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LE RÉPUBLICANISME SOCIAL 

:
UNE EXCEPTION FRANÇAISE ?

SOUS LA DIRECTION DE PIERRE CRÉTOIS ET STÉPHANIE ROZA

© Paris, Publications de la Sorbonne, 2014. Collection La Philosophie à


l’œuvre, dirigée par Bertrand Binoche, n° 10

1
TROISIÈME PARTIE

La République en Révolution

2
La politique sociale de l’an II : un
« collectivisme individualiste » ?
Françoise Brunel

Peut-on associer, même sous forme interrogative, un objet d’étude très


(trop) vaste et une formulation apparemment paradoxale de Jean Jaurès ?
La réalité d’une politique sociale (au sens où nous l’entendons depuis le
XIXe siècle) menée en l’an II (classiquement, le moment qui va de juin
1793 au 9 thermidor) ne fait unanimité, ni dans l’historiographie
progressiste d’hier, ni dans les questionnements d’aujourd’hui où elle
n’occupe, quantitativement, qu’une place modeste1. Il convient, toutefois,
de resituer historiquement la notion-concept de « collectivisme
individualiste » que nombre de nos contemporains qualifieraient sans
doute d’oxymore. Dans l’œuvre foisonnante de Jaurès et la construction
philosophique et politique de son « républicanisme socialiste2 », celle-ci
est empruntée au tome IV de l’Histoire socialiste (1789-1900), publié en
décembre 1903 et consacré à la Convention nationale jusqu’au 9
thermidor3, période initialement dévolue à Jules Guesde qui se retira très
rapidement du vaste projet éditorial et politique initié par Jaurès sur la
proposition de Jules Rouff en 1898. Jaurès, je n’y insisterai pas, battu aux
élections législatives de mai 1898 à Carmaux, a déjà accumulé une
importante documentation sur la Révolution française lorsqu’il s’engage
dans la rédaction des premiers volumes dont il s’était initialement chargé,
documentation qu’il complète encore par un travail exceptionnel de
dépouillement de sources multiples et diverses (alors souvent négligées)
tant manuscrites qu’imprimées et étayées par une vaste bibliographie.

1 Un indicateur peut se relever dans la distribution thématique des vingt-sept


communications présentées au colloque international de Rouen de janvier 2007 : trois
communications sont essentiellement consacrées, non à l’histoire sociale, mais à la mise
en œuvre de la « politique sociale » de l’an II. Voir Michel Biard (dir.), Les politiques de
la Terreur 1793-1794, Rennes, Presses universitaires de Rennes et Paris, Société des
études robespierristes, 2008.
2 Voir infra Jean-Numa Ducange, « Fonder le républicanisme socialiste : Jean Jaurès et
la Révolution française ».
3 Jean Jaurès (dir.), Histoire Socialiste (1789-1900), Paris, Jules Rouff et Cie éditeurs,
1901-1908. Sur cette vaste entreprise politique et scientifique, voir, outre l’avant-propos
de Madeleine Rebérioux, « Le Livre et l’Homme » à la réédition Soboul (Paris, Editions
sociales, 1968-1973), l’article de Bruno Antonini, « Jaurès historien de l’avenir :
gestation philosophique d’une "méthode socialiste " dans l’Histoire socialiste de la
Révolution française », Annales historiques de la Révolution française, no 337, juillet-
septembre 2004, p. 117-142.
3
Les deux premiers tomes de l’Histoire socialiste…, publiés en 1901 et
1902, La Constituante et La Législative, demeurent des modèles peu
contestés d’ « histoire totale », à la méthode d’une impeccable érudition
scientifique et critique. Réélu aux élections de 1902, Jaurès se trouve de
nouveau totalement immergé dans l’action politique, alliant le
militantisme qu’il n’a jamais abandonné à une intense activité législative.
Il puise alors essentiellement dans les sources imprimées, profitant de la
riche bibliothèque de la Chambre des députés et de l’exceptionnelle
Collection Portiez de l’Oise. Les deux volumes consacrés à la
Convention nationale présentent ainsi de plus longues citations
entrecoupées de commentaires directement politiques sur cette période si
« sensible » de la Révolution française.
Rééditant l’œuvre magistrale du grand socialiste dont ils se déclarent tous
deux les « héritiers », Albert Mathiez (en 1922-1924), puis Albert Soboul
(en 1968-1973) ont aéré un ensemble très dense, qu’explique sans doute
la publication en fascicules, dès 1900, et introduit des têtes de chapitres
et de paragraphes, tout en augmentant la tomaison4. Dans l’édition
Soboul (notre édition de référence), le tome VI et dernier dénommé Le
Gouvernement révolutionnaire, s’ouvre sur un premier chapitre, « Idées
sociales de la Convention ». Après avoir examiné les problèmes de
l’instruction publique et de l’éducation nationale (les projets de
Condorcet et le Plan de Michel Le Peletier), Jaurès aborde la question
fondamentale de la propriété et consacre plusieurs pages denses à la
brochure de Billaud-Varenne, Eléments du Républicanisme, publiée en
février 1793, essentiellement au livre III « De la propriété5 ». Citant de
larges extraits du texte, Jaurès récuse formellement les qualificatifs
« d’utopie patriarcale » ou « réactionnaire » et identifie deux grandes
mesures dans le projet social du député de Paris6. La première,
« particulièrement applicable à la propriété foncière », instaure une forme
de maximum, mesure au demeurant largement évoquée lors du grand
débat « sur les subsistances » qui a occupé la Convention de la mi-
octobre au début décembre 1792. La seconde, plus cruciale encore dans
l’élaboration de la pensée socialiste, touche toutes les formes de la
richesse, mobilière et immobilière :
4Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, éd. revue par A. Mathiez,
Paris, Librairie de  l’Humanité, 1922-1924; Jean Jaurès, Histoire socialiste de la
Révolution française, éd. par Albert Soboul, préface d’Ernest Labrousse, avant-propos
par Madeleine Rebérioux, Paris, Éditions sociales, 1968-1973.
5Jacques Nicolas Billaud-Varenne, Élémens du Républicanisme, Paris, Patris imp., an I.
Le texte a été publié dans Archives Parlementaires, 1ère série, t. LXVII, Paris, 1905,
p. 220-246. Il a été repris dans Le Cahier du Collège international de philosophie, no 7,
Paris, Osiris, 1989, suivi des pages de Jaurès et de deux articles de Myriam Revault
d’Allonnes et de Marc Richir, qui ne s’intéressent guère au projet social décliné par
Billaud ; disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k85390f.
6 Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, op. cit., t. VI, p. 53-66.
4
C’est par une conception hardie et par un emploi vraiment socialiste de
l’héritage, écrit Jaurès, que Billaud-Varenne veut prévenir la trop grande
inégalité de fortune et assurer à tous les citoyens un minimum de vie et
d’indépendance7.

Le projet de transformation radicale des lois successorales alors proposé


par Billaud est antérieur aux décisions que prendra en la matière la
Convention, de mars 1793 à nivôse an II (janvier 1794), j’y reviendrai,
mais il est à mettre en parallèle avec les propositions de Le Peletier dans
son Plan d’éducation nationale, élaboré dans le même moment : attention
identique portée aux enfants (nombreux) des familles pauvres, même
recours à la « collectivité » que forme la Patrie pour constituer un peuple
de citoyens égaux, non seulement en droit, mais en fait, même
justification, surtout, par une législation « régénératrice » et
transformatrice : « ici est la révolution du pauvre… mais révolution
douce et paisible, révolution qui s’opère sans alarmer la propriété et sans
offenser la justice » écrit Le Peletier, auquel Billaud semble faire écho :

On parviendra à diviser les fortunes sans secousse et sans


bouleversement, ce qui, dans une réforme, n’est point à négliger, puisque
l’expérience démontre que rien n’en fait échouer les succès et même la
tentative, comme les convulsions et le cahos (sic) qui en résultent le plus
ordinairement8.

