponse à ce
l’image idéale, le moi idéal, i(a) qui est aussi une défaut de création. «Cela remonterait bien avant
écriture de «ce qui fait tenir l’image, c’est un reste». l’acte sexuel de mon père et de ma mère qui m’ont
Quand ce reste n’est pas caché par l’image, l’objet a crée et procrée.»
se présentifie. L’image de convexité qui a disparu
par la chirurgie esthétique a pour effet, me semble-t- Le chromosome de naissance génétique
il, de faire disjoindre i et a. transsexuelle
Le pousse-à-la-femme dans le cas présent de la
recherche de la concavité du nez est une tentative de Il me dit : «le CNGT proviendrait pour ma part du
masquer l’objet quand il surgit dans l’image, tenter côté du père créateur, c’est ma logique de déduction.
de donner consistance à i(a), favoriser le tenant-lieu Ceci a été provoqué par un ou des blocages d’ordre
d’idéal du moi. psychologique et physique.» Il pense que ce
Ce dernier, sa «base de vie où je me suis identifiée à chromosome pourrait naître à une génération plus
une fille» est remis en question par la concavité haute, comme si le programme sexuel du futur fœtus
réelle. La femme, lien entre l’imaginaire et le était déjà programmé.
symbolique n’est pas nouée au réel. II distingue, chez tout être humain, un plan physique
Il va quitter son corps, fuir dans l’astral où des êtres et un plan mental. Le plan physique, c’est la partie
insaisissables lui parlent, pures images évanescentes, du corps humain avec les chakras. Le plan mental se
soit i. L’objet qui devait être conjoint à l’image, divise en deux : le plan mental inférieur et supérieur,
revient sous la forme de persécution et le force à dire pour la création du père et la procréation de la mère.
«tu es un garçon» dont il rend responsable bientôt Il parle «d’une valeur très importante, capitale
tout humain qui le regarde, marquant l’isolation de même, que je n’ai lue nulle part. Cette théorie
l’objet-regard propre à la psychose. n’engage que moi-même, à moins que d’autres
Après l’hospitalisation qui s’est avérée nécessaire, chercheurs soient arrivés à une conclusion proche de
une construction délirante lui permettra de retrouver la mienne. […] Cette valeur est constituée de trois
un point d’équilibre. Il me dit qu’il a fait une erreur, parties, et se trouve sur le plan astral. Elle est
il a jugé son harmonisation sur un plan de profil constituée de l’âme du futur fœtus et de deux
esthétique. Il livre une réflexion sur la forme énergies porteuses pour la véhiculer jusque sur le
antagoniste qui émane d’une transsexuelle d’un plan physique. Les deux valeurs porteuses
point de vue visuel : l’œil humain capte en un intégreraient «les cordes d’argent» du père et de la
premier temps la forme physique ; en un deuxième mère et seraient également polarisées suivant le
temps, il capte une forme de radiation, une valeur mental supérieur à rejoindre. La valeur de l’âme,
visuelle, synthèse des deux premières, associée par elle, reste en attente sur le plan astral, attendant la
une troisième valeur inconsciente, pouvant prendre création du fœtus avec un organe bien déterminé, le
sa source dans la synthèse éthérique. Il étudie les cœur.» Les cordes d’argent, fils éthériques, relient le
chakras, l’anatomie occulte de l’homme, le corps corps pranique au corps terrestre. Lorsque cette
corde se rompt, la mort apparaît et le corps terrestre
se désagrège. Le mécanisme des valeurs porteuses se

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déclenche lorsque, pour commencer dans l’acte Les oppositions langage/parole, parole/écriture,
sexuel, la mère envoie des informations au père par signifiant/signifié sont mises en évidence. La
ses chakras. Les cordes d’argent amènent la valeur clinique psychiatrique apprend à distinguer, dans les
porteuse polarisée au mental supérieur. dires des patients, la forme et le contenu. De
Pendant l’acte sexuel à un stade plus avancé, lors de Clérambault repère un «automatisme mental» où des
la jouissance physique, le chakra racine fait monter fractions de chaîne signifiante envahissent la pensée
son énergie centrale jusqu’au mental supérieur et au d’un sujet. Les cliniciens repèrent aussi à l’opposé
mental inférieur. La correspondance entre les deux des sujets plongés dans un monde où tout est
niveaux peut avoir lieu et créer une harmonie avec la susceptible de signifier, où chaque événement,
glande du mental supérieur du père. Cette glande du chaque parole entendue, se charge d’une
père est en rapport avec la valeur polarisée de l’âme. signification fixe, figée, qui vise le sujet.
Il me dit alors que c’est là qu’interviendrait le Freud tenait beaucoup à la confrontation de sa
blocage de son père, l’énergie centrale destinée au théorie à la clinique des psychoses, comme en
mental supérieur n’ayant pas atteint son but. Ce témoignent ne serait-ce que son étude de l’écrit du
blocage aurait deux origines, l’une propre à la président Schreber, ses relations avec les psychiatres
psychologie de son père et l’autre donnée par un du groupe, sa correspondance avec Binswanger 2 . Il
dysfonctionnement des chakras de son père. a cependant comme point de départ la parole de
Après avoir décrit les grands traits de la psychologie l’hystérique et l’écoute qu’il en a proposée, soit le
de son père, il relie psychologie et chakras. Il pense vecteur parole/écoute.
que ce blocage psychologique toucherait le chakra Lacan, lui, situe son point de départ de l’étude faite
du nombril de son père, ce qui aurait empêché de par lui des écrits inspirés, soit du vecteur
faire monter l’énergie centrale de son chakra racine écriture/lecture. La valeur de la paranoïa est posée
jusqu’au mental supérieur et, pour reprendre son d’emblée et introduit à la psychanalyse. En retour, la
expression, «ainsi me créant sans prendre en psychanalyse a à confronter sa théorie à la clinique
considération la valeur de l’âme polarisée. J’aurais des psychoses. C’est le sens de la phrase de Lacan,
dû avoir un corps physique de fille. Si le problème prononcée lors de l’Ouverture de La Section
était venu de ma mère, j’aurais très certainement eu clinique, en 1976 : «La paranoïa, je veux dire la
un corps physique de fille, mais j’aurais très psychose, est pour Freud absolument fondamentale.
certainement été homosexuel ce qui n’est La psychose est ce devant quoi un analyste ne doit
aucunement le cas.» reculer en aucun cas». 3 C’est ce que je vais
Cette écriture du rapport sexuel vaut comme développer par la suite.
interprétation de son état de fille, sans preuve, de
l’âge de quatre ans. Cette métaphore délirante prend Le nom d’un prince
la jouissance qui persécute Gérald dans une nouvelle
signification, et permet pour l’instant de fixer une «Vous ne dites rien». Cette phrase adressée à
jouissance qui lui soit supportable. l’analyste peut être une plainte ou un reproche, voire
un ordre : «surtout ne dites rien». Quelle que soit la
modalité de l’énoncé, cet énoncé recouvre la même
La paranoïa et son interprétation
supposition : l’analyste est supposé interpréter.
Carole Dewambrechies-La Sagna Cependant, qu’en est-il quand le sujet qui s’adresse à
l’analyste est lui-même interprétatif ?
La linguistique et la psychanalyse apparaissent Maïté entre un jour dans mon bureau, outrée –
simultanément dans le champ du savoir au tout «Vous ne dites rien… voilà des années que
début du siècle. D’autre part, entre 1899 et 1930, est j’attends ! J’attends que vous me disiez le nom de
individualisé par la nosographie psychiatrique, en
tant que tel, le délire d’interprétation 1 . BLONDEL Ch., «La conscience morbide», Journal de psychologie, de
neurologie et de médecine mentale, 1923.
DROMARD G., «L’interprétation délirante, essai de psychologie», Journal de
psychologie, 1911.
1 GUIRAUD P., «Les délires chroniques (hypothèses pathogéniques
Il faut faire même remonter l’origine du délire d’interprétation dès les contemporaines)», L’Encéphale, 1929.
travaux de Lasègue de 1852, sur le «Délire des persécutions» et suivre pas à MEYERSON I. et QUERCY R,» Des interprétations frustes», Journal de
pas son individualisation par la clinique française, qui, à cet égard, ne se laisse psychologie, 1920.
pas résorber par l’œuvre de Kraepelin. Les principales références se situent MIGNARD M. et PETIT G., «Délire et personnalité», Congrès belge de
ensuite dans des articles publiés entre 1912 et 1930. Nous en citons ici neurologie et de psychiatrie,
quelques-uns pour mémoire, et renvoyons pour plus d’exhaustivité à la 1912.SÉRIEUX et CAPGRAS, Délire d’interprétation, Analytica vol. 30,
bibliographie de la thèse de J. Lacan. Travail en cours à la Section clinique de Paris, Navarin-Seuil, 1982.
Bordeaux. 2
Récemment publiée en français.
LACAN J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la 3
personnalité, Paris, Seuil, 1975. LACAN J., «Ouverture de la Section clinique», Ornicar n°9, 1977.

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mon prince. J’ai fait beaucoup d’efforts. Il est qu’elle ne sait pas, ce qui lui manque, c’est le nom
intolérable d’attendre ainsi, à faire semblant de ne de ce prince, soit un signifiant.
pas être une princesse. Croyez-moi, j’en supporte Elle pense que ce nom je le détiens, plus exactement
beaucoup et je crois que maintenant vous pouvez me je le retiens, interposant par là entre elle et moi
dire qui est celui qui m’aime.» l’écran de la privation. Ce nom est un signifiant hors
– «Tout cela est bien difficile», lui dis-je. sens puisque c’est un nom propre, soit un signifiant
– – «je sais. Vous aussi vous devez tenir déconnecté de tout sens, mais en revanche, pas sans
compte du gouvernement», répond-elle. rapport avec une écriture, un S1.
Je baisse un instant les yeux, puis la regarde : elle a Elle ne pense pas qu’à retenir ce nom, il y aurait
l’air contrit, la scène est passée. malveillance de ma part, mais plutôt fait de
Maïté a déclenché subrepticement, il y a quelques structure, tierce ici, le tiers terme étant ce qu’elle
années, une érotomanie à l’égard d’un voisin, appelle «le gouvernement», auquel je suis moi aussi
entrevu deux fois sur le chemin limitrophe des assujettie. Le tiers terme interdit que le nom ne soit
propriétés de leurs parents. Elle a non seulement proféré.
compris qu’il l’aimait mais aussi qu’un mariage se Ce nom, en tant que nom propre, aurait été propre à
préparait. Originaire du pays basque, elle reprend les lui permettre de se faire un nom, puisque les
signifiants de l’histoire de cette région, pour tenter princesses, dans nos sociétés, quand elles ont
de penser un rapport à l’autre et au monde qui se identifié leur prince, portent le nom de ce prince.
défait : séparation, séparatiste, autonomie, sont «Se faire un nom» par son œuvre écrite est la
autant de signifiants utilisés par elle pour soutenir solution joycienne, dont Lacan développe la
son érotomanie. Les séparatistes sont ceux qui la structure dans son Séminaire Le sinthome 4 . Dans le
séparent de son amant et empêchent que cet amour cas de Maïté, pas d’œuvre écrite, mais une
ne se concrétise dans un mariage. Des thèmes de signification, celle de l’amour. Cette signification est
revendication et de persécution se mêlent au tableau constatée, confirmée par des mécanismes
clinique et elle est hospitalisée. Elle présente alors, interprétatifs. Elle dispose même du signifié de cette
comme aurait dit de Clérambault, une «érotomanie interprétation personnelle, c’est le mariage.
polymorphe» sur fond de délire d’interprétation. L’ordre du signifiant et l’ordre du signifié sont
C’est le mariage de son frère, il y a quelques mois, irrémédiablement disjoints pour ce sujet, qui
qui a modifié les choses. Elle interprète que ce pourtant, lorsqu’un interlocuteur lui est offert, fait de
mariage n’est qu’un prétexte, un faux mariage, cet interlocuteur même le lieu où peuvent se
destiné à organiser le seul qui compte réellement, le conjoindre l’articulé et l’articulable, le signifiant et
sien avec son voisin. le signifié, le dit et l’écrit.
Le mariage de son frère a bien lieu. Elle y apprend
aussi que celui qu’elle appelait son fiancé est marié Parole et paranoïa
depuis longtemps.
Dans la période qui suit, l’euphorie des préparatifs a Le statut de la parole dans la paranoïa est à
laissé place à la douleur de la perte d’objet. Puis les envisager tant du point de vue du patient que de ses
mécanismes interprétatifs reprennent : on parle conséquences quant à la direction de la cure.
d’elle à la télévision, on fait référence à sa vie dans L’exercice de la parole est problématique dans la
les journaux. Aucune équivoque n’est possible : elle psychose. Certes, le sujet est parlé plus qu’il ne
est une princesse, en tout cas aimée d’un prince. parle, mais de plus – et cela en est la conséquence –
Cela, elle ne le dit pas encore à son entourage la prise de parole constitue un risque, que les sujets
qu’elle prie simplement de faire montre de plus essayent de circonvenir par différents procédés. En
d’égards à son encontre. C’est l’entretien marqué par voici quelques exemples. Sylvie écrit avant les
la teinte revendicative du «vous ne dites rien» qui séances, sur un cahier d’écolière, leur contenu
permettra qu’elle produise ensuite, sur un mode qu’elle lit pendant la séance. Pierre spontanément
allusif, l’aveu des remaniements de son délire, qui a s’exprime en alexandrins, s’appuyant sur le système
pour «postulat de base», «je suis aimée d’un prince». métrique de la versification 5 . Jean parle de lui à la
On voit ici que la jeune femme détient la troisième personne et cela a l’air tellement corrélé au
signification, ici la signification de l’amour. Elle contenu de ce dont il parle qu’on ne remarque pas
n’attend donc pas que l’analyste la lui donne. Elle
est aimée, elle en est certaine, on annonce son 4
LACAN J., Le Séminaire, Le sinthome, Ornicar n°' 6 à 11.
prochain mariage avec un prince à la télévision. Ce 5
Cas présenté à la présentation de psychosomatique, à la Section clinique de
Bordeaux.

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immédiatement qu’il s’agit d’une modalité Je m’explique. Nous rencontrons deux écueils dans
nécessaire pour lui. À cet égard, il faut se rappeler les cures avec les psychotiques, écueils qui
que le diagnostic de paranoïa se fait bien plus constituent des obstacles au transfert. Le premier,
sûrement par le repérage des troubles du langage du c’est «le délire [qui] objective le sujet dans un
patient, parfois plus discrets que dans les exemples langage sans dialectique.» La contrepartie en est le
cités, que par l’aveu explicite d’un délire. Dans la statut de la parole comme problématique, précaire.
paranoïa, le délire ne tend pas à être dit. Nous en C’est «la liberté négative d’une parole qui a renoncé
avons souvent l’aveu par après et par surprise. Ce à se faire reconnaître», pour reprendre les termes de
point de difficulté diagnostique a été largement Lacan. Il y a une objectivation, au sens d’une mise
commenté par la psychiatrie classique. Séglas notait en position d’objet, du patient par son délire. Pour se
dans un article de 1890 la difficulté d’un diagnostic servir d’une opposition connue, le sujet de la
de persécution, en raison de la dissimulation jouissance se déploie aux dépens du sujet du
toujours présente chez le persécuté. Il donne même signifiant. La contrepartie est que la parole est
des conseils pratiques : «Si malgré vos efforts, négativée, rejetée, ses pouvoirs entièrement remis à
l’interrogatoire n’aboutit pas, attendez […] ces l’Autre. Le premier écueil se résume donc ainsi : le
aliénés ont généralement la manie d’écrire ; laissez à patient en position d’objet.
la disposition du malade de quoi satisfaire ce Le deuxième écueil est celui qu’a rencontré le
penchant, et s’il ne parle pas son délire, soyez professeur Fleschig avec le président Schreber : le
certain qu’il l’écrira» 6 . Réticence, dissimulation, risque est là du côté de l’interlocuteur du
mutisme, mensonge sont les termes utilisés par la psychotique, interlocuteur qui peut se trouver lui-
psychiatrie classique pour souligner l’hétérogénéité même «en position d’objet d’une sorte d’érotomanie
du délire et du dire. mortifiante» 8 .
De Clérambault, de son côté, souligne également la Pour résumer, disons-le ainsi, comment faire dans la
difficulté d’obtenir les «formules spécifiques» de la cure avec le psychotique, pour que le patient ou
psychose, dans l’érotomanie, par exemple. La l’analyste ne se retrouve pas en position d’objet ?
patiente qui est aimée du roi d’Angleterre et qui est Il me paraît n’y avoir qu’une possibilité : il faut que
allée se faire remarquer aux alentours du Palais de ce soit le délire lui-même qui prenne place d’objet,
Buckingham, n’est plus au courant de rien quand il de semblant d’objet. Mais il ne peut occuper cette
s’agit de la présenter devant la Société médicale. Il place qu’à avoir fait l’objet d’un aveu, partiel,
faut alors, dit de Clérambault «actionner le délire» 7 allusif, à l’analyste. Cela est nécessaire mais suffit à
et il donne précisément, dans le compte rendu de ses redonner aussi bien au patient une dimension de
présentations de malades la littéralité du dialogue sujet, sujet de la parole, nécessaire à ce qu’une cure
qui aboutit à un semblant d’aveu, le plus souvent se déroule.
allusif. Il montre que cela suffit parfaitement pour en Nous devons en quelque sorte introduire ce sujet, le
déduire la structure du délire. faire apparaître, le dégager. C’est reproduire dans
Il faut admettre qu’il n’y a pas de raison pour que une cure particulière le mouvement opéré par Freud
l’analyste obtienne plus facilement cet élément de la avec le texte de Schreber : il y a introduit la
clinique. Il aura sans doute ici un effort à produire et dimension du sujet «ce qui veut dire ne pas jauger le
c’est peut-être un des sens à donner au conseil de fou en terme de déficit et de dissociation des
Lacan de «ne pas reculer devant la psychose». Il ne fonctions» 9 .
faut pas penser un instant que les troubles du Avec certains patients, l’aveu se fait une fois, une
langage se réduisent aux néologismes. fois pour toutes, et il n’en est quasiment plus jamais
Je crois essentiel d’obtenir cette «extériorisation» question directement. Ils rejoignent par là le vœu
partielle du délire d’emblée dans les entretiens avec d’Antonin Artaud, vœu d’une représentation
le patient psychotique, c’est-à-dire de refuser, d’une théâtrale unique, où le texte serait dit une fois pour
certaine façon, la réticence. Extériorisation du délire, toutes. Cela explique peut-être pourquoi il est
objectivation, cession initiale, sans doute y a-t-il là fréquent que les analystes qui suivent des patients
un terme plus précis à trouver. psychotiques les aient connus dans un service
hospitalier.
6
SÉGLAS J., «Diagnostic des délires de persécution systématisés», La
semaine médicale, 1890.
7 8
CLÉRAMBAULT (de) G.G., Ouvres psychiatriques, Paris, Frénésie éd, LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse»,
1987, notamment la IV' partie, chapitre 2. Écrits, Paris, Seuil, 1966.
9
LACAN J., «Présentation de l’édition française des Mémoires d’un
névropathe, Cahiers pour l’analyse n°5, Paris, Seuil, 1966.

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L’interprétation

La parole de l’analyste est-elle interprétative quand


le patient est lui-même délirant interprétatif ?
L’interprétation délirante tente d’opérer une
métaphore susceptible de nouer signifiant et signifié.
Certains cliniciens, comme Rosenfeld par exemple,
surinterprètent alors, en offrant leurs propres
interprétations, détaillées, explicatives, au patient 10 .
L’interprétation délirante est contrée par
l’interprétation analytique, et ce dans un mouvement
qu’on pourrait qualifier de frontal : interprétation
contre interprétation, l’une absolument particulière,
l’autre partagée par le groupe qui a la même théorie
analytique.
Si nous laissons l’interprétation métaphorique pour
envisager l’interprétation comme métonymique, la
question se pose autrement. L’interprétation se
déploie alors dans l’allusion, l’équivoque est
susceptible de produire du S1 comme manquant.
C’est ainsi d’ailleurs qu’on peut reprendre l’exemple
de Maïté : l’équivoque de ma formulation contre la
signification de son délire. L’équivoque porte sur
«ce qu’il y a entre nous mais qu’on ne peut dire»,
qui constitue une sorte de référent en commun. Peut-
on réduire avec le temps à un «trognon de délire»,
qui serait le minimum exigible, la signification
délirante ? C’est une question.
L’interprétation ici n’est pas prise de façon frontale
mais de biais, par ses entours, contournée, cernée par
la parole. Le mi-dire a ici toute sa valeur.
Lacan formule les choses ainsi : l’analyste a pour
mission de contrer le réel 11 . Contrer le réel donc,
plutôt que contrer l’interprétation, si nous
accentuons le versant métonymique de celle-ci, ce
qui n’exclut pas le versant métaphorique. La
clinique des psychoses a ici sa place.
Lacan nous avait, dans ce registre, assigné une place,
celle du «secrétaire de l’aliéné». Secrétaire peut
signifier taire un secret, à condition que ce secret
soit partagé, seul moyen de conjoindre un tant soit
peu, par la parole, le particulier et l’universel.
C’est le compliment qu’on a fait à Aristote que de
l’appeler «secrétaire de la nature». En effet, son
talent était si grand à décrire les lois de la nature
qu’on pouvait supposer que ces lois lui avaient été
dictées directement par elle.
Nous sommes inégaux à la tâche mais ne reculons
pas.

10
ROSENFELD H.A., États psychotiques, Paris, PUF, 1976.
11
LACAN J., «La troisième». Conférence faite à Rome, (inédite).

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Énigme, équivoque, mot d’esprit


Interprétation et équivoque ou les arts graphiques ? Et parmi ces derniers, le
Rose-Paule Vinciguerra dessin ou le graphisme ? Choix difficiles, en
cascade, multipliés par la question : faire ou ne pas
«Vous ne dites rien» propose le titre de ces journées. faire le même métier que son père ?
Or l’interprétation, si minimale soit-elle, s’appuie la Des symptômes, il en a d’autres, mais ils ne le font
plupart du temps sur un dire. C’est la jouissance qui pas vraiment souffrir : anesthésie du sens olfactif
est silencieuse. Ne serait-ce pas alors à depuis des années, maladie de peau qui l’a beaucoup
l’interprétation de produire des «effets de effrayé car elle est localisée sur son pénis, et puis au
résonance», sur cette jouissance ? Et l’équivoque fil des séances, ce qu’il découvre comme un
aurait-elle, dans cette visée de l’interprétation, une symptôme, des accidents à répétition qui se
place à part, une place privilégiée ? produisent depuis l’enfance.
L’équivoque est souvent proposée par Lacan comme D’emblée, il va relater un autre conflit, dans sa
paradigme de l’interprétation et lui-même en joue famille cette fois-ci, entre sa grand-mère paternelle
fréquemment jusqu’à en faire néologisme : ainsi et sa mère, femmes de caractère entre lesquelles
Unbewusst (inconscient) et une bévue par exemple, navigue le père – et les enfants. Là aussi Aurélien ne
avec comme il le dit, ce glissement de mot à mot 1 . sait de quel côté pencher : ses grands-parents ou ses
L’interprétation équivoque voire néologique parents ? Son père ou sa mère ?
présente là une fonction d’excès au regard de la Le métier, la famille, quel embrouillamini !
langue, excès dont on peut dire que sans faire lui- Ce qui est certain, c’est que dans son métier, il veut
même sens, il joue du sens contre la signification. faire, comme il le dit dans un lapsus, quelque chose
Cet excès a alors, semble-t-il, pour fonction de de «genual» : entre les gènes familiaux qui le lient et
renouer avec «lalangue», son foisonnement, sa le génital, il y a comme un air de famille, mais son
polyphonie, de viser la jouissance du sens, du «sens génie n’est pas là. Car ce jeune homme qui n’arrive
joui», cette touche de réel dans la langue et ainsi pas à «présenter une unité» (ce sont ses termes) croit
d’atteindre le symptôme. S’appuyant sur une au rapport sexuel. Il croit au couple de ses parents
signification reçue, l’interprétation équivoque dont il dit «vouloir reprendre le flambeau». Dans
excède le dit, ex-siste au dit et, c’est l’hypothèse que cette famille, d’ailleurs, la règle est de tout mettre en
je Proposerai, fait inscription de ce qui dans commun, de tout dire à tous ; les enfants doivent
lalangue s’avère impossible à dire, ce rien autour aider les parents à résoudre leurs conflits : «pas de
duquel tourne le dire justement, l’impossible du milieu», dit-il ; le milieu par ailleurs, c’est, comme il
rapport sexuel. Cette inscription permet un l’énonce, le sexe, son sexe qui fait peur. À être pris
déchiffrage de la jouissance prise ainsi, indexée dans dans ce milieu, il n’a plus de représentation de lui-
les rails du signifiant, dans ses réseaux, ses même. Ainsi il rêve de ses parents devant la Seine
répétitions homophoniques, et s’avère ainsi (Seine primitive, comme dit Lacan), se sentant
permettre une «élucubration de savoir sur lalangue» 2 comme un monstre féminisé. Il raconte alors
soit comme le dit Lacan, une production de comment il a découvert cette scène primitive : agité
l’inconscient en tant que tel. d’une forte fièvre, il en appelait vainement aux
objets (table, chaise, lampe) pour aller avertir ses
Un cas clinique parents, ce qu’il avait fini par faire lui-même et là…
voir. Face au rapport sexuel des parents, il perd sa
Il s’agit d’un jeune homme en conflit. Il vient me représentation propre ou ne s’y retrouve que…
voir car il ne sait s’il doit poursuivre le choix fait féminisé.
dans ses études. Quelle est la meilleure voie ? Les Or, cette identification féminine qui grève le choix
sciences ou les arts ? Dans les arts, la musique ou les de son travail (faire ou ne pas faire le même métier
arts plastiques ? Dans les arts plastiques, le design que son père qu’il juge plutôt «génial»), il va assez
tôt dans l’analyse la poser par rapport à celui-ci
1
Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue justement. Il nomme un jour dans un lapsus, son
s’aile à mourre (1977-1978). père «mon mec», mais le père est aussi «elle»
2
LACAN J., Le Séminaire, Livre XX,., Encore (1972-1973), Paris, Seuil, lorsqu’il fait parler sa mère et d’ailleurs, celui-ci se
1975, p. 127. désole de «ne pas être l’homme dans le couple»,
d’avoir élevé son fils comme une mère et geint à

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l’idée que celui-ci puisse un jour le quitter. Entre le Puis, un rêve : «Il est dans un Macdo et envoie un
père «mec» et le père «féminisé», il ne s’y retrouve coup de poing à quelqu’un.» Je pensais alors : un
guère. Le père, dit-il d’ailleurs, mélange tout. Macdo ! L’envers d’un mec ? Son envers féminisé,
Aussi est-ce par l’effort vain de «faire l’homme» dédoublé ? En tout cas, le voilà donnant un coup de
qu’il peut rendre compte de certains de ses poing.
symptômes, les accidents en particulier. Ceux-ci ont Enfin, il me parle longuement d’un Macintosh
toujours eu lieu sous le regard de la grand-mère acheté par son père et placé par celui-ci dans la
paternelle, cette grand-mère qu’il rêvait adolescent chambre d’Aurélien. Il le formula tout d’abord en
en loup-garou. ces termes : «mon père a mis un Mac dans ma
« Je voulais prouver que j’étais un homme», dira-t- chambre !» Ce qui ne manquait pas de l’irriter, car
il ; et plus récemment autour du proverbe «on ne fait son père le forçait ainsi à être son technicien et
pas d’omelette sans casser des œufs» : «On ne fait employé au «Mac». D’être ainsi féminisé sous le
pas d’homme net sans casser des os». Et de fait, regard de la jouissance du père comportait pour lui
devant cette grand-mère, il ressentait une crainte : quelque chose d’insupportable, à quoi en même
«que ça casse entre ses parents et ses grands- temps il se sentait céder par sacrifice, dans l’idée
parents». Entre le méli-mélo familial et la rupture, qu’il n’aurait pas la force de s’opposer à la volonté
Aurélien choisit la voie moyenne : «se casser» lui- de ce père à ne voir en son fils qu’une image
même. Ça fait «mel», dit-il pour formuler «ça fait dédoublée de lui-même. Tous les quinze jours, son
mal, les accidents». Décidément il ne démêle pas. père en effet lui annonçait d’un air pensif qu’il le
Il s’efforce ainsi d’incarner l’Un-tout-seul, d’être verrait bien en… explorateur au Pôle, en…
l’homme d’exploit qui plairait au père et conservateur de musée, en… portraitiste, en…
réconcilierait tout le monde, mais peine perdue ! Ça musicien d’orchestre de chambre… et Aurélien en
casse. Les éléments se défont et lui le premier rentre était chaque fois tout retourné.
dans le commun en payant le prix fort. Accomplir Le signifiant «mac» dans maquis, Macdo, Macintosh
«l’homme vrai» pour satisfaire l’exigence surmoïque semble bien renvoyer ici au conflit dans lequel ce
venant des femmes, pallier la défaillance plaintive jeune homme est pris.
du père et se faire admirer de lui, c’est ce à quoi il
échoue. Et ses rêves de copulation entre femmes, de L’occasion de l’interprétation
parthénogenèse même témoignent de sa prise dans
une communauté de semblables féminisés. Aurélien était alors entré dans une série d’actes
Cette balance identificatoire (être mec ou pas) est manqués concernant le jour de sa séance
aussi présente dans le symptôme d’anesthésie de hebdomadaire, son heure, et comme je le lui faisais
l’odorat, qu’Aurélien présente ainsi : «je me coupe remarquer, il acquiesça : «oui, quel micmac».
des autres» ; «j’ai le nez congé», pour Peu de temps après, il me fit part d’une discussion
«congestionné». Il prend congé en effet. Ainsi face à un peu confuse entre deux professeurs, un autre
la réalité vive et colorée, il pose que «sentir en noir élève et lui-même. Un relent d’homosexualité
et blanc» comme il le fait est une fiction qui semblait y flotter. Un des professeurs parlait de
interprète cette dite réalité avec des couleurs «brutes, Tapies (le peintre) et l’autre faisant allusion à une
pures et dures», le noir et le blanc. Faute de pouvoir pièce de théâtre écrite par le premier répondait : «Ah
sentir le mélange des odeurs, il sent de façon oui ! ta pièce.» Aurélien me relatait le caractère
tranchée, brute, mais dans ses rêves, il en voit de embrouillé de ces renvois, et je lui dis : «quel mec-
toutes les couleurs. mac !» Il se mit à rire, réfléchit un peu et annonça
Ainsi peut-on dire que jusqu’ici l’analyse visait à «je pense à tout à fait autre chose : ma sœur a la
épuiser les différentes occurrences que prenait le même maladie de peau que moi, mais chez elle, c’est
signifiant «mec» pour cet analysant afin d’en à la lèvre.»… Maladie d’homme ou maladie de
délivrer les significations. Ce n’était qu’un prélude. femme ?
C’est alors qu’Aurélien m’a conduite à la trouvaille L’interprétation ici n’est pas comme on le ferait à
d’un signifiant constitué d’emblée comme pur non- l’IPA un énoncé de significations, du genre «vous
sens. voudriez être un mec», ce qui aurait pu faire pencher
Tout d’abord, un propos : il retrouve parfois de façon risquée le bateau du sens sexuel ; ni non
l’odorat. Quand ? L’été, dans le maquis. Il est là, plus : «vous voulez prouver que vous êtes un vrai
calme, loin du brouhaha tourmenté des parents, et… homme pour vous défendre contre la castration et
l’anesthésie disparaît. Dans le maquis ! Étrange ! cette défense même vous amène à une position
féminine.»

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Notre conception de l’interprétation est différente ; Aurélien enlève le scotch et le hamster reprend vie.
le «mec-mac», à la place du micmac, évoquant le Comme il le fait remarquer à sa copine, celle-ci
mélange des sexes, des générations, l’embrouille rétorque : «Ce n’est pas un hamster, c’est une
dans laquelle Aurélien se débat est comme un rappel souris». Et lui s’insurge : «Ah non, c’est un hamster,
du «mel-mal» du lapsus antécédent (ça fait mel pour pas une souris !» C’est, dit-il, (h) amster dans dam
ça fait mal). Le déplacement d’une lettre institue ici (e). Il se rappelle un dicton : «Quand on scotché un
une équivoque qui, me semble-t-il, renvoie à hamster, c’est pour ne pas qu’il éclate quand on
l’impossible du rapport sexuel, fait coupure entre l’enc…» Hamster scotché pour ne pas éclater ! ou
jouissance et signifiant, fait rupture de chaîne. Elle bien enfin délivré de ce collage et… reprenant vie.
fait trace de la jouissance en tant qu’interdite. Quant à son métier, les disjonctions conflictuelles
Ainsi, si on peut dire que le non-rapport sexuel qu’Aurélien posait (entre par exemple mettre la main
s’inscrit dans la langue, c’est l’équivoque qui est la à la pâte, avoir un bon coup de patte, pour –
marque privilégiée de cette déposition de savoir, une expressions figurées – pour en désigner les
langue particulière n’étant, comme le dit Lacan, dans différentes pratiques, et qu’il rattachait au nom de
«L’Étourdit» 3 , que l’intégrale de ces équivoques. son père) elles ont disparu et il a trouvé, dès la fin de
Celles-ci mémorialisent l’impossible à dire la ses études, un travail dans lequel il semble fort bien
jouissance dans lalangue, sous la forme du signifiant réussir.
coupé du signifié. Le dire interprétatif équivoque, Ses parents ? Il les quitte, sans plus leur demander
renouant avec l’histoire, fait apparaître, «par-être» leur avis, pour s’installer dans un appartement avec
une suppléance au rapport sexuel qu’il n’y a pas. sa compagne.
Aussi, cette équivoque renvoie-t-elle par Ainsi l’impuissance éprouvée – comme celle de la
l’inscription de la différence signifiante pure scène primitive où Aurélien en appelait à des objets
(mecmac) à la différence sexuelle. Le déplacement (table, chaise, lampe) pour se faire représenter – et la
d’une lettre a aussi fonction de déplacement sexuel. jouissance mortifère à se casser les os, se couper
C’est en quoi l’interprétation est dite par Lacan pour accomplir «l’homme vrai» sous le regard
«oraculaire» du «déplacement sexuel» 4 . Les rails du surmoïque de la grand-mère ont laissé place à une
signifiant se différencient dans ce cas de façon activité où c’est son regard qui découpe des formes,
élémentaire, dans une métonymie qui borde la des objets, produit des semblants qui le représentent,
jouissance et en fait apparaître le caractère lui, auprès de la jouissance des autres.
traumatique. Au-delà du mec qui serait un vrai mac Si l’on peut donc dire que l’interprétation en tant
(l’homme d’exception) et du mac réduit à être le qu’équivoque produit pour un sujet un effet de
féminin du vrai mec, Aurélien peut s’ouvrir à la vérité, on peut aussi dire à l’inverse qu’elle «fait
question : «qu’est-ce qu’un homme ?», non pas signe du sujet», d’un sujet comme impensable,
«qu’est-ce qu’un homme ?» au regard d’une filiation comme équivalent de la place laissée en creux de
paternelle impossible ou bien au regard d’une l’objet. De ce point de vue, l’interprétation en
reconnaissance entre femmes, se jouant dans le séparant le sujet de sa jouissance, laisse à celui-ci la
registre de la spécularité. Passant par les bords charge de «l’indicible métonymie de l’objet» 6 .
métonymiques du signifiant, l’interprétation, en
convoquant le sujet à l’invention de ce qui supplée à Une interprétation paradoxale
l’absence de rapport sexuel, fixe la limite de «dé- Pierre Naveau
sens» 5 que fait valoir la fonction phallique : elle
écrit la castration. Ici, l’intervalle entre «mec» et
«mac» symbolise la différence sexuelle qu’articule Une patiente d’une trentaine d’années commence
la loi. par annoncer, au début de la séance, que, ce jour-là,
Quant à l’effet de l’interprétation, c’est d’abord une elle n’avait pas eu le désir de venir et qu’elle était
série de souvenirs-écrans et un rêve clair articulant venue à contrecœur.
la différence sexuelle.
Le rêve et la réprimande
Une copine lui présente le «book» où sont
répertoriés ses travaux : il y découvre un hamster Elle raconte un rêve : Elle se retrouve devant
scotché comme une fleur que l’on a fait sécher. l’appartement de l’analyste avec deux femmes. La
femme de l’analyste ouvre la porte. L’analyste n’est
3
LACAN J., «L'Étourdit», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 47.
4
Ibid., p. 37. 6
5 Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XIV, «La logique du fantasme» (1966-
Ibid., p. 16. 1967) (inédit).

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pas là. Dans la salle d’attente, les trois femmes se quelque chose qui touche à la relation entre un père
parlent entre elles. Elles sont arrivées au même et une fille. La fille avait fait un faux pas et le père
moment et se demandent dans quel ordre elles vont avait laissé éclater sa colère.
passer. Elles se mettent d’accord. Chacune dira à
quelle heure elle avait rendez-vous. La patiente dit Le faux pas
ne pas savoir ce que veut dire ce rêve. La seule
chose qu’elle souligne, c’est que, dans le rêve, Une question avait été omise – à son insu. Cela lui
l’analyste n’est pas là. À ce propos, il lui vient à avait échappé, lorsqu’elle avait relu les épreuves.
l’esprit que, comme elle l’a déclaré d’emblée, elle Elle s’est alors rappelée, soudain, que cette question
n’avait pas eu envie de venir et que, dans le rêve, n’était pas n’importe laquelle. Elle portait sur ce
l’analyste, du fait de son absence, est en faute. Elle qu’elle a elle-même appelé «les infections
dit alors qu’elle est très en colère et laisse entendre, gynécologiques récidivantes». Or elle avait souffert,
sans le préciser ouvertement, que c’est justement dans les jours qui avaient précédé son «acte
contre l’analyste. manqué», d’une telle infection gynécologique. Elle
La veille, en effet, elle s’était fait sévèrement l’avait très probablement attrapée au cours de
réprimander. Elle s’y était attendue et cela s’était relations sexuelles qu’elle avait eues, à la fin d’une
produit. Elle avait été chargée de la conception d’un soirée trouble, avec un jeune homme. Son acte
bulletin d’information, qui est adressé à des manqué – le fait que l’omission de la question lui ait
médecins et qui, au moyen d’une série de réponses à échappé – constituait donc un aveu déguisé. Dans
des questions, a pour objet de les informer au sujet une certaine mesure, elle considérait le fait même
des problèmes relatifs à la sexualité, à la procréation, d’avoir eu des relations sexuelles avec ce jeune
à la contraception et aux maladies sexuellement homme comme un acte manqué. Ce n’avait été là
transmissibles. Le bulletin d’information avait été que l’aventure d’une nuit. Mais elle ne savait pas
imprimé. En le relisant, elle s’était aperçue qu’une comment annoncer la chose à son amant. Elle ne
réponse figurait sans sa question, sans la question l’avait pas encore fait, mais elle allait être obligée de
qui, pour dire la chose ainsi, était la cause de cette le faire, afin qu’il se fasse examiner et soigner par un
réponse. Cela avait été un coup pour elle. Son médecin. Or le seul jour où elle a la possibilité de
directeur l’avait appelée dans son bureau et lui avait rencontrer son amant, qui, par ailleurs, est un
fait remarquer la faute qui avait été commise, – à homme marié, est précisément le jour où elle vient à
savoir l’omission de la question. Il y avait, pour elle, Paris pour voir son analyste. C’est pourquoi elle était
un rapport entre le rêve et la réprimande, mais elle en colère contre lui. Elle était en train de parler à son
ne savait pas lequel. Elle s’est écriée, non sans une analyste au moment même où elle aurait voulu être
pointe de rancune à l’endroit de l’analyste : en train de parler à son amant !
«Comment peut-on commettre une faute
d’inattention d’une telle gravité, quand on est en La tromperie et l’angoisse de l’enfant
analyse ?» L’analyste lui a alors dit tout à trac et
L’interprétation de l’analyste sembla ainsi avoir eu
d’un ton vif : À moins que ce ne soit la faute de
cette conséquence de lui ouvrir le chemin vers ce qui
l’analyste !
constituait alors sa principale préoccupation. Ce dont
Elle a été surprise. L’analyste ne lui laissait-il pas
elle ne voulait pas parler, c’était de la jouissance et
ainsi entendre, au moins pour une part, qu’elle le
de la culpabilité qu’elle éprouvait à la fois dans cette
rendait responsable de ce qui lui était arrivé et que,
situation délicate dans laquelle elle se trouvait – une
si la faute d’inattention était considérée comme un
situation dans laquelle il est question de mensonge,
acte manqué, ce qui lui était arrivé s’adressait à
de tromperie et de trahison.
l’analyste ? Dans la mesure où la faute renvoie à la
Ce qui avait été visé par l’acte manqué de l’omission
cause, elle pouvait s’interroger, dès lors, sur la cause
de la question, ce n’était pas seulement la position
de ce qui s’était produit.
de la maîtresse, qui trahit son amant en le trompant
L’acte manqué de la patiente – c’est ce qui
avec un autre homme, mais surtout la position de
provoquait aussi sa colère – n’était pas passé
l’amant, qui, lui-même étant un homme marié,
inaperçu. Il n’était pas resté voilé au sein de
trompe sa femme et lui ment. La chose importante,
l’intimité de sa vie privée, il avait produit un
aux yeux de la patiente, était que – elle ne l’ignorait
dévoilement à la vue de tous. Sa faute à elle pouvait
pas – son amant était père, qu’il avait des enfants. La
être montrée du doigt. Il en est résulté cette
patiente a souligné, en effet, que, dans une telle
réprimande du directeur qui, dans sa résonance, lui a
situation, elle avait pensé à l’inquiétude que
fait entendre, comme elle l’a elle-même remarqué,
provoquent, chez les enfants, les disputes qui

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éclatent entre le père et la mère à cause de la amant est un homme marié. À cet égard, il lui aurait
trahison du père. La patiente a dit avoir vécu ce qui dit qu’il n’a plus de relations sexuelles avec sa
n’avait été que l’aventure d’une nuit avec la femme depuis belle lurette.
sensation de tomber, avec le sentiment d’une chute. Elle a dit ne pas savoir si son amant l’aime. Elle
Cela avait été un acte qu’elle avait accompli à la attend quelque chose de lui, mais elle ne sait pas ce
façon dont on commet une faute d’inattention. Cela qu’elle attend. Une parole d’amour peut-être. Elle
avait été de l’étourderie de sa part. Ne s’est-elle pas voudrait pouvoir répondre à la question qu’elle se
identifiée, à ce moment-là, à la position de son pose : «Que suis-je pour lui ?» Ne fait-elle pas ainsi
amant, c’est-à-dire à la position d’un père qui allusion à la position de déséquilibre, d’instabilité et
trahit ? de suspens, dans laquelle elle se trouve par rapport à
L’objet en cause dans la tromperie est le rien, mais cet homme ?
un rien qui crée l’angoisse, – les enfants étant ici Le récit du rêve a amené la patiente à faire l’aveu
considérés par la patiente comme ceux qui n’en d’un scénario qu’elle a construit au fil de ses
peuvent mais et qui paient les pots cassés. Le père de rêveries diurnes. Elle avait eu un enfant de son
la patiente avait quitté sa femme pour une autre amant, mais il ne portait pas son nom, parce qu’il
femme. Dans les circonstances particulières de cette avait refusé de le reconnaître. Étant marié, il n’avait
rupture, ce qui l’avait frappée, c’est que son père pas souhaité que le scandale d’une liaison
avait laissé ses enfants et que sa maîtresse – elle en extraconjugale éclatât. Cet enfant portait donc le
avait été surprise – avait également laissé sa fille à nom de sa mère.
son mari. Le coût de la tromperie est, selon la Dans ce scénario, l’accent est mis sur la défiance par
patiente, au moins celui-ci – l’angoisse d’un enfant. rapport au père. Le père de l’enfant est en faute, il
L’enfant est laissé soit par le père soit par la mère. est absent à la place qui est la sienne, dans la mesure
Autrement dit, dans l’esprit de la patiente, la où il refuse de donner son nom. L’attribution de la
réalisation du désir, pour un homme comme pour procréation au Père, c’est-à-dire l’opération qui
une femme, implique, semble-t-il, qu’un coup soit résulte de la métaphore du Nom-du-Père, est ainsi
porté à un enfant. Dans cette perspective, la faute du mise en défaut. La métaphore du Nom-du-Père,
père n’était pas reliée à l’épouse trompée, mais à comme Lacan l’indique page 557 des Écrits, oppose,
l’enfant blessé. Tel était le mode selon lequel elle non pas le désir du père et le désir de la mère, mais
évoquait les conditions d’un drame qui étaient, pour le Nom-du-Père et le désir de la mère. Au moyen du
elle, celles de la jouissance sexuelle. Elle ne vivait scénario qu’elle a inventé, la patiente tente
donc pas la liaison avec son amant sans éprouver un d’interroger, au-delà du Nom-du-Père, le désir du
certain sentiment de culpabilité, mais rien ne pouvait père, c’est-à-dire sa position, sa responsabilité, son
l’arrêter pour autant. Peut-être était-ce sa façon à elle engagement, en particulier son engagement dans la
de se venger du sort qui avait été le sien, lorsque son parole. La question que pose, en effet, la patiente est
père avait quitté sa mère. Il l’avait laissé tomber, a-t- la question de la confiance. De ce point de vue, son
elle dit, elle aussi. aventure d’une nuit est un passage à l’acte et sa
liaison est un acting out. À travers la relation à son
Le silence et la question de la confiance amant, qu’elle dit être caractérisée par une sorte de
suspens, elle se demande si elle peut faire confiance
Lors de la séance qui a suivi celle au cours de à un homme, – si elle peut compter sur lui, prendre
laquelle elle avait dit ne pas avoir eu envie de venir, appui sur lui et même s’en remettre à lui. En un mot,
la patiente a fait le récit de ce rêve qui évoquait, une femme peut-elle croire à la parole d’un homme ?
cette fois-ci, l’absence de son amant : Une femme lui Les deux rêves évoquent la question de la confiance.
téléphone de la part de son amant. Elle croit, tout Le premier rêve se réfère à l’absence de l’analyste,
d’abord, que c’est sa femme qui l’appelle pour lui tandis que le deuxième rêve tourne autour de
demander des explications au sujet de sa conduite. l’absence de l’amant. Dans le premier rêve,
Elle ne peut dire un mot. Mais elle s’aperçoit que apparaissent deux autres patientes et la femme de
c’est une autre femme qui l’appelle. Elle retrouve l’analyste. Dans le deuxième rêve, il est fait allusion
ses esprits et reprend de l’assurance. Elle lui à la femme de l’amant et à une autre femme qui
demande alors quel est le message que son amant pourrait elle-même être dédoublée – ce pourrait être
l’a chargée de lui transmettre. Cette autre femme ne sa secrétaire ou une autre maîtresse.
peut pas le dire. Elle reste muette. C’est elle à son Dans le premier rêve comme dans le deuxième rêve,
tour qui ne peut pas dire un mot. il est également question du silence. À partir du
La patiente n’a rien dit à propos de ce rêve. Elle a premier rêve, la patiente s’est demandée si elle
seulement évoqué, une nouvelle fois, le fait que son

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pouvait faire confiance à un homme qui ne dit rien. afin de devenir l’objet de son attention, de son
Or le fait que l’analyste ait dit quelque chose a eu intérêt, voire de sa passion ? C’est équivoque. Bien
pour conséquence qu’elle a parlé de ce dont elle ne qu’il n’y ait aucun doute sur le sens, l’équivoque
voulait pas parler, de ce qu’elle s’était efforcée, comporte, comme le fait remarquer Paul Bénichou,
jusqu’alors, de taire. À cet égard, dans le deuxième une pointe de raillerie.-«M’introduire dans ton
rêve, l’accent est mis, à deux reprises, sur le silence histoire /C’est en héros effarouché». La construction
d’une femme. Ce silence porte sur la relation entre grammaticale étonne. Mallarmé veut dire :
l’amant et sa maîtresse, c’est-à-dire sur la jouissance «M’introduire dans ton histoire, je ne peux le faire
qui est en cause dans une telle relation. La faute est qu’en héros effarouché». Il y a là un paradoxe. Les
indicible. Ainsi le silence est-il articulé à la question deux termes «héros» et «effarouché» sont en
de la culpabilité. La cause du désir ne se dit pas, car contradiction l’un avec l’autre. Un homme doit faire
le signifiant manque pour la dire. preuve de courage pour s’introduire dans l’histoire
Le mathème du point d’articulation entre le silence, d’une femme, s’il veut devenir son amant. Or la
la culpabilité et la causalité peut peut-être s’écrire de crainte qu’évoque le mot «effarouché» est à l’opposé
la manière suivante : S(A) ◊ a. Or l’interprétation de d’un tel courage. La crainte du héros est mise en
l’analyste – À moins que ce ne soit la faute de scène dans les deux vers suivants : «S’il a du talon
l’analyste ! – évoque précisément ce point nu touché /Quelque gazon du territoire».
d’articulation. Le héros ne marche pas sur le gazon comme s’il se
trouvait en territoire conquis. Il n’y hasarde que le
L’équivoque dans la poésie talon nu, en touchant à peine le sol du pied. Cette
façon de marcher sur le gazon qui prête à rire
Lacan indique, dans la leçon du 8 novembre 1975 du évoque, ici, la manière dont l’amant aborde la
Séminaire XXIII Le sinthome, que «c’est femme à qui son amour s’adresse. Une telle
uniquement par l’équivoque que l’interprétation évocation est ouvertement équivoque. Comme le
opère». Il oppose l’équivoque et le sens. souligne Paul Bénichou, c’est le fait même de
L’équivoque, dit-il, «est au fondement du devenir son amant que le héros craint. «Son audace
symbolique», tandis que le sens relève de d’amant le terrifie», écrit Paul Bénichou. Il semble
l’imaginaire. Lacan distingue ainsi, lors de la séance ainsi que le premier quatrain du sonnet fasse la satire
du 11 janvier 1977 du Séminaire XXIV L’insu que de la lâcheté de cet homme dans la façon dont il
sait de l’une-bévue s’aile à mourre, le sens et ce aborde la femme qu’il aime. Mais quelle est la part
qu’il appelle «le sens double». Il se réfère à la que prend cette femme dans cette attitude risible ?
poésie : «La poésie se fonde précisément, dit-il, sur C’est ce qu’indique le deuxième quatrain : – «Je ne
cette ambiguïté dont je parle et que je qualifie de sais le naïf péché /Que tu n’auras pas empêché».
sens double.» Paul Bénichou note que l’on dirait plutôt : «Je ne
Paul Bénichou, dans son magnifique Selon sais quel naïf péché tu n’auras pas empêché.» Cela
Mallarmé, parle, d’une façon lumineuse, de veut dire, comme le précise Paul Bénichou : «Je ne
l’équivoque dans la poésie. J’ai choisi comme sais quel péché, si naïf qu’il soit, tu n’as pas
exemple le déchiffrement par Paul Bénichou des empêché.» Autrement dit : «Tu as empêché tous les
deux quatrains du sonnet de Mallarmé qui est péchés, même les plus naïfs, même les plus
adressé à une femme et qui a un titre en lui-même innocents.»
équivoque, «M’introduire dans ton histoire» : Qu’est-ce qu’entend par là le poète ? A-t-elle refusé
«M’introduire dans ton histoire qu’il lui prenne la main ou qu’il lui donne un
C’est en héros effarouché S’il a du talon nu touché baiser ? Le poète ne le dit pas. Il est seulement dit
Quelque gazon du territoire que la dame a empêché les innocents péchés «de rire
À des glaciers attentatoire très haut leur victoire». Qu’est-ce que cela veut
Je ne sais le naïf péché dire ? Paul Bénichou traduit. Je le cite : «Elle n’a pu
Que tu n’auras pas empêché supporter que le peu de plaisir, qu’elle donnait ou
De rire très haut sa victoire». qu’elle laissait prendre à son amant, pût en rien avoir
Le premier vers, comme l’affirme Paul Bénichou, dit l’air d’un triomphe viril.» Au moment où une femme
quel est le vœu de l’amant fait mine d’accorder ses faveurs à un homme du bout
M’introduire dans ton histoire. Est-ce que cela veut des lèvres ou du bout des doigts, un air de pénitence,
dire figurer comme l’un des personnages de comme l’indique le mot «péché», convient mieux
l’histoire d’une femme qu’écrirait un historien, un qu’un air de triomphe. Quel est le secret d’un tel
chroniqueur ou un romancier ou est-ce que cela veut refus chez une femme ? C’est le premier vers du
dire s’introduire dans les faveurs de cette femme,

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deuxième quatrain qui le dévoile : – «À des glaciers celle-ci qu’il est là et qu’il prend position, alors
attentatoire». Le poète qualifie l’insignifiant délit, même qu’il ne dit rien, d’être le porteur de la
dit Paul Bénichou, avec une exagération ironique : causalité. Ne prend-il pas position, par là même,
c’est un attentat. Un attentat à quoi ? À la pudeur ? d’être le semblant de la cause ? Car ce qui est en
À l’honnêteté ? Non, à des glaciers. Ainsi la froideur cause, comme le montre plus particulièrement le
de la dame est-elle évoquée, non par un, mais par deuxième rêve, ce n’est pas seulement le silence de
plusieurs glaciers. II est probable, ajoute Paul l’analyste, c’est surtout l’énigme que constitue, dans
Bénichou, que le mot «attentatoire» est en ce rêve justement, le silence de la patiente. Ce
apposition au mot «péché». silence renvoie sans doute à ce que Lacan appelle,
Dans le premier quatrain, le héros se moque de lui- page 641 des Ecrits, «l’incompatibilité du désir avec
même au moyen de l’image d’un homme qui marche la parole». Mais il a une autre dimension qui se
sur le gazon d’une façon ridicule. Dans le deuxième situe, me semble-t-il, dans le registre de la pulsion
quatrain, il dénonce la froideur de la dame dont il de mort. Le silence de la patiente, comme Pattes-te
voudrait obtenir les faveurs par le biais d’un rire que le passage à l’acte avec le jeune homme qui a été à
l’on empêche d’éclater, que l’on étouffe. Au fur et à l’origine de sa bévue, montre qu’elle est au bord du
mesure que l’on avance dans la lecture du poème, choix de l’être aux dépens de celui qui est fait de la
l’équivoque se fait entendre à chaque pas, pour dire pensée. Ce qui est à l’horizon, en effet, c’est le rejet
une sorte de retenue contrainte et gauche dans les de l’inconscient. Dans cette perspective, l’enjeu de
efforts d’un homme afin de s’introduire dans les l’équivoque, que fait entendre la variété des
faveurs d’une femme. résonances de l’interprétation, est le consentement à
l’inconscient. Pour le dire en un mot, au niveau de
Le paradoxe de l’énonciation l’énonciation inconsciente, le désir décide et l’amour
consent à la décision du désir.
À l’opposé de la demande du sujet, le dire de
l’analyste ne porte le poids d’aucune modalité –
nécessité, possibilité, impossibilité, contingence. Il
est léger, tel l’oiseau qui frôle la surface de l’eau de
ses ailes pour y boire quelques gorgées, car il est
allégé de ce poids. Le dire de l’analyste, il faut bien
le dire, est avant tout un dire. Comme le souligne
Lacan, il est évasif, allusif, énigmatique. Il indique
la direction de la flèche de l’énonciation qui prend
son départ dans la cause de son envol. A la façon
d’une lanterne que l’on porte à la main pour
traverser l’obscurité d’un souterrain, le dire de
l’analyste éclaire le chemin. Il est un point de
lumière qui vacille. C’est pourquoi Lacan affirme,
pages 46 et 47 de «L'Étourdit», que le dire de
l’analyste n’est pas modal, mais «apophantique» –
αποφανειν voulant dire «mettre au jour, révéler,
dévoiler». Le dire apophantique évoque, par
conséquent, la lumière, l’éclairage soudain.
– A moins que ce ne soit la faute de l’analyste ! Une
telle interprétation est équivoque, dans la mesure où
elle peut s’entendre de plusieurs façons, qui peuvent
être dépliées chacune à leur tour. Cela peut vouloir
dire que, si la patiente a fait un acte manqué, c’est de
la faute de l’analyste. Cela peut vouloir dire aussi
que, quand il lui arrive quelque chose, ce n’est pas
de sa faute à elle. Mais cela peut vouloir dire
également que, si l’analyste avait été là, cela ne
serait pas arrivé. Cela peut vouloir dire d’autres
choses encore.
L’analyste fait semblant d’endosser la responsabilité
de ce qui est arrivé à la patiente. Il fait entendre à

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Désir de l’analyste, révélation et rectification


Ce qu’elle ne savait pas : le rien et le signe d’amour nouvelle, elle commet une tentative de suicide par
Pierre-Gilles Guéguen ingestion médicamenteuse.
Pendant les quelques mois précédant la rupture qui
Une interprétation silencieuse s’annonçait inéluctable, elle avait en effet évoqué
sur le divan des idées suicidaires et, parallèlement,
Elle n’aime pas les hommes. C’est du moins ce les séances se faisaient vides. Elle pleurait
qu’elle proclame. Elle aurait bien préféré d’ailleurs abondamment, s’angoissait, ne disait presque plus
s’adresser à une psychanalyste. Une femme l’aurait rien. Seule émergeait une litanie de reproches
certainement mieux aidée et comprise. Elle me l’a concernant l’analyse, son inutilité foncière. Elle
fait savoir très tôt, mais déjà, il était trop tard. Elle évoquait le fait que sa vie n’avait pas de sens,
était donc contrainte à s’accommoder de moi, mais à qu’elle était destinée à échouer et à être abandonnée
son corps défendant. par les hommes, que rien ne pourrait y faire. Elle se
Un seul, peut-être, trouve grâce à ses yeux, son plaignait surtout que je ne fasse rien pour l’aider,
psychiatre, un collègue à qui je l’avais adressée et que je ne lui dise rien dont elle puisse se sustenter.
qui, lui, a toujours le mot qu’il faut. Tandis que Je n’avais pourtant pas ménagé mes efforts pour
moi… accentuer ma présence, intervenant tantôt sur le
D’ailleurs, si elle veut un homme, c’est pour mode de la fâcherie ; tantôt par mes sollicitations
atteindre à ce qui fait, selon elle, le bonheur d’une pressantes, pour la faire parler. Rien n’y faisait, le
femme : avoir une situation, et surtout des enfants. vide dont se plaignent si souvent les sujets
Or elle n’a rien : ni situation sociale, ni enfant car – hystériques se transformait en rien. Elle s’échappait
dit-elle – les hommes ne savent pas l’aimer et de l’analyse comme de l’intérieur tandis que l’amour
surtout ne veulent pas lui faire d’enfants. Elle en que lui avait porté cet homme s’enfuyait, non sans
conçoit une grande amertume à leur endroit. Elle ne qu’elle y ait elle-même contribué. Néanmoins le
comprend pas pourquoi cela lui arrive, car avec les moment où il lui dit qu’elle n’était plus rien pour lui,
hommes elle se livre «honnêtement», «vraiment», fut décisif et la précipita dans l’acting out. Elle
elle leur dit quelle triste vie est la sienne, elle leur devenait elle-même le non-sens. Elle réalisait la
confie son espoir de devenir mère, elle n’hésite pas à conséquence de ce qu’elle avait si souvent dit : ma
leur conter comment elle a toujours été déprimée et vie n’a pas de sens, elle sera toujours ce qu’elle est
trompée par les précédents, elle se dévoue à les et de cela je ne veux pas ! Elle faisait ainsi de sa
comprendre et cherche à être «gentille». Il faut – jouissance destin. 1 Les modalités de son suicide
croit-elle – parler «de la relation» avec un homme n’étaient pas cependant sans relation avec les
pour qu’un amour se construise et qu’un couple se signifiants de sa vie puisqu’elle avait toujours
forme, il faut se dire la vérité. entendu sa mère se plaindre de maladies diverses,
Elle est déprimée. Telle est sa plainte majeure et auxquelles son père, pharmacien et homme sévère
incessante. Et elle l’est en effet, et anxieuse, depuis répondait par l’administration de médicaments. Elle-
l’enfance. Lorsqu’elle commence son analyse elle même avait été soignée par les tranquillisants depuis
vient d’être quittée par un homme qu’elle avait l’âge de treize ans, et il lui était souvent arrivé d’en
connu par son beau-frère car sa sœur aînée, – celle voler à sa mère.
qui a tout alors qu’elle n’a rien – a aussi un enfant et Pendant la période suivante (un peu plus d’une
un mari. Elle vit plusieurs années avec cet homme année où elle était toujours sur le divan), elle se mit
qui bientôt lui préfère une autre femme. Elle apprend à l’abri des relations sexuelles tout en maintenant à
qu’il va devenir père. Elle pleure énormément. Elle l’endroit des hommes ses plaintes diverses. Elle en
envie cette femme et récrimine contre son ex-amant. trouva le moyen en cultivant exclusivement ses
Lors d’un séjour à l’étranger, elle fait la amitiés avec des hommes homosexuels. Une
connaissance de deux amis. Elle est séduite par l’un, heureuse intervention de son psychiatre, qui lui fit
mais c’est aux sollicitations de l’autre qu’elle cède, valoir que, dans ces conditions, son vœu le plus
avec lequel elle va vivre deux ans (dont un en cher, celui d’avoir un enfant, ne risquait guère de se
France) où elle l’aide à se débrouiller. Cette liaison réaliser, la rendit de nouveau plus aventureuse. Deux
est difficile et bientôt cet homme la quitte
brusquement et même brutalement. Apprenant cette 1
La répétition et le nécessaire.

