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Né en 1927 à Dantzig, Günter Grass étudie la peinture et la

sculpture avant de se tourner vers la littérature. C’est au cours d’un


long séjour à Paris qu’il écrit son premier roman, Le Tambour,
qui, traduit en onze langues, lui assure une fulgurante renommée.
Tandis qu’il confirme son génie de conteur et de satiriste dans
des œuvres romanesques comme Les Années de chien, Le Chat
et la Souris, il évoque, par ailleurs, ses expériences et ses pré-
occupations politiques dans Évidences politiques, Journal d’un
escargot, Les Enfants par la tête ; dans ses Propos d’un sans-patrie,
et L’Appel du crapaud, il a pris courageusement position sur la
réunification allemande et la réconciliation germano-polonaise.
Enfin, il nous donne sa vision personnelle et caustique du siècle
finissant dans Mon siècle. Il a reçu en 1999 le prix Nobel de
littérature. Il s’est éteint en avril 2015.
Günter Grass
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L E TA MBOU R
ro m an
Traduit de l’allemand
par Jean Amsler et Claude Porcell
pour la présente édition

Éditions du Seuil
TEXTE INTÉGRAL

TITRE ORIGINAL
Die Blechtrommel
ÉDITEUR ORIGINAL
© 1959, Hermann Luchterhand Verlag, Darmstadt
& 1993, Steidl Verlag, Göttingen

© Original
1993, Steidl Verlag, Göttingen

isbn 978-2-7578-8493-5

© Éditions du Seuil, 1961 et novembre 2009


pour l’édition en langue française

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Note

Cette nouvelle édition française s’appuie sur les recommanda-


tions faites par Günter Grass lors d’une réunion de dix jours avec
ses traducteurs, en juin 2005 à Gdansk (anciennement Dantzig),
où Le Tambour a été commenté de la première à la dernière ligne.
Mais, évidemment, la traduction est chose impossible… Le(s)
traducteur(s) demande(nt) l’indulgence.
C. P.
Livre premier
La vaste jupe

Je le concède : je suis pensionnaire d’une maison de


santé, mon inirmier m’observe, me tient à l’œil, car il y
a dans la porte un judas, et l’œil de mon inirmier est de
ce brun qui ne saurait percer à jour celui qui a les yeux
bleus comme moi.
Mon inirmier ne peut donc pas être mon ennemi. Je l’ai
pris en affection, je raconte à l’observateur de derrière la
porte, dès qu’il entre dans ma chambre, des événements de
ma vie pour qu’il fasse ma connaissance malgré l’obstacle
du judas. Le brave homme semble apprécier mes récits, car,
dès que je lui ai fait avaler une couleuvre, il me montre,
pour se faire connaître à son tour, sa dernière création
en nœuds de icelle. Est-ce un artiste, la question reste
pendante. Une exposition de ses œuvres serait cependant
bien accueillie par la presse, et même attirerait quelques
acheteurs. Il noue de vulgaires icelles qu’il collecte après
les heures de visite dans les chambres de ses patients, il les
démêle, il en fait des fantômes aux cartilages complexes,
les plonge ensuite dans le plâtre, les laisse se iger et les
embroche sur des aiguilles à tricoter ixées sur de petits
socles de bois.
Souvent il joue avec l’idée de donner forme à des œuvres
en couleur. Je le lui déconseille, je le renvoie à mon lit
de métal laqué blanc et je le prie de se représenter ce
plus parfait des lits une fois peint de toutes les couleurs.
Épouvanté, il joint alors ses mains d’inirmier au-dessus

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de sa tête, tente d’imposer à un visage un peu trop ixe
l’expression de toutes les terreurs à la fois et se distancie
de ses projets bariolés.
Mon lit de métal hospitalier laqué de blanc est donc la
mesure de toute chose. Pour moi, il est même davantage :
mon lit, c’est l’objectif enin atteint, mon soutien, et ce
pourrait être mon espérance si la direction de l’établis-
sement permettait de procéder à quelques retouches : je
voudrais en faire rallonger les barreaux ain que nul ne
m’approche de trop près.
Une fois par semaine, le jour des visites interrompt
le calme tissé entre les barreaux de métal blanc. Alors
viennent ceux qui veulent me sauver, à qui cela fait plaisir
de m’aimer, qui en moi voudraient s’apprécier, s’estimer
et se connaître. Qu’ils sont aveugles, nerveux, mal élevés !
Ils grattent avec leurs ciseaux à ongles la grille blanche de
mon lit, gribouillent dans la laque, avec leurs stylos à bille
et leurs crayons bleus, d’indécents bonshommes stylisés.
Mon avocat, dès qu’il fait exploser la chambre en hurlant
son « Salut ! », enfonce chaque fois son chapeau de Nylon
sur le montant gauche du pied de mon lit. Tout le temps
que dure sa visite – et les avocats ont beaucoup de choses
à raconter –, cet acte de violence m’ôte mon équilibre et
ma sérénité.
Une fois qu’ils ont déposé leurs cadeaux sur le guéridon
blanc recouvert de toile cirée au-dessous de l’aquarelle
aux anémones, une fois qu’ils ont réussi à me détailler
les tentatives de sauvetage qu’ils sont en train ou sur le
point d’exécuter, et à me convaincre, moi qu’ils veulent
inlassablement sauver, du haut niveau de leur dévouement,
ils reprennent goût à leur propre existence et me quittent.
Vient alors mon inirmier, pour aérer et pour collecter les
icelles des paquets cadeaux. Souvent, après l’aération, il
trouve le temps, assis près de mon lit, en débrouillant les
icelles, de diffuser du silence assez longtemps pour que

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vienne le moment où j’appelle le silence Bruno et Bruno
le silence.
Bruno Münsterberg – là, je parle de mon inirmier,
laissons tomber le jeu de mots – a acheté sur mes deniers
cinq cents feuilles de papier à écrire. Bruno, qui est céliba-
taire sans enfants et vient du Sauerland, retournera, si cette
provision ne sufit pas, à la petite papeterie qui vend aussi
des jouets et me procurera l’espace non préligné nécessaire
à une mémoire que j’espère précise. Jamais je n’aurais pu
demander ce service à mes visiteurs, par exemple à mon
avocat ou à Klepp. L’affection inquiète prescrite à mon
endroit aurait assurément interdit à mes amis d’apporter
quelque chose d’aussi dangereux que du papier immaculé et
d’en autoriser l’usage à mon esprit qui sécrète des syllabes
en permanence.
Quand j’ai dit à Bruno : « Ah ! Bruno, voudrais-tu
m’acheter cinq cents feuilles de papier vierge ? », Bruno
a répondu, en regardant au plafond et en envoyant l’index
– ce qui rendait une comparaison inévitable – dans la même
direction : « Vous voulez dire du papier blanc, monsieur
Oscar ? »
Je maintins le petit mot vierge et priai Bruno de dire la
même chose à la boutique. Quand il revint en in d’après-midi
avec le paquet, j’eus l’impression que c’était un Bruno agité
de pensées. Plusieurs fois et longtemps, il regarda d’un
œil ixe ce plafond d’où il tirait toute son inspiration, et
il déclara un peu plus tard : « Vous m’avez recommandé
le mot qu’il fallait. J’ai demandé du papier vierge, et la
vendeuse a violemment rougi avant de m’apporter ce que
je demandais. »
Redoutant une conversation prolongée sur les vendeuses
de papeterie, je regrettai d’avoir appelé vierge ce papier,
gardai donc le silence, attendis que Bruno eût quitté la
pièce et n’ouvris qu’alors le paquet qui contenait les cinq
cents feuilles de papier à écrire.

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Point trop longtemps, je soulevai, soupesai le paquet
à la lexibilité rigide. Je comptai dix feuilles, le reste fut
entreposé dans la table de nuit ; je trouvai le stylo à encre
dans le tiroir à côté de l’album de photos : il est plein, ce
n’est pas l’encre qui devrait manquer, quel va être mon
début ?
On peut commencer une histoire au milieu et, avançant
et rétrogradant à grands pas audacieux, semer la confusion.
On peut jouer les modernes, effacer tous les temps, toutes
les distances et proclamer après coup, ou laisser proclamer,
qu’on a enin et à la toute dernière minute résolu le problème
espace / temps. On peut aussi afirmer d’emblée que, de nos
jours, il est impossible d’écrire un roman, mais ensuite,
pour ainsi dire dans son propre dos, déballer un gros pavé
de gare, pour faire igure, en in de compte, de dernier
romancier possible. Je me suis également laissé dire qu’il
est bon et modeste d’assurer au début : il n’y a plus de
héros de roman, parce qu’il n’y a plus d’individualistes,
parce que l’individualité s’est perdue, parce que l’être
humain est seul, chaque être humain pareillement seul n’a
pas droit à une solitude individuelle et forme une masse
solitaire sans nom ni héros. Peut-être les choses sont-elles
ainsi, peut-être y a-t-il du vrai dans tout cela. Mais, pour
moi, Oscar, et pour mon inirmier Bruno, je me permets
de constater : nous sommes tous deux des héros, des héros
tout à fait différents, lui derrière le judas, moi devant le
judas ; et quand il ouvre la porte, nous sommes loin tous
les deux, en toute amitié et en toute solitude, de n’être
qu’une masse sans nom ni héros.
Je commence bien avant moi ; car personne ne devrait
décrire sa vie s’il ne trouve pas la patience de commémorer,
avant de dater sa propre existence, au moins la moitié de
ses grands-parents. À vous tous qui êtes contraints, hors
de ma maison de santé, de mener une vie compliquée et
confuse, à vous les amis et visiteurs hebdomadaires qui ne

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soupçonnez rien de ma réserve de papier, je vais présenter
la grand-mère maternelle d’Oscar.
Ma grand-mère Anna Bronski, par une in d’après-midi
du mois d’octobre, était assise dans ses jupes au bord d’un
champ de pommes de terre. Le matin, on aurait pu voir
combien ma grand-mère s’entendait, avec son râteau, à
ramener en jolis tas les fanes molles ; à midi, elle mangea
une tartine de saindoux radouci de mélasse, puis donna
au champ un dernier coup de binette et resta enin assise
dans ses jupes entre deux paniers presque pleins. Devant
les semelles de ses bottes dont les pointes se rapprochaient
vers le haut brûlait sourdement un feu de fanes de pommes
de terre qui se mettait parfois à reprendre un soufle asthma-
tique et envoyait sa fumée plate et tatillonne par-dessus
la croûte terrestre à peine déclive. On était en l’an quatre-
vingt-dix-neuf, elle était assise au cœur de la Cachoubie,
près de Bissau, encore plus près de la briqueterie, devant
Ramkau elle était assise, derrière Viereck, en direction de
la route de Brentau, entre Dirschau et Karthaus, assise avec
dans son dos la forêt noire de Goldkrug, elle poussait au
moyen d’une baguette de coudrier à la pointe carbonisée
des pommes de terre sous la cendre brûlante.
Si je viens de faire spécialement mention de la jupe de
ma grand-mère, si j’ai dit de façon assez claire, espérons-le :
Elle était assise dans ses jupes – si j’intitule même ce
chapitre « La vaste jupe » –, je sais ce que je dois à cette
pièce d’habillement. Ma grand-mère ne portait pas une
seule jupe, elle portait quatre jupes superposées. Non
qu’elle eût porté, par exemple, une jupe de dessus et trois
jupons de dessous ; elle portait trois jupes de dessus, une
jupe portait l’autre, mais elle, elle les portait toutes les
quatre selon un système qui modiiait chaque jour l’ordre
de succession des jupes. Ce qui hier était en haut était
aujourd’hui immédiatement au-dessous ; la deuxième était
la troisième jupe. Ce qui hier encore était la troisième jupe
était aujourd’hui près de la peau. La jupe qui lui était hier

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la plus proche montrait aujourd’hui son motif, c’est-à-dire
aucun : les jupes de ma grand-mère Anna Bronski avaient
toutes une prédilection pour la même nuance pomme de
terre. La couleur devait lui aller au teint.
Outre cette coloration, les jupes de ma grand-mère se
distinguaient par une dépense extravagante quant à la surface
du tissu. Elles s’arrondissaient largement, se gonlaient
quand le vent arrivait, redevenaient lasques quand il en
avait assez, claquaient quand il passait seulement, et toutes
les quatre précédaient ma grand-mère de leur vol quand
elle avait le vent dans le dos. Quand elle s’asseyait, elle
rassemblait ses jupes autour d’elle.
En plus des quatre jupes constamment gonflées,
pendantes, drapées ou debout, raides et vides, à côté de
son lit, ma grand-mère possédait une cinquième jupe. Cet
exemplaire ne différait en rien des quatre autres, couleur
pomme de terre. La cinquième jupe non plus n’était pas
toujours la même cinquième jupe. Pareille à ses sœurs
– car une jupe est de nature féminine –, elle était soumise
au service par roulement, prenait place parmi les quatre
jupes portées et devait comme elles, lorsque son heure
était venue, c’est-à-dire un vendredi sur cinq, passer au
cuvier, le samedi sur la corde à linge devant la fenêtre de
la cuisine, et après le séchage, sur la planche à repasser.
Quand ma grand-mère, après ces samedis de ménage-
pâtisserie-lessive-repassage, après la traite et le foin de
la vache, montait tout entière dans le baquet à toilette,
communiquait un peu d’elle-même à l’eau savonneuse,
laissait ensuite tomber l’eau dans le baquet pour s’asseoir
au bord du lit drapée dans une serviette à grandes leurs,
les quatre jupes portées et la jupe lavée de frais s’étalaient
devant elle sur le plancher. Elle soutenait de son index
droit la paupière inférieure de son œil droit, ne prenait
conseil de personne, pas même de son frère Vincent, si bien
qu’elle en arrivait vite à une décision. Debout, pieds nus,
elle écartait du bout des orteils celle des jupes qui avait le