C’est, après l’analyse des propositions de « succession nationale » que


Jaurès conclut :

[Il] formule donc pour les hommes le droit à la vie, le droit au travail, le
droit à la propriété […]. S’il n’y avait toujours quelque chose de factice à
appliquer à une période de l’évolution intellectuelle et sociale des termes
qui n’ont apparu que plus tard, je dirais que le système de Billaud-
Varenne est une sorte de collectivisme individualiste9.

Cette énonciation d’un « collectivisme individualiste » inscrit dans la


pensée des « révolutionnaires démocrates extrêmes » du XVIIIe siècle
marque, me semble-t-il, un tournant important dans la construction de
« l’hypothèse socialiste » qu’élabore, philosophiquement et
politiquement, Jaurès depuis 1892 et la soutenance de ses thèses, en
particulier la thèse en latin, Les origines du socialisme allemand10. Deux
7Ibid., p. 60.
8 Pour Le Peletier, voir Robespierre, Œuvres, tome X, Paris, PUF, 1967, p. 32-33 et
Billaud-Varenne, Élémens du Républicanisme, op. cit., p. 128.
9 Voir tome IV, p. 1510, de l’édition originale (1903) et t. VI, p. 64, de l’édition Albert
Soboul.
10 Jean Jaurès, Les origines du socialisme allemand, suivi de « Jean Jaurès et
5
textes postérieurs bien connus renforcent cette approche, le Discours
prononcé le 21 novembre 1893 à la Chambre, intitulé « L’émancipation
sociale des travailleurs » : « le socialisme proclame que la République
politique doit aboutir à la République sociale, dit Jaurès, le socialisme
sort du mouvement républicain », et surtout l’article donné à la Revue de
Paris, dirigée par Lavisse et dont le secrétaire de rédaction est Lucien
Herr, « Socialisme et liberté » (1898). Dans ce texte, sans doute l’un des
plus connus, Jaurès souligne clairement l’abîme entre le « collectivisme
et le socialisme d’État » et défend le « communisme moderne » comme
héritier « du prodigieux mouvement capitaliste et de l’individualisme
révolutionnaire » : « le socialisme, écrit-il, est l’affirmation suprême du
droit individuel » et il précise sous forme programmatique :

L’éducation universelle, le suffrage universel, la propriété universelle,


voilà, si je puis dire, le vrai postulat de l’individu humain. Le socialisme
est l’individualisme logique et complet. Il continue, en l’agrandissant,
l’individualisme révolutionnaire [...]. La Révolution travaillait pour
l’individu, mais contre la propriété individuelle, car les progrès
techniques vont développer la grande production et monopoliser aux
mains d’une nouvelle oligarchie la puissance industrielle, la puissance
sociale. De là, au nom même de la Révolution ou au nom de l’individu,
l’idéal communiste11.

Dernier point, enfin : dans ces pages profondes de l’Histoire socialiste…


Jaurès évoque, à travers l’étude de l’un des principaux acteurs de la
« politique montagnarde de l’an II », une pensée révolutionnaire
« extrême » et « radicale », ce qu’il nomme le « marxisme
évolutionniste » de Vandervelde et de Kautsky. Je m’en tiendrai
prudemment à Émile Vandervelde et à son livre, publié en 1898, Le
socialisme en Belgique12. Vandervelde, député à la Chambre des
représentants de Belgique et professeur à l’Université nouvelle de
Bruxelles, expose les principes du Parti Ouvrier belge et y insère une
lettre qu’il a publiée dans un journal conservateur catholique, en 1895, le
Courrier de Bruxelles. Il y défend sa conception du « collectivisme »
(toujours par opposition au « socialisme d’État » qui renvoie
implicitement à la situation allemande) : « l’appropriation collective,
écrit-il, n’est socialement utile que dans les branches d’industrie où la
concentration des capitaux a fait disparaître la petite propriété, fondée sur
l’hypothèse socialiste » par Franck Fischbach, Toulouse, Librairie Ombres blanches,
2010. L’étude de Franck Fischbach est particulièrement stimulante (p. 101-156).
J’oserai, pour ma part, parler à propos de ce concept de « collectivisme individualiste »,
du premier jalon de la « synthèse » jaurésienne du « socialisme républicain ».
11 Le texte est disponible sur le site http://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php..., voir
p. 9 et 10.
12 Jules Destrée et Émile Vandervelde, Le socialisme en Belgique, avec un appendice
sur le socialisme belge par Deutscher, Paris, V. Giard et E. Brière, 1898.
6
le travail » et il évoque l’expropriation, pour cause d’utilité publique, des
mines et du sous-sol, des grands moyens de production et de transport.
Et, résumant le programme du Parti Ouvrier belge, il en rappelle
quelques axes majeurs concernant les successions : 1° suppression de
l’hérédité ab intestat, sauf en ligne directe et dans des limites à
déterminer ; 2° impôt progressif sur les legs et donations entre vifs (sauf
en cas de libéralités faites à des œuvres d’utilité publique).

Grâce à cet impôt progressif, qui deviendrait de plus en plus sévère et


absorberait une part de plus en plus grande des successions et donations
entre vifs, l’État disposerait de ressources suffisantes pour augmenter
progressivement le domaine collectif13.

Pour Jaurès, comme pour Vandervelde, les lois successorales constituent


donc un dispositif majeur comme moyens de transition au véritable
« collectivisme » et l’émergence d’une politique « socialiste ». Nul, en
effet, ne peut aujourd’hui douter que les choix effectués en matière
d’impôt sur les successions ne relèvent essentiellement de choix
politiques de société, parfois radicalement antinomiques. On devra
revenir sur cet aspect, l’un des moins connus sans doute, de la politique
sociale de l’an II.

À la recherche d’une « politique sociale » …

L’hypothèse d’un projet cohérent de politique sociale élaboré en l’an II,


en continuité, mais aussi en rupture, avec les pensées et actions
d’extinction du paupérisme, des Lumières au moment « constituant » de
la Révolution (1789-1791), ne fait guère consensus chez les historiens
favorables à ce qu’on nomme (abusivement et schématiquement) le
« jacobinisme ». Le « moment montagnard » (désignation tout aussi
réductrice que le syntagme « jacobin ») pose un réel problème quant à
son inscription dans les luttes pour la « Sociale », si prégnantes dans les
révolutions du XIXe siècle : en caricaturant, si la « question sociale » est
bien au cœur du projet babouviste, elle semble évanescente chez les
« bourgeois » qui dominent la politique de l’an II. Cet an II, au mieux « le
temps des anticipations » formulé par Ernest Labrousse, exceptionnel
exégète de la pensée et de l’action jaurésiennes, s’est progressivement
affadi, nourri des « contradictions du jacobinisme », en « rêve d’une Cité
idéale », une utopie/uchronie (anachronie) qui ne contredit pas la réalité

13 Jules Destrée et Émile Vandervelde, op. cit.,p. 293-296.

7
de la « révolution bourgeoise14 ». Ayant déjà évoqué ce point aveugle de
l’historiographie favorable à la Révolution (et au « moment » an II),
placée, peu ou prou, dans le sillage de la pensée marxiste, je résumerai
les arguments qui me semblent indispensables pour lever tout
malentendu15.
Nous savons tous que la « République sociale » est le mot d’ordre des
révolutionnaires radicaux de 1848 et des Communards de 1871 :

Le cri de « République sociale », auquel la révolution de Février avait été


proclamée par le prolétariat de Paris, n’exprimait guère qu’une vague
aspiration à une République qui ne devait pas seulement abolir la forme
monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe
elle-même.