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hommes surent retenir son intérêt. L’un, professeur en choix et annonça à cet homme – le laissant bien
comme elle, lui déclara son amour. étonné – qu’elle le quittait. 4
Précautionneusement elle répondit à ses avances. Un effet immédiat de mieux-être se manifesta de
Mais encore une fois c’était un autre qui l’intriguait façon notable dans les séances qui suivirent le
vraiment, un artiste qui lui avait montré clairement passage au fauteuil. Quelque temps après, elle
de l’intérêt, alors même qu’il «sortait» avec une de m’apprit qu’elle avait des relations sexuelles avec
ses amies les plus admirées. Elle trouvait son l’artiste qui l’avait remarquée et me fit connaître
attitude déplacée, mais au fond d’elle-même qu’elle en avait éprouvé un plaisir certain, plaisir
demeurait attentive. qu’elle n’avait jamais connu avec aucun autre
Le premier, celui qu’elle avait choisi, se montra peu homme, elle m’avoua à cette occasion qu’elle
ardent au lit ; elle s’en indignait mais se prêtait avec pensait avoir été frigide. Si elle s’était plainte de
patience, au nom de la relation à construire, aux bien des choses, elle n’avait jamais considéré qu’il
avatars de la jouissance de cet homme, tout en s’agissait-là d’un symptôme 5 !
s’interrogeant dans l’analyse sur son choix et en ne Cette relation se continue actuellement à sa grande
ménageant pas les critiques à son partenaire. En satisfaction dans le registre sensuel, mais
particulier elle lui reprochait de ne pas parler avec s’accompagne d’une division très prononcée car cet
elle de cette «relation» ce qui, je suppose – car sur homme ne correspond nullement à ses idéaux et, en
ce point elle se montrait avec moi fort évasive – particulier, elle pense qu’il ne l’épousera pas et ne
voulait dire lui promettre le mariage, et un enfant. lui fera pas d’enfant. Ses rêves toutefois permettent
Leurs rapports en tout cas se détérioraient de s’assurer qu’elle désire être aimée de lui. Quant à
rapidement et la production analysante également, elle, elle reconnaissait récemment qu’en dépit de
non seulement le matériel se faisait plus rare, mais tout, et malgré les défauts considérables de cet
aussi la demande s’accentuait avec l’angoisse, sous homme, elle craignait de s’y attacher. 6
le chef de l’inutilité de l’analyse. Ceci Les séances se poursuivent, toujours sur le fauteuil,
s’accompagnait de la montée des autodépréciations et elle me reproche de manière plus précise de
qui voilaient à peine le transfert négatif. «Vous ne l’avoir exilée du divan : «ce n’est plus une analyse»
me dites rien, vous ne m’aidez pas, ces séances n’ont dit-elle. J’y vois le signe qu’elle désire de nouveau
aucun sens, je ne suis pas assez intelligente pour s’analyser, ce que confirme la reprise des
faire une analyse, vous vous en fichez etc.». Encore productions oniriques.
une fois rien n’y faisait. Le rejet de l’association Il y a dans ce fragment de cure une double référence
libre, la montée de l’angoisse, tout ceci en rapport au «Vous ne dites rien». L’une émane de
avec une rupture proche et qui paraissait de plus en l’analysante, déplorant le silence de l’analyste qui ne
plus inévitable avec son amant, me faisaient craindre répond pas à sa demande, voire à son exigence
le pire. 2 d’être «aidée», l’autre est celle de l’analyste qui,
Voyant le point critique approcher, je décidai de la constatant que la patiente se trouve au bord d’un
faire asseoir. J’introduisais donc ainsi le regard dans acting out et qu’elle se refuse à la tâche analytique
le dispositif de la cure 3 . Elle fut choquée de la de l’association libre, tente de sortir de l’impasse.
manœuvre, surprise en tout cas. Peu de temps après, Lui enjoindre de revenir au face-à-face était, en
je lui redemandai de m’expliquer la situation et je lui l’espèce, une «interprétation». C’était une
indiquai qu’en effet, la rupture amoureuse me interprétation silencieuse puisqu’elle ne reprenait
paraissait proche, mais qu’elle pouvait encore aucun des signifiants livrés par la patiente. C’est
décider si elle voulait se laisser quitter ou si elle donc davantage du côté de la coupure que de la
choisissait elle-même de quitter cet homme dont, par production d’un signifiant-maître qu’il y a à la
ailleurs, elle m’avait tant dit qu’il n’était pas situer.
conforme à ses idéaux. Elle me fit d’abord valoir Et cette coupure n’a pas été sans effet. Si elle n’a pas
que cela revenait au même, puisque encore une fois directement ajouté un plus de savoir du côté de la
la liaison se terminerait et qu’encore une fois son patiente, elle a eu pour résultat d’éviter un acting out
espoir d’avoir un enfant et son aspiration au simple majeur et, dans la suite, de ménager pour ce sujet un
bonheur de tout le monde seraient bafoués. Elle accès à la jouissance phallique.
trouva toutefois le ressort de transformer la nécessité
4
Le contingent et le nécessaire dans la rectification subjective. L’intervention
2 contre ici le sens de la pulsion : se faire éjecter.
La pulsion intervient dans la répétition. Elle évoque de temps en temps ses 5
manœuvres pour se faire chasser de sa cure. Le rien est refus et tentative La conséquence surprenante. Un effet de castration imaginaire retend le
de se faire chasser. voile phallique et permet une modification de la jouissance.
3 6
Bascule de l’effet de sens, le signe d’amour. L'amour peut-il se loger là où le désir se manifeste ?

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Cette interprétation silencieuse peut être comparée à témoignent particulièrement) la position de refus
une autre interprétation que j’avais faite au moment systématique, quand le rien est pris comme objet.
où je lui avais rendu visite à l’hôpital lors de sa Nous savons aussi la difficulté de déloger le sujet de
tentative de suicide. J’avais eu alors, en effet, le ce bastion.
souci d’interpréter acting out qu’elle venait C’est qu’en effet ce rien vient alors présentifier le
d’effectuer en se laissant envahir jusqu’à envisager pur désir, celui qui n’existe pas et qui rejoint
la mort, par la jouissance orale de l’ingestion l’impératif kantien universel en négligeant la
médicamenteuse. Je lui avais dit : «Eh bien, vous particularité du sujet. Ce pur désir désespère de
voilà où votre mère vous attendait !». l’amour et se présente comme l’appel chez le sujet
En me retournant sur cette interprétation, je au sacrifice de tous les biens, c’est pourquoi Lacan
remarque qu’elle n’était pas inexacte. Elle ne fut pas le fait figurer au rang des objets partiels de la
non plus sans effets : elle permit notamment à la demande. Y céder, de la part de l’analyste, équivaut
patiente de reprendre la tâche analysante et à céder à la demande de jouissance de l’analysant au
d’élaborer de façon plus précise la façon dont elle nom d’un idéal de pureté qui relève chez le sujet
tendait à se conformer, en dépit d’elle-même, aux d’une forme de défi et qui recouvre à peine, comme
idéaux transmis par sa mère : ne pas bouger, ne pas le cas le démontre, la jouissance surmoïque.
éprouver de jouissance sexuelle, être l’objet à Le ressort de l’intervention consistant à relever la
nourrir et à soigner, être aussi la génitrice, comme jeune femme du divan n’était pas le sens qu’elle
cette femme l’avait été elle-même pour son mari. véhiculait, comme ce l’avait été pour la première.
C’était donc une interprétation qui, tout en se Elle procédait par la substitution métonymique
déployant dans une certaine équivoque, restait d’une substance épisodique de l’objet à l’autre, en se
cependant proche d’une signification identificatoire. fondant sur le fait que l’imaginaire est inséparable
Elle visait davantage les identifications et l’objet, à du symbolique et que la castration n’est pas le rejet
travers l’évocation de la mère et de son rapport avec de toute jouissance du corps, mais consiste plutôt
les médicaments, que la pulsion. Elle soulignait, dans la subordination de la jouissance au signifiant
cependant sans les désigner précisément, un du phallus, ce que nous écrivons – ϕ.
ensemble de signifiants-maîtres pour cette patiente. Du fait, en effet, qu’elle se voit délogée de la place
Elle pouvait ainsi contribuer à formaliser sa plainte de jouissance d’un rien (comme on dit «rien à
et ainsi à construire des éléments de son fantasme. faire !») qui était la sienne, la patiente peut accepter
Le passage, sans explications, du divan au fauteuil d’échapper à la répétition qui organisait sa conduite
devait avoir une tout autre portée. L’analysante tenta amoureuse et qui la poussait à choisir un homme par
bien de lui donner différentes significations, car il lequel elle se ferait rejeter en se présentant à lui
l’interrogeait sur le désir de l’Autre : «que me veut-il comme une mère plutôt que comme une femme.
vraiment ?». Elle imagina tour à tour qu’elle n’était C’est donc, non par le sens mais par le signe de
pas capable de faire une analyse, que l’analyste l’amour que cette intervention a opéré, sans le
trouvait son cas trop désespéré, qu’il voulait recours à la signification. 7
l’éprouver encore etc. Avec l’avancée de ces
significations, et la production d’un sens, la tâche Signe d’amour, en effet, qu’il y a lieu de distinguer
analysante reprenait. Et elle put se mettre à parler de la réponse à la demande. Si l’analyste doit être
clairement de sa revendication à l’endroit des intraitable, c’est-à-dire éviter toute réponse à la
hommes et à subjectiver ses griefs, témoignant ainsi demande en terme de satisfaction (ce que faisait par
une confiance renouvelée à l’analyste. Ceci permit exemple Balint et qui conduisait tout droit à
par la suite à ce dernier d’effectuer une rectification l’identification au moi de l’analyste), il n’en reste
subjective, en lui faisant saisir qu’il s’agissait bien pas moins, comme l’indique Lacan, que toute
pour elle de choisir si elle voulait être rejetée ou non. demande est en son fond une demande d’amour et
Ce qui, cette fois, avait été touché par la coupure que la demande d’amour est éminemment
était de l’ordre de la pulsion. Ici l’interprétation avait symbolique 8 . Faire signe de l’amour n’est donc pas
introduit quelque chose en plus, et qui jouait de la répondre à l’amour dans les termes de la demande
substituabilité des objets pulsionnels, (vicarité que (ce que Lacan dénonçait chez les tenants de la
Freud signalait déjà). Ce quelque chose avait permis relation d’objet), c’est opérer dans le symbolique sur
ce à quoi elle avait accédé : abandonner sa position
de refus contre un consentement à être regardée. 7
Il y a plusieurs années déjà, Éric Laurent dans son cours à la Section
Nous savons la valeur très forte de jouissance que clinique de Paris parlait de «holding lacanien».
présente chez le sujet hystérique (les anorexiques en 8
Jacques-Alain Miller a traité ce point à plusieurs reprises dans ses cours
«Donc» et «Silet» des deux dernières années.

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la pulsion en indiquant l’horizon où le désir peut se montrer caché, c’est ce qu’elle admit
redéployer comme affecté d’une incontournable inconsciemment.
incomplétude et donc d’une forme d’impureté. Le Sans doute, est-ce la raison pour laquelle elle n’eut
sujet rencontrera sur cette voie, du moins peut-on d’autre recours pour s’approprier ce secret, que celui
l’espérer, le rien plus authentique, celui que Lacan a de se fabriquer un symptôme qui reprenait les
désigné par l’objet a et dont l’autre nom est éléments de la jouissance paternelle. Disons que le
l’absence du rapport entre les sexes. dévouement de Pia prit le chemin non de l’idéal,
Dans ce registre-là seulement se déploie la mais de la déchéance. D’une part, elle devint
signification, l’amour sans limite dont parle Lacan à progressivement alcoolique et ne découvrit qu’au
la fin du Séminaire XI. bout de quelques années l’horreur de cette
dépendance. D’autre part, elle prit fait et cause pour
les déshérités de son pays, fonda une association
qu’elle désigna du nom de son père et mit son
Le prix du secret énergie au service d’une pulsion militante, qui
Dominique Miller prenait ses racines dans le désespoir indicible qu’elle
avait cru déceler chez son héros. Dans un mimétisme
Une expression m’est venue, lorsque j’ai appris le presque parfait avec lui, elle usa de la même
thème de ces Journées sur l’interprétation : «secrets stratégie, comblant la béance indiscrète de sa bouche
de famille». La connexion est commune et rejoint la d’un objet oral et d’une litanie de messages
doxa, qui voit dans le psychanalyste un orpailleur à impersonnels, qui engorgeaient dans l’inconscient
la recherche de vérités inaccessibles. Mais la une vérité inaudible. Elle en avait conçu un
question mérite d’être posée. Quels liens symptôme dont la jouissance et la valeur
l’interprétation entretient-elle avec le secret ? métaphorique s’étayaient sur la lâcheté morale du
Interpréter, est-ce révéler au sujet un secret dont il père. Elle avait consenti à aliéner son désir à la cause
serait le détenteur et qu’il ignorerait pourtant ? perdue du père, qui trouvait dans le secret de son
origine une représentation obscure.
Jusqu’à la fin de son analyse, Pia crut en tout cas Sa vénération filiale ne s’était pas arrêtée là. Pia
que le secret de son père coïncidait avec sa propre avait aussi sacrifié sa vie sentimentale. Son père
vérité. Encore jeune homme, ce père avait quitté l’avait en effet convaincue que sa destinée de femme
pour toujours son pays d’origine et, en passant la devait se limiter à cette alternative : ou bien devenir
frontière, il avait pris une décision : oublier tout de la maîtresse de tous les hommes qui la désireraient –
son passé. Il y avait à cela une raison, mais qui elle était d’ailleurs fort jolie –, ou bien se satisfaire
devait rester à jamais secrète. Cette ineffable de l’existence routinière des épouses parfaites. En
séquence de vie paternelle fascina d’emblée sa fille, somme, jamais elle ne connaîtrait l’amour. Ce qui
qui trouva tout au long de son enfance matière à l’avait tout d’abord conduite à se jeter au cou des
alimenter son envoûtement dans d’interminables hommes, pensant que son père avait bien vu en elle
soirées qu’elle partageait avec son père. Car son père la femme légère qui y sommeillait, avant de se
l’avait en effet élue parmi ses cinq frères et sœurs retrouver écoeurée par ces rapports multiples et
pour l’accompagner dans ses virées solitaires, où il passagers, puis de se lier par le mariage à un jeune
buvait avec la même démesure qu’il lui parlait. Cela homme de bonne famille, aussi peu aimable que
créa une proximité entre eux deux, comme peut en désoeuvré, désargenté et paresseux. Un mari
favoriser le partage d’un secret, proximité qui reposa suffisamment inoffensif pour ne pas détrôner l’élu
sur l’exclusion de la mère, et avec elle du restant de de son cœur, sa solution œdipienne consistant à
la famille, tiers exclu de ces nuits logorrhéiques. Pia conserver pour son père l’amour d’une maîtresse, et
était devenue la partenaire de la jouissance à maintenir séparé son rôle d’épouse, privé de toute
paternelle et occupait la place d’une maîtresse, là où dimension amoureuse, réduit à sa seule valeur
sa mère se contentait de faire l’épouse. Nuits sociale.
incestueuses, occupées par un père bavard jusqu’à Un jour pourtant, plus sensible tout à coup à ce qu’il
l’excès, mais qui disait quoi ? Eh bien, justement : y avait d’insupportable répétition dans sa vie, elle se
rien. Rien dont elle aurait pu rapporter le contenu, décida à provoquer une coupure radicale. Elle
car à travers son monologue alcoolique, ce père s’organisa pour venir en France poursuivre des
n’avait d’autre objectif que de parler pour ne rien études qui échappaient aux desiderata paternels. Et
dire. De là à conclure que derrière cette voix sans c’est dans ce mouvement de rupture qu’elle
message, il y avait un message qui ne pouvait que se rencontra la psychanalyse. Elle me choisit parce que

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pour elle je parlais clairement, j’avais un léger l’isolement. Il y oppose un savoir tout aussi crucial,
timbre étranger dans la voix et je lui donnais mais qui a été le fruit d’une construction, ou tout du
l’impression d’être une femme indépendante. Il était moins d’une élaboration, en tous cas d’un calcul.
clair que cette analyse s’engageait dans le sillon L’interprétation est une visée qui n’ignore pas
même oit elle avait constitué son être. Elle qui s’était l’inaccessibilité de la cible, pour la raison même
faite la voix impuissante à porter le message inconnu qu’elle touche ce qu’il y a de plus singulier chez le
du père, estimait avoir rencontré une autre femme, sujet et dont il voulait que ce soit même pour lui un
dont la voix étrangère semblait au contraire se faire secret.
l’instrument d’un savoir mystérieux. L’analyste Cela situe l’interprétation juste au niveau de la
s’inscrivait donc comme une exception. Exception césure où il se révèle au sujet qu’il n’y a pas
d’autant plus sensible que le dispositif analytique d’Autre, ni père, ni analyste, qui détienne son secret,
renversait les rôles : quelqu’un était là qui se taisait mais plus encore que ce secret une fois rapporté au
pour l’écouter, elle ! sujet ne se soutient plus comme secret du sujet. Un
Le rôle de l’interprétation est d’intervenir dans ce secret ne vaut que comme caché. C’est la leçon que
dispositif d’exception pour en lever le malentendu. Lacan donne sur La lettre volée d’Edgar Poe. Le
L’amour de transfert lui faisait croire que son secret secret, nous l’avons toujours sous les yeux, sur la
était situé dans l’Autre. C’était sa manière à elle de table ou sur le tablier de la cheminée. Une fois le
placer le sujet supposé savoir du côté de l’analyste. secret découvert, il ne vaut plus comme secret, pas
Elle avait fait la bonne rencontre avec cet Autre non plus comme vérité absolue, mais comme un
qu’elle cherchait à entendre depuis toujours et qui message désormais inscrit dans une histoire et dans
lui délivrerait, tel un oracle, le message secret. une transmission. L’interprétation, c’est l’acte d’un
Version idéale du transfert qui servit de levier pour analyste qui permet, qui pousse un sujet à faire un
en révéler le versant réel par un acte interprétatif. déplacement par rapport à son secret pour
L’analyste devait lui faire savoir que cette l’apercevoir là où il était depuis toujours. Pia avait
conception du secret n’allait pas de soi pour la fait du secret de son père le chiffre de son propre
psychanalyse. Car cette dernière se démarque de destin. L’interprétation de l’analyste devait l’amener
cette idée que fondamentalement le secret est de à concevoir la satisfaction fondamentale qu’elle en
l’Autre. S’il est vrai que le secret est hétérogène au retirait et qui l’y attachait, au point d’en faire le prix
sujet, fait d’un savoir par principe inconnu. S’il est de son existence. En somme, elle allait lui permettre
vrai qu’il est un désordre pur dans le champ du de mesurer la dimension de son être avec les
savoir. Enfin, s’il est vrai qu’il comporte un message coordonnées de cette satisfaction morbide.
clos et compact. Dans l’interprétation, au contraire,
ce n’est pas le secret de l’Autre qui est engagé. L’interprétation dont je veux me faire l’écho s’est
L’interprétation vise le secret de l’être. Si bien que si construite en trois temps.
un analyste admet cette dimension du secret si Dans le premier temps, l’analyste a saisi l’occasion
fondamentale pour un sujet, il y pose des conditions. d’un incident transférentiel tout à fait significatif et
Si secret il y a pour la psychanalyse, le secret est qu’elle ne pouvait pas laisser passer. Cette
celui du sujet, celui que le sujet sait sans le savoir, analysante s’était mise en tête que l’analyste avait
celui sur lequel il règle toute sa logique existentielle, refusé, en secret, son inscription au Département de
celui qu’il a sous les yeux depuis toujours et qui, Psychanalyse. Le traumatisme du secret avait de la
pourtant, lui reste caché. C’est cette mise à jour que sorte refait son apparition au sein même de la
doit viser l’interprétation analytique. Dès lors, relation transférentielle. Cependant, il ne se
pourquoi ne pas reprendre à notre compte l’idée que présentait pas dans le transfert comme élément
l’interprétation est une opération sur le savoir qui symbolique d’un savoir supposé, mais comme
concerne un secret très singulier ? Peut-être est-elle élément réel d’un acte interdit de la part d’un
même la seule à avoir affaire avec lui. Voilà ce que analyste : l’acte d’ingérence dans la réalité d’un
je voudrais démontrer. Montrer la tension que sujet. Il fallait répondre par un acte analytique pour
l’interprétation provoque au sein du sujet, qu’elle défaire ce nœud imaginaire où l’analyste venait
confronte aux deux natures du secret : le secret dont occuper réellement la place de l’Autre du fantasme,
le sujet se dédouane en l’attribuant à l’Autre et celui celui du père jouisseur. L’analyste prit son air le plus
que l’analyste cerne et rapatrie. On saisit après cela insignifiant et lui dit : «Je ne comprends rien à cette
la prétention que cela suppose de vouloir interpréter. histoire». C’était une manière de lui faire entendre
Il faut que l’analyste s’impose sur un terrain où le combien elle tenait à remettre le secret de sa vie
savoir s’est cristallisé dans la fixité, la fermeture et dans les mains de l’Autre.

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Que penser du fait que cette intervention n’a son goût pour l’alcoolisme, sa vocation militante et
certainement pas été étrangère à la décision qu’elle sa position frivole dans l’amour.
prit de lever le voile sur le secret de son père, en se Traverser son fantasme supposait non seulement de
rendant effectivement dans son pays d’origine ? l’apercevoir et le comprendre mais principalement
C’est le deuxième temps de cette interprétation. Elle de s’en désaliéner. On l’a dit, elle s’était trouvée
y découvrit la vérité qu’elle recherchait et se rendit dans un état nouveau de vide d’où s’est retiré le
auprès de son père pour le lui déclarer. Elle silence tonitruant du secret. Mais elle avait encore
connaissait le risque qu’elle courait dans ce face-à- tendance à le combler de son être vocal. Traverser ce
face : elle ne resterait sa fille que si elle demeurait fantasme s’accompagnait donc de pulsations où
privée de la vérité. En privant le père de son secret, alternaient un sentiment de vide cruel et le recours
elle rompait le pacte familial et remettait dans les désespéré à la consistance de sa voix insignifiante.
mains du père les rênes de son destin. Dans ce jeu de Tant il est vrai que cette mutation n’allait pas sans
cache-cache avec la castration, elle savait pourtant rechutes où elle s’imaginait que l’Autre la voulait, la
qu’elle était perdante. Elle avait consenti à payer le voyait ainsi, stérilement vocale : une suffragette de
prix avant même de faire ce voyage. La réponse du salon, une caricature ridicule d’un Don Juan
père fut radicale : il la déshérita et lui fit savoir que féminin, une intellectuelle prétentieuse et stérile. Et
plus jamais elle ne devait se présenter devant lui. puis, à côté de ces atermoiements, elle réalisait
Mais elle avait perdu plus que sa fortune. Cette parfois, avec un soulagement infini, que parler
vérité du père qu’elle s’était appropriée, étant n’était plus une affaire.
cachée, lui devint totalement étrangère, une fois En particulier, elle mit cela en pratique quand il s’est
qu’elle l’eût transmise au père. Elle la lui avait enfin agi pour elle de se déclarer auprès d’un homme
attribuée. Elle se trouvait désormais devant un vide qu’elle aimait d’un amour étrange. Elle qui
que ce secret avait jusque-là rempli. Cela laissait d’ordinaire se savait irrésistible et inconstante, se
indubitablement le champ libre à une perspective surprit à tenir à lui, au point de craindre que la
encore inconnue sur l’être qui s’était ainsi soutenu à moindre de ses prises de parole dévoile une
travers ce secret paternel. Ce fut un autre que inconsistance qui l’éloigne d’elle de façon définitive.
l’analyste qui lui montra le chemin. Il s’agit du Jusqu’au jour où, tout simplement mais non sans
troisième temps de cette interprétation. Alors qu’une émotion, elle lui dit son désir de vivre avec lui. Elle
fois encore, elle se plaignait auprès de son supérieur considéra quelques mois après que son analyse était
hiérarchique de la maigreur de son salaire, celui-ci finie et ne repoussa plus le projet de le suivre à
lui a rétorqué : «Vous avez une grande gueule, mais l’étranger où elle s’installa comme analyste.
pour ce qui est de vous faire entendre, que dalle !» Vous serez peut-être sensibles au caractère peu
Saisie par cette remarque, elle ressentit très héroïque de cette fin d’analyse. Il y a, au contraire,
fortement une impression de décomposition qui dans celle-ci une dimension de simplicité et de
s’était déjà exprimée plus discrètement depuis son modestie qui tranche avec le style épique que cette
retour. Cet homme avait manifestement fait une femme donnait au récit de sa vie. Je dirais que
intrusion dans une zone encore ignorée d’elle-même. l’épique c’est le pathologique. Faire de son destin
Elle se précipita pour me rapporter ce sentiment une épopée répond à la nécessité de lui donner un
d’effraction qui la laissait littéralement dévastée. Je sens et une consistance qu’il n’a fondamentalement
ne trouvai qu’à lui répliquer : «Avez-vous entendu pas, étant admis le défaut de l’être que le
ce qu’il vous a dit là !» J’étais moi-même symbolique inscrit en chacun de nous. Ainsi, il faut
impressionnée par l’illumination que cette remarque un surinvestissement imaginaire comme celui que le
produisait. C’était ni plus ni moins une interprétation fantasme produit dans l’inconscient pour se figurer
que l’homme lui avait faite. Il n’y avait plus qu’à en être un héros et se construire une légende. Le
recueillir les fruits. Elle avait voué sa vie à n’être symptôme en prend le relais et en célèbre les
qu’une voix, la voix de son père, comme on dit la manifestations cruciales. Le secret du père assumait
voix de son maître. Elle s’était faite «la voix des le merveilleux dans le cœur de cette femme
sans-voix». Il lui fallait dorénavant en prendre acte conquérante. La psychanalyse lui a fait reconnaître
et discerner combien elle avait fait coïncider son être la méconnaissance que cette méprise induisait en
avec une voix sans message, combien elle en avait elle. Un secret est exaltant quand il est ce que
souffert mais aussi à quel point cette inertie lui avait l’Autre ne dit pas au sujet ou ce que le sujet ne dit
convenu. C’est ainsi qu’elle pouvait écrire l’histoire pas à l’Autre, mais il tombe de son piédestal quand il
de son fantasme et percevoir qu’elle y avait inscrit apparaît tel qu’il doit être pour la psychanalyse : ce
que le sujet ne se dit pas à lui-même.

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Alors, pour conclure, j’ajouterai que l’interprétation En allant un peu plus loin, en reprenant la sentence
n’est pas non plus un acte héroïque. Il suffit de de Lacan dans les Écrits, la résistance c’est la
constater l’embarras d’un analyste qui décide d’en résistance de l’analyste, en y substituant, à la
rendre compte. Il se confronte immanquablement à lumière de ce qu’il nous a dit ultérieurement,
son caractère intransmissible, car la vérité est poursuivons en disant «la jouissance c’est la
toujours approximative. De sorte que l’analyste jouissance de l’analyste». Du moins peut-il
risque malgré lui d’apparaître trop crédule, fortement contribuer à l’entretenir. Cela aurait le
grotesque ou prétentieux. La psychanalyse ne forme mérite de nous tenir en éveil, de nous inquiéter un
pas des héros. Et, en particulier les analystes n’en peu sur la manière dont en tant qu’analyste on traite
sont pas. Ils ont même l’idée que ce n’est pas le réel, et aussi bien par voie de conséquence
seulement le héros qui est grand, mais tout sujet qui l’imaginaire et le symbolique.
ne recule pas devant l’aspect répétitif, fixe, Je souhaiterais discuter l’interprétation comme
prosaïque, minutieux de l’inconscient, devant intervenant en un point privilégié, situé
l’ordinaire de son désir. paradoxalement au comble, au culmen de ladite
«résistance», à laquelle on a donné sa fonction de
Les conditions de l’interprétation jouissance. L’hystérique désigne dans son symptôme
Francesca Biagi-Chai le point où elle se positionné comme maître, position
qui lui donne signification de vérité. Là où elle se
désigne comme belle âme dénonçant le désordre du
Je me propose de traiter la question de monde, ce serait donc le point où le rebroussement
l’interprétation, de ses conditions dans les entretiens serait attendu. La subversion est attendue. Elle serait
préliminaires, à partir de deux vignettes cliniques, de ce fait liée à un traquage de la subversion par
deux cas d’hystérie qui dans leurs différences, voire l’analyste.
dans leur opposition, font valoir un point central où Le sujet parle avec son moi, nous dit Lacan. Tout
l’analyste peut être dans le fil de ce qu’il a à dire, à l’effort de l’hystérique avec son moi sera de creuser
faire (ou ne pas dire). son trou chez l’analyste, persuadée qu’à son image
Dans un cas il s’agit d’une interprétation via même il n’y en a pas. L’imaginaire est au premier
l’équivoque signifiante, dans l’autre on pourrait dire plan dans la demande initiale. «La belle âme» est
via l’équivoque silencieuse (ce qui ne donne pas donc aussi bien ce qui tendra à isoler l’imaginaire du
moins au silence une valeur, une déclinaison et lui symbolique et du réel dans la demande immodérée,
ôte sa dimension avancée à tort de neutralité impossible, non satisfaite, insatisfaisable,
bienveillante). L’acte analytique pourrait se définir insatisfaisante. Avec son manque et son
comme venant conjoindre ces deux versants de insatisfaction, qu’elle peut infinitiser, l’hystérique
l’interprétation dans une fonction de coupure pour la peut tenir la barre, le cap qui la fait donc «résister à
jouissance. l’analyse». C’est un point d’arrêt paradoxal qui est
Ceci dès avant l’entrée en analyse proprement dite et propre à soutenir, à présentifier la vérité dans la
qui se trouve ici la conditionner. complétude entre la belle âme versant réponse
Dans «Le savoir du psychanalyste» Lacan nous (maîtresse) et le désordre versant question
introduit à ce qu’il attend des analystes qui, dit-il, (l’impossible satisfaction). Ce n’est pas très étonnant
l’ont écouté – qu’ils sachent ce qu’il en est de d’entendre se formuler par ce moi chevillé dans le
l’inconscient. L’inconscient, précise-t-il, a à faire fantasme un «vous ne dites rien». Ce «vous ne dites
d’abord avec la grammaire, il a aussi un peu à faire, rien» prend des allures d’ininterprétable,
beaucoup à faire, tout à faire, avec la répétition, d’irréductible, d’impossible à répondre sauf à
c’est-à-dire le versant tout contraire de ce à quoi sert interpréter. Ce qui ne veut pas dire «l’interpréter».
un dictionnaire. Pas l’un sans l’autre, c’est ce qu’il Interpréter, ce n’est ni préétablir, ni frustrer, ni
nous rappelle en formulant au cours des mêmes gratifier, ni expliquer, ni soulager, ni ignorer.
entretiens de Sainte-Anne qu’il n’y a pas une Pourquoi ? Parce que parler, tout comme se taire,
interprétation qui ne concerne le lien de la parole à c’est répondre à la question «vous ne dites rien ?».
la jouissance. C’est ce lien qui m’a fait interroger le Interpréter, c’est plutôt déplacer le constat
terme de résistance utilisé par ailleurs, comme d’impuissance dans le champ de sa valeur dans
pouvant être un des premiers noms de la jouissance. l’inconscient par un traitement de surface dont on
Deux moments initiaux de cures vont me permettre sait grâce à Lacan qu’il n’est pas superficiel.
de mettre en évidence ce rapport de l’interprétation Le déplacer nous indique aussi comment
non pas au sens mais à la jouissance, donc à partir de l’interprétation reste attachée aux dires du sujet et y
ce qui imaginairement s’est appelé résistance.

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revient bouclant par après-coup le signifiant et ses rendre justice, elle se trouvait submergée par
effets, c’est dire aussi bien qu’elle n’est pas «ouverte l’angoisse. Ce d’autant qu’elle ne parvenait pas à
à tous les sens», que l’analyste ne peut lui donner apaiser le malaise existentiel de l’homme qu’elle
son sens, c’est dire aussi bien qu’elle n’appartient aimait, bien qu’elle en ait eu la vocation.
pas totalement à l’analyste. En France elle rencontre une analyste qui l’allonge
Une patiente énonce «vous ne dites rien car à ce que sur le divan à la deuxième séance. Sa «résistance»
je dis il n’y a rien à dire». Ceci masque une demande augmente sur le divan et elle prévient son analyste
quasi implorante : puissiez-vous dire quelque chose que ça ne pourra plus durer, «je vais partir», «je ne
qui vaille (pour que j’y croie). Une autre énonce peux vous retenir», voilà ce qui l’amènera chez moi
«surtout ne dites rien parce qu’il n’y a rien à dire qui après cinq années de séances «à couteaux tirés».
vaille». La question, tout aussi circonspecte, étant y Son analyste lui écrit de venir analyser «ses
a-t-il quelque chose qui vaille ? Dans les deux cas, la résistances» et cela déclenche une fureur chez la
question de l’efficacité de la psychanalyse se trouve patiente qui s’y refuse, «elle triche avec les mots»
posée par le sujet, avec méfiance, celui-ci ne dit-elle. «Vous ne dites rien, elle parlait beaucoup.
s’engageant vraiment dans la cure qu’après avoir J’avais l’impression sur le moment que ce n’était pas
touché du doigt, fugitivement peut-être, le fait que faux ce qu’elle disait mais je ne le ressentais pas».
ça puisse valoir le coup, autrement il y a résistance, Ceci illustre, me semble-t-il, la place du sujet
au sens de ce qui résiste et non de celui qui résiste. retranché de l’ensemble analyste-analysant. «Tout
C’est pourquoi ladite résistance a quelque chose à doucement, poursuit-elle, j’ai essayé de lui dire que
voir avec le transfert négatif qui, bien que négatif, je ne comprenais pas au fond ce qui se passait et que
signale le transfert. Lacan définit le transfert négatif dans ce cas je serais obligée de partir.»
comme l’acte inaugural du drame analytique, point Échaudée par l’expérience de l’analyse, elle me
ultime du consentement et du refus intimement prévient qu’elle ne voit pas du tout pourquoi il
noués et que l’interprétation peut faire décider dans faudrait s’allonger pour faire une analyse, «je ne
l’un ou l’autre sens. Car la névrose a en son fond comprends pas du tout ce que cela veut dire». Elle
une Versagung, qui fait dire à Lacan que nous commence parallèlement le récit de sa vie, de son
opérons dans le champ du refus. roman familial, de ses difficultés où elle dessine à
Cela change évidemment le point de vue, parce grands traits l’image d’un père qui vit de bravades et
qu’alors la résistance est de structure, donc elle n’est d’esbroufes, séduisant toutes les femmes, auquel elle
plus à interpréter dans un registre imaginaire. C’est se trouve comme mariée secrètement. Un premier
la manifestation même de la névrose dans ses allures rêve m’accroche à son analyse, «il y a quelqu’un,
de résistance, ses formes de l’impuissance qui j’ai pensé que ça pourrait être vous !» Elle enchaîne
montre dès les entretiens préliminaires que le sujet immédiatement sur l’analyste lacanien parce
est dans l’au-delà du principe de plaisir. qu’alors, «elle n’aime pas ça du tout», précise-t-elle.
L’interprétation va nouer analyste et patient dans le Elle est venue me voir car une amie lui a dit du bien
transfert. Il ne pourra y avoir l’analyste d’une part, le de moi, mais les jeux de mots dont on parle à propos
sujet de l’autre. L’analyste «à part» rempardé de Lacan, elle ne voit pas ce que ça peut produire.
derrière son silence absolu «ôté de la situation», se «Vraiment s’allonger pour faire des jeux de mots
trouvera «incarner le mort», le sujet alors suivra sa ah !» à cela d’ailleurs je n’avais rien à dire ! ça ne
route sans que rien ne l’arrête à l’infini. Ou bien le voulait rien dire.
sujet mis de côté par l’analyste, ce dernier Les entretiens se poursuivent dans lesquels elle se
intervenant souvent sans pour cela «interpréter» ne demande à propos de ses parents pourquoi ces deux-
peut être qu’une figure de la maîtrise, avec le même là se sont rencontrés, c’est alors qu’elle fait un rêve
sans fin, sans ombilic, sans nouage. Voici deux cas qu’elle ne comprend pas : elle est sur un bateau et un
qui illustrent comment se fait ce nouage de manière marinier vient lui parler. Appliquée à son analyse
tout à fait différente, coordonné l’un à l’autre, pour elle cherche une signification. Comme on est deux,
de cette différence faire leur singularité dans une j’entends le signifiant, ce champ du signifiant tant
structure commune, qui pourrait s’appeler l’analyste décrié par elle, voilà qu’à son insu, il parle. Il parle
partenaire dans le déchiffrage de l’inconscient et le du signifié, du signifié du père pour elle.
traitement de la jouissance. En me levant je lui dis : «Eh oui, c’est le marinier !»
Dans le premier cas il s’agit d’une jeune patiente (de Elle se lance dans les explications sur la mer, la
trente-cinq ans) venue de France non métropolitaine couleur noire du bateau, etc., prête à se saisir de ma
pour faire une analyse. Là où elle vivait, tous lui ponctuation comme d’une invitation au déchiffrage
racontaient leur vie, elle écoutait et, impuissante à en commun d’un sens caché, j’insiste malgré moi et

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malgré le point vif de son refus de «jeux de mots» tournant : vais-je être de son côté ou du côté de son
précédemment explicité ou peut-être à cause de cela père ?
– mari-nié. Tout cela avait lieu dans mon bureau, Ce sont des rêves nombreux, proliférants comme de
debout toutes les deux, dans un temps de suspension petits pains, longs, denses, riches d’images, de mots
pas si bref, le temps en quelque sorte pour que gros de significations infinies, de situations à faire
j’insiste sur ce mari-nié. A son retour, elle rêver un analyste. Mais il est ainsi tenu à distance.
m’apprend que c’est une surprise pour elle, décisive, C’est l’analyste mis à part qui se dégage ici, celui à
car non seulement inattendue mais en apparence qui on fait signe dans une demande à partager une
contraire à toute attente même si inconsciemment illusion. La surdétermination des signifiants et de la
appelée. «Je croyais que les jeux de mots de Lacan signification des rêves comme clé des songes à
ce n’était rien, eh bien ce n’est pas rien j’en suis déchiffrer le mystère du monde ramène ces rêves au
sûre. […] C’était une bonne chose ce rêve, il a rang des signes. Cette utilisation de signes dans la
corrigé une erreur sur mon père, je lui faisais porter cure signe aussi bien la jouissance habituelle de la
la responsabilité du monde sans voir sa négation». patiente «rêveuse», absente à son entourage.
C’est dans la foulée qu’elle pense pouvoir Je l’arrêtai à plusieurs reprises, dès le début des
s’allonger, car elle pourrait être, dit-elle, «écoutée de récits de rêves, parfois même dès les premiers mots :
la même manière». elle commençait souvent ainsi «encore un rêve…» Il
Que l’interprétation tombe pile c’est vrai, que ce ne m’apparaissait que loin d’être la voie royale de
soit pas voulu c’est vrai aussi, mais il serait faux de l’inconscient, les rêves étaient ici son bouchon.
dire qu’elle n’était pas attendue. Elle était attendue Réintroduire le signifiant dans sa fonction de dire le
au lieu du rendez-vous que le refus, que la sujet du manque, le sujet de l’achoppement ne peut
«résistance» désignait. s’inscrire ni dans la parole dite ni dans le silence
Le cas suivant vaut comme contrepoint par le silence prolongé, complaisant aux plaisirs romantiques trop
et la coupure, qui valent tout autant comme solitaires de la patiente. Cela ne peut s’inscrire que
interprétation. Il s’agit d’une jeune femme qui vient dans la soustraction comme une interprétation
après la naissance d’un enfant alors que son rapport inversée. Ce serait une sorte de «contre-
aux hommes est loin d’être, disons, un minimum interprétation» qui introduit le silence par les
repéré. Seule contre la terre entière, elle affirme scansions. Elle introduit un analyste qui des rêves
qu’elle est contre tout. Contre tout y compris contre n’en veut rien savoir, ce qui les renvoie à autre chose
l’analyse qu’elle vient demander pour défier son et fait équivoque sur ce que l’analyste attend. Le
père. C’est son père qui lui avait procuré mon silence, est ici silence actif intimement lié à la
adresse par l’intermédiaire de son médecin direction de la cure, qui oriente vers un bien-dire,
généraliste. Il veut qu’elle change, elle veut lui sorte d’acting in, au-delà du semblant d’analyse
démontrer en tenant tête à l’analyse et grâce à cela qu’elle demandait dans son défi au père.
qu’elle n’a rien à changer, qu’elle n’en a pas besoin. Ce renvoi des rêves à autre chose l’énerve
«Je vais très bien, je pars du principe que ce sont les fortement : quel genre d’analyste êtes-vous qui non
autres qui ne vont pas dans ce monde inhumain.» seulement ne dit rien sur les rêves mais a l’air de ne
Une autre question plus consistante l’amène : pas s’y intéresser ? Cela va démasquer chez la
comment faire avec son fils pour qu’il ne soit pas patiente qui ne se débrouille plus toute seule avec
mis à mal par les autres. Pour cela elle veut bien ses rêves ce qu’elle appelle des «évidences». J’ai des
parler, parler en général. Le divan c’est le problème «évidences qui m’arrivent et qui à la fois me
entrevu dans ce qu’elle a lu de l’analyse : «Je ne surprennent. Pourquoi suis-je toujours inscrite contre
veux pas me laisser aller, faites avec ou posez des tout ? Pourquoi n’y a-t-il jamais eu quelqu’un pour
questions. […] D’ailleurs ce n’est pas la peine non moi ? Je m’étais habituée à ne plus en souffrir. Si je
plus, je fais les questions et les réponses et surtout ne n’ai pas eu de vie de couple c’est parce que j’ai
dites rien.» Car à cela il n’y a rien à dire. C’est toujours voulu éviter quelque chose que je savais. Je
comme ça, il n’y a rien qui vaille. Très vite elle savais que je reproduirai la vie de couple de mes
débute les récits de rêves. Déjà enfant elle rêvait parents : deux solitudes réunies». Il n’est plus
énormément la nuit et le jour se racontait des question de défi au père, c’est bien elle qui souhaite
histoires merveilleuses. Elle masque ainsi le en savoir plus.
discrédit que son père porte sur elle et l’absence de Bien que différentes, ces interprétations en dire ou
recours auprès de sa mère. Elle aussi, patiente en silence de l’analyste, articulent dans un cas que
sérieuse, arrive et raconte scrupuleusement ses rêves rien, le rien du jeu de mots, c’est aussi bien quelque
que je suis censée analyser. Elle m’attend au chose, «pas rien», et dans l’autre cas que quelque

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chose, les rêves, c’est aussi bien «rien» et que, dans


les deux cas, cela vaut à nouer le sujet au discours
analytique en trouant une première fois sa
jouissance.

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Place et fonction de l’interprétation dans la passe


Quelques remarques sur l’interprétation aujourd’hui n’avait pas une place particulière ou comme si elle
était frappée d’un oubli sélectif.
I Deuxième constatation : malgré le nombre réduit des
Antonio di Ciaccia témoignages rapportés, ces interprétations pourraient
être réparties ainsi : – les interprétations du début de
cure – les interprétations qui ont lieu pendant la
Qu’est-ce que les cartels de la passe, peuvent dire à cure, on ne nous a pas relaté d’interprétations de fin
partir de leur expérience, de l’interprétation ? de cure.
Il faudra, avant d’affronter cette question, faire deux Les interprétations de début de cure ont cette
prémisses. particularité de déplacer avec efficace le sujet pour
La première concerne le fait que les cartels de la une mise au travail en bousculant un univers de
passe actuellement en fonction ont commencé leur certitude relative, déjà mis à mal par le symptôme.
travail depuis moins d’une année, au mois de février Le sujet se souvient de ces interprétations. En
pour celui dont je fais partie. La deuxième est celle- revanche les interprétations qui ont lieu lors de la
ci : bien que les cartels aient écouté dans des délais cure ne se sont pas révélées significatives quant aux
rapides toutes les passes qui leur ont été adressées modifications subjectives. Ou encore, des
par le secrétariat de la passe, au total le nombre de modifications subjectives durables ont été reliées,
passes pour les deux cartels n’a été que d’un peu non pas à une interprétation précise, qui reste,
plus d’une douzaine. Il est vrai que la statistique éventuellement, oubliée, mais à une séance ou à une
n’est pas le point fort de la psychanalyse. Et, après série de séances, par exemple : «après cette séance,
tout, la psychanalyse peut élaborer une doctrine ça a changé».
cohérente à partir d’un seul cas. Pourtant, d’une part, Troisième constatation : les passants ne donnent pas
il faut tenir compte de cette donnée, d’autre part, à une valeur qualitativement différentielle aux
cause de ce nombre réduit de passes entendues, nous interprétations de leur analyste par rapport à des
avons estimé que nous devions nous en tenir à une interventions d’autres personnes survenant dans la
grande discrétion. Et bien que j’essayerai de faire cure, par exemple d’autres analystes, d’analysants,
état de ce qui s’est dégagé des passes, je n’apporterai de phrases entendues lors des enseignements, etc.
pas, au moins cette fois-ci, des exemples précis sur Quatrième constatation : dans leur témoignage les
les passes entendues. passants donnent beaucoup de place aux récits de
Un mot sur notre méthode de travail : dans le cartel rêves. Ces rêves, ou bien sont relatés avec les
dont je fais partie nous avons travaillé ensemble et interprétations faites par le passant lui-même, ou
nous avons eu des réunions de travail avec l’autre bien font fonction d’interprétation. Parfois, sur les
cartel. éléments de ces rêves, le passant applique la
Une constatation majeure s’est dégagée de l’écoute méthode de les découper comme des jeux de mots.
de ces passes : l’interprétation n’a pas la place que Parfois cette même méthode est appliquée à des
l’on aurait pu lui supposer dans les cures. En mots, à des noms propres, etc, comme des tentatives
d’autres termes, si le propre de l’analyste est de produire des interprétations.
d’interpréter, cette propriété ne se dégage pas à Cinquième constatation : les passants construisent
partir des témoignages entendus. leur témoignage comme un montage diachronique
Comment se fait-il ? Comment lire cela ? fait d’éléments de leur vie consciente et inconsciente
Je vous présente cette intervention en trois parties. – par exemple : ils donnent une séquence entre faits
Première partie : comment l’interprétation est-elle de la vie, tel ou tel symptôme disparu ou pas, tel ou
relatée dans la passe. Deuxième partie : comment la tel rêve et telles éventuelles interprétations
question de l’interprétation se glisse-t-elle dans le produites. D’où le récit de la passe apparaît comme
dispositif de la passe. Troisième partie : remarques. une construction complexe produite par les passants
comme si, dans la passe, ils se faisaient les analystes
Comment l’interprétation est-elle relatée dans les de leur propre analyse, avec une nette tendance à
témoignages de la passe ? une inflation interprétative.
Première constatation : les passants font très peu état Sixième constatation : ces constructions prennent la
des interprétations de leurs analystes. La cure se place de la traversée du fantasme.
déroule comme si l’interprétation de l’analyste Je passe maintenant à ma deuxième partie.

