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10/08/2020 « Le peuple est fatigué, on ne peut plus continuer comme ça » : à Beyrouth, la fureur de la rue

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INTERNATIONAL • EXPLOSIONS AU PORT DE BEYROUTH

« Le peuple est fatigué, on ne peut plus continuer comme


ça » : à Beyrouth, la fureur de la rue
Les manifestations samedi, sur la place des Martyrs, pour exprimer le dégoût envers la classe
politique libanaise après la déflagration du 4 août ont tourné à l’affrontement avec la police.

Par Laure Stephan • Publié hier à 15h23, mis à jour hier à 16h21

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Affrontements entre les manifestants et l’armée, lors du mouvement de protestation,


samedi 8 août 2020, sur la place des Martyrs, à Beyrouth, qui a rassemblé des milliers
de Libanais en colère contre la classe politique. DALIA KHAMISSY POUR "LE MONDE"

Beyrouth se prépare à un nouveau vent de colère, dimanche 9 août, alors que de nouveaux appels à
manifester sont lancés, au lendemain d’un rassemblement marqué par de violents heurts et par
l’occupation éphémère de ministères par des groupes de protestataires. La protestation, première à se
tenir depuis la double explosion qui s’est produite au port, mardi 4 août, avait été baptisée « jour du
jugement. » La ministre de l’information, Manal Abdel Samad, a annoncé sa démission, dimanche :
« Je m’excuse auprès des Libanais, nous n’avons pas pu répondre à leurs attentes », a-t-elle déclaré.

Lire aussi | Wajdi Mouawad, dramaturge libanais : « A Beyrouth, cette explosion pose un
point final à toutes les mascarades »

La veille, la capitale meurtrie par la dé agration d’une puissance inouïe qui a fait au moins 160 morts
avait de nouveau résonné au son des sirènes d’ambulance : suite aux échau ourées, des dizaines de
blessés ont été transportés vers les hôpitaux, tandis que de nombreux autres ont été soignés sur
place. La police a annoncé la mort de l’un de ses hommes, affirmant qu’il avait chuté dans une gaine
d’ascenseur après avoir été agressé par des « émeutiers ».

Si l’affluence, samedi, n’était pas celle des grands jours du mouvement de contestation de l’automne
2019, l’ampleur était sans précédent depuis des mois. Les Libanais se sont mobilisés par milliers sur la

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10/08/2020 « Le peuple est fatigué, on ne peut plus continuer comme ça » : à Beyrouth, la fureur de la rue

place des Martyrs, lieu emblématique des protestations libanaises, au centre-ville de Beyrouth, pour
dire leur dégoût après le drame. « Nous sommes à bout, explique Hadi, étudiant en architecture de
24 ans. Je refuse qu’on tourne la page après la catastrophe. C’est un scénario que l’on ne connaît que trop
bien. » Les jeunes étaient majoritaires dans la foule. Des collectifs de la contestation, ainsi que des
partis politiques non communautaires, avaient appelé au rassemblement.

Pendaison symbolique
Pour les manifestants, l’explosion de mardi n’est pas un « accident », mais une négligence criminelle
causée par l’incurie des dirigeants politiques, pour avoir laissé au port de Beyrouth, pendant six ans,
un stock énorme de nitrate d’ammonium, matière hautement in ammable et en cause dans
l’explosion dévastatrice de mardi. L’absence de réponse de l’Etat, dans les quartiers dévastés, où la
solidarité est essentiellement le fait de citoyens et d’associations, nourrit également la colère.

Pour exprimer leur colère, des manifestants ont frappé des tôles au rythme de « thawra »
(« révolution »), un geste symbole du soulèvement de l’automne. Des potences ont également été
dressées sur la place pour une pendaison symbolique de chefs communautaires et de dirigeants
politiques - dont le chef du puissant Hezbollah, Hassan Nasrallah, le premier ministre Hassan Diab, le
leader druze Walid Joumblatt ou le chef chrétien Samir Geagea. Un simulacre qui n’a pas fait
l’unanimité dans la foule, malgré le rejet partagé de la caste au pouvoir.