C’est ce qu’écrit Marx en 1871 ainsi que « La Commune fut la forme
positive de cette République16 ». Mais, si la notion de « république
sociale » est bien inscrite au cœur des luttes ouvrières du XIXe siècle, des
canuts lyonnais aux ouvriers anglais ou aux tisserands de Silésie, nous
devons signaler que, à se placer dans la perspective d’une compréhension
historienne, lorsqu’en l’an II (ou au début du « moment thermidorien »)
les adresses envoyées à la Convention portent la mention « République
une, indivisible et démocratique », le dernier qualificatif renvoie toujours
à des thèmes proprement « sociaux », selon notre jugement
contemporain17. Au demeurant, il est évident que les acteurs de la
Révolution française n’ignorent pas la « question sociale », débat majeur
des « philanthropes et réformateurs sociaux de la fin de l’Ancien
Régime », diffusé, tant par de multiples brochures ou ouvrages, que par
les concours académiques si prisés des futurs membres des assemblées
révolutionnaires18. Le droit du pauvre se trouve déjà clairement exprimé,
14 Camille-Ernest Labrousse, La crise de l’économie française à la fin de l’Ancien
régime et au début de la Révolution…, thèse de Lettres, Paris, 1939, publiée à Paris,
PUF, 1944 (voir l’introduction). Sur les quelques pages consacrées à la politique sociale
de l’an II sous ce titre de paragraphe « Le rêve d’une Cité idéale », Michel Biard et
Pascal Dupuy, La Révolution française. Dynamiques, influences, débats (1787-1804),
Paris, Armand Colin, 2004, p. 89-93.
15 Sur les historiens « progressistes » et la pensée marxiste de la Révolution française,
voir Claude Mazauric, L’histoire de la Révolution française et la pensée marxiste,
Paris, PUF, 2009 et Julien Louvrier, « Marx, le marxisme et les historiens de la
Révolution française au XXe siècle », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique,
no 109, 2007, p. 147-167.
16 Cité dans Marx-Engels, Œuvres choisies, Moscou, Éditions du Progrès, 1955, t. I,
p. 551.
17 « Démocratique », souligné par moi. On peut consulter les volumes des Archives
Parlementaires, 1ère série, 1787-1799, dont j’ai assuré la direction de publication, du
tome XCII (messidor an II) au tome CII (1 er au 12 brumaire an III), Paris, CNRS
Éditions, 1980-2012 et, bien sûr la série C des Archives Nationales (AN).
18 La référence essentielle est ici Catherine Duprat, Le temps des philanthropes. La
8
comme le rappelle Catherine Duprat, par Montesquieu :

Quelques aumônes que l’on fait à un homme dans les rues ne remplissent
point les obligations de l’État, qui doit à tous les citoyens uns subsistance
assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne
soit point contraire à la santé19.

Or, pour les juristes, hommes de lettres ou médecins qui, à la Convention,


peuplaient les bancs de la Montagne, l’œuvre de Montesquieu demeure,
tout autant que le strict rousseauisme dont on les pare souvent, un
« flambeau immortel20 ». Et, je l’espère, sans faire de contresens sur la
formulation qui est autant « politique » que « sociale », il convient
d’évoquer Robespierre, dans le premier numéro de son journal Le
Défenseur de la Constitution (mai 1792). Attaquant violemment le
« républicanisme » prématuré de Brissot et Condorcet en juillet 1791 et
imputant à cette « légèreté » le massacre du Champ de Mars, Robespierre
écrit :

Je suis républicain ! […] Je n’aime pas plus Cromwel [sic] que Charles
1er ; et je ne puis pas plus supporter le joug des Décemvirs que celui de
Tarquin. Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la
solution du grand problème social21 ?

Même si, par ce syntagme de « problème social » Robespierre se réfère à


l’exercice entier de la souveraineté populaire, à « l’égalité civile et
politique », on ne peut nier, comme le démontre Jean-Pierre Gross, que
Robespierre ait toujours lié liberté et égalité, tant politique que sociale.
philanthropie parisienne des Lumières à la monarchie de Juillet, thèse d’État, sous la
direction de Maurice Agulhon, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, juin 1991. Le
premier volume a été publié sous le titre « Pour l’amour de l’humanité ». Le temps des
philanthropes, Paris CTHS, 1993; deux autres volumes reprenant la suite de la thèse ne
se limitant pas au XIXesiècle, mais offrant, en de riches chapitres de synthèse, une vue
d’ensemble des approches politiques et actions sociales du paupérisme, des Lumières au
début des années 1840, sont parus sous le titre Usage et pratiques de la philanthropie.
Pauvreté, action sociale et lien social à Paris…, Paris, Comité d’histoire de la Sécurité
sociale, 1996-1997. Trop longue lecture, sans doute, qui fait que la « politique sociale »
de l’an II est traitée en « vue cavalière » par les manuels récents d’histoire de la
Révolution française.
19 Charles Louis de Secondat de Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre XXIII, chap.
XXIX « Des hôpitaux » (1748), cité par Catherine Duprat, Le temps des philantropes,
op. cit., p. 292.
20 Voir Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du systême social
(an III), introduction et notes par Françoise Brunel, Paris, Publications de la Sorbonne,
1992, p. 30-31.
21 Robespierre, Œuvres complètes, t. IV, éd. Gustave Laurent, Nancy, G. Thomas, 1939,
p. 9.
9
Ainsi, le 5 avril 1791, à propos du débat « Sur l’inégalité dans les
successions », il déclarait à la Constituante :

Toute institution qui tend à augmenter l’inégalité des fortunes est


mauvaise et contraire au bonheur social. Je sais bien qu’il est impossible
d’établir une égalité parfaite […] [mais] L’égalité est la source de tous les
biens : l’extrême inégalité est la source de tous les maux. C’est elle
[l'extrême inégalité] que suivent les tyrans et les esclaves, les oppresseurs
et les opprimés22.

Pourquoi la tradition marxiste, telle du moins qu'elle se transmettait au


tournant des années 1960-1970, a-t-elle retenu avec force la fameuse
« illusion » tragique qui induit que « la Révolution fut ratée23 » ?
Revenons sur ce « tournant de 1844 », qui marquerait la rupture de Marx
avec la philosophie idéaliste allemande, pour ne retenir que les analyses
concernant la Révolution française et, en particulier, la Convention dont,
en 1843-début 1844, il veut écrire l’histoire24. Marx dénonce alors l’idée
d’une « communauté morale » ignorant les aspirations et les intérêts de la
« Masse réelle ». C’est pourquoi Jacobins/Montagnards sont
tragiquement morts de leur « illusion politique » :

Robespierre, Saint-Just et leur parti ont succombé parce qu’ils ont


confondu la société à démocratie réaliste de l’antiquité, reposant sur la
base de l’esclavage réel, avec l’État représentatif moderne à démocratie
spiritualiste, qui repose sur l’esclavage émancipé, sur la société
bourgeoise. […] Quelle colossale illusion25 !

