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Société pour l'Action et la Recherche en Psychiatrie

Un choix de vie, par François Leguil


23-01-2004

Le
lundi 19 janvier 2004, à la tombée du jour au Palais du Luxembourg où
siège le Sénat de la République, la copie de Bernard Accoyer, médecin
et député français, a été corrigée par les Professeurs Giraud et
Mattéi. La Faculté a parlé, l'ordre peut revenir comme une ordonnance
doit être exécutée. Homme de goûts affichés, d'écriture et de mœurs
douces, l'antique élève du docteur Lacan, le psychanalyste J.B.
Pontalis, déclare à la radio qu'il n'est pas inquiet : much ado… Cette
loi est « inapplicable ». Pontalis est rassuré. Nous, pas du tout.

Depuis quand a-t-on imaginé qu'il faut créditer un législateur de


raison cohérente, ou d'esprit d'équité, pour estimer qu'une loi est
applicable ou non, alors qu'à un pouvoir déterminé suffisent la volonté
et les moyens de l'imposer au justiciable qui n'en peut mais ? Doit-on
rappeler Jean de la Fontaine pour rafraîchir la mémoire de l'illustre
auteur du Vocabulaire de la psychanalyse, et déférer devant lui l'âne
malheureux des « animaux malades de la peste » : « les jugements de
Cour vous rendront blanc ou noir » ?

Certes les Professeurs Mattéi et Giraud, ministre et sénateur, ne sont


pas contre les psychothérapies, ainsi qu'au temps des « cent familles
», le ploutocrate averti des particularités du populaire n'était pas
hostile à la concession des congés payés. Ils sont de leur temps, et
l'Académie de Médecine réprouverait sans nulle hésitation qu'on
recommande, comme jusqu'à il y a peu, l'invigoration du valétudinaire.
L'heure est moins « grave » (sic : Pontalis) que n'est d'un péril
assuré le ralliement candide de ceux qui ne veulent pas apercevoir ce
qui se profile à l'évidence.
La
surenchère créée par le Sénat est une scansion importante dans
l'actualité installée en octobre dernier par le vote subreptice de
l'Assemblée Nationale. Cette scansion paraîtra cruelle à ceux qui
espèrent qu'il suffit d'approcher le juste et le sensé, de les décrire
en les démontrant pour les voir s'incarner. Cette scansion, pourtant,
est moins cruelle qu'explicable, quand bien même elle demeure décevante
; un parti domine le Parlement, et ceux qui l'ont orienté au Luxembourg
représentent en son sein un courant qui peut-être ne le résume pas avec
cette action qui est probablement à l'histoire du gaullisme ce que la
tératologie est à celle d'une espèce. D'autres réponses peuvent être
faites au Palais-Bourbon présidé par un homme dont la famille partage
avec l'histoire de son pays de plus amples sources d'inspiration.
Celui-là se souviendra-t-il qu'on cite Chamfort dans certaines Mémoires
de guerre (La Pléiade, p. 261 et 1267) : « les passions font vivre
l'homme, la sagesse le fait seulement durer » ? Celui-là sera-t-il
sensible, et parmi combien d'autres disposant comme lui de cet héritage
de légendes véridiques qui racontent la bataille des libertés et le
prix versé pour la justice au milieu du siècle passé, celui-là et
combien d'autres seront-ils sensibles à cette apostrophe d'un de leurs
collègues du Sénat : « Monsieur le Ministre, pour le restant de vos
jours, vous serez responsable d'avoir fait voter un amendement
liberticide (Le Monde , 21-01-04, p. 11) » ?