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plus sacriié l’émail de son éclat pomme de terre. Alors la
place libérée revenait à l’exemplaire propre.
En l’honneur de Jésus, dont elle avait des représentations
bien établies, la succession rafraîchie des jupes recevait
ensuite l’onction le dimanche matin à l’église de Ramkau.
Où ma grand-mère portait-elle la jupe nettoyée ? Ce n’était
pas seulement une femme propre, c’était aussi une femme
un peu vaniteuse : elle portait l’exemplaire le meilleur bien
en vue, et, par beau temps, au soleil. Or c’était un lundi
après-midi que ma grand-mère était assise derrière le feu
de pommes de terre. La jupe du dimanche, le lundi, s’était
rapprochée d’un cran, tandis que l’exemplaire que sa peau
chauffait le dimanche lottait sombrement le lundi, bien à
la façon d’un lundi, au-dessus de ses hanches. Elle siflait
sans penser à aucune chanson et fourrageait la cendre avec
sa baguette de noisetier pour en tirer la première patate à
point. Elle poussa la bulve, comme on dit en parler du Nord,
sufisamment loin de la montagne de fanes incandescentes
pour que le vent vînt l’efleurer et la refroidir. Une branche
pointue embrocha ensuite le tubercule charbonneux à la
croûte éclatée, la tint devant sa bouche, qui ne siflait plus
mais, entre des lèvres asséchées par le vent, crevassées,
souflait de la pelure la cendre et la terre.
En souflant, ma grand-mère fermait les yeux. Quand
elle jugea avoir assez souflé, elle ouvrit un œil, puis
l’autre, mordit avec des incisives qui laissaient passer
le regard, mais par ailleurs sans défaut, libéra aussitôt la
denture, garda dans sa bouche ouverte la moitié de patate
encore trop chaude, pâteuse et fumante, et regarda ixement
d’un œil arrondi, par-dessus ses narines qui pompaient la
fumée et l’air d’octobre, tout le long du champ jusqu’à
l’horizon proche sectionné par les poteaux télégraphiques
et le petit tiers supérieur de la cheminée de la briqueterie.
Quelque chose bougeait entre les poteaux télégraphiques.
Ma grand-mère ferma la bouche, rentra les lèvres, plissa
les yeux et se mit à mâchonner la pomme de terre. Quelque

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chose bougeait entre les poteaux télégraphiques. Quelque
chose bondissait. Trois hommes bondissaient entre les
poteaux, tous trois en direction de la cheminée, puis irent le
tour devant, mais l’un dans l’autre sens, qui prit un nouvel
élan, semblait petit et large, qui dépassa, plus loin que la
briqueterie, tandis que les deux autres, plutôt minces et
longs, à peine mais quand même plus loin que la brique-
terie, de nouveau entre les poteaux, mais le petit large
faisait des crochets et, petit et large, allait plus vite que
minces et longs, les autres bondisseurs, qui durent revenir
à la briqueterie parce que l’autre ilait déjà au-delà quand
eux, à deux sauts de puce, reprirent leur élan et disparurent
soudain, avaient perdu l’envie, semblait-il, et le petit aussi
au beau milieu d’un bond tomba du haut de la cheminée
derrière l’horizon.
Ils y restèrent, ils faisaient une pause ou changeaient
de costume, ou bien ils alignaient des briques et étaient
payés pour cela.
Quand ma grand-mère voulut proiter de la pause et
embrocher une seconde pomme de terre, elle piqua à côté.
Car celui qui semblait être petit et large grimpait dans le
même costume par-dessus l’horizon, comme si c’eût été une
barrière à claire-voie, comme s’il avait laissé les bondisseurs
poursuivants derrière la clôture, parmi les briques ou sur
la chaussée de Brentau, et cependant il était pressé, voulait
être plus rapide que les poteaux télégraphiques, faisait des
bonds, longs et lents, à travers le champ, faisait bondir la
boue de ses semelles, bondissait pour échapper à la boue,
mais si larges que fussent ses bonds, il n’en rampait pas
moins à travers la glaise coriace. Et parfois il semblait
être collé par en bas, puis à nouveau s’immobilisait en
l’air jusqu’au moment où il trouvait le temps, au beau
milieu du bond, de s’essuyer petitement mais largement
le front avant que la jambe bondissante ne pût à nouveau
s’arc-bouter contre le champ fraîchement labouré qui, à

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côté des cinq arpents de pommes de terre, dirigeait ses
sillons vers le chemin creux.
Et il parvint jusqu’au chemin creux, à peine avait-il,
petit et large, disparu dans le chemin creux que grimpèrent
aussi, longs et minces, les deux autres qui avaient sans
doute visité la briqueterie entre-temps, par-dessus l’horizon,
cheminèrent à travers la glaise si longs et minces, même
pas maigres pourtant, que ma grand-mère encore une fois
ne put piquer la pomme de terre ; car on ne voyait pas
ce genre de chose tous les jours, trois personnes de taille
adulte, quoique de taille différente, sautiller autour de
poteaux télégraphiques, presque étêter la cheminée de la
briqueterie et ensuite, à intervalles, d’abord petit et large
puis minces et longs, mais tous trois avec autant de mal,
traînant coriacement toujours plus de glaise à leurs semelles,
bondir nettoyés de frais à travers le champ labouré l’avant-
veille par Vincent et disparaître dans le chemin creux.
Aucun des trois n’était plus là, et ma grand-mère put se
risquer à embrocher une pomme de terre presque refroidie.
Elle ne s’attarda pas en souflant de la peau la terre et la
cendre, l’inséra tout entière dans la cavité de sa bouche,
pensa, si elle pensa : Ceux-là doivent être de la briqueterie,
et elle mâchait encore en cercle quand l’un bondit du chemin
creux, regarda farouchement autour de lui par-dessus sa
moustache noire, it les deux bonds qui le séparaient du feu,
fut en même temps devant, derrière, à côté du feu, jura ici,
eut peur là, ne sut où aller, ne pouvait rebrousser chemin,
car ils revenaient minces par le chemin creux, longs, si
bien qu’il se frappa, se frappa sur les cuisses, et sa tête
eut des yeux qui voulaient tous deux en sortir tandis que
la sueur bondissait de son front. Et haletant, la moustache
tremblante, il se permit de ramper plus près, de s’approcher
en rampant jusque devant les semelles ; tout près il rampa
jusqu’à la grand-mère, regarda ma grand-mère comme une
bête petite et large, et elle fut obligée de pousser un soupir,
ne fut plus capable de mâcher la patate, écarta les semelles,

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ne pensa plus aux briques, cuiseurs de briques et vernisseurs
de briques, mais souleva sa jupe, non, ce sont les quatre
jupes qu’elle leva, en même temps et assez haut, de sorte
que celui qui n’était pas de la briqueterie put, petit mais
large, s’y glisser tout entier et disparut avec sa moustache
et n’eut plus l’air d’une bête et ne fut plus ni de Ramkau
ni de Viereck, fut avec sa peur sous la jupe et ne se frappa
plus les cuisses, ne fut ni large ni petit mais prenait quand
même sa place, oublia le halètement, le tremblement et la
main sur la cuisse : ce fut le silence comme au premier jour
ou au dernier, un peu de vent bavardait dans le feu d’herbes,
les poteaux télégraphiques se comptaient sans bruit, la
cheminée de la briqueterie restait sur son quant-à-soi, et
elle, ma grand-mère, elle passait la main sur la jupe de
dessus, placée sur la deuxième jupe, pour la rendre lisse et
raisonnable, elle le sentait à peine sous la quatrième jupe
et n’avait encore pas compris avec sa troisième jupe ce qui
semblait nouveau, surprenant à sa peau. Et comme c’était
surprenant, mais en haut raisonnable et secundo comme
tertio n’avait toujours pas compris, elle sortit deux-trois
pommes de terre de la cendre, en prit quatre crues dans
le panier sous son coude droit, poussa l’une après l’autre
les bulven crues dans la cendre brûlante, les recouvrit
d’encore plus de cendre et tisonna à faire revivre la fumée
– qu’aurait-elle dû faire d’autre ?
À peine les jupes de ma grand-mère avaient-elles recouvré
leur calme, à peine l’épaisse fumée du feu d’herbes, à
laquelle les coups violents sur les cuisses, le changement
de place et le tisonnage avaient fait perdre sa direction,
était-elle, jaune, conformément au courant d’air, revenue
au sud-ouest en rampant sur le champ, que le chemin creux
recracha les deux longs et minces qui poursuivaient le
gaillard petit mais large à présent domicilié sous les jupes,
et il apparut que, longs, minces et pour raisons profession-
nelles, ils portaient l’uniforme de la gendarmerie.

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Filant comme des lèches, ils auraient pour un peu
dépassé ma grand-mère. L’un d’eux ne bondit-il pas même
par-dessus le feu ? Mais soudain ils avaient des talons et
dans les talons leur cerveau, ils freinèrent, tournèrent,
piétinèrent avec leurs bottes, furent bottés en uniforme
au beau milieu de la fumée et, toussotant, en sortirent
leurs uniformes, traînant derrière eux de la fumée, et ils
toussotaient encore quand ils adressèrent la parole à ma
grand-mère et voulurent savoir si elle avait vu le Koljaiczek,
car elle devait bien l’avoir vu puisqu’elle était assise au
bord du chemin creux et que lui, le Koljaiczek, il s’était
échappé par le chemin creux.
Ma grand-mère n’avait pas vu de Koljaiczek, parce
qu’elle ne connaissait pas de Koljaiczek. Est-ce qu’il était
de la briqueterie, demanda-t-elle, car elle ne connaissait,
dit-elle, que ceux de la briqueterie. Or les uniformes lui
décrivirent le Koljaiczek comme quelqu’un qui n’avait rien
à voir avec la briqueterie, mais en revanche un petit, large.
Ma grand-mère se souvint, elle en avait vu courir un comme
ça, elle montra la direction de Bissau avec sa pomme de
terre fumante au bout de la branche pointue, suggérant une
destination qui selon la pomme de terre devait se trouver,
en comptant vers la droite à partir de la cheminée de la
briqueterie, entre le sixième et le septième poteau télégra-
phique. Mais est-ce que ce coureur était un Koljaiczek,
ma grand-mère n’en savait rien et excusa son ignorance
au moyen du feu devant ses semelles ; ça lui donnait sufi-
samment à faire, ça ne brûlait que médiocrement, alors
elle ne pouvait pas s’occuper de gens qui passaient en
courant ou qui restaient dans la fumée, d’ailleurs elle ne
s’occupait jamais des gens qu’elle ne connaissait pas, elle
savait seulement qui il y avait à Bissau, à Viereck et à la
briqueterie – ils lui sufisaient bien.
Quand ma grand-mère eut dit cela, elle soupira un peu,
mais assez fort pour que les uniformes lui demandent
pourquoi elle soupirait donc. Elle hocha la tête en direction

21
du feu, ce qui était censé signiier que c’était ce petit feu
médiocre qui l’avait fait soupirer et un peu aussi tous ces
gens dans la fumée, après quoi elle coupa de ses incisives
largement écartées la moitié de la patate, succomba tout
entière à la mastication et laissa ses prunelles glisser en
haut à gauche.
Les uniformes de la gendarmerie, ne pouvant tirer aucun
soutien du regard absent de ma grand-mère, ne savaient
pas s’ils devaient chercher Bissau derrière les poteaux
télégraphiques et donc, pour l’instant, enfoncèrent leurs
baïonnettes dans les tas de fanes voisins qui ne brûlaient
pas encore. Pris d’une inspiration, ils renversèrent en
même temps les deux paniers de pommes de terre presque
pleins sous les coudes de ma grand-mère et se deman-
dèrent longtemps, ébahis, pourquoi seules des pommes
de terre roulaient de la vannerie jusqu’à leurs bottes, mais
aucun Koljaiczek. Avec méiance, ils irent à pas de loup
le tour du silo à pommes de terre, comme si le Koljaiczek
avait pu s’y loger en si peu de temps, piquèrent à coups
calculés mais ne bénéicièrent pas d’un cri d’individu
lardé. Leurs soupçons se portèrent sur le moindre buisson
le plus ratatiné, le moindre trou de souris, une colonie de
taupinières et encore et toujours ma grand-mère, assise là
comme enracinée, qui poussait des soupirs, ramenait ses
pupilles sous ses paupières mais laissait voir le blanc, qui
énumérait le prénom cachoube de tous les saints du paradis
– ce qui fut accentué douloureusement et à grand bruit, en
raison d’un petit feu qui ne brûlait que médiocrement et
de deux paniers de pommes de terre renversés.
Les uniformes restèrent une bonne demi-heure. Ils étaient
loin parfois, puis à nouveau près du feu, visaient la cheminée
de la briqueterie, voulaient aussi procéder à l’occupation de
Bissau, reportaient l’offensive et tenaient des mains bleu
et rouge au-dessus du feu, jusqu’au moment où chacun
reçut de ma grand-mère, sans qu’elle eût interrompu ses
soupirs, une pomme de terre éclatée au bout de la baguette.