Notons tout de même que la critique, déjà perceptible, de la politique


sociale de l’an II, était plus « nuancée » en août 1844, lorsque Marx
publie dans Vorwärts ! « Gloses critiques en marge de l’article “Le roi de
Prusse et la réforme sociale” par un Prussien26 », au cœur de la révolte et
22 Robespierre, Œuvres complètes, t. VII, M. Bouloiseau, G. Lefèbvre, A. Soboul (éd.),
Paris, PUF, 1952, p. 181 (débat sur les successions des biens ci-devant nobles). Voir
Jean-Pierre Gross, « Robespierre, militant des droits de l’homme et du citoyen », dans
Michel Biard et Philippe Bourdin (dir.), Robespierre. Portraits croisés, Paris, Armand
Colin, 2012, p. 60.
23 Marx et Engels, La Sainte Famille ou Critique de la Critique critique. Contre Bruno
Bauer et consorts (1845), Paris, Éditions sociales, 1969, p. 103-104.
24 Sur ce problème, nous nous permettons de renvoyer à notre article, Françoise Brunel
et Jacques Guilhaumou, « Extrême, extrêmes : réflexions sur Marx, le côté gauche et les
Montagnards », dans Michel Biard, Bernard Gainot, Paul Pasteur, Pierre Serna (dir.),
« Extrême » ? Identités partisanes et stigmatisation des gauches en Europe ( XVIIIe –
XXe) siècle, Rennes, PUR, 2012, p. 95-106.
25 Marx et Engels, La Sainte Famille, op. cit., p. 148.
26 Nous utilisons la traduction de Lucien Calvié, dans François Furet, Marx et la
Révolution française, Paris, Flammarion, 1986, p. 156-162.
10
de la répression des tisserands silésiens. S’inspirant directement des
Mémoires du Conventionnel Levasseur (de la Sarthe)27, Marx écrit :

La Convention eut un moment le courage d’ordonner la suppression du


paupérisme […] après avoir chargé le Comité de salut public d’élaborer
les projets et les propositions nécessaires, et après que ce Comité eut
utilisé les enquêtes minutieuses de l’Assemblée constituante sur la
situation de la misère en France et proposé, par la bouche de Barère,
l’établissement du Livre de la bienfaisance nationale, etc. Quelle fut la
conséquence de cette ordonnance de la Convention ? Il y eut une
ordonnance de plus au monde et, un an après, des femmes affamées
assiégèrent la Convention. La Convention, c’était pourtant le maximum
de l’énergie politique, du pouvoir politique et de l’intelligence politique28.

Mais Marx ne retient pas le commentaire que propose Levasseur des


mesures prises autour de floréal an II : « Soyez justes avant tout, hommes
qui gouvernez les nations, vous serez politiques ensuite si vous pouvez »
dit le vieux Conventionnel et il conclut : « Tandis que la Convention
procédait ainsi à des améliorations progressives de notre régime intérieur,
le Comité de salut public songeait à terminer la Révolution29 ». Là,
s’observe indéniablement la rupture épistémologique majeure entre la
dialectique historique marxiste et « l’idéal jacobin » dont Jean-Pierre
Gross souligne la dimension de « libéralisme égalitaire30 ».
C’est ainsi la lecture de la thèse de Jaurès et de l’essai de Franck
Fischbach, « Jean Jaurès et l’hypothèse socialiste » qui ont éclairé ma
compréhension de certaines approches marxistes de la politique sociale
de l’an II. De Fichte, dont nous savons qu’il fut le philosophe le plus
proche de l’événement révolutionnaire français alors qu’il construisait
son « système de la Doctrine de la Science », entre 1793 et 1797, Jaurès
écrit :

Fichte dédaigne l’histoire, recherchant moins ce qui est ou a été que ce


qui doit être […]. Son socialisme est moral, non pas historique. […]
Fichte, et par son ardent amour de la justice pure et par les généreuses
impulsions de son âme, se rapproche bien plus des Français, qui en 1789
et en 1848, ont proclamé pour ainsi dire un Évangile de la justice, que de

27 Les Mémoires de René Levasseur ont été publiés à Paris, 1829-1831. Voir la
réédition des Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), ex-Conventionnel par Christine
Peyrard, Paris, Messidor / Éditions sociales, 1989.
28 François Furet, Marx et la Révolution française, op. cit., p. 158.
29 Mémoires de R. Levasseur…, op. cit., p. 471.
30 Jean-Pierre Gross, Fair Shares for All : Jacobin Egalitarism in Practice,
Cambridge, 1997, traduction française, revue et corrigée par l’auteur, Égalitarisme
jacobin et droits de l’homme, 1793-1794 (La Grande famille et la Terreur), Paris,
Arcantères, 2000.
11
ces Allemands qui ont accepté la sévère dialectique historique de Karl
Marx31.

Et Franck Fischbach commente ainsi le rapport de Fichte à la Révolution


française : « son système est bien la philosophie de la Révolution, […] au
sens où sa philosophie n’est pas autre chose que la Révolution se pensant
elle-même, ou la pensée de soi de la Révolution32 ». C’est pourquoi il ne
m’avait pas semblé incongru de m’appuyer sur certains concepts
fichtéens pour établir l’édition critique des Principes régénérateurs…
publiés par Billaud-Varenne en l’an III.

Il m'avait semblé que le philosophe allemand et le révolutionnaire


français s’étaient engagés dans une même recherche, trouver au problème
politique une solution qui ne soit pas un « doux rêve », créer un espace
public de réciprocité où seul commanderait à tous un droit conforme au
droit naturel et dont la force serait ainsi « l’assentiment général ».

Mais, si, pour le philosophe allemand comme pour les législateurs


français de cette fin du XVIIIe siècle, l’action politique « démocratique »
s’inscrit dans la recherche « du bonheur et de la liberté », il convient de
circonscrire mon propos à deux éléments essentiels de la pensée sociale
de l’époque, l’émergence d’une nouvelle approche du droit de propriété,
et l’affirmation d’une « bienfaisance nationale », fondement d’une
« république véritable » : c’est pourquoi je me limiterai à ces deux
problèmes et à cette « dernière période d’action sociale intensive » de la
Montagne (pluviôse-prairial an II), comme le dit Catherine Duprat dans
un découpage aussi fin que pertinent « des » politiques sociales de la
Révolution française33.

Repenser la propriété ?