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du transfert en général, mais indépendante de


Comment la question de l’interprétation se glisse-t- l’analyste particulier qui incarne ce transfert.
elle dans le dispositif de la passe ? Du côté lumières, on peut faire l’hypothèse, digne de
Dans le dispositif de la passe, l’interprétation n’est l’histoire de la psychanalyse, qu’une interprétation
pas attendue. Le dispositif de la passe a deux étapes : ne se mesure pas à l’aune du souvenir mais, dans
le témoignage du passant aux passeurs, et le l’après-coup, à partir des effets. L’interprétation peut
témoignage des passeurs au cartel. Dans ces deux donc tomber dans l’oubli bien qu’elle soit une
étapes il n’est pas question d’interprétation. Une véritable interprétation. On peut faire l’hypothèse
éventuelle demande d’interprétation renvoie le que le véritable destin de l’interprétation analytique
passant à sa propre analyse. Pourtant une certaine est l’oubli. Et donc, c’est uniquement la
demande d’interprétation se glisse, parfois, dans le modification du sujet par rapport à la jouissance qui
témoignage fait aux passeurs. sanctionne s’il y a eu, ou pas, une véritable
En revanche, la réponse à une passe, donnée par le interprétation analytique.
cartel de la passe, peut avoir effet d’interprétation. A partir de là, on peut considérer que l’interprétation
Cela peut avoir lieu, probablement, plus n’est pas tellement à entendre comme un dire, ou le
fréquemment, dans le cas où la réponse du cartel est dire, de l’analyste, mais comme la face agissante que
négative. Il y a alors une demande d’éclaircissement, l’analyste met en œuvre dans le transfert, alors que
avec des effets divers : remise en route d’une sa face passive, d’objet, est la présence réelle de
analyse, surgissement d’un conflit entre sa propre l’analyste.
conviction d’avoir franchi la passe et la réponse Or, chez l’analysant, une espèce de chiasme a lieu :
négative, etc. alors que la face agissante de son analyste, à savoir
son dire interprétatif, peut tomber aux oubliettes, ce
Remarques. qui reste est la marque, le sceau, le poinçon, de sa
Ces constatations portent des ombres et des lumières face passive, le versant d’objet qui est l’analyste.
sur l’interprétation en analyse. En ce qui concerne le silence de l’analyste, je pense
Du côté des ombres : l’analyste n’interpréterait plus qu’on peut le considérer sur trois niveaux. Il y a le
ou il ne serait plus à la hauteur de l’interprétation. silence parce que l’analyste est à côté de la plaque. Il
Constatons que les analysants ne se plaignent pas du n’a rien à dire. Donc, il se tait. Mais il pourrait aussi
peu d’interprétations de leurs analystes. Mais nous parler. Ça serait pareil. Ou pire.
avons en contrepartie un certain pousse-à-interpréter Il y a le silence interprétatif, qui se module sur
développé par les passants dans l’analyse des rêves, plusieurs tons, allant du soulignement du signifiant
sur le matériel signifiant (découpage de mots, etc.) et énigmatique jusqu’à la coupure silencieuse de la
dans les constructions complexes produites par les séance. Ici, l’analyste fait silence sur le signifié, si
analysants. Et finalement, dans d’éventuelles celui-ci fixe le sujet. En revanche, dans son silence
demandes d’interprétations explicites ou implicites l’analyste indique, avec les moyens du bord mais
adressées par les passants aux passeurs et finalement clairement, la direction à suivre pour la traversée du
aux cartels. fantasme.
Encore du côté des ombres : le déclin de Et il y a, enfin, le silence qui est la présence réelle de
l’interprétation de l’analyste et le crescendo des l’analyste, sur quoi se joue, en dernier ressort, la
interprétations des analysants pourraient amener à partie.
considérer que les analyses seraient devenues des Dans le témoignage de la passe, ce qui prime, ce
auto-analyses en présence d’une autre personne, n’est donc pas tellement de relater les éventuelles
appelée l’analyste, dont il serait à élucider la interprétations qui ont eu lieu au cours de l’analyse,
fonction propre dans le dispositif analytique. La mais de produire les effets de ces interprétations.
magistrale intervention de Jacques-Alain Miller m’a Or ces effets peuvent avoir une présentation
apporté des lumières sur ce point : c’est diachronique, mais ce qui lui est propre c’est une
l’inconscient qui interprète. Pourtant la fonction de présentation que j’appellerai de «fin de course»,
l’analyste reste ancrée dans un analyste particulier. ramassée. Il ne s’agirait pas d’un récit, mais d’une
En tout cas, dans cette veine, on pourrait se donnée.
demander si le peu de référence à l’interprétation de Mais alors, dans ce cas, s’il s’agit d’une donnée, est-
son propre analyste n’est pas une conséquence d’une ce qu’on aurait affaire à une interprétation définitive
moindre valeur accordée à l’analyste. Comme si le du sujet, une sorte de définitive révélation du sujet à
déroulement de l’analyse était un effet de la lui-même, qui lui a été donnée par l’analyse et
structure qui fonctionnerait toute seule, dépendante authentifiée par la passe et qu’éventuellement,

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devenu analyste, il pourrait accrocher au mur de son généralisation. Toutefois en ce qui concerne les
cabinet ? Peu importe, d’ailleurs, ce qu’il témoignages entendus à ce jour, l’interprétation ne
accrocherait au mur. Serait-ce un sein ou une constitue ni une référence des passants dans
merde ? Dans ce cas on aurait un énoncé interprétatif l’organisation de leur témoignage, ni n’apparaît
qui correspondrait à l’énoncé même du fantasme. clairement dans ce qui leur demeure de leur cure.
Pour tout dire, il s’agirait d’une ontification, d’une L’interprétation ne fait pas reste. Et à nous régler sur
substantification. le titre de ces Journées, plus personne pour adresser
Ce n’est pas ce qui est attendu de la passe. Ni même à l’analyste le reproche d’un «Vous ne dites rien»,
de l’analyse, sauf à en faire une religion privée. La au point même que l’analyste du passant ne semble
donnée ramassée de «fin de course» d’une passe doit avoir été qu’un silence, et, puisque se révèlent
mettre en évidence la «valeur» fondamentale du également absentes les indications sur la nature, la
fantasme, au-delà du don de son énoncé. Cette force et les différentes modalités du transfert, autant
valeur est, pour un sujet, absolue. Mais pour que qu’une neutralité touchant à l’invisibilité.
cette valeur puisse s’actualiser, elle doit prendre Avant d’en tirer argument pour confirmer la thèse de
corps à travers une rencontre, la rencontre l’irréversible déclin de l’interprétation, une
contingente avec un analyste particulier. De même précision. Que peu d’interprétations franchissent la
que le trauma de l’enfance marque, chez un sujet, barre de la passe n’implique évidemment pas qu’il
l’émergence nécessaire de la jouissance par des n’y en ait pas eu durant l’analyse. Elles peuvent fort
rencontres contingentes, de même par la rencontre bien avoir fait l’objet d’une amnésie et laisser la
contingente avec un analyste particulier doit place à leurs effets : elles seraient alors repérables en
s’inscrire la trace de cette émergence nouvelle que négatif dans ce qui précède les moments de virage
Lacan 1 a qualifiée de désir de l’analyste. d’une analyse. De même substance que les
C’est pour cela que je conclurai sur une boutade : la formations de l’inconscient, elles en connaîtraient le
meilleure interprétation, c’est la griffe de l’analyste. destin. Pourtant, bien qu’il soit raisonnable de penser
ainsi, un argument vient ruiner cette thèse : la
II présence ou plutôt l’omniprésence des rêves dans les
Marie-Hélène Brousse témoignages. Formations de l’inconscient, ils ne se
sont pas pour autant effacés ; bien au contraire, les
sujets en font un objet de transmission essentiel de
Le dispositif de la passe, du point où y sont situés les leur cure. D’ailleurs, disons-le clairement : le rêve a
cartels de la passe, offre une possibilité unique pour pris la place laissée vide par l’interprétation, ou
définir ce qu’est la pratique de la psychanalyse encore le rêve est interprétation, effet de vérité. Il
aujourd’hui et évaluer ses orientations. Mais il faut interprète, il n’est plus interprété. Tel qu’il est repris
tout de suite ajouter à cette constatation la remarque dans les témoignages de la passe, le rêve est devenu
suivante : les témoignages des passants constituent l’analyste. Cela donne à ces derniers un petit air
un double récit, celui effectué par le passant de sa d’auto-analyse, ceci d’autant que l’analyste, peu
cure au point où il l’a amenée, lequel est à son tour présent par ses interprétations, ne l’est souvent guère
l’objet d’autres narrations, elles-mêmes organisées plus par ses questions ou encore par la manifestation
par la question qui anime les passeurs dans leur de sa position à la fin de la cure. C’est pourquoi une
rapport actuel à la cause analytique. La procédure question se pose, corrélative de la place de
donne donc accès à un savoir sur ce qu’est l’interprétation dans la pratique analytique
aujourd’hui une analyse à travers non seulement ce aujourd’hui, celle de la position de l’analyste.
qui est su de la théorie analytique par passants et Souvent absent quant à sa parole, comment opère-t-
passeurs, une sorte de manipulation des concepts il dans l’analyse ? Sous quelle forme est mis en
fondamentaux, mais aussi à travers ce qui, du savoir fonction le désir de l’analyste pour l’analysant ?
analytique, s’est incarné dans la production de
l’inconscient d’un sujet donné, à la manière de Revenons sur les rêves rapportés par les passants. En
variations sur un clavier fondamental, pour nombre limité, donc ayant fait l’objet d’un choix, ou
reprendre une expression de Lacan. Eh bien, disons- encore s’étant imposés comme tels, ils servent aux
le tout net, l’interprétation ne semble pas appartenir passants qui les rapportent de points de repère quant
à ce registre. Certes l’expérience de notre cartel est au déroulement de l’analyse, dévoilant
limitée, et par là même engage à la prudence dans la progressivement les changements de position du
sujet en même temps que les signifiants-clefs dont
1
MILLER J.-A., «L’interprétation à l’envers», cf. supra. s’est constitué son destin. En les figurant, ils les

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introduisent dans de nouvelles relations aux autres coupure, celles qui ont donc marquées le
signifiants de la chaîne. C’est ainsi que, pour déroulement de la cure, procèdent selon la même
plusieurs témoignages, ils réarticulent le rapport du logique, logique de l’équivoque qui écarte le sujet de
sujet à son nom, par le passage du propre au ses identifications idéalisantes : en produisant un
commun, qui souvent révèle alors la part d’horreur, décalage d’une part, entre, l’objet défini comme
de misère ou de dérision jusque-là voilée à la fois narcissique et la fonction de l’objet, d’autre part,
par l’image idéale et bordée par le signifiant. Cette entre, l’idéal du moi et le ou les signifiants qui
utilisation de l’équivoque de la langue dans les représentent le sujet pour un autre signifiant.
rêves, se déployant dans les ressources offertes par Souvent situées dans le début ou le premier tour
la métaphore sur le versant de la signification, alliées d’une cure, elles modifient radicalement le rapport
étroitement aux effets de dénuement de sens obtenus du sujet au monde qu’il se dévouait à soutenir, soit
de la métonymie, explique en quoi le rêve reste un en modifiant de plein fouet le sujet lui-même, soit en
des fondements de la cure, en dépit du fait, ou plutôt modifiant l’Autre dont il avait construit la figure
parce qu’il ne donne plus, comme c’était le cas pour comme corrélat à sa position de jouissance : alors
Freud, matière à une virtuosité qui réduisait parfois décomplété, le sujet se trouve face à la question que
l’interprétation par l’analyste à l’endoctrinement ou voilait sa réponse symptomatique. Les rêves-
à l’explication. D’ailleurs, dans ce même sens, les interprètes et les interprétations de l’analyste qui
interprétations de rêve les plus convaincantes chez franchissent les témoignages de passe opèrent, me
Freud se trouvent souvent être celles de ses propres semble-t-il, selon ce que Lacan qualifie d’hypnose à
rêves. Je pense bien sûr à celui de l’injection faite à l’envers.
Irma, qui fonde, sur un travail d’auto-analyse, la
psychanalyse et cela fait exactement cent ans cette Un mot maintenant, toujours à propos de cette place
année. On sait que Lacan y voit le péché originel de prise par le rêve dans l’interprétation. L’expérience
la psychanalyse : c’est-à-dire sa condition de de la passe valide totalement cette formule de Lacan
possibilité en tant que s’y effectue le tour qui du dans le Séminaire XI selon laquelle «l’interprétation
sujet de la science fait apparaître le sujet de n’est pas ouverte à tous les sens», qu’elle est une
l’inconscient, mais aussi la condition de son point de signification, «pas n’importe laquelle». Les quelques
butée du côté de l’objet : déploiement du désir rêves qui demeurent d’une analyse montrent en effet
inconscient en même temps qu’échappée de sa qu’à travers un répertoire très restreint de signifiants,
cause, laquelle ne peut que produire le réveil du une signification s’impose au sujet. Dans ce passage
rêveur, fût-il plus ou moins coriace. Tout se passe de Lacan, le terme n’est pas clairement différencié
donc comme si se péché originel, qu’on aurait pu de celui de sens, comme ce sera le cas plus tard.
croire être celui du seul Freud, se retrouvait Disons que la plupart des productions de
aujourd’hui dans les témoignages des passants, l’inconscient rapportées sont déterminées par la
rêveurs solitaires. Dans ce cas peut-on voir dans la forme particulière, prise pour un sujet, de la
passe une demande de réveil attendu ? Des éléments signification phallique. C’est dire que rêve et
vont en ce sens, et notamment la rencontre avec le interprétation de l’analyste sur ce versant
réel que constitue toujours la réponse du cartel. Il manifestent la prédominance dans l’inconscient du
reste que le travail produit par et sur les rêves se sens sexuel, donc du phallus et de la castration.
situe sur le versant d’une révélation de signification, Mais pourquoi, dans ces conditions, ce déficit de
par le déchirement qu’ils permettent de l’axe l’interprétation ? Elle devrait au contraire connaître
imaginaire, ou plutôt, pour être plus précis, par la le même succès que le rêve.
torsion qu’ils font subir à cet axe, qui mène le sujet, Pourquoi, sur ce versant du sens sexuel, le rêve
sans quitter son chemin sur le versant du vient-il à la place de l’analyste ? Plusieurs
symbolique, à la coupure du réel. Alors, hypothèses se présentent. La première serait, qu’en
qu’interprètent leurs rêves aux passants ? Ils fonction du lieu, le dispositif de la passe, le dire du
interprètent les identifications, qu’elles relèvent du passant n’est plus pris de la même façon dans le
moi idéal, i (a), ou de l’idéal du moi (I), en les transfert et, par conséquent, que s’effacent les pôles
ramenant par l’équivoque signifiante à la béance de de l’interlocution jusqu’à faire même chaîne des dits
la division. Ainsi, la petite reine, belle comme une de l’analysant et des dits de l’analyste. La seconde,
image, se rencontre-t-elle dans nombre de ses rêves- que de nombreuses passes témoignent plus d’un
clefs, sous l’emblème de la sottise et de la bestialité. effort de construction du fantasme qu’elles n’en
Parmi les rares interprétations faites par l’analyste, manifestent une traversée, ce qui a pour effet que le
la plupart de celles qui sont rapportées à leur effet de fantasme n’y apparaît pas comme une formule qui a

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réglé l’interprétation. Mais c’est plutôt une troisième l’analyste : l’analyste est présence ; il oriente d’un
qui me semble juste, que je vais formuler de manière être de semblant et d’un désir déterminé par
abrupte : entre Freud et Lacan la place de l’analyste l’impossible du rapport la voie analysante : il est
dans la cure a changé : l’action analytique a fait vecteur du non-sens sexuel qui se profile au-delà de
place à l’acte analytique et l’analyste n’opère plus à l’objet. À ce propos, on peut revenir au chapitre XX
partir de la seule signification du phallus, tant pour du Séminaire XI, dans lequel Lacan parle de la fin
ce qui est du symptôme que du fantasme. La butée de la cure, telle qu’il y mène ses analysants. La
sur la castration n’est plus l’horizon ultime des chute des identifications, c’est-à-dire la distance
cures ; celui-ci est défini à partir, non du sens sexuel maintenue entre I de l’idéal et l’objet, quand
comme cause finale, mais du non-sens du rapport précédemment ils se confondaient, telle est
sexuel dans l’inconscient, effet de structure du l’opération analytique. Certes l’analyste est au
langage sur le vivant sexué. Si l’analyste a déserté, départ appelé «à incarner le I», mais, à mesure que
comme producteur d’interprétation, la scène se révèle la nature particulière pour un sujet de
analytique, c’est en tant qu’il ne contribue plus, l’objet, à mesure donc de la construction par
comme Freud le faisait, ni à soutenir les l’analysant de son fantasme, dans ces allées et
identifications sexuelles (et on sait en quoi une telle venues avec le symptôme et les formations de
position a pu constituer un obstacle à l’avancée des l’inconscient tels qu’il s’y réfère, il vient «dans une
cures, celle de Dora par exemple), ni, ce qui procède hypnose à l’envers où il prend la place de
du même point, à maintenir le signifiant du Nom-du- l’hypnotisé» à se situer, à «être le support» du a
Père, comme clef de voûte du désir. J’associerai à ce séparateur. C’est parce que, selon ce statut
point la remarque suivante. Les témoignages issus d’hypnotisé, il a à incarner l’objet que la part de
de la passe présentent, et il ne peut en être l’interprétation, même sur le registre de l’équivoque,
autrement, un aspect construit. Ainsi, à partir de ces ne saurait mener l’analysant vers la fin. Gardons-
rêves majeurs que j’évoquais, se déploie une nous de nous replier sur la chronologie, avec l’idée
construction qui cherche à ordonner la question du que des interprétations sur le versant de l’équivoque
symptôme, bien souvent rebelle, avec la réponse du du sens sexuel viendraient nécessairement avant,
fantasme, et ceci par le moyen de la signification disons, les interventions de l’analyste comme objet.
phallique particularisée dans tel ou tel signifiant. En Si l’on peut envisager une différenciation logique de
ce sens on a beaucoup plus affaire à une construction ces modes d’opérer, elle s’avère en effet n’être pas
qu’à des interprétations. chronologique. Tout d’abord parce qu’il apparaît que
Ces constructions manifestent souvent la persistance c’est déjà pendant toute la période de déploiement
d’un sens paternel, et d’une certaine façon, – je force du fantasme sous transfert, que l’analyste, au début,
le trait –, seule la catégorie du semblant qu’elles font sans le savoir parfois et, dans le temps même où il
prévaloir et la possibilité corrélative pour le sujet de est aussi du côté de l’idéal du moi, incarne l’objet : il
les dialectiser à partir de, – ϕ les différencient de la est une voix, une odeur, un regard, un corps, ce qui
construction d’un délire. Il n’empêche que cette le sépare pour l’analysant du strict jeu du
prévalence de la construction, et tout autant d’une déploiement des signifiants. Cela se manifeste alors
déconstruction inaugurale des cures, explique aussi comme la face non dialectisable du transfert qui,
l’absence de l’analyste : construire n’a jamais été selon la perspective de Freud, constitue un obstacle à
directement de son ressort, et si on ajoute à cela le la circulation du furet phallique. Ce qui était obstacle
fait que l’interprétation, qui ne peut trouver que dans au transfert pour Freud devient avec Lacan le ressort
le fantasme son principe, reste par là même animée même de l’opération analytique. Durant l’analyse, le
de la signification phallique qui y modalise l’objet, fait d’avoir repéré l’objet qu’il incarne, permet à
on peut en déduire que l’analyste, à ne plus corréler l’analyste des interventions –, on peut les appeler
uniquement son acte à la castration, donc au sens des interprétations lorsqu’elles sont prises ainsi par
sexuel, mais à la non-existence du rapport, n’opère l’analysant –, qui se caractérisent par le fait qu’elles
plus là où on l’attendait. ne produisent aucun effet de signification pour le
Alors, où opère-t-il et quelle est à ce propos la leçon sujet. Nous prendrons un exemple. Lors d’une cure,
que nous commençons à tirer des enseignements de à l’analysant qui décrivait un lieu de son enfance très
la passe ? A l’absence interprétative (relative) de investi en ce qu’il s’y voyait, seul, contempler un
l’analyste sur le versant de la signification phallique paysage unique et peu fréquenté, donc s’y voyait
et du sens sexuel, (finies les interprétations des voir presque dans le secret, l’analyste s’écrie qu’il a
analystes de la première génération ou encore les vu ce paysage, qu’il le reconnaît parfaitement. Ce
crudités des kleiniens), répond la présence de dire de l’analyste fera trace et la fin de l’analyse lui

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répondra de façon magistrale. On sent bien, dans ce désadaptation à un monde strictement corrélé au
petit exemple, que les paroles de l’analyste ne symptôme et révélation des limites du principe de
produisent aucun effet de sens : elles n’éclairent pas complétude mis en œuvre par le fantasme. Le travail
par la révélation de ce que veut dire l’analysant sans interprétatif du rêve suit cette orientation et, guidé
savoir qu’il le dit. Elle n’est pas de l’ordre d’un «je par la signification phallique, mène le sujet vers
ne te le fais pas dire» ou d’un «tu l’as dit». En ce l’horreur de la castration. Mais d’une façon générale,
sens elle n’a comme effet sur l’analysant que la les témoignages montrent majoritairement l’absence
sidération, la surprise d’être déplacé. Elle énonce, en d’interprétation par les analystes ou plutôt l’absence
revanche, une signification selon l’ordre de la d’interprétations mémorables. La scansion, en place
dénotation, pointant l’apparition d’un autre regard d’interprétation, la durée des séances, est
dans la scène rapportée. Elle suit la veine où le réel extrêmement rarement évoquée, et encore ne l’est-
s’est déposé pour ce patient et fait paraître un Un du elle pas sur ce registre du «ce que cela veut dire» ou
corps. La modification qui prend place à la fin de de l’énigme, mais l’est sur celui de la présence-
l’analyse permet de vérifier par ailleurs qu’un seul et absence. Reste alors à situer ce par quoi l’analyste
même fil passe du fantasme au symptôme, celui dont oriente les cures. Il opère sur le versant de l’être,
l’objet fait signe. D’autres cures offrent des celui de l’objet, et cherche donc à rendre son dire
exemples allant dans ce même sens. L’essentiel est isomorphe à cette fonction, le plus proche possible
qu’à un moment donné de l’analyse, ce soit à de l’absence de sens phallique, le plus semblable à
l’analysant qu’apparaisse dans l’analyste cet objet une dénotation : désigner l’objet en s’y prêtant. Peut-
qui est sa cause. C’est sans doute, alors, qu’on peut on encore appeler cet appel au réel interprétation ?
parler de traversée du fantasme et de fin d’analyse. La seule raison de le faire serait qu’en s’y prêtant, il
Mais quel lien, me direz-vous avec le «il n’y a pas cherche à le faire savoir pour que la cause qui
de rapport sexuel» ? Dans l’exemple pris, la relation l’anime paraisse au sujet analysant. À lui alors d’en
au sexe a toujours été soutenue, n’a trouvé son sens, tirer les conséquences. La passe est le lieu où il peut
que par le regard. Une fois celui-ci modifié, le le faire. Ce qui s’y cherche est pris, comme l’est
rapport sexuel se révèle n’avoir d’autre consistance l’analyse, entre des constructions dont j’ai relevé le
que phallique, c’est-à-dire être un non-rapport. caractère auto-interprétant et des repérages de
coupures soudaines dont l’une s’est avérée pour le
Pour conclure ces quelques notations issues des passant définitive. Il lui reste à savoir pourquoi et à
débats du cartel A, je soulignerai tout d’abord le nous l’enseigner.
parti que nous avons pris, celui de donner une
définition étroite de l’interprétation, en la réduisant
au dire de l’analyste. Une telle définition, qui écarte
un sens plus général qui ferait de tout dire une
interprétation puisque, après tout, dès qu’un sujet
parle, se pose la question de ce qu’il veut dire sans le
dire ou sans savoir ce qu’il dit, nous semblait
convenir pour l’analyste dont il est exigible – ce qui
ne veut pas dire qu’il y atteigne toujours – qu’il dise
exactement ce qu’il veut dire, c’est-à-dire que son
désir soit son énonciation. Une fois cette définition
posée, on peut constater qu’une première catégorie
de dires de l’analyste, interprétation classique,
jouant des équivoques pour révéler au sujet la
logique de la chaîne signifiante sous l’axe
imaginaire, montrant donc que le sujet est de même
nature que A, ce qui conduit à le barrer, fait place,
dans les témoignages, au rêve, qui, s’il continue à
fonctionner pour les analysants comme voie royale,
le fait non au titre d’être interprété mais à celui
d’interpréter. Lorsque l’analyste vient à interpréter
en ce sens, c’est plutôt lors du début des cures que
cela semble produire des effets de coupure sur
l’analysant : effet de déconstruction, de

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Conclusions
Ça tire faute dont je porte la culpabilité, à savoir,
Pierre Bruno foncièrement, la faute de parler alors qu’il peut se
taire ou celle de se taire alors qu’il peut parler.
1 L’objection est si grave que Lacan conclut à rien
moins qu’à ceci : «il faut réinventer l’analyse».
L’interprétation est interprétation d’un dit. Quel est Ajoutons cependant qu’on peut déjà introduire ici la
le signifié de ce dit ? Je gage que Freud lui-même distinction explorée cette année par Jacques-Alain
souscrirait à cette question, formulée pourtant avec Miller entre se taire (taceo) et faire silence (sileo).
des mots qui ne sont pas les siens. L’interprétation Se taire est d’un sujet. Faire silence instille au moins
implique donc qu’il y ait un écart entre ce que un doute : qui sait ce qu’il y a derrière moi dans ce
l’analysant croit ou veut dire et ce qu’il dit. Il y a fauteuil ? C’est une première brèche à l’alternative
une partie connue, le dit, une partie inconnue, ce qui sinon sans issue : ou bien toute parole est
est dit. Deuten, le verbe allemand, construit trompeuse… ou bien (c’est le règne de la
intransitivement, veut dire «montrer», du doigt, des suggestion) toute parole est vraie.
yeux, de la main, ou encore «présager». C’est une
affaire de doigté. Appliquée à la parole, cette 3
Deutung indexé un dit, le souligne, et cela devrait
Affronter cette objection n’est pas le propre de la
suffire à savoir ce qui est dit par ce dit si le langage
psychanalyse, et c’est d’une satire que je vais
n’était qu’une affaire de signification. Cela suffit
maintenant vous entretenir. La satire XII, de
quelquefois, pas toujours. D’où le problème :
Boileau, la dernière qu’il ait écrite, en 1705, à l’orée
montrer le dit étant insuffisant il faut, c’est cette fois
donc du siècle des Lumières. Son titre : «Sur
le sens transitif, expliquer, faire comprendre ; en un
l’équivoque».
mot interpréter le dit pour savoir ce qu’il dit, ce qui
Lisez-la. C’est une pièce exceptionnelle, aussi
requiert un autre dit… et ainsi ad libitum.
émouvante par son génie que comme exemple de
Dans ce cas, ce qui est dit est une référence du dit.
délire classique (et non exemple classique de délire).
Dans l’autre cas, ce qui est dit requiert une
Je vais seulement pour vous la présenter lire
investigation. Nous avons en somme dans cette
quelques lignes de l’apologie écrite par Boileau pour
partition du terme allemand entre intransitif et
servir de préface à cette satire. «Je l’ai composée par
transitif, la distinction commune entre signification
le caprice du monde le plus bizarre et par une espèce
et sens – entre ce qui est dit et pourquoi ce qui est dit
de dépit et de colère poétique, s’il faut ainsi dire, qui
est dit ainsi.
me saisit à l’occasion de ce que je vais raconter. Je
2 me promenais dans mon jardin, à Auteuil, et rêvais
en marchant à un poème que je voulais faire contre
Or, Lacan part d’une autre question. Son objectif les mauvais critiques de notre siècle. J’avais même
premier n’est pas de savoir ce qui est dit par le dit, déjà composé quelques vers, dont j’étais assez
mais de poser la question de l’énonciation : qui le content. Mais, voulant continuer, je m’aperçus qu’il
dit ? Partant de là, il peut formuler dans son rapport y avait dans ces vers une équivoque de langue, et
sur la direction de la cure une objection radicale à m’étant sur-le-champ mis en devoir de la corriger, je
Daniel Lagache (l’auteur du rapport sur la n’en pus jamais venir à bout. Cela m’irrita de telle
psychanalyse et la structure de la personnalité) – manière, qu’au lieu de m’appliquer davantage à
cela se passe en 1958, à Royaumont. Voici réformer cette équivoque, et de poursuivre mon
l’objection : dès que l’analyste interprète (c’est-à- poème contre les faux critiques, la folle pensée me
dire énonce une proposition concernant ce qui est dit vint de faire contre l’équivoque même une satire, qui
par le dit, soit une proposition de sens), l’analysant pût me venger de tous les chagrins qu’elle m’a
entend cette interprétation comme venant de l’Autre causés depuis que je me mêle d’écrire. Je vis bien
du transfert, c’est-à-dire comme une suggestion qui que je ne rencontrerais pas de médiocres difficultés à
reproduit son aliénation langagière. Notons mettre en vers un sujet si sec, et même il s’en
d’ailleurs que le silence aussi bien peut être imputé à présenta d’abord une qui m’arrêta tout court : ce fut
l’Autre du transfert. Cet Autre, de toute façon, a tort, de savoir duquel des deux genres, masculin ou
puisqu’on peut le définir comme ayant commis la féminin, je ferais le mot d’équivoque, beaucoup

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d’habiles écrivains, ainsi que le remarque Vaugelas, 4


le faisant masculin. Je me déterminai pourtant assez
vite au féminin, comme au plus usité des deux : et Revenons à Lacan.
bien loin que cela empêchât l’exécution de mon Nous l’avons vu, il s’agit, par l’interprétation,
projet, je crus que ce ne serait pas une méchante d’obtenir que ce que dit l’analyste ne soit pas imputé
plaisanterie de commencer ma satire par cette à l’Autre du transfert. Cette exigence est, dans
difficulté même.» l’enseignement de Lacan, une constante. Celle-ci
On pourrait penser que Boileau appelle de ses vœux s’établit à partir d’une opération qui consiste à
une langue sans équivoque – purement dénotative – préserver, dans l’énonciation, un point où l’origine
voire tautologique : «J’appelle un chat un chat». Ce de l’énonciation ne soit pas identifiable. Ce point de
serait une vue courte, d’ailleurs démentie par la suite non-réponse à la question qui le dit?, suffit à tracer
du vers fameux : «et Rolet un fripon». On pourrait la frontière entre interprétation et herméneutique. On
penser encore que Boileau ne prend en compte que peut aisément dresser, chez Lacan, une liste qui n’est
l’équivoque dans la langue, et non celle ayant trait à qu’apparemment disparate des formulations de cette
l’énonciateur. Il décrit par exemple un des ravages constante : – l’interprétation comme voix
de l’équivoque : «Tout sens devint douteux, tout mot impersonnelle – l’interprétation comme oracle, soit
eut deux visages». Lacan lui-même, on le sait, relève une parole désubjectivée – l’interprétation
le point dans Télévision par la transformation du apparaissant sous forme de lettres sur un mur – le
«médiocre» en «médit-ocre», mais c’est pour dire prêt par Lacan de sa voix au «vrai pupitre», dans
aussitôt que c’est une interprétation «aux pieds de «La chose freudienne» (avec d’ailleurs une allusion
plomb», c’est-à-dire un contre-exemple au lutrin querelleur de Boileau) – l’apologue de Petit
d’interprétation. Nous suivons mieux déjà l’enjeu de Jean du Séminaire XI, où le sarcasme de Petit Jean
la question pour Boileau avec ces deux autres vers, met Lacan dans la position d’être interpellé, disons
qui concernent les oracles : «c’est par ton double interprété, par une boîte à sardines – l’interprétation
sens dans leurs discours jeté/qu'ils [les oracles] comme apophantique, soit une affirmation ou une
surent, en mentant, dire la vérité». Voilà, déjà, qui négation qui n’admet aucune réplique.
ressemble à un hommage de mauvais gré. La pointe sans doute se trouve dans le fameux «je ne
Cependant, le point décisif est celui-ci – qui exige de te le fais pas dire» ou, tout en se dédisant comme
Boileau qu’il tranche. Écrire sur l’équivoque ? Bien. sujet, l’analyste, par l’équivoque grammaticale,
Mais l’équivoque, est-ce masculin ou féminin ? précipite l’analysant dans le doute d’être l’auteur de
Qu’il fasse l’équivoque féminine, contre l’avis de ce qu’il vient de dire.
l’expert Vaugelas, ne nous surprend pas, surtout si Intégrons cette série, pour la résumer, dans la
nous avons lu sa satire sur les femmes. Bien sûr que fonction de l’entreprêt, où l’échange entre le sujet et
c’est une, puisqu’elle trompe. Si c’est une, ce ne l’Autre se conclut par un Si ce n’est toi, est-ce pour
peut être lui. D’ailleurs, cela est clair. On lui a autant l’Autre ? – rude coup porté à la jouissance de
attribué une infâme diatribe – apocryphe donc – l’inconscient.
contre les jésuites. Comment peut-on croire qu’il ait C’est sur cette base que Lacan nous propose une
pu écrire cela. Moyennant quoi il écrit, dans cette solution ultime dans son Séminaire de 1977 :
même satire, une conclusion assassine contre les «L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre», et
jésuites. La poésie, pour Boileau, consiste ainsi à c’est par elle que je voudrais conclure.
évincer la tromperie féminine de la langue, tout en Envisageons d’abord la signification. Par elle, je me
sachant que c’est impossible. Ou encore, pour le dire donne le moyen de vérifier qu’un objet correspond
en termes résolument anachroniques, Boileau ou non à un concept. Appliquée au sujet lui-même,
mobilise son génie pour suturer le défaut d’univers la signification vérifie qu’à son concept ne
dans la langue, provoqué par l’inexistence de La correspond qu’une part, puisque l’énonciation en est
femme. exclue. De ce fait, elle est bien parole vide.
Que manque-t-il à Boileau pour être notre bon Il y a le sens, ou parole pleine, celle dont Lacan a
camarade ? À mon goût, il est plus fréquentable que très vite cessé d’attendre qu’elle soit la voie royale
Socrate, avec son béguin pour Diotime. Sa seule de la fin d’analyse. Sa matrice est celle d’une
limite est de rester enfermé dans la dichotomie : si réciprocité commutative, très tôt ébauchée par
ce n’est je qui parle, c’est l’Autre du transfert. Dès Lacan.
lors, pour se soustraire à ce dernier, il faut le Il m’a semblé que le meilleur paradigme de cette
soumettre à une opération : l’ablation de matrice était ce que j’appellerai la métaphore
l’équivoque. religieuse. En effet, Dieu, en tant que substitut du

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père n’a de valeur religieuse que si le père est à son


tour substituable à Dieu. Ceci justifie de soutenir que
tout sens est double.
C’est à cela d’ailleurs que s’arrête Boileau, à ceci
près qu’en faisant du père, dans sa satire sur les
femmes, non celui qui est le père, mais celui qui
«croit» l’être, il désactive la religiosité de la
métaphore.
Il y a enfin un troisième cas.
Partant du double sens, l’opération consiste à abolir
un des deux sens, en en faisant un sens blanc. Cette
abolition d’un des deux sens touche l’Autre du
transfert. Si le père n’est pas Dieu (Boileau tient que
le père est moins que Dieu – Freud qu’il est plus), la
conséquence stricte est l’inconsistance de l’Autre,
formulable ainsi : l’Autre est et n’est pas le père 1
Une difficulté reste à résoudre, pour laquelle je vais
vous proposer une solution encore tâtonnante. Selon
Lacan, le deuxième sens, aboli, est remplacé par une
signification. Dans la poésie cette signification
consiste à faire exister le poème comme objet, à la
place de l’objet, externe au poème, qui
correspondrait au concept énoncé par la parole. La
«bouche d’ombre» de Victor Hugo ou «le sourire
sans corps» de Yannis Ritsos ne sont pas Figures topologiques reconstituées par l’auteur et dessinées par Sylver Gomis.
objectivables dans la réalité mais ils existent du seul
fait qu’ils supportent désormais l’énonciation du
poème, dans les deux cas d’ailleurs, énonciation
apophantique. L’existence est une conséquence de
l’énonciation. Le double sens n’y est plus, reste le
sens : soit ce que disent la bouche d’ombre et le
sourire sans corps – et qui est un sens au sens d’une
orientation dans le réel. Cette désubjectivation de
l’énonciation n’est-elle pas le minimum requis : le
silence du sujet dans l’interprétation d’où qu’elle
vienne – son asémie – ?
Vous le voyez, c’est une arrivée en col. D’où mon
souci de vous laisser sur une formule plate : L’Autre
auquel je m’adresse (l’Autre du transfert) ne rejoint
jamais l’Autre dont s’origine la parole. C’est de ce
réel simple que l’interprétation est l’ouvreuse. C’est
ça qui a changé avec Lacan.

1
Cf. ci-dessous une présentation des trois configurations topologiques qui
correspondent respectivement au sens (IV), à la signification (V), au
«propre de la poésie » (VI). Un des deux tores troués a été colorié en
gris pour le distinguer de l'autre. Dans son séminaire du 15 mars 1977,
Lacan parle d'un tore rouge et d'un vert (Ornicar ? 11'17-18, printemps
1979).

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Études freudiennes
«Ces réveils de mots» : Freud, Jacques-Pierre et la obscures sont là en jeu.» 2 De cette étude allait
pièce écossaise résulter un bref article, publié en 1916 – «Ceux qui
Michael Molnar échouent devant le succès» –, qui fait partie d’un
groupe de trois articles intitulé «Quelques types de
Lorsqu’en 1906, dans une lettre à Hugo Heller, caractère dégagés par la psychanalyse».
Freud énumère les plus grandes œuvres de la Cette lettre à Ferenczi exige plus qu’un mot
littérature mondiale, il choisit de ne citer, parmi les d’explication, spécialement le syntagme «forces
pièces de Shakespeare, que Hamlet et Macbeth 1 . En obscures». L’événement qui avait eu lieu au moment
fait, on trouve plus de références à Macbeth qu’à où Freud l’écrivait est l’arrivée à
Hamlet dans les œuvres publiées de Freud, et sa Londres, seule, de sa plus jeune fille, Anna, qui
correspondance en contient également un certain devait loger chez des amis. Mais Joncs l’y avait
nombre de commentaires intéressants. À mon sens, accueillie avec un bouquet de fleurs. Or, Freud avait
il est clair que l’un des aspects de cette pièce qui a indirectement entendu dire, par l’ancienne maîtresse
pu retenir Freud est ce qu’elle présente de Jones, Loe Kann Jones, que ce dernier avait
d’imperfections et d’inconsistances. En effet, si l’intention de courtiser Anna. La veille de sa lettre à
Hamlet est un personnage entièrement développé, Ferenczi, il avait écrit à sa fille une longue lettre
Macbeth est comme son double noir ou son ombre, émue, lui conseillant vivement de se méfier de
nombre de traits chez lui ne sont que suggérés. Il a Jones, où il lui parlait de son innocence, de l’âge de
quelque chose du rêve, ou plutôt, du cauchemar. Jones et de son expérience, de l’incompatibilité de
Hamlet et Macbeth sont tous deux poussés au leurs caractères, jouant globalement le rôle du père
meurtre, et la pulsion qui anime Macbeth est aussi, jaloux de sa fille nubile 3 . Après tout, elle était en
indirectement, parricide. Comme Hamlet, il a des fait le dernier enfant qui lui restait – ses deux autres
scrupules, et endure les tourments de sa conscience filles étaient mariées et ses trois fils étaient adultes et
pendant toute la première partie de la pièce, mais menaient une vie indépendante.
dans la seconde, il les surmonte – c’est-à-dire qu’ils Ainsi, en reprenant Macbeth à Jones, Freud faisait-il
sont transférés sur sa femme, auparavant valoir ses droits sur sa fille. Les «forces obscures»
impitoyable. Mari et femme semblent intervertir leur sont apparemment les échos que l’œuvre a fait
rôle. Cela constitua une énigme pour Freud, qui résonner dans la vie. Peut-être Freud faisait-il
allait passer un temps considérable à tenter de la allusion à cette coïncidence : sa lutte avec la pièce
démêler, ainsi que d’autres mystères de la pièce. était étroitement liée à sa lutte pour sauver sa fille
Il faut ici rappeler que toutes les références de Freud perdue. Et le thème principal de la pièce était,
à Hamlet sont des remarques fortuites, faites au comme il l’avait reconnu dès L’interprétation des
passage, disséminées dans ses œuvres. Il a laissé à rêves, la stérilité. La toute première référence de
Ernest Jones le soin de développer les allusions qu’il Freud à Macbeth implique déjà ce thème de
y fait dans L’interprétation des rêves, et c’est Jones l’importance de la progéniture. Dans une lettre à son
qui a publié, en 1910, un article sur Hamlet et camarade d’études et ami Wilhem Knöpfmacher
Œdipe. De même, il semble que Freud ait tout datée du 6 août 1878, alors qu’il n’avait que vingt-
d’abord laissé la main à Jones pour Macbeth, peut- deux ans, Freud parle d’une vision de ses œuvres
être parce qu’il pensait qu’un Anglais serait plus à futures défilant à l’infini comme les enfants de
même de traiter de Shakespeare. Mais en 1914, Banquo dans la vision de Macbeth, dont il cite le cri
quelque chose arriva qui le fit changer d’idée. horrifié : «Quoi ! la lignée s’étend jusqu’au coup de
Dans une lettre à Ferenczi datée du 17 juillet 1914, tonnerre du Jugement ?» 4 Ce que Freud insinue ici
Freud écrit : «[…] J’ai commencé à étudier est que ses propres œuvres sont comme la
Macbeth, qui m’a tourmenté depuis longtemps, bien progéniture d’un étranger qui va le remplacer ou le
que je n’aie pas encore découvert sa solution. Il est supplanter – ce qu’en effet elles devinrent.
étrange qu’il y a des années, j’aie laissé Macbeth à Même en ces temps reculés, donc, Macbeth offrait à
Jones, et je le lui reprends aujourd’hui. Des forces Freud une vision de son propre destin. Comme c’est

2
FREUD S., lettre à Sandor Ferenczi du 17 juillet 1914 (Freud Muséum).
3
1 FREUD S., lettre à Anna Freud, 16 juillet 1914 (Freud Muséum).
FREUD S., Correspondance, 1873-1939 (nouvelle édition augmentée), 4
Paris, Gallimard, «Connaissance de l’inconscient», 1991, p. 288. FREUD S., Correspondance, 1873-1939, op. cit., p. 16.

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aussi le cas plus de trente ans plus tard, pour une L’adjectif «fatidique» (weird), qui les qualifie, nous
autre référence à la pièce que l’on trouve dans une renvoie au danger de nommer. Dans Macbeth, le
lettre à Oskar Pfister, le 6 mars 1910, où il parle de mot est Fate (le destin, mais aussi les Parques). Le
son désir de finir comme Macbeth, dans la fleur de latin fatum désigne «ce qui a été dit». Et dans
son activité. Et là, il commet une erreur en citant Macbeth, weird n’a pas le sens moderne
l’une des dernières répliques de Macbeth comme d’inquiétante étrangeté, mais le sens anglo-saxon
«Mourons sous le harnais» 5 (au lieu de «Nous ancien de destin. Il se rapporte à «devenir» (à
mourrons, du moins, le harnais sur le dos»). À en l’allemand werden). Et bien que les racines
juger par cette citation, Macbeth est pour Freud le étymologiques de weird et de word (mot) soient en
modèle d’un homme qui, après avoir longuement réalité différentes, ils sont thématiquement liés dans
hésité, prend fermement son destin en main et le Macbeth. Dès le début de la pièce, la vie et le destin
suit, envers et contre tout, jusqu’à son implacable de Macbeth dépendent de sa capacité à déchiffrer les
fin. énigmes que les sœurs fatidiques ont prononcées.
Mais jusque-là, nous n’avons que parlé de la surface Comme Œdipe, son destin est de déchiffrer des
du texte. Les thèmes que nous avons mentionnés allusions.
sont explicites dans la pièce et Freud les évoque par Lors de sa première rencontre avec les sorcières, il
de franches citations. En fait, nous avons parlé dans les interpelle : «Demeurez, oracles imparfaits !
les termes du contenu manifeste du rêve. Mais avec Dites-m'en davantage.» Elles obéissent à son ordre
Freud, les choses sont nécessairement complexes et et lui prédisent ses titres futurs. Mais pour lui, ce
il faut s’orienter vers un autre niveau du n’est pas suffisant : il a besoin de savoir comment sa
commentaire et une autre strate de son position présente se rapporte à cette gloire à venir,
investissement émotionnel et intellectuel de la pièce. ce qu’il lui faut faire et avant tout, ce qu’il doit
C’est dire qu’il faut se détacher du texte lui-même éviter pour y accéder. À sa deuxième rencontre avec
pour explorer l’espace entre les lignes ou les marges elles, une série d’apparitions semble répondre à ses
qui les bordent. Peut-être est-il donc temps de questions. Un enfant ensanglanté lui dit qu’aucun
revenir à notre titre – «Ces réveils de mots» : Freud, homme né d’une femme ne peut lui nuire, un autre
Jacques-Pierre et la pièce écossaise – pour en enfant avec un arbre dans la main lui dit qu’il n’a
expliquer les allusions. rien à craindre avant que la forêt de Birnam ne
Quiconque est un familier de la scène britannique marche jusqu’à Dunsinane. Ce sont là deux
connaît cette vieille superstition qui court parmi les impossibilités matérielles et en conséquence,
gens de théâtre : Macbeth porte toujours malheur. Macbeth se croit sauvé. Faisant évidemment la
Même le seul fait de mentionner son nom est preuve qu’il est mauvais lecteur. Il n’a pas pris en
dangereux. En conséquence, les comédiens anglais compte le fait que l’ordre de la nature ne coïncide
ne s’y référent jamais, sauf indirectement, comme à pas avec l’ordre du langage. C’est quelque chose
«la pièce écossaise». Dans notre titre, nous avons qu’il ne commencera à découvrir qu’à la fin, quand
donc suivi leur exemple, non par superstition mais la forêt se mettra vraiment à marcher. C’est là qu’il
parce que ce que nous avons à dire se rapporte à la s’en prendra aux «démons jongleurs/Qui
façon dont les allusions indiquent l’identité. équivoquent avec nous par des mots à double sens».
Pourquoi a-t-on choisi Macbeth pour en faire un Bien qu’en ce point de la pièce, les actes sanglants
tabou ? Hamlet ou Le Roi Lear sont, à leur façon, de Macbeth semblent l’avoir lui-même transformé
tout aussi sanglantes, sans parler de Titus en démon, dans un autre sens, il est devenu plus
Andronicus. Mais il ne s’agit pas, bien sûr, d’un humain, plus victime du destin. Cette force
comptage statistique des meurtres. Les comédiens démoniaque est représentée par le message caché,
ont raison dans la mesure où, plus que toute autre implicite des «oracles imparfaits». Ce sont des
pièce de Shakespeare, Macbeth semble mettre en prophéties codées qui l’induisent en erreur et le
scène des «forces obscures». C’est en effet sa pièce tournent en ridicule : «l’équivoque du démon/Qui
la plus sombre, la plus grecque de ses tragédies, une ment en disant vrai».
spirale inévitable et noire d’assassinats et de L'équivoque est l’âme du jeu de mots et du langage
châtiments. Elle comporte même un chœur grec, les lui-même. À ce propos, nous renvoyons le lecteur à
Parques soi-disant «bienveillantes» – qui ici prend la l’ouvrage fascinant de M.M. Mahood, Shakespeare's
forme des trois sorcières ou «sœurs fatidiques» Wordplay (1957), où elle rapporte le jeu de mots
(weird sisters). chez Shakespeare à la ruine de l’autorité du verbe,
sur laquelle se fondait la hiérarchie médiévale, et qui
5
FREUD S., Correspondance avec le pasteur Pfister ; 1909-1939, Paris, se trouve remplacée par un scepticisme linguistique
Gallimard, «Tel», 1991, p. 70.

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grandissant. Un livre de Francis Bacon, Du progrès soudain et trop peu motivé. Ce sont là quelques-uns
et de la promotion des savoirs, marque ce tournant, des problèmes qui intéressaient Freud lorsqu’en
et dans les années 1640, Thomas Hobbes convient 1914, il se mit à travailler la pièce.
que le langage est arbitraire. Dans le mot d’esprit, la J’ai déjà fait référence à l’édition de Shakespeare
signification prend le pas sur la désignation. (Le dont Freud se servait. Cela me renvoie à la première
même processus est à l’œuvre dans le tabou porté allusion de mon titre, qui sonne comme une citation
sur le nom de Macbeth.) Selon une note de l’édition de Freud mais ne l’est pas : «ces réveils de mots».
de Macbeth dont Freud se servait et qu’il a annotée, L’expression vient en fait de l’introduction de
le nom de Macbeth vient du gaélique et signifie «fils Darmstetter à l’édition de Macbeth chez Delagrave,
de la vie» 6 . Comme pour Lucifer, l’ange déchu, le en 1887. Elle se trouve en note, et Freud l’a
nom de Macbeth semble être une survivance soulignée 7 .
ironique de son soi perdu. Il est le fils de la vie qui Dans sa bibliothèque, aujourd’hui reconstituée au
n’a pas pu engendrer la vie. Macbeth, non seulement Freud Muséum de Londres, Freud avait plusieurs
rime avec death, mais au fur et à mesure de la pièce, éditions de Shakespeare : les neuf volumes de
ce nom même devient repoussant et meurtrier. En l’édition Schlegel – dans la traduction allemande de
effet donc, comme le reconnaît le tabou des Tieck, de 1867 –, les dix volumes de l’édition
comédiens, le titre de la pièce tout comme son anglaise de Dyce, de 1891, et deux autres éditions,
contenu , deviennent des significations de mort. dont l’une est celle de Temple, de 1897, et l’autre
Destin (fate) ou fatalité (weird est le devenir du mot celle de Darmstetter, qui reproduit le texte anglais,
(word) et le destin de Macbeth n’est rien moins que mais avec une introduction et des notes en français.
la progression vers une mort totale. Ainsi le récit de Toutes sont vierges, sauf l’édition Darmstetter, que
sa vie tourne-t-il au non-sens, ce qu’il accomplit ne Freud a annotée.
rime à rien, il meurt sans enfants. Quand il apprend Il vaut la peine de noter qu’en général, Freud n’était
la mort de sa femme, il s’exclame : «Le moment pas quelqu’un qui annotait beaucoup ses livres. La
serait toujours venu de dire ce mot-là !» – le mot plupart des ouvrages de sa bibliothèque sont
«mort» – et là-dessus, il se lance dans sa tirade la absolument vierges. Mais nous avons quelques
plus connue, où il relit sa vie, ou le temps et la vie en exceptions intéressantes, comme la Gradiva de
général, comme une signification hors sens : Jensen, ou la biographie de Freud par Wittels, qui
«Demain, puis demain, puis demain, sont lourdement annotées, et en général, ce qu’il
Glisse à petits pas de jour en jour note ou souligne est tout à fait singulier. Pour la
Jusqu’à la dernière syllabe du registre des temps plupart, les annotations concernent exclusivement
[…]» et qui se termine par : les livres dont il se servait pour des raisons
[…] c’est «une histoire spécifiques, comme c’est le cas pour l’édition
Dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, Et qui française de Macbeth, où seuls l’introduction et
ne signifie rien.» l’appendice sont annotés – le texte shakespearien
n’est pas touché. Nous ne saurions dire pourquoi il
Comme dans la tragédie grecque le temps, dans s’est servi de cette édition-là pour son travail sur
Macbeth, est progression inexorable vers une fin Macbeth, dont nous pensons qu’il l’a effectué vers
prédestinée. C’est une des raisons pour laquelle la 1914-1915, car il est probable qu’il aurait pu trouver
pièce est si noire. Mais il y a une autre raison, qui est une édition anglaise, de surcroît plus récente. Peut-
la compression singulière du temps qu’on y observe. être lui avait-on recommandé l’introduction, ou bien,
Parmi les pièces les plus courtes de Shakespeare, tout simplement, avait-il eu l’occasion d’en trouver
elle vient en second, les événements sont accélérés, par hasard un exemplaire.
le meurtre succède au meurtre dans une précipitation Mais quelles qu’en soient les raisons, quand on voit
presque sans relief. Et Freud en fut intrigué, parce l’édition Darmstetter couverte de notes et qu’on lit
que cette accélération manque de vraisemblance en regard les brèves remarques de Freud dans «Ceux
psychologique et qu’en termes dramatiques, elle ne qui échouent devant le succès», il apparaît
se justifie aucunement. La chute de Macbeth et de sa clairement que cet article est la mise en scène d’un
femme dans un maelstrom de meurtres, ratage. De fait, Freud le dit très précisément : «Je
l’effondrement de Lady Macbeth et le changement pense qu’il nous faut renoncer à percer la triple
de position de Macbeth, de l’irrésolution obscurité où se superposent et se condensent la
hamletienne à l’action démoniaque, tout cela est trop mauvaise conservation du texte, l’intention, à nous

6
DARMSTETTER J., (éd.), Macbeth, Paris, Delagrave, 1887 (2e éd.), p. 7
LXVII. Ibid., p. LXXI.

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inconnue, du poète et le sens caché de la de son livre, «Shakespeare» Identified 11 . Looney


légende.» 8 Les annotations semblent constituer la tente de prouver que les œuvres immortelles de
mise en place d’un débat plus large sur la pièce que Shakespeare ont en fait été écrites par Edward de
celui qui anime cet article. Par exemple, non Vere, comte d’Oxford, dix-septième du nom. Vers la
seulement Freud a étudié attentivement fin des années vingt, après avoir lu non seulement
l’introduction de Darmstetter, mais également son les livres de Looney mais d’autres sur le même
premier appendice à la pièce, intitulé «Le vrai thème, Freud, qui s’était converti à son point de vue,
Macbeth – Formation de la légende». Ses entreprit de rendre publiques ses nouvelles
annotations se focalisent sur la genèse de la version convictions, non pas simplement dans des lettres
shakespearienne à partir des comptes rendus adressées à ses connaissances mais dans des
historiques qui lui préexistent, et il souligne tout publications, tout d’abord dans une note de son
spécialement que Shakespeare a condensé les Allocution pour le Prix Goethe en 1930, et la même
archives. Ces dernières témoignent en effet que année, dans une note ajoutée à la nouvelle édition de
Macbeth a régné en sage et bon roi pendant dix ans L’interprétation des rêves. En 1935, il ajouta même
avant de tomber dans le meurtre et la tyrannie : chez une note en bas de page à son autobiographie,
Shakespeare, cette période est réduite à environ une Sigmund Freud présenté par lui-même, pour
semaine. Freud a fortement souligné les noms des annoncer son nouveau credo.
chroniqueurs antérieurs de l’histoire de Macbeth : Nous n’entendons pas examiner ici la pertinence de
John of Fordun, dans sa Chronica gentis Scotorum, la théorie du comte d’Oxford. En termes de
et Andrew of Wyntoun, et il a marqué un paragraphe probabilité, elle rend des points à Jacques-Pierre, qui
qui retrace la transformation du compte rendu. à son tour est un peu plus vraisemblable que
Toutes ces annotations, avec l’accent qu’elles l’hypothèse que le nom Shakespeare masque celui
mettent sur les antécédents historiques, semblent d’un improbable Arabe, Sheikh Sbire. Mais il est
poser les fondements d’une sorte d’analyse intéressant de spéculer sur ce qui conduisit Freud sur
potentiellement totale d’un rêve, d’une comparaison ces franges de l’érudition 12 .
entre le contenu latent et le contenu manifeste de la On peut peut-être trouver une indication ou un
pièce. indice dans les notes qu’il a prises à la National
Mais savoir qui est le rêveur facilite l’analyse d’un Portrait Gallery en 1908. Elles ne constituent
rêve. Ce qui nous ramène à la troisième allusion de nullement un document psychanalytique : elles
notre titre. Apparemment, Freud a pris à un certain paraissent n’être qu’une simple tentative de
Professeur Gentilli de Nervi l’idée que le nom de comparer l’apparence des gens avec l’œuvre de leur
Shakespeare cachait une identité gauloise 9 . vie – une sorte de juxtaposition de portraits
«Jacques-Pierre» est Shakespeare gallicisé. Quand physiques et intellectuels. On y lit par exemple des
Freud a visité la National Portrait Gallery à Londres, remarques comme : «Les grands héros ont souvent
le 13 septembre 1908, il a pris quelques notes sur les des visages d’enfant, comme Nelson et Wolfe.
tableaux, dont la toute première, qui a trait au L’aspect vraiment héroïque, qui évoque le Zeus de
fameux portrait de Shakespeare par Chandos, Phidias, appartient aux artistes, Lord Leighton,
stipule : «Shakespeare a l’air tout à fait Tennyson, Bulwer. Les comédiens ont une sorte de
extraordinaire, tout à fait non anglais – Jacques- manque d’indépendance. On voit peu de choses sur
Pierre.» 10 Cette note est la première preuve évidente les visages des grands docteurs et des savants, seul
que Freud s’interrogeait sur l’identité de Darwin présente une physionomie idiosyncrasique,
Shakespeare. À ce stade, ce n’est rien qu’une mais pas celle d’un savant.»
conjecture à la tonalité plaisante, mais au cours des En lisant cette page et pour la moitié de ces notes, on
années vingt, elle allait devenir une recherche plus a l’impression que Freud réexamine les preuves de
sérieuse, qui le conduirait plus tard à prendre l’existence d’une science phrénologique, comme
connaissance de la théorie de J. Thomas Looney et celle qu’avait promue Lavater un siècle auparavant,

11
LOONEY J.-Thomas, «Shakespeare» Identified in Edward de Vere, The
17th Earl of Oxford, Londres, 1920.
8 12
FREUD S., Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, «Idées», Cette question a retenu le Pr. Peter Gay, qui la traite dans son essai sur
1976, p. 121. «Freud et l’homme de Stratford» (En lisant Freud, explorations et
9 divertissements, Paris, PUF, 1995), oh il interroge l’insatiable avidité de
JONES E., La vie et l’oeuvre de Sigmund Freud, Paris, PUF,
Freud pour le savoir (Wissbegierde), qu’il présente comme le produit de
«Bibliothèque de psychanalyse», vol. III, 1969, p. 485.
10 son besoin de faire ses preuves vis-à-vis de ses parents. Et Gay attribue à
Bemerkungen über Gesichter und Männer : National Portrait Gallery cette «tendance» l’entreprise oxfordienne, tout comme l’hypothèse du
(Freud Museum : I/F8-73-4) («Shakespeare schaut ganz besonders, ganz Moïse. Sa conclusion emporte plus de questions qu’elle ne répond à
unenglisch aus – Jacques-Pierre»). d’autres.

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pour en arriver à la conclusion sans surprise que Cependant, les idées de Freud sur l’identité de
l’apparence physique, prise isolément, n’a qu’une Shakespeare ont peu de signification en elles-
valeur limitée. «Le visage est la race, la mêmes. Ernest Jones tente de les écarter comme
prédisposition familiale et constitutionnelle […] en l’une des bizarreries de Freud. Et toute cette
réalité, seulement un matériel brut, il y a là trop peu question des identités cachées est éclipsée par la
d’expérience, et encore moins sur le choix de la figure de Moïse. Il est facile de parler en termes de
profession.» Ou bien, pour citer le Roi Duncan dans roman familial – au prophète hébreu comme à
Macbeth : «Il n’y a pas d’art/Pour découvrir sur le l’auteur dramatique bourgeois, Freud attribue de
visage les dispositions de l’âme». Ces «visages» nouveaux parents, il les ennoblit. Mais la nouvelle
sont bien sûr des portraits peints par des artistes, identité elle-même n’est pas intrinsèquement plus
mais les notes de Freud ne mentionnent ni le style ni intéressante – ou même historiquement plus
la technique, pas plus qu’elle ne prennent en compte vraisemblable – que l’ancienne. Cependant, elle a un
les limites imposées par la fixation de l’instant. grand avantage – elle est bien plus expressive. Au
L’œuvre artistique comme telle n’a rien à voir avec lieu de présenter une surface vierge, les nouveaux
ce qui le préoccupe : c’est comme si Freud personnages font surgir un nouveau terrain de débat.
s’enfermait dans une discussion privée avec des On a cru qu’il n’y avait plus rien d’utile à ajouter sur
représentations, se demandant encore jusqu’à quel le vieux Moïse ou l’obscur homme de Stratford.
point on peut légitimement interpréter les Mais les deux nouvelles figures de Moïse sont
phénomènes présentés aux sens. conceptuellement fructueuses – elles offrent la base
On pourrait aussi exprimer cette question comme d’inductions sur le développement historique de la
suit : quels sont les caractéristiques observables d’un religion monothéiste. Et le nouveau
caractère ? Et comment se manifestent-elles à travers Shakespeare/Oxford, désormais reconnu comme un
le corps et le visage, les pores et l’extrémité des courtisan déchu, est un homme orgueilleux, plein de
doigts ? Fun des faits qui a attiré Freud dans ressentiment, le premier névrosé de l’histoire ; on
Macbeth est que les traits de caractère s’échangent peut invoquer son caractère et sa situation difficiles
entre les deux principaux personnages, en sorte qu’à pour dissiper certaines obscurités de l’œuvre de
un niveau symbolique, on peut lire le drame comme Shakespeare et la mystérieuse portée de son génie.
un jeu de forces intrapsychiques. Dans son article Bref, les nouvelles identités sont un levier que l’on
«Ceux qui échouent devant le succès», afin peut actionner pour extraire tout le potentiel
d’expliquer les remords et l’abattement de Lady expressif d’une source écrite ou historique
Macbeth dès que ses projets se réalisent, Freud apparemment limitée.
avance que Macbeth et sa femme ont échangé leurs Avec le mémorable syntagme «réveils de mots»
attributs et qu’ils représentent deux aspects d’un seul souligné par Freud, Darmstetter faisait référence à la
et même individu, dont il est possible qu’il soit vie indépendante des mots et des phrases. Il voulait
fondé sur un modèle historique. C’est là un montrer qu’en fait, toute la scène de somnambulisme
argument que Freud allait élaborer en 1928, clans de Lady Macbeth provient de la brève remarque de
une lettre à Lytton Strachey où il parle de la Reine Macbeth après le meurtre du roi – que tous les
Elisabeth I – comme du modèle pour le personnage océans ne pourront laver le sang de sa main
de Lady Macbeth 13 . Il dit que cette idée lui est coupable. Darmstetter commente : «Le mot, tombé
venue sur la tombe de la Reine, dans l’Abbaye de sur Lady Macbeth au moment de son
Westminster à Londres – clairement, au cours de sa endurcissement le plus profond, a pénétré inaperçu
visite de 1908, où il vit aussi le portrait de et travaille en silence…» 14
Shakespeare. Cependant, comme il le dit, l’idée fut Il n’est guère étonnant que cette phrase ait retenu
plus tard réveillée en lui («diese Gedanken sind in Freud. Il avait là affaire à un érudit littéraire,
mir wieder wach geworden») par la lecture du linguiste professionnel, qui évoquait l’activité
«Shakespeare» Identified de Looney. Car, comme inconsciente du langage. Et il ne faut pas oublier
l’indique Looney, qu’est-ce qu’un bourgeois comme qu’à cette époque même (1914-1915), Freud
William Shakespeare aurait pu vraiment savoir du travaillait à ses articles métapsychologiques – nous
caractère de sa reine ? Alors que le Comte d’Oxford, pensons en particulier à «L’inconscient» (1915),
contrairement à l’homme de Stratford, aurait connu avec le débat qu’il contient sur les mots et les choses
personnellement la Reine Elisabeth. (plus exactement, sur les représentations de mots et
les représentations de choses, ces dernières seules
13
FREUD S., Correspondance, 1873-1939, op. cit., p. 522.
14
DARMSTETTER J., op. cit., p. LXXI.