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Mais, au beau milieu de la mastication, les uniformes se
souvinrent de leurs uniformes, bondirent dans le champ
à un jet de pierre, longèrent le genêt au bord du chemin
creux et délogèrent un lièvre qui ne s’appelait cependant
pas Koljaiczek. Ils retrouvèrent près du feu les bulven
pâteuses au parfum chaud et se résolurent, paciiés mais
aussi un peu rendus, à remettre les bulven crues dans les
paniers que leur devoir les avait précédemment contraints
à renverser.
C’est seulement lorsque le soir eut pressuré le ciel
d’octobre pour en tirer une fine pluie oblique et un
crépuscule d’encre qu’ils donnèrent un dernier assaut,
rapide et sans joie, à une pierre de bornage lointaine qui
commençait à sombrer dans l’obscurité, mais, une fois
l’affaire liquidée, ils décidèrent de s’en tenir là. Encore
un peu se dégourdir les jambes et étendre des mains bénis-
santes au-dessus du petit feu délavé par la pluie qui fume
en long et en large, tousser encore dans la fumée verte, un
œil larmoyant dans la fumée jaune, puis départ toussotant,
larmoyant, direction Bissau. Si le Koljaiczek n’était pas
ici, Koljaiczek devait être à Bissau. Pour un gendarme, il
n’y a jamais que deux possibilités.
La fumée du feu qui mourait lentement enveloppait ma
grand-mère comme une cinquième jupe, si vaste que, dans
ses quatre jupes, avec soupirs et prénoms de saints, elle
se trouvait aussi sous la jupe, pareillement au Koljaiczek.
Ce n’est qu’au moment où les uniformes ne furent plus
que des points chancelants, se noyant lentement dans le
soir entre les poteaux télégraphiques, que ma grand-mère
se leva, avec autant de peine que si elle avait pris racine
et interrompait maintenant, entraînant avec elle quelques
ilaments et un morceau du règne minéral, la croissance
qui venait de commencer.
Lorsqu’il se retrouva soudain sans protection par terre
sous la pluie, petit et large, le Koljaiczek se mit à avoir
froid. Il s’empressa de reboutonner la culotte que la peur

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et le besoin inini de trouver un asile lui avaient commandé
de porter ouverte sous les jupes. Ses doigts s’occupèrent
en toute hâte des boutons, par crainte d’un refroidissement
trop rapide de son engin, car le temps était riche en dangers
de grippe automnale.
Ce fut ma grand-mère qui trouva encore quatre pommes
de terre brûlantes sous la cendre. Elle en donna trois au
Koljaiczek, s’en donna une à elle-même et prit le temps,
avant de mordre, de lui demander s’il était de la briqueterie,
alors qu’elle savait très bien que le Koljaiczek venait de
n’importe où mais certainement pas des briques. Elle ne
prêta d’ailleurs pas la moindre attention à sa réponse, lui
mit au bras le panier le plus léger, se courba sous le plus
lourd, eut encore une main libre pour le râteau et la houe,
et faseya de ses quatre jupes avec panier, râteau et houe
en direction de Bissau-Carrière.
Ce n’était pas Bissau même. C’était davantage dans la
direction de Ramkau. Ils laissèrent la briqueterie à gauche,
prirent vers la forêt sombre où se trouvait Goldkrug et,
derrière, Brentau. Mais avant la forêt, dans un creux,
il y avait Bissau-Carrière. C’est vers là que suivait ma
grand-mère, petit et large, Joseph Koljaiczek, qui ne
parvenait plus à se séparer des jupes.
Sous le radeau

Il n’est pas du tout si simple, ici, dans la désinfection du


lit de métal d’une maison de santé, allongé dans le champ de
vision d’un judas vitré et armé de l’œil de Bruno, de retracer
les nuages de fumée des feux d’herbes cachoubes et les
stries d’une pluie d’octobre. Si je n’avais pas mon tambour,
auquel, quand on l’utilise avec habileté et patience, tout
vient des détails secondaires qui sont indispensables pour
mettre l’essentiel sur le papier, et si je n’avais pas l’auto-
risation de l’établissement de faire parler mon fer-blanc
trois à quatre heures par jour, je serais un pauvre hère sans
grands-parents démontrables.
En tous les cas, mon tambour dit : Par cet après-midi
d’octobre de l’an quatre-vingt-dix-neuf, tandis qu’en Afrique
du Sud l’oncle Kruger brossait ses sourcils broussailleu-
sement anglophobes, ce fut entre Dirschau et Karthaus, près
de la briqueterie de Bissau, sous quatre jupes de la même
couleur, sous la fumée, la peur, les soupirs, sous la pluie
oblique et les prénoms de saints douloureusement accentués,
sous les questions peu imaginatives et les regards troublés
par la fumée de deux gendarmes ruraux, que le petit mais
large Joseph Koljaiczek conçut ma mère Agnès.
Anna Bronski, ma grand-mère, changea de nom sous le
noir de cette nuit même : avec l’aide d’un prêtre généreux
dans son utilisation des sacrements, elle se it transformer
en Anna Koljaiczek et suivit son Joseph, sinon en Égypte,
du moins dans la capitale de la province sur les bords de la

25
Mottlau, où Joseph trouva du travail comme lotteur de bois
et, provisoirement, la tranquillité du côté de la gendarmerie.
C’est seulement pour renforcer un peu le suspense que je
ne donne pas encore le nom de cette ville à l’embouchure
de la Mottlau, alors que, étant le lieu de naissance de ma
mère, elle mériterait d’être nommée dès à présent. À la in
du mois de juillet de l’an zéro-zéro – au moment même
où l’on décidait de doubler le programme de construction
de la lotte de guerre impériale –, Maman vit le jour sous
le signe astral du Lion. Coniance en soi et enthousiasme
mystique, grandeur d’âme et vanité. La première maison,
dite aussi Domus vitae, dans le signe de l’ascendant :
Poissons, facilement inluençables. La constellation Soleil
en opposition avec Neptune, septième maison ou Domus
matrimonii uxoris, devait apporter des perturbations. Vénus
en opposition à Saturne, qui provoque, c’est bien connu,
des maladies de la rate et du foie, et qu’on appelle la
planète acide, qui règne dans le Capricorne et célèbre sa
disparition dans le Lion, offre des anguilles à Neptune et
en reçoit la taupe, qui aime la belladone, l’oignon et la
betterave fourragère, qui crache de la lave et fait tourner
le vin ; elle logeait avec Vénus dans la huitième maison,
mortelle, et suggérait l’accident, tandis que la conception
dans le champ de pommes de terre promettait le bonheur
le plus aventureux sous la protection de Mercure dans la
maison des parents.
Je dois insérer ici la protestation de Maman, car elle a
toujours contesté avoir été conçue dans le champ de pommes
de terre. Certes son père – jusque-là, elle le concédait –
avait bien essayé dès cet endroit, mais sa position et de
toute façon celle d’Anna Bronski n’avaient pas été choisies
avec sufisamment de bonheur pour créer les conditions
favorables à un engrossement par Koljaiczek.
« Ça a dû se passer la nuit pendant la fuite, ou dans le
tombereau de l’oncle Vincent, ou même au Troyl seulement,

26
quand nous avons trouvé à nous cacher dans une chambre
chez les lotteurs. »
C’est en ces termes que Maman avait coutume de dater
le fondement de son existence, et ma grand-mère, qui devait
bien savoir à quoi s’en tenir, hochait alors patiemment la
tête et donnait à entendre au monde : « Pour sûr, mon p’tit,
ça a dû êt’ dans l’tomb’reau ou ben seulement au Troyl,
mais pas dans l’champ : passqu’y avait un d’ces vents, et
qu’y pleuvait le diable et son train. »
Vincent, c’était le frère de ma grand-mère. Après la
mort prématurée de sa femme, la Matka Boska Czesto-
chowska lui avait enjoint de voir en elle la future reine
de Pologne. Depuis, il passait son temps à fouiller dans de
curieux livres où il trouvait conirmée à chaque phrase la
légitimité de cette revendication par la Mère de Dieu du
trône des Polonais, laissant à sa sœur le soin de la ferme
et des quelques champs alentour. Jan, son ils alors âgé de
quatre ans, un enfant chétif toujours prêt à fondre en larmes,
gardait les oies, collectionnait de petites images de toutes
les couleurs et aussi, précocité fatale, les timbres-poste.
Ce fut dans cette exploitation agricole vouée à la reine
céleste de la Pologne que ma grand-mère apporta les
paniers de pommes de terre et amena le Koljaiczek, si bien
que Vincent apprit ce qui s’était passé, courut à Ramkau
et tambourina à la porte du curé jusqu’à ce qu’il vînt,
équipé des sacrements, marier l’Anna au Joseph. À peine
monsieur le curé, embué de sommeil, eut-il distribué une
bénédiction qui traînait en longueur à cause des bâillements
et, pourvu d’une respectable longe de lard, eut-il tourné un
dos consacré, que Vincent attela le cheval au tombereau,
chargea dans celui-ci les jeunes mariés, leur it un lit de
paille et de sacs vides, assit à côté de lui sur le siège son
mince Jan en pleurs qui grelottait de froid et it comprendre
au cheval qu’on allait tout droit, et vivement, au cœur de
la nuit : le voyage de noces était urgent.

27
La nuit était encore sombre mais déjà fatiguée quand le
véhicule atteignit le port au bois du chef-lieu de la province.
Des amis qui exerçaient comme Koljaiczek le métier de
lotteur prirent sous leur aile le couple fugitif. Vincent
put faire demi-tour, ramener le petit cheval en direction
de Bissau ; une vache, la chèvre, la truie et ses porcelets,
huit oies et le chien de la ferme devaient être nourris, et
le ils Jan couché car il avait un peu de ièvre.
Joseph Koljaiczek se cacha pendant trois semaines,
inculqua à ses cheveux une nouvelle coiffure avec une
raie, enleva sa moustache, se procura des papiers insoup-
çonnables et trouva du travail en tant que lotteur sous le
nom de Joseph Wranka. Mais pourquoi Koljaiczek était-il
obligé de se présenter aux marchands de bois et dans les
scieries avec en poche les papiers du lotteur Wranka,
poussé de son radeau lors d’une rixe et noyé à l’insu des
autorités dans la rivière Bug au-dessus de Modlin ? Parce
que, ayant pour quelque temps abandonné le lottage, il
avait travaillé dans une scierie à eau près de Schwetz et
s’y était chamaillé avec le patron à cause d’une clôture que
la main provocatrice de Koljaiczek avait peinte en rouge
et blanc. Histoire probablement de montrer, comme dit
l’expression, de quel bois il se chauffait, le patron de la
scierie arracha de la clôture une latte rouge et une blanche,
et, cognant sur le dos cachoube de Koljaiczek à grands coups
de latte polonaise, il en it un si joli tas de bois d’allumage
bicolore que le Koljaiczek tabassé y trouva sufisamment de
raisons pour, une fois venue une nuit disons étoilée, faire
de la scierie neuve blanchie à la chaux, par l’adjonction
de lammes rouges, un hommage à une Pologne que son
partage même rendait précisément unie.
Koljaiczek était donc un incendiaire, et un incendiaire
récidiviste, car, dans toute la Prusse-Occidentale, scieries
et réserves de bois donnèrent le combustible, dans les
temps qui suivirent, à une lambée bicolore de sentiments
nationaux. Comme toujours quand il s’agit de l’avenir de

28
la Pologne, la Vierge Marie avait aussi la main dans ces
incendies, et il y aurait eu des témoins oculaires – peut-être
certains sont-ils encore en vie – pour prétendre avoir vu
sur les toits croulants de plusieurs scieries une Mère de
Dieu parée de la couronne polonaise. Le peuple, toujours
présent lors des grands incendies, aurait entonné le chant
de la Bogurodzica, la Divine Génitrice – il nous est permis
de penser que les mises à feu de Koljaiczek avaient quelque
chose de solennel : on y prêtait des serments.
Autant l’incendiaire Koljaiczek était compromis et
recherché, autant le lotteur Joseph Wranka était insoup-
çonnable, sans parents, inoffensif, voire limité et exempt
de toute recherche, presque inconnu lorsqu’il partageait son
tabac à chiquer en rations quotidiennes, jusqu’au moment
où il fut absorbé par la rivière Bug et où ne restèrent dans sa
vareuse, avec ses papiers, que trois jours de tabac. Et comme
le noyé Wranka ne pouvait plus faire signe à personne et
que personne ne posait de questions délicates à propos du
noyé Wranka, Koljaiczek, qui possédait la même stature et
le même crâne rond que le noyé, se glissa d’abord dans la
vareuse de celui-ci, puis dans ses papiers oficiels, dans sa
peau dépourvue d’antécédents judiciaires, se déshabitua de
la pipe, passa au tabac à chiquer, reprit même à Wranka ce
qu’il avait de plus personnel, son défaut d’élocution, et fut
dans les années qui suivirent un brave lotteur, économe,
au léger bégaiement, qui lotta des forêts entières vers
l’aval du Niémen, du Bobr, du Bug et de la Vistule. Il faut
aussi mentionner que Wranka monta chez les hussards du
Kronprinz commandés par Mackensen jusqu’au grade de
brigadier, car Wranka n’avait pas encore fait son service
tandis que Koljaiczek, qui avait quatre ans de plus que le
noyé, avait laissé derrière lui à Thorn, dans l’artillerie, un
certiicat de mauvaise conduite.
La fraction la plus dangereuse des pillards, des assassins
et des incendiaires attend l’occasion, pendant qu’on pille,
qu’on assassine et qu’on incendie encore, de trouver un