Une évidence s’impose, au-delà de polémiques, parfois acerbes, sur le


« libéralisme », l’« économie morale » ou encore « l’économie politique
populaire » : ce « moment » de l’an II est le temps du « projet » pour
« terminer la révolution » et fonder la République sur des institutions
civiles (et démocratiques)34.
31 Jean Jaurès, Les origines du socialisme allemand, op. cit., p. 66-67.
32Ibid., p. 111-112.
33 Catherine Duprat, Le temps des philanthropes…, op. cit., Paris, CTHS, 1993, p. 342.
34Sur ces polémiques, voir Dominique Margairaz et Philippe Minard, « Marché des
subsistances et économie morale : ce que “taxer” veut dire », AHRF, no 352, 2008,
p. 76-78 en particulier. Le concept « d’économie morale » vient, on le sait d’Edward
12
Sans reprendre un catalogue, aussi pédagogique que fastidieux, de toutes
les mesures sociales prises dans le domaine agraire en juin-juillet 1793
(partage des communaux, lotissement des biens nationaux, abolition
totale de la féodalité), je renverrai aux spécialistes de l’histoire rurale
révolutionnaire, de l’œuvre magistrale d’Anatoli Ado aux travaux de
Florence Gauthier, Guy-Robert Ikni et bien d’autres35. On notera, en
revanche, que les lois successorales, dont l’interprétation en termes de
« conception idéologique » de la propriété ne peut être mise en doute,
n’ont guère retenu l’attention des historiens (et à peine, celle des
historiens du droit). Pourtant, les lois des 5, 12 brumaire et 17 nivôse an
II (26 octobre, 2 novembre 1793 et 4 janvier 1794) doivent retenir
l’attention, au point que, pour certaines, elles subiront un effacement
depuis l’an III et le Code civil napoléonien, jusqu’à 1975, voire 200536.
Chacun peut mesurer, toutefois, les conséquences du droit successoral
dans les politiques sociales menées, de la Constituante à l’apogée
égalitaire de la Convention, politique étayée par des principes totalement
à rebours du « malthusianisme social » bientôt dominant, dans la mesure
où elle entend « relativiser » le droit de propriété par des principes
redistributifs. Les propositions de Billaud-Varenne qui servent de
fondement au présent propos n’ont été ni soumises, ni adoptées par la
Convention : pas de maximum des successions, pas « d’héritiers de la
patrie », pas de « succession nationale », mais les lois de brumaire et
nivôse an II imposent une totale égalité successorale, entre aînés et
cadets, bien sûr, entre filles et garçons, enfants légitimes et illégitimes
(sauf adultérins, certes). Ces lois, dont nul ne peut nier la radicalité
révolutionnaire, sont en outre dotées d’un « effet rétroactif » au 14 juillet
1789 : on peut effectivement en déduire le « désordre des familles ». Les
réclamations et contestations, en notant que celles-ci ne se multiplient
vraiment qu’après thermidor an II et le renouvellement de nombre de
représentants en mission (ce n’est nullement un hasard) tiennent une
P. Thompson dont l’article fondamental, publié en 1971 dans Past and Present, a été
traduit et présenté dans le recueil collectif dirigé par Florence Gauthier et Guy-Robert
Ikni, La guerre du blé au XVIIIe siècle, Montreuil, Les Éditions de la Passion, 1988.
« Économie politique populaire » se rencontre dans le discours de Maximilien
Robespierre du 10 mai 1793.
35 L’histoire rurale est, sans nul doute, un domaine de recherche qui se porte bien dans
l’histoire sociale de la Révolution française. Hommage doit être rendu à Anatoli Ado,
dont la thèse magistrale Paysans en Révolution. Terre, pouvoir et jacquerie 1789-1794,
publiée à Moscou en 1971, n’a été finalement traduite et publiée en France qu’en 1996
(après le décès d’A. Ado). Tous les historiens de la Révolution française sont redevables
à Albert Soboul, puis Michel Vovelle qui, après nous avoir fait connaître la (les) thèse(s)
d’Anatoli Ado, se sont tous deux évertués à faire publier ce travail majeur en français,
Paris, Société des Études robespierristes, 1996.
36 Sur le droit successoral, délaissé par les historiens, voir les historiens du droit,
Marcel Garaud et Romuald Szramkiewicz, La Révolution française et la famille, Paris,
PUF, 1978 et, entre autres articles du même auteur, Jean Bart, « Les anticipations de
l’an II dans le droit de la famille », AHRF, no 300, 1995, p. 187-196.
13
place centrale dans la déconstruction de la politique de l’an II, en
messidor-fructidor an III37.
En simplifiant à l’extrême, observons que les décrets des 8 et 13 ventôse
(26 février et 3 mars 1794) présentés par Saint-Just à la Convention sont
un point majeur des controverses sur la Révolution française. Publiant, en
1993, un manuel de synthèse sur la période, Jean-Pierre Jessenne (fin
connaisseur de l’histoire sociale) présentait « un exemple de débat
historiographique : le sens de la politique sociale de l’an II », centré sur
les interprétations divergentes des décrets de ventôse, de Jaurès à
Mathiez, Lefèbvre, Soboul, Jean-Paul Bertaud, François Furet et, enfin, à
l’article consacré à la question dans le Dictionnaire historique de la
Révolution française38. Opportunisme ou cohérence, interrogeait J.-P.
Jessenne ? Et, concluait-il, « le choix est largement illusoire ; le propre
des périodes révolutionnaires et de rupture n’est-il pas justement de
susciter une incessante dialectique de confrontation et d’ajustement entre
les principes et la pratique politiques », mais « la question des liens entre
le combat pour l’égalité et la nature du régime politique susceptible de
mener ce combat demeure d’une actualité jamais démentie ». Résumons
donc ce débat majeur. Jaurès aborde assez longuement les décrets de
ventôse an II dans l’Histoire socialiste de la Révolution française39.
Mettant l’accent sur la dramatique « lutte des factions » et l’offensive
contre les Cordeliers (« exagérés », « hébertistes »), il parle d’un
« expédient d’égalité révolutionnaire », formule abrupte et qui peut
sembler rédhibitoire, mais sa lecture est plus complexe, voire
contradictoire, puisque cet « expédient » « préparera et annoncera les
institutions de justice, les institutions sociales sans lesquelles la
Révolution n’aurait point de base40 ». Par ailleurs, Jaurès insiste sur la
mise en perspective des décrets de ventôse par de nombreuses références
aux Fragments sur les Institutions républicaines de Saint-Just, dont il ne

37 Sur ce point, voir Françoise Brunel, « Partis politiques en Révolution », La Pensée,


no 246, 1985, p. 113-123, et Françoise Brunel, « Une extrême minorité ne prouve pas le
tort … sur quelques derniers Montagnards , ou l’an II en l’an III », dans C. Peyrard (dir.),
Minorités politiques en Révolution, 1789-1799, Aix-en-Provence, Publications de
l’Université de Provence, 2007, p. 63-76 et Suzanne Desan, « Reconstitution the Social
after the Terror: Family, Property, and the Law in Popular Politics, Past and Present,,
no 164, 1999, p. 81-121 et son livre essentiel, The Family on Trial in Revolutionary
France, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 2004. Le livre est fondé
sur les conflits issus des nouvelles lois successorales, d’après les papiers du comité de
Législation (série D III des Archives Nationales).
38 Jean-Pierre Jessenne, Révolution et Empire, 1783-1815, Paris, Hachette, 1993,
p. 160. Voir article « Décrets de ventôse » (F. Brunel), dans François Gendron, Albert
Soboul et Jean-René Suratteau (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution française,
Paris, PUF, 1989, p. 1081-1083.
39 Histoire socialiste de la Révolution française, op. cit., tome VI, p. 396-406.
40 Ibid., p. 398.
14
connaît, évidemment, que la publication très « remaniée » de 180041.
Georges Lefèbvre, en 1932, dans le premier chapitre de son livre
Questions agraires au temps de la Terreur, durcit encore le jugement
jaurésien42 : focalisant son attention sur le « poids des circonstances »
(qui, certes, n’est pas neutre), il juge les décrets de ventôse « insuffisants
en tant que programme agraire », plus une « manœuvre politique » qu’un
projet, au demeurant bientôt « noyés dans une loi d’assistance » (la loi du
22 floréal sur la Bienfaisance nationale), Barère jouant, comme à
l’habitude, le rôle du politicien roué. C’est, avec des variantes, cette
approche qui a inspiré Albert Soboul, Jean-Paul Bertaud et d’autres
historiens, peu suspects d’hostilité aux « Jacobins » (contrairement à
l’interprétation furétienne).
Albert Mathiez, pourtant, avait, en 1928, décelé un fil conducteur (une
« cohérence » ?) dans la politique sociale menée de ventôse à floréal an
II, dans un article, repris sous le titre, avouons-le, particulièrement
malencontreux de « La Terreur, instrument de la politique sociale des
Robespierristes » dans le volume Girondins et Montagnards43. Citant en
exergue la phrase de Saint-Just, « la force des choses nous conduit peut-
être à des résultats auxquels nous n’avons pas pensé » (Rapport « Sur les
personnes incarcérées », 8 ventôse), Mathiez est sans doute l’historien
qui a le mieux compris et intégré « l’hypothèse socialiste » jaurésienne :
la « force des choses » ne se réduit pas aux circonstances, difficultés de la
guerre, grave crise politique et sociale, mais fait écho à ce qu’écrit le
philosophe dans sa thèse de 1892 :

Si l’homme comprend le véritable cours des choses, il l’aide et le


précipite, et il est vraiment révolutionnaire. Si au contraire, il ne
comprend pas le vrai procès des choses, il lui fait obstacle et, même en
vivant au milieu des séditions et des ardeurs de rénovation, il est
réactionnaire44.