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étant inconscientes, et les deux ensemble formant façade, l’énergie de la recherche semble moins se
l’activité consciente). concentrer sur la personnalité comme telle que sur
Notons que Darmstetter avait une formation son potentiel d’expression. Le nom, le visage ou
essentiellement linguistique. Il était spécialiste de l’identité n’est rien moins que le produit d’un
l’iranien ancien, le traducteur de l’Avesta, et il avait perpétuel processus d’expression. C’est un leitmotiv
été l’élève de Michel Bréal, lui-même élève de Franz chez Freud : en 1891, «L’aphasie» marque déjà les
Bopp, qui avait découvert les racines indo- lignes de déplacement entre le mot et l’objet.
européennes communes du sanskrit, du persan, du L’interprétation des rêves est fondée sur les jeux de
grec et des langues germaniques. Ferdinand de signification qu’engendre la différence entre le
Saussure avait également étudié avec Bréal. contenu manifeste et le contenu latent du rêve.
Darmstetter semble avoir fait partie du courant Donc, s’il faut remplacer Shakespeare par Edward
principal de la linguistique de cette époque et par de Vere, Comte d’Oxford, ce n’est pas parce qu’on
conséquent, sa référence à l’action du langage dans imagine que l’une de ces identités possède une
la pièce prend une dimension plus importante. essence plus riche que l’autre, mais qu’Oxford
L’essai de Freud sur Macbeth dans «Ceux qui permet des connexions plus riches que la pâle figure
échouent devant le succès» fut publié en 1916. Cette de l’homme de Stratford. À en juger par les
date ne marque pas seulement le milieu de la annotations qu’il fit dans le Darmstetter et par ses
Première Guerre mondiale, elle est aussi l’année de autres références, c’est comme si Freud avait voulu
fondation du formalisme russe, des premières en dire beaucoup plus sur l’élaboration des sources
publications du groupe OPOYAZ à Saint- historiques de Shakespeare et sur le caractère du
Pétersbourg, et à l’Ouest, de celle du Cours de dramaturge. Mais en l’occurrence, Moïse et le
linguistique générale de Ferdinand de Saussure. Cet monothéisme a absorbé les mêmes énergies et a pris
ouvrage ne figure pas dans la bibliothèque de Freud, le pas sur Shakespeare, car la question était
et nous n’avons découvert aucune preuve qu’il l’ait beaucoup plus urgente pour Freud à l’époque, non
lu, bien qu’il ait été en contact, quelques années plus seulement pour rendre compte de l’antisémitisme
tard, avec Raymond de Saussure, le fils du linguiste. mais aussi pour expliquer sa propre relation,
Mais après Lacan, il est presque inutile d’insister sur problématique, au judaïsme.
le fait que l’intérêt fondamental de Freud concerne Dans une lettre à Jones d’avril 1938, Freud évoque –
le langage et que son œuvre recoupe les intérêts et en anglais – son travail inachevé sur Moïse comme
les structures de la linguistique. Cependant, alors un «spectre dont je n’aurais pas accouché» 16 .
que les pionniers du formalisme et du structuralisme L’expression est shakespearienne et elle évoque,
ont préféré une approche synchronique et derrière la figure de Moïse, non seulement le spectre
descriptive, évitant le formalisme psychologique du père de Hamlet, mais aussi tous les fantômes que
suspect de leurs précurseurs, Freud n’a jamais séparé citait Freud cinquante ans auparavant, dans sa lettre
le langage de son fondement psychique «naturel», à Köpfmacher – ceux des enfants de Banquo qui
pas plus qu’il n’a été rebuté par la spéculation défilaient devant Macbeth. Ainsi dirions-nous, en
ontogénétique. Mais nonobstant leurs différences, guise de conclusion, que cette vision a pu être celle
Freud et les linguistes de son temps baignaient dans qui a inquiété Freud – impossible image du langage
la même atmosphère intellectuelle. Et si l’on veut, au travail, du travail dans l’œuvre, d’une perpétuelle
on peut même discerner une tonalité saussurienne poursuite de l’interprétation.
dans l’essai freudien de 1910, «Des sens opposés Traduit de l’anglais par Élisabeth Doisneau.

dans les mots primitifs», où il cite l’égyptologue Intervention faite au congrès «Shakespeare et Freud : Hamlet sans complexe» à
Abel : «En réalité, ce mot (fort/faible) ne désignait l’ENS, Fontenay-St-Cloud, avril 1993. Nous avons choisi d’interpréter le titre
vraiment ni fort ni faible, mais seulement le rapport du congrès comme l’équation suivante : «Hamlet sans complexe Macbeth».

entre les deux et la différence, qui les avait créés


tous deux.» Et l’article de Freud se termine sur ces
mots : «[…] nous comprendrions mieux et
traduirions plus aisément le langage du rêve si nous
étions plus instruits de l’évolution du langage» 15 .
A première vue, le criticisme littéraire de Freud est
biographique et implique l’effort d’expliquer
l’œuvre par la vie de son auteur. Mais derrière cette

15 16
FREUD S., Essais de psychanalyse…, op. cit., p. 67. JONES E., La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, op. cit., p. 256.

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August Weismann (1834-1914): un grand biologiste. L’enjeu n’est certes plus celui de la querelle fameuse
Une référence d’«Au-delà du principe de plaisir» des ovistes et des spermatistes dont Maupertuis déjà
donnait l’écho (La Vénus physique).
Les ovistes – Swammerdam et Malpighi en tête –, se
Rodolphe-Albert Gerber recommandant d’Aristote et de sa théorie du
mouvement, considéraient que seule la mère est
productrice de substance matérielle, à savoir l’œuf,
Que la biologie en arrive, à la fin du siècle dernier, à l’influence masculine se réduisant à ce qu’ils
démontrer, avec Weismann que l’être humain est appelèrent «Aura seminalis», c’est-à-dire à un
fait de deux lignées cellulaires, l’une germinale, transmetteur, un instigateur de mouvement ; le
l’autre somatique, n’est certes pas la moindre des mouvement étant la vie, la génération ne relevait
découvertes de cette science qui connut alors un alors tout compte fait que du sperme, celui-ci
essor sans pareil ! Que la lignée germinale soit, de apportant la forme, la femme quant à elle
surcroît, éternelle au dire du même Weismann, a tout n’apportant que la matière (cf. Aristote, De la
pour retenir l’attention des psychanalystes, Freud en génération des animaux livre 2, chap. IV). Les
tête, puisqu’elle rendrait intenable l’existence de la spermatistes au contraire – Loewenhoek entre autres,
pulsion de mort. qui s’étonnait de la multitude des spermatozoïdes
produits et de leur destruction voire de leur inutilité
Le terreau biologique apparente vu le peu de fruits produits – laissaient au
sperme seul le soin de livrer la substance formatrice
Le travail de Weismann s’inscrit, de fait, dans tout
du fœtus.
un ensemble d’études fécondes qui portaient sur le
On le voit, l’enjeu de la querelle des ovistes et des
sexe et les cellules sexuelles d’organismes
spermatistes fut essentiellement embryologique ; elle
inférieurs, sur la division cellulaire, la reproduction
contribua sans conteste, au début du XIX' siècle, à
sexuelle, la structure chromosomique du noyau, le
l’essor de cette science ; la distinction embryonnaire
nombre des chromosomes, la membrane nucléaire,
de l’ectoderme, de l’endoderme, et du mésoderme
etc. Elle alla de pair avec la naissance et la création
sera chose acquise quand Weismann écrira, lui, son
– grec ancien oblige – du vocabulaire de base de la
œuvre.
biologie moderne : chromosome, nucleus,
Cette querelle avait d’ailleurs ses racines chez
protoplasme, plaque équatoriale, cytoplasme,
Descartes et sa façon de voir la formation du fœtus :
membrane cellulaire, centrosomes, chromatine, etc.
dans son «Traité de l’homme», c’est par les seules
On pourra d’ailleurs se faire une idée des problèmes
lois du mouvement et de la fermentation que se
clés que posa l’adoption de ce vocabulaire en lisant
forment un cœur, un cerveau, un nez, des yeux. Mais
ce qu’en dit Weismann non seulement dans son
elle a ses racines surtout chez Harvey et les
fameux Keimplasma (1892), mais encore dans
expériences qu’il fit à la cour de Charles I ", roi
l’ouvrage remarquable intitulé La naissance des
d’Angleterre, où, immolant tous les jours des biches
cellules sexuelles chez les méduses (Jena, Fischer
ayant reçu le mâle, il chercha vainement du sperme
Verlag, 1883) au chapitre 2.
dans la matrice, ou un œuf dans les trompes, ou une
Fol, Van Beneden, Boveri, furent littéralement
altération cicatricielle de l’ovaire, comme De Graaf
fascinés par les centrosomes entourés d’une sphère
la découvrira chez le lapin, l’ovaire étant alors
claire qu’ils appelèrent attractive
appelé par Harvey «testicule de la femelle».
(«Attractionssphäre»). Si l’on pense aux
La conception mécaniste, voire plus précisément
nombreuses études de la deuxième moitié du XIX'
hydraulique de l’homme soutenue par Harvey – sa
siècle portant sur la naissance, la localisation, la
découverte de la circulation sanguine est décrite
maturation des cellules sexuelles, (Fol, Recherches
comme un système de canaux fonctionnant par
sur la fécondation, Genève, 1879 ; E. Van Beneden,
barrages de dénivellation auxquels valvules et
Recherches sur la maturation de l’œuf 1883 ;
clapets peuvent en effet faire penser analogiquement
Boveri, Ein geschlechtlich erzeugter Organismus
– conduisit ce grand homme à des aberrations
ohne mütterliche Eigenschaften, Gesellschaft für
étonnantes, à comparer par exemple la matrice
Morphologie und Physiologie, München 16, Juli
fécondée au cerveau, dont elle imiterait la substance,
1883 ; l’étude de Freud sur les anguilles, etc.) on est
l’une concevant le fœtus comme l’autre les idées qui
en droit de dire qu’à l’époque la biologie fut
s’y forment.
essentiellement sexuelle.
La conception mécaniste de l’homme perdit peu à
peu, au XVIIIe siècle, ses titres de noblesse ; avec

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les astronomes et les chimistes, ce sont les forces, les L’idée s’imposa peu à peu – nous sommes dans les
rapports – les philosophes utiliseront de préférence années 1870 – que les bâtonnets chromosomiques
le terme d’attraction – qui vinrent instaurer une sont à la base même du processus fécondant, voire
façon neuve de considérer les choses. qu’ils sont les porteurs clés des tendances
Le premier fait qui aurait pu renverser l’idée de la héréditaires. Cette dernière affirmation fut faite avec
fécondation comme agitateur réveilleur de vie dans conviction dès 1880 par Strassburger, O. Hertwig,
l’œuf, fut la découverte par Siebold et Leuckart de la Weismann lui-même et Kohler.
parthénogenèse (C. Th. von Siebold, Wahre N’oublions pas que ces découvertes que la biologie
Parthenogenesis, Leipzig, 1856 ; Rudolph Leuckart, actuelle n’a fait que confirmer et approfondir, ont été
Zur Kenntnis des Generationswechsels und der faites avec des moyens techniques limités ; certes le
Parthenogenesis bei den Insekten, Frankfurt, 1858). microscope optique est à son culmen de perfection ;
Cette découverte mit des années à s’imposer. V. mais le microscope électronique est encore loin ! On
Hensen la prit enfin au sérieux et forgera, dans les peut d’ailleurs se faire une idée précise des
années 1870 et en héritier du XVIIIe siècle, le techniques utilisées en biologie à la fin du siècle
concept de «force sexuelle» (cf. sa Physiologie der dernier (inclusion de la cellule dans de la paraffine,
Zeugung), ce qui revenait, en fait, à considérer différents colorants, etc.) en lisant Weismann : Die
l’apport de l’homme et de la femme dans la Entstehung der Sexualzellen bei den Hydromedusen,
fécondation, sous l’angle non plus de ce qui les 1883, p. 225 sq.)
différencie, mais de ce qu’ils ont d’identique. Le fait L’on voit souvent ces hommes, dont un grand
du transfert des tendances héréditaires des deux nombre ne sont pas évoqués dans l’ouvrage
parents sur leurs enfants, associé à la remarquable de François Jacob, La logique du
parthénogenèse, amenèrent très tôt Weismann à la vivant, tâtonner dans l’obscur, faire des efforts
représentation neuve suivante : l’essentiel de la considérables et ne ramener qu’une découverte
fécondation ne réside pas dans la soi-disant imprécise, voilée encore, mais déjà toute illuminée
vivification (Belebung) de l’œuf, ni dans d’une intuition essentielle. Trois cents pages de
l’unification de deux forces antagonistes (polaires), Weismann sur la naissance des cellules sexuelles
mais dans l’union de deux tendances héréditaires, chez les hydroméduses, accompagnées d’un
dans le mélange des caractères de deux individus – magnifique livre de planches coloriées, n’aboutit
les deux cellules qui s’unissent lors de la qu’à ceci : les cellules sexuelles dans leur parcours
fécondation se comportant ainsi dans un rapport de maturation naissent en lieu précis, et suivent un
d’un à un, sont par essence, identiques dans leur chemin déterminé et invariable, ce qui sera démontré
différence même. au XX' siècle ; mais Weismann nous fait quasi
Weismann ne cessera jamais de s’émerveiller de ce tourner en rond affirmant tantôt que chez une espèce
que l’addition ici de un à un, ne fasse qu’un et non de méduses elles naissent dans l’endoderme pour
deux, inventant à ce propos un mot nouveau – traverser la lamelle et émigrer dans l’ectoderme,
amphimixie – qui continue, comme l’attestent les quand chez une autre, elles suivent le chemin
manuels de biologie de médecine actuels, à désigner inverse.
la rencontre du pronucleus mâle et du pronucleus Le microscope optique ne permettait pas de voir la
femelle après la pénétration dans l’œuf d’un membrane nucléaire ; et cependant Weismann fort
spermatozoïde unique. de ses nombreuses observations en inférera
Les observations minutieuses d’Auerbach, de Giard, l’existence par simple déduction logique. Et déjà il
de Bütschli, de Flemming et de quelques autres se pose comme d’autres la question de savoir si les
rendirent peu à peu irréfutables leurs observations du chromosomes sont en nombre constant et différent
mécanisme de la division de la cellule. Fascinés par d’une espèce à l’autre.
la substance chromatinienne, ils décrivirent le Voilà donc recréé le terreau biologique des deux
partage longitudinal des bâtonnets chromosomiques affirmations de Weismann reprises et discutées par
avec une précision indépassée. Van Beneden Freud au chapitre 6 de «Au-delà du principe de
compléta ces découvertes en mettant en lumière un plaisir». Dans l’espoir d’avoir revivifié au moins un
fait jamais remarqué jusque-là : lors de la peu une époque précise, un sujet précis de l’histoire
fécondation les bâtonnets chromosomiques – moitiés de la science où toute affirmation générale court le
des chromosomes initiaux sont en nombre égal dans risque de gommer le souffle de vie qui l’anima, on
les deux noyaux des cellules germinales mâles et restera bouche bée de voir Laplanche reprendre à
femelles et s’apparient pour constituer le stock son compte l’argument de Sulloway : « [...] cette
chromatinien du premier noyau embryonnaire. biologie de l’époque freudienne est en grande partie

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dépassée». Est-elle dépassée si elle enseigne en reproduction sexuelle tient à la conjugaison de deux
première année de médecine encore, la cytologie éléments d’espèce différente mais de valeur
décrite en 1880 ? (cf. «La psychanalyse à identique l’on peut comprendre que des êtres
l’université», sept. 1982, p. 539 sq.) ; mais il faut pluricellulaires aient une reproduction sexuelle, à la
peut-être «plus que de la pénétration» (cf. Diderot, condition suivante néanmoins : qu’ils contiennent en
Physiologie, Éd. Bouquin, p. 1282) pour entendre ce eux des éléments évolutifs unicellulaires ; car le
que dit M. Laplanche. mélange d’organismes pluricellulaires dans leur
totalité, avec la rencontre perpétuelle des cellules à
August Weismann même valeur, paraît impensable. La nécessité de la
reproduction sexuelle contient donc en même temps
Venons-en à Weismann lui-même. l’obligation de revenir au point de départ des
Contrairement à ce que pourrait laisser croire «Au- polyplastides : à la simple cellule ; c’est cela la loi
delà du principe de plaisir» dans son chapitre le plus biogénétique fondamentale pour Weismann.
long, l’objet de Das Keimplasma (1892) n’est pas de Sur elle repose tout ce que Weismann dira de la vie
démontrer l’existence de la double lignée cellulaire et de la mort, que Freud, pour le discuter, et le
ni de démontrer l’éternité de l’une d’elle, la lignée réfuter, évoquera au chapitre 6 de «Au-delà du
germinale. Le Keimplasma évoqué par Freud porte principe de plaisir» oubliant cependant un argument
comme titre principal, écrit de surcroît en caractère de taille : celui de la division du travail que
gras, «Une théorie de l’hérédité». Les conceptions Weismann avait repris d’au-delà du XIXe siècle de
de Weismann ici évoquées lui sont venues dès les Bernard Mandeville, voire de Dante.
années soixante-dix et ses livres de 1880 en parlent Pourquoi selon Weismann la mort n’est-elle pas une
comme d’un fait acquis. nécessité absolue inscrite dans l’essence même de la
Remarquons d’ailleurs que Weismann n’a jamais vie ? (cf. p. 33 de Die Dauer des Lebens, 1882 ; petit
considéré cette affirmation, qui est si fondamentale à livre de quarante-neuf pages, augmenté d’un
toute son œuvre, comme sa découverte propre. Nous «Anhang»). Parce qu’elle n’est pas un attribut propre
ne l’avons jamais à ce propos entendu dire : «Ceci à tous les organismes. Weismann ne pense pas
ne vient que de moi !» Dans son ouvrage sur seulement aux amibes mais aussi à des organismes
l’origine des cellules sexuelles chez les méduses (p. unicellulaires plus hautement organisés comme les
280), il évoque les découvertes de M. Nussbaum infusoires ; il existe chez ces êtres une continuité de
Archiv mikroskopischer Anatomie, volume 18, 1880, vie dans une forme identique.
(p. 98) selon lequel les cellules productrices de Pourquoi les organismes supérieurs ont-ils perdu
sécrétions sexuelles se séparent des autres avant leur capacité de vivre éternellement ? Parce qu’ils
toute différenciation histologique. furent obligés de se soumettre à la «Arbeitsteilung»,
Évoquant l’instinct «dispersé dans les parties des à la division du travail. Il s’installa alors dans les
semences» (Vénus physique, 1752, p. 117 sq.) organismes deux lignées cellulaires que Weismann
Maupertuis déjà se demandait : «[…] cette partie ne appela «somatische» et «propagatorische», («als
serait-elle pas ce qui constitue proprement l’essence Körperzellen und Fortpflanzungszellen»).
de l’animal ; pendant que les autres ne seraient que Pourquoi alors les organismes unicellulaires ne
des enveloppes ou des espèces de vêtements ? meurent-ils pas ? Si les cellules reproductrices
(Weismann parlant des cellules somatiques utilisera mouraient, l’espèce mourrait. Les organismes
presque les mêmes mots que Maupertuis). A la mort unicellulaires ne meurent pas parce que chez eux
de cette partie ne survivrait-elle pas ? Et dégagée de individu et cellules reproductives sont encore une
toutes les autres ne conserverait-elle pas seule et même chose ; chez les organismes
inaltérablement son essence ? Toujours prête à pluricellulaires les unités somatiques et sexuelles se
produire un animal, ou pour mieux dire, à reparaître séparèrent et la mort devint possible.
revêtue d’un nouveau corps, etc.» Idée des plus Le but de notre écrit n’étant pas de reprendre la
audacieuses dans l’audacieux XVIIIe siècle Plus discussion du chapitre 6 de «Au-delà du principe de
audacieuse même que celle d’un Diderot qui dans un plaisir», ce qui nécessiterait aussi l’évocation des
ouvrage souvent quasi freudien (Physiologie) autres protagonistes cités par Freud – Lipschütz
attribue l’éternité à la molécule. entre autres –, nous nous limiterons ici à ajouter une
Mais Weismann fort des découvertes nouvelles de avancée weismannienne strictement prémonitoire et
son temps va démontrer logiquement l’éternité du qui, à elle seule, fait de cet homme un biologiste de
plasma germinal producteur de cellules sexuelles. grande valeur : les caractères héréditaires d’un être
Son raisonnement est le suivant (cf. Über Leben und vivant sont portés par les chromosomes que
Tod, Jena, 1884, p. 74), si l’essence de la

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Weismann appelle «Idant» ; cet «Idant» est composé


de plusieurs «Id» reliés ensemble par un très mince
filament qui les unit par des ponts où les molécules
de phosphore et de soufre sont prédominants. Aux
différents «Id» présents sur les «Idants», Weismann
donne des lettres classificatoires : a, b, c, d. «Id» est
visiblement le nom que Weismann donne aux futurs
nucléosomes ; on considère en effet actuellement
que l’unité chromatinienne est constituée par la
séquence répétitive de sous-unités globulaires de
nature nucléo-protéïque, les nucléosomes.

Notons que l’amphimixie de Weismann, représentée


comme suit :

est loin d’une conjugaison chiasmatique, dont elle


prépare néanmoins la voie et qui sera :

L’apport de Lacan à la discussion quant aux cellules


germinales et aux cellules somatiques est ici
essentiel ; mais comme il resterait à voir ce que fait
Weismann du rôle des cellules germinales dans la
construction des cellules somatiques, comme de
surcroît le mythe de la lamelle mériterait ici d’être
appelé sur scène, nous laissons ces points pour un
écrit ultérieur.

Bibliographie sommaire des œuvres de August


Weismann :
– Über die Ewigkeit des Lebens, Freiburg, 1883.
– Die Continuität des Keimplasma's als Grundlage
einer Théorie der Vererbung, Jena, 1885.
– Über Leben und Tod, Jena, 1884.
– Über die Diluer des Lebens, Jena, 1882.
– Amphimixis oder die Vermischung der Individuen,
Jena, 1891.
– Das Keimplasma. Eine Théorie der Vererbung,
Jena, 1892.
– Nombreux ouvrages sur la migration des oiseaux,
Darwin et l’évolutionnisme, etc.

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Rapports sur la passe


Cartel «A» 92-94 sujets on pourrait dire qu’ils ont convaincu le cartel
sur le fait de leur analyse, c’est-à-dire qu’elle a des
Parmi les nombreuses passes que nous avons effets – notamment de leur faire croire à
entendues au cours de ces quatre années l’inconscient. Mais aussi qu’ils ont rencontré des
d’expérience, notre cartel a conclu dans quatre cas moments cruciaux dans leur analyse et ont pu les
par la nomination d’A.E. * D’autres n’ont pas permis transmettre, que ces moments cruciaux démontraient
au cartel de prendre ce pari, mais parfois cependant l’ouverture à la question de la fin de l’analyse au-
de décider de proposer au Conseil l’entrée à l’École. delà de tout effet thérapeutique, et que la rigueur
Les passes qui ont abouti à une nomination A.E. sont avec laquelle ils envisageaient cette fin laissait
celles qui ont témoigné d’une construction du espérer qu’ils poursuivraient – ou reprendraient –
fantasme, de sa traversée et des conséquences tirées leur analyse jusqu’à ce terme.
par le sujet dans sa vie de cette traversée. Notre Dans tous les cas de passes entendues, y compris
débat durant ces deux années a souvent porté sur la ceux sur lesquels le cartel n’a pas pu répondre
distinction à opérer entre construction du fantasme et positivement, nous avons pu observer, comme J.-A.
traversée du fantasme. À partir des aléas de leur Miller le remarquait pour l’autre cartel lors d’un de
symptôme, les passants témoignent souvent d’une nos samedis après-midi d’enseignement, le
construction d’un fantasme opérée dans leur analyse. formidable effet thérapeutique de l’analyse.
Cette construction, dont l’aboutissement est souvent
DE CE QUI DÉPASSE… DES PASSES
une phrase ou une formule, ne démontre pas a priori
que se soit produit un vidage de la jouissance qui y
Construction du fantasme
est liée. La traversée du fantasme est par contre ce
moment où le sujet qui a franchi le plan des Le cartel a été sensible à la logique des
identifications, temps de désubjectivation, se transmissions comme réordonnancement des faits,
retrouve sans pouvoir recourir à l’usage de son façon de vérifier qu’il n’y a de faits que faits de
fantasme, moment de désêtre. Il y a des passes qui discours. Plus le témoignage accentue les éléments
témoignent de façon convaincante de ce moment, biographiques et moins la logique de la cure est
des effets qu’il a dans la vie du sujet et de déductible ou lisible. Ce qui vaut réside en fait dans
l’émergence du désir de l’analyste qui peut alors l’articulation des éléments biographiques au
parfois s’apercevoir dans ce que le sujet rapporte de mouvement, à la dynamique de la cure, aux effets
la menée de ses cures. d’interprétation, et non pas à la diachronie
La construction du fantasme – ou ce que les passants biographique. Il s’agit de savoir ce que l’analysant
nommaient ainsi – peut même parfois n’apparaître peut déduire du fait de dire et c’est ce qui fait de la
qu’assez ténue, voire peu convaincante. Ce qui dès conséquence le point crucial de toute l’élaboration
lors a convaincu le cartel, ce sont les effets de la du témoignage. D’où le gain de toucher à l’opacité
traversée et le détachement dont le sujet pouvait là où une certaine opacité peut être maintenue par le
rendre compte par rapport à son trait particulier de souci d’établir des faits. Tout passant n’a pas le
jouissance. rapport au réel qu’est celui de Freud dans le cas de
l’Homme aux loups. La passe est rupture,
L’entrée à l’École par la passe et l’effet discontinuité, saut et dès lors le sujet n’est plus le
thérapeutique même ; après la traversée il n’est plus comme avant.
Il y a une nécessité de construire le père : la
Le cartel a d’autre part, dans un certain nombre de
castration n’est plus menace sous laquelle le sujet se
passes, proposé au Conseil l’entrée du passant dans
cachait mais découverte à la fin. Comment parler
l’ECF. Cela veut bien sûr dire que lorsque le passant
d’assomption de la castration avant la fin de
pensait son analyse terminée, le cartel n’a pas pensé
de même. Mais pour d’autres passants qui ne l’analyse, avant la traversée du fantasme ? Il
convient que, défait le «père de la menace», père
présentaient pas leur analyse comme achevée, le
imaginaire, un temps suivant ait permis de construire
cartel a ainsi répondu en accord avec eux. De ces
le père agent – voire rageant, le «père la colère» –
celui «qui ne sait rien de la vérité» du sexe, ce «nul
*
Le cartel «A» 92-94 était composé de Serge Cottet, Gennie Lemoine, être conscient», pour que sa chute qui va avec la
Albert Nguyen, Esthela Solano, Alexandre Stevens (plus-un).

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traversée laisse le sujet aux prises avec la barre qui décide le sujet à la traversée, c’est-à-dire à en tirer
affecte l’Autre, avec le risque de vivre et de vivre la les conséquences.
perte, soit le vide central où il s’apparaît comme
désir, comme manque. Ceci est homogène au Les conséquences de la traversée du fantasme
déplacement opéré par Lacan du père de l’Œdipe au
père réel dans le Séminaire XVII. Après la fin de l’analyse l’amour se décline de
Il y a de l’invention dans certaines passes. C’est le diverses manières : ouverture problématique à la
nouage singulier du savoir – qui est nouveau de jouissance féminine – ce qui n’équivaut pas à
surgir et de signaler le sujet comme vouloir s’en donner les airs – l’au-delà de l’amour
irrémédiablement divisé, barré – et du réel – qui du père – qui sinon peut apparaître comme fixation
s’ouvre. C’est le nouage qui fait l’invention. Ce et empêchement à la traversée du fantasme – le
savoir nouveau, tout comme celui de la science, consentement à la pulsion.
serait-il falsifiable ? Oui, puisqu’en lui-même il est Le consentement à la pulsion fait apercevoir un gain
de faille, pas forcément de taille mais de faille. de jouissance qui peut se traduire par une légèreté,
un enthousiasme qui n’a pas valeur d’absolu, parce
Traversée du fantasme qu’il est hors-valeur, hors-qualité ou quantité et que
pour cela justement il est la seule chose qui vaille. Il
L’objet est ici directement en jeu. Ce peut être, par y a là un incommensurable par rapport à tout ce qui
exemple dans un cas de passe entendue, le regard relève de la mesure, du comparable. L’objet est
comme couverture de l’amour de la mère. On peut imparable, il ex-siste, c’est un «il y a» et sur ce
en déduire que la chute du regard du père, sous savoir se fonde le désir de l’analyste.
lequel le sujet se trouve en position masochiste dans Ce qui compte est alors de l’ordre des conséquences
le fantasme, Ouvre au sujet masculin la question du tirées : relecture de l’analyse, de ses moments
franchissement du respect pour une femme et celle cruciaux, de tout ce que le sujet va laisser derrière
de la familiarisation permise par son analyse quant lui, désormais inutile à la poursuite de sa vie. Ainsi,
aux représentations de l’inceste avec la mère et la à la tristesse et à l’aspect morne d’une vie, peut
sœur. À ce sujet de découvrir alors les joies et les répondre désormais le comique lié à cet effet de
douleurs d’être exposé aux exigences de l’amour passe : abandon des coordonnées signifiantes du
d’une femme. Cette possibilité ne se présente qu’à fantasme, des enjeux œdipiens, des événements ou
condition d’extinction de la surcompensation virile. contingences historiques, des traumatismes ou points
On peut constater quotidiennement dans le groupe de fixation qui ne valent plus et ne sont retenus
analytique que ce n’est pas facile à obtenir. qu’au titre d’avoir permis d’atteindre ce seuil. Le
Un nouveau relief a pu être éclairé par la passe, et sujet rencontre sa vie par le style nouveau qui
donc un tour supplémentaire, moment important émerge : le vivre et la perte. Il est temps de la vivre,
dans le travail du cartel : celui de l’affirmation que écornée, trouée, palpitante (faite de pulsations),
la traversée du fantasme à elle seule ne fait pas temps aussi d’en affronter le risque dans la mort et le
preuve de fin d’analyse. Par là le débat s’ouvre au réel. Légèreté et simplicité soudaines, trouvées de ce
temps que la conclusion vient scander. Il ne peut y que la fixation à un regard se trouve déplacée par
avoir de conclusion qui vaille sans le registre de la l’intervention d’une voix. Légèreté par le style de
conséquence. Il faut que les conséquences de la l’amour sans aucune convergence de l’Un de
traversée du fantasme aient été explorées par le l’amour toujours narcissique, mais au contraire par
passant. l’amour noué au manque – le désir – et par le
Il faut donc qu’après la traversée du fantasme sinthome – la jouissance. C’est la rectification du
surgisse ce temps des deuils, deuil du fantasme, désir qui oblige la jouissance et l’amour au ternaire,
deuil de l’analyste, deuil de l’Autre. Par ces deuils, et comme Lacan le dit à la fin du Séminaire XI, c’est
la destitution subjective touche au désêtre. On est la condition d’un amour viable : il y faut la limite du
alors déjà dans le registre de la conséquence, celui désir. Au-delà de l’amour vivable ce peut être aussi
des deuils et des renoncements, celui de l’objet a l’occasion simplement d’aimer une femme et par là
comme vide qui enserre la pulsion, et celui du désir de rencontrer, par hasard, cette jouissance Autre
de l’analyste surgi de ce vide. toujours. La jouissance phallique elle, de toute
À l’occasion apparaît alors un coup de pouce du façon, est au rendez-vous de cette relation qui est
réel. Il survient pour le sujet comme inattendu, ratage du rapport. Relation qui peut réussir sans pour
surprise plus ou moins désagréable, pure autant parvenir à écrire le rapport sexuel.
contingence là où le réel, comme toujours, est de
l’ordre de l’impossible. Ce coup de pouce du réel

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Le désir de l’analyste vérifier qu’il n’y a pas de retour trop prégnant du


fantasme, mais pour vérifier aussi que le sujet se
L’émergence du désir de l’analyste est un effet, sur sépare de la vérité, de La femme, du Père, et qu’il
le rapport à la cause analytique, du franchissement fait de son vide ce qui peut accueillir la contingence,
du plan des identifications et de la traversée du sans qu’un moi décidément encore bien fort y fasse
fantasme. Le passage à l’analyste est d’abord un obstacle.
changement de place avec ses propres patients,
repérable dès lors que la traversée est effective. Un nouvel amour
C’est aussi la mutation du travail de transfert au
transfert de travail, soit une modification du rapport Pour les quatre nominations d’hommes que le cartel
au savoir. La traversée déloge le savoir de doctrine, a posées, la question du père, la place du père ou de
certes pas inutile, et fait apparaître un autre type de son regard, voire de sa jouissance dans le fantasme
savoir lié au surgissement du réel qui s’impose. s’est avérée déterminante, condition de la possibilité
Cette ouverture au réel, d’avoir été aperçue, voire de la traversée mais en même temps longtemps
sue, laisse alors une place à l’insu. Le désir de obstacle à ladite traversée puisque guettée,
l’analyste c’est vouloir et désirer cette ouverture au recherchée par l’analysant. Il est clair que la
réel. L’A.E. peut faire émerger un travail de doctrine traversée du fantasme ne peut s’effectuer sans
s’il peut supporter cette béance décisive et définitive lâchage de cette jouissance.
sans trop vite la recouvrir, sans reverser Alors s’ouvre une possibilité, une liberté pour le
immédiatement dans le discours du maître qui est le sujet d’aller à la rencontre d’une femme qui ne soit
discours de l’inconscient. La disjonction des pas forcément et pas seulement une mère. Un nouvel
signifiants-maîtres comme indices du réel et du amour veut dire qu’alors jouissance et désir d’une
savoir à la place de la vérité dans le discours de femme intéressent un homme, sans que pour autant
l’analyste fait l’impossible que l’analyste sait sa vie s’y réduise. Car l’analyse a créé aussi un
désormais au cœur de toute recherche ou acquisition rapport nouveau à la cause analytique dont il ne peut
de savoir. se passer et qu’il ne peut plus ignorer. La passe fait
Le prix de la subversion analytique se marque du que le sujet ne peut plus se passer de travailler à la
côté du sexe : le réel du sexe fait de la psychanalyse cause analytique : c’est le prix de la liberté obtenue,
le seul discours que la science ne peut faire taire. que Lacan identifie à l’impossibilité portée sur le
C’est à ce titre que l’enjeu de la transmission reste sexe.
crucial dans la psychanalyse : désir de faire place au La contingence de la traversée semble pouvoir
réel, de marquer cette place, réaffirmé, trouver avec l’interprétation «poétique» un style plus
nécessairement, en intension et en extension. sûr, moins aléatoire, qui permette d’évaluer au
Alors comment vivre la pulsion en faisant cas de cet mieux ce qui constitue la fin de la psychanalyse,
effet de comique déclenché par la traversée ? Ne comme terme et comme visée, et donc la manière, le
serait-ce pas un style ironique, différent de la style, selon lequel l’analysant a pu conclure. Le style
dérision obsessionnelle, qui ferait pendant au de sa conclusion ne peut que préfigurer l’allant avec
comique ? Ne serait-ce pas dans le retournement de lequel il pourra entreprendre de s’affronter aux
la pulsion masochiste, non pas en sadisme, qui laisse problèmes cruciaux.
le sujet vouloir alors autre chose que jouir de la
douleur, réinjectant de l’éros là où la mort rôdait et LA DÉCISION DU CARTEL : UN PARI DE
coloriait la vie. Vivre la pulsion, y consentir sous la NOMINATION
coupe du désir, ainsi pouvons-nous comprendre que
la pulsion s’écrive a – > S. Que celui qui est passé à Dans le dispositif de la passe, les cartels de la passe
l’analyste par l’acte puisse trouver à faire valoir le et les passeurs sont mis par l’École à la disposition
semblant que comporte tout discours, n’est-ce pas la du passant. Par leur intermédiaire, l’École traite la
bonne façon d’empêcher le retour de la vérité toute ? demande que le passant lui adresse.
N’est-ce pas la condition de laisser la tuché ex-sister La réponse du cartel à la demande du passant
sans la ravaler aussitôt ou insidieusement dans le implique de la part du cartel une prise de décision.
Sans-Foi ou le doute ? Pour cela le cartel est une instance de décision, et en
C’est pourquoi nous réitérons que ce temps des tant que telle, il fonctionne comme jury.
deuils nous apparaît crucial après la traversée du Pour arriver à une conclusion, le cartel doit lire,
fantasme, à la fois comme nous l’avons entendu lors voire interpréter, les données qui lui sont présentées
de la dernière Journée des A.E., à Biarritz, pour par les passeurs sous les espèces du témoignage.
Celui-ci n’est pas pur

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– même dans les cas où il est soigneusement noté et corrélativement à la consistance prise par l’analyste
restitué – parce que c’est de l’entendu. Ce qui a été qui n’est pas tombé dans le désêtre. Dans ce cas, la
entendu n’est pas sans comporter la marque du désir passe n’est qu’une figure de la passion du manque-à-
du passeur. Le passeur ne peut entendre ce qui lui a être, et ce n’est pas étonnant que dans ces
été transmis par le passant qu’à partir du point où il conditions, le passant fasse preuve dans son
est dans son expérience analytique. Le témoignage témoignage d’une appétence intarissable à l’égard de
est alors soumis à l’appréciation du cartel à partir du l’association libre.
principe interprétatif du passeur, que celui-ci soit Dans ce cas de figure, il n’est pas rare de constater
explicite ou pas. que l’impasse analysante est corrélée à une modalité
Les témoignages sont traités donc à des fins de de sortie de la cure. Le terme conclusif peut être
décision, et ce traitement donne lieu au travail du préfiguré dans ces cas par une interprétation de
cartel. Le cas, travaillé par chaque membre du cartel, l’analysant qui s’appuie sur le contenu d’un rêve,
est repris dans une élaboration collective pour d’un acte manqué ou d’un événement qui a fait
arriver à une conclusion unique, qui peut ne pas être ruché : accident, opération ou rencontre.
unanime. L’interprétation de sortie lui donne la certitude d’une
Le travail du cartel est mis à mal lorsqu’il a à faire mutation subjective attendue, conclusive, mais pas
avec des propositions qui lui sont présentées à titre élaborée au niveau de l’expérience analytique. Ce
d’axiomes ou de postulats, qui ne relèvent pas d’une sont des conclusions qui ne semblent pas avoir une
démonstration issue de l’expérience analytique du prise sur la modalité de jouissance du sujet. Elles la
passant. En revanche, le cartel attend de trouver cachent plus qu’elles ne la démasquent.
trace dans le témoignage de ce qui fait
démonstration de l’axiome du sujet au titre de Les impasses enseignantes
fantasme. Il attend aussi de trouver des traces de ce
qui de la démonstration choit en tant que conclusion, Le cartel peut se laisser enseigner par les impasses
aussi bien que les incidences subjectives de cette de l’expérience. Elles lui apprennent autant que les
chute. expériences réussies.
Le travail du cartel sert à mettre en évidence les Par exemple le cartel peut apprendre qu’une analyse
points du témoignage qui vont le confirmer dans sa en cours ou terminée a permis au sujet d’apercevoir
décision. Ainsi se voit-il amené à calculer sa la matrice du fantasme. Néanmoins pour ce sujet
réponse, en fonction de ce qu’il a entendu, d’une l’Autre reste indemne. Par exemple le sujet qui
élaboration qui s’est accomplie dans l’expérience présente dans sa passe l’élaboration du savoir sur
analytique, lorsqu’il peut la reconnaître. laquelle il prend appui pour déduire un changement
Le cartel trouve au cours de cette élaboration, ce qui de position à l’égard de la castration de la mère,
vient lui présentifier les points d’impasse de celle-ci. vient faire la passe afin de proposer à l’École les
Ils peuvent porter la marque de la disjonction entre mêmes services qu’il a toujours assurés auprès de
savoir et vérité. l’Autre primordial pour pallier sa castration. Tel
autre qui affirme avoir quitté son analyste après
Les impasses de l’expérience avoir découvert et élaboré l’inconsistance et
l’incomplétude de l’Autre, le fait toujours consister
La passe peut être un moyen que se donne d’une façon ferme, par le biais d’une identification.
l’analysant pour faire levier à ce qu’il intuitionne Tel autre encore quitte son analyste après une
comme impasse de son analyse. Impasse ne veut pas interprétation de celui-ci, laquelle aurait eu comme
dire qu’il n’a pas eu d’effets thérapeutiques, au conséquence, d’après le sujet, de le faire conclure
contraire. L'analyse en question peut être en cours ou sur l’inexistence de l’Autre. Or le témoignage fait
déjà terminée. entendre que le sujet mesure sa position comme
Dans le premier cas, on attend de la passe des effets étant encore déterminée à partir d’un Autre qui
de vérité afin de faire revivre une élaboration de consiste du fait de le lâcher.
savoir stagnante. Ici, on attend de la passe qu’elle ait
des effets sur l’inertie de la jouissance. Les preuves
Dans le deuxième cas on fait la passe pour se
débarrasser en quelque sorte de l’analyste, même si Lorsque le cartel a pu décider pour un «oui», en tant
les rencontres avec celui-ci n’ont plus lieu. Ici, la que nomination, c’est parce qu’il s’est trouvé
demande adressée au cartel, est qu’il puisse répondre convaincu par un témoignage où le réel vient à la
à la question qui concerne le «Qui suis-je ?», car place de l’indémontrable, et cela à partir d’une
c’est l’être de l’analysant qui est resté en souffrance, démonstration. Dans ce cas, le mi-dire de la vérité

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éclaire en quoi le cartel décide à partir de ce qui fait difficile de ne pas y reconnaître à chaque fois la part
preuve à la place du reste. La décision, quelle qu’elle de l’autre. Bien plus : le processus se déroule de telle
soit, se présente toujours comme un dépassement de sorte qu’à la fin la question de «qui sort ?» a cessé
l’indécidable en tant que réel. d’être individuelle.
Nous ne ferons ici que souligner un point commun, Seuls les cartels de la passe se sont engagés dans la
déductible après-coup, pour chaque nomination voie analytique du travail collectif. Distribué sur
comme étant celui qui a pu être décisif à la prise de plusieurs instances – passants, passeurs et cartels,
décision de la part du cartel. organisés en un réseau de cellules d’abord isolées –
Ce point commun aux quatre témoignages qui ont le travail s’articule donc tout naturellement en des
abouti à une nomination, concerne le sort de l’Autre. lieux et des temps divers. Comment peut-il produire
Dans ces quatre analyses, l’Autre n’est pas resté enfin une décision ?
indemne. Quel est le statut de l’Autre après la
traversée opérée dans l’analyse ? L’Autre n’était Un exemple de décision collective
plus le même car l’analyse avait porté atteinte à sa
consistance. Faute de produire la méthode à suivre pour y
Dans les quatre cas s’est démontré que la valeur de parvenir, nous voulons montrer par un exemple que
la jouissance du fantasme plonge ses racines dans le la décision fut collective et comment nous y sommes
réel du père. Ici ce n’est pas la valeur de symbole du arrivés. Il s’agit d’une décision à laquelle s’opposait
père qui compte, mais sa fonction de jouissance qui l’un des membres du cartel, un seul. Il a donc été
le faisait exister. L’axiome du fantasme se déduit décidé de demander à l’un des passeurs de revoir le
comme impératif de jouissance, là où le sujet se passant. Le nouveau témoignage a été déterminant.
propose comme équivalent de l’objet offert à la L’opposant y a entendu ce qu’il n’avait pas d’abord
jouissance de l’Autre qui n’existe pas. entendu et a décidé en conséquence de se prononcer
Toucher à ce point eut comme conséquence pour en faveur de la nomination.
l’un de faire déflation de la demande qui obturait par Est-ce que, entre-temps, le passant avait
substitution la faille de l’Autre, pour l’autre de faire effectivement franchi le pas ? Sans doute. C’est en
choir l’idéal et démontrer ainsi son envers de tout cas ce qui ressort du témoignage du passeur.
jouissance. Pour les quatre, cela n’a pas été sans Mais peut-être aussi les autres membres du cartel
conséquences au rapport à l’Autre sexe, leur avaient-ils entendu ce qui n’était pas encore
permettant de prendre la mesure de la valeur de explicitement dit, soit que peut-être le fantasme avait
symptôme de leur partenaire, solidaire de la alors déjà lâché prise ?
jouissance du fantasme. D’autre part, l’écoute d’un seul suffit sans doute
Pouvoir repérer ce point où se profilait un possible dans la cure à faire entendre à l’analysant ce qu’il
au-delà du père, a permis au cartel de faire son pari dit : mais la passe n’est pas la cure. L’écoute des
de nomination. passeurs et l’écoute des membres du cartel, ne sont
pas assimilables à l’écoute de l’analyste. Elles sont
LE TRAVAIL COLLECTIF DANS LE CARTEL fragmentaires et indirectes. Aucune garantie n’est
DE LA PASSE donnée au passant ni aux passeurs sur le sort de leur
témoignage. L’épreuve est rude pour les uns et les
Dans le cartel et non du cartel. La grande nouveauté, autres qui ont cru généralement trouver dans la cure
c’est qu’on y travaille ensemble. Mieux vaut dire on, le lieu d’accueil rêvé pour leur plainte. La passe est
tant que n’apparaît pas qui ou quoi est ce «on». Le un lieu conçu au contraire, semble-t-il, pour
travail collectif est une activité qui ne se laisse pas désarçonner le passant et les passeurs. Nulle sécurité
définir : on la constate : le cartel «A» a travaillé et, si quant à l’efficacité de la transmission.
un tel ou un tel y a travaillé, il n’est pas possible Mais c’est précisément ce qui fait de la passe un
d’établir par quel processus le travail individuel s’est outil analytique et l’amorce d’une méthode de travail
converti en travail collectif. nouvelle. Travail de va-et-vient, donc de l’un à
Ce fut pourtant la visée de Lacan et son objectif l’autre, où se modifie la position de chacun et, peut-
constant, que d’instaurer une méthode de travail être – a posteriori – son écoute. Il ne s’agit pas de
nouvelle, révolutionnaire même, dans son École, contamination ni d’identifications réciproques mais
puisque dès l’«Acte de fondation» il déclarait que du changement de chacun quant à sa position
cette École, qu’il avait fondée, tous les Écoliers initiale, car chacun s’était aussi retrouvé quelque peu
étaient appelés à la faire, théorie comprise. ébranlé par l’opposition de celui qui pour finir a viré
Déjà l’analyse dite personnelle se fait à deux et si la au «oui». Cette instabilité de la position initiale de
cure se ponctue d’actes décidés par l’un, il est bien chacun est la condition du bien-fondé de la décision

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finale. Car il n’est pas vrai que les membres du C’est en quoi le travail de cartel est analytique du
cartel sont des sages ; à savoir de purs «analysés». même mouvement qu’il est collectif. La
L’espèce des analysés n’existe pas. Il n’y a que des désubjectivation en est à tous les étages de la passe,
analysants et des analystes. «Quand je parle, a dit un la clef.
jour Lacan, je suis analysant.» Or les membres du
cartel parlent. Il ne se peut que ce qu’ils disent soit PERSPECTIVES POUR LA SUITE :
fondé en vérité. Ils devraient inscrire sur la porte L’INTERPRÉTATION ET LE TRANSFERT
d’entrée de leur lieu de réunion, à leur adresse :
«Encore un effort, pour être des analystes analysés». L’idée a été lancée par un membre de notre cartel,
L’effort est toujours à faire. Disons qu’ils ont Serge Cottet, d’un déclin de l’interprétation, thème
toujours à mettre à l’épreuve de la réalité la solidité aujourd’hui répandu et qui a donné lieu aux
de la conclusion de leur cure et leur désir d’analyste. développements que l’on sait lors des Journées de
Le cartel de la passe est le lieu même de cette mise à l’École. Au départ, c’est-à-dire en juin 94, c’est avec
l’épreuve. C’est là d’abord que s’éprouve la solidité une note d’étonnement, voire de regret, que nous
du lien social que noue le discours de l’analyste. pensions faire cette constatation : une relative
Travailler ensemble en cartel n’est pas une donnée carence d’interrogation sur le «sens du symptôme»
immédiate du dispositif. D’entrée de jeu, chacun est et son élucidation au profit d’une inflation de la
repris par son histoire propre et par la position – biographie et de la causalité familiale.
quelle qu’elle soit – qu’il occupe dans l’École. Il est Il faut être plus nuancé aujourd’hui en considérant
de la fonction du plus-un de maintenir chacun à sa qu’au-delà des contingences que constituent des
place de membre quelconque. demandes de passe plus ou moins opportunes –
certaines étant quand même loin de la fin – il y a une
La place des passeurs dans la décision nécessité (le structure incluse dans le dispositif.
Celui-ci favorise le «récit» au détriment du
Certes, ce n’est pas aux passeurs que l’on peut «discours», les constructions au détriment de
reprocher de se targuer de leur position. Il semble l’interprétation, laquelle s’efface du souvenir des
qu’en mettant le pied dans le dispositif, ils se soient passants, au dire de certains passants – comme
défaits de toute position. Ils auraient plutôt tendance l’analyse de Hans s’efface de son souvenir – encore
à se présenter comme s’ils s’exposaient eux-mêmes que les passants en disent peu sur cet effet et sa
devant des juges. Ils ne savent pas comment s’y logique, même et peut-être surtout après la passe,
prendre pour se faire petits et surtout transparents. quand ils parlent en direct.
Ils aggravent ainsi l’insécurité du système. Ce n’est Il faut bien sûr distinguer les «dits» de l’analyste, de
pas un mal. Mais peut-être leur fonction gagnerait- l’interprétation par le passant, et des effets de
elle à être mieux définie. Telle quelle, elle a son l’analyse au point où le symptôme a été touché. De
efficace dans la disparité constante. Il n’y a pas ce point de vue, il y a des différences à noter même
d’exemples de témoignages concordants, ni même lorsque le cartel conclut par une nomination. Ainsi
complémentaires. C’est dans la différence que les dans un premier cas, l’intervention de l’analyste («je
cartels peuvent entendre ce que le passant a pu dire. l’ai toujours su») a fait des vagues qui ont bousculé
Mais sur ce point encore, aucune garantie : c’est un et les certitudes du sujet et son rapport à
risque à courir pour chacun. l’inconscient, alors que dans un autre cas les
Du moins les passeurs peuvent-ils puiser dans le révélations faites sur son rapport à l’amour n’ont
hiatus qui sépare aussi leur travail de la décision rien touché du narcissisme du sujet eu égard à sa
finale – puisqu’ils ne décident nullement, bien que la cogitation.
décision repose sur leurs dits – la liberté de rapporter Il y a à ce propos lieu de se demander s’il n’y aurait
ce qu’ils ont pu saisir de l’élaboration du passant. pas quelque chose à dire sur l’enseignement des
Ainsi qui prend la décision ? Chacun pourrait dire en A.E. nommés par nous, sur leur place dans l’École
ce moment critique : «Je suis personne», comme après la passe, et sur le rapport entre leur passe et
Ulysse. Ce ne serait pas juste à n’importe quel leur discours public.
moment du déroulement du processus. La décision Le rapport de Marie-Hélène Brousse et d’Antonio Di
n’était commune que du fait de la rencontre des Ciaccia, lors des dernières Journées de l’ECF, donne
actes de décision de chacun dont le travail suit un écho de notre expérience à propos de l’usage que
pourtant un cheminement singulier. les passants font des rêves. Le rêve semble venir
De la décision intime à la rencontre dans la décision prendre la place de l’interprétation. Toutefois se
commune, il y a suspens et détachement de soi. Lune dispenser d’interpréter ses rêves en pensant qu’ils
et l’autre coïncident mais ne se confondent pas. parlent d’eux-mêmes ne nous semble pas la preuve

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d’une grande avancée de l’analyse. Par ailleurs il l’autoévaluation à laquelle ils procèdent de leur
faut remarquer que l’importance donnée ainsi aux analyse. Il se dégage de notre enquête une
formations de l’inconscient, notamment au rêve, homogénéité remarquable – et d’autant plus
surprend lorsqu’on vise plutôt, en fin de cure, des problématique sans doute.
témoignages sur le réel et la pulsion. Troisième élément négligé : «le travail des
passeurs», auquel nous rendons volontiers
Les passions transférentielles hommage, mais pour nous interroger sur l’étrange
expansion scripturaire que nous avons pu constater.
Remarquons encore un autre point noté par Marie- L’objet en question, «les notes», n’a pas encore livré
Hélène Brousse et Antonio Di Ciaccia : le peu tous ses secrets.
d’éléments qu’on a sur la question du transfert. Nous Nous n’avons pu qu’esquisser le chapitre prévu sur
ne pouvons qu’être d’accord sur ce point à partir des «la pratique des collègues» telle qu’elle se laisse
passes que nous avons entendues. En tout cas, deviner à travers les témoignages. Nos successeurs
lorsqu’on a des témoignages sur ces effets voudront-ils développer cette question périlleuse ?
transférentiels, c’est-à-dire lorsque les passions Enfin, nous avons rassemblé sous le titre de «bloc-
transférentielles sont à vif, lorsque la présence de notes clinique» des notations souvent interrogatives
l’analyste est évidente, les passes ne nous ont pas sur «la libido de passe», à partir des effets
convaincus. Inversement, nous avons nommé des thérapeutiques comme des mutations et inerties
A.E. qui se répandaient assez peu sur ce chapitre, amoureuses que font apparaître les témoignages.
pour qui la fin de l’analyse est proche de la mort de Nous n’avons pas essayé d’être complets ; nous
Dieu. avons tenté d’être honnêtes avec l’expérience qui fut
la nôtre, et dont nous sommes redevables à l’École.
Les membres du cartel, aujourd’hui dispersés, ne
cartel «B» 92-94 peuvent méconnaître l’incidence de l’aléatoire dans
ce qui fut leur travail : le hasard a présidé en effet à
la formation du cartel comme à la sélection des
Introduction
passants dont il leur a été donné d’entendre le
Le cartel n’a pas voulu répéter ce qui avait déjà pu témoignage par le ministère de passeurs eux-mêmes
être dit au cours des années précédentes. Il a isolé tirés au sort. Mais si présent que soit ici le hasard, il
quelques points qui n’avaient pas encore été traités, leur semble néanmoins que c’est bien quelque
qui lui paraissaient difficiles, surprenants, neufs. Il nécessité qui a guidé leurs pas.
n’a pas pu toujours les développer comme il aurait Ce sentiment de nécessité est-il illusoire ? On
fallu. pourrait le penser, si ce n’était aussi bien celui des
Nous voulions sur notre activité passée des données passants qui se sont risqués devant notre tribunal.
de fait qui soient fiables : c’est l’objet du premier Il est remarquable, en effet, qu’en dépit des aléas du
chapitre. dispositif, les passants, en fin de compte, se tiennent
Enseignés par l’expérience de nos prédécesseurs, pour responsables des effets de leur transmission.
nous nous sommes gardés de dessiner des portraits Le cartel «B» 92-94 était composé de Danièle
de passant, méthode qui suscite toujours de vifs Silvestre (plus-un), Jean-Frédéric Bouchet, Pierre
mécontentements. Nous avons préféré donner la Bruno, Roseline Coridian, et Jacques-Alain Miller.
parole aux passants, éclairant ainsi pour la première Les différentes parties du rapport ont été rédigées
fois «l’après-passe» de ceux qui n’avaient pas été chacune par un membre du cartel, et l’ensemble n’a
nommés A.E. : c’est le dernier chapitre, qui pas été rendu parfaitement homogène après-coup.
constitue également une première évaluation de Paris, le 30 septembre 1995
«l’entrée par la passe».
I-Données de fait
Le cartel est lui-même un élément constitutif de la
passe : nous avons tenté d’analyser dans le second Le cartel a voulu placer en tête de son rapport
chapitre le processus de sa «décision collective» quelques données de fait qu’il a pu réunir. L'aridité
dans son rapport à la clinique de la fin de l’analyse. de la lecture sera compensée par l’accès aisé qu’elle
S’agit-il de ce que l’on pourrait appeler «un contre- donne à un noyau factuel, qui se dérobe, ou est plus
transfert de groupe» ? difficile à cerner, dans d’autres dimensions, plus
Un autre élément essentiel, et inaperçu jusqu’à complexes, de la procédure.
présent, est constitué par «les repères de doctrine» Le cartel a tenu trente-sept réunions, le plus souvent
dont usent les passants pour justifier autour d’une passe. Le rythme régulièrement