29
métier plus solide. Nombre d’entre eux cherchent leur
chance ou la rencontrent par hasard : en tant que Wranka,
Koljaiczek était un bon époux, tant et si bien guéri de
l’ardeur de son vice que la seule vue d’une allumette sufisait
à le faire trembler. Des boîtes d’allumettes contentes
d’elles-mêmes se prélassant en toute liberté sur la table
de la cuisine n’étaient jamais à l’abri de celui qui aurait pu
les inventer. Il jetait la tentation par la fenêtre. Aussi ma
grand-mère avait-elle de la peine à mettre sur la table un
repas de midi ponctuel et chaud. La famille était souvent
dans le noir parce que la lampe à pétrole manquait de la
moindre lamme.
Et cependant Wranka n’était pas un tyran. Le dimanche,
il conduisait son Anna Wranka à l’église de la ville basse et
lui permettait, maintenant qu’elle était son épouse devant
l’état civil, de porter ses quatre jupes l’une sur l’autre ni
plus ni moins que sur le champ de pommes de terre. En
hiver, quand les rivières étaient gelées et les lotteurs aux
vaches maigres, il restait gentiment au Troyl, où n’habi-
taient que des lotteurs, des dockers et des ouvriers des
constructions navales, et il surveillait sa ille Agnès, qui
semblait tenir de son père, car, lorsqu’elle ne rampait pas
sous le lit, elle se cachait dans l’armoire à vêtements, et
quand il y avait de la visite, elle restait sous la table avec
ses poupées de chiffon.
Il importait donc à la petite Agnès de rester cachée et
de trouver dans sa cachette la même sécurité que Joseph,
quoique des plaisirs différents. Koljaiczek l’incendiaire
avait assez brûlé la chandelle par les deux bouts pour
comprendre le besoin de protection qu’éprouvait sa ille.
C’est pourquoi, lorsqu’il fallut bricoler avec des planches
une cabane à lapins sur l’avancée un peu semblable à un
balcon qui prolongeait le logement d’une pièce et demie,
il construisit un cagibi spécialement adapté à ses mensura-
tions. C’est dans ce réceptacle que ma mère, enfant, jouait
avec ses poupées et grandissait parallèlement. Plus tard,

30
quand elle allait déjà à l’école, elle aurait renié ses poupées
et manifesté en jouant avec des billes de verre et des plumes
colorées les prémices de son sens de la beauté fragile.
On me permettra, parce que je brûle d’annoncer le début
de ma propre existence, de laisser inobservés les Wranka
dont le radeau familial voguait tranquillement jusqu’à l’an
treize, où le Columbus fut lancé aux chantiers Schichau ;
c’est alors en effet que la police, qui n’oublie rien, retrouva
la trace du faux Wranka.
La chose commença lorsque Koljaiczek, au mois d’août
de l’an treize, comme toutes les ins d’été, eut pour mission
de convoyer le grand radeau depuis Kiev, en passant par le
Pripiat, le canal et le Bug jusqu’à Modlin, puis de descendre
la Vistule. Ils partirent, douze lotteurs au total, sur le
remorqueur Radaune qui fumait au service de leur scierie,
de Neufähr-Ouest en direction de la Vistule-Morte jusqu’à
Einlage, puis remontèrent la Vistule en passant devant
Käsemark, Letzkau, Czattkau, Dirschau et Pieckel pour
amarrer le soir à Thorn. Là monta à bord le nouveau maître
scieur qui devait surveiller l’achat de bois à Kiev. Quand
le Radaune largua les amarres à quatre heures du matin,
il était paraît-il à bord. Koljaiczek le vit pour la première
fois au petit déjeuner, au poste d’équipage. Ils étaient assis
face à face, mastiquant et buvant du café d’orge. Koljaiczek
le reconnut aussitôt. L’homme, large et déjà chauve sur
le haut du crâne, it venir de la vodka et la it verser dans
les tasses vides. Tout en mastiquant, tandis qu’à l’autre
bout du poste on versait encore la vodka, il se présenta :
« Pour que tout soit clair : je suis le nouveau maître scieur,
je m’appelle Dückerhoff, avec moi on rigole pas ! »
À sa demande, les lotteurs, dans l’ordre où ils étaient
assis, dirent leurs noms et vidèrent leurs tasses en faisant
monter et descendre leur pomme d’Adam. Koljaiczek la
vida d’abord et dit ensuite « Wranka » en ixant Dückerhoff.
Celui-ci hocha la tête comme précédemment, répéta le
petit mot Wranka comme il avait répété le nom des autres

31
lotteurs. Et pourtant Koljaiczek eut l’impression que
Dückerhoff avait prononcé le nom du lotteur noyé avec
une intonation non pas nette, mais plutôt pensive.
Évitant habilement les bancs de sable grâce à une
alternance de pilotes, le Radaune cognait contre le lot
boueux qui ne connaissait qu’une direction. À droite et à
gauche, derrière les digues, s’étendait le même paysage
déjà moissonné, plat ici, ailleurs vallonné. Des haies,
des chemins creux, une dépression avec des genêts, un
replat entre des fermes isolées, comme fait exprès pour des
attaques de cavalerie, pour une division de uhlans opérant
une conversion à gauche dans le banc de sable, pour des
hussards sautant les haies, pour les rêves de jeunes chefs
d’escadron, pour la bataille qui a déjà existé et qui revient
sans cesse, pour la peinture : les Tatars à plat, les dragons
qui se cabrent, les chevaliers Porte-Glaive cul par-dessus
tête, le grand maître de l’Ordre rougissant sa cape, pas
un bouton ne manque à la cuirasse, sauf un que tranche
le duc de Mazovie, et des chevaux, pas un cirque n’a de
tels destriers, nerveux, pleins de pompons, les tendons
minutieux et les naseaux gonlés, rouge carmin, d’où sortent
de petits nuages, transpercés de lances, à fanions, penchées,
et partageant le couchant, le ciel, des sabres et là-bas, à
l’arrière-plan – car tout tableau a un arrière-plan – bien
collé à l’horizon, un petit village fumant en paix entre
les jambes arrière du moreau, des masures accroupies,
moussues, au toit de chaume ; et dans les masures, cela se
conserve, les jolis blindés rêvant des jours futurs où eux
aussi auront le droit d’entrer dans l’image, de sortir dans
la plaine derrière les digues de la Vistule, comme de légers
poulains au milieu de la cavalerie lourde.
Vers Wloclawek, Dückerhoff tapota du doigt la vareuse
de Koljaiczek : « Dites voir un peu, Wranka, z’avez
pas bossé y a chais pas combien d’années à la scierie
de Schwetz ? Même qu’après elle a brûlé, la scierie ? »
Koljaiczek secoua la tête, pesamment, comme malgré

32
une résistance, et il réussit à faire des yeux si tristes et si
las que Dückerhoff, exposé à un tel regard, garda pour lui
toute autre question.
Lorsque Koljaiczek, comme le faisaient tous les lotteurs,
à Modlin où le Bug se jette dans la Vistule, où s’engagea
le Radaune, lorsque Koljaiczek se pencha par-dessus le
bastingage et cracha trois fois, Dückerhoff fut à côté de
lui avec un cigare et demanda du feu. Ce petit mot et
celui d’allumette glissèrent des frissons sous la peau de
Koljaiczek. « Eh ben ! Z’avez pas b’soin d’rougir comm’ça
quand j’demande du feu. Z’êtes pas une ille, non ? »
Ils avaient déjà dépassé Modlin quand Koljaiczek perdit
ce rouge qui n’était pas le rouge de la pudeur, mais le relet
tardif de scieries incendiées.
Entre Modlin et Kiev, et donc en remontant le Bug,
le canal qui relie le Bug et le Pripiat, jusqu’au moment
où le Radaune, en suivant le Pripiat, trouva le Dniepr, il
ne se passa rien qu’on puisse reproduire sous forme de
dialogue entre Koljaiczek-Wranka et Dückerhoff. Sur le
remorqueur, entre les lotteurs, entre les chauffeurs et les
lotteurs, entre le timonier, les chauffeurs et le capitaine,
entre le capitaine et les pilotes constamment renouvelés, il
se sera naturellement, comme il est d’usage entre hommes,
produit toutes sortes de choses. Je pourrais imaginer des
démêlés entre les lotteurs cachoubes et le timonier natif de
Stettin, peut-être une bouffée de mutinerie : rassemblement
à l’arrière, on tire au sort, on donne des mots d’ordre, on
aiguise les canifs.
Laissons cela. Il n’y eut ni démêlés politiques, rixes
germano-polonaises au couteau, ni, pour le tableau
d’ambiance, mutinerie violente due à la situation sociale.
Dévorant bravement son charbon, le Radaune faisait son
chemin, buta – c’était, je crois, peu après Plock – sur un
banc de sable, mais put se libérer par ses propres moyens.
Un bref mais incisif échange de mots entre le capitaine
Barbusch, de Neufahrwasser, et le pilote ukrainien, ce

33
fut tout – et le livre de bord aurait du mal à mentionner
autre chose.
Si je devais et voulais tenir un livre de bord des pensées
de Koljaiczek ou même un journal de la vie intérieure du
maître scieur dückerhofien, il y aurait à décrire une pléthore
de péripéties et d’aventures, de soupçons et de conirma-
tions, de méiance et d’apaisement hâtif, presque simultané,
de la méiance. Tous deux avaient peur. Dückerhoff plus
que Koljaiczek, car on était en Russie. Dückerhoff, comme
autrefois le pauvre Wranka, aurait pu tomber par-dessus
bord, il aurait pu – et nous sommes déjà à Kiev – sur les
chantiers de bois qui sont si grands, si interminables que
l’on perdrait son ange gardien dans ces labyrinthes boisés,
se retrouver sous une pile de longues grumes subitement
détachées que rien ne pourrait plus retenir – ou bien aussi
être sauvé. Sauvé par un Koljaiczek qui aurait d’abord
repêché Dückerhoff dans le Pripiat ou dans le Bug, qui
aurait rattrapé Dückerhoff au dernier moment sur le chantier
de Kiev pauvre en anges gardiens et l’aurait soustrait au
parcours de l’avalanche de grumes. Comme ce serait bien,
de pouvoir maintenant raconter comment un Dückerhoff
à demi noyé ou presque écrabouillé, le soufle encore
court et avec un soupçon de mort encore dans les yeux,
aurait chuchoté à l’oreille du prétendu Wranka : « Merci,
Koljaiczek, merci ! », puis, après le silence de rigueur :
« Maintenant nous sommes quittes – passons l’éponge ! »
Et dans une rude amitié, avec un sourire gêné et presque
des larmes sous leurs viriles paupières, ils se seraient fait
un clin d’œil et auraient échangé une timide mais calleuse
poignée de main.
Nous connaissons cette scène grâce à des ilms super-
bement photographiés, lorsque l’idée vient aux metteurs en
scène de transformer des frères ennemis à l’art dramatique
consommé en deux larrons en foire désormais liés à la vie,
à la mort, et qui vont encore surmonter mille aventures.

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Mais Koljaiczek ne trouva l’occasion ni de noyer
Dückerhoff ni de l’arracher aux griffes d’une mort par
éboulis de longues grumes. Attentif et soucieux des intérêts
de son entreprise, Dückerhoff acheta le bois à Kiev,
surveilla encore l’assemblage des neuf radeaux, distribua
aux lotteurs, comme d’habitude, un argent de poche très
correct en monnaie russe pour la descente et s’installa
ensuite dans le train qui le ramena en passant par Varsovie,
Modlin, Deutsch-Eylau, Marienbourg et Dirschau à son
entreprise dont la scierie se trouvait dans le port au bois
entre les chantiers navals Klawitter et Schichau.
Avant de faire redescendre les lotteurs de Kiev, après des
semaines du travail le plus sérieux, le long des rivières, du
canal et enin de la Vistule, je réléchis en me demandant si
Dückerhoff était certain d’avoir reconnu en Wranka l’incen-
diaire Koljaiczek. Je dirais volontiers que, tant que le maître
scieur était sur le même vapeur que l’inoffensif, le dévoué
Wranka, que tout le monde aimait bien en dépit de son
esprit borné, il espérait ne pas avoir pour compagnon de
voyage un Koljaiczek prêt à tous les sacrilèges. Il n’aban-
donna cet espoir qu’une fois installé sur les capitons du
compartiment de chemin de fer. Et lorsque le train arriva
à destination, entra – maintenant, je le dis – dans la gare
centrale de Dantzig, Dückerhoff avait pris ses décisions
dükerhofiennes : il it grimper ses valises dans un iacre
qui les emporta chez lui, marcha gaillardement, parce que
sans bagages, jusqu’à la préfecture de police située non
loin de là au Wiebenwall, franchit d’un bond le perron du
grand portail, trouva, après une brève recherche marquée
d’une certaine nervosité, la bonne pièce dont l’aménagement
était sufisamment spartiate pour arracher à Dückerhoff un
rapport minimal ne mentionnant que les faits. Non que le
maître scieur eût déposé plainte. Il demanda simplement
qu’on vériiât le cas Koljaiczek-Wranka, ce qui lui fut
promis par la police.