Des slogans réclamant la « chute du régime » ou la pendaison des responsables politiques ont été
scandés. Dans les insultes proférées à l’encontre des dirigeants, le président Michel Aoun était l’un
des plus visés.

Sur un mur, des portraits des victimes ont été affichés, avec leurs noms. « Ce ne sont pas des martyrs
mais des victimes, ils ont été tués, tempête Charbel, étudiant au visage masqué derrière un tissu noir.
Nous demandons des comptes. »

Gaz lacrymogènes et balles de chevrotine


Mais la violence a vite pris le dessus. Peu après le début de la manifestation, des jeunes décidés à en
découdre, certains munis de bâtons ou jetant des pierres, ont tenté de s’approcher du Parlement,
zone barricadée depuis l’automne ; ils en ont été repoussés par les forces de sécurité, qui ont tiré à
répétition des gaz lacrymogènes, ainsi que probablement des balles de chevrotine au vu des blessures
de certains manifestants.

Affrontements entre les manifestants et l’armée, lors du mouvement de protestation,


samedi 8 août 2020, sur la place des Martyrs, à Beyrouth, qui a rassemblé des milliers
de Libanais en colère contre la classe politique. DALIA KHAMISSY POUR "LE MONDE"

Peu à peu, la place des Martyrs a glissé dans le chaos. Un véhicule a été incendié. Ajoutant à la
confusion, des rafales de tirs non identi ées, à distance de la place, ont déchiré l’air à plusieurs
reprises. Les a rontements entre certains manifestants et les forces de sécurité dureront des heures.
Les gaz lacrymogènes se font de plus en plus nombreux. La confusion pousse de nombreux
protestataires à quitter la place.

En début de soirée, l’annonce par le premier ministre Hassan Diab de son intention de convoquer des
élections anticipées – l’une des revendications du mouvement de contestation – laisse la foule
perplexe. La con ance envers le pouvoir est totalement rompue. « Je n’y crois pas », tranche Hadi.
L’ambiance est incandescente.

Lire aussi | Des milliers de Libanais manifestent leur colère, le premier ministre va proposer des
élections anticipées

« Le peuple est fatigué, on ne peut plus continuer comme ça. On a protesté paci quement pendant
l’automne, et on n’a rien obtenu. [La violence] est la seule réaction pour obtenir un changement », lance

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10/08/2020 « Le peuple est fatigué, on ne peut plus continuer comme ça » : à Beyrouth, la fureur de la rue

Mohamed, employé de banque, alors que les tirs de gaz lacrymogènes se multiplient aux abords de
l’Association des banques du Liban, symbole du pouvoir nancier également conspué, investie et
saccagée. Des ministères, comme celui des a aires étrangères ou de l’économie, ont été brièvement
occupés, dans une opération coup de poing coordonnée.

En début de soirée, l’armée disperse violemment la foule du centre-ville. Dans la rue, un soldat se met
à ruer de coups de pieds un manifestant à terre. Des protestataires affluent pour le dé er, tandis
qu’un militaire l’écarte par le bras. Les insultes fusent envers l’armée, accusée de défendre la « ma a
au pouvoir ». Sur les réseaux sociaux, le ton est encore plus hostile, alors que d’autres passages à tabac
sont dénoncés. Vingt manifestants ont été arrêtés. Des scènes qui ont décuplé l’indignation.

Nos articles sur l’explosion à Beyrouth, au Liban


Les principales informations. La double explosion dans le port de Beyrouth
a endommagé « près de la moitié » de la ville

En images. Les vidéos de l’explosion dans le port et les photos de Beyrouth


dévasté

Le reportage. « Je ne sais plus ce qu’il nous reste comme pays » : dans


Beyrouth en ruines, une nuit d’horreur et de sidération

Le contexte. La catastrophe de Beyrouth touche un pays en pleine


décomposition

L’analyse. Derrière la solidarité internationale pour le Liban, les rivalités


diplomatiques se dessinent déjà

L’explication. Le nitrate d’ammonium, un engrais explosif

La vérification. Attention à ces images fausses ou détournées

L’éditorial. « Aider le Liban meurtri »

Laure Stephan (Beyrouth, correspondance)

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