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hebdomadaire la première année, s’est espacé la passe : on relève en effet douze reprises d’analyse et
seconde, où le nombre des passes a été moins trois contrôles entrepris.
important.
Le cartel a entendu les passes de trente-trois II – Critique de la décision collective
passants. On compte parmi eux vingt et une femmes
pour douze hommes. Le cartel reçoit les passeurs, il les écoute, ou plutôt
On relève également que vingt-six venaient de la chacun de ses membres écoute, car il n’y a pas
province française, que cinq étaient Parisiens, que d’écoute collective. Quelle est cette modalité de
deux venaient de Belgique. l’écoute ? Soyons clairs : ce n’est pas une écoute
Enfin, treize étaient médecins, et douze interprétative, si l’on désigne par là une écoute
psychologues. Vingt-six ont déclaré une pratique orientée par l’interprétation à donner à un sujet. Le
d’analyste, qui, pour la grande majorité, aurait sujet n’est pas là, et il attend, non pas une
commencé à la fin, souvent provisoire, de leur cure. interprétation, mais une décision. C’est là ce qui
La durée des analyses s’échelonne entre huit et seize oriente l’écoute du membre du cartel : une décision à
ans. Quinze de ces analyses ont été faites avec un prendre, et dont le vocabulaire est binaire.
seul et même analyste, quinze en deux tranches. Les Seulement, cette décision, il sait n’être pas seul à la
passants étaient vingt-cinq à avoir fait leur analyse, prendre. Elle est destinée à se former au sein du
ou au moins sa dernière partie, avec un membre de groupe qu’il constitue avec ses quatre collègues,
l’École. dans le décours d’une discussion, d’un échange.
Le cartel a voulu d’abord recevoir les deux passeurs Aussi l’écoute est-elle singulière, et la décision
séparément. Dans un second temps, le premier est collective.
resté pendant la transmission du second. Enfin, ils Une fois close l’expérience de notre cartel, il nous
ont été reçus ensemble ; il était souvent demandé au apparaît que le processus de la décision collective
deuxième passeur de centrer le témoignage sur les (PDC) a présenté parmi nous des traits si singuliers
points les plus vifs du témoignage du passant, et sur qu’il s’en dégage un style. Il n’est sans doute pas
les différences avec le compte rendu du premier impossible d’en déduire, avec prudence, quelques
passeur. enseignements intéressant la clinique de la passe. La
La tendance a été de favoriser la discussion des prudence s’impose de ceci, que notre expérience
membres du cartel avec les passeurs, de prolonger ce n’est pas généralisable telle quelle ; dans sa
moment en les invitant à prendre position plus particularité néanmoins, elle est élaborable.
clairement sur ce qu’ils avaient entendu. 1 – La décision a été collective de bout en bout. Nul
Engagée sans formalisme, la discussion entre les d’entre nous n’a couvé pour son compte une
membres du cartel n’a pas toujours été conclue sur le décision personnelle, à laquelle il se soit tenu avec
moment. Les délais de réponse s’expliquent par obstination pour en convaincre ses collègues. De son
l’utilité de mettre les cas en série, et par des écoute chacun, certes, retenait des traits qui l’avaient
discussions qui ont parfois été reprises dans frappé, et tirait les conséquences qui s’imposaient à
plusieurs réunions. lui, mais sans en faire des conclusions. Nous avons
Les réponses ont été dans tous les cas transmises au ainsi témoigné d’une flexibilité n’excluant pas la
Secrétariat. Pour les deux A.E. nommés, elles l’ont rigueur, mais lui permettant au contraire de se
été sans commentaire. Pour les autres, la formulation déployer dans un débat argumenté, si bien que la
précise visait ce qui avait été entendu comme conclusion a toujours été atteinte dans l’unanimité,
impasse ou difficulté. Elle comprenait parfois les différences résiduelles n’allant que du plus au
l’invitation explicite de rencontrer un membre du moins.
cartel ; une telle rencontre, toujours possible, a eu 2 – Les décisions positives, qui furent au nombre de
lieu pour vingt d’entre eux. deux (deux nominations d’A.E.) font figure
S’intéressant aux suites de la passe, le cartel a d’exception : unanimes, elles furent acquises dans
adressé une lettre à tous les passants, à l’exception une sorte de court-circuit du temps logique. Le
des A.E., qui ont de nombreuses occasions de moment-de-conclure s’est pour chacune présenté
témoigner. d’emblée, dès l’ouverture du débat, et comme
La grande majorité des non-réponses (neuf) est le engrené sur un instant-de-voir pourtant distinct pour
fait des passants qui n’ont pas été recommandés au chacun de nous, de sorte que le temps-pour-
Conseil par le cartel comme membre de l’École. comprendre, d’abord annulé, a suivi et non précédé
Vingt et un passants ont bien voulu répondre, et la conclusion, qu’il a eu pour fonction de vérifier.
témoignent d’un effet de pousse-au-travail dû à la

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3 – L’incertitude où s’est parfois maintenue la exprime la confiance faite à la dialectique même de


discussion du cartel a toujours été finalement retenue la discussion. La preuve en est donnée a contrario
contre le passant. Nous avons ainsi constaté que la par ce que nous avons caractérisé comme le court-
dilatation du temps-pour-comprendre avait tendance circuit du temps-pour-comprendre lors de la
à devenir en elle-même un élément à charge, incitant nomination des A.E. On peut en rendre compte
à conclure par la négative. comme d’une destitution soudaine du savoir
4 – Il est arrivé plus souvent que le non s’impose supposé, connotée de surprise, mais aussi,
dans l’évidence, certes moins éclatante que dans le singulièrement, de satisfaction. C’est dans le temps
cas du oui, parce que plus fréquente, et marquée au suivant que le sujet supposé savoir tend à se
coin de la déception. Nous avons constaté que la reconstituer sur les nouvelles bases que lui a
réponse négative était, en règle générale, évoquée imposées le passant.
par la perception d’un écart entre les prétentions du On doit relever, en effet, que le cartel a pris pour
passant et sa performance dans la passe elle-même. mesure de son évaluation les cas de passe véritable
5 – La réponse, récemment rendue possible aux qu’il a cru avoir identifiés, confrontant à ces deux
cartels, de recommander le passant au Conseil pour occurrences la série des autres cas. Il a donc converti
l’entrée à l’École, et qui augmente le vocabulaire ces deux cas en instruments de son processus de
binaire de base, n’est pas empreinte, aux yeux du décision, ils lui ont servi à situer ce qui a paru faire
cartel, de la même certitude que la nomination défaut dans les autres passes.
d’A.E. Elle exprime toujours une approximation. On atteint ici au paradoxe.
Il est clair que les passes réussies ont, dans le cartel,
Ces cinq points appellent maintenant quelques servi de critères aux autres, mais les critères
commentaires. cliniques de ces passes réussies elles-mêmes
À quoi faut-il attribuer la douceur des échanges au n’apparaissent pas aussi clairement. La clinique
sein d’un cartel qui aurait aussi bien pu se livrer à paraît ici, en quelque sorte, transcendée. Ce n’est pas
des affrontements ? On pourrait ici mettre en valeur qu’elle soit absente, bien au contraire, mais il en est
les traits propres à chacun de ses membres. Faut-il d’elle comme d’une peau de larve que le sujet aurait
imputer à d’heureux caractères cette atmosphère quittée dans sa mue, ou d’une peau de tigre dont les
exempte d’hystérie, sans affirmation de maîtrise, dessins subsistent, d’autant plus lisibles que leurs
sans acrimonie, empreinte de sérieux ? Ce serait lignes sont désormais immobiles, le tigre étant mort.
faire preuve de trop d’amour-propre. Tout au plus La cure devient alors le récit d’une chasse, où c’est
est-il juste de souligner l’attitude rationaliste le chasseur lui-même qui tombe percé de son trait,
affichée par chacun, tout appel à l’intuition, au pour se relever, «renaître», même s’il ramasse sa
sentiment intime, quand il y en eut, étant toujours dépouille pour s’en vêtir.
soutenu d’une argumentation. Cette métaphore, qui vaut ce qu’elle vaut, traduit
Plutôt qu’à des dispositions psychologiques, il l’effet «verum index sui» de la passe accomplie. Le
convient sans doute d’attribuer cette modération vrai dont il s’agit n’est isolable dans aucun dit,
d’ensemble à une position fondamentale de modestie aucun contenu particulier. Il tient au dire même, à
à l’endroit de la tâche à accomplir. Personne ne s’est son rythme et à ses intervalles, à son équilibre et à
présenté comme ayant la clef en main, chacun a fait ses écarts, à une singulière adéquation de la parole à
fonds sur l’ensemble du groupe. Autrement dit, c’est ce dont elle parle, assez strict ajustement pour
le groupe qui a fonctionné comme sujet supposé donner l’illusion que la parole ici se transmet
savoir, pour ses propres membres, sans qu’aucun intégralement, comme un quasi-mathème. Le
n’excipe d’un Je sais préalable. C’est ce qui passeur est là pour incarner cette instance de la
explique que le cartel ait pu être vécu par nous transmission, et faire voir si le dire du sujet survit à
comme une expérience de plein exercice. l’épreuve de l’indirect.
On peut certes imaginer des atmosphères plus Si la clinique est ici transcendée, il faut sans doute
électriques. Nous avons pu craindre un excès de en chercher le ressort dans l’éclipse de la
«colle» entre nous. Néanmoins, l’absence méconnaissance moïque, qui donne son éclat, une
d’infatuation apparaît bien comme une condition du sorte de pureté, de simplicité, au récit de la chasse
fonctionnement correct d’un cartel de la passe. analytique. En même temps, cette simplicité n’est
L’institution d’un sujet supposé savoir au niveau du acquise par aucune abstraction : les détails du cas en
groupe ne doit pas être confondue avec un prennent au contraire un relief violent, et semblent
phénomène d’infatuation collective, qui ne vaudrait d’autant plus originaux.
pas mieux que la présomption individuelle : elle

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Les passes que nous avons validées ont forcé notre L’importance de l’attention accordée à la vie
décision. Nous en apportons le témoignage, sans le sexuelle infantile, à la structure familiale (envisagée
généraliser. Il est sans doute d’autres voies pour le plus souvent sur trois générations), aux
parvenir à un assentiment, celle-ci fut la nôtre. symptômes et à leur disparition, aux fantasmes, aux
De ce fait, l’incertitude du cartel ne pouvait qu’être rêves (qu’ils soient résolutoires en eux-mêmes ou
mise au débit du passant, alors même que son cas formations à déchiffrer), au choix d’objet dans la vie
était d’autant plus travaillé, comme si c’était amoureuse, au transfert enfin, en témoigne. Une
l’absence de la certitude du sujet lui-même qui se certaine désaffection touche cependant, de façon
manifestait dans le groupe, progressant vers une inégale, d’autres éléments de doctrine que Freud
certitude négative. considérait comme décisifs. C’est le cas, souvent, de
Lorsque celle-ci s’est manifestée rapidement, c’est la levée de l’amnésie infantile comme critère de la
en raison du phénomène symétrique et inverse de fin.
celui que nous avons relevé s’agissant des A.E. : un Pour une autre part ensuite, quand il s’agit pour le
décalage marqué entre l’énoncé et l’énonciation, un passant de rendre compte de la conclusion de sa cure
démenti apporté aux contenus de signification par la et de transmettre aux passeurs sa conviction d’avoir
forme même de la passe (la procédure). atteint une fin véritable, le recours aux éléments de
L’entrée par la passe, quand il s’agit d’en juger, doctrine propres à Lacan devient exclusif et se
relève d’un tout autre registre. Le satisfecit concerne focalise de surcroît autour de deux questions :
ici, non pas la fin, mais le cours de l’analyse. On – Que suis-je comme objet pour l’Autre ?
peut le décoder dans les termes suivants : oui, il y a – Que puis-je dire de ta traversée du fantasme ?
analyse ; oui, il y a expérience de l’inconscient ; oui, Le cartel de la passe a pu apprécier la pertinence des
le témoignage est authentique. Mais la valeur de la réponses à la première question.
réponse n’est pas la même selon qu’elle satisfait à La plupart des témoignages mettent en lumière ces
une demande de passe à l’entrée, ou qu’elle moments où le sujet découvre qu’il participe, par la
constitue la retombée d’une demande de passe jouissance qu’il y prend, à la pérennité du fantasme
conclusive. auquel il se croyait seulement assujetti. Ce n’est pas
Il reste à dire un mot du rôle du passeur dans le par hasard si la réponse à cette question fut, dans la
processus de décision. cure, corrélative d’une mutation subjective. Telle
Il pourrait être plus grand. Le cartel a analysante ne veut plus être l’«objet précieux» de
continuellement souhaité associer les passeurs au son partenaire ; telle autre cesse d’être son «objet de
processus, sans abdiquer ses responsabilités. Force jouissance» dès lors qu’elle s’aperçoit n’être pas
est de constater que les passeurs ne s’engagent pas l’objet de son désir ; une troisième se soustrait de sa
volontiers. La sagesse est de ne pas les contraindre à position d’objet sacrificiel ; un analysant enfin n’est
prendre position, quand ils se montrent réticents : plus fasciné par une représentation dont son père
sans doute connaissent-ils leurs limites. n’arrivait pas à faire le deuil. Dans tous ces cas, et
On pourrait imaginer que l’association des passeurs dans bien d’autres, le passant a su rendre sensible la
au PDC serait plus aisée si le cartel prenait la liberté, façon dont il avait bordé la volonté de jouissance en
qui ne lui est pas contestée, d’indiquer au Secrétariat y reconnaissant sa part.
de la passe les passeurs qui lui conviennent le mieux En ce qui concerne par contre la deuxième question,
et ceux qui lui conviennent le moins. Ainsi le il en va différemment.
passeur jouerait-il mieux le rôle d’instrument de Soulignons d’abord que l’expression «traversée du
mesure et de co-décideur à la fois, auquel le destinait fantasme» a été utilisée régulièrement par les
Lacan. passants, à l’exclusion de toute autre. Sans doute
traduit-elle le souci de ne pas considérer la cure
III – Les repères de doctrine comme un travail indéfini et l’exigence d’une
probation concernant la fin indépendante de la
Pour parler de leur analyse aux passeurs, les passants conviction personnelle.
mobilisent, sélectivement, les ressources de la Cependant, le cartel a noté (sauf dans le cas des deux
doctrine analytique. De façon prépondérante, ils se passants nommés A.E.) une disparité patente de son
réfèrent à Lacan plutôt qu’à Freud (et jamais aux emploi, indicatrice d’un flou dans sa conception et
post-freudiens). d’une précarité de sa référence.
Cette remarque doit être précisée. Trois catégories se dégagent dans l’ensemble des
Pour une large part d’abord, l’appréhension des arguments présentés comme correspondant à la
fondamentaux de la cure reste freudienne. traversée du fantasme :

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– la découverte par un sujet de ce qu’il est pour apporte le résumé, le comprimé, en une fois. Une
l’Autre, par exemple de sa fonction de trait d’union seconde chance est donnée, par un second passeur,
pour les parents ; nous sommes ainsi ramenés à la en une fois aussi bien. Et sans doute, rien ne montre
première question ; mieux que le procédé de la passe la déflation que
– la survenue d’épisodes de dépersonnalisation, hors subit le désir dans l’opération analytique – que sa
séances voire après la fin de la cure, la rencontre prise, comme dit Lacan, n’est que celle d’un désêtre.
«sauvage» avec tel signifiant ébranle les appuis Quelque chose s’est consumé, a été consommé, il ne
narcissiques du sujet ; reste qu’un tas de cendres, un petit tas d’ossements,
– la désidéalisation de l’analyste qui implique une avec les instruments de la jouissance disposés autour
critique par le sujet de son transfert imaginaire. (nous évoquons ici l’image de la sépulture).
Le constat de cette hétérogénéité autorise une Le passant va parler de quelqu’un qui a été et qui
conclusion : la formule «traversée du fantasme» n’est plus. Ce que nous apprenons de monsieur X
fonctionne comme un entonnoir théorique où sont concerne déjà quelqu’un qui, en principe, n’est plus
versés des effets de la cure qui mériteraient d’être le même, qui est monsieur X'. Vanité des vanités. Ce
discernés. Son indétermination a ainsi paru au cartel qui vient ainsi du passeur est une sorte de tombeau.
valoir comme index d’un état des lieux de notre On appelle tombeau un texte littéraire qui fait
pratique analytique. En même temps, on peut l’éloge rétrospectif d’un grand disparu. Cette
adopter un autre angle d’abord, et souligner avant référence à la littérature n’est pas vaine, car il y a en
tout que le succès de cette expression est un gage du effet un texte, du texte, dans la passe, du texte écrit.
recul de toute conception imaginaire du fantasme. Le procédé de la passe, dont nous vantions
l’efficacité, ne peut se supporter que de l’écrit, au
IV-Le travail des passeurs moins au niveau du passeur.
Deux ans durant, nous n’avons jamais vu arriver un
Le cartel rend compte de son travail dans un rapport. passeur sans ses notes. Ce fait mérite d’être
Les passeurs, eux, n’ont pas de rapport à faire. Ils interrogé. Pourquoi ces notes ? D’où viennent ces
s’expriment dans leurs comptes rendus de passe, notes ? Qu’est-ce donc que ce petit paquet de
destinés à demeurer confidentiels. Il a paru dès lors feuilles couvertes de signes ?
justifié que le cartel dise un mot de leur travail. Des notes il y en a de toutes sortes. Parfois le
Les passeurs se sont montrés remarquables par leur désordre y règne, le passeur y plonge, s’égare,
esprit de sérieux. Ils n’ont jamais fait preuve de revient, retourne les feuilles de sa réserve de papier.
désinvolture. Ils se sont tous présentés comme des Parfois, l’ordre y est impeccable, et des numéros
travailleurs. On n’hésitera pas à parler du «passeur scandent ce texte. Parfois, il semble que ce soit les
appliqué» de l’École, pour faire hommage de cet notes mêmes prises au cours des entretiens avec le
adjectif à l’ensemble. passant. Parfois elles semblent avoir été recopiées,
La rançon de cette position laborieuse, qui apparaît mises en ordre, mises en forme, même
standard, c’est un défaut marqué d’implication dactylographiées. Parfois, elles ont été reprises,
subjective. Le sujet ici disparaît souvent dans le constituent la matière d’un véritable exposé du cas.
scribe. Le passeur dispose à la fois de son texte et de ses
C’est ainsi que l’on a pu mettre en relief l’instance notes où il va éventuellement puiser une précision,
de cet objet permanent, qui demande à être une confirmation. Jamais cet écrit ne manque, écrit
interrogé : «les notes». qui se dépose pendant les séances de la passe,
La passe est ce procédé qui permet de resserrer en registre dont le passant lui-même semble s’inquiéter
quelques dizaines de minutes l’histoire d’un cas, et parfois – et il demande alors au passeur de bien
les résultats d’une opération qui a pu mettre une noter ceci – écrit que le passeur apporte devant le
dizaine d’années à s’accomplir. jury, et il le lit parfois comme le texte d’une
Ce resserrement de l’énoncé, ce virage de véritable déposition.
l’énonciation, nous n’avons jamais vu leur efficacité Sans doute est-ce une affaire de mémoire.
se démentir. Le procédé obtient ses effets à tout Demanderait-on au passeur de ne pas écrire, de ne
coup. C’est à croire que, dans la passe aussi, le pas lire, que l’on s’attirerait sans doute la réponse –
principe de Parkinson triomphe – dire en trente J’ai peur d’oublier quelque chose. La peur de l’oubli
minutes ce qu’il a fallu dix ans pour élaborer. nimbe ainsi les soirées du cartel de la passe. Comme
Certes, ce n’est pas le même vous qui est là en jeu. elle est justifiée, cette peur de l’oubli, car le savoir
On ménage au passant un palier – quelques séances dont il s’agit est précieux. Il est tout dans les détails,
de passe avec un passeur pour dire des centaines, des souvent extravagants, ininventables, et sans doute le
milliers de séances d’analyse. Et puis, ce passeur en

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passeur sent-il peser sur lui la demande du cartel, appelait irrésistiblement l’usage de l’écrit comme
mandataire de l’École, sa demande de savoir qu’il aide-mémoire.
ressent peut-être comme un appétit insatiable. Les Encore un peu et le passant, armé de ses notes, les
petits feuillets d’écriture sont là pour tenter dictera franchement au passeur, qui les dictera au
d’assouvir cette bête. Ce petit tas d’écritures, c’est la jury. Déjà le poison est là, et chacun des partenaires
face visible, palpable de la demande, telle qu’elle de la passe est là animé par la peur de ne rien laisser
prend forme dans le procédé de la passe. perdre. Or, il se pourrait que la passe dépérisse de
Si le passant venait lui-même devant le jury, sans cette peur de la perte qui tend à exiler la parole de la
doute pourrait-on lui demander de venir sans notes, passe. C’est à croire parfois que le tombeau du
de parler ex abrupto, d’autant que ce tas, on suppose passant attire invinciblement tous ceux qui
qu’il le connaît, puisqu’il l’est. Mais peut-on s’affairent autour de celui qui n’est plus. La
demander cela à un passeur, de venir sans notes ? mortification, comme la malédiction du pharaon,
Qui lui reprochera cette béquille ? Il est déjà si vient toucher tour à tour ceux qui ont troublé le
difficile de se souvenir du cours de son analyse. Ce sommeil de la momie.
qui en surnage est rare, précieux et fugace. Qui ne L’antinomie du savoir et de la vérité n’épargne pas
voudrait aussitôt, quand il l’écoute, le fixer ? D’où la la passe. Qu’est-ce que l’École attend de la passe ?
valeur de ces notes, et les actes manqués qui Elle en attend un savoir clinique. Mais si tout est
entourent cet objet agalmatique, notes mélangées, ainsi consigné, alors c’est l’effet de vérité, qu’on
notes introuvables, notes perdues. Pas de reproches à peut aussi attendre de la passe, qui s’éteint.
faire. Le règne de l’écrit dans la passe traduit sans doute
Pourtant, l’écrit a sa logique, de proche en proche, il l’effort du procédé pour faire passer le savoir
gagne ses entours, il guinde la passe. Où s’arrêtera-t- supposé opérant dans l’analyse à l’état de savoir
il ? exposé. Et simultanément, la parole fléchit, vacille,
Déjà le passeur n’est souvent que le lecteur de ses se résorbe.
notes. Ce qu’il dira, il l’a mis au point entre lui- Cet impérialisme de l’écrit est-il résistible ? Fatal ?
même et ses papiers par une rédaction minutieuse Logiquement appelé par l’expérience ?
qui le protège des mauvaises surprises. Lorsqu’il Ne nous hâtons pas de conclure. Mais voyons ce que
paraît devant le jury, il sait déjà ce qu’il a à dire, il donnerait un effort en sens contraire.
met son point d’honneur à être exact et à s’absenter
autant qu’il peut. Interrogé par le cartel, il relit, il V – La pratique des collègues
confirme. Sollicité de dire son avis, souvent il élude,
il croit que ce n’est pas de sa compétence. En considérant les témoignages de passe comme des
Il arrive que cette dynamique de l’écrit gagne le négatifs (au sens photographique du terme), il est
passant lui-même. Le voilà qui, de lui-même, rédige possible d’apprendre quelque chose de la pratique
un mémoire pour le passeur, pour le jury, afin que qui est celle des analystes.
les données soient consignées avec une exactitude L’enseignement principal est sans doute que, dans
contrôlée. toutes les cures, il y a «de l’analyste». Il n’est pas
Dernièrement, cette dynamique a gagné les séances dans la fonction d’un cartel de la passe d’essayer
de passe elle-même : le passant lit ses notes au d’évaluer plus précisément, en remontant de l’aval
passeur, qui les prend en notes, et il les restituera des témoignages vers l’amont des pratiques, ce qu’il
aux membres du cartel. en est de la direction des cures. Ce serait hasardeux,
Et ceux-ci, que font-ils donc durant les soirées qu’ils et la procédure de la passe n’a pas été inventée dans
consacrent à écouter la paire de passeurs lire leurs ce but. Cela étant, le cartel a jugé utile de faire part
notes ? Vous l’avez deviné : ils prennent des notes. de deux points qui ont retenu son attention.
Chacun nourrit son dossier, son cahier, gratte 1 – Le déchiffrement, par le biais d’un travail
comme un perdu, pour n’en pas perdre une, spécifique sur le signifiant, occupe une place, sinon
s’accordant au rythme de la diction du passeur, prépondérante, du moins de choix. Par exemple, tel
parfois lente, parfois hésitante, parfois aussi le sujet dévoile un trait de son désir en décomposant le
passeur dicte juste comme il faut, pour que le jury prénom qu’il a choisi pour sa fille. Par contre, sauf
note à son aise. de façon très minoritaire, les jeux de mots
C’est ainsi que la parole semble peu à peu s’évacuer généralisés et gratuits ne semblent plus parasiter les
de la passe. L’écrit chasse la parole, comme si cures.
l’effort de se souvenir de l’inconscient, tel qu’il 2 – Les interprétations ne sont pas absentes des
parut dans l’analyse comme expérience de parole, rendez-vous, et manifestement «tous les coups sont

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permis». De façon générale, il ne semble pas que nos qui la causait, mais ce n’est pas toujours le cas. Le
collègues s’interdisent de dire leur mot dans le délestage du pathos, de la souffrance du symptôme,
déroulement de la cure. Par contre, l’interprétation procure un allègement sensible, mais il ne permet
communiquée à l’analysant sous la forme d’une pas toujours au noyau du symptôme d’apparaître. Ce
explication en termes œdipiens paraît bien être délestage se traduit et se transmet, mais il reste peu
tombée définitivement en désuétude. Quand une démontré par les passants eux-mêmes, tant il est
interprétation comporte une référence œdipienne, ce évident.
qui est rare, elle est formulée de façon à empêcher 7 – Certains témoignages de passeurs donnent le ton
que son effet induise l’analysant à perpétuer avec même du passant dans son rapport à son symptôme.
son analyste le complexe inconscient qu’elle est Ce ton indique à quel point la douleur reste parfois
censée dissoudre. accrochée à l’Autre du transfert, et y persiste.
8 – La grande majorité des passants disent qu’ils
VI – – Un bloc-notes clinique sont apaisés, qu’ils ont arrêté leur analyse sur une fin
probable, souvent assurée, à tous coups
1 – Les effets thérapeutiques de la cure ne relèvent thérapeutique. Il y a pourtant un hiatus entre la fin
pas du mythe, ils apparaissent, saisissants, dans le thérapeutique et la fin «normée» par Jacques Lacan.
témoignage des passants, et s’ils ne déterminent pas L’aspect fonctionnel du symptôme est finalement
le cartel à décider une nomination d’A.E., ils peu évalué dans les témoignages par les passants
comptent. eux-mêmes. Cela peut signifier que le passant
2 – Nous trouvons dans les témoignages la grande conserve un reste dont la dimension de jouissance
gamme des symptômes qui font le drame de sacrificielle lui demeure voilée.
l’existence du névrosé, sa douleur de vivre : 9 – La vie amoureuse, si elle n’est pas un échec,
anorexie, boulimie, coma, symptômes reste peu évoquée, surtout chez les hommes. En
psychosomatiques, phobie, insomnie, dépression, particulier, les sujets répondant à une structure
incompréhension des autres, tentatives de suicide, obsessionnelle n’évoquent les questions sexuelles
infidélité, frigidité, impuissance, débilité, qu’avec beaucoup de discrétion. S’agirait-il du
agressivité, refus de la maternité, inhibitions, «démon de la pudeur» ? Ce repli, voire ce retrait,
traumatisme, manque d’amour, angoisse, – ajoutons nous prive de perspectives qui seraient riches
ici un etc. d’enseignement sur ce qui fait la consistance d’une
3 – Il ne fait pas de doute que l’entrée en analyse analyse.
passe par le symptôme. Qui sort analyste est entré en 10 – De l’amour nous savons peu de choses à la fin
analyse comme un être souffrant. La passe est de l’analyse.
occasion de s’en souvenir : l’analyste est l’égal de 11 – A la fin de certaines analyses, l’amour pour le
son patient. partenaire apparaît comme un acquis, un gain, tandis
4 – Dans la règle, le symptôme d’entrée se dissipe au que le transfert à l’analyste se modifie. Ne s’agit-il
cours de la cure. Il faut donc qu’un autre moteur se pas d’un rééquilibrage libidinal, tempérant la
substitue à lui pour soutenir la poursuite de ce qui jouissance du sujet, et soignant la division subjective
alors n’est plus seulement une cure, mais une au-delà de la fin de l’analyse ?
expérience de plein exercice. Les témoignages 12 – A la fin de son analyse, tel passant aime un
permettent souvent de situer le moment où un nouveau partenaire. Ce dernier est-il vraiment
moteur se substitue à l’autre, où le symptôme nouveau ? Il ne le fait pas savoir. Tel autre n’a
d’entrée cède la place à cet x que l’on déchiffre en jamais cessé de choisir des partenaires amoureux
l’appelant le désir de l’analyste, mais qui, dans le présentant certains attributs et, sans le savoir, ne
fait, se présente souvent par sa face d’inconnue. désire que des partenaires dont le même trait saillant
5 – En cas de symptômes invalidants, la guérison est apparaît. Lui le sait, et le dit.
attendue, parfois explicitement demandée. Certaines 13 – Les analyses se déroulent du symptôme à son
analyses de passants sont en revanche orientées élaboration, de cette élaboration à la construction du
d’emblée vers un au-delà de l’issue thérapeutique. fantasme. Toutefois, la construction du fantasme ne
Dans le fait, la différence n’est pas très sensible : on signe pas nécessairement son dépassement.
ne cherche la vérité en analyse que si l’on souffre. 14 – La place du sujet est souvent bien dégagée dans
6 – On termine très souvent son analyse lorsque l’on son lien à la famille. Cette place sert la plupart du
ne souffre plus, ou beaucoup moins. Quelquefois, les temps au passant, à faire la preuve de l’état de son
analyses se terminent aussi lorsque les passants lien au fantasme.
savent de quoi il s’agissait dans cette souffrance, ce

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15 – Souvent, l’objet n’est pas exploité autrement passant et du passeur. Faut-il donc supposer qu’il
que dans le repérage approximatif de sa fonction n’y a pas d’insu du cartel ?
complémentaire à la division du sujet. Un certain 24 – On peut devenir analyste et n’en rien dire dans
flou se maintient au niveau de l’organisation la passe. C’est un fait : un n’en rien dire est possible
libidinale, plus spécialement dans son rapport à sur ce point, alors même que le travail analytique se
l’objet cause du désir. donne à lire. Ainsi, le désir du psychanalyste
16 – Un certain clivage entre l’amour et le désir est apparaît parfois comme une construction
plus net dans les témoignages qui n’ont pas donné minimaliste, qu’il revient au cartel d’accomplir.
suite à une nomination d’A.E. Une articulation
soutenue entre l’amour et le désir participerait VII – L’entrée par la passe
davantage d’une résolution d’analyse convaincante ?
17 – Les femmes entrent en analyse avec des Le cartel a recommandé au Conseil de prendre
symptômes plus florissants que les hommes, comme membres de l’École treize passants (sur
d’emblée articulés à la mort, à la maternité, au père. trente-trois). Pour deux autres, le cartel aurait fait la
Les hommes abordent l’analyse davantage même réponse s’ils n’avaient été déjà membres, ce
embarrassés de fantasmes d’impuissance, repérés qui leur a été transmis, et constitue en soi une
dans des contextes de rivalité ; le but serait de sauver réponse. Puisque le Conseil a bien voulu suivre notre
le père, donc le fils, pour mieux gagner l’amour de recommandation, ces treize passants sont devenus
la mère. membres de l’École.
18 – Le symptôme cristallise la jouissance dès la Parmi eux, peu avaient explicitement présenté leur
névrose infantile. Certains passants réussissent à en demande de passe comme une demande d’entrée à
situer l’origine, repérant ce que Lacan appelle l’École ; la plupart en attendaient plutôt
«l’entrée dans la jouissance auto-érotique». La l’authentification de leur passage à l’analyste par
névrose est d’abord infantile en fonction de cet l’obtention du titre d’A.E. La plupart considéraient
abord auto-érotique. en effet avoir fini leur analyse et y avaient mis un
19 – Le symptôme peut bien perdre de sa valeur de terme, sauf trois d’entre eux qui étaient encore en
jouissance tout en restant actif. C’est qu’il appartient analyse, sur le point de finir ou en difficulté pour le
en privé à l’analysant, qui s’en réserve le droit de faire.
préemption. Cela s’entend à partir des énoncés qui Pour beaucoup, la demande de passe s’inscrivait
«tournent en rond biographique» (expression de donc comme regard en arrière sur l’analyse et sur sa
Jacques Lacan dans son séminaire inédit du 21 mai fin, et parfois ce coup d’œil était soutenu par un
1969). Dans ces cas, la disjonction entre le savoir et sentiment de dette et de devoir envers l’École.
la jouissance ne s’effectue pas, même si l’aperçu Tous avaient commencé une pratique d’analyste
pulsionnel se reconnaît. avant de se présenter à la passe, parfois même avant
20 – Un passant sait que le voir est pour lui curiosité l’arrêt de leur analyse, sans que, pour la plupart
sexuelle accrochée au désir de la mère ; cela ne d’entre eux, une interrogation soit portée ou se
suffit pas à l’en séparer. Passé au-delà des dégage, dans ce qui nous est parvenu de leur
identifications déshabillées de leurs repères témoignage, sur la logique de ces différents
signifiants, il reste fixé au regard, qu’il entretient lui- moments de leur trajet et leur articulation.
même, de la mort. Ainsi le fantasme, pourtant Nos réponses, transmises par le secrétariat de la
aperçu, continue de recouvrir la béance que pourrait passe, comportaient la plupart du temps la
découvrir la disjonction entre savoir et jouissance. proposition de rencontrer un membre du cartel ;
21 – Les choix d’objets d’amour, choix cette rencontre a eu lieu pour huit d’entre eux.
fantasmatiques, sont toujours à examiner Un véritable travail analytique avait eu lieu, marqué
attentivement dans leur rapport au symptôme, de moments repérables comme des franchissements,
articulés à partir des formations de l’inconscient, d’effets patents sur le symptôme, sur la relation à
déchiffrées dans le transfert. l’autre, en particulier sexuelle. Les témoignages
22 – Ce que nous enseigne finalement la passe dans d’un transfert de travail envers l’École ne
le registre de l’amour comme dans celui de la manquaient pas. Un «quelque chose» de plus faisait
thérapeutique, ce sont les ruses de l’inconscient, à défaut : soit une butée réelle, soit une logique de fin
l’insu du sujet, au sein de son témoignage. incontestable, évidente, soit encore cette touche
23 – L’énonciation laisse toujours passer le désir. Le spéciale qui marque l’adéquation de la parole avec
désir passe à l’insu du sujet, parfois à l’insu du ce qu’elle transmet. Le hiatus entre ce qui était
transmis comme franchissement du fantasme et ce

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qui s’en entendait dans le témoignage se redoublait didactique : un transfert de libido vers l’analyse, dit
du hiatus entre la pratique analytique de fait et le l’un.
trajet analytique personnel, et laissait en creux la Ces restes de l’analyse dont il s’agit pour tel des
place d’une élaboration encore à faire du désir de passants, le cartel les avait pour sa part considérés
l’analyste. soit comme reste à analyser, soit comme reste
Est-ce cette question-là, ou une autre, qui nous a indépassable.
conduits à adresser aux passants une demande Il arrive par exemple que la fin anticipée de
inédite jusqu’alors ? Nous avons décidé de leur l’analyse soit marquée par un rêve qui, pour le
écrire une lettre très brève leur demandant un retour, passant, fut déterminant pour conclure, et pour peu
un après-coup de la réponse du cartel, un effet que la réponse du cartel interroge cette certitude, il
d’après-passe. Nous avons reçu treize lettres. Toutes devient reste à analyser.
émanaient de passants pour lesquels l’entrée à Beaucoup de réponses attestent d’un effet de passe
l’École avait été notre réponse. Depuis qu’ils avaient entraînant des modifications dans la pratique
fait la passe et reçu la réponse du cartel, six avaient analytique : moins de raideur dans la posture de
repris une analyse, trois avaient commencé un l’analyste sans doute, un certain allégement dans son
contrôle, tous avaient à l’évidence tiré profit mode de présence ; ce qui va de pair avec une
analytique de leur passe et de la réponse du cartel, marque de désidéalisation de l’analyste. L’analyse
même si celle-ci n’était pas celle qu’ils en est possible, mais non pas obligatoire, elle est à
attendaient. apprécier au cas par cas. Ceci ne va pas sans une
Voyons de plus près ces retours d’après-passe. plus grande rigueur quant au savoir analytique
Tel a pu constater que sa demande de passe avait été exigible, et en ce qui concerne la pratique, en
motivée par une difficulté à conclure son analyse, et particulier celle de l’interprétation, contrastant
que la procédure avait permis cette conclusion. d’ailleurs avec le peu d’indications dans les
Tel autre témoigne qu’il a pu, par la passe, sortir de témoignages sur les interprétations faites dans la
la solitude du transfert pour passer au transfert de cure. Allégement de la position comme analyste,
travail, à la psychanalyse, non sans effets sur sa mais aussi, témoigne quelqu’un, allégement d’être,
pratique. après la passe – un gain de liberté en quelque sorte.
Ne pas être nommé A.E. a le plus souvent provoqué On peut noter au passage une touche certaine
un questionnement salutaire sur une cure considérée d’enthousiasme à l’égard de la procédure, tempérée
comme achevée, à preuve d’ailleurs un allégement cependant par la gravité des propos. Tous ont
symptomatique incontestable, et a conduit à une témoigné de leur gratitude envers le dispositif de la
reprise d’analyse qui pourrait bien conduire à une passe, et ce d’autant plus que, dans l’après-coup de
deuxième passe. cette expérience, une relance de leur analyse leur est
Pour la plupart, les effets positifs de la passe sont un apparue nécessaire et faisable.
pousse au transfert de travail. Après plusieurs années d’expérience, l’entrée à
Tel dit que la passe permet d’élaborer la conclusion l’École par la passe nous paraît, de loin, le moyen le
de la cure qui vient de se produire, mais aussi qu’elle plus fiable, le moins contestable et le plus analytique
met au travail «les restes de l’analyse». Un autre dit qui soit. Il atteste qu’il y a eu de l’analyse, et peut
également qu’il lui fallait sauver de l’oubli quelque prétendre même qu’il offre une chance qu’il y ait de
chose de l’analyse, sans savoir quoi ; ou encore qu’il l’analyste.
a pu en apercevoir le «précipité» au sens chimique, Qu’il y ait eu de l’analyse, le cartel a pu l’entendre à
qui s’est déposé du processus analytique. À tel point des degrés divers : une certaine résolution des
que, pour certains, la réponse du cartel n’était même symptômes, une levée d’inhibition, un allégement du
plus attendue, comme dépassée par rapport à manque-à-être, un apaisement dans la relation à
l’expérience de la passe. l’autre, des modifications de la position sexuelle,
Il semble donc que la passe, en tant qu’elle a été lorsque le fantasme a pu se dégager, voire se
l’anticipation d’une fin qu’on avait cru effective, construire.
relance l’analyse et renvoie à la tâche. Mais ce n’est Le désir de l’analyste, l’équation de ce désir, a sans
peut-être pas comme avant : certains témoignent que doute été le point d’achoppement des témoignages,
c’est d’abord avec un transfert nouveau à l’analyse. la butée sur laquelle le cartel n’a pu que rester en
Le signifiant du transfert, dans une reprise d’analyse attente, dans l’interrogation. Pourtant, il a parfois été
après la passe, s’inscrit alors en rapport avec la fin possible de repérer la «marque de rebut» dont parle
de l’analyse comme question. Ce serait l’analyse Lacan dans sa «Note italienne», une marque
d’exclusion, ou d’inscription dans une sorte de mise

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à part radicale, un destin de paria, mais cela reste un


point d’opacité pour le passant : comme si un hiatus
persistait entre cette marque et ce qui s’est analysé,
comme si c’était resté à l’écart de l’analyse et que
l’émulsion n’avait pas pris.
Il ne suffit donc pas d’entrer dans le monde dans une
certaine disposition de coordonnées personnelles
pour faire «de l’analyste» : il faut aussi une
transmutation par l’analyse, et l’élaboration de cette
transmutation. Cette constatation rassure.
Que le retour en analyse de beaucoup de ces
passants ait pu être leur déduction, au terme de leur
expérience de passe, laisse de l’espoir quant à la
mise au point ultérieure de ce désir de l’analyste.
Laissons à l’un d’eux la parole pour conclure. […]
«une question restait que je ne parvenais pas à
résoudre seule. Je me suis donc résolue à l’adresser à
un analyste, puis à accepter l’idée d’une deuxième
analyse, moi qui étais certaine d’avoir fini mon
analyse. Ainsi ai-je saisi que de la thérapeutique à la
didactique il y a un pas. Un pas à faire, que je
n’avais pas fait. Je crois avoir compris par la suite
que mon engagement dans la psychanalyse, ce lien
définitif qui s’est noué pour moi dans ma cure,
n’était pas sans faille […] Quelque chose en moi
reculait, se tenait sur la réserve devant l’implication
exigée par la pratique. J’aperçois que ce nouage
entre sa propre vie et le travail, entre l’intension et
l’extension, entre la théorie et la pratique est ce que
Lacan désigne du désir de l’analyste, et que c’est
quelque chose à quoi il nous faut consentir.»

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La clinique et ses débats


Les limites de l’interprétation du rêve chez Freud l’acceptation quasi générale de la thèse freudienne :
Serge Cottet le rêve est la réalisation d’un désir.
Pourtant Freud n’a pas fait du rêve l’équivalent
Il s’agit de rappeler les grands principes de exact de l’inconscient. Il voit essentiellement
l’interprétation sur lesquels Freud et ses élèves se l’essence du rêve dans le travail du rêve, plus que
sont appuyés, ainsi que l’histoire de ses moments dans son contenu, qu’il soit manifeste ou latent. À
cruciaux. * Les problèmes actuels de l’interprétation cette charnière entre le désir inconscient et le désir
vont bénéficier de cette confrontation. Confrontation de dormir correspond le compromis entre désir et
avec une fonction qui a subi au cours de l’histoire de censure. Le rôle pilote des rêves dans l’analyse de la
la psychanalyse une certaine érosion, soit qu’on ait névrose, la mise en évidence d’une contradiction
abusé d’elle sur un mode sauvage, soit que les vertus dans la pensée, les aspirations du sujet notamment
de l’interprétation se soient émoussées en raison dans les rêves absurdes en témoignent.
même d’une fermeture de l’inconscient ou d’un À cet égard le va-et-vient entre rêve et névrose
abâtardissement de sa notion. commence par le déchiffrage de l’hystérie. C’est
On sait que Lacan s’est élevé contre cette décadence plus tard que le déchiffrage des rêves fournira lui-
de l’interprétation analytique, au point d’y impliquer même le paradigme de l’interprétation.
rien de moins que le désir du psychanalyste. Il a Chez Freud l’examen de ses souvenirs d’enfance, de
polémiqué contre l’abandon de l’interprétation des ses rêves, notamment après la mort de son père, font
rêves au profit notamment de l’analyse des la matière de la Traumdeutung. La partie
résistances. 1 Nous commencerons donc par là. métapsychologique de l’œuvre qui reconduit les
Le rêve fut d’abord la voie royale ; l’interprétation grandes lignes de l’«Esquisse», s’articule sur les
du rêve, la clé de l’inconscient. Puis il fallut symptômes hystériques. Le privilège de l’hystérie
déchanter. Pourquoi ? C’est cette épopée que je dans l’intelligence de la névrose et les défilés
retracerai brièvement. Quelle est la fonction de signifiants du désir refoulé se transfère ainsi au rêve.
l’interprétation des rêves dans la pratique de Freud La Traumdeutung porte la trace de ce recentrage de
par rapport au problème global de l’interprétation ? l’hystérie avant même que le rêve ne devienne la
Est-ce le paradigme ? Et le seul ? voie royale de l’inconscient. En 1900, en effet,
Freud disait en 1912 qu’on devient analyste en Freud soutient que c’est le mécanisme symbolique
interprétant ses propres rêves. Il voulait dire que de l’hystérie qui lui a permis de déchiffrer les rêves,
l’analyste doit se convaincre de l’existence de et non pas le contraire : «L’identité totale que nous
l’inconscient sur lui-même, que le rêve reste la constatons entre les particularités du travail du rêve
matière à interpréter par excellence ; le premier fait et l’activité psychique qui apparaît dans les
psychique à propos duquel on demande naïvement : psychonévroses nous autorise à transférer aux rêves
«qu’est-ce que ça veut dire ?» Une chose paraît sûre, les conclusions auxquelles nous avons été amenés en
c’est qu’un rêve dit quelque chose et personne n’en étudiant l’hystérie» 2 .
doute. Contrairement peut-être à d’autres formations C’est pourquoi il peut dire encore en 1905, à la fin
de l’inconscient, le lapsus, le mot d’esprit, voire le de Dora, que la technique de l’interprétation des
symptôme, le patient croit volontiers que son rêve rêves ressemble à la technique psychanalytique, et
veut dire quelque chose, et s’il en parle en analyse non pas l’inverse. Freud en effet a d’abord interprété
c’est pour qu’on le déchiffre. Son symptôme, il en le symptôme comme nœud de signifiants notamment
parlera éventuellement pour s’en plaindre et non en déchiffrant le sens du vomissement hystérique, de
forcément pour demander s’il a un sens. Un sujet l’odeur de brûlé ou de l’astasie-abasie dans ses
peut parler des années de sa phobie : de son histoire, Études sur l’hystérie. Le rêve bénéficie donc de
de ses conditions d’apparition, des signifiants clés l’analyse du symptôme hystérique en tant que
qui en font la matière, sans jamais pouvoir conclure message chiffré, structuré comme un langage.
«voilà ce que ça veut dire». D’où une extrême Mais en déchiffrant ainsi le rêve à partir de
familiarité avec cette formation qu’est le rêve, et l’hystérie, Freud rencontre les limites mêmes de
cette structure, comme les limites de sa propre
théorie des névroses. La théorie de l’hystérie retentit
*
Conférence prononcée à la Section clinique, Département de Psychanalyse
de l’Université de Paris VIII, décembre 1994.
1 2
Cf. LACAN J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 624. FREUD S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 508.

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alors sur l’élucidation du rêve. Freud traite le rêve combler par un signifiant refoulé la béance du désir.
comme un symptôme de compromis entre pulsion et Le sens sexuel au reste est bien connu de Dora.
défense. Or le rêve traduit bien autre chose, et Freud Sans la découverte de l’identification du sujet au
l’apprendra à ses dépens, notamment avec Dora. Il signifiant du désir, on n’a pas la clé de ce rêve, pas
traduit aussi bien un désir de reconnaissance, une plus que cette clé perdue dans la commode où se
demande d’interprétation. Il est lui-même signe du trouve le cognac du père. Dora a cent fois demandé
transfert. cette clé la veille. «Cent fois», ce reste diurne,
En faisant du rêve un rébus, l’analogue du mot pourquoi ne pas le mettre à contribution pour le
d’esprit ou du hiéroglyphe hystérique, le comparant travail qui reste à faire. Cent fois sur le métier ne
encore à une langue étrangère ne contenant que de faudra-t-il pas revenir pour déchiffrer la névrose ? et
faux amis, de fausses fenêtres, Freud donnait du Freud tout autant pour saisir le mystère du désir
déchiffrage une portée de mantique où l’art de hystérique. Il est encore loin du compte avec la
l’interprète le dispute à celui du faiseur d’énigmes, traduction du rêve, puisqu’il méconnaît
le rêveur en l’occurrence. On peut être frappé par le l’avertissement qui lui est donné sous transfert : dans
coup de génie qui lui permet de déchiffrer à travers ce rêve d’incendie Freud lui-même se brûle et
le signifiant «propylène» les propylées, puis de voir l’odeur de fumée qui lui en parvient jusque dans les
dans cette substitution à la chimie de la référence à séances ne le met pas sur cette voie du transfert,
l’archéologie grecque, un autre masque : les portes alors que le torchon commence à brûler entre Dora
de la castration devant lesquelles s’arrête le désir et lui…
refoulé. C’est cette géographie sexuelle bien connue Alors est-ce que le rêve ne reste la voie royale qu’à
de Freud depuis le rêve d’Irma, que confirme encore signaler une impasse du désir ? C’est ce qu’il s’agit
Dora dans son second rêve. d’examiner.
Mais qui rêve ? Quel est ce sujet, dans le second Retournant les rôles ordinairement dévolus
rêve, qui s’arrête devant la gare comme devant les respectivement à l’interprète et au rêveur, Lacan
portes «ante portas» après que Dora a cent fois consacre le rêve comme interprétation, comme
demandé son chemin. Cent fois, chiffre «Deutung» («signifiance» selon Lacan), car le rêve
paradigmatique de la répétition de la demande : et est lui-même une interprétation. Le second rêve de
c’est bien la réduction des mots à des signifiants, à Dora pourrait être déchiffré comme une
l’équivoque signifiante, qui met Freud sur la voie de interprétation du rapport sexuel, comme une
l’articulation du désir. Bahnhof, Friedhof, Vorhof, interprétation sauvage du désir du père. Le
gare, cimetière, vestibule, ce dernier signifiant déchiffrage quant à lui réduit alors le rêve à du peu
métaphorisant le sexe féminin. Mais si Freud, jouant de sens, et si la différence s’estompe, entre rêve et
du premier rêve sur le second, identifie bien la gare à interprétation, on saisit en effet que le rêve puisse se
la boîte, et la boîte à la femme, la boîte reste le réduire à une phrase, que l’inconscient habille avec
signifiant de l’enveloppe, comme les portes, ce toutes les ressources de la mise en scène. Lacan écrit
devant quoi le désir s’arrête. Peut-être s’y trouve-t-il en effet que le rêve est cette interprétation sauvage,
d’ailleurs satisfait, car rien ne désigne ici un désir et que donc ce qui vient à l’analyste est déjà
refoulé de pénétration. Et si c’est bien la géographie interprétation. «… l’interprétation raisonnée qu’il y
morcelée du corps de la femme qui s’y fait substitue ne vaut pas mieux qu’à faire apparaître la
représenter, rien ne dit qu’il s’agisse, comme le croit faille que la phrase dénote. Qu’on relise les rêves
Freud, d’un rêve de défloration, sauf à faire analysés dans la Traumdeutung avec cette clef» 3 …
l’hypothèse qu’il s’agit du désir du père. Le rêve Que voit-on en effet dans le texte de Freud, d’une
serait alors déchiffrable à partir du désir du père. édition à l’autre de la Traumdeutung, sinon la mise
Lacan dans le commentaire qu’il en propose, en garde qui consiste à ne pas confondre le rêve et
notamment dans le Séminaire XVII, nous donne les l’inconscient. Le rêve n’est pas le «cœur de notre
clés pour saisir que le sujet hystérique préfère être», ni le ça, ni le réel de la pulsion. Freud le réduit
l’enveloppe à son contenu, la boîte aux bijoux qui à une phrase : une phrase censurée, édulcorée,
viendraient s’y loger. On ne peut pas dire que ce brisée, extraite de son contexte, plutôt indifférente.
deuxième rêve soit la réalisation d’un désir génital Elle emporte avec elle la part de prosaïque qu’elle
refoulé. La référence au cimetière, où elle envoie doit au reste diurne qui en constitue la matière. Pas
son père, signale plutôt la fonction du maître mort
dans ce cas, ancien combattant du désir, d’autant
plus symbolique qu’il est châtré. Il en résulte qu’il 3
LACAN J., «Compte rendu avec interpolations du Séminaire de l’Éthique»,
ne suffit pas d’opter pour le sens sexuel en croyant Ornicar ? n°28, Paris, Navarin, 1984, p. 17.

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de profondeur donc, une pensée normale, dit Freud, prend le large à la faveur du sommeil. Il est vrai que
traitée de façon anormale, et dont l’interprétation le désir inconscient se manifeste en cette occasion,
restitue l’équivoque. mais à certaines conditions, et en satisfaisant les
«Faudra-t-il attendre encore longtemps ?» demande deux parties par un compromis bancal : faire en sorte
la dame à l’opéra. Cette dame qui fait tapisserie dans que le désir ne réveille pas. Le rêve trouve ainsi un
une loge de l’opéra de Vienne au cours d’une accord impossible entre désir et désir de dormir.
représentation de Wagner. On s’ennuie ferme, il fait Bien des travaux de Freud apporteront de l’eau au
froid, et sa sœur alors lui tend un morceau de moulin de cette désacralisation du rêve, alors même
charbon, tandis qu’un agité en haut, au sommet que certains de ses élèves restent fascinés par les
d’une immense tour tient le rôle du chef d’orchestre mystères de l’inconscient ou la mystique d’un sens
comme un fauve en cage. Puis un ménage à trois au-delà de la réalité. C’est pourquoi l’usage que fait
s’installe en bas, et elle, de dire : «je ne savais pas Freud du rêve dans son «Maniement de
que ça durerait aussi longtemps». Quoi ? La l’interprétation des rêves en psychanalyse» de 1912
représentation, Wagner ? Mais ça c’est est déjà marqué par certaines précautions : une
l’interprétation sauvage, l’élaboration secondaire, certaine abstention, une certaine abstinence dans le
celle qui donne une apparence logique au scénario. désir d’interpréter. Au contraire la furor sanandi
Mais cette dramatisation voile un secret amoureux, caractéristique de ses élèves, se conjoint très bien à
«je ne savais pas que ça durerait aussi longtemps» > une fureur de l’interprétation dont on verra plus tard
traduction de Freud : l’attente de la cérémonie du les dégâts notamment dans l’orientation kleinienne.
mariage. C’est Freud le premier qui a averti des dangers de
Aucune profondeur non plus dans la manière qu’a l’interprétation prématurée des rêves. Il y a des
Freud de saisir le désir à la lettre. Les rêves de mort rêves, dit-il, qui résument tout le contenu de la
se déduisent d’un renversement purement logique de névrose : «en tentant de les interpréter on met en
l’ordre des mots de la phrase, pour en faire émerger branle toutes les résistances latentes et l’on n’y voit
le sujet. Exemple de traduction que Freud met sous bientôt plus rien».
la bannière d’Artémidore, d’ailleurs. Quand on veut Une suspension de l’interprétation est requise en
expliquer un rêve, il faut d’abord le suivre du raison de ce décalage du rêve et du temps pour
commencement à la fin, puis de la fin au comprendre. Les rêves, dit-il, «vont plus vite que
commencement…» 4 disait Artémidore. Par exemple l’analyse» 6 . C’est là une raison de différer
ce texte de rêve : «Son père se fâche contre lui parce l’interprétation. Freud d’ailleurs mettra lui-même du
qu’il rentre si tard à la maison.» devient, après temps avant d’adopter cette attitude circonspecte.
inversion des termes et des places «Il en veut à son Par exemple l’homme aux rats fait le rêve suivant : il
père et trouve que celui-ci revient toujours trop tôt à est avec sa dame, elle est très gentille avec lui, il lui
la maison.» 5 Il aurait préféré que son père ne revînt raconte ses obsessions, ses interdictions ; il n’a pas
pas du tout. Il y a donc homogénéité parfaite entre le droit de se marier, ni d’avoir des rapports sexuels
chiffrage et déchiffrage, et rêve et interprétation sont avec elle. En même temps il pense que c’est une
bien là comme poissons dans l’eau. stupidité, aussi stupide que le serait l’interdiction de
Pourtant il y a une autre face au travail du rêve. Il est se laver. Et dans le rêve la dame donne son
message à interpréter certes, puisque le rêve est assentiment à cette interprétation. Or à son réveil,
appel à l’interprétation, mais aussi désir de dormir. l’idée lui vient au contraire que la dame a commandé
Le travail du rêve est en effet pour Freud une cette absurdité même, c’est-à-dire qu’elle lui a
certaine activité de chiffrage et d’élaboration commandé de ne pas se laver, et le sujet met en
destinée à éviter une rencontre : la rencontre de la application cette injonction dans la réalité.
pensée du rêve avec la pulsion. Un chiffrage qui Freud intervient et interprète le rêve à partir des
permet au moi de ne pas être dérangé par restes diurnes à savoir : l’ambivalence, la colère, la
l’inconscient et qui satisfait en effet un désir de vengeance contre la dame, et tout cela par jalousie.
dormir. Freud a souligné le rôle moteur du désir de Or l’homme aux rats ne saisit pas pourquoi la lutte
dormir dans l’élaboration du rêve, et par là même il subsiste quant à savoir s’il doit épouser la dame
a contribué à une certaine désacralisation du rêve. alors que dans le rêve il a le sentiment d’être délivré
C’est pour ne pas réveiller l’inconscient que le sujet de ses obsessions. C’est un rêve de guérison.
rêve alors que l’on pourrait penser que l’inconscient L’homme aux rats interprète son rêve comme la
réalisation de son désir, à savoir qu’il s’autorise à
4
FREUD S., op. cit., p. 282. 6
5 FREUD S., «Le maniement de l’interprétation des rêves en psychanalyse»
FREUD S., op. cit., p. 283. (1912), La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1967, p. 49.