35
Au cours des semaines qui suivirent, tandis que le bois
glissait lentement vers l’aval avec ses cabanes de roseaux
et ses lotteurs, beaucoup de papier fut noirci dans un grand
nombre de bureaux. Il y avait là le dossier militaire de
Joseph Koljaiczek, simple canonnier au neuvième régiment
d’artillerie de Prusse-Occidentale. Le mauvais canonnier
avait écopé deux fois de trois jours de salle de police
pour avoir crié à pleins poumons, en état d’ébriété, des
slogans anarchistes relevant moitié de la langue polonaise,
moitié de l’allemande. C’étaient là des taches honteuses
que l’on n’aurait su trouver dans les papiers du brigadier
Wranka, qui avait servi dans le deuxième régiment des
hussards de la Garde caserné à Langfuhr. Wranka s’était
glorieusement signalé, avait été distingué par le Kronprinz
en tant qu’homme de liaison, au cours d’une manœuvre,
et avait reçu un thaler du prince, qui en avait toujours
dans sa poche. Mais ce thaler n’était pas inscrit dans le
dossier militaire du brigadier Wranka, il fut avoué avec
force jérémiades par ma grand-mère Anna lorsqu’elle fut
soumise à interrogatoire avec son frère Vincent.
Elle n’avait pas que ce thaler à opposer au petit mot
d’incendiaire. Elle pouvait présenter des papiers qui afir-
maient à plusieurs reprises que Joseph Wranka s’était
engagé dès l’année zéro-quatre dans les pompiers volon-
taires de Dantzig-Ville-Basse et que, pendant les mois
d’hiver où tous les lotteurs chômaient, il avait combattu
maint grand et petit incendie. Il y avait même une attes-
tation qui certiiait que, lors du grand incendie de l’atelier
principal des chemins de fer au Troyl, en l’an zéro-neuf, le
pompier Wranka n’avait pas seulement éteint les lammes,
mais encore sauvé deux apprentis serruriers. Le capitaine
Hecht, chef des pompiers cité comme témoin, s’exprima
dans le même sens. Telle fut sa déposition : « Comment
serait-il incendiaire, celui qui procède à l’extinction ? Ne
le vois-je pas encore sur l’échelle quand brûlait l’église de
Heubude ? Phénix surgissant de la cendre et des lammes,

36
ne noyant pas seulement le feu, mais l’incendie de ce bas
monde, et étanchant la soif de Notre-Seigneur Jésus ! En
vérité, je vous le dis : celui qui veut transformer l’homme
au casque qui a la priorité, qu’aiment les assurances, qui
a toujours un peu de cendre dans sa poche, soit comme
emblème, soit par profession, celui qui veut le transformer,
lui le superbe phénix, en maléique oiseau de feu mérite
d’être avec une meule au cou… »
Vous l’aurez remarqué, le capitaine Hecht, chef des
pompiers volontaires, était un prédicateur éloquent qui
montait tous les dimanches dans la chaire de son église
paroissiale Sainte-Barbe, à Langgarten, et qui ne dédaigna
pas, tout le temps que dura l’enquête sur Koljaiczek-Wranka,
de marteler à ses idèles, en de semblables homélies, la
parabole du pompier céleste et de l’incendiaire infernal.
Comme cependant les fonctionnaires de la police crimi-
nelle n’allaient pas à l’ofice à Sainte-Barbe et auraient
interprété le mot phénix plus comme une offense au trône
que comme une justiication pour Wranka, les activités de
celui-ci comme pompier bénévole furent en in de compte
une charge supplémentaire.
On recueillit les témoignages de diverses scieries, les
appréciations des communes d’origine : Wranka avait vu
le jour à Tuchel ; Koljaiczek était natif de Thorn. Petites
divergences dans les dépositions de lotteurs âgés et de
parents lointains. La cruche ne cessait d’aller à l’eau ; que
lui restait-il d’autre à faire qu’à se casser ? Au moment
où les interrogatoires avaient prospéré jusqu’à ce point, le
grand radeau entrait précisément dans le territoire du Reich
et, discrètement contrôlé depuis Thorn, il fut espionné à
toutes les relâches.
Mon grand-père ne remarqua ces espions qu’après
Dirschau. Il s’y attendait. Peut-être est-ce la mollesse dont il
était atteint de temps à autre, coninant à la mélancolie, qui
l’empêcha de risquer, à Letzkau par exemple ou à Käsemark,
une tentative d’évasion encore possible dans cette région

37
si familière avec l’aide de quelques lotteurs bien disposés
envers lui. À partir d’Einlage, quand les radeaux prirent
lentement la Vistule-Morte en s’entrechoquant, un cotre de
pêche dont l’équipage était superfétatoirement nombreux
naviguait le long des radeaux, de l’air de ne pas en avoir
l’air. Peu après Plehnendorf, les deux barcasses à moteur
de la police portuaire jaillirent des roseaux de la berge et
fendirent, zigzaguant en permanence, l’eau de plus en plus
saumâtre de la Vistule-Morte qui annonçait le port. Le
cordon policier des « Bleus » commençait après le pont de
Heubude. Des chantiers de bois en face des établissements
Klawitter, puis les constructions nautiques plus petites, le
port au bois s’élargissant toujours, poussant vers la Mottlau,
les débarcadères de plusieurs scieries, l’appontement de
l’entreprise même avec les familles qui attendent, et partout
des Bleus, sauf chez Schichau en face, là tout était pavoisé,
là il se passait quelque chose d’autre, quelque chose sans
doute devait être lancé, il y avait beaucoup de monde, ce
qui excitait les mouettes, on donnait une fête – une fête
pour mon grand-père ?
Ce n’est qu’au moment où mon grand-père vit le port
au bois plein d’uniformes bleus, où les barcasses se mirent
en route en promettant toujours plus de malheurs, jetèrent
des vagues par-dessus les radeaux, où il comprit la raison
de tout ce coûteux déploiement en son honneur, c’est alors
seulement que se réveilla son ancien cœur d’incendiaire
koljaiczekien, et il recracha le doux Wranka, échappa au
pompier volontaire Wranka, renia à pleine gorge, sans
hésiter, le bégayant Wranka, et se mit à fuir, à fuir à travers
les radeaux, à fuir sur de vastes surfaces chancelantes,
pieds nus sur un parquet non raboté, de grume en grume
vers Schichau, où les drapeaux joyeux claquaient au vent,
en avant sur le bois, où quelque chose allait quitter la cale,
des planches de salut, où ils faisaient de beaux discours,
où personne ne criait Wranka, encore moins Koljaiczek,
où l’on disait : Je te baptise du nom de SMS Columbus,

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Amérique, déplacement plus de quarante mille tonnes,
trente mille chevaux, Navire de Sa Majesté, salon-fumoir
de première classe, deuxième classe cuisine à bâbord,
gymnase en marbre, bibliothèque, Amérique, Navire de Sa
Majesté, arbre de couche, pont promenade, Salut à toi sous
les lauriers de la Victoire, le pavillon du port d’attache, le
prince Henri est à la barre et mon grand-père Koljaiczek
pieds nus, touchant à peine les troncs, en direction de
la fanfare, un peuple qui a de tels princes, de radeau en
radeau, le peuple l’acclame, Salut à toi sous les lauriers de
la Victoire, et toutes les sirènes des chantiers et les sirènes
des bateaux amarrés dans le port, des remorqueurs et des
vapeurs de plaisance, Columbus, Amérique, liberté, et
deux barcasses folles de joie à côté de lui, de radeau en
radeau, Radeaux de Sa Majesté, qui lui coupent la route
et gâchent la partie, il doit stopper, quand il était si bien
lancé, et se retrouve debout tout seul sur un radeau et il voit
déjà l’Amérique, les barcasses accostent, il faut déguerpir
– et l’on vit mon grand-père nager, nager en direction d’un
radeau qui entrait dans la Mottlau. Et il dut plonger à cause
des barcasses et rester sous l’eau à cause des barcasses, et
le radeau vint le recouvrir et n’en inissait plus, engendrait
sans cesse un autre radeau : radeau de ton radeau, dans les
siècles des siècles : radeau.
Les barcasses coupèrent les gaz. Des paires d’yeux
inexorables scrutèrent la surface de l’eau. Mais Koljaiczek
avait fait ses adieux déinitifs, s’était, sous le bois sans in,
soustrait aux fanfares, aux sirènes, aux cloches des navires
et au Navire de Sa Majesté, soustrait au Salut à toi sous
les lauriers de la Victoire et au Savon de Sa Majesté pour
faire glisser le Navire de Sa Majesté, au discours baptismal
du prince Henri et aux mouettes folles de Sa Majesté,
soustrait à l’Amérique et au Columbus, soustrait à toutes
les recherches de la police.
On n’a jamais trouvé le cadavre de mon grand-père.
Moi qui crois dur comme fer qu’il a causé sa mort sous le

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radeau, je dois cependant, pour rester crédible, me résoudre
à donner ici toutes les versions de sauvetages miraculeux.
On a dit qu’il avait trouvé sous le radeau un interstice
entre les grumes, juste assez grand, vu de dessous, pour
maintenir hors de l’eau les organes de la respiration. Mais
vers le haut, cet interstice se serait tant et si bien rétréci
qu’il resta invisible aux policiers qui inspectèrent même
jusqu’au cœur de la nuit les cabanes de roseaux sur les
trains de bois. Puis, protégé par l’obscurité – disait la
suite –, il se serait laissé dériver, il aurait, épuisé certes,
mais avec quelque chance, atteint l’autre rive de la Mottlau
et le terrain des chantiers Schichau, aurait trouvé refuge au
dépôt de ferraille et serait plus tard, sans doute avec l’aide
de marins grecs, arrivé sur l’un de ces tankers graisseux
qui, paraît-il, ont déjà offert un asile à bien des fugitifs.
D’autres afirmèrent : Koljaiczek, qui était un bon
nageur et avait des poumons meilleurs encore, ne nagea
pas seulement sous toute la largeur du radeau ; en apnée,
il traversa aussi ce qui restait de la Mottlau, gagna avec un
peu de chance le territoire en fête des chantiers Schichau,
se mêla sans faire de vagues aux ouvriers de la construction
navale et pour inir au peuple en liesse, chanta avec le peuple
« Salut à toi sous les lauriers de la Victoire », eut le temps
d’écouter la joie au cœur le discours baptismal du prince
Henri destiné au Navire de Sa Majesté Columbus, puis,
avec la foule, dans ses vêtements à moitié secs, évacua une
fois le lancement réussi le lieu de la fête et fut promu dès
le lendemain – ici se rejoignent la première et la deuxième
version du sauvetage – au rang de passager clandestin sur
l’un des tankers grecs à la célébrité scabreuse.
Pour être complet, il faut encore mentionner ici la
troisième et absurde fable qui faisait dériver mon grand-père
comme un bois de lottage jusqu’au large, où des pêcheurs
de Bohnsack le repêchèrent promptement et le remirent à
un cotre de haute mer suédois en dehors de la zone des trois
milles. Là, sur le Suédois, la fable lui faisait lentement et

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comme par miracle recouvrer ses forces, atteindre Malmö,
etc., etc.
Tout cela n’est que billevesée et racontars de pêcheurs.
Je ne donnerais pas non plus tripette des déclarations
proférées par ces témoins oculaires, aussi peu crédibles les
uns que les autres et que l’on rencontre dans toutes les villes
portuaires, prétendant avoir vu mon grand-père peu après
la Première Guerre mondiale à Buffalo, USA. Il se serait
fait appeler Joe Colchic. Son activité, a-t-on dit, consistait
dans le commerce du bois avec le Canada. Actions dans
des irmes d’allumettes. Fondateur d’assurances contre
l’incendie. On décrivait mon grand-père comme immen-
sément riche et solitaire : assis dans un gratte-ciel derrière
un bureau gigantesque, des bagues aux pierres rutilantes à
tous les doigts, dirigeant l’exercice de ses gardes du corps
qui portaient des uniformes de pompiers, chantaient en
polonais et s’appelaient Garde du Phénix.
Le papillon et l’ampoule

Un homme laissa tout derrière lui, traversa la Grande


Mare, arriva en Amérique et it fortune. Mais je m’en
tiendrai là pour mon grand-père, qu’il s’appelât polonai-
sement Goljaczek, cachoubement Koljaiczek ou améri-
cainement Joe Colchic.
Il y a quelque dificulté à faire sortir d’un tambour de
fer-blanc simplet comme on en trouve chez les marchands
de jouets ou dans les grands magasins des radeaux de bois
qui s’étendent presque jusqu’à l’horizon. Et pourtant j’ai
réussi à tambouriner le port au bois, tout le bois lotté,
roulant dans les boucles des rivières, emberliicoté dans
les roseaux, avec moins de peine les cales du chantier
Schichau, du chantier Klawitter, des nombreux chantiers,
certains voués seulement à la réparation, le dépôt de
ferraille de la fabrique de wagons, les entrepôts de coprah
rance de la fabrique de margarine, tous les recoins que je
connais de l’île aux docks. Il est mort, ne me donne pas de
réponse, ne manifeste aucun intérêt pour les lancements
de navires impériaux, pour le naufrage, qui dure souvent
des décennies et qui commence au lancement d’un navire
appelé cette fois Columbus, dit aussi l’Orgueil de la Flotte,
qui mit évidemment le cap sur l’Amérique et fut plus tard
coulé ou se saborda lui-même, fut peut-être aussi renloué,
transformé, rebaptisé ou mis à la ferraille. Peut-être a-t-il
simplement plongé, le Columbus, peut-être a-t-il imité
mon grand-père et rôde-t-il aujourd’hui encore avec ses

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quarante mille tonnes, son salon-fumoir, son gymnase en
marbre, sa piscine et ses cabines de massage, disons par
six mille mètres de fond dans la fosse des Philippines ou
dépression de l’Emden ; on peut trouver tout cela dans le
« Weyer » ou dans les calendriers de la lotte – je crois que
le premier ou le deuxième Columbus se saborda lui-même
parce que le capitaine refusait de survivre à je ne sais quel
déshonneur en lien avec la guerre.
J’ai lu à Bruno une partie de l’histoire du radeau, puis,
le priant d’être objectif, j’ai posé mes questions.
« Une belle mort ! » s’écria Bruno, enthousiasmé, et il
entreprit sur-le-champ de transformer, à l’aide de icelles,
mon grand-père noyé en l’une de ses créatures nodales.
Je dus me contenter de sa réponse et ne pas émigrer en
Amérique avec de folles pensées pour y capter un héritage.
Mes amis Klepp et Vittlar m’ont rendu visite. Klepp
a apporté un disque de jazz avec deux fois King Oliver,
Vittlar m’a tendu en faisant des manières un cœur de
chocolat suspendu à un ruban rose. Ils dirent toutes sortes
de sottises, parodièrent des scènes de mon procès, et, pour
leur faire plaisir, je me montrai comme tous les jours de
visite de fort belle humeur et capable de rire même aux
plaisanteries les plus idiotes. Sans avoir l’air d’y toucher
et avant que Klepp n’ait pu donner le départ de son inévi-
table leçon sur les rapports du jazz et du marxisme, je
racontai l’histoire d’un homme qui, en l’an treize, donc
peu avant que tout ne démarrât, se retrouva sous un radeau
pratiquement sans in et ne réapparut jamais ; même son
cadavre ne s’était pas montré.
À ma question – je la posai négligemment, sur le ton
d’un ennui marqué – Klepp détourna une tête grincheuse
au-dessus de son cou adipeux, se déboutonna et se rebou-
tonna, esquissa des mouvements de natation et it comme
s’il était sous le radeau. Pour inir, il secoua la tête pour
refuser ma question et rendit le début encore trop précoce
de l’après-midi responsable de cette absence de réponse.

