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Eve Babitz est née à Hollywood.

Après avoir réal-


isé des couvertures d’albums pour des groupes tels
que Bufalo Springield ou he Byrds à la in des an-
nées 1960, elle commence à écrire en 1972. Égérie
de la côte Ouest bohème, rock et littéraire, elle est
l’auteure de plusieurs recueils de chroniques, d’essais,
de nouvelles et de romans. Eve Babitz vit aujourd’hui
à Los Angeles.
du même auteur

Jours tranquilles, brèves rencontres


Gallmeister, 2015 et 2019

Sex & Rage


Seuil, 2018
et Points, n° P5225

Eve à Hollywood
Seuil, 2020
EVE BaBitz

En tenue d’Eve
Histoire d’une partie d’échecs

Traduit de l’anglais (États-Unis)


par Jakuta Alikavazovic
TITRE ORIGINAL
I Was a Naked Pawn for Art
Ce texte est paru pour la première fois dans le magazine Esquire,
septembre 1991
© Eve Babitz, 1991

isbn 978-2-7578-8276-4

© Éditions Points, 2020

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«S
a position était extraordinaire »,
m’a informée mon merveil-
leux ami Walter Hopps. Wal-
ter était l’Élu, dans toute cette affaire – il
y a longtemps, quand bien peu de gens
s’y connaissaient –, celui qui, sans con-
teste, savait. « Une façon de voir les choses
– tout ça n’est jamais écrit dans le marbre –,
c’est que Picasso et Matisse ont réalisé le
rêve du xixe siècle et que les deux artistes
à tenir aujourd’hui les positions vraiment
extrêmes, qui définissent notre temps, sont
Duchamp et Mondrian. Un art pour l’esprit,
pas pour l’œil. L’ironie, c’est que Duchamp
a fait tant de belles choses. Mais pas de
celles dont on décore les murs. Sa grande
contribution à l’art se trouve ailleurs. »
Par quoi il entendait qu’au xixe siècle tout
ce qu’un urinoir pouvait dire – à supposer
qu’il puisse dire quoi que ce soit –, c’était :
« Je suis un urinoir. » Mais, après Marcel,
l’urinoir pouvait aussi déclarer : « J’ai l’air

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d’un urinoir, mais Marcel dit que je suis une
œuvre d’art. »
« autrement dit, a conclu, ou pas, Walter,
Duchamp jouant aux échecs avec un nu sur
une photographie, il est possible que ce
soit de l’art. »
Bien entendu, si le nu, c’est vous, être
« de l’art » paraît un peu à côté de la plaque.
au moins, avec La Maja nue, on pouvait
se faire retoucher à l’aérographe, passant
parfaite à la postérité, tandis que ce jour-
là, assise, nue, dans le musée, à jouer aux
échecs avec quelqu’un qui parlait à peine
anglais, quelqu’un de si poli qu’il faisait mine
de n’être venu que pour jouer aux échecs
– bon. Et, après cela, quand la photographie
est apparue, par exemple, sur des affiches
du musée d’art moderne et que le Nu de-
scendant un escalier est devenu presque in-
terchangeable avec le Nu jouant aux échecs,
et avec toute l’immortalité de Duchamp en
prime, ma foi, je n’étais pas vraiment sûre

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de souhaiter être reconnue. Peut-être que
ce serait mieux d’être « et une amie ».
D’un autre côté, s’ils s’étaient adressés à
une autre, peu importe qui – ou si je m’étais
dégonflée et qu’une autre femme avait été
immortalisée –, là, hmmph… Récemment,
quand une dame a appelé pour dire qu’elle
faisait un livre sur Duchamp et la côte Ouest,
est-ce qu’elle pourrait utiliser la photo, j’ai
répondu : « Vous n’allez pas la mettre en
couverture, si ? » Mais quand j’ai découvert
que, sur la couverture, ce serait Marcel tout
seul, je me suis sentie insultée. Les émotions
ambivalentes m’assaillent au terme d’une
trentaine d’années, ou presque, d’émo-
tions ambivalentes. Je voulais être sur la
couverture, immortelle, mais je voulais que
personne ne sache que c’était moi. Sauf
mes amis et ceux qui aiment cette image.
Sans quoi, je préfère juste rester « et une
amie ». Quiconque pense que le nu aurait
dû être plus mince, ou différent d’une façon

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ou d’une autre – pour ces gens-là, je reste
une image flottante d’« ailleurs ».
Et pas d’immortalité qui tienne.

En 1913, à l’armory Show de New York,


le Nu descendant un escalier de Duchamp
a fait scandale. En regardant le tableau au-
jourd’hui, on serait en droit de se demander :
Pourquoi ?*1 Ce n’est pas comme s’il s’agissait
d’une photographie, d’un nu qu’on distingue
clairement. Si diffracté, si cubiste, qui pouvait
bien le voir ? Peut-être le scandale est-il venu
du fait que les gens devaient croire sur parole
qu’il y avait là autre chose que du vert olive,
du beige, des coins noirs qui pouvaient, ou
pas, être un escalier. Le tableau, cependant, a
rendu Duchamp célèbre et a déblayé la voie
qui permettrait à l’art du xxe siècle de ne pas
s’en tenir qu’aux apparences.

1. Les mots en italique suivis d’un astérisque sont


en français dans le texte.

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Ce qu’il y a d’intéressant avec ce tableau,
c’est qu’il a été acheté (pour 350 dollars,
dans ces eaux-là) non par un New-Yorkais
branché mais par un marchand d’art de San
Francisco, qui l’a mis dans son bureau en
guise de coup publicitaire.

À Hollywood, il y avait un vrai couple de


collectionneurs, Walter et Louise arens-
berg, qui amassaient des Duchamp. À les
voir, on aurait pu penser que Los angeles
était une ville totalement cultivée où l’on
s’attendait à ce que le public sache de quoi
il retournait, artistiquement, au xxe siècle
– comme Gertrude Stein et son frère, qui
savaient tout sur tout avant même que les
choses soient pour ainsi dire lancées. Seule-
ment, les Stein se trouvaient à Paris, où l’art
était dans l’air, alors que les arensberg,
eux, étaient à Los angeles où, quand vous
dessiniez, on vous trouvait bon si vous étiez
Walt Disney.

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