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désirer la dame, et celle-ci entérine cette Freud à cette époque témoigne d’une grande variété
autorisation. Il ne comprend donc pas pourquoi il de positions, quant à la nécessité d’interpréter ou
n’est pas en accord avec son rêve, rêve qui est un non. Il met en garde contre un forçage interprétatif,
véritable conte de fées. Il y a comme une considérant que s’il y a des rêves vides de sens, il y
compulsion à l’acte en raison de son absurdité en a à propos desquels on n’a rien à dire : ou bien
même. alors la résistance est trop forte, ou bien on ne
L’impossible incite à sa réalisation dans le réel. dispose pas encore du matériel pour interpréter ;
L’ordre de ne pas se laver devient le signe de éventuellement, cela se fera après coup.
l’ambivalence de son désir vis-à-vis de la dame. Dans un sens on peut dire que l’histoire de
Freud lui propose alors l’interprétation suivante l’interprétation des rêves accompagne celle de
«vous dites votre sentiment d’être délivré» en l’inconscient. En gros on a assisté à la substitution
ajoutant «délivré d’elle». Freud interprète du ça à l’inconscient avec l’émergence de la seconde
l’opposition entre le rêve et le symptôme en pariant topique. La découverte du fantasme masochiste, de
pour le symptôme, c’est-à-dire l’annulation la pulsion de mort, ont relégué le rêve et les
rétroactive des bonnes intentions dont il s’abuse formations de l’inconscient en général à une place
dans le rêve 7 . secondaire. En 1925, deux textes sur le rêve
Or cette interprétation qui est juste, renforce semblent accompagner ces remaniements de la
néanmoins l’effet du surmoi féroce, car voilà que métapsychologie et contribuent à mettre un bémol
désormais il veut se trancher la gorge. Là où le rêve sur la thèse du rêve voie royale. C’est plutôt
appelait à la réconciliation dans l’harmonie, Freud l’époque royale de la résistance. L’effet de la
fait grincer la corde, et refuse de fermer les yeux, résistance dans le rêve complique singulièrement le
comme si en appuyant sur la censure du désir, il travail d’interprétation.
accentuait davantage la culpabilité. Freud sans doute Reste une attitude plurielle, chez Freud, relativement
ignorait que le surmoi en rajoute, et en demande sceptique, qui s’inscrit dans la distinction de ce qu’il
toujours plus. Dans ce cas notre sujet est puni pour appelle les rêves «d’en-haut et les rêves d’en-bas» 8 .
désirer. Mais il est aussi puni pour ne pas désirer, Il y a les rêves qui parlent pour ne rien dire, et ceux
pour s’être libéré de la dame. En levant un qui constituent un certain habillage interprétatif de la
refoulement, l’analyse, par l’interprétation, a pulsion. Prenant le texte latin comme paradigme de
déchaîné la pulsion de mort, que le rêve protégeait. l’interprétation des rêves, Freud demande quelle
Freud s’en souviendra plus tard. attitude prendre devant un texte de Tite-Live : est-ce
Les années qui suivront vérifieront cette thèse d’une un récit historique, est-ce une légende, est-ce une
antinomie du rêve avec la pulsion. D’abord par la digression de l’auteur, au contraire des propos
construction du narcissisme en 1914, narcissisme qui rapportés, qui parle dans cette confusion des langues
a l’incidence que l’on sait dans la clinique en que constitue un rêve ? Ces précautions mettent fin
général. L’intrusion du moi dans les questions au risque de surestimation du rêve qui était en
relatives au rêve ne fait que souligner la vigueur auparavant, en partie, dit Freud, du fait d’un
contradiction entre libido et désir de dormir c’est-à- respect excessif pour le «mystérieux inconscient» 9 .
dire le narcissisme du rêve en tension avec la Par exemple les rêves dits «du moi» qui sont en
pulsion. Il réussit, il est vrai, à endormir le réalité des rêves de division du moi, de
psychanalyste, parce qu’on voit des sujets «décomposition spectrale du moi», comme dira
communiquer des rêves pour ne rien dire ou pour Lacan, ces rêves représentent plusieurs fois le sujet.
tromper. Lorsqu’il y a trop de rêves, dit Freud, Celui-ci se fait représenter par des personnages
l’interprétation est inutile. extérieurs. Interpréter ces rêves de décomposition
Donc le rêve trompe, le rêve montre et trompe. Déjà spectrale implique déjà que le sujet est sur la voie
les rêves de la jeune homosexuelle en 1919 avaient d’un travail, dans lequel sa division est engagée, ce
mis Freud sur la voie d’une séparation entre rêve et qui n’empêche pas qu’il continue à méconnaître la
vérité. Vers la fin des années vingt, on est sans doute somme de ses indentifications. Certes le rêve délivre
mieux à même de déchiffrer le rêve en fonction de la des métaphores de l’identification. Pourtant à lui
cure, des résistances du moi, des espoirs que la cure seul le rêve ne décide pas du moment de
nourrit. Mais selon Freud, les rêves anticipateurs de l’interprétation. La deuxième topique donne donc un
la fin de la cure n’ont pas à être interprétés, pas plus éclairage nouveau au rêve, ce que Lacan nomme
que les rêves de guérison.
8
FREUD S., «Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation du
7 rêve» (1923), Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1987, p. 81.
Cf. FREUD S., L’Homme aux rats : Journal d’une analyse, Paris, PUF, 9
1974, pp. 123-125. FREUD S., op. cit., p. 82.

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dans les Écrits (p. 624) «le repli narcissique de la réel du sexe ? Le sens sexuel du rêve s’apparente à
libido» qui entre en conflit avec le désir de une tentative de donner sens au non sens du rapport
reconnaissance. On en avait un témoignage jusque- sexuel. Il convertit le réel de la jouissance en
là, notamment dans les rêves de transfert. signification, comme en mathématique, disait-il, la
Pourtant Freud indique en même temps dans sa limite c’est la limite de la fonction par rapport au
nouvelle théorie de l’angoisse des années vingt, un nombre réel. Or cette activité de chiffrage contient
lien très précieux entre pulsion et rêve. Il fait du rêve en elle-même une satisfaction, disons le mot, une
un indice sûr du réel mis en jeu, notamment dans jouissance, un déplacement de la jouissance dans le
Inhibition, symptôme et angoisse, lorsque les chiffrage lui-même.
processus primaires facilitent eux-mêmes En même temps Lacan, à propos de ce texte,
l’émergence d’une touche de réel. reprendra à son compte une notation de Freud
Dans l’Abrégé, plus tard, Freud accentuera le complémentaire, à savoir que le rêve n’a pas
paradoxe : pourquoi le réel se manifeste-t-il en vocation à communiquer. Donc la question est
dormant ? Il écrit : «Le moi endormi poussé par le relancée dans les années soixante-dix de la Deutung
désir de maintenir le sommeil, tend à supprimer la des rêves, d’une mise en cause du rêve comme
gêne que provoque en lui cette exigence message. L’intention utilitaire, dit Freud, lui est tout
(pulsionnelle). Il y réussit par une apparente à fait étrangère, «aussi étrangère que celle de
soumission, par une réalisation de désir, anodine s’apprêter à communiquer quelque chose à autrui…
dans les conditions données, qui supprime ladite Les rêves qui ont le mieux rempli leur fonction sont
exigence […] Ce qui constitue pour le ça inconscient ceux-là mêmes dont on ne sait que dire au réveil» 13 .
un motif de satisfaction peut, de ce fait même, D’ailleurs, dans sa polémique avec Jean-François
devenir pour le moi un motif d’angoisse» 10 . Lyotard, en 1970, Lacan avait déjà introduit cette
Lacan a commenté cette limite que constitue référence à la jouissance dans le rêve, à la jouissance
l’angoisse. Freud a mis l’accent, nous dit-il sur le du sens, du sens joui, en tant que limite à
fait que l’angoisse rompt le sommeil quand le rêve l’interprétation. Lyotard, dans son article «le travail
va déboucher sur le «réel du désiré» 11 . du rêve ne pense pas» 14 , croyait avoir fait une
L’angoisse est encore une protection contre découverte, à savoir que le rêve est moins discours
l’horreur, comme en témoignent les rêves que figure. Ce n’est pas tellement qu’il travaille à
traumatiques. Les rêves de mort concernent aussi ruser avec la censure, mais plutôt il chiffonne et
cette limite : ainsi dans le rêve du père «qui était torture le signifiant, dans un travail qui vise moins la
mort et qui ne le savait pas», le sujet se protège signification ou la condensation métaphorique que la
contre la douleur d’exister. Le rêve est loin d’être compression de la lettre. Le travail du rêve est dans
l’inconscient à ciel ouvert ou la transparence même son fond au service du fantasme et non de la pensée.
du désir. Lacan verra au contraire dans la formule «il Bref c’est la thèse du réel dans le rêve, que Lacan
ne savait pas» l’index de l’inconscient. avait déjà identifiée. En effet depuis 1964 avec
Dans l’ensemble, les textes consacrés au rêve dans l’analyse du «père, ne vois-tu pas que je brûle ?»,
les années trente soulignent les limites de Lacan a fait surgir le réel dans le rêve, la rencontre
l’interprétation. C’est d’ailleurs le titre d’un des manquée, cette impuissance du symbolique à
derniers articles de Freud sur le rêve «Quelques inscrire cette rencontre impossible entre un père et
additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves : son fils.
les limites de l’interprétation (die Grenzen der D’autres exemples dans Freud pourraient être
Deutbarkeit)» 12 . interprétés dans ce sens-là, la gorge d’Irma, ne
Ce texte difficile à trouver il y a vingt ans avait fait réveille Freud qu’à la condition de faire surgir la
l’objet d’un commentaire de la part de Lacan dans fameuse formule chimique de la triméthylamine :
son Séminaire «Les non dupes errent» (novembre dernier rempart pour symboliser la castration.
1973). Dans son commentaire ligne à ligne du texte On peut faire mention des rêves de l’homme aux
allemand, Lacan accentuait la fonction du désir de loups, du temps où il était chez Ruth Mack
dormir comme moteur du rêve, sa fonction de limite Brunswick lorsque celle-ci voulait absolument
en ceci qu’il réveille. Qu’est-ce qui réveille sinon le redresser la libido de l’homme aux loups vers la
femme, et après avoir cassé les vestiges de son
10 transfert amoureux à Freud induisait des rêves du
FREUD S., Abrégé de psychanalyse (1937), Paris, PUF, 1964, pp. 34-35.
11
LACAN J., loc. cit.
12 FREUD S., «Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves» 13
(1925), Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1987, p. 141. FREUD S., op. cit., p. 142.
14
LYOTARD J.-F., Discours, figure, Paris, Klincksieck, 1971.

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type : les loups le menacent derrière un mur. À cette «DU TACT AU MI-DIRE»
jouissance de la castration quel est le symbole qui
peut faire obstacle sinon ce mur du langage, selon
Lacan comme dernier rempart là aussi ? Du tact au mi-dire
Un élément jusque-là négligé par Freud, ou signalé Laure Naveau
en passant dans la Traumdeutung, prend dans les
années trente un nouveau relief. C’est la thèse de
«On est stupéfait de cette fausse honte de l’analyste
l’ombilic du rêve : le point où le désir devient
devant l’action, où se dissimule sans doute une
inarticulable. Le désir était jusque-là articulé dans la
vraie : celle qu’il a d’une action, la sienne, l’une
métonymie qui est l’instrument rhétorique de
parmi les plus hautes, quand elle descend à
l’inconscient. Il faisait bon ménage avec le désir
l’abjection. Car enfin qu’est-ce d’autre, quand
significantisé par le phallus, avec ses possibilités
l’analyste s’interpose pour dégrader le message de
infinies de déplacement. Or là il y un point où le
transfert qu’il est là pour interpréter, en une
désir ne peut plus se faire représenter avec les
fallacieuse signification du réel qui n’est que
oripeaux signifiants que lui fournissent le
mystification.» 1
préconscient et ses restes diurnes.
L'un des trois articles dont Jacques Lacan
D’autres rêves peuvent mettre aussi en évidence
recommande la lecture, dans le Séminaire Les écrits
cette fonction particulière du symbolique comme
techniques de Freud 2 , est intitulé «Le problème de
n’effectuant pas la signification mais produisant cet
l’interprétation» * . Rudolph Loewenstein l’a publié
effet de réel. En témoignent ces rêves qui sont des
dans le volume 20 du Psychoanalytic Quaterly de
jeux de la lettre et pas forcément des jeux du sens.
1951, où figurent ces trois auteurs de la doctrine de
Ils témoignent de ces déplacements de jouissance,
l’ego-psychology, Hartmann, Kris et Loewenstein 3 .
dans le chiffrage, de ce métabolisme de la jouissance
Le problème qui, à cette époque, se pose aux
selon l’expression employée par Lacan dans
psychanalystes concerne en effet la façon de situer
«Radiophonie» 15 . Certains rêves néologistiques de
l’ego dans la seconde topique freudienne, le situer
Freud portent témoignage de cette activité de la
pour pouvoir l’interpréter. Jacques Lacan dénonce
lettre fonctionnant pour elle-même (cf. les rêves :
«la confusion la plus totale» qui règne dans la
Autodidasker et Norekdal).
psychanalyse post-freudienne 4 .
Pourtant le déclin de l’interprétation du rêve n’est
Dans cet article, Loewenstein reprend certains points
pas équivalent à l’abandon du terrain des formations
qu’il avait abordés en 1930 dans son premier article
de l’inconscient, au profit de l’analyse des
intitulé «Remarques sur le tact dans la technique
résistances. Lacan n’a pas discrédité l’analyse des
psychanalytique», qui fut publié dans le volume 4 de
rêves qui sont l’indice d’une béance qui est celle-là
la Revue française de psychanalyse en 193l 5 . Nous
même de l’inconscient : le rêve se situe en effet là où
verrons que la question du tact est toujours
je ne pense pas et où le désir est à l’état de «peut-
d’actualité dans celui sur «le problème de
être» 16 .
l’interprétation».
Ainsi ne faut-il pas tomber de Charybde en Scylla et
Je vous en propose une lecture qui cerne les points
prétendre que l’inconnu du rêve (unerkannte)
d’articulation de cette conception de l’interprétation
l’ombilic freudien, c’est le réel. On toucherait la
analytique, qui ne va pas sans des interventions, des
terre promise de l’objet de la pulsion. Le rêve ne
préparations et des conditions très précises.
jouit que du sens et du non sens, en aucune façon la
pulsion n’y trouve son compte. Seule l’angoisse
indique l’impossible franchissement d’une limite.
On se réveille alors pour continuer à rêver ou pour
se rendre chez l’analyste, à qui l’on raconte ses
1
rêves. LACAN J., «La direction de la cure et les principes de son pouvoir»
(1958), Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 638-639.
2
LACAN J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud (1953-
1954), Paris, Seuil, 1975, p. 33.
*
Traduit par Adela Bande Alcantud et Laure Naveau, à paraître dans les
Documents de la Bibliothèque en 1996, ECF.
3
LOEWENSTEIN R., «The problem of interpretation», Psychoanalytic
Quaterly, Vol. 20, 1951, pp. 1-14.
4
15 LACAN J., Le Séminaire Livre I, loc. cit ;
LACAN J., «Radiophonie» (1970), Scilicet n "2/3, Paris, Seuil, 1970, p.. 5
16 LOEWENSTEIN R. «Remarques sur le tact dans la technique
Ibid., p. 69. psychanalytique», Revue française de psychanalyse, Vol. 4, 1930.

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Les conditions L’envers de la psychanalyse, que «rien n’est tout»,


ce qui définit la castration ? 6
Le point de départ réside en cette affirmation Vient ensuite la question cruciale posée par
cruciale que «les interprétations ne représentent pas l’auteur : «Qu’est-ce qui définit l’interprétation et la
la somme totale – le tout – des interventions de distingue des autres interventions ?» Il en donne
l’analyste». Il y en a d’autres qui «créent les alors cette définition :
conditions sans lesquelles l’analyse serait «Ce sont des explications données aux patients par
impossible», par exemple celles qui incitent le l’analyste, qui ajoutent quelque chose au savoir
patient à suivre la règle fondamentale. Ces autres qu’ils ont d’eux-mêmes. Un tel savoir est extrait par
interventions ont pour but d’accompagner l’analyste des éléments contenus et exprimés dans
l’interprétation, de faciliter l’afflux des associations les propres pensées du patient, dans ses sentiments,
et de préparer l’ego à accepter les interprétations. dans ses mots et dans son comportement.»
Elles atténuent les défenses de l’ego et facilitent On peut d’ores et déjà saisir ce qui, dans cette
l’établissement du transfert. Par exemple : – «le doctrine, donne consistance à l’ego comme une
maniement de la règle d’abstinence», – sphère autonome sans conflit, sans désir inconscient,
«l’établissement de l’atmosphère analytique», – «les avec laquelle on peut traiter, voire calmer
explications données au patient sur la marche à l’inconscient, réservoir des passions et des pulsions.
suivre», – «les questions sur la réalité dans laquelle Comment aussi cette approche de l’interprétation
baigne le patient». traite la question du savoir sur l’axe imaginaire entre
Loewenstein situe le silence de l’analyste parmi ces le patient et son analyste et place l’analyste en
autres modes d’intervention possible, non seulement position de «tout dire», ou de compléter l’autre, ce
comme un mode d’encouragement à l’association, qui revient au même, bien loin de le situer dans un
mais comme «ayant un effet dynamique sur le «juste mi-dire». L’on saisit déjà en quoi, pour Lacan,
patient». Ainsi l’attitude de l’analyste peut-elle cette conception solide et sérieuse de l’interprétation
encourager le patient à «soulager sa conscience» et à n’en représente pas moins cependant la véritable
«exprimer verbalement ses envies et ses besoins au dévaluation.
lieu de s’installer dans un comportement trop
agressif sexuel ou autopunitif dans son analyse». La liste
Tout ceci constitue donc des interventions dites
«tacites» par Loewenstein, et ce, pour faire avancer L’auteur donne ensuite la liste de ce qu’il nomme
l’analyse. «les préparations à l’interprétation». Il y en a cinq :
Il évoque ensuite la tendance de certains analystes à 1. Montrer au patient que plusieurs des événements
raccourcir la durée des séances et à limiter de sa vie apportés au début de son analyse ont des
interventions et interprétations, dans le but de points communs.
simplifier le procédé analytique (Alexander et les 2. Pointer au patient qu’il s’est à chaque fois
thérapies limitées aux USA), et il prend position comporté de la même façon dans ces situations
ainsi : «Ceci est une dévaluation de ce qui est semblables.
spécifiquement psychanalytique, à savoir : obtenir 3. Démontrer que, dans chacune de ces situations,
des changements dynamiques par des insights des éléments de rivalité sont contenus.
obtenus par l’interprétation». Il destine donc 4. Faire remarquer que cette rivalité est inconsciente
l’interprétation à produire des insights chez les et qu’un certain type de comportement lui est
patients en précisant que, dans l’analyse, des insights substitué, afin d’éviter toute compétition. Il appelle
peuvent être obtenus du simple fait de parler cela : «interpréter les mécanismes et pas le contenu».
franchement, mais que le gain de l’insight est limité 5. Montrer enfin que ces comportements sont à
si le patient est seulement livré à l’association libre l’origine d’événements critiques de sa vie où les
sans aucune interprétation. tendances qui peuvent se lire sont celles du
L’on peut dire que l’insight est conçu comme un complexe d’Œdipe. Nous mesurons ainsi la distance
plus-de-savoir, un plus-de-sens du côté du patient, avec «le doigt levé du Saint Jean de Léonard», qui
que doit venir justement compléter une indique sans nommer.
interprétation de l’analyste, supposé donc savoir ce Loewenstein insiste sur le fait majeur que
qui manque. Cette illusion d’un savoir complet l’interprétation se pratique par étapes successives au
possible n’est-elle pas en soi un manque de tact, si cours de l’expérience, pour ne devenir complète
l’on admet l’une des propositions de Lacan dans
6
LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, (1969-
1970), Paris, Seuil, 1991, p. 235.

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qu’à la fin du traitement. À ce stade final, où réside comme le ferait la distribution de menus aux
en fait toute la théorie de l’ego, elle doit «inclure à la affamés» 10 .
fois l’origine des éléments de l’ego et les dérivés du C’est donc à propos de «révélation» qu’il situe le
ça.» manque de tact au rang des dangers de la
C’est là que, pour ma part, je situerais le désaccord psychanalyse sauvage : danger pour les malades et
radical de Lacan avec cette conception de la fin de la danger pour la cause analytique.
cure et de l’interprétation. Selon Jacques Lacan, et Lorsqu’en 1930, Loewenstein évoque à son tour le
comme l’a déployé Jacques-Alain Miller dans son tact, il utilise la métaphore freudienne du théâtre et
cours, à la fin de l’analyse, l’inconscient et le ça se de la scène, pour indiquer la subtile nuance qu’il y a,
séparent 7 . dans l’analyse, entre le vrai et le jeu : «Le passage
Ne pourrions-nous pas dire en effet que du jeu au sérieux doit faire l’objet, dit-il, d’une
l’interprétation lacanienne vise à la séparation du attention particulière de la part de l’analyste» 11 . Et
sujet d’avec l’objet qui cause son désir, alors que il ajoute : «Aux situations analytiques, dans
l’interprétation selon Loewenstein vise à la lesquelles le tact est nécessaire, ne suffit pas la règle
réconciliation du sujet avec son objet ? d’abstinence. Dans l’interprétation, le facteur tact
Quelques années plus tard, en 1958, Lacan reprendra entre en ligne de compte […] et se manifeste soit
la question de l’objet et des déviations de la théorie dans la manière d’interpréter, soit dans le moment
dans ladite «relation d’objet», dans son Séminaire où l’on interprète». 12
IV 8 . Il y réaffirmera le tranchant de la doctrine Ceci va nous permettre de justifier l’articulation
freudienne selon lequel l’objet perdu n’est jamais entre tact et mi-dire proposée dans le titre de ce
retrouvé, parce qu il a toujours manqué. Pour travail.
Jacques Lacan, la vraie question est celle des Si Freud évoque, en effet, le tact à propos de
différentes formes que revêt le manque d’objet, l’interprétation sauvage, s’insurgeant contre ce qu’il
castration, frustration, privation, et non pas celle nomme «la révélation brutale» au patient, et si
d’une harmonie supposée entre le sujet et l’objet. Loewenstein rappelle que le but de l’interprétation
Revenons à la doctrine de Rudolph Loewenstein : il est d’«étendre le savoir du sujet sur lui-même», nous
y a donc des conditions à l’interprétation dont il pouvons alors définir l’interprétation comme ce qui
aimerait faire une classification détaillée, afin, dit-il, porte sur cet intervalle, là où se conjoignent un
de «cerner le rôle de la psychologie de l’ego dans la savoir à obtenir par le patient, S2, – à la place d’une
technique psychanalytique». Il rappelle le but de vérité à révéler brutalement par l’analyste –, et le
l’interprétation : étendre le savoir que le sujet a de dire premier du patient dans son énoncé inaugural,
lui-même. Selon l’auteur, la caractéristique majeure Sl, intervalle où réside la cause du désir donc 13 .
de l’interprétation doit être d’opérer selon une Il me semble que nous touchons ainsi à la fois le
certaine progression, soit de la surface vers les point où Lacan a défini en 1967 le transfert par «le
profondeurs. sujet supposé savoir» 14 , demande de savoir adressée
«Pas de révélation», serait-ce l’autre façon de dire, à un analyste, et le point où ce savoir, en place de
comme Freud en 1910, «pas d’interprétation vérité, petit définir le discours de l'analyste, et la
sauvage» ? Ou encore : «Tact et ménagement, place de semblant qu'occupe l'analyste, semblant de
associés au respect des règles techniques de la vérité aussi bien, comme autre nom du mi-dire de la
psychanalyse» 9 . vérité : a/S2. 15 Il s’agit donc du rapport entre
Si Freud, en effet, rappelle que la névrose est une interprétation et savoir, c’est-à-dire du nouage entre
conséquence du conflit entre la libido et le transfert et interprétation, où la question se pose en
refoulement, entre la sexualité et le manque de termes de : «Qui sait ?»
satisfaction psychique, il précise, dans ce texte Pouvons-nous y saisir ce point d’où Lacan s’est
intitulé «La psychanalyse dite sauvage», que la dégagé de ses contemporains, le point d’où la
révélation inappropriée au malade de son
inconscient, provoque toujours «une recrudescence 10
Ibid.
des conflits et une aggravation des symptômes… 11
LOEWENSTEIN R., «Remarques sur le tact…», op. cit., p. 267.
12
Ibid., p 271.
7 13
MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, enseignement prononcé dans le Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux
cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII, «Donc» (1993- de la psychanalyse (1964), le chapitre intitulé «De l'interprétation au
1994), (inédit). transfert», et J.-A. MILLER, «Transfert et interprétation», Actes de
8 l'École, vol. VI, 1984, p. 35.
LACAN J., Le Séminaire, Livre IV ? La relation d’objet (1956-1957), 14
Paris, Seuil, 1994. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de
9 l’École», Scilicet n°1, Paris, Seuil, pp. 18-19.
FREUD S., «À propos de la psychanalyse dite `sauvage'» (1910), La 15
Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 40. LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, op. cit..

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contradiction puis la séparation se sont opérées, et ce seul combat» 17 . Ainsi Loewenstein mentionne-t-
faire du «mi-dire» le nom de la coupure il la valeur tactique et les objectifs stratégiques des
épistémologique de l’interprétation analytique ? Je interventions et interprétations de l’analyste.
propose de relire dans ce sens l’une des propositions C’est ici qu’apparaît la notion de timing, le second
de Lacan à ce propos : «Le savoir supposé dont, à point important de la quatrième condition de
mon dire, le psychanalysant fait transfert, je n’ai pas l’interprétation, et qui pourrait se traduire ainsi :
dit que le psychanalyste en soit plus supposé savoir l’interprétation doit tomber à point nommé. L’auteur
la vérité. Qu’on y pense pour comprendre qu’y remarque que Freud utilisait encore le terme de tact
adjoindre ce complément serait mortel pour le pour décrire l’importance d’un timing correct de
transfert.» 16 l’interprétation. Il s’agit donc de ce qu’il est
demandé à l’analyste de savoir faire : interpréter au
Six conditions bon moment et de façon juste, ce qui fait référence à
une mesure.
Pour Loewenstein et les tenants de l’egopsychology, À ce propos, il rapporte l’exemple comique du
la caractéristique majeure de l’interprétation est manque de tact d’un analyste : un jour, un patient
d’opérer selon une certaine progression, «de la voit le cigare de son analyste brûler tranquillement
surface vers les profondeurs». Pour cela, six par terre. Pour que son analyste s’en aperçoive, il se
conditions sont nécessaires à l’interprétation : met à tousser, et lui ayant fait la remarque qu’il
1. L’interprétation doit tenir compte du su et du non- s’était endormi, il s’entendit répliquer par
su d’une part, du présent et du passé d’autre part. l’analyste : «Vous voulez toujours qu’on s’intéresse
Sans cela, dit-il, «chercher le souvenir refoulé dont il à vous !». Ce qui, dit Loewenstein, était vrai en soi,
s’agit, c’est comme chercher une aiguille dans une mais dit à ce moment-là, peu bénéfique. «L’analyste
botte de foin, alors qu’il est plutôt comparable à un avait fait mauvais usage d’une juste observation,
aimant dans de la limaille de fer». Le but de dans le but de déplacer la faute de s’être endormi sur
l’analyse n’est-il pas de révéler au patient comment son patient.» La fonction temporelle de
le présent se rapporte au passé ? Les interprétations, l’interprétation est donc soulignée.
par conséquent, doivent viser à cette connexion 5. On peut traduire the wording of an interprétation
passé-présent, comme par exemple l’interprétation par la «mise en mots» d’une interprétation : c’est
du transfert. donc de sa formulation ou de son énonciation qu’il
2. Ni trop près, ni trop loin du conflit. Par exemple, s’agit. L’idée pourrait nous plaire : il s’agit de
ne pas interpréter dans des situations d’intense l’usage de la langue et de la position d’énonciation
émotion, de deuil aigu, ni lorsqu’au contraire, de celui qui parle. Mais son traitement paradoxal par
l’actualité est trop éloignée des conflits. Loewenstein ne peut nous convenir : «Il importe,
3. L’interprétation dépend du moment où en est le dit-il, d’éviter d’utiliser la terminologie analytique et
patient dans l’analyse, c’est-à-dire du progrès théorique – certes –, et d’employer le langage du
analytique. patient» – appel, nous semble-t-il, à l’imaginaire de
4. La séquence et la hiérarchie des interprétations. la relation duelle et à ses inévitables impasses…
Par exemple, une des règles des séquences est Sauf si c’est l’écho, la résonance, l’homophonie
d’éviter d’analyser un symptôme névrotique propre au langage qui sont utilisés comme une
important dès le début. C’est dans cette catégorie de scansion, avec leur part d’équivoque.
conditions que Loewenstein cite ses deux collègues, L'exemple clinique de la pratique de Loewenstein
Kris et Hartmann. nous en dit long à propos du paradoxe de
Kris parle de la «valeur positionnelle» des l’interprétation. Il s’agit d’une patiente atteinte de
interprétations pour définir leur efficacité. Au sujet névrose obsessionnelle. À chaque fois qu’il
de leur position, une comparaison freudienne est proposait une interprétation de ses symptômes
évoquée, qui se réfère à la tactique guerrière : une compulsifs, elle répondait : «C’est à peu près cela,
bataille autour d’un village ou d’une colline qui, en mais pas tout à fait 1» Alors il modifiait légèrement
temps de paix, ont peu d’importance dans la vie sa formulation, jusqu’à ce que, dit-il, elle
d’une nation, mais autour desquels se décide le sort corresponde à ses propres pensées. Elle riait et
de tout le pays en période de guerre. «La valeur des reconnaissait avec une joie indubitable : «C’est
lieux peut n’être que tactique et n’exister que pour cela !» Et ses symptômes disparaissaient
temporairement.

17
16 FREUD S., «La dynamique du transfert» (1912), La technique
Ibid. psychanalytique, op. cit., p. 55.

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Un autre de ses patients réagit une fois à son structurale du sujet par le langage et par l’objet qui
interprétation en disant : «Vous l’avez manqué de le cause, au lieu d’en faire l’interprète, celui qui
l’épaisseur d’un cheveu.» Mais, pour Lacan, ce prête sa présence.
cheveu, cette touche de «ce n’est pas ça» n’est-elle 6. La dernière condition est relative à ce que Freud
pas précisément l’une des conditions majeures de appelle «reconstructions» : «À partir de l’histoire,
l’interprétation, voire son paradigme ? Juste à côté, des associations, des rêves, l’analyste déduit
dans l’entre-deux, dans l’interdit, là où réside l’existence d’événements significatifs du passé du
justement ce qui ne peut que manquer ?… ou patient».
signifier le manque ? C’est comme si les Loewenstein rapporte un récit que lui a fait
commentaires de Loewenstein ne situaient pas la Hartmann à propos d’un patient préalablement
portée de ses interprétations là où elle se trouve, analysé par Freud, donc une interprétation de Freud.
dans la nécessaire dimension de l’équivoque propre Le patient racontait qu’à la puberté, il avait une fois
au langage humain. rêvé qu’il avait des relations sexuelles avec sa mère
Il propose encore deux règles techniques relatives à et sa sœur. Freud lui dit alors qu’il avait dû être très
l’importance de cette énonciation de l’interprétation. amoureux d’une fille au moment où il avait eu ce
La première concerne les mécanismes de défense rêve incestueux. Quelle équivoque plus belle que
des patients, que l’analyste doit se garder d’utiliser celle là : «Vous avez aimé !», lui interprète Freud en
lui-même, comme par exemple l’ironie avec un quelque sorte, laissant la signification pourtant
patient ironique. La seconde concerne la nécessaire superbement oedipienne de l’aveu du patient en
utilisation des éléments temporels, des adverbes de retrait, et le savoir théorique du côté du sujet, pour
temps par exemple, comme «maintenant, avant, au privilégier l’utilisation du langage comme objet.
temps où…», afin de faire le lien entre présent et Puis vient le très bel exemple final d’interprétation à
passé, ou inversement. partir des reconstructions faites par Loewenstein lui-
Si nous pouvons souscrire à cette pratique de même. Il s’agit d’un jeune homme très ambivalent
l’adverbe, qui est effectivement un puissant moyen avec les hommes et en particulier avec son père et
d’équivoque, car, dans notre langue, l’adverbe ment, les figures paternelles. Cela se passait en 1939, juste
nous ne pouvons que contester la thèse qu’il en avant l’éclatement de la guerre en France, et
propose, celle d’une adaptation : «L’importance de Loewenstein l’avait informé que dans l’éventualité
l’énonciation correcte de l’interprétation repose sur d’une guerre, il serait contraint d’interrompre le
le fait que la névrose, ses symptômes et les conflits traitement pour rejoindre l’armée. «Le patient
ne sont pas des phénomènes statiques, mais sont paraissait se désintéresser de cette question. Un jour,
dynamiques et évoluent avec la vie du patient. La pourtant, il se rappela que, durant la première guerre
fonction des interprétations est de mettre en mots les mondiale, quand son père était soldat, il avait passé
conflits cachés qui sous-tendent les symptômes. son temps à établir des statistiques comparatives
Elles doivent donc s’adapter à la relation entre l’ego portant sur les armées navales et aériennes. Il était
et les dérivés du ça à un moment donné.» clair que ces statistiques d’adolescent étaient une
Loewenstein donne alors cet exemple défense magique contre ses désirs de mort
d’interprétation de sa clinique. Un patient marié inconscients, mais surtout l’expression du désir que
racontait qu’il était attiré par plusieurs femmes, et son père survive et soit victorieux. Ma seule
les efforts qu’il lui fallait faire pour lutter contre interprétation sur ce point fut de lui dire que durant
cette attirance. Soudain il exprima le désir d’être la première guerre mondiale, il avait été patriote. La
aimé par son analyste. Ce besoin d’être aimé par un fonction et le but de cette interprétation était de
homme à ce moment-là fut interprété comme le désir rendre conscients les émotions refoulées et les
d’être protégé par la tentation exercée par les sentiments positifs envers à la fois le père et
femmes. Il n’aurait pas suffi, dit l’auteur, de montrer l’analyste qui, comme son père, devait le quitter
l’oscillation entre les tendances homosexuelles et les pour rejoindre l’armée.»
tendances hétérosexuelles : il fallait que On peut s’étonner ici encore de l’écart entre ce qu’il
l’énonciation de l’interprétation contienne aussi le dit au patient, équivoque entre la reconnaissance du
conflit structurel du patient. Cette proposition met en vœu de mort à l’endroit du père et sa parodie en quoi
évidence que l’auteur cherche à obtenir une consiste le rituel obsessionnel, et le commentaire
réconciliation du patient avec ses pulsions, comme si unificateur qu’il en déduit : une identification à
le fantasme n’existait pas, et que, pour ce faire, il l’idéal donc, être patriote, comme son père militaire,
situe l’analyste comme médiateur du discours, et comme son analyste tout près de l’être.
médiateur des conflits, c’est-à-dire de la division

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Pour conclure divise, qui le fait s’évanouir en tant que moi, soit
l’objet qui cause son désir et qui ne s’atteint que par
Lorsque, pour conclure, Loewenstein définit les le réel.
interventions et interprétations de l’analyste comme Pour ma part, j’ajouterais à ces remarques que si ce
«des actes sociaux qui constituent des liens pour sujet freudien et lacanien de l’inconscient est divisé,
l’individu», ne constitue-t-il pas un discours, que aucune condition ni préparation à l’interprétation ne
l’on pourrait situer du côté de celui du maître, qui pourront jamais colmater sa faille, sa béance, sa
dirait en somme : «Je sais ce qui manque à vos division inhérente et irréductible. Aucun mot de
paroles… Vous et moi, associons-nous. Le gain en l’Autre, puisqu’à lui aussi il manque un signifiant
sera meilleur» ? pour le représenter, ne peut dire quel est son être,
Il termine son article sur cette phrase : «La parole, marqué du sexe et de la mort. Aucun dire de
des deux côtés, est une condition essentielle de ces l’analyste ne pourra donc abolir l’indécidable du
changements dynamiques qui sont produits par le choix dernier du sujet devant ce qui le cause, et qui
traitement psychanalytique.» lui fait plus horreur que bonheur.
Toutes ces précautions, toutes ces préparations,
toutes ces conditions à l’interprétation spécifiques à
la doctrine de ego-psychology ne vont-elles pas en Subversion d’une interprétation kleinienne
fait à l’opposé du tact, si nous attribuons à celui-ci la Claude Quénardel
vertu d’être un mi-dire, qui conduit le sujet à un
savoir sur la vérité de son être, soit le réel ? Un Lacan, dans son Séminaire «Problèmes cruciaux
savoir où se désigne plutôt «l’incompatibilité du pour la psychanalyse» 1 nous parle d’une cure
désir avec la parole» 18 – car le réel n’est pas pratiquée par une analyste anglaise du nom de Pearl
d’abord pour être su 19 , et non pas l’écrasement du King.
désir par la parole de l’analyste, maître du désir ? À travers cet exemple, il nous fait vivre les
Lacan répondait encore aux Américains en 1974, à difficultés, les impasses que rencontre une analyste
la Yale University, à ceux pour qui la psychanalyse kleinienne avec ses propres théories fondées sur
équivaut sans doute toujours à une promesse de l’hypothèse d’une rencontre toujours possible avec
bonheur : «S’il y a une loi cardinale de la l’objet du désir. Lacan accordera une attention
psychanalyse, c’est de ne pas parler à tort et à particulière à un symptôme transitoire survenu en fin
travers, même au nom des catégories analytiques. de cure, considéré comme une impasse du désir, et à
Pas d’analyse sauvage ; ne pas plaquer de mots qui l’interprétation qui en découle. Il mettra cette
n’ont de sens que pour l’analyste lui-même… interprétation en jugement pour nous montrer
L’interprétation analytique n’est pas faite pour être comment une différence d’orientation dans la théorie
comprise, elle est faite pour produire des vagues […] analytique a des conséquences dans la façon dont
Et pour ne pas y aller avec de gros sabots, il faut s’oriente une cure et dans la façon dont elle se
avoir été formé comme analyste.» 20 termine.
Il ne nous semble pas approprié de prêter à On peut se demander pourquoi Lacan n’a pas été
Loewenstein de «gros sabots». Il y a même une chercher du côté des orientations kleiniennes
certaine justesse et une rigueur indéniable dans ce doctrinales pour nous éclairer. Il aurait pu, par
qui semble avoir été sa pratique analytique. Le exemple, se servir de Rosenfeld qui est un des
problème se situerait donc plutôt au niveau du représentants les plus éminents et des plus
repérage de ce que Jacques Lacan appelle «les dogmatiques de l’approche psychanalytique
catégories analytiques». Nous retiendrons celle que kleinienne. Les schémas préétablis qu’il applique par
nous n’avons fait qu’esquisser ici, soit : le réel exemple dans son livre : «Impasse et interprétation»
comme impossible. C’est à notre avis celle qui, dans n’intéressent pas Lacan. Il préfère l’interprétation
la doctrine de l’ego-psychology, est recouverte par non standard faite par P. King. Il nous montre
cette idéologie imaginaire d’un moi fort, autonome, l’effort d’invention, le point de vue original de cette
sans conflit, heureux, par la grâce de l’analyste- analyste. Il la trouve audacieuse dans la façon dont
interprète. Celle qui est à l’œuvre dans le fantasme elle remet en question le ressort de l’expérience
pour recouvrir ce à quoi le sujet a affaire, qui le analytique. Elle réinterroge les concepts kleiniens de
bon et mauvais objet jusque dans le titre de son
18
LACAN J.,» La direction de la cure…», op. cit., p. 641.
19
LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, op. cit.
20 1
LACAN J., «Conférences et entretiens dans des universités nord- LACAN J., Le Séminaire, Livre XII, «Problèmes cruciaux pour la
américaines», Scilicet n°' 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 35. psychanalyse» (1964-1965) (inédit), leçon du 3 février 1965.

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exposé : «L’exploitation inconsciente du mauvais Le patient lors d’une séance suivante apporte ce
parent pour maintenir la croyance de l’omnipotence symptôme : «Les choses en sont au point pour lui
infantile». 2 qu’il ne peut à son breakfast tenir sa fourchette sans
Lacan s’appuie sur cette expérience clinique pour s’apercevoir qu’il voudrait piquer à la fois le pain
interroger le rapport du sujet à l’objet quand grillé et le beurre, qui évidemment sont faits pour se
l’impossibilité du désir n’est pas portée par le mythe conjoindre mais qui en ce moment sont encore dans
œdipien, par l’interdit œdipien et la loi. Il fait entrer des plats séparés». Cela angoisse terriblement ce
la jouissance pulsionnelle comme ce qui viendrait patient.
déterminer l’impossibilité du désir et introduit le Lacan appellera ce symptôme, symptôme de
concept de l’objet a pour situer ce qui, de la pulsion, Buridan. Il lui donne ce nom en souvenir de l’âne
peut se traduire en tant que reste de l’opération fameux qui, ayant aussi faim que soif, est à égale
symbolique. Nous en verrons les conséquences dans distance d’une botte de foin et d’un seau d’eau et ne
la pratique de l’interprétation : parvient pas à choisir.
Qu’est-ce qu’une interprétation, comment et sur quoi Ce symptôme nous est présenté comme une impasse
opère-t-elle ? du désir, car le désir dans sa confrontation à
Il s’agit d’un patient que Lacan situe «sur le bord du l’impossible y prend figure d’impuissance. Lacan est
champ psychotique», «borderline» dira son analyste. particulièrement intéressé par l’émergence de l’objet
C’est-à-dire qu’il se présente comme un patient oral à la fin de cette cure. Pourquoi cette pulsion se
égaré, faisant des crises de dépersonnalisation ou fait-elle reconnaître séparée de la parole ? Il attribue
d’épilepsie. Elle distingue deux phases dans son cela à l’effet de l’action de l’analyste dans la
analyse : une première phase de dix années pendant direction de la cure quand la relation à l’Autre est
laquelle elle essaie de régler la vie de son patient à réduite à rien. Le symptôme de Buridan est pour
partir «du défaut de certaines exigences idéales». Il Lacan la démonstration de ce qui s’offre à la fin
avait en effet un père carent, déprimé. Elle l’installe d’une analyse menée au nom de la demande. La
dans une histoire, l’introduit dans l’aliénation pulsion orale devient le terme de la demande.
signifiante. Ce patient sort de son état d’errance, Il précise que «cette butée prétendue régressive n’est
rentre dans un fonctionnement dit normal, se pas pour autant le point d’aboutissement nécessaire
marie… Mais à nouveau des crises d’angoisse de toute analyse».
surgissent et le ramènent chez son analyste. C’est la Voyons maintenant l’interprétation de Pearl King :
deuxième phase. Par exemple, après avoir abattu un «La partie qui est en mal d’aller mieux et a fait
arbre, il est pris d’une panique telle qu’il retourne alliance avec moi en a pardessus la tête de la façon
chez son analyste. Elle analyse les faits ne dont vous continuez à être incapable de faire un pas
comprenant pas du tout comment il peut en revenir à vers ce qui vous manque. La façon dont vous ne
ce point-là. Ayant constaté la fragilité des pouvez avancer pour saisir un des objets que vous
identifications de ce patient, elle en vient alors à désirez est comme un aveu de placer votre bouche
mettre en cause les concepts qui ont guidé cette cure. affamée de bébé dans chacun des deux. Alors,
Elle décide d’en changer les perspectives. comme vous croyez inconsciemment qu’il n’y a
Elle reprend son patient en face à face et se dit que assez de nourriture que pour une bouche, c’est-à-dire
peut-être elle l’a trop encouragé à se plaindre de son que vous ne pouvez faire qu’une chose à la fois,
père. Elle remet en question le fait que le père soit à l’autre partie de vous même va succomber à la faim
l’origine des ravages et pense que ce patient avait et en mourir.»
peut-être besoin d’avoir un père insatisfaisant pour Lacan est étonné par cette interprétation. Il la dira
se maintenir dans l’existence. Elle veut démontrer «circonvolutoire» ; ce qui signifie enroulée au tour
que le problème de son patient n’est pas d’avoir un d’un point central. Éric Laurent a traité ce point dans
mauvais parent mais d’être un mauvais enfant, et un exposé 3 sur lequel je me suis appuyée pour
qu’il a tout fait pour maintenir son père à la même dégager le caractère subversif de cette interprétation
place que celle où il a essayé de maintenir son par rapport à la théorie kleinienne. Dire au patient :
analyste pendant tant d’années. Elle constate en effet «vous avez deux bouches», ce n’est pas la même
qu’elle se sentait parfois engluée, «emprisonnée» par chose que de dire : il y a un bon et un mauvais objet,
ce patient et situe l’omnipotence du côté de celui-ci. ce qui laisserait penser que l’objet et le sujet peuvent
L’Autre est réduit à rien. Cette nouvelle perspective se recoller si le sujet fait le bon choix vers ce qui lui
produit des effets. manque. Ne pas le rencontrer ne serait alors qu’une

2 3
KING P., Communication au congrès de Stockholm, qui ne sera pas LAURENT É., «Les deux bouches du sujet», Analytica vol. 47, Paris,
publiée. Navarin, 1986, pp. 43-46.

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affaire d’impuissance. Elle n’assimile pas l’analyste recoller. Le sujet et l’objet ne pourront jamais se
comme les kleiniens au bon ou au mauvais objet. En rejoindre. Il faudra toujours demander, en passer par
disant : «vous avez deux bouches» elle suppose la parole pour recevoir, impliquant une perte de sens
qu’une partie veut aller mieux et l’autre ne veut pas. qui résiste à l’interprétation. C’est ce que Lacan
Le sujet est clivé et il devient alors impossible de traduit par l’aliénation du sujet. La cause de la
recoller le sujet et l’objet. Elle fait porter la division division du sujet, le conflit n’est pas dû, comme le
non pas sur l’objet (dans la dialectique du bon ou du croit cette analyste, à la défaillance du sujet à
mauvais) mais sur le sujet, et tend à rapporter le assumer l’ordre symbolique. Ce défaut, ce manque
manque au sujet lui même. En ce sens cette est présent au niveau du symbolique comme tel. Le
interprétation fait subversion à l’interprétation sujet ne peut s’inscrire totalement dans le sens. C’est
kleinienne car elle cherche à établir une connexion particulièrement frappant dans ce cas où le patient a
différente du sujet à l’objet. On peut dire que cette eu un père déprimé.
interprétation est lacanienne dans la mesure où elle L’omnipotence n’est pas du côté de l’enfant à
montre le clivage, l’inadéquation de la pulsion l’endroit de son père comme le croit R King. Elle se
sexuelle à son objet. situe au lieu de l’Autre en tant qu’omnipotence des
Mais elle n’est plus lacanienne du tout quand elle idées qui sont au lieu de l’Autre. Là où l’Autre
nous dit que, s’il ne va pas mieux, c’est parce qu’il a manque, là où le père déprimé n’a pas de mot pour
un mauvais parent en lui, dont l’origine proviendrait symboliser son désir, au point du défaut intrinsèque
des mauvais traitements du père. Que fait R King ? au symbolique, le sujet se fait l’objet de l’Autre, il
Elle réduit l’impossibilité à une impuissance devant est lui même objet a. Lacan tente de cerner la
un méfait, à une dysharmonie dont la cause serait jouissance avec le concept de l’objet a. Il l’élabore
une atteinte d’un objet de la réalité. Elle imaginarise dans le symbolique mais le situe dans l’imaginaire.
le manque. Finalement Lacan constatera que Lacan repense l’imaginaire à partir de l’objet a.
«l’analyste n’arrive pas à s’apercevoir de ce dont il D’une part il fait trou dans l’image, il n’est pas
s’agit vraiment.» spécularisable «il court, va et vient et passe comme
Alors de quoi s’agit-il vraiment ? la muscade dans sa nature, il est perçu et jamais
Voici un patient qui a de gros problèmes avec son retrouvé» et d’autre part il permet un réglage
désir. À travers ce symptôme des deux bouches le invisible du sujet dans sa relation à l’Autre, ce qui
désir apparaît comme un désir arrêté, déréglé, nous lui assure une prise sur l’Autre. Ainsi dit Lacan :
le considérerions volontiers comme psychotique. «Ce que le sujet a maintenu au travers toute son
Lacan ne tient pas compte de la structure de ce histoire c’est un besoin de maintenir sa prise sur
patient pour traiter la question de l’interprétation : l’adulte». À partir de cette interprétation, il nous
«Mais aujourd’hui, je veux vous dire comment à une apporte un éclairage sur ce savoir-là, ce point
analyste assurément sensible comme vous allez le aveugle qui met en fonction le désir. À cette époque
voir à son expérience, l’objet a lui apparaît à elle, de l’enseignement de Lacan la position de l’objet a
donc ici peu importe que le cas avec lequel elle est en référence avec l’Autre.
promeut ses réflexions, soit un cas borderline Ainsi peut-on repérer deux voies, deux tendances, de
comme elle dit». Qu’est-ce qu’une interprétation l’interprétation conduisant à des fins de cure
pour un sujet psychotique ? Y aurait-il un registre différentes concernant le traitement de la jouissance.
qui ne se distingue pas et dans l’interprétation Soit l’interprétation de R King qui nous est
quelque chose qui relève du trans-structural ? Il présentée par Lacan comme une interprétation
s’agit pour Lacan d’une fin d’analyse en rapport limitée. C’est une interprétation symbolique mais
avec un reste, un résidu qui ne se laisse pas effacer imaginarisée. On voit l’effort de P. King d’insérer la
par le désir. Comment rétablir une connexion entre jouissance dans le symbolique, pour réintroduire le
le désir et la pulsion, comment redonner au sujet une sujet dans l’aliénation à l’Autre ; mais en
pulsation vitale permettant de le réintroduire dans la imaginarisant le symbolique, elle maintient la
voie du désir ? Contrairement à la théorie kleinienne, possibilité du rapport entre le sujet et l’objet. La
pour Lacan le conflit n’est pas dû à la défaillance du seule issue proposée à ce patient est la voie de la
sujet à faire le bon choix vers ce qui lui manque. Il réparation avec sa perspective infinie. Le sujet est
donne à ce «je ne peux pas» une autre allure, introduit à l’aliénation essentielle dans l’Autre, mais
d’impossibilité. il ne peut saturer ce dont il s’agit concernant la
Dire : «vous avez deux bouches», c’est dire que la jouissance, le fantasme n’étant pas situé.
bouche est un orifice double : celle qui mange et Lacan nous ouvre une autre voie que celle de la
celle qui parle et qu’elles ne pourront jamais se réparation. Il cherche à établir une connexion du

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sujet et de l’objet tout à fait différente de celle de R


King. L’arme de l’interprétation se trouve déplacée,
remaniée à partir du moment où Lacan dégage un
autre contenu au savoir. Il fonde le savoir sur le
fantasme en tant que soutien méconnu du désir.
L’interprétation est traitée par Lacan à partir du
concept de l’objet a. La jouissance est identifiée à
l’objet a. Le désir n’est rien d’autre qu’une fonction,
une coupure, une faille produite par l’interprétation.
Elle sera efficace à partir du moment où le sujet
pourra, dans cette faille, percevoir la valeur qu’il
prend comme objet a, c’est-à-dire non pas «l’effet
que l’enfant essayait de faire, mais l’effet que lui
ressentait, à savoir être placé en ce point aveugle
qu’est l’objet a», ce que Lacan appelle «l’efficace de
la bonne coupure». L'inconscient est ramené à une
surface et l’analyste est identifié à un tailleur qui
doit, non pas raccommoder, réparer le lien entre le
sujet et l’objet mais au contraire donner le bon coup
de ciseaux pour obtenir, entre le sujet et l’objet, la
séparation nécessaire pour terminer une analyse.
«Serait-ce donc là la fonction de ce fameux désir de
l’analyste […] être celui qui sait tailler».
Cet exemple révèle l’effort de Lacan pour articuler
désir et jouissance. Il s’appuiera sur le travail de P.
King pour dévaloriser le concept de la demande et
nous montrer que le désir ne se réduit pas à la
jouissance. Le souci de Lacan est d’atteindre cette
jouissance par le signifiant, ou encore de traiter le
réel par le signifiant. Cela les post-freudiens s’en
sont abstenu, au profit de la substance de l’objet
primordial.

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Logique lacanienne
Réel de l’interprétation "fera signe vers", "montrera"] l’indicible, en
Gilles Chatenay représentant clairement le dicible» 3 .
En un sens, la psychanalyse répond au programme
Qu’il y ait un réel de l’interprétation, la psychose en de Wittgenstein : dire clairement – bien dire – tout
témoigne. ce qui peut se dire, pour montrer, produire ce qui ne
Comment l’interprétation peut-elle atteindre le réel – peut se dire. Et l’interprétation, en ce qu’elle fait
le réel, le mode de jouissance, la pulsion ? signe, montre, est au tranchant de ce programme.
L'intuition que je voudrais défendre ici est que c’est Sous la parole interprétative, sous la dimension du
par la signification, dans sa dimension réelle, que sens, du Sinn, il y a une visée silencieuse de ce qui
l’interprétation agit, comme dénouage, et renouage. ne peut se dire, de ce qui compte vraiment. Et
Il n’est pas habituel de mettre l’accent sur la l’énoncé qui est au titre de ces Journées, «Vous ne
dimension réelle de la signification – et ce, de plus, dites rien», est en cela toujours justifié, aussi bavard
dans l’interprétation. Il serait plutôt d’usage parmi l’analyste soit-il : Vous ne dites rien… sur ce qui
nous de rapporter la signification à sa seule compte vraiment, vous ne dites pas le vrai sur le
dimension imaginaire, et d’entendre dans ce cadre vrai, vous ne dites pas la signification de mon
cette assertion de Lacan dans «L’Étourdit» : existence. Sur ceci en effet l’interprétation fait
«l’interprétation est du sens et va contre la silence. Elle montre, elle indique du doigt, elle fait
signification» 1 . signe – et le signe, en tant qu’il se lit, ne s’entend
Lacan nous donne pourtant des indices de la pas.
dimension réelle de la signification. Ainsi dans sa Reste que la visée de l’analyse n’est pas
«Conférence à Genève sur le symptôme», nous dit-il qu’épistémique, que celle-ci, au-delà de montrer,
qu’il a repris à Frege le terme Bedeutung de sa veut toucher le réel de la jouissance – elle veut
«Bedeutung des Phallus» – sa «Signification du toucher ce qui habite le silence, ce qui ne peut se
phallus» –, et l’a traduit par signification, faute de dire.
pouvoir donner un équivalent. Et il précise :
«Bedeutung est différent de Sinn, de l’effet de sens, Wittgenstein traite du rapport au réel dans ses
et désigne le rapport au réel» 2 . Investigations philosophiques, et ce, par la question
de la signification.
Qu’est-ce que ce «rapport au réel» ? Voici sa réponse : Meaning is use-la signification,
L’opposition frégéenne entre Sinn et Bedeutung c’est l’usage. La signification d’un mot, d’une
traverse la recherche de Wittgenstein, qui, après phrase, c’est son usage 4 . Cet aphorisme peut être
avoir établi dans le Tractatus logico-philosophicus entendu du côté du sens, du Sinn : un bon
les règles du Sinn, de tout ce qui peut se dire, dictionnaire adjoint à ses définitions des citations,
s’affronte à la question de la signification. Chez lui, c’est-à-dire des usages, des utilisations du mot. Mais
cette question est équivalente à la question cruciale l’usage doit s’entendre aussi dans le cadre de ce que
de sa vie, celle de savoir comment le langage touche Wittgenstein appelle des «jeux de langage». Un «jeu
au réel. Et ce qui nous intéresse, c’est qu’il y répond. de langage», c’est une situation concrète dans
Le Tractatus vise à établir la distinction entre ce qui laquelle le mot, ou la phrase, est concrètement
peut se dire, et ce qui ne peut pas se dire – et que utilisé. En ce sens, l’«usage» ne ressortit pas que de
l’on doit donc montrer. Ce qui ne peut se dire est ce la coutume, de l’habitude ou de la convention : c’est
qui importe vraiment : l’éthique, l’esthétique, la aussi une occurrence, une effectuation particulière.
mystique, la vérité, le sujet : tout ce qui concerne la Cela revient à soutenir que tout n’est pas langage,
signification, la Bedeutung de notre existence. «La dans le jeu de langage : le jeu de langage comprend
philosophie, écrit-il, signifiera [à lire ici comme bien sûr ce qui, se dit, ou peut se dire, mais aussi les
actions qui s’y déroulent, les actes qui y

3
WITTGENSTEIN L., Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard,
Tel, Traduction P Klossowski, 1961, n°4. 115, p. 53.
1
LACAN J., «L’Étourdit», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 37.
2 4 WITTGENSTEIN L., «Investigations philosophiques», in Tractatus
LACAN J., «Conférence à Genève sur le symptôme» (1975), Bloc-notes logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques, op. cit. «La
de la psychanalyse n°5, 1985, p. 14. signification d’un mot, c’est son usage dans le langage» (I, 43), p. 135.