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Vittlar resta raide, croisa les jambes non sans prendre
garde au pli de son pantalon à ines rayures, manifesta
cette bizarre arrogance qui n’est sans doute plus familière
qu’aux anges du ciel : « Je me trouve sur le radeau. On
est très bien, sur le radeau. Les moustiques me piquent,
c’est pénible. – Je me trouve sous le radeau. On est fort
bien, sous le radeau. Aucun moustique ne me pique, c’est
agréable. Il me semble qu’on pourrait fort bien vivre sous
le radeau si l’on n’avait pas, en même temps, l’intention de
se faire piquer par les moustiques en restant sur le radeau. »
Vittlar marqua son silence éprouvé, me dévisagea, puis,
comme chaque fois qu’il veut ressembler à une chouette,
il haussa des sourcils déjà hauts par nature et souligna
sur un ton vivement théâtral : « Je présume que le noyé,
l’homme sous le radeau, n’était autre que ton grand-oncle,
sinon même ton grand-père. Comme il se sentait à ton
endroit des obligations de grand-oncle, et bien davantage
encore de grand-père, il a trouvé la mort ; car rien ne te
serait plus pénible que d’avoir un grand-père vivant. Tu
n’es pas seulement le meurtrier de ton grand-oncle, tu es
le meurtrier de ton grand-père ! Mais comme celui-là,
ainsi que le fait volontiers tout grand-père authentique, a
voulu te punir un peu, il ne t’a pas accordé la satisfaction
revenant à un petit-ils qui peut ièrement montrer du doigt
le cadavre gonlé par l’eau et user de mots comme : Voyez
mon défunt grand-père. C’était un héros ! Il a plongé à l’eau
quand ils le poursuivaient. – Ton grand-père a subtilisé le
cadavre au monde et à son petit-ils, ain que la postérité
et le petit-ils s’occupassent longtemps encore de lui. »
Puis, bondissant d’un pathétique à l’autre, ce fut un
Vittlar matois, un peu penché en avant, jouant la récon-
ciliation : « L’Amérique, réjouis-toi, Oscar ! Tu as un
but, une mission. On t’acquittera, ici, on te libérera. Où
aller, sinon en Amérique, où l’on retrouve tout, même un
grand-père disparu ! »

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Si sardonique et durablement blessante que pût être la
réponse de Vittlar, elle me donna plus de certitudes que les
grommellements de Klepp, dans lesquels la vie et la mort se
discernaient à peine, ou que la réponse de l’inirmier Bruno,
qui n’appelait la mort de mon grand-père une belle mort que
parce que, juste après, le SMS Columbus fut lancé et it des
vagues. Je préfère l’Amérique de Vittlar, qui conserve les
grands-pères, le but ixé, l’exemple grâce auquel je peux
me redresser quand, saoulé d’Europe, j’ai envie de laisser
tomber de mes mains le tambour et la plume : « Continue
à écrire, Oscar, fais-le pour ton grand-père Koljaiczek,
richissime mais las, qui fait commerce de bois à Buffalo,
USA et qui joue avec des allumettes dans les entrailles de
son gratte-ciel ! »
Quand Klepp et Vittlar prirent congé et partirent enin,
Bruno aéra puissamment pour expulser de la pièce toute
l’odeur perturbatrice des amis. Je repris ensuite mon
tambour, mais je ne tambourinai plus le bois de radeaux
recouvreurs de mort, je battis le rythme rapide et bondissant
auquel tous les êtres humains durent obéir à partir du mois
d’août de l’an quatorze. Aussi sera-t-il inévitable que mon
texte, lui aussi, ne reproduise qu’en le suggérant le chemin
suivi par les afligés en deuil que mon grand-père laissait
derrière lui, en Europe.
Quand Koljaiczek disparut sous le radeau s’angoissèrent,
parmi les familles des lotteurs qui attendaient sur l’appon-
tement de la scierie, ma grand-mère avec sa ille Agnès,
Vincent Bronski et son ils Jan, âgé de dix-sept ans. Un
peu à l’écart se tenait Gregor Koljaiczek, le frère aîné de
Joseph, que l’on avait fait venir en ville pour cause d’inter-
rogatoires. Ce Gregor-là avait su tenir prête, face à la police,
une réponse toujours identique : « Mon frère, je l’connais à
peine. Chais seul’ment qu’y s’appelle Joseph, et la dernière
fois que j’l’ai vu, il avait pt’êt’ dix ou mettons douze ans.
Y m’cirait les godillots et y m’apportait la bière, quand
c’est qu’la mère et moi on voulait d’la bière. » Même s’il

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était donc établi que mon arrière-grand-mère était buveuse
de bière, la réponse de Gregor Koljaiczek n’était d’aucune
utilité pour la police. Mais l’existence de Koljaiczek aîné
n’en fut que plus utile à ma grand-mère Anna. Gregor,
qui avait passé des années de sa vie à Stettin, à Berlin,
et pour inir à Schneidemühl, resta à Dantzig, trouva du
travail à la poudrerie du Bastion des Lapins et, au bout
d’un an, lorsque furent éclaircies et classées toutes les
complications, comme le mariage avec le faux Wranka,
il épousa ma grand-mère, qui ne voulait pas démordre des
Koljaiczek et n’aurait jamais épousé le Gregor, ou pas si
vite, si ce n’avait été un Koljaiczek.
Le travail à la poudrerie préserva Gregor des vareuses de
différentes couleurs et bientôt du vert-de-gris. Ils habitaient
à trois dans le même logement d’une pièce et demie qui
avait été des années durant le refuge de l’incendiaire. Mais
il apparut que les Koljaiczek se suivent sans forcément
se ressembler, car ma grand-mère, au bout d’une petite
année de mariage, se vit contrainte de louer la boutique
en sous-sol de la maison de rapport du Troyl, qui venait
de se libérer, et d’y vendre toutes sortes de bric-à-brac,
depuis l’épingle jusqu’au chou-leur, de gagner son pain,
parce que Gregor, à la poudrerie, gagnait un beau paquet
d’argent mais buvait tout au lieu de rapporter le minimum
vital à la maison. Tandis que Gregor, qui tenait proba-
blement cela de mon arrière-grand-mère, était un buveur,
mon grand-père Koljaiczek était un homme qui aimait bien
boire un schnaps de temps en temps. Gregor ne buvait pas
parce qu’il était triste. Même quand il semblait joyeux, ce
qui arrivait rarement parce qu’il était sujet à la mélancolie,
il ne buvait pas pour la gaieté. Il buvait parce qu’il allait
au fond des choses, et donc aussi de l’alcool. Personne n’a
vu Gregor Koljaiczek, de son vivant, abandonner un petit
verre de genièvre à moitié plein.
Ma maman, à l’époque une jeune ille de quinze ans plutôt
rondelette, se rendait utile, aidait à la boutique, collait les

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tickets d’alimentation, le dimanche sortait la marchandise
et écrivait des lettres de rappel maladroites, mais pleines
de fantaisie, pour faire rentrer les dettes de la clientèle à
crédit. Dommage que je ne possède aucune de ces lettres.
Comme ce serait bien de pouvoir citer ici quelques-uns
des cris de désespoir, moitié d’enfant, moitié de jeune ille,
qui émaillent les épîtres d’une semi-orpheline – car Gregor
Koljaiczek ne jouait pas le rôle d’un beau-père à cent pour
cent. Ma grand-mère et sa ille avaient du mal à préserver la
caisse le plus souvent remplie de cuivre et de peu de pièces
d’argent et qui consistait en deux assiettes de fer-blanc
retournées l’une sur l’autre des regards mélancoliques
du poudrier toujours mordu par la soif. Seule la grippe
espagnole qui emporta Gregor Koljaiczek en l’an dix-sept
it un peu, mais guère, monter la marge bénéiciaire du
bazar, car que pouvait-on bien vendre en l’an dix-sept ?
Comme ma maman, craignant l’enfer, ne voulait pas
s’y installer, l’alcôve de la pièce et demie qui restait vide
depuis la mort du poudrier fut occupée par Jan Bronski,
son cousin alors âgé d’à peu près vingt ans, qui avait quitté
Bissau et son père Vincent pour embrasser, après un brevet
satisfaisant obtenu à l’école supérieure de Karthaus et une
période d’apprentissage à la poste de ce petit chef-lieu de
canton, une carrière de fonctionnaire moyen à la poste
principale de Dantzig I. En plus de sa valise, Jan apporta
chez sa tante sa vaste collection de timbres-poste. Il les
collectionnait depuis sa prime jeunesse et entretenait donc
avec la Poste une relation qui n’était pas seulement profes-
sionnelle, mais aussi privée et toujours précautionneuse. Le
jeune homme chétif, qui marchait un peu voûté, montrait
un joli visage, ovale, peut-être un peu trop doux, et sufi-
samment d’yeux bleus pour que ma mère, qui avait alors
dix-sept ans, pût tomber amoureuse de lui. Jan avait déjà
passé trois fois le conseil de révision, mais il avait été
réformé à chaque conseil en raison de son état lamentable ;
ce qui, en des temps où l’on envoyait à Verdun tout ce qui

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tenait à peu près debout ain de le mettre, sur la terre de
France, à l’horizontale pour l’éternité, en disait long sur
la constitution de Jan Bronski.
À vrai dire, l’amourette aurait dû naître dès le feuilletage
en commun des albums philatéliques, la vériication tête
contre tête des dentelures d’exemplaires particulièrement
précieux. Or elle ne commença ou n’éclata que lorsque
Jan fut convoqué à son quatrième conseil de révision. Ma
maman, qui, de toute façon, avait à faire en ville, l’accom-
pagna devant le commandement de la Région militaire,
attendit à côté de la guérite gardée par la territoriale, et
elle était d’accord avec Jan pour penser que Jan, cette
fois, devait partir pour la France ain de soigner sa cage
thoracique maigrelette à l’air de ce pays, remarquable par
sa teneur en fer et en plomb. Peut-être ma maman a-t-elle
compté plusieurs fois et avec un résultat variable les boutons
du territorial. J’imaginerais facilement que les boutons
de tous les uniformes soient calculés de telle manière que
le dernier compté représente toujours Verdun, ou l’un
des nombreux Vieux Armands, ou une petite rivière : la
Somme ou la Marne.
Quand, au bout d’une petite heure, le gamin révisé pour
la quatrième fois franchit le portail de la Région militaire,
trébucha jusqu’au bas de l’escalier et, s’accrochant au cou
d’Agnès, ma maman, lui chuchota à l’oreille la formule
alors si prisée : « Pas d’fesses, pas d’bras, ça passe pas ! »,
ma mère soutint pour la première fois Jan Bronski, et je
ne sais pas si elle le soutint jamais par la suite avec autant
de bonheur.
J’ignore les détails de ce jeune amour de guerre. Jan
vendit une partie de sa collection de timbres pour satisfaire
aux exigences de ma maman, qui avait un goût assez vif
pour le beau, le seyant et le cher, et il aurait à cette époque
tenu un journal intime qui se perdit malheureusement plus
tard. Ma grand-mère semble avoir toléré l’alliance entre les
deux jeunes gens – dont on peut supposer qu’elle dépassait le