C'est qu'il s'agit bien de cela, et de nulle exagération : des libertés


en général et de celle-ci, singulière, sans laquelle la mise en
question du sujet ne saurait être entamée. Le combat que mène
l'administration du moment, ceux qui la dirigent et la frange réduite
des mandarins qui la conseillent, n'est ni celui du contrôle de la
qualité ni celui de la diminution des risques. Il s'agit de régenter un
corps de psychothérapeutes, subalternes et disciplinés, dans le
prolongement de l'occupation des Facultés de Médecine par la
psychiatrie quantitative et de celles de Psychologie par le
cognitivo-comportementaliste ; un corps de psychothérapeutes,
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Société pour l'Action et la Recherche en Psychiatrie

subalternes et disciplinés, capable de venir en renfort d'une pratique


asséchée et redondante, qui parle à tue-tête de biologie comme d'un
slogan, et qui prône la rigueur comme un fier-à-bras roule les
mécaniques. Il n'est peut-être pas faux d'affirmer que ces thérapies
sont moins dangereuses et plus « efficaces » (Le Figaro, 19-01-04, p.
10) ; mais pourquoi ne pas préciser qu'elles sont moins dangereuses
pour les thérapeutes eux-mêmes, pour leur carrière, et plus efficaces
pour la comptabilité clinique dont l'arrogance ne souffre pas le
dévouement nécessaire à la tolérance des paradoxes du transfert, qui
rapprochent le « psy » des humilités du scientifique bien autrement que
ces refuges bureaucratiques dans lesquels le nouveau savoir
prétendument médical veut nous enfermer avec ceux qui font appel à
nous.
Sitôt après la mort de
Jacques Lacan, l'École de la Cause freudienne a su qu'elle ne serait
pas seule, parce que l'affluence croissante que ses initiatives ont
toujours rencontrée, depuis bientôt vingt-quatre années, signifie
qu'elle est entendue et qu'elle l'est chaque fois mieux lorsqu'elle
souligne avec Jacques-Alain Miller (ALP, 20-01-04) que l'enjeu est en
réalité celui d'un « choix de vie ».

Le temps est venu de moissonner aujourd'hui la somme considérable des


efforts accomplis par une partie de la génération qui nous précède, par
la nôtre et par celle qui nous suit ; le temps est venu de mettre cette
moisson au profit de la lutte présente en pariant sur le rassemblement
de nos étonnantes répartitions géographiques.

L'École, ceux de ses élèves qui l'animent, ceux de ses élèves qui la
composent ou qui l'entourent et la motivent, l'École et ses émules,
sont actifs en des lieux trop multiples pour être comptés, mais trop
nombreux pour ne pas croire qu'une entente souplement organisée ne
devienne la cause d'une synergie impressionnante. La grande
diversification de nos engagements de recherche, d'étude et de
transmission dans le champ freudien, la pénétration d'autres lieux que
ceux de la clinique ou du soin public, permettent depuis plus de deux
décades que sans cesse se croisent ici et là collègues et enseignants,
élèves et praticiens. Ces croisements, cette fréquentation d'une
intensité continue et que d'autres jugent plutôt incomparable, nous en
faisions certes matière associative, mais comme pour nous-mêmes, dans
une sorte de réserve indifférente aux échos de sa propre réussite.
Cette modestie n'est plus de mise face à la menace insipide d'une
neutralisation des trouvailles que l'exigence clinique réclame pour
opérer.
Oui, le conformisme du
chiffrage évaluateur qu'on infligera aux psychothérapeutes très
codifiés, au-delà de son invraisemblance clinique, aux limites d'une
triste plaisanterie pseudo scientifique, est bel et bien une menace
pour les libertés ; pour les libertés de la demande que forgent les
désirs de se porter mieux ou de moins souffrir ; pour la liberté des
demandeurs que nous recevons.

Cette menace justifie, presse, l'Ecole de la Cause freudienne de lancer


un appel aux psychanalystes qui partagent et ses inquiétudes pour
l'avenir, et sa détermination à résister.

Il est temps pour eux de paraître au jour, et de former des groupes et


des associations. Avec eux, l'École devrait, devra entrer dans un
contrat de coordination à long terme, afin de promouvoir ces libertés,
aujourd'hui en péril, qui conditionnent la possibilité même de l'acte
analytique.

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