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surviennent 5 : en d’autres termes, ce qui ne peut se Ma patiente est perplexe. «On tient» est parfaitement
dire. Le jeu de langage est – aussi – une mise en incongru, dans l’atmosphère de la bibliothèque.
acte. Incongru, tout comme le regard neutre que lui avait
En cela, la signification – puisque la signification, lancé la jeune femme. Tous deux sont incongrus au
c’est l’usage dans le jeu de langage – ne ressortit pas jeu de langage, au lien social qui est censé régner
toute du langage. La signification touche au réel, elle dans une bibliothèque universitaire.
est «matérielle», si je puis décliner un néologisme En revanche, la rencontre, le regard et l’interjection
que Lacan propose dans sa conférence de Genève. «On tient» peuvent se trouver noués dans un autre
Le jeu de langage noue deux plans. jeu de langage, un jeu sadique. On a délibérément
Sur un premier plan, il met en action un lien social, provoqué son intérêt, son désir, son trouble, on l’a
un discours. On ne joue pas seul, il n’y a pas de séduite, et on se joue d’elle, on lui montre, et on
langage privé, le jeu de langage n’est pas solipsiste, montre à tout le monde qu’on la tient. Tout le monde
il suppose l’Autre. Si malgré tout on se comprend jouit d’elle, tout le monde voit.
plus ou moins, c’est qu’en fin de compte, le jeu de C’est le point important : l’objet, le regard est neutre
langage n’existe en tant que tel qu’inséré dans ce tant qu’il n’est pas noué à un discours, c’est clans la
que Wittgenstein appelle une «forme de vie» mesure de son nouage qu’il devient objet pulsionnel,
partagée. sadique, qu’il prend signification de jouissance,
Sur un deuxième plan, dans la mesure où il suppose réelle.
une mise en action effective, réelle, le jeu de langage La séquence ne s’arrête pas là, le nouage n’est pas
met en cause une signification particulière. Là se définitif.
trouve engagée la signification intime du sujet, sa Toujours dans la bibliothèque, ma patiente
«forme de vie» à lui – – son fantasme et ses modes s’interroge. «Dans mes associations, me dit-elle en
de jouissance. séance, m’est venu que votre nom, Chatenay, avait
un air de ressemblance avec «On tient». «On tient»,
Les deux plans sont noués, et je dirai, même si l’on «Chatenay», il y a un je-ne-sais-quoi, un air de
ne trouve pas la référence topologique chez famille. Alors, ajoute-t-elle, j’ai lancé, suffisamment
Wittgenstein, que la signification, en fin de compte, fort pour être entendue :"Tout ne tient pas"».
réside dans ce nouage même. Ce qui revient à dire Un apaisement s’en est suivi, indéniable bien
que si l’on change le nouage, on touche à la qu’instable.
signification – au réel. Et dans la mesure où elle L'énoncé «Tout ne tient pas», qu’elle prononce, est à
atteint le nouage, l’interprétation, comme le dit mon sens une véritable interprétation. À partir du
Lacan, va contre la signification. moment où le signifiant de l’analyste vient
Cette atteinte petit-elle se dire ? Dans la mesure où s’articuler au «On tient», c’est un nouveau jeu de
elle emporte du réel, tout ne peut s’en dire. Il me langage, un nouveau lien qui entre en action. «Tout
faut donc tenter de la montrer, et je le ferai par une ne tient pas» fait coupure avec la signification
séquence clinique. C’est une femme qui approche la sadique, et affirme, effectue et assure le nouveau
quarantaine. Elle a repris des études à l’université. nouage. Tout ne se tient pas dans cette université –
En prologue, il y a une rencontre, une ébauche de et dans le monde –, le jeu sadique ne sature pas le
rencontre. Il ne s’est rien passé, tient-elle à préciser, champ, tout le monde ne voit pas en elle, d’autres
mais un employé de l’université s’est montré gentil discours y effectuent leur présence.
avec elle. Et enfin en séance, chez moi, elle vient me poser une
Les choses se nouent quelque temps après, dans la question, une question qui porte sur le savoir, et non
bibliothèque de l’université où elle est en train de pas sur le regard : elle me demande si la jeune
travailler. Une jeune femme entre, s’approche et la femme sait. Et je ne puis que lui répondre que «Tout
regarde, silencieusement, d’un regard neutre, puis ne tient pas», c’est une bonne réponse. C’est une
s’éloigne. Arrive l’homme qui avait été gentil avec réponse : cela va contre la signification sadique, et
ma patiente. De loin, se tourne vers elle, et lui lance surtout cela s’inscrit dans un discours, ce n’est pas
en souriant : «On tient». un énoncé incongru, sans articulation à l’Autre. Et
c’est une bonne réponse, parce que cela ne donne
pas substance au référent, au regard, mais fait signe
5
«J’appellerai le tout, qui consiste dans le langage et les actions avec vers ce dont il est vraiment question : le savoir, le
lesquelles il est entrelacé, le "jeu de langage"». (Investigations
philosophiques, I, section 7). (Cette interprétation, que tout ne soit pas lien social, le discours, le Tout, l’universel. «Tout ne
langage, dans les jeux de langage, n’est pas reçue par tous les lecteurs de tient pas» porte sur ce qui fait la valeur pulsionnelle
Wittgenstein. Elle est développée notamment par Merril B. et Jaakko
Hintikka, Investigations sur Wittgenstein, Liège, Mardaga, 1986, pp. 242
sq.)

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de l’objet, sur ce qui noue l’objet dans le discours. Lacan, dans son compte rendu du Séminaire «… Ou
«Tout ne tient pas» touche au réel de la jouissance. pire» 6 , écrit : « […] la question n’est pas de la
Je reprends. En énonçant que la signification, c’est découverte de l’inconscient, qui dans le symbolique
l’usage, Wittgenstein, à mon sens, définit celle-ci a sa matière préformée, mais de la création du
comme nouage entre, d’une part, ce qu’il appelle dispositif dont le réel touche au réel, soit ce que j’ai
une «forme de vie», disons un lien social, et d’autre articulé comme le discours analytique. »
part le particulier d’une effectuation concrète, réelle, Le tranchant de l’interprétation est l’un des modes
qui engage le plus intime du sujet. Le réel de la par lesquels le réel du discours analytique touche au
signification, c’est le réel de ce nouage. Toucher à ce réel.
nouage, c’est toucher à ce réel, et c’est ce qu’opère Wittgenstein, dans sa rigueur féroce, traque le réel
silencieusement la coupure de l’interprétation du langage. Il cerne deux des trois dimensions
analytique. C’est une coupure, mais dans le même lacaniennes de l’impossible 7 : celle qui se déploie
mouvement l’interprétation assure un nouveau dans le sens, et celle qui se déploie dans la
nouage, un nouage dans ce lien social atypique que signification. Précisons tout de même, on s'en sera
constitue l’analyse. douté, que Wittgenstein n'est pas analyste : il rejette
Ce que m’a montré ma patiente, c’est que l’objet lui- la troisième dimension de l'impossible, celle qui se
même est touché par l’opération : le regard est déploie dans le sexe 8 .
neutre au départ, il ne prend signification
pulsionnelle que par son inclusion dans le jeu
sadique. Il me faut être ici un peu plus précis : que le Sens et interprétation
regard soit neutre, ne signifie pas qu’il soit Russel Grigg
indifférent. Il n’est pas indifférent, il est en attente
de l’énoncé dont il sera la référence. Cet énoncé, Le mot déchiffrage n’est pas univoque. Il peut
«On tient», qui constitue le phénomène élémentaire, signifier ou bien interprétation ou bien traduction –
est allusif. Il appelle la signification, qui viendra et ce n’est pas la même chose. On sait que Freud a
marquer le regard comme objet pulsionnel, sadique, parfois considéré que l’interprétation était un mode
et localiser la jouissance au lieu de l’Autre. de traduction. Quand il conceptualise l’interprétation
L’interprétation « Tout ne tient pas» ne porte pas sur analytique, il la conçoit en termes de traduction
l’objet, la référence – c’est un point important –, d’une langue en une autre. Quant à Lacan, sans
mais elle porte sur le lien, sur le nouage. Elle l’avoir examiné à fond, il me semble que sa position
intervient comme coupure dans ce nouage, et ce est un peu plus difficile à épingler ; elle est, du
faisant atteint la substance même de l’objet : ce n’est moins, plus nuancée. « L’Étourdit », par exemple,
plus le regard qui trouble, mais le savoir qui fait est un texte auquel je ne me réfère pas tout à fait au
question. L’objet est désubstantifié par l’opération, hasard ici, car il a l’intérêt de dater d’un moment de
et c’est bien le réel de la jouissance qui est touché. son enseignement où l’interprétation analytique ne
Maintenant, au-delà (ou en deçà) de la question de se comprend plus uniquement en termes qui se
l’objet, «Tout ne tient pas» emporte une question sur réfèrent au signifiant. Dans «L’Etourdit», donc,
le Tout, sur la totalité, une question logique. «"Tout Lacan fait les deux remarques suivantes :
ne tient pas", me demandera-t-elle, signifie-t-il que «L’interprétation est du sens et va contre la
rien ne tient ?» Elle conclura que non, que tout ne se
tient pas, mais qu’il y a des choses qui tiennent. 6
LACAN J., o… Ou pire», Scilicet n°5, Paris, Seuil, 1975, p. 6. Les
C’est une question qui a des implications tout à fait italiques sont de moi.
7
concrètes sur sa vie dans cette université, dans le Cf. LACAN J., «L'Étourdit», op. cit., p. 44. «De tout cela il [l'ana-
monde, dans le langage. Si tout se tient, si l’Autre lysant] saura se faire une conduite. Il y en a plus d'une, même des tas, à
est consistant et complet, alors, on la tient, et elle ne convenir aux trois dit-mensions de l'impossible : telles qu'elles se déploient
peut plus rester dans cette université, elle est rejetée dans le sexe, dans le sens, et dans la signification.»
8
de l’Autre, et du discours. Si par contre rien ne tient, Cf les propos que rapporte Rush Rhees dans les « Conversations sur Freud
» (Wittgenstein L., Leçons et conversations, Paris, Gallimard, Folio essais,
et le monde, et l’Autre, et le langage sont pulvérisés. 1992, pp. 89-105). Wittgenstein reconnaît qu'il existe « quelque chose
«Tout ne tient pas» signifie l’inconsistance et comme un langage du rêve» (p. 92). Mais il refuse radicalement, tout au
long de ces conversations, tout privilège donné à une interprétation du rêve
l’incomplétude de l’Autre. L’université, le monde et en termes de désir. Par exemple, p. 92 : «Mais [dans] le rêve — [dans]
le langage ne répondent plus à une seule l'emploi de cette sorte de langage — bien [que des symboles comme une
table ou un chapeau haut de forme] puissent être employés par référence à
signification ; plusieurs discours, hétérogènes entre une femme ou à un phallus, [ils peuvent] également avoir un emploi qui
eux, les traversent. Et entre ceux-ci, il y a un jeu ne s'y réfère pas du tout.» (Les italiques sont de R. Rhees) : le
phallus, la femme sont des interprétations possibles, parmi d'autres
possible pour elle. également possibles, nul impossible ne vient leur donner un poids
particulier.

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signification.» 1 Phrase qui est à mettre en rapport précisément, d’un «plus de sens». Autrement dit,
avec une remarque de Colette Soler sur l’interprétation présente toujours un aspect qui est
l’impossibilité de faire un calcul du sens. Et un peu proprement créatif, où il y a un surplus, un excès, un
plus haut Lacan dit ceci : «Le sens ne se produit produit qui est de sens. Cet effet de sens a deux
jamais que de la traduction d’un discours en un versants, un versant objectif ainsi qu’un versant
autre.» 2 Sans que ce soit probatif, on peut quand subjectif. Le versant subjectif de cet effet, c’est ce
même noter la référence implicite à la traduction qu’on cherche à saisir par le mot insight.
comme modèle pour l’interprétation. Dans les deux cas, interprétation et traduction, il
Quoi qu’il en soit, il me semble que considérer s’agit bien sûr de déchiffrer et de comprendre
l’interprétation à partir de la traduction est une quelque chose qui était opaque auparavant. Pourtant,
erreur. La traduction idéale, jamais atteinte de fait, cette observation, toute correcte qu’elle soit, masque
c’est la traduction transparente, où le processus l’aspect créatif de l’interprétation, c’est-à-dire le fait
même de traduction ne laisse aucune trace, où la que l’interprétation donne quelque chose de
signification d’un texte passe intégralement d’une nouveau, qui n’existait pas auparavant. Et ce qu’on
langue en une autre, sans perte mais aussi sans appelle insight fait allusion plus précisément à cet
rajout. La traduction vise donc à retenir tous les effet de sens nouveau. Or, il faut bien préciser que
caractères sémantiques du texte du départ : les l’insight, comme expérience subjective, est
ambiguïtés, tout ce qui y est flou, les polysémies, les trompeur ; il est imaginaire. On a insisté sur l’effet
jeux de mots, et c’est ce qui fait qu’en fin de compte de jouissance dans l’interprétation et sur les
c’est une tâche impossible. difficultés que présente le nouage entre sens et
Or on sait, à la suite de Quine, à quel point il est jouissance. Je soulignerai ici que même si l’on se
problématique de parler tout court d’identité ou de limite à l’aspect épistémique on peut faire valoir le
similitude de la signification dans deux langues. 3 La fait que l’émergence du sens n’est
raison n’en est pas que deux mots de langues qu’épiphénomène.
différentes n’ont jamais la même signification – ceci Observons d’abord que ce phénomène d’insight est
est vrai mais banal. La raison dont il s’agit est bien comparable à ce dont Wittgenstein parle quand il
plus importante. C’est qu’il est nécessaire de mettre traite de la question de ce que c’est que suivre une
en doute l’idée même d’identité de la signification, règle – ce qui est le sujet d’un petit travail de Saul
ce qui implique qu’il est erroné de supposer Kripke que j’avais présenté au séminaire de Jacques-
l’existence d’un seul critère déterminable et Alain Miller à l’époque et dont il a parlé dans son
univoque – «identité de signification» – de la bonne cours l’année dernière. 4 La conclusion à laquelle
traduction. Il est erroné de considérer que la Wittgenstein arrive c’est qu’aucun insight, aucun
signification peut servir d’étalon à la traduction, vu sentiment d’avoir compris quelque chose, ne peut
que la signification est toujours indéterminée. Qui servir de critère pour l’application d’une règle.
plus est, la signification est toujours indéterminée, Insight, c’est donc bien le versant imaginaire et
qu’il s’agisse de traduction ou non. trompeur de l’interprétation. Et c’est le même
Néanmoins, supposons que la possibilité de la mépris de la conscience que manifeste Freud quand
traduction repose sur l’idée que le sens d’un texte il refuse d’accepter comme critère de la justesse
peut idéalement se transporter sans perte et sans d’une interprétation le oui ou le non de l’analysant.
rajout d’une langue en une autre. Si l’on considère Dans un passage du Séminaire XVII, et je dois cette
l’interprétation comme un mode de traduction, elle référence à Franz Kaltenbeck, Lacan ne fait
serait donc un processus où il s’agit au départ d’une effectivement que soutenir la position de Freud, tout
signification qui vous est opaque et à la fin d’une en indiquant l’aspect créatif dans l’interprétation :
signification révélée. «L’interprétation reste toujours du même niveau que
Ce qui à mon sens contredit cette thèse selon l’énonciation de l’oracle. Elle n’est vraie que par ses
laquelle l’interprétation ne serait qu’une sorte de suites, tout comme l’oracle. L’interprétation n’est
traduction, c’est justement le fait qu’il s’agit dans pas mise à l’épreuve de la vérité – ce qui se
l’interprétation d’un effet de sens, ou, plus trancherait par oui ou par non – elle déchaîne la
vérité comme telle. Elle n’est vraie qu’en tant que
1 vraiment suivie.» 5
LACAN J., «L’Étourdit» (1972), Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, p. 37.
2
Ibid., p. 36.
3 4
Voir par exemple, QUINE W.V., « Ontological relativity »,, Ontological, Il s’agit, bien sûr, de SAUL KRIPKE, Wittgenstein on Rules and Private
Relativity and Other Essays, New York, Columbia University Press, 1969, pp. Language, Oxford, Blackwell, 1982
26-68. 5
LACAN J., Le Séminaire, Livre XVIII, «D’un discours qui ne serait pas du
semblant» (inédit) (1970-1971), leçon du 13 janvier 1971.

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Cette thèse qui a deux parties, à savoir, d’une part métonymie, opacité, énigme, point d’interrogation.
11
que l’interprétation crée du nouveau, qu’elle est
créative, mais que d’autre part cet effet de sens est Pour ma part je donne une lecture différente à la
imaginaire, fait penser à la théorie de la métaphore position de Lacan par rapport à la métaphore et la
que Lacan nous présente dans «L’instance de la métonymie. Il me semble que lorsque Lacan parle du
lettre». On se souvient sans doute que dans ce texte franchissement de la barrière résistante à la
Lacan se réfère à «la création métaphorique», à signification, il fait allusion à l’émergence de la
«l’étincelle créatrice de la métaphore», à la signification, au sens de l’engendrement d’une
métaphore qui «se place au point précis où le sens se nouvelle signification, d’une nouvelle espèce dans la
produit dans le non-sens». 6 La métaphore produit signification qui est l’effet de sens de la métaphore.
un effet de signification qui est de poésie ou de En revanche, dans la métonymie l’aspect créatif est
création – d’où l’effet de surprise qu’on trouve aussi absent. Et comme la signification nouvelle n’est pas
bien dans la métaphore que dans l’interprétation. Cet forcément compréhensible, j’en conclus, à l’opposé
aspect créatif de la métaphore contraste avec la donc d’Armand Zaloszyc, que tout est transparent
métonymie où il n’y a pas, justement, de création dans la métonymie, tandis que l’opacité, l’énigme et
sémantique, pas de novation, ni de production le point d’interrogation se trouvent du côté de la
nouvelle. Cela explique pourquoi le déplacement métaphore. C’est toute la différence qu’il y a entre,
métonymique du désir n’est pas et ne peut pas être par exemple, la métonymie «cent voiles» pour cent
une interprétation. Certes, dans la métonymie il y a bateaux, où il n’y a rien d’énigmatique, et la
changement de signifiant, ou «renvoi de la métaphore «sa gerbe n’était point avare ni
signification», voire «résistance de signification», haineuse», où l’effet de sens produit du nouveau,
comme dit Lacan dans ce même texte, 7 mais pas produit une signification nouvelle qui déborde toute
d’effet de sens créateur. compréhension, toute prise de conscience.
En même temps – et voici une thèse qu’on trouve Si je fais référence à la théorie de la métaphore, ce
également dans «L’instance de la lettre» –, cet effet n’est pas pour prétendre que l’interprétation est une
de sens, si caractéristique de la métaphore, est sorte de métaphorisation à l’envers. Ce serait
imaginaire et trompeur, voire leurrant, parce qu’il excessif. La métaphore, ainsi que la métonymie, ne
fait méconnaître le vrai ressort de la métaphore et le concernent l’effet de sens qu’à partir du phénomène
rôle constituant qu’y joue le signifiant. 8 Lacan, en de la signification. Ce sont, après tout, deux tropes
parlant de la fascination pour les premiers analystes de la rhétorique classique et donc leur portée dans la
des nouvelles significations qu’a révélées la conceptualisation de Lacan se limite à des effets de
psychanalyse, dit ceci : «Si les psychanalystes furent sens très précis. Pour développer toute une théorie
exclusivement fascinés par les significations de l’interprétation du signifiant chez Lacan, il
relevées dans l’inconscient, c’est qu’elles tiraient faudrait aborder la question de plusieurs biais : y
leur attrait le plus secret de la dialectique qui compris le point de capiton et la rectification
semblait leur être immanente. » 9 subjective.
Sur cette question de la fonction créatrice de la Le parlêtre baigne dans le sens. On n’a pas à
métaphore, je voudrais faire référence à un travail s’étonner donc que la compréhension et l’insight
récent, et que j’ai beaucoup apprécié, d’Armand soient pris pour des indices de l’effet de
Zaloszyc, 10 qui porte sur la théorie du symbolisme l’interprétation sur le sujet. Si Lacan, à la suite de
d’Ernest Jones. À propos de la métaphore, la thèse Freud, se passe de cet indice, c’est qu’il sait que ce
d’Armand Zaloszyc est que la métaphore engendre ne sont qu’épiphénomènes de l’effet du signifiant,
une signification que nous considérons comme un mais aussi que la fascination que ces effets ont pour
franchissement de la «barrière résistante à la le sujet le détourne des mécanismes qui les
signification», tandis que dans la métonymie aucune produisent. Je voudrais préciser néanmoins que le
signification n’est produite – d’où, dans la signifié n’est pas et ne peut pas être coextensif avec
la compréhension et l’insight. C’est pour rappeler
que le signifié garde toujours un côté obscur et
6 imprécis. Cela est au moins la thèse de Lacan. Dans
LACAN J., « L’instance de la lettre ou la raison depuis Freud », Écrits,
Paris, Seuil, 1966, p. 507. le Séminaire III, par exemple, la signification est
7
Ibid., p. 515. qualifiée d’ineffable, d’énigmatique, d’obscure. Ou
8
Ibid, p. 512.
9 11
Ibid., p. 513. Ibid, p. 44.
10
ZALOSZYC A., «De la métaphore, encore», La Cause freudienne n°28,
1994, pp. 41-49.

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encore, «il s’agit, d’autre chose que du letton, de ce hindous, nous aide à mieux comprendre les termes
qui rend lisible un signifié», dit-il dans dans lesquels Lacan conçoit sa théorie de
«Radiophonie». 12 Dans l’interprétation, donc, il ne l’interprétation en 1953.
s’agit pas seulement d’une traduction, d’une Nous pouvons déjà anticiper en classant le
transposition du sens d’un réseau signifiant à un laksanalaksanâ comme conception binaire du
autre ; il s’agit également d’une invention, d’une langage, à distinguer du cadre de l’interprétation où
création, de ce qui fait «pavé dans la mare du Lacan situe le dhvani.
signifié». 13 Et c’est en cela que l’interprétation a une Le dhvani et le «Rapport de Rome»
parenté étroite avec la métaphore. Commençons par situer la référence au dhvani dans
le «Rapport de Rome». Lacan s’y réfère dans la
Une référence de Lacan à l’esthétique indienne troisième partie, intitulée «Les résonances de
Béatrice Khiara l’interprétation et le temps du sujet dans la technique
psychanalytique», quand il explique que l’analyste
peut «jouer du pouvoir du symbole d’une façon
«Une technique renouvelée de l’interprétation» calculée dans les résonances sémantiques de ses
propos». Il nous précise dans une note que le
La perspective d’ensemble du «Rapport de Rome»
concept du dhvani fut élaboré par le théoricien
est généralement reconnue comme structuraliste :
Abhinavagupta au X' siècle après JC 5 . Puis il nous
Lacan reformulé la théorie de l’inconscient en se
renvoie spécifiquement à l’oeuvre de Kanti Chandra
référant à la linguistique et à l’anthropologie
Pandey sur Abhinavagupta 6 . Nous pouvons donc
structurales. 1 Mais la question que nous voulons
supposer qu’il nous invite expressément à nous y
poser ici, c’est : pourquoi, au moment où il aborde
référer pour mieux cerner sa technique de
les conséquences de cette reformulation
l’interprétation. Lacan nous explique que le dhvani
structuraliste pour la technique analytique, Lacan
«distingue cette propriété de la parole de faire
nous renvoie-t-il à un tout autre domaine de
entendre ce qu’elle ne dit pas», et nous raconte le
réflexion linguistique : celui de l’esthétique
petit conte hindou censé, traditionnellement,
indienne 2 ?
témoigner de son pouvoir particulier de résonance :
Nous tenterons d’expliquer cette référence bien
«Une jeune fille, dit-on, attend son amant sur le bord
précise à un concept de résonance poétique
d’une rivière et s’écrie du ton du plus aimable
indienne ; le dhvani qui, nous le verrons, vient
accueil : "Quel bonheur aujourd’hui ! Le chien qui
justement à l’encontre d’une théorie binaire du
sur cette rive vous effrayait de ses aboiements n’y
langage 3 , en en indiquant clairement les limites. La
sera plus, car il vient d’être dévoré par un lion qui
question est alors pourquoi Lacan en 1953, ayant
fréquente les alentours […]"».
posé les fondements structuralistes de sa théorie, se
Afin de mieux comprendre la structure spécifique du
réfère-t-il, pour mieux situer l’enjeu de
dhvani que déploie cette anecdote, et sa pertinence
l’interprétation, à cette théorie qui la subvertit ?
pour la théorie de Lacan, il est utile de situer ses
Précisons, avant d’entrer dans le détail du concept
fondements historiques et philosophiques.
du dhvani, que Lacan se réfère à une seconde théorie
L’origine du dhvani et du laksanalaksanâ
de la résonance dans le «Rapport de Rome» : le
Bien que la théorie de la résonance poétique du
laksanalaksanâ dans le contexte d’un commentaire
dhvani se distingue de celle du laksanalaksanâ, leur
sur la «contradiction structurante» de l’instinct de
origine est la même : tous les théoriciens de
mort 4 . Nous éclaircirons ces deux références, et
l’esthétique s’inspirèrent du Nâtya-çâstra du célèbre
nous verrons en quoi leur distinction, à partir du
Bharata, traité sur le théâtre considéré comme
débat qu’elles suscitèrent chez les grammairiens
Cinquième Savoir 7 (environ 500 avant JC).
12
LACAN J., «Radiophonies », Scilicet n’2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 68
13
Ibid.
5
ABHINAVAGUPTA, (950-1020 après JC) donne dans son œuvre le
1 Dhvaniyâloka Locana une explication psycho-philosophique du traité de
LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage», Écrits,Paris, Anandavardhana, le Dhvaniyâloka, qui systématisa la théorie du dhvani.
6
Seuil, 1966, p. 294. PANDEY, K.C., Comparative Aesthetics vol. 1, Indian Aesthetics, The
2 Chowkamba Sanskrit Séries, Varanasi, 1959.
Ibid., p. 294. 7
3 Le Nâzya-çâstra est aussi connu sous le nom de Nénya Véda. Véda : corps
Dont Malcolm Bowie en conclut une «relation entre la structure du langage
ou source du savoir. Le Véda, ou les Écritures Saintes hindoues ; est censé
et la structure du sujet : les deux sont l’articulation d’une différence, […
contenir certaines vérités qu’ont perçues les Sages (les ru). Il inspira
l’impliquant un déplacement perpétuel : aucune n’a de point de plénitude
l’étude de l’écriture comme véhicule du savoir. La linguistique, dont
ou de stase». Lacan, Londres, Fontana Press, 1991, p. 294.
4 Panini (400 avant JC) est la plus éminente autorité, fit partie du curriculum
LACAN J., op. cit., p. 317. d’étude du Véda à partir du V' siècle avant JC.

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Pour élaborer son concept du dhvani, Le contexte védantique du laksanalaksanâ et le


Abhinavagupta commence, comme les autres contexte çivaïste du dhvani
théoriciens de l’esthétique, par se référer au nâtya, La divergence des deux théories poétiques provient,
objet du traité de Bharata. Le nâtya, nous explique-t- avons-nous dit, de leurs conceptions radicalement
il, est un savoir de type très particulier auquel différentes de l’objet de l’expérience esthétique du
permet d’accéder la méthode du çâstra 8 La thèse rasa, telles que les déterminent leurs fondements
d’Abhinavagupta sur la nature de l’objet du plaisir çivaïstes ou védantiques.
esthétique du rasa 9 : unité organique comparable au Selon le çivaïste Abhinavagupta, nous avons vu que
sâdava rasa, riz cuisiné avec du poivre, de la l’expérience du rasa ne peut être cernée par des
cardamome, du lait caillé, du tamarin, du blé qualificatifs singuliers – amer, salé etc. dans
concassé, du guda, du safran, du curcuma etc. Quand l’analogie du sâdava rasa. Le rasa, précise-t-il, ne
tous ces ingrédients aux goûts individuels : sucré, peut être connu par aucun moyen de connaissance
amer, acide, aigre ou salé, sont mélangés en bonne déterminée. Ce n’est ni une imitation, ni une image
proportion et préparés par un expert cuisinier, ils du monde empirique. Il ne peut être connu ni par
produisent un jus au goût infiniment plus savoureux l’imagination, ni par les rêves ou la magie. On ne
qu'aucun d'entre eux individuellement, qui se peut le qualifier de correct, de faux, de douteux,
nomme sâdava rasa 10 . La thèse d'Abhinavagupta d’incertain ou d’indéterminé. Il s’agit,
sur la nature de l'objet du plaisir esthétique du rasa essentiellement, d’un résultat signifiant dépassant la
est au cœur de sa théorie de l’évocation poétique du somme de ses parties.
dhvani. Elle va explicitement à l’encontre de celle de Selon la traduction de René Daumal de l’œuvre du
son contemporain Viçvanatha Kavirâja, exposée védantique Kavirâja : «La saveur n’est pas une
dans son traité : le Sâhitya-darpana, Miroir de la réalité préexistante qu’on puisse révéler […] le pilaf
Composition qui, nous le verrons, relève de la n’existe pas avant d’être goûté. On ne la connaît
logique qui fonde le laksanalaksanâ. qu’en la mangeant – sans séparation avec elle». La
Précisons que ces deux conceptions du plaisir saveur est donc chez Kavirâja, de même que dans la
esthétique du rasa se distinguent à partir de leur thèse de Abhinavagupta, produite au-delà des
origines philosophiques : le dhvani de moyens de sa représentation. Sa théorie, cependant,
Abhinavagupta est issu de la philosophie çivaïste 11 , se démarque clairement de celle de Abhinavagupta
tandis que le laksanalaksanâ vient dans la lignée de dans la mesure où il pose que l’objet esthétique du
la pensée védantique 12 de ses prédécesseurs, à rasa est appréhendé directement par le corps.
laquelle s’associe son contemporain Kavirâja. Examinons plus en détail les idées philosophiques
qui fondent cette opposition, et donc celle du dhvani
8 et du lak-sanalaksanâ.
Système de pensée avec un objectif et un but, établi pour permettre une
lecture clairement définie. Selon les védantiques comme chez les çivaïstes,
9
De la racine ras : goûter. l’objet de l’expérience esthétique est le brahman,
10
Abhinava Bhârati, Gaewad's Oriental Séries, Baroda, 1925, vol. 1, p. 270. l’Absolu 13 . C’est dans leur définition de celui-ci et
11
Utpalâcârya systématisa la philosophie de Pratyabhijnâ, connu sous le nom des moyens d’y accéder, que les deux écoles
du çivaïsme du Kashmir, censé s’inspirer des Çivasutras énoncés par Çiva. diffèrent.
Ce système repose sur trente-six tattvas ou principes. Cette tradition
moniste disparut très vite en dehors du Kashmir, remplacée par le Vedanta, Selon les védantiques, le brahman est
école de philosophie orthodoxe. Voir note suivante. fondamentalement sans activité (çânta) ni
12
L’un des six darçana ou écoles de la philosophie hindoue. Les autres sont
le Nyâya, le Vaiçesika, le Sânkhya, le Yoga et le Mîmâmsâ. Leur objectif
commun est de libérer l’âme de la réincarnation et de l’existence. Toutes
Celle-ci, nous dit-il, est une réalisation mystique du brahman : une sorte
ces écoles reconnaissent l’autorité du Véda, des Brdhmana et des
de connaissance objective qui «équivaut» à le connaître directement. Plus
Upanishad. Le Sânkhya et le Yoga sont comme une théorie et son
précisément, le sujet et l’objet de la connaissance sont libérés de leurs
application pratique ; le Vaiçesika et le Vedânta concernent le Véda et
limites individuelles, et le sauva corrélatif du plaisir esthétique écarte les
l’au-delà du Véda. Le Vedânta désigne le «système» de philosophie
qualités restrictives de tamas et de rajas. (Les pouvoirs de connaissance,
théologique édifié par les cinq grands commentateurs : Çankara,
d’action et d’obscurcissement de l’Absolu – jnâna, kriyâ et mâyâ
Râmanuja, Nimbârka, Madva et Vallabha. La doctrine repose sur la notion
apparaissent dans le cas du sujet individuel comme sauva, rajas et tamas.
de l’unité de la réalité spirituelle, sous son double aspect du soi individuel
Le sauva est la luminosité-en-soi du monde objectif, limitée ; le tamils est
ou âtman et du soi suprême ou brahman. Le Vedânta prétend conduire à la
l’obscurcissement total de celle-ci et le rajas est un mélange de ces deux
délivrance, qui résorbe l’âtman dans le brahman. La méthode pratique est
derniers : de nature agitée et douloureuse mais rendant tout de même
affaire de connaissance autant que d’intuition, méditation et réflexion sur
compte de l’action.) Abhinavagupta précise, cependant, qu’il faut
les équivalences ésotériques des Upanishad.
radicalement distinguer le sauva de l’ânanda, bonheur absolu, au-delà du
14 Ainsi, pour information, Srî Cankuka proposa une théorie d’«inférence
monde limité.
recognitive». Il donne l’exemple d’un cheval peint qui ressemble à un 13
cheval réel, et dont on dirait : «c’est ce cheval-là !», ce qui implique une Celui-ci a valeur de principe universel dans les Briihmana, et valeur de
sorte de reconnaissance inhérente à l’inférence. Suivant la technique de la «hymne» dans le Rgveda. Il s’agit, d’après les védantiques, d’un mystère
logique réaliste des nyâya védiques (voir note 23), il traite l’objet de devant être énoncé sous forme d’équation entre le rite et le cosmos
connaissance esthétique comme objet de reconnaissance empirique. inaccessible. Ce rôle est accordé au brahman (masc.) ou au kavi (poète).
Bhatta Nayaka, un contemporain plus âgé que Abhinavagupta, proposa Les çivaïstes, comme nous le verrons, auront une autre conception de sa
ensuite une théorie de «similitude» pour expliquer l’expérience esthétique. représentation qui n’est pas d’équivalence.

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conscience-de-soi (vimarsd). Il y eut plusieurs Abhinavagupta évoque, à ce propos, la réponse à


tentatives par les védantiques, à travers l’histoire, de une question posée dans le Vajrasûchi Upanishad :
théoriser l’expérience du brahman en termes «N’est-il pas vrai que lors de l’enseignement
d’inférence ou de similitude puisqu’il ne pouvait être spirituel, quand le professeur exige du disciple de
représenté directement. Nous nous référerons à une connaître l’Absolu, cet Absolu se présente comme
note pour le détail de certaines de ces théories, et un objet ?» La réponse est affirmative, le Soi doit
relèverons seulement ici le fait que Abhinavagupta être appréhendé par la pensée» 19 . Il s’agit,
leur fait à toutes le même reproche, qui s’applique cependant, selon Abhinavagupta et à l’encontre des
aussi bien à l’œuvre de Kavirâja, soit : prétendre védantiques, d’une identification dont il précise que
accéder à un objet inaccessible par des moyens l’objet demeure extérieur au sens d’une «identité-
empiriques fondés sur la conscience déterminée 14 . dans-la-différence», terme que propose Pandey pour
Abhinavagupta lui-même affirme que selon la traduire le terme sanscrit de camatkrti 20 .
théorie çivaïste, bien que la conscience (saktt) soit, Cette conception d’une identification limitée du
ainsi que dans la théorie védantique, seconde par sujet en un moment de jubilation nous évoque «Le
rapport au brahman, elle n’en est pas complètement stade du miroir» de Lacan où l’enfant «éprouve
dissociée. Le plus haut degré de l’expérience ludiquement la relation des mouvements assumés de
mystique ne peut être sans conscience potentielle. Il l’image à son environnement reflété» 21 , et où il
ne s’ensuit donc pas la contradiction qui fausse nous est dit que la fin de l’analyse vise «la limite
l’argument des védantiques. La conscience, plus extatique du "Tu es cela"», où se révèle au patient
exactement, vise un premier niveau de l’Absolu par «le chiffre de sa destinée mortelle» 22 . Le «Je suis
implication rétroactive. Elle lui est indissociable tout cela» çivaïste ne comporte pas cette mort du sujet. Il
en restant en deçà de sa représentation exacte : l’Être ne s’agit pas non plus, selon Lacan, de le référer à un
universel, Çiva 15 , est nécessairement un être partiel. Absolu originel tel que le conçoit cette théorie. La
Abhinavagupta explique que la connaissance de comparaison est donc réduite, mais nous pouvons
l’objet absolu (ou brahman) au niveau second de la néanmoins considérer la référence de Lacan au
conscience n’implique pas un rapport brut et direct, dhvani, s’agissant de l’interprétation, comme
mais subtil et indirect. C’est à ce niveau qu’il situe renvoyant au principe d’une identification limitée du
l’expérience du rasa. Cette connaissance esthétique sujet qui évoque, tout en l’excluant, l’objet réel de
correspond, plus exactement, à l’aspect subjectif de l’expérience.
la conscience en un moment de «concrétisation» 16
du monde objectif que caractérise un instant de joie Les pouvoirs du langage et la place du sujet
intense (paramananda 17 ). L’esprit peut dire «Je suis
cela» (Aharnidam) – en tant que conscience-de-soi Nous avons voulu brièvement différencier les
unique et illimitée qui ressent toute forme de «cela» fondements philosophiques de l’objet du rasa qui
reflétée sur lui en tin moment de décalage avec caractérise le dhvani et le laksanalaksanâ afin de
l’Absolu originel. Cette conception de l’Absolu que mieux conceptualiser leurs structures langagières.
voile en partie la conscience tout en l’évoquant, est Examinons maintenant de plus près ces structures et
représentée dans l’art par une figure dont une moitié leur pertinence pour la théorie de Lacan.
est Çiva, et l’autre Parvati 18 . Nous commencerons par le plus ancien, le
laksanalaksanâ.
Avant qu’Abhinavagupta n’établisse définitivement
14 la théorie du dhvani, les grammairiens védantiques
LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage», Écrits, Paris,
Seuil, 1966, p. 294. admettaient deux pouvoirs du langage (ou trois si
15
Dans le Rgveda, Çiva paraît sous le nom de Rudra, comme seigneur de la
danse et du chant. C’est le maître du sacrifice. Il soigne les maladies et
distribue la prospérité aux hommes et aux animaux. Il détruit donc le mal,
bien que ce soit aussi le dieu destructeur qui commande le tonnerre : c’est
sous son aspect restaurateur qu’il est représenté par le symbole du phallus.
Nul ne le transcende. C’est le troisième de la Trinité hindoue, avec Brahma
et Vishnu. 19
16 Vajrasûchi Upanishad, 1, 4.
Processus de différenciation, de limitation et de manifestation de l’Absolu. 20
PANDEY K.C., op. cit., p. 267.
Partage de l’unité en une multiplicité comprenant les corps, les intellects et 21
les airs vitaux. La «concrétisation» implique une identification avec la LACAN J., «Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je»,
multiplicité des «ceci» et l’ignorance de la nature essentielle de la Écrits, op. cit., p. 93.
conscience de soi. 22
17 Ibid., p. 100.
Ananda : bonheur absolu. Para : autre, supérieur, meilleur. Le grec
hétéros aurait plutôt des associations négatives.
18
Femme de Çiva, connue aussi sous le nom de Devi, entre autres. Elle aussi
a deux aspects, l’un féroce, l’autre bienveillant.

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nous tenons compte de la conception des nyâya 23 et l’incomplétude de la phrase, tandis que l’image,
des Bhâtta Mîmâniseas 24 ). selon l’intention du locuteur, évoque un atmosphère
1) Le pouvoir du mot de susciter une image de fraîcheur et de sainteté. Ainsi le fonctionnement
conventionnelle d’un objet dans l’esprit de du langage implique un sujet qualifiant.
l’auditeur, par l’association ancienne de cet Les dhvanivâdins, cependant, interrogèrent les
ensemble particulier de sons avec cette image laksanavâdins sur l’origine de cette impression de
(Abhidhaçakti). fraîcheur et de sainteté. Ces derniers proposèrent, en
2) Les nyâya et les Bhâtta Mîmâmilikas pensaient guise d’explication, une variété de laksanâ qu’ils
que les relations entre les mots n’étaient nommèrent le laksanalaksanâ, soit la répétition du
qu’insuffisamment indiquées par leurs terminaisons laksanâ qui cernerait l’impression en un deuxième
et qu’il fallait un pouvoir supplémentaire pour temps. Soulignons en passant le fait que Lacan se
établir des relations d’objectivité avec l’objet, etc., réfère à ce principe redoublé et non pas au simple
afin que les idées éveillées par la phrase soient laksanâ. Nous en proposerons plus tard une
conçues comme un tout (Tdtparyaçakti). explication. Les dhvanivâdins leur firent toutefois
3) Enfin le pouvoir secondaire des mots. Il s’agit de remarquer que puisque l’opération redoublée du
constructions linguistiques qui permettent d’évoquer laksanâ doit logiquement reposer sur le même
certaines idées que ne permettent d’exprimer les principe d’incomplétude de la phrase que celui du
pouvoirs mentionnés ci-dessus (Laksandçakti). simple laksanâ, le manque sera toujours localisé au
niveau du mot et l’impression sera indéfiniment
Le laksanalaksanâ différée puisque jamais adéquatement précisée. Le
manque se reproduira ad infinitum et l’opération
Lacan se réfère au laksanalaksanâ vers la fin du devra se répéter sans fin. L’erreur provient ainsi de
«Rapport de Rome», pour critiquer une conception la logique védantique sur laquelle repose le
trop simpliste de «l’instinct de mort» en tant que le laksanalaksanâ : il s’agit d’une tentative de
binaire : instinct (donc de vie) /mort. Il précise que représentation exacte d’un au-delà de la
«le fait que beaucoup s’arrêtent à l’incompatibilité représentation, vouée à l’échec, ne convenant pas à
apparente de ces termes peut même retenir notre la nature essentielle de l’objet.
attention en ce qu’il manifeste une innocence Il semble que Lacan, nous renvoie au pouvoir du
dialectique que déconcerterait sans doute le laksanalaksanâ pour critiquer une conception trop
problème classiquement posé à la sémantique dans réductive de la contradiction qui fonctionne dans
l’énoncé déterminatif : un hameau sur le Gange, par l’automatisme de répétition, dans la mesure où le
quoi l’esthétique hindoue illustre la deuxième forme laksanalaksanâ tient compte d’une intention du
des résonances du langage». sujet. Mais en se référant aussi précisément au
Nous supposons qu’il a pris cette référence au principe redoublé du laksanalaksanâ, nous pensons
«hameau sur le Gange» de l’œuvre de Kanti que Lacan fait aussi indirectement allusion à la
Chandra Pandey qui lui fournit sa référence au critique de celui-ci par les dhvanivâdins : chercher à
dhvani puisqu’elle figure dans les pages qui suivent préciser l’intention du sujet par une structure qui
celle-là. demeure effectivement binaire. Puisque les
Référons-nous donc de nouveau à Pandey pour signifiants ne se réfèrent toujours qu’à d’autres
expliciter la structure du laksanalaksanâ à laquelle signifiants, la représentation est certes toujours
renvoie la phrase. significative, mais ne comporte pas d’instance
Pandey explique que selon les grammairiens intentionnelle précise.
hindous, le pouvoir simple du laksanâ induit que le Il est possible que Lacan, en se référant au
hameau de l’exemple est sur la rive du Gange et non laksanalaksanâ, critique indirectement les systèmes
pas littéralement sur l’eau. Suite à l’opération du d’oppositions binaires, et donc le structuralisme, de
laksanâ – qui y introduit une négation préliminaire – ne pas situer précisément la place du sujet, bien
le terme de «rive» résout le manque d’harmonie, ou qu’ils en tiennent compte. Laisserait-il donc
entendre que le structuralisme, qui lui permet de
23
Cf. note 12. Nytîya : méthode, règle, logique. Cette philosophie fut fondée reformuler sa théorie de la structure de l’inconscient
par Gautama. Elle enseigne à raisonner sur des phénomènes dont elle en y introduisant le sujet divisé, la réduit finalement
reconnaît par conséquent l’existence. Cette théorie est aussi un instrument
de salut spirituel, qui s’obtient par la connaissance concrète. à une structure de répétition ?
24
Cf. note 12. Mîmânisâ : investigation, fait de vouloir intensément penser. La critique du laksanalaksanâ védantique renvoie
Recherche des points du rituel ou de la scholastique qui pourraient prêter ainsi au dhvani çivaïste, dont nous allons maintenant
au doute. Le souci des Bhatta Mîmâmsdkas est d’établir une
herméneutique rationnelle des textes sacrés, d’en poser les règles générales regarder de plus près la structure, qui permet
et une pratique correcte.

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justement à Lacan d’articuler la place du sujet dans signification énigmatique. Qu’entend, après tout, la
sa théorie de l’interprétation en 1953. jeune fille par cela ?
René Daumal nous explique dans son article que
Le dhvani l’évocation poétique est un x, un «surplus de sens» –
généralement le motif qu’a eu le parleur – lié à une
Rappelons l’anecdote que cite Lacan : fonction d’imagination ou de visualisation dont parle
Une jeune fille attend son amant dans un jardin peu Abhinavagupta. Nous avons vu que dans la théorie
fréquenté sur le bord du Godivari. Elle aperçoit un çivaïste de l’identification, le «Je suis cela»
religieux qui s’y promène, cueillant des fleurs pour (Ahamiclam) relève d’une identité-dans-la-
ses dévotions. Or, on y gardait auparavant un chien différence. Nous pouvons donc poser que le pouvoir
féroce et la jeune fille sait que l’homme en a très de l’absence dans le dhvani permet, au-delà du
peur. Afin qu’il s’en aille, elle lui dit qu’il peut se binaire absence/présence de l’énoncé, d’évoquer
promener sans crainte dans ce lieu puisque le chien indirectement l’Absolu qui est au cœur de
dont il a si peur vient d’être dévoré par le lion féroce l’expérience même du «Je». La question de la
qui rôde dans les parages. signification énigmatique du manque du lion peut
Lacan nous explique que l’absence du lion peut donc s’expliquer, plutôt que comme manque-à-
avoir autant d’effets que sa présence. Que signifie combler, comme témoignant de la structure même
donc cette absence, et en quoi se distingue-t-elle du du sujet qui, à travers le registre de l’absence,
manque-à-combler qui caractérise le s’articule à l’Absolu comme son véritable objet de
laksanalaksanâ ? référence.
Référons-nous à l’article sur le dhvani, «Les Daumal, cependant, conclut son article en citant
pouvoirs de la parole dans la poétique hindoue» de l’auteur védantique, Kavirâja, pour préciser que si le
René Daumal, (Mesures, 15 avril 1938). Daumal sens essentiel du poème est représenté par son
rend compte de ce pouvoir spécial de l’absence dans absence, figurant comme un objet non atteint, il
le dhvani comme tenant à la fonction du zéro 25 . s’agit de poésie inférieure. Il semble donc
L’invention du zéro en Inde, nous dit-il, attira finalement adhérer à la théorie védantique qui
l’attention non seulement sur la valeur du prétend pouvoir préciser, par des moyens
positionnement des nombres, mais des mots. Dans le déterminés, l’intention du sujet comme objet de
cas du nombre, celui-ci ne se lit pas comme un tout référence défini. Daumal semble finalement ne pas
mais comme élément dans une série, le zéro tenir compte des fondements çivaïstes du dhvani qui,
signifiant, à la fin d’un cycle, «le passage à un à travers une fonction particulière de l’absence qui
nouvel ordre de grandeur», à des dizaines ou des se manifeste au niveau de l’énoncé comme intention
centaines, etc. 26 Similairement, dans le domaine des cachée du sujet, témoigne du statut même du sujet
mots, pour exprimer «inébranlable comme une comme s’articulant à un objet au-delà.
montagne», le védique dit d’abord «montagne», puis
annule ce premier sens en le faisant suivre d’une Le dhvani et le désir
négation : «montagne-non inébranlable». Il résulte
de cette négation la transposition d’un sens physique Lacan, avons-nous dit, se réfère au dhvani et à
à un sens analogique mais le terme négatif ne se l’anecdote de la jeune fille et du lion pour illustrer sa
réduit pas à une simple opposition ou contraste : au- «technique renouvelée de l’interprétation». Nous
delà du binaire «montagne» /«montagne-non», poserons donc ici que cette technique ne vise pas à
demeure la question de ce que peut bien signifier préciser définitivement le désir du sujet ainsi que le
une «montagne-non» ce qui évoque une dimension fait le laksanalaksanâ, mais à l’impliquer dans un
au-delà de la représentation binaire. moment de coupure.
De même dans l’anecdote de Lacan, l’exclusion du Revenons à l’anecdote et à sa structure. Admettons
lion ne se rapporte pas seulement à sa présence que le mot «lion» évoque un «homme viril» (lien
éventuelle mais comporte, de surcroît, une auquel Kanti Chandra Pandey nous invite dans
l’exemple suivant 27 ). Si l’«homme viril» est l’amant
de la jeune fille, nous pouvons faire le schéma
25
Le nom sanskrit du zéro est kha (Chandogya Upanishad, 4, 10, 5) : suivant :
signifiant, trou, orifice du corps, vide, point, espace infini, ciel, air. C’est
aussi le bonheur, la connaissance, l’activité et le brahman.
26
Le nom sanskrit du zéro est kha (Chandogya Upanishad, 4, 10, 5) :
signifiant, trou, orifice du corps, vide, point, espace infini, ciel, air. C’est 27
aussi le bonheur, la connaissance, l’activité et le brahman. Cf. son exemple du lion boy.

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absence attribuer positivement le mot «intention» à aucun de


lion du chien lion mes poèmes, ni même à aucun poème» 29 .
→ →
homme viril lion absence
(amant) du prêtre Conclusion
L’absence du prêtre évoque la rencontre des amants
Lacan rappelle la dimension poétique du langage
et… le désir. Au-delà de la série il y ale désir.
tout à la fin du «Rapport de Rome : l’expérience
Précisons que celui-ci n’est pas explicité.
psychanalytique […] manie la fonction poétique du
À la suite de ce petit conte qui met l’évocation au
langage pour donner à son désir sa médiation
centre de l’interprétation, Lacan critique la théorie
symbolique». C’est la même définition qu’il a
du «wording » des tenants de l’ego-psychology qui
donnée auparavant de sa «technique renouvelée de
prétendent que l’interprétation doit coller
l’interprétation». La «fonction poétique» en question
exactement à sa visée. Nous n’entrerons pas ici dans
renvoie, semble-t-il, au dhvani.
le détail de la critique que fait Lacan du cas de
Lacan précise que c’est dans le don de la parole que
l’homme aux cervelles fraîches de Kris. Nous
réside toute la réalité des effets de l’expérience
noterons seulement le fait que Kris veut faire un plat
psychanalytique, et que c’est par son acte continu
dont la saveur est égale à la somme de ses
que l’homme la maintient. Il termine en citant
ingrédients 28 .
l’extrait du deuxième Brâhmana de la cinquième
Terminons par un second exemple du dhvani dans la
leçon du Bradâranyaka Upanishad 30 , où Prajâpati 31
troisième partie du «Rapport de Rome». Il s’agit du
conseille à ses fils, les dieux 32 , les hommes et les
lien entre le début et la fin. a) Le deuxième
Asuras 33 de se contrôler, de donner et de faire
épigraphe du titre nous raconte que la Sibylle de
preuve de compassion 34 .
Cumes, en vieillissant, se rapetissa au point qu’on
Notons en passant, que Malcolm Bowie, en
dut la suspendre dans une bouteille d’où elle fut
commentant ce passage, voit dans le personnage de
condamnée à crier : Je veux mourir». b) Cette
Prajâpati la loi suprême du signifiant auquel il
troisième partie, et donc l’ensemble du «Rapport de
faudrait s’identifier dans l’analyse. Les deux autres
Rome», se terminent sur une scène du Brad-
invocations tempéreraient en quelque sorte l’attitude
âranyaka Upanishad.
du psychanalyste envers son patient. Le «da da da»
Rappelons que le Wasteland de T.S. Eliot commence
de Prajâpati représente, dit-il, l’action mortifère du
et se termine par ces deux mêmes citations. Lacan
signifiant qui annule le sens tout en le créant,
fait donc du poème et du poète un dhvani, qui nous
conséquence ultime du fonctionnement binaire du
invite à spéculer sur son intention. Nous pouvons par
langage 35 .
exemple y voir l’allusion à une thématique qui va
Nous pensons plutôt qu’il s’agit d’une référence au
d’une foule morne à la «paix qui dépasse la
dhvani. Les dieux doivent se «soumettre» à la loi de
compréhension» : en quelque sorte d’une parole vide
la parole. Ils doivent ensuite se «reconnaître» dans le
à une parole pleine. Mais nous ne pouvons rien en
don de la parole. Ils doivent finalement «résonner»
conclure, sinon le fait que l’absence du Wasteland
avec l’invocation de la parole. Le pouvoir poétique
implique une intention de Lacan.
de résonance du dhvani qui renvoie à la théorie
Le Wasteland lui-même est composé de fragments
çivaïste de «l’identité-dans-la-différence», permet
sibyllins qui limitent la compréhension. Mais
l’absence d’un sens fixe qui s’impose tout au long
du poème n’empêche, cependant, que s’y dégage un 29
Extrait du Paris Review, 1959.
maximum de pouvoir connotatif, dont émerge 30
Le théologien Yânavalka démontre sa supériorité sur ses rivaux par une
manifestement le désir d’un sujet. Nous pouvons série du discours à présentation semi-dramatique.
31
citer Eliot lui-même à ce propos. Quand on l’incita à «Le dieu des créatures», le créateur, le géniteur. Un nom de Brahma. Le
silence lui appartient et les actes ou mantras silencieux du sacrifice lui sont
expliciter son intention, il rétorqua : «Je me adressés.
demande ce qu’a intention» veut dire ! Je parlais 32
Devas, de div : briller. Il y a trente-trois dieux, onze pour chacun des trois
d’intentions dans un sens plutôt négatif que positif, mondes.
33
pour dire ce qui n’était pas mon intention. On doit se Asuras : spirituel, divin. Divinités ambivalentes. Jadis vertueux, puis
chassés du ciel et réfugiés aux enfers, les Asuras sont engagés dans des
soulager de quelque chose. Mais je ne saurais jamais luttes sans cesse renaissantes. Leur chapelain Çukra obtient de Çiva un
procédé pour les mettre à l’abri des dieux. Vaincus, ils se mettent à leur
service. Nés de l’aine de Prajâpati.
34
Lacan se réfère à Eliot qui a changé l’ordre de ces trois étapes de
l’affranchissement de l’existence terrestre tel qu’il figure dans
28 l’Upanishad, à savoir Datta, donnez, Dayadhvan, ayez de la compassion et
Cf. LACAN J., «La direction de la cure» Écrits, p. 600, et Kris E., «Ego
Damiyyata, contrôlez-vous.
Psychology and Interpretation in Psychoanalytical Therapy», 35
Pychoanalytical Quarterly, vol. 20, 1951. BOWIE M., op. cit., pp. 85-87.