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cadre strict de la parenté –, car Jan Bronski habita jusque peu
après la guerre le logement exigu du Troyl. Il ne déménagea
que lorsque l’existence d’un monsieur Matzerath devint
indéniable et fut d’ailleurs avouée. Maman doit avoir fait
la connaissance de ce monsieur pendant l’été dix-huit,
alors qu’elle servait en tant qu’aide-inirmière à l’hôpital
Silberhammer, près d’Oliva. Alfred Matzerath, natif de
Rhénanie, y gisait avec la cuisse joliment transpercée par
une balle et devint bientôt, à la joyeuse façon rhénane, le
favori de toutes les inirmières – sans excepter Agnès. À
moitié guéri, il clopinait le long du corridor au bras de
telle ou telle auxiliaire et aidait Agnès à la cuisine parce
que la coiffe d’inirmière allait si bien à ce visage rond
et aussi parce que, passionné de cuisine, il s’entendait à
transformer les sentiments en potages.
Quand la blessure fut totalement guérie, Alfred Matzerath
resta à Dantzig et trouva tout de suite du travail comme
représentant de sa irme rhénane, une assez grande entre-
prise dans le secteur de la fabrication industrielle du papier.
La guerre était au bout du rouleau. On bricolait des traités
de paix pour trouver l’occasion de guerres ultérieures : le
territoire situé autour de l’embouchure de la Vistule, disons
depuis Vogelsang sur la Nehrung, le long du Nogat jusqu’à
Pieckel, puis en redescendant la Vistule jusqu’à Czattkau,
ensuite en angle droit à gauche jusqu’à Schönliess, puis en
faisant une bosse autour de la forêt de Sakoschin jusqu’au
lac d’Ottomin, délaissant Mattern, Ramkau et le Bissau
de ma grand-mère et arrivant à la Baltique à Klein-Katz,
fut déclaré État libre et conié au mandat de la Société des
Nations. La Pologne obtint sur le inage de la ville même
un port franc, la Westerplatte, avec dépôt de munitions,
l’administration des chemins de fer et une poste particulière
sur la place Hevelius.
Tandis que les timbres-poste de l’État libre offraient
aux lettres une splendeur de caravelles et d’armoiries en
rouge et or hanséatique, les Polonais les affranchissaient

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de scènes d’un violet macabre illustrant les hauts faits de
Casimir et de Bathory.
Jan Bronski passa à la Poste polonaise. Ce transfert
parut spontané, comme son choix de la Pologne. Beaucoup
voulurent voir dans la conduite de ma maman le motif qui
le déterminait à acquérir la nationalité polonaise. En l’an
vingt, quand le marszalek Pilsudski battit l’Armée rouge
devant Varsovie et que le miracle de la Vistule fut attribué
par des gens comme Vincent Bronski à la Vierge Marie,
par les experts militaires soit au général Sikorski, soit au
général Weygand, en cette année de la Pologne donc, ma
maman se iança avec l’Allemand du Reich Matzerath.
J’irais presque jusqu’à croire que ma grand-mère Anna,
à l’égal de Jan, n’était pas d’accord avec ces iançailles.
Elle laissa à sa ille la boutique en sous-sol du Troyl,
qu’elle avait entre-temps menée à quelque prospérité, se
retira chez son frère Vincent à Bissau, en terre polonaise
donc, prit en charge comme aux temps prékoljaiczekiens
la ferme avec ses champs de betteraves et de pommes de
terre, donna licence à son frère, de plus en plus chevauché
par la grâce, de commercer et de dialoguer avec la virginale
reine de Pologne, et se tint pour satisfaite de rester assise
dans quatre jupes derrière des feux de fanes automnaux en
clignant des yeux vers l’horizon que partageaient toujours
des poteaux télégraphiques.
Ce n’est que lorsque Jan Bronski trouva et aussi épousa
son Hedwig, une Cachoube de la ville, mais qui possédait
encore quelques champs à Ramkau, que les relations s’amé-
liorèrent entre Jan et ma maman. Elle l’aurait présenté à
Matzerath lors d’une soirée dansante au café Woyke où l’on
s’était rencontré par hasard. Les deux messieurs, si diffé-
rents mais unanimes s’agissant de Maman, ne se déplurent
pas, bien que Matzerath, sans ambages et à un volume bien
rhénan, qualiiât la mutation de Jan à la Poste polonaise
d’idée d’après-boire. Jan dansa avec Maman, Matzerath
avec une Hedwig bien osseuse et montée en graine qui avait

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le regard insondable d’une vache, incitant son entourage
à croire constamment qu’elle était enceinte. On dansa
encore de nombreuses fois ensemble, en bon ordre, dans
le désordre, on pensait en dansant à la prochaine danse, au
one-step on était en avance et à la valse anglaise dans les
nuages, au charleston on trouvait enin la foi en soi-même
et au slow-fox une sensualité qui coninait à la religion.
Quand Alfred Matzerath, en l’an vingt-trois, à l’époque
où pour la contre-valeur d’une boîte d’allumettes on
pouvait tapisser une chambre de zéros, quand Matzerath
épousa ma maman, Jan fut l’un des témoins, l’autre étant
un certain Mühlen, qui tenait une boutique d’épicerie et
denrées coloniales. Je n’ai guère de renseignements à
donner sur ce Mühlen. Il ne vaut la peine d’être nommé
que parce que Maman et Matzerath reprirent sa boutique
– qui battait de l’aile, était ruinée par la clientèle à crédit
et se situait dans le faubourg de Langfuhr – au moment où
fut introduit le Rentenmark, le mark consolidé. En peu de
temps, Maman, qui avait acquis dans le sous-sol du Troyl
beaucoup d’habileté dans les rapports avec la clientèle de ce
genre et qui avait du reste un sens inné du commerce, de
l’esprit et de la repartie, avait tant et si bien réussi à remettre
à lot l’affaire naufragée que Matzerath dut abandonner
son poste dans la branche papier, de toute façon mal en
point, pour pouvoir aider à la boutique.
Tous deux se complétaient merveilleusement. Ce que
Maman parvenait à faire derrière le comptoir avec la
clientèle, le Rhénan l’obtenait face aux représentants et
dans des achats sur le marché de gros. À cela s’ajoutait
l’amour de Matzerath pour le tablier de maître queux,
pour le travail à la cuisine qui incluait aussi la vaisselle
et déchargeait Maman, plus portée sur les plats express.
L’appartement qui faisait suite au magasin était certes
exigu et mal fagoté, mais, comparé aux conditions de vie
qui régnaient au Troyl et que je ne connais que par les récits,
il était sufisamment petit-bourgeois pour que Maman ait

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dû, au moins dans les premières années de son mariage,
se sentir bien dans le Labesweg.
Outre le long couloir légèrement coudé où étaient généra-
lement empilés les paquets de Persil, il y avait la cuisine,
spacieuse, mais elle aussi occupée pour une bonne moitié
par des marchandises comme les boîtes de conserve, les
sachets de farine et les petits paquets de locons d’avoine.
Le noyau de ce logement du rez-de-chaussée était formé par
la salle de séjour dont les deux fenêtres regardaient la rue
et donnaient sur le petit jardin orné, l’été, de coquillages
de la Baltique. Si le papier peint montrait beaucoup de
rouge lie-de-vin, c’était presque la pourpre qui recouvrait
la méridienne. Une table de salle à manger à rallonges,
arrondie aux angles, quatre chaises noires revêtues de cuir
et un petit guéridon bas qui se voyait dans l’obligation de
changer constamment de place appuyaient leurs jambes
noires sur un tapis bleu. Noir et or, l’horloge se dressait
entre les fenêtres. Butant de son noir contre la méridienne,
le piano, d’abord loué, puis acheté peu à peu à tempérament,
avec son petit tabouret tournant sur une peau de bête à
longs poils d’un blanc jaunâtre. En face, le buffet. Le buffet
noir aux vitres coulissantes et biseautées, enchâssées dans
des baguettes noires à oves, avec des ornements de fruits
d’un noir opaque sur les portes inférieures qui se refer-
maient sur la vaisselle et les nappes, des pieds à griffes
noires, une corniche proilée en noir – et entre la coupe de
cristal remplie de fruits artiiciels et le vase vert gagné à
la loterie, ce vide qui devait plus tard, grâce à l’eficacité
commerciale de ma maman, être comblé par un poste de
TSF marron clair.
La chambre à coucher était en jaune et donnait sur la
cour de l’immeuble de rapport à quatre étages. Croyez-moi,
je vous prie, lorsque je vous dis que le ciel du grand lit
conjugal était bleu clair, qu’à la tête du lit, dans une lumière
bleu clair, sainte Madeleine, encadrée, vitrée et pénitente,
étalait sa couleur chair dans une grotte, soupirait vers l’angle

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supérieur droit et tordait devant sa poitrine un tel nombre
de doigts que, soupçonnant qu’ils étaient plus de dix, on
se sentait toujours obligé de les recompter. En face du lit
conjugal, l’armoire laquée de blanc et ses portes munies de
glaces, à gauche une petite coiffeuse, à droite une commode
avec du marbre dessus, et, suspendu au plafond, non pas
garni d’étoffe comme dans le salon, mais à deux bras de
laiton surmontés de coupes de porcelaine d’un rose léger,
de sorte que les ampoules restaient visibles, répandant la
lumière : le lustre de la chambre.
J’ai usé aujourd’hui sur mon tambour toute une longue
matinée, j’ai posé des questions à mon tambour, lui
demandant si les ampoules de notre chambre comptaient
quarante ou soixante watts. Ce n’est pas la première fois que
je pose cette question si importante pour moi à moi-même
et à mon tambour. Il me faut souvent des heures pour
retrouver le chemin de ces ampoules. Car ne faut-il pas
que les mille sources de lumière auxquelles j’ai donné
vie ou que j’ai plongées dans le sommeil en allumant ou
en éteignant à l’interrupteur des nombreux appartements
dans lesquels j’ai pénétré ou dont je suis sorti, ne faut-il
pas qu’elles soient oubliées pour que, tambourinant sans
la moindre ioriture, je retrouve au sortir d’une forêt de
corps lumineux normalisés le chemin de ces lumignons
dans notre chambre du Labesweg ?
Maman accoucha à la maison. Quand les douleurs
commencèrent, elle était encore au magasin et remplissait
de sucre des sachets bleus d’une livre et d’une demi-livre.
Finalement, il était trop tard pour la transporter à la clinique
gynécologique ; on dut faire venir de la Hertastrasse proche
une sage-femme d’un certain âge, qui ne remettait plus la
main que de temps à autre dans sa petite valise. C’est dans
la chambre à coucher qu’elle nous aida, Maman et moi, à
nous défaire l’un de l’autre.
J’ai vu le jour en ce bas monde sous la forme de deux
ampoules de soixante watts. C’est pourquoi la formule

53
biblique « Que la lumière soit, et la lumière fut » m’apparaît
aujourd’hui encore comme le slogan publicitaire le plus
réussi de la irme Osram. Hors l’obligatoire rupture du
périnée, ma naissance se déroula sans problèmes. Je me
libérai sans peine de la position tête en bas appréciée tant
par les mères et par les fœtus que par les sages-femmes.
Disons-le tout de suite : j’étais de ces nourrissons à
l’oreille ine dont le développement intellectuel et psycho-
logique est déjà achevé à la naissance et n’a plus besoin
ensuite que de conirmation. Autant, à l’état de fœtus, je
m’étais soustrait à toutes les inluences pour n’écouter
que moi et n’estimer que moi en me relétant dans le
liquide amniotique, autant je prêtai une oreille critique
aux premières déclarations spontanées que mes parents
irent sous les ampoules. Cette oreille était parfaitement
éveillée. Bien qu’on dût la dire petite, pliée, collée et en
tout cas mignonne, elle conservait chacun des mots d’ordre
désormais si importants pour moi parce qu’ils me furent
offerts comme premières impressions. Mieux encore :
ce que je captai avec l’oreille, je le traitai sur-le-champ
dans mon minuscule cerveau et je décidai, après avoir
sufisamment médité tout ce que j’avais entendu, de faire
ceci ou cela, mais de m’abstenir assurément d’autre chose.
« Un garçon, dit ce monsieur Matzerath qui présumait être
mon père. Plus tard, il reprendra la boutique. Maintenant,
nous savons enin pourquoi nous nous tuons au travail. »
Maman pensait moins à la boutique et davantage au
trousseau de son ils : « Ah, j’savais bien que ce s’rait
un garçon, même si j’ai dit quelquefois que ce s’rait une
petite. »
C’est ainsi que je is prématurément connaissance avec
la logique féminine et j’entendis ensuite : « Quand le
petit Oscar aura trois ans, on lui donnera un tambour en
fer-blanc. »
Soupesant assez longtemps, à titre comparatif, les
promesses maternelle et paternelle, j’observais et j’écoutais,

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moi Oscar, un papillon de nuit qui s’était égaré à l’intérieur
de la chambre. De taille moyenne et velu, il entourait de
ses assiduités les deux ampoules de soixante watts, jetait
des ombres disproportionnées à l’envergure de ses ailes
et qui couvraient, remplissaient, élargissaient de leurs
tressaillements toute la pièce et son inventaire. Ce qui me
resta fut cependant moins ce jeu de lumière et d’ombre
que le dialogue sonore qui s’instaura entre le papillon et
l’ampoule : le papillon caquetait comme s’il était pressé
de délivrer son savoir, comme si ne lui était plus assigné
sufisamment de temps pour de futurs papotages avec
des sources lumineuses, comme si la conversation entre
papillon et ampoule était dans tous les cas la dernière
confession du premier et qu’après le genre d’absolution
qu’accordaient les ampoules, il ne dût plus avoir d’autre
occasion de péché ni d’enthousiasme.
Aujourd’hui, Oscar dit simplement : Le papillon jouait du
tambour. J’ai entendu tambouriner des lapins, des renards
et des loirs. Le tambour des grenouilles peut rassembler
tout un orage. On dit du pivert que c’est en tambourinant
qu’il fait sortir les vermisseaux de leur retraite. En in de
compte, l’homme tape sur des timbales, des tam-tams,
des grosses caisses et des tambours. Il mobilise au son
du tambour, il part avec tambours et trompettes, il tire
avec un fusil-mitrailleur à tambour, on l’enterre au son
des tambours. Trois jeunes tambours ne revenaient pas de
guerre. Il y a des compositeurs qui écrivent des concertos
pour cordes et percussions. Permettez-moi de mentionner
les tambours de la Garde et les tambours-majors, ainsi
que les tentatives à ce jour d’Oscar lui-même ; tout cela
n’est rien en comparaison de l’orgie de tambourinage que
le papillon donna pour ma naissance sur deux simples
ampoules de soixante watts. Il y a peut-être des nègres dans
l’Afrique la plus noire, et d’autres aussi en Amérique qui
n’ont pas encore oublié l’Afrique, peut-être est-il donné
à ces populations rythmiquement organisées, de manière