Mathiez forçait certainement le trait (dans la continuité de sa brochure Le


bolchévisme et le jacobinisme, publiée en 1920) en évoquant
« l’expropriation d’une classe au profit d’une autre », mais la question
qu’il posait était heuristiquement pertinente : « La Révolution politique
allait-elle donc s’achever en Révolution sociale ? en Révolution

41 Sur les diverses éditions du manuscrit inachevé de Saint-Just, voir la mise au point
dans Saint-Just, Œuvres complètes, édition d’Anne Kupiec et Miguel Abensour, Paris,
Gallimard, 2004, p. 1085 et suivantes.
42 Georges Lefèbvre, Questions agraires au temps de la Terreur, 2ème édition revue et
augmentée, La Roche-sur-Yon, Pothier, 1954, p. 1-57.
43 Albert Mathiez, Girondins et Montagnards, Paris, Firmin Didot, 1930, chap. V,
p. 109-138.
44 Jean Jaurès, Les origines du socialisme allemand, op. cit., p. 91.
15
universelle45 ? ». Albert Mathiez, quoiqu’en demi-teinte, associait donc,
dans une cohérente politique sociale, décrets de ventôse, Rapport
programmatique présenté par Billaud-Varenne le 1er floréal an II (20 avril
1794), Rapport de Robespierre du 18 floréal (7 mai 1794), insistant sur
l’inclusion dans les cérémonies décadaires d’une fête « Au malheur »,
enfin Rapport et décret proposés par Barère, le 22 floréal (11 mai), « Sur
le moyen d’extirper la mendicité dans les campagnes, et sur les secours
que doit apporter la République aux citoyens indigens ». Comme le
souligne Jean-Pierre Jessenne, la thèse de la cohérence n'est entièrement
tenable que si l'on fait du Rapport de Billaud-Varenne (au nom du
comité de Salut public) le point central du programme démocratique d’un
certain nombre de « Montagnards46 », le moment où, après « le drame de
germinal » (A. Soboul), l’ouverture de l’avenir semble possible, comme
en témoigne le bref décret rédigé au futur : « La Convention nationale,
[…] appuyée sur les vertus du Peuple français, […] fera triompher la
République démocratique, et punira sans pitié tous ses ennemis47 ».
Établissant un lien fort entre les décrets de ventôse et la législation à
venir sur la « bienfaisance nationale », Billaud déclare :

La République est la fusion de toutes les volontés, de tous les intérêts, de


tous les talents, de tous les efforts, pour que chacun trouve dans cet
ensemble de ressources communes, une portion de bien égale à sa mise.
Prétendre au-delà, c’est être injuste ; s’emparer, c’est devenir coupable.
Une seule exception est légitime, celle qui réclame en faveur des
infirmités, de la vieillesse, des revers imprévus. Citoyens, nous avons
promis d’honorer le malheur, il sera bien plus beau de le faire
disparaître48.

Écho de la fulgurante formule énoncée par Saint-Just, le 8 ventôse :


45 Mathiez vient de citer la fameuse formule de Saint-Just dans le Rapport du 13
ventôse « Sur le mode d’exécution du décret contre les ennemis de la Révolution » :
« Le bonheur est une idée neuve en Europe ! ». Voir Saint-Just, Discours et rapports,
édition Albert Soboul, Paris, Éditions sociales, 1957, p. 150. Nos références aux
Rapports de Saint-Just et aux décrets de ventôse sont extraites de cette édition.
46 Les désignations politico-historiographiques constituent un mur opacifiant dans une
démarche de retour aux textes, qu’il s’agisse de « Robespierristes » (le mot est
franchement « thermidorien »), de « Jacobins » ou de « Montagnards ». Ceci étant, en
ce qui concerne la « politique sociale », l’historien(ne) doit trouver des qualificatifs
intelligibles à tous. Sur l’action sociale la plus « avancée » proposée en l’an II,
l’historien Robert R. Palmer (peu suspect de « jacobino-léninisme ») identifiait, pour sa
part, un « trio » au sein du comité de Salut public, soudé par une nouvelle approche du
droit de propriété et favorable à une « révolution sociale » : Saint-Just, Billaud-Varenne
et Collot d’Herbois, Twelve Who Ruled, Princeton, Princeton University Press, 1941,
p. 285, traduction française Le Gouvernement de la Terreur. L’année du comité de Salut
public, Paris, A. Colin, 1989, p. 253-254.
47 Archives Parlementaires, 1ère série, t. LXXXIX, Paris, CNRS, 1971, p. 100. Le
Rapport présenté par Billaud-Varenne, se trouve aux pages 94-101.
48 Ibid., p. 100.
16
« Abolissez la mendicité qui déshonore un État libre ; les propriétés des
patriotes sont sacrées, mais les biens des conspirateurs sont là pour tous
les malheureux49 ». Georges Lefèbvre, puis Albert Soboul, ont souligné
le flou des désignations comme « malheureux », « pauvres »,
« indigents » etc. Mais, comme il semble de bonne méthode de restituer
« des contextes d’énonciation dénonciation des argumentaires et de
l’outillage mental des acteurs50 », les contemporains percevaient fort bien
qui constituait « la classe immense du pauvre ». Au demeurant, le comité
de Salut public n’était pas isolé dans cette entreprise d’action sociale,
Jean-Pierre Gross l’a montré avec pertinence et érudition, analysant
finement les politiques menées par des représentants en mission
montagnards dans le Sud-Ouest : nombre d’entre eux, Baudot, Bo,
Romme, Roux-Fazillac, Dartigoeyte par exemple, avaient anticipé les
mesures de séquestre des biens des suspects et approuvaient totalement
les décrets de ventôse51.
Inapplicables, les décrets de ventôse ? Le tri des suspects entre
« patriotes » injustement incarcérés et « personnes reconnues ennemis de
la Révolution » était, certes, une opération à moyen terme (comme, au
demeurant, l’élaboration des tableaux du maximum l’avait été), mais la
recension des « patriotes indigents » pouvait se heurter, Barère le
souligne dans le Rapport du 22 floréal an II (11 mai 1794), aux

[…] bruits répandus par des malfaisans pour faire croire aux habitans des
campagnes que le but de ces états est de faire connoître les indigens, pour
les transporter à la Vendée, ou pour les mettre en état de réclusion52.

Inappliqués, ces décrets de ventôse ? Nuançons ce jugement rapide. Dans


certains départements, le Puy-de-Dôme ou la région du Sud-Ouest déjà
citée, le séquestre fut parfois effectué avant tout jugement des suspects.
L’exemple du Haut-Doubs, récemment étudié par Danièle Pingué,
confirme que certaines communes ont méticuleusement établi les
tableaux des « patriotes indigents », ces mêmes communes qui vont
d’ailleurs accueillir très favorablement la loi du 22 floréal an II53. On ne
peut donc douter du lien établi par les contemporains entre décrets de
49 Louis-Antoine Saint-Just, Discours et Rapports, op. cit., « Sur les personnes
incarcérées », 8 ventôse an II, p. 145.
50 Dominique Margairaz et Philippe Minard, « Marché des subsistances et économie
morale : ce que “taxer” veut dire », AHRF, no 352, 2008, p. 78.
51 Jean-Pierre Gross, Égalitarisme jacobin et droits de l’homme…, op. cit.,p. 256-266.
52 Bertrand Barère, Premier rapport… Sur le moyen d’extirper la mendicité dans les
campagnes, et sur les secours que doit accorder la République aux citoyens indigens,
op. cit ; Archives Parlementaires, tome XC, Paris, CNRS, 1972, p. 248. Le Rapport et le
décret sont reproduits p. 246-259.
53 Danièle Pingué, « Secours publics et bienfaisance nationale dans les campagnes
franc-comtoises », Les politiques de la Terreur, op. cit., p. 321-330.
17
ventôse et loi de la Bienfaisance nationale54. Que les décrets de ventôse
aient été subrepticement abrogés le 11 brumaire an III (1er novembre
1794), au moment où la Convention précise et définit sa politique de
« sortie de la Terreur » et où les « suspects » sont libérés en masse,
témoigne de leur importance reconnue dans le dispositif de politique
sociale de l’an II, désormais globalement qualifié de « système de
terreur », et de la crainte qu'ils inspirent. En revanche, la Convention
n’osait pas immédiatement remettre en cause la politique des secours
publics, affirmée par l’article XXI de la Déclarations des droits de la
Constitution de juin 1793 :

Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance
aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant
les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.

La Bienfaisance nationale, ou la « morale en action »


Reprenant, en l’an III, le leitmotiv de la « révolution totale », Billaud-
Varenne écrit : « Il faut que la révolution devienne à la fois morale et
matérielle » et, plus loin : « ce n’est pas une tâche si difficile que de
mettre en action la morale, que de la donner pour base à la politique ainsi
qu’à toutes les opérations du gouvernement55 ». Pour comprendre les
enjeux de la politique sociale de l’an II, il faut évidemment insister sur les
concepts forts de « dette sociale », de « don », de « secours
réciproques »: « la société est un échange journalier de secours
réciproques », déclare Billaud dans le Rapport du 1er floréal, « et celui-là
n’est pas bon citoyen dont l’âme ne s’épanouit pas quand il trouve
l’occasion d’obliger son semblable56 ». La thèse de Catherine Duprat a
totalement renouvelé l’approche de l’œuvre sociale de la Révolution
française, marquant bien ses moments et ses dynamiques intellectuelles
et idéologiques57, thème qui n’était, en général, qu’effleuré en termes
souvent peu flatteurs pour la politique dite « jacobine » :

54 Le présent propos est en total désaccord avec celui de Michel Biard et Pascal Dupuy,
La Révolution française…, op. cit., p. 91 : « Le 22 floréal an II […], un vaste
programme d’assistance aux pauvres, présenté à la Convention par Barère, se contente
d’évoquer les biens nationaux encore invendus et ne mentionne pas les décrets de
ventôse. »
55 Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du systême social, op. cit., p. 82 et 92 et
les notes de mon édition critique.
56 Billaud-Varenne, op. cit., Archives Parlementaires, t. LXXXIX, p. 99. Je dois
exprimer ma reconnaissance à Catherine Duprat pour les longs et riches échanges
intellectuels que nous avons eus sur la Montagne et la question sociale.
57 Catherine Duprat, Le temps des philanthropes…, op. cit.
18
L’action sociale des philanthropes et démocrates, cette fois confondus [du
Directoire aux années 1840, je résume grossièrement], ne devait plus être
évoquée qu’en termes de vains projets, discours en trompe l’œil,
chimères, lois inapplicables et inappliquées. S’est ainsi trouvé occulté et
travesti ce dont philanthropes et démocrates faisaient l’axe central de la
Révolution, son œuvre sociale et ses « institutions civiles », fondements
de la cité régénérée58.

Inscrivant son étude dans une approche très fine des multiples réflexions
et propositions des philanthropes des Lumières, elle passe au crible le
travail considérable mené par le comité de Mendicité de l’Assemblée
constituante et les Rapports de son président, le duc de Liancourt, et
récuse l’approche banalisée de la « Révolution et des pauvres59 ».
Catherine Duprat montre avec pertinence que cette politique fut « celle
d’un libéralisme social, […] aux antipodes de la conception de l’“État-
Providence60” dont une légende tenace veut que le Comité se soit fait
l’initiateur61 ». En revanche, sont soulignés les innombrables gestes de
dons « civiques » des particuliers, encouragés par la presse, le relais des
sociétés populaires, les représentants en mission, alors que la Convention
nationale alloue des secours aux défenseurs de la patrie et à leurs
familles, aux diverses catégories de citoyens et citoyennes « indigents » :
l’assistance, écrit l’auteur « est devenue une priorité politique
nationale62 ».
Déjà, les décrets du 19 mars 1793 (le Montagnard Bo étant rapporteur) et
surtout celui du 28 juin 1793, adopté sur la proposition du Montagnard
Maignet, quatre jours après la Constitution et la Déclaration des droits du
24 juin, avaient défini les grands principes de l’action sociale
montagnarde, assistance aux non-valides et vieillards, soins médicaux à
domicile, mais surtout « à l’enfance et la famille », « propositions
particulièrement novatrices63 » : les « filles-mères » sont traitées, pour les
secours versés, comme les mères et veuves allaitant, ou chargées d’
enfants en bas âge (jusqu’à trois ans). Cette loi pose, en pratique, les
fondements des secours à domicile et d’une assistance qui assimile les

58 Ibid., t. I, p. 210.


59 Alan Forrest, La Révolution et les pauvres (1981) traduction française, Paris, Perrin,
1986 : l’historien britannique, quoique favorable à la Révolution française, reprend, de
fait, les clichés de la littérature « contre-révolutionnaire ».
60 Par là, C. Duprat vise la conception de l’État-Providence comme fondé dans une
conception « assurantielle » de la société, qui cherche à garantir les individus contre les
risques de la vie, mais pas à régénérer la société par la promotion de la solidarité et du
sens du bien commun. Pour une conception alternative, voir François Ewald, L’État-
Providence, Paris, Grasset, 1986.
61 Catherine Duprat, op. cit., p. 317.
62 Ibid., p. 344.
63 Ibid., p. 337.

19
mères célibataires aux femmes mariées ou aux jeunes veuves. Mais,
compte tenu, tout de même, des insurrections et guerre civiles du second
semestre de 1793, puis de l’organisation (le 14 frimaire an II-4 décembre
1793) du Gouvernement révolutionnaire privant les autorités
départementales, suspectes de « fédéralisme », de la plupart des
attributions (y compris en matière de « secours publics »), la loi du 28
juin fut très inégalement, irrégulièrement, voire pas appliquée. C’est la
raison pour laquelle, dès pluviôse an II, des circulaires impératives étaient
adressées aux agents nationaux des districts, leur signifiant l’obligation
d’appliquer les lois et de verser les secours aux indigents. Le 13 pluviôse
an II (1er février 1794), dix millions de livres étaient alloués aux
communes pour secourir les familles indigentes.
C’est Barère, au nom du comité de Salut public (et non un membre du
comité des Secours publics, pourtant alors dominé par les Montagnards)
qui, pour mieux souligner la complémentarité avec les décrets de
ventôse, présente à la Convention, le 22 floréal an II, le vaste programme
d’assistance dans les campagnes (la France compte alors, environ, 85%
de ruraux) et annonce la création d’un grand Livre de la Bienfaisance
nationale. D’emblée, il s’inscrit dans la continuité de ventôse :

Je viens exciter de nouveau votre patriotisme, déclare-t-il aux


Conventionnels, et vous rappeler le plus saint de vos devoirs. Je vais vous
parler des indigens dont le spectacle afflige encore la République. Il y a
peu de jours, vous applaudissiez à ces paroles : « Les malheureux sont les
puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux
gouvernemens qui les négligent »64.

et il précise, plus loin,

Les comités de Salut public et de Sûreté générale ont reçu, en vertu du


décret des 8 et 13 ventôse (sic), environ quarante mille décisions des
comités révolutionnaires sur les détenus et ils se flattent qu’avant six
semaines, ils vous feront connoître le tableau nominatif de la population
indigente de toute la République65.

Ne nous étonnons pas de voir Barère rapporteur de ce grand travail, pas


simplement parce qu’il est le porte-parole « habituel » du comité de Salut
public, mais parce qu’il est un excellent connaisseur des vues
philanthropiques exposées depuis les années 1770, ancien membre du
comité de Mendicité de la Constituante et lui-même précocement et
fortement engagé dans ce combat66. Ce Rapport, souligne Catherine
64Archives Parlementaires, tome XC, p. 246.
65Ibid., p. 247.
66 Voir Christine Dousset, « Honorer la vieillesse et le malheur : Bertrand Barère et la
bienfaisance nationale », dans M. Bouyssy, J. Cubero, R. Vié (dir.), Bertrand Barère
20
Duprat, est à la fois un « exposé doctrinal », un « projet politique » et
« l’annonce d’une création d’institutions »67. Résumons brièvement le
très riche Rapport et le long décret qui le suit. Sont décidés des secours et
pensions aux vieillards et infirmes, agriculteurs et artisans, aux mères et
aux veuves chargées d’enfants. Les pensions aux « vieillards » (plus de
60 ans pour les cultivateurs, 65 ans pour les professions des « arts
mécaniques », ayant travaillé 20 ans, pour les premiers, 25 ans pour les
autres) sont de 160 à 120 livres (par an), dotation limitée à 400
agriculteurs et 200 artisans par département dont la population rurale
dépasse 100 000 habitants. Les mères (allaitantes) et les veuves chargées
d’enfants peuvent recevoir 60 livres, leur nombre étant limité à 500 par
département. Enfin, des officiers de santé munis de « boîtes à
pharmacie », sont aussi destinés à assurer des secours à domicile68. Mais
plus que le montant global de ces secours, respectueux de la dignité du
« pauvre », évalué par Barère à la somme, finalement assez modique, de
13,5 millions de livres, c’est la « signification politique » qui est
évidemment fondamentale69.
Finalement, la loi du 22 floréal an II ne fut rapportée qu’en l’an V, sous le
Directoire, mais le travail récent d’Armelle Ponsot illustre, pour le
département de la Seine-Inférieure, le « long et patient travail des
districts » pour sa mise en œuvre70. Et Barère lui-même, alors dans la
clandestinité, mais élu au Conseil des Cinq-Cents en germinal an V,
élection évidemment invalidée en prairial an V (mai 1797), publiant De
pensée du gouvernement républicain71, consacre le chapitre XX de son
opuscule aux « Institutions » (« républicaines », précise la table des
matières). Il évoque avec émotion la « fête du malheur » célébrée à
Rouen, en floréal an III, « des vieillards indigens des campagnes, des
mères nombreuses de famille, rassemblés » et il interroge : « Pourquoi
des impressions si bienfaisantes sont-elles devenues stériles72 … ? ».
Barère avait compris le tournant pris par la Révolution française : des
« secours publics », certes, la « scolarisation » et la vaccination
1755-1841. De Tarbes à Paris…et retour, Actes du colloque de Tarbes, septembre 2005,
Tarbes, Association Guillaume Mauran, 2012, p. 59-73.
67 Catherine Duprat, Le temps des philantropes, op. cit., p.  347.
68 Voir le décret, Archives Parlementaires, op. cit., p. 256-259.
69 L’analyse de Catherine Duprat me semble exemplaire, voir op. cit., p. 349.
70 Armelle Ponsot, « L’application de la loi du 22 floréal an II » dans Les politiques de
la Terreur, op. cit., p. 331-346.
71 Bertrand Barère, De la pensée du gouvernement républicain, imprimé en France,
floréal an V (seconde édition).
72Barère, op. cit., p. 107. Voir Françoise Brunel, « Les institutions républicaines : projet
démocratique, horizon d’attente et/ou utopie (an II-an V) ? », dans R. Chagny (dir.), La
Révolution française. Idéaux, singularités, influences, Journées d’études en hommage à
Albert Soboul, Jacques Godechot et Jean-René Suratteau, Musée de La Révolution
française, Vizille, septembre 2001, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2002,
p. 319-328.
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obligatoires pour les enfants des indigents inscrits sur les rôles, mais la
négation de la « dette sociale », la politique du « Peu donner, mais bien
donner », liée au contrôle social, la fin de la société des « secours
réciproques73 », de la « fraternité » de ce qui demeure, quoiqu’on dise, le
souvenir de la première « Sociale ».

Que conclure brièvement après ce trop long développement ? La parole


revient, sans aucun doute, à Victor Hugo parvenu, en 1874, au terme
radical de son évolution politique et de son immense poétique : « la
Convention », écrit-il dans Quatrevingt-treize …

… déclarait l’indigence sacrée ; elle déclarait l’infirmité sacrée dans


l’aveugle et dans le sourd-muet devenus pupilles de l’État, la maternité
sacrée dans la fille-mère qu’elle consolait et relevait, l’enfance sacrée
dans l’orphelin qu’elle faisait adopter par la patrie, l’innocence sacrée
dans l’accusé acquitté qu’elle indemnisait. Elle flétrissait la traite des
noirs ; elle abolissait l’esclavage. Elle proclamait la solidarité civique.
Elle décrétait l’instruction gratuite74.

Le jeune Jaurès connaissait, avant d’être « socialiste », les combats du


plus célèbre sénateur de Paris en faveur de l’amnistie des Communards.
Et, comme l’écrit Maurice Agulhon dans sa « Préface » à la thèse de
Catherine Duprat, « qui peut nier que les Misérables aient, dans l’histoire
morale de notre pays, procuré plus de recrues au camp du socialisme
humanitaire qu’à celui de l’Ordre conservateur75 ? ». Poursuivant,
politiquement, un peu plus du « côté gauche », je renverrai à
l’introduction aux actes du Colloque organisé en juin 2008 par le
Collectif « L’esprit des Lumières et de la Révolution » :

La réinscription du politique dans les problématiques du droit naturel


moderne, travaillées par le mouvement populaire et le débat d’assemblée,
a ouvert des pistes fécondes. L’approche de la question républicaine a
gagné en complexité en sortant du débat sur les formes du gouvernement
pour s’attacher aux principes qui définissent ce qu’est une société
véritablement libre et juste et comment la réaliser76.
73 Voir les remarquables chapitres que Catherine Duprat consacre aux secours publics
au début du XIXe siècle, Usage et pratiques de la philanthropie…, op. cit., t. I (1996),
p. 213-309.
74 Victor Hugo, Quatrevingt-treize, Paris, 1874, édition par Yves Gohin, Paris,
Gallimard, 1979, p. 214.
75 Maurice Agulhon, « Préface », dans Catherine Duprat, Le temps des
philanthropes …, op. cit., p. X.
76 Marc Belissa, Yannick Bosc, Florence Gauthier (dir.), Républicanismes et droit
naturel. Des humanistes aux révolutions des droits de l’homme et du citoyen, Paris,
Kimé, 2009, p. 9.
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Ou, pour le dire autrement, avec Jean-Pierre Gross :

L’idéal jacobin, débarrassé de sa gangue, apparaît ainsi fidèle à lui-


même : à la fois consécration de l’individualisme bourgeois, critiqué par
Marx, mais prôné par Tocqueville, et validation du préalable social,
critiqué par Tocqueville, mais prôné par Jaurès : seul l’amalgame de ces
deux conditions pouvant assurer le bonheur de la société77.

C’est la raison pour laquelle Jaurès, s’il affirmait qu’il aurait siégé aux
côtés de Robespierre, pouvait à la fois entendre les propositions de
Condorcet et celles de Billaud-Varenne :

Vous devinez qu’entre notre conception socialiste et la conception


bourgeoise des démocrates les plus républicains, déclare-t-il à Denain en
1903, il y a souvent une terrible distance […] ; [mais si] par la loi où
l’État laïque, la société laïque, au lieu d’abandonner ignominieusement à
l’Église le soin des malades, les soins des vieillards, aura pris sur elle ce
qui est son devoir : assurer la vie des orphelins, des vieillards et des
pauvres ; si cela est entendu, la lutte contre la congrégation nous aura
conduit bientôt à la lutte contre la servitude et contre la misère78.

La compréhension de la politique sociale de l’an II est bien, ici, inscrite.

77 Jean-Pierre Gross, Égalitarisme et droits de l’homme …, op. cit., p. 16.


78 Jean Jaurès,  «Le programme socialiste. Discours prononcé par Jaurès à Denain »,La
Revue socialiste, no 297, avril 1903, p. 426.

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