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justement de situer, au-delà des moyens de la


représentation et par rapport à son véritable objet de
référence, la place du sujet de l’énonciation.
Lacan ne se référera plus, à ma connaissance, à cette
théorie indienne de résonance poétique qui fait
glisser le désir du sujet entre les lignes de
l’interprétation. Il proposera ensuite, dans «La
direction de la cure», la notion d’«allusion», qui
accorde à l’interprétation le rôle du doigt levé du
Saint Jean de Léonard de Vinci, «pour que
l’intention retrouve l’horizon déshabité de l’être où
doit se déployer sa vertu allusive» 36 .
De Vinci effaça une petite croix à l’endroit
qu’indique Saint Jean. Ainsi, l’allusion n’implique
pas l’idée çivaïste d’un Absolu originel, mais se
réfère de même à une absence qui implique la place
du sujet.
* Ce texte a été rédigé à partir d’un mémoire de DEA soutenu en 1992 au
Département de Psychanalyse de l’Université Paris VIII.

36
LACAN J., op. cit., p. 641.

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Lettres, etc.
De l’image au réel thème du double par la dérision, il fixe là de façon
Dominique Laurent très précise le cadre de sa hantise. 4
Dans ce conte, un savant, le docteur Heraclius Gloss,
Les phénomènes d’édition commémorant le entre dans son cabinet de travail : «Sa lampe de
centenaire de la mort de Guy de Maupassant m’ont travail était allumée sur la table, et devant son feu, le
amenée à reprendre le fil d’une œuvre depuis dos tourné à la porte par laquelle il entrait, il vit… le
longtemps abandonnée. * La problématique du Dr Heraclius Gloss lisant attentivement son
double et de sa perception dans l’univers de manuscrit. Le doute n’était pas possible. C’était bien
Maupassant, problématique apparue très tôt dans lui-même… Le Docteur comprit que si cet autre lui-
l’œuvre et la vie d’un homme qui entretenait les même se retournait, que si les deux Héraclius se
rapports les plus singuliers avec son image, m’a regardaient face à face, celui qui tremblait en ce
semblé particulièrement propice à une présentation moment dans sa peau tomberait foudroyé devant sa
dans le cadre du thème d’étude de cette année. reproduction [H L’autre se retourna brusquement et
Maupassant avait, en effet, parfois une étrange le Docteur effaré reconnut son singe […]» 5
hallucination. Il voyait son double 1 . De nombreux En 1883, dans un conte intitulé Lui ?, Maupassant
témoignages cités par A. Lanoux, A. Lumbroso et E. décrit précisément une hallucination. Un homme
Maynial prouvent que Maupassant a connu cette éprouve dans sa maison, peu à peu, l’angoisse de la
étrange vision. Ainsi l’on rapporte cette confidence solitude. Il sort, erre dans les rues quelque temps
faite à Paul Bourget : «Une fois sur deux, en rentrant puis, revenant chez lui, s’approche du foyer de sa
chez moi, je vois mon double. J’ouvre ma porte et je cheminée pour allumer une bougie. Devant le feu,
me vois assis sur mon fauteuil.» José Maria de une hallucination a lieu. «[…] En jetant les yeux
Heredia relate lors de leur dernière rencontre son devant moi, dit-il, j’aperçus quelqu’un assis dans
obsession constante d’un autre soi-même qui assiste mon fauteuil, et qui se chauffait les pieds en me
à tous ses actes, à toutes ses pensées 2 . Le récit du tournant le dos.» Puis la vision ayant disparu, il
docteur Solier est plus inquiétant encore : «Étant à sa regarde à nouveau la cheminée. «Mon feu n’avait
table de travail dans son cabinet, il lui sembla plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient
entendre sa porte s’ouvrir. Son domestique avait juste les pieds du fauteuil et je crus revoir l’homme
ordre de ne jamais entrer pendant qu’il écrivait. assis dessus. J’enflammai une allumette d’un
Maupassant se retourna et ne fut pas peu surpris de mouvement rapide. Je m’étais trompé, je ne voyais
voir entrer sa propre personne qui vint s’asseoir en plus rien.»
face de lui, la tête dans la main et se mit à dicter tout Réduire le thème du double à un thème littéraire,
ce qu’il écrivait. Quand il eut fini et se leva, déployé de Hoffmann à Nodier en passant par
l’hallucination disparut.» 3 L’emprise de cette Musset (Nuit de Décembre) et Gérard de Nerval
présence hallucinée rappelle irrésistiblement celle (Aurélia), serait une erreur et laisserait pour compte
qu’un autre fantôme, invisible celui-là, avait sur le la hantise de Maupassant. Un ami de Guy, Léon
narrateur du Horla. Nous reviendrons un peu plus Fontaine, évoque dans un témoignage la façon
loin sur le lien du double et du Horla. L’œuvre de particulière que celui-ci avait de scruter son visage
Maupassant, quant à elle, aborde très tôt le thème du dans un miroir. «Au bout d’un instant, dit-il, le
double. Il est même troublant de le voir apparaître visage pâle, il interrompait ce jeu singulier, en
dans un de ses tous premiers écrits, non publié de s’écriant : "C’est curieux, je vois mon double"» 6 .
son vivant et intitulé le Docteur Heraclius Gloss. Dans une lettre à un ami, il confie à un autre
Bien que, dans ce conte écrit aux alentours de 1875, moment : «En fixant longuement mes yeux sur ma
Maupassant alors âgé de vingt-cinq ans, traite le propre image réfléchie dans une glace, je crois
perdre parfois la notion du moi […] Tout
s’embrouille dans mon esprit, je trouve bizarre de
voir là cette tête. […] Si cet état durait une minute
*
Exposé à la Section clinique à Sainte-Anne, le premier juin 1994.
1 4
BIENVENU J., Maupassant, Flaubert et le Hada, Essai, Paris, Éditions Ibid., p. 25.
Muntaner, 1991, p. 21. 5
2 Ibid., p. 24.
LUMBROSO A., Souvenirs sur Maupassant, Rome, 1905. 6
3 BOREL P., Le destin tragique de Guy de Maupassant, Paris, Éditions de
BIENVENU J., op. cit., p. 22. France, 1927.

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de plus, je deviendrais complètement fou. Mon stérilise radicalement toute question sur la position
cerveau se viderait peu à peu de pensées.» 7 Si du sujet Maupassant.
l’image dans le miroir est une question aiguë pour Rappelons néanmoins l’histoire de la maladie
Maupassant, elle l’est tout autant que la organique. Maupassant contracte la syphilis en 1876
photographie. Il refusera, allant parfois jusqu’à la et l’annonce dans une lettre à un ami en mars 1877
quérulence procédurière, toute édition de son dans les termes suivants : «J’ai la vérole […] la
portrait. Arrivé au terme de sa vie en 1891, vraie, la grande, celle dont est mort François Ier, j’en
indifférent à une image qui le quitte, il autorise enfin suis fier, j’ai la vérole, je n’ai plus peur de
Nadar à vendre la photo prise de lui en 1888. l’attraper.» 9 Il refusera, semble-t-il, le traitement
L’angoisse devant le miroir apparaît de façon qu’on lui propose. Commençant par se croire gratifié
récurrente dans les contes. Elle est associée au thème de la grande vérole, il penche ensuite pour la
du double, mais d’un double revêtu progressivement névrose, devant l’errance diagnostique des multiples
des insignes de la mort (Un lâche, Madame Hermet, médecins consultés tout au long de sa vie. Cette
Fini,…). Dans Le Horla, le miroir est aussi le lieu errance diagnostique est contemporaine de
d’une tragédie ou le narrateur épouvanté ne percevra l’établissement progressif de la clinique. Quelques
pas son reflet. C’est par l’absence de reflet dans le jalons, à cet égard, s’avèrent utiles. En 1822, Bayle
miroir qu’il a la certitude de la présence du Horla. individualise une maladie paraissant relever d’une
Le Horla tient dans l’œuvre de Maupassant une cause unique (l’inflammation de l’arachnoïde). En
place centrale. Publié en 1887, il est le récit de la 1879, Fournier rattache la paralysie générale à son
dépossession de soi par un être invisible et étiologie syphilitique. En 1899, Babinski établit
redoutable qui tient à fois du fantôme, du double, du l’atteinte oculaire, en 1905 Hoffman identifie le
vampire et auquel on ne peut échapper que par la tréponème, en 1913 Noguchi établit avec certitude
mort. Ce récit constitue le sommet d’une thématique l’atteinte cérébrale. En 1944, la pénicilline est
apparue dès 1875, mais déployée vraiment à partir découverte. Maupassant fera l’expérience cruelle et
de 1880 dans toute une série de contes 8 (Lui ? progressive des symptômes désormais bien connus
Magnétisme, Fini, Lettre d’un fou, La petite Roque, de la paralysie générale. À partir de 1880, il souffre
La chevelure, Suicide, La peul ; Auprès d’un mort, de troubles oculaires qui s’aggraveront au fil des
Le tic, L’auberge, La morte… La main d’écorché) années pour aboutir à une paralysie de
dans lesquels des morts reviennent hanter les l’accommodation, une anisocorie et des moments de
vivants. Si «l’obsession» du fantastique quotidien de cécité. Plus sa vue sera faible, plus il cherchera la
Maupassant apparaît dans les nouvelles depuis lumière des pays ensoleillés. En 1891, son état
longtemps, elle se manifeste aussi dans les années physique et mental se dégrade très vite. Alors âgé de
1884-1886 par la fréquentation assidue des cours du 41 ans, il écrit dans sa dernière lettre :» Je suis
docteur Charcot sur l’hypnose. Cette période semble absolument perdu, c’est la mort imminente et je suis
correspondre à une accélération des manifestations fou» 10 .
hallucinatoires. En tout état de cause, comme le Après deux tentatives de suicide, il est interné dans
rapportent des témoignages cliniques, Maupassant à la clinique du docteur Blanche en janvier 1892. Il
la fin de sa vie est rattrapé par le Horla. Il est le jouet meurt le 8 juillet 1893, dans un état de démence
de forces obscures qui se manifestent par le profonde. Les aliénistes du siècle dernier et du début
déplacement d’objets, il est épié dans ses actes et ses du XXe siècle, très intéressés par le cas de
pensées, il voit son fantôme, il parle avec les morts. Maupassant, ont laissé à la postérité une importante
Il peut paraître hasardeux de s’aventurer sur une accumulation de thèses médicales étudiant le mal de
telle problématique car le discours médical a fait de l’écrivain. Mais il aura fallu plusieurs années pour
Guy de Maupassant la figure emblématique du diagnostiquer post mortem, avec certitude, une
martyr de la paralysie générale. Mais réduire aux syphilis déjà entrevue du vivant de l’écrivain par
avancées de la maladie organique les difficultés quelques médecins. Trois textes fréquemment cités à
subjectives et les troubles psychiques dont a souffert propos du mal de Maupassant (P. Morand 11 , A.
Maupassant est insuffisant au regard d’une clinique Lanoux 12 , E. Maynia1 13 ) faisant la somme des
désormais bien établie. De plus, cette perspective
9
WALD LASOWSKI P. & R., «L’homme perdu», Le Magazine littéraire,
mai 1993, n° 310.
10
7 Ibid.
BIENVENU J., op. cit. p. 34. 11
8 MORAND P., Vie de Maupassant, Paris, Flammarion, 1942.
MAUPASSANT G. de, Contes et nouvelles, et Romans, Édition présentée 12
par Louis Forestier, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1979. LANOUX A., Maupassant, le bel ami, Paris, Grasset, 1979.
13
MAYNIAL E., La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Paris, 1906.

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thèses médicales (en particulier Ladame) et des et où elle se demande si elle veille ou si elle rêve»
17
éléments biographiques, établissent l’atteinte ; ces impressions, dit-elle, très courtes mais
cérébrale en 1891, date à laquelle l’écrivain cesse pénibles, sont une véritable détresse. En 1873, elle
d’écrire. Ceci expliquerait la genèse d’une œuvre écrit encore : «je suis souvent avec les morts et je
jusqu’au bout lucide, mais peu à peu envahie par crois que leur image devient plus vivante, plus réelle
l’angoisse. Ces trois textes développent plus palpable à mesure que j’avance en âge.» 18 Guy
curieusement le thème d’une hérédité déclinée de veilla toute sa vie sur cette mère souffrante dont le
façon variée, liée à l’ascendance maternelle. Cette caractère despotique et autoritaire s’accentuait au fil
intuition a trouvé des développements dans la de l’âge. Il veilla tout autant sur son frère Hervé dont
critique contemporaine, qui, soulignons-le, n’est ni la vie fut un ravage. Il ne s’agit pas seulement, en
médicale ni psychiatrique. Celle-ci, en effet, effet, d’évoquer la maladie de la mère, mais de situer
interroge au-delà de la syphilis les particularités l’étrange destin familial des Maupassant où les
subjectives de Maupassant et les situe dans le phénomènes de dédoublement abondent. L’étude de
rapport singulier que l’écrivain entretint avec sa la folie du frère Hervé serait peut-être une façon
mère (cf. Bienvenu ; A. Savinio ; P. M. de Biasi ; d’entrer dans la disposition de cet arbre
M.-C. Banquart). généalogique. Nous verrions ainsi comment le thème
Si les études actuelles mettent l’accent sur un du double n’est ni un thème littéraire, ni un thème
«fantasme» maternel prégnant dans le destin de médical propre à la syphilis, mais un thème familial.
Maupassant, sur lequel nous reviendrons, il est fait Ce jeune frère meurt à l’asile psychiatrique en
assez peu de cas des troubles dont souffrait la mère novembre 1889, quelques mois après son
de l’auteur. Dans une lettre du 4 février 1879 14 internement à l’âge de trente-trois ans. Cet enfant,
destinée à Flaubert, Maupassant, très inquiet, désigné par la mère dans sa correspondance avec
annonce l’internement de sa mère dans une maison Flaubert par les termes de petit campagnard, de
de santé à la suite d’un état d’agitation aiguë, paysan, de sauvage, turbulent, ombrageux et
survenant au terme d’une année particulièrement brouillon, manifeste, semble-t-il, des difficultés
éprouvante. Cet état lui rappelle absolument la précoces. D’abord scolaires, ces difficultés
manie puerpérale dont celle-ci a été atteinte pendant deviendront majeures lorsqu’il s’agira d’assumer un
l’allaitement de son deuxième enfant Hervé, frère engagement professionnel. Instable, multipliant les
cadet de Guy, alors âgé de six ans. Depuis cette dettes, il sera entretenu toute sa vie par Guy. En
deuxième grossesse, madame de Maupassant, plus 1886, au moment de son mariage, Laure et Guy lui
connue sous le nom de Louise Le Poittevin, ne choisissent un état. Il devient horticulteur selon le
cessera de souffrir de ce que l’on appelait à l’époque vœu d’une mère ayant la passion folle des jardins
une névrose. Névrose imputée dans un premier potagers. Alors qu’il devient père, l’année suivante,
temps au ver solitaire ! Névrose singulière qui se surgit pour la première fois dans la correspondance
manifeste tantôt par des «moments d’accablement la mention de troubles psychiques, de déséquilibre
absolu», tantôt par une «excitation violente» (lettre mental 19 . En 1888, alors que les nouvelles sont
du 5 juillet 1879) 15 qui peut confiner à la «fureur alarmantes depuis plusieurs mois, il tente d’étrangler
sans frein». Dans une lettre du 24 mars 1892, le père sa femme. Les éléments cliniques livrés çà et là ne
de Guy écrit 16 : «ma femme est arrivée à un tel donnent pas d’argument pour soutenir la possibilité
paroxysme de fureur que pour la moindre raison elle parfois évoquée d’une paralysie générale. Il n’est
a des crises terribles. Elle n’avait pas de nouvelles pas tout à fait surprenant, pour autant que les
de Guy depuis huit jours, sa tête déménageait et elle archives permettent d’en juger, d’assister au
était inapprochable.» Pendant ces crises, elle hurle, déclenchement de la psychose d’Hervé au moment
insulte, brutalise, fugue. «Elle tente de se tuer à deux de la paternité. Guy aura lui-même à l’égard de la
reprises, d’abord par l’ingestion de laudanum, paternité le plus grand recul pour ne pas dire le plus
ensuite en tentant de s’étrangler avec ses cheveux.» grand effroi. Même si certaines sources lui attribuent
En dehors de grands épisodes localisés aux années trois enfants, il ne les reconnaîtra pas et ne
1857, 1879, 1885, 1892, elle va cahin-caha. Dans s’occupera jamais d’eux. Il fera par ailleurs de sa
une lettre à Flaubert du 29 janvier 1872, elle confie nièce son héritière testamentaire. Que recèle donc
traverser des moments «où sa tête est comme brisée
17
14 FLAUBERT G., MAUPASSANT G. de, Correspondance, op. cit., p. 77.
FLAUBERT G., MAUPASSANT G. de, Correspondance, Paris, 18
Flammarion, 1993, p. 168. Ibid., p. 87.
15 19
Ibid., p. 139. SAVINIO A, op. cit., p. 70.
16
SAVINIO A., Maupassant et «l’Autre», Paris, Gallimard, 1975, p. 108.

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l’histoire de la famille Maupassant pour qu’aucun circonstance. Le couple ne s’entend pas. Gustave de
des fils ne puisse faire face à une paternité ? Les Maupassant court les filles et tout lui est bon. En
éléments biographiques dont on dispose permettent 1859, un revers de fortune le contraint à travailler.
de préciser les conditions singulières du mariage des La séparation du couple, à l’initiative de Laure, a
parents. lieu dans l’année qui suit. Guy a dix ans. Les
discussions violentes qui précèdent la désunion sont
reprises dans la nouvelle Garçon un bock,
témoignage en partie autobiographique de
Maupassant 22 . Laure élève alors seule ses deux fils.
Guy retiendra particulièrement ses soins passionnés.
Il prend dès le départ le parti de sa mère et ses
relations avec son père resteront quasi inexistantes.
Une lettre de son père, en 1892, en donne l’état : «II
Laure Le Poittevin, fille d’un filateur ruiné et mort n’avait pas la bosse de la famille. En dehors de sa
prématurément, passionnée de littérature, parlant mère qui avait une influence extrême sur lui, la
deux langues, voue une admiration ardente et famille était peu de chose […] Sa mère a toujours
passionnée à son frère Alfred, le meilleur ami de tout fait pour empêcher Guy de me voir. À peine
Gustave Flaubert. Alfred est un poète précoce, venait-il une fois par an chez moi
révolté et sombre. Elle participe à leurs discussions. […].» 23 L’inconsistance et l’absence paternelles
«Persuadée qu’un destin glorieux les attend tous auront une conséquence décisive pour lui, car c’est
deux, elle n’accorde pas un très grand crédit à celui l’oncle Alfred qui à présent devient «un modèle
qui va devenir son mari, et qui se présente comme d’autant plus parfait qu’il est mort et qu’il ne l’a pas
un dandy nonchalant et dispersé.» 20 Mais le mariage connu». À peine la séparation du couple vient-elle
de son frère Alfred avec la sœur de Gustave d’être entérinée par un acte de justice (1862) que le
Maupassant, lestera lourdement sa décision. Ce culte maternel pour le frère mort voue ouvertement
mariage se fera au grand dam de Flaubert. Certes, Guy à être un véritable double d’Alfred, «une
elle se marie mais elle impose une condition au réincarnation du jeune homme si intelligent, si
mariage. Maupassant doit obtenir une particule à son distingué, si exceptionnel qui était l’homme de sa
nom. Alfred se marie en juillet 1846, la particule est vie.» 24 À ce titre les lettres échangées avec Flaubert
obtenue dans l’été 1846, Laure épouse Gustave le 9 de 1862 à 1879 sont édifiantes. Guy commence à
novembre 1846. Alfred devient père en 1847 et écrire des vers, peu après la séparation des parents. Il
meurt en 1848. La biographie est peu connue, si peu écrit des vers comme l’oncle mort. Tandis que
que R. Descharmes en brosse un portrait à partir l’enfant grandit, un autre homme portant le même
d’un personnage balzacien, Louis Lambert, dont prénom que le père biologique – Gustave – – «est en
Flaubert souligne l’étrange ressemblance avec train de devenir ce qu’Alfred aurait pu être : un
Alfred. «Il était mélancolique par nature. Les grands romancier brillant, un artiste reconnu de tous pour
problèmes métaphysiques le passionnaient. Il avait son intelligence et son talent exceptionnel». 25 Laure
un culte pour la littérature et tentait d’écrire des le rappelle d’ailleurs explicitement à Flaubert. Au
poèmes». 21 Flaubert l’admirait et le considérait moment où Laure vient de perdre sa mère et se
comme son maître à penser, mais aussi comme son retrouve seule dans la vie (mars 1866), elle s’adresse
ami de cœur. Jean-Paul Sartre, dans L’idiot de la à celui qui seul peut prétendre à la véritable paternité
famille, s’est particulièrement intéressé aux rapports de Guy. C’est elle qui va créer cette situation de
Flaubert-Le Poittevin dont il montre l’importance toutes pièces, patiemment et avec obstination. De
capitale. Alfred mena une vie dissolue mêlée de son côté, Flaubert entre dans le scénario en sachant
déboires et d’orgies qui usèrent, dit-on, une santé son rôle. La connivence de Laure et de Gustave
fragile. La mort d’Alfred à trente-deux ans, peu de croise «le souvenir d’un inceste impossible et d’une
temps après sa paternité, fait écho de façon étrange à
celle d’Hervé. Pour l’heure, ce deuil laisse Laure de
Maupassant et Flaubert dans un accablement total.
Un an après le deuil, elle attend son premier enfant, 22
TASSANT F., Nouveaux souvenirs intimes de Guy de Maupassant, édition
Guy. Elle exigera qu’il naisse, tout comme son frère 23
Pierre Cogny, Nizet, 1962, p. 151.
six ans plus tard, dans un château loué pour la MAUPASSANT G. de, lettre à Maître Jacob du 27 février 1982, Le
Magazine littéraire, op. cit.
24
20 BIASI P.M. de, «Flaubert, le père symbolique», Le Magazine littéraire,
TROYAT H., Maupassant, Paris, Flammarion, 1989, pp. 9 et 203. op. cit.
21 25
BIENVENU J., op. cit., p. 57. Ibid.

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amitié inoubliable.» 26 Laure multiplie les lettres à alors qu’il se fait pour la première fois un nom dans
Flaubert, tout entières consacrées à l’évocation des la littérature avec Boule de suif. Il traverse les dix
jours anciens et heureux auprès d’Alfred. Dans ses années suivantes en météore de génie. Cette
plaintes et ses demandes, elle sacrifie Guy à constellation biographique singulière engendrée par
l’évocation du passé et l’offre en gage comme tel. la folie d’une mère et l’inconsistance d’un père, rend
«N’est-ce pas, dit-elle, que le jeune homme te compte de la prévalence d’un autre thème dans
rappelle mille souvenirs de ce cher passé où notre l’œuvre de Guy : celui de la bâtardise. Bienvenu fait
pauvre Alfred tenait si bien sa place. Le neveu valoir comment.
ressemble à l’oncle sous bien des rapports et je suis Ce thème vient compléter et enrichir ceux
sûre que tu l’aimeras.» 27 Faire de Guy le disciple de précédemment évoqués. Le double, la dépossession
Gustave deviendra avec le temps réalité. Le tutorat de soi, la bâtardise ne sont que les facettes de
paternel de Flaubert sur Maupassant a été largement l’énigme du désir maternel pour l’enfant
étudié et vérifié par les biographes. Outre une Maupassant. Le thème de l’enfant bâtard fruit du
formation littéraire complète qui ne semble pas avoir hasard et identifié par la ressemblance est un des
été tout à fait une partie de plaisir pour Guy, thèmes les plus importants dans l’œuvre. La
Flaubert a été celui qui l’a introduit dans les cercles ressemblance souvent dévoilée par un intermédiaire
intellectuels, celui qui l’a recommandé auprès des (photographie, portrait ou personne) aboutit au
journaux, des théâtres, celui qui l’a soutenu dans ses drame 31 . Avec le Champ d’olivier, Maupassant en
péripéties professionnelles. Celui enfin qui l’a 1890, réalise un chef-d'œuvre qui est le point
protégé et défendu lorsqu’il fut assigné devant les culminant de ce thème. Cette histoire présente avec
tribunaux. Le Horla bien des traits communs. Un homme se fait
À partir de 1878, Flaubert considère que Maupassant reconnaître par son père en exhibant la photo de
est prêt à devenir ce qu’il doit être, un véritable celui-ci jeune homme. Le père, alors jeune homme,
écrivain. Il lui parle comme à un vrai disciple et il et le fils se ressemblent comme deux frères. La
est touchant de suivre l’évolution des formules par photographie joue le même rôle révélateur que le
lesquelles il s’adresse à Guy dans la correspondance miroir du Horla. Elle révèle un double. Et ce double
de l’année 1879 : «mon cher ami, mon bon, mon est redoutable. L’homme victime du Horla, comme
pauvre chéri, mon chéri» 28 . Cette fois, celle qui le père du Champ d’olivier n’a pas d’autre choix que
interrogeait et sollicitait Flaubert pour faire de son de se tuer pour y échapper. Maupassant comprit que
fils l’écrivain que son frère aurait dû être, a gagné. Flaubert l’aimait parce qu’il était l’image de son
Plus rien ne la retient. Dès février 1879, elle sombre oncle Alfred, l’homme que Flaubert avait aimé
dans une «crise nerveuse» 29 profonde dont elle ne passionnément. En novembre 1890, dans une
sortira plus vraiment. Ceci pourrait correspondre, en dernière chronique sur le romancier, il rapporte au-
d’autres termes, au re-déclenchement de sa delà de quelques envolées lyriques de celui-ci sur
psychose. C’est en 1880, juste avant la mort du l’oncle Alfred, les propos suivants : «Mon garçon,
romancier, que le disciple se change en véritable ça me remue le cœur de vous voir, j’ai cru tout à
héritier. Le texte Boule de suif que Maupassant vient l’heure que j’entendais parler Alfred, comme vous
d’écrire prouve à Flaubert que le petit Guy a tout lui ressemblez.» 32 Maupassant ajoute : «J’étais pour
compris. «Il me tarde, écrit-il, de vous dire que je lui une sorte d’apparition de l’autrefois, il m’attira,
considère Boule de suif comme un chef-d'œuvre ! m’aima.» Bien que Maupassant le dise, il ne sait pas
oui ! jeune homme ! ni plus ni moins, cela est d’un pour autant ce qu’il dit car à la fin le double le
maître.» 30 Le 13 février 1880, au moment où rattrape dans le réel. Last but not least, l’exégèse
Flaubert apprend que Maupassant est poursuivi révèle que l’oncle Alfred a été l’auteur d’une théorie
devant les tribunaux pour outrage aux bonnes selon laquelle des êtres qui sont morts se réincarnent
mœurs, il se met à le tutoyer et lui écrit enfin «Mon dans un autre qui leur ressemble. C’est un miroir
cher fils». Deux mois plus tard, le 8 mai 1880, magique qui révèle les différentes réincarnations. Le
Flaubert meurt. Guy, profondément meurtri, devient grand flaubertiste R. Descharmes, en permettant en
orphelin au moment où il vient de gagner un père et 1909 la publication des œuvres inédites de Le
Poittevin, a révélé essentiellement un conte
philosophique intitulé Une promenade de Bélial
26
Ibid.
27
FLAUBERT G., MAUPASSANT G. de, Correspondance, op. cit., p. 80.
28
BIASI P.M. de, op. cit.
29 31
FLAUBERT G., MAUPASSANT G. de, Correspondance, op. cit., p. 168. BIENVENU J., op. cit., pp. 40 et sq.
30 32
Ibid., p. 216. FLAUBERT G., Maupassant G. de, op. cit., p. 324.

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dans lequel toute la théorie est déployée 33 . moderne rencontrée dans les salons. Si l’on peut
Maupassant a très probablement lu ce conte. situer pour ce sujet les rapports de la femme
Au-delà de ces thèmes abondamment développés par indéchiffrable à l’énigme du désir maternel, ne doit-
Maupassant nous ne sommes pas surpris de lire tout on pas aussi ajouter que cet indéchiffrable devient à
au long de l’œuvre la dénonciation du patriarcat 34 et la fin persécutif ? Il se déploie d’ailleurs plus
du mariage bourgeois présenté sous les auspices de amplement à la fin de l’existence de Maupassant. Il
l’hypocrisie et de la duperie la plus déterminée. Si rendra responsables, un moment, ces femmes de la
les femmes ont occupé une place majeure dans la vie stérilité nouvelle de sa production littéraire, puis ses
et dans l’œuvre de éditeurs de vol et d’escroquerie, le dépossédant pour
Maupassant, il restera fidèle à une seule, sa mère. ainsi dire de ce qui animait sa vie.
Tout au long de sa vie, il choisira les femmes Pour conclure, nous avons voulu établir comment
«comme on choisit une côtelette à la boucherie, sans dans ce cas le trouble particulier de la perception,
s’occuper d’autre chose que de la qualité de leur attribué habituellement à l’organe malade, est une
chair.» 35 Homme à filles comme son père, il hallucination du sujet. Cette hallucination a un objet,
considère la femme comme inférieure, rusée, celui qui hante le mythe familial. Les circonstances
trompeuse, présentant à l’homme, à l’occasion, de la venue au monde de Maupassant, inscrites sous
l’image de la mort. Tout entière soumise à une le sceau du lien maternel avec un mort, font de lui
physiologie qui le dégoûte, elle est présentée dans un de ces êtres doubles, comme Althusser le faisait
l’œuvre jusque dans les années 1885 néanmoins valoir pour lui-même dans ses autobiographies. Une
comme une victime. Les femmes qu’il honore de fois admis que nous ne laissons pas le soin à la
façon priapique 36 , à l’occasion devant huissier, syphilis de rendre compte des phénomènes réels,
constituent avec l’écriture les deux grandes façons nous sommes en charge d’articuler l’évolution de la
qu’il a de survivre : jouir et écrire, voilà ce qu’est sa maladie. Nous partirons de la constatation clinique
vie, dit-il. selon laquelle il ne semble pas y avoir
À partir de 1885, la fréquentation assidue, dans les d’hallucination avant 1880. Pourquoi ce qui était de
salons de jeunes beautés inaccessibles aux hommes, l’ordre de l’idéal jusqu’à cette date passe-t-il ensuite
mais fort sensibles au charme de l’homosexualité et dans le réel ? Notre hypothèse appuyée sur
au plaisir procuré par certaines drogues, l’amène à l’enseignement de Lacan est qu’il faut rechercher
réviser ses considérations sur les femmes. Attaché à l’immixion d’Un-père. Il est en effet remarquable de
ces femmes, qu’il ne touche pas, semble-t-il, il les constater qu’au moment même où Flaubert l’appelle
considère néanmoins comme indéchiffrables 37 . Il son fils, Maupassant se fait un nom. Ce travail fait
s’interroge sur leur capacité à souffrir et à aimer. Il surtout valoir les conséquences de la forclusion du
manifeste même sa crainte de se convertir au genre Nom-du-Père – noté Po – dans le schéma I. Il y
amoureux. À partir de 1887, avec les nouvelles Le aurait aussi beaucoup d’intérêt à déployer l’autre
mont Oriol, Pierre et jean et Fort comme la mort, volet, noté Φ0 par Lacan.
les femmes ne sont plus des victimes. La situation Dans la «Question préliminaire», Lacan déduit de la
s’inverse. Le héros masculin souffre et meurt par carence de l’effet métaphorique lié à la forclusion du
amour. 38 Dans le roman ultérieur Notre cœur, le rôle Nom-du-Père, l’élision de la signification phallique
des sexes y est inversé, l’homme nommé Mariolle et le retrait du vivant qu’il implique. «Le désordre
(petite image de Marie) devient la marionnette, le provoqué au point le plus intime du sentiment de la
pantin articulé manipulé par la femme-homme vie» 39 se manifeste chez Maupassant dans le
Madame de Burne qui conserve l’initiative du couplage d’un priapisme échevelé et de troubles de
roman. Celle-ci devient l’emblème de la femme l’humeur marqués par des moments d’abattement
absolu et de désespoir – dans lesquels la vie se retire
33
du monde. Schreber rencontre des images d’hommes
DESCHARMES R., Un ami de Gustave Flaubert : Alfred Le Poittevin, torchées à la six-quatre-deux, aussi improbables,
œuvres inédites, Paris, Ferroud, 1909.
34 «que le sujet lui-même, soit aussi démunis que lui de
DELTHLOFF U., s Patriarcalisme et féminisme dans l’œuvre romanesque
de Maupassant», Maupassant et l’écriture, Actes du Colloque de Fécamp, tout phallus. » 40 Ne peut-on chez Maupassant
35
21-23 mai 1993, Paris, Nathan, 1993 reconnaître ce moins de vie, au-delà de ses troubles
MAUPASSANT G. de, Contes et nouvelles, Tome II, Paris, Gallimard, La
Pléiade, 1979, p. 689.
36
FLAUBERT G., et TOURGUENIEV I., Correspondance, Paris, 39
LACAN J, «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
Flammarion, 1989, lettre du 27 juillet 1877.
37 psychose», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
BANCQUART M.C., «Maupassant et la femme moderne», Maupassant et 40 Ibid., p. 566.
l’écriture, Actes du colloque de Fécamp, op. cit.
38
Ibid.

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de l’humeur, dans ces considérations sur les femmes, Ceci permet une première lecture, selon laquelle le
femmes réduites à de la viande de boucherie ? Si poème lui-même réaliserait la rencontre dont il
Schreber réinstaure une valeur non négativable par parle. Comme la figure de Dionysos représente la
une jouissance au-delà de la castration, liée à ses médiation réussie entre le divin et le terrestre, le
pratiques transsexualistes, ne peut-on considérer le poème réussit à loger dans la parole l’hétérogénéité
priapisme de Maupassant comme une pratique de l’être divin : «Ce sont les pensées de l’esprit
équivalente soutenant le paradoxe de l’érection commun, /En paix finissant dans l’âme du poète.
permanente et de l’incarnation du phallus mort ? /Ô ! que vite frappée, elle, de l’Infini /Connu depuis
Enfin, un troisième point pourrait être exploré. Il longtemps, de souvenir /Ébranlée, et que lui soit,
dépasse comme le précédent le cadre du thème de embrasé par un rayon salutaire, /Le fruit
cette soirée et mériterait une étude plus approfondie. amoureusement porté, Grand œuvre des dieux et des
Il s’agit de la fonction particulière de l’écriture pour hommes, /Le Plain-chant, pour qu’il témoigne des
Maupassant. On pourrait mettre en tension l’écriture deux, réussite.» 1
de Joyce avec celle de Maupassant. Un constat L’appréciation de cette réussite (Glücken), de
d’abord. De même que Lacan reprenant à son «l’ouverture vers le sacré» 2 , se trouve au centre d’un
compte le propos d’un de ses élèves évoque le fait célèbre texte de Heidegger. Il n’y a pas de doute que
que les jeux de mots de Joyce ne font pas rire, le poème se prête à une telle lecture. Les lecteurs de
certains lecteurs ont pu constater que les contes de Heidegger ont cependant noté que son interprétation
Maupassant ne permettent aucune identification. repose sur une curieuse omission – dans la version
Alors que Joyce fait passer la langue dans le réel, du poème qu’il nous donne, il supprime une demi-
Maupassant «réelise» dans son activité d’écrivain strophe qui se trouve à la fin du manuscrit de
l’identification par laquelle il assume le désir Hölderlin. 3
maternel. Dans ces dernières lignes, Hölderlin contredit en
quelque sorte ce qu’il avait annoncé auparavant.
Hölderlin et la réponse du pire Maintenant il parle à la première personne, et se
Michael Turnheim désigne lui-même comme «faux-prêtre que les
Célestes jettent dans les ténèbres». Il n’est plus
question de l’heureuse médiation incarnée par
Rejet de la solution paranoïaque Dionysos, mais, indirectement au moins, du destin
de sa mère Sémélè, objet de la jouissance excessive
L’hymne «Tout comme au jour de fête…» (Wie
de Zeus, qui a payé de sa vie sa rencontre avec le
wenn am Feiertage…), qui date des derniers mois du
divin. Hölderlin semble s’identifier à la femme
dix-huitième siècle, s’articule, comme beaucoup
exposée à la jouissance de Dieu 4 , au cadavre de
d’écrits hölderliniens de cette période, autour de
cette femme.
l’opposition entre le monde humain et une altérité
Mais cette perspective schréberienne n’a pas
radicale, qui porte des noms divers : le sacré, le
d’avenir chez Hölderlin. L’effroi qu’on devine à la
divin, et aussi la nature. Cette altérité est présentée
fin du poème est autre chose que l’indignation
comme excessive, finalement insupportable.
initiale de Schreber devant les exigences de la
Pourtant, selon Hölderlin, ce serait justement la
structure qu’il va finalement accepter. C’est à juste
vocation du poète, que de s’exposer à cet excès, de
titre que les spécialistes coordonnent «Tout comme
le rendre accessible et supportable à travers la
au jour de fête…» à un moment décisif dans la
poésie.
carrière poétique de Hölderlin. Les grands hymnes
Une des images dont se sert Hölderlin dans ce
(18001803) qui le suivent, se présentent comme une
poème est empruntée à la mythologie grecque. Zeus
réponse au fait que ce qui se dessine à sa fin est resté
aimait Sémélè, une mortelle, fille du roi de Thèbes.
C’est par jalousie qu’Héra suggère à Sémélè le vœu
de rencontrer Zeus sous sa forme absolue, en tant 1
C’est la traduction de FEDIER F., parue dans Hölderlin, Cahiers de
que Dieu. Zeus répond à ce vœu et apparaît l’Herne, numéro 57, Paris, 1989, pp. 41sq.
accompagné du tonnerre et de la foudre. La pauvre 2
HEIDEGGER M., «Wie wenn am Feiertage…», in Erläuterungen zu
Sémélè ne survit pas à cette rencontre, elle meurt Hölderlins Dichtung, Frankfurt am Main, Vittorio Klostermann, 1981, p.
brûlée. Zeus recueille le fruit de leur rencontre et le 3
69.
Cf. de MAN P., «Les exégèses de Hölderlin par Martin Heidegger»,
coud dans sa cuisse, d’où va naître Dionysos, qui Critique, 100/101, 1955, p. 815 ; et SZONDI P, «Der andere Pfeil (Zur
représente l’enthousiasme, la possibilité de se Entstehung des hymnischen Spätstils)», in HölderlinStudien, Frankfurt am
nourrir de l’excès divin. 4
Main, Suhrkamp, 1970, p. 46 sq.
Cf. BOSCHENSTEIN B., «Furcht des Gewitters» /Zu Hölderlins Dionysos
als Got der Révolution, Frankfurt am Main, Insel, 1989, pp. 77 et 129 sq.

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inacceptable. Il n’y aura ni «mort du sujet», ni rhétorique qui fleurit chez les autres poètes de
reconstruction délirante dans le cas de Hölderlin. l’époque. Au moment où les classiques allemands
Car comme Böschenstein le souligne, à partir de cherchent à la raffiner et à l’harmoniser, Hölderlin
1800 les figures mythologiques sont présentes «de aboutit à son abolition pure et simple.
façon beaucoup moins identificatoire» 5 que jusque- C’est ainsi que les métaphores du vieil Hölderlin ne
là. Ce rejet des perspectives identificatoires va de visent pas la création d’une signification nouvelle.
pair avec la création d’une «nouvelle forme de la Elles ne sont que de simples citations de métaphores
parole» 6 , distinguée entre autres par ce qu’Adorno a qui se trouvent déjà dans la littérature antérieure, et
qualifié de «parataxe» 7 : subversion de la structure ne sont par conséquent que des métaphores mortes.
hiérarchique de la phrase, ce qui permet à En employant les figures poétiques de façon quasi
l’hétérogène de s’infiltrer dans le signifiant. Plutôt parodique, Hölderlin montre qu’il ne croit plus au
que de ciseler un manque dans l’Autre dont il aurait pouvoir de la parole – rejet de l’inconscient, qui
pu incarner le complément, Hölderlin presse le s’exprime par l’abus de la rhétorique subjective dont
langage de relâcher ses contraintes. se nourrit la poésie classique 11.
C’est aux grands poèmes écrits pendant les trois ans Le mécanisme qui engendre ces pseudo métaphores
qui correspondent au début de sa psychose que correspond à la définition que Lacan donne du
Hölderlin doit aujourd’hui sa gloire. La richesse de symptôme 12 : des signifiants isolés prélevés sur
sens, les équivoques provoquées par la dissolution l’inconscient, qui deviennent des lettres qui fixent la
du matériel signifiant, se trouvent à l’origine jouissance. Seulement, là où le sujet névrotique
d’innombrables commentaires. Ce ne sont pourtant emprunte ces signifiants, en principe au moins, à son
pas les œuvres de cette brève période qui vont nous propre inconscient, Hölderlin, comble de l’ironie, les
intéresser ici. emprunte à ce que l’inconscient d’un autre poète a
déjà créé avant lui et cherche par là à dénoncer la
Abus de la rhétorique vanité de toute tentative de représentation subjective
dans un lieu du signifiant dominé par la jouissance. 13
Hölderlin n’a pas choisi la voie qui s’est d’abord La jouissance que le paranoïaque localise par la
offerte à lui, celle de la construction d’un délire construction d’un délire, paraît ainsi fixée dans une
transsexuel. Comme le dit de façon lapidaire le poète série de lettres silencieuses que seuls les
Waiblinger, qui l’a vu le plus régulièrement pendant universitaires ont finalement réussi à situer.
les années de folie, il n’y avait chez Hölderlin Contrairement à ce qu’ont voulu croire certains, ceci
«aucune idée fixe» 8 . n’a rien à voir avec un «retour à la simplicité», mais
La période des grands hymnes ne constitue pas la fin constitue une prise de position ironique par rapport à
du chemin parcouru par le poète. Pendant la longue une tradition que Hölderlin avait mieux connue
période entre 1806 et sa mort, Hölderlin continue qu’aucun autre. C’est pourquoi le terme d’«abus»
d’écrire des poèmes qui ont été, jusqu’à il y a peu, paraît en effet justifié.
considérés comme les manifestations d’un état Certes, «l’amour mort» du sujet paranoïaque repose
purement déficitaire 9 . Mais dans un travail récent, aussi, tout comme la poésie de Hölderlin, sur un
Anselm Haverkamp les interprète au contraire «abus» : Lacan souligne que cet amour se nourrit des
comme l’achèvement d’un courant qui se poursuit «déchets» de pratiques anciennes, «perdues sur le
justement à partir du poème que nous avons étudié plan sociologique» 14 . C’est le fameux «comme si»
tout à l’heure 10 . L’ensemble de la poésie
hölderlinienne d’après 1800 – des grands hymnes
jusqu’aux tout derniers écrits – se présente comme le 11
La démarche de Hölderlin se situe au-delà de la «transcendance outrée»
fruit d’une mise en question progressive de la qui distingue, selon Walter Benjamin, l’allégorie baroque. Il ne s’agit plus,
chez Hölderlin, de montrer, par distorsion allégorique, la distance qui
5 sépare tout symbole de ce qu’il prétend représenter. L'usage qu’il fait d’un
Ibid., p. 145, terme comme «Cimetière» (Kirchhof, titre d’un de ses derniers poèmes)
6 repose sur le simple refus d’entendre les résonances que ce mot pourrait
Ibid., p. 138.
7 évoquer : La Chose n’est plus objet de deuil, il y a «vacance de la
ADORNO T.W., “Parataxis», Noten zur Literatur ; Frankfurt am Main, transcendance» (cf. HAVERKAMP, op. cit., p. 115).
Suhrkamp, 1981, pp. 447-491. 12
8 LACAN J., Le Séminaire, Livre RSI, 21 janvier 75, Ornicar ?, 3, Paris,
WAIBLINGER W., «Friedrich Hölderlins Dichtung und Wahnsinn», 1975, p. 107..
Dichter ûber Hölderlin, Frankfurt am Main, Insel, 1969, p. 42. 13
9 L’Unglauben qui soutient cette opération doit être distingué de la
Avec, toutefois, quelques exceptions notables, comme le travail de R fascination du sujet hystérique pour le symptôme, saisi de l’autre au vol»
JAKOBSON et G. LÙBBE-GROTHUES G., “ Ein Blick auf Die Aussicht (cf. LACAN, «Joyce le Symptôme II», Joyce avec Lacan, Paris, Navarin,
von Hölderlin », in JAKOBSON R., Hölderlin/Klee/Brecht, Frankfurt am 1987, p. 35). Là où l’hystérique se sert de signifiants par lesquels une autre
Main, Suhrkamp, 1976, pp. 27-96. a représenté son manque, Hölderlin cherche à prouver que cette
10 représentation était d’emblée vouée à l’échec.
HAVERKAMP A., Laub von Trauer/Hôlderlins späte Allegorie, 14
München, Wilhehm Fink, 1991. LACAN J., Le Séminaire, Livre III, Paris, Seuil, 1981, p. 288

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(als ob) 15 On se trouverait donc devant un double Une promenade avec Stéphane Mallarmé
rejet du semblant – d’abord le rejet que nous Henri de Régnier
supposons à l’origine de la psychose, et puis, autour
des années où la psychose se déclenche, le rejet de la Le poète symboliste Henri de Régnier (1864 – 1936)
solution paranoïaque qui semblait s’offrir à partir était tenu en grande estime par Stéphane Mallarmé
des signifiants de la mythologie grecque. Ce depuis qu’il lui avait envoyé sa plaquette Les
deuxième rejet ne concerne pas la crédibilité d’une lendemains en novembre 1885. Devenus amis ils se
loi symbolique, mais les fonctions de représentation voyaient régulièrement et leurs conversations furent
et de renvoi du langage, qui paraissent au sujet transmises, en partie, par Régnier qui les nota dans
comme une inadmissible prétention. ses Annales psychiques et oculaires, son journal
Ce double rejet qui a rendu possible les innovations intime qui, jusqu’à ce jour ; est resté inédit. La
hölderliniennes ne serait peut-être rien d’autre que la plupart des comptes rendus de rencontres et de
définition de la schizophrénie 16 . Mais il fait conversations que donnent les Annales et qui
scandale dans le monde des classiques allemands forment un ensemble historique d’une valeur
qui, dans leur poésie et dans leurs considérations inestimable reste à découvrir.
théoriques, sont à la recherche d’une rhétorique Quelques passages seulement furent repris par
harmonieuse qui ferait oublier la facticité de la Régnier dans des volumes de souvenirs publiés de
représentation. Comme Wittgenstein, Hölderlin son vivant. Mais, typiquement, c’étaient plutôt les
aurait pu affirmer avoir «résolu les problèmes de anecdotes concernant les gens de l’époque et les
façon finalement définitive» 17 , Dans son cas ceux mots d’esprit qu’il utilisa pour ces récits. On peut
d’une tradition qui doit ses plus beaux fleurons à un spéculer sur les raisons qu’avait Régnier à garder
mariage harmonieux entre littérature et rhétorique de sous scellé des mots et des dialogues qui montrent
l’inconscient. C’est de ce mariage qu’il ne cessera un Mallarmé loin du rôle du poète doux qu’aimaient
pas de souligner la contingence. se faire citer les contemporains.
En paraphrasant une remarque de Lacan sur Joyce, Le passage suivant qui, d’ailleurs, n’est pas seul
on pourrait dire que déjà après Hölderlin «la dans ce genre présente un Mallarmé féroce, un
littérature ne peut plus être […] ce qu’elle était Mallarmé face au problème du dire, du tout dire,
avant» 18 . Ce n’est sans doute pas un hasard si la suscité par un événement un peu pénible : arrivés
réappréciation de la poésie hölderlinienne d’après chez Méry Laurent, pour un temps l’amie-maîtresse
1800 était contemporaine de la publication des de Mallarmé, les deux poètes se voient confrontés
œuvres de Joyce. Pourtant il ne suffit pas de avec le docteur Evans, amant et mécène officiel de
considérer l’écriture de Hölderlin comme une la dame. Suit un monologue de Mallarmé qui part
anticipation de celle de Joyce. Dans une lettre datant avec Régnier vers la ville et dans lequel il esquisse
de 1937 19 Samuel Beckett distingue le style de une parabole traitant de la relation du Poète à la
Finnegan's Wake (relevant, selon lui, d’une Dame, à laquelle celui-ci s’adresse. On pense ici à
«apothéose du mot») de ce qu’il se propose comme la revue La dernière mode 1 dont Mallarmé fut
programme pour sa propre œuvre : son langage lui rédacteur et auteur sous des pseudonymes féminins
paraît comme un voile qu’il s’agit de déchirer, écrit- divers, et qui présente l’idée de la femme comme
il. Et puis : «Espérons que le jour viendra où l’on destinataire véritable de la littérature. Dans ces
usera le mieux de la langue, là où l’on en abusera le pages, il écrivit, en égalant les écrits littéraires au
plus.» Rien ne pourrait mieux caractériser le chemin luxe féminin, «que toutes les femmes aiment les vers
parcouru par Hölderlin – de l’apothéose du mot à autant que les parfums et les bijoux» et confirma
l’abus de la langue. C’est comme si l’étrange ensuite «qu’il n’y a plus de lecteurs ; je crois bien,
sobriété de ses derniers poèmes se situait au-delà du ce sont des lectrices» '. Mais de l’adresse du poète à
feu d’artifice joycien. la femme émerge tout un catalogue de fantasmes
mallarméens – le luxe féminin vis-à-vis de
l’impuissance du poète, la chevelure de la femme
15
Cf. DEUTSCH H., «Über einen Typus der Pseudoaffektivität (<Als ob>)», dont elle sera décoiffée, le petit chien sortant du
Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, 20, 1934, pp. 323-335.
16 giron et tenant lieu de la femme. Enfin, au cours de
Cf. CLASTRES G., «Les versants de la forclusion», La lettre mensuelle,
110, pp. 16-18. la marche, la scène se déplace, mais pour ne
17 provoquer qu’une autre remarque de Mallarmé
WITTGENSTEIN L., 7ractatus logico-philosophicus, Schriften, I,
Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1969, p. 10.
18
LACAN J., «Joyce le symptôme I», Joyce avec Lacan, op. cit., p. 27.
19 1
BECKETT S., «German letter of 1937», Disjecta, London, John Calder, MALLARMÉ S., «Chronique de Paris», La dernière mode, 1-livraison, (6
1983, pp. 52 sq. septembre 1874), p. 4.

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évoquant le serpent du paradis, de nouveau donc le veut nous cacher sa blessure, c’est cette blessure que
thème de la séduction. je veux lui faire sentir… Il y a un pamphlet à faire, il
Dieter Schwarz faut que le livre, une fois lui tombe des mains et
qu’elle dise c’est bien ça… Voyez-vous, Régnier,
nous avons pour âme une belle Dame qui veut être
Mardi. 2 À cinq heures et demi j’allai chez Méry entretenue richement et qui ne nous donne rien pour
Laurent 3 en sa maison printanière au boulevard vivre…
Lannes 4 – comme elle à discourir avec une amie qui Le Poète est vaincu, il se retire, il s’asseoit au bord
part «à faire ses malles» comme releva Mallarmé – de la route, et veut se détourner, quand passe en sa
nous nous retirons à l’écart dans le jardin sous les voiture une Dame. Et il se dit : Pourquoi celle-ci en
marronniers dont les feuilles digitales semblent cette solitude, et en son luxe insultant vient-elle au
étendre la main. Là nous causons de Monet 5 et de spectacle de mon agonie… Alors il s’approche d’elle
Valvins 6 – d’un train qui part il me dit qu’il et lui dit : C’est bien j’accepte tout, et te permets de
ressemble à un chien jappeur et moqueur – et nous jouir de ton aune, mais avec moi pas d’orgueil et je
vantons cette claire villa, au loin et dans Paris, ne veux pas que tu fasses la face ainsi casquée de la
jusqu’où la verdure des fortifications déferle comme chevelure guerrière… et il la décoiffe et lui dit
une immense et dernière vague. Il me parle très tout… Tout à coup hors de la voiture, jailli du giron
franchement de Ghil 7 dont la littérature n’est plus de la Belle qui le couvrait, un petit chien saute à
«dans la voix humaine». terre… et alors c’est à lui que je m’adresse et que je
Evans 8 est venu et nous nous sommes rapidement dis ce que je ne pourrai dire à elle, à elle à qui il
retirés. Mallarmé gêné. suffit, et dont il me frustre.
Nous descendons la longue avenue qui rayonne Oh ce sera dur et terrible, je dirai tout.»
jusqu’à l’arc de triomphe… et je lui dis la beauté de Il est ; marchant ainsi dans ces paroles qui luttent
ces voitures, dont on peut suivre longtemp [s] la avec le bruit du luxe qui éclate là, beau et étrange,
course à la couleur des ombrelles d’été qui les les verdures des pelouses éblouissent, et les longs
pavoisent. «Ah, une voiture j’ai toujours rêvé d’en tuyaux d’arrosage qui s’annellent dans l’herbe font
faire une, je la retourne dans ma tête… et voici dire en souriant à Mallarmé : C’est toujours ainsi
comme je la comprends : en tête les deux chevaux que je nie suis représenté le serpent du Paradis
noirs des coursiers d’enfer menés par de muets terrestre.
cochers et dans la calèche la femme… c’est un de Plus loin en nous quittant il conclut : Pour moi,
mes commencements… une occasion à dire ce que voyez-vous Régnier, et c’est le dernier mot de ma
je veux dire et ce sera terrible les femmes ne philosophie et de mon expérience, il y a deux sortes
m’aimeront pas après… La femme, elle par qui nous d’hommes et que deux sortes, ceux dont le dernier
mourrons, est blessée, elle saigne chaque mois et mot est une vérité, et ceux dont le dernier mot est un
mensonge.
2
Le 19 juin 1888. Le soir je revois chez lui Rodenbach 9 , Tausserat 10
3
Méry Laurent (1849-1900) fut une amie très proche de Mallarmé, surtout et Gualdo. 11
après 1883 quand il commença rie la voir presque quotidiennement. Il
paraît que leurs relations amicales et amoureuses atteignirent leur apogée
en 1888 quand Mallarmé lui fit part de son idée de la faire représenter en
dessin sur la couverture du Tiroir de laque, un recueil projeté de ses Source : Henri de RÉGNIER, Annales psychiques et oculaires, vol. I, f. 131VO
poèmes en prose. çf. André Rodocanachi, «Stéphane Mallarmé et Méry – 132VO ; Bibliothèque Nationale, Mss., N. a. fr. 14974 ; inédit, sauf l’avant-
Laurent», Bulletin du Bibliophile, n». IV (1979), pp. 489-507. dernier paragraphe qui parut dans :
4 Henri DE RÉGNIER, Donc, Paris, Les Éditions du Sagittaire, 1927 (Les
La maison «Les Talus» au 9, boulevard Lannes, près du Bois de Boulogne, Cahiers Nouveaux, 31), p. 86. Le titre proposé ici n’est pas de Régnier.
oui Méry Laurent passait la saison d’été.
5
Le lundi 18 juin Mallarmé avait visité l’exposition des marines d’Antibes de
Monet, chez Van Gogh au boulevard Montmartre. Cf. Stéphane
MALLARMÉ, Correspondance III, 1886-1889, recueillie, classée et
annotée par Henri Mondor et Lloyd James Austin, Paris, Gallimard, 1969,
p. 212.
6
Un village près de Fontainebleau oit Mallarmé avait loué, à partir de 1874,
un petit appartement pour ses vacances d’été.
7
GHIL R., (1862-1925), dont le Traité du verbe, paru en 1887, avait été 9
Georges RODENBACH (1855-1898), poète symboliste belge. Cf. L’amitié
introduit par un «Avant-dire» de Mallarmé ; toutefois il s’ensuivit en
de Stéphane Mallarmé et de Georges Rodenbach. Préface de Henri
printemps 1888 une rupture entre les deux poètes provoquée par une
Mondor, Lettres et textes inédits 1887-1898, publiés avec une introduction
remarque de Mallarmé. Pour les relations entre Mallarmé et Ghil, cf. le
et des notes par François Ruchon, Genève, Pierre Cailler éditeur, 1949.
dossier paru dans : René GHIL, Traité du verbe. États successif. Textes 10
présentés, annotés, commentés par Tiziana Goruppi, Paris, Nizet, 1978, pp. Il doit s’agir d’A. Tausserat-Radel, auteur d’un livre sur Ernest Raynaud.
193-198. 11
8 Luigi GUALDO (1844-1898), romancier et poète italien. Cf. le dossier
Le dentiste américain Dr Thomas W. Evans (1823 – 1897) qui vivait dans : Documents Stéphane Mallarmé, I, présentés par Carl Paul Barbier,
depuis 1850 à Paris était le protecteur «officiel» de Méry Laurent. Paris, Nizet, 1968, pp. 97-107.

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