55
semblable ou analogue à celle de mon papillon, ou en imitant
les papillons africains – qui sont connus pour être encore
plus grands et plus magniiques que les papillons d’Europe
de l’Est –, de tambouriner avec discipline et déchaînement
à la fois ; je m’en tiens à mes critères est-européens, je
m’en tiens, donc, au papillon de nuit de taille moyenne,
poudré de brun, qui présida à ma naissance et je l’appelle
le maître d’Oscar.
C’était dans les premiers jours de septembre. Le soleil
était dans le signe de la Vierge. Du lointain arrivait un
orage de in d’été qui chahutait à travers la nuit des caisses
et des armoires. Mercure me rendit critique, Uranus
inventif, Vénus me it croire à une petite chance, Mars
à mon ambition. Dans la maison de l’ascendant montait
la Balance, ce qui me donnait une humeur susceptible
et me poussait à l’exagération. Neptune entrait dans la
dixième maison, celle du milieu de la vie, et me ixa entre
le miracle et l’illusion. C’était Saturne qui, en opposition
à Jupiter dans la troisième maison, mit mon origine en
question. Mais qui envoya le papillon et lui permit, ainsi
qu’aux récriminations professorales d’un orage de in d’été,
d’augmenter en moi l’envie du tambour de fer-blanc promis
du côté maternel, de me rendre l’instrument toujours plus
maniable et attractif ?
Simulant par mes cris extérieurs et ma couleur violette
le personnage d’un nourrisson, j’en vins à la décision de
refuser purement et simplement la proposition de mon père
et donc tout ce qui était en rapport avec l’épicerie et les
produits coloniaux – mais d’examiner d’un œil bienveillant,
le moment venu, et donc à l’occasion de mon troisième
anniversaire, le souhait de ma maman.
Parallèlement à ces spéculations touchant à mon
avenir, je me conirmai à moi-même que Maman et ce
Matzerath-là ne possédaient pas l’organe qui leur eût permis
de comprendre mes objections, mes décisions, et, le cas
échéant, de les respecter. Oscar gisait solitaire et incompris

56
sous les ampoules électriques, en déduisit qu’il en serait
de même jusqu’à ce que soixante ou soixante-dix ans plus
tard un court-circuit déinitif coupât le courant à toutes les
sources lumineuses, perdit dès lors le goût de vivre avant
même que cette vie sous les ampoules ne commençât ;
et seule la perspective du tambour m’empêcha ce jour-là
de donner une expression plus énergique à mon désir de
retrouver la position fœtale tête en bas.
Au surplus, la sage-femme m’avait déjà coupé le cordon ;
il n’y avait plus rien à faire.
L’album de photos

Je veille sur un trésor. J’ai veillé sur lui tout au long de


ces mauvaises années ne consistant qu’en jours de calen-
drier, je l’ai dissimulé, ressorti ; pendant le voyage dans le
wagon de marchandises, je le serrais précieusement contre
ma poitrine, et quand je dormais, Oscar dormait sur son
trésor, l’album de photos.
Que ferais-je sans ce tombeau de famille à ciel ouvert qui
explicite tout ? Il comporte cent vingt pages. Sur chaque
page sont collées, à côté et au-dessous l’une de l’autre,
à angle droit, soigneusement réparties, respectant ici la
symétrie et la mettant ailleurs en question, quatre ou six,
quelquefois seulement deux photos. Il est relié de cuir et
en a, avec l’âge, de plus en plus l’odeur. Il fut un temps
où le vent et les intempéries le irent souffrir. Les photos
se détachaient, me contraignaient par leur état désespéré
à trouver l’occasion et le calme nécessaires pour que de
la colle assurât aux petites images presque déjà perdues
leur place immémoriale.
Quel objet en ce monde, quel roman aurait l’ampleur
épique d’un album de photos ? Le bon Dieu, cet amateur
bon élève qui, tous les dimanches, nous photographie d’en
haut et donc en nous raccourcissant de manière affreuse,
dans une exposition plus ou moins bonne, pour nous coller
dans son album – le bon Dieu veuille, d’une main sûre
empêchant, quel qu’en soit le plaisir, toute halte d’une
longueur peu convenable, me guider à travers cet album

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qui est le mien et ne pas alimenter l’amour d’Oscar pour
tout ce qui est labyrinthique ; car je n’aurais que trop envie
de joindre les originaux aux photographies.
Remarque liminaire : il y a les uniformes les plus divers,
la mode change, comme les coupes de cheveux, Maman
devient plus grosse, Jan plus lasque, il y a des gens que
je ne connais pas, ou il faut deviner : qui a pris ce cliché,
là, pour inir, c’est la décadence ; et la photo artistique du
tournant du siècle dégénère en photo utilitaire de notre
époque. Prenons ce monument à mon grand-père Koljaiczek
et cette photo d’identité de mon ami Klepp. Il me sufit
de mettre côte à côte le portrait sépia de mon grand-père
et la photo lisse de Klepp, qui réclame à grands cris un
tampon, pour me montrer une fois de plus où nous a menés
le progrès dans le domaine photographique. Ne serait-ce
que tout le saint-frusquin de cette photomatonnerie express.
Mais je dois me faire encore plus de reproches qu’à Klepp,
car c’est moi qui, propriétaire de cet album, aurais dû
être dans l’obligation de maintenir le niveau. Si, un jour,
l’enfer devait leurir pour nous, l’une des tortures les plus
rafinées devrait être d’enfermer dans la même pièce l’être
humain nu et les photos encadrées de sa vie. Vite, un peu
de pathétique : Ô être humain parmi les instantanés, les
clichés, les photos administratives ! Être humain sous le
lash, être humain debout devant la tour penchée de Pise,
être humain des cabines qui doit faire imprimer son oreille
gauche pour être digne d’un passeport ! Et – ini le pathé-
tique : peut-être cet enfer sera-t-il supportable, parce que
les pires clichés ne sont que rêvés, ils ne sont pas faits, ou,
s’ils sont faits, ils ne sont pas développés.
Klepp et moi avons fait faire ces photos lors de nos
premiers temps dans la Jülicherstrasse, à l’époque où
nous nous liâmes d’amitié en mangeant des spaghettis. Je
nourrissais en ce temps-là des projets de voyages. Ou plutôt,
j’étais si triste que je voulais faire un voyage et, pour cela,
demander un passeport. Mais comme je n’avais pas assez

59
d’argent pour inancer un voyage digne de ce nom, incluant
Rome, Naples ou tout au moins Paris, j’étais content de ce
manque de liquide, car rien n’aurait été plus triste que de
devoir partir dans un état de dépression. Comme cependant
nous avions tous deux assez d’argent pour aller au cinéma,
Klepp et moi, à cette époque, nous fréquentâmes des salles
de cinématographe où étaient présentés des westerns,
conformément aux goûts de Klepp, mais aussi, pour satis-
faire mes besoins, des ilms où Maria Schell en inirmière
pleurait à chaudes larmes et où Borsche, en médecin-chef,
juste après la plus dificile des opérations, jouait devant la
porte-fenêtre du balcon, ouverte, des sonates de Beethoven
et se montrait responsable. Nous souffrions beaucoup de
la durée des représentations, limitée à deux heures. Il y
avait bien des programmes qu’on aurait aimé voir deux
fois. Souvent, d’ailleurs, nous nous levions dès la dernière
image ain d’aller chercher à la caisse un nouveau billet
pour les mêmes spectacles. Mais, dès que nous avions quitté
la salle et vu la ile humaine plus ou moins longue devant la
caisse du jour, le courage nous abandonnait. Non seulement
devant la caissière, mais devant ces individus que nous ne
connaissions ni d’Ève ni d’Adam et qui exploraient sans
la moindre vergogne notre physionomie, nous avions trop
honte pour aller rallonger encore la ile.
C’est ainsi qu’en ces temps-là, nous nous rendions à
l’issue de presque toutes les représentations chez un photo-
graphe non loin de la place du Comte-Adolf, nous faire faire
des photos d’identité. On nous y connaissait, on souriait
quand nous entrions, mais on nous priait aimablement de
prendre place ; nous étions des clients, et donc des gens
dignes de considération. Dès que la cabine était libre, une
demoiselle dont je me souviens seulement qu’elle était
gentille nous y poussait l’un après l’autre, nous mettait
en place et en valeur de quelques gestes voltigeants, moi
d’abord, Klepp ensuite, nous intimait de regarder un point
précis, jusqu’au moment où un éclair de lumière et une

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sonnerie associée à cette lumière révélaient que nous étions
désormais six fois de suite sur la plaque.
À peine photographiés et encore légèrement raides
au coin des lèvres, la demoiselle nous enfonçait dans de
confortables fauteuils de vannerie et nous priait gentiment,
très gentiment, et aussi gentiment habillée, de patienter
cinq minutes. Nous attendions avec plaisir. Finalement,
nous avions quelque chose à attendre : nos petites photos
d’identité, dont nous étions si curieux. Au bout de sept
petites minutes, la demoiselle, toujours aussi gentille,
indescriptible par ailleurs, nous remettait deux petites
pochettes, et nous payions.
Ce triomphe dans les yeux légèrement globuleux de
Klepp. Aussitôt que nous avions les pochettes, nous avions
aussi un motif pour gagner la brasserie la plus proche, car
personne n’aime à regarder ses propres photos d’identité en
pleine et poussiéreuse rue, au beau milieu du bruit, opposant
un obstacle au lot des passants. De même que nous étions
idèles au photographe, nous allions toujours dans le même
bistrot de la Friedrichstrasse. Après avoir commandé de la
bière, du boudin aux oignons et du pain noir, nous étalions,
sans même attendre l’arrivée de la commande, les tirages
encore un peu humides qui occupaient tout le cercle de la
table de bois et nous nous plongions, tout en consommant
la bière et le boudin promptement servis, dans les lignes
tendues de nos propres visages.
Du reste, nous avions toujours sur nous les clichés qui
avaient été faits lors de notre précédent jour de cinéma.
Ainsi s’offrait une possibilité de comparaison, et quand
s’offre une possibilité de comparaison, on a bien le droit
de commander un deuxième, un troisième, un quatrième
demi de bière pour faire monter la gaieté, ou comme on
dit en Rhénanie : l’ambiance.
On n’en prétendra pas pour autant qu’il est possible à
un homme triste de rendre abstraite sa propre tristesse au
moyen d’une photo d’identité, car la tristesse en elle-même

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est déjà abstraite et non igurative : la mienne et celle de
Klepp, tout au moins, ne pouvaient être reliées à aucune
cause et faisaient justement par leur caractère abstrait,
presque libre et jovial, la démonstration d’une vigueur
que rien n’aurait su chagriner. S’il y avait une possibilité
de faire les yeux doux à notre tristesse, ce n’était qu’en
passant par les photos, car, sur ces instantanés fabriqués
en série, nous nous voyions nous-mêmes non pas clairs
et nets, certes, mais, ce qui était plus important, passifs et
neutralisés. Nous pouvions faire ce que nous voulions de
nous tout en buvant de la bière, être cruels avec le boudin,
faire monter l’ambiance et jouer. Nous pouvions corner
les images, les plier, les découper en petits morceaux avec
des ciseaux que nous gardions constamment sur nous à
cet effet. Nous assemblions des portraits anciens et des
portraits récents, nous nous faisions borgnes, nous nous
donnions trois yeux, nous nous mettions le nez à la place
de l’oreille, parlions ou nous taisions de l’oreille droite
et faisions front au niveau du menton. Ces montages ne
restaient pas dans le cadre du portrait individuel ; Klepp
m’empruntait des détails, je sollicitais de lui quelques traits
caractéristiques : nous parvenions à donner naissance à des
créatures nouvelles et, espérions-nous, plus heureuses. De
temps à autre, nous faisions présent d’une photo.
Nous – je me limite à Klepp et à moi et laisse hors jeu
les personnages bricolés –, nous avions pris pour habitude
d’offrir au serveur du bistrot, que nous appelions Rudi, une
photo à chacune de nos visites, et le bistrot nous voyait
au moins une fois par semaine. Rudi, un type qui aurait
mérité douze enfants et la tutelle sur huit autres, connaissait
notre détresse, possédait déjà de nous plusieurs dizaines de
photos de proil et encore plus de face, mais il nous montrait
chaque fois un visage compatissant et disait merci quand,
après nous être longtemps concertés et avoir fait un choix
strict et minutieux, nous lui remettions les photographies.
À la serveuse du buffet et à la rousse qui portait un